summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:01:49 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:01:49 -0700
commit7bff462ee3f8bff63f74f09f2ea1d0ae8f1a781c (patch)
tree046100b25744abd915d69e6c390f6cd4f8bc193e
initial commit of ebook 34528HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--34528-0.txt25112
-rw-r--r--34528-0.zipbin0 -> 569742 bytes
-rw-r--r--34528-8.txt25112
-rw-r--r--34528-8.zipbin0 -> 564152 bytes
-rw-r--r--34528-h.zipbin0 -> 582023 bytes
-rw-r--r--34528-h/34528-h.htm29887
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
9 files changed, 80127 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/34528-0.txt b/34528-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..1865e48
--- /dev/null
+++ b/34528-0.txt
@@ -0,0 +1,25112 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by Émile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les trois villes: Rome
+
+Author: Émile Zola
+
+Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528]
+[Last updated: August 17, 2017]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES TROIS VILLES
+
+ROME
+
+PAR
+
+ÉMILE ZOLA
+
+DOUZIÈME MILLE
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1896
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ROME
+
+
+
+
+I
+
+
+Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et
+Civita-Vecchia, et il allait être neuf heures du matin, lorsque l'abbé
+Pierre Froment, après un dur voyage de vingt-cinq heures, débarqua enfin
+à Rome. Il n'avait emporté qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au
+milieu de la bousculade de l'arrivée, écartant les porteurs qui
+s'empressaient, se chargeant lui-même de son léger bagage, dans la hâte
+qu'il éprouvait d'être arrivé, de se sentir seul et de voir. Et, tout de
+suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, étant monté dans une
+des petites voitures découvertes, rangées le long du trottoir, il posa
+la valise près de lui, après avoir donné l'adresse au cocher:
+
+--Via Giulia, palazzo Boccanera.
+
+C'était un lundi, le 3 septembre, par une matinée de ciel clair, d'une
+douceur, d'une légèreté délicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux
+yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant
+un prêtre français, à l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture
+partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais.
+Mais, presque aussitôt, après avoir longé les verdures du petit square,
+arrivé sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours,
+désignant de son fouet des ruines.
+
+--Les Thermes de Dioclétien, dit-il en un mauvais français de cocher
+obligeant, désireux de plaire aux étrangers, pour s'assurer leur
+clientèle.
+
+Des hauteurs du Viminal, où se trouve la Gare, la voiture descendit au
+grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, dès lors, il ne cessa
+plus, il tourna la tête à chaque monument, le montra du même geste. Dans
+ce bout de large voie, il n'y avait que des bâtisses neuves. Sur la
+droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels
+s'allongeait un interminable bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne.
+
+--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.
+
+Pierre, depuis une semaine que son voyage était décidé, passait les
+jours à étudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres.
+Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir à demander son chemin, et les
+explications le trouvaient prévenu. Ce qui le déroutait pourtant,
+c'étaient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui étagent en
+terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien
+qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample,
+lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, fraîche et
+crayeuse encore, tout un pâté gigantesque de pierres, surchargé de
+sculptures, de frontons et de statues.
+
+--La Banque Nationale.
+
+Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre,
+qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, très haut, supporté par un
+grand mur lisse, un jardin suspendu, d'où se dressait, dans le ciel
+limpide, l'élégant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il
+sentit toute la fierté et toute la grâce de Rome.
+
+--La villa Aldobrandini.
+
+Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le
+passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans
+l'angle, une trouée de lumière se produisait. C'était, en contre-bas,
+une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
+poussière d'or; et, dans cette gloire matinale, s'érigeait une colonne
+de marbre géante, toute dorée du côté où l'astre la baignait à son
+lever, depuis des siècles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma,
+car il ne se l'était pas imaginée ainsi, dans ce trou d'éblouissement,
+au milieu des ombres voisines.
+
+--La colonne Trajane.
+
+Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière fois. Et ce
+furent encore des noms jetés, au trot vit du cheval: le palais Colonna,
+dont le jardin est bordé de maigres cyprès; le palais Torlonia, à demi
+éventré pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
+redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique de forteresse
+du moyen âge, oubliée là dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La
+surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses.
+Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui
+indiqua triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine aussi
+large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil à gauche, noire
+d'ombre à droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple
+faisait comme une étoile de lumière: était-ce donc là le cœur de la
+ville, la promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le sang
+de Rome?
+
+Déjà la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue
+la rue Nationale, les deux trouées dont on a coupé l'ancienne cité de
+part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
+Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre l'église et le
+lourd palais Altieri, qu'on n'avait point osé jeter bas, la rue
+s'étranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au delà,
+devant la façade du Gesù, sur la place, le soleil recommençait,
+éclatant, déroulant ses nappes dorées; tandis qu'au loin, au fond de la
+rue d'Aracoeli, noyée d'ombre également, des palmiers ensoleillés
+apparaissaient.
+
+--Le Capitole, là-bas, dit le cocher.
+
+Le prêtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout
+du ténébreux couloir. Il était pénétré comme d'un frisson par ces
+alternatives soudaines de chaude lumière et d'ombre froide. Devant le
+palais de Venise, devant le Gesù, il lui avait semblé que toute la nuit
+des jours anciens lui glaçait les épaules; puis, c'était, à chaque
+place, à chaque élargissement des voies nouvelles, une rentrée dans la
+lumière, dans la douceur gaie et tiède de la vie. Les coups de soleil
+jaune tombaient des toitures, découpaient nettement les ombres
+violâtres. Entre les façades, on apercevait des bandes de ciel très bleu
+et très doux. Et il trouvait à l'air qu'il respirait un goût spécial,
+encore indéterminé, un goût de fruit qui augmentait en lui la fièvre de
+l'arrivée.
+
+Malgré son irrégularité, c'est une fort belle voie moderne que le cours
+Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville
+quelconque, aux vastes bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant
+la Chancellerie, le chef-d'œuvre de Bramante, le monument type de la
+Renaissance romaine, son étonnement revint, son esprit retourna aux
+palais qu'il venait déjà d'entrevoir, à cette architecture nue,
+colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils à des
+hôpitaux ou à des prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les
+fameux palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence
+extérieure. C'était évidemment fort beau, il finirait par comprendre,
+mais il devrait y réfléchir.
+
+Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel,
+pénétra dans des ruelles tortueuses, où elle avait peine à passer. Le
+calme s'était fait, le désert, la vieille ville endormie et glaciale, au
+sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
+rappela les plans consultés, il se dit qu'il approchait de la via
+Giulia; et sa curiosité qui avait grandi, s'accrut alors jusqu'à le
+faire souffrir, désespéré de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de
+suite davantage. Dans l'état de fièvre où il était depuis son départ,
+les étonnements qu'il éprouvait à ne pas trouver les choses telles qu'il
+les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination,
+aggravaient sa passion, le jetaient au désir aigu et immédiat de se
+contenter. Neuf heures sonnaient à peine, il avait toute la matinée pour
+se présenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire
+sur-le-champ à l'endroit classique, au sommet d'où l'on voyait Rome
+entière, étalée sur les sept collines? Quand cette pensée fut entrée en
+lui, elle le tortura, il finit par céder.
+
+Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui
+crier la nouvelle adresse:
+
+--A San Pietro in Montorio.
+
+D'abord, l'homme s'étonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son
+fouet, il indiqua que c'était là-bas, au loin. Enfin, comme le prêtre
+insistait, il se remit à sourire complaisamment, avec un branle amical
+de la tête. Bon, bon! il voulait bien, lui.
+
+Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du dédale des
+rues étroites. On en suivit une, étranglée entre de hauts murs, où le
+jour descendait comme au fond d'une tranchée. Puis, au bout, il y eut
+une rentrée soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique
+pont de Sixte IV, tandis qu'à droite et à gauche s'étendaient les
+nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des constructions
+récentes. De l'autre côté, le Transtévère lui aussi était éventré; et la
+voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur
+de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernière fois, le cocher
+eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale.
+
+--Via Garibaldi.
+
+Le cheval avait dû ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience
+enfantine, se retournait pour voir, à mesure que la ville, derrière lui,
+s'étendait et se découvrait davantage. La montée était longue, des
+quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis,
+dans l'émotion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva qu'il
+gâtait la satisfaction de son désir, en l'émiettant ainsi, à cette
+conquête lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en
+plein front, Rome entière vue d'un regard, la ville sainte ramassée,
+embrassée d'une seule étreinte. Et il eut la force de ne plus se
+retourner, malgré l'élan de tout son être.
+
+En haut, il y a une vaste terrasse. L'église San Pietro in Montorio se
+trouve là, à l'endroit où saint Pierre, dit-on, fut crucifié. La place
+est nue et rousse, cuite par les grands soleils d'été; pendant qu'un peu
+plus loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola
+tombent à gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale,
+dans une éternelle fraîcheur. Et, le long du parapet qui borde la
+terrasse, à pic sur le Transtévère, s'alignent toujours des touristes,
+des Anglais minces, des Allemands carrés, béants d'admiration
+traditionnelle, leur Guide à la main, qu'ils consultent, pour
+reconnaître les monuments.
+
+Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la
+banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger près
+des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son siège, au
+plein soleil, la tête basse comme son cheval, tous deux résignés
+d'avance à la longue station accoutumée.
+
+Et Pierre, déjà, regardait de toute sa vue, de toute son âme, debout
+contre le parapet, dans son étroite soutane noire, les mains nues et
+serrées nerveusement, brûlantes de sa fièvre. Rome, Rome! la Ville des
+Césars, la Ville des Papes, la Ville éternelle qui deux fois a conquis
+le monde, la Ville prédestinée du rêve ardent qu'il faisait depuis des
+mois! elle était là enfin, il la voyait! Des orages, les jours
+précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d'août. Cette admirable
+matinée de septembre fraîchissait dans le bleu léger du ciel sans tache,
+infini. Et c'était une Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui
+semblait s'évaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleuâtre
+flottait sur les toits des bas quartiers, mais à peine sensible, d'une
+délicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains
+se perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d'abord, il ne
+voulait s'arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome entière, au
+colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol fait de la poussière
+des générations. Chaque siècle en avait renouvelé la gloire, comme sous
+la sève d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui
+faisait battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première
+rencontre, c'était qu'il trouvait Rome telle qu'il la désirait, matinale
+et rajeunie, d'une gaieté envolée, immatérielle presque, toute souriante
+de l'espoir d'une vie nouvelle, à cette aube si pure d'un beau jour.
+
+Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains
+toujours serrées et brûlantes, revécut en quelques minutes les trois
+dernières années de sa vie. Ah! quelle année terrible, la première,
+celle qu'il avait passée au fond de sa petite maison de Neuilly, portes
+et fenêtres closes, terré là comme un animal blessé qui agonise! Il
+revenait de Lourdes l'âme morte, le cœur sanglant, n'ayant plus en lui
+que de la cendre. Le silence et la nuit s'étaient faits sur les ruines
+de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'écoulèrent, sans
+qu'il entendît ses veines battre, sans qu'une lueur se levât, éclairant
+les ténèbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait
+d'avoir le courage de se reprendre à l'existence, au nom de la raison
+souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'était-il
+pas plus résistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
+tranquillement à ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter
+la soutane, fidèle à un amour unique et par dégoût du parjure, pourquoi
+ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise à un prêtre,
+l'astronomie ou l'archéologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mère
+sans doute, une immense tendresse éperdue que rien n'avait assouvie
+encore, qui se désespérait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'était
+la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie restée vive, dans la
+haute dignité de sa raison reconquise.
+
+Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit
+en relations avec un vieux prêtre, l'abbé Rose, vicaire à
+Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au
+fond du rez-de-chaussée humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois
+pièces transformées en asile, pour les petits enfants abandonnés, qu'il
+ramassait dans les rues voisines. Et, dès ce moment, sa vie changea, un
+intérêt nouveau et tout-puissant y était entré, il devint l'aide peu à
+peu passionné du vieux prêtre. Le chemin était long, de Neuilly à la rue
+de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il
+se dérangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le
+soir. Les trois pièces ne suffisant plus, il avait loué le premier
+étage, il s'y était réservé une chambre, où il finit par coucher
+souvent; et toutes ses petites rentes passaient là, dans ce secours
+immédiat donné à l'enfance pauvre; et le vieux prêtre, ravi, touché aux
+larmes de ce jeune dévouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en
+pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu.
+
+La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre alors la connut,
+vécut chez elle, avec elle, pendant deux années. Cela commença par ces
+petits êtres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charité des voisins
+lui amenait, maintenant que l'asile était connu du quartier: des
+garçonnets, des fillettes, des tout petits tombés à la rue, pendant que
+les pères et les mères travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le
+père avait disparu, la mère se prostituait, l'ivrognerie et la débauche
+étaient entrées au logis avec le chômage; et c'était la nichée au
+ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé, les
+autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne,
+sous les roues d'un fardier, il avait retiré deux petits garçons, deux
+frères, qui ne purent même lui donner une adresse, venus ils ne savaient
+d'où. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un
+petit ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et qui
+pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là. Et, plus tard,
+forcément, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbutés du nid, il
+remonta aux parents, il fut amené à pénétrer de la rue dans les bouges,
+s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
+connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant, éperdu
+d'angoisse terrifiée et de charité vaine.
+
+Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de la déchéance et
+de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant
+ces deux années qui bouleversèrent son être! Dans ce quartier
+Sainte-Marguerite, au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif,
+si courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides, des
+ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une humidité de cave,
+où croupissait, où agonisait, empoisonnée, toute une population de
+misérables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les
+ordures amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement, tombé
+à la saleté, à la promiscuité la plus basse. Des vitres manquaient, le
+vent faisait rage, la pluie entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le
+carreau nu, sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge, une
+vie de bête qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de
+l'instinct et de la rencontre. Là dedans, en tas, tous les sexes, tous
+les âges, l'humanité revenue à l'animalité par la dépossession de
+l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de
+dents les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y était
+cette dégradation de la créature humaine, non plus le libre sauvage qui
+allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forêts primitives,
+mais l'homme civilisé retourné à la brute, avec toutes les tares de sa
+déchéance, souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des
+raffinements d'une cité reine du monde.
+
+Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire. Au début, il y
+avait eu de la jeunesse, de la gaieté, la loi du travail acceptée
+courageusement. Puis, la lassitude était venue: toujours travailler pour
+ne jamais être riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
+d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des soins du
+ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au
+hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait
+le reste. Plus souvent encore, le chômage était le grand coupable: il ne
+se contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le courage,
+il habitue à la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident,
+les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfiévré
+d'action, de trouver la moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre
+en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même réussi à
+être accepté pour balayer les rues, car l'emploi est recherché, il y
+faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pavé de la grande
+ville où resplendissent, où retentissent les millions, un homme qui
+cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange
+pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'était
+la famine noire, l'abrutissement, puis la révolte, tous les liens
+sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur
+faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont
+cinquante années de dur labeur avaient usé les membres, sans qu'il pût
+mettre un sou de côté, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir,
+au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
+marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où, ne travaillant
+plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir à l'hôpital.
+D'autres disparaissaient, ignorés, emportés dans le flot boueux de la
+rue. Un matin, au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie,
+Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis une semaine, et
+dont les rats avaient dévoré le visage.
+
+Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda. L'hiver, les
+souffrances des misérables deviennent atroces, dans les taudis sans feu,
+où la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert
+de glace, toutes sortes d'industries sont forcées de chômer. Dans les
+cités des chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en vont
+pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés par de brusques
+rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq
+et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas
+mangé depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
+premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la chambre
+d'épouvante, où une mère venait de se suicider avec ses cinq petits, de
+désespoir et de faim, un drame de la misère dont tout Paris allait
+frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout
+avait dû être vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que
+le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse à moitié vide,
+la mère était tombée en allaitant son dernier né, un nourrisson de trois
+mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se
+tendaient les lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
+et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur éternel
+sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons, plus âgés, l'un
+s'était anéanti, la tête entre les mains, accroupi contre le mur,
+pendant que l'autre avait agonisé par terre, en se débattant, comme s'il
+s'était traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins
+accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le
+père ne trouvant pas de travail, glissant à la boisson peut-être, le
+propriétaire las d'attendre, menaçant le ménage d'expulsion, et la mère
+perdant la tête, voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle,
+pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pavé.
+Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misérable
+rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi
+qu'un bœuf assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un tel
+cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait.
+
+Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans l'abandon et dans la
+faim, Pierre l'avait emporté au fond de ses oreilles, au fond de son
+cœur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce
+possible, une abomination pareille, un dénuement si complet, la misère
+noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
+richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la
+rue? Quoi! d'un côté de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices
+satisfaits, des vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une
+pauvreté acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les mères se
+tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus à donner que
+le sang de leurs mamelles taries! Et une révolte le souleva, il eut un
+instant conscience de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon
+faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux
+parents, prolonger les souffrances des vieux? L'édifice social était
+pourri à la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang.
+Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour
+reconstruire le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la
+cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de la misère
+sûrement mortel, qu'il comprit les violents, prêt lui-même à accepter
+l'ouragan dévastateur et purificateur, la terre régénérée par le fer et
+le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
+pour assainir les villes maudites.
+
+Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter, monta le gronder
+paternellement. C'était un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis.
+Désespérer, grand Dieu! quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine
+maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
+monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que
+fût le mal, on en viendrait tout de même bien vite à bout, le jour où
+l'on retournerait en arrière, à l'époque d'humilité, de simplicité et de
+pureté, lorsque les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle
+délicieuse peinture il faisait de la société évangélique, dont il
+évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille, comme si elle devait
+se réaliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire à
+ce beau conte consolateur, dans son besoin d'échapper au cauchemar
+affreux de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les jours
+suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre chérissait,
+abondant toujours en nouveaux détails, parlant du règne prochain de
+l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme
+qui était certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.
+
+Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La pratique de la
+charité, dans ce quartier pauvre, l'avait amené à un attendrissement
+immense: son cœur défaillait, éperdu, meurtri de cette misère qu'il
+désespérait de jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il
+sentait parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce
+besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en lui, imaginant
+des soulagements chimériques, attendant une aide des puissances
+inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalité des faits, acheva
+de le jeter au désir croissant du salut par l'amour. Il était grand
+temps de conjurer l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre
+fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à
+disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction où il était
+que l'injustice se trouvait à son comble, que l'heure vengeresse allait
+sonner où les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut dès
+lors à rêver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
+hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle que Jésus
+l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent: était-ce possible,
+ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le
+ramener à la jeunesse, à la candeur du christianisme primitif? Il
+s'était mis à l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
+plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement
+menait grand bruit depuis quelques années; et, dans son amour
+frissonnant des misérables, préparé comme il l'était au miracle de la
+fraternité, il perdait peu à peu les scrupules de son intelligence, il
+se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
+l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit,
+en cette certitude que le catholicisme, épuré, ramené à ses origines,
+pouvait être l'unique pacte, la loi suprême qui sauverait la société
+actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle était menacée. Deux
+années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté par toute
+cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et l'âme inquiète pourtant
+devant l'éternel besoin du divin qui tourmente la créature, un cri était
+monté en lui, du plus profond de son être: une religion nouvelle! une
+religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion nouvelle, ou
+plutôt cette religion renouvelée, qu'il croyait avoir découverte, dans
+un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule
+autorité morale debout, la lointaine organisation du plus admirable
+outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des peuples.
+
+Durant cette période de lente formation que Pierre traversa, deux
+hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent une grande influence sur lui.
+Une bonne œuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un
+évêque, dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense de toute
+une vie d'admirable charité, malgré la sourde opposition de son
+entourage qui flairait chez le prélat français un esprit libre,
+gouvernant en père son diocèse; et Pierre s'enflamma davantage au
+contact de cet apôtre, de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et
+bons, tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais la
+rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des
+associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus décisive pour son
+apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, à la face
+longue et noble, gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait
+indiquer l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un des
+agitateurs les plus actifs du socialisme catholique français. Il
+possédait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontât
+que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emporté déjà
+près de la moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer
+des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en matière de
+socialisme chrétien; et il ne semblait guère, non plus, que le succès
+l'encourageât. Seulement, cela lui avait servi à se faire nommer député,
+et il parlait à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
+longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il
+conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait des réunions, faisait
+des conférences, se donnait surtout au peuple, dont la conquête,
+disait-il dans l'intimité, pouvait seule assurer le triomphe de
+l'Église. Et il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui
+admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait dépourvu, un
+esprit d'organisation, une volonté militante un peu brouillonne, tout
+entière appliquée à recréer en France la société chrétienne. Le jeune
+prêtre apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand même
+le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse des nécessités
+politiques, allait droit à la cité future du bonheur universel; tandis
+que le vicomte avait la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale
+de 89, en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la
+colère de la démocratie.
+
+Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte n'avait vécu si
+absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brûla de la
+passion de son apostolat. Ce peuple misérable qu'il visitait, ces hommes
+sans travail, ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la
+certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait naître,
+pour faire cesser une injustice dont le monde révolté allait violemment
+mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du
+christianisme primitif, il était résolu à y travailler, à la hâter de
+toutes les forces de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne
+croyait toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles. Mais un
+espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore faire du bien, en
+prenant en main l'irrésistible mouvement démocratique moderne, afin
+d'éviter aux nations la catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était
+calmée, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile au
+cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs. Il agissait, il
+souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait rapporté de Lourdes; et,
+comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le
+dévorait plus. C'était avec la sérénité d'un simple devoir accompli
+qu'il continuait à dire sa messe. Même il finissait par penser que le
+mystère qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les dogmes
+n'étaient en somme que des symboles, des rites nécessaires à l'enfance
+de l'humanité, et dont on se débarrasserait plus tard, lorsque
+l'humanité grandie, épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la
+vérité nue.
+
+Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion de crier tout
+haut sa croyance, s'était trouvé un matin à sa table, écrivant un livre.
+Cela était venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de
+son cœur, en dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il
+ne dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres: _la Rome
+nouvelle_. Et cela disait tout, car n'était-ce pas de Rome, l'éternelle
+et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorité
+existante se trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la
+terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique. En deux mois, il
+écrivit ce livre, qu'il préparait depuis un an sans en avoir conscience,
+par ses études sur le socialisme contemporain. C'était en lui comme un
+bouillonnement de poète, il lui semblait parfois rêver ces pages, tandis
+qu'une voix intérieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il
+lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes écrites la veille,
+celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en
+disant que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné, et
+qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes
+pourtant, qu'on aurait chantées dans les ateliers. Quant à monseigneur
+Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touché
+profondément du souffle ardent de charité qui sortait de chaque page, il
+commit même l'imprudence d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en
+l'autorisant à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était
+cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de l'Index allait
+frapper d'interdiction, c'était pour la défense de cette œuvre que le
+jeune prêtre venait d'accourir à Rome, plein de surprise et
+d'enthousiasme, tout enflammé du désir de faire triompher sa foi, résolu
+à plaider sa cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était
+convaincu d'avoir exprimé simplement les idées.
+
+Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années dernières, il n'avait
+pas bougé, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rêvée et
+tant souhaitée. Derrière lui, des arrivées et des départs brusques de
+voitures se succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
+défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq minutes
+marquées dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre
+attendaient complaisamment, la tête basse sous le grand soleil, qui
+chauffait la valise restée seule sur la banquette. Et lui semblait
+s'être aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé, immobile et
+fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri après Lourdes,
+son visage s'était fondu. Depuis que sa mère l'emportait de nouveau, le
+grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait à son père,
+semblait décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte, le
+menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son âme,
+qui brûlait aussi dans la flamme charitable des yeux.
+
+Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son
+livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rêve! Si, d'abord,
+l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voilée de l'admirable
+matinée, il distinguait maintenant des détails, il s'arrêtait à des
+monuments. Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
+tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des plans et dans des
+collections de photographies. Là, sous ses pieds, le Transtévère
+s'étendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons
+rougeâtres, dont les tuiles mangées de soleil cachaient le cours du
+Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée
+ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette vue à vol
+d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines, une houle presque
+insensible au milieu de la mer élargie des façades. Là-bas, à droite,
+se détachant en violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts
+Albains, c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées
+parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné, qu'une
+ligne de cyprès bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrière, se
+perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, pâlis dans la
+poussière d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits
+dômes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en
+face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que, sur les
+hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de lumière, qu'une confusion
+de blocs blanchâtres, striés de petites raies brunes, sans doute des
+constructions récentes, pareilles à une carrière de pierres abandonnée.
+Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir. Il dut
+s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le
+campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, là-bas, cette tour carrée,
+si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et,
+à gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable à la longue façade
+du palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un jaune dur,
+plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières. Mais, comme il
+achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de
+la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dôme de
+Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure; et, dans
+le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un bleu de ciel si léger,
+qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre
+qui le surmonte, toute blanche et éblouissante de clarté, était comme
+suspendue.
+
+Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout
+de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, à la grâce
+fière des monts de la Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont
+la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait par
+échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un désert de mort, d'un
+vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse
+et ronde du tombeau de Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne
+pâle indiquait l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs semaient
+l'herbe rase, dans la poussière des mondes écroulés. Et il ramenait ses
+regards, et c'était la ville de nouveau, le pêle-mêle des édifices, au
+petit bonheur de la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa
+loggia tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse.
+Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait être celle du
+Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient les murs reblanchis de
+Saint-Paul hors les Murs, pareils à ceux d'une grange colossale, les
+statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses
+comme des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du Gesù, celui
+de Saint-Charles, celui de Saint-André de la Vallée, celui de Saint-Jean
+des Florentins; puis, tant d'autres édifices encore, resplendissants de
+souvenirs, le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la villa
+Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse du Pincio où
+blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages
+de la villa Borghèse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes.
+Vainement il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait,
+très doux, commençait pourtant à dissiper les buées matinales. Sur les
+lointains vaporeux, des quartiers entiers se dégageaient avec vigueur,
+tels que des promontoires, dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi
+l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche
+éclatait, une rangée de vitres jetait des flammes, un jardin étalait une
+tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le
+pêle-mêle des rues, des places, les îlots sans fin, semés en tous sens,
+s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que
+de hautes fumées blanches, montées des toits, traversaient avec lenteur
+l'infinie pureté du ciel.
+
+Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa plus qu'à
+trois points de l'horizon immense. Là-bas, la ligne de cyprès minces qui
+frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait,
+derrière, que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés,
+rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les voir se dresser
+comme des fantômes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la
+matinée splendide. Puis, ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là
+le dôme était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
+être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal,
+couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le
+roi géant, régnant sur la ville, vu de partout, éternellement. Puis, il
+reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais
+du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée
+de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome, avec ses continuels
+bouleversements, ses résurrections successives, était là pour lui, dans
+ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient,
+par-dessus le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un entassement de
+palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la
+splendeur impériales; la Rome papale, victorieuse au moyen âge,
+maîtresse du monde, faisant peser sur la chrétienté cette église
+colossale de la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
+ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si froid,
+lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative bureaucratique et
+fâcheuse, d'un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, qu'il
+aurait fallu laisser au rêve de l'avenir. Cette sensation presque
+pénible d'un présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas
+s'arrêter à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en
+construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement près de
+Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, à lui, il l'avait
+rêvée, et il la rêvait encore, même en face du Palatin anéanti dans la
+poussière des siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre
+endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf et repeint,
+régnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de
+toutes parts, éventrant la vieille ville aux toits roux, éclatante sous
+le clair soleil matinal.
+
+_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit à flamboyer devant
+Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revécut son livre, après
+avoir revécu sa vie. Il l'avait écrit d'enthousiasme, utilisant les
+notes amassées au hasard; et la division en trois parties s'était tout
+de suite imposée: le passé, le présent, l'avenir.
+
+Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme primitif,
+de la lente évolution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme
+actuel. Il démontrait que, sous toute évolution religieuse, se cache une
+question économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle lutte n'a
+jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immédiatement
+après la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la propriété
+se crée, la lutte des classes éclate. Il y a des riches et il y a des
+pauvres: dès lors naît la question sociale. La transition avait été
+brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres,
+se rappelant encore l'âge d'or de la vie nomade, souffrirent et
+réclamèrent avec d'autant plus de violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes
+ne sont que des révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui
+disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent
+tous les maux, en punition de leur injustice et de leur dureté. Jésus
+lui-même n'est que le dernier d'eux, et il apparaît comme la
+revendication vivante du droit des pauvres. Les prophètes, socialistes
+et anarchistes, avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la
+destruction du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte également
+aux misérables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace
+contre la richesse, contre la propriété; et, si l'on entendait par le
+Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette
+terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de la vie
+pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne, tel qu'il semble
+avoir été réalisé après lui, par ses disciples. Pendant les trois
+premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une
+véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors
+les femmes. Les apologistes et les premiers pères de l'Église en font
+foi, le christianisme n'était alors que la religion des humbles et des
+pauvres, une démocratie, un socialisme, en lutte contre la société
+romaine. Et, quand celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle
+succomba sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers,
+plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de
+termites des chrétiens. La question d'argent est toujours à la base.
+Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme,
+triomphant enfin, grâce aux conditions historiques, sociales et
+humaines, fut déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa
+victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et les
+puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels sophismes, les
+pères de l'Église en arrivent à découvrir dans l'Évangile de Jésus la
+défense de la propriété. Il y avait là pour le christianisme une
+nécessité politique de vie, il n'est devenu qu'à ce prix le
+catholicisme, l'universelle religion. Dès lors, la redoutable machine
+s'érige, l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les puissants,
+les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui
+n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, à qui l'on
+enseigne la résignation et l'obéissance, en leur réservant le Royaume
+futur, la compensation divine et éternelle. Monument admirable, qui a
+duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse de l'au-delà, sur
+cette soif inextinguible d'immortalité et de justice dont l'homme est
+dévoré.
+
+Cette première partie de son livre, cette histoire du passé, Pierre
+l'avait complétée par une étude à grands traits du catholicisme jusqu'à
+nos jours. C'était d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à
+Rome par un coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui
+avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les premiers
+papes, de simples chefs d'associations funéraires, c'était le lent
+avènement de la papauté toute-puissante, en continuelle lutte de
+conquête dans le monde entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire
+son rêve de domination universelle. Au moyen âge, avec les grands papes,
+elle crut un instant toucher au but, être la maîtresse souveraine des
+peuples. La vérité absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la
+terre, régnant sur les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme
+Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition totale et
+démesurée, d'une logique parfaite, a été remplie par Auguste, empereur
+et pontife, maître du monde; et, renaissant toujours des ruines de la
+Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté les papes,
+c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir
+s'étant dédoublé après l'effondrement de l'empire romain, il fallut
+partager, laisser à l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant
+sur lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le peuple
+était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur, au nom de Dieu, et
+pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication était
+l'arme terrible, souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la
+possession réelle et définitive de l'empire. En somme, entre le pape et
+l'empereur, l'éternelle querelle a été le peuple qu'ils se disputaient,
+la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de
+sourds grondements disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On
+disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'Église aidait
+vraiment à la civilisation, rendait des services à l'humanité, répandait
+d'abondantes aumônes. Toujours, le rêve ancien de la communauté
+chrétienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses
+amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres, un tiers pour les
+pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée, l'existence rendue possible
+aux fidèles sans désirs terrestres, en attendant les satisfactions
+inouïes du ciel? Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi
+trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or régnera,
+au milieu de la résignation et de l'obéissance de tous!
+
+Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par les plus grands
+dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen âge. La Renaissance
+faillit l'emporter dans son luxe et son débordement, dans le
+bouillonnement de sève vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée,
+laissée pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore étaient
+les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait
+commencer à se délier. La Réforme avait éclaté comme une protestation de
+la raison et de la justice, un rappel aux vérités méconnues de
+l'Évangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
+rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du concile de
+Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut
+alors l'entrée de la papauté dans deux siècles de paix et d'effacement,
+car les solides monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe
+pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de
+l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que
+comme un maître de cérémonie, chargé de certains rites. Un
+déséquilibrement s'était produit dans la possession du peuple: si les
+rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
+enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir à intervenir,
+quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement des États. Jamais Rome
+n'a été moins près de réaliser son rêve séculaire de domination
+universelle. Et, quand la Révolution française éclata, on put croire que
+la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté,
+dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué sur les nations.
+Aussi quelle inquiétude première, quelle colère, quelle défense
+désespérée, au Vatican, contre l'idée de liberté, contre ce nouveau
+credo de la raison libérée et de l'humanité rentrant en possession
+d'elle-même! C'était le dénouement apparent de la longue lutte entre
+l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur
+disparaissait, et le peuple, libre désormais de disposer de lui,
+prétendait échapper au pape, solution imprévue où paraissait devoir
+crouler tout l'antique échafaudage du catholicisme.
+
+Pierre terminait ici la première partie de son livre, par un rappel du
+christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le
+triomphe des riches et des puissants. Cette société romaine que Jésus
+était venu détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
+catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles, dans son
+œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand
+on constatait qu'après dix-huit cents ans d'Évangile, le monde
+s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques véreuses, les désastres
+financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgés de
+richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient de faim!
+Tout le salut des misérables était à recommencer. Mais ces choses
+terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charité, si
+noyées d'espérance, qu'elles y avaient perdu leur danger
+révolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son
+livre n'était que le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème,
+où brûlait l'unique amour du prochain.
+
+Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent, l'étude de la
+société catholique actuelle. Là, Pierre avait fait une peinture affreuse
+de la misère des pauvres, de cette misère d'une grande ville, qu'il
+connaissait, dont il saignait pour en avoir touché les plaies
+empoisonnées. L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité
+devenait impuissante, la souffrance était si épouvantable, que tout
+espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait contribué à tuer la
+foi en lui, n'était-ce pas le spectacle monstrueux de la chrétienté,
+dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de
+vengeance? Et tout de suite, après ce tableau d'une civilisation
+pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution
+française, à l'immense espérance que l'idée de liberté avait apportée au
+monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libéral,
+s'était chargé de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la
+liberté, décidément, après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir
+donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine politique, une
+désillusion commence. En tout cas, si le troisième état se déclare
+satisfait, depuis qu'il règne, le quatrième état, les travailleurs,
+souffrent toujours et continuent à réclamer leur part. On les a
+proclamés libres, on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont
+en somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous
+leur servitude économique, que la liberté de mourir de faim. Toutes les
+revendications socialistes sont nées de là, le problème terrifiant dont
+la solution menace d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors
+entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde
+antique, pour faire place au salariat, la révolution fut immense; et,
+certainement, l'idée chrétienne était un des facteurs puissants qui ont
+détruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat
+par autre chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux
+bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir
+une action nouvelle? Cet avènement prochain et fatal de la démocratie,
+c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la
+société de demain qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la
+papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si elle ne
+voulait pas disparaître du monde, comme un rouage devenu décidément
+inutile.
+
+De là naissait la légitimité du socialisme catholique. Lorsque, de
+toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple
+à coups de solutions, l'Église devait apporter la sienne. Et c'était ici
+que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait,
+dans un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église catholique
+n'avait rien, en son principe, de contraire à une démocratie. Il lui
+suffirait même de reprendre la tradition évangélique, de redevenir
+l'Église des humbles et des pauvres, le jour où elle rétablirait
+l'universelle communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique, et
+si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le
+christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obéir à la
+nécessité de se défendre pour vivre, en sacrifiant de sa pureté
+première; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes
+dirigeantes condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables,
+elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se
+purifierait des compromissions politiques qu'elle a dû subir. En tous
+temps, l'Église, sans renoncer en rien à son absolu, a su plier devant
+les circonstances: elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère
+simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend avec patience, même
+pendant des siècles, la minute où elle redeviendra la maîtresse du
+monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise
+qui se préparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la
+possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction ont fait de
+lui une force, un être de conscience et de volonté réclamant sa part,
+tous les gouvernants veulent le gagner, régner par lui et même avec lui,
+s'il le faut. Le socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de
+règne; et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur trône, les
+chefs bourgeois des républiques inquiètes, les meneurs ambitieux qui
+rêvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'État capitaliste est un
+retour au monde païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser
+l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois
+de l'offre et de la demande, le salaire calculé sur le strict nécessaire
+dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux
+grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération,
+pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions continuent, les
+systèmes se croisent, les bonnes volontés s'épuisent à tenter des
+remèdes impuissants. C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé
+des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme
+catholique, aussi ardent que le socialisme révolutionnaire, est entré à
+son tour dans la bataille, en tâchant de vaincre.
+
+Alors, toute une étude suivait des longs efforts du socialisme
+catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui frappait surtout, c'était
+que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, dès qu'elle se
+livrait sur une terre de propagande, encore non conquise complètement au
+christianisme. Par exemple, dans les nations où celui-ci se trouvait en
+présence du protestantisme, les prêtres luttaient pour la vie avec une
+passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du
+peuple, à coups de hardiesses, de théories audacieusement démocratiques.
+En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler
+parla un des premiers de frapper les riches de contributions, créa plus
+tard une vaste agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à
+des associations et à des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur
+Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les évêques,
+maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes
+démocrates, qu'ils espèrent convertir sans doute au jour du partage. En
+Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur, le cardinal
+Manning remporta des victoires considérables, prit la défense des
+ouvriers pendant une grève fameuse, détermina un mouvement populaire que
+signalèrent de fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique,
+aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de
+pleine démocratie, qui a forcé des évêques tels que monseigneur Ireland
+à se mettre à la tête des revendications ouvrières: toute une Église
+nouvelle semble là en germe, confuse encore et débordante de sève,
+soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore du christianisme rajeuni
+de demain. Et, si l'on passe ensuite à l'Autriche et à la Belgique,
+nations catholiques, on voit que, chez la première, le socialisme
+catholique se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde, il
+n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement s'arrête et même
+disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne et à l'Italie, ces vieilles
+terres de foi, l'Espagne toute aux violences des révolutionnaires, avec
+ses évêques têtus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme
+aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition, sans
+initiative possible, réduite au silence et au respect, autour du
+Saint-Siège. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout
+une lutte d'idées. La guerre, en somme, s'y menait contre la Révolution,
+et il semblait qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des
+temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était ainsi que la
+question des corporations ouvrières était devenue l'affaire unique,
+comme la panacée à tous les maux des travailleurs. Mais on était loin de
+s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence de
+l'État, qui préconisaient une action purement morale, voulaient les
+corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients,
+résolus à l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre,
+reconnues et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la Choue
+avait particulièrement mené une ardente campagne, par la parole, par la
+plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin
+était de n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement
+sur le cas de savoir si les corporations devaient être ouvertes ou
+fermées. A l'entendre, le sort de la société était là, la solution
+paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait
+tout emporter. Au fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait
+fini par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque d'accord,
+l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses étaient faites,
+des sociétés coopératives de consommation, des sociétés d'habitations
+ouvrières, des banques populaires, des retours plus ou moins déguisés
+aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que, de jour en jour, au
+milieu de la confusion de l'heure présente, dans le trouble des âmes et
+dans les difficultés politiques que traversait le pays, le parti
+catholique militant sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude
+aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du monde.
+
+Justement, la deuxième partie du livre finissait par un tableau du
+malaise intellectuel et moral où se débat cette fin de siècle. Si la
+masse des travailleurs souffre d'être mal partagée et exige que, dans un
+nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble
+que l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la laissent
+sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est la fameuse
+banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-même.
+Les esprits que dévore le besoin de l'absolu, se lassent des
+tâtonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vérités
+prouvées; ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur faut une
+synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir en paix; et, brisés,
+ils retombent à genoux sur la route, éperdus à la pensée qu'ils ne
+sauront jamais tout, préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un
+acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre
+soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée séculaire que
+nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une éternité de
+jouissances. Elle n'en est qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour
+chacun, que la solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple
+facteur du travail universel; et comme l'on comprend la révolte des
+cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé de beaux anges, plein de
+lumière, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on
+les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et
+avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter l'abomination
+de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pensée du néant, et
+échapper à l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin
+dans l'inébranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la
+solution heureuse de tous les problèmes de la destinée! Ce rêve, les
+peuples le rêveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, à
+cette fin de siècle, par suite du surmenage des esprits, par suite
+également du trouble profond où est l'humanité, grosse d'un monde
+prochain, le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté
+d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une
+justice supérieure. Les religions peuvent disparaître, le sentiment
+religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Une religion
+nouvelle! une religion nouvelle! et n'était-ce pas le vieux catholicisme
+qui, dans cette terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce
+miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir en une
+toute jeune et immense floraison?
+
+Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre avait dit, en
+phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait être l'avenir, ce catholicisme
+rajeuni, apportant aux nations agonisantes la santé et la paix, l'âge
+d'or oublié du christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un
+portrait attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le prédestiné
+chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué, il l'avait vu ainsi,
+dans son désir brûlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin à la
+misère. Ce n'était pas un portrait d'étroite ressemblance, mais le
+sauveur nécessaire, l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence
+larges, tels qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents,
+étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation
+religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles, le long épiscopat à
+Pérouse. Dès que Léon XIII est pape, dans la difficile situation laissée
+par Pie IX, se révèle la dualité de sa nature, le gardien inébranlable
+du dogme, le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi
+loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne,
+il remonte, par delà la Renaissance, au moyen âge, il restaure dans les
+écoles catholiques la philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint
+Thomas d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la sorte à
+l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes les puissances,
+s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activité
+extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège avec l'Allemagne, se
+rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amitié de
+l'Angleterre, écrire à l'empereur de la Chine pour lui demander de
+protéger les missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard, il
+interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la République. Dès
+le début, une pensée se dégage, la pensée qui fera de lui un des grands
+papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pensée séculaire de la
+papauté, la conquête de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du
+monde. Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de
+l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour la rendre
+invincible, dans la lutte sociale qui se prépare. En Russie, il tâche de
+faire reconnaître l'autorité morale du Vatican; en Angleterre, il rêve
+de désarmer l'Église anglicane, de l'amener à une sorte de trêve
+fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
+Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées, dont son
+cœur de père sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne
+disposerait-elle pas, le jour où elle régnerait sans conteste sur les
+chrétiens de la terre entière?
+
+Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII. Encore évêque de
+Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale, où se montrait un vague
+socialisme humanitaire. Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change
+d'opinion, foudroie les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
+l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les
+faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains
+des ennemis du catholicisme. Il écoute les évêques populaires des pays
+de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire
+l'excommunication dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers du
+travail, défend de mettre à l'index les livres hardis des écrivains
+catholiques socialistes. Cette évolution vers la démocratie se retrouve
+dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution
+des États; _Libertas_, sur la liberté humaine; _Sapientiæ_, sur les
+devoirs des citoyens chrétiens; _Rerum novarum_, sur la condition des
+ouvriers; et c'est particulièrement cette dernière qui semble avoir
+rajeuni l'Église. Le pape y constate la misère imméritée des
+travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop
+réduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqué par la
+faim est injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner
+l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme en fortune
+pour quelques-uns la misère du plus grand nombre. Forcé de rester vague
+sur les questions d'organisation, il se borne à encourager le mouvement
+corporatif, qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir
+ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en sa place
+souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par
+l'antique respect dû à la famille et à la propriété. Mais cette main
+secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux
+humbles et aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle
+alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la terre? Désormais,
+le peuple savait qu'il n'était pas abandonné. Et, dès lors, dans quelle
+gloire était monté Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé
+épiscopal avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une foule
+immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyées par
+tous les souverains!
+
+Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel, ce qu'il
+croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans
+sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinément qu'au
+premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là
+une simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques, et
+qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui, était convaincu que, si
+jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait à la perte du pouvoir
+temporel cet élargissement de son autorité, cette splendeur pure de
+toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes
+et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome,
+depuis quinze siècles! Au quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il
+ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le
+pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cité passe au
+Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus tard que Charlemagne
+reconnaît les faits accomplis, en donnant formellement au pape les États
+de l'Église. La guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance
+spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
+aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas
+déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe en armes, la papauté reine
+d'un lambeau de territoire, où elle serait exposée à toutes les
+vexations, où elle ne pourrait être maintenue que par une armée
+étrangère? Que deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute?
+et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute, dégagée de
+tout souci terrestre, régnant sur le monde des âmes! Aux premiers temps
+de l'Église, la papauté, de locale, de purement romaine, s'est peu à peu
+catholicisée, universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté
+entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord le sénat
+romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de nos jours par être la
+plus universelle de nos assemblées, dans laquelle siègent des membres de
+toutes les nations. Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi
+sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorité
+internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libérée des intérêts
+monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité, par-dessus même la
+notion de patrie? La solution tant cherchée, au milieu de si longues
+guerres, est sûrement là: ou donner la royauté temporelle du monde au
+pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant de
+Dieu, souverain absolu et infaillible par délégation divine, il ne peut
+que rester dans le sanctuaire, si, déjà maître des âmes, il n'est pas
+reconnu par tous les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des
+rois.
+
+Mais quelle étrange aventure que cette poussée nouvelle de la papauté
+dans le champ ensemencé par la Révolution française, ce qui l'achemine
+peut-être vers la domination dont la volonté la tient debout depuis tant
+de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les rois sont abattus;
+et, puisque le peuple est libre désormais de se donner à qui bon lui
+semble, pourquoi ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que
+subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le terrain
+économique, le parti libéral semble vaincu. Les travailleurs, mécontents
+de 89, se plaignent de leur misère aggravée, s'agitent, cherchent le
+bonheur désespérément. D'autre part, les régimes nouveaux ont accru la
+puissance internationale de l'Église, les membres catholiques sont en
+nombre dans les parlements des républiques et des monarchies
+constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser
+cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
+vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de banqueroute, ce
+qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre
+le champ illimité du mystère et de l'impossible. Et, alors, on rappelle
+une prophétie qui a été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour
+où elle marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni les
+Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique, apostolique et
+romaine. Les temps étaient sûrement venus, puisque le pape, donnant
+congé aux grands et aux riches de ce monde, laissait à l'exil les rois
+chassés du trône, pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs
+sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-être quelques années
+de misère affreuse, d'inquiétante confusion, d'effroyable danger social,
+et le peuple, le grand muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera,
+retournera au berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la
+destruction menaçante des sociétés humaines.
+
+Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée de la Rome
+nouvelle, de la Rome spirituelle qui règnerait bientôt sur les peuples
+réconciliés, fraternisant dans un autre âge d'or. Il y voyait même la
+fin des superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe
+aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux élargi,
+affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction de la charité
+humaine; et, encore blessé de son voyage à Lourdes, il avait cédé au
+besoin de contenter son cœur. Cette superstition de Lourdes, si
+grossière, n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de trop
+de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement répandu et
+pratiqué, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des
+conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains dès lors de
+trouver assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs
+maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes, un
+déplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait
+douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparaîtrait dans
+la société vraiment chrétienne de demain. Ah! cette société, cette
+communauté chrétienne, c'était au désir ardent de sa prochaine venue que
+toute l'œuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la
+religion de justice et de vérité qu'il était, avant de s'être laissé
+conquérir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres
+régnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la loi
+égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de la fédération
+des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'être la règle
+morale, le lien de charité et d'amour qui unit tous les êtres! Et
+n'était-ce pas la réalisation prochaine des promesses du Christ? Les
+temps allaient s'accomplir, la société civile et la société religieuse
+se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et
+ce serait l'âge de triomphe et de bonheur prédit par tous les prophètes,
+plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un
+merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le
+royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la
+religion nouvelle!
+
+Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient,
+sans s'apercevoir qu'il étonnait les maigres Anglais et les Allemands
+trapus, défilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers
+la Rome réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses
+pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il l'avait dit,
+trouver chez elle le remède à nos impatiences et à nos inquiétudes? Le
+catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir à l'esprit du
+christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le
+monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
+vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi. Il revoyait
+le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en lisant son livre; il entendait
+le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une
+armée; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
+cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la congrégation de
+l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis
+qu'on l'avait officieusement prévenu de venir à Rome, s'il voulait se
+défendre, il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles
+pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du plus pur
+christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme et de courage,
+il avait hâte d'être aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste
+protection, en lui disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans
+s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
+Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très sincèrement, il
+croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant dans son œuvre d'unité
+chrétienne et d'universelle paix?
+
+Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis près
+d'une heure, il était là, ne parvenant pas à rassasier sa vue de la
+grandeur de Rome, qu'il aurait voulu posséder tout de suite, dans
+l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à
+l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était une expérience
+encore, après Lourdes, et plus grave, décisive, dont il sentait bien
+qu'il sortirait raffermi ou foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la
+foi naïve et totale du petit enfant, mais la foi supérieure de
+l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles,
+travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son
+besoin de certitude. Son cœur battait à ses tempes: quelle serait la
+réponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se
+détachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les
+collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades
+prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers de
+fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales flottaient
+encore, des voiles légers semblaient monter des rues basses, noyant les
+sommets, où elles s'évaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans
+fin. Il crut un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à
+peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière même de ses
+ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du
+roi semblait s'être reculé dans une brume, si peu important avec sa
+façade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus;
+tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre
+avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le
+ciel, dominant la ville entière.
+
+Ah! la Rome de cette première rencontre, la Rome matinale où, brûlant de
+la fièvre de l'arrivée, il n'avait pas même aperçu les quartiers neufs,
+de quel espoir illimité elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait
+trouver là vivante, telle qu'il l'avait rêvée! Et, par ce beau jour,
+pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait
+ainsi, quel cri de prochaine rédemption lui paraissait monter des toits,
+quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacrée, deux
+fois reine du monde! C'était la troisième Rome, la Rome nouvelle, dont
+la paternelle tendresse, par-dessus les frontières, allait à tous les
+peuples, pour les réunir, consolés, en une commune étreinte. Il la
+voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand
+ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du matin, dans la candeur
+passionnée de son rêve.
+
+Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tête basse, en plein
+soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas bougé. Sur la banquette, la
+valise brûlait, chauffée par l'astre déjà lourd. Et il remonta dans la
+voiture, en donnant de nouveau l'adresse:
+
+--Via Giulia, palazzo Boccanera.
+
+
+
+
+II
+
+
+A cette heure, la rue Giulia, qui s'étend toute droite sur près de cinq
+cents mètres, du palais Farnèse à l'église Saint-Jean des Florentins,
+était baignée d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout à
+l'autre, blanchissant le petit pavé carré de sa chaussée sans trottoirs;
+et la voiture la remonta presque entièrement, entre les vieilles
+demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fenêtres grillées
+de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles
+à des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rêvait de la border de
+palais magnifiques, la rue, la plus régulière, la plus belle de Rome à
+l'époque, avait servi de Corso au seizième siècle. On sentait l'ancien
+beau quartier, tombé au silence, au désert de l'abandon, envahi par une
+sorte de douceur et de discrétion cléricales. Et les vieilles façades se
+succédaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes
+grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures où
+sommeillaient d'humbles commerces, installés dans des dépendances;
+tandis que les passants étaient rares, d'actives bourgeoises qui se
+hâtaient, de pauvres femmes en cheveux traînant des enfants, une
+charrette de foin attelée d'un mulet, un moine superbe drapé de bure, un
+vélocipédiste filant sans bruit et dont la machine étincelait au soleil.
+
+Enfin, le cocher se tourna, montra un grand bâtiment carré, au coin
+d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.
+
+--Palazzo Boccanera.
+
+Pierre leva la tête, et ce sévère logis, noirci par l'âge, d'une
+architecture si nue et si massive, lui serra un peu le cœur. Comme le
+palais Farnèse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait été
+bâti par Antonio da San Gallo, vers 1540; même, comme pour le premier,
+la tradition voulait que l'architecte eût employé, dans la construction,
+des pierres volées au Colisée et au Théâtre de Marcellus. Vaste et
+carrée sur la rue, la façade à sept fenêtres avait trois étages, le
+premier très élevé, très noble. Et, pour toute décoration, les hautes
+fenêtres du rez-de-chaussée, barrées d'énormes grilles saillantes, dans
+la crainte sans doute de quelque siège, étaient posées sur de grandes
+consoles et couronnées par des attiques qui reposaient elles-mêmes sur
+des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entrée,
+aux battants de bronze, devant la fenêtre du milieu, régnait un balcon.
+La façade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont
+la frise offrait une grâce et une pureté d'ornements admirables. Cette
+frise, les consoles et les attiques des fenêtres, les chambranles de la
+porte étaient de marbre blanc, mais si terni, si émietté, qu'ils avaient
+pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et à gauche de la
+porte, se trouvaient deux antiques bancs portés par des griffons, de
+marbre également; et l'on voyait encore, encastrée dans le mur, à l'un
+des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un
+Amour qui chevauchait un dauphin, à peine reconnaissable, tellement
+l'usure avait mangé le relief.
+
+Mais les regards de Pierre venaient d'être attirés surtout par un
+écusson sculpté au-dessus d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, les
+armes des Boccanera, le dragon ailé soufflant des flammes; et il lisait
+nettement la devise, restée intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche
+noire, âme rouge. Au-dessus d'une autre fenêtre, en pendant, il y avait
+une de ces petites chapelles encore nombreuses à Rome, une sainte Vierge
+vêtue de satin, devant laquelle une lanterne brûlait en plein jour.
+
+Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche
+sombre et béant, lorsque le jeune prêtre, saisi de timidité, l'arrêta.
+
+--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.
+
+Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise à la
+main, sous la voûte, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontré
+âme qui vive.
+
+C'était une cour carrée, vaste, entourée d'un portique, comme un
+cloître. Sous les arcades mornes, des débris de statues, des marbres de
+fouille, un Apollon sans bras, une Vénus dont il ne restait que le
+tronc, étaient rangés contre les murs; et une herbe fine avait poussé
+entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaïque blanche et noire.
+Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu'à ce pavé moisi
+d'humidité. Il régnait là une ombre, un silence, d'une grandeur morte et
+d'une infinie tristesse.
+
+Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours
+quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une
+ombre, il se décida à franchir une autre voûte, qui conduisait à un
+petit jardin, sur le Tibre. De ce côté, la façade, tout unie, sans un
+ornement, n'offrait que les trois rangées de ses fenêtres symétriques.
+Mais le jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au centre,
+dans un bassin comblé, avaient poussé de grands buis amers. Parmi les
+herbes folles, des orangers aux fruits d'or mûrissants indiquaient seuls
+le dessin des allées, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
+entre deux énormes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxième
+siècle, des faunes violentant des femmes, toute une effrénée bacchanale,
+une de ces scènes d'amour vorace, que la Rome de la décadence mettait
+sur les tombeaux; et, transformé en auge, ce sarcophage de marbre,
+effrité, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large
+masque tragique, scellé dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait
+anciennement là une sorte de loggia à portique, une terrasse d'où un
+double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais étaient
+en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait déjà plus bas
+que le nouveau sol, parmi des décombres, des pierres de taille
+abandonnées, au milieu de l'éventrement crayeux et lamentable qui
+bouleversait le quartier.
+
+Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il
+retourna dans la cour, il s'y trouva en présence d'une femme qui devait
+approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, très
+vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant, à la vue du prêtre, son
+visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprimé comme une méfiance.
+
+Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son
+mauvais italien.
+
+--Madame, je suis l'abbé Pierre Froment...
+
+Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en très bon français,
+avec l'accent un peu gras et traînard de l'Ile-de-France:
+
+--Ah! monsieur l'abbé, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des
+ordres.
+
+Et, comme il la regardait, ébahi:
+
+--Moi, je suis Française... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays,
+et je n'ai pas encore pu m'y faire, à leur satané charabia!
+
+Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait
+parlé de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau,
+venue à Rome à vingt-deux ans, avec une maîtresse phtisique, dont la
+mort brusque l'avait laissée éperdue, comme au milieu d'un pays de
+sauvages. Aussi s'était-elle donnée corps et âme à la comtesse Ernesta
+Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramassée
+sur le pavé pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'idée
+qu'elle l'aiderait à apprendre le français. Depuis vingt-cinq ans dans
+la famille, elle s'était haussée au rôle de gouvernante, tout en
+restant une illettrée, si dénuée du don des langues, qu'elle n'était
+parvenue qu'à baragouiner un italien exécrable, pour les besoins du
+service, dans ses rapports avec les autres domestiques.
+
+--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarité
+franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il
+descend ici, à chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la
+contessina ont reçu de lui, hier, une lettre qui vous annonçait.
+
+C'était, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout
+arrangé pour le séjour de Pierre à Rome. De l'antique et vigoureuse race
+des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse
+sa sœur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis
+leur nièce Benedetta, dont la mère, Ernesta, avait suivi au tombeau son
+mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera,
+dont le père, le prince Onofrio Boccanera, était mort, et la mère, une
+Montefiori, remariée. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'était
+trouvé petit parent de cette famille: son frère cadet avait épousé une
+Brandini, la sœur du père de Benedetta; et c'était ainsi, à titre
+complaisant d'oncle, qu'il avait séjourné plusieurs fois au palais de la
+rue Giulia, du vivant du comte. Il s'était attaché à la fille de
+celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fâcheux mariage, qu'elle
+tâchait de faire annuler. Maintenant qu'elle était revenue près de sa
+tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui écrivait souvent, il
+lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
+adressé celui de Pierre, et toute l'histoire était partie de là, des
+lettres échangées, puis une lettre de Benedetta annonçant que l'œuvre
+était dénoncée à la congrégation de l'Index, conseillant à l'auteur
+d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalité au palais. Le
+vicomte, aussi étonné que le jeune prêtre, n'avait pas compris; mais il
+l'avait décidé à partir, par bonne politique, passionné lui-même pour
+une victoire qu'à l'avance il faisait sienne. Et, dès lors, l'effarement
+de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engagé
+dans une aventure héroïque dont les raisons et les conditions lui
+échappaient.
+
+Victorine reprit tout d'un coup:
+
+--Mais je vous laisse là, monsieur l'abbé... Je vais vous conduire dans
+votre chambre. Où est votre malle?
+
+Puis, lorsqu'il lui eut montré sa valise, qu'il s'était décidé à poser
+par terre, en lui expliquant que, pour un séjour de quinze jours, il
+s'était contenté d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle
+sembla très surprise.
+
+--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous
+verrez bien.
+
+Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer:
+
+--Giacomo, montez ça dans la chambre rouge... Si monsieur l'abbé veut me
+suivre?
+
+Pierre venait d'être tout égayé et réconforté par cette rencontre
+imprévue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce
+sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'écoutait
+lui conter que la princesse était sortie, et que la contessina, comme on
+continuait à appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgré son
+mariage, n'avait pas encore paru ce matin-là, un peu souffrante. Mais
+elle répétait qu'elle avait des ordres.
+
+L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un
+escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un
+cheval aurait pu les monter aisément, mais aux murs de pierre si nus,
+aux paliers si vides et si solennels, qu'une mélancolie de mort tombait
+des hautes voûtes.
+
+Arrivée au premier étage, Victorine eut un sourire, en remarquant
+l'émoi de Pierre. Le palais semblait inhabité, pas un bruit ne venait
+des salles closes. Elle désigna simplement une grande porte de chêne, à
+droite.
+
+--Son Éminence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivière, oh! pas
+le quart de l'étage seulement... On a fermé tous les salons de réception
+sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et
+pourquoi faire? Il faudrait du monde.
+
+Elle continuait de monter de son pas alerte, restée étrangère, trop
+différente sans doute pour être pénétrée par le milieu; et, au second
+étage, elle reprit:
+
+--Tenez! voici, à gauche, l'appartement de donna Serafina et, à droite,
+voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu
+chaud, où l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la
+princesse reçoit ce soir. Vous verrez ça.
+
+Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, très étroit:
+
+--Nous autres, nous logeons au troisième... Si monsieur l'abbé veut bien
+me permettre de passer devant lui?
+
+Le grand escalier d'honneur s'arrêtait au second; et elle expliqua que
+le troisième étage était seulement desservi par cet escalier de service,
+qui descendait à la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre.
+Il y avait là une porte particulière, c'était très commode.
+
+Enfin, au troisième, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des
+portes.
+
+--Voici le logement de don Vigilio, le secrétaire de Son Éminence...
+Voici le mien... Et voici celui qui va être le vôtre... Chaque fois que
+monsieur le vicomte vient passer quelques jours à Rome, il n'en veut pas
+d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
+il veut. Je vous donnerai, comme à lui, une clef de la porte en bas...
+Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!
+
+Elle était entrée. Le logement se composait de deux pièces, un salon
+assez vaste, tapissé d'un papier rouge à grands ramages, et une chambre
+au papier gris de lin, semé de fleurs bleues décolorées. Mais le salon
+faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle était
+allée tout de suite aux deux fenêtres, l'une ouvrant sur les lointains
+du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtévère et sur le
+Janicule, de l'autre côté de l'eau.
+
+--Ah! oui, c'est très agréable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout
+près d'elle.
+
+Giacomo, sans se presser, arriva derrière eux, avec la valise. Il était
+onze heures passées. Alors, voyant le prêtre fatigué, comprenant qu'il
+devait avoir très faim, après un tel voyage, Victorine offrit de lui
+faire servir tout de suite à déjeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
+l'après-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames
+que le soir, au dîner. Il se récria, déclara qu'il sortirait, qu'il
+n'allait certainement pas perdre une après-midi entière. Mais il accepta
+de déjeuner, car, en effet, il mourait de faim.
+
+Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo,
+qui le servait sous les ordres de Victorine, était sans hâte. Et
+celle-ci, pleine de méfiance, ne quitta le voyageur qu'après s'être
+assurée qu'il ne manquait réellement de rien.
+
+--Ah! monsieur l'abbé, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous
+en faire la moindre idée. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y
+habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne!
+
+Puis, tout en mettant elle-même sur la table une assiette de figues,
+elle le stupéfia, quand elle ajouta qu'une ville où il n'y avait que des
+curés ne pouvait pas être une bonne ville. Cette servante incrédule, si
+active et si gaie, dans ce palais, recommençait à l'effarer.
+
+--Comment! vous êtes sans religion?
+
+--Non, non! monsieur l'abbé, les curés, voyez-vous, ce n'est pas mon
+affaire. J'en avais déjà connu un, en France, quand j'étais petite.
+Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas ça pour
+Son Éminence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
+l'on sait, dans la maison, que je suis une honnête fille: jamais je ne
+me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du
+moment que j'aime bien mes maîtres et que je fais soigneusement mon
+service?
+
+Elle finit par rire franchement.
+
+--Ah! quand on m'a dit qu'un prêtre allait venir, comme si nous n'en
+avions déjà pas assez, ça m'a fait d'abord grogner dans les coins...
+Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous
+entendrons à merveille... Je ne sais pas à cause de quoi je vous en
+raconte si long, peut-être parce que vous venez de France et peut-être
+aussi parce que la contessina s'intéresse à vous... Enfin, vous
+m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, et croyez-moi, reposez-vous
+aujourd'hui, ne faites pas la bêtise d'aller courir leur ville, où il
+n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.
+
+Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accablé, sous la
+fatigue accumulée du voyage, accrue encore par la matinée de fièvre
+enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme grisé, étourdi par les
+deux œufs et la côtelette mangés en hâte, il se jeta tout vêtu sur le
+lit, avec la pensée de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas
+sur-le-champ, il songeait à ces Boccanera, dont il connaissait en partie
+l'histoire, dont il rêvait la vie intime, dans le grossissement de ses
+premières surprises, au travers de ce palais désert et silencieux, d'une
+grandeur si délabrée et si mélancolique. Puis, ses idées se
+brouillèrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les
+unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient
+de leurs yeux d'énigme, en tournoyant dans l'inconnu.
+
+Les Boccanera avaient compté deux papes, l'un au treizième siècle,
+l'autre au quinzième; et c'était de ces deux élus, maîtres
+tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des
+terres considérables du côté de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des
+objets d'art à emplir des galeries, un amas d'or à combler des caves. La
+famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la
+foi brûlait, dont l'épée avait toujours été au service de l'Église; la
+plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi,
+continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colère des
+Boccanera était passée en proverbe. Et de là venaient leurs armes, le
+dragon ailé soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui
+jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, âme
+rouge, la bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant comme un
+brasier de foi et d'amour. Des légendes de passions folles, d'actes de
+justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le
+Boccanera qui, vers le milieu du seizième siècle, avait justement fait
+bâtir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure,
+démolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'était laissé baiser sur les
+lèvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis
+amener chez lui, les membres liés de cordes; et là, dans une grande
+salle, avant de le délivrer, il le força de se confesser à un moine.
+Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes,
+il cria au comte de garder le poignard et de se défendre. Pendant près
+d'une heure, dans une obscurité complète, au fond de cette salle
+encombrée de meubles, les deux hommes se cherchèrent, s'évitèrent,
+s'étreignirent, en se lardant à coups de lame. Et, quand on enfonça les
+portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables
+renversées, des sièges brisés, Costamagna le nez coupé, les cuisses
+déchiquetées de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu
+deux doigts de la main droite, les épaules trouées comme un crible. Le
+miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tôt,
+sur cette même rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans à
+peine, la belle et passionnée Cassia, avait frappé Rome de terreur et
+d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille
+rivale, exécrée, que son père, le prince Boccanera, lui refusait
+rudement, et que son frère aîné, Ercole, avait juré de tuer, s'il le
+surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque,
+elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or,
+Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un
+couteau en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rétablir les faits,
+on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et désespérée, faisant
+justice, ne voulant pas elle-même survivre à son amour, s'était jetée
+sur son frère, avait saisi de la même étreinte irrésistible le meurtrier
+et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouvé
+les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, écrasait leurs
+visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, restés d'une blancheur
+de neige.
+
+Mais c'étaient là des époques disparues. Aujourd'hui, si la foi
+demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera.
+Leur grande fortune aussi s'en était allée, dans la lente déchéance qui,
+depuis un siècle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres
+avaient dû être vendues, le palais s'était vidé, tombant peu à peu au
+train médiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se
+refusaient obstinément à toute alliance étrangère, glorieux de leur sang
+romain resté pur. Et la pauvreté n'était rien, ils contentaient là leur
+orgueil immense, ils vivaient à part, sans une plainte, au fond du
+silence et de l'ombre où s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
+en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal,
+Serafina, qui ne s'était pas mariée pour demeurer près de son frère; et,
+Ernesta n'ayant laissé qu'une fille, il ne restait donc comme héritier
+mâle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince
+Dario, âgé de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postérité, les
+Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient
+disparaître.
+
+Dès l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'étaient aimés d'une
+passion souriante, profonde et naturelle. Ils étaient nés l'un pour
+l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent être venus au monde pour
+autre chose que pour être mari et femme, lorsqu'ils seraient en âge de
+se marier. Le jour où, déjà près de la quarantaine, le prince Onofrio,
+homme aimable très populaire dans Rome, dépensant son peu de fortune au
+gré de son cœur, s'était décidé à épouser la fille de la Montefiori, la
+petite marquise Flavia, dont la beauté superbe de Junon enfant l'avait
+rendu fou, il était allé habiter la villa Montefiori, la seule richesse,
+l'unique propriété que ces dames possédaient, du côté de Sainte-Agnès
+hors les Murs: un vaste jardin, un véritable parc, planté d'arbres
+centenaires, où la villa elle-même, une assez pauvre construction du
+dix-septième siècle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur
+ces dames, la mère presque déclassée depuis qu'elle était veuve, la
+fille trop belle, les allures trop conquérantes. Aussi le mariage
+avait-il été désapprouvé formellement par Serafina, très rigide, et par
+le frère aîné, Pio, alors seulement camérier secret participant du
+Saint-Père, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait
+gardé avec son frère, qu'elle adorait pour son charme rieur, des
+relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction
+était devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute
+une journée à la villa Montefiori. Et quelle journée délicieuse pour
+Benedetta et pour Dario, âgés elle de dix ans, lui de quinze, quelle
+journée, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste,
+presque abandonné, avec ses pins parasols, ses buis géants, ses bouquets
+de chênes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une forêt
+vierge!
+
+Ce fut une âme de passion et de souffrance que la pauvre âme étouffée
+d'Ernesta. Elle était née avec un besoin de vivre immense, une soif de
+soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la
+citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
+visage. Très ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine,
+ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses
+françaises, elle avait grandi cloîtrée au fond du noir palais Boccanera,
+ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
+en voiture, avec sa mère, au Corso et au Pincio. Puis, à vingt-cinq ans,
+lasse et désolée déjà, elle contracta le mariage habituel, elle épousa
+le comte Brandini, le dernier-né d'une très noble famille, très
+nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
+où toute une aile du second étage fut disposée pour que le jeune ménage
+s'y installât. Et rien ne fut changé, Ernesta continua de vivre dans la
+même ombre froide, dans ce passé mort dont elle sentait de plus en plus
+sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'était d'ailleurs, de
+part et d'autre, un mariage très honorable. Le comte Brandini passa
+bientôt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il
+était d'une religion stricte, formaliste et intolérant, et il triompha,
+lorsqu'il parvint, après des intrigues sans nombre, de sourdes menées
+qui durèrent dix ans, à se faire nommer grand écuyer de Sa Sainteté. Dès
+lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majesté morne du Vatican
+entrât dans son ménage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta,
+sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fenêtres sur la rue,
+recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations à des
+fêtes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se
+déclara prisonnier, ce fut le sépulcre, rue Giulia. On ferma la grande
+porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil;
+et, pendant douze années, on ne passa que par le petit escalier, donnant
+sur la ruelle. Défense également d'ouvrir les persiennes de la façade.
+C'était la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tombé à
+une immobilité de mort; et une réclusion totale, plus de réceptions, de
+rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se
+glissaient par la porte étroite, entre-bâillée à peine. Alors, pendant
+ces douze années lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette
+pauvre âme sourdement désespérée agonisa d'être ainsi enterrée vive.
+
+Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, à trente-trois ans.
+D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence réglée la
+reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au
+Sacré-Cœur de la Trinité des Monts, chez les religieuses françaises qui
+l'avaient instruite elle-même. Benedetta en sortit grande fille, à
+dix-neuf ans, sachant le français et l'orthographe, un peu
+d'arithmétique, le catéchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la
+vie des deux femmes avait continué, une vie de gynécée où l'Orient se
+sent déjà, jamais une sortie avec le mari, avec le père, les journées
+passées au fond de l'appartement clos, égayées par l'unique, l'éternelle
+promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la
+maison, l'obéissance restait absolue, le lien de famille gardait une
+autorité, une force, qui les pliait toutes deux sous la volonté du
+comte, sans révolte possible; et, à cette volonté, s'ajoutait celle de
+donna Serafina et du cardinal, sévères défenseurs des vieilles coutumes.
+Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand écuyer
+laissait des loisirs au comte, car les écuries se trouvaient
+singulièrement réduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
+service, simplement d'apparat, avec un déploiement de zèle dévot, comme
+une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installée au
+Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son père rentra,
+un soir, d'une cérémonie à Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit
+jours après, il mourait, emporté par une fluxion de poitrine. Et, au
+milieu de leur deuil, ce fut une délivrance inavouée pour les deux
+femmes, qui se sentirent libres.
+
+Dès ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pensée, sauver sa fille de
+cette affreuse existence murée, ensevelie. Elle s'était trop ennuyée, il
+n'était plus temps pour elle de renaître, mais elle ne voulait pas que
+Benedetta vécût à son tour une vie contre nature, dans une tombe
+volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une révolte pareilles se
+montraient chez quelques familles patriciennes, qui, après la bouderie
+des premiers temps, commençaient à se rapprocher du Quirinal. Pourquoi
+les enfants, avides d'action, de liberté et de grand soleil,
+auraient-ils épousé éternellement la querelle des pères? et, sans qu'une
+réconciliation pût se produire entre le monde noir et le monde blanc,
+des nuances se fondaient déjà, des alliances imprévues avaient lieu. La
+question politique laissait Ernesta indifférente; elle l'ignorait même;
+mais ce qu'elle désirait avec passion, c'était que sa race sortît enfin
+de cet exécrable sépulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, où ses
+joies de femme s'étaient glacées d'une mort si longue. Elle avait trop
+souffert dans son cœur de jeune fille, d'amante et d'épouse, elle
+cédait à la colère de sa destinée manquée, perdue en une imbécile
+résignation. Et le choix d'un nouveau confesseur, à cette époque, influa
+encore sur sa volonté; car elle était restée très religieuse,
+pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se libérer
+davantage, elle venait de quitter le père jésuite choisi par son mari
+lui-même, et elle avait pris l'abbé Pisoni, le curé d'une petite église
+voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse. C'était un homme de
+cinquante ans, très doux et très bon, d'une charité rare en pays romain,
+dont l'archéologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un
+ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il fût, il avait à
+plusieurs reprises servi d'intermédiaire entre le Vatican et le
+Quirinal, dans des affaires délicates; et, devenu aussi le confesseur de
+Benedetta, il aimait à entretenir la mère et la fille de la grandeur de
+l'unité italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour où
+le pape et le roi s'entendraient.
+
+Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hâte, de cet
+amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un à l'autre. Mais
+il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinément au
+mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
+enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera!
+Ce serait l'ensevelissement continué, la ruine aggravée, la même misère
+orgueilleuse, l'éternelle bouderie qui déprime et endort. Elle
+connaissait bien le jeune homme, le savait égoïste et affaibli,
+incapable de penser et d'agir, destiné à enterrer sa race en souriant, à
+laisser crouler les dernières pierres de la maison sur sa tête, sans
+tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle
+voulait, c'était une fortune autre, son enfant renouvelée, enrichie,
+s'épanouissant à la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Dès
+ce moment, la mère ne cessa de s'entêter à faire le bonheur de sa fille
+malgré elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer
+sa déplorable histoire. Cependant, elle aurait échoué, contre la volonté
+paisible de la jeune fille qui s'était donnée à jamais, si des
+circonstances particulières ne l'avaient mise en rapport avec le gendre
+qu'elle rêvait. Justement, à la villa Montefiori, où Benedetta et Dario
+s'étaient engagés, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils
+d'Orlando, un des héros de l'unité italienne. Venu de Milan à Rome, avec
+son père, à l'âge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il était entré
+d'abord au ministère des Finances, comme simple employé, tandis que le
+vieux brave, nommé sénateur, vivait petitement d'une modeste rente,
+l'épave dernière d'une fortune mangée au service de la patrie. Mais,
+chez le jeune homme, la belle folie guerrière de l'ancien compagnon de
+Garibaldi s'était tournée en un furieux appétit de butin, au lendemain
+de la victoire, et il était devenu un des vrais conquérants de Rome, un
+des hommes de proie qui dépeçaient et dévoraient la ville. Lancé dans
+d'énormes spéculations sur les terrains, déjà riche, à ce qu'on
+racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait
+affolé, en lui soufflant l'idée de vendre le grand parc de la villa
+Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
+affirmaient qu'il était l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus
+âgée que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez
+lui, une violence de désir, un besoin de curée dans la conquête, qui lui
+ôtait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Dès la
+première rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir
+comme maîtresse, elle n'était qu'à épouser; et il n'hésita pas un
+instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affamé de cette pure
+virginité, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si
+adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mère, était pour
+lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une
+grande surprise, car il avait une quinzaine d'années de plus qu'elle;
+mais il était comte, il portait un nom déjà historique, il entassait les
+millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome
+entière se passionna.
+
+Jamais ensuite Benedetta ne s'était expliqué comment elle avait pu finir
+par consentir. Six mois plus tôt, six mois plus tard, certainement, un
+pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale
+soulevé dans le monde noir. Une Boccanera, la dernière de cette antique
+race papale, donnée à un Prada, à un des spoliateurs de l'Église! Et il
+avait fallu que ce projet fou tombât à une heure particulière et brève,
+au moment où un rapprochement suprême était tenté entre le Vatican et le
+Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le
+roi consentait à reconnaître au pape la propriété souveraine de la cité
+Léonine et d'une étroite bande de territoire, allant jusqu'à la mer.
+Dès lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme
+le symbole de l'union, de la réconciliation nationale? Cette belle
+enfant, le lis pur du monde noir, n'était-il pas l'holocauste consenti,
+le gage accordé au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas
+d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on espérait. La
+jeune fille, elle, n'entrait guère dans ces raisons, n'écoutant que son
+cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donné déjà.
+Mais, du matin au soir, elle avait à subir les prières de sa mère, qui
+la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout
+elle était travaillée par les conseils de son confesseur, le bon abbé
+Pisoni, dont le zèle patriotique éclatait en cette circonstance: il
+pesait sur elle de toute sa foi aux destinées chrétiennes de l'Italie,
+il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour
+hâler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier.
+Et, à coup sûr, l'influence de son confesseur fut une des causes
+décisives qui la déterminèrent, car elle était très pieuse, très dévote
+particulièrement à une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque
+dimanche, dans la petite église de la place Farnèse. Un fait la frappa
+beaucoup, l'abbé Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui
+brûlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il
+s'agenouillait lui-même, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
+rédempteur à sa pénitente. Ainsi agirent des forces supérieures; et elle
+cédait par obéissance à sa mère, que le cardinal et donna Serafina
+avaient combattue, puis qu'ils laissèrent faire à son gré, lorsque la
+question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une pureté, dans
+une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-même, si fermée à la vie,
+que le mariage avec un autre que Dario était simplement la rupture d'une
+longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa
+chair et de son cœur. Elle pleura beaucoup, et elle épousa Prada, en
+un jour d'abandon, ne trouvant pas la volonté de résister aux siens et
+à tout le monde, consommant une union dont Rome entière était devenue
+complice.
+
+Et alors, le soir même des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le
+Piémontais, l'Italien du Nord et de la conquête, montra-t-il la
+brutalité de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait
+traité la ville, en maître impatient de se contenter? ou bien la
+révélation de l'acte fut-elle seulement imprévue pour Benedetta, trop
+salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put
+se résigner à subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle
+ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec
+obstination de la rouvrir à son mari. Pendant un mois, il dut y avoir
+des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle à sa passion
+affolait. Il était outragé, il saignait dans son orgueil et dans son
+désir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile,
+à coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se
+brisait contre l'indomptable volonté qui avait poussé en un soir, sous
+le front étroit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'étaient
+réveillés en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au
+monde, pas même la mort, ne l'aurait forcée à vouloir. Puis, c'était
+chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour à
+Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps à lui seul, puisque
+à lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il
+avait dû accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en
+cacha même pas, lui écrivit de revenir, s'engagea de nouveau à ne jamais
+appartenir à un autre. D'ailleurs, sa dévotion avait grandi encore, cet
+entêtement de garder sa virginité à l'amant choisi se mêlait, dans son
+culte, à une pensée de fidélité à Jésus. Un cœur ardent de grande
+amoureuse s'était révélé en elle, prêt au martyre pour la foi jurée. Et,
+quand sa mère, désespérée, la suppliait à mains jointes de se résigner
+au devoir conjugal, elle répondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle
+ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord
+avait échoué entre le Vatican et le Quirinal, à ce point, que les
+journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence
+nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout
+le monde avait travaillé, comme à un gage de paix, croulait dans la
+débâcle, n'était plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres.
+
+Ernesta en mourut. Elle s'était trompée, son existence manquée d'épouse
+sans joie aboutissait à cette suprême erreur de la mère. Le pis était
+qu'elle restait seule, sous l'entière responsabilité du désastre, car
+son frère, le cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de
+reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le désespoir de l'abbé
+Pisoni, doublement frappé, par la perte de ses espérances patriotiques
+et par le regret d'avoir travaillé à une telle catastrophe. Et, un
+matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla
+d'une rupture au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
+affreusement, discrètement, sans se plaindre, comme elle avait souffert
+toute sa vie. Il y avait déjà près d'un an que Benedetta était mariée,
+se refusant à son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile
+conjugal, pour éviter à sa mère le coup terrible d'un scandale public.
+Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
+d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux
+du Saint-Père; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cédant
+elle-même à de certains conseils, elle lui avait donné pour directeur
+son propre confesseur, le père jésuite Lorenza, en remplacement de
+l'abbé Pisoni. Ce père jésuite, âgé de trente-cinq ans à peine, était un
+homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la
+persuasion. Benedetta ne se décida qu'au lendemain de la mort de sa
+mère, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera,
+l'appartement où elle était née, où sa mère venait de s'éteindre. Tout
+de suite, d'ailleurs, le procès en annulation de mariage fut porté, pour
+une première instruction, devant le cardinal vicaire, chargé du diocèse
+de Rome. On racontait que la contessina ne s'y était décidée qu'après
+avoir obtenu une audience secrète du pape, qui lui avait témoigné la
+plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer
+judiciairement sa femme à réintégrer le domicile conjugal. Puis, supplié
+par son père, le vieil Orlando, que cette affaire désolait, il se
+contenta d'accepter le débat devant l'autorité ecclésiastique, exaspéré
+surtout de ce que la demanderesse alléguait que le mariage n'avait pas
+été consommé, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les
+plus nets, acceptés comme valables en cour de Rome. Dans son mémoire,
+l'avocat consistorial Morano, une des autorités du barreau romain,
+négligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause
+unique la résistance de la femme; et tout un débat se livrait sur ce
+point délicat, si scabreux, que la vérité semblait impossible à faire:
+on donnait, de part et d'autre, des détails intimes en latin, on
+produisait des témoins, des amis, des domestiques, ayant assisté à des
+scènes, racontant la cohabitation d'une année. Enfin, la pièce la plus
+décisive était un certificat, signé par deux sages-femmes, qui, après
+examen, concluaient à la virginité intacte de la jeune fille. Le
+cardinal vicaire, agissant comme évêque de Rome, avait donc déféré le
+procès à la congrégation du Concile, ce qui était pour Benedetta un
+premier succès, et les choses en étaient là, elle attendait que la
+congrégation se prononçât définitivement, avec l'espoir que l'annulation
+religieuse du mariage serait ensuite un argument irrésistible pour
+obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
+glacial où sa mère Ernesta, soumise et désespérée, venait de mourir, la
+contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait très calme,
+très forte en sa passion, ayant juré de ne se donner à personne autre
+qu'à Dario, et de ne se donner à lui que le jour où un prêtre les aurait
+saintement unis devant Dieu.
+
+Justement, Dario, lui aussi, était venu habiter le palais Boccanera, six
+mois plus tôt, à la suite de la mort de son père et de toute une
+catastrophe qui l'avait ruiné. Le prince Onofrio, après avoir, sur le
+conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions à une compagnie
+financière, s'était laissé prendre à la fièvre de spéculation qui
+brûlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si
+bien qu'il s'était mis à jouer, en rachetant ses propres terrains, et
+qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable où
+s'engloutissait la fortune de la ville entière. Totalement ruiné,
+endetté même, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au
+Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il était mort
+accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus
+tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'était arrangée pour
+repêcher dans le désastre une villa moderne et quarante mille francs de
+rente, avait épousé un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse
+nommé Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Père, ensuite
+courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis
+Montefiori, ayant conquis le titre en conquérant la femme, par un bref
+spécial du pape. La princesse Boccanera était redevenue la marquise
+Montefiori. Et c'était alors que, blessé, le cardinal Boccanera avait
+exigé que son neveu Dario vînt occuper, près de lui, un petit
+appartement, au premier étage du palais. Dans le cœur du saint homme,
+qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse
+pour ce frêle garçon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille
+souche pût reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
+avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier
+et si hautement convaincu de leur piété, en les prenant tous les deux
+près de lui, qu'il dédaignait les bruits abominables que les amis du
+comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la réunion du
+cousin et de la cousine sous le même toit. Donna Serafina gardait
+Benedetta, comme lui-même gardait Dario, et dans le silence, dans
+l'ombre du vaste palais désert, ensanglanté autrefois par tant de
+violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs
+passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait,
+au seuil d'un monde nouveau.
+
+Lorsque, brusquement, l'abbé Pierre Froment se réveilla, la tête lourde
+de rêves pénibles, il fut désolé de voir que le jour tombait. Sa montre,
+qu'il se hâta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se
+reposer une heure au plus, en avait dormi près de sept, dans un
+accablement invincible. Et, même éveillé, il restait sur le lit, brisé,
+comme vaincu déjà avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette
+prostration, ce découragement sans cause, ce frisson de doute, venu il
+ne savait d'où, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune
+enthousiasme du matin? Les Boccanera étaient-ils liés à cette faiblesse
+soudaine de son âme? Il avait entrevu, dans le noir de ses rêves, des
+figures si troubles, si inquiétantes, et son angoisse continuait, il les
+évoquait encore, effaré de se réveiller ainsi au fond d'une chambre
+ignorée, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus
+raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'était Benedetta qui avait
+écrit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre
+que son livre était dénoncé à la congrégation de l'Index; et quel
+intérêt elle pouvait avoir à ce que l'auteur vînt se défendre à Rome; et
+dans quel but elle avait poussé l'amabilité jusqu'à vouloir qu'il
+descendît chez eux. Sa stupeur, en somme, était d'être là, étranger, sur
+ce lit, dans cette pièce, dans ce palais dont il entendait autour de lui
+le grand silence de mort. Les membres anéantis, le cerveau comme vide,
+il avait une brusque lucidité, il comprenait que des choses lui
+échappaient, que toute une complication devait se cacher sous
+l'apparente simplicité des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le
+soupçon s'effaça, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le
+triste crépuscule d'être la cause unique de ce frisson et de cette
+désespérance, dont il avait honte.
+
+Pierre, alors, pour se remuer, se mit à examiner les deux pièces. Elles
+étaient meublées d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles
+dépareillés, datant du commencement du siècle. Le lit n'avait pas de
+tentures, ni les fenêtres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu,
+passé au rouge et ciré, des petits tapis de pied s'alignaient seuls
+devant les sièges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudité
+et de cette froideur bourgeoises, la chambre où il avait couché, enfant,
+à Versailles, chez sa grand'mère, qui avait tenu là un petit commerce de
+mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, à un mur de la chambre, devant le
+lit, un ancien tableau l'intéressa, parmi des gravures enfantines et
+sans valeur. C'était, à peine éclairé par le jour mourant, une figure de
+femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
+sévère logis, dont on semblait l'avoir chassée. Les deux battants de
+bronze venaient de se refermer à jamais, et elle demeurait là, drapée
+dans une simple toile blanche, tandis que des vêtements épars, lancés
+rudement, au hasard, traînaient sur les épaisses marches de granit. Elle
+avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulsées de
+douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable
+chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
+honte affreuse, quel abandon exécrable, cachait-elle ainsi, cette
+rejetée, cette obstinée d'amour, dont on rêvait sans fin l'histoire,
+d'un cœur éperdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa
+misère, dans ce lambeau de linge drapé à ses épaules; mais le reste
+d'elle appartenait au mystère, et sa passion, et peut-être son
+infortune, et sa faute peut-être. A moins qu'elle ne fût là seulement le
+symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte
+éternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien
+qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
+pureté divines. Ce n'était qu'une illusion, le tableau avait beaucoup
+souffert, noirci, délaissé, et il se demandait de quel maître inconnu
+pouvait bien être ce panneau, pour l'émouvoir à ce point. Sur le mur d'à
+côté, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle,
+l'irrita par la banalité de son sourire.
+
+Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fenêtre du salon,
+s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le
+Janicule, le mont d'où il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'était plus,
+à cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rêve, envolée dans le
+soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se
+noyait, indistinct et morne. Là-bas, à gauche, il devinait de nouveau le
+Palatin, par-dessus les toits; et, à droite, là-bas, c'était toujours le
+dôme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis
+que derrière lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui
+aussi sous la brume. Quelques minutes se passèrent, et tout se brouilla
+encore, il sentit Rome s'évanouir, s'effacer dans son immensité, qu'il
+ignorait. Son doute et son inquiétude sans cause le reprirent, si
+douloureusement, qu'il ne put rester à la fenêtre davantage; il la
+referma, alla s'asseoir, laissa les ténèbres le submerger, d'un flot
+d'infinie tristesse. Et sa rêverie désespérée ne prit fin que lorsque la
+porte s'ouvrit doucement et que la clarté d'une lampe égaya la pièce.
+
+C'était Victorine qui entrait avec précaution, en apportant de la
+lumière.
+
+--Ah! monsieur l'abbé, vous voici debout. J'étais venue vers quatre
+heures; mais je vous ai laissé dormir. Et vous avez joliment bien fait
+de dormir à votre contentement.
+
+Puis, comme il se plaignait d'être courbaturé et frissonnant, elle
+s'inquiéta.
+
+--N'allez pas prendre leurs vilaines fièvres! Vous savez que le
+voisinage de leur rivière n'est pas sain. Don Vigilio, le secrétaire de
+Son Éminence, les a, les fièvres, et je vous assure que ce n'est pas
+drôle.
+
+Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle
+l'excuserait auprès de la princesse et de la contessina. Il finit par la
+laisser dire et faire, car il était hors d'état d'avoir une volonté. Sur
+son conseil, il dîna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et
+des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand
+bien, il se sentit comme réparé, à ce point qu'il refusa de se mettre au
+lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir même, de
+leur aimable hospitalité. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il
+se présenterait.
+
+--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, ça vous
+distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous
+prendre à neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le.
+
+Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque, à neuf
+heures précises, un coup discret fut frappé à la porte. Un petit prêtre
+se présenta, âgé de trente ans à peine, maigre et débile, la face longue
+et ravagée, couleur de safran. Depuis deux années, des crises de fièvre,
+chaque jour, à la même heure, le dévoraient. Mais, dans sa face jaunie,
+ses yeux noirs, quand il oubliait de les éteindre, brûlaient, embrasés
+par son âme de feu.
+
+Il fit une révérence et dit simplement, en un français très pur:
+
+--Don Vigilio, monsieur l'abbé, et entièrement à votre service... Si
+vous voulez bien que nous descendions?
+
+Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne
+parla plus, se contenta de répondre par des sourires. Ils avaient
+descendu le petit escalier, ils se trouvèrent au second étage, sur le
+vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
+attristé du faible éclairage, de loin en loin des becs de gaz d'hôtel
+garni louche, dont les taches jaunes étoilaient à peine les profondes
+ténèbres des hauts couloirs sans fin. C'était gigantesque et funèbre.
+Même sur le palier, où s'ouvrait la porte de l'appartement de donna
+Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nièce, rien
+n'indiquait qu'il pût y avoir réception, ce soir-là. La porte restait
+close, pas un bruit ne sortait des pièces, dans le silence de mort
+montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, après une nouvelle
+révérence, tourna discrètement le bouton, sans sonner.
+
+Une seule lampe à pétrole, posée sur une table, éclairait l'antichambre,
+une large pièce aux murs nus, peints à fresque d'une tenture rouge et
+or, drapée régulièrement tout autour, à l'antique. Sur les chaises,
+quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, étaient jetés; tandis
+que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos
+au mur, sommeillait.
+
+Mais, comme don Vigilio s'effaçait pour le laisser entrer dans un
+premier salon, une pièce tendue de brocatelle rouge, à demi obscure et
+qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une
+femme vêtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
+entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant:
+
+--Contessina, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur l'abbé Pierre
+Froment, arrivé de France ce matin.
+
+Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon
+désert, dans la lueur dormante de deux lampes voilées de dentelle. Mais,
+à présent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont
+la porte, ouverte à deux battants, découpait un carré de clarté plus
+vive.
+
+Tout de suite la jeune femme s'était montrée accueillante, avec une
+parfaite simplicité.
+
+--Ah! monsieur l'abbé, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que
+votre indisposition ne fût grave. Vous voilà tout à fait remis, n'est-ce
+pas?
+
+Il l'écoutait, séduit par sa voix lente, légèrement grasse, où toute une
+passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la
+voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si
+blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lèvres
+un peu fortes, le nez très fin, des traits d'une délicatesse d'enfance.
+Mais c'étaient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
+immenses, d'une infinie profondeur, où personne n'était certain de lire.
+Dormait-elle? Rêvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes
+saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilité de son visage? Si
+blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute
+une allure très réfléchie, très noble et rythmique. Et, aux oreilles,
+elle portait deux grosses perles, d'une pureté admirable, des perles qui
+venaient d'un collier célèbre de sa mère, et que Rome entière
+connaissait.
+
+Pierre s'excusa, remercia.
+
+--Madame, je suis confus, j'aurais voulu dès ce matin vous dire combien
+j'étais touché de votre bonté trop grande.
+
+Il avait hésité à l'appeler madame, en se rappelant le motif allégué
+dans son instance en nullité de mariage. Mais, évidemment, tout le monde
+l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, était resté tranquille et
+bienveillant, et elle voulut le mettre à son aise.
+
+--Vous êtes chez vous, monsieur l'abbé. Il suffit que notre parent,
+monsieur de la Choue, vous aime et s'intéresse à votre œuvre. Vous
+savez que j'ai pour lui une grande affection...
+
+Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait
+parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalité offerte.
+
+--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoyé votre livre. Je l'ai lu, je l'ai
+trouvé très beau. Il m'a troublée. Mais je ne suis qu'une ignorante, je
+n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions,
+vous m'expliquerez vos idées, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
+
+Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la
+surprise, l'émoi d'une âme d'enfant, mise en présence d'inquiétants
+problèmes qu'elle n'avait jamais soulevés. Ce n'était donc pas elle qui
+s'était prise de passion, qui avait voulu l'avoir près d'elle, pour le
+soutenir, pour être de sa victoire? Il soupçonna de nouveau, et très
+nettement cette fois, une influence secrète, quelqu'un dont la main
+menait tout, vers un but ignoré. Mais il était charmé de tant de
+simplicité et de franchise, chez une créature si belle, si jeune et si
+noble; et il se donnait à elle, dès ces quelques mots échangés. Il
+allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entièrement, lorsqu'il
+fut interrompu par l'arrivée d'une autre femme, également vêtue de noir,
+dont la haute et mince taille se détacha durement dans le cadre lumineux
+de la porte grande ouverte du salon voisin.
+
+--Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter voir? Don Vigilio
+vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant.
+
+--Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici.
+
+Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre.
+
+--Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse Boccanera.
+
+Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à la soixantaine,
+et elle se serrait tellement, qu'on l'eût prise, par derrière, pour une
+jeune femme. C'était d'ailleurs sa coquetterie dernière, les cheveux
+tout blancs, épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les
+sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand nez
+volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle, et elle était
+restée fille, blessée mortellement du choix du comte Brandini qui avait
+voulu Ernesta, sa cadette, résolue dès lors à mettre ses joies dans
+l'unique satisfaction de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait.
+Les Boccanera avaient déjà compté deux papes, et elle espérait bien ne
+pas mourir avant que son frère le cardinal fût le troisième. Elle
+s'était faite sa femme de charge secrète, elle ne l'avait pas quitté,
+veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement,
+accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait
+crouler les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle
+recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'était par
+haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une
+menace.
+
+Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il pesait devant
+elle, petit prêtre étranger qui n'était pas même prélat. Et cela
+l'étonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi
+l'avait-on invité, que venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles?
+Il la savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir par
+comprendre qu'elle le recevait seulement par égard pour le vicomte; car,
+à son tour, elle ne trouva que cette phrase:
+
+--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la
+Choue! Il y a deux ans, il nous a amené un si beau pèlerinage!
+
+Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune prêtre dans le
+salon voisin. C'était une vaste pièce carrée, tendue de vieille
+brocatelle jaune, à grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, très élevé,
+avait un revêtement merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à
+rosaces d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces, deux
+superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils du dix-septième
+siècle; puis, le reste lamentable, un lourd guéridon empire tombé on ne
+savait d'où, des choses hétéroclites venues de quelque bazar, des
+photographies affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles.
+Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs, d'anciens
+tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu et délicieux, une
+Visitation du quatorzième siècle, la Vierge toute petite, d'une
+délicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense,
+superbe, l'inondait du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face,
+un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très belle,
+coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait de Cassia
+Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec
+son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre
+lampes éclairaient, d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme
+jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un
+bouquet de fleurs.
+
+Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un mot; et, dans le
+silence, dans l'arrêt brusque des conversations, il sentit les regards
+qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosité promise et attendue. Il
+y avait là une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
+debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amenée par
+une vieille parente, qui entretenait à demi-voix un prélat, monsignor
+Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout
+d'être frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
+vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer la
+situation particulière dans la maison, afin de lui éviter des fautes.
+Depuis trente ans, Morano était l'ami de donna Serafina. Cette liaison,
+autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, était devenue,
+après son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée,
+acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels que la
+tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très dévots, s'étaient
+certainement assuré les indulgences nécessaires. Et Morano se trouvait
+là, à la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin
+de la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas allumé encore.
+Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de maîtresse de maison,
+elle reprit elle-même sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face
+de lui.
+
+Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio, silencieux et
+discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il
+contait à Celia. Il était joli homme, de taille moyenne, svelte et
+élégant, portant toute sa barbe brune et très soignée, avec la face
+longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme
+amollis par le séculaire appauvrissement du sang.
+
+--Oh! une beauté, répéta-t-il avec emphase, une beauté étonnante!
+
+--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.
+
+Celia, qui ressemblait à la petite Vierge du primitif, accroché
+au-dessus de sa tête, s'était mise à rire.
+
+--Mais, chère, une pauvre fille, une ouvrière, que Dario a vue
+aujourd'hui.
+
+Et Dario dut recommencer son récit. Il passait dans une étroite rue, du
+côté de la place Navone, quand il avait aperçu, sur les marches d'un
+perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondrée, qui pleurait à
+gros sanglots. Touché surtout de sa beauté, il s'était approché d'elle,
+avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une
+fabrique de perles de cire, mais que le chômage était venu, que
+l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents,
+tellement la misère y était grande. Sous le déluge de ses larmes, elle
+levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
+quelque argent. Et elle s'était levée d'un bond, toute rouge et confuse,
+se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il
+pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait ça à sa mère. Puis,
+elle avait filé vivement, vers le pont Saint-Ange.
+
+--Oh! une beauté, répéta-t-il d'un air d'extase, une beauté
+magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une
+gorge de déesse! Un vrai antique, une Vénus à vingt ans, le menton un
+peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les
+yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tête, coiffée d'un
+casque de lourds cheveux noirs, la face éclatante, comme dorée d'un coup
+de soleil!
+
+Tous s'étaient mis à écouter, ravis, dans cette passion de la beauté
+que, malgré tout, Rome garde au cœur.
+
+--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano.
+On pourrait battre le Transtévère, sans en rencontrer. Voici qui prouve
+pourtant qu'il en existe encore, au moins une.
+
+--Et comment l'appelles-tu, ta déesse? demanda Benedetta souriante,
+amusée et extasiée ainsi que les autres.
+
+--Pierina, répondit Dario, riant lui aussi.
+
+--Et qu'en as-tu fait?
+
+Mais le visage excité du jeune homme prit une expression de malaise et
+de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une
+laide bête.
+
+--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misère, une
+misère à vous rendre malade!
+
+Il l'avait suivie par curiosité, il était arrivé, derrière elle, de
+l'autre côté du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction,
+bâti sur les anciens Prés du Château; et là, au premier étage d'une des
+maisons abandonnées, à peine sèche et déjà en ruine, il était tombé sur
+un spectacle affreux, dont son cœur restait soulevé: toute une famille,
+la mère, le père, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim,
+pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles
+pour en parler, il écartait l'horrible vision d'un geste effrayé de la
+main.
+
+--Enfin, je me suis sauvé, et je vous réponds que je n'y retournerai
+pas.
+
+Il y eut un hochement de tête général, dans le silence froid et gêné qui
+s'était fait. Morano conclut en une phrase amère, où il accusait les
+spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'être l'unique cause de toute la
+misère de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
+député Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures
+louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible
+et prochaine.
+
+Et seule Benedetta, dont le regard s'était fixé sur Pierre, en songeant
+à son livre, murmura:
+
+--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas
+retourner les voir?
+
+Pierre, dépaysé et distrait d'abord, venait d'être profondément remué
+par le récit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misères
+de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, dès son
+arrivée à Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il
+haussa la voix, il dit très haut:
+
+--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmènerez. Ces
+questions me passionnent tant!
+
+L'attention de tous fut ainsi ramenée sur lui. On se mit à le
+questionner, il les sentit inquiets de son impression première, de ce
+qu'il pensait de leur ville et d'eux-mêmes. Surtout on lui recommandait
+de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui
+avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et
+lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir répondre, n'ayant rien vu,
+n'étant pas même sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut
+la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener à
+l'admiration et à l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas
+céder à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui
+révélât son âme.
+
+--Monsieur l'abbé, combien de temps comptez-vous rester parmi nous?
+demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair.
+
+C'était monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la
+première fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le
+prélat ne le quittait pas de ses yeux bleus, très vifs, tandis qu'il
+semblait écouter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia.
+Et, avant de répondre, il le regarda dans sa soutane lisérée de
+cramoisi, l'écharpe de soie violette serrée à la taille, l'air jeune
+encore bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, avec ses cheveux restés
+blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus délicat et le
+plus ferme, aux dents admirablement blanches.
+
+--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-être.
+
+Le salon entier se récria. Comment! trois semaines? Il avait la
+prétention de connaître Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un
+an, dix ans! L'impression première était toujours désastreuse; et, pour
+en revenir, cela demandait un long séjour.
+
+--Trois semaines! répéta donna Serafina de son air de dédain. Est-ce
+qu'on peut s'étudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous
+reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connaître.
+
+Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'était d'abord contenté de
+sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son
+origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait,
+disait que, venu pour faire certaines démarches, il partirait lorsque
+ces démarches seraient faites, le prélat conclut, en souriant toujours:
+
+--Oh! monsieur l'abbé restera plus de trois semaines, nous aurons le
+bonheur, j'espère, de le posséder longtemps.
+
+Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le
+jeune prêtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il
+demanda tout bas à don Vigilio, demeuré près de lui, muet:
+
+--Qui est-ce, monsignor Nani?
+
+Mais le secrétaire ne répondit pas tout de suite. Son visage fiévreux se
+plomba encore. Ses yeux ardents virèrent, s'assurèrent que personne ne
+le surveillait. Et, dans un souffle:
+
+--L'assesseur du Saint-Office.
+
+Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur,
+qui assistait en silence aux réunions du Saint-Office, se rendait chaque
+mercredi soir, après la séance, chez le Saint-Père, pour lui rendre
+compte des affaires traitées l'après-midi. Cette audience hebdomadaire,
+cette heure passée avec le pape, dans une intimité qui permettait
+d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation à part,
+un pouvoir considérable. Et, d'ailleurs, la fonction était cardinalice,
+l'assesseur ne pouvait être ensuite nommé que cardinal.
+
+Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait
+à regarder le jeune prêtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut
+aller occuper, près de lui, le siège laissé enfin libre par la vieille
+tante de Celia. N'était-ce pas un présage de victoire, cette rencontre,
+faite le premier jour, d'un prélat puissant dont l'influence lui
+ouvrirait peut-être toutes les portes? Il se sentit alors très touché,
+lorsque celui-ci, dès la première question, lui demanda obligeamment,
+d'un ton de profond intérêt:
+
+--Alors, mon cher fils, vous avez donc publié un livre?
+
+Et, repris par l'enthousiasme, oubliant où il était, Pierre se livra,
+conta son initiation de brûlant amour au travers des souffrants et des
+humbles, rêva tout haut le retour à la communauté chrétienne, triompha
+avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la démocratie
+universelle. Peu à peu, il avait de nouveau élevé la voix; et le silence
+se faisait dans l'antique salon sévère, tous s'étaient remis à
+l'écouter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace,
+qu'il ne sentait pas.
+
+Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son éternel sourire, dont
+la pointe d'ironie ne se montrait même plus.
+
+--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est très beau, oh! très beau,
+tout à fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrétien... Mais
+que comptez-vous faire, maintenant?
+
+--Aller droit au Saint-Père, pour me défendre.
+
+Il y eut un léger rire réprimé, et donna Serafina exprima l'avis
+général, en s'écriant:
+
+--On ne voit pas comme ça le Saint-Père!
+
+Mais Pierre se passionna.
+
+--Moi, j'espère bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprimé
+ses idées? Est-ce que je n'ai pas défendu sa politique? Est-ce qu'il
+peut laisser condamner mon livre, où je crois m'être inspiré du meilleur
+de lui-même?
+
+--Sans doute, sans doute, se hâta de répéter Nani, comme s'il eût craint
+qu'on ne brusquât trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le
+Saint-Père est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir...
+Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, réfléchissez
+un peu, prenez votre heure...
+
+Puis, se tournant-vers Benedetta:
+
+--N'est-ce pas? Son Éminence n'a pas encore vu monsieur l'abbé. Dès
+demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de
+ses sages conseils.
+
+Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux réceptions de sa
+sœur, le lundi soir. Il était toujours là, en pensée, comme le maître
+absent et souverain.
+
+--C'est que, répondit la contessina en hésitant, je crains bien que mon
+oncle ne soit pas dans les idées de monsieur l'abbé.
+
+Nani se remit à sourire.
+
+--Justement, il lui dira des choses bonnes à entendre.
+
+Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci
+inscrirait le prêtre pour une audience, le lendemain matin, à dix
+heures.
+
+Mais, à ce moment, un cardinal entra, vêtu de l'habit de ville, la
+ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisérée et boutonnée de
+rouge. C'était le cardinal Sarno, un très ancien familier des Boccanera;
+et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaillé très tard, le salon se
+taisait, s'empressait, avec déférence. Mais, pour le premier cardinal
+qu'il voyait, Pierre éprouvait une déception vive, car il ne trouvait
+pas la majesté, le bel aspect décoratif, auquel il s'était attendu.
+Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'épaule gauche plus
+haute que la droite, le visage usé et terreux, avec des yeux morts. Il
+lui faisait l'effet d'un très vieil employé de soixante-dix ans, hébété
+par un demi-siècle de bureaucratie étroite, déformé et alourdi de
+n'avoir jamais quitté le rond de cuir, sur lequel il avait vécu sa vie.
+Et, en réalité, son histoire entière était là: enfant chétif d'une
+petite famille bourgeoise, élève au Séminaire romain, plus tard
+professeur de droit canonique pendant dix ans à ce même Séminaire, puis
+secrétaire à la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On
+venait de célébrer son jubilé cardinalice. Né à Rome, il n'avait jamais
+passé hors de Rome un seul jour, il était le type parfait du prêtre
+grandi à l'ombre du Vatican et maître du monde. Bien qu'il n'eût occupé
+aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services à la
+Propagande, par ses habitudes méthodiques de travail, qu'il était devenu
+président d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement
+des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'était ainsi
+qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crâne bas, d'expression obtuse, il
+y avait la carte immense de la chrétienté.
+
+Nani lui-même s'était levé, plein d'un sourd respect devant cet homme
+effacé et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus
+reculés de la terre, sans être jamais sorti de son bureau. Il le savait,
+dans son apparente nullité, dans son lent travail de conquête méthodique
+et organisée, d'une puissance à bouleverser les empires.
+
+--Est-ce que Votre Éminence est remise de ce rhume, qui nous a désolés?
+
+--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le
+dos glacé, dès que je sors de mon cabinet.
+
+A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait
+même de le présenter au cardinal. Et il dut rester là pendant près d'une
+heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors
+enfantin, retourné à une enfance triste. Sous la morgue, la réserve
+hautaine, il devinait maintenant une réelle timidité, la méfiance
+inavouée d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas
+générale, c'était que personne n'osait; et il entendait, dans les coins,
+des bavardages puérils et sans fin, les menues histoires de la semaine,
+les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu,
+les moindres aventures prenaient des proportions énormes. Il finit par
+avoir la sensation nette qu'il se trouvait transporté dans un salon
+français du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes
+épiscopales de province. Aucun rafraîchissement n'était servi. La
+vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne
+répondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait
+pas desserré les dents de la soirée. Une longue conversation, à voix
+très basse, s'était engagée entre Nani et Morano, tandis que donna
+Serafina, qui se penchait pour les écouter, approuvait d'un lent signe
+de tête. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la
+regardaient de temps à autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste
+pièce, dans la clarté dormante des lampes, il n'y avait que le groupe
+jeune, formé par Benedetta, Dario et Celia, qui semblât vivre,
+babillant à demi-voix, étouffant parfois des rires.
+
+Tout d'un coup, Pierre fut frappé de la grande ressemblance qu'il y
+avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'était la
+même enfance délicate, la même bouche de passion et les mêmes grands
+yeux infinis, dans la même petite face ronde, raisonnable et saine. Il y
+avait là, certainement, une âme droite et un cœur de flamme. Puis, un
+souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et
+candide tête de Béatrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, à
+cet instant, être l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
+l'émut, lui fit regarder Benedetta avec une inquiète sympathie, comme si
+toute une fatalité violente de pays et de race allait s'abattre sur
+elle. Mais elle était si calme, l'air si résolu et si patient! Et,
+depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle
+et Dario, aucune tendresse qui ne fût fraternelle et gaie, surtout de sa
+part, à elle, dont le visage gardait la sérénité claire des grands
+amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en
+plaisantant, les avait serrées; et, s'il s'était mis à rire un peu
+nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hâte,
+avait dégagé ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres.
+Elle l'aimait, visiblement, de tout son être, pour toute la vie.
+
+Mais Dario ayant étouffé un léger bâillement, en regardant sa montre, et
+s'étant esquivé, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame,
+Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canapé, près de la chaise de
+Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs
+confidences. La petite princesse était l'aînée du prince Matteo
+Buongiovanni, père de cinq enfants déjà, marié à une Mortimer, une
+Anglaise qui lui avait apporté cinq millions. D'ailleurs, on citait les
+Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
+encore, debout au milieu des ruines du passé croulant de toutes parts.
+Eux aussi avaient compté deux papes, ce qui n'empêchait pas le prince
+Matteo de s'être rallié au Quirinal, sans toutefois se fâcher avec le
+Vatican. Fils lui-même d'une Américaine, n'ayant plus dans les veines le
+pur sang romain, il était d'une politique plus souple, fort avare,
+disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la
+toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamnée à l'inévitable mort.
+Et c'était dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'éclat
+continuait à emplir la ville, qu'une aventure venait d'éclater,
+soulevant des commérages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un
+jeune lieutenant, à qui elle n'avait jamais parlé; l'entente passionnée
+des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout
+se dire que l'échange d'un regard; la volonté tenace de la jeune fille
+qui, après avoir déclaré à son père qu'elle n'aurait pas d'autre mari,
+attendait inébranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son
+choix. Le pis était que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait être
+le fils du député Sacco, un parvenu, que le monde noir méprisait, comme
+vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes.
+
+--C'est pour moi que Morano a parlé tout à l'heure, murmurait Celia à
+l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltraité le père
+d'Attilio, à propos de ce ministère dont on s'occupe... Il a voulu
+m'infliger une leçon.
+
+Toutes deux s'étaient juré une éternelle tendresse, dès le Sacré-Cœur,
+et Benedetta, son aînée de cinq ans, se montrait maternelle.
+
+--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours à ce jeune
+homme?
+
+--Oh! chère, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me
+plaît, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je
+l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple.
+
+Pierre, saisi, la regarda. Elle était un lis candide et fermé, avec sa
+douce figure de vierge. Un front et un nez d'une pureté de fleur, une
+bouche d'innocence aux lèvres closes sur les dents blanches, des yeux
+d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues
+d'une fraîcheur de satin, pas une inquiétude ni une curiosité dans le
+regard ingénu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle
+était la vierge dans tout son inconnu redoutable.
+
+--Ah! chère, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. Ça
+ne réussit guère, de marier le pape et le roi.
+
+--Mais, dit Celia avec tranquillité, tu n'aimais pas Prada, tandis que
+moi j'aime Attilio. La vie est là, il faut aimer.
+
+Cette parole, prononcée si naturellement par cette enfant ignorante,
+troubla Pierre à un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux
+yeux. L'amour, oui! c'était la solution à toutes les querelles,
+l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier.
+Mais donna Serafina s'était levée, en se doutant du sujet de
+conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'œil à
+don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas à Pierre
+que l'heure était venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia
+partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un
+instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque
+difficulté qui se présentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
+premier salon, lorsque Benedetta eut baisé Celia sur les deux joues,
+elle prit congé de Pierre avec beaucoup de bonne grâce.
+
+--Demain matin, en répondant au vicomte, je lui dirai combien nous
+sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne
+croyez... N'oubliez pas, à dix heures, de descendre saluer mon oncle le
+cardinal.
+
+En haut, au troisième étage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun
+un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se séparer
+devant leurs portes, le premier ne put s'empêcher de poser au second une
+question qui le tracassait.
+
+--C'est un personnage très influent que monsignor Nani?
+
+Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux
+bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambèrent, une
+curiosité parut le saisir à son tour.
+
+--Vous le connaissiez déjà, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans répondre.
+
+--Moi! pas du tout!
+
+--Vraiment!... Il vous connaît très bien, lui! Je l'ai entendu parler de
+vous, lundi dernier, en des termes si précis, qu'il m'a semblé au
+courant des plus petits détails de votre vie et de votre caractère.
+
+--Jamais je n'avais même entendu prononcer son nom.
+
+--Alors, c'est qu'il se sera renseigné.
+
+Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui
+s'étonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir
+Victorine, de son air tranquille et actif.
+
+--Ah! monsieur l'abbé, j'ai voulu m'assurer par moi-même que vous ne
+manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre,
+des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du café? Non! du lait
+pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et
+reposez-vous, dormez bien. Moi, les premières nuits, oh! j'ai eu une
+peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la
+queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'être, on se
+repose.
+
+Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se détendre, d'échapper au
+malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mêlaient,
+s'effaçaient en lui comme des ombres, sous la lumière dormante des
+lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
+âmes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants
+d'aujourd'hui. Et, malgré son long repos de la journée, jamais il ne
+s'était senti si las, si désireux de sommeil, l'esprit confus et
+brouillé, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit à se
+déshabiller, l'étonnement d'être là, de se coucher là, le reprit avec
+une intensité telle, qu'il crut un moment être un autre. Que pensait
+tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid
+logis qu'il devinait hostile? Était-ce donc pour l'aider ou pour le
+vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
+d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins
+de la cheminée, tandis que, derrière la tête passionnée et calme de
+Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de
+ruse, aux lèvres d'indomptable énergie.
+
+Il se coucha, puis se releva, étouffant, ayant un tel besoin d'air frais
+et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fenêtre, pour s'y accouder.
+Mais la nuit était d'un noir d'encre, les ténèbres avaient submergé
+l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les étoiles, la
+voûte opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons
+du Transtévère dormaient depuis longtemps, pas une fenêtre ne luisait,
+un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une étincelle perdue.
+Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du
+néant, les vingt-quatre siècles de Rome, le Palatin antique et le
+moderne Quirinal, le dôme géant de Saint-Pierre, effacé du ciel par le
+flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait même
+pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte.
+
+
+
+
+III
+
+
+A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au
+premier étage du palais, pour se présenter à l'audience du cardinal
+Boccanera. Il venait de se réveiller plein de courage, repris par
+l'enthousiasme naïf de sa foi; et rien n'était resté de son singulier
+accablement de la veille, des doutes et des soupçons qui l'avaient
+saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrivée. Il
+faisait si beau, le ciel était si pur, que son cœur s'était remis à
+battre d'espérance.
+
+Sur le vaste palier, la porte de la première antichambre se trouvait
+large ouverte, à deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux
+du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les
+fenêtres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vétusté, avait
+gardé l'appartement de réception d'un de ses grands-oncles, cardinal
+comme lui, vers la fin du dix-huitième siècle. C'était une série de
+quatre immenses pièces, hautes de six mètres, qui prenaient jour sur la
+ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pénétrait jamais,
+barré par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc été
+conservée dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands
+dignitaires de l'Église. Mais aucune réparation n'était faite, aucun
+soin n'était pris, les tentures pendaient en loques, la poussière
+mangeait les meubles, au milieu d'une complète insouciance, où l'on
+sentait comme une volonté hautaine d'arrêter le temps.
+
+Pierre éprouva un léger saisissement, en entrant dans la première
+pièce, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux,
+en tenue, restaient là à demeure, parmi un flot de valets; et un seul
+domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa présence fantomatique
+la mélancolie de cette vaste salle, à demi obscure. Surtout ce qui
+frappait la vue, en face des fenêtres, c'était un autel drapé de rouge,
+surmonté d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel étaient brodées les
+armes des Boccanera, le dragon ailé, soufflant des flammes, avec la
+devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle,
+l'ancien grand chapeau de cérémonie, se trouvait également là, ainsi que
+les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au
+mur, qu'on emportait dans le carrosse, à chaque sortie. Au milieu de
+l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites
+qui rongeaient depuis un siècle tout ce passé mort, qu'un coup de
+plumeau aurait fait tomber en poudre.
+
+La seconde antichambre, celle où se tenait autrefois le secrétaire, une
+salle aussi vaste, était vide; et Pierre dut la traverser, il ne
+découvrit don Vigilio que dans la troisième, l'antichambre noble. Avec
+son personnel désormais réduit au strict nécessaire, le cardinal avait
+préféré avoir son secrétaire sous la main, à la porte même de l'ancienne
+salle du trône, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si
+jaune, si frissonnant de fièvre, était là comme perdu, à une toute
+petite et pauvre table noire, chargée de papiers. Plongé au fond d'un
+dossier, il leva la tête, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, à
+peine un murmure dans le silence:
+
+--Son Éminence est occupée... Veuillez attendre.
+
+Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour échapper à toute
+tentative de conversation.
+
+N'osant s'asseoir, Pierre examina la pièce. Elle était peut-être encore
+plus délabrée que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, élimée
+par l'âge, pareille à la mousse qui se décolore sur les vieux arbres.
+Mais le plafond restait superbe, toute une décoration somptueuse, une
+haute frise dont les ornements peints et dorés encadraient un Triomphe
+d'Amphitrite, d'un des élèves de Raphaël. Et, selon l'antique usage,
+c'était dans cette pièce que la barrette était posée, sur une crédence,
+au pied d'un grand crucifix d'ébène et d'ivoire.
+
+Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup très
+intéressé par un portrait en pied du cardinal, peint récemment. Celui-ci
+y était représenté en grand costume de cérémonie, la soutane de moire
+rouge, le rochet de dentelle, la cappa jetée royalement sur les épaules.
+Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gardé, dans ce vêtement
+d'Église, son allure fière de prince, entièrement rasé, les cheveux si
+blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les
+épaules. C'était le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la
+bouche grande, aux lèvres minces, dans une face longue, coupée de larges
+plis; et surtout les yeux de sa race éclairaient la face pâle, des yeux
+très bruns, de vie ardente, sous des sourcils épais, restés noirs. La
+tête laurée, il aurait rappelé les têtes des empereurs romains, très
+beau et maître du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses
+veines.
+
+Pierre savait son histoire, et ce portrait l'évoquait en lui. Élevé au
+Collège des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitté Rome qu'une fois, très
+jeune, à peine diacre, pour aller à Paris présenter une barrette, comme
+ablégat. Puis, sa carrière ecclésiastique s'était déroulée
+souverainement, les honneurs lui étaient venus d'une façon toute
+naturelle, dus à sa naissance: consacré de la main même de Pie IX, fait
+plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camérier secret
+participant, nommé Majordome après l'occupation italienne, et enfin
+cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il était camerlingue, et l'on
+racontait tout bas que Léon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme
+Pie IX autrefois l'avait choisi lui-même, afin de l'écarter de la
+succession au trône pontifical; car, si, en le nommant, le conclave
+avait méconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pût être
+élu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et
+l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le règne
+passé, entre le pape et le camerlingue, ce dernier à l'écart, condamnant
+la politique du Saint-Siège, d'opinion radicalement opposée en tout,
+attendant muet, dans le néant actuel de sa charge, la mort du pape, qui
+lui donnerait le pouvoir intérimaire jusqu'à l'élection du pape nouveau,
+le devoir d'assembler le conclave et de veiller à la bonne expédition
+transitoire des affaires de l'Église. L'ambition de la papauté, le rêve
+de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape,
+n'était-il pas derrière ce grand front sévère, dans la flamme même de
+ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome,
+il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne,
+et il se montrait d'ailleurs très pieux, d'une religion austère, d'une
+foi pleine et solide, incapable du plus léger doute.
+
+Mais un chuchotement tira Pierre de ses réflexions. C'était don Vigilio
+qui l'invitait à s'asseoir, de son air prudent.
+
+--Ce sera long peut-être, vous pouvez prendre un tabouret.
+
+Et il se mit à couvrir une grande feuille jaunâtre d'une écriture fine,
+tandis que Pierre, machinalement, pour obéir, s'asseyait, sur un des
+tabourets de chêne, rangés le long du mur, en face du portrait. Il
+retomba dans une rêverie, il crut voir renaître et éclater, autour de
+lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour
+où il était nommé, le cardinal donnait des fêtes, des réjouissances
+publiques, dont certaines sont citées encore pour leur splendeur.
+Pendant trois journées, les portes des salons de réception restaient
+grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des
+huissiers lançaient, répétaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu
+peuple, Rome entière, que le nouveau cardinal accueillait avec une bonté
+souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'était toute une royauté
+organisée, certains cardinaux jadis déplaçaient plus de cinq cents
+personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices,
+vivaient au milieu d'une véritable cour. Même, plus récemment, lorsque
+la vie se fut simplifiée, un cardinal, s'il était prince, avait droit à
+un train de gala de quatre voitures, attelées de chevaux noirs. Quatre
+domestiques le précédaient, en livrée à ses armes, portant le chapeau,
+les coussins et les parasols. Il était en outre accompagné du secrétaire
+en manteau de soie violette, du caudataire revêtu de la croccia, sorte
+de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du
+gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains
+gantées. Quoique diminué déjà, le train de maison comprenait encore
+l'auditeur chargé du travail des congrégations, le secrétaire uniquement
+employé à la correspondance, le maître de chambre qui introduisait les
+visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et
+le chapelain, et le maître de maison, et le valet de chambre, sans
+compter la nuée des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers,
+les palefreniers, un véritable peuple dont bourdonnaient les palais
+immenses. Et c'était de ce peuple que Pierre, par la pensée, remplissait
+les trois vastes antichambres, précédant la salle du trône, c'était ce
+flot de laquais en livrée bleue, aux passementeries armoriées, ce monde
+d'abbés et de prélats en manteaux de soie, qui revivait devant lui,
+mettant toute une vie passionnée et magnifique sous les hauts plafonds
+vides, dans les demi-ténèbres qu'il éclairait de sa splendeur
+ressuscitée.
+
+Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entrée des Italiens à Rome, les
+grandes fortunes des princes romains s'étaient presque toutes
+effondrées, et le faste des hauts dignitaires de l'Église avait
+disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'écartant des charges
+ecclésiastiques, mal rémunérées, de gloire médiocre, les abandonnait à
+l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier
+prince d'antique noblesse revêtu de la pourpre, n'avait guère, pour
+tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille
+francs de sa charge, augmentés de ce que lui rapportaient certaines
+autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina
+n'était venue à son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune
+patrimoniale, qu'il avait jadis abandonnée à ses deux sœurs et à son
+frère. Donna Serafina et Benedetta faisaient ménage à part, vivaient
+chez elles, avec leur table, leurs dépenses personnelles, leurs
+domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais
+il ne donnait un dîner ni une réception. La plus grande dépense était
+son unique voiture, le lourd carrosse à deux chevaux que le cérémonial
+lui imposait, car un cardinal ne peut marcher à pied dans Rome. Encore
+son cocher, un vieux serviteur, lui épargnait-il un palefrenier, par son
+entêtement à soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs,
+vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le père et
+le fils, ce dernier né au palais. La femme du cuisinier aidait à la
+cuisine. Mais les réductions portaient plus encore sur l'antichambre
+noble et sur la première antichambre; tout l'ancien personnel si
+brillant et si nombreux se réduisait maintenant à deux petits prêtres,
+don Vigilio, le secrétaire, qui était en même temps l'auditeur et le
+maître de maison, et l'abbé Paparelli, le caudataire, qui servait aussi
+de chapelain et de maître de chambre. Où la foule des gens à gages de
+toutes conditions avait circulé, emplissant les salles de leur éclat, on
+ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit,
+deux ombres discrètes perdues dans la grande ombre des pièces mortes.
+
+Et comme Pierre la comprenait, à présent, la hautaine insouciance du
+cardinal, laissant le temps achever son œuvre de ruine, dans ce palais
+des ancêtres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois!
+Bâti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizième
+siècle, le logis croulait, déserté et noir, sur la tête de son dernier
+maître, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui
+n'aurait pas su comment payer le plâtre nécessaire aux réparations.
+Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion
+n'était plus reine, puisque la société était changée et qu'on allait à
+l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indifférence des générations
+nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre,
+dans l'orgueil obstiné de sa gloire séculaire? Les héros seuls mouraient
+debout, sans rien abandonner du passé, fidèles jusqu'au dernier souffle
+à la même foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie
+tristesse d'assister à la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut
+portrait du cardinal, dans sa face pâle, si fière, si désespérée et
+brave, il y avait cette volonté têtue de s'anéantir sous les décombres
+du vieil édifice social, plutôt que d'en changer une seule pierre.
+
+Le prêtre fut tiré de sa rêverie par le frôlement d'une marche furtive,
+un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tête. Une porte venait
+de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrêter
+devant lui un abbé d'une quarantaine d'années, gros et court, qu'on
+aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, très âgée déjà,
+tellement sa face molle était couturée de rides. C'était l'abbé
+Paparelli, le caudataire, le maître de chambre, qui, à ce dernier titre,
+se trouvait chargé d'introduire les visiteurs; et il allait questionner
+celui-ci, en l'apercevant là, lorsque don Vigilio intervint, pour le
+mettre au courant.
+
+--Ah! bien, bien! monsieur l'abbé Froment, que Son Éminence daignera
+recevoir... Il faut attendre, il faut attendre.
+
+Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la
+seconde antichambre, où il se tenait d'habitude.
+
+Pierre n'aima point ce visage de vieille dévote, blêmi par le célibat,
+ravagé par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'était
+pas remis au travail, la tête lasse, les mains brûlées de fièvre, il se
+hasarda à le questionner. Oh! l'abbé Paparelli, un homme de la foi la
+plus vive, qui restait par simple humilité dans un poste modeste, près
+de Son Éminence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en récompenser, en
+ne dédaignant pas, parfois, d'écouter ses avis. Et il y avait, dans les
+yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colère voilée
+encore, tandis qu'il continuait à examiner Pierre, l'air rassuré un peu,
+gagné par l'évidente droiture de cet étranger, qui ne devait faire
+partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se départir de sa continue
+et maladive méfiance. Il s'abandonna jusqu'à causer un instant.
+
+--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son
+Éminence appartient à plusieurs congrégations, le Saint-Office, l'Index,
+les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expédition des affaire qui lui
+incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut
+que j'étudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je
+débrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance,
+d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son Éminence est un
+saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet
+de vivre un peu à l'écart.
+
+Pierre s'intéressait vivement à ces détails intimes d'une de ces
+existences de prince de l'Église, si cachées d'ordinaire, déformées
+souvent par la légende. Il sut que le cardinal, hiver comme été, se
+levait à six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une
+petite pièce, meublée seulement d'un autel en bois peint, et où personne
+n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se
+composait que d'une chambre à coucher, une salle à manger et un cabinet
+de travail, des pièces modestes, étroites, qu'on avait taillées dans une
+grande salle, à l'aide de cloisons. Il y vivait très enfermé, sans luxe
+aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il déjeunait, une tasse
+de lait froid. Puis, les matins de séance, il se rendait aux
+congrégations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui, à
+recevoir. Le dîner était à une heure, et la sieste venait ensuite,
+jusqu'à quatre heures et même cinq en été, la sieste de Rome, le moment
+sacré, pendant lequel pas un domestique n'aurait osé même frapper à la
+porte. Les jours de beau temps, au réveil, il faisait une promenade en
+voiture, du côté de l'ancienne voie Appienne, d'où il revenait au
+coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, après
+avoir reçu de sept à neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne
+reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont
+chez le pape deux ou trois fois par mois, à jours fixes, pour les
+besoins du service. Mais, depuis bientôt un an, le camerlingue n'avait
+pas été admis en audience particulière, ce qui était un signe de
+disgrâce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas,
+avec prudence.
+
+--Son Éminence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement,
+heureux de parler, dans un moment de détente. Mais il faut la voir
+sourire, lorsque sa nièce, la contessina, qu'elle adore, descend
+l'embrasser... Vous savez que, si vous êtes bien reçu, vous le devrez à
+la contessina...
+
+A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxième
+antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina très bas, en voyant
+entrer un gros homme à la soutane noire ceinturée de rouge, coiffé d'un
+chapeau noir à torsade rouge et or, et que l'abbé Paparelli amenait,
+avec tout un déploiement d'humbles révérences. Il avait fait signe à
+Pierre de se lever également, il put lui souffler encore:
+
+--Le cardinal Sanguinetti, préfet de la congrégation de l'Index.
+
+Mais l'abbé Paparelli se prodiguait, s'empressait, répétait d'un air de
+béate satisfaction:
+
+--Votre Éminence révérendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire
+tout de suite... Il y a déjà là Son Éminence le Grand Pénitencier.
+
+Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un éclat brusque et
+familier.
+
+--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce
+qu'on veut. Enfin, j'arrive.
+
+C'était un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et
+colorée, avec un nez énorme, des lèvres épaisses, des yeux vifs toujours
+en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active,
+turbulente presque, les cheveux bruns encore, à peine semés de fils
+d'argent, très soignés, ramenés en boucles sur les tempes. Il était né à
+Viterbe, avait fait ses classes au séminaire de cette ville, avant de
+venir à Rome les achever à l'Université Grégorienne. Ses états de
+service ecclésiastique disaient son chemin rapide, son intelligence
+souple: d'abord, secrétaire de nonciature à Lisbonne; ensuite, nommé
+évêque titulaire de Thèbes et chargé d'une mission délicate, au Brésil;
+dès son retour, fait nonce à Bruxelles, puis à Vienne; et enfin
+cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'évêché suburbicaire de
+Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqué toute l'Europe, il n'avait
+contre lui que son ambition trop affichée, son intrigue toujours aux
+aguets. On le disait maintenant irréconciliable, exigeant de l'Italie la
+reddition de Rome, bien qu'autrefois il eût fait des avances au
+Quirinal. Dans sa furieuse passion d'être le pape de demain, il sautait
+d'une opinion à une autre, se donnait mille peines pour conquérir des
+gens, qu'il lâchait ensuite. Deux fois déjà, il s'était fâché avec Léon
+XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vérité était
+que, candidat presque avoué à la papauté, il s'usait par son continuel
+effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.
+
+Mais Pierre n'avait vu en lui que le préfet de la congrégation de
+l'Index; et une idée seule l'émotionnait, celle que cet homme allait
+décider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et
+que l'abbé Paparelli fut retourné dans la deuxième antichambre, ne
+put-il s'empêcher de demander à don Vigilio:
+
+--Leurs Éminences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont
+donc très liées?
+
+Un sourire pinça les lèvres du secrétaire, pendant que ses yeux
+flambaient d'une ironie dont il n'était plus maître.
+
+--Oh! très liées, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent
+pas faire autrement.
+
+Et il expliqua qu'on avait des égards pour la haute naissance du
+cardinal Boccanera, de sorte qu'on se réunissait volontiers chez lui,
+lorsqu'une affaire grave se présentait, comme ce jour-là précisément,
+nécessitant une entrevue, en dehors des séances habituelles. Le cardinal
+Sanguinetti était le fils d'un petit médecin de Viterbe.
+
+--Non, non! Leurs Éminences ne sont pas liées du tout... Quand on n'a ni
+les mêmes idées, ni le même caractère, il est bien difficile de
+s'entendre. Et surtout quand on se gêne!
+
+Il avait dit cela plus bas, comme à lui-même, avec son sourire mince.
+D'ailleurs, Pierre écoutait à peine, tout à sa préoccupation
+personnelle.
+
+--Peut-être bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont réunis?
+demanda-t-il.
+
+Don Vigilio devait savoir le motif de la réunion. Mais il se contenta de
+répondre que, pour une affaire de l'Index, la réunion aurait eu lieu
+chez le préfet de la congrégation. Et Pierre, cédant à son impatience,
+en fut réduit à lui poser une question directe.
+
+--Mon affaire à moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez,
+n'est-ce pas? Puisque Son Éminence fait partie de la congrégation, et
+que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-être me
+donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle
+hâte de savoir!
+
+Du coup, don Vigilio fut repris de son inquiétude effarée. Il bégaya
+d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui était vrai.
+
+--Je vous assure, aucune pièce ne nous est encore parvenue, j'ignore
+absolument tout.
+
+Puis, comme le prêtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il
+se remit à écrire, jetant des regards furtifs vers la deuxième
+antichambre, craignant sans doute que l'abbé Paparelli n'écoutât.
+Décidément, il avait parlé beaucoup trop. Et il se rapetissait à sa
+table, fondu, disparu dans son coin d'ombre.
+
+Alors, Pierre revint à sa rêverie, envahi de nouveau par tout cet
+inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeillée des
+choses. D'interminables minutes durent s'écouler, il était près de onze
+heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'éveilla enfin. Il
+s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en
+allait en compagnie d'un autre cardinal, très maigre, très grand, avec
+une figure grise et longue d'ascète. Mais ni l'un ni l'autre ne parut
+même apercevoir ce simple petit prêtre étranger, incliné ainsi sur leur
+passage. Ils causaient haut, familièrement.
+
+--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier.
+
+--C'est à coup sûr du siroco pour demain.
+
+Le silence retomba, solennel, dans la grande pièce obscure. Don Vigilio
+écrivait toujours, sans qu'on entendît le petit bruit de sa plume sur le
+dur papier jaunâtre. Il y eut un léger tintement de sonnette fêlée. Et
+l'abbé Paparelli accourut de la deuxième antichambre, disparut un
+instant dans la salle du trône, puis revint appeler d'un signe Pierre,
+qu'il annonça d'une voix légère.
+
+--Monsieur l'abbé Pierre Froment.
+
+La salle, très grande, était une ruine, elle aussi. Sous l'admirable
+plafond de bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une
+brocatelle à grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait
+quelques reprises, mais l'usure moirait de tons pâles la pourpre sombre
+de la soie, autrefois d'un faste éclatant. La curiosité de la pièce
+était l'ancien trône, le fauteuil de velours rouge où prenait place
+jadis le Saint-Père, quand il rendait visite au cardinal. Un dais,
+également de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait
+accroché le portrait du pape régnant. Et, selon la règle, le fauteuil
+était retourné contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y
+asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste
+salle, que des canapés, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse
+table Louis XIV, de bois doré, à dessus de mosaïque, représentant
+l'enlèvement d'Europe.
+
+Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout près d'une
+autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire,
+liserée et boutonnée de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et
+plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de cérémonie.
+C'étaient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupée de
+larges plis, au nez fort et aux lèvres minces; et c'étaient les yeux
+ardents éclairant la face pâle, sous les épais sourcils restés noirs.
+Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi
+qui se dégageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir
+où était la vérité, et une absolue volonté de s'y tenir à jamais.
+
+Boccanera n'avait pas bougé, regardant fixement, de son regard noir,
+s'avancer le visiteur; et le prêtre, qui connaissait le cérémonial,
+s'agenouilla, baisa la grosse émeraude qu'il portait au doigt. Mais,
+tout de suite, le cardinal le releva.
+
+--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nièce m'a parlé de
+votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous
+recevoir.
+
+Il s'était assis près de la table, sans lui dire encore de prendre
+lui-même une chaise, et il continuait à l'examiner, en parlant d'une
+voix lente, fort polie.
+
+--C'est hier matin que vous êtes arrivé, et bien fatigué, n'est-ce pas?
+
+--Votre Éminence est trop bonne... Oui, brisé, autant d'émotion que de
+fatigue. Ce voyage est pour moi si grave!
+
+Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer dès les premiers mots la
+question sérieuse.
+
+--Sans doute, il y a tout de même loin de Paris à Rome. Aujourd'hui, ça
+se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable!
+
+Sa parole se ralentit.
+
+--Je suis allé à Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante
+ans bientôt, et pour y passer une semaine à peine... Une grande et belle
+ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens très bien
+élevés, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut
+l'oublier, même dans les tristes heures actuelles, la France a été la
+fille aînée de l'Église... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitté
+Rome.
+
+Et, d'un geste de tranquille dédain, il acheva sa pensée. A quoi bon des
+courses au pays du doute et de la rébellion? Est-ce que Rome ne
+suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville éternelle qui, aux
+temps prédits, devait redevenir la capitale du monde?
+
+Pierre, muet, évoquant en lui le prince violent et batailleur
+d'autrefois, réduit à porter cette simple soutane, le trouva beau, dans
+son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait à elle-même. Mais
+cette obstination d'ignorance, cette volonté de ne tenir compte des
+autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquiétèrent,
+lorsque, par un retour sur lui-même, il songea au motif qui l'amenait.
+Et, comme le silence s'était fait, il crut devoir rentrer en matière par
+un hommage.
+
+--Avant toute autre démarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de
+Votre Éminence, car c'est en elle seule que j'espère, c'est elle que je
+supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger.
+
+De la main, alors, Boccanera l'invita à s'asseoir sur une chaise, en
+face de lui.
+
+--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je
+les dois à tout chrétien désireux de bien faire. Vous auriez tort,
+seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis
+complètement à l'écart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons,
+cela ne va pas nous empêcher de causer un peu.
+
+Il continua, aborda très franchement la question, sans ruse aucune, en
+esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilités.
+
+--N'est-ce pas? vous avez écrit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois,
+et vous venez pour défendre ce livre, qui est déféré à la congrégation
+de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne
+puis tout lire. Je lis seulement les œuvres que m'envoie la
+congrégation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et même je me
+contente souvent du rapport que rédige pour moi mon secrétaire... Mais
+ma nièce Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait
+pas d'intérêt, qu'il l'avait d'abord un peu étonnée et beaucoup émue
+ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en étudier les
+passages incriminés avec le plus grand soin.
+
+Pierre saisit l'occasion, pour commencer à plaider sa cause. Et il pensa
+que le mieux était d'indiquer tout de suite ses références, à Paris.
+
+--Votre Éminence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait
+mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me
+témoigner quelque amitié, ne cesse de répéter qu'un livre pareil vaut au
+Saint-Siège la meilleure des armées.
+
+--Oh! de la Choue, de la Choue, répéta le cardinal avec une moue de
+bienveillant dédain, je n'ignore pas que de la Choue croit être un bon
+catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il
+descend au palais, je le vois volontiers, à la condition de ne pas
+causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous
+entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingué et bon de la
+Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa démocratie
+débarbouillée et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la
+littérature.
+
+Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie méprisante, dont
+lui-même se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre
+répondant, qu'il pensait d'une autorité indiscutable.
+
+--Son Éminence le cardinal Bergerot a bien voulu donner à mon œuvre une
+entière approbation.
+
+Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le
+blâme railleur, la pitié que soulève l'acte inconsidéré d'un enfant,
+destiné à un avortement certain. Une flamme de colère alluma les yeux
+sombres, une volonté de combat durcit la face entière.
+
+--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une réputation
+de grande piété, en France. Nous le connaissons peu, à Rome.
+Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le
+chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernièrement, ses
+écrits et ses actes n'avaient contristé mon âme de croyant. Je ne suis
+malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacré
+Collège, personne qui l'approuve.
+
+Il s'arrêta, puis se prononça, d'une voix nette.
+
+--Le cardinal Bergerot est un révolutionnaire.
+
+Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un
+révolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'âmes si doux, d'une charité
+inépuisable, dont le rêve était que Jésus redescendît sur la terre, pour
+faire régner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la
+même signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que
+la religion des pauvres et des souffrants devînt une passion
+condamnable, simplement insurrectionnelle?
+
+Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilité
+d'une discussion, il n'eut plus que le désir de raconter son livre, de
+l'expliquer et de l'innocenter. Mais, dès les premiers mots, le cardinal
+l'empêcha de poursuivre.
+
+--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux
+lire les passages... Du reste, il est une règle absolue: tout livre est
+pernicieux et condamnable qui touche à la foi. Votre livre est-il
+profondément respectueux du dogme?
+
+--Je le pense, et j'affirme à Votre Éminence que je n'ai pas entendu
+faire une œuvre de négation.
+
+--C'est bon, je pourrai être avec vous, si cela est vrai... Seulement,
+dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil à vous donner, retirer
+vous-même votre œuvre, la condamner et la détruire, sans attendre
+qu'une décision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le
+scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre
+chair. Un prêtre n'a pas d'autre devoir que l'humilité et l'obéissance,
+l'anéantissement complet de son être, dans la volonté souveraine de
+l'Église. Et même pourquoi écrire? car il y a déjà de la révolte à
+exprimer une opinion à soi, c'est toujours une tentation du diable qui
+vous met la plume à la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en
+cédant à l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre
+livre, mon cher fils, c'est encore de la littérature, de la
+littérature!
+
+Ce mot revenait avec un mépris tel, que Pierre sentit toute la détresse
+des pauvres pages d'apôtre qu'il avait écrites, tombant sous les yeux de
+ce prince devenu un saint. Il l'écoutait, il le regardait grandir, pris
+d'une peur et d'une admiration croissantes.
+
+--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, désintéressée, qui croit
+pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant
+les mystères, sans chercher à les pénétrer, avec la conviction
+tranquille qu'en les acceptant, on possède enfin le certain et le
+définitif! N'est-ce pas la plus complète satisfaction intellectuelle,
+cette satisfaction que donne le divin conquérant la raison, la
+disciplinant et la comblant, à ce point qu'elle est comme remplie et
+désormais sans désir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le
+divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut
+mettre en Dieu la vérité et la justice, si l'on veut qu'elles règnent
+sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livré à
+tous les désastres. C'est la foi seule qui délivre et apaise!
+
+Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se
+dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanité souffrante se ruer à
+la guérison du corps et à la consolation de l'âme. Ici, c'était le
+croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se
+satisfait, en goûtant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais
+encore il n'avait entendu un tel cri de joie, à vivre dans l'obéissance,
+sans inquiétude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera
+avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualité où
+flambait le sang rouge des ancêtres; et il s'émerveillait de la majesté
+calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si
+violente, dont l'orgueil était resté l'unique passion.
+
+--Pourtant, se hasarda-t-il à dire enfin, très doucement, si la foi
+demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure,
+tout évolue, le monde change.
+
+--Mais ce n'est pas vrai! s'écria le cardinal; le monde est immobile, à
+jamais!... Il piétine, il s'égare, s'engage dans les plus abominables
+voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramène au droit chemin.
+Voilà le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ
+s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de départ, à l'innocence
+première? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixée au jour triomphal
+où les hommes seront en possession de toute la vérité, apportée par
+l'Évangile?... Non, non! la vérité est dans le passé, c'est toujours au
+passé qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles
+nouveautés, ces mirages du fameux progrès, ne sont que les pièges de
+l'éternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse
+des risques d'erreur, puisque la vérité, depuis dix-huit siècles, est
+connue?... La vérité, mais elle est dans le catholicisme apostolique et
+romain, tel que l'a créé la longue suite des générations! Quelle folie
+de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'âmes
+pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique
+de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre!
+
+Pierre ne protesta plus, le cœur serré, car il ne pouvait douter
+maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses idées
+les plus chères. Il s'inclinait, respectueux, glacé, en sentant passer
+sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid
+mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute
+taille, continuait de sa voix têtue, toute sonnante de fier courage:
+
+--Et si, comme ses ennemis le prétendent, le catholicisme est frappé à
+mort, il doit mourir debout, dans son intégralité glorieuse... Vous
+entendez bien, monsieur l'abbé, pas une concession, pas un abandon, pas
+une lâcheté! Il est tel qu'il est, et il ne saurait être autrement. La
+certitude divine, la vérité totale est sans modification possible; et la
+moindre pierre enlevée à l'édifice, n'est jamais qu'une cause
+d'ébranlement... N'est-ce pas évident, d'ailleurs? On ne sauve pas les
+vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prétexte de les
+réparer. On ne fait qu'augmenter les lézardes. S'il était vrai que Rome
+menaçât de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les
+replâtrages n'auraient pour résultat que de hâter l'inévitable
+catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus
+misérable des agonies, la fin d'un lâche qui se débat et demande
+grâce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont là d'affreux
+mensonges, que le catholicisme n'a jamais été plus solide, qu'il puise
+son éternité dans l'unique source de vie. Mais, le soir où le ciel
+croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'émiettent,
+sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est
+debout, dans les décombres, que je finirais, en récitant mon _Credo_ une
+dernière fois.
+
+Sa voix s'était ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que,
+d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, désert
+et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. Était-ce donc un
+involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui
+l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait
+expliqué, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries pâlies par la
+poussière, le chapeau rouge que les mites dévoraient. Et cela était
+d'une grandeur désespérée et superbe, ce prince et ce cardinal, ce
+catholique intransigeant, retiré ainsi dans l'ombre croissante du passé,
+bravant d'un cœur de soldat l'inévitable écroulement de l'ancien monde.
+
+Saisi, Pierre allait prendre congé, lorsqu'une petite porte s'ouvrit
+dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille!
+
+Mais l'abbé Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand même,
+sans s'émotionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une
+phrase, très bas, à l'oreille du cardinal, qui s'était calmé à sa vue.
+
+--Quel curé?... Ah! oui, Santobono, le curé de Frascati. Je sais...
+Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant.
+
+De sa voix menue, Paparelli recommença à parler bas. Des mots pourtant
+s'entendaient: une affaire pressée, le curé était forcé de repartir, il
+n'avait à dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il
+introduisit le visiteur, son protégé, qu'il avait laissé derrière la
+petite porte. Puis, lui-même disparut, avec la tranquillité d'un
+subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.
+
+Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prêtre, taillé à
+coups de serpe, un fils de paysan, encore près de la terre. Il avait de
+grands pieds, des mains noueuses, une face couturée et tannée, que des
+yeux noirs, très vifs, éclairaient. Robuste encore, pour ses
+quarante-cinq ans, il ressemblait un peu à un bandit déguisé, la barbe
+mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la
+physionomie restait fière, sans rien de bas. Et il portait un petit
+panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement.
+
+Tout de suite, Santobono fléchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un
+geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarité
+respectueuse du menu peuple pour les grands:
+
+--Je demande pardon à Votre Éminence révérendissime d'avoir insisté. Du
+monde attendait, et je n'aurais pas été reçu, si mon ancien camarade
+Paparelli n'avait eu l'idée de me faire passer par cette porte... Oh!
+j'ai à solliciter de Votre Éminence un si grand service, un vrai service
+de cœur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit
+cadeau.
+
+Boccanera l'écoutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois,
+lorsqu'il allait passer les étés à Frascati, dans la villa princière que
+la famille y possédait, une habitation reconstruite au seizième siècle,
+un merveilleux parc dont la terrasse célèbre donnait sur la Campagne
+romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa était aujourd'hui
+vendue, et, sur des vignes, échues en partage à Benedetta, le comte
+Prada, avant l'instance en divorce, avait commencé à faire bâtir tout un
+quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne
+dédaignait pas, pendant ses promenades à pied, d'entrer se reposer un
+instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une
+antique chapelle consacrée à sainte Marie des Champs; et le prêtre
+occupait là, contre cette chapelle, une sorte de masure à demi ruinée,
+dont le charme était un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-même,
+avec une passion de vrai paysan.
+
+--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai
+voulu que Votre Éminence goûtât mes figues. Ce sont les premières de la
+saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant,
+quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien
+me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de
+pareilles.
+
+Le cardinal ne put s'empêcher de sourire. Il adorait les figues, et
+c'était vrai, le figuier de Santobono était réputé dans le pays entier.
+
+--Merci, mon cher curé, vous vous souvenez de mes petits défauts...
+Voyons, que puis-je faire pour vous?
+
+Il était tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le
+curé d'anciennes discussions, des façons de voir contraires, qui le
+fâchaient. Santobono, né à Nemi, en plein pays farouche, d'une famille
+violente dont l'aîné était mort d'un coup de couteau, avait professé de
+tout temps des idées ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait
+failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour où les Italiens
+étaient entrés dans Rome, on avait dû l'empêcher de planter sur son toit
+le drapeau de l'unité italienne. C'était son rêve passionné, Rome
+maîtresse du monde, lorsque le pape et le roi, après s'être embrassés,
+feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait là un
+révolutionnaire dangereux, un prêtre renégat mettant le catholicisme en
+péril.
+
+--Oh! ce que Votre Éminence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire,
+si elle le daigne! répétait Santobono d'une voix brûlante, en joignant
+ses grosses mains noueuses.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--Est-ce que Son Éminence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de
+mon affaire à Votre Éminence révérendissime?
+
+--Non, le cardinal m'a simplement prévenu de votre visite, en me disant
+que vous aviez quelque chose à me demander.
+
+Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une sévérité plus
+grande. Il n'ignorait pas que le prêtre était devenu le client de
+Sanguinetti, depuis que ce dernier, nommé évêque suburbicaire, passait à
+Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat à la papauté, a de
+la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de
+leur vie sur son élection possible: s'il est pape un jour, si eux-mêmes
+l'aident à le devenir, ils entreront à sa suite dans la grande famille
+pontificale. On racontait que Sanguinetti avait déjà tiré Santobono
+d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris
+en train d'escalader son mur, et qui était mort des suites d'une
+correction trop rude. Mais, à la louange du prêtre, il fallait pourtant
+ajouter que, dans son dévouement fanatique au cardinal, il entrait
+surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destiné à faire
+de l'Italie la grande nation souveraine.
+
+--Eh bien! voici mon malheur... Votre Éminence connaît mon frère
+Agostino, qui a été pendant deux ans jardinier chez elle, à la villa.
+Certainement, c'est un garçon très gentil, très doux, dont jamais
+personne n'a eu à se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de
+quelle façon, il lui est arrivé un accident, il a tué un homme d'un coup
+de couteau, à Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en
+suis tout à fait contrarié, je donnerais volontiers deux doigts de ma
+main, pour le tirer de prison. Et j'ai pensé que Votre Éminence ne me
+refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et
+qu'elle a été toujours très contente de son bon caractère.
+
+Nettement, le cardinal protesta.
+
+--Je n'ai pas été content du tout d'Agostino. Il était d'une violence
+folle, et j'ai dû justement le congédier parce qu'il vivait constamment
+en querelle avec les autres domestiques.
+
+--Oh! que Votre Éminence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc
+vrai que le caractère de mon pauvre petit Agostino s'était gâté! Mais il
+y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre Éminence peut me
+donner un certificat tout de même, en arrangeant les phrases. Cela
+produirait un si bon effet, un certificat de Votre Éminence devant la
+justice!
+
+--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai
+pas de certificat.
+
+--Eh quoi! Votre Éminence révérendissime refuse?
+
+--Absolument!... Je sais que vous êtes un prêtre d'une moralité
+parfaite, que vous remplissez votre saint ministère avec zèle et que
+vous seriez un homme tout à fait recommandable, sans vos idées
+politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous égare, je ne
+puis mentir pour vous être agréable.
+
+Santobono le regardait, stupéfié, ne comprenant pas qu'un prince, un
+cardinal tout-puissant, s'arrêtât à de si pauvres scrupules, lorsqu'il
+s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus
+fréquente, en ces pays encore sauvages des Châteaux romains.
+
+--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon
+uniquement, quand il y en a, et tout de même Agostino a du bon. Dans un
+certificat, ça dépend des phrases qu'on écrit.
+
+Il s'entêtait à cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tête
+qu'on pût refuser de convaincre la justice, par une ingénieuse façon de
+présenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait
+rien, il eut un geste désespéré, sa face terreuse prit une expression de
+violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colère
+contenue.
+
+--Bien, bien! chacun voit la vérité à sa manière, je vais retourner dire
+ça à Son Éminence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre Éminence
+révérendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai dérangée
+inutilement... Peut-être que les figues ne sont pas très mûres; mais je
+me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison,
+lorsqu'elles sont tout à fait bonnes et sucrées... Mille grâces et mille
+bonheurs à Votre Éminence révérendissime.
+
+Il s'en allait à reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa
+grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'était intéressé vivement à la
+scène, retrouvait en lui le petit clergé de Rome et des environs, dont
+on lui avait parlé avant son voyage. Ce n'était pas le «scagnozzo», le
+prêtre misérable, affamé, venu de la province à la suite de quelque
+fâcheuse aventure, tombé sur le pavé de Rome en quête du pain quotidien,
+une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes
+de l'Église, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant
+avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal famés. Ce n'était
+pas non plus le curé des campagnes lointaines, d'une ignorance totale,
+d'une superstition grossière, paysan avec les paysans, traité d'égal à
+égal par ses ouailles, qui, très pieuses, ne le confondaient jamais avec
+le Bon Dieu, à genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant
+l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite église
+pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dépensait que le pain et la
+viande, s'il récoltait le vin, les fruits, les légumes de son jardin.
+Celui-ci n'était pas sans instruction, savait un peu de théologie, un
+peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passée de Rome,
+qui avait enflammé son patriotisme du rêve fou de la prochaine
+domination universelle, réservée à la Rome renaissante, capitale de
+l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit
+clergé romain, souvent très digne et intelligent, et le haut clergé, les
+hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'était pas au moins prélat
+n'existait point.
+
+--Mille grâces à Votre Éminence révérendissime, et que tout lui
+réussisse dans ses désirs!
+
+Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint à Pierre, qui
+s'inclinait, lui aussi, pour prendre congé.
+
+--En somme, monsieur l'abbé, l'affaire de votre livre me paraît
+mauvaise. Je vous répète que je ne sais rien de précis, que je n'ai pas
+vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nièce s'intéressait à vous,
+j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le préfet de l'Index, qui
+était justement ici tout à l'heure. Et lui-même n'est guère plus au
+courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrétaire.
+Seulement, il m'a affirmé que la dénonciation venait de personnes
+considérables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages
+nombreuses, où l'on aurait relevé les passages les plus fâcheux, tant au
+point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme.
+
+Très ému à cette pensée d'ennemis cachés, le poursuivant dans l'ombre,
+le jeune prêtre s'écria:
+
+--Oh! dénoncé, dénoncé! si Votre Éminence savait combien ce mot me
+gonfle le cœur! Et dénoncé pour des crimes à coup sûr involontaires,
+puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'Église...
+C'est donc aux genoux du Saint-Père que je vais aller me jeter et me
+défendre.
+
+Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coupé son grand
+front.
+
+--Sa Sainteté peut tout, même vous recevoir, si tel est son bon plaisir,
+et vous absoudre... Mais, écoutez-moi, je vous conseille encore de
+retirer votre livre de vous-même, de le détruire simplement et
+courageusement, avant de vous lancer dans une lutte où vous aurez la
+honte d'être brisé... Enfin, réfléchissez.
+
+Immédiatement, Pierre s'était repenti d'avoir parlé de sa visite au
+pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel à
+l'autorité souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'était possible,
+celui-ci serait contre son œuvre, il n'espérait plus que faire peser
+sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait
+trouvé très net, très franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il
+commençait à deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il
+le salua.
+
+--Je remercie infiniment Votre Éminence et je lui promets de penser à
+tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrême bonté de me dire.
+
+Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'étaient
+présentées pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait là un
+évêque, un prélat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don
+Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en
+conversation avec un grand jeune homme blond, un Français, qui s'écria,
+saisi lui aussi d'étonnement:
+
+--Comment! vous ici, monsieur l'abbé! vous êtes à Rome!
+
+Le prêtre avait eu une seconde d'hésitation.
+
+--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous
+reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que
+vous étiez, depuis l'année dernière, attaché à l'ambassade.
+
+Mince, élancé, très élégant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un
+bleu pâle, presque mauve, sa barbe blonde, finement frisée, portait ses
+cheveux blonds bouclés, coupés sur le front à la florentine. D'une
+famille de magistrats, très riches et d'un catholicisme militant, il
+avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait décidé de sa destinée.
+Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marquée à Rome, où il comptait
+de puissantes parentés: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une
+sœur avait épousé à Paris un notaire, son oncle; cousin germain de
+monsignor Gamba del Zoppo, camérier secret participant, fils d'une de
+ses tantes, mariée en Italie à un colonel. Et c'était ainsi qu'on
+l'avait attaché à l'ambassade près du Saint-Siège, où l'on tolérait ses
+allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le
+promenait en flâneries sans fin au travers de Rome. Il était du reste
+fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, très pratique au
+fond, connaissant à merveille les questions d'argent; et il lui arrivait
+même parfois, comme ce matin-là, de venir, de son air las et un peu
+mystérieux, causer chez un cardinal d'une affaire sérieuse, au nom de
+son ambassadeur.
+
+Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des
+fenêtres, pour l'y entretenir à l'aise.
+
+--Ah! mon cher abbé, que je suis donc content de vous voir! Vous vous
+souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le
+cardinal Bergerot? Je vous ai indiqué, pour votre livre, des tableaux à
+voir, des miniatures du quatorzième siècle et du quinzième. Et vous
+savez que, dès aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter
+Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouillé.
+Oh! des trésors, des trésors! Mais au fond il n'y a qu'une œuvre, on en
+revient toujours à sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah!
+le Botticelli!
+
+Sa voix se mourait, il eut un geste brisé d'admiration. Et Pierre dut
+promettre de s'abandonner à lui, d'aller avec lui à la Chapelle Sixtine.
+
+--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On
+poursuit mon livre, on l'a dénoncé à la congrégation de l'Index.
+
+--Votre livre! pas possible! s'écria Narcisse. Un livre dont certaines
+pages rappellent le délicieux saint François d'Assise!
+
+Obligeamment, alors, il se mit à sa disposition.
+
+--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous être très utile. C'est
+l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilité charmante, et plein
+de la vieille bravoure française... Cet après-midi, ou demain matin au
+plus tard, je vous présenterai à lui; et, puisque vous désirez avoir
+immédiatement une audience du pape, il tâchera de vous l'obtenir...
+Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le
+Saint-Père a beau l'aimer beaucoup, il échoue parfois, tellement les
+approches sont compliquées.
+
+Pierre, en effet, n'avait pas songé à employer l'ambassadeur, dans son
+idée naïve qu'un prêtre accusé, qui venait se défendre, voyait toutes
+les portes s'ouvrir d'elles-mêmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse,
+il le remercia vivement, comme si déjà l'audience était obtenue.
+
+--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques
+difficultés, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne
+parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilité aucune,
+car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse à
+toute démarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un
+homme obligeant qui vit dans l'intimité du pape, dont son service le
+rapproche à toute heure; et, s'il le faut, je vous mènerai à lui, il
+trouvera le moyen sans doute de vous ménager une entrevue, bien que sa
+grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons,
+c'est entendu, confiez-vous à moi en tout et pour tout.
+
+--Ah! cher monsieur, s'écria Pierre, soulagé, heureux, j'accepte de
+grand cœur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car,
+depuis que je suis ici, tout le monde me décourage, vous êtes le premier
+qui me rendiez quelque force, en traitant les choses à la française.
+
+Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera,
+sa certitude de n'être aidé par lui en rien, les nouvelles fâcheuses
+données par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalité qu'il avait
+sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'écoutait en souriant, et lui
+aussi s'abandonna aux commérages et aux confidences. Cette rivalité,
+cette dispute prématurée de la tiare, dans leur furieux désir à tous
+deux, révolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des
+dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire
+exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que
+Boccanera représentait l'intransigeance, le catholicisme dégagé de tout
+compromis avec la société moderne, attendant immobile le triomphe de
+Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Père, l'Italie
+repentante faisant pénitence de son sacrilège; tandis que Sanguinetti,
+très souple, très politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi
+nouvelles que hardies, une sorte de fédération républicaine de tous les
+anciens petits États italiens mise sous le protectorat auguste du pape.
+En somme, c'était la lutte entre les deux conceptions opposées, l'une
+qui veut le salut de l'Église par le respect absolu de l'antique
+tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas à
+évoluer avec le siècle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel
+inconnu, que l'opinion finissait par être que, si le pape actuel vivait
+encore quelques années, ce ne serait sûrement ni Boccanera, ni
+Sanguinetti qui lui succéderait.
+
+Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.
+
+--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai causé avec lui hier
+soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.
+
+En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face
+rose de prélat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette,
+luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait très courtois à
+l'égard de l'abbé Paparelli lui-même, qui l'accompagnait humblement, en
+le suppliant de vouloir bien attendre que Son Éminence pût le recevoir.
+
+--Oh! murmura Narcisse, devenu sérieux, monsignor Nani est un homme dont
+il faut être l'ami.
+
+Il savait son histoire, il la conta à demi-voix. Né à Venise, d'une
+famille noble ruinée, qui avait compté des héros, Nani, après avoir fait
+ses premières études chez les Jésuites, vint à Rome étudier la
+philosophie et la théologie au Collège romain, que les Jésuites
+tenaient. Ordonné prêtre à vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi
+un nonce en Bavière, à titre de secrétaire particulier; et, de là, il
+était allé, comme auditeur de nonciature, à Bruxelles, puis à Paris,
+qu'il avait habité pendant cinq ans. Tout semblait le destiner à la
+diplomatie, ses brillants débuts, son intelligence vive, une des plus
+vastes et des plus renseignées qui pût être, lorsque, brusquement, il
+fut rappelé à Rome, où, presque tout de suite, on lui confia la
+situation d'assesseur du Saint-Office. On prétendit alors que c'était là
+un désir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au
+Saint-Office un homme à lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il
+rendrait beaucoup plus de services à Rome que dans une nonciature. Déjà
+prélat domestique, Nani était depuis peu chanoine de Saint-Pierre et
+protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le
+jour où le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait
+davantage.
+
+--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme supérieur, qui connaît
+admirablement son Europe moderne, et avec cela un très saint prêtre, un
+croyant sincère, d'un dévouement absolu à l'Église, d'une foi solide de
+politique avisé, différente il est vrai de l'étroite et sombre foi
+théologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il
+vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses.
+Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils règnent en son nom, convaincus
+que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu,
+la seule parfaite et éternelle, en dehors de laquelle il n'y a que
+mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore,
+dans nos querelles religieuses, à discuter furieusement sur l'existence
+de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse être mise en
+doute, puisqu'ils sont les ministres délégués par Dieu; et ils sont
+uniquement à leur rôle de ministres qu'on ne saurait déposséder,
+exerçant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanité, employant
+toute leur intelligence, toute leur énergie à rester les maîtres
+acceptés des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, après
+avoir été mêlé à la politique du monde entier, est depuis dix ans à
+Rome, dans les fonctions les plus délicates, mêlé aux affaires les plus
+diverses et les plus importantes. Il continue à voir l'Europe entière
+qui défile à Rome, connaît tout, a la main dans tout. Et, avec cela,
+admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite,
+sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si léger, à la
+plus haute ambition, à la tiare souveraine.
+
+Encore un candidat à la papauté! pensa Pierre, qui avait écouté
+passionnément, car cette figure de Nani l'intéressait, lui causait une
+sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrière le visage
+rosé et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal
+les explications de son ami, il retomba à l'effarement de son arrivée
+dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prévisions.
+
+Mais monsignor Nani avait aperçu les deux jeunes gens, et il s'avançait
+la main tendue, très cordial.
+
+--Ah! monsieur l'abbé Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne
+vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien à
+Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre santé est bonne, depuis que je
+vous ai rencontré devant la Sainte Thérèse du Bernin, que vous admirez
+tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est
+charmant. Monsieur l'abbé, je vous dénonce en monsieur Habert un des
+passionnés de notre ville, qui vous mènera dans les beaux endroits.
+
+Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite être renseigné sur
+l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en écouta très attentivement le
+récit, hochant la tête à certains détails, réprimant parfois son fin
+sourire. L'accueil sévère du cardinal, la certitude où était le prêtre
+de ne trouver près de lui aucune aide, ne l'étonna nullement, comme s'il
+s'était attendu à ce résultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant
+qu'il était venu le matin et qu'il avait déclaré l'affaire du livre très
+grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine
+vivacité.
+
+--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arrivé trop tard. A la
+première nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son Éminence le
+cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire à votre œuvre
+une réclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons
+que vous êtes un peu exalté, l'âme enthousiaste et prompte à la lutte.
+Nous serions bien avancés, si nous nous mettions sur les bras la révolte
+d'un jeune prêtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un
+livre dont on a déjà vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je
+voulais qu'on ne bougeât pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est
+un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a levé les bras au ciel, il
+s'est emporté, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant
+la sottise était faite, et qu'il était absolument impossible d'arrêter
+le procès, du moment que la congrégation se trouvait saisie, à la suite
+des dénonciations les plus autorisées, lancées pour les motifs les plus
+graves... Enfin, comme il le disait, la sottise était faite, et j'ai dû
+songer à autre chose...
+
+Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre
+fixés sur les siens, tâchant de comprendre. Une imperceptible rougeur
+rosa son teint davantage, tandis que, très à l'aise, il continuait sans
+laisser voir sa contrariété d'en avoir trop dit:
+
+--Oui, j'ai songé à vous aider de toute ma faible influence, pour vous
+tirer des ennuis où cette affaire va sûrement vous mettre.
+
+Un souffle de rébellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on
+se jouait de lui peut-être. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirmé sa
+foi, qui était si pure, si dégagée de tout intérêt personnel, si
+brûlante de charité chrétienne?
+
+--Jamais, déclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-même mon
+livre, comme on me le conseille. Ce serait une lâcheté et un mensonge,
+car je ne regrette rien, je ne désavoue rien. Si je crois que mon œuvre
+apporte un peu de vérité, je ne puis la détruire, sans être criminel
+envers moi-même et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais!
+
+Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitôt:
+
+--C'est aux genoux du Saint-Père que je veux faire cette déclaration. Il
+me comprendra, il m'approuvera.
+
+Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme fermée désormais. Il
+sembla étudier curieusement la subite violence du prêtre, qu'il
+s'efforça ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille.
+
+--Sans doute, sans doute... L'obéissance et l'humilité ont de grandes
+douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout
+avec Sa Sainteté... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.
+
+Et, de nouveau, il s'intéressa beaucoup à la demande d'audience.
+Vivement, il regrettait que Pierre n'eût pas lancé cette demande de
+Paris même, avant son arrivée à Rome: c'était la plus sûre façon de la
+faire agréer. Au Vatican, on n'aimait guère le bruit, et pour peu que la
+nouvelle de la présence du jeune prêtre se répandît, pour peu qu'on
+causât des motifs qui l'amenaient, tout allait être perdu.
+
+Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'était offert pour présenter Pierre
+à l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, il parut pris
+d'inquiétude, il se récria.
+
+--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernière imprudence!...
+D'abord, vous courez le risque de gêner monsieur l'ambassadeur, dont la
+situation est toujours délicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il
+échouait, et ma crainte est qu'il n'échoue, oui! s'il échouait, ce
+serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre
+part, l'audience demandée; car on ne voudrait pas infliger à monsieur
+l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cédé à une autre
+influence que la sienne.
+
+Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tête, l'air gêné,
+hésitant.
+
+--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demandé
+dernièrement, pour un personnage politique français, une audience, qui a
+été refusée; et cela nous a été fort désagréable... Monseigneur a
+raison. Il faut réserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque
+nous aurons épuisé les autres moyens d'approche.
+
+Et, voyant le désappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance:
+
+--Notre première visite sera donc pour mon cousin, au Vatican.
+
+Étonné, l'attention éveillée de nouveau, Nani regarda le jeune homme.
+
+--Au Vatican? vous y avez un cousin?
+
+--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.
+
+--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous
+avez songé à Gamba pour agir près de Sa Sainteté. Sans doute, c'est une
+idée, il faut voir, il faut voir...
+
+Plusieurs fois, il répéta la phrase pour se donner le temps de voir
+lui-même, de discuter intérieurement l'idée. Monsignor Gamba del Zoppo
+était un brave homme, sans rôle aucun, dont la nullité avait fini par
+être légendaire au Vatican. Il amusait de ses commérages le pape, qu'il
+flattait beaucoup, et qui aimait se promener à son bras, dans les
+jardins. C'était pendant ces promenades qu'il obtenait à l'aise toutes
+sortes de petites faveurs. Mais il était d'une poltronnerie
+extraordinaire, il craignait à un tel point de compromettre son
+influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'être
+longuement assuré qu'il ne pouvait en résulter pour lui aucun tort.
+
+--Eh mais! l'idée n'est pas mauvaise, déclara enfin Nani. Oui, oui!
+Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai
+moi-même, je lui expliquerai l'affaire.
+
+Pour conclure, d'ailleurs, il se répandit en conseils d'extrême
+prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se méfier beaucoup de
+l'entourage du pape. Hélas! oui, Sa Sainteté était si bonne, croyait si
+aveuglément au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers
+avec le soin critique qu'elle aurait dû y mettre. Jamais on ne savait à
+qui l'on s'adressait, ni dans quel piège on pouvait poser le pied. Même
+il donna à entendre qu'il ne fallait, à aucun prix, s'adresser
+directement à Son Éminence le Secrétaire d'État, parce qu'elle-même
+n'était pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la
+complication la paralysait, dans ses meilleures volontés. Et, à mesure
+qu'il parlait ainsi, très doucement, avec une onction parfaite, le
+Vatican apparaissait comme un pays gardé par des dragons jaloux et
+traîtres, un pays où l'on ne devait point franchir une porte, risquer un
+pas, hasarder un membre, sans s'être soigneusement assuré d'avance qu'on
+n'y laisserait pas le corps entier.
+
+Pierre continuait à l'écouter, glacé de plus en plus, retombé à
+l'incertitude.
+
+--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me
+découragez, monseigneur!
+
+Nani retrouva son sourire cordial.
+
+--Moi! mon cher fils. J'en serais désolé... Je veux seulement vous
+répéter d'attendre, de réfléchir. Surtout pas de fièvre. Rien ne presse,
+je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour
+faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon
+mois... Évitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez,
+visitez Rome en paix, c'est la meilleure façon d'avancer vos affaires.
+
+Et, prenant une main du prêtre, dans ses deux mains aristocratiques,
+grasses et douces:
+
+--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi...
+Moi-même, je me serais offert, j'aurais tenu à honneur de vous conduire
+tout droit à Sa Sainteté. Seulement, je ne veux pas m'en mêler encore,
+je sens trop qu'à cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus
+tard, vous entendez! plus tard, dans le cas où personne n'aurait réussi,
+ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage
+formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, évitez de prononcer
+les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre
+livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y
+avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion
+éternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique,
+apostolique et romaine. De même, laissez vos amis de Paris où ils sont,
+ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute piété n'est
+pas appréciée suffisamment à Rome... Je vous assure que je vous parle en
+ami.
+
+Puis, le voyant désemparé, à moitié brisé déjà, ne sachant plus par quel
+côté il devait commencer la campagne, il le réconforta de nouveau.
+
+--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour
+le bien de l'Église et pour votre propre bien... Et je vous demande
+pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son Éminence aujourd'hui,
+car il m'est impossible d'attendre davantage.
+
+L'abbé Paparelli, que Pierre avait cru voir rôder derrière eux,
+l'oreille aux aguets, se précipita, jura à monsignor Nani qu'il n'y
+avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prélat donna
+l'assurance, très gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il
+avait à entretenir Son Éminence ne pressant en aucune façon. Et il se
+retira, avec des saluts courtois pour tous.
+
+Presque aussitôt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle
+du trône, il serra la main de Pierre, il répéta:
+
+--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et,
+dès que j'aurai une réponse quelconque, je vous la ferai connaître... A
+bientôt.
+
+Il était midi passé, il ne restait plus là qu'une des deux vieilles
+dames, qui semblait s'être endormie. A sa petite table de secrétaire,
+don Vigilio écrivait toujours, de son écriture menue, sur les immenses
+feuilles de son papier jaune. Et, de temps à autre seulement, ses
+regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa
+continuelle défiance, que rien ne le menaçait.
+
+Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore,
+immobile, au fond de la vaste embrasure de fenêtre. Ah! que son pauvre
+être d'enthousiaste et de tendre était anxieux! En quittant Paris, il
+avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait
+injustement, et il partait pour se défendre, il arrivait, se jetait aux
+genoux du pape, qui l'écoutait avec indulgence. Est-ce que le pape
+n'était pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice
+qui fait la vérité? et n'était-il pas avant tout le Père, le délégué de
+l'infini pardon, de la divine miséricorde, dont les bras restaient
+tendus à tous les enfants de l'Église, même aux coupables? Est-ce qu'il
+ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles
+de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer
+leur conduite, boire à la source de l'éternelle bonté? Et, dès le
+premier jour de son arrivée, les portes se fermaient violemment, il
+tombait dans un monde hostile, semé d'embûches, barré de gouffres. Tous
+lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves,
+en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prétention
+exorbitante, une affaire de réussite si difficile, qu'elle mettait en
+branle les intérêts, les passions, les influences du Vatican entier. Et
+c'étaient des conseils sans fin, des habiletés discutées longuement, des
+tactiques de généraux menant une armée à la victoire, des complications
+sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait
+par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela était
+différent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte
+sur le chemin à toutes les ouailles, les dociles et les égarées!
+
+Ce qui commençait à effrayer Pierre, c'était ce qu'il sentait de méchant
+s'agiter confusément dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspecté, traité
+de révolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus
+le nommer! Il revoyait la moue de mépris du cardinal Boccanera parlant
+de son collègue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus à
+prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'était pas clair
+pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme à la
+pureté primitive du christianisme! Était-ce donc là un des crimes
+dénoncés à la congrégation de l'Index? Ces dénonciateurs, il finissait
+par les soupçonner, et il prenait peur, car il avait maintenant
+conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort
+pour l'abattre et supprimer son œuvre. Tout ce qui l'entourait lui
+devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours,
+regarder et étudier ce monde noir de Rome, si imprévu pour lui. Mais,
+dans la révolte de sa foi d'apôtre, il se faisait le serment, ainsi
+qu'il l'avait dit, de ne céder jamais, de ne rien changer, pas une page,
+pas une ligne, à son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme
+l'inébranlable témoignage de sa croyance. Même condamné par l'Index, il
+ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il
+sortirait de l'Église, il irait jusqu'au schisme, continuant de prêcher
+la religion nouvelle, écrivant un second livre, la Rome vraie, telle
+que, vaguement, il commençait à la voir.
+
+Cependant, don Vigilio avait cessé d'écrire, et il regardait Pierre d'un
+regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre
+congé. Malgré sa crainte, cédant à un besoin de confidence, le
+secrétaire murmura:
+
+--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connaître le
+résultat de votre entrevue avec Son Éminence.
+
+Le nom de monsignor Nani n'eut pas même besoin d'être prononcé entre
+eux.
+
+--Vraiment, vous croyez?
+
+--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous écoutiez mon conseil, vous
+agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grâce ce qu'il désire
+de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard.
+
+Cela acheva de troubler et d'exaspérer Pierre. Il s'en alla avec un
+geste de défi. On verrait bien s'il obéissait. Et les trois
+antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus
+vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abbé Paparelli le salua d'une
+petite révérence muette; dans la première, le valet ensommeillé ne
+sembla pas même le voir. Sous le baldaquin, une araignée filait sa
+toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux
+valu mettre la pioche dans tout ce passé pourrissant, tombant en poudre,
+pour que le soleil entrât librement et rendît au sol purifié une
+fécondité de jeunesse?
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'après-midi de ce même jour, Pierre songea, puisqu'il avait des
+loisirs, à commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite
+qui lui tenait au cœur. Dès l'apparition de son livre, une lettre venue
+de cette ville l'avait profondément ému et intéressé, une lettre du
+vieux comte Orlando Prada, le héros de l'indépendance et de l'unité
+italienne, qui, sans le connaître, lui écrivait spontanément sous le
+coup d'une première lecture; et c'était, en quatre pages, une
+protestation enflammée, un cri de foi patriotique, juvénile encore chez
+le vieillard, l'accusant d'avoir oublié l'Italie dans son œuvre,
+réclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifiée et libre enfin.
+Une correspondance avait suivi, et le prêtre, tout en ne cédant pas sur
+le rêve qu'il faisait du néo-catholicisme sauveur du monde, s'était mis
+à aimer de loin l'homme qui lui écrivait ces lettres où brûlait un si
+grand amour de la patrie et de la liberté. Il l'avait prévenu de son
+voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant,
+l'hospitalité acceptée par lui au palais Boccanera le gênait beaucoup,
+car il lui semblait difficile, après l'accueil de Benedetta, si
+affectueux, de se rendre ainsi dès le premier jour, sans la prévenir,
+chez le père de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
+en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils,
+le petit palais que celui-ci avait fait bâtir, dans le haut de la rue du
+Vingt-Septembre.
+
+Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule à la contessina
+elle-même. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la
+Choue, qu'elle gardait pour le héros une filiale tendresse, mêlée
+d'admiration. En effet, après le déjeuner, au premier mot qu'il lui dit
+de l'embarras où il était, elle se récria.
+
+--Mais, monsieur l'abbé, allez, allez vite! Vous savez que le vieil
+Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous étonnez pas de me
+l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre,
+par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui
+l'exécrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai
+connu, je l'ai aimé, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste
+qui soit sur la terre.
+
+Elle s'était mise à sourire, tandis que des larmes discrètes mouillaient
+ses yeux, sans doute au souvenir de l'année passée là-bas, dans cette
+maison de violence, où elle n'avait eu d'heures paisibles que près du
+vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:
+
+--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime
+toujours et que jamais je n'oublierai sa bonté, quoi qu'il arrive.
+
+Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il
+évoqua toute cette histoire héroïque du vieil Orlando, qu'il s'était
+fait conter. On y entrait en pleine épopée, dans la foi, la bravoure et
+le désintéressement d'un autre âge.
+
+Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune
+brûlé d'une telle haine contre l'étranger, qu'à peine âgé de quinze ans
+il faisait partie d'une société secrète, une des ramifications de
+l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait
+de loin, des vieilles révoltes contre la servitude, lorsque les
+conspirateurs se réunissaient dans des cabanes abandonnées, au fond des
+bois; et elle était exaspérée encore par le rêve séculaire de l'Italie
+délivrée, rendue à elle-même, redevenant enfin la grande nation
+souveraine, digne fille des anciens conquérants et maîtres du monde.
+Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie démembrée, morcelée,
+en proie à une foule de petits tyrans, continuellement envahie et
+possédée par les nations voisines, quel rêve ardent et superbe que de la
+tirer de ce long opprobre! Battre l'étranger, chasser les despotes,
+réveiller le peuple de la basse misère de son esclavage, proclamer
+l'Italie libre, l'Italie une, c'était alors la passion qui soulevait
+toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait éclater
+d'enthousiasme le cœur du jeune Orlando. Il vécut son adolescence dans
+une indignation sainte, dans la fière impatience de donner son sang à la
+patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la délivrait pas.
+
+Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retiré,
+frémissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et
+il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle
+arriva de la fuite de Pie IX et de la révolution à Rome. Brusquement, il
+lâcha tout, logis, femme, pour courir à Rome, comme appelé par la voix
+de sa destinée. C'était la première fois qu'il s'en allait ainsi battre
+les chemins, à la conquête de l'indépendance; et que de fois il devait
+se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
+il se passionna un instant pour cette figure mystique de républicain
+unitaire. Rêvant lui-même de république universelle, il adopta la devise
+mazinienne «Dio e popolo», il suivit la procession qui parcourut en
+grande pompe la Rome de l'émeute. On était à une époque de vastes
+espoirs, travaillée déjà par le besoin d'une rénovation du catholicisme,
+dans l'attente d'un Christ humanitaire, chargé de sauver le monde une
+seconde fois. Mais bientôt un homme, un capitaine des anciens âges,
+Garibaldi, à l'aurore de sa gloire épique, le prit tout entier, ne fit
+plus de lui qu'un soldat de la liberté et de l'unité. Orlando l'aima
+comme un dieu, se battit en héros à son côté, fut de la victoire de
+Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstiné
+patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forcé d'abandonner
+Rome à l'armée française du général Oudinot, qui venait y rétablir Pie
+IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise
+que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite
+républicaine, et qui depuis de longs mois résistait aux Autrichiens! et
+ce Garibaldi, avec une poignée d'hommes, qui part pour la délivrer,
+frète treize barques de pêche, en laisse huit entre les mains de
+l'ennemi, est obligé de revenir aux rivages romains, y perd
+misérablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner
+en Amérique, où il avait habité déjà en attendant l'heure de
+l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu
+intérieur de son patriotisme, d'où poussaient en chaque ville des hommes
+de foi et de courage, d'où les émeutes éclataient de partout comme des
+éruptions, et qui, au milieu des échecs, allait quand même au triomphe,
+invinciblement!
+
+Orlando revint à Milan, près de sa jeune femme, et il y vécut deux ans,
+caché, rongé par l'impatience du glorieux lendemain, si long à naître.
+Un bonheur l'attendrit, dans sa fièvre: il eut un fils, Luigi; mais
+l'enfant coûta la vie à sa mère, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
+davantage à Milan, où la police le surveillait, le traquait, finissant
+par trop souffrir de l'occupation étrangère, Orlando se décida à
+réaliser les débris de sa fortune, puis se retira à Turin, près d'une
+tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en
+grand politique, travaillait dès lors à l'indépendance, préparait le
+Piémont au rôle décisif qu'il devait jouer. C'était l'époque où le roi
+Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les réfugiés qui
+lui arrivaient de toute l'Italie, même ceux qu'il savait républicains,
+compromis et en fuite, à la suite d'insurrections populaires. Dans cette
+rude et rusée maison de Savoie, le rêve de réaliser l'unité italienne,
+au profit de la monarchie piémontaise, venait de loin, mûrissait depuis
+des années. Et Orlando n'ignorait point sous quel maître il s'enrôlait;
+mais déjà, en lui, le républicain passait après le patriote, il ne
+croyait plus à une Italie faite au nom de la république, mise sous la
+protection d'un pape libéral, comme Mazzini l'avait imaginé un moment.
+N'était-ce pas là une chimère, qui dévorerait des générations, si l'on
+s'entêtait à la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couché à
+Rome, en conquérant. Quitte à y laisser la liberté, il voulait la patrie
+reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle
+fièvre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son
+cœur battait à lui briser la poitrine, après Magenta, quand il entra
+dans Milan avec l'armée française, dans ce Milan que huit années plus
+tôt il avait quitté en proscrit, l'âme désespérée! A la suite de
+Solferino, le traité de Villafranca fut une déception amère: la Vénétie
+échappait, Venise restait captive. Mais c'était pourtant le Milanais
+reconquis, et c'étaient aussi la Toscane, les duchés de Parme et de
+Modène, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
+formait, la patrie se reconstituait, autour du Piémont victorieux.
+
+Puis, l'année suivante, Orlando rentra dans l'épopée. Garibaldi était
+revenu de ses deux séjours en Amérique, entouré de toute une légende,
+des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traversée
+extraordinaire de Canton à Lima; et il avait reparu pour se battre en
+1859, devançant l'armée française, culbutant un maréchal autrichien,
+entrant dans des villes, Côme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on
+apprit qu'il était débarqué avec mille hommes seulement, à Marsala, les
+mille de Marsala, la poignée illustre de braves. Au premier rang,
+Orlando se battit. Palerme résista trois jours, fut emportée. Devenu le
+lieutenant favori du dictateur, il l'aida à organiser le gouvernement,
+passa ensuite avec lui le détroit, fut à sa droite de l'entrée
+triomphale dans Naples, d'où le roi s'était enfui. C'était une folie
+d'audace et de vaillance, l'explosion de l'inévitable, toutes sortes
+d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnérable, mieux
+protégé par sa chemise rouge que par la plus épaisse des armures,
+Garibaldi mettant en déroute les armées adverses, comme un archange,
+rien qu'en brandissant sa flamboyante épée. Les Piémontais, de leur
+côté, qui venaient de battre le général Lamoricière à Castelfidardo,
+avaient envahi les États romains. Et Orlando était là, lorsque le
+dictateur, se démettant du pouvoir, signa le décret d'annexion des
+Deux-Siciles à la Couronne d'Italie; de même qu'il fit également partie,
+au cri violent de «Rome ou la mort!», de la tentative désespérée qui
+finit tragiquement à Aspromonte: la petite armée dispersée par les
+troupes italiennes, Garibaldi blessé, fait prisonnier, renvoyé dans la
+solitude de son île de Caprera, où il ne fut plus qu'un laboureur.
+
+Les six années d'attente qui suivirent, Orlando les vécut à Turin, même
+lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le sénat avait
+acclamé Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie était
+faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Désormais les grands combats
+semblaient finis, l'ère de l'épopée se trouvait close. Venise allait
+être donnée par la défaite. Orlando était à la bataille malheureuse de
+Custozza, où il reçut deux blessures, le cœur plus mortellement frappé
+par la douleur qu'il éprouva à croire un instant l'Autriche triomphante.
+Mais, au même moment, celle-ci, battue à Sadowa, perdait la Vénétie, et
+cinq mois plus tard il voulut être à Venise, dans la joie du triomphe,
+lorsque Victor-Emmanuel y fit son entrée, aux acclamations frénétiques
+du peuple. Rome seule restait à prendre, une fièvre d'impatience
+poussait vers elle l'Italie entière, qu'arrêtait le serment fait par la
+France amie de maintenir le pape. Une troisième fois, Garibaldi rêva de
+renouveler les prouesses légendaires, se jeta sur Rome, indépendant de
+tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et,
+une troisième fois, Orlando fut de cette folie d'héroïsme, qui devait se
+briser à Mentana, contre les zouaves pontificaux, aidés d'un petit corps
+français. Blessé de nouveau, il rentra à Turin presque mourant. L'âme
+frémissante, il fallait se résigner, la situation restait insoluble.
+Tout d'un coup, éclata le coup de tonnerre de Sedan, l'écrasement de la
+France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentré dans
+l'armée régulière, faisait partie des troupes qui prirent position, dans
+la Campagne romaine, pour assurer la sécurité du Saint-Siège, selon les
+termes de la lettre que Victor-Emmanuel écrivit à Pie IX. Il n'y eut,
+d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du
+général Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui
+pénétra dans la ville par la brèche de la porte Pia. Ah! ce vingt
+septembre, ce jour où il éprouva le plus grand bonheur de sa vie, un
+jour de délire, un jour de complet triomphe, où se réalisait le rêve de
+tant d'années de luttes terribles, pour lequel il avait donné son repos,
+sa fortune, son intelligence et sa chair!
+
+Ensuite, ce furent encore plus de dix années heureuses, dans Rome
+conquise, dans Rome adorée, ménagée et flattée, comme une femme en
+laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande
+vigueur nationale, une si merveilleuse résurrection de force et de
+gloire, pour la jeune nation! L'ancien républicain, l'ancien soldat
+insurrectionnel qu'il était, avait dû se rallier et accepter un siège de
+sénateur: Garibaldi lui-même, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au
+roi et siéger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance,
+n'avait point voulu d'une Italie indépendante et une, qui ne fût pas
+républicaine. Puis, une autre raison avait décidé Orlando, l'avenir de
+son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de
+l'entrée dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune
+d'autrefois, mangée au service de la patrie, il rêvait de vastes
+destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'âge héroïque
+était achevé, il voulait faire de lui un grand politique, un grand
+administrateur, un homme utile à la nation souveraine de demain; et
+c'était pourquoi il n'avait pas repoussé la faveur royale, la récompense
+de son long dévouement, voulant être là, aider Luigi, le surveiller, le
+diriger. Lui-même était-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pût se
+rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir été dans la
+conquête? Il avait placé le jeune homme au ministère des Finances,
+frappé de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions
+d'affaires, devinant peut-être aussi par un sourd instinct que la
+bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et
+économique. Et, de nouveau, il vécut dans le rêve, croyant toujours avec
+enthousiasme à l'avenir splendide, débordant d'une espérance illimitée,
+regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle végétation
+de quartiers neufs, redevenir à ses yeux d'amant ravi la reine du monde.
+
+Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier,
+Orlando fut frappé de paralysie, les deux jambes tout à coup mortes,
+d'une pesanteur de plomb. On avait dû le remonter, jamais plus il ne
+remit les pieds sur le pavé de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six
+ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitté son fauteuil, cloué là
+dans une immobilité de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru
+les champs de bataille de l'Italie. C'était une grande pitié,
+l'écroulement d'un héros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de
+cette chambre où il se trouvait prisonnier, assista au lent ébranlement
+de tous ses espoirs, envahi d'une mélancolie affreuse, dans la peur
+inavouée de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de
+l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journées vides
+à réfléchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si
+triomphante en son unité, agissait follement, courait à la ruine, à la
+banqueroute peut-être. Cette Rome qui avait toujours été pour lui la
+capitale nécessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au
+peuple roi de demain, semblait se refuser à ce rôle d'une grande
+capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des siècles
+sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son
+Luigi, qui le désolait, rebelle à toute direction, devenu un des enfants
+dévorateurs de la conquête, se ruant à la curée chaude de cette Italie,
+de cette Rome, que son père semblait avoir uniquement voulues pour que
+lui-même les pillât et s'en engraissât. Vainement, il s'était opposé à
+ce qu'il quittât le ministère, à ce qu'il se jetât dans l'agio effréné
+sur les terrains et les immeubles, que déterminait le coup de démence
+des quartiers neufs. Il l'adorait quand même, il était réduit au
+silence, surtout maintenant que les opérations financières les plus
+hasardeuses lui avaient réussi, comme cette transformation de la villa
+Montefiori en une véritable ville, affaire colossale où les plus riches
+s'étaient ruinés, dont lui s'était retiré avec des millions. Et Orlando,
+désespéré et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait
+bâtir, rue du Vingt-Septembre, s'était entêté à n'y occuper qu'une
+chambre étroite, où il achevait ses jours cloîtré, avec un seul
+serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalité,
+vivant pauvrement de son humble rente.
+
+Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le
+flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité
+lourde des nouveaux palais, où s'accusait le goût héréditaire de
+l'énorme. Dans la chaude après-midi de vieil or pourpré, cette rue large
+et triomphale, ces deux files de façades interminables et blanches
+disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le désir de
+souveraineté qui avait fait pousser du sol ces bâtisses colossales. Mais
+surtout il demeura béant devant le Ministère des Finances, un amas
+gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les
+frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde démesuré, enfanté en
+un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'était là, en face, un
+peu plus haut, avant d'arriver à la villa Bonaparte, que se trouvait le
+petit palais du comte Prada.
+
+Lorsqu'il eut payé son cocher, Pierre resta embarrassé un instant. La
+porte étant ouverte, il avait pénétré dans le vestibule; mais il n'y
+apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se décider à
+monter au premier étage. L'escalier, monumental, à la rampe de marbre,
+reproduisait en petit les dimensions exagérées de l'escalier d'honneur
+du palais Boccanera; et c'était la même nudité froide, tempérée par un
+tapis et des portières rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc
+blanc des murs. Au premier étage, se trouvait l'appartement de
+réception, haut de cinq mètres, dont il aperçut deux salons en enfilade,
+par une porte entre-bâillée, des salons d'une richesse toute moderne,
+avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dorés,
+de hautes glaces reflétant l'encombrement fastueux des consoles et des
+tables. Et toujours personne, pas une âme, dans ce logis comme
+abandonné, où la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour
+sonner, quand un valet se présenta enfin.
+
+--Monsieur le comte Prada, je vous prie.
+
+Le valet considéra en silence ce petit prêtre et daigna demander:
+
+--Le père ou le fils?
+
+--Le père, monsieur le comte Orlando Prada.
+
+--Bon! montez au troisième étage.
+
+Puis, il voulut bien ajouter une explication.
+
+--La petite porte, à droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous
+ouvre.
+
+En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux très sec,
+d'allure militaire, un ancien soldat du comte resté à son service, qui
+vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus
+vite, qu'il était en train d'arranger les jambes de son maître. Tout de
+suite il annonça le visiteur. Et celui-ci, après une obscure
+antichambre, très étroite, resta saisi de la pièce dans laquelle il
+entrait, une pièce relativement petite, toute nue, toute blanche,
+tapissée simplement d'un papier tendre à fleurettes bleues. Derrière un
+paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun
+autre meuble, rien que le fauteuil où l'infirme passait ses jours, une
+table de bois noir près de lui, couverte de journaux et de livres, deux
+antiques chaises de paille qui servaient à faire asseoir les rares
+visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de
+bibliothèque. Mais la fenêtre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
+sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pût voir.
+
+Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans
+une soudaine et profonde émotion. C'était un vieux lion blanchi, superbe
+encore, très fort, très grand. Une forêt de cheveux blancs, sur une tête
+puissante, à la bouche épaisse, au nez gros et écrasé, aux larges yeux
+noirs étincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse,
+frisée comme celle d'un dieu. Dans ce mufle léonin, on devinait les
+terribles passions qui avaient dû gronder; mais toutes, les charnelles,
+les intellectuelles, avaient fait éruption en patriotisme, en bravoure
+folle et en désordonné amour de l'indépendance. Et le vieil héros
+foudroyé, le buste toujours droit et haut, était cloué là, sur son
+fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une
+couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la
+face éclatait de force et d'intelligence.
+
+Orlando s'était tourné vers son serviteur, pour lui dire doucement:
+
+--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures.
+
+Puis, regardant Pierre bien en face, il s'écria de sa voix restée
+sonore, malgré ses soixante-dix ans:
+
+--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons
+pouvoir causer tout à notre aise... Tenez! prenez cette chaise,
+asseyez-vous devant moi.
+
+Mais il avait remarqué le regard surpris que le prêtre jetait sur la
+nudité de la chambre. Il ajouta gaiement:
+
+--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici
+en moine, en vieux soldat retraité, désormais à l'écart de la vie... Mon
+fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
+bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime guère les lits de
+plume, car mes vieux os sont accoutumés à la terre dure... Et puis, j'ai
+là une si belle vue, toute Rome qui se donne à moi, maintenant que je ne
+peux plus aller à elle!
+
+D'un geste vers la fenêtre, il avait caché l'embarras, la légère rougeur
+dont il était pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte,
+sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probité, qui le
+faisait s'entêter dans son installation de pauvre.
+
+--Mais c'est très bien! mais c'est superbe! déclara Pierre, pour lui
+faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si
+heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes
+choses!
+
+D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir écarter le passé.
+
+--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterré... Parlons de vous, mon cher
+monsieur Froment, de vous si jeune qui êtes le présent, et parlons vite
+de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre «Rome
+nouvelle», si vous saviez dans quel état de colère il m'a jeté d'abord!
+
+Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la
+table, près de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de
+colosse:
+
+--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je
+l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome
+nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain
+grâce au pape, donnée au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
+pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous
+avons dépensés pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut
+être un Français, et un Français de Paris, pour écrire le livre que
+voilà! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la
+capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a
+les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend
+garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscitée!
+
+Cette fougue juvénile fit rire Pierre à son tour.
+
+--Oui, oui, vous m'avez écrit cela. Seulement, qu'importe, à mon point
+de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanité, et je
+veux l'accord, la fraternité de toutes les nations, l'humanité
+réconciliée, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement,
+une monarchie, une république! qu'importe l'idée de la patrie une et
+indépendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et
+de vérité!
+
+De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus
+bas, d'un air songeur:
+
+--La république! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis
+battu pour elle, j'ai conspiré avec Mazzini, un saint, un croyant, qui
+s'est brisé contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les
+nécessités pratiques, les plus intransigeants se sont ralliés...
+Aujourd'hui, la république nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne
+différerait guère de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se
+passe en France. Alors, pourquoi risquer une révolution qui mettrait le
+pouvoir aux mains des révolutionnaires extrêmes, des anarchistes? Nous
+craignons tous cela, c'est ce qui explique notre résignation... Je sais
+bien que quelques-uns voient le salut dans une fédération républicaine,
+tous les anciens petits États reconstitués en autant de républiques, que
+Rome présiderait. Le Vatican aurait peut-être gros à gagner dans
+l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage
+simplement l'éventualité sans déplaisir. Mais c'est un rêve, un rêve!
+
+Il retrouva sa gaieté, même une pointe tendre d'ironie.
+
+--Vous doutez-vous de ce qui m'a séduit dans votre livre? car, malgré
+mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait
+pu presque l'écrire. Oui! j'y ai retrouvé toute ma jeunesse, tout
+l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la
+pacification du monde par l'Évangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
+longtemps avant vous, la rénovation du catholicisme? Il écartait le
+dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'était la Rome
+nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour siège à l'Église
+universelle, où toutes les Églises du passé allaient se fondre: Rome,
+l'éternelle Cité, la prédestinée, la mère et la reine dont la domination
+renaissait pour le bonheur définitif des hommes!... N'est-ce pas curieux
+que le néo-catholicisme actuel, le vague réveil spiritualiste, le
+mouvement de communauté, de charité chrétienne dont on mène tant de
+bruit, ne soit qu'un retour des idées mystiques et humanitaires de 1848?
+Hélas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais à quel
+beau gâchis nous ont conduits ces envolées dans le bleu du mystère. Que
+voulez-vous! je n'ai plus confiance.
+
+Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et répondre, il
+l'arrêta.
+
+--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien
+convaincu de la nécessité absolue où nous étions de prendre Rome, d'en
+faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait
+pas être. Elle était la gloire antique, elle détenait dans sa poussière
+la souveraine puissance que nous voulions rétablir, elle donnait à qui
+la possédait la force, la beauté, l'éternité. Au centre du pays, elle en
+était le cœur, elle devait en devenir la vie, dès qu'on l'aurait
+réveillée du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons désirée,
+au milieu des victoires et des défaites, pendant des années d'affreuse
+impatience! Moi, je l'ai aimée et voulue plus qu'aucune femme, le sang
+brûlé, désespéré de vieillir. Et, quand nous l'avons possédée, notre
+folie a été de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, à l'égal des
+autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres...
+Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation,
+aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux.
+
+Du même geste, il avait de nouveau indiqué la fenêtre. Rome, sous le
+ciel intense, s'étendait à l'infini, tout empourprée et dorée par le
+soleil oblique. Très lointains, les arbres du Janicule fermaient
+l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'émeraude; tandis
+que le dôme de Saint-Pierre, plus à gauche, avait la pâleur bleue d'un
+saphir, éteint dans la trop vive lumière. Puis, c'était la ville basse,
+la vieille cité rousse, comme cuite par des siècles d'étés brûlants, si
+douce à l'œil, si belle de la vie profonde du passé, un chaos sans
+bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
+Mais, au premier plan, sous la fenêtre, il y avait la jeune ville, celle
+qu'on bâtissait depuis vingt-cinq années, des cubes de maçonnerie
+entassés, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient
+drapés de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministère des
+Finances étalaient des steppes désastreuses, infinies et blafardes,
+d'une cruelle laideur. Et c'était sur cette désolation des constructions
+nouvelles que les regards du vieux soldat de la conquête avaient fini
+par se fixer.
+
+Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la
+tristesse cachée, inavouée, et il attendait courtoisement.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir coupé la parole, reprit Orlando.
+Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre,
+tant que vous n'aurez pas vu et étudié Rome de près. Vous n'êtes ici que
+depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je
+crois que beaucoup de vos idées changeront. J'attends surtout votre
+impression sur le Vatican, puisque vous êtes venu uniquement pour voir
+le pape et défendre votre œuvre contre l'Index. Pourquoi
+discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mêmes doivent vous
+amener à d'autres idées, mieux que je n'y réussirais par les plus beaux
+discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de
+quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-être.
+
+--Mais certainement, dit Pierre. Je n'étais venu aujourd'hui que pour
+vous témoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec
+intérêt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie.
+
+Orlando n'écoutait pas, absorbé, les yeux toujours fixés sur Rome. Il ne
+voulait plus qu'on en parlât, et malgré lui, tout à son inquiétude
+secrète, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire
+confession.
+
+--Sans doute, nous sommes allés beaucoup trop vite. Il y a eu des
+dépenses d'une utilité indispensable, les routes, les ports, les chemins
+de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas désapprouvé
+d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet écrasant
+budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente
+nous a ruinés! Ah! j'ai toujours été l'ami de la France, je ne lui
+reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous était faite,
+l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et
+le milliard englouti à Rome! C'est ici que la folie a soufflé, nous
+avons péché par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux
+bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre,
+l'effroyable crise financière, le déficit où allait sombrer la nation.
+Je l'ai crié à mon fils, à tous ceux qui m'approchaient; mais à quoi
+bon? ils ne m'écoutaient pas, ils étaient fous, achetant, revendant,
+bâtissant, dans l'agio et dans la chimère. Vous verrez, vous verrez...
+Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population
+dense des campagnes, une réserve d'argent et d'hommes, une épargne
+toujours prête à combler les trous creusés par les catastrophes. Chez
+nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne régénère pas le sang
+social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il
+n'a pas de bas de laine à vider. La misère est effroyable, il faut bien
+le dire. Ceux qui ont de l'argent, préfèrent le manger petitement dans
+les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou
+industrielles. Les usines sont lentes à se bâtir, la terre en est encore
+presque partout à la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voilà
+Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale
+par son ardent et unique désir, Rome qui n'est toujours que le splendide
+décor de la gloire des siècles, Rome qui ne nous a donné encore que
+l'éclat de ce décor, avec sa population papale abâtardie, toute de
+fierté et de fainéantise! Je l'ai trop aimée, je l'aime trop, pour
+regretter d'y être. Mais, grand Dieu! quelle démence elle a mise en
+nous, que de millions elle nous a coûté, de quel poids triomphal elle
+nous écrase!... Voyez, voyez!
+
+Et c'étaient les toitures blafardes du Ministère des Finances, l'immense
+steppe désolée, qu'il montrait, comme s'il y eût vu la moisson de gloire
+coupée en herbe, l'affreuse nudité de la banqueroute menaçante. Ses yeux
+se voilaient de larmes contenues, il était superbe d'espoir ébranlé,
+d'inquiétude douloureuse, avec sa tête énorme de vieux lion blanchi,
+désormais impuissant, cloué dans cette chambre si nue et si claire,
+d'une pauvreté si hautaine, qui semblait être une protestation contre
+la richesse monumentale de tout le quartier. C'était donc là ce qu'on
+avait fait de la conquête! et il était foudroyé maintenant, incapable de
+donner de nouveau son sang et son âme!
+
+--Oui, oui! lança-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son cœur
+et sa tête, son existence entière, tant qu'il s'est agi de faire la
+patrie une et indépendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite,
+allez donc vous enthousiasmer pour réorganiser ses finances! Ce n'est
+pas un idéal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent,
+pas un homme nouveau ne se lève parmi les jeunes.
+
+Brusquement, il s'arrêta, un peu gêné, souriant de sa fièvre.
+
+--Excusez-moi, me voilà reparti, je suis incorrigible... C'est entendu,
+laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez
+tout vu.
+
+Dès lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir
+trop parlé, à la bonhomie séductrice, à l'affection envahissante dont il
+l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps à Rome, de ne pas la
+juger trop vite, d'être convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours
+la France; et il voulait aussi qu'on aimât l'Italie, il éprouvait une
+anxiété véritable, à l'idée qu'on ne l'aimait peut-être plus. Ainsi que
+la veille, au palais Boccanera, le prêtre eut conscience là d'une sorte
+de pression exercée sur lui pour le forcer à l'admiration et à la
+tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beauté,
+doutant d'elle et susceptible, s'inquiétait de l'opinion des visiteurs,
+s'efforçait de garder malgré tout leur amour.
+
+Mais, lorsque Orlando sut que Pierre était descendu au palais Boccanera,
+il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrariété vive, en
+entendant frapper à la porte, juste à ce moment même. Tout en criant
+d'entrer, il le retint.
+
+--Non, ne partez pas, je veux savoir...
+
+Une dame entra, qui avait dépassé la quarantaine, petite et ronde, jolie
+encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noyés dans la
+graisse. Elle était blonde, avait les yeux verts, d'une limpidité d'eau
+de source. Assez bien habillée, en toilette réséda, élégante et sobre,
+elle paraissait d'air agréable, modeste et avisé.
+
+--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser.
+
+--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos
+nouvelles.
+
+C'était madame Sacco, une nièce d'Orlando, née à Naples d'une mère venue
+de Milan et mariée au banquier napolitain Pagani, tombé plus tard en
+déconfiture. Après la ruine, Stefana avait épousé Sacco, lorsqu'il
+n'était encore que petit employé des Postes. Sacco, dès lors, voulant
+relever la maison de son beau-père, s'était lancé dans des affaires
+terribles, compliquées et louches, au bout desquelles il avait eu la
+chance imprévue de se faire nommer député. Depuis qu'il était venu à
+Rome, pour la conquérir à son tour, sa femme avait dû l'aider dans son
+ambition dévorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y
+montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services
+qui n'étaient pas à dédaigner, très économe, très prudente, menant la
+maison en bonne ménagère, toutes les excellentes et solides qualités de
+l'Italie du Nord, héritées de sa mère, et qui faisaient merveille à côté
+de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du
+Midi flambait avec sa rage d'appétits continuelle.
+
+Le vieil Orlando, dans son mépris pour Sacco, avait gardé quelque
+affection à sa nièce, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia;
+et, tout de suite, il parla de la nouvelle donnée par les journaux du
+matin, soupçonnant bien que le député avait envoyé sa femme pour avoir
+son opinion.
+
+--Eh bien! et ce ministère?
+
+Elle s'était assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui
+traînaient sur la table.
+
+--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parlé trop vite. Sacco a été
+appelé par le président du conseil, et ils ont causé. Seulement, il
+hésite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour
+l'Agriculture. Ah! si c'étaient les Finances!... Et puis, il n'aurait
+pris aucune résolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon
+oncle?
+
+D'un geste violent, il l'interrompit.
+
+--Non, non, je ne me mêle pas de ça!
+
+C'était, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide
+succès de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait
+toujours pêché en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le désolait.
+Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
+qualités si belles encore, n'était rien, tandis que ce Sacco, ce
+brouillon, ce jouisseur sans cesse affamé, après s'être glissé à la
+Chambre, se trouvait en passe de décrocher un portefeuille! Un petit
+homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le
+menton proéminent, toujours dansant et criant, d'une éloquence
+intarissable, dont toute la force était dans la voix, une voix admirable
+de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout,
+séducteur et dominateur!
+
+--Tu entends, Stefana, dis à ton mari que le seul conseil que j'aie à
+lui donner est de rentrer petit employé aux Postes, où il rendra
+peut-être des services.
+
+Ce qui outrait et désespérait le vieux soldat, c'était un tel homme, un
+Sacco, tombé en bandit à Rome, dans cette Rome dont la conquête avait
+coûté tant de nobles efforts. Et, à son tour, Sacco la conquérait,
+l'enlevait à ceux qui l'avaient si durement gagnée, la possédait, mais
+pour s'y délecter, pour y assouvir son amour effréné du pouvoir. Sous
+des dehors très câlins, il était résolu à dévorer tout. Après la
+victoire, lorsque le butin se trouvait là, chaud encore, les loups
+étaient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait à la curée,
+se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait
+surtout cela, au fond de la colère du héros foudroyé: l'antagonisme de
+plus en plus marqué entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et
+économe, politique avisé, savant, tout aux grandes idées modernes; le
+Midi ignorant et paresseux, tout à la joie immédiate de vivre, dans un
+désordre enfantin des actes, dans un éclat vide des belles paroles
+sonores.
+
+Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'était retiré
+près de la fenêtre.
+
+--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de
+même, et vous m'avez donné, à moi, plus d'un bon conseil, ce dont je
+vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio...
+
+Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse
+avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs
+et blancs s'entretenaient.
+
+--Attilio, c'est autre chose, s'écria Orlando. Ainsi que toi, il est de
+mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-là.
+Oui, il est tout moi, quand j'avais son âge, et beau, et brave, et
+enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en
+vérité, Attilio me tient chaud au cœur, car il est l'avenir, il me rend
+l'espérance... Eh bien! son histoire?
+
+--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai déjà
+parlé, et vous avez haussé les épaules, en disant que, dans ces
+questions-là, les parents n'avaient qu'à laisser les amoureux régler
+leurs affaires eux-mêmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise
+partout que nous poussons notre fils à enlever la petite princesse, pour
+qu'il épouse ensuite son argent et son titre.
+
+Orlando s'égaya franchement.
+
+--Voilà un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer?
+Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la délicatesse en cette
+occasion... Moi, je te le répète, je me crois aussi honnête que lui, et
+j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si naïvement
+amoureux, que je le laisserais épouser qui il voudrait et comme il
+voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
+leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront très honorés d'avoir
+pour gendre un beau garçon, au grand cœur!
+
+De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait
+sûrement que pour être approuvée.
+
+--C'est bien, mon oncle, je redirai cela à mon mari; et il en tiendra
+grand compte; car, si vous êtes sévère pour lui, il a pour vous une
+véritable vénération... Quant à ce ministère, rien ne se fera peut-être,
+Sacco se décidera selon les circonstances.
+
+Elle s'était levée, elle prit congé en embrassant le vieillard, comme à
+son arrivée, très tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine,
+le trouva très beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui était
+encore folle de lui. Puis, après avoir répondu d'une légère révérence au
+salut muet du jeune prêtre, elle s'en alla, de son allure modeste et
+sage.
+
+Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris
+d'une tristesse, songeant sans doute à ce présent louche et pénible, si
+différent du glorieux passé. Et, brusquement, il revint à Pierre, qui
+attendait toujours.
+
+--Alors, mon ami, vous êtes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel
+désastre aussi de ce côté!
+
+Mais, lorsque le prêtre lui eut répété sa conversation avec Benedetta,
+la phrase où elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle
+n'oublierait sa bonté, quoi qu'il arrivât, il s'attendrit, sa voix eut
+un tremblement.
+
+--Oui, c'est une bonne âme, elle n'est pas méchante. Seulement, que
+voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-même a été un peu violent
+peut-être... Ces choses ne sont plus un mystère, je vous en parle
+librement, puisque, à mon grand chagrin, tout le monde les connaît.
+
+Orlando, s'abandonnant à ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du
+mariage, à la pensée de cette admirable créature qui serait sa fille,
+qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil
+d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beauté, un culte
+passionné d'amant, dont l'unique amour serait resté celui de la femme,
+si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-même. Et Benedetta, en
+effet, l'adora, le vénéra, montant sans cesse passer des heures avec
+lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de
+l'éclat de divine grâce qu'elle y apportait. Il revivait dans son
+haleine fraîche, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
+dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite,
+quel affreux drame, et que son cœur avait saigné, de ne savoir comment
+réconcilier les époux! Il ne pouvait donner tort à son fils de vouloir
+être le mari accepté, aimé. D'abord, après la première nuit désastreuse,
+ce heurt de deux êtres, entêtés chacun dans son absolu, il avait espéré
+ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes,
+elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
+disant toute sa révolte imprévue devant l'acte, le don de sa virginité à
+un autre homme, il comprit que jamais elle ne céderait. Et toute une
+année s'était écoulée, il avait vécu une année, cloué sur son fauteuil,
+avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
+luxueux dont les bruits n'arrivaient même pas à ses oreilles. Que de
+fois il avait essayé d'entendre, craignant des querelles, désolé de ne
+pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien
+par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des détails que par
+Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans défense; et ce
+mariage, où il avait vu un instant l'alliance tant désirée de l'ancienne
+Rome avec la nouvelle, ce mariage non consommé le désespérait, comme
+l'échec de tous ses espoirs, l'avortement final du rêve qui avait empli
+sa vie. Lui-même finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance
+d'une pareille situation devenait insupportable.
+
+--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalité de certains
+antagonismes, et comment, avec le cœur le plus tendre, la raison la
+plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres!
+
+Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frappé, le
+comte Prada entra. Tout de suite, après un salut rapide au visiteur qui
+s'était levé, il prit doucement les mains de son père, les tâta, en
+craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides.
+
+--J'arrive à l'instant de Frascati, où j'ai dû coucher, tellement ces
+constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez
+passé une nuit mauvaise.
+
+--Eh! non, je t'assure.
+
+--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous à vivre
+ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre âge. Vous me feriez
+tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, où vous
+dormiriez mieux!
+
+--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais,
+je t'en prie, laisse-moi faire au gré de ma vieille tête. C'est la seule
+façon de me rendre heureux.
+
+Pierre fut très frappé de l'ardente affection qui enflammait les regards
+des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les
+yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beauté de
+tendresse, au milieu de tant d'idées et d'actes contraires, de tant de
+ruptures morales, qui les séparaient.
+
+Et il s'intéressa à les comparer. Le comte Prada, plus court, plus
+trapu, avait bien la même tête énergique et forte, plantée de rudes
+cheveux noirs, les mêmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un
+teint clair, barrée d'épaisses moustaches. Mais la bouche différait,
+une bouche à la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de
+proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de
+mordre à la conquête des autres. C'était ce qui faisait dire, lorsqu'on
+vantait ses yeux de franchise: «Oui, mais je n'aime pas sa bouche.» Les
+pieds étaient forts, les mains grasses et trop larges, très belles.
+
+Et Pierre s'émerveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il
+connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le
+fils du héros que la conquête a gâté, qui mange à dents pleines la
+moisson coupée par l'épée glorieuse du père. Il étudiait surtout comment
+les vertus du père avaient dévié, s'étaient, chez l'enfant, transformées
+en vices, les qualités les plus nobles se pervertissant, l'énergie
+héroïque et désintéressée devenant le féroce appétit des jouissances,
+l'homme des batailles aboutissant à l'homme du butin, depuis que les
+grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se
+battait plus, qu'on était là au repos, parmi les dépouilles entassées,
+pillant et dévorant. Et le héros, le père paralytique, immobilisé, qui
+assistait à cela, à cette dégénérescence du fils, du brasseur d'affaires
+gorgé de millions!
+
+Mais Orlando présenta Pierre.
+
+--Monsieur l'abbé Pierre Froment, dont je t'ai parlé, l'auteur du livre
+que je t'ai fait lire.
+
+Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une
+passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale
+moderne. Il avait vu Paris transformé par le second empire, il avait vu
+Berlin agrandi et embelli, après les victoires de l'Allemagne; et, selon
+lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la
+ville habitable d'un grand peuple, elle était menacée d'une mort
+prompte. Ou un musée croulant, ou une cité refaite, ressuscitée.
+
+Pierre, intéressé, presque gagné déjà, écoutait cet habile homme dont
+l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il
+avait manœuvré dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant
+lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prévu sans doute la
+catastrophe fatale, au moment où la rage de l'agio affolait encore la
+nation entière. Pourtant, il surprenait déjà des signes de fatigue, des
+rides précoces, les lèvres affaissées, sur cette face de volonté et
+d'énergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi
+les écroulements voisins, qui minaient le sol, menaçant d'emporter par
+contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans
+les derniers temps, avait eu des inquiétudes sérieuses; et plus rien
+n'était solide, tout pouvait être englouti, à la suite de la crise
+financière qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de
+l'Italie du Nord, c'était une sorte de déchéance, un lent pourrissement,
+sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses appétits
+s'y étaient rués à leur satisfaction, il s'épuisait à les y contenter,
+appétits d'argent, appétits de femmes. Et de là venait la grande
+tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette déchéance rapide de sa
+race de conquérant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le
+climat, fait à cet air de volupté, à ces villes d'antique poussière,
+brûlées de soleil, s'y épanouissait comme la végétation naturelle du sol
+saturé des crimes de l'histoire, s'y emparait peu à peu de tout, de la
+richesse et de la puissance.
+
+Le nom de Sacco fut prononcé, le père dit au fils un mot de la visite de
+Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardèrent avec un sourire. Le
+bruit courait que le ministre de l'Agriculture, décédé, ne serait
+peut-être pas remplacé tout de suite, qu'un autre ministre ferait
+l'intérim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.
+
+Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla
+d'attention.
+
+--Ah! lui dit le comte, vous êtes descendu rue Giulia. Toute la vieille
+Rome dort là, dans le silence de l'oubli.
+
+Très à l'aise, il s'entretint du cardinal et même de Benedetta, la
+comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'étudiait à ne
+montrer aucune colère. Mais le jeune prêtre le sentit frémissant,
+saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la
+femme, le désir éclatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
+satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore là une des
+vertus gâtées du père, le rêve enthousiaste courant au but, aboutissant
+à l'action immédiate. Aussi, après sa liaison avec la princesse Flavia,
+quand il avait voulu Benedetta, la nièce divine d'une tante restée si
+belle, s'était-il résigné à tout, au mariage, à la lutte contre cette
+jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa
+vie entière. Plutôt que de ne pas l'avoir, il aurait incendié Rome. Et
+ce dont il souffrait sans espoir de guérison, la plaie sans cesse avivée
+qu'il portait au flanc, c'était de ne pas l'avoir eue, de se dire
+qu'elle était sienne et qu'elle s'était refusée. Jamais il ne devait
+pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair
+inassouvie, où le moindre souffle en réveillait la cuisson. Et, sous son
+apparence d'homme correct, le sensuel délirait alors, jaloux et
+vindicatif, capable d'un crime.
+
+--Monsieur l'abbé est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix
+triste.
+
+Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde était au courant.
+
+--Ah! mon père, si je ne vous avais pas obéi, jamais je ne me serais
+prêté à ce procès en annulation de mariage! La comtesse aurait bien été
+forcée de réintégrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas
+aujourd'hui à se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.
+
+D'un geste, à son tour, Orlando voulut protester.
+
+--Mais certainement, mon père. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est
+enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez
+elle? Et je trouve même que le palais de la rue Giulia, avec son
+cardinal, abrite là des choses assez malpropres.
+
+C'était le bruit qu'il répandait, l'accusation qu'il portait partout
+contre sa femme, cette liaison adultère, selon lui publique, éhontée. Au
+fond, cependant, il n'y croyait pas lui-même, connaissant trop bien la
+raison ferme de Benedetta, l'idée superstitieuse et comme mystique
+qu'elle mettait dans sa virginité, la volonté qu'elle avait d'être
+seulement à l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu.
+Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, très efficace.
+
+--A propos, s'écria-t-il brusquement, vous savez, mon père, que j'ai
+reçu communication du mémoire de Morano; et c'est chose entendue: si le
+mariage n'a pu être consommé, c'est par suite de l'impuissance du mari.
+
+Il partit d'un éclat de rire, désirant montrer que cela lui semblait
+être le comble du comique. Seulement, il avait pâli de sourde
+exaspération, sa bouche riait durement, avec une cruauté meurtrière; et
+il était évident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
+insultante pour un homme de sa virilité, l'avait décidé à se défendre,
+dans ce procès, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il
+plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas
+l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des détails un
+peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'était pas si commode avec une
+femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il
+n'était pas si certain que ça de ne pas l'avoir accompli. En tout cas,
+il demanderait l'épreuve, le jugement de Dieu, comme il disait en
+s'égayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux
+assemblés, s'ils poussaient la conscience jusqu'à vouloir constater la
+chose par eux-mêmes.
+
+--Luigi! dit Orlando doucement, en désignant le jeune prêtre d'un
+regard.
+
+--Oui, je me tais, vous avez raison, mon père. Mais, en vérité, c'est
+tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: «Ah!
+mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais accoucher.»
+
+De nouveau, Orlando parut mécontent, car il n'aimait point, quand il y
+avait là un visiteur, que son fils affichât si tranquillement devant lui
+sa liaison. Lisbeth Kauffmann, à peine âgée de trente ans, très blonde,
+très rose, et d'une gaieté toujours rieuse, appartenait à la colonie
+étrangère, veuve d'un mari mort depuis deux ans à Rome, où il était venu
+soigner une maladie de poitrine. Demeurée libre, suffisamment riche pour
+n'avoir besoin de personne, elle y était restée par goût, passionnée
+d'art, faisant elle-même un peu de peinture; et elle avait acheté, rue
+du Prince-Amédée, dans un quartier neuf, un petit palais, où la grande
+salle du second étage, transformée en atelier, embaumée de fleurs en
+toute saison, tendue de vieilles étoffes, était bien connue de la
+société aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle
+allégresse, vêtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
+terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'étant encore compromise
+qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'était simplement
+donnée à lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois déjà, l'avait quitté;
+et elle était enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait
+point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de
+connaissances continuait à la venir voir, comme si de rien n'était, dans
+cette vie facile, libérée, des grandes villes cosmopolites. Cette
+grossesse, naturellement, au milieu des circonstances où se trouvait le
+comte, le ravissait, devenait à ses yeux le meilleur des arguments,
+contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de
+lui, sans qu'il l'avouât, la blessure inguérissable n'en saignait pas
+moins; car ni cette paternité prochaine, ni la possession amusante et
+flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta:
+c'était celle-ci qu'il brûlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir
+tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue.
+
+Pierre, n'étant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait
+une gêne, désireux de se donner une contenance, il avait pris sur la
+table, parmi les journaux, un gros volume, étonné de rencontrer là un
+ouvrage français classique, un de ces manuels pour le baccalauréat, où
+se trouve un abrégé des connaissances exigées dans les programmes. Ce
+n'était qu'un livre humble et pratique d'instruction première, mais il
+traitait forcément de toutes les sciences mathématiques, de toutes les
+sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il résumait en
+gros les conquêtes du siècle, l'état actuel de l'intelligence humaine.
+
+--Ah! s'écria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre
+de mon vieil ami Théophile Morin. Vous savez qu'il était un des Mille de
+Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un héros!...
+Et, depuis plus de trente ans, il est retourné en France, à sa chaire de
+simple professeur, qui ne l'a guère enrichi. Aussi a-t-il publié ce
+livre, dont la vente, paraît-il, marche si bien, qu'il a eu l'idée d'en
+tirer un nouveau petit bénéfice avec des traductions, entre autres avec
+une traduction italienne... Nous sommes restés des frères, il a songé à
+utiliser mon influence, qu'il croit décisive. Mais il se trompe, hélas!
+je crains bien de ne pas réussir à faire adopter l'ouvrage.
+
+Prada, redevenu très correct et charmant, eut un léger haussement
+d'épaules, plein du scepticisme de sa génération, uniquement désireuse
+de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit
+possible.
+
+--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres!
+
+--Non, non! reprit passionnément le vieillard, il n'y a jamais trop de
+livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non
+par l'épée, que l'humanité vaincra le mensonge et l'injustice,
+conquerra la paix finale de la fraternité entre les peuples... Oui, tu
+souris, je sais que tu appelles ça mes idées de 48, de vieille barbe,
+comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en
+est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hâte de
+reprendre le problème par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le
+peuple; et il n'y a qu'une façon de faire un peuple, de créer des
+hommes, c'est de les instruire, c'est de développer par l'instruction
+cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance
+et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les
+Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en
+avant, dans plus de science, dans plus de clarté, si nous voulons vivre,
+être sains, bons et forts!
+
+Le vieil Orlando était superbe, à moitié soulevé, avec son puissant
+mufle léonin, tout flambant de la blancheur éclatante de la barbe et de
+la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa
+pauvreté voulue, il avait poussé son cri d'espoir avec une telle fièvre
+de foi, que le jeune prêtre vit s'évoquer devant lui une autre figure,
+celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de
+neige, admirable lui aussi de beauté héroïque, au milieu de son palais
+en ruine, dont les plafonds dorés menaçaient de crouler sur ses épaules.
+Ah! les entêtés magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus
+virils, plus passionnés que les jeunes! Ceux-ci étaient aux deux bouts
+opposés des croyances, n'ayant ni une idée, ni une tendresse communes;
+et, dans cette antique Rome où tout volait en poudre, eux seuls
+semblaient protester, indestructibles, face à face par-dessus leur
+ville, comme deux frères séparés, immobiles à l'horizon. De les avoir
+ainsi vus l'un après l'autre, si grands, si seuls, si désintéressés de
+la bassesse quotidienne, cela emplissait une journée d'un rêve
+d'éternité.
+
+Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer
+dans une étreinte tendrement filiale.
+
+--Oui, oui! père, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je
+suis un imbécile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas
+de la sorte, car vous vous découvrez, vos jambes vont se refroidir
+encore.
+
+Et il se mit à genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini;
+puis, restant par terre, comme un petit garçon, malgré ses quarante-deux
+ans sonnés, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette;
+tandis que le vieux, calmé, très ému, lui caressait les cheveux de ses
+doigts tremblants.
+
+Pierre était là depuis près de deux heures, lorsque enfin il prit congé,
+très frappé et très touché de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de
+nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il
+s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient à peine, son idée était de
+traverser Rome ainsi, sans itinéraire arrêté d'avance, à cette heure
+délicieuse où le soleil s'abaissait, dans l'air rafraîchi, immensément
+bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale,
+qu'il avait descendue en voiture, la veille, à son arrivée; et il
+reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et
+démesurée, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au
+détour, comme il s'arrêtait pour revoir la colonne Trajane, qui
+maintenant se détachait en un fût sombre, au fond de la place basse déjà
+envahie par le crépuscule, il fut surpris de l'arrêt brusque d'une
+victoria, d'où un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
+signe de la main.
+
+--Monsieur l'abbé Froment! monsieur l'abbé Froment!
+
+C'était le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade
+quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libéralités de son oncle
+le cardinal, presque toujours à court d'argent. Mais, comme tous les
+Romains, il n'aurait mangé que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour
+garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le
+luxe indispensable.
+
+--Monsieur l'abbé Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux
+de vous montrer un peu notre ville.
+
+Sans doute il désirait faire plaisir à Benedetta, en étant aimable pour
+son protégé. Puis, dans son oisiveté, il lui plaisait d'initier ce jeune
+prêtre, qu'on disait si intelligent, à ce qu'il croyait être la fleur de
+Rome, la vie inimitable.
+
+Pierre dut accepter, bien qu'il eût préféré sa promenade solitaire. Le
+jeune homme pourtant l'intéressait, ce dernier né d'une race épuisée,
+qu'il sentait incapable de pensée et d'action, fort séduisant
+d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que
+patriote, il n'avait jamais eu la moindre velléité de se rallier,
+satisfait de vivre à l'écart, à ne rien faire; et, si passionné qu'il
+fût, il ne commettait point de folies, très pratique au fond, très
+raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue.
+Dès que la voiture, après avoir traversé la place de Venise, s'engagea
+dans le Corso, il laissa éclater sa vanité enfantine, son amour de la
+vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut
+très clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant:
+
+--Le Corso!
+
+De même que la veille, Pierre fut saisi d'étonnement. La longue et
+étroite rue s'étendait de nouveau, jusqu'à la place du Peuple blanche de
+lumière, avec la seule différence que c'étaient les maisons de droite
+qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche étaient
+noires d'ombre. Comment! c'était ça, le Corso! cette tranchée à demi
+obscure, étranglée entre les hautes et lourdes façades! cette chaussée
+mesquine, où trois voitures au plus passaient de front, que des
+boutiques serrées bordaient de leurs étalages de clinquant! Ni espace
+libre, ni horizons vastes, ni verdure rafraîchissante! Rien que la
+bousculade, l'entassement, l'étouffement, le long des petits trottoirs,
+sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais
+historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais
+Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer
+la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurèle, la place la plus
+vivante de la ville, où piétine un continuel peuple debout, causant et
+regardant; il eut beau, jusqu'à la place du Peuple, lui faire admirer
+les églises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti,
+au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
+l'apparition de la Trinité des Monts, toute en or, en haut du triomphal
+escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression désillusionnée de voie
+sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hôpitaux ou des
+casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule
+la Trinité des Monts l'avait séduit, par son resplendissement lointain
+d'apothéose.
+
+Mais il fallut revenir de la place du Peuple à la place de Venise, et
+retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans
+lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, était salué, saluait.
+Sur les deux trottoirs, une foule compacte défilait, dont les yeux
+plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
+mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu à peu, le nombre des
+voitures devenait tel, que la double file était ininterrompue, serrée,
+obligée de marcher au pas. On se touchait, on se dévisageait, dans ce
+perpétuel frôlement de celles qui montaient et de celles qui
+descendaient. C'était la promiscuité du plein air, toute Rome entassée
+dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se
+retrouvaient comme en l'intimité d'un salon, les gens qui ne se
+parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient,
+qui se fouillaient du regard, jusqu'à l'âme. Et Pierre, alors, eut la
+révélation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la
+gloire de la ville. Justement, le plaisir était là, dans l'étroitesse de
+la voie, dans ce coudoiement forcé, qui permettait les rencontres
+attendues, les curiosités satisfaites, l'étalage des vanités heureuses,
+les provisions des commérages sans fin. La ville entière s'y revoyait
+chaque jour, s'étalait, s'épiait, se donnait son spectacle à elle-même,
+brûlée d'un tel besoin, indispensable à la longue, de se voir ainsi,
+qu'un homme bien né qui manquait le Corso, était comme un homme dépaysé,
+sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air était d'une douceur
+délicieuse, l'étroite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
+avait une infinie pureté bleue.
+
+Dario ne cessait de sourire, d'incliner légèrement la tête; et il
+nommait à Pierre des princes et des princesses, des ducs et des
+duchesses, des noms retentissants dont l'éclat emplit l'Histoire, dont
+les syllabes sonores évoquent des chocs d'armures dans les batailles,
+des défilés de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux
+vêtements sacrés étincelants de pierreries; et Pierre était désespéré
+d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des êtres bouffis ou
+chétifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques
+jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands
+yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni,
+une immense façade du dix-septième siècle, aux fenêtres encadrées de
+rinceaux, d'une pesanteur de goût fâcheuse, il ajouta, d'un air égayé:
+
+--Ah! tenez, voici Attilio, là, sur le trottoir... Le jeune lieutenant
+Sacco, vous savez, n'est-ce pas?
+
+D'un signe, Pierre répondit qu'il était au courant. Attilio, en tenue,
+le séduisit tout de suite, très jeune, l'air vif et brave, avec son
+visage de franchise où luisaient tendrement les yeux bleus de sa mère.
+Il était vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
+désintéressé de toute basse préoccupation d'avenir.
+
+--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit
+Dario. Il sera encore là, et je vous montrerai quelque chose.
+
+Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces
+petites duchesses, élevées si discrètement au Sacré-Cœur, d'ailleurs si
+ignorantes pour la plupart, achevant leur éducation ensuite dans les
+jupons de leurs mères, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
+Corso, vivant les interminables jours cloîtrées, emprisonnées au fond
+des palais sombres. Mais quelles tempêtes dans ces âmes muettes, où
+personne n'était descendu! quelle lente poussée de volonté parfois, sous
+cette obéissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui
+les entourait! Combien entendaient obstinément faire leur vie
+elles-mêmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgré le monde
+entier! Et c'était l'amant cherché et élu, parmi le flot des jeunes
+hommes, au Corso; c'était l'amant pêché des yeux pendant la promenade,
+les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient à l'aveu, au don total,
+sans même un souffle des lèvres, chastement closes; et c'étaient enfin
+les billets doux remis furtivement à l'église, la femme de chambre
+gagnée, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y
+avait souvent un mariage.
+
+Celia, elle, avait voulu Attilio, dès que leurs regards s'étaient
+rencontrés, le jour de mortel ennui, où, pour la première fois, elle
+l'avait aperçu, d'une fenêtre du palais Buongiovanni. Il venait de lever
+la tête, elle l'avait pris à jamais, en se donnant elle-même, de ses
+grands yeux purs, posés sur les siens. Elle n'était qu'une amoureuse,
+rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre.
+Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conquérir
+tout de suite par la tranquille obstination de sa volonté. On racontait
+les terribles fureurs du prince son père, qui se brisaient contre son
+silence respectueux et têtu. Le prince, de sang mêlé, fils d'une
+Américaine, ayant épousé une Anglaise, ne luttait que pour garder
+intacts son nom et sa fortune, au milieu des écroulements voisins; et le
+bruit courait qu'à la suite d'une querelle, où il avait voulu s'en
+prendre à sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veillé suffisamment sur
+leur fille, la princesse s'était révoltée, d'un orgueil et d'un égoïsme
+d'étrangère qui avait apporté cinq millions. N'était-ce point assez de
+lui avoir donné cinq enfants? Elle vivait les jours à s'adorer,
+abandonnant Celia, se désintéressant de la maison, où soufflait la
+tempête.
+
+Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario
+prévint Pierre.
+
+--Vous voyez, voilà Attilio revenu... Et, maintenant, regardez là-haut,
+à la troisième fenêtre du premier étage.
+
+Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'écartait
+un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et fermé.
+Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette
+bouche de pureté, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle
+prenait Attilio, elle se donnait à lui, sans réserve. Le rideau retomba.
+
+--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a
+derrière tant d'innocence?
+
+Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tête levée encore, la
+face immobile et pâle lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux
+largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa
+brusque toute-puissance, l'amour vrai, éternel et jeune, en dehors des
+ambitions et des calculs de l'entourage.
+
+Puis, Dario donna à son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour
+obligatoire du Pincio, par les belles après-midi claires. Et ce fut
+d'abord la place du Peuple, la plus aérée et la plus régulière de Rome,
+avec ses amorces de rues et ses églises symétriques, son obélisque
+central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux côtés
+du petit pavé blanchi, entre les architectures graves, dorées de soleil.
+A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un
+chemin en lacet, magnifique, orné de bas-reliefs, de statues, de
+fontaines, toute une sorte d'apothéose de marbre, un ressouvenir de la
+Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre
+trouva le jardin petit, à peine un grand square, un carré aux quatre
+allées nécessaires pour que les équipages pussent tourner indéfiniment.
+Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle
+bordent ces allées d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout
+les arbres, les essences les plus variées et les plus rares, choisis et
+entretenus avec un grand soin, presque tous à feuillage persistant, ce
+qui perpétuait là, l'hiver comme l'été, d'admirables ombrages, nuancés
+de tous les verts imaginables. Et la voiture s'était mise à tourner, par
+les belles allées fraîches, à la suite des autres voitures, un flot
+continu, jamais lassé.
+
+Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre,
+très correctement menée. Elle était fort jolie, petite, châtaine, avec
+un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicité
+séduisante. Sévèrement habillée de soie feuille morte, elle avait un
+grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dévisageait, le
+prêtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh!
+personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome
+s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les
+choses de l'amour, il continua, donna des détails: une fille dont
+l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de très bas, d'un
+cabaretier de Tivoli, les autres la disant née à Naples, d'un banquier;
+mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'était fait une
+éducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue
+des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort à présent. Elle ne
+s'affichait pas, n'avait guère qu'un amant à la fois, et les princesses,
+les duchesses qui s'inquiétaient d'elle, chaque jour, au Corso, la
+trouvaient bien. Une particularité surtout l'avait rendue célèbre, des
+coups de cœur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour
+rien à l'aimé, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet
+de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant
+des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de mariée,
+on souriait d'un air de tendre complaisance.
+
+Mais Dario s'interrompit pour saluer cérémonieusement une dame qui
+passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il
+dit simplement au prêtre:
+
+--Ma mère.
+
+Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du
+vicomte de la Choue: son second mariage, à cinquante ans, après la mort
+du prince Onofrio Boccanera; la façon dont, superbe encore, elle avait
+pêché des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme à son
+goût, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel était cet homme, ce
+Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien
+commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire
+de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis
+Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux,
+triomphant au pays légendaire où les bergers épousent des reines.
+
+A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous
+les deux. La marquise était vraiment surprenante, toute la classique
+beauté romaine épanouie, grande, forte, très brune, avec une tête de
+déesse, aux traits réguliers, un peu massifs, n'accusant son âge que par
+le duvet dont sa lèvre supérieure était recouverte. Et le marquis, ce
+Suisse de Genève romanisé, avait vraiment fière tournure, avec sa
+carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bête,
+disait-on, très gai et très souple, amusant pour les dames. Elle en
+était si glorieuse, qu'elle le traînait et l'étalait, ayant recommencé
+l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant à son
+cou la petite fortune sauvée du désastre de la villa Montefiori, si
+oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois à la
+promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard.
+
+--Allons voir le soleil se coucher derrière Saint-Pierre, dit Dario,
+dans son rôle d'homme consciencieux qui montre les curiosités.
+
+La voiture revint sur la terrasse, où une musique militaire jouait avec
+des éclats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'équipages déjà
+stationnaient, tandis qu'une foule de piétons, de simples promeneurs,
+sans cesse accrue, s'était amassée. Et, de cette terrasse admirable,
+très haute, très large, se déroulait une des vues les plus merveilleuses
+de Rome. Au delà du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau
+quartier des Prés du Château, se dressait Saint-Pierre, entre les
+verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'était à gauche toute la
+vieille ville, une étendue de toits sans bornes, une mer roulante
+d'édifices, à perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient à
+Saint-Pierre, trônant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine.
+Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de
+soleil, derrière le colosse, étaient sublimes.
+
+Parfois, ce sont des écroulements de nuées sanglantes, des batailles de
+géants, luttant à coups de montagnes, succombant sous les ruines
+monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se
+détachent que des gerçures rouges, comme si un filet de lumière était
+jeté, pour repêcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est
+une brume rose, toute une poussière délicate qui tombe, rayée de perles
+par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tiré sur le mystère de
+l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortège de pourpre et d'or,
+des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galères qui
+flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes,
+s'abîmant au gouffre peu à peu insondable du crépuscule.
+
+Mais, ce soir-là, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur
+calme, aveuglante et désespérée. D'abord, juste au-dessus du dôme de
+Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidité profonde,
+le soleil était si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
+soutenir l'éclat. Dans cette splendeur, le dôme semblait incandescent,
+un dôme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du
+Borgo étaient comme changées en un lac de braise. Puis, à mesure que le
+soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
+bientôt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrière le dôme, qui
+se détacha en bleu sombre, lorsque, entièrement caché, l'astre ne fut
+plus, autour, qu'une auréole, une gloire d'où jaillissait une couronne
+de flamboyants rayons. Et, alors, commença le rêve, le singulier
+éclairage du rang des fenêtres qui règnent sous la coupole, traversées
+de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de
+sorte qu'on aurait pu croire que le dôme était posé sur un brasier,
+isolé en l'air, soulevé et porté par la violence du feu. Cela dura trois
+minutes à peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de
+vapeurs violâtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario,
+découpait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint à son
+tour de pourpre et d'or, un calme infini de clarté surhumaine, au-dessus
+de la terre qui s'anéantissait. Enfin, les fenêtres s'éteignirent, le
+ciel s'éteignit, il ne resta que la rondeur du dôme de Saint-Pierre,
+vague, de plus en plus effacée, dans la nuit envahissante.
+
+Et, par une sourde liaison d'idées, Pierre vit à ce moment s'évoquer
+devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et déclinantes
+figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour,
+où il les avait connus l'un après l'autre, si grands dans l'obstination
+de leur espoir, ils étaient là tous les deux, debout à l'horizon, sur
+leur ville anéantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre.
+Était-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait
+s'éteindre et disparaître, dans la nuit des temps révolus?
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, Narcisse Habert, désolé, vint dire à Pierre que son
+cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camérier secret, qui se prétendait
+souffrant, avait demandé deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
+prêtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc
+immobilisé, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on
+l'avait effrayé à un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par
+une démarche maladroite. Et, désœuvré, il se mit à visiter Rome,
+voulant occuper son temps.
+
+Sa première visite fut pour les ruines du Palatin. Dès huit heures, un
+matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se présenta à l'entrée, qui se
+trouve rue Saint-Théodore, une grille que flanquent les pavillons des
+gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se détacha, s'offrit pour
+servir de guide. Lui, aurait préféré voyager à sa fantaisie, errer au
+hasard de ses découvertes et de son rêve. Mais il lui fut pénible de
+refuser l'offre de cet homme qui parlait le français très nettement,
+avec un bon sourire de complaisance. C'était un petit homme trapu, un
+ancien soldat, d'une soixantaine d'années, à la figure carrée et
+rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches.
+
+--Alors, si monsieur l'abbé veut me suivre... Je vois que monsieur
+l'abbé est Français. Moi, je suis Piémontais, et je les connais bien,
+les Français: j'étais avec eux à Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise,
+ça ne s'oublie pas, quand on a été frères... Tenez! montez par ici, à
+droite.
+
+Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprès qui borde
+le plateau du Palatin, du côté du Tibre, et qu'il avait aperçue du
+Janicule, le jour de son arrivée. Dans l'air si délicatement bleu, le
+vert intense de ces arbres mettait là comme une frange noire. On ne
+voyait qu'eux, la pente s'étendait nue et dévastée, d'un gris sale de
+poussière, parsemée de quelques buissons, au milieu desquels
+affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'était le ravage, la
+tristesse lépreuse des terrains de fouille, où seuls les savants
+s'enthousiasment.
+
+--Les maisons de Tibère, de Caligula et des Flaviens sont là-haut,
+reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous
+fassions le tour.
+
+Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrêta devant une
+excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont.
+
+--Ceci est l'antre lupercal, où la louve allaita Romulus et Remus.
+Autrefois, on voyait encore, à l'entrée, le figuier Ruminal, qui avait
+abrité les deux jumeaux.
+
+Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait
+simple et convaincu dans ses explications, très fier d'ailleurs de toute
+cette gloire antique qui était sienne. Mais, lorsque, près de la grotte,
+le digne homme lui eut montré les vestiges de la Roma quadrata, des
+restes de murailles qui paraissent réellement remonter à la fondation de
+Rome, il s'intéressa, une première émotion lui fit battre le cœur. Et,
+certes, ce n'était pas que le spectacle fût admirable, car il s'agissait
+de quelques blocs de pierre taillés, posés l'un sur l'autre, sans ciment
+ni chaux. Seulement, un passé de vingt-sept siècles s'évoquait, et ces
+pierres effritées et noircies, qui avaient supporté un si retentissant
+édifice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire
+majesté.
+
+La visite continua, ils revinrent à droite, longeant toujours le flanc
+du mont. Les annexes des palais avaient dû descendre jusque-là: des
+restes de portiques, des salles effondrées, des colonnes et des frises
+remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
+herbes folles de cimetière; et le guide, récitant ce qu'il savait si
+bien pour l'avoir répété quotidiennement depuis dix années, continuait à
+affirmer les hypothèses les moins sûres, en donnant à chaque débris un
+nom, un emploi, une histoire.
+
+--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui
+indiquait des éboulis de terre.
+
+Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda à demander:
+
+--Où donc?
+
+--Ah! monsieur l'abbé, il paraît qu'on en voyait encore la façade à la
+fin du siècle dernier. On y entrait de l'autre côté, par la voie Sacrée.
+De ce côté-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque
+Maxime, et d'où l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez
+le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous
+ce grand jardin, là-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura
+l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que
+le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.
+
+Il tourna à gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les
+courses à pied, qui s'allongeait au flanc même de la maison d'Auguste;
+et, cette fois, le prêtre, saisi, commença à se passionner. Ce n'était
+point qu'il y eût là une ruine suffisamment conservée et d'aspect
+monumental; aucune colonne n'était restée en place, seules les murailles
+de droite se dressaient encore; mais on avait retrouvé tout le plan, les
+bornes à chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de
+l'empereur, colossale, qui, après avoir été à gauche, dans la maison
+d'Auguste, s'était ouverte ensuite à droite, encastrée dans le palais de
+Septime Sévère. Et le guide allait toujours, au milieu de ces débris
+épars, donnait des explications abondantes et précises, assurait que ces
+messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux
+plus petits détails, à ce point qu'ils étaient en train d'en établir un
+plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches,
+la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts.
+
+--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par déclarer, d'un
+air béat lui-même. Les Allemands n'auront pas à mordre, et ils ne
+viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, où
+l'on ne se reconnaît plus, depuis qu'ils y ont passé avec leur science.
+
+Pierre sourit, et l'intérêt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par
+des escaliers rompus et des ponts de bois jetés sur des trous, dans les
+ruines géantes du palais de Septime Sévère. Le palais s'élevait à la
+pointe méridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
+Campagne, au loin, à perte de vue. Il n'en reste que les substructions,
+les salles souterraines, ménagées sous les arches des terrasses, dont on
+avait élargi le plateau du mont, devenu trop étroit; et ces
+substructions, découronnées, suffisent à donner l'idée du triomphal
+palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restées énormes et
+puissantes, dans leur masse indestructible. Là s'élevait le fameux
+Septizonium, la tour aux sept étages, qui n'a disparu qu'au quatorzième
+siècle. Une terrasse s'avance encore, portée par des arcades
+cyclopéennes, et d'où la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un
+entassement d'épaisses murailles à demi écroulées, des gouffres béants à
+travers des plafonds effondrés, des enfilades de couloirs sans fin et de
+salles immenses, dont l'usage échappe. Toutes ces ruines, bien
+entretenues par la nouvelle administration, balayées, débarrassées des
+végétations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre
+une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les
+antiques murailles, pénétraient par des brèches au fond des salles
+noires, animaient de leur poussière éclatante la muette mélancolie de
+cette souveraineté morte, exhumée de la terre où elle avait dormi
+pendant des siècles. Sur les vieilles maçonneries rousses, faites de
+briques noyées de ciment, dépouillées de leur revêtement fastueux de
+marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une
+impériale gloire.
+
+Depuis près d'une heure et demie déjà, Pierre marchait, et il lui
+restait à visiter l'amas des palais antérieurs, sur le plateau même, au
+nord et à l'est.
+
+--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les
+jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous
+bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront
+déblayé tout ce côté-ci... Ah! monsieur l'abbé, si vous vous étiez
+promené sur le Palatin, il y a cinquante ans à peine! Moi, j'ai vu des
+plans de ce temps-là. Ce n'étaient que des vignes, que des petits
+jardins, coupés de haies, une vraie campagne, un vrai désert, où l'on ne
+rencontrait pas une âme... Et dire que tous ces palais dormaient
+là-dessous!
+
+Pierre le suivait, et ils repassèrent devant la maison d'Auguste, ils
+remontèrent et débouchèrent dans la maison des Flaviens, immense, à demi
+engagée encore sous la villa voisine, composée d'un grand nombre de
+salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue à
+discuter. La salle du trône, la salle de justice, la salle à manger, le
+péristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie,
+surtout pour les pièces étroites des appartements privés. Et,
+d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a là que des fondations qui
+affleurent, que des soubassements tronqués qui dessinent à terre le plan
+de l'édifice. La seule ruine conservée comme par miracle, en contre-bas,
+est la maison qu'on prétend être celle de Livie, toute petite à côté des
+vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs
+peintures murales, des scènes mythologiques, des fleurs et des fruits,
+d'une singulière fraîcheur. Quant à la maison de Tibère, il n'en paraît
+absolument rien, les restes en sont cachés sous l'adorable jardin
+public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnèse; et,
+de la maison de Caligula, à côté, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
+pour la maison de Septime Sévère, que des substructions énormes, des
+contreforts, des étages entassés, des arcades hautes qui portaient le
+palais, sortes d'immenses sous-sols, où la domesticité et les postes de
+gardes vivaient, gorgés, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
+sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges à peine
+reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creusés par la pioche,
+hérissés de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort
+d'imagination érudite pour reconstituer l'antique splendeur impériale
+qui avait triomphé là.
+
+Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une
+conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se
+fussent encore dressés devant lui.
+
+--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la façade du
+palais de Domitien est à gauche, la façade du palais de Caligula est à
+droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de
+Jupiter Stator... La voie Sacrée montait jusqu'à cette place et passait
+sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
+primitive.
+
+Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont.
+
+--Vous avez remarqué que, de ce côté, les Césars n'ont point bâti. C'est
+évidemment qu'ils ont dû respecter de très anciens monuments, antérieurs
+à la fondation de la ville et vénérés du peuple. Là étaient le temple de
+la Victoire bâti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je
+vous ai montré, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de
+terre... Tout cela a été retrouvé, monsieur l'abbé; et, malgré ce que
+disent les Allemands, il n'y a aucun doute.
+
+Mais, tout d'un coup, il se récria, de l'air d'un homme qui oublie le
+plus intéressant.
+
+--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain où Caligula a
+été assassiné.
+
+Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, où le soleil,
+aujourd'hui, par des brèches, jette de gais rayons. Certaines
+décorations en stuc et des parties de mosaïque se voient encore. Le lieu
+n'en est pas moins morne et désert, fait pour l'horreur tragique. La
+voix de l'ancien soldat s'était assombrie, il raconta comment Caligula,
+qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce
+couloir, pour assister à des danses sacrées, que, ce jour-là, y
+répétaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le
+chef des conjurés, Chéréas, put le frapper le premier au ventre.
+L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
+créatures, ses amis les plus aimés, se ruèrent tous, le renversèrent, le
+hachèrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait
+le couloir obscur et sourd de son hurlement de bête qu'on égorge. Quand
+il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, épouvantés,
+s'enfuirent.
+
+La visite classique des ruines du Palatin était finie. Lorsque Pierre
+fut remonté, il n'eut plus qu'un désir, se débarrasser du guide, rester
+seul dans ce jardin si discret, si rêveur, qui occupait le sommet du
+mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientôt, il piétinait, il
+entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant à ses oreilles,
+sans lui faire grâce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait
+sur son amitié pour la France, racontait longuement la bataille de
+Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pièce blanche que le prêtre
+lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaçait de
+ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en quête
+d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna.
+
+--Bonsoir, monsieur l'abbé. Vous pouvez descendre par le palais de
+Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creusé dans le sol,
+conduisait de ce palais à la maison des Vestales, en bas, sur le Forum.
+On ne l'a pas retrouvé, mais il doit y être.
+
+Ah! quel soulagement délicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir
+un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait là que
+quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprès, des palmiers; mais les
+beaux chênes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre
+noire d'une fraîcheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude
+songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol
+saturé d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'éclat
+d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnèse avaient changé
+cette partie du mont en un séjour aimable, orné de bocages; les
+bâtiments de la villa, fort endommagés, existent encore; et toute une
+grâce a persisté sans doute, le souffle de la Renaissance passe
+toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux
+chênes verts. On est là en pleine âme du passé, au milieu du peuple
+léger des visions, sous les haleines errantes des générations sans
+nombre, endormies dans les herbes.
+
+Mais Rome éparse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita
+Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de
+la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se déroula; et, au
+bout, le mont du Capitule apparut.
+
+Ce n'était plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur
+ni beauté. Dominant le mont, on ne voyait que la façade postérieure du
+palais des Sénateurs, une façade plate, aux fenêtres étroites, que
+surmontait le haut campanile carré. Ce grand mur nu, d'un ton de
+rouille, cachait l'église d'Aracoeli, le faîte où le temple de Jupiter
+capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royauté de protection
+divine. Puis, à gauche, sur la pente du Caprinus, où les chèvres
+paissaient au moyen âge, s'étageaient de laides maisons; tandis que les
+quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occupé par l'ambassade
+d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpéienne,
+presque introuvable aujourd'hui, perdue, noyée dans les murs de
+soutènement. Et c'était là ce mont du Capitole, la plus glorieuse des
+sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel était promis
+l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarpé
+du côté du Forum, à pic du côté du Champ de Mars, d'aspect formidable!
+ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chênes
+sacrés, au plus lointain des âges, rendait mystérieux, frissonnant d'un
+inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son
+état civil. Les triomphateurs y montèrent, les empereurs y devinrent
+dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, à cette heure,
+cherchent avec étonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont
+pu tenir dans si peu d'espace, cet îlot montueux et confus de mesquines
+toitures, une taupinière pas plus grande, pas plus haute qu'un petit
+bourg perché entre deux vallons.
+
+Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole,
+s'allongeant au bas du Palatin: une étroite place resserrée entre les
+collines voisines, un bas-fond où Rome grandissante avait dû entasser
+les édifices, étouffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser
+profondément, pour retrouver le sol vénérable de la République, sous les
+quinze mètres d'alluvion amenés par les siècles; et le spectacle n'est
+maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propreté, sans
+ronces ni lierres, où apparaissent, tels que des débris d'os, les
+fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
+fondations. A terre, la basilique Julia, reconstituée en entier, est
+simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce côté,
+l'arc de Septime Sévère a gardé sa carrure intacte; tandis que les
+quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isolées, debout
+par miracle au milieu des effondrements, ont pris une élégance fière,
+une souveraine audace d'équilibre, fines et dorées dans le ciel bleu. La
+colonne de Phocas est aussi là, debout; et, des rostres, à côté, on voit
+ce qu'on en a rétabli, avec des morceaux découverts aux alentours. Mais
+il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et
+Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin
+que le temple de Faustine, où l'église chrétienne San Lorenzo s'est
+installée si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de
+Romulus, pour éprouver l'extraordinaire sensation d'énormité que cause
+la basilique de Constantin, avec ses trois colossales voûtes béantes.
+Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de géants,
+d'une telle épaisseur de maçonnerie, qu'un fragment, tombé d'une des
+arcades, gît par terre, tel qu'un bloc détaché d'une montagne. Et là,
+dans ce Forum illustre, si étroit et si débordant, l'histoire du plus
+grand des peuples avait tenu pendant des siècles, depuis la légende des
+Sabines réconciliant les Romains et les Sabins, jusqu'à la proclamation
+des libertés publiques, lentement conquises par les plébéiens sur les
+patriciens. N'était-ce pas à la fois le Marché, la Bourse, le Tribunal,
+la Salle des assemblées politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y
+avaient défendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de
+proscription, Cicéron y parla, et sa tête sanglante y fut accrochée.
+Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil éclat, les siècles
+enfouirent sous leur poussière les monuments et les temples, à ce point
+que le moyen âge n'y trouva de place que pour y installer un marché aux
+bœufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une
+fièvre de curiosité et de science, qui s'irrite aux hypothèses, égarée
+dans ce sol historique où les générations se superposent, partagée entre
+les quinze à vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi
+plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni
+un érudit, ni un lettré de profession, qui n'a point relu de la veille
+l'Histoire romaine, les détails disparaissent, il ne reste, dans ce
+terrain fouillé de partout, qu'un cimetière de ville où blanchissent les
+vieilles pierres exhumées, et d'où s'élève la grande mélancolie des
+peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacrée qui
+reparaît, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creusé par la
+roue des chars; et il songeait au triomphe, à l'ascension du
+triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pavé
+de gloire.
+
+Mais, vers le sud-est, l'horizon s'élargissait encore, et il apercevait
+la grande masse du Colisée, au delà de l'arc de Titus et de l'arc de
+Constantin. Ah! ce colosse dont les siècles n'ont entamé qu'une moitié,
+comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son énormité, dans sa
+majesté, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies
+vides, béantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules,
+d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde où l'on se perd, au
+milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, à l'intérieur, les
+gradins ravinés, mangés par l'air, semblent les degrés informes de
+quelque ancien cratère éteint, une sorte de cirque naturel, taillé par
+la force des éléments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands
+soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est
+retournée à l'état de nature, nue et dorée ainsi qu'un flanc de
+montagne, depuis qu'on l'a dépouillée de la végétation, de toute la
+flore qui en faisait un coin de forêt vierge. Et, maintenant, quelle
+évocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la
+chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille
+spectateurs qu'il pouvait contenir, déroule les jeux et les combats de
+l'arène, entasse là une civilisation, depuis l'empereur et sa cour
+jusqu'à la houle de la plèbe, dans l'agitation et l'éclat de tout un
+peuple enflammé de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vélum de
+pourpre. Puis, c'était aussi, plus loin, à l'horizon, une autre ruine
+cyclopéenne, les thermes de Caracalla, laissée là de même comme le
+vestige d'une race de géants, disparue de la terre: des salles d'une
+ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules à
+recevoir la population d'une ville; un frigidarium où la piscine pouvait
+contenir à la fois cinq cents baigneurs; un tépidarium, un caldarium
+d'égale taille, nés de la folie de l'énorme; et la masse effroyable du
+monument, l'épaisseur des massifs, telle qu'aucun château fort n'en a
+connu de pareille; et toute cette immensité où les visiteurs qui passent
+ont l'air de fourmis égarées, une si extraordinaire débauche de ciment
+et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules
+ce monstrueux édifice a pu être bâti. On dirait aujourd'hui des rochers
+frustes, des matériaux abattus de quelque sommet, entassés là, pour la
+construction d'une demeure de Titans.
+
+Et Pierre était envahi par ce passé démesuré où il baignait. De toutes
+parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait,
+montait vers lui, en un flot débordant. Au nord et à l'ouest, ces
+plaines bleuâtres, à l'infini, c'était l'Étrurie antique; les montagnes
+de la Sabine découpaient à l'est leurs crêtes dentelées; tandis que,
+vers le sud, les monts Albains et le Latium s'élargissaient dans la
+pluie d'or du soleil; et Albe la Longue était là, ainsi que le mont
+Cave, couronné de chênes, avec son couvent qui a remplacé le vieux
+temple de Jupiter. Puis, à ses pieds, au delà du Forum, au delà du
+Capitole, Rome elle-même s'étendait, l'Esquilin en face, le Coelius et
+l'Aventin à sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le
+Viminal, à sa gauche. Derrière, au bord du Tibre, était le Janicule. Et
+la ville entière prenait une voix, lui contait sa grandeur morte.
+
+Alors, ce fut en lui une involontaire évocation, une résurrection
+vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne,
+rasé comme une cité maudite, semé de quelques murs croulants, tout d'un
+coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples.
+C'était le berceau même de Rome, Romulus avait fondé là sa ville, sur ce
+sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le
+Capitole. Les sept rois de ses deux siècles et demi de monarchie
+l'avaient sûrement habité, enfermés dans les hautes et fortes murailles,
+que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se déroulaient les cinq
+siècles de république, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui
+avaient soumis la péninsule italique, puis le monde, à la domination
+romaine. Pendant ces victorieuses années de luttes sociales et
+guerrières, Rome agrandie avait peuplé les sept collines, le Palatin
+n'était demeuré que le berceau vénérable, avec ses temples légendaires,
+peu à peu envahi lui-même par des maisons privées. Mais César, incarnant
+la toute-puissance de la race, venait, après les Gaules et après
+Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
+empereur, ayant achevé la colossale besogne, dont les cinq nouveaux
+siècles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lâché de tous
+les appétits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire était à
+son comble, les milliards attendaient d'être volés au fond des
+provinces, le gala impérial commençait, dans la capitale du monde, aux
+yeux des nations lointaines, éblouies et vaincues. Lui était né au
+Palatin, et son orgueil, après que la victoire d'Actium lui eut donné
+l'empire, fut de revenir régner du haut de ce mont sacré, vénéré du
+peuple. Il y acheta des maisons particulières, il y bâtit son palais,
+dans un éclat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre
+pilastres et huit colonnes; un péristyle qu'entouraient cinquante-six
+colonnes d'ordre ionique; des appartements privés à l'entour, tout en
+marbre; une profusion de marbres, venus à grands frais de l'étranger,
+des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres
+précieuses. Et il s'était logé avec les dieux, il avait bâti près de sa
+demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer
+la royauté divine, éternelle. Dès lors, la semence des palais impériaux
+se trouvait jetée, ils allaient croître, et pulluler, et couvrir le
+Palatin entier.
+
+Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre années d'un
+pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, même dans la
+folie de ses rêves, n'en a connu le pareil! Il s'était fait donner tous
+les titres, il avait réuni en sa personne toutes les magistratures.
+Imperator et consul, il commandait les armées, il exerçait le pouvoir
+exécutif; proconsul, il avait la suprématie dans les provinces; censeur
+perpétuel et princeps, il régnait sur le sénat; tribun, il était le
+maître du peuple. Et il s'était fait proclamer Auguste, sacré, dieu
+parmi les hommes, ayant ses temples, ses prêtres, adoré de son vivant
+comme une divinité de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
+être grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil,
+réalisant là, par un coup de génie, la totalité de la domination suprême
+à laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas
+habiter une maison privée, il avait déclaré sa maison propriété de
+l'État. Le grand pontife ne pouvant s'éloigner du temple de Vesta, il
+avait eu chez lui un temple de cette déesse, laissant aux Vestales, en
+bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui coûtait, car il
+sentait bien que la souveraineté humaine, la main mise sur les hommes et
+le monde, était là, dans cette double puissance en une personne, être à
+la fois le roi et le prêtre, l'empereur et le pape. Toute la sève d'une
+forte race, toutes les victoires amassées et toutes les fortunes éparses
+encore, s'épanouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
+plus ne devait rayonner avec cet éclat. Il fut vraiment le maître de la
+terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifiés, dans une
+immortelle gloire de littérature et d'art. Il semble qu'en lui se soit
+satisfaite, à ce moment, la vieille et âpre ambition de son peuple, les
+siècles de conquête patiente qu'il avait mis à être le peuple roi. C'est
+le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en
+pourpre impériale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu
+souverain des corps et des âmes, ce sang d'un homme auquel aboutit la
+longue hérédité de sept siècles d'orgueil national, et d'où une
+postérité d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre à
+travers les âges. Car, dès lors, c'en était fait, le sang d'Auguste
+devait renaître et battre dans les veines de tous les maîtres de Rome,
+en les hantant du rêve, éternellement recommencé, de la possession du
+monde. Un instant, le rêve a été réalisé, Auguste, empereur et pontife,
+a possédé l'humanité, l'a tenue dans sa main, tout entière, sans
+réserve, ainsi qu'une chose à lui. Et, plus tard, après la déchéance,
+lorsque le pouvoir s'est scindé, a été de nouveau partagé entre le roi
+et le prêtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionné désir, d'autre
+politique séculaire, que de vouloir reconquérir l'autorité civile, la
+totalité de la domination, le cœur brûlé par le sang atavique, le flot
+rouge et dévorateur du sang de l'ancêtre.
+
+Puis, Auguste mort et son palais fermé, consacré, devenu un temple,
+Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibère. C'était à cette place
+même, sous ses pieds, sous ces beaux chênes verts qui l'abritaient. On
+le rêvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles,
+malgré l'humeur assombrie de l'empereur, qui vécut loin de Rome, au
+milieu d'un peuple de délateurs et de débauchés, le cœur et le cerveau
+empoisonnés par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accès des plus
+extraordinaires démences. Puis, c'était le palais de Caligula qui
+surgissait, un agrandissement de la maison de Tibère, des arcades
+établies pour en élargir les constructions, un pont jeté par-dessus le
+Forum, aboutissant au Capitole, où le prince voulait pouvoir aller
+causer à l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trône
+avait aussi rendu celui-ci féroce, un fou furieux lâché dans la
+toute-puissance. Puis, après Claude, Néron, renchérissant, n'avait pas
+trouvé le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense,
+s'emparant des jardins délicieux qui montaient jusqu'au sommet de
+l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rêve de l'énormité dans
+la somptuosité, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines
+disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort
+de monstre affolé d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon,
+Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus
+à leur tour monstrueux et imbéciles par la pourpre, gorgés de
+jouissances à l'auge impériale, ainsi que des bêtes immondes; et ce sont
+alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bonté
+humaines, Vespasien, Titus qui bâtirent peu sur le Palatin, Domitien
+ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le
+régime de la peur et de la délation, des atrocités absurdes, des crimes,
+des débauches hors nature, des constructions d'une vanité démente dont
+le faste luttait avec celui des temples élevés aux dieux: telle cette
+maison de Domitien, qu'une ruelle séparait de celle de Tibère, et qui
+s'élevait colossale, un palais d'apothéose, avec sa salle d'audience au
+trône d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux
+huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa
+grande salle à manger, son péristyle, ses appartements, où les granits,
+les porphyres, les albâtres débordaient, travaillés par les artistes
+fameux, prodigués pour l'éblouissement du monde. Puis, enfin, des années
+plus tard, un dernier palais s'ajoutait à l'énorme masse des autres, le
+palais de Septime Sévère, une bâtisse d'orgueil encore, des arches qui
+supportaient des salles hautes, des étages qui s'élevaient sur des
+terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
+babylonien, dressé là, à la pointe extrême du mont, en face de la voie
+Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les
+provinciaux venus d'Afrique où il était né, pussent, dès l'horizon,
+s'émerveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.
+
+Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les
+avait devant lui, autour de lui, tous ces palais évoqués, ressuscités au
+grand soleil. Ils étaient comme soudés les uns aux autres, quelques-uns
+à peine séparés par des passages étroits. Dans le désir de ne pas perdre
+un pouce du terrain, sur ce sommet sacré, ils avaient poussé en une
+masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la
+puissance et de l'orgueil déréglés, se satisfaisant à coups de millions,
+saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, à la vérité, il n'y
+avait là qu'un palais unique, sans cesse agrandi, à mesure que
+l'empereur défunt passait dieu et que le nouvel empereur, désertant la
+demeure consacrée, devenue temple, où l'ombre du mort l'épouvantait
+peut-être, éprouvait l'impérieux besoin de se bâtir sa maison à lui, de
+tailler dans l'éternité de la pierre l'indestructible souvenir de son
+règne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait
+tenir au sol, au trône qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun
+d'eux, avec une intensité grandissante, les dévorant du besoin de
+lutter, de se surpasser par des murs plus épais et plus hauts, par des
+amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la
+pensée de survie glorieuse était la même chez tous, laisser aux
+générations stupéfaites le témoignage de leur grandeur, se perpétuer
+dans des merveilles qui ne devaient pas périr, peser à jamais sur la
+terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emporté
+leur légère cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus été ainsi que
+la base vénérable d'un prodigieux monument, une végétation drue
+d'édifices juxtaposés, empilés, où chaque nouveau corps de logis était
+comme un accès éruptif de la fièvre d'orgueil, et dont la masse, avec
+l'éclat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de
+couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entière de la maison
+souveraine, palais, temple, basilique ou cathédrale, la plus
+extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dressée sous le
+ciel.
+
+Mais la mort était dans cet excès de force et de gloire. Sept siècles et
+demi de monarchie et de république avaient fait la grandeur de Rome; et,
+en cinq siècles d'empire, le peuple roi allait être mangé, jusqu'au
+dernier muscle. C'était l'immense territoire, les provinces les plus
+lointaines peu à peu pillées, épuisées; c'était le fisc dévorant tout,
+creusant le gouffre de la banqueroute inévitable; et c'était aussi le
+peuple abâtardi, nourri du poison des spectacles, tombé à la fainéantise
+débauchée des Césars, pendant que des mercenaires se battaient et
+cultivaient le sol. Dès Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le
+démembrement s'opère avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent
+pour achever l'œuvre de décomposition, la proie mourante à ronger,
+jusqu'à Romulus Augustule, le dernier, le chétif misérable, dont le nom
+est comme une dérision de toute la glorieuse histoire, un double
+soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le
+Palatin désert, les palais, le colossal amas de murailles, d'étages, de
+terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Déjà, pourtant, on
+avait arraché des ornements, enlevé des statues, pour les porter à
+Byzance. L'empire, devenu chrétien, ferma ensuite les temples, éteignit
+le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue
+d'or de la Victoire, symbole de la Rome éternelle, qui était
+religieusement gardée dans la chambre même de l'empereur. Jusqu'au
+quatrième siècle, elle conserva son culte. Mais, au cinquième siècle,
+les Barbares se ruent, saccagent, brûlent Rome, emportent à pleins
+chariots les dépouilles laissées par la flamme. Tant que la ville avait
+dépendu de Byzance, un surintendant des palais impériaux était demeuré
+là, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la
+nuit du moyen âge. Il semble bien que, dès lors, les papes aient
+lentement pris la place des Césars, leur succédant dans leur maison de
+marbre abandonnée et dans leur volonté toujours vivante de domination.
+Ils ont sûrement habité le palais de Septime Sévère, un concile a été
+tenu au Septizonium, de même que, plus tard, Gélase II a été élu dans un
+monastère voisin, sur ce mont d'apothéose. C'était Auguste encore, se
+relevant du tombeau, de nouveau maître du monde, avec son Sacré Collège,
+qui allait ressusciter le Sénat romain. Au douzième siècle, le
+Septizonium appartenait à des moines camaldules, lesquels le cédèrent à
+la puissante famille des Frangipani, qui le fortifièrent, comme ils
+avaient fortifié le Colisée, les arcs de Constantin et de Titus, toute
+une vaste forteresse englobant le mont vénérable, le berceau, presque en
+entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions,
+passèrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasèrent
+les palais et les tours. Des générations vinrent plus tard qui
+envahirent les ruines, s'y installèrent par droit de trouvaille et de
+conquête, en firent des caves, des greniers à fourrage, des écuries pour
+les mulets. Dans les terres éboulées, recouvrant les mosaïques des
+salles impériales, des jardins potagers se créèrent, des vignes furent
+plantées. De toutes parts, obstruant ces champs déserts, les orties et
+les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques
+abattus. Et il vint un jour où le colossal entassement de palais et de
+temples, où le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait
+rendre éternel, sembla rentrer dans la poussière du sol, disparut sous
+la houle de terre et de végétation que l'impassible Nature avait roulée
+sur elle. Au brûlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait
+plus là que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux
+de chèvres erraient en liberté, au travers de la salle du trône de
+Domitien et du sanctuaire effondré d'Apollon.
+
+Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et
+d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde
+balayé, à jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait dû
+souffler sur cette éclatante civilisation pour l'éteindre ainsi, et dans
+quelle nuit réparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle
+avait dû tomber pour s'anéantir d'un coup, avec son faste et ses
+chefs-d'œuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peuplés
+encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs
+statues, avaient pu s'enliser peu à peu, s'enfouir, sans que personne
+s'avisât de les protéger. Ces chefs-d'œuvre, qu'on devait plus tard
+déterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'était pas une
+catastrophe qui les avait engloutis, ils s'étaient comme noyés, pris aux
+jambes, puis à la taille, puis au cou, jusqu'au jour où la tête avait
+sombré, sous le flot montant; et comment expliquer que des générations
+avaient assisté à cela, insoucieuses, ne songeant même pas à tendre la
+main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tiré sur le monde, et
+c'est une autre humanité qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut
+repétrir et meubler. Rome s'était vidée, on ne réparait plus ce que le
+fer et la flamme avaient entamé, une extraordinaire incurie laissait
+crouler les édifices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la
+religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples,
+renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevèrent le désastre, car le
+sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrétien recouvraient
+et nivelaient l'antique société païenne. Et, après le vol des temples,
+le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus
+tard, ce fut le vol des pierres, arrachées au Colisée et au Théâtre de
+Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs cassés à coups de
+marteau, jetés dans des fours, pour fabriquer la chaux nécessaire aux
+nouveaux monuments de la Rome catholique.
+
+Il était près d'une heure, et Pierre s'éveilla comme d'un rêve. Le
+soleil tombait en pluie d'or, à travers les feuilles luisantes des
+chênes verts, Rome s'était assoupie à ses pieds, sous la grande chaleur.
+Et il se décida à quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'inégal
+pavé du chemin de la Victoire, l'esprit hanté encore d'aveuglantes
+visions. Pour que la journée fût complète, il s'était promis de voir,
+l'après-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue
+Giulia, il déjeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle à
+demi obscure, où, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
+mouches, il s'oublia plus de deux heures, à attendre le déclin du
+soleil.
+
+Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la
+campagne de sa longue ligne droite, avec la double rangée de ses
+orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal
+du Palatin! C'était la même volonté de splendeur et de domination, le
+même besoin d'éterniser sous le soleil, dans le marbre, la mémoire de la
+grandeur romaine. L'oubli était vaincu, les morts ne consentaient pas au
+repos, restaient debout parmi les vivants, à jamais, aux deux bords de
+ce chemin où passaient les foules du monde entier; et les images
+déifiées de ceux qui n'étaient plus que poussière, regardent aujourd'hui
+encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent
+encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Cæcilia
+Metella à celui de Casal Rotondo, sur ces kilomètres de route plate et
+directe, la double rangée était jadis ininterrompue, une sorte de
+double cimetière en long, dans lequel les puissants et les riches
+luttaient de vanité, à qui laisserait le mausolée le plus vaste, décoré
+avec la prodigalité la plus fastueuse: passion de la survie, désir
+pompeux d'immortalité, besoin de diviniser la mort en la logeant dans
+des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gênes et du
+Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le
+lointain héritage. Et quelle évocation de tombes démesurées, à droite et
+à gauche du pavé glorieux que les légions romaines ont foulé, au retour
+de la conquête de la terre! Ce tombeau de Cæcilia Metella, aux blocs
+énormes, aux murs assez épais pour que le moyen âge en ait fait le
+donjon crénelé d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
+constructions modernes qu'on a élevées, pour y rétablir à leur place les
+fragments de marbre découverts aux alentours; les massifs anciens de
+ciment et de briques, dépouillés de leurs sculptures, restés debout
+ainsi que des roches mangées à demi; les blocs dénudés, indiquant encore
+des formes, des édicules en façon de temple, des cippes, des
+sarcophages, posés sur des soubassements. Toute une étonnante succession
+de hauts reliefs représentant les portraits des morts par groupes de
+trois et de cinq, de statues debout où les morts revivaient en une
+apothéose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent
+s'asseoir en bénissant l'hospitalité des morts, d'épitaphes louangeuses
+célébrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus
+Pompée Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les
+Rabirius Hermodorus, sans compter les sépultures hasardeusement
+attribuées, celle de Sénèque, celle des Horaces et des Curiaces. Et
+enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus géante, celle qu'on
+désigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un
+bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui
+portaient une double rotonde, ornée de pilastres corinthiens, de grands
+candélabres et de masques scéniques.
+
+Pierre, qui s'était fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Cæcilia
+Metella, continua sa promenade à pied, alla lentement jusqu'à Casal
+Rotondo. Par places, l'ancien pavé reparaît, de grandes pierres plates,
+des morceaux de lave, déjetés par le temps, rudes aux voitures les mieux
+suspendues. A droite et à gauche, filent deux bandes d'herbe, où
+s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonnée de cimetière,
+brûlée par les soleils d'été, semée de gros chardons violâtres et de
+hauts fenouils jaunes. Un petit mur à hauteur d'appui, bâti en pierres
+sèches, clôt de chaque côté ces marges roussâtres, pleines d'un
+crépitement de sauterelles; et, au delà, à perte de vue, la Campagne
+romaine s'étend, immense et nue. A peine, près des bords, de loin en
+loin, aperçoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des
+figuiers, blancs de poussière. Sur la gauche, les restes de l'Acqua
+Claudia détachent dans les prés leurs arcades couleur de rouille, des
+cultures maigres s'étendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
+jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu
+violâtre, où les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano,
+grandissent et blanchissent, à mesure qu'on approche; tandis que, sur la
+droite, du côté de la mer, la plaine s'élargit et se prolonge, par
+vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur
+simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'océan
+qu'une ligne droite, d'un bout à l'autre, sépare du ciel. Au gros de
+l'été, tout brûle, la prairie illimitée flambe, d'un ton fauve de
+brasier. Dès septembre, cet océan d'herbe commence à verdir, se perd
+dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu éclatant, éclaboussé d'or,
+des beaux couchers de soleil.
+
+Et Pierre, promenant sa rêverie, était seul, s'avançait à pas lents, le
+long de l'interminable route plate, dont la mélancolique majesté est
+faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite à l'infini,
+dans l'infini de la Campagne. En lui, la résurrection du Palatin
+recommençait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec
+l'éblouissante blancheur de leurs marbres. N'était-ce pas ici, au pied
+de ce massif de briques, affectant l'étrange forme d'un grand vase,
+qu'on avait trouvé la tête d'une statue colossale, mêlée à des débris
+d'énormes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les
+énormes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
+sépulture, c'était une belle statue de femme sans tête qu'on avait
+découverte; et il la revoyait entière, avec un visage de grâce et de
+force, souriante à la vie. D'un bout à l'autre, les inscriptions se
+complétaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en
+frère avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
+peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armées défilaient d'un
+pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation
+fiévreuse des grandes cités. On était sous les Flaviens, sous les
+Antonins, aux grandes années de l'empire, lorsque la voie Appienne
+atteignit tout le faste de ses tombeaux géants, sculptés et décorés
+comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrivée
+dans Rome, cette rue toute droite où les grands morts vous
+accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec
+l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait à leur cendre! Chez
+quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour
+qu'il eût confié à ses morts le soin de dire à l'étranger que rien ne
+finissait chez lui, pas même les morts, éternellement glorieux dans des
+monuments démesurés? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt
+mètres de diamètre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'étant
+retourné, aperçut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
+éclatante, bordée des marbres de ses palais funèbres, le Palatin qui
+s'élevait au loin, dressant les marbres étincelants du palais des
+empereurs, l'énorme entassement des palais dont la toute-puissance
+dominait la terre.
+
+Mais il eut un léger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait
+point vus, dans ce désert, parurent entre les ruines. L'endroit n'était
+pas sûr, l'autorité veillait discrètement sur les touristes, même en
+plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une
+émotion. C'était un ecclésiastique, un grand vieillard à la soutane
+noire, lisérée et ceinturée de rouge, dans lequel il eut la surprise de
+reconnaître le cardinal Boccanera. Il avait quitté la route, il marchait
+avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des
+rudes chardons; et, la tête basse, parmi les débris de tombeaux que ses
+pieds frôlaient, il était tellement absorbé, qu'il ne vit même pas le
+jeune prêtre. Celui-ci, courtoisement, se détourna, saisi de le voir
+seul, si loin. Puis, il comprit, en découvrant, derrière une
+construction, un lourd carrosse, attelé de deux chevaux noirs, près
+duquel attendait, immobile, un laquais à la livrée sombre, tandis que le
+cocher n'avait même pas quitté le siège; et il se souvenait que les
+cardinaux, ne pouvant marcher à pied dans Rome, devaient gagner en
+voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais
+quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise à
+part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les
+hommes et chez Dieu, forcé d'aller ainsi au désert, au travers des
+tombes, pour respirer un peu l'air rafraîchi du soir!
+
+Pierre s'était attardé pendant de longues heures, le crépuscule tombait,
+et il assista encore à un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la
+Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupée par les arcades
+jaunissantes des aqueducs, barrée au loin par les monts Albains, qui
+s'évaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer,
+l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant
+un océan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
+strié de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien
+autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la
+silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et
+qui se détachait, grandie, sur la pourpre dernière du soleil.
+
+Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fièvre de tout voir,
+revint à la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte.
+C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetières chrétiens, celui
+où furent enterrés plusieurs des premiers papes. On monte à travers un
+jardin à demi brûlé, parmi des oliviers et des cyprès; on arrive à une
+masure de planches et de plâtre, dans laquelle on a installé un petit
+commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne,
+relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de
+trouver là des trappistes français, chargés de garder et de montrer aux
+touristes ces catacombes. Justement, un Frère allait descendre avec deux
+dames, deux Françaises, la mère et la fille, l'une adorable de jeunesse,
+l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu
+épeurées pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il
+avait un front bossué, une large et solide mâchoire de croyant têtu, et
+ses pâles yeux clairs disaient l'enfantine ingénuité de son âme.
+
+--Ah! monsieur l'abbé, vous arrivez à propos... Si ces dames le veulent
+bien, vous allez vous joindre à nous; car trois Frères sont déjà en bas
+avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison
+des voyageurs.
+
+Ces dames, poliment, inclinèrent la tête, et il remit au prêtre une des
+petites bougies minces. Ni la mère ni la fille ne devaient être des
+dévotes, car elles avaient eu un coup d'œil oblique sur la soutane de
+leur compagnon, brusquement sérieuses. On descendit, on arriva à une
+sorte de couloir très étroit.
+
+--Prenez garde, mesdames, répétait le religieux en éclairant le sol avec
+sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes.
+
+Et il commença l'explication, d'une voix aiguë, avec une force de
+certitude extraordinaire. Pierre était descendu silencieux, la gorge
+serrée, le cœur battant d'émotion. Ah! ces Catacombes des premiers
+chrétiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait
+rêvées, au temps innocent du séminaire! et, dernièrement encore, pendant
+qu'il écrivait son livre, que de fois il y avait songé, comme au plus
+antique et au plus vénérable vestige de cette communauté des petits et
+des simples, dont il prêchait le retour! Mais il avait le cerveau tout
+plein des pages écrites par les poètes, par les grands prosateurs, qui
+ont décrit les Catacombes. Il les voyait à travers ce grandissement de
+l'imagination, il les croyait vastes, pareilles à des villes
+souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables
+de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble réalité il
+tombait!
+
+--Ah! dame, oui! répondait le Frère aux questions de la mère et de la
+fille, ça n'a guère plus d'un mètre, deux personnes ne passeraient pas
+de front... Et comment on a creusé ça? Oh! c'est fort simple. Une
+famille, une corporation funèbre ouvrait une sépulture, n'est-ce pas? Eh
+bien! elle creusait une première galerie, à la pioche, dans ce terrain
+qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougeâtre comme vous voyez, à
+la fois tendre et résistante, très facile à travailler, et absolument
+imperméable; enfin, une terre faite exprès, qui a merveilleusement
+conservé les corps.
+
+Il s'interrompit, montra, à la faible flamme de sa bougie, les cases
+creusées à droite et à gauche, dans les parois.
+
+--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie
+souterraine, dans laquelle, des deux côtés, ils pratiquaient ces cases
+superposées, où ils couchaient les corps, le plus souvent enveloppés
+d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de
+marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Dès lors, n'est-ce pas? tout
+s'explique. Si d'autres familles se joignaient à la première, si la
+corporation s'étendait, ils prolongeaient la galerie au fur et à mesure
+qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, à droite, à gauche,
+dans tous les sens; même ils créaient un deuxième étage, plus profond...
+Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mètres de haut.
+Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, à
+une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au
+contraire, continuant à fouiller le sol davantage, dès que la rangée des
+cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par
+exemple, en moins de quatre siècles, ils ont creusé seize kilomètres de
+galeries, où plus d'un million de chrétiens ont dû être inhumés. Or, des
+Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi
+trouée. Songez à cela et faites le calcul.
+
+Pierre écoutait, passionnément. Autrefois, il avait visité une fosse
+houillère, en Belgique, et il retrouvait ici les mêmes couloirs
+étranglés, la même pesanteur étouffante, un néant d'obscurité et de
+silence. Seules, les petites bougies étoilaient l'ombre épaisse,
+qu'elles n'éclairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de
+termites funéraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
+selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symétrie, au
+petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait à chaque
+pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait dû être fait au fil
+à plomb, ni à l'équerre. Ce n'était là qu'une œuvre de nécessité et de
+charité, de naïfs fossoyeurs de bonne grâce, des ouvriers illettrés,
+tombés à la maladresse de main de la décadence. Cela, surtout, devenait
+très sensible, dans les inscriptions et les emblèmes gravés sur les
+plaques de marbre. On aurait dit les dessins puérils que les gamins des
+rues tracent sur les murs.
+
+--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un
+nom; parfois même pas de nom, et simplement les mots _in pace_...
+D'autres fois, il y a un emblème, la colombe de la pureté, la palme du
+martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est composé de cinq
+lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jésus-Christ, fils
+de Dieu, Sauveur des hommes.
+
+Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme,
+un seul trait central, hérissé de quelques autres petits traits, la
+colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figurée par un
+zigzag, l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brèves
+s'en allaient de travers, inégales, déformées, la grosse écriture des
+ignorants et des simples.
+
+Mais on était arrivé à une crypte, à une sorte de petite salle, où l'on
+avait retrouvé les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de
+Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une
+inscription métrique superbe, placée là par le pape Damase. Puis, dans
+une salle voisine, aussi étroite, un caveau de famille décoré plus tard
+de naïves peintures murales, on montrait la place où l'on avait
+découvert le corps de sainte Cécile. Et l'explication continuait, le
+religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation
+irréfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptême,
+l'eucharistie, la résurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejeté
+par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Moïse faisant jaillir
+l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers âges accomplissant
+des miracles.
+
+--Vous voyez bien, répétait-il, tout est là, ça n'a pas été préparé, et
+rien n'est plus authentique.
+
+Sur une question de Pierre, dont l'étonnement augmentait, il convint que
+les Catacombes étaient primitivement de simples cimetières et qu'aucune
+cérémonie religieuse n'y était célébrée. Plus tard seulement, au
+quatrième siècle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes
+pour le culte. De même, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant
+les persécutions, aux époques où les chrétiens durent en dissimuler les
+entrées. Jusque-là, elles étaient restées librement, légalement
+ouvertes. Et telle était l'histoire vraie: des cimetières de quatre
+siècles, devenus des lieux d'asile et ravagés durant les troubles,
+honorés ensuite jusqu'au huitième siècle, dépouillés alors de leurs
+saintes reliques, puis tombés dans l'oubli, bouchés par les terres,
+enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que
+les premiers travaux de recherches, au quinzième siècle, les remirent à
+la lumière comme une extraordinaire trouvaille, un véritable problème
+historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.
+
+--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frère. Vous
+voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touché. Il est
+là depuis seize à dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien
+comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est
+une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette était absolument
+complet, l'année dernière encore. Mais, vous le voyez, le crâne est
+défoncé. C'est un Américain qui l'a cassé d'un coup de canne, pour bien
+s'assurer que la tête n'était pas fausse.
+
+Ces dames s'étaient penchées, et leurs pâles visages, à la faible
+lumière dansante, exprimèrent une pitié mêlée d'effroi. La fille
+surtout, si frémissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux
+noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba
+dans l'ombre, les petites bougies se relevèrent, continuèrent, promenées
+le long des galeries, dans les ténèbres lourdes. Durant une heure
+encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grâce d'un
+détail, aimant certains coins, fouetté de zèle, comme s'il eût travaillé
+au salut des touristes.
+
+Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en
+lui. Peu à peu, à mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur première
+de trouver la réalité si différente de l'embellissement des conteurs et
+des poètes, sa désillusion de tomber dans ces trous de taupe, si
+pauvrement, si grossièrement creusés au fond de cette terre rougeâtre,
+se changeaient en une émotion fraternelle, en un attendrissement qui lui
+bouleversait le cœur. Et ce n'était pas la pensée des quinze cents
+martyrs, dont les os sacrés avaient reposé là. Mais quelle humanité
+douce, résignée et bercée d'espérance dans la mort! Pour les chrétiens,
+ces basses galeries obscures n'étaient qu'un lieu temporaire de sommeil.
+S'ils ne brûlaient pas les corps, comme les païens, s'ils les
+enterraient, c'était qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance à la
+résurrection de la chair; et cette idée heureuse de sommeil, de bon
+repos après une vie juste, en attendant les récompenses célestes,
+faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cité
+souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait
+en une immobilité ravie, tout y patientait jusqu'au lointain réveil.
+Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne
+portant pas même un nom, uniquement gravées des mots _in pace_, en paix!
+Être en paix enfin, dormir en paix, espérer en paix le ciel futur, après
+la tâche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus délicieuse,
+qu'elle était goûtée dans une parfaite humilité. Sans doute, tout art
+avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des
+irrégularités d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus
+graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle
+voix de jeune humanité s'élevait de cette pauvreté et de cette
+ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant
+couché, endormi sous la terre, pendant que le soleil, là-haut,
+continuait son œuvre. Une charité, une fraternité dans la mort: l'époux
+et l'épouse souvent couchés ensemble, avec l'enfant à leurs pieds; le
+flot débordant des inconnus qui noyait le personnage, l'évêque, le
+martyr; la plus touchante des égalités, celle de la modestie au fond de
+toute cette poussière, les cases pareilles, les plaques sans un
+ornement, la même ingénuité et la même discrétion confondant les rangées
+sans fin de têtes ensommeillées. C'était à peine si les inscriptions se
+permettaient des louanges, et combien prudentes, combien délicates: les
+hommes sont très dignes, très pieux, les femmes sont très douces, très
+belles, très chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse
+illimitée et si largement humaine, la mort de la primitive communauté
+chrétienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rêvait plus
+l'empire de ce monde.
+
+Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de
+la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait évoqués aux deux bords de
+la voie Appienne, qui étalaient au plein soleil l'orgueil dominateur de
+tout un peuple. Ils éclataient d'une ostentation superbe, avec leurs
+dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions
+indiscrètes, leurs chefs-d'œuvre de sculpture, des frises, des
+bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en
+pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe à la ville
+reine, éternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait
+à la cité souterraine des chrétiens, cette cité de la mort cachée, très
+douce, très belle, très chaste! Ce n'était plus que du sommeil, de la
+nuit voulue et acceptée, toute une résignation sereine, à qui il ne
+coûtait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les
+béatitudes du ciel; et il n'était pas jusqu'au paganisme mourant,
+perdant de sa beauté, cette maladresse de main des ouvriers ingénus, qui
+n'ajoutât au charme de ces pauvres cimetières, creusés loin du soleil,
+dans la nuit de la terre. Des millions d'êtres s'étaient couchés
+humblement dans cette terre forée comme par des fourmis prudentes, y
+avaient dormi leur sommeil durant des siècles, l'y dormiraient encore,
+mystérieux, bercés de silence et d'obscurité, si les hommes n'étaient
+venus déranger leur désir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement
+eussent sonné la résurrection. La mort avait alors parlé de la vie, rien
+ne s'était trouvé plus vivant, d'une vie plus intime et plus émue, que
+ces villes enfouies des morts sans nom, ignorés et innombrables. Tout un
+souffle immense en était sorti autrefois, le souffle d'une humanité
+nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilité, avec le
+mépris de la chair, avec la haine terrifiée de la nature, l'abandon des
+jouissances terrestres, la passion de la mort qui délivre et ouvre le
+paradis, un autre monde commençait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa
+pourpre au soleil, si éclatant de souveraine domination, sembla un
+moment disparaître, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de
+ses ténèbres sépulcrales.
+
+Le Frère insista pour montrer à ces dames l'escalier de Dioclétien; et
+il leur en contait la légende.
+
+--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des
+chrétiens, qui se réfugièrent dans ces Catacombes; et, lorsque les
+soldats s'entêtèrent à les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent
+précipités... Les marches sont effondrées aujourd'hui encore. Venez
+voir, c'est à deux pas.
+
+Mais ces dames étaient brisées, envahies à la longue d'un tel malaise
+par ces ténèbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument
+remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient à leur fin, et ce fut
+pour tous un éblouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
+soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta
+un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel était gravé le
+poisson, le symbole de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes.
+
+L'après-midi du même jour, Pierre tint à visiter la basilique de
+Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traversée en
+voiture, que la place grandiose, avec son obélisque et ses deux
+fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette
+quadruple rangée de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
+majesté monumentale. Au fond, la basilique s'élève, rapetissée et
+alourdie par sa façade, mais emplissant le ciel de son dôme souverain.
+
+Sous le soleil brûlant, des pentes s'étendaient, cailloutées, désertes,
+des marches basses se succédaient, usées et blanchies; et Pierre, tout
+au bout, entra. Il était trois heures, de larges rayons tombaient des
+hautes fenêtres carrées, une cérémonie, des vêpres sans doute,
+commençait dans la chapelle Clémentine, à gauche. Mais il n'entendit
+rien, il ne fut que frappé par l'immensité du vaisseau. A pas lents, les
+yeux en l'air, il en parcourut les dimensions démesurées. C'étaient, dès
+l'entrée, les bénitiers géants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
+c'était la nef centrale, la colossale voûte en berceau, décorée de
+caissons; c'étaient surtout, à la croisée, les quatre piliers cyclopéens
+qui soutiennent le dôme; c'étaient encore les transepts et l'abside,
+dont chacun est à lui seul vaste comme une de nos églises. Et la pompe
+orgueilleuse, le faste éclatant, écrasant, le saisissait aussi: la
+coupole, pareille à un astre, qui resplendissait des tons vifs et des
+ors des mosaïques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a été pris au
+Panthéon, et qui couronne le maître-autel érigé sur le tombeau même de
+saint Pierre, où descend le double escalier de la Confession,
+qu'éclairent les quatre-vingt-sept lampes, éternellement allumées; les
+marbres, enfin, une profusion, une prodigalité de marbres
+extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, étalés,
+entassés. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie
+luxueuse: le dallage splendide où tout l'édifice se reflète; le
+revêtement des piliers ornés de médaillons représentant les papes,
+alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;
+les murs surchargés d'attributs compliqués, parmi lesquels se répète
+partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues
+colossales, d'un goût baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de
+la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux
+plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas côtés, les transepts,
+l'abside, étaient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la
+richesse du marbre, sans qu'on pût trouver un coin, large comme la paume
+de la main, qui n'eût pas l'ostentation insolente du marbre. Et la
+basilique triomphait, indiscutée, reconnue et admirée pour être l'église
+la plus grande et la plus opulente du monde, l'énormité dans la
+magnificence.
+
+Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accablé, sans
+rien distinguer encore. Il s'arrêta un instant devant le Saint Pierre de
+bronze, à la pose raidie, hiératique, sur son socle de marbre. Quelques
+fidèles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns
+l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
+appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna
+ensuite dans le transept de gauche, où sont les confessionnaux. Des
+prêtres y restent à demeure, prêts à confesser en toutes les langues.
+D'autres attendent, armés d'une longue baguette; et ils frappent
+légèrement le crâne des pêcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure à
+ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais très peu de monde était là, les
+prêtres occupaient leur attente, écrivaient, lisaient, comme chez eux,
+dans les étroites caisses de bois. Et il se retrouva devant la
+Confession, intéressé par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes
+ainsi que des étoiles. Le maître-autel, où le pape seul peut officier,
+semblait avoir une mélancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin
+gigantesque et fleuri, dont la main-d'œuvre et la dorure ont coûté plus
+d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la cérémonie qu'on
+célébrait dans la chapelle Clémentine, et il s'étonna, car il
+n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer.
+Alors, à mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle léger, comme un
+air de flûte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un
+chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges,
+tirés devant les fenêtres, tamisaient le soleil; et elle était ainsi
+toute rougeoyante d'une clarté de fournaise, toute sonore d'une musique
+grave. Mais combien perdue, combien réduite dans l'immensité du
+vaisseau, pour qu'à soixante pas on ne distinguât même plus ni les voix
+ni le grondement des orgues!
+
+En entrant, Pierre avait cru l'église complètement vide, immense et
+morte. Puis, il s'était aperçu de la présence de quelques êtres, devinés
+au loin. Des gens se trouvaient là, mais si espacés, si rares, que cela
+était comme s'ils n'étaient pas. Des touristes s'égaraient, les jambes
+lasses, leur Guide à la main. Au milieu de la grande nef, un peintre,
+avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue.
+Tout un séminaire français défila ensuite, conduit par un prélat qui
+expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
+comptaient point, faisaient à peine l'effet, par la vaste étendue, de
+quelques fourmis noires égarées, cherchant leur route avec effarement.
+Et, dès lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala géante,
+d'une véritable salle des pas perdus, dans un palais de réception
+démesuré. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fenêtres
+carrées, sans verrière, l'éclairaient d'une clarté aveuglante, la
+traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise,
+rien que le dallage superbe et nu, à l'infini, un dallage de musée, qui
+miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de
+recueillement, pas un coin d'ombre, de mystère, pour s'agenouiller et
+prier. Partout la lumière vive, l'éblouissement d'une souveraineté et
+d'une somptuosité de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opéra, si
+déserte, allumée d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait
+avec le frisson de nos cathédrales gothiques, où des foules obscures
+sanglotent parmi la forêt des piliers! lui qui apportait le souvenir
+endolori de l'architecture et de la statuaire émaciées du moyen âge,
+tout âme, au milieu de cette majesté d'apparat, de cette pompe énorme et
+vide, qui était tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme à
+genoux, un être de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
+s'abandonnant à l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il
+n'y avait toujours là que le va-et-vient lassé des touristes, l'air
+affairé des prélats menant les jeunes prêtres aux stations obligatoires;
+tandis que les vêpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que
+le bruit en parvînt aux oreilles des visiteurs, à peine une onde
+confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, à travers les
+voûtes.
+
+Pierre comprit que c'était là le splendide squelette d'un colosse
+monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour
+l'animer de son âme véritable, toutes les magnificences des pompes
+religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidèles que le vaisseau
+pouvait contenir, les grandes cérémonies pontificales, l'éclat des fêtes
+de la Noël et de Pâques, les défilés, les cortèges, déroulant le luxe
+sacré, dans un décor et une mise en scène de grand opéra. Et il évoqua
+ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique débordant d'une
+foule idolâtre, le cortège surhumain défilant au milieu des fronts
+prosternés, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
+allant deux à deux comme des dieux de pléiade, vêtus du rochet de
+dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires
+tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, élevé
+sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge
+et d'or, habillé de velours blanc, avec la chape d'or, l'étole d'or, la
+tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire étincelaient dans leurs
+tuniques rouges brodées de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de
+la tête du pontife unique et souverain, les grands éventails de plume,
+qu'on balançait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et,
+autour de la chaise de triomphe, quelle cour éblouissante et glorieuse!
+toute la famille pontificale, le flot des prélats assistants, les
+patriarches, les archevêques, les évêques, drapés et mitrés d'or! les
+camériers secrets participants en soie violette, les camériers de cape
+et d'épée participants, portant le costume de velours noir, avec la
+fraise et la chaîne d'or! l'innombrable suite, ecclésiastique et laïque,
+dont cent pages de la _Gerarchia_ n'épuisent pas l'énumération, les
+protonotaires, les chapelains, les prélats de toutes les classes et de
+tous les degrés, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le
+bonnet à poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire,
+les gardes suisses cuirassés d'argent, rayés de jaune, de noir et de
+rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes,
+leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brodée d'or, les
+épaulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome était la
+capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus à deux battants, on
+les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois où le
+pape descendait officier encore, se montrer comme l'élu suprême, Dieu
+incarné sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invités,
+il fallait pour entrer une carte. Ce n'était plus le peuple, les
+cinquante mille, les soixante mille chrétiens accourant, s'entassant, au
+hasard du flot; c'était un choix, des assistants amis, triés pour des
+solennités particulières et fermées; et même, lorsqu'on arrivait à en
+réunir des milliers, il n'y avait toujours là qu'un public restreint,
+convié au spectacle d'un concert monstre.
+
+Et Pierre, de plus en plus, à mesure qu'il parcourait ce musée froid et
+majestueux, parmi l'éclat dur des marbres, était pénétré de cette
+sensation qu'il se trouvait là dans un temple païen, élevé au dieu de la
+lumière et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique était
+certainement pareil, avec les mêmes murs revêtus de marbres polychromes,
+les mêmes colonnes précieuses, les mêmes voûtes aux caissons dorés.
+Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les
+autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vérité
+indiscutable. C'était d'abord l'église chrétienne s'installant, en toute
+audace et tranquillité, dans le temple païen, San Lorenzo in Miranda qui
+se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il
+gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de
+marbre blanc; ou bien c'était l'église chrétienne qui repoussait du
+tronc abattu, de l'édifice antique détruit, le Saint-Clément actuel par
+exemple, sous lequel il y a des siècles de croyances contraires
+stratifiés, un monument très ancien du temps de la république, un autre
+du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra,
+enfin une basilique de la primitive foi. C'était ensuite l'église
+chrétienne, comme à Sainte-Agnès hors les Murs, se bâtissant exactement
+sur le modèle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la
+Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'était surtout l'église
+chrétienne construite avec les matériaux volés aux temples en ruine: les
+seize colonnes superbes de cette même Sainte-Agnès, de marbres
+différents, prises évidemment à plusieurs dieux; les vingt et une
+colonnes de Sainte-Marie du Transtévère, de tous les ordres, arrachées
+d'un temple d'Isis et de Sérapis, dont les chapiteaux ont conservé les
+figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
+d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux
+colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matière, de
+dimension et de travail, et dont la légende veut que certaines aient été
+dérobées à Jupiter lui-même, au temple de Jupiter Capitolin, qui
+s'élevait à la même place, sur le sommet sacré. Aujourd'hui encore, les
+temples de la riche époque impériale renaissaient dans les basiliques
+somptueuses, à Saint-Jean de Latran et à Saint-Paul hors les Murs. La
+basilique de Saint-Jean, la Mère et la Tête de toutes les églises,
+développant ses cinq nefs, divisées par quatre rangées de colonnes,
+alignant ses douze statues colossales des Apôtres, comme une double haie
+de dieux menant au Maître des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les
+frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une
+Divinité païenne, dont le royaume opulent était de ce monde? Et, à
+Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le
+resplendissement neuf des marbres, pareils à des miroirs, ne
+retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type,
+la majestueuse colonnade sous le plafond plat, à caissons dorés, le
+pavage de marbre, d'une beauté de matière et de travail incomparable,
+les pilastres violets à base et à chapiteau blancs, l'entablement blanc
+à frise violette, le mélange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
+divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des
+grandes déesses, baignés d'aurore? Nulle part, pas plus qu'à
+Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystère, ouvrant sur
+l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand même le monstre, par son
+droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, démesuré
+témoignage de ce que peut la folie de l'énorme, quand l'orgueil humain
+rêve de loger Dieu, à coups de millions dépensés, dans la demeure de
+pierres, trop vaste et trop riche, où triomphe l'homme en son nom.
+
+C'était donc à ce colosse de gala qu'avait abouti, après des siècles, la
+ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sève du sol de Rome,
+qui, dans tous les temps, a repoussé en monuments déraisonnables. Il
+semble que les maîtres absolus qui, successivement, y ont régné, aient
+apporté avec eux cette passion de la construction cyclopéenne, l'aient
+puisée dans la terre natale où ils ont grandi, car ils se la sont
+transmise sans arrêt, de civilisation en civilisation. C'est une
+végétation continue de la vanité humaine, le besoin d'inscrire son nom
+sur un mur, de laisser de soi, après avoir été le maître de la terre,
+une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un
+jour, l'édifice éternel de bronze et de marbre qui en témoignera jusqu'à
+la fin des âges. Au fond, il n'y a là que l'esprit de conquête,
+l'ambition fière de la race, toujours en peine de la domination du
+monde; et, lorsque tout a croulé, lorsqu'une société nouvelle renaît des
+ruines, et qu'on peut la croire guérie de l'orgueil, retrempée dans
+l'humilité, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses
+veines, elle cède de nouveau à la folie insolente des ancêtres, livrée à
+toute la violence de l'hérédité, dès qu'elle est grande et forte. Il
+n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu bâtir, qui n'ait repris la
+tradition des Césars, éternisant leur règne dans la pierre, se faisant
+élever des temples à leur mort, pour passer au rang des dieux. Le même
+souci d'immortalité terrestre éclate, c'est à qui léguera le monument le
+plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si
+aiguë que ceux, moins fortunés, qui, ne pouvant construire, ont dû se
+contenter de réparer, se sont plu à transmettre aux générations la
+mémoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
+marbre, gravées d'inscriptions pompeuses: de là la continuelle rencontre
+de ces plaques, pas une muraille consolidée sans qu'un pape l'ait
+timbrée de ses armes, pas une ruine rétablie, pas un palais remis en
+état, pas une fontaine nettoyée, sans que le pape régnant signe l'œuvre
+de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une
+involontaire débauche, la floraison fatale de ce terreau fait de
+décombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse
+remontent de cette poussière de monuments. Et l'on se demande si Rome a
+jamais été chrétienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a
+presque tout de suite entaché la doctrine de Jésus, cette volonté de
+domination, ce désir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du
+catholicisme, au mépris des humbles et des purs, des fraternels et des
+simples du christianisme primitif.
+
+Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la
+vérité éclater et se résumer en lui, au moment où, pour la seconde fois,
+il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des
+papes. Ah! ces tombeaux! Là-bas, dans la Campagne rase, sous le plein
+soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui était comme l'entrée
+triomphale de Rome, conduisant l'étranger au Palatin auguste, ceint
+d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des
+puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans
+pareille, qui éternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race
+forte, dominatrice des peuples. Puis, près de là, sous la terre, en
+pleine nuit discrète, au fond de misérables trous de taupe, se cachaient
+les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
+ni richesse, dont l'humilité disait qu'un souffle de tendresse et de
+résignation avait passé, qu'un homme était venu prêcher la fraternité et
+l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les éternelles joies de
+la vie future, confiant à la terre nouvelle le bon grain de son
+Évangile, semant l'humanité rajeunie qui allait transformer le vieux
+monde. Et voilà que de cette semence enfouie dans le sol durant des
+siècles, voilà que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, où les
+martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le réveil glorieux,
+voilà que d'autres tombeaux encore avaient poussé, aussi géants, aussi
+fastueux que les antiques tombeaux détruits des idolâtres, dressant
+leurs marbres parmi les splendeurs païennes d'un temple, étalant le même
+orgueil surhumain, la même passion affolée de domination universelle. A
+la Renaissance, Rome redevient païenne, le vieux sang impérial remonte,
+emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu à
+subir. Ah! ces tombeaux des papes, à Saint-Pierre, dans leur insolente
+glorification, dans leur énormité charnelle et luxueuse, défiant la
+mort, mettant sur cette terre l'immortalité! Ce sont des papes de
+bronze, démesurés, ce sont des figures allégoriques, des anges
+équivoques, beaux comme des belles filles, des femmes désirables, avec
+des hanches et des gorges de déesses. Paul III est assis sur un haut
+piédestal, la Justice et la Prudence sont à demi couchées à ses pieds.
+Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la
+Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charité,
+Grégoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII,
+assisté de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charité et la
+Vérité; et un squelette se lève, montrant le sablier vide. Clément XIII,
+agenouillé également, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur
+lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Génie de la
+Mort, qui s'accoude à l'angle de droite, a sous lui deux lions énormes,
+symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'éternité des figures,
+les marbres blancs éclataient en belles chairs opulentes, les marbres de
+couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en
+pleine apothéose, sous la vive lumière dorée des nefs immenses.
+
+Et Pierre passait de l'un à l'autre, continuait de marcher au travers de
+la basilique ensoleillée, superbe et déserte. Oui, ces tombeaux, d'une
+impériale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'était
+Rome sûrement, la terre de Rome, cette terre où l'orgueil et la
+domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de
+l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, allié aux
+puissants et aux riches, machine géante de gouvernement, dressée pour la
+conquête des peuples. Les papes s'étaient réveillés Césars. Et la
+lointaine hérédité agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli,
+coulant dans leurs veines, leur brûlant le crâne d'ambitions
+surhumaines. Seul, Auguste avait réalisé l'empire du monde, à la fois
+empereur et grand pontife, maître des corps et des âmes. De là,
+l'éternel rêve des papes, désespérés de ne détenir que le spirituel,
+s'obstinant à ne rien céder du temporel, dans l'espoir séculaire, jamais
+abandonné, que le rêve, se réalisant encore, fera du Vatican un autre
+Palatin, d'où ils régneront, en despotes absolus, sur les nations
+conquises.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Depuis quinze jours déjà, Pierre se trouvait à Rome, et l'affaire pour
+laquelle il était venu, la défense de son livre, n'avançait point. Il en
+était encore à son désir brûlant de voir le pape, sans prévoir quand ni
+comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la
+terreur que monsignor Nani lui avait inspirée d'une démarche imprudente.
+Et, comprenant que son séjour pouvait s'éterniser, il s'était décidé à
+faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin
+à Sainte-Brigitte, place Farnèse, où il avait reçu un bienveillant
+accueil de l'abbé Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta.
+
+Ce lundi-là, il résolut de descendre de bonne heure à la petite
+réception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des
+nouvelles et d'y hâter son affaire. Peut-être monsignor Nani serait-il
+là, peut-être aurait-il la chance de tomber sur quelque prélat ou sur
+quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tâché d'utiliser
+don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains.
+Comme repris de méfiance et de peur, après s'être montré un instant
+serviable, le secrétaire du cardinal Boccanera l'évitait, se cachait,
+l'air résolu à ne pas se mêler d'une aventure décidément louche et
+dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'être pris
+d'un accès atroce de fièvre, qui le forçait à garder la chambre.
+
+Et il n'y avait absolument, pour réconforter Pierre, que Victorine
+Bosquet, l'ancienne bonne montée au rang de gouvernante, la Beauceronne
+qui conservait son cœur de vieille France, après trente ans de vie dans
+cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle
+l'avait quitté la veille. Mais, ce jour-là, elle n'avait point sa
+vivacité accorte, sa gaieté d'habitude; et, quand elle sut qu'il
+descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tête.
+
+--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de
+gros ennuis. Il paraît que son divorce va très mal.
+
+Toute Rome en causait, c'était une reprise extraordinaire de commérages
+qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine
+n'avait-elle pas à faire de la discrétion inutile, vis-à-vis d'un
+compatriote. Donc, en réponse au mémoire de l'avocat consistorial
+Morano, qui, s'appuyant sur des témoignages et sur des preuves écrites,
+démontrait que le mariage n'avait pu être consommé, par suite de
+l'impuissance du mari, monsignor Palma, théologien, choisi dans
+l'affaire par la congrégation du Concile, comme défenseur du mariage,
+venait à son tour de déposer un mémoire vraiment terrible. D'abord, il
+mettait fortement en doute l'état de virginité de la demanderesse,
+discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes,
+exigeant l'examen à fond fait par deux médecins, formalité devant
+laquelle avait reculé la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il
+des cas physiologiques, parfaitement établis, où des filles avaient eu
+commerce avec des hommes, sans paraître le moins du monde déflorées. Il
+tirait grand parti du récit contenu dans le mémoire du comte Prada, qui,
+très sincèrement, hésitait à dire si le mariage avait été consommé ou
+non, tellement la comtesse s'était débattue; lui, sur le moment, avait
+bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales;
+mais, depuis, en y réfléchissant, il n'osait être affirmatif, il
+admettait que, cédant à la violence de son désir, il avait pu
+s'illusionner sur une possession incomplète. Et monsignor Palma
+triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils
+que comportait la délicate matière, en arrivait à retourner contre
+l'épouse violentée la déposition de la femme de chambre, citée par elle,
+qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et
+madame, à la suite de cette première nuit, avaient toujours fait lit à
+part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument décisif du mémoire était que, si
+même la demanderesse faisait la preuve complète de sa virginité, il n'en
+demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empêché la
+consommation du mariage, la condition foncière de l'acte étant
+l'obéissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrième mémoire, celui du
+rapporteur, où ce dernier résumait et discutait les trois autres, la
+congrégation avait voté, accordant l'annulation du mariage, mais à une
+voix de majorité seulement, solution si précaire, que sans attendre,
+selon son droit, monsignor Palma s'était empressé de demander un
+supplément d'informations, ce qui remettait en question toute la
+procédure et rendait un nouveau vote nécessaire.
+
+--Ah! ma pauvre contessina! s'écria Victorine, elle en mourra de
+chagrin, car la chère fille brûle à petit feu, sous son air si calme...
+Il paraît que ce monsignor Palma est le maître de la situation, qu'il
+peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec ça, on a
+déjà dépensé tant d'argent, et il va falloir en dépenser encore...
+L'abbé Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu là une belle idée,
+le jour où il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la
+mémoire de ma bonne maîtresse, la comtesse Ernesta, qui était une
+sainte, mais elle a sûrement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a
+donnée au comte Prada.
+
+Elle s'interrompit. Puis, emportée par l'esprit de justice qui était en
+elle:
+
+--Il a d'ailleurs raison de ne pas être content, le comte Prada. On se
+moque par trop de lui... Et, vous savez, ça ne m'empêche pas de dire que
+ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalités. Si ça
+dépendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre,
+puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils
+se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans
+curé, pour le plaisir d'être jeunes, d'être beaux et d'avoir du bonheur
+ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare!
+
+Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit à rire de
+son air de belle santé, avec le tranquille équilibre du menu peuple de
+France qui ne croit plus guère qu'à la vie heureuse, menée honnêtement.
+
+Puis, d'une façon plus discrète, elle se désola d'un autre ennui qui
+assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse
+affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat
+Morano, très mécontent du demi-échec de son mémoire devant la
+congrégation, accusant le père Lorenza, le confesseur de la tante et de
+la nièce, de les avoir poussées à un procès fâcheux, où il n'y aurait
+que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais
+Boccanera, c'était la rupture d'une vieille liaison de trente années,
+une véritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui désapprouvaient
+formellement Morano. Donna Serafina était d'autant plus ulcérée, qu'elle
+le soupçonnait de soulever là une mauvaise querelle et de la quitter
+pour une tout autre cause, un brusque désir inavouable, criminel chez un
+homme de sa position et de sa piété, la passion qu'une petite bourgeoise
+jeune, une intrigante, avait allumée en lui.
+
+Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune,
+à grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mélancolie y
+régnait, sous la clarté plus sourde des lampes voilées de dentelle. Il
+n'y avait là, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canapé,
+causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un
+fauteuil, écoutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la
+vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna
+Serafina était seule, à sa place habituelle, au coin droit de la
+cheminée, avec la secrète rage de voir devant elle le coin gauche vide,
+ce coin que Morano avait occupé pendant les trente ans de sa fidélité.
+Et Pierre remarqua le coup d'œil anxieux, puis désespéré, dont elle
+avait accueilli son entrée, guettant la porte, attendant sans doute
+encore le volage. Elle se tenait, du reste, très droite et très fière,
+la taille fine, plus serrée que jamais dans son corset, avec sa face
+dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils très noirs.
+
+Tout de suite Pierre, après lui avoir présenté ses hommages, laissa
+percer sa préoccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de
+voir monsignor Nani, ce soir-là. Et elle-même ne put s'empêcher de
+répondre:
+
+--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a
+besoin des gens qu'ils disparaissent.
+
+Elle gardait aussi une rancune au prélat de ce qu'il s'était employé au
+divorce très mollement, après avoir beaucoup promis. Sans doute, comme
+toujours, sous sa bienveillance extrême, pleine de caresses, il avait
+quelque autre plan à lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la
+colère lui avait arraché; et elle reprit:
+
+--Il va peut-être venir. Il est si bon, il nous aime tant!
+
+Malgré la vivacité de son sang, elle voulait être politique, pour
+vaincre les chances mauvaises. Son frère, le cardinal, lui avait dit
+combien l'irritait l'attitude de la congrégation du Concile, car il ne
+doutait pas que le froid accueil, fait à la demande de sa nièce, ne vînt
+en partie du désir que certains de ses collègues, les cardinaux,
+avaient de lui être désagréables. Lui-même souhaitait le divorce, qui
+seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'entêtait
+à ne vouloir épouser que sa cousine. Et c'était un concours de
+désastres, toute la famille atteinte, lui frappé dans son orgueil, sa
+sœur partageant cette souffrance et blessée par contre-coup au cœur,
+les deux amoureux désespérés de voir leur espérance reculée une fois
+encore.
+
+Quand Pierre s'approcha du canapé, où causaient les jeunes gens, il
+entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, à demi-voix.
+
+--Pourquoi vous désoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage
+a été adoptée, à la majorité d'une voix. Le procès est repris, ce n'est
+qu'un retard.
+
+Mais Benedetta hochait la tête.
+
+--Non, non! si monsignor Palma s'entête, jamais Sa Sainteté ne donnera
+son approbation. C'est fini.
+
+--Ah! si l'on était riche, très riche! murmura Dario d'un air convaincu,
+qui ne fit sourire personne.
+
+Puis, tout bas, à sa cousine:
+
+--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la
+sorte.
+
+Et elle répondit de même, dans un souffle:
+
+--Descends demain soir, à cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici.
+
+La soirée s'éternisa ensuite. Pierre était infiniment touché de l'air
+d'accablement où il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable
+d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une délicatesse
+d'enfance, étaient comme voilés de larmes contenues. Il s'était déjà
+pris pour elle d'une véritable tendresse, à la voir toujours d'une
+humeur égale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande
+sagesse la passion de son âme de flamme. Elle tâchait pourtant de
+sourire, en écoutant les jolies confidences de Celia, dont les amours
+marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de
+conversation générale, lorsque la vieille parente, haussant la voix,
+parla de l'indigne attitude de la presse italienne, à l'égard du
+Saint-Père. Jamais les rapports ne semblaient avoir été aussi mauvais
+entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude,
+annonça que le pape, à l'occasion des fêtes sacrilèges du 20 septembre,
+célébrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de
+protestation, à la face de tous les États chrétiens, complices du rapt
+par leur indifférence.
+
+--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina
+d'une voix amère, en faisant allusion au déplorable mariage de sa nièce.
+
+Elle paraissait hors d'elle, il était trop tard maintenant, et l'on
+n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, à un bruit
+inespéré de pas, ses yeux se rallumèrent, elle regarda ardemment la
+porte, eut la dernière déception de voir entrer Narcisse Habert, qui
+vint s'excuser près d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,
+le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si fermé, et il y
+était bien accueilli, à cause de ses idées religieuses, que l'on disait
+intransigeantes. Ce soir-là, d'ailleurs, il n'y accourait, malgré
+l'heure avancée, que pour Pierre. Il le prit tout de suite à l'écart.
+
+--J'étais certain de vous trouver ici, j'ai dîné à l'ambassade avec mon
+cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle à vous
+annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, à son
+appartement du Vatican.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Je crois bien qu'il tâchera de vous introduire auprès du Saint-Père...
+Enfin, l'audience me paraît certaine.
+
+Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la
+tristesse de ce salon, où, depuis près de deux heures, il se chagrinait
+et tombait à la désespérance. Enfin, il aurait donc une solution!
+Narcisse, après avoir serré la main de Dario, salua Benedetta et Celia,
+puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, débarrassé de la vieille
+parente, se décidait à parler. Mais il ne causait guère que de sa santé,
+du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait
+contées, sans jamais un mot sur les mille affaires compliquées et
+terribles qu'il brassait à la Propagande. C'était, en dehors de son
+cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de
+médiocrité, où il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le
+monde se leva, on prit congé.
+
+--N'oubliez pas, répéta Narcisse à Pierre, demain matin, à dix heures,
+vous me trouverez à la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de
+notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli.
+
+Le lendemain, dès neuf heures et demie, Pierre, venu à pied, était sur
+la vaste place; et, avant de se diriger à droite, vers la porte de
+bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrêta
+quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins
+monumental que cet entassement de constructions, grandies à l'ombre du
+dôme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans régularité
+quelconque. Les toitures se superposaient, les façades s'étendaient,
+larges et plates, au hasard des ailes ajoutées et surélevées. Seuls, les
+trois côtés de la cour Saint-Damase, symétriques, apparaissaient
+au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges,
+fermées aujourd'hui, qui les faisaient ressembler à trois corps de serre
+immenses, étincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'était
+là le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,
+celui qui contenait les plus admirables chefs-d'œuvre du génie humain!
+Mais, dans sa désillusion, Pierre ne s'intéressa qu'à la haute façade de
+droite, qui donne sur la place, et où il savait que s'ouvraient les
+fenêtres de l'appartement particulier du pape, au second étage. Il
+contempla longuement ces fenêtres, on lui avait dit que la cinquième, à
+droite, était celle de la chambre à coucher, où l'on voyait toujours
+brûler une lampe, très tard dans la nuit.
+
+Qu'y avait-il derrière cette porte de bronze, qu'il apercevait là,
+devant lui, et qui était le seuil sacré, la communication entre tous les
+royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste représentant
+s'était emprisonné dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de
+loin, avec ses panneaux de métal, garnis de gros clous à tête carrée, et
+il se demandait ce qu'elle défendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle
+murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde
+allait-il trouver derrière, quel trésor de charité humaine conservé
+jalousement dans l'ombre, quelle résurrection d'espoir pour les peuples
+nouveaux, avides de fraternité et de justice? Il se plaisait à ce rêve,
+le pasteur unique et sacré veillant au fond de ce palais clos, préparant
+le règne définitif de Jésus, pendant que s'écroulaient les vieilles
+civilisations pourries, et à la veille enfin de proclamer ce règne, en
+faisant de nos démocraties la grande communauté chrétienne, que le
+Sauveur avait promise. C'était l'avenir qui s'élaborait derrière la
+porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait.
+
+Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de
+monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner à pied,
+à deux pas, le palais du Saint-Office, où il logeait comme assesseur.
+
+--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me
+présenter à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que
+je vais obtenir l'audience tant désirée.
+
+De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.
+
+--Oui, oui, je sais.
+
+Il se reprit.
+
+--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez
+prudent.
+
+Puis, craignant que son aveu n'eût fait comprendre au jeune prêtre qu'il
+sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prélat le plus facile à
+terrifier de toute la discrète famille pontificale, il conta qu'il
+courait depuis le matin pour deux dames françaises, qui, elles aussi, se
+mouraient du désir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas
+réussir.
+
+--Je vous avouerai, monseigneur, déclara Pierre, que je commençais à me
+décourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de réconfort, car mon
+séjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'âme.
+
+Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la
+foi. De telles journées, celle qu'il avait passée au Palatin et à la
+voie Appienne, puis celle qu'il avait vécue aux Catacombes et à
+Saint-Pierre, n'étaient bonnes qu'à le troubler, qu'à gâter son rêve
+d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au
+doute, envahi d'une lassitude commençante, ayant perdu de son
+enthousiasme toujours prêt à la révolte.
+
+Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'écoutait, hochait la tête d'un
+air d'approbation. Évidemment, c'était bien cela, les choses devaient se
+passer ainsi. Il semblait l'avoir prévu et en être satisfait.
+
+--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous êtes
+certain de voir Sa Sainteté.
+
+--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le très juste
+et très clairvoyant Léon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon
+livre, lui seul reconnaîtra sa pensée, que, très fidèlement, je crois
+avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jésus, par la démocratie
+et par la science, il sauvera le vieux monde!
+
+Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec
+ses yeux aigus et ses lèvres minces, approuva de nouveau.
+
+--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez.
+
+Puis, comme tous deux, levant la tête, regardaient la façade du Vatican,
+il poussa l'amabilité jusqu'à le détromper. Non, la fenêtre où l'on
+voyait de la lumière chaque soir, n'était pas celle de la chambre à
+coucher du pape. C'était celle d'un palier de l'escalier, que des becs
+de gaz éclairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait à deux
+fenêtres de là. Et ils retombèrent dans le silence, ils continuèrent à
+regarder la façade, très graves l'un et l'autre.
+
+--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue,
+n'est-ce pas?
+
+Dès que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le cœur
+battant à grands coups, comme s'il fût entré dans le lieu sacré et
+redoutable où s'élaborait le bonheur futur. Un poste veillait là, un
+garde suisse marchait à pas lents, drapé en un manteau gris bleu, qui
+laissait dépasser seulement la culotte bariolée de noir, de jaune et de
+rouge; et il semblait que ce manteau discret fût jeté ainsi sur un
+déguisement, pour en dissimuler l'étrangeté devenue gênante. Puis, tout
+de suite, à droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit à la
+cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre à la chapelle Sixtine, il
+fallait suivre la longue galerie, entre une double rangée de colonnes,
+et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde géant, où toutes
+les dimensions s'exagéraient, d'une écrasante majesté, soufflait un peu,
+en gravissant les larges marches.
+
+Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il éprouva d'abord une
+surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, très
+haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la
+partie où se tiennent les invités, les jours de grande cérémonie, et le
+chœur où s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chêne, tandis
+que les prélats restent debout, derrière. Le trône pontifical, sur une
+estrade basse, est à droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche,
+dans la muraille, s'ouvre l'étroite loge, à balcon de marbre, réservée
+aux chanteurs. Et il faut lever la tête, il faut que les regards montent
+de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entière du
+fond, aux peintures de la voûte, qui descendent jusqu'à la corniche,
+entre les douze fenêtres claires, six de chaque côté, pour que,
+brusquement, tout s'élargisse, tout s'écarte et s'envole, en plein
+infini.
+
+Il n'y avait heureusement là que trois ou quatre touristes, peu
+bruyants. Et Pierre aperçut tout de suite Narcisse Habert, sur un des
+bancs des cardinaux; au-dessus de la marche où s'assoient les
+caudataires. Le jeune homme, immobile, la tête un peu renversée,
+semblait comme en extase. Mais ce n'était pas l'œuvre de Michel-Ange
+qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche,
+une des fresques antérieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prêtre, il se
+contenta de murmurer, les regards noyés:
+
+--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!
+
+Puis, il retomba dans son ravissement.
+
+Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein cœur, venait
+d'être pris tout entier par le génie surhumain de Michel-Ange. Le reste
+disparut, il n'y eut plus, là-haut, comme en un ciel illimité, que cette
+extraordinaire création d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le
+stupéfiait, c'était que le peintre avait accepté d'être l'unique artisan
+de l'œuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre
+corps d'état. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les
+pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et
+les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour
+toute cette décoration d'une richesse inouïe qui encadrait les fresques.
+Et il se l'imaginait, le jour où on lui avait livré la voûte nue, rien
+que le plâtre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de
+mètres carrés à couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne
+voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa
+besogne géante, jalousement, violemment, passant quatre années et demie
+solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah!
+cette œuvre énorme, faite pour emplir une vie, cette œuvre qu'il avait
+dû commencer dans une tranquille confiance en sa volonté et en sa force,
+tout un monde tiré de son cerveau et jeté là, d'une poussée continue de
+la virilité créatrice, en plein épanouissement de la toute-puissance!
+
+Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa à l'examen
+de cette humanité agrandie de visionnaire, débordant en des pages de
+synthèse démesurée, de symbolisme cyclopéen. Et telles que des
+floraisons naturelles, toutes les beautés resplendissaient, la grâce et
+la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science
+parfaite, les plus violents raccourcis osés dans la certitude de la
+réussite, la perpétuelle victoire technique sur les difficultés que les
+plans courbes présentaient. Et surtout une ingénuité de moyens
+incroyable, la matière réduite presque à rien, quelques couleurs
+employées largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'éclat. Et cela
+suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient
+sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un élan
+si énergique, qu'une flamme semblait passer là-haut, donnant à ce peuple
+une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'était la vie qui éclatait, qui
+triomphait, une vie énorme et pullulante, un miracle de vie réalisé par
+une main unique, qui apportait le don suprême, la simplicité dans la
+force.
+
+Qu'on ait vu là une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la
+destinée, la création du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le
+châtiment, puis la rédemption, et enfin la justice de Dieu au dernier
+jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrêter, dès cette première
+rencontre, dans la stupeur émerveillée où une telle œuvre le jetait.
+Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beauté, de sa puissance et
+de sa grâce! Ah! ce Jéhova, ce royal vieillard, terrible et paternel,
+emporté dans l'ouragan de sa création, les bras élargis, enfantant les
+mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et
+que Jéhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace
+sacré entre ce doigt du créateur et celui de la créature, petit espace
+où tient l'infini de l'invisible et du mystère! et cette Ève puissante
+et adorable, cette Ève aux flancs solides, capables de porter la future
+humanité, d'une grâce fière et tendre de femme qui voudra être aimée
+jusqu'à la perdition, toute la femme avec sa séduction, sa fécondité,
+son empire! Puis, c'étaient même les figures décoratives, assises sur
+les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui célébraient le
+triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'être nus, d'une
+splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensité de vie
+telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse,
+en des attitudes de héros. Et, entre les fenêtres, trônaient les géants,
+les Prophètes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux,
+démesurés dans la force de la musculature et dans la grandeur de
+l'expression intellectuelle: Jérémie, le coude appuyé sur le genou, la
+mâchoire dans la main, réfléchissant, au fond même de la vision et du
+rêve; la Sibylle d'Érythrée, au profil si pur, si jeune en son opulence,
+un doigt sur le livre ouvert du destin; Isaïe, à l'épaisse bouche de
+vérité, toute gonflée sous le charbon ardent, hautain, la face tournée à
+demi et une main levée, en un geste de commandement; la Sibylle de
+Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, restée d'une solidité de
+roc, avec son masque ridé, son nez de proie, son menton carré qui avance
+et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lancé là en un raccourci
+extraordinaire, le torse tordu, les bras repliés, la tête renversée, la
+bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de
+la même famille ample et majestueuse, régnant avec la souveraineté de
+l'éternelle santé et de l'éternelle intelligence, réalisant le rêve
+d'une humanité indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs,
+dans les cintres des fenêtres, dans les lunettes, des figures de beauté,
+de puissance et de grâce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,
+les ancêtres du Christ, les mères songeuses aux beaux enfants nus, les
+hommes aux regards lointains, fixés sur l'avenir, la race punie, lasse,
+désireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre
+angles, s'évoquaient, vivantes, des scènes bibliques, les victoires
+d'Israël sur l'esprit du mal. Et c'était enfin la colossale fresque du
+fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si
+innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une
+foule éperdue, emportée dans un brûlant souffle de vie, depuis les morts
+que réveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la
+trompette, depuis les réprouvés que les démons jettent à l'enfer, en
+grappes d'épouvante, jusqu'au Jésus justicier, entouré des apôtres et
+des saints, jusqu'aux élus radieux qui montent, soutenus par des anges,
+pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargés des instruments
+de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de
+cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la
+maturité de l'âge, le plafond garde son envolée, sa supériorité
+certaine, car c'était là que l'artiste avait donné son effort vierge,
+toute sa jeunesse, toute la flambée première de son génie.
+
+Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange était le monstre,
+dominant tout, écrasant tout. Et il n'y avait qu'à voir, sous
+l'immensité de son œuvre, les œuvres du Pérugin, du Pinturicchio, de
+Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antérieures,
+admirables, qui se déroulaient en dessous de la corniche, autour de la
+chapelle.
+
+Narcisse n'avait pas levé les yeux vers la splendeur foudroyante du
+plafond. Abîmé d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a
+là trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure.
+
+--Ah! Botticelli, Botticelli! l'élégance et la grâce de la passion qui
+souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupté! toute
+notre âme moderne devinée et traduite, avec le charme le plus troublant
+qui soit jamais sorti d'une création d'artiste!
+
+Stupéfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda à demander:
+
+--Vous venez ici pour voir Botticelli?
+
+--Mais certainement, répondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne
+viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde
+absolument que lui... Tenez! étudiez donc cette page: Moïse et les
+filles de Jéthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mélancolie
+humaines ont produit de plus pénétrant?
+
+Et il continua, avec un petit tremblement dévot de la voix, de l'air du
+prêtre qui pénètre dans le frisson délicieux et inquiétant du
+sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa
+face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les
+draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, où tout son
+corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si réels, et
+beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe équivoque, dans lequel se
+mêle la solidité savante des muscles à la délicatesse infinie des
+contours, tous soulevés par une flamme de désir dont on emporte la
+brûlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes
+comme des fruits, ironiques ou douloureuses, énigmatiques en leurs plis
+sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des puretés ou des
+abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion,
+de pâmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde,
+parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus
+insondables, ouverts sur le néant humain! les mains de Botticelli, si
+travaillées, si soignées, ayant comme une vie intense, jouant à l'air
+libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un
+souci tel de la grâce, qu'elles en sont parfois maniérées, mais chacune
+avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la
+souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'efféminé ni de menteur,
+partout une sorte de fierté virile, un mouvement passionné et superbe
+soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vérité, l'étude
+directe, la conscience, tout un véritable réalisme que corrige et relève
+l'étrangeté géniale du sentiment et du caractère, donnant à la laideur
+même la transfiguration inoubliable du charme!
+
+L'étonnement de Pierre grandissait, et il écoutait Narcisse, dont il
+remarquait pour la première fois la distinction un peu étudiée, les
+cheveux bouclés, taillés à la florentine, les yeux bleus, presque
+mauves, qui pâlissaient encore dans l'enthousiasme.
+
+--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux
+artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...
+
+D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.
+
+--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-là! Il a tout gâché, il a tout
+perdu. Un homme qui s'attelait comme un bœuf à la besogne, qui abattait
+l'ouvrage ainsi qu'un manœuvre, à tant de mètres par jour! Et un homme
+sans mystère, sans inconnu, qui voyait gros à dégoûter de la beauté, des
+corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles à des
+bouchères géantes, des masses de chair stupides, sans au-delà d'âmes
+divines ou infernales!... Un maçon, et si vous voulez, oui! un maçon
+colossal, mais pas davantage!
+
+Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqué,
+gâté par la recherche de l'original et du rare, éclatait la haine
+fatale de la santé, de la force, de la puissance. C'était l'ennemi, ce
+Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laissé la création
+la plus prodigieuse dont un artiste eût jamais accouché. Le crime était
+là, créer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites
+créations des autres, même les plus délicieuses, fussent noyées,
+disparussent dans ce flot débordant d'êtres, jetés vivants sous le
+soleil.
+
+--Ma foi, déclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis.
+Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalité
+n'est vraiment qu'aux créatures. Le cas de Michel-Ange me paraît
+décisif, car il n'est le maître surhumain, le monstre qui écrase les
+autres, que grâce à cet extraordinaire enfantement de chair vivante et
+magnifique, dont votre délicatesse se blesse: Allez, que les curieux,
+les jolis esprits, les intellectuels pénétrants raffinent sur
+l'équivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragoût de l'art dans le
+choix du trait précieux et dans la demi-obscurité du symbole,
+Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Maître de la
+clarté, de la simplicité et de la santé, éternel comme la vie elle-même!
+
+Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de dédain indulgent et
+courtois. Tout le monde n'allait pas à la chapelle Sixtine s'asseoir
+pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tête, pour
+voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:
+
+--Voilà qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prévenir ici,
+dès qu'il pourrait nous recevoir, et je suis étonné de n'avoir encore vu
+personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphaël, en
+attendant?
+
+Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, très lucide et très
+juste pour les œuvres, retrouvant toute son intelligence aisée, dès
+qu'il n'était plus soulevé par sa haine des besognes colossales et du
+génial décor.
+
+Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui
+fallut échapper à l'étreinte du monstre, oublier ce qu'il venait de
+voir, s'habituer à ce qu'il voyait là, pour en goûter toute la beauté
+pure. C'était comme un vin trop rude qui l'avait d'abord étourdi et qui
+l'empêchait de goûter ensuite cet autre vin plus léger, d'un bouquet
+délicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le
+charme opère avec une puissance lente et irrésistible. C'est Racine à
+côté de Corneille, Lamartine à côté d'Hugo, l'éternelle paire, le couple
+de la femelle et du mâle, dans les siècles de gloire. Avec Raphaël,
+triomphent la noblesse, la grâce, la ligne exquise et correcte, d'une
+harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matériel
+superbement jeté par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une
+pénétration profonde, apportée dans la peinture. L'homme y est plus
+épuré, plus idéalisé, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y
+a là un sentimental, un féminin dont on sent le frisson de tendresse,
+cela est aussi d'une solidité de métier admirable, très grand et très
+fort. Pierre peu à peu s'abandonnait à cette maîtrise souveraine,
+conquis par cette élégance virile de beau jeune homme, touché jusqu'au
+fond du cœur par cette vision de la suprême beauté dans la suprême
+perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'École d'Athènes,
+antérieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les
+chefs-d'œuvre de Raphaël, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et
+plus encore dans l'Héliodore chassé du Temple et dans l'Attila arrêté
+aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grâce,
+impressionné par l'écrasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement,
+lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrèrent! Le
+monstre avait procréé en bas, et le plus grand parmi les humains y
+laissa de son âme, sans jamais plus se débarrasser de l'influence subie.
+
+Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, à cette galerie vitrée, si
+claire et d'une décoration si délicieuse. Mais Raphaël était mort, il
+n'y avait là, sur les cartons qu'il avait laissés, qu'un travail
+d'élèves. C'était une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux
+compris que le génie est tout, que lorsqu'il disparaît, l'école sombre.
+L'homme de génie résume l'époque, donne, à une heure de la civilisation,
+toute la sève du sol social, qui reste ensuite épuisé, parfois pour des
+siècles. Et il s'intéressa davantage à l'admirable vue qu'on a des
+loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre côté de
+la cour Saint-Damase, l'étage habité par le pape. En bas, la cour avec
+son portique, sa fontaine, son pavé blanc, était claire et nue, sous le
+brûlant soleil. Cela n'avait décidément rien de l'ombre, du mystère
+étouffé et religieux, que les alentours des vieilles cathédrales du Nord
+lui avaient fait rêver. A droite et à gauche du perron qui menait chez
+le pape et chez le cardinal secrétaire, cinq voitures se trouvaient
+rangées, les cochers raides sur leurs sièges, les chevaux immobiles dans
+la lumière vive; et pas une âme ne peuplait le désert de la vaste cour
+carrée, aux trois étages de loges vitrées comme des serres immenses; et
+l'éclat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudité
+du pavé et des façades, dans une sorte de majesté grave de temple païen,
+consacré au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce
+fut le prodigieux panorama de Rome qui se déroule, sous ces fenêtres du
+Vatican. Il n'avait point songé que cela dût être, il venait d'être tout
+d'un coup saisi par cette pensée que le pape, de ses fenêtres, voyait
+ainsi Rome entière, étalée devant lui, ramassée, comme s'il n'avait eu
+qu'à étendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les
+yeux et le cœur de ce spectacle inouï, car il voulait l'emporter, le
+garder, tout frémissant des rêveries sans fin qu'il évoquait.
+
+Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tête; et il
+aperçut un domestique en livrée noire, qui, après s'être acquitté d'un
+message près de Narcisse, le saluait profondément.
+
+Le jeune homme se rapprocha du prêtre, l'air très contrarié.
+
+--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra
+nous recevoir ce matin. Il est pris, paraît-il, par un service
+inattendu.
+
+Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait guère à cette excuse et
+qu'il commençait à soupçonner son parent de trembler de se compromettre,
+averti, terrifié sans doute par quelque bonne âme. Cela l'indignait
+d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:
+
+--Écoutez, il y a peut-être un moyen de forcer les portes... Si vous
+pouvez disposer de votre après-midi, nous allons déjeuner ensemble, puis
+nous reviendrons visiter le Musée des Antiques; et je finirai bien par
+rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de
+rencontrer le pape lui-même, s'il descend aux jardins.
+
+Pierre, d'abord, à l'annonce de l'audience encore reculée, avait éprouvé
+le plus vif désappointement. Aussi, libre de sa journée entière,
+accepta-t-il très volontiers l'offre.
+
+--Vous êtes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille
+fois.
+
+Ils déjeunèrent en face de Saint-Pierre même, dans un petit restaurant
+du Borgo, dont les pèlerins faisaient l'ordinaire clientèle. On y
+mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour
+de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place
+Sainte-Marthe, pour gagner, derrière, l'entrée du Musée. C'était un
+quartier clair, désert et brûlant, où le jeune prêtre retrouva,
+décuplée, la sensation de majesté nue et fauve, comme cuite au soleil,
+qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand
+il contourna l'abside géante du colosse, il en comprit davantage
+l'énormité, toute une floraison d'architectures mises en tas, que
+bordent les espaces vides du pavé, où verdit une herbe fine. Il n'y
+avait là, dans cette immensité muette, que deux enfants, qui jouaient à
+l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue
+italienne et gardée par des soldats du roi, se trouve à gauche du
+passage conduisant au Musée; tandis qu'en face, à droite, s'ouvre une
+porte d'honneur du Vatican, où veille un poste de la garde suisse; et
+c'est par cette porte que passent les voitures à deux chevaux, qui,
+selon l'étiquette, amènent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du
+cardinal secrétaire et de Sa Sainteté.
+
+Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais
+et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivèrent enfin au Musée des
+Antiques. Ah! ce Musée immense, composé de salles sans fin, ce Musée qui
+en contient trois, le très ancien Musée Pio-Clementino, le Musée
+Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouvé dans la terre,
+exhumé, glorifié sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le
+jeune prêtre le parcourut, passa d'une salle à une autre, dans
+l'éblouissement des chefs-d'œuvre, dans l'étourdissement de tant de
+génie et de tant de beauté. Ce n'étaient pas seulement les morceaux
+célèbres qui l'étonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du
+Belvédère, ni le Méléagre, ni même le torse d'Hercule. Il était pris
+plus encore par l'ensemble, par la quantité innombrable des Vénus, des
+Bacchus, des empereurs et des impératrices déifiés, par toute cette
+poussée superbe de belles chairs, de chairs augustes, célébrant
+l'immortalité de la vie. Trois jours auparavant, il avait visité le
+Musée du Capitole, où il avait admiré la Vénus, le Gaulois mourant, les
+merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des
+bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration décuplée jusqu'à la
+stupeur, par la richesse inépuisable des salles. Et, plus curieux
+peut-être de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes,
+où ressuscite si réelle la Rome historique, qui fut incapable
+certainement de l'idéale beauté de la Grèce, mais qui enfanta de la vie.
+Ils sont tous là, les empereurs, les philosophes, les savants, les
+poètes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensité, tels qu'ils
+étaient, étudiés et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs
+déformations, leurs tares, les moindres particularités de leurs traits;
+et, de ce souci extrême de vérité, jaillit le caractère, une évocation
+d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les
+hommes eux-mêmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire
+fausse dont l'enseignement suffit à faire exécrer l'antiquité par les
+générations d'élèves. Dès lors, comme on comprend, comme on sympathise!
+Et c'était ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues
+tronquées, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre même, bras divin
+de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, évoquaient le resplendissement
+d'une civilisation de lumière, de grandeur et de force.
+
+Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candélabres, longue de cent
+mètres, et où se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.
+
+--Écoutez, mon cher abbé, il n'est guère que quatre heures, et nous
+allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le
+Saint-Père y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une
+vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-être, qui
+sait?... En tout cas, ça vous reposera, vous devez avoir les jambes
+rompues.
+
+Il était connu de tous les gardiens, sa parenté avec monsignor Gamba del
+Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, où il aimait venir
+passer ainsi des journées entières. Deux chaises étaient là, ils
+s'installèrent, et il se remit à parler d'art, immédiatement.
+
+Cette Rome, quelle étonnante destinée, quelle royauté souveraine et
+d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre où le monde
+entier converge et aboutit, mais où rien ne pousse du sol même, frappé
+de stérilité dès le début. Il faut y acclimater les arts, y transplanter
+le génie des peuples voisins, qui, dès lors, y fleurit magnifiquement.
+Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la
+Grèce que lui vient la beauté de ses monuments et de ses sculptures.
+Plus tard, quand le christianisme naît, il reste chez elle tout imprégné
+du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit
+l'art gothique, l'art chrétien par excellence. Plus tard encore, à la
+Renaissance, c'est bien à Rome que resplendit le siècle de Jules II et
+de Léon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui
+préparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envolée.
+Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royauté du
+monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le
+réveil extraordinaire de l'antiquité, c'est Apollon et c'est Vénus
+ressuscités, adorés par les papes eux-mêmes, qui, dès Nicolas V, rêvent
+d'égaler la Rome papale à la Rome impériale. Après les précurseurs, si
+sincères, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Pérugin, Botticelli
+et tant d'autres, apparaissent les deux souverainetés, Michel-Ange et
+Raphaël, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut
+attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, à tout ce que la
+science de la peinture a pu conquérir, en l'absence du génie, la couleur
+et le modelé puissants. Ensuite, la déchéance continue jusqu'au Bernin,
+qui est le transformateur, le véritable créateur de la Rome des papes
+actuels, le jeune prodige enfantant dès sa dix-huitième année toute une
+lignée de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont
+l'effrayante activité a terminé la façade de Saint-Pierre, bâti la
+colonnade, décoré l'intérieur de la basilique, élevé des fontaines, des
+églises, des palais sans nombre. Et c'était la fin de tout, car,
+depuis, Rome est sortie peu à peu de la vie, s'est éliminée davantage
+chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vécu des
+autres cités, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en
+faire encore de la gloire.
+
+--Le Bernin, ah! le délicieux Bernin, continua à demi-voix Narcisse, de
+son air pâmé. Il est puissant et exquis, une verve toujours prête, une
+ingéniosité sans cesse en éveil, une fécondité pleine de grâce et de
+magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre,
+sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a été le
+Michel-Ange et le Raphaël de l'architecture, et n'en parlons plus!...
+Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prétendu mauvais goût est fait
+de plus de délicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis
+de génie dans la perfection et l'énormité! L'âme du Bernin, variée et
+profonde, où tout notre âge devrait se retrouver, d'un maniérisme si
+triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dégagée des
+bassesses de la réalité!... Allez donc voir, à la Villa Borghèse, le
+groupe d'Apollon et Daphné, qu'il fit à dix-huit ans, et surtout allez
+voir sa Sainte Thérèse en extase, à Sainte-Marie de la Victoire. Ah!
+cette Sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance
+divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi
+poussée jusqu'au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de
+plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai passé devant elle des heures et
+des heures, sans jamais épuiser l'infini précieux et dévorant du
+symbole.
+
+Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'étonnait plus de sa haine sourde,
+inconsciente, contre la santé, la simplicité et la force, l'écoutait à
+peine, était lui-même tout à l'idée dont il se sentait de plus en plus
+envahi: la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant
+d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hiérarchisé et
+dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle même jamais été
+chrétienne, en dehors de l'âge primitif des Catacombes? C'était, en lui,
+un prolongement, une affirmation de plus en plus évidente des pensées
+qu'il avait eues au Palatin, à la voie Appienne, puis à Saint-Pierre.
+Et, le matin même, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la
+Signature, au milieu de l'étourdissement où le jetait l'admiration, il
+avait bien compris la preuve nouvelle que le génie apportait. Sans
+doute, chez Michel-Ange et chez Raphaël, le paganisme ne reparaissait
+que transformé par l'esprit chrétien. Mais est-ce qu'il n'était pas à la
+base même? est-ce que les nudités géantes de l'un ne venaient pas du
+terrible ciel de Jéhova, vu à travers l'Olympe? est-ce que les idéales
+figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge,
+les chairs divines et désirables de Vénus? Maintenant, Pierre en avait
+la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gêne, car ces
+beaux corps prodigués, ces nudités glorifiant l'ardente passion de la
+vie, allaient contre le rêve qu'il avait fait dans son livre, le
+christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour à la
+simplicité, à la pureté des premiers temps.
+
+Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pût
+savoir par quelle transition, s'était mis à le renseigner sur
+l'existence quotidienne de Léon XIII.
+
+--Oh! mon cher abbé, à quatre-vingt-quatre ans, une activité de jeune
+homme, une vie de volonté et de travail, comme ni vous ni moi ne
+voudrions la vivre!... Dès six heures, il est debout, dit sa messe dans
+sa chapelle particulière, déjeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures
+à midi, c'est un défilé ininterrompu de cardinaux, de prélats, toutes
+les affaires des congrégations qui lui passent sous les yeux, et je vous
+réponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliquées. A
+midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.
+A deux heures, il dîne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagnée, ou
+la promenade dans les jardins, jusqu'à six heures. Les audiences
+particulières, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux.
+Il soupe à neuf heures, et il mange à peine, vit de rien, toujours seul
+à sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'étiquette qui l'oblige à
+cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un
+convive, éternellement à l'écart dans sa grandeur!... Et, à dix heures,
+après avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa
+chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de fréquentes
+insomnies, se relève, appelle un secrétaire, pour lui dicter des notes,
+des lettres. Lorsqu'une affaire intéressante l'occupe, il s'y donne tout
+entier, y songe sans cesse. C'est là sa vie, sa santé même: une
+intelligence continuellement en éveil, en travail, une force et une
+autorité qui ont le besoin de se dépenser... Vous n'ignorez pas,
+d'ailleurs, qu'il a longtemps cultivé avec tendresse la poésie latine.
+On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de
+lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il
+subventionnait, et même, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses
+idées les plus chères étaient en jeu.
+
+Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des
+Candélabres, déserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles,
+d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tête, pour voir si
+le petit cortège du pape n'allait pas déboucher de la galerie des
+Tapisseries, puis défiler devant eux, en se rendant aux jardins.
+
+--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez
+étroite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel
+voyage! près de deux kilomètres, au travers des loges, des chambres de
+Raphaël, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les
+escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le
+dépose, en bas, dans une allée où une calèche à deux chevaux l'attend...
+Le temps est très beau, ce soir. Il va sûrement venir. Ayons quelque
+patience.
+
+Et, pendant que Narcisse donnait ces détails, Pierre, également dans
+l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire.
+C'étaient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux
+qui avaient ressuscité passionnément l'antiquité, rêvant de draper le
+Saint-Siège dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vénitien
+magnifique, qui avait bâti le palais de Venise, Sixte IV, à qui l'on
+doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Léon X, qui firent de Rome une
+ville de pompe théâtrale, de fêtes prodigieuses, des tournois, des
+ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papauté venait
+de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussière des ruines; et,
+comme grisée par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle créait
+les musées, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au
+culte de l'admiration universelle. Jamais l'Église n'avait traversé un
+tel péril de mort, car, si le Christ continuait d'être honoré à
+Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les déesses de marbre,
+aux belles chairs triomphantes, trônaient dans les salles du Vatican.
+Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant
+l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa
+bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or était traîné par six
+chevaux, entouré par la garde suisse, suivi par un peloton de
+gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,
+poursuivait sa promenade à pied; et, alors, un garde à cheval galopait
+en avant, avertissait, faisait tout arrêter. Aussitôt, les voitures se
+rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pavé,
+tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tête
+dévotement, à l'approche du Saint-Père, qui, d'un pas ralenti, allait
+ainsi avec sa cour jusqu'à la place du Peuple, souriant et bénissant.
+Et, maintenant, venait Léon XIII, prisonnier volontaire, enfermé dans
+le Vatican depuis dix-huit années, ayant pris une majesté plus haute,
+une sorte de mystère sacré et redoutable, derrière les épaisses
+murailles silencieuses, au fond de cet inconnu où s'écoulait la vie
+discrète de chacune de ses journées.
+
+Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape caché
+au commun des hommes, tel qu'une de ces divinités terribles dont les
+prêtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonné dans ce
+Vatican somptueux que ses ancêtres de la Renaissance avaient bâti et
+orné pour des fêtes géantes; et il vit là, loin des foules, en prison,
+avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphaël,
+avec les dieux et les déesses de marbre, l'Olympe éclatant, célébrant
+autour de lui la religion de la lumière et de la vie. Toute la papauté
+baigne là, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce
+vieillard frêle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Musée des
+Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, à gauche, les statues le
+regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est
+Apollon, et c'est Vénus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu
+dont le rire sonne les joies de la terre. Des Néréides se baignent dans
+le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes,
+sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de
+belles filles pâmées. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymède caresse
+l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard
+va toujours, balancé sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair,
+cette nudité étalée, glorifiée, qui clame la toute-puissance de la
+nature, l'éternelle matière. Depuis qu'ils l'ont retrouvée, exhumée,
+honorée, elle règne là de nouveau, impérissable; et, vainement, ils ont
+mis des feuilles de vigne aux statues, de même qu'ils ont vêtu les
+grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie déborde, la
+semence circule à torrents dans les veines du monde. Près de là, dans la
+Bibliothèque Vaticane, d'une incomparable richesse, où dort toute la
+science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion
+qui emporterait le Vatican et même Saint-Pierre, si, un jour, les livres
+se réveillaient à leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beauté
+des Vénus et la virilité des Apollons. Mais le blanc vieillard, si
+diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les têtes colossales
+de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinoüs aux hanches
+équivoques, continuent à le regarder passer.
+
+Impatient, Narcisse se décida à questionner un gardien, qui lui assura
+que Sa Sainteté était descendue déjà. Le plus souvent, en effet, pour
+raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui débouchait
+devant la Monnaie.
+
+--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il à Pierre. Je vais tâcher
+de vous faire visiter les jardins.
+
+En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large allée,
+il se remit à causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical,
+qu'il connaissait particulièrement. Tout de suite, celui-ci le laissa
+passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor
+Gamba del Zoppo, ce jour-là, accompagnait Sa Sainteté.
+
+--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvèrent tous les deux
+seuls dans l'allée, je ne désespère pas encore d'une heureuse
+rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.
+
+Ils sont très vastes, le pape peut y faire quatre kilomètres, par les
+allées du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces
+jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de
+Léon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons
+voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur
+allait jusqu'au Château Saint-Ange; et c'était là ce qu'on nommait la
+cité Léonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y
+descendre, si ce n'est du dôme de Saint-Pierre, dont l'énormité seule y
+jette son ombre, par les brûlants jours d'été. Ils sont, d'ailleurs,
+tout un monde, un ensemble varié et complet, que chaque pape s'est plu à
+embellir: un grand parterre aux gazons géométriques, planté de deux
+beaux palmiers, orné de citronniers et d'orangers en pots; un jardin
+plus libre, plus ombreux, où, parmi des charmilles profondes, se
+trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de
+Pie IV; les bois ensuite, aux chênes verts superbes, des futaies de
+platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges allées, d'une
+douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant à
+gauche, après d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant
+de vigne très soigné.
+
+Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait à Pierre des
+détails sur la vie du Saint-Père, dans ces jardins. Lorsque le temps le
+permet, il s'y promène tous les deux jours. Jadis, dès le mois de mai,
+les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus
+sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs à Castel-Gandolfo, au
+bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Père n'a plus, pour
+résidence d'été, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Léon IV, à peu
+près intacte. Il y vient vivre les journées les plus chaudes. Il a même
+fait construire, à côté, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite,
+de façon à s'y installer à demeure. Et Narcisse, en familier, entra
+librement, put obtenir que Pierre jetât un coup d'œil dans l'unique
+pièce, occupée par Sa Sainteté, une vaste pièce ronde, au plafond
+demi-sphérique, où le ciel est peint avec les figures symboliques des
+constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux étoiles, qu'un
+système d'éclairage fait étinceler la nuit. Les murs sont d'une telle
+épaisseur, qu'en murant une des fenêtres, on a pu ménager dans
+l'embrasure une sorte de chambre, où se trouve un lit de repos. Du
+reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une
+plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,
+entièrement doré, un des cadeaux du jubilé épiscopal. Et l'on rêve aux
+journées de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de
+donjon, fraîche comme un sépulcre, lorsque les lourds soleils de juillet
+et d'août brûlent au loin Rome anéantie.
+
+Puis, c'étaient des détails encore. Un observatoire astronomique a été
+installé dans une autre tour, qu'on aperçoit, parmi les verdures,
+surmontée d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres,
+un chalet suisse, où Léon XIII aime à se reposer. Il va parfois à pied
+jusqu'au potager, il s'intéresse surtout à la vigne, qu'il visite, pour
+voir si le raisin mûrit, si la récolte sera belle. Mais ce qui étonna le
+plus le jeune prêtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Père était un
+déterminé chasseur, lorsque l'âge ne l'avait point encore affaibli. Il
+chassait au «roccolo», passionnément. A la lisière d'un taillis, des
+filets à larges mailles sont tendus, le long d'une allée, qu'ils bordent
+ainsi et ferment des deux côtés. Au milieu, sur le sol, on pose les
+cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas à attirer les oiseaux du
+voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des
+becfigues de toute espèce. Et, quand une bande était là, nombreuse, Léon
+XIII, assis à l'écart, guettant, tapait dans ses mains, effarait
+brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes
+dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu'à les
+ramasser, puis à les étouffer, d'un léger coup de pouce. Les becfigues
+rôtis sont un délicieux régal.
+
+Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba
+sur une Grotte de Lourdes, imitée en petit, reproduite à l'aide de
+rochers et de blocs de ciment. Et son émotion fut telle, qu'il ne put la
+cacher à son compagnon.
+
+--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le
+Saint-Père plus intellectuel, dégagé de ces superstitions basses.
+
+--Oh! répondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui
+avait une particulière reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes. En tout
+cas, ce doit être un cadeau, et Léon XIII la fait entretenir,
+simplement.
+
+Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant
+cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par
+zèle dévot, avaient laissé leurs cartes de visite, piquées dans les
+gerçures du ciment. Et ce fut pour lui une très grande tristesse, il se
+remit à suivre son compagnon, la tête basse, perdu dans une rêverie
+désolée sur l'imbécile misère du monde. Puis, à la sortie du bois, de
+nouveau en face du parterre, il leva les yeux.
+
+Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour était exquise pourtant, et quel
+charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des
+jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus même que
+parmi les vignes fécondes, il sentait là toute la force de la puissante
+nature, au milieu de ce parterre nu, désert, noble et brûlant. C'étaient
+à peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symétrie les
+compartiments géométriques que les allées découpaient, quelques arbustes
+bas, des roseaux nains, des aloès, de rares touffes de fleurs à demi
+séchées; et, dans le goût baroque d'autrefois, des buissons verts
+dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence,
+on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une
+pluie de gouttes qui retombaient perpétuellement d'une vasque. Rome
+entière avec son ciel ardent, sa grâce souveraine, sa volupté
+conquérante, semblait animer de son âme cette décoration carrée, vaste
+mosaïque de verdure, dont le demi-abandon, le délabrement roussi
+prenaient une mélancolique fierté, dans le frisson très ancien d'une
+passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des
+statues antiques, d'une nudité blanche sous le soleil couchant,
+bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins,
+plus forte aussi que l'odeur des oranges mûrissantes, une odeur
+s'élevait, celle des grands buis amers, si chargée de vie âpre, qu'elle
+troublait au passage, comme l'odeur même de la virilité de ce vieux sol,
+saturé de poussières humaines.
+
+--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontré Sa Sainteté,
+disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre allée du
+bois, tandis que nous nous arrêtions à la tour de Léon IV.
+
+Il en était revenu à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il
+expliquait que la fonction de «Copiere», d'échanson du pape, que
+celui-ci aurait dû remplir, comme un des quatre camériers secrets
+participants, n'était plus qu'une charge purement honorifique, surtout
+depuis que les dîners diplomatiques et les dîners de consécration
+épiscopale avaient lieu à la Secrétairerie d'État, chez le cardinal
+secrétaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullité poltronne était
+légendaire, ne semblait avoir d'autre rôle que de récréer Léon XIII, qui
+l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les
+anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce
+gros homme aimable, obligeant même, tant que son intérêt n'entrait pas
+en jeu, était une véritable gazette vivante, au courant de tout, ne
+dédaignant pas les commérages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait
+tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se
+donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de
+la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons
+à faire, dans ce Vatican fermé où s'agite un tel pullulement de prélats
+de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, composée
+de vieux garçons portant la robe, que travaillent sourdement des
+ambitions démesurées, des luttes sourdes et abominables, des haines
+féroces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des
+anciens temps!
+
+Brusquement, Narcisse s'arrêta.
+
+--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Père... Mais nous n'avons pas
+de chance. Il ne nous verra même pas, il va remonter en voiture.
+
+En effet, la calèche venait de s'avancer jusqu'à la lisière du bois, et
+un petit cortège, qui débouchait d'une allée étroite, se dirigeait vers
+elle.
+
+Pierre avait reçu au cœur un grand coup. Immobilisé avec son compagnon,
+caché à demi derrière le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que
+de loin le blanc vieillard, si frêle dans les plis flottants de sa
+soutane blanche, marchant très lentement, d'un petit pas qui semblait
+glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de
+vieil ivoire diaphane, accentuée par le grand nez, au-dessus de la
+bouche mince. Mais les yeux très noirs luisaient d'un sourire,
+curieusement, tandis que l'oreille se penchait à droite, vers monsignor
+Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et
+court, fleuri et digne. De l'autre côté, à gauche, marchait un
+garde-noble; et deux autres prélats suivaient.
+
+Ce ne fut qu'une apparition familière, déjà Léon XIII montait dans la
+calèche fermée. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brûlant et
+odorant, retrouvait l'émoi singulier qu'il avait ressenti, dans la
+galerie des Candélabres, quand il avait évoqué le passage du pape au
+travers des Apollons et des Vénus, étalant leur nudité triomphale. Là,
+ce n'était que l'art païen qui célébrait l'éternité de la vie, les
+forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voilà qu'ici il le
+voyait baigner dans la nature elle-même, dans la plus belle, la plus
+voluptueuse, la plus passionnée. Ah! ce pape, ce blanc vieillard
+promenant son Dieu de douleur, d'humilité et de renoncement, par les
+allées de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journées
+de l'été, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les
+oranges mûres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait
+des effluves souverains de sa virilité. Comme il faisait bon de vivre
+là, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la
+beauté de la femme, et de s'y réjouir dans la fécondité universelle!
+Brusquement éclatait cette vérité décisive que, de ce pays de lumière et
+de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conquête, de
+domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord,
+une religion d'âme.
+
+Mais Narcisse emmenait le jeune prêtre, en lui contant encore des
+histoires, la bonhomie parfois de Léon XIII, qui s'arrêtait pour causer
+avec les jardiniers, les questionnait sur la santé des arbres, sur la
+vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux
+gazelles, envoyées en cadeau d'Afrique, de jolies bêtes fines qu'il
+aimait à caresser, et dont il avait pleuré la mort. D'ailleurs, Pierre
+n'écoutait plus; et, quand ils se retrouvèrent tous deux sur la place
+Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.
+
+Ses yeux étaient tombés sur la porte de bronze, et il se rappela que, le
+matin, il s'était demandé ce qu'il y avait derrière ces panneaux de
+métal, garnis de gros clous à tête carrée. Et il n'osait se répondre
+encore, il n'osait décider si les peuples nouveaux, avides de fraternité
+et de justice, y trouveraient la religion attendue par les démocraties
+de demain; car il n'emportait qu'une impression première. Mais combien
+cette impression était vive et quel commencement de désastre pour son
+rêve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican
+sous ses lames antiques, le séparant du reste de la terre, si
+solidement, que rien n'y était plus entré depuis trois siècles.
+Derrière, il venait de voir renaître les anciens siècles, jusqu'au
+seizième, immuables. Les temps s'y étaient comme arrêtés, à jamais. Rien
+n'y bougeait plus, les costumes eux-mêmes des gardes suisses, des
+gardes-nobles, des prélats, n'avaient pas changé; et l'on retrouvait là
+le monde d'il y a trois cents ans, avec son étiquette, ses vêtements,
+ses idées. Si, depuis vingt-cinq années, les papes, par une protestation
+hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le séculaire
+emprisonnement dans le passé, dans la tradition, datait de bien plus
+loin et présentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait
+fini par y être enfermé comme eux, s'obstinant à ses dogmes, ne vivant
+plus, immobile et debout, que grâce à la force de sa vaste organisation
+hiérarchique. Alors, était-ce donc que, malgré son apparente souplesse,
+le catholicisme ne pouvait céder sur rien, sous peine d'être emporté?
+Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de
+haines et de luttes! Et quelle prison étrange, quels rapprochements sous
+les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute
+l'antiquité païenne fraternisant avec les Apôtres, toutes les splendeurs
+de la Renaissance entourant le pasteur de l'Évangile, qui règne au nom
+des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil
+déclinait, la douce volupté romaine tombait du ciel limpide, et le jeune
+prêtre restait éperdu, après ce beau jour, passé avec Michel-Ange,
+Raphaël, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.
+
+--Enfin, mon cher abbé, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue
+maintenant, je soupçonne mon brave cousin de ne pas vouloir se
+compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez
+bien de ne pas trop compter sur lui.
+
+Ce jour-là, il était près de six heures, lorsque Pierre revint au palais
+Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait
+la porte du petit escalier, dont il possédait une clef. Mais il avait
+reçu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il
+voulait communiquer à Benedetta; et il monta le grand escalier, il
+s'étonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours
+ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y
+travaillait à quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise
+était bien là, il vit même sur une table le linge qu'elle y avait
+laissé; mais elle s'en était allée sans doute, il se permit de pénétrer
+dans le premier salon. Il y faisait presque nuit déjà, le crépuscule s'y
+éteignait avec une douceur mourante, et le prêtre resta saisi, n'osa
+plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune,
+un bruit de voix éperdues, des froissements, des heurts, toute une
+lutte. C'étaient des supplications ardentes, puis des grondements
+dévorateurs. Et, brusquement, il n'hésita plus, il fut emporté comme
+malgré lui, par cette certitude que quelqu'un se défendait, dans cette
+pièce, et allait succomber.
+
+Quand il se précipita, ce fut une stupeur. Dario était là, fou, lâché en
+une sauvagerie de désir où reparaissait tout le sang effréné des
+Boccanera, dans son épuisement élégant de fin de race; et il tenait
+Benedetta aux épaules, il l'avait renversée sur un canapé, la
+violentant, la voulant, lui brûlant la face de ses paroles.
+
+--Pour l'amour de Dieu, chérie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne
+souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis
+toi-même, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cassé, oh!
+ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et
+laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!
+
+Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et
+de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi
+d'une énergie farouche, en répétant:
+
+--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!
+
+A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que
+quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de
+démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux
+mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il
+s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son
+désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir.
+
+Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de
+courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer
+également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le
+supplia d'une voix qui se calmait.
+
+--Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie,
+asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant.
+
+Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua
+que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait
+seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé
+sur une table.
+
+--Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je
+venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à
+perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?
+
+Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore
+brûlante de la lutte:
+
+--Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je
+ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre
+Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma
+faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un
+rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et,
+comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure,
+je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de
+nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à
+la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous
+souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a
+été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux
+bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé
+mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de
+faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si
+malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il
+n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si
+longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini
+par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone,
+j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari.
+
+Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son
+air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur
+ses lèvres, quand elle continua.
+
+--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de
+l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au
+fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est
+le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des
+colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand
+le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je
+me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre
+Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les
+caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup
+de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est
+avec moi, qui l'adore.
+
+Et Pierre vit alors se préciser pour lui cette figure du jeune prince,
+restée vague jusque-là. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il
+s'était toujours amusé. Un fond d'égoïsme parfait, mais un très aimable
+garçon quand même. Surtout une incapacité absolue de souffrir, une
+horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvreté, chez lui et
+chez les autres. De chair et d'âme pour la joie, l'éclat, l'apparence,
+la vie au clair soleil. Et fini, épuisé, n'ayant plus de force que pour
+cette vie d'oisif, ne sachant même plus penser et vouloir, à ce point
+que l'idée de se rallier au régime nouveau ne lui était pas même venue.
+Avec ça, l'orgueil démesuré du Romain, la paresse mêlée d'une sagacité,
+d'un sens pratique du réel, toujours en éveil; et, dans le charme doux
+et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups
+de furieux désir, une sensualité fauve qui parfois se ruait.
+
+--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets,
+ajouta très bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne
+faut point demander l'impossible à un homme, et je ne veux pas qu'il en
+meure.
+
+Et, comme Pierre la regardait, dérangé dans son idée de la jalousie
+italienne, elle s'écria, toute brûlante de son adoration passionnée:
+
+--Non, non, je ne suis pas jalouse de ça. C'est son plaisir, ça ne me
+fait pas de peine. Et je sais très bien qu'il me reviendra toujours,
+qu'il ne sera plus qu'à moi, à moi seule, quand je le voudrai, quand je
+le pourrai.
+
+Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes
+consoles s'éteignait, une mélancolie infinie tombait du haut plafond
+obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientôt, par
+un hasard de l'éclairage, un tableau se détacha, au-dessus du canapé où
+la contessina était assise, le portrait de la jeune fille au turban, si
+belle, Cassia Boccanera, l'ancêtre, l'amoureuse et la justicière. De
+nouveau, la ressemblance frappa le prêtre, et il pensa tout haut, il
+reprit:
+
+--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute où l'on
+succombe, et tout à l'heure, si je n'étais pas entré...
+
+Violemment, Benedetta l'interrompit.
+
+--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutôt.
+
+Et, dans une exaltation dévote extraordinaire, toute soulevée d'amour,
+et comme si la foi superstitieuse eût embrasé en elle la passion jusqu'à
+l'extase:
+
+--J'ai juré à la Madone de donner ma virginité à l'homme que j'aimerai,
+seulement le jour où il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au
+prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie même... Oui, Dario
+et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole,
+et les anges ne pleureront pas dans le ciel.
+
+Elle était là tout entière, d'une simplicité qui pouvait d'abord
+paraître compliquée, inexplicable. Sans doute elle cédait à cette
+singulière idée de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le
+renoncement et la pureté, toute une protestation contre l'éternelle
+matière, les forces de la nature, la fécondité sans fin de la vie. Mais,
+en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donné à la
+virginité, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire à
+l'amant élu, choisi par son cœur, devenu le maître souverain de son
+corps, dès que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prêtre, du
+mariage religieux, il n'y avait que péché mortel et abomination. Et, dès
+lors, on comprenait sa longue résistance à Prada, qu'elle n'aimait pas,
+sa résistance désespérée et si douloureuse à Dario, qu'elle adorait,
+mais à qui elle ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle
+torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! quel
+continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la
+passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,
+soufflait chez elle en tempête! Tout ignorante et indolente qu'elle fût,
+capable d'une éternelle fidélité de tendresse, elle exigeait d'ailleurs
+le sérieux, le matériel de l'amour. Aucune fille n'était moins qu'elle
+perdue dans le rêve.
+
+Pierre la regardait, sous le crépuscule mourant, et il lui semblait
+qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la première fois. Sa dualité
+s'accusait dans les lèvres un peu fortes et charnelles, les yeux
+immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si
+raisonnable, d'une délicatesse d'enfance. Avec cela, derrière ces yeux
+de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension
+intérieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire,
+la femme qui se gardait obstinément à son amour, ne manœuvrant que pour
+en jouir, toujours prête, dans sa raison avisée, à quelque folie de
+passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimât!
+comme il sentait qu'une créature si adorable, avec sa belle sincérité,
+sa fougue à se réserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence
+d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur cadette de cette
+Cassia délicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa
+virginité désormais inutile, et qui s'était jetée au Tibre, en y
+entraînant son frère, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!
+
+Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux
+mains de Pierre.
+
+--Monsieur l'abbé, voici une quinzaine de jours que vous êtes ici, et je
+vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous
+comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous
+juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tâche toujours
+d'agir le mieux possible.
+
+Il fut infiniment touché de sa bonne grâce, et il l'en remercia, en
+gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se
+prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rêve de nouveau
+l'emportait, être son éducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas
+repartir du moins sans avoir conquis cette âme aux idées de charité et
+de fraternité futures, qui étaient les siennes. N'était-elle pas
+l'Italie d'hier, cette créature admirable, indolente, ignorante,
+inoccupée, ne sachant que défendre son amour? L'Italie d'hier, si belle
+et si endormie, avec sa grâce finissante, charmeresse dans son
+ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux
+noirs, brûlants de passion! Et quel rôle que de l'éveiller, de
+l'instruire, de la conquérir pour la vérité, le peuple des souffrants et
+des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rêvait! Même,
+dans le mariage désastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il
+voulait voir une première tentative manquée, l'Italie moderne du Nord
+allant trop vite en besogne, trop brutale à aimer et à transformer la
+douce Rome attardée, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il
+reprendre la tâche, n'avait-il pas remarqué que son livre, après
+l'étonnement de la première lecture, était resté chez elle une
+préoccupation, un intérêt, au milieu du vide de ses journées, emplies de
+ses seuls chagrins? Quoi! s'intéresser aux autres, aux petits de ce
+monde, au bonheur des misérables! était-ce possible, y avait-il donc là
+un apaisement à sa propre misère? Et elle était émue déjà, et il se
+promettait de faire jaillir ses larmes, frémissant lui-même près d'elle,
+à la pensée de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour où elle
+aimerait.
+
+La nuit venait complète, et Benedetta s'était levée pour demander une
+lampe. Puis, comme Pierre prenait congé, elle le retint un instant
+encore dans les demi-ténèbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait
+seulement répéter de sa voix grave:
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous n'emporterez pas une trop mauvaise
+opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un
+péché, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps!
+Figurez-vous, j'avais treize ans à peine, lui en avait dix-huit; et nous
+nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de
+la villa Montefiori, qu'on a saccagé... Ah! les jours que nous avons
+passés là, les après-midi entières, lâchés à travers les arbres, les
+heures vécues au fond de cachettes introuvables, à nous baiser, ainsi
+que des chérubins! Lorsque venait le temps des oranges mûres, c'était un
+parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils
+nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre
+le cœur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans défaillir.
+
+Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit
+escalier, il trouva Victorine, qui eut un léger sursaut, comme si elle
+s'était postée là, à le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle
+causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prêtre eut conscience de ce
+qui s'était passé.
+
+--Pourquoi donc n'êtes-vous pas accourue, lorsque votre maîtresse vous a
+appelée, puisque vous étiez en train de coudre, dans l'antichambre?
+
+D'abord, elle voulut faire l'étonnée, dire qu'elle n'avait rien entendu.
+Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand même.
+Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.
+
+--Dame! est-ce que ça me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et
+puis, j'étais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour
+lui faire du mal, à ma petite Benedetta.
+
+La vérité était que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel
+de détresse, elle avait posé doucement son ouvrage sur la table et s'en
+était allée à pas de loup, pour ne pas avoir à déranger ses chers
+enfants, ainsi qu'elle les nommait.
+
+--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser
+pour des idées de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal,
+grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si
+drôle. Et quel regret, plus tard, le jour où il ne serait plus temps!
+
+Resté seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant,
+éperdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle
+avait frissonné à leur âpre odeur de virilité, et ils revenaient, et ils
+évoquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains,
+déserts et brûlants sous l'auguste soleil. Sa journée entière se
+résumait, prenait clairement sa signification totale. C'était le réveil
+fécond, l'éternelle protestation de la nature et de la vie, la Vénus et
+l'Hercule qu'on peut enfouir pour des siècles dans la terre, mais qui en
+surgissent quand même un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du
+Vatican dominateur, immobile et têtu, mais qui règnent même là et
+gouvernent le monde, souverainement.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain, comme Pierre, après une longue promenade, se retrouvait
+devant le Vatican, où une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit
+de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'était un mercredi soir, et
+l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire
+chez le pape, auquel il rendait compte de la séance tenue le matin par
+la sacrée congrégation.
+
+--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais à vous...
+Désirez-vous voir Sa Sainteté en public, avant de la voir en audience
+particulière?
+
+Et il avait son grand air d'obligeance souriante, où l'on sentait à
+peine l'ironie légère de l'homme supérieur qui savait tout, pouvait
+tout, préparait tout.
+
+--Mais sans doute, monseigneur, répondit Pierre, un peu étonné par la
+brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd
+ses journées à attendre.
+
+--Non, non, vous ne perdez pas vos journées, reprit vivement le prélat.
+Vous regardez, vous réfléchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici.
+Sans doute savez-vous que le grand pèlerinage international du Denier de
+Saint-Pierre arrive vendredi à Rome et qu'il sera reçu samedi par Sa
+Sainteté. Le lendemain, dimanche, autre cérémonie. Sa Sainteté dira la
+messe à la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de
+très bonnes places pour les deux jours.
+
+Il avait tiré de sa poche un élégant petit portefeuille, orné d'un
+chiffre d'or, où il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit
+au jeune prêtre.
+
+--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces
+deux dames françaises, qui se meurent du désir de voir le Saint-Père. Je
+n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont
+dû se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai données... Oui,
+le Saint-Père est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fiévreux.
+Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'âme.
+
+Son sourire reparut, avec sa moquerie à peine perceptible.
+
+--C'est là un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai
+appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous.
+Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de
+répéter que cette longue attente est sûrement une grâce que vous fait la
+Providence, en vous renseignant, en vous forçant à comprendre des choses
+que vous autres, prêtres de France, vous ne sentez malheureusement pas,
+quand vous arrivez à Rome? Et peut-être cela vous évitera-t-il des
+fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les événements sont dans
+la main de Dieu et qu'ils se produiront à l'heure fixée par sa
+souveraine sagesse.
+
+Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais
+dont l'étreinte avait la force d'un étau de fer. Et il monta dans sa
+voiture, qui l'attendait.
+
+Justement, la lettre que Pierre avait reçue du vicomte Philibert de la
+Choue, était un long cri de rancune et de désespoir, à l'occasion du
+grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il écrivait de
+son lit, cloué par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait
+venir. Mais ce qui mettait le comble à sa peine, c'était que le
+président du comité, chargé naturellement de présenter le pèlerinage au
+pape, se trouvait être le baron de Fouras, un de ses adversaires
+acharnés du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas
+un instant que le baron ne profitât de l'occasion unique pour faire
+triompher dans l'esprit du pape sa théorie des corporations libres,
+tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du
+monde que par le système des corporations fermées, obligatoires. Aussi
+suppliait-il Pierre d'agir auprès des cardinaux favorables, et d'arriver
+quand même à être reçu par le Saint-Père, et de ne pas quitter Rome sans
+lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait décider de la
+victoire. La lettre donnait en outre d'intéressants détails sur le
+pèlerinage, trois mille pèlerins venus de tous les pays, que des évêques
+et des supérieurs de congrégations amenaient par petits groupes, de
+France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, même d'Allemagne. C'était la
+France qui se trouvait le plus largement représentée, près de deux mille
+pèlerins. Un comité international avait fonctionné à Paris pour tout
+organiser, besogne délicate, car il y avait là un mélange voulu, des
+membres de l'aristocratie, des confréries de dames bourgeoises, des
+associations ouvrières, les classes, les âges, les sexes confondus,
+fraternisant dans la même foi. Et le vicomte ajoutait que le pèlerinage,
+qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrivée,
+de manière à être la protestation du catholicisme universel contre les
+fêtes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de célébrer le
+glorieux anniversaire de Rome capitale.
+
+Pierre ne se méfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures,
+puisque la solennité était pour midi. Elle devait avoir lieu dans la
+salle des Béatifications, une grande et belle salle qui se trouve
+au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a aménagée en chapelle
+depuis 1890. Une de ses fenêtres ouvre sur la loggia centrale, d'où le
+pape nouvellement élu, autrefois, bénissait le peuple, Rome et le monde.
+Elle est précédée de deux autres salles, la salle Royale et la salle
+Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place à laquelle sa carte
+verte lui donnait droit, dans la salle même des Béatifications, il les
+trouva toutes les trois tellement bondées d'une foule compacte, qu'il
+s'ouvrit un chemin avec les plus extrêmes difficultés. Il y avait une
+heure déjà qu'on étouffait de la sorte, dans la fièvre ardente,
+l'émotion grandissante des trois à quatre mille personnes enfermées là.
+Enfin, il put arriver jusqu'à la porte de la troisième salle; mais il se
+découragea à y voir l'extraordinaire entassement des têtes, il n'essaya
+même pas d'aller plus loin.
+
+Cette salle des Béatifications, qu'il embrassait d'un regard, en se
+dressant sur la pointe des pieds, était d'une grande richesse, dorée et
+peinte, sous le haut plafond sévère. En face de l'entrée, à la place
+ordinaire de l'autel, on avait placé, sur une estrade basse, le trône
+pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les
+bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, également de
+velours rouge, retombaient derrière, déployaient comme deux larges ailes
+de pourpre. Mais ce qui l'intéressait surtout, ce qui le saisissait,
+c'était cette foule, cette foule d'effrénée passion, telle qu'il n'en
+avait jamais vue, dont il entendait battre les cœurs à grands coups,
+dont les yeux trompaient l'impatience fébrile de l'attente, en
+regardant, en adorant le trône vide. Ah! ce trône, il les éblouissait,
+il les troublait jusqu'à la pâmoison des âmes dévotes, ainsi que
+l'ostensoir d'or où Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y
+avait là des ouvriers endimanchés, aux regards clairs d'enfant, aux
+rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vêtues de la toilette
+noire réglementaire, toutes pâles d'une sorte de terreur sacrée dans
+l'excès de leur désir, des messieurs en habit et en cravate blanche,
+glorieux, soulevés par la conviction qu'ils sauvaient l'Église et les
+peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulièrement
+devant le trône, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comité
+international, à la tête duquel triomphait le baron de Fouras, un homme
+d'une cinquantaine d'années, très grand, très gros, très blond, qui
+s'agitait, se dépensait, donnait des ordres, comme un général au matin
+d'une victoire décisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des
+vêtements, éclatait çà et là la soie violette d'un évêque, chaque
+pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des réguliers,
+des pères supérieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de
+toutes leurs hautes têtes barbues ou rasées. A droite et à gauche,
+flottaient des bannières, que des associations, des congrégations
+apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer
+s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en
+sueur, des yeux brûlants, des bouches affamées, que l'air s'en trouvait
+comme épaissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entassé.
+
+Mais, brusquement, Pierre aperçut près du trône monsignor Nani, qui,
+l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avançât;
+et, comme il répondait d'un geste modeste, signifiant qu'il préférait
+rester où il était, le prélat s'entêta quand même, lui envoya un
+huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque
+l'huissier le lui eut amené:
+
+--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous
+donne droit à être ici, à la gauche du trône.
+
+--Ma foi, répondit le prêtre, il y avait tant de monde à déranger, que
+je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.
+
+--Non, non! je vous ai donné cette place, afin que vous l'occupiez. Je
+désire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien
+perdre de la cérémonie.
+
+Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et
+beaucoup de prélats de la famille pontificale attendaient, eux aussi,
+aux deux côtés du trône. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera,
+qui ne paraissait à Saint-Pierre et au Vatican que les jours où le
+service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal
+Sanguinetti, large et fort, qui causait très haut avec le baron de
+Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air
+complaisant, pour lui montrer deux autres Éminences, d'une importance de
+hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme
+court, à la face enfiévrée, brûlée d'ambition, et le cardinal
+secrétaire, robuste, ossu, taillé à coups de hache, un type romantique
+de bandit sicilien qui se serait décidé pour la discrète et souriante
+diplomatie ecclésiastique. A quelques pas encore, à l'écart, se tenait
+le grand pénitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris
+et maigre d'ascète.
+
+Midi était sonné. Il y eut une fausse joie, une émotion qui vint des
+deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'étaient que les
+huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de ménager un passage au
+cortège. Et, tout d'un coup, du fond de la première salle, des
+acclamations partirent, grandirent, s'approchèrent. Cette fois, c'était
+le cortège. D'abord, un détachement de gardes suisses en petit uniforme,
+conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les
+prélats de la cour, parmi lesquels les quatre camériers secrets
+participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en
+demi-gala, le Saint-Père marchait seul, à pied, souriant d'un pâle
+sourire, bénissant avec lenteur, à droite et à gauche. Avec lui, la
+clameur, montant des salles voisines, s'était engouffrée dans la salle
+des Béatifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous
+la frêle main blanche qui bénissait, toutes ces créatures bouleversées
+étaient tombées à deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un
+écrasement de peuple dévot, comme foudroyé par l'apparition du Dieu.
+
+Pierre, emporté, avait frémi, s'était agenouillé avec les autres. Ah!
+cette toute-puissance, cette contagion irrésistible de la foi, du
+souffle redoutable de l'au-delà, se décuplant dans un décor et dans une
+pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque
+Léon XIII se fut assis sur le trône, entouré des cardinaux et de sa
+cour; et, dès lors, la cérémonie se déroula, selon l'usage et le rite.
+Un évêque parla d'abord, à genoux, pour mettre aux pieds de Sa Sainteté
+l'hommage des fidèles de la chrétienté entière. Le président du comité,
+le baron de Fouras, lui succéda, lut debout un long discours, dans
+lequel il présentait le pèlerinage, en expliquait l'intention, lui
+donnait toute la gravité d'une protestation à la fois politique et
+religieuse. Chez ce gros homme, la voix était menue, perçante, les
+phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur
+du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Siège souffrait
+depuis un quart de siècle, la volonté de tous les peuples, représentés
+là par des pèlerins, de consoler le Chef suprême et vénéré de l'Église,
+en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus
+humbles, pour que la papauté vécût fière, indépendante, dans le mépris
+de ses adversaires. Il parla aussi de la France, déplora ses erreurs,
+prophétisa son retour aux traditions saines, fit entendre
+orgueilleusement qu'elle était la plus opulente, la plus généreuse,
+celle dont l'or et les cadeaux coulaient à Rome, en un fleuve
+ininterrompu. Léon XIII, enfin, se leva, répondit à l'évêque et au
+baron. Sa voix était grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait,
+au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il témoigna sa
+gratitude, dit combien son cœur était ému de ce dévouement des nations
+à la papauté. Les temps avaient beau être mauvais, le triomphe final ne
+pouvait tarder davantage. Des signes évidents annonçaient que le peuple
+revenait à la foi, que les iniquités cesseraient bientôt, sous le règne
+universel du Christ. Quant à la France, n'était-elle pas la fille aînée
+de l'Église, qui avait donné au Saint-Siège trop de marques de
+tendresse, pour que celui-ci cessât jamais de l'aimer? Puis, levant le
+bras, à tous les pèlerins présents, aux sociétés et aux œuvres qu'ils
+représentaient, à leurs familles et à leurs amis, à la France, à toutes
+les nations de la catholicité, pour les remercier de l'aide précieuse
+qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bénédiction apostolique. Pendant
+qu'il se rasseyait, des applaudissements éclatèrent, des salves
+frénétiques qui durèrent pendant dix minutes, mêlées à des vivats, à des
+cris inarticulés, tout un déchaînement passionné de tempête dont la
+salle tremblait.
+
+Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Léon
+XIII, redevenu immobile sur le trône. Coiffé du bonnet papal, les
+épaules couvertes de la pèlerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans
+sa longue soutane blanche, la raideur hiératique de l'idole que deux
+cent cinquante millions de chrétiens vénèrent. Sur le fond de pourpre
+des rideaux du baldaquin, entre cet écartement ailé des draperies, où
+brûlait comme un brasier de gloire, il prenait une véritable majesté. Ce
+n'était plus le vieillard débile, à la petite marche saccadée, au cou
+frêle de pauvre oiseau malade. Le décharnement du visage, le nez trop
+fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire,
+on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une
+éternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pénétration
+extraordinaires. Puis, c'était un redressement volontaire de toute la
+personne, une conscience de l'éternité qu'il représentait, une royale
+noblesse qui lui venait de n'être plus qu'un souffle, une âme pure, dans
+un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette âme déjà, comme
+délivrée des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel
+homme, le pontife souverain, le roi obéi de deux cent cinquante millions
+de sujets, devait être pour les dévotes et dolentes créatures qui
+venaient l'adorer de si loin, foudroyées à ses pieds par le
+resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrière lui, dans la
+pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-delà, quel infini
+d'idéal et de gloire aveuglante! En un seul être, l'Élu, l'Unique, le
+Surhumain, tant de siècles d'histoire, depuis l'apôtre Pierre, tant de
+force, de génie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse
+renouvelé, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu
+habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met à part, qu'il sacre
+au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout
+pouvoir et toute science! Quel trouble sacré, quel émoi d'éperdue
+tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse là, au fond de ses yeux,
+parlant par sa voix, émanant de chacun de ses gestes de bénédiction!
+S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible,
+l'autorité totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et
+comme l'on comprenait le vol vers lui des âmes dévorées du besoin de
+croire, l'anéantissement en lui de ces âmes qui trouvaient enfin la
+certitude tant cherchée, la consolation de se donner et de disparaître
+en Dieu même!
+
+Mais la cérémonie s'achevait, le baron de Fouras présentait au
+Saint-Père les membres du comité, ainsi que quelques autres membres
+importants du pèlerinage. C'était un lent défilé, des génuflexions
+tremblantes, le baiser goulu à la mule et à l'anneau. Puis, les
+bannières furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en
+reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannière de
+Lourdes, donnée sans doute par les pères de l'Immaculée-Conception. Sur
+la soie blanche, brodée d'or, d'un côté la Vierge de Lourdes était
+peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Léon XIII. Il
+le vit sourire à son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout
+son rêve d'un pape intellectuel, évangélique, dégagé des basses
+superstitions, croulait. Et ce fut à ce moment qu'il rencontra de
+nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux
+depuis le commencement de la solennité, étudiant ses moindres
+impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer à une
+expérience.
+
+Il s'était rapproché, il dit:
+
+--Elle est superbe, cette bannière, et quelle joie pour Sa Sainteté
+d'être si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!
+
+Puis, comme le jeune prêtre ne répondait pas, devenu pâle, il ajouta
+avec un air de dévote jouissance italienne:
+
+--Nous aimons beaucoup Lourdes à Rome, c'est si délicieux, cette
+histoire de Bernadette!
+
+Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta
+longtemps bouleversé. Il avait vu, à Lourdes, des spectacles d'une
+idolâtrie inoubliable, des scènes de foi naïve, de passion religieuse
+exaspérée, dont il frémissait encore d'inquiétude et de douleur. Mais
+les foules se ruant à la Grotte, les malades expirant d'amour devant la
+statue de la Vierge, tout un peuple délirant sous la contagion du
+miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui
+emporta les pèlerins, aux pieds du pape. Des évêques, des supérieurs de
+congrégation, des délégués de toutes sortes, s'étaient avancés pour
+déposer près du trône les offrandes qu'ils apportaient du monde
+catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre.
+C'était l'impôt volontaire d'un peuple à son souverain, de l'argent, de
+l'or, des billets de banque, enfermés dans des bourses, dans des
+aumônières, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui
+tombaient à genoux, pour tendre les aumônières de soie ou de velours,
+qu'elles avaient brodées. Et d'autres avaient fait mettre sur les
+portefeuilles le chiffre en diamants de Léon XIII. Et l'exaltation
+devint telle, un instant, que des femmes se dépouillèrent, jetèrent
+leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une,
+très belle, très brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou,
+ôta ses bagues, les lança sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient
+arraché leur chair, pour sortir leur cœur brûlant d'amour, le jeter
+aussi, se jeter entières, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de
+présents, le don total, la passion qui se dépouille en faveur de l'objet
+de son culte, heureuse de n'avoir rien à elle qui ne soit à lui. Et cela
+au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des
+cris d'adoration suraigus, tandis que des poussées de plus en plus
+violentes se produisaient, tous et toutes cédant à l'irrésistible besoin
+de baiser l'idole.
+
+Un signal fut donné, Léon XIII se hâta de descendre du trône et de
+reprendre sa place dans le cortège, pour regagner ses appartements. Des
+gardes suisses maintenaient énergiquement la foule, tâchaient de dégager
+le passage, au travers des trois salles. Mais, à la vue du départ de Sa
+Sainteté, une rumeur de désespoir avait grandi, comme si le ciel se fût
+refermé brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore.
+Quelle déception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de
+gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible,
+que la plus extraordinaire confusion régna, balayant les gardes suisses.
+Et l'on vit des femmes se précipiter derrière le pape, se traîner à
+quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la
+poussière de ses pas. La grande dame brune, tombée au bord de l'estrade,
+venait de s'y évanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du
+comité la tenaient, afin qu'elle ne se blessât point, dans l'attaque
+nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait,
+mangeait des lèvres, éperdument, un des bras dorés du fauteuil, où
+s'était posé le pauvre coude frêle du vieillard. D'autres l'aperçurent,
+vinrent le lui disputer, s'emparèrent des deux bras, du velours, la
+bouche collée au bois et à l'étoffe, le corps secoué de gros sanglots.
+Il fallut employer la force pour les en arracher.
+
+Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rêve pénible, le cœur
+soulevé, la raison révoltée. Et il retrouva le regard de monsignor Nani
+qui ne le quittait point.
+
+--Une cérémonie superbe, n'est-ce pas? dit le prélat. Cela console de
+bien des iniquités.
+
+--Oui, sans doute, mais quelle idolâtrie! ne put s'empêcher de murmurer
+le prêtre.
+
+Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il
+ne l'eût pas entendu. A ce moment, les deux dames françaises, auxquelles
+il avait donné des cartes, s'approchèrent pour le remercier; et Pierre
+eut la surprise de reconnaître en elles les deux visiteuses des
+Catacombes, la mère et la fille, si belles, si gaies et si saines.
+D'ailleurs, celles-ci n'étaient enthousiastes que du spectacle. Elles
+déclarèrent qu'elles étaient bien contentes d'avoir vu ça, que c'était
+une chose étonnante, unique au monde.
+
+Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hâte, Pierre se sentit
+toucher à l'épaule, et il aperçut Narcisse Habert, très enthousiaste lui
+aussi.
+
+--Je vous ai fait des signes, mon cher abbé, mais vous ne m'avez pas
+vu.... Hein? cette femme brune qui est tombée raide, les bras en croix,
+était-elle admirable d'expression! Un chef-d'œuvre des primitifs, un
+Cimabué, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui
+mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavité, de
+beauté et d'amour!... Jamais je ne manque ces cérémonies, il y a
+toujours à y voir des tableaux, des spectacles d'âmes.
+
+Avec lenteur, l'énorme flot des pèlerins s'écoulait, descendait
+l'escalier, dans la brûlante fièvre dont le frisson persistait; et
+Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'étaient mis à
+causer ensemble, réfléchissait, sous le tumulte d'idées battant son
+crâne. Ah! certes, c'était grand et beau, ce pape qui s'était muré au
+fond de son Vatican, qui avait monté dans l'adoration et dans la
+terreur sacrée des hommes, à mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il
+devenait un pur esprit, une pure autorité morale, dégagée de tout souci
+temporel. Il y avait là une spiritualité, un envolement en plein idéal,
+dont il était remué profondément, car son rêve d'un christianisme
+rajeuni reposait sur ce pouvoir épuré, uniquement spirituel du Chef
+suprême; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majesté et en
+puissance, ce Souverain Pontife de l'au-delà, aux pieds duquel
+s'évanouissaient les femmes, qui, derrière lui, voyaient Dieu. Mais, à
+la même minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question
+d'argent, gâtant sa joie, remettant à l'étude le problème. Si l'abandon
+forcé du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le libérant des
+misères d'un petit roi menacé sans cesse, le besoin d'argent restait
+encore comme un boulet à son pied, qui le clouait à la terre. Puisqu'il
+ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'idée vraiment
+touchante du denier de Saint-Pierre aurait dû sauver le Saint-Siège de
+tout souci matériel, à la condition que ce denier fût en réalité le sou
+du catholique, l'obole de chaque fidèle, prise sur le pain quotidien,
+envoyée directement à Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans
+l'auguste main qui la reçoit; sans compter qu'un tel impôt volontaire,
+payé par le troupeau à son pasteur, suffirait à l'entretien de l'Église,
+si chaque tête des deux cent cinquante millions de chrétiens donnait
+simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant à tous, à
+chacun de ses enfants, ne devrait rien à personne. C'était si peu, un
+sou, et si aisé, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se
+passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient
+pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et
+surtout les dons se centralisaient entre les mains des évêques et de
+certaines congrégations, de manière que les véritables donateurs
+semblaient être ces évêques, ces puissantes congrégations, qui
+devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papauté, les caisses
+indispensables où elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont
+l'obole emplissait le tronc, étaient comme supprimés; c'étaient des
+intermédiaires, des hauts seigneurs séculiers ou réguliers, que
+dépendait le pape, forcé dès lors de les ménager, d'écouter leurs
+remontrances, d'obéir parfois à leurs passions, s'il ne voulait voir se
+tarir les aumônes. Allégé du poids mort du pouvoir temporel, il n'était
+tout de même pas libre, tributaire de son clergé, ayant à tenir compte
+autour de lui de trop d'intérêts et d'appétits, pour être le maître
+hautain, pur, tout âme, le maître capable de sauver le monde. Et Pierre
+se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannière de
+Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pères de Lourdes
+prélevaient, chaque année, une somme de deux cent mille francs sur les
+recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Père.
+N'était-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frémit, il
+eut la brusque conscience que, malgré sa présence à Rome, malgré l'appui
+du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamné.
+
+Enfin, comme il débouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade
+dernière des pèlerins, il entendit Narcisse qui demandait:
+
+--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dépassé ce
+chiffre?
+
+--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, répondit monsignor
+Nani.
+
+Tous trois s'arrêtèrent un moment sous la colonnade de droite, regardant
+l'immense place ensoleillée, où les trois mille pèlerins se répandaient,
+petites taches noires, foule agitée, telle qu'une fourmilière en
+révolution.
+
+Trois millions! ce chiffre avait sonné aux oreilles de Pierre. Et il
+leva la tête, il regarda, de l'autre côté de la place, les façades du
+Vatican, toutes dorées dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme
+s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Léon XIII,
+regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il
+apercevait là-haut les fenêtres. Il le voyait en pensée chargé des trois
+millions, les emportant sur lui, entre ses frêles bras serrés contre sa
+poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que
+les femmes avaient jetés. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.
+
+--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? Où s'en va-t-il avec?
+
+Narcisse et monsignor Nani lui-même ne purent s'empêcher de s'égayer, à
+cette curiosité formulée de la sorte. Ce fut le jeune homme qui
+répondit.
+
+--Mais Sa Sainteté les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y
+fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite
+qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et,
+maintenant, Sa Sainteté est enfermée, toute seule. Elle a congédié le
+monde, elle a poussé soigneusement les verrous des portes... Et, si vous
+pouviez l'apercevoir, derrière cette façade, vous la verriez compter et
+recompter son trésor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre
+les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes,
+par petits paquets égaux, puis tout ranger, tout faire disparaître au
+fond de cachettes connues d'elle seule.
+
+Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau levé les yeux
+sur les fenêtres du pape, comme s'il avait suivi la scène. D'ailleurs,
+le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre,
+contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, où l'argent était
+serré. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et
+d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcôve, qui était très
+vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenassées. Il y avait
+bien, à gauche du couloir menant aux Archives, une grande pièce où se
+tenait le caissier général, avec un monumental coffre-fort à trois
+compartiments. Mais là était l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les
+recettes administratives faites à Rome; tandis que l'argent du denier,
+des aumônes de la chrétienté entière, restait entre les mains de Léon
+XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec
+ces millions, dont il disposait en maître absolu, sans rendre de comptes
+à personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques
+faisaient le ménage. A peine consentait-il à rester sur le seuil de la
+pièce voisine, pour éviter la poussière. Et, quand il devait s'absenter
+pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les
+portes à double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait
+jamais à personne.
+
+Narcisse s'arrêta, se tourna vers monsignor Nani.
+
+--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont là des faits connus de toute Rome.
+
+Le prélat, qui hochait la tête de son air souriant, sans approuver ni
+désapprouver, s'était remis à suivre sur le visage de Pierre l'effet
+produit par ces histoires.
+
+--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas,
+moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert!
+
+--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Sainteté d'avarice sordide,
+comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or,
+où elle passerait des heures à plonger les mains, les trésors entassés
+dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans
+cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Père aime tout de
+même un peu l'argent pour lui-même, pour le plaisir de le toucher, de le
+ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard
+qui n'a point d'autre distraction... Et je me hâte d'ajouter qu'il aime
+l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui
+décisif qu'il doit donner à la papauté de demain, si elle veut vaincre.
+
+Alors, se dressa la très haute figure de ce pape, prudent et sage,
+conscient des nécessités modernes, enclin à utiliser les puissances du
+siècle pour le conquérir, faisant des affaires, ayant même failli perdre
+dans un désastre le trésor laissé par Pie IX, et voulant réparer la
+brèche, reconstituer le trésor, afin de le léguer, solide et grossi, à
+son successeur. Économe, oui! mais économe pour les besoins de l'Église,
+qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance
+vitale, si elle voulait combattre l'athéisme sur le terrain des écoles,
+des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle
+n'était plus qu'une vassale, à la merci des pouvoirs civils, du royaume
+d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'était ainsi que, tout
+en étant charitable, en soutenant largement les œuvres utiles, qui
+aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mépris des dépenses sans
+but, il se montrait d'une dureté hautaine pour lui-même et pour les
+autres. Personnellement, il était sans besoins. Dès le début de son
+pontificat, il avait nettement séparé son petit patrimoine privé du
+riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant à rien distraire de
+celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins
+cédé au népotisme, à ce point que ses trois neveux et ses deux nièces
+restaient pauvres, dans de gros embarras pécuniaires. Il n'entendait ni
+les commérages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait
+intraitable et debout, défendant avec rudesse les millions de la papauté
+contre tant d'acharnées convoitises, contre son entourage et contre sa
+famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible,
+l'argent qui donne la vie.
+
+--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles
+sont les dépenses du Saint-Siège?
+
+Monsignor Nani se hâta de répéter son aimable geste évasif.
+
+--Oh! en ces matières, je suis d'une ignorance... Adressez-vous à
+monsieur Habert, qui est si bien renseigné.
+
+--Mon Dieu! déclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les
+ambassades, ce qui se répète couramment... Pour les recettes, il faut
+distinguer. D'abord, il y avait le trésor laissé par Pie IX, une
+vingtaine de millions, placés de façons diverses, qui rapportaient à peu
+près un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un désastre est
+survenu, presque réparé maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu
+fixe des capitaux placés, il y a les quelques centaines de mille francs
+que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes
+sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux
+congrégations... Seulement, comme le budget des dépenses dépasse sept
+millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque année; et c'est
+sûrement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six
+peut-être, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spéculé pour les
+doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire
+des spéculations du Saint-Siège depuis une quinzaine d'années, les
+premiers gains énormes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter,
+enfin l'obstination aux affaires qui peu à peu a bouché les trous. Je
+vous la conterai un jour, si vous êtes curieux de la connaître.
+
+Pierre écoutait, très intéressé.
+
+--Six millions! s'écria-t-il, même quatre! Que rapporte-t-il donc, le
+denier de Saint-Pierre?
+
+--Oh! ça, je vous le répète, personne ne l'a jamais su exactement.
+Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres
+des offrandes; et l'on pouvait arriver à une certaine approximation.
+Mais sans doute on a jugé cela mauvais, car aucun document ne paraît
+plus, il est devenu radicalement impossible de se faire même une idée de
+ce que le pape reçoit. Lui seul, je le dis encore, connaît le chiffre
+total, garde l'argent et en dispose, en souverain maître. Il est à
+croire que, les bonnes années, les dons ont produit de quatre à cinq
+millions. La France entrait d'abord pour la moitié dans cette somme;
+mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amérique donne
+également beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche,
+l'Angleterre et l'Allemagne. Quant à l'Espagne et à l'Italie... Ah!
+l'Italie...
+
+Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, béatement,
+dodelinait de la tête, de l'air d'un homme enchanté d'apprendre des
+choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot.
+
+--Allez, allez, mon cher fils!
+
+--Ah! l'Italie ne se distingue guère. Si le pape n'avait pour vivre que
+les cadeaux des catholiques italiens, la famine régnerait vite au
+Vatican. On peut même dire que, loin de venir à son aide, la noblesse
+romaine lui a coûté fort cher, car une des principales causes de ses
+pertes a été l'argent prêté par lui aux princes qui spéculaient... Il
+n'y a réellement que la France et l'Angleterre où de riches
+particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et
+martyr, de royales aumônes. On cite un duc anglais qui, chaque année,
+apportait une offrande considérable, à la suite d'un vœu, pour obtenir
+du ciel la guérison d'un misérable fils, frappé d'imbécillité... Et je
+ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubilé sacerdotal
+et le jubilé épiscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux
+pieds du pape.
+
+--Et les dépenses? demanda Pierre.
+
+--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions à peu près. On peut
+compter pour deux millions les pensions payées aux anciens serviteurs du
+gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il
+faut ajouter que, chaque année, ce chiffre diminue, par suite des
+extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les
+diocèses italiens, un million pour la Secrétairerie et les nonces, un
+million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dépenses
+de la cour pontificale, des gardes militaires, des Musées, de
+l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes à cinq millions,
+n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les Œuvres soutenues, pour la
+Propagande et surtout pour les écoles, que Léon XIII, avec son grand
+sens pratique, subventionne toujours très largement, dans la juste
+pensée que la lutte, le triomphe de la religion est là, chez les enfants
+qui seront les hommes de demain et qui défendront leur mère, l'Église,
+si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du
+siècle.
+
+Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrêtèrent sous la majestueuse
+colonnade, où ils se promenaient à petits pas. Peu à peu, la place
+s'était vidée de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'obélisque
+et les deux fontaines, dans le désert brûlant du pavé symétrique; tandis
+qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se
+détachaient les statues, en noble rangée immobile.
+
+Et Pierre, un instant, les yeux levés encore vers les fenêtres du pape,
+crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait,
+baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps
+de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il
+comptait, qu'il dépensait à la seule gloire de Dieu.
+
+--Alors, murmura-t-il, il est sans inquiétude, il n'est pas embarrassé?
+
+--Embarrassé, embarrassé! s'écria monsignor Nani, que ce mot jeta hors
+de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrétion. Ah!
+mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trésorier, le cardinal Mocenni,
+va chez Sa Sainteté, elle lui donne toujours la somme qu'il demande;
+elle la donnerait, si forte qu'elle fût. Certainement, elle a eu la
+sagesse de faire de grandes économies, le trésor de Saint-Pierre est
+plus riche que jamais... Embarrassé, embarrassé, bonté divine! Mais
+savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le
+Souverain Pontife faisait un appel direct à la charité de tous ses
+enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait à ses
+pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout à l'heure pleuvaient sur
+les marches de son trône!
+
+Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:
+
+--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais
+rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert
+se soit trouvé justement là pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert,
+monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envolé, évanoui dans l'art,
+bien loin des basses questions d'intérêts terrestres! Vraiment, vous
+vous entendez à ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien
+ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux.
+
+Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de
+son être, sous le Florentin d'emprunt, sous le garçon angélique, aux
+longs cheveux bouclés, aux yeux mauves qui se noyaient devant les
+Botticelli, un gaillard pratique, très rompu aux affaires, menant
+admirablement sa fortune, un peu avare même. Il se contenta de fermer à
+demi les paupières, d'un air de langueur.
+
+--Oh! murmura-t-il, tout m'est rêverie, et mon âme est autre part.
+
+--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers
+Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister à un spectacle si beau.
+Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez
+compris par vous-même, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les
+explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande cérémonie à
+Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des réflexions
+excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter,
+ravi des bonnes dispositions où je vous vois.
+
+Ses yeux d'enquête, dans un dernier regard, semblaient avoir constaté
+avec joie la lassitude, l'incertitude qui pâlissaient le visage de
+Pierre; et, quand il ne fut plus là, quand Narcisse lui-même eut pris
+congé d'une légère poignée de main, le jeune prêtre, resté seul, sentit
+une sourde colère de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions
+où il était! quelles bonnes dispositions? Ce Nani espérait-il donc le
+fatiguer, le désespérer en le heurtant aux obstacles, de façon à le
+vaincre ensuite tout à l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et
+brève conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour
+l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit dédaigneux, dans
+la croyance où il était de sa force de résistance. De nouveau, il se
+jurait de ne jamais céder, de ne pas retirer son livre, quels que
+fussent les événements. Lorsqu'on s'entête dans une résolution, on est
+inexpugnable, qu'importent les découragements et les amertumes! Mais,
+avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fenêtres
+du Vatican; et tout se résumait, il ne restait que cet argent dont la
+lourde nécessité attachait à la terre, par de dernières entraves, le
+pape, aujourd'hui délivré des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent
+qui le liait, que rendait mauvais surtout la façon dont il était donné.
+Alors, quand même, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait
+uniquement là une question de perception à trouver, son rêve d'un pape
+tout âme, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en était pas atteint
+sérieusement. Et il ne voulut plus qu'espérer, dans l'émotion heureuse
+du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard débile
+resplendissant comme le symbole de la délivrance humaine, obéi et adoré
+des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin
+régner sur la terre la charité et la paix.
+
+Heureusement, Pierre, pour la cérémonie du lendemain, avait une carte
+rose, qui lui assurait une place dans une tribune réservée; car la
+bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, dès six heures du
+matin, heure à laquelle on avait eu la précaution d'ouvrir les grilles;
+et la messe, que le pape devait dire en personne, n'était que pour dix
+heures. Le chiffre des trois mille fidèles qui composaient le pèlerinage
+international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver décuplé par
+tous les touristes alors en Italie, accourus à Rome, désireux de voir
+une de ces grandes solennités pontificales, si rares désormais; sans
+compter Rome elle-même, les partisans, les dévots que le Saint-Siège y
+comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui
+s'empressaient de manifester, dès que s'en présentait l'occasion. On
+prévoyait, par le nombre des cartes distribuées, une affluence de
+quarante mille assistants. Et, lorsque, à neuf heures, Pierre traversa
+la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, à la porte Canonique, où
+étaient reçues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la
+façade, la queue sans fin qui pénétrait très lentement; tandis que des
+messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient
+au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un détachement de
+gendarmes pontificaux. Des querelles violentes éclataient dans la foule,
+des coups de poing mêmes étaient échangés, au milieu des poussées
+involontaires. On étouffait, on emporta deux femmes écrasées à demi.
+
+En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise désagréable.
+L'immense vaisseau était vêtu, des chemises de vieux damas rouge à
+galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq
+mètres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latérales se trouvait
+également drapé de la même étoffe; et c'était vraiment d'un goût
+singulier, d'une gloriole de parure affectée et pauvre, que ces marbres
+pompeux, cette décoration éclatante et superbe, ainsi cachée sous
+l'ornement de cette soie ancienne, fanée par l'âge. Mais il fut plus
+étonné encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre
+habillée elle aussi, revêtue, telle qu'un pape vivant, d'habits
+pontificaux somptueux, la tiare posée sur sa tête de métal. Jamais il
+n'avait songé qu'on pût habiller les statues, pour leur gloire ou pour
+le plaisir des yeux, et le résultat lui en parut funeste. Le Saint-Père
+devait dire la messe à l'autel papal de la Confession, le maître-autel,
+sous le dôme. A l'entrée du transept de gauche, sur une estrade, se
+trouvait le trône, où il irait ensuite prendre place. Puis, des deux
+côtés de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des
+chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers
+de Malte, de la noblesse romaine, des invités de toutes sortes. Et il
+n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois rangées de bancs,
+recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux
+autres pour les évêques et pour la prélature de la cour pontificale.
+Tout le reste des assistants allait demeurer debout.
+
+Ah! cette foule énorme de concert monstre, ces trente, ces quarante
+mille fidèles venus de partout, enflammés de curiosité, de passion et de
+foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une
+grande rumeur de marée humaine, familière et gaie avec Dieu, comme si
+elle se fût trouvée dans quelque théâtre divin où il était permis
+honnêtement de parler haut, de se récréer au spectacle des pompes
+dévotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les
+agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathédrales sombres,
+n'étant pas habitué à cette religion de lumière dont l'éclat
+transformait une cérémonie en une fête de plein jour. Dans la tribune où
+il était placé, il avait autour de lui des messieurs en habit et des
+dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme à l'Opéra,
+beaucoup de dames étrangères, des Allemandes, des Anglaises, des
+Américaines surtout, ravissantes, d'une grâce d'oiseaux étourdis et
+bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il
+reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, là, tranchant sur la
+simplicité réglementaire du costume, les grands voiles de dentelle
+luttaient d'élégance et de richesse. Puis, c'était, à sa droite, la
+tribune des chevaliers de Malte, où se trouvait le grand maître de
+l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre
+côté de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il
+apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand
+costume, étincelants de broderies. Mais il revenait quand même à la
+foule, la grande foule vague et houleuse, où les trois mille pèlerins
+semblaient comme perdus, noyés parmi les milliers d'autres fidèles. Et
+pourtant la basilique, qui contiendrait à l'aise quatre-vingt mille
+hommes, n'était guère qu'à moitié emplie par cette foule, qu'il voyait
+librement circuler le long des nefs latérales, se tasser entre les baies
+des colonnes, d'où le spectacle allait être le plus commode à suivre.
+Des gens gesticulaient, des appels s'élevaient, au-dessus du grondement
+continu des conversations. Par les hautes fenêtres claires, de larges
+nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge,
+éclairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fiévreuses
+d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession
+pâlissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante
+clarté; et ce n'était plus que le gala mondain du Dieu impérial de la
+pompe romaine.
+
+Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris
+coururent, gagnèrent la foule de proche en proche: «_Eccolo! eccolo!_ le
+voilà! le voilà!» Et des poussées se produisirent, des remous firent
+tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant,
+se ruant, dans une frénésie de voir Sa Sainteté et le cortège. Mais ce
+n'était encore qu'un détachement de gardes-nobles, qui venaient se
+poster à droite et à gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur
+fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle
+tenue, d'une impassibilité, d'une raideur militaire exagérée. Une
+Américaine les déclara des hommes superbes. Une Romaine donna à une
+amie, une Anglaise, des détails sur ce corps d'élite, disant
+qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient à honneur d'en
+faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler
+devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait
+difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garçons d'une
+noblesse douteuse et ruinée, simplement heureux de toucher la maigre
+solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore,
+les conversations particulières reprirent, emplirent les hautes nefs de
+leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait à dévisager les gens
+et à se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle.
+
+Enfin, le cortège défila, et il était la grande curiosité attendue, la
+pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors,
+comme au théâtre, quand il apparut, de furieux applaudissements
+éclatèrent, montèrent, roulèrent sous les voûtes, lui faisant une
+entrée, ainsi qu'à l'acteur aimé, au grand premier rôle qui bouleverse
+tous les cœurs. Du reste, comme au théâtre encore, on avait réglé cette
+apparition savamment, de façon qu'elle donnât tout son effet, au milieu
+du magnifique décor où elle allait se produire. Le cortège venait de se
+former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la première
+en entrant, à droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Père, qui était
+arrivé de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement,
+avait dû se dissimuler, passer derrière la draperie de la nef latérale,
+utilisée de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les
+archevêques, les évêques, toute la prélature pontificale, l'attendaient
+là, classés, groupés selon la hiérarchie, prêts à se mettre en marche.
+Et, ainsi qu'au signal d'un maître de ballet, le cortège avait fait son
+entrée, gagnant la grande nef, la remontant tout entière,
+triomphalement, de la porte centrale à l'autel de la Confession, entre
+la double haie des fidèles, dont les applaudissements redoublaient,
+devant tant de magnificence, à mesure que montait le délire de leur
+enthousiasme.
+
+C'était le cortège des solennités anciennes, la croix et le glaive, la
+garde suisse en grande tenue, les valets en simarre écarlate, les
+chevaliers de cape et d'épée en costume Henri II, les chanoines en
+rochet de dentelle, les chefs des communautés religieuses, les
+protonotaires apostoliques, les archevêques et les évoques, toute la
+cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna drapés
+de pourpre, marchant deux à deux, largement espacés, solennellement.
+Enfin, autour de Sa Sainteté, se groupaient les officiers de sa maison
+militaire, les prélats de l'antichambre secrète, monseigneur le
+majordome, monseigneur le maître de chambre, et tous les hauts
+dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trône, le
+traditionnel et symbolique défenseur de l'Église. Sur la chaise
+gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et
+que balançaient les porteurs, aux tuniques rouges brodées de soie, Sa
+Sainteté était revêtue des vêtements sacrés qu'elle avait mis dans la
+chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'étole, la chasuble
+blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient
+de France, d'une somptuosité extraordinaire. Et, à son approche, les
+mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil
+qui tombaient des fenêtres.
+
+Pierre eut alors une impression nouvelle de Léon XIII. Ce n'était plus
+le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prélat
+bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'était même plus le
+Saint-Père en pèlerine rouge et en bonnet papal, recevant
+paternellement un pèlerinage qui lui apportait une fortune. C'était le
+Souverain Pontife, le Maître tout-puissant, le Dieu que la chrétienté
+adorait. Comme dans une châsse d'orfèvrerie, son mince corps de cire
+semblait s'être raidi dans son vêtement blanc, lourd de broderies d'or;
+et il gardait une immobilité hiératique et hautaine, tel qu'une idole
+desséchée, dorée depuis des siècles, parmi la fumée des sacrifices. Les
+yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidité morte du visage, des yeux
+de diamant noir et étincelant, fixés au loin, hors de la terre, à
+l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni
+à droite ni à gauche, resté en plein ciel, ignorant ce qui se passait à
+ses pieds. Et cette idole ainsi promenée, comme embaumée, sourde et
+aveugle, malgré l'éclat de ses yeux, au milieu de cette foule frénétique
+qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majesté
+redoutable, une inquiétante grandeur, toute la raideur du dogme, toute
+l'immobilité de la tradition, exhumée avec ses bandelettes, qui, seules,
+la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape
+était souffrant, fatigué, sans doute cet accès de fièvre dont monsignor
+Nani lui avait parlé la veille, en glorifiant le courage, la grande âme
+de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volonté de vivre
+faisait vivre, dans la souveraineté de sa mission.
+
+La cérémonie commença. Descendu de la chaise gestatoire à l'autel de la
+Confession, Sa Sainteté, lentement, célébra une messe basse, assisté de
+quatre prélats et du pro-préfet des cérémonies. Au lavabo, monseigneur
+le majordome et monseigneur le maître de chambre, que deux cardinaux
+accompagnaient, versèrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant;
+et, un peu avant l'élévation, tous les prélats de la cour pontificale,
+un cierge allumé à la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce
+fut un instant solennel, les quarante mille fidèles, réunis là,
+frémirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et délicieux de
+l'invisible, lorsque, pendant l'élévation, les clairons d'argent
+sonnèrent le fameux chœur des anges, qui, chaque fois, fait évanouir
+des femmes. Presque aussitôt, un chant aérien descendit du dôme, de la
+galerie supérieure où se trouvaient cachés cent vingt choristes; et ce
+fut un émerveillement, une extase, comme si, à l'appel des clairons, les
+anges eux-mêmes eussent répondu. Les voix descendaient, volaient sous
+les voûtes, d'une légèreté de harpes célestes; puis, elles s'évanouirent
+en un accord suave, elles remontèrent aux cieux avec un petit bruit
+d'ailes qui se perdit. Après la messe, Sa Sainteté, encore debout à
+l'autel, entonna elle-même le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle
+Sixtine et les chœurs reprirent, chaque partie chantant un verset,
+alternativement. Mais bientôt l'assistance entière se joignit à eux, les
+quarante mille voix s'élevèrent, le chant d'allégresse et de gloire
+s'épandit dans l'immense vaisseau avec un éclat incomparable. Alors, le
+spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel
+surmonté du baldaquin fleuri, triomphal et doré du Bernin, entouré de la
+cour pontificale que les cierges allumés constellaient d'étoiles, ce
+Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble
+d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevêques et des
+évêques de soie violette, ces tribunes où étincelaient les costumes
+officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des
+officiers étrangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de
+têtes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'étaient les
+proportions démesurées de cela qui saisissaient, des nefs latérales où
+toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des
+églises de cité populeuse, un temple que des milliers et des milliers de
+dévots emplissaient à peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait
+elle-même colossale, montait avec un souffle géant de tempête parmi les
+grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des
+colonnes gigantesques, jusqu'aux voûtes déroulant l'énormité de leur
+ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, où l'infini s'ouvrait,
+dans le resplendissement d'or des mosaïques.
+
+Il y eut une longue rumeur, après le _Te Deum_, pendant que Léon XIII,
+coiffant la tiare à la place de la mitre, échangeant la chasuble pour la
+chape pontificale, allait occuper son trône, sur l'estrade qui se
+dressait à l'entrée du transept de gauche. De là, il dominait toute
+l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un
+souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, après les prières du
+rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la
+gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que
+troublait seul le battement des cœurs, il leva le bras d'un geste très
+noble, il donna lentement la bénédiction papale, d'une voix haute et
+forte, qui semblait être en lui la voix de Dieu même, tellement elle
+surprenait, au sortir de ces lèvres de cire, de ce corps exsangue et
+sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau
+éclatèrent, dès que le cortège se reforma pour s'en aller par où il
+était venu, une frénésie d'enthousiasme arrivée à un tel paroxysme, que,
+les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y
+mêlèrent, des cris qui gagnèrent peu à peu toute la foule. Cela commença
+près de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: «_Evviva il
+papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi!» Puis,
+sur le passage du cortège, cela courut comme une flamme d'incendie,
+embrasant les cœurs de proche en proche, finissant par jaillir des
+milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des États
+de l'Église. Toute la foi, tout l'amour des fidèles, surexcités par le
+royal spectacle d'une si belle cérémonie, retournaient au rêve, au
+souhait exaspéré du pape roi et pontife, maître des corps comme il était
+maître des âmes, souverain absolu de la terre. L'unique vérité était
+là, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnât tout, l'humanité
+et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi!
+Vive le pape roi!
+
+Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et
+couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le vœu
+réalisé aurait ramené les âges de souffrance! il révolta Pierre, il le
+décida à quitter vivement la tribune où il se trouvait, comme pour
+échapper à la contagion de l'idolâtrie. Puis, pendant que le cortège
+défilait toujours, il longea un moment la nef latérale de gauche, dans
+la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait;
+et, désespérant de gagner la rue, voulant éviter la cohue de la sortie,
+il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se réfugia dans
+le vestibule d'où montait l'escalier conduisant sur le dôme. Un
+sacristain, debout à cette porte, effaré et ravi de la manifestation, le
+regarda un instant, hésita à l'arrêter; mais la vue de la soutane sans
+doute, et plus encore l'émotion profonde où il était, le rendirent
+tolérant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite
+s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut,
+plus haut encore, dans la paix et le silence.
+
+Et, brusquement, le silence devint profond, les murs étouffaient le cri,
+dont ils semblaient ne garder que le frémissement. C'était un escalier
+commode et clair, aux larges marches pavées, tournant dans une sorte de
+tourelle. Quand il déboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie à
+retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait là, comme en
+rase campagne. Étonné, il parcourut des yeux cet immense développement
+de plomb, de zinc et de pierre, toute une cité aérienne, vivant de son
+existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dômes, des clochers,
+des terrasses, jusqu'à des maisons et à des jardins, les maisons égayées
+de fleurs des quelques ouvriers qui vivent à demeure sur la basilique,
+en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite,
+travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la
+balustrade, curieux d'examiner de près les colossales statues du Sauveur
+et des Apôtres, dont la façade est surmontée, au-dessus de la place
+Saint-Pierre, des géants de six mètres, sans cesse en réparation, dont
+les bras, les jambes, les têtes, à demi mangés par le grand air, ne
+tiennent plus qu'à l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme
+il se penchait pour jeter un coup d'œil sur l'entassement roux des
+toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'élevait de la
+place. En hâte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait à la
+coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs étranglés et
+obliques, des rampes coupées de quelques marches, entre les deux parois
+de la coupole double, l'intérieure et l'extérieure. Une première fois,
+curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique, à plus
+de soixante mètres du sol, sur une étroite galerie qui faisait le tour
+du dôme, juste au-dessus de la frise, où se lisait l'inscription: _Tu es
+Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et,
+s'étant accoudé pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous
+lui, avec des échappées profondes sur les transepts et sur les nefs, il
+reçut violemment au visage le cri, le cri délirant de la foule, dont le
+grouillement énorme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde
+fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette
+fois au-dessus des fenêtres, à la naissance des resplendissantes
+mosaïques, d'où la foule lui parut diminuée, reculée, perdue dans le
+vertige de l'abîme, au fond duquel les statues géantes, l'autel de la
+Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'étaient plus que des
+joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idolâtrie et de guerre s'éleva
+de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course
+accroît la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur
+la galerie extérieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser
+d'entendre.
+
+Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y goûta d'abord
+un soulagement délicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la
+boule de bronze doré, dans laquelle sont montés des empereurs et des
+reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs,
+la boule creuse, où la voix retentit en fracas de tonnerre, où
+retentissent tous les bruits de l'espace. Il était sorti du côté de
+l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les
+massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des
+buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade récente, le
+vaste parterre semblable à un tapis de Smyrne, de couleur fanée, le
+grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et
+la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de
+l'Observatoire, le Casino où le pape passait les chaudes journées d'été,
+ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains
+irréguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Léon IV, qui
+gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la
+lanterne, le long de l'étroite galerie, et il se trouva brusquement
+devant Rome, une immensité déroulée d'un coup, la mer lointaine à
+l'ouest, les chaînes ininterrompues des montagnes à l'est et au midi, la
+Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille à un désert uniforme et
+verdâtre, et la Ville, la Ville éternelle à ses pieds. Jamais il n'avait
+eu une sensation si majestueuse de l'étendue. Rome était là, ramassée
+sous le regard, à vol d'oiseau, avec la netteté d'un plan géographique
+en relief. Un tel passé, une telle histoire, tant de grandeur, et une
+Rome si rapetissée par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies
+comme des jouets, à peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et
+ce qui le passionnait, c'était de comprendre clairement, en un coup
+d'œil, les divisions de la ville, la cité antique là-bas, au Capitole,
+au Forum, au Palatin, la cité papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans
+Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cité moderne, le Quirinal
+italien, par-dessus la cité du moyen âge, tassée au fond de l'angle
+droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une
+remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que
+faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux,
+brûlés par le soleil, un véritable symbole du rajeunissement tenté, le
+vieux cœur aux réparations si lentes, tandis que les membres extrêmes
+se renouvelaient comme par miracle.
+
+Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si
+claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrivée, sous la
+douceur délicieuse de l'astre à son lever. Ce n'était plus la Rome
+souriante et discrète, voilée à demi d'une brume d'or, comme envolée
+dans un rêve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inondée de
+clarté crue, d'une dureté immobile, d'un silence de mort. Les fonds
+étaient comme mangés par une flamme trop vive, noyés d'une poussière de
+feu où ils s'anéantissaient. Et la ville entière se découpait violemment
+sur ces lointains décolorés, en grandes masses de lumière et d'ombre,
+aux brutales arêtes. On aurait dit quelque très ancienne carrière de
+pierres abandonnée, éclairée d'aplomb, que les rares îlots d'arbres
+tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour
+roussie du Capitole, les cyprès noirs du Palatin, les ruines du palais
+de Septime-Sévère, pareilles à des os blanchis, à une carcasse de
+monstre fossile, apportée là par les déluges. En face, la ville moderne
+trônait avec les longs bâtiments du Quirinal, remis à neuf, enduit d'un
+badigeon dont la crudité jaune éclatait, extraordinaire, parmi les cimes
+vigoureuses du jardin; et, au delà, sur les hauteurs du Viminal, à
+droite, à gauche, les nouveaux quartiers étaient d'une blancheur de
+plâtre, une ville de craie, rayée par les mille petites raies d'encre
+des fenêtres. Puis, çà et là, au hasard, c'étaient la mare stagnante du
+Pincio, la villa Médicis dressant son double campanile, le fort
+Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure
+brûlant comme un cierge, les trois églises de l'Aventin assoupies parmi
+les branches, le palais Farnèse avec ses tuiles vieil or, cuites par les
+étés, les dômes du Gesù, de Saint-André de la Vallée, de Saint-Jean des
+Florentins, et des dômes, et des dômes encore, tous en fusion,
+incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de
+nouveau son cœur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu
+semblable à la Rome de son rêve, la Rome de rajeunissement et d'espoir,
+qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'évanouissait
+maintenant, pour faire place à l'immuable cité de l'orgueil et de la
+domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort.
+
+Tout d'un coup, seul là-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de
+flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimité, d'où il planait.
+Était-ce la cérémonie à laquelle il venait d'assister, le cri fanatique
+de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'était-ce pas
+plutôt la vue de cette ville couchée à ses pieds, comme la reine
+embaumée, qui règne encore, parmi la poussière de son tombeau? Il
+n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la
+clarté fut complète, il sentit que le catholicisme ne saurait être sans
+le pouvoir temporel, qu'il disparaîtrait fatalement, le jour où il ne
+serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'était l'atavisme, les forces
+de l'Histoire, la longue suite des héritiers des Césars, les papes, les
+grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cessé de couler le
+sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le
+Vatican, ils venaient des maisons impériales du Palatin, du palais de
+Septime-Sévère, et leur politique, à travers tant de siècles, n'avait
+jamais poursuivi que le rêve de la domination romaine, tous les peuples
+vaincus, soumis, obéissant à Rome. En dehors de cette royauté
+universelle, de la possession totale des corps et des âmes, le
+catholicisme perdait sa raison d'être, car l'Église ne peut reconnaître
+l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou
+le roi étant de simples délégués temporaires, chargés d'administrer les
+peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanité
+avec la terre entière, sont à l'Église, qui les tient de Dieu. Si elle
+n'en a pas aujourd'hui la réelle possession, c'est qu'elle cède devant
+la force, obligée d'accepter les faits accomplis, mais sous la réserve
+formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on détient injustement son
+bien, et dans l'attente de la réalisation des promesses du Christ, qui,
+au jour fixé, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la
+toute-puissance. Telle est la véritable cité future, la Rome catholique,
+souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rêve, c'est à Rome
+aussi que l'éternité a été prédite, c'est le sol même de Rome qui a
+donné au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi
+était-ce pour cela que le destin de la papauté se trouvait lié à celui
+de Rome, à ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape
+catholique. Et Pierre, accoudé à la mince rampe de fer, penché de si
+haut au-dessus du gouffre, où la ville morne et dure achevait de
+s'émietter sous l'ardent soleil, en resta épouvanté, sentit tout d'un
+coup passer dans ses os le grand frisson des êtres et des choses.
+
+Une évidence se faisait. Si Pie IX, si Léon XIII avaient résolu de
+s'emprisonner dans le Vatican, c'était qu'une nécessité les clouait à
+Rome. Un pape n'est pas le maître d'en sortir, d'être ailleurs le chef
+de l'Église. De même, un pape, quelle que soit son intelligence du monde
+moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir
+temporel. Il y a là un héritage inaliénable, dont il a la défense; et
+c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion
+possible. Aussi Léon XIII a-t-il gardé le titre de Maître du domaine
+temporel de l'Église, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous
+les membres du Sacré Collège, lors de leur élection, il avait, dans son
+serment, juré de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un
+siècle encore garde Rome capitale, et pendant un siècle les papes qui se
+succéderont, ne cesseront de protester violemment, en réclamant leur
+royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait
+sûrement basée sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas
+dit, lorsque des bruits de réconciliation couraient, que le pape régnant
+mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cité
+Léonine, avec la neutralisation d'une route allant à la mer? Rien du
+tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver à tout
+avoir. Tandis que la cité Léonine, ce coin de ville si étroit, c'est
+déjà un peu de terre royale; et il n'y a plus qu'à reconquérir le reste,
+Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais
+l'Église n'a désespéré, même aux jours où, battue, dépouillée, elle
+semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses
+du Christ, car elle croit à son avenir illimité, elle se dit
+indestructible, éternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa
+tête, et elle espère bien ravoir bientôt le champ où se trouve ce
+caillou, l'empire où se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener à bien
+le recouvrement de l'héritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt
+autres papes. Les siècles ne comptent plus. C'était ce qui faisait qu'un
+vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes
+colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que
+des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand même
+continuées et terminées.
+
+Et Pierre se vit imbécile, avec son rêve d'un pape purement spirituel,
+en face de cette vieille cité de gloire et de domination, obstinée dans
+sa pourpre. Cela lui sembla si différent, si déplacé, qu'il en éprouva
+une sorte de désespoir honteux. Le nouveau pape évangélique que serait
+un pape purement spirituel, régnant sur les âmes seules, ne pouvait
+certainement pas tomber sous le sens d'un prélat romain. L'horreur de
+cela, la répugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au
+souvenir de cette cour papale, figée dans les rites, dans l'orgueil et
+dans l'autorité. Ah! comme ils devaient être pleins d'étonnement et de
+mépris, devant cette singulière imagination du Nord, un pape sans terres
+et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur
+esprit, pure autorité morale, enfermé au fond du temple, ne gouvernant
+le monde que de son geste de bénédiction, par la bonté et l'amour! Ce
+n'était là qu'une invention gothique, embrumée de brouillards, pour ce
+clergé latin, prêtres de la lumière et de la magnificence, pieux certes,
+superstitieux même, mais laissant Dieu bien abrité dans le tabernacle,
+afin de gouverner en son nom, au mieux des intérêts du ciel, rusant dès
+lors en simples politiques, vivant d'expédients au milieu de la bataille
+des appétits humains, marchant d'un pas discret de diplomates à la
+victoire terrestre et définitive du Christ, qui devait trôner un jour
+sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un
+prélat français, pour un monseigneur Bergerot, ce saint évêque du
+renoncement et de la charité, lorsqu'il tombait dans ce monde du
+Vatican! quelle difficulté de voir clair d'abord, de se mettre au point,
+et quelle douleur ensuite à ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie,
+ces internationaux toujours penchés sur la carte des deux mondes,
+enfoncés dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des
+journées et des journées étaient nécessaires, il fallait vivre à Rome,
+et lui-même ne venait de comprendre qu'après un mois de séjour, sous la
+crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique
+ville dormant au soleil son lourd sommeil, rêvant son rêve d'éternité.
+
+Mais il avait abaissé son regard vers la place, en bas, devant la
+basilique, et il aperçut le flot de monde, les quarante mille fidèles
+qui sortaient, pareils à une irruption d'insectes, un fourmillement noir
+sur le pavé blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommençait: _Evviva
+il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout
+à l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse
+de pierre lui avait paru frémir de ce cri frénétique, poussé sous ses
+voûtes. Et, maintenant, monté jusque dans la nue, il croyait le
+retrouver là-haut, à travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui,
+en vibrait encore, n'était-ce pas comme sous une dernière poussée de
+sève, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui
+l'avait autrefois voulu si démesuré, tel que le roi des temples, et qui
+tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, à l'heure
+où la mort commençait pour ses nefs trop vastes et désertées? La foule
+sortait toujours, la place en était pleine, et une affreuse tristesse
+lui serra le cœur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier
+espoir. La veille encore, après la réception du pèlerinage, dans la
+salle des Béatifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la
+nécessité de l'argent qui cloue le pape à la terre, pour ne voir que le
+vieillard débile, tout âme, resplendissant comme le symbole de
+l'autorité morale. Mais c'en était fait à présent de sa foi en ce
+pasteur de l'Évangile, dégagé des biens terrestres, roi du seul royaume
+des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur
+servage à Léon XIII, qui était en outre le prisonnier de la tradition,
+l'éternel roi de Rome, cloué à ce sol, ne pouvant quitter la ville ni
+renoncer au pouvoir temporel. Au bout étaient fatalement la mort sur
+place, le dôme de Saint-Pierre s'écroulant ainsi que s'était écroulé le
+temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses
+ruines, pendant que le schisme éclatait ailleurs, une foi nouvelle pour
+les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit
+son rêve détruit, son livre emporté, dans le cri qui s'élargissait,
+comme s'il eût volé aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il
+papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et,
+sous lui, il crut sentir déjà le géant de marbre et d'or osciller, dans
+l'ébranlement des vieilles sociétés pourries.
+
+Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'émotion encore de
+rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette étendue
+ensoleillée, vaste à y loger une ville. Le prélat accompagnait les deux
+dames françaises, la mère et la fille, si heureuses, si amusées, à qui
+sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dôme. Mais, dès
+qu'il reconnut le jeune prêtre, il l'aborda.
+
+--Eh bien! mon cher fils, êtes-vous content? Avez-vous été impressionné,
+édifié?
+
+De ses yeux d'enquête, il le fouillait jusqu'à l'âme, il constatait où
+en était l'expérience. Puis, satisfait, il se mit à rire doucement.
+
+--Oui, oui, je vois... Allons, vous êtes tout de même un garçon
+raisonnable. Je commence à croire que votre malheureuse affaire, ici,
+finira très bien.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait
+pris l'habitude de passer des heures dans l'étroit jardin abandonné, que
+terminait autrefois une sorte de loggia à portique, d'où l'on descendait
+au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'était là un coin de
+solitude délicieuse, qui sentait bon les oranges mûres, des orangers
+centenaires dont les lignes symétriques indiquaient seules le dessin
+primitif des allées, disparues sous les herbes folles. Et il y
+retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis poussés dans
+l'ancien bassin central, que des éboulis de terre avaient comblé.
+
+Par ces matinées d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si
+pénétrant, on y goûtait une infinie douceur de vivre. Mais le prêtre y
+apportait sa rêverie du Nord, le souci de la souffrance, son âme de
+continuelle fraternité apitoyée, qui lui rendait plus douce la caresse
+du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir
+contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renversée, à
+l'ombre d'un laurier énorme, dont l'ombre était noire, d'une fraîcheur
+balsamique. Et, à côté de lui, dans l'antique sarcophage verdi, où des
+faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait
+du masque tragique, scellé au mur, mettait la continuelle musique de sa
+note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une
+correspondance du bon abbé Rose, qui le tenait au courant de son œuvre,
+les misérables du Paris sombre, déjà glacé par les brouillards, noyé
+sous la boue. Ah! ces misères du pays froid, les mères et les petits qui
+allaient bientôt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes
+que les grandes gelées jetteraient au chômage, toute cette agonie sous
+la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfumé d'un
+goût de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, où,
+l'hiver même, il faisait bon dormir dehors, à l'abri du vent, sur les
+dalles tièdes!
+
+Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de
+colonne, qui servait de banc. Elle eut un léger cri de surprise, elle
+resta un instant gênée, car elle tenait justement à la main le livre du
+prêtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une première fois, sans
+bien la comprendre. Et elle se hâta ensuite de le retenir, voulut qu'il
+prît place à côté d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son
+air de tranquille raison, qu'elle était descendue là, pour être seule et
+s'appliquer à sa lecture, ainsi qu'une écolière ignorante. Ils causèrent
+en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle évitât de
+parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la
+rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui eût élargi le cœur,
+jusqu'à la faire se préoccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde.
+Jamais encore elle n'avait songé à ces choses, dans son orgueil
+patricien qui regardait la hiérarchie ainsi qu'une loi divine, les
+heureux en haut, les misérables en bas, sans aucun changement possible;
+et, devant certaines pages du livre, quels étonnements elle gardait,
+quelle peine elle éprouvait à s'initier! Quoi? s'intéresser au bas
+peuple, croire qu'il avait la même âme, les mêmes chagrins, vouloir
+travailler à sa joie comme à celle d'un frère! Elle s'y efforçait
+pourtant, sans trop réussir, avec une sourde crainte de commettre un
+péché, car le mieux est de ne rien changer à l'ordre social établi par
+Dieu, consacré par l'Église. Certes, elle était charitable, elle
+donnait les petites aumônes accoutumées; mais elle ne donnait pas son
+cœur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie véritable, née
+et grandie dans l'atavisme d'une race différente, faite pour avoir, en
+haut du ciel, des trônes au-dessus de la plèbe des élus.
+
+Et, d'autres matins, ils se retrouvèrent à l'ombre du laurier, près de
+la fontaine chantante; et Pierre, inoccupé, las d'attendre une solution
+qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa
+fraternité libératrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante
+d'un jeune amour. Une idée continuait à l'enflammer, celle qu'il
+catéchisait l'Italie elle-même, la reine de beauté assoupie encore dans
+son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle
+s'éveillait aux temps nouveaux, avec une âme élargie, pleine de pitié
+pour les choses et pour les êtres. Il lui lut les lettres du bon abbé
+Rose, il la fit frémir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes
+villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque
+d'elle entière émanait le bonheur d'aimer et d'être aimé, pourquoi donc
+ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour était l'unique
+salut de l'humanité souffrante, tombée par la haine en danger de mort?
+Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire à la
+démocratie, à la refonte fraternelle de la société, mais chez les autres
+peuples, pas à Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, dès
+qu'il évoquait ce qu'il restait du Transtévère fraternisant avec ce
+qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'était depuis trop
+longtemps ainsi, il ne fallait rien changer à ces choses. Et, en somme,
+l'élève ne faisait guère de progrès, elle n'était réellement touchée que
+par la passion d'aimer qui brûlait si intense chez ce prêtre, et qu'il
+avait chastement détournée de la créature, pour la reporter sur la
+création entière. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleillés, un
+lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimèrent réellement
+d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dévorait tous
+les deux.
+
+Puis, un jour, Benedetta, le coude appuyé au sarcophage, parla de Dario,
+dont elle avait évité de prononcer le nom jusque-là. Ah! le pauvre ami,
+comme il s'était montré discret et repentant, après son coup de brutale
+démence! D'abord, pour cacher sa gêne, il s'en était allé passer trois
+jours à Naples, où l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux
+bouquets de roses blanches, tombée follement amoureuse de lui, avait
+couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il évitait de se
+retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait guère que le lundi soir,
+l'air soumis, implorant des yeux son pardon.
+
+--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontré dans l'escalier, je lui ai
+donné la main, et il a compris que je n'étais plus fâchée, il a été bien
+heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas être longtemps sévère. Et
+puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme,
+s'il s'amusait trop, pour s'étourdir. Il faut qu'il sache bien que je
+l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est à moi, à moi
+seule! Il serait là, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un
+mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal!
+
+Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procès
+en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrêter, devant des
+obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient.
+
+Et Pierre fut très ému de ces larmes, si rares chez elle. Parfois,
+elle-même avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas
+pleurer. Mais son cœur se fondait, elle resta un instant comme
+anéantie, accoudée au sarcophage moussu, à demi rongé par l'eau, tandis
+que le filet clair, tombé de la bouche béante du masque tragique,
+continuait sa note perlée de flûte. L'idée brusque de la mort s'était
+dressée devant le prêtre, à la voir, si jeune, si éclatante de beauté,
+défaillir au bord de ce marbre, où les faunes qui s'y ruaient parmi des
+femmes, en une bacchanale frénétique, disaient la toute-puissance de
+l'amour, dont les anciens se plaisaient à sculpter le symbole sur les
+tombes, pour affirmer l'éternité de la vie. Et un petit souffle de vent
+chaud passa dans la solitude ensoleillée et silencieuse du jardin,
+apportant l'odeur pénétrante des orangers et des buis.
+
+--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.
+
+--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante déjà. Je ne suis
+qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le
+comprends bien que lorsque je souffre... Tout de même, n'est-ce pas? je
+fais des progrès. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient
+donc mes frères, et qu'elles soient mes sœurs, toutes celles qui ont
+des peines comme moi!
+
+D'ordinaire, Benedetta remontait la première à son appartement, et
+Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le léger
+parfum de femme qu'elle laissait. Il rêvait confusément à des choses
+douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres
+êtres que brûlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence
+s'était élargi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de
+ruine, avec sa cour voisine, semée d'herbe, entourée de son portique
+mort, où moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le
+torse tronqué d'une Vénus; et, de loin en loin, ce silence de tombe
+n'était troublé que par le grondement brusque d'un carrosse de prélat,
+en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans
+la cour déserte, à grand bruit de roues.
+
+Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il
+n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que
+paraître, le cardinal Sarno venait de partir. Et, près de la cheminée, à
+sa place habituelle, donna Serafina elle-même se tenait comme à l'écart,
+les yeux fixés sur la place inoccupée de l'avocat Morano, qui
+s'entêtait à ne point reparaître. Devant le canapé, où Benedetta et
+Celia se trouvaient assises, Dario, l'abbé Pierre et Narcisse Habert
+étaient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse
+s'amusait à plaisanter le jeune prince, qu'il prétendait avoir rencontré
+en compagnie d'une très belle fille.
+
+--Mais, mon cher, ne vous défendez pas, car elle est vraiment superbe...
+Elle marchait à côté de vous, et vous vous êtes engagés dans une ruelle
+déserte, le Borgo Angelico je crois, où je ne vous ai pas suivis, par
+discrétion.
+
+Dario souriait, l'air très à l'aise, en homme heureux, incapable de
+renier son goût passionné de la beauté.
+
+--Sans doute, sans doute, c'était bien moi, je ne nie pas... Seulement,
+l'affaire n'est pas celle que vous pensez.
+
+Et, se retournant vers Benedetta, qui s'égayait, elle aussi, sans aucune
+ombre d'inquiétude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux
+qu'il avait pu prendre un instant:
+
+--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouvée en larmes,
+il y a près de six semaines... Oui, cette ouvrière en perles qui
+sanglotait à cause du chômage, et qui s'est mise, toute rouge, à galoper
+devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui
+donner une pièce blanche... Pierina, tu te rappelles bien?
+
+--Pierina, parfaitement!
+
+--Alors, imaginez-vous, je l'ai déjà, depuis ce jour, rencontrée quatre
+ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si
+extraordinairement belle, que je m'arrête et que je cause... L'autre
+jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas
+encore trouvé d'ouvrage, elle s'est remise à pleurer; et, ma foi, pour
+la consoler un peu, je l'ai embrassée... Ah! elle en est restée saisie,
+et heureuse, si heureuse!
+
+Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la première, se
+calma. Elle dit d'une voix très grave:
+
+--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas être méchant.
+
+Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau
+Benedetta, avec un hochement gai de la tête, pour dire que, s'il était
+aimé, lui n'aimait pas. Une perlière, une fille du bas peuple, ah! non!
+Elle pouvait être une Vénus, elle n'était pas une maîtresse possible. Et
+il s'amusa beaucoup lui-même de l'aventure romanesque, que Narcisse
+arrangeait, en un sonnet à la mode ancienne: la belle perlière tombant
+amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui
+lui a donné un écu, touché de son infortune; la belle perlière, dès
+lors, le cœur bouleversé de le trouver aussi charitable que beau, ne
+rêvant plus que de lui, le suivant partout, attachée à ses pas par un
+lien de flamme; et la belle perlière, enfin, qui a refusé l'écu,
+demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumône que le jeune
+prince daigne un soir lui faire de son cœur. Benedetta se plut beaucoup
+à ce jeu. Mais Celia, avec sa face angélique, son air de petite fille
+qui aurait dû tout ignorer, restait très sérieuse, répétait tristement:
+
+--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir.
+
+Alors, la contessina finit par s'apitoyer à son tour.
+
+--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!
+
+--Oh! s'écria le prince, une misère à ne pas croire! Le jour où elle m'a
+mené là-bas, aux Prés du Château, j'en suis resté suffoqué. C'est une
+horreur, une horreur étonnante!
+
+--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller
+les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tardé
+jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abbé Froment, vous étiez très
+désireux, pour vos études, de nous accompagner et de voir ainsi de près
+la classe pauvre à Rome.
+
+Elle avait levé les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant.
+Il fut très attendri que cette pensée de charité lui revînt; car il
+sentit, au léger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer
+ainsi une élève docile, faisant des progrès dans l'amour des humbles et
+des misérables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat
+l'avait repris.
+
+--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'après y avoir vu le peuple qui
+souffre, sans travail et sans pain. La maladie est là, pour toutes les
+nations, et le salut ne peut venir que par la guérison de la misère.
+Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.
+
+--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite,
+vous viendrez avec nous aux Prés du Château... Dario nous conduira.
+
+Celui-ci, qui avait écouté le prêtre d'un air stupéfait, sans bien
+comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se récria, plein de
+détresse.
+
+--Non, non! cousine, promène là-bas monsieur l'abbé, si cela t'amuse...
+Moi, j'y suis allé, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai
+failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac à l'envers... Non,
+non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations
+pareilles!
+
+A ce moment, une voix mécontente s'éleva du coin de la cheminée. Donna
+Serafina sortait de son long silence.
+
+--Il a raison, Dario! Envoie ton aumône, ma chère, et j'y joindrai
+volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles
+à voir, où tu peux conduire monsieur l'abbé... Tu vas, en vérité, lui
+faire emporter là un beau souvenir de notre ville!
+
+L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon
+montrer ses plaies aux étrangers qui viennent, amenés peut-être par des
+curiosités hostiles? Il fallait être toujours en beauté, ne montrer Rome
+que dans l'apparat de sa gloire.
+
+Mais Narcisse s'était emparé de Pierre.
+
+--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette
+promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier
+qu'on a bâti aux Prés du Château. Il est typique, il résume tous les
+autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en réponds, car
+rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est
+extraordinaire, extraordinaire!
+
+Puis, s'adressant à Benedetta:
+
+--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez
+là-bas, l'abbé et moi, parce que je tiens à le mettre d'abord au
+courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous?
+
+Avant de répondre, la contessina, qui s'était tournée vers sa tante, lui
+tint tête, respectueusement.
+
+--Allez, ma tante, monsieur l'abbé a dû rencontrer assez de mendiants
+dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'après ce qu'il
+raconte dans son livre, il n'en verra pas plus à Rome qu'il n'en a vu à
+Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la même.
+
+Puis, elle s'attaqua à Dario, très douce, l'air raisonnable.
+
+--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me
+conduisant là-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du
+ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs,
+et ça nous fera une très jolie promenade... Il y a si longtemps que nous
+ne sommes sortis ensemble!
+
+Certainement, c'était là ce qui la ravissait, d'avoir ce prétexte pour
+l'emmener, pour se réconcilier tout à fait avec lui. Il sentit cela, il
+ne put se dérober, et il affecta de plaisanter.
+
+--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant
+de la semaine. Une partie de plaisir comme ça, vois-tu, c'est à gâter
+pour huit jours le bonheur de vivre!
+
+Il frémissait de révolte à l'avance, les rires recommencèrent; et,
+malgré la muette désapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut
+définitivement fixé au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta
+vivement de ne pouvoir en être. Mais elle, avec sa candeur fermée de lis
+en bouton, ne s'intéressait qu'à la Pierina. Aussi, dans l'antichambre,
+se pencha-t-elle à l'oreille de son amie.
+
+--Cette beauté, regarde-la bien, ma chère, pour me dire si elle est
+belle, très belle, plus belle que toutes.
+
+Le lendemain, à neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse près du
+Château Saint-Ange, il s'étonna de le voir retombé dans son enthousiasme
+d'art, langoureux et pâmé. D'abord, il ne fut plus du tout question des
+quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financière qu'ils
+avaient provoquée. Le jeune homme raconta qu'il s'était levé avec le
+soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thérèse du Bernin.
+Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le
+cœur gros de larmes, comme de la privation d'une maîtresse très aimée.
+Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, différemment, à cause de
+l'éclairage: le matin, de tout un élan mystique de son âme, sous la
+lumière d'aube qui l'habillait de blancheur; l'après-midi, de toute la
+passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil
+couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle.
+
+--Ah! mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah!
+mon ami, vous n'avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce
+matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre
+languissamment les yeux, encore pâmée d'avoir été possédée par Jésus...
+Ah! c'est à mourir!
+
+Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de
+garçon pratique, très d'aplomb dans la vie:
+
+--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prés du
+Château, dont vous apercevez les constructions là-bas, en face de nous;
+et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh!
+l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la
+spéculation qui sont beaux comme l'œuvre monstrueuse et belle de
+quelque génie détraqué... J'ai été mis au courant par des parents à moi,
+qui ont joué ici, et qui, ma foi! ont gagné des sommes considérables.
+
+Alors, avec une clarté et une précision d'homme de finances, employant
+les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta
+l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conquête de Rome, lorsque
+l'Italie entière délirait d'enthousiasme, à l'idée de posséder enfin la
+capitale tant désirée, l'antique et glorieuse ville, l'éternelle qui
+avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion
+bien légitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitué de
+la veille, ayant hâte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre
+possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un
+grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer
+des ordures qui la déshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle
+saleté immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrettée des
+artistes: pas même de latrines, la voie publique servant à tous les
+besoins, les ruines augustes transformées en dépotoirs, les abords des
+vieux palais princiers souillés d'excréments, un lit d'épluchures, de
+détritus, de matières en décomposition montant de partout, changeant les
+rues en égouts empoisonnés, d'où soufflaient de continuelles épidémies.
+La nécessité de vastes travaux d'édilité s'imposait, c'était une
+véritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assurée et plus
+large, de même qu'il était juste de songer à bâtir de nouvelles maisons
+pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le
+fait s'était passé à Berlin, après la constitution de l'empire
+d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accroître en coup de
+foudre, par centaines de mille âmes. Rome, certainement, allait elle
+aussi doubler, tripler, quintupler, attirant à elle les forces vives des
+provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil
+s'en mêla, il fallait montrer au gouvernement déchu du Vatican ce dont
+l'Italie était capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle
+Rome, la troisième Rome, qui dépasserait les deux autres, l'impériale et
+la papale, par la magnificence de ses voies et le flot débordant de ses
+foules.
+
+Les premières années, cependant, le mouvement des constructions garda
+quelque prudence. On fut assez sage pour ne bâtir qu'au fur et à mesure
+des besoins. D'un bond, la population avait doublé, était montée de deux
+cent mille à quatre cent mille habitants: tout le petit monde des
+employés, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques,
+toute la cohue qui vit de l'État ou espère en vivre, sans compter les
+oisifs, les jouisseurs, qu'une cour traîne après elle. Ce fut là une
+première cause de griserie, personne ne douta que cette marche
+ascensionnelle ne continuât, ne se précipitât même. Dès lors, la cité de
+la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux
+besoins du lendemain, en élargissant Rome hors de Rome, dans tous les
+antiques faubourgs déserts. On parlait aussi du Paris du second empire,
+si agrandi, changé en une ville de lumière et de santé. Mais, aux bords
+du Tibre, le malheur fut, à la première heure, qu'il n'y eut pas un plan
+général, pas plus qu'un homme de regard clair, maître souverain de la
+situation, s'appuyant sur des Sociétés financières puissantes. Et ce que
+l'orgueil avait commencé, cette ambition de surpasser en éclat la Rome
+des Césars et des Papes, cette volonté de refaire de la Cité éternelle,
+prédestinée, le centre et la reine de la terre, la spéculation l'acheva,
+un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces tempêtes qui
+naissent, font rage, détruisent et emportent tout, sans que rien les
+annonce ni les arrête. Brusquement, le bruit courut que des terrains,
+achetés cinq francs le mètre, se revendaient cent francs; et la fièvre
+s'alluma, la fièvre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de
+spéculateurs, venu de la haute Italie, s'était abattu sur Rome, la plus
+noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres,
+affamés, la curée des appétits commença, dans ce Midi voluptueux, où la
+vie est si douce; de sorte que les délices du climat, elles-mêmes
+corruptrices, activèrent la décomposition morale. Puis, il n'y avait
+vraiment qu'à se baisser, les écus d'abord se ramassèrent à la pelle,
+parmi les décombres des premiers quartiers qu'on éventra. Les gens
+adroits, qui, flairant le tracé des voies nouvelles, s'étaient rendus
+acquéreurs des immeubles menacés d'expropriation, décuplèrent leurs
+fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la
+ville entière, de proche en proche; les habitants à leur tour furent
+emportés, toutes les classes entrèrent en folie, les princes, les
+bourgeois, les petits propriétaires, jusqu'aux boutiquiers, les
+boulangers, les épiciers, les cordonniers; à ce point qu'on cita plus
+tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions.
+Et ce n'était plus que le jeu exaspéré, un jeu formidable dont la fièvre
+avait remplacé le petit train réglementé du loto papal, un jeu à coups
+de millions où les terrains et les bâtisses devenaient fictifs, de
+simples prétextes à des opérations de Bourse. Le vieil orgueil atavique
+qui avait rêvé de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi
+jusqu'à la démence, sous cette fièvre chaude de la spéculation, achetant
+des terrains, bâtissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans
+arrêt, de même qu'on lance des actions, tant que les presses veulent
+bien en imprimer.
+
+Certainement, jamais ville en évolution n'a donné pareil spectacle.
+Aujourd'hui, lorsqu'on tâche de comprendre, on reste confondu. Le
+chiffre de la population avait dépassé quatre cent mille, et il semblait
+rester stationnaire; mais cela n'empêchait pas la végétation des
+quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple
+futur bâtissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en
+arrivait-on à ne pas attendre les habitants, à préparer ainsi des
+milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-être?
+La seule excuse était de s'être dit, d'avoir posé à l'avance, comme une
+vérité indiscutable, que la troisième Rome, la capitale triomphante de
+l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'âmes. Elles n'étaient
+pas venues, mais elles allaient venir sûrement: aucun patriote n'en
+pouvait douter, sans crime de lèse-patrie. Et on bâtissait, on
+bâtissait, on bâtissait sans relâche, pour les cinq cent mille citoyens
+en route. On ne s'inquiétait même plus du jour de leur arrivée, il
+suffisait que l'on comptât sur eux. Encore, dans Rome, les Sociétés qui
+s'étaient formées pour la construction des grandes voies, au travers des
+vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles,
+réalisaient de gros bénéfices. Seulement, à mesure que la folie
+croissait, pour satisfaire à la fringale du lucre, d'autres Sociétés se
+créèrent, dans le but d'élever, hors de Rome, des quartiers encore, des
+quartiers toujours, de véritables petites villes, dont on n'avait nul
+besoin. A la porte Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, des faubourgs
+poussèrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa
+Ludovisi, de la porte Salaria à la porte Pia, jusqu'à Sainte-Agnès, une
+ébauche de ville fut commencée. Enfin, aux Prés du Château, ce fut toute
+une cité qu'on voulut d'un coup faire naître du sol, avec son église,
+son école, son marché. Et il ne s'agissait pas de petites maisons
+ouvrières, de logements modestes pour le menu peuple et les employés, il
+s'agissait de bâtisses colossales, de vrais palais à trois et quatre
+étages, développant des façades uniformes et démesurées, qui faisaient
+de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que
+des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres,
+pourraient seules peupler. Ce sont là les monstrueux produits de
+l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leçon amère,
+lorsque Rome, aujourd'hui ruinée, se voit déshonorée en outre, par cette
+laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inachevées pour
+la plupart, dont les décombres déjà sèment les rues pleines d'herbe!
+
+L'effondrement fatal, le désastre fut effroyable. Narcisse en donnait
+les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre
+comprit. De nombreuses Sociétés financières avaient naturellement poussé
+dans ce terreau de la spéculation, l'Immobilière, la Società edilizia,
+la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient
+construire, bâtissaient des maisons énormes, des rues entières, pour les
+revendre. Mais elles jouaient également sur les terrains, les cédaient à
+de gros bénéfices aux petits spéculateurs qui s'improvisaient de toutes
+parts, rêvant des bénéfices à leur tour, dans la hausse continue et
+factice que déterminait la fièvre croissante de l'agio. Le pis était que
+ces bourgeois, ces boutiquiers sans expérience, sans argent,
+s'affolaient jusqu'à faire construire eux aussi, en empruntant aux
+banques, en se retournant vers les Sociétés qui leur avaient vendu les
+terrains, pour obtenir d'elles l'argent nécessaire à l'achèvement des
+constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Sociétés se
+trouvaient un jour forcées de reprendre les terrains et les
+constructions, même inachevées, ce qui amenait entre leurs mains un
+engorgement formidable, dont elles devaient périr. Si le million
+d'habitants était venu occuper les logements qu'on lui préparait, dans
+un rêve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu être
+incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus
+florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'entêtaient à
+ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et,
+alors, la crise éclata en coup de foudre, avec une violence sans
+pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bâties par les
+Sociétés étaient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant
+lesquels reculait la foule des rentiers moyens, désireux de placer leur
+argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient
+vu trop grand, une série de palais magnifiques, destinés à écraser ceux
+des autres âges, et qui allaient rester mornes et déserts, comme un des
+témoignages les plus inouïs de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra
+donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se
+substituer à ceux des Sociétés. Ensuite, ailleurs, à Paris, à Berlin,
+les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux
+nationaux, avec l'argent de l'épargne. Au contraire, à Rome, tout s'est
+bâti avec du crédit, des lettres de change à trois mois, et surtout avec
+de l'argent étranger. On estime à près d'un milliard l'énorme somme
+engloutie, dont les quatre cinquièmes étaient de l'argent français. Cela
+se faisait simplement de banquiers à banquiers, les banquiers français
+prêtant à trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui
+de leur côté prêtaient aux spéculateurs, aux constructeurs de Rome, à
+six, sept et même huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le désastre,
+lorsque la France, que fâchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne,
+retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux
+se produisit, vidant les banques italiennes; et les Sociétés foncières,
+toutes celles qui spéculaient sur les terrains et les constructions,
+forcées de rembourser à leur tour, durent s'adresser aux Sociétés
+d'émission, celles qui avaient la faculté d'émettre du papier. En même
+temps, elles intimidèrent l'État, elles le menacèrent d'arrêter les
+travaux et de mettre sur le pavé de Rome quarante mille ouvriers sans
+ouvrage, s'il n'obligeait pas les Sociétés d'émission à leur prêter les
+cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'État
+finit par faire, épouvanté à l'idée d'une faillite générale.
+Naturellement, aux échéances, les cinq ou six millions ne purent être
+rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte
+que l'écroulement commença, se précipita, des décombres sur des
+décombres: les petits spéculateurs tombèrent sur les constructeurs,
+ceux-ci sur les Sociétés foncières, celles-ci sur les Sociétés
+d'émission, qui tombèrent sur le crédit public, ruinant la nation. Voilà
+comment une crise simplement édilitaire devint un effroyable désastre
+financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard
+inutilement englouti, Rome enlaidie, encombrée de jeunes ruines
+honteuses, les logements béants et vides, pour les cinq ou six cent
+mille habitants rêvés, qu'on attend toujours.
+
+D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'État lui-même voyait
+colossal. Il s'agissait de créer de toutes pièces une Italie
+triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unité
+et de grandeur, que d'autres nations ont mis des siècles à faire
+solidement. Aussi était-ce une activité fébrile, des dépenses
+prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des
+travaux publics démesurés dans toutes les villes. On improvisait, on
+organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec
+l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dévorait les
+millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse
+grandissants, qu'à coups d'émissions, les emprunts se succédaient
+d'année en année. Rien qu'à Rome, la construction du Ministère de la
+Guerre coûtait dix millions, celle du Ministère des Finances quinze, et
+l'on dépensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et
+l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux
+de défense, autour de la ville. C'était encore et toujours la flambée
+d'orgueil fatal, la sève de cette terre qui ne peut s'épanouir qu'en
+projets trop vastes, la volonté d'éblouir le monde et de le conquérir,
+dès qu'on a posé le pied au Capitole, même dans la poussière accumulée
+de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont écroulés les uns sur les
+autres.
+
+--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les
+histoires qui circulent, qu'on se raconte à l'oreille, si je vous citais
+certains faits, vous seriez stupéfait, épouvanté, du degré de démence où
+cette ville entière, si raisonnable au fond, si indolente et si égoïste,
+a pu monter, sous la terrible fièvre contagieuse de la passion du jeu.
+Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruinés seuls,
+car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laissé
+crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries
+de chefs-d'œuvre, qu'elle devait à la munificence des papes. Ces
+colossales richesses, qu'il avait fallu des siècles de népotisme pour
+entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en
+dix ans à peine, au feu niveleur de l'agio moderne.
+
+Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait à un prêtre, il conta
+une de ces histoires équivoques:
+
+--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui
+en est réduit à vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a
+plus guère que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait sûrement
+carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On
+doit vous avoir déjà mis au courant: les vastes terrains de cette villa
+cédés pour dix millions à une compagnie financière; puis, le prince
+Onofrio, le père de Dario, mordu par le besoin de spéculer, rachetant
+fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant bâtir; puis, la
+catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il
+possédait lui-même, les débris de la fortune anciennement colossale des
+Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les
+causes cachées, le rôle que le comte Prada, justement l'époux séparé de
+cette délicieuse contessina que nous attendons, a joué là dedans. Il
+était l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui
+avait apporté la villa au prince, oh! une créature admirable, beaucoup
+plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la
+femme, à ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux
+prince hésitait à donner une signature, à s'engager davantage dans une
+aventure dont il avait flairé d'abord le danger. Prada y a gagné les
+millions qu'il mange aujourd'hui d'une façon fort intelligente. Et quant
+à la belle Flavia, devenue mûre, vous savez qu'après avoir tiré une
+petite fortune du désastre, elle a renoncé galamment à son titre de
+princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari
+beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis
+Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beauté opulente, malgré
+ses cinquante ans passés... Dans tout cela, il n'y a de victime que
+notre bon ami Dario, totalement ruiné, résolu à épouser sa cousine, pas
+plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable
+de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait déjà
+accepté quelque Américaine, une héritière à millions, ainsi que tant
+d'autres princes; à moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y
+fussent opposés, car ces deux-là sont aussi des héros dans leur genre,
+des Romains d'orgueil et d'entêtement, qui entendent garder leur sang
+pur de toute alliance étrangère... Enfin, espérons que le bon Dario et
+cette Benedetta exquise seront heureux ensemble.
+
+Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il
+continua plus bas:
+
+--Moi, j'ai un parent qui a ramassé près de trois millions dans
+l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'être arrivé
+ici qu'après ces temps héroïques de l'agio! comme cela devait être
+amusant, et quels coups à faire, pour un joueur de sang-froid!
+
+Mais, brusquement, en levant la tête, il aperçut devant lui le quartier
+neuf des Prés du Château; et sa physionomie changea, il redevint l'âme
+artiste, indignée des abominations modernes dont on avait souillé la
+Rome papale. Ses yeux pâlirent, sa bouche exprima l'amer dédain du
+rêveur blessé dans sa passion des siècles disparus.
+
+--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Léon X, ville de
+l'éternelle puissance et de l'éternelle beauté!
+
+Pierre, en effet, restait lui-même saisi. A cette place, autrefois,
+s'étendaient en terrain plat les prairies du Château Saint-Ange, coupées
+de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premières pentes du mont
+Mario, vastes herbages, aimés des artistes, pour le premier plan de
+riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dôme lointain de
+Saint-Pierre. Et c'était, maintenant, au milieu de cette plaine
+bouleversée, lépreuse et blanchâtre, une ville entière, une ville de
+maisons massives, colossales, des cubes de pierres réguliers, tous
+pareils, avec des rues larges, se coupant à angle droit, un immense
+damier aux cases symétriques. D'un bout à l'autre, les mêmes façades se
+reproduisaient, on aurait dit des séries de couvents, de casernes,
+d'hôpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et
+l'étonnement, l'impression extraordinaire et pénible, venait surtout de
+la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilisé cette ville
+en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien
+de désastre avait, d'un coup de baguette, arrêté les travaux, vidé les
+chantiers turbulents, laissé les bâtisses telles qu'elles étaient, à
+cette minute précise, dans un morne abandon. Tous les états successifs
+se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creusés
+pour les fondations, restés béants et que des herbes folles avaient
+envahis, jusqu'aux maisons entièrement debout, achevées et habitées. Il
+y avait des maisons dont les murs sortaient à peine du sol; il y en
+avait d'autres qui atteignaient le deuxième, le troisième étage, avec
+leurs planchers de solives de fer à jour, leurs fenêtres ouvertes sur le
+ciel; il y en avait d'autres, montées complètement, couvertes de leur
+toit, telles que des carcasses livrées aux batailles des vents, toutes
+semblables à des cages vides. Puis, c'étaient des maisons terminées,
+mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extérieurs; et
+d'autres qui étaient demeurées sans boiseries, ni aux portes ni aux
+fenêtres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes,
+mais clouées, telles que des couvercles de cercueil, les appartements
+morts, sans une âme; et d'autres enfin habitées, quelques-unes en
+partie, très peu totalement, vivantes de la plus inattendue des
+populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses,
+la ville de la Belle au Bois dormant, frappée d'un sommeil mortel avant
+même d'avoir vécu, s'anéantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un
+réveil qui paraissait ne devoir jamais venir.
+
+A la suite de son compagnon, Pierre s'était engagé dans les larges rues
+désertes, d'une immobilité et d'un silence de cimetière. Pas une
+voiture, pas un piéton n'y passait. Certaines n'avaient pas même de
+trottoir, l'herbe envahissait la chaussée, non pavée encore, telle qu'un
+champ qui retournait à l'état de nature; et, pourtant, des becs de gaz
+provisoires restaient là depuis des années, de simples tuyaux de plomb
+liés à des perches. Aux deux côtés, les propriétaires avaient clos
+hermétiquement les baies des rez-de-chaussée et des étages, à l'aide de
+grosses planches, pour éviter d'avoir à payer l'impôt des portes et
+fenêtres. D'autres maisons, commencées à peine, étaient barrées de
+palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de
+tous les bandits du pays. Mais, surtout, la désolation était les jeunes
+ruines, de hautes bâtisses superbes, pas finies, pas crépies même,
+n'ayant pu vivre encore de leur existence de géants de pierre, et qui se
+lézardaient déjà de toutes parts, et qu'il avait fallu étayer avec des
+complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre
+sur le sol. Le cœur se serrait, comme dans une cité d'où un fléau
+aurait balayé les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont
+ces carcasses béantes semblaient garder les traces. Puis, à l'idée que
+c'était là une naissance avortée, et non une mort, que la destruction
+allait faire son œuvre, avant que les habitants rêvés, attendus en
+vain, eussent apporté la vie à ces maisons mort-nées, la mélancolie
+s'aggravait, on était débordé d'une infinie désespérance humaine. Et il
+y avait encore l'ironie affreuse, à chaque angle, de magnifiques plaques
+de marbre portant les noms des rues, des noms illustres empruntés à
+l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompée, Jules César, qui
+éclataient là, sur ces murs inachevés et croulants, comme une dérision,
+comme un soufflet du passé donné à l'impuissance d'aujourd'hui.
+
+Alors, Pierre fut une fois de plus frappé de cette vérité que quiconque
+possède Rome est dévoré de la folie du marbre, du besoin vaniteux de
+bâtir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Après les
+Césars entassant leurs palais au Palatin, après les papes rebâtissant la
+Rome du moyen âge et la timbrant de leurs armes, voilà que le
+gouvernement italien n'avait pu devenir le maître de la ville, sans
+vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus
+énorme qu'elle n'avait jamais été. C'était la suggestion même du sol,
+c'était le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crâne des derniers
+venus, les jetait à la démence de faire de la troisième Rome la nouvelle
+reine de la terre. Et de là les projets gigantesques, les quais
+cyclopéens, les simples Ministères luttant avec le Colisée; et de là ces
+quartiers neufs aux maisons géantes, poussées tout autour de l'antique
+cité comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture
+crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du
+dôme de Saint-Pierre, pareille de loin à des carrières abandonnées; car
+ce n'était pas aux Prés du Château seulement, c'était aussi à la porte
+Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, à la villa Ludovisi, sur les
+hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevés et
+vides croulaient déjà, dans l'herbe des rues désertes. Cette fois, après
+deux mille ans de fertilité prodigieuse, il semblait que le sol fût
+enfin épuisé, que la pierre des monuments refusât d'y pousser encore. De
+même que, dans de très vieux jardins fruitiers, les pruniers et les
+cerisiers qu'on replante s'étiolent et meurent, les murs neufs sans
+doute ne trouvaient plus à boire la vie dans cette poussière de Rome,
+appauvrie par la végétation séculaire d'un si grand nombre de temples,
+de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'églises. Et les
+maisons modernes qu'on avait tenté d'y faire fructifier de nouveau, les
+maisons inutiles et trop vastes, toutes gonflées de l'ambition
+héréditaire, n'avaient pu arriver à maturité, dressant des moitiés de
+façade que trouaient les fenêtres béantes, sans force pour monter
+jusqu'à la toiture, restées là infécondes, telles que les broussailles
+sèches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait
+d'une grandeur passée si créatrice aboutissant à un pareil aveu
+d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments
+indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.
+
+--On les finira bien un jour! s'écria Pierre.
+
+Narcisse le regarda étonné.
+
+--Pour qui donc?
+
+Et c'était le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on
+avait rêvé la venue, qu'on attendait toujours, où vivaient-ils à l'heure
+présente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes reculées?
+Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul espérer une telle
+population, aux premiers jours de la conquête, il aurait fallu
+aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle
+viendrait jamais. L'expérience semblait faite, Rome restait
+stationnaire, on ne prévoyait aucune des causes qui en auraient doublé
+les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un
+commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie
+sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout
+cas, des années et des années seraient indispensables. Et, alors,
+comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des
+locataires? Pour qui terminer les maisons restées à l'état de squelette,
+s'émiettant au soleil et à la pluie? Elles demeureraient donc
+indéfiniment là, les unes décharnées, ouvertes à toutes les bises, les
+autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de
+leur inutilité et de leur abandon? Quel terrible témoignage sous le ciel
+splendide! Les nouveaux maîtres de Rome étaient mal partis, et s'ils
+savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais
+défaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui était là
+semblait définitivement gâché et compromis, on se mettait à souhaiter un
+Néron de volonté démesurée et souveraine, prenant la torche et la
+pioche, et brûlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de
+la beauté.
+
+--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.
+
+Benedetta avait fait arrêter la voiture à un carrefour des rues
+désertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites
+pour les amoureux, elle s'avançait au bras de Dario, tous les deux ravis
+de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils étaient venus
+voir.
+
+--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis.
+Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu à
+pied, comme dans la campagne!
+
+Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, à la joie présente de
+promener sa cousine à son bras.
+
+--Ma chère, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu
+t'entêtes à ce caprice, qui va sûrement nous gâter la belle journée...
+Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort
+pour me reconnaître dans les endroits où je n'aime pas aller... Avec ça,
+ce quartier est imbécile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, où
+il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous
+remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi
+toujours, nous verrons bien.
+
+Et les quatre promeneurs se dirigèrent vers la partie centrale du
+quartier, faisant face au Tibre, où un commencement de population
+s'était formé. Les propriétaires tiraient parti comme ils le pouvaient
+des quelques maisons terminées, ils en louaient les logements à très bas
+prix, ne se fâchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des
+employés nécessiteux, des ménages sans argent s'étaient donc installés
+là, payant à la longue, arrivant toujours à donner quelques sous. Mais
+le pis était qu'à la suite de la démolition de l'ancien Ghetto et des
+percées dont on avait aéré le Transtévère, de véritables hordes de
+loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vêtements, s'étaient
+abattues sur les maisons inachevées, les avaient envahies de leur
+souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux,
+tolérer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute
+cette épouvantable misère étalée en pleine voie publique. C'était à ces
+hôtes effrayants que venaient d'échoir les grands palais rêvés, les
+colossales bâtisses de quatre et cinq étages, où l'on entrait par des
+portes monumentales, ornées de hautes statues, où des balcons sculptés,
+que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout à l'autre des
+façades. Les boiseries des portes et des fenêtres manquaient, chaque
+famille de misérables avait fait son choix, fermant parfois les fenêtres
+avec des planches, bouchant les portes à l'aide de simples haillons,
+occupant tout un étage princier, ou préférant des pièces plus étroites,
+pour s'y entasser à son goût. Des linges affreux séchaient sur les
+balcons sculptés, pavoisaient de leur immonde détresse ces façades
+d'avortement, souffletées dans leur orgueil. Une usure rapide, des
+souillures sans nom dégradaient déjà les belles constructions blanches,
+les rayaient, les éclaboussaient de taches infâmes; et, par les porches
+magnifiques, faits pour la royale sortie des équipages, c'était un
+ruisseau d'ignominie qui débouchait, des ordures et des fientes, dont
+les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chaussée sans
+trottoirs.
+
+A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas.
+Il s'égarait, il s'assombrissait de plus en plus.
+
+--J'aurais dû prendre à gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce
+possible, au milieu d'un monde pareil?
+
+Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se traînaient dans la
+poussière. Ils étaient d'une extraordinaire saleté, presque nus, la
+chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins.
+Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles défaites,
+montrant des flancs et des seins de juments surmenées. Beaucoup, toutes
+droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres,
+assises sur de vieilles chaises, les mains allongées sur les genoux,
+restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu
+d'hommes. Quelques-uns, allongés à l'écart, parmi l'herbe rousse, le nez
+contre la terre, dormaient lourdement au soleil.
+
+Mais l'odeur surtout devenait nauséabonde, une odeur de misère
+malpropre, le bétail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et
+cela s'aggrava des émanations d'un petit marché improvisé qu'il fallut
+franchir, des fruits gâtés, des légumes cuits et aigres, des fritures de
+la veille, à la graisse figée et rance, que de pauvres marchandes
+vendaient par terre, au milieu de la convoitise affamée d'un troupeau
+d'enfants.
+
+--Enfin, je ne sais plus, ma chère! s'écria le prince, en s'adressant à
+sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons à la
+voiture.
+
+Réellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-même, il ne
+savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbécile,
+que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie était faite
+pour être vécue légère et aimable, sous le ciel clair. Il fallait
+l'égayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses.
+Et, dans son égoïsme naïf, il avait une véritable horreur du laid, du
+pauvre, du souffrant, à ce point que la vue seule lui en causait un
+malaise, une sorte de courbature physique et morale.
+
+Mais Benedetta, qui frémissait comme lui, voulait être brave devant
+Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intéressé, si passionnément
+pitoyable, qu'elle ne céda pas, dans son effort à sympathiser avec les
+humbles et les malheureux.
+
+--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout
+voir, n'est-ce pas?
+
+--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que
+toutes les promenades classiques à travers les ruines et les monuments.
+
+--Mon cher, vous exagérez, déclara Narcisse à son tour. Seulement,
+j'accorde que cela est intéressant, très intéressant... Les vieilles
+femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes!
+
+A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en
+apercevant devant elle une jeune fille d'une beauté superbe.
+
+--_O che bellezza!_
+
+Et Dario, l'ayant reconnue, s'écria du même air ravi:
+
+--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.
+
+Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre
+d'approcher. Ses regards s'étaient ardemment fixés sur le prince,
+luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement
+dévisagé la contessina, mais sans colère, avec une sorte de soumission
+tendre, de bonheur résigné, à la trouver très belle, elle aussi. Et elle
+était en vérité telle que le prince l'avait dépeinte, grande, solide,
+avec une gorge de déesse, un vrai antique, une Junon à vingt ans, le
+menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de
+larges yeux de génisse, et la face éclatante, comme dorée d'un coup de
+soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.
+
+--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familière, souriante,
+déjà consolée des laideurs voisines, à l'idée qu'il pouvait exister des
+créatures pareilles.
+
+--Oh! oui, madame, oui! tout de suite.
+
+Elle courut devant eux, chaussée de souliers sans trous, vêtue d'une
+vieille robe de laine marron, qu'elle avait dû laver et raccommoder
+récemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un désir
+de propreté, que n'avaient pas les autres; à moins que ce ne fût
+simplement sa grande beauté qui rayonnât de ses pauvres vêtements et fît
+d'elle une déesse.
+
+--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de répéter la
+contessina, tout en la suivant. C'est un régal, mon Dario, que cette
+fille à regarder.
+
+--Je savais bien qu'elle te plairait, répondit-il simplement, flatté de
+sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin
+reposer les yeux sur quelque chose d'agréable à voir.
+
+Derrière eux venait Pierre, émerveillé également, à qui Narcisse disait
+les scrupules de son goût, qui était pour le rare et le subtil.
+
+--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain,
+mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans âme, sans au-delà... Il
+n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel.
+
+Mais la Pierina s'était arrêtée, et, d'un geste, elle montra sa mère,
+assise sur une caisse défoncée à demi, devant la haute porte d'un palais
+inachevé. Elle avait dû être aussi fort belle, ruinée à quarante ans,
+les yeux éteints de misère, la bouche déformée, aux dents noires, la
+face coupée de grandes rides molles, la gorge énorme et tombante; et
+elle était d'une saleté affreuse, ses cheveux grisonnants dépeignés,
+envolés en mèches folles, sa jupe et sa camisole souillées, fendues,
+laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses
+genoux un nourrisson, son dernier-né, qui s'était endormi. Elle le
+regardait, comme foudroyée, et sans courage, de l'air de la bête de
+somme résignée à son sort, en mère qui avait fait des enfants et les
+avait nourris sans savoir pourquoi.
+
+--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tête, c'est le monsieur qui est
+venu me donner un écu, parce qu'il t'avait rencontrée en train de
+pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de
+même de braves cœurs.
+
+Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher même à les
+apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait épousé un maçon, Tommaso
+Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un
+grand garçon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux
+années en deux années, et puis celui-ci enfin, un garçon de nouveau,
+qu'elle tenait sur les genoux. Très longtemps, ils avaient habité le
+même logement au Transtévère, dans une vieille maison qu'on venait
+d'abattre. Et il semblait qu'on eût, en même temps, abattu leur
+existence; car, depuis qu'ils s'étaient réfugiés aux Prés du Château,
+tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les
+constructions qui avait réduit au chômage Tommaso et son fils Tito, la
+fermeture récente de l'atelier de perles de cire où la Pierina gagnait
+jusqu'à vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne
+ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.
+
+--Si vous préférez monter, madame et messieurs? Vous trouverez là-haut
+Tommaso, avec son frère Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils
+sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire...
+Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort,
+puisqu'il n'a rien de mieux à faire.
+
+De la main, elle montrait, allongé dans l'herbe sèche, un grand
+gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de
+la Pierina. Il s'était contenté de lever la tête, inquiet de ces gens.
+Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi
+sa sœur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tête, mais il
+ne referma pas les paupières, il les guetta.
+
+--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent
+voir.
+
+D'autres femmes s'étaient approchées, traînant leurs pieds nus dans des
+savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes à demi vêtues,
+parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables
+avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmêlées, que les mères
+seules pouvaient les reconnaître; et c'était en plein soleil comme un
+pullulement, un campement de misère, au milieu de cette rue de
+majestueux désastre, bordée de palais inachevés et déjà en ruine.
+
+Doucement, Benedetta dit à son cousin, avec une tendresse souriante:
+
+--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as
+été bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil,
+puisque monsieur l'abbé et monsieur Habert m'accompagnent.
+
+Il se mit à rire, lui aussi, et il accepta très volontiers, il alluma
+une cigarette, puis se promena à petits pas, satisfait de la douceur de
+l'air.
+
+La Pierina était entrée vivement sous le vaste porche, à la haute voûte,
+ornée de caissons à rosaces; mais un véritable lit de fumier, dans le
+vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commencé la pose.
+Ensuite, c'était le monumental escalier de pierre, à la rampe ajourée et
+sculptée; et les marches se trouvaient déjà rompues, souillées d'une
+telle épaisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout,
+les mains avaient laissé des traces graisseuses. Toute une ignominie
+sortait des murs, restés à l'état brut, dans l'attente des peintures et
+des dorures qui devaient les décorer.
+
+Au premier étage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrêta; et elle se
+contenta de crier, par la baie d'une grande porte béante, sans huisserie
+ni vantaux:
+
+--Père, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir.
+
+Puis, se tournant vers la contessina:
+
+--Tout au fond, dans la troisième salle.
+
+Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne
+l'avait monté, courant à sa passion.
+
+Benedetta et ses compagnons traversèrent deux salons immenses, au sol
+bossué de plâtre, aux fenêtres ouvertes sur le vide. Et ils tombèrent
+enfin dans un salon plus petit, où toute la famille Gozzo s'était
+installée, avec les débris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur
+les solives de fer laissées à nu, traînaient cinq ou six paillasses
+lépreuses, mangées de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le
+milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dépaillées, raccommodées
+à l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consisté à boucher deux
+fenêtres sur trois avec des planches, tandis que la troisième et la
+porte étaient fermées par d'anciennes toiles à matelas, criblées de
+taches et de trous.
+
+Tommaso, le maçon, parut surpris, et il fut évident qu'il n'était guère
+habitué à de pareilles visites de charité. Il était assis devant la
+table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train
+de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'était un fort
+gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et
+longue, d'une sérénité de sénateur romain, dans sa misère et dans son
+oisiveté. La vue des deux étrangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait
+fait se lever, d'un brusque mouvement de défiance. Mais il sourit, dès
+qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario resté en
+bas, en lui expliquant leur but charitable:
+
+--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous êtes,
+car j'ai muré une fenêtre, au palais Boccanera, du temps de mon père.
+
+Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il répondit à Pierre
+surpris qu'on n'était pas très heureux, mais qu'enfin on aurait vécu
+tout de même, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par
+semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le
+ventre, du moment qu'il vivait à sa guise, sans fatigue. C'était
+toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appelé par un voyageur pour
+ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef était perdue, refusait
+absolument de se déranger, à l'heure de la sieste. On ne payait plus son
+logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde,
+et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on était
+sobre et peu difficile.
+
+--Oh! monsieur l'abbé, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon
+père, qui était maçon comme moi, a travaillé sa vie entière au Vatican;
+et moi-même, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journées d'ouvrage,
+c'est toujours là que je les trouve... Voyez-vous, nous avons été gâtés
+par ces dix années de gros travaux, où l'on ne quittait pas les
+échelles, où l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait
+mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus
+dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abbé, si
+vous étiez venu nous voir! Pas d'impôts, tout se donnait pour rien, on
+n'avait vraiment qu'à se laisser vivre.
+
+A ce moment, un grondement s'éleva d'une des paillasses, dans l'ombre
+des fenêtres bouchées, et le maçon reprit de son air lent et paisible:
+
+--C'est mon frère Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a été avec
+les républicains, en quarante-neuf, à l'âge de quatorze ans... Ça ne
+fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se
+mourait dans une cave, de faim et de maladie.
+
+Les visiteurs, alors, eurent un frémissement de pitié. Ambrogio était
+l'aîné de quinze ans, et, âgé de soixante ans à peine, il n'était plus
+qu'une ruine, dévoré par la fièvre, traînant des jambes si diminuées,
+qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que
+son frère, plus maigre et turbulent, il avait exercé l'état de
+menuisier. Mais, dans sa déchéance physique, il gardait une tête
+extraordinaire, une face d'apôtre et de martyr, d'une expression noble
+et tragique, encadrée dans un hérissement de barbe et de chevelure
+blanches.
+
+--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parlé du pape. C'est
+sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf,
+aurait pu nous donner la république, et nous n'en serions pas où nous en
+sommes.
+
+Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosité vague, le rêve
+d'un pape républicain, faisant enfin régner la liberté et la fraternité
+sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant
+cette conception, lui avait fait juger la papauté indigne désormais,
+incapable de travailler à la libération humaine. De sorte qu'il ne
+savait plus trop au juste, partagé entre la chimère de sa jeunesse et la
+rude expérience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le
+coup d'une émotion violente, et il en restait à de belles paroles, à des
+souhaits vastes et indéterminés.
+
+--Ambrogio, mon frère, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le
+pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours
+le pape, c'est-à-dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je
+voterais pour lui.
+
+Le vieil ouvrier ne se hâta pas de répondre. Toute la prudence avisée de
+la race l'avait calmé.
+
+--Moi, Tommaso, mon frère, je voterais contre, toujours contre... Et tu
+sais bien que nous aurions la majorité. C'est fini, le pape roi. Le
+Borgo lui-même se révolterait... Mais ça ne veut pas dire qu'on ne doive
+pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit
+respectée.
+
+Intéressé vivement, Pierre écoutait. Il se risqua à poser une question.
+
+--Et y a-t-il beaucoup de socialistes, à Rome, parmi le peuple?
+
+Cette fois, la réponse se fit attendre davantage encore.
+
+--Des socialistes, monsieur l'abbé, oui, sans doute, quelques-uns, mais
+bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveautés,
+où vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-être... Nous,
+les vieux, nous étions pour la liberté, nous ne sommes pas pour
+l'incendie ni pour le massacre.
+
+Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se
+mit à geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la
+contessina prenait congé, un peu incommodée par l'odeur, après avoir
+averti le prêtre qu'il était préférable de remettre leur aumône à la
+femme, en bas.
+
+Déjà, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les
+mains, tout en saluant ses hôtes, sans plus s'émotionner à leur sortie
+qu'à leur entrée.
+
+--Bien au revoir, et très heureux d'avoir pu vous être agréable.
+
+Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse éclata. Il se retourna,
+pour admirer encore la tête du vieil Ambrogio.
+
+--Oh! mon cher abbé, quel chef-d'œuvre! La voilà la merveille, la voilà
+la beauté! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!...
+Ici, je suis certain que le piège du sexe ne m'induit pas en une
+tentation malpropre. Je ne m'émeus pas pour des raisons basses... Et
+puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des
+yeux noyés, quel mystère parmi le hérissement de la barbe et des
+cheveux! On rêve un prophète, un Dieu le Père!
+
+En bas, Giacinta était encore assise sur la caisse à demi défoncée,
+avec son nourrisson en travers des genoux; et, à quelques pas, la
+Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air
+d'enchantement; tandis que Tito, rasé dans l'herbe, comme une bête à
+l'affût, ne les quittait toujours pas des yeux.
+
+--Ah! madame, reprit la mère de sa voix résignée et dolente, vous avez
+vu, ce n'est guère habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a
+vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air, à prendre la
+mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants,
+à cause des trous.
+
+Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant
+sortir sur le palier, avait pris une fenêtre pour la porte, et s'était
+tuée net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'était
+cassé les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de
+rampe. D'ailleurs, on serait resté mort là dedans, sans que personne le
+sût et s'avisât d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouvé, au
+fond d'une pièce perdue, couché sur le plâtre, le corps d'un vieil
+homme, que la faim devait y avoir étranglé depuis près d'une semaine; et
+il y serait resté sûrement, si l'odeur infecte n'avait averti les
+voisins de sa présence.
+
+--Encore si l'on avait à manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit
+et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-là, ce qu'il me suce
+le sang! Il se fâche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets à
+pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.
+
+Des larmes, en effet, étaient montées à ses pauvres yeux pâlis. Mais
+elle fut prise d'une brusque colère, en remarquant que Tito n'avait pas
+bougé de son herbe, vautré comme une bête au soleil, ce qu'elle jugeait
+mal poli pour ce beau monde, qui allait sûrement lui laisser une aumône.
+
+--Eh! Tito, fainéant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout,
+quand on vient te voir?
+
+Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un
+air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intéressait, tâcha de le
+faire parler, de même qu'il avait questionné le père et l'oncle,
+là-haut. Il n'en tira que des réponses brèves, pleines de défiance et
+d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu'à dormir.
+Ce n'était pas en se fâchant qu'on changerait les choses. Le mieux était
+donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant à des
+socialistes, oui! peut-être, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en
+connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indifférente, il ressortait
+clairement que, si le père était pour le pape et l'oncle pour la
+république, lui, le fils, n'était certainement pour rien. Pierre sentit
+là une fin de peuple, ou plutôt le sommeil d'un peuple, dans lequel une
+démocratie ne s'était pas éveillée encore.
+
+Mais, comme le prêtre continuait, voulant savoir son âge, à quelle école
+il était allé, dans quel quartier il était né, Tito, brusquement, coupa
+court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourné vers sa
+poitrine:
+
+--_Io son Romano di Roma!_
+
+En effet, cela ne répondait-il pas à tout? «Moi, je suis Romain de
+Rome.» Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux
+senti l'orgueil de la race, le lointain héritage de gloire, si lourd aux
+épaules. Chez ce garçon dégénéré, qui savait à peine lire et écrire,
+revivait la vanité souveraine des Césars. Ce meurt-de-faim connaissait
+sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les
+noms des grands empereurs et des grands papes lui étaient familiers. Et
+pourquoi travailler alors, après avoir été les maîtres de la terre?
+Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des
+villes, sous le plus beau des ciels?
+
+--_Io son Romano di Roma._
+
+Benedetta avait glissé son aumône dans la main de la mère; et Pierre
+ainsi que Narcisse, voulant s'associer à sa bonne œuvre, faisaient de
+même, lorsque Dario, qui lui aussi s'était joint à sa cousine, eut une
+idée gentille, désireux de ne pas oublier la Pierina, à qui il n'osait
+offrir de l'argent. Il posa légèrement les doigts sur ses lèvres, il dit
+avec un léger rire:
+
+--Pour la beauté.
+
+Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoyé, ce rire qui s'en
+moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de
+la belle perlière, comme dans une histoire d'amour du temps jadis.
+
+La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tête,
+elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lèvres chaudes, dans un
+mouvement irraisonné, où il entrait autant de divine reconnaissance que
+de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flambé de colère,
+il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l'écarta du poing, en
+grondant sourdement.
+
+--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.
+
+Il était grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flairé
+l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lançaient des enfants en
+larmes. Un émoi agitait le misérable quartier des grandes bâtisses
+abandonnées, un cri de détresse montait des rues mortes, aux plaques de
+marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner à tous. Il n'y
+avait que la fuite, le cœur débordé de tristesse, devant cette
+conclusion de la charité impuissante.
+
+Lorsque Benedetta et Dario furent revenus à leur voiture, ils se
+hâtèrent d'y monter, ils se serrèrent l'un contre l'autre, ravis
+d'échapper à un tel cauchemar. Elle était heureuse pourtant de s'être
+montrée brave devant Pierre; et elle lui serra la main en élève
+attendrie, lorsque Narcisse eut déclaré qu'il gardait le prêtre, pour
+l'emmener déjeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'où
+l'on avait une vue si intéressante sur le Vatican.
+
+--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu très
+gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les idées noires.
+
+Mais Pierre se montrait insatiable de détails. En chemin, il questionna
+encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses
+mœurs. L'instruction était presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs,
+aucun commerce pour le dehors. Les hommes exerçaient les quelques
+métiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les
+femmes, il y avait des perlières, des brodeuses, et l'article religieux,
+les médailles, les chapelets, avait de tout temps occupé un certain
+nombre d'ouvriers, de même que la fabrication des bijoux locaux. Mais,
+dès que la femme était mariée, mère de ces nuées d'enfants qui
+poussaient à miracle, elle ne travaillait guère. En somme, c'était une
+population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se
+contentant de légumes, de pâtes, de basse viande de mouton, sans
+révolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie
+précaire, au jour le jour. Les deux seuls vices étaient le jeu et les
+vins rouges et blancs des Châteaux romains, des vins de querelle et de
+meurtre, qui, les soirs de fête, au sortir des cabarets, semaient les
+rues d'hommes râlants, la peau trouée à coups de couteau. Les filles se
+débauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage.
+Cela venait de ce que la famille était restée très unie, soumise
+étroitement à l'autorité absolue du père. Et les frères eux-mêmes
+veillaient sur l'honnêteté des sœurs, comme ce Tito si dur à la
+Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pensée de
+jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la
+famille. Et cela sans religion réelle, au milieu de la plus enfantine
+idolâtrie, tous les cœurs allant à la Madone et aux saints, qui seuls
+existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, à qui personne ne
+s'avisait de songer.
+
+Dès lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisément. Il y
+avait, derrière, des siècles de paresse encouragée, de vanité flattée,
+de molle existence acceptée. Quand ils n'étaient ni maçons, ni
+menuisiers, ni boulangers, ils étaient domestiques, ils servaient les
+prêtres, à la solde plus ou moins directe de la papauté. De là, les deux
+partis tranchés: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des
+garibaldiens, les plus nombreux sûrement, l'élite du Transtévère; puis,
+les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'Église, de près ou
+de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela
+restait à l'état d'opinion dont on causait, sans que jamais l'idée
+s'éveillât d'un effort à faire, d'une chance à courir. Il aurait fallu
+une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant à
+quelque courte démence. A quoi bon? La misère venait de tant de siècles,
+le ciel était si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures
+chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la
+majorité certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, à ce
+point qu'une révolte avait failli éclater dans la cité Léonine, lorsque
+le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour
+base le rétablissement du pouvoir temporel sur cette cité. Si la misère
+pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait
+davantage, c'était qu'il n'avait vraiment rien gagné aux travaux énormes
+qui s'étaient, pendant quinze ans, exécutés chez lui. D'abord, plus de
+quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du
+Nord pour la plupart, qui travaillaient à bas prix, plus courageux et
+plus résistants. Puis, lorsque lui-même avait eu sa part dans la
+besogne, il avait mieux vécu, sans faire d'économies; de sorte que,
+lorsque la crise s'était produite et qu'on avait dû rapatrier les
+quarante mille ouvriers des provinces, lui s'était retrouvé comme
+devant, dans une ville morte, où les ateliers chômaient, sans espoir de
+se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi à son antique
+indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bousculât plus,
+faisant de nouveau le meilleur ménage possible avec sa vieille
+maîtresse la misère, sans un sou et grand seigneur.
+
+Pierre, surtout, était frappé des caractères différents de la misère, à
+Paris et à Rome. Certes, ici, le dénuement était plus absolu, la
+nourriture plus immonde, la saleté plus repoussante. Pourquoi donc ces
+effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaieté réelle?
+Lorsqu'il évoquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant
+visités, où la neige entrait, où grelottaient des familles sans feu et
+sans pain, il se sentait le cœur éperdu d'une compassion, qu'il ne
+venait pas d'éprouver si vive, aux Prés du Château. Et il comprit enfin:
+la misère, à Rome, était une misère qui n'avait pas froid. Ah! oui,
+quelle douce et éternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel
+bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bonté pour les misérables!
+Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans
+la caresse du vent tiède! Qu'importait même la faim, si la famille
+attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleillées, au travers des
+herbes sèches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de
+viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainéantise
+riait aux soirées d'or, la pauvreté devenait une jouissance libre, dans
+cet air délicieux, où semblait suffire à la créature le bonheur de
+vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port
+et de Sainte-Lucie, aux rues étroites, nauséabondes, pavoisées de linges
+en train de sécher, la vie entière du peuple se passait dehors. Les
+femmes et les enfants qui n'étaient pas en bas, dans la rue, vivaient
+sur les légers balcons de bois, suspendus à toutes les fenêtres. On y
+cousait, on y chantait, on s'y débarbouillait. Mais la rue, surtout,
+était la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur
+culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y
+peignaient elles-mêmes, une population d'affamés dont le couvert s'y
+trouvait toujours mis. C'était sur de petites tables, dans des voitures,
+un continuel marché de mangeailles à bas prix, des grenades et des
+pastèques trop mûres, des pâtes cuites, des légumes bouillis, des
+poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment
+prête parmi la cohue, qui permettait de manger là, au plein air, sans
+jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mères sans cesse
+à gesticuler, les pères assis à la file le long des trottoirs, les
+enfants lâchés en galops sans fin, cela au milieu d'une frénésie de
+vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire
+des insouciances! Des voix rauques éclataient en grands rires, des faces
+brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la
+joie d'être, sous les cheveux d'encre ébouriffés. Ah! pauvre peuple gai,
+si enfant, si ignorant, dont l'unique désir se bornait aux quelques sous
+nécessaires pour manger à sa faim, dans cette foire perpétuelle!
+Certainement, jamais démocratie n'avait eu moins conscience d'elle-même.
+Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle
+leurs droits à cette vie de pauvreté insoucieuse semblaient mieux
+assurés, on se demandait s'il fallait se fâcher pour eux, leur conquérir
+malgré eux plus de science et de conscience, plus de bien-être et de
+dignité. Une infinie tristesse, pourtant, montait au cœur de Pierre de
+cette gaieté des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du
+soleil. C'était bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolongée de ce
+peuple, qui expliquait pourquoi cette démocratie ne s'éveillait pas plus
+vite. Sans doute, à Naples, à Rome, ils souffraient de manquer de tout;
+mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver,
+la rancune noire d'avoir tremblé de froid, pendant que les riches se
+chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses
+rêveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre
+chandelle qui va s'éteindre, le besoin alors de faire justice, le devoir
+de la révolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour
+qu'ils aient eux aussi un nid chaud, où l'existence soit possible. Ah!
+la misère qui a froid, c'est l'excès de l'injustice sociale, la plus
+terrible école où le pauvre apprend à connaître sa souffrance, s'en
+indigne et jure de la faire cesser, quitte à faire crouler le vieux
+monde!
+
+Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de
+saint François, le divin mendiant d'amour, battant les chemins,
+célébrant le charme délicieux de la pauvreté. Il était sans doute un
+inconscient révolutionnaire, il protestait à sa façon contre le luxe
+débordant de la cour de Rome, par ce retour à l'amour des humbles, à la
+simplicité de la primitive Église. Mais jamais un tel réveil de
+l'innocence et de la sobriété ne se serait produit dans une contrée du
+Nord, que glacent les froids de décembre. Il y fallait l'enchantement de
+la nature, la frugalité d'un peuple nourri de soleil, la mendicité bénie
+par les routes toujours tièdes. C'était ainsi qu'il avait dû en venir au
+total oubli de soi-même. La question paraissait d'abord embarrassante:
+comment un saint François avait-il pu naître jadis, l'âme si brûlante de
+fraternité, communiant avec les créatures, les bêtes, les choses, sur
+cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, méprisant
+son bas peuple, ne faisant pas même l'aumône à son pape? Était-ce donc
+que l'antique orgueil avait desséché les cœurs, ou bien était-ce que
+l'expérience des très vieux peuples menait à un égoïsme final, pour que
+l'Italie semblât s'être ainsi engourdi l'âme dans son catholicisme
+dogmatique et pompeux, tandis que le retour à l'idéal évangélique, la
+passion des humbles et des souffrants se réveillait de nos jours aux
+plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privés de soleil?
+C'était tout cela, et c'était surtout que saint François, lorsqu'il
+avait épousé si gaiement sa dame la Pauvreté, avait pu ensuite la
+promener, pieds nus, vêtue à peine, par des printemps splendides, au
+travers de populations que brûlait alors un ardent besoin de compassion
+et d'amour.
+
+Tout en causant, Pierre et Narcisse étaient arrivés sur la place
+Saint-Pierre, et ils s'assirent à la porte du restaurant où ils avaient
+déjà déjeuné, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se
+trouvaient rangées là, le long du pavé. Mais la vue était vraiment
+superbe, la basilique en face, le Vatican à droite, au-dessus du
+développement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait
+levé les yeux, s'était remis à regarder ce Vatican qui le hantait, ce
+deuxième étage aux fenêtres toujours closes, où vivait le pape, où
+jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garçon commençait son
+service en apportant des hors-d'œuvre, des finocchi et des anchois, le
+prêtre eut un léger cri, pour attirer l'attention de Narcisse.
+
+--Oh! voyez donc, mon ami... Là, à cette fenêtre, que l'on m'a donnée
+comme étant celle du Saint-Père... Vous ne distinguez pas une figure
+pâle, tout debout, immobile?
+
+Le jeune homme se mit à rire.
+
+--Eh bien! mais, ce doit être le Saint-Père en personne. Vous désirez
+tant le voir, que votre désir l'évoque.
+
+--Je vous assure, répéta Pierre, qu'il y a là, derrière les vitres, une
+figure toute blanche qui regarde.
+
+Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis,
+brusquement:
+
+--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous
+occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il
+avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans
+l'effroyable crise financière dont vous venez de voir les ruines, et une
+visite au quartier neuf des Prés du Château ne serait pas complète, si
+cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion.
+
+Sans perdre une bouchée, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le
+patrimoine de Saint-Pierre dépassait vingt millions. Longtemps, le
+cardinal Antonelli, qui spéculait et faisait généralement de bonnes
+affaires, avait laissé cet argent en partie chez Rothschild, en partie
+entre les mains des différents nonces, qu'il chargeait ainsi de le
+faire fructifier à l'étranger. Mais, après la mort du cardinal
+Antonelli, son remplaçant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux
+nonces pour le placer à Rome. Ce fut alors que, dès son avènement, Léon
+XIII composa, dans le but de gérer le patrimoine, une commission de
+cardinaux, dont monsignor Folchi fut nommé secrétaire. Ce prélat, qui
+joua pendant douze années un rôle considérable, était le fils d'un
+employé de la Daterie, lequel laissa un million d'héritage, gagné dans
+d'adroites opérations. Très habile lui-même, tenant de son père, il se
+révéla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission,
+peu à peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir complètement
+à son gré, en se contentant d'approuver le rapport qu'il présentait à
+chaque séance. Le patrimoine ne produisait guère qu'un million de rente,
+et comme le budget des dépenses était de sept millions, il fallait en
+trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc
+annuellement trois millions à monsignor Folchi, qui, pendant les douze
+années de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la
+science de ses spéculations et de ses placements, de façon à faire face
+au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers
+temps, il réalisa des gains considérables, en jouant à Rome sur les
+terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il
+jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans
+compter tout un agio mené de concert avec une banque catholique, la
+Banque de Rome. Émerveillé de tant d'adresse, le pape qui, jusque-là,
+avait spéculé de son côté, par l'intermédiaire d'un homme de confiance,
+nommé Sterbini, le congédia et chargea monsignor Folchi de faire
+travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du
+Saint-Siège. Ce fut l'époque de la grande faveur du prélat, l'apogée de
+sa toute-puissance. Les mauvais jours commençaient, le sol craquait
+déjà, l'écroulement allait se produire en coups de foudre.
+Malheureusement, une des opérations de Léon XIII était de prêter de
+fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu,
+engagés dans des affaires de terrains et de bâtisses, manquaient
+d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que,
+lorsque vint la débâcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des
+chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire
+désastreuse, la tentative de créer une maison de crédit à Paris, afin
+d'écouler, parmi la clientèle religieuse et aristocratique, des
+obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on
+disait que le pape était dans l'affaire; et le pis, en effet, était
+qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation
+devenait d'autant plus critique, que, peu à peu, il avait mis les
+millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait
+à Rome, sous les fenêtres de son Vatican, brûlé sûrement de la passion
+du jeu, animé peut-être aussi du sourd espoir de reconquérir par
+l'argent cette ville qu'on lui avait arrachée par la force. Sa
+responsabilité allait rester entière, car jamais monsignor Folchi ne
+risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait
+être ainsi le véritable artisan du désastre, dans son âpreté au gain,
+dans son désir plus haut de donner à l'Église la toute-puissance moderne
+des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prélat paya seul
+les fautes communes. Il était de caractère impérieux et difficile, les
+cardinaux de la commission ne l'aimaient guère, jugeant les séances
+parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en maître absolu et qu'on se
+réunissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire
+connaître de ses opérations. Quand la catastrophe éclata, un complot fut
+ourdi, les cardinaux terrifièrent le pape par les mauvais bruits qui
+couraient, puis forcèrent monsignor Folchi à rendre ses comptes devant
+la commission. La situation était très mauvaise, des pertes énormes ne
+pouvaient plus être évitées. Et il fut disgracié, et depuis ce temps il
+a vainement imploré une audience de Léon XIII, qui, durement, a toujours
+refusé de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration à tous
+deux, cette folie du lucre qui les avait aveuglés; mais il ne s'est
+jamais plaint, très pieux, très soumis, gardant ses secrets, et
+s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions
+que le patrimoine de Saint-Pierre a laissés dans cette bagarre de Rome,
+changée en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont
+jusqu'à trente. Il est croyable que la perte a été d'une quinzaine de
+millions.
+
+Après des côtelettes aux tomates, le garçon apportait un poulet frit. Et
+Narcisse conclut en disant:
+
+--Oh! le trou est bouché maintenant, je vous ai dit les sommes
+considérables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul
+connaît le chiffre et règle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas
+corrigé, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de
+prudence, voilà tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un
+prélat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent...
+Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable!
+
+Pierre avait écouté avec une surprise croissante, où s'était mêlée une
+sorte de terreur et de tristesse. Ces choses étaient bien naturelles,
+légitimes même; mais jamais il n'avait songé qu'elles dussent exister,
+dans son rêve d'un pasteur des âmes, très loin, très haut, dégagé de
+tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce père spirituel des
+petits et des souffrants, avait spéculé sur des terrains, sur des
+valeurs de Bourse! Il avait joué, placé des fonds chez des banquiers
+juifs, pratiqué l'usure, fait suer à l'argent des intérêts, ce
+successeur de l'Apôtre, ce pontife du Christ, du Jésus de l'Évangile,
+l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de
+millions là-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque
+meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient,
+sans cesse placés et déplacés pour qu'ils produisissent davantage, tels
+que des œufs d'or couvés avec une tendresse passionnée d'avare! et tout
+près, en bas, dans ces abominables bâtisses inachevées du quartier neuf,
+tant de misère! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de
+leur ordure, les mères sans lait pour leur nourrisson, les hommes
+réduits à la fainéantise par le chômage, les vieux agonisant comme des
+bêtes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes à rien! Ah!
+Dieu de charité, Dieu d'amour, était-ce possible? Sans doute, l'Église
+avait des besoins matériels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'était
+une pensée de prudence et de haute politique que de lui gagner un trésor
+pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais
+comme cela était blessant, salissant, et comme elle descendait de sa
+royauté divine pour n'être plus qu'un parti, une vaste association
+internationale, organisée dans le but de conquérir et de posséder le
+monde!
+
+Et Pierre s'étonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure.
+Avait-on jamais imaginé drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape
+qui s'enfermait étroitement dans son palais, une prison certes, mais une
+prison dont les cent fenêtres ouvraient sur l'immensité, Rome, la
+Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fenêtre, à toutes
+les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait
+d'un coup d'œil, voyait sans cesse se dérouler à ses pieds sa ville, la
+ville qu'on lui avait volée, dont il exigeait la restitution d'un cri de
+plainte ininterrompu; ce pape qui, dès les premiers travaux, avait
+assisté ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville
+subissait, les percées nouvelles, les vieux quartiers abattus, les
+terrains vendus, les bâtisses neuves s'élevant peu à peu de toutes
+parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures
+rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de
+construction qu'il pouvait suivre de son lever à son coucher, gagné
+lui-même par la passion du jeu qui montait de la cité entière, telle
+qu'une fumée d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoïquement
+close, se mettant à jouer sur les embellissements de son ancienne ville,
+tâchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires déterminé par ce
+gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant
+brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait dû
+souhaiter, mais qu'il n'avait pas prévue! Non, jamais, un roi détrôné
+n'avait cédé à une suggestion plus singulière, pour se compromettre dans
+une aventure plus tragique, qui le frappait comme un châtiment. Et ce
+n'était pas un roi, c'était le délégué de Dieu, c'était Dieu lui-même,
+infaillible, aux yeux de la chrétienté idolâtre!
+
+Le dessert venait d'être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et
+Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il
+s'écria:
+
+--Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle,
+là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père.
+
+Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement:
+
+--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est
+toujours là, immobile, toute blanche.
+
+--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son
+air languissant, sans qu'on sût s'il se moquait. Il est comme tout le
+monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu;
+d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.
+
+Et c'était bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre,
+l'envahissait d'une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé,
+il s'était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car
+personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait
+Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité,
+Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule,
+pour l'avoir revue des loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et
+ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière
+les vitres, Pierre l'évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste
+désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts
+Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que
+couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin où il ne restait
+que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Coelius plus
+reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei,
+le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur
+la tombe des Césars, l'Esquilin d'où se dressait le clocher mince de
+Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière
+éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le
+Capitule qu'indiquait à peine le campanile carré du palais des
+Sénateurs, le Quirinal où s'allongeait le palais du roi, d'un jaune
+éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre
+Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le
+berceau de la papauté, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de
+Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André de la
+Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre
+cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de
+croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l'orgueil de tous
+les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transformé en une
+forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie
+Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des Thermes de Caracalla, de
+la maison de Septime-Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de
+triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la
+Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et
+d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de façades.
+Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l'abomination
+du nouveau quartier inachevé des Prés du Château. L'après-midi,
+lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne
+comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on
+a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à
+l'heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont
+éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts; tandis
+que les usines, fermées aujourd'hui, ne sont plus que des ruines
+lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d'où la fumée ne monte
+plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher
+de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses
+abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces
+bâtisses mortes également avant d'avoir vécu, où il n'y avait à cette
+heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la
+décomposition même des vieilles sociétés.
+
+Mais Pierre surtout s'imaginait que Léon XIII, l'ombre toute blanche
+là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa
+rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui découronné, ne dressant
+dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en
+pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres
+glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et
+grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur
+tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient
+au Quirinal, et là il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle
+de la royauté d'en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui
+se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés
+l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen âge et de la
+Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants
+soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple
+jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur
+fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points
+négligeables, perdus dans l'étendue sans bornes; et quel abîme entre
+eux, que de siècles d'histoire, que de générations qui ont lutté et
+souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux
+avenir! Ils se voient, ils en sont encore à l'éternelle lutte, à qui
+aura le peuple dont le flot s'agite là sous leurs yeux, à qui restera le
+souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître
+des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions,
+les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours
+distinguer sa pâle figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux
+vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de
+désastre, il devait certainement se réjouir de l'avortement colossal du
+gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l'air de
+dire qu'on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et
+on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles,
+qu'on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu'être ravi des
+embarras terribles, dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la
+crise politique, la crise financière, tout un malaise national
+grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour; et,
+pourtant, n'avait-il pas lui-même l'âme d'un patriote, n'était-il pas un
+fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition
+circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie,
+tout au contraire pour qu'elle redevînt la maîtresse de la terre! Une
+douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand
+il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome
+bouleversée et inachevée, qui était l'aveu public de son impuissance.
+Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n'était-il
+pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa
+ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fenêtre,
+en proie aux démolisseurs et aux maçons? Il redevenait le maître, il
+régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les
+prophéties avaient assuré l'éternité et l'universelle domination.
+
+Et l'horizon s'élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait
+par delà Rome, par delà la Campagne romaine, par delà les monts de la
+Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu'il
+s'était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu'il
+n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que
+voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes
+lui arrivaient de nos sociétés modernes? Parfois, des hauteurs du
+Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives
+devaient lui parvenir; et c'était notre civilisation scientifique, les
+peuples rapprochés, l'humanité libre allant à l'avenir. Rêvait-il
+lui-même de liberté, lorsque, tournant les regards vers la droite, il
+devinait la mer, là-bas, au delà des tombeaux de la voie Appienne?
+Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder
+ailleurs la papauté des nouvelles démocraties? Puisqu'on le disait d'un
+esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû
+trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de
+lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires
+étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux
+qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'entêtait dans
+son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n'était-il
+pas à craindre qu'une rupture un jour ne s'imposât? Et la menace d'un
+vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face,
+l'emplissait d'une angoisse croissante. C'était bien pour cela qu'il
+s'était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa
+main toutes les forces éparses de l'Église, fermant les yeux sur les
+audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait,
+s'efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui
+contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se
+trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte
+formule catholique, où les siècles l'enchaînaient? L'obstination y était
+fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa
+force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette
+autorité morale de l'au-delà, qui amenait l'humanité à ses pieds, qui
+faisait s'agenouiller les pèlerinages et s'évanouir les femmes.
+Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le
+centre du monde catholique, ce serait n'être plus lui, chef du
+catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles pensées
+inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait
+la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse
+encore, qui s'élaborait, dans le sourd piétinement des nations en
+marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de
+l'horizon!
+
+Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes,
+l'ombre blanche, l'ombre immobile était tenue debout par l'orgueil, dans
+la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas,
+le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il
+rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'était pas lui, ce serait
+son successeur. L'Église, dans son indomptable énergie de vivre,
+n'avait-elle pas l'éternité devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui?
+Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait,
+malgré tous les raisonnements humains, malgré l'apparence de la logique
+des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de
+l'Histoire. Ah! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n'avait
+cessé de suivre les aventures équivoques, de ses yeux paternels mouillés
+de larmes! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait
+d'assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes
+les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu'il ferait de ces quartiers
+nouveaux, dont on l'avait souillée: les abattrait-il, les laisserait-il
+là comme un témoignage de la démence des usurpateurs? Elle redeviendrait
+la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et
+d'aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu'une âme pure,
+dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve
+continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer,
+demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une
+république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait
+l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui
+restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de
+l'État, ainsi reconstitué? Puis, ses regards s'étendaient au delà de
+Rome, au delà de l'Italie, son rêve s'élargissait, s'élargissait
+toujours, englobait la France républicaine, l'Espagne qui pouvait l'être
+de nouveau, l'Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les
+nations catholiques devenues les États-Unis d'Europe, pacifiées et
+fraternisant sous sa haute présidence de Souverain Pontife. Puis, dans
+le triomphe suprême, c'étaient enfin toutes les autres Églises qui
+disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au
+pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie
+universelle.
+
+Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu'il prêtait à Léon
+XIII.
+
+--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la
+colonnade!
+
+Il s'était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un
+cigare, retombé à ses seules préoccupations d'esthétique raffinée.
+
+--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve,
+comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre...
+C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie
+supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me
+tendre les bras, par certains beaux crépuscules... Ah! Rome, Rome
+merveilleuse et délicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre
+que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!
+
+Cette fois, Pierre ne put s'empêcher d'être surpris, en se rappelant sa
+voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée
+retourna aux Prés du Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur,
+devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de
+souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de
+créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne
+le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans
+pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du
+Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les
+vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut,
+par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la
+chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d'un coup
+dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n'avait pu
+supprimer une seule des douleurs de l'humanité, puisqu'elle n'arrivait
+même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient
+là, en bas, sous la fenêtre.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre
+qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en
+compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.
+
+--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille,
+justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt
+elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée
+du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
+beauté!
+
+Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu
+douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle
+finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si
+forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à
+lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement,
+cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne
+s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le
+secret de son cœur, en détournant la conversation.
+
+--Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de
+médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés
+de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui
+offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au
+Corso, depuis quinze jours.
+
+Celia aussitôt se passionna.
+
+--Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté, on a nommé le petit
+Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu
+penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de cœur de la
+Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans sa
+loge, au Costanzi.
+
+Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le
+jeune prince lui avait montrée, au Pincio, une des rares demi-mondaines
+dont la belle société de Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la
+galante particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice
+désintéressé qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle
+s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses
+blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des
+semaines souvent, avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la
+bonne compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en quête du
+nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi,
+qui lui avait laissé son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta
+était réputée pour la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de
+sa toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y
+avait près d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, était en
+voyage.
+
+--Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia avec conviction,
+de son air candide de vierge qui ne s'intéressait qu'aux choses de
+l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la
+Pierina, non! cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse
+pour le regard!
+
+D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la Pierina de nouveau;
+et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle
+était une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le
+disait son amie.
+
+--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses
+blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me
+le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire
+tarde à s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui,
+l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement pour ça.
+
+Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine apportait une lampe,
+Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait également debout.
+
+--Restez, il faut que je vous parle.
+
+Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce
+de son amie, voulant savoir où en étaient les choses et si le mariage
+des deux amants aurait bientôt lieu. Et elle l'embrassa éperdument.
+
+--Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le Saint-Père le
+rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je suis heureuse pour toi, comme
+ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de
+mon côté très contente, parce que je vois bien que mon père et ma mère
+se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de
+mon petit air tranquille: «Je veux Attilio, et vous me le donnerez.»
+Alors, mon père a eu une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me
+menaçant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi dure que
+la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourné
+furieusement vers ma mère, silencieuse et ennuyée, en disant: «Eh!
+donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh!
+ce que je suis contente, ce que je suis contente!
+
+Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement son visage
+de vierge, d'une pureté de lis, exprimait une joie innocente et céleste.
+Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui
+l'attendait dans le premier salon.
+
+Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.
+
+--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée de vous
+donner... Il paraît que le bruit de votre présence à Rome se répand et
+qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquiétantes. Votre
+livre serait un appel ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un
+schismatique ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son œuvre
+à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome pour la lancer, en
+déchaînant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez
+toujours à voir Sa Sainteté pour plaider votre cause, on vous conseille
+donc de vous faire oublier, de disparaître complètement pendant deux à
+trois semaines.
+
+Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enragé!
+mais on la lui donnerait, l'idée du schisme, d'un scandale justicier et
+libérateur, en le promenant ainsi d'échec en échec, comme pour user sa
+patience! Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un geste de
+lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement,
+était sincère et affectueuse?
+
+--Qui vous a priée de me donner ce conseil?
+
+Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque
+intuition.
+
+--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
+
+Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à faire un éloge
+ému du prélat. Cette fois, il consentait à la diriger dans
+l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait
+conféré longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement
+de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de
+certaines premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de la
+tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue, car cette
+affaire du divorce était au fond son œuvre, il y avait toujours poussé
+les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait noué, au milieu de
+si belles illusions, le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait
+les raisons de son espérance.
+
+--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse,
+maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez
+raisonnable vous aussi, ne vous révoltez pas, abandonnez-vous. Je vous
+assure que vous vous en trouverez bien un jour.
+
+La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé, il y
+satisfaisait à chaque heure des curiosités plus vives, et la pensée d'y
+rester deux à trois semaines encore n'avait rien pour lui déplaire. Sans
+doute il sentait, dans ces continuels retards, un émiettement possible
+de sa volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé, inutile.
+Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien
+abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père que pour affirmer plus
+hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il céda.
+Et, comme il s'excusait d'être un embarras au palais:
+
+--Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde,
+je m'imagine que votre présence ici va nous porter bonheur à tous,
+maintenant que la chance semble tourner.
+
+Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour de Saint-Pierre
+ni du Vatican, où la vue continuelle de sa soutane devait avoir éveillé
+l'attention. Il promit même de rester huit jours sans presque sortir du
+palais, désireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
+à Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui
+régnait dans le salon, depuis que la lampe l'éclairait d'une clarté
+dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit était noire dans la
+rue.
+
+--Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.
+
+--Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement,
+nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prévenir par don
+Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui
+dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
+
+Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue déserte ni du
+vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, à ce moment,
+dans ce salon si mollement endormi, plein désormais de la douceur d'un
+rêve d'espoir, il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes,
+une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine, qui, disparue
+depuis qu'elle avait apporté la lampe, revenait essoufflée, effarée.
+
+--Contessina, contessina...
+
+Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide soudainement, comme
+à l'entrée d'un vent de malheur.
+
+--Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?
+
+--Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue pour voir si l'on
+avait allumé la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et
+là, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il
+est par terre, il a un coup de couteau quelque part.
+
+Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:
+
+--Mort!
+
+--Non, non, blessé.
+
+Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une voix qui
+montait:
+
+--Mort! mort!
+
+--Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous! Il m'a fait
+taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir
+vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé
+est là, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
+
+Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la
+lampe, sa main droite qui tremblait apparut tachée de sang, ayant sans
+doute tâté le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour
+Benedetta, qu'elle se remit à gémir follement.
+
+--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit.
+Je prends la lampe, parce que tout de même il faut voir clair... Vite,
+vite!
+
+En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule, Dario
+gisait sur le dallage, comme si, frappé dans la rue, il n'avait eu que
+la force de faire quelques pas pour tomber là. Et il venait de
+s'évanouir, très pâle, les lèvres pincées, les yeux clos. Benedetta, qui
+retrouvait l'énergie de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se
+lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs,
+élargis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup de foudre
+de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le pourquoi et le comment de
+ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais désert, envahi par
+la nuit. La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls
+étaient souillés.
+
+--Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après avoir baissé et
+promené la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas là, il est
+toujours chez le menuisier d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez
+qu'il n'a pas encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer...
+Monsieur l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince dans sa
+chambre.
+
+Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de bel équilibre et
+de tranquille activité. Les deux autres, dans leur stupeur persistante,
+l'écoutaient sans trouver un mot, lui obéissaient avec une docilité
+d'enfant.
+
+--Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez. Tenez, prenez la
+lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous,
+monsieur l'abbé, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous
+les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
+
+Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux
+paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel
+transport, mais quel lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante
+de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la
+volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte,
+où l'on n'entendait que l'émiettement des murs, le petit travail de
+ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait
+à chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
+au bord des pierres luisantes, déployait une force exagérée, qui
+l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers,
+des vastes murailles nues, jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons.
+Il fallut faire une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis,
+la lente marche fut reprise.
+
+Heureusement, l'appartement de Dario, composé de trois pièces, une
+chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, à
+la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils
+n'avaient plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs
+pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le blessé sur son
+lit.
+
+Victorine en eut un léger rire de satisfaction.
+
+--C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez!
+ici, sur cette table... Et je vous réponds bien que personne ne nous a
+entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina
+soit sortie et que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les
+portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma jupe, pas une
+goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à l'heure, je donnerai moi-même
+un coup d'éponge, en bas.
+
+Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
+
+--Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux pour le garder,
+et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue naître,
+contessina, et qui est un homme sûr.
+
+Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui, dans cette chambre à
+demi obscure, où semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar
+qui était en eux, Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit,
+sans trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les bras,
+s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd, dans un besoin de
+détendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie
+sur ce visage pâle, aux yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une
+respiration très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant
+montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
+
+Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serrée, comme
+pour y mettre l'angoisse de son cœur; et elle fut si heureuse de sentir
+qu'il lui rendait faiblement son étreinte.
+
+--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé, mon Dieu?
+
+Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de Pierre. Quand il
+l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte,
+si personne autre n'était dans la chambra. Et il finit par murmurer:
+
+--Personne n'a vu, personne ne sait?...
+
+--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine,
+sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enfermé
+chez lui.
+
+Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.
+
+--Je veux que personne ne sache, c'est si bête!
+
+--Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.
+
+--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant d'échapper à la
+question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de
+suite une partie de la vérité.
+
+--Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche, au crépuscule, et
+qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentré, il m'a
+planté son couteau, là, dans l'épaule.
+
+Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en
+demandant:
+
+--Mais qui donc, qui donc, cet homme?
+
+Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait
+pas, que l'homme avait fui dans les ténèbres, sans qu'il pût le
+reconnaître, elle eut un cri terrible.
+
+--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
+
+Elle délirait.
+
+--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne veut pas que nous
+soyons l'un à l'autre, et il te tuera plutôt, le jour où je serai libre
+de me donner à toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse...
+C'est Prada, c'est Prada!
+
+Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il protestait
+loyalement.
+
+--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant
+pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce
+n'est pas Prada, non, non!
+
+Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut être convaincue.
+D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante, elle sentit la main qu'elle
+tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle
+se glaçait. Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé,
+la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui. Et il semblait
+mourir.
+
+Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.
+
+--Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il
+se meurt! le voici déjà tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!
+
+Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de la rassurer.
+
+--Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme tout à l'heure... Je
+vous assure que je sens son cœur battre. Tenez! mettez votre main... De
+grâce, ne vous affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.
+
+Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène
+extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'était jetée
+sur le corps de l'homme adoré, elle le serrait d'une étreinte
+frénétique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en
+balbutiant des paroles de flamme.
+
+--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donnée
+à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser, lorsqu'il était temps encore
+de connaître le bonheur... Oui, une idée pour la Madone, une idée que la
+virginité lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on
+veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait lui faire
+que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si
+elle m'avait trompé, si elle te prenait avant que nous eussions dormi
+aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui
+de ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation plutôt que de
+ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres!
+
+Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour
+mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait
+plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si
+naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature
+elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le
+terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un
+atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et
+déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle
+grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
+arrachait de sa propre chair.
+
+--Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit,
+son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux.
+
+Mais elle voulait mourir avec lui.
+
+--Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me
+coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras,
+qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre
+ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de
+même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout,
+dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la
+bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras
+mort!
+
+Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de
+passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes
+gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord
+du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la
+farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine.
+
+Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit
+vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la
+personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa
+clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les
+pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion
+ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les
+Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal
+lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes.
+
+Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario
+que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la
+déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait
+rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre.
+Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de
+couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard
+du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait
+en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien
+faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:
+
+--Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le
+coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs,
+sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment
+planté.
+
+--Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en
+part.
+
+Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas
+sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement
+ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur
+une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de
+la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces,
+lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint
+embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette.
+
+--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on
+sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu,
+paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et,
+n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même
+ma tante, enfin aucun des amis de la maison.
+
+Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
+
+--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le
+monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis
+l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans
+trop de fièvre. Je reviendrai demain matin.
+
+Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle
+s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir
+du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque
+après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
+dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta.
+Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait
+pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux,
+l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce
+point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina
+qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel
+accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se
+refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble
+plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du
+convalescent.
+
+Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait
+monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas
+au prince:
+
+--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient
+tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la
+renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir.
+
+Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il
+comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il
+pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:
+
+--Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu!
+est-ce assez bête?
+
+Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que le frère lui
+donnât l'avertissement de ne pas toucher à sa sœur, il souriait d'un
+air d'embarras, très ennuyé, un peu honteux même d'une pareille
+histoire. Et il fut évidemment soulagé, lorsque le prêtre promit de voir
+la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle
+devait rester chez elle.
+
+--Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en exagérant sa
+colère, comme pour se railler lui-même. Vraiment, c'est d'un autre
+siècle.
+
+Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir près
+de son cher malade. Et la douce veillée continua, dans la vieille
+chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'où ne montait pas un
+souffle.
+
+Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le
+quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intéressait,
+il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia
+et la rêva bordée de palais splendides. Pendant le carnaval, des
+courses y avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse,
+pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que
+l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée, marquis de Couré, qui habitait
+le palais Saccheti, y avait fêté magnifiquement, en 1630, la naissance
+du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à
+Saint-Jean des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire,
+la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres pavoisées des plus riches
+tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tirée sur
+le Tibre, représentant la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de
+la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse, le Mascherone,
+coula du vin. Combien ces temps étaient lointains et changés, et
+aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur
+triste de son abandon, large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse,
+au milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil
+l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate et sans
+trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient alternativement
+de la vive lumière à l'ombre épaisse, les palais anciens, les lourdes et
+vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de
+clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de fer, des étages
+entiers aux volets clos, comme cloués pour ne plus laisser entrer la
+clarté du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des
+voûtes profondes, des cours intérieures, humides et froides, tachées de
+verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des portiques
+entouraient. Puis, dans les dépendances, dans les constructions basses
+qui avaient fini par se grouper là, surtout du côté des ruelles dévalant
+au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'étaient
+installées, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces
+obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une
+planche, des débits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de
+Genzano, et où les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue,
+la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune,
+n'était point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils
+télégraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux
+rares passants, où s'émiettait la poussière du passé, de l'arcade du
+palais Farnèse à l'échappée lointaine, au delà du fleuve, sur les arbres
+de l'Hôpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, dès la nuit faite,
+Pierre était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée que la
+rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement absolu. Pas une lumière aux
+fenêtres, rien que la double file des becs de gaz, très espacés, des
+lueurs affaiblies de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes
+verrouillées, barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle ne sortait.
+Seulement, de loin en loin, un débit de vin éclairé, des vitres dépolies
+derrière lesquelles brûlait une lampe dans une immobilité complète, sans
+un éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux
+sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la
+ruelle de droite, toutes les deux debout et figées, dans la rue morte.
+
+D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier
+tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne, n'exhalant désormais
+qu'une odeur de renfermé, la fade et discrète odeur ecclésiastique. Du
+côté de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours
+Victor-Emmanuel est venu tout éventrer, l'opposition était violente,
+entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées, éclatantes, à peine
+finies, et les noires demeures, affaissées et borgnes, des ruelles
+voisines. Le soir, des globes électriques étincelaient, d'une blancheur
+éblouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et
+des autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux. C'étaient
+d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du
+Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinité de traverses qui les
+coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites,
+que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son église,
+une multitude d'églises presque semblables, très décorées, très dorées
+et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de
+soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
+San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait
+dans le bas, derrière le palais Farnèse, l'église des Morts, où il
+aimait entrer pour y rêver à cette sauvage Rome, aux pénitents qui
+desservaient cette église et dont la mission était d'aller ramasser,
+dans la Campagne, les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir,
+il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans
+sépulture, qu'on avait découverts dans un champ, à droite de la voie
+Appienne.
+
+Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le nouveau quai du
+Tibre, devant l'autre façade du palais Boccanera. Il n'avait qu'à
+descendre le vicolo, l'étroite ruelle, et il débouchait dans un lieu de
+solitude, où les choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai
+n'était pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés complètement,
+c'était tout un chantier immense, encombré de gravats, de pierres de
+taille, coupé de palissades à demi rompues et de baraques à outils dont
+les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé,
+tandis que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville, aux
+deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des inondations qu'on
+venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse.
+Et il avait fallu surélever les anciennes berges à un tel point, que,
+sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera,
+avec son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux de
+plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être ensevelie et de
+disparaître, quand on achèverait les travaux de voirie. Rien encore
+n'était nivelé, les terres rapportées restaient là telles que les
+tombereaux les déchargeaient, il n'y avait partout que des fondrières,
+des éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon. Seuls, des
+enfants misérables venaient jouer parmi ces décombres où le palais
+s'enfonçait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand
+soleil, des femmes étendaient leur pauvre lessive sur les tas de
+cailloux. Et, cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix
+certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des
+heures, à regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux
+deux bouts.
+
+Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa lumière blonde.
+Quand il regardait là-bas, vers la gauche, il apercevait les toits
+lointains du Transtévère, qui se découpaient, d'un gris bleu noyé de
+brume, sur le ciel éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude
+au delà de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de
+l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant
+rideau, laissant voir, à l'horizon, le profil clair du Château
+Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait détacher les yeux de la berge
+d'en face, car un morceau de la très vieille Rome y était demeuré
+intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
+rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la
+construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les
+deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'était
+en vérité une surprise et un charme que cette extraordinaire évocation
+des anciens âges, cette berge chargée de tout un lambeau de la vieille
+ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes avaient
+dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières des maisons, qui
+descendaient jusque dans l'eau, restaient lézardés, roussis, éclaboussés
+de rouille, patinés par les étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et
+quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires où le
+fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction
+romaine plongeant à pic; puis, des escaliers raides, disloqués, verdis,
+qui montaient de la grève, des terrasses qui se superposaient, des
+étages qui alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au
+hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et
+cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries
+de bois, de ponts jetés au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on
+aurait dits poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au
+milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une gorge de
+pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où la berge
+apparaissait, dans le retrait des maisons, elle était couverte d'une
+végétation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre
+traînant à plis royaux. Et la misère, la saleté disparaissaient sous la
+gloire du soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient en
+or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les pavoisaient de
+la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges.
+Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule
+s'élevait dans l'éblouissement de l'astre, avec le fin profil de
+Saint-Onuphre, parmi les cyprès et les pins.
+
+Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'énorme mur du
+quai, et il restait là longtemps, le cœur gonflé, plein de la tristesse
+des siècles morts, à regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la
+grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de
+cette tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des murailles
+démesurées de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore,
+dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se
+moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais,
+dès qu'il était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
+boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les maisons d'en
+face ne s'y reflétaient même plus. Et quel abandon désolé, quel fleuve
+de silence et de solitude! Si, après les pluies d'hiver, il roulait
+furieusement parfois son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les
+longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coulée
+sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On pouvait demeurer là,
+penché, durant la journée entière, sans voir passer une barque, une
+voile qui l'animât. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits
+vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de
+Sicile, s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait
+plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un
+pêcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un
+peu à sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique
+péniche couverte, une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un
+bateau-lavoir, mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y avait
+encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le flanc crevé,
+lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et
+abandonnée. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines
+fameuses dont elle était lasse de baigner la poussière, depuis tant de
+siècles! Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux jaunes
+avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris
+la fatigue et le dégoût, au point d'être devenues si lourdes, si
+muettes, si désertes, dans leur souhait de néant!
+
+Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrière une
+des baraques de bois qui avaient servi à serrer les outils. Elle
+allongeait la tête, elle regardait fixement, depuis des heures
+peut-être, la fenêtre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du
+quai. Effrayée sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait
+reçue, elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des
+nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées, ayant
+appris de quelque domestique où était la fenêtre, attendant sans se
+lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul
+lui faisait battre le cœur. Le prêtre s'approcha, infiniment touché de
+la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante
+d'adoration, dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la
+chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux et très
+gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était passé, s'arrangea de
+manière à prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il
+serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut,
+farouche, méfiante, prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des
+larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse,
+elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: «_Grazie, grazie!_
+Merci, merci!», en se sauvant à toutes jambes. Jamais il ne la revit.
+
+Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe à
+Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse, eut la surprise de rencontrer
+Benedetta sortant de cette église, de si bonne heure, une toute petite
+fiole d'huile à la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
+expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du
+bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brûlant
+devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une
+absolue confiance. Elle avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en
+celle-là, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était
+adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones de marbre et
+même d'argent. Aussi une dévotion ardente, toute sa dévotion en réalité,
+brûlait-elle dans son cœur pour cette image sainte qui ne lui refusait
+rien. Et elle affirma très simplement, comme une chose naturelle, hors
+de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes d'huile, dont elle
+frottait matin et soir la plaie de Dario, qui déterminaient une guérison
+si prompte, tout à fait miraculeuse. Pierre, saisi, désolé d'une
+religion si enfantine chez cette admirable créature de sagesse, de
+passion et de grâce, ne se permit pas un sourire.
+
+Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une
+heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il
+racontât ses journées pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses
+étonnements, ses émotions, ses colères parfois, prenaient un charme
+triste, au milieu du grand calme étouffé de la pièce. Mais, surtout,
+quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de
+tendresse pour les jardins romains, où il allait dès l'ouverture des
+portes, afin d'être sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des
+sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux
+jaillissantes, des terrasses élargies sur des horizons sublimes.
+
+Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent
+le cœur davantage. A la villa Borghèse, le petit bois de Boulogne de
+Rome, il y avait des futaies majestueuses, des allées royales, où les
+voitures venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire
+du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé devant la villa,
+cette villa d'un luxe de marbre éblouissant, où se trouve aujourd'hui le
+plus beau musée du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin
+central que domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments
+d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
+rangés symétriquement en carré, et rien autre que cette herbe déserte,
+ensoleillée et mélancolique. Au Pincio, où il retourna, il eut une
+matinée exquise, il comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres
+rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre
+au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide, poudrée de soleil. A
+la villa Albani, à la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins
+parasols, d'une grâce géante et fière, les chênes verts puissants, aux
+membres tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les chênes
+noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le petit lac était plein
+de rêve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre
+en contre-bas déroulait une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin
+compliqué de rosaces et d'arabesques, que la diversité des fleurs et
+des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus
+noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce fut, en longeant un petit mur,
+de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprévu,
+qu'il en emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu
+complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du mont Mario et un
+autre coteau boisé qui cachait la ville, que le dôme colossal dont la
+masse semblait posée sur des blocs épars, blancs et roux. C'étaient les
+îlots des maisons du Borgo, les constructions entassées du Vatican et de
+la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa coupole
+démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que,
+derrière lui, au loin, fuyait une échappée bleuâtre de campagne
+illimitée, très délicate.
+
+Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des jardins moins
+somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah! la villa Mattei, sur la pente du
+Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses allées intimes qui
+descendent bordées d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses
+buis amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses
+fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une égale
+impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois églises,
+qui s'y noient parmi la verdure, à Sainte-Sabine surtout, le berceau des
+Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune,
+dort dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au milieu
+desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique, énorme et noueux, est
+encore chargé d'oranges mûres. Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le
+jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du
+Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures qui se
+serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule.
+C'étaient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mêmes buis
+taillés, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues
+comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres, les pins
+géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de
+roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne
+goûta une joie plus tendrement attristée qu'à la villa du pape Jules,
+dont le portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie d'une
+époque aimable et sensuelle, avec sa décoration peinte, son treillage
+d'or chargé de fleurs, où passent des vols souriants de petits Amours.
+Le soir enfin où il revint de la villa Farnésine, il dit qu'il en
+rapportait toute l'âme morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les
+peintures exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient touché,
+c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à la décoration bleu
+tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans génie, mais si
+charmant et si romain; c'était surtout le jardin abandonné, qui
+descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
+maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué, envahi d'herbes
+folles, tel qu'un cimetière, où pourtant mûrissaient toujours les fruits
+d'or des orangers et des citronniers.
+
+Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où
+il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel
+merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de
+magnificence et de charme! quel refuge de rêverie antique que le très
+vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des
+feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d'or
+rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du
+belvédère qui domine, on possède Rome entière d'un regard, comme si, en
+élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la
+villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui
+s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme
+profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus
+conquérante, une vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre
+au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde.
+Lui, qui était venu hostile à l'institution du prix de Rome, à cette
+éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalité,
+resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du
+jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah!
+quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur
+de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu'on est
+trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher,
+apprendre à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que
+ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine
+jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait
+certainement l'âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude
+commençante des œuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il
+remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que
+la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l'art
+du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s'y
+mourait d'impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte
+d'être en pleine fournaise de production et de lutte.
+
+Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement,
+éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la
+villa Montefiori, aujourd'hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté
+des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
+dans lequel ils avaient appris à s'aimer.
+
+--Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque des fleurs,
+c'était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement
+grisante, qu'une fois je suis restée dans l'herbe, sans pouvoir me
+relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as
+portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais.
+
+Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle
+tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'était mis à sourire.
+
+--Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin...
+Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser
+les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si
+nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout
+de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions
+si libres!
+
+Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait
+protégés.
+
+--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que
+nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges!
+
+La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du
+mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre
+assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que
+de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
+lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main
+toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur,
+car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque
+nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la
+continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser
+que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout,
+ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais
+intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui
+bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter
+hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire,
+devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom
+de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète
+ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième
+pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle
+avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que
+son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement.
+Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on
+l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme
+noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en
+intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait
+en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de
+visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire
+de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée
+dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son
+intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être
+agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux
+pèlerinages à Rome.
+
+Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour
+de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en
+souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant
+la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du
+divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma,
+ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs,
+cette première décision, prise seulement à une voix de majorité,
+n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait
+en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la
+congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque
+unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle
+cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au
+milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient
+de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à
+cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi,
+dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir
+quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des
+Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès
+tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement
+qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations
+répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et
+ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses
+œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de
+n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en
+échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond,
+rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur
+sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie
+adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait
+l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque
+donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir
+gagné encore la voix d'un cardinal.
+
+Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor
+Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le
+lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en
+rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui
+plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait
+déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant
+scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les
+particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant
+d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant
+enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la
+femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer
+l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché
+la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il
+préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était
+absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis
+allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais
+conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement
+reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite
+faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun
+s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait
+très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et
+d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une
+nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à
+aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à
+un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
+restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las
+de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu
+d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver
+le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans
+rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il
+se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa
+bonté.
+
+Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant,
+tapant de joie dans ses mains.
+
+--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une
+reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être
+aimable.
+
+Plus méfiant, Dario demanda:
+
+--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé
+formellement?
+
+--Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est
+un très honnête homme.
+
+Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si
+monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer
+incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.
+
+--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis
+décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux
+médecins avec ma tante.
+
+Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.
+
+--Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.
+
+--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont
+rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il,
+absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce
+qu'il a dit.
+
+Puis, se tournant vers Pierre:
+
+--Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de
+même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le
+traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a
+fait joindre immédiatement au dossier.
+
+Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de
+tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une
+description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails
+d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de
+pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même,
+puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.
+
+--Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la
+reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le
+beau jour tant souhaité de notre bonheur.
+
+Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure
+s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours
+encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui
+contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les
+quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités
+classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur
+parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la
+ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient
+maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la
+place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale;
+la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son
+double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une
+ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours
+grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et
+d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de
+Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place
+Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient
+plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois;
+la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du
+marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de
+grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins,
+au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande
+surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de
+sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva
+petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté
+sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là,
+on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers
+seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent,
+les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze
+antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures,
+lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu
+les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite
+place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
+sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme
+toute une école dans une cour de récréation.
+
+Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour
+les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus
+abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze:
+depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
+Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux
+trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste
+composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de
+Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les
+hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il
+rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le
+singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du
+Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient
+aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas
+de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi
+les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre
+les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse
+tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés,
+comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les
+noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des
+escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de
+pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui
+s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des
+habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un
+palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir,
+ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le
+long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu
+la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté
+jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve
+jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses,
+découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux
+de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
+de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique,
+ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons
+pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule
+au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse,
+faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie
+des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les
+voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil
+du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique,
+ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.
+
+Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand
+cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en
+compagnie de Benedetta.
+
+--Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse
+d'aller voir les morts?
+
+--Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière
+désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur
+amour des spectacles tristes.
+
+--Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort.
+Le mieux est de la regarder en face.
+
+Du coup, le prince se fâcha.
+
+--La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle,
+moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.
+
+De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à
+dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête
+que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de
+marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles
+de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique
+agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là,
+une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la
+noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
+véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs
+personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient
+dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès,
+c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que
+les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres
+de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.
+
+Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par
+interrompre Pierre, en disant à Celia:
+
+--Et la chasse a été intéressante?
+
+Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une
+chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite.
+
+--Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous
+était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on
+avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie
+étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter
+nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes
+en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a
+duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre
+très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même,
+oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû
+sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les
+chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est
+foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.
+
+Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le
+grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette
+Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie
+de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
+détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe
+épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique
+bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et
+de la vaincre.
+
+--Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre!
+Je finirai par y mourir d'ennui.
+
+Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de
+ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à
+elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune
+et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait
+parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels,
+séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son
+épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au
+théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait
+surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni
+savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière.
+Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables,
+et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et
+comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure
+nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages
+d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient
+dépensées toutes ses énergies d'homme.
+
+Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après
+un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de
+vierge énigmatique:
+
+--Comme c'est long à se remettre, une épaule!
+
+Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était
+l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à
+sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un
+autre sujet.
+
+--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...
+
+Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui
+venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie
+d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux:
+
+--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de
+même un bouquet de roses blanches.
+
+Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait
+en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une
+dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas
+fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir
+gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il
+était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé.
+
+--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.
+
+--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave
+et pur.
+
+Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le
+dos du convalescent.
+
+--Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai,
+tu n'auras plus que moi à aimer.
+
+Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle
+disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas
+non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès
+qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
+chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait
+aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une
+puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race,
+cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très
+vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des
+heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de
+souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle
+chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait
+à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon
+de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se
+soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se
+donnât la peine d'y aller voir!
+
+--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que
+monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome.
+
+Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.
+
+--C'est vrai.
+
+--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps,
+beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté
+que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable;
+tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien
+tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse.
+
+Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une
+seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en
+tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi,
+une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
+est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que
+l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner
+le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de
+manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la
+prodigieuse splendeur du passé.
+
+Celia s'était levée, prenant congé.
+
+--Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous
+savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une
+grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce
+serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps!
+
+Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu'il
+fit au Transtévère, suivie d'une visite au palais Farnèse, sentit se
+résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs
+fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population
+misérable l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les
+souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance! Il avait vu, à
+Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d'épouvante où
+l'humanité en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette
+stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours
+de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses,
+étranglées, pareilles à des couloirs de cave; et l'odeur était affreuse
+surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge, faite des légumes
+aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses
+fientes. C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un
+pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes noires et
+béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers extérieurs qui
+montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en
+équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu'il avait fallu
+étayer à l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres
+crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime
+commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui
+n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et
+leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de légumes
+cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de
+choux-fleurs, d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
+mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots
+violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s'entassaient sur
+une planche, ainsi que des pavés ronds; de pauvres fruitières n'avaient
+d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs
+portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les
+seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les
+salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre,
+l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, où les numéros
+gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets
+tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis
+des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du
+quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des
+bandes d'enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en
+cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et
+criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
+bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du
+continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d'hommes
+conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets,
+sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers
+s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte
+d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché, plein de
+terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres, de tous
+les balcons, sur des cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de
+la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques
+sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques de l'abominable
+misère.
+
+Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une pitié immense. Ah!
+certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de
+peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle
+empoisonnée, et il était pour l'assainissement, pour la démolition,
+quitte à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le
+Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l'éventraient, des
+prises d'air pratiquées à grands coups de pioche, qui le pénétraient de
+nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au
+milieu de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes, vastes
+terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en
+évolution l'intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait
+de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité
+agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il fallait
+avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux
+ménagères et les détritus de légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait,
+depuis des siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine, que
+l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières, exhalait
+toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps
+se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux
+bords du Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables,
+c'est à chaque pas la même rencontre: on suit une rue étroite, puante,
+d'une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se
+touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une
+clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures
+lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes
+constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à
+l'état d'ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades.
+Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la
+crise financière menace d'éterniser maintenant, la ville de demain
+arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements
+démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins
+une besogne bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une
+grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille Rome se
+pourrir sur place, telle qu'une curiosité des anciens âges, une pièce de
+musée qu'on garde sous verre.
+
+Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où
+il était attendu, fit un détour, passa par la rue des Pettinari, puis
+par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le
+grand mur noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la
+seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les
+vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d'or, et par les étalages
+des marchands d'étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes,
+verts, rouges, d'un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de
+parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait
+maintenant, évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère qu'il avait
+visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le
+chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et
+abandonnées des Prés du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté
+enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par
+des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence,
+aux souffrances de son corps, qu'il reste quand même aujourd'hui en
+dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à
+l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait
+aveugle et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante
+d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en
+éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait
+abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la
+clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de
+toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on l'eût voulu ou
+non, c'était au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la
+rebâtissait, dans l'idée d'en faire une grande capitale moderne; car la
+démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple
+qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la saleté et la maladie,
+où la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misère. Et voilà
+pourquoi, si l'on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement,
+le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
+sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fâche
+devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en
+pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et
+leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie
+naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du
+passé.
+
+Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse,
+déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont
+l'une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du
+grand silence; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du
+lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses
+treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux.
+Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de
+l'ambassade près du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire
+visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué
+pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et
+mortelle, avec sa vaste cour à portique, d'une humidité sombre, son
+escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses
+galeries et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine dans
+la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu'aux os les
+fourmis humaines qui s'aventuraient sous les voûtes. L'attaché, avec un
+sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite
+l'été, gelée l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la
+partie occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant sur le Tibre.
+Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins
+Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après
+un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé de
+soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui
+suivent, occupées par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une
+rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de
+hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus,
+quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes
+consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des
+choses tourne à l'abomination, lorsqu'on pénètre dans les appartements
+de gala, les grandes pièces d'honneur qui occupent la façade sur la
+place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des salles
+magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L'ambassade
+n'en occupe qu'une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des
+tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme
+salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire,
+l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable grenier de
+débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau
+sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris
+méconnaissables. Et ce n'était là qu'une partie du palais: le
+rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre École de Rome occupe un
+coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement
+dans l'angle le plus logeable du premier, forcée d'abandonner tout le
+reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l'inutile peine
+de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
+Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant
+plus d'un siècle par des cardinaux; mais quelle incommodité cruelle,
+quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois
+quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la
+vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
+couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz
+fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage à travers ce lugubre
+désert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tiède et aimable de
+l'ambassadeur!
+
+Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres
+palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses
+promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur
+splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus
+que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces
+salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire à y
+mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y
+nourrir le personnel nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les
+princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée,
+occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques
+demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant
+un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur.
+Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à
+l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se
+partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier
+au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que
+le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais
+Barberini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des
+familles, tandis que le prince s'est logé au troisième, dans les
+anciennes chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le
+rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à une loge
+maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n'a gardé
+que les quelques pièces d'un petit appartement bourgeois. Loué le palais
+Odelscachi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les
+princes n'y mènent plus que l'existence réduite de bons propriétaires,
+tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux
+bouts. C'était qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain,
+les plus grosses fortunes venaient de s'écrouler dans la crise
+financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
+d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l'industrie ne
+pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les
+affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d'impôts
+énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient
+désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s'épuiser
+sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt,
+ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre
+vivante. Il n'y avait là qu'une question de temps, car la ruine finale
+était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et ceux qui
+consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de
+s'accommoder à l'époque présente, en s'efforçant au moins de peupler le
+désert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait déjà
+chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans
+le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant
+en poudre, si glacé d'ombre et de silence, où l'on n'entendait de loin
+en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant
+sourdement sur l'herbe de la cour.
+
+Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux visites
+successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s'éclairaient
+l'une l'autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais
+encore ne s'était formulée en lui avec une netteté si effrayante: pas
+encore de peuple et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le
+hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable,
+d'une ignorance et d'une résignation telles, dans la longue enfance où
+le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues années
+d'éducation et d'instruction étaient nécessaires pour qu'il constituât
+une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
+ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au
+fond de ses palais croulants, elle n'était plus qu'une race finie,
+abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang américain, autrichien,
+polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception;
+sans compter qu'elle avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à
+servir l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les
+parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et
+les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie
+solidement installée, forte d'une sève nouvelle, assez instruite et
+assez sage pour être l'éducatrice transitoire de la nation. La
+bourgeoisie, c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des
+princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
+notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes; c'était le monde
+d'employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de
+députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces;
+et c'était enfin la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome,
+les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont
+les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour
+qui donc avait-on travaillé? Pour qui les travaux gigantesques de la
+nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne
+pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait
+entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en
+larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus
+d'aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les
+ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait bâtis
+sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais énormes,
+fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées,
+ces palais où devait s'installer la richesse grandissante, le luxe
+triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui étaient devenus les
+lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du
+peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!
+
+Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur
+le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'était un recueillement,
+une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgré les avis de
+Victorine, qui prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en
+réalité, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
+n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant; un
+silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient à droite, à gauche, en
+face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier
+abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du
+palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas depuis le
+remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d'une lueur louche; et
+les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de
+taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques
+lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux
+fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement
+indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient,
+disparus. Puis, en face, c'était le Transtévère, les maisons de la berge
+telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une
+clarté trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule
+le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut,
+faisaient scintiller un triangle d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait
+Pierre, à ces heures nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il
+restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de
+longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la
+noire et monstrueuse apparence d'une prison bâtie là pour un géant. Tant
+que les lumières brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux
+lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson
+leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé
+fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des
+richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. A chaque
+invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y
+aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire
+au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans
+l'eau glauque, n'était-ce pas le chandelier d'or à sept branches, que
+Titus avait rapporté de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées
+par les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de
+statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes,
+n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des
+vases, des bijoux ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement
+entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui
+auraient dormi là pendant tant de siècles! et quel espoir, pour
+l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles
+miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le
+dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune de
+Rome était là peut-être.
+
+Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en
+lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de
+la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au
+palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette
+conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
+était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien
+que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire,
+l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans
+laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que
+le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas
+être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah!
+ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit!
+Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle
+des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on
+avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques,
+le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter
+jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine
+finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se
+comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de
+mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de
+stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
+vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les
+Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste
+cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde
+moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles.
+Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde
+connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est
+déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des
+nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du
+commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis
+vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du
+sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu
+improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la
+nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
+fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières
+chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et
+les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la
+ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la
+vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans
+cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue
+ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes
+pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des
+quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours
+dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce
+sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y
+poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes,
+n'y était-elle pas également tarie à jamais?
+
+A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère,
+en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore,
+envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient
+les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du
+Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles.
+Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus
+danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de
+fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier
+d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un
+trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome
+elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
+chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les
+eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur
+coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue
+séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très
+ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort
+d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait
+la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre
+roulant les ruines de près de trois mille ans.
+
+Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un
+instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de
+préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit
+raconter d'où il venait.
+
+--Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à
+cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon
+coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si
+tard, dans cette satanée ville!
+
+Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans
+un fauteuil, et qui souriait.
+
+--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je
+l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.
+
+D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre.
+
+--Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous
+cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule!
+
+Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée
+sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut
+extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite
+dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
+tendrement:
+
+--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne
+suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai
+cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de
+même.
+
+Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que
+monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce,
+venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en
+déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le
+prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle
+complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis
+de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce
+fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il
+avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation
+nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il
+devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de
+tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le
+montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la
+haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une
+garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il
+s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque
+monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et
+puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de
+doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce
+qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.
+
+--Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que
+d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de
+l'eau à boire.
+
+Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce
+n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en
+principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité
+de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les
+expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers.
+Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des
+cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il
+fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de
+Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au
+Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui
+tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma
+avait coûté horriblement cher.
+
+--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette
+vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur
+demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la
+seule fortune qui va me rester.
+
+Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence.
+Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours
+chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur
+le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne
+représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
+divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une
+plaisanterie.
+
+--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons
+bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les
+meubles.
+
+Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et
+elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion
+extraordinaire.
+
+Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:
+
+--Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui,
+c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et
+il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous
+devriez agir pour la défense de votre livre.
+
+Étonné, le prêtre l'écoutait.
+
+--Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.
+
+--Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez
+aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez!
+il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre
+livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.
+
+Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de
+livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer
+l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son
+séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement:
+
+--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.
+
+
+
+
+X
+
+
+Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut
+se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui
+frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il
+désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et
+si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
+d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il
+le pria d'entrer un instant chez lui.
+
+--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous,
+j'ai besoin d'un conseil.
+
+Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et
+peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait
+toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans
+doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis
+quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs
+flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris
+lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé
+de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas
+d'éviter l'entretien.
+
+--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette
+pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des
+vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite
+valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici,
+sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.
+
+Don Vigilio eut un léger hochement de tête.
+
+--Oui, oui, je sais.
+
+Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par
+la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il
+était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites,
+d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir
+monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre,
+dont on lui avait dit le nom?
+
+--Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là,
+il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je
+ne croyais!
+
+Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:
+
+--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre
+une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son
+Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas
+d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un
+jour...
+
+Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa
+fièvre:
+
+--Et il le saurait, tout se sait.
+
+Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit
+les deux mains du jeune prêtre étranger.
+
+--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de
+vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que
+vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me
+demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les
+périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire
+encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son
+Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a
+désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint,
+un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous
+attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la
+contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne
+plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait
+l'irriter.
+
+Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris,
+dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites
+qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais
+en lui qu'un adversaire.
+
+--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.
+
+Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
+
+--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai
+parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien
+dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux.
+Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.
+
+Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce,
+frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux
+de flamme, pleins d'inquiétude.
+
+Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
+Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver.
+Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans
+une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé
+bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière
+et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien
+appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y
+avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un
+baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le
+mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le
+cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des
+meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis
+poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner
+longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa
+veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son
+Excellence était depuis la veille à Frascati.
+
+Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un
+des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa,
+où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou
+une raison politique l'y poussait.
+
+--Et Son Éminence reviendra bientôt?
+
+--Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien
+recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas.
+
+Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par
+ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les
+choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la
+place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation
+que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il
+eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno,
+dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna
+Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un
+des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège,
+ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne
+connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses
+occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de
+l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir
+sur ses collègues par sa grande influence.
+
+Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait
+devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade
+de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui
+occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
+italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut
+redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de
+salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal,
+un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.
+
+--Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra bien vous recevoir.
+Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici
+tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.
+
+Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la
+Propagande, y présidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui
+organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et
+d'Océanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce titre, il
+avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative,
+où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son
+fauteuil de cuir, sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons
+verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue,
+dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre.
+
+Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en
+plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis,
+après un grand quart d'heure, il revint de son air empressé et affable.
+
+--Son Éminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui
+partent. Mais ça va être fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son
+cabinet, où vous l'attendrez.
+
+Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité
+l'aménagement. C'était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de
+papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux
+fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d'un
+jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et il n'y avait, en
+dehors de deux consoles, que le bureau près d'une des fenêtres, une
+simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée
+d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
+Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l'usage,
+le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé
+d'encre. Puis, il commença à s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui
+l'oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les
+roulements étouffés de la rue.
+
+Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre
+tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit
+des pensées les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette
+carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière,
+la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les
+territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux,
+maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les
+infidèles, et ces derniers pays classés selon l'organisation en
+vicariats ou en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout
+l'effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a
+voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de vouloir et de
+poursuivre à travers les temps? Dieu a donné le monde à son Église, mais
+il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entête à
+régner. De là, l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours
+encore aux religions ennemies, comme à l'époque où les Apôtres
+quittaient la Judée pour répandre l'Évangile. Pendant le moyen âge, la
+grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pût même
+tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis, la
+Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié
+protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe à reconquérir. Mais,
+avec la découverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrière s'était
+réveillée, Rome ambitionnait d'avoir à elle cette seconde face de la
+terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces
+peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les autres. Et
+les grandes divisions actuelles de la chrétienté s'étaient ainsi
+formées d'elles-mêmes: d'une part, les nations catholiques, celles où la
+foi n'avait qu'à être entretenue, et que dirigeait souverainement la
+Secrétairerie d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations
+schismatiques ou simplement païennes, qu'il s'agissait de ramener au
+bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait de régner la
+congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à
+son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la
+branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de
+l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur tous les autres
+pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conquérante, immense
+filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait
+pas laisser échapper une âme.
+
+Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une
+telle machine, fonctionnant depuis des siècles, faite pour absorber
+l'humanité. Dotée richement par les papes, disposant d'un budget
+considérable, la Propagande lui apparut comme une force à part, une
+papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape rouge donné au
+préfet de la congrégation, car de quel pouvoir illimité ne jouissait-il
+pas, l'homme de conquête et de domination, dont les mains vont d'un bout
+de la terre à l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe
+centrale, un point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste,
+des espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore? Puis,
+les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste que sur deux
+cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains;
+tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si
+on les additionnait, dépassaient déjà ce nombre; et quel écart,
+lorsqu'on ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait
+encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres, à un tel
+point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce donc vrai? environ
+cinq millions de Juifs, près de deux cents millions de Mahométans, plus
+de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter
+les cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au total un
+milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient guère que quatre cents
+millions, divisés entre eux, en continuelle bataille, une moitié avec
+Rome, l'autre moitié contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût
+pas même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité, et que
+Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât comme soumise que la
+sixième partie des peuples? Une seule âme sauvée sur six, quelle
+proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de
+Rome, colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le comparait
+à l'empire des autres dieux, colorié en jaune, les contrées sans fin que
+la Propagande avait encore à soumettre. Et la question se posait,
+combien de siècles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent
+remplies, la terre entière soumise à sa loi, la société religieuse
+recouvrant la société civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un
+royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne à
+terminer, quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité
+de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais douté, qui doute
+aujourd'hui moins que jamais, toujours à l'œuvre par ses évêques et par
+ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt
+comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
+qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre!
+
+Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait
+à cette heure, par delà les mers, au travers des continents, préparer et
+assurer la conquête politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait
+conté avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements
+de la Propagande, à Rome; car les missions étaient souvent des
+instruments nationaux, au loin, d'une force décisive. Le spirituel
+assurait le temporel, les âmes conquises donnaient les corps. Aussi
+était-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait
+les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont elle
+souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'était montrée
+jalouse de sa rivale française, la Propagation de la foi, installée à
+Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes
+d'énergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
+tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout où
+elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires
+français, les ordres français venaient d'être chassés, pour céder la
+place à des religieux italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce
+secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur
+civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussiéreux, que
+jamais n'égayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des
+choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent
+monstrueuses et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus
+sages, à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête et de
+domination, universellement organisée, fonctionnant dans le temps et
+dans l'espace avec un entêtement d'éternité, ne se contentant pas de
+vouloir les âmes, mais travaillant à son règne futur sur tous les
+hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant
+d'eux, les cédant au maître temporaire qui les lui gardera? Quel rêve
+prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillité le siècle où
+elle aura absorbé les deux cents millions de Mahométans et les sept
+cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique
+dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ
+triomphant!
+
+Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant
+le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui,
+d'être trouvé de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait
+en train de mal faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense
+lui envahit le visage.
+
+Mais le cardinal, qui l'avait regardé fixement de ses yeux ternes, alla
+jusqu'à sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une
+parole. D'un geste, il l'avait dispensé du baisement de l'anneau.
+
+--J'ai voulu présenter mes hommages à Votre Éminence... Est-ce que Votre
+Éminence est souffrante?
+
+--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter.
+Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires!
+
+Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si malingre, si
+contrefait, avec son épaule gauche plus haute que la droite, n'ayant
+plus rien de vivant, pas même le regard, dans son visage usé et terreux.
+Il se rappelait un de ses oncles, à Paris, qui, après trente années
+passées au fond d'un bureau de ministère, avait ce regard mort, cette
+peau de parchemin, cet hébétement las de tout l'être. Était-ce donc vrai
+que celui-ci, ce petit vieillard desséché et flottant dans sa soutane
+noire, lisérée de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un
+tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti de Rome, que
+le préfet de la Propagande ne prenait pas la moindre décision avant de
+connaître son avis?
+
+--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abbé... Alors, vous êtes venu me
+voir, vous avez quelque demande à me faire...
+
+Et, tout en s'apprêtant à écouter, il feuilletait de ses doigts maigres
+les dossiers entassés devant lui, jetait un coup d'œil sur chaque
+pièce, ainsi qu'un général, un tacticien de science profonde, dont
+l'armée est au loin, et qui la conduit à la victoire, du fond de son
+cabinet de travail, sans jamais perdre une minute.
+
+Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but intéressé de sa visite,
+Pierre se décida à brusquer les choses.
+
+--En effet, je me permets de venir demander des conseils à la haute
+sagesse de Votre Éminence. Elle n'ignore pas que je suis à Rome pour
+défendre mon livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me
+diriger, m'aider de son expérience.
+
+Brièvement, il dit où en était l'affaire, il plaida sa cause. Mais, à
+mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se désintéresser, songer à
+autre chose, ne plus comprendre.
+
+--Ah! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question un soir, chez
+donna Serafina... C'est une faute, un prêtre ne doit pas écrire. A quoi
+bon?... Et, si la congrégation de l'Index le poursuit, elle a raison
+sûrement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrégation,
+je ne sais rien, rien du tout.
+
+Vainement, Pierre s'efforça de l'instruire, de l'émouvoir, désolé de le
+sentir si fermé, si indifférent. Et il s'aperçut que cette intelligence,
+vaste et pénétrante dans le domaine où elle évoluait depuis quarante
+ans, se bouchait dès qu'on la sortait de sa spécialité. Elle n'était ni
+curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute étincelle
+de vie, le crâne semblait se déprimer encore, la physionomie entière
+prenait un air d'imbécillité morne.
+
+--Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et jamais je ne
+recommande personne.
+
+Pourtant, il fit un effort.
+
+--Mais Nani est là dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani?
+
+--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me révéler le nom du rapporteur,
+monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir.
+
+Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu de lumière revint à
+ses yeux.
+
+--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela,
+c'est qu'il a son idée. Allez voir monsignor Fornaro.
+
+Il s'était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur, qui dut le
+remercier, en s'inclinant profondément. D'ailleurs, sans l'accompagner
+jusqu'à la porte, il s'était rassis tout de suite, et il n'y eut plus,
+dans la pièce morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux
+feuilletant les dossiers.
+
+Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer par la place
+Navone, en retournant à la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un
+serviteur lui dit que son maître venait de sortir et qu'il fallait se
+présenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
+le lendemain matin seulement qu'il put être reçu. Auparavant, il avait
+eu soin de se renseigner, il savait sur le prélat le nécessaire: la
+naissance à Naples, les études commencées chez les pères Barnabites de
+cette ville, terminées à Rome au Séminaire, enfin le long professorat à
+l'Université Grégorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
+congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro
+brûlait de l'ambition immédiate d'obtenir le canonicat à Saint-Pierre,
+et faisait le rêve lointain d'être nommé un jour secrétaire de la
+Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien
+remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois à la
+littérature, en écrivant dans les revues religieuses des articles, qu'il
+avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi très
+mondain.
+
+Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le soupçon qu'on
+l'attendait lui serait venu peut-être, si l'accueil qui lui était fait
+n'avait témoigné de la plus sincère surprise, mêlée à un peu
+d'inquiétude.
+
+--Monsieur l'abbé Froment, monsieur l'abbé Froment, répétait le prélat
+en regardant la carte qu'il avait gardée à la main. Veuillez entrer, je
+vous prie.... J'allais défendre ma porte, car j'ai un travail très
+pressé.... Ça ne fait rien, asseyez-vous.
+
+Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel homme, grand et
+fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, rasé, avec des
+boucles de cheveux à peine grisonnants, il avait un nez aimable, des
+lèvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine
+peut offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment
+superbe dans sa soutane noire à collet violet, très soigné de sa
+personne, d'une élégance simple. Et la vaste pièce où il recevait,
+gaiement éclairée par deux larges fenêtres sur la place Navone, meublée
+avec un goût très rare aujourd'hui chez le clergé romain, sentait bon,
+lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé Froment, et veuillez me dire ce qui
+me cause l'honneur de votre visite.
+
+Il s'était remis, l'air naïf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un
+coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait dû prévoir, se
+trouva très gêné. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer
+le motif délicat de sa visite? Il sentit que c'était encore le parti le
+plus prompt et le plus digne.
+
+--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire près de vous
+ne se fait pas. Mais on m'a conseillé cette démarche, et il m'a semblé
+qu'entre honnêtes gens, il ne peut jamais être mauvais de chercher la
+vérité de bonne foi.
+
+--Quoi donc, quoi donc? demanda le prélat, d'un air de candeur parfaite,
+sans cesser de sourire.
+
+--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrégation de l'Index vous
+avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de
+l'examiner, et je me permets de me présenter, dans le cas où vous auriez
+à me demander quelques explications.
+
+Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il
+porta les deux mains à sa tête, se recula, toujours courtois cependant.
+
+--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un
+chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a trompé, car on
+ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De
+grâce, ne parlons pas de ces choses.
+
+Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l'effet décisif que produisait
+le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'idée de répondre:
+
+--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre
+embarras, et je vous répète que jamais je ne me serais permis de venir
+vous importuner, si monsignor Nani lui-même ne m'avait fait connaître
+votre nom et votre adresse.
+
+Cette fois encore, l'effet fut immédiat. Seulement, monsignor Fornaro
+mit une grâce aisée à se rendre, comme à tout ce qu'il faisait. Il ne
+céda pas tout de suite, d'ailleurs, très malicieux, plein de nuances.
+
+--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le
+gronderai, je me fâcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la
+congrégation, il a pu être induit en erreur.... Vous lui direz qu'il
+s'est trompé, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui
+apprendra à révéler des secrets nécessaires, respectés de tous.
+
+Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie:
+
+--Voyons, puisque monsignor Nani le désire, je veux bien causer un
+instant avec vous, mon cher monsieur Froment, à la condition que vous ne
+saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se
+dire à la congrégation.
+
+A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel point les
+choses devenaient faciles, lorsque les formes étaient sauves. Et il se
+mit à expliquer une fois de plus son cas, l'étonnement profond où
+l'avait jeté le procès fait à son livre, l'ignorance où il était encore
+des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.
+
+--En vérité, en vérité! répéta le prélat, l'air ébahi de tant
+d'innocence. La congrégation est un tribunal, et elle ne peut agir que
+si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a
+dénoncé, tout simplement.
+
+--Oui, je sais, dénoncé!
+
+--Mais sans doute, la plainte a été portée par trois évêques français,
+dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la
+congrégation passât à l'examen de l'œuvre incriminée.
+
+Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques, et pourquoi, et
+dans quel but?
+
+Puis, l'idée de son protecteur lui revint.
+
+--Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre approbative, que
+j'ai mise comme préface en tête de mon livre. Est-ce que cela n'était
+pas une garantie qui aurait dû suffire à l'épiscopat français?
+
+Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de se décider à dire:
+
+--Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence, une très belle
+lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne
+pas l'écrire, pour elle, et surtout pour vous.
+
+Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche,
+voulant le presser de s'expliquer:
+
+--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son Éminence le cardinal
+Bergerot est un saint que tout le monde révère, et s'il pouvait pécher,
+il faudrait sûrement n'en accuser que son cœur.
+
+Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abîme. Il n'osa
+insister, il reprit avec quelque violence:
+
+--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je
+n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur, mais que de livres je
+connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulièrement
+plus dangereux que le mien!
+
+Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux d'abonder dans son
+sens.
+
+--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous
+les mauvais livres, nous en sommes désolés. Il faut songer au nombre
+incalculable d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce
+pas? nous condamnons les pires en bloc.
+
+Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les
+imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au
+préalable soumis le manuscrit à l'approbation de l'évêque. Mais,
+aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
+quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement, les
+imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y avait ni le temps, ni
+l'argent, ni les hommes nécessaires, pour cette colossale besogne. Aussi
+la congrégation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les
+examiner, les livres parus ou à paraître de certaines catégories:
+d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous les livres
+érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car
+les saints livres ne doivent pas être permis sans discrétion; enfin les
+livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de
+philosophie contraires au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples
+ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois sages,
+rendues par différents papes, dont l'exposé servait de préface au
+catalogue des livres défendus que la congrégation publiait, et sans
+lesquelles ce catalogue, pour être complet, aurait empli à lui seul une
+bibliothèque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que
+l'interdiction frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne gardant
+guère, devant la difficulté et l'énormité de la tâche, que le souci de
+veiller avec soin à la bonne police de l'Église. Et tel était le cas de
+Pierre et de son œuvre.
+
+--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas
+faire de la réclame à un tas de livres malsains, en les honorant d'une
+condamnation particulière. Ils sont légions, chez tous les peuples, et
+nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre.
+De temps à autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est
+signé d'un nom célèbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des
+attaques inquiétantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde
+que nous existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner de
+nos droits ni de nos devoirs.
+
+--Mais mon livre, mon livre? s'écria Pierre, pourquoi cette poursuite
+contre mon livre?
+
+--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur
+Froment. Vous êtes prêtre, votre livre a du succès, vous en avez publié
+une édition à bon marché qui se vend très bien; et je ne parle pas du
+mérite littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie qui
+m'a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment... Comment
+voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une
+œuvre où vous concluez à l'anéantissement de notre sainte religion et à
+la destruction de Rome?
+
+Pierre resta béant, suffoqué de surprise.
+
+--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie,
+éternelle, de nouveau reine du monde!
+
+Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit, il confessa de
+nouveau sa foi, le catholicisme retournant à la primitive Église,
+puisant un sang régénéré dans le christianisme fraternel de Jésus, le
+pape libéré de toute royauté terrestre, régnant sur l'humanité entière
+par la charité et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
+sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, à la
+communauté chrétienne de tous les peuples unis en un seul peuple.
+
+--Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer? Est-ce que ce ne sont pas
+là ses idées secrètes, qu'on commence à deviner et que mon seul tort
+serait d'exprimer trop tôt et trop librement? Est-ce que, si l'on me
+permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la
+cessation des poursuites?
+
+Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tête, sans
+se fâcher de la fougue juvénile du prêtre. Au contraire, il souriait
+avec une amabilité croissante, comme très amusé par tant d'innocence et
+tant de rêve. Enfin, il répondit gaiement:
+
+--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrêterai, il m'est défendu de
+rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel...
+
+--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.
+
+De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face
+aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce
+fut pour ajouter:
+
+--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la
+religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu!
+
+Il s'agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre, saisi
+d'impatience, s'écria:
+
+--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme
+que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons!
+cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de
+pitié et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
+intentions.
+
+Monsignor Fornaro était redevenu très calme, très paterne.
+
+--Oh! les intentions, les intentions...
+
+Il se leva, pour congédier le visiteur.
+
+--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis très honoré de
+votre démarche près de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel
+sera mon rapport, nous en avons déjà trop causé, et j'aurais dû même
+refuser d'entendre votre défense. Vous ne m'en trouverez pas moins prêt
+à vous être agréable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir...
+Mais je crains fort que votre livre ne soit condamné.
+
+Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:
+
+--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les
+intentions. Toute défense est donc inutile, le livre est là, et il est
+ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas...
+C'est pourquoi la congrégation ne convoque jamais les accusés, n'accepte
+d'eux que la rétractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous
+auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non!
+vous ne voulez pas? Ah! que vous êtes jeune, mon ami!
+
+Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable fierté, qui venait
+d'échapper à son jeune ami, comme il le nommait. Puis, à la porte, dans
+une nouvelle expansion, baissant la voix:
+
+--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous
+donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon
+rapport, on l'imprime, on le lit, quitte à n'en tenir aucun compte...
+Tandis que le secrétaire de la congrégation, le père Dangelis, peut
+tout, même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
+Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au
+revoir, mon cher, au revoir!
+
+Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce
+qu'il devait croire et espérer. Une pensée lâche l'envahissait: pourquoi
+continuer cette lutte où les adversaires restaient ignorés,
+insaisissables? Pourquoi davantage s'entêter dans cette Rome si
+passionnante et si décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à
+Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères dans la
+pratique de la plus humble charité. Il était dans une de ces heures
+d'abandon où la tâche longtemps rêvée apparaît brusquement impossible.
+Mais, au milieu de son désarroi, il allait pourtant, il marchait quand
+même à son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et
+enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père Dangelis. Le
+couvent des Dominicains est là, en bas de la Trinité des Monts.
+
+Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans un respect mêlé
+d'un peu d'effroi. Pendant des siècles, quels vigoureux soutiens ils
+s'étaient montrés de l'idée autoritaire et théocratique! L'Église leur
+avait dû sa plus solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa
+victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome les âmes des
+humbles, saint Dominique lui soumettait les âmes des intelligents et des
+puissants, toutes les âmes supérieures. Et cela passionnément, dans une
+flamme de foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action
+possibles, par la prédication, par le livre, par la pression policière
+et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il l'utilisa, son cœur
+de douceur et de fraternité combattit le schisme dans le sang et le feu.
+Vivant, lui et ses moines, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les
+grandes vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par les
+villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener à l'Église, les
+déférait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il
+s'attaquait aussi à la science, il la voulut sienne, il fit le rêve de
+défendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines,
+aïeul de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui a tout mis
+dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et
+ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la
+doctrine de Rome dans les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte
+presque partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants
+gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les
+plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui
+ont construit l'énorme édifice du catholicisme, tel qu'il existe encore
+aujourd'hui.
+
+Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice qu'on
+avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité, se demandait de
+quelle utilité ils pouvaient bien être encore, ces ouvriers d'un autre
+âge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur
+parole qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur rôle
+de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont
+les vérités font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts.
+Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospère;
+seulement, qu'on est loin de l'époque où leur général régnait à Rome,
+maître du sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents, des
+écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste héritage, il ne
+leur reste désormais que quelques situations acquises et, entre autres,
+la charge de secrétaire de la congrégation de l'Index, une ancienne
+dépendance du Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement.
+
+Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis. La salle
+était vaste, nue et blanche, inondée de clair soleil. Il n'y avait là
+qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu
+au mur. Près de la table, le père se tenait debout, un homme d'environ
+cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de l'ample costume blanc et
+noir. Dans sa longue face d'ascète, à la bouche mince, au nez mince, au
+menton mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante. Et,
+d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une politesse
+glaciale.
+
+--Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas?
+
+Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main.
+
+--Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet de votre visite.
+
+Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa défense; et cela ne
+tarda pas à lui devenir d'autant plus pénible, que ses paroles tombaient
+dans un silence, dans un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les
+mains croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés dans
+les yeux du prêtre.
+
+Enfin, quand celui-ci s'arrêta, il dit sans hâte:
+
+--Monsieur l'abbé, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je
+n'avais point à écouter tout ceci. Le procès de votre livre s'instruit,
+et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne
+vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.
+
+La voix tremblante, Pierre osa répondre:
+
+--J'attends de la bonté et de la justice.
+
+Un pâle sourire, d'une orgueilleuse humilité, monta aux lèvres du
+religieux.
+
+--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daigné m'éclairer dans mes
+modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice à rendre, je suis
+un simple employé, chargé de classer et de documenter les affaires. Et
+ce sont Leurs Éminences seules, les membres de la congrégation, qui se
+prononceront sur votre livre... Ils le feront sûrement avec l'aide du
+Saint-Esprit, vous n'aurez qu'à vous incliner devant leur sentence,
+lorsqu'elle sera ratifiée par Sa Sainteté.
+
+Il coupa court, se leva, forçant Pierre à se lever. Ainsi, c'étaient
+presque les mêmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement
+avec une netteté tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout,
+il se heurtait à la même force anonyme, à la machine puissamment montée,
+dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui écrase. Longtemps
+encore, on le promènerait sans doute, de l'un à l'autre, sans qu'il
+trouvât jamais la tête, la volonté raisonnante et agissante. Et il n'y
+avait qu'à s'incliner.
+
+Pourtant, avant de partir, il eut l'idée de prononcer une fois de plus
+le nom de monsignor Nani, dont il commençait à connaître la puissance.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir dérangé inutilement. Je n'ai cédé
+qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intéresser
+à moi.
+
+Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du père
+Dangelis s'éclaira d'un sourire, d'un plissement des lèvres, où
+s'aiguisait le plus ironique dédain. Il était devenu plus pâle, et ses
+yeux de vive intelligence flambèrent.
+
+--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous
+croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser à un
+autre qu'à lui-même. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le
+voir.
+
+Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le
+conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait
+pied, il résolut de rentrer au palais Boccanera, pour réfléchir et
+comprendre, avant de continuer ses démarches. Tout de suite, la pensée
+de questionner don Vigilio lui était venue; et la chance voulut, ce
+soir-là, après le souper, qu'il rencontrât le secrétaire dans le
+corridor, avec sa bougie, au moment où celui-ci allait se coucher.
+
+--J'aurais tant de choses à vous dire! Je vous en prie, cher monsieur,
+entrez donc un instant chez moi.
+
+D'un geste, l'abbé le fit taire. Puis, à voix très basse:
+
+--N'avez-vous pas aperçu l'abbé Paparelli au premier étage? Il nous
+suivait.
+
+Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face
+molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui
+déplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquiétait point, et il fut
+surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la réponse, don
+Vigilio était retourné au bout du couloir, où il écouta longuement.
+Puis, il revint à pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un
+saut chez son voisin.
+
+--Là, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut refermée. Et, si
+vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre
+chambre. Deux murs valent mieux qu'un.
+
+Enfin, quand la lampe eut été posée sur la table, et qu'ils se
+trouvèrent assis tous les deux au fond de cette pièce pâle, dont le
+papier gris de lin, les meubles dépareillés, le carreau et les murs nus
+avaient la mélancolie des vieilles choses fanées, Pierre remarqua que
+l'abbé était en proie à un accès de fièvre plus intense que de coutume.
+Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise
+n'avaient brûlé si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravagée.
+
+--Est-ce que vous êtes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer.
+
+--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux
+parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour
+ou l'autre on se soulage.
+
+Était-ce de son mal qu'il désirait se distraire? Était-ce son long
+silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir étouffé? Tout de
+suite, il se fit raconter les démarches des derniers jours, il s'agita
+davantage, lorsqu'il sut de quelle façon le cardinal Sarno, monsignor
+Fornaro et le père Dangelis avaient reçu le visiteur.
+
+--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'étonne plus, et cependant
+je m'indigne pour vous, oui! ça ne me regarde pas et ça me rend malade,
+car ça réveille toutes mes misères, à moi!... Il faut ne pas compter le
+cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours très loin, et qui n'a
+jamais aidé personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!
+
+--Il m'a paru fort aimable, plutôt bienveillant, et je crois en vérité
+qu'à la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport.
+
+--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montré plus tendre.
+Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le
+connaissez guère, si délicieux, et sans cesse aux aguets pour bâtir sa
+fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la
+défaite doit être agréable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le
+père Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et
+d'une intelligence supérieure. J'ajoute que celui-ci vous brûlerait
+comme une poignée de paille, s'il était le maître... Et si je pouvais
+tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
+dessous de ce monde, les monstrueux appétits d'ambition, les
+complications abominables des intrigues, les vénalités, les lâchetés,
+les traîtrises, les crimes même!
+
+En le voyant si exalté, sous la flambée d'une telle rancune, Pierre
+songea à tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchés
+jusque-là.
+
+--Dites-moi seulement où en est mon affaire. Lorsque je vous ai
+questionné, dès mon arrivée ici, vous m'avez répondu qu'aucune pièce
+n'était encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est formé, vous
+devez être au courant, n'est-ce pas?... Et, à ce propos, monsignor
+Fornaro m'a parlé de trois évêques français qui auraient dénoncé mon
+livre, en exigeant des poursuites. Trois évêques! est-ce possible?
+
+Don Vigilio haussa violemment les épaules.
+
+--Ah! vous êtes une belle âme! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que
+trois... Oui, plusieurs pièces de votre affaire sont entre nos mains, et
+d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait être, votre affaire.
+Les trois évêques sont l'évêque de Tarbes d'abord, qui évidemment
+exécute les vengeances des Pères de Lourdes, puis les évêques de
+Poitiers et d'Évreux, tous les deux connus par leur intransigeance
+ultramontaine, adversaires passionnés du cardinal Bergerot. Ce dernier,
+vous le savez, est mal vu au Vatican, où ses idées gallicanes, son
+esprit largement libéral soulèvent de véritables colères... Et ne
+cherchez pas autre part, toute l'affaire est là, une exécution que les
+tout-puissants Pères de Lourdes exigent du Saint-Père, sans compter
+qu'on désire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grâce à la
+lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment écrite et que vous
+avez publiée en guise de préface... Depuis longtemps, les condamnations
+de l'Index ne sont souvent, entre ecclésiastiques, que des coups de
+massue échangés dans l'ombre. La dénonciation règne en maîtresse
+souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous
+citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
+autres, pour tuer une idée ou un homme; car, derrière l'auteur, on vise
+presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a là un tel nid
+d'intrigues, une telle source d'abus, où se satisfont les basses
+rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici
+même, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue nécessité de la
+réglementer à nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe à
+un discrédit complet... S'entêter à garder l'universel pouvoir, à
+gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore
+faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne révoltent pas par
+l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse
+pas sourire!
+
+Pierre écoutait, le cœur envahi d'un étonnement douloureux. Sans doute,
+depuis qu'il était à Rome, depuis qu'il y voyait les Pères de la Grotte
+salués et redoutés, maîtres par les larges aumônes qu'ils envoyaient au
+denier de Saint-Pierre, il les sentait derrière les poursuites, il
+devinait qu'il allait avoir à payer la page de son livre où il
+constatait, à Lourdes, un déplacement de la fortune inique, un spectacle
+effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat
+qui disparaîtrait dans la société vraiment chrétienne de demain. De
+même, il n'était pas sans avoir compris maintenant le scandale que
+devaient avoir soulevé sa joie avouée du pouvoir temporel perdu et
+surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant, à lui
+seul, pour armer les délateurs. Mais ce qui le surprenait et le
+désolait, c'était d'apprendre cette chose inouïe, la lettre du cardinal
+Bergerot imputée à crime, son livre dénoncé et condamné pour atteindre
+par derrière le pasteur vénérable qu'on n'osait frapper de face. La
+pensée d'affliger le saint homme, d'être pour lui une cause de défaite,
+dans son ardente charité, lui était cruelle. Et quelle désespérance à
+trouver, au fond de ces querelles, où devrait lutter seul l'amour du
+pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
+et les appétits lâchés dans le plus féroce égoïsme!
+
+Puis, ce fut, chez Pierre, une révolte contre cet Index odieux et
+imbécile. Il en suivait à présent le fonctionnement, depuis la
+dénonciation jusqu'à l'affichage public des livres condamnés. Le
+secrétaire de la congrégation, il venait de le voir, le père Dangelis,
+entre les mains duquel la dénonciation arrivait, qui dès lors
+instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
+autoritaire et lettré, rêvant de gouverner les intelligences et les
+consciences comme aux temps héroïques de l'Inquisition. Les prélats
+consulteurs, il en avait visité un, monsignor Fornaro, chargé du rapport
+sur son livre, si ambitieux et si accueillant, théologien subtil qui
+n'était point embarrassé pour trouver des attentats contre la foi dans
+un Traité d'algèbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite,
+c'étaient les rares réunions des cardinaux, votant, supprimant de loin
+en loin un livre ennemi, dans le mélancolique désespoir de ne pouvoir
+les supprimer tous; et c'était enfin le pape, approuvant, signant le
+décret, une formalité pure, car tous les livres n'étaient-ils pas
+coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du passé,
+que cet Index vieilli, caduc, tombé en enfance! On sentait la formidable
+puissance qu'il avait dû être autrefois, lorsque les livres étaient
+rares et que l'Église avait des tribunaux de sang et de feu pour faire
+exécuter ses arrêts. Puis, les livres s'étaient multipliés tellement, la
+pensée écrite, imprimée, était devenue un fleuve si profond et si large,
+que ce fleuve avait tout submergé, tout emporté. Débordé, frappé
+d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant réduit à la vaine
+protestation de condamner en bloc la colossale production moderne,
+limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant à l'unique
+examen des œuvres d'ecclésiastiques, et là encore corrompu dans son
+rôle, gâté par les pires passions, changé en un instrument d'intrigues,
+de haine et de vengeance. Ah! cette misère de ruine, cet aveu de
+vieillesse infirme, de paralysie générale et croissante, au milieu de
+l'indifférence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent
+glorieux de civilisation, en être venu là, à jeter au feu de son enfer
+les livres en tas, et quel tas! presque toute la littérature,
+l'histoire, la philosophie, la science des siècles passés et du nôtre!
+Peu de livres se publient à cette heure, qui ne tomberaient sous les
+foudres de l'Église. Si elle paraît fermer les yeux, c'est afin d'éviter
+l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout détruire; et elle
+s'entête pourtant à conserver l'apparence de sa souveraine autorité sur
+les intelligences, telle qu'une reine très ancienne, dépossédée de ses
+États, désormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait à rendre de
+vaines sentences, acceptées par une minorité infime. Mais qu'on la
+suppose un instant victorieuse, maîtresse par un miracle du monde
+moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pensée humaine,
+avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour exécuter. Qu'on
+suppose les règles de l'Index appliquées strictement, un imprimeur ne
+pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'évêque, tous les
+livres déférés ensuite à la congrégation, le passé expurgé, le présent
+garrotté, soumis au régime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
+pas la fermeture des bibliothèques, le long héritage de la pensée écrite
+mis au cachot, l'avenir barré, l'arrêt total de tout progrès et de toute
+conquête? De nos jours, Rome est là comme un terrible exemple de cette
+expérience désastreuse, avec son sol refroidi, sa sève morte, tuée par
+des siècles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un
+homme, pas une œuvre n'a pu y naître encore au bout de vingt-cinq ans
+de réveil et de liberté. Et qui accepterait cela, non pas parmi les
+esprits révolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque
+culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans
+l'absurde.
+
+Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions bouleversaient,
+eut un geste désespéré, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un
+moment, tous deux se turent, dans l'immobilité de mort qui montait du
+vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
+éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le
+regard étincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fièvre:
+
+--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux.
+
+Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de cette parole
+égarée, tombée là sans transition apparente.
+
+--Qui, eux?
+
+--Les Jésuites!
+
+Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage
+concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant pis, s'il faisait une
+nouvelle sottise! le mot était lâché enfin! Il eut pourtant un dernier
+coup d'œil de défiance éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea
+longuement, dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible,
+qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de lui.
+
+--Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les connaître, et vous
+ne vous doutez seulement pas de leurs œuvres abominables ni de leur
+incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours.
+Dites-vous cela, dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez
+comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un désastre, quand vous
+souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt: «Ce sont eux, ils
+sont là». Je ne suis pas sûr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans
+cette armoire... Ah! les Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi,
+et ils me dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni
+de mes os.
+
+De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine
+d'espérance. Il était de petite noblesse provinciale, et riche de jolies
+rentes, et d'une intelligence très vive, très souple, souriante à
+l'avenir. Aujourd'hui, il serait sûrement prélat, en marche pour les
+hautes charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler des
+Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, dès
+lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs
+imaginables: sa mère et son père étaient morts, son banquier avait pris
+la fuite, les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les
+occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le saint
+ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne
+goûtait un peu de repos que depuis le jour où le cardinal Boccanera,
+prenant en pitié sa malechance, l'avait recueilli et attaché à sa
+personne.
+
+--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son Éminence, qui
+n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont point encore osé s'attaquer à
+elle, ni à ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont
+quand même. Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me la
+feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je parle malgré
+moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils m'ont donné tout le malheur
+possible, tout, tout, entendez-vous bien!
+
+Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria, en s'efforçant
+de plaisanter:
+
+--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jésuites qui vous ont donné les
+fièvres?
+
+--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises
+au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin
+d'avoir été chassé de la petite église que je desservais.
+
+Jusque-là, Pierre n'avait pas cru à la terrible légende des Jésuites. Il
+était d'une génération qui souriait des loups-garous et qui trouvait un
+peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachés dans les
+murs, terrorisant les familles. C'étaient là, pour lui, des contes de
+nourrice, exagérés par les passions religieuses et politiques. Aussi
+examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir
+affaire à un maniaque.
+
+Cependant, l'extraordinaire histoire des Jésuites s'évoquait en lui. Si
+saint François d'Assise et saint Dominique sont l'âme même et l'esprit
+du moyen âge, les maîtres et les éducateurs, l'un exprimant toute
+l'ardente foi charitable des humbles, l'autre défendant le dogme, fixant
+la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola
+apparaît au seuil des temps modernes pour sauver le sombre héritage qui
+périclite, en accommodant la religion aux sociétés nouvelles, en lui
+donnant de nouveau l'empire du monde qui va naître. Dès lors,
+l'expérience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le
+péché allait être vaincu, car il était désormais certain que l'ancienne
+volonté de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme même, avec
+ses appétits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait aboutir
+qu'à une défaite désastreuse, où l'Église se trouvait à la veille de
+sombrer; et ce sont les Jésuites qui viennent la tirer d'un tel péril,
+qui la rendent à la vie conquérante, en décidant que c'est elle
+maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
+vouloir aller à elle. Tout est là, ils déclarent qu'il est avec le ciel
+des arrangements, ils se plient aux mœurs, aux préjugés, aux vices
+même, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une
+diplomatie aimable, prête à tourner les pires abominations à la plus
+grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en
+découle, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens
+sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royauté de Dieu
+même, représentée par celle de son Église. Aussi quel succès foudroyant!
+Ils pullulent, ils ne tardent pas à couvrir la terre, à être partout les
+maîtres incontestés. Ils confessent les rois, ils acquièrent d'immenses
+richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne
+peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
+posséder bientôt, âmes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des
+écoles, ils sont des pétrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont
+compris que l'autorité appartient toujours à demain, aux générations qui
+poussent et dont il faut rester les maîtres, si l'on veut régner
+éternellement. Leur puissance est telle, basée sur la nécessité d'une
+transaction avec le péché, qu'au lendemain du concile de Trente, ils
+transforment l'esprit du catholicisme, le pénètrent et se l'identifient,
+se trouvent être les soldats indispensables de la papauté, qui vit d'eux
+et pour eux. Depuis lors, Rome est à eux, Rome où leur général a si
+longtemps commandé, d'où sont partis si longtemps les mots d'ordre de
+cette tactique obscure et géniale, aveuglément suivie par leur
+innombrable armée, dont la savante organisation couvre le globe d'un
+réseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement
+de la pauvre humanité souffrante. Mais le prodige, en tout cela, était
+encore la stupéfiante vitalité des Jésuites, sans cesse traqués,
+condamnés, exécutés, et debout quand même. Dès que leur puissance
+s'affirme, leur impopularité commence, peu à peu universelle. C'est une
+huée d'exécration qui monte contre eux, des accusations abominables, des
+procès scandaleux où ils apparaissent comme des corrupteurs et des
+malfaiteurs. Pascal les voue au mépris public, des parlements condamnent
+leurs livres au feu, des universités frappent leur morale et leur
+enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulèvent dans chaque royaume
+de tels troubles, de telles luttes, que la persécution s'organise et
+qu'on les chasse bientôt de partout. Pendant plus d'un siècle, ils sont
+errants, expulsés, puis rappelés, passant et repassant les frontières,
+sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer dès que
+l'apaisement s'est fait. Enfin, supprimés par un pape, désastre suprême,
+mais rétablis par un autre, ils sont depuis cette époque à peu près
+tolérés. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire où ils
+ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air
+tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais
+conquis la terre.
+
+Pierre savait qu'aujourd'hui, à ne voir que l'apparence des choses, ils
+semblaient dépossédés de Rome. Ils ne desservaient plus le Gesù, ils ne
+dirigeaient plus le Collège Romain, où ils avaient façonné tant d'âmes;
+et, sans maison à eux, réduits à l'hospitalité étrangère, ils s'étaient
+réfugiés modestement au Collège Germanique, dans lequel se trouvait une
+petite chapelle. Là, ils professaient, ils confessaient encore, mais
+sans éclat, sans les splendeurs dévotes du Gesù, sans les succès
+glorieux du Collège Romain. Et fallait-il croire, dès lors, à une
+habileté souveraine, à cette ruse de disparaître pour rester les maîtres
+secrets et tout-puissants, la volonté cachée qui dirige tout? On disait
+bien que la proclamation de l'Infaillibilité du pape était leur œuvre,
+l'arme dont ils s'étaient armés eux-mêmes, en feignant d'en armer la
+papauté, pour les besognes prochaines et décisives que leur génie
+prévoyait, à la veille des grands bouleversements sociaux. Elle était
+peut-être vraie, cette souveraineté occulte que racontait don Vigilio
+dans un frisson de mystère, cette mainmise sur le gouvernement de
+l'Église, cette royauté ignorée et totale au Vatican.
+
+Un sourd rapprochement s'était fait dans l'esprit de Pierre, et il
+demanda tout d'un coup:
+
+--Monsignor Nani est donc Jésuite?
+
+Ce nom parut rendre don Vigilio à toute sa passion inquiète. Il eut un
+geste tremblant de la main.
+
+--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la
+robe. Mais il sort de ce Collège Romain où sa génération a été formée,
+il y a bu ce génie des Jésuites qui s'adaptait si exactement à son
+propre génie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livrée
+impopulaire et gênante, voulant être libre, il n'en est pas moins
+Jésuite, oh! Jésuite dans la chair, dans les os, dans l'âme, et
+supérieurement. Il a l'évidente conviction que l'Église ne peut
+triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il
+l'aime très sincèrement, il est très pieux au fond, très bon prêtre,
+servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne à ses
+ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalité ni d'une
+faute, aidé par la lignée de nobles Vénitiens qu'il a derrière lui,
+instruit profondément par la connaissance du monde auquel il s'est
+beaucoup mêlé, à Vienne, à Paris, dans les nonciatures, sachant tout,
+connaissant tout, grâce aux délicates fonctions qu'il occupe ici depuis
+dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non
+pas le Jésuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des défiances,
+mais le chef sans un uniforme qui le désigne, la tête, le cerveau!
+
+Ceci rendit Pierre sérieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachés
+dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son
+scepticisme répugnait à ces contes, il admettait très bien qu'une morale
+opportuniste, comme celle des Jésuites, née des besoins de la lutte pour
+la vie, se fût inoculée et prédominât dans l'Église entière. Même les
+Jésuites pouvaient disparaître, leur esprit leur survivrait, puisqu'il
+était l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui
+pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte
+restait, en réalité, dans cette tentative d'accommodement qui se
+poursuivait, entre la religion et le siècle. Dès lors, il comprenait que
+des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance
+énorme, décisive.
+
+--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est
+partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passée
+ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouvé au fond, brouillant et
+débrouillant les fils, selon des nécessités que lui seul connaît.
+
+Et, dans cette fièvre intarissable de confidences dont la crise le
+brûlait, il raconta comment monsignor Nani avait sûrement travaillé au
+divorce de Benedetta. Les Jésuites ont toujours eu, malgré leur esprit
+de conciliation, une attitude irréconciliable à l'égard de l'Italie,
+soit qu'ils ne désespèrent pas de reconquérir Rome, soit qu'ils
+attendent l'heure de traiter avec le vainqueur véritable. Aussi,
+familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aidé celle-ci
+à reprendre sa nièce, à précipiter la rupture avec Prada, dès que
+Benedetta eut perdu sa mère. C'était lui qui, pour évincer l'abbé
+Pisoni, ce curé patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on
+accusait d'avoir fait le mariage, avait poussé cette dernière à prendre
+le même directeur que sa tante, le père Jésuite Lorenza, un bel homme
+aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal était assiégé, à
+la chapelle du Collège Germanique. Et il semblait certain que cette
+manœuvre avait décidé de toute l'aventure, ce qu'un curé venait de
+faire pour l'Italie, un père allait le défaire contre l'Italie.
+Maintenant, pourquoi Nani, après avoir ainsi consommé la rupture,
+paraissait-il s'être désintéressé un moment, jusqu'au point de laisser
+péricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, désormais,
+s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant
+donna Serafina en campagne, pesant lui-même sur les cardinaux de la
+congrégation du Concile? Il y avait là des points obscurs, comme dans
+toutes les affaires dont il s'occupait; car il était surtout l'homme des
+combinaisons à longue portée. Mais on pouvait supposer qu'il voulait
+hâter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux
+commérages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
+cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein d'indulgence
+de leur oncle, le cardinal. Ou peut-être ce divorce, obtenu à prix
+d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, était-il
+un scandale volontaire, traîné en longueur, précipité à présent, pour
+nuire au cardinal lui-même, dont les Jésuites devaient avoir besoin de
+se débarrasser, dans une circonstance prochaine.
+
+--J'incline assez à cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant
+plus que j'ai appris ce soir que le pape était souffrant. Avec un
+vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientôt, une catastrophe soudaine
+est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le
+Sacré Collège et la prélature soient en l'air, bouleversés par la
+brusque bataille des ambitions... Or les Jésuites ont toujours combattu
+la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient être pour lui, pour
+son rang, pour son intransigeance à l'égard de l'Italie; mais ils sont
+inquiets à l'idée de se donner un tel maître, ils le trouvent d'une
+rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop
+dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse
+l'Église... Et je ne serais aucunement étonné qu'on cherchât à le
+déconsidérer, à rendre sa candidature impossible, par les moyens les
+plus détournés et les plus honteux.
+
+Pierre commençait à être envahi d'un petit frisson de peur. La contagion
+de l'inconnu, des noires intrigues tramées dans l'ombre, agissait, au
+milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, près de ce Tibre,
+dans cette Rome toute pleine des drames légendaires. Et il fit un
+brusque retour sur lui-même, sur son cas personnel.
+
+--Mais moi, là dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il
+s'intéresser à moi, comment se trouve-t-il mêlé au procès qu'on fait à
+mon livre?
+
+Don Vigilio eut un grand geste.
+
+--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis
+affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dénonciations
+des évêques de Tarbes, de Poitiers et d'Évreux se trouvaient déjà entre
+les mains du père Dangelis, le secrétaire de l'Index; et j'ai appris
+également qu'il s'est efforcé, alors, d'arrêter le procès, le trouvant
+inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrégation est
+saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a
+dû se heurter contre le père Dangelis, qui, en fidèle Dominicain, est
+l'adversaire passionné des Jésuites... C'est à ce moment qu'il a fait
+écrire par la contessina à monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise
+d'accourir ici vous défendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre
+séjour, l'hospitalité dans ce palais.
+
+Cette révélation acheva d'émotionner Pierre.
+
+--Vous êtes certain de cela?
+
+--Oh! tout à fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et
+déjà je vous ai prévenu qu'il paraissait vous connaître intimement,
+comme s'il s'était livré à une enquête minutieuse. Pour moi, il avait lu
+votre livre, il en était extrêmement préoccupé.
+
+--Vous le croyez donc dans mes idées, il serait sincère, il se
+défendrait en s'efforçant de me défendre?
+
+--Non, non, oh! pas du tout... Vos idées, il les exècre sûrement, et
+votre livre, et vous-même! Il faut connaître, sous son amabilité si
+caressante, son dédain du faible, sa haine du pauvre, son amour de
+l'autorité, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait,
+bien qu'il y ait là une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais
+il ne vous pardonnera d'être avec les petits de ce monde et de vous
+prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec
+une tendre férocité de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
+pleureur élégiaque du néo-catholicisme!
+
+Pierre porta les deux mains à ses tempes, se serra la tête
+désespérément.
+
+--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi
+me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison, à sa disposition
+entière? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome, à me heurter
+contre les obstacles, à me lasser, lorsqu'il lui était si facile de
+laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gêné? Il est vrai que
+les choses ne se seraient pas passées tranquillement, car j'étais
+disposé à ne pas me soumettre, à confesser ma foi nouvelle hautement,
+même contre les décisions de Rome.
+
+Les yeux noirs de don Vigilio étincelèrent dans sa face jaune.
+
+--Eh! c'est peut-être ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait très
+intelligent et très enthousiaste, je l'ai entendu répéter souvent qu'on
+ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes.
+
+Mais Pierre s'était levé, et il n'écoutait même plus, il marchait à
+travers la pièce, comme emporté dans le désordre de ses idées.
+
+--Voyons, voyons, il est nécessaire que je sache et que je comprenne, si
+je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me
+renseigner en détail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
+Jésuites, des Jésuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez
+peut-être raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances...
+Ainsi, par exemple, ce Fornaro?
+
+--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a été
+élevé aussi, celui-là, au Collège Romain, et soyez persuadé qu'il est
+Jésuite, Jésuite par éducation, par position, par ambition. Il brûle
+d'être cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brûlera d'être
+pape. Tous des candidats à la papauté, dès le séminaire!
+
+--Et le cardinal Sanguinetti?
+
+--Jésuite, Jésuite!... Entendons-nous, il l'a été, ne l'a plus été,
+l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coqueté avec tous les
+pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Siège
+et l'Italie; puis, la situation s'est gâtée, il a violemment pris parti
+contre les usurpateurs. De même, il s'est brouillé plusieurs fois avec
+Léon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un
+pied de diplomatique réserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et
+il le montre même trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment,
+la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et
+c'est pourquoi il s'est remis avec les Jésuites, exploitant leur haine
+contre son rival, comptant bien que, dans leur désir d'évincer celui-ci,
+ils seront forcés de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop
+fins, ils hésiteront à patronner un candidat si compromis déjà... Lui,
+brouillon, passionné, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me
+dites qu'il est à Frascati, je suis sûr qu'il a couru s'y enfermer, dès
+la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique.
+
+--Eh bien! et le pape lui-même, Léon XIII?
+
+Ici don Vigilio eut une courte hésitation, un léger battement de
+paupières.
+
+--Léon XIII? il est Jésuite, Jésuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec
+les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit animé de
+leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restauré sur la
+doctrine tout l'enseignement ecclésiastique... Mais il y a aussi le
+Jésuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le
+plus fameux exemple. Étudiez ses actes, rendez-vous compte de sa
+politique: vous y verrez l'émanation, l'action même de l'âme jésuite.
+C'est qu'il en est imprégné à son insu, c'est aussi que toutes les
+influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent
+de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous répète qu'ils
+ont tout conquis, tout absorbé, que Rome est à eux, depuis le plus
+infime clerc jusqu'à Sa Sainteté elle-même!
+
+Et il continua, et il répondit à chaque nouveau nom que citait Pierre,
+par ce cri entêté et maniaque: Jésuite, Jésuite! Il semblait qu'il ne
+fût plus possible d'être autre chose dans l'Église, que cette
+explication se vérifiât d'un clergé réduit à pactiser avec le monde
+nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'âge héroïque du catholicisme
+était accompli, ce dernier ne pouvait vivre désormais que de diplomatie
+et de ruses, de concessions et d'accommodements.
+
+--Et ce Paparelli, Jésuite, Jésuite! continua don Vigilio, en baissant
+instinctivement la voix, oh! le Jésuite humble et terrible, le Jésuite
+dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je
+jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son Éminence, et il faut voir
+avec quel génie de souplesse et d'astuce il est parvenu à remplir sa
+tâche, au point qu'il est maintenant l'unique volonté, ouvrant la porte
+à qui lui plaît, usant de son maître comme d'une chose à lui, pesant sur
+chacune de ses résolutions, le possédant enfin par un lent envahissement
+de chaque heure. Oui! c'est la conquête du lion par l'insecte, c'est
+l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abbé si
+infime, le caudataire dont le rôle est de s'asseoir aux pieds de son
+cardinal comme un chien fidèle, et qui en réalité règne sur lui, le
+pousse où il veut... Ah! le Jésuite, le Jésuite! Défiez-vous de lui,
+quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil à une vieille
+femme en jupe noire, avec sa face molle et ridée de dévote. Regardez
+s'il n'est pas derrière les portes, au fond des armoires, sous les lits.
+Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mangé, et qu'ils vous
+donneront, à vous aussi, la fièvre, la peste, si vous ne prenez garde!
+
+Brusquement, Pierre s'arrêta devant le prêtre. Il perdait pied, la
+crainte et la colère finissaient par l'envahir. Après tout, pourquoi
+pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient être vraies.
+
+--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement prié
+d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que
+je sentais le besoin d'être remis dans la bonne route.
+
+Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la poussée de sa
+passion qui débordait.
+
+--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette
+pensée m'est déjà venue, mais dans une heure de lâcheté, avec l'idée de
+disparaître, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que,
+maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de
+Paris, ce que j'ai vu à Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de
+Jésus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en
+échappe, l'imbécile illusion de ceux qui espèrent voir un renouveau de
+l'âme moderne sortir un jour de ce sépulcre, où dort la décomposition
+des siècles... Oh! je ne céderai pas, je ne me soumettrai pas, je
+défendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous réponds
+qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une
+religion qui se meurt et qu'il faut se hâter d'enterrer, si l'on ne veut
+pas que ses restes empoisonnent les peuples.
+
+Ceci dépassait la cervelle de don Vigilio. Le prêtre italien se
+réveillait en lui, avec sa croyance étroite, sa terreur ignorante des
+idées nouvelles. Il joignit les mains, épouvanté.
+
+--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphèmes... Et puis, vous ne
+pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Sainteté. Elle
+seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le
+père Dangelis, en se moquant, vous a encore donné le seul bon conseil:
+retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du
+Vatican.
+
+Pierre en eut un nouveau sursaut de colère.
+
+--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner à
+monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'être un volant que
+se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi!
+
+Et, harassé, éperdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de
+l'abbé qui ne bougeait pas, la face plombée par cette veillée trop
+longue, les mains toujours agitées d'un petit tremblement. Il y eut un
+long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre
+idée, il connaissait un peu le confesseur du pape, un père Franciscain,
+d'une grande simplicité, auquel il pourrait l'adresser. Peut-être,
+malgré son effacement, ce père lui serait-il utile. C'était toujours une
+tentative à faire. Et le silence recommença, et Pierre, dont les yeux
+vagues restaient fixés sur le mur, finit par distinguer le tableau
+ancien, qui l'avait touché si profondément, le jour de son arrivée. Dans
+la pâle lueur de la lampe, il venait peu à peu de le voir se détacher et
+vivre, tel que l'incarnation même de son cas, de son désespoir inutile
+devant la porte rudement fermée de la vérité et de la justice. Ah! cette
+femme rejetée, cette obstinée d'amour, sanglotant dans ses cheveux et
+dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombée
+de douleur sur les marches de ce palais, à l'impitoyable porte close!
+Elle était grelottante, drapée d'un simple linge, elle ne disait point
+son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrière
+ses mains serrées sur la face, il lui prêtait sa figure, elle devenait
+sa sœur, ainsi que toutes les pauvres créatures sans toit ni certitude,
+qui pleurent d'être nues et d'être seules, qui usent leurs poings à
+vouloir forcer le seuil méchant des hommes. Il ne pouvait jamais la
+regarder sans la plaindre, il fut si remué, ce soir-là, de la retrouver
+toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baignée des plus
+affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio.
+
+--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu'à
+l'âme, ainsi qu'un chef-d'œuvre.
+
+Stupéfait de cette question imprévue, qui tombait là sans transition
+aucune, le prêtre leva la tête, regarda, s'étonna davantage quand il eut
+examiné le panneau noirci, délaissé, dans son cadre pauvre.
+
+--D'où vient-elle, savez-vous? répéta Pierre. Comment se fait-il qu'on
+l'ait reléguée au fond de cette chambre?
+
+--Oh! dit-il, avec un geste d'indifférence, ce n'est rien, il y a comme
+ça partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours
+été là sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais même pas vue.
+
+Enfin, il s'était levé avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de
+lui donner un tel frisson, qu'il put à peine prendre congé, les dents
+claquant de fièvre.
+
+--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pièce... Et,
+pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de
+monsignor Nani, car celui-là, au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit,
+dès votre arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce
+qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre
+conversation de cette nuit, ce serait ma mort!
+
+Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance, à droite, à
+gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra
+chez lui si doucement, qu'on n'entendit même point l'effleurement de ses
+pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais.
+
+Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout
+essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, à ce
+père Franciscain que le secrétaire connaissait un peu. Mais il tomba sur
+un bon moine, l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste et
+très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât point de sa
+situation toute-puissante près du Saint-Père. Il y avait aussi une
+humilité affectée, de la part de celui-ci, à n'avoir pour confesseur
+que le plus humble des réguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant
+des routes. Ce père jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de
+foi, le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière un
+voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait
+recevoir la leçon d'aucun prêtre, on admettait que, comme homme, il
+tirât quand même profit de la bonne parole. En dehors de son éloquence
+naturelle, le bon père était vraiment un simple blanchisseur d'âmes, le
+confesseur qui écoute et qui absout, sans se souvenir des impuretés
+qu'il lave, aux eaux de la pénitence. Et Pierre, à le voir si réellement
+pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.
+
+Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté, du délicieux
+François, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent
+il s'était étonné de la venue de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes,
+aux bêtes et aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité
+pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de jouissance, où la
+joie de la beauté est seule restée reine. Sans doute les temps sont
+changés, et quelle sève d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant
+les grandes souffrances du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des
+humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don de soi-même
+aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale,
+l'égalité et l'obéissance qui devaient assurer la paix du monde. Il
+marchait par les chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde
+serrant à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds nus, sans
+bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses frères, le verbe haut et
+libre, d'une verdeur de poésie, d'une hardiesse de vérité souveraines,
+se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants,
+osant dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés, simoniaques
+et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les
+suivait en foule, ils étaient les amis, les libérateurs de tous les
+petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires
+inquiétèrent-ils Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre;
+et, quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée d'utiliser à
+leur profit cette force nouvelle, la conquête du peuple infime, de la
+masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grondé à
+travers les âges, même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la
+papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une armée de
+continuelle victoire, l'armée errante qui se répandait partout, par les
+routes, par les villages, par les villes, qui pénétrait jusqu'au foyer
+de l'ouvrier et du paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la
+puissance démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple!
+De là, la prospérité si rapide, le nombre des frères pullulant en
+quelques années, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre
+envahissant la population laïque au point de l'imprégner et de
+l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol,
+une végétation vigoureuse de la souche plébéienne, c'était que tout un
+art national allait en naître, les précurseurs de la Renaissance en
+peinture, et Dante lui-même, l'âme du génie de l'Italie.
+
+Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres
+d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les
+Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de
+compagnie pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours
+là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospère. Mais
+il semblait que l'humilité des Franciscains les eût à la longue mis à
+l'écart. Peut-être aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs
+du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même, dans ses
+conquêtes politiques et sociales. Et la seule bataille restait sûrement
+entre les Dominicains et les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs,
+qui, les uns et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde
+à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'était une
+guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprême au Vatican,
+demeurait l'éternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir
+saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille
+science dogmatique, ils devaient céder chaque jour un peu de terrain aux
+seconds, victorieux avec le siècle. Puis, c'étaient encore les
+Chartreux, vêtus de leur robe de drap blanc, les silencieux très saints
+et très purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
+cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés dont le
+nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement, comme la
+douleur et le besoin de solitude. C'étaient les Bénédictins, les enfants
+de Saint-Benoît dont la règle admirable a sanctifié le travail, les
+ouvriers passionnés des lettres et des sciences, qui ont longtemps été,
+à leur époque, des instruments puissants de civilisation, aidant à
+l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de
+critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait réfugié chez
+eux deux siècles plus tôt, s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur
+l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des
+millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain eût encore été
+un champ où ils pussent moissonner: à quoi bon? lorsque les ouvriers ont
+changé, lorsque les dogmes sont là pour barrer la route à qui doit
+passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était le
+pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'étaient
+les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes,
+les Eudistes, les Missionnaires, les Récollets, les Frères de la
+Doctrine chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les
+Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins; sans compter
+les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les
+religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et
+celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou
+somptueuse, certains quartiers de Rome n'étaient faits que de couvents,
+et tout ce peuple, derrière les façades muettes, bourdonnait, s'agitait,
+intriguait, dans la continuelle lutte des intérêts et des passions.
+L'ancienne évolution sociale qui les avait produits n'agissait plus
+depuis longtemps, ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en plus
+inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente, jusqu'au jour où
+l'air et le sol leur manqueront à la fois, au sein de la société
+nouvelle.
+
+Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient, ce n'était
+pas le plus souvent contre les réguliers que se heurtait Pierre: il
+avait affaire surtout au clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il
+finissait par bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y
+maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, régnait
+la famille pontificale, les cardinaux et les prélats, très hauts, très
+nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarité. En dessous
+d'eux, le clergé des paroisses formait comme une bourgeoisie, très
+digne, d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient même
+pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de siècle, avait
+eu ce singulier résultat, en installant tout un monde de fonctionnaires,
+témoins des mœurs, de purifier la vie intime des prêtres romains, dans
+laquelle la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était à
+la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant dans des
+ménages de vieux garçons. Et, enfin, on tombait à cette plèbe du clergé,
+que Pierre avait étudiée curieusement, tout un ramassis de misérables
+prêtres, crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe, comme des
+bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes louches, en compagnie des
+mendiants et des voleurs. Mais il était plus intéressé encore par la
+foule flottante des prêtres accourus de la chrétienté entière, les
+aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait
+comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en
+avait de toute nationalité, de toute fortune, de tout âge, galopant sous
+le fouet de leurs appétits, se bousculant du matin au soir autour du
+Vatican, pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir. Partout, il
+les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il était un d'eux,
+qu'il augmentait de son unité ce nombre incroyable de soutanes qu'on
+rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle
+marée, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
+Les séminaires des diverses nations auraient suffi à pavoiser les rues,
+avec leurs queues d'élèves en fréquentes promenades: les Français tout
+noirs, les Américains du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains
+du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs avec l'écharpe
+verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et
+les autres, et les autres, brodés, lisérés de cent façons. Puis, il y
+avait en outre les confréries, les pénitents, les blancs, les noirs, les
+bleus, les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes,
+grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que, parfois
+encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace
+et tenace, luttant pour ne pas disparaître, dans la Rome cosmopolite
+actuelle, où s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des
+vêtements.
+
+Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un autre,
+fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne pouvait s'habituer
+au culte, à cette dévotion romaine, qui l'étonnait quand elle ne le
+blessait pas. Un dimanche qu'il était entré, par un matin de pluie, à
+Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
+d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son plafond de temple
+antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres
+éclatants de sa Confession, de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu
+cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
+pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la traversaient,
+comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouillés le
+précieux dallage de mosaïque; des femmes et des enfants, que la fatigue
+avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit,
+dans l'encombrement des grands départs, attendant leur train. Et, pour
+cette foule piétinante de menu peuple, entrée en passant, un prêtre
+disait une messe basse, au fond d'une chapelle latérale, devant laquelle
+une file unique de gens debout s'était formée, étroite, longue, une
+queue de théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous
+s'inclinèrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la
+messe était dite. C'était partout la même assistance des pays du soleil,
+pressée, n'aimant pas s'installer sur des sièges, ne faisant à Dieu que
+de courtes visites familières, en dehors des grandes réceptions de gala,
+à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles
+basiliques comme à Saint-Pierre lui-même. Au Gesù seul, il tomba, un
+autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules
+dévotes du Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une
+tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or, de sculptures
+et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en
+a fondu le goût baroque trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les
+plus anciennes et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès,
+Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux heures des
+offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents églises,
+même pour Rome, c'étaient bien des nefs à peupler; et il y en avait
+qu'on fréquentait uniquement à certains jours fixes de cérémonie,
+beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête
+du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de posséder un
+fétiche, une idole secourable aux misères humaines: l'Aracoeli avait le
+petit Jésus miraculeux, «il Bambino», qui guérissait les enfants
+malades; Sant'Agostino avait la «Madona del Parto», la Vierge qui
+délivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient réputées
+pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance
+d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient
+délaissées, abandonnées aux touristes, livrées à la petite industrie des
+bedeaux, telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres enfin
+restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installée dans le
+Panthéon, une salle ronde qui tient du cirque, et où la Vierge est
+demeurée l'évidente locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux
+églises des quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à
+Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi vive, le flot
+populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans cette dernière
+complètement vide, il avait entendu des chantres chanter à pleine voix,
+un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, étant
+entré à San Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une fête
+du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les
+portiques sous des lambrequins et des rideaux alternés, jaunes et bleus,
+blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse décoration,
+d'un clinquant de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans
+son enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même
+église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût de la Rome du
+dernier siècle par le Bernin ou ses élèves. A Saint-Louis des Français,
+dont le style est meilleur, d'une sobriété élégante, il ne fut ému que
+par les grands morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les
+dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du gothique, il
+finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait être
+le seul échantillon du style gothique à Rome. Ce fut pour lui la
+stupéfaction dernière, ces colonnes engagées recouvertes de marbre, ces
+ogives qui n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces
+voûtes qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du dôme. Non,
+non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient là, n'était plus celle
+dont le brasier avait envahi et brûlé au loin la chrétienté entière.
+Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir
+de Sainte-Marie de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le
+traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne, c'était la
+basilique, née du temple; et l'on blasphémait, lorsqu'on voyait la
+véritable église chrétienne dans la cathédrale gothique, car le gothique
+n'était que le détestable esprit anglo-saxon, le génie révolté de
+Luther. Il voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut, de
+crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve décisive que
+le catholicisme était la végétation même du sol de Rome, le paganisme
+transformé par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a poussé dans un
+esprit différent, à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est
+tourné contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé en
+s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus
+en plus, dans l'évolution des sociétés nouvelles, malgré les efforts
+désespérés d'unité, de sorte que le schisme, une fois encore, apparaît
+inévitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
+d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles
+et grandes cloches, aimées des humbles. Il faut des clochers, pour les
+cloches, et il n'y a pas de clochers à Rome, il n'y a que des dômes.
+Décidément, Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et
+carillonnante, d'où la prière montait en ondes sonores parmi le vol
+tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.
+
+Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par une sourde
+irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant
+la parole qu'il s'était donnée de rendre visite à chacun des cardinaux
+de la congrégation de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu
+à peu lancé à travers les autres congrégations, ces ministères de
+l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais
+d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un
+cardinal pour préfet, des membres cardinaux tenant séance, des prélats
+consulteurs, tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs fois à la
+Chancellerie où siège la congrégation de l'Index, il se perdit dans
+cette immensité d'escaliers, de couloirs et de salles, gagné dès le
+portique de la cour par le frisson glacé des vieux murs, ne pouvant
+arriver à aimer ce palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur
+de la renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il
+connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le cardinal Sarno
+l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoyé de l'un à
+l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connaître de même
+les autres congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des
+Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale, la Daterie,
+la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme énorme de l'administration
+de l'Église, le monde entier à gouverner, élargir les conquêtes, gérer
+les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et
+de personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses,
+vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires
+qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves,
+les plus délicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu à
+des recherches, à des études sans nombre. Il fallait bien répondre à ce
+peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de
+la chrétienté, à ces lettres, à ces suppliques, à ces dossiers, dont le
+flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était
+le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne,
+pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de
+saints et de nobles d'où ne sortait pas même la petite trépidation du
+travail, une mécanique si bien huilée, que, malgré la rouille des
+siècles, l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans qu'on
+la devinât, derrière les murs. Toute la politique de l'Église
+n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible, attendre. Mais
+quelle mécanique prodigieuse, surannée et si puissante encore! et comme
+il se sentait pris, au milieu de ces congrégations, dans le réseau de
+fer du plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer les
+hommes! Il avait beau y constater des lézardes, des trous, une vétusté
+annonçant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y
+était risqué, il était saisi, broyé, emporté au travers de cet
+inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des
+intrigues, où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions
+et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et qu'il était
+loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle colère le soulevait parfois
+dans sa lassitude, dans sa volonté de se défendre!
+
+Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais
+comprises. Un jour qu'il était retourné à la Propagande, le cardinal
+Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie avec une telle rage froide, que,
+tout d'un coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait
+fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites, trouvant
+enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant à la
+légende ces hommes de mystère et d'ombre, dont le secret pouvoir,
+incalculable, aurait gouverné le monde. Il s'étonnait surtout de la
+haine aveugle qui affolait certaines gens, dès que le mot de
+francs-maçons leur venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués,
+des plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction profonde
+que toute loge maçonnique était présidée, au moins une fois l'an, par le
+Diable en personne, visible. C'était à confondre le simple bon sens. Et
+il venait de comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église
+catholique et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face. La
+première avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins
+dans l'autre une concurrence, une très vieille ennemie, qui se
+prétendait même plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait
+toujours possible. Surtout, le heurt résultait de ce que les deux sectes
+avaient la même ambition de souveraineté universelle, la même
+organisation internationale, le même coup de filet jeté sur les peuples,
+des mystères, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi,
+conquête contre conquête; et, dès lors, de même que deux maisons
+rivales, établies aux deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une
+devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
+caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique sur la puissance
+de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné, fait une enquête, pour se
+rendre compte de la réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome
+où les deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le grand
+maître trônait en face du pape. On lui avait bien raconté que les
+derniers princes romains se croyaient forcés de se faire recevoir
+francs-maçons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur
+situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne
+cédaient-ils pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution
+sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas être noyée, elle
+aussi, dans son propre triomphe, celui des idées de justice, de raison
+et vérité, qu'elle avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres
+et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de
+l'idée tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque
+l'appareil dont les sectaires ont dû s'entourer pour frapper les
+imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés
+politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique croulera,
+ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre Église, l'Église
+franc-maçonne d'en face, disparaîtra de même, sa tâche de libération
+étant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un
+pauvre instrument de conquête, entravé lui-même par des traditions,
+gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être qu'un lien
+d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science
+n'emportait les peuples, aidant à la destruction des religions
+vieillies.
+
+Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches, fut repris
+d'anxiété, dans son obstination à ne pas quitter Rome, sans s'être battu
+jusqu'au bout, en soldat d'une espérance qui ne veut pas croire à la
+défaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
+être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire, chargé du
+diocèse de Rome, un lettré qui avait causé d'Horace avec lui, un
+politique un peu brouillon qui s'était mis à le questionner sur la
+France, sur la République, sur le budget de la guerre et de la marine,
+sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le
+Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà au palais Boccanera, un
+vieillard maigre, au visage décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer
+qu'un long blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres, gâtés
+par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il avait vu, au
+Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque sorte le ministre des
+Affaires étrangères de Sa Sainteté, la grande puissance du Saint-Siège,
+dont on l'avait écarté jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences
+d'une visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et il
+avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique
+bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un
+air d'intérêt après l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant
+même. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris
+que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et que, s'il arrivait un
+jour à forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la
+Secrétairerie d'État. Et, ce soir-là, il était rentré rue Giulia effaré,
+surmené, la tête brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu
+de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette machine aux cent
+rouages, qu'il s'était demandé avec terreur ce qu'il ferait le
+lendemain, n'ayant plus rien à faire, qu'à devenir fou.
+
+Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de
+nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le
+fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux
+de terreur. Puis, dans un souffle, à l'oreille:
+
+--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir.
+Je vous répète que vous n'avez pas d'autre chose à faire.
+
+Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la passion d'ardente
+charité qui l'avait amené pour défendre son livre, n'était-il pas à Rome
+dans un but d'expérience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les
+tentatives.
+
+Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de
+Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il
+n'avait mieux senti l'énormité de ces quatre rangées tournantes de
+colonnes, de cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne
+ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et morne, on se
+demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majesté sans
+doute, pour la pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus,
+était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le
+palais du Saint-Office, derrière la Sacristie, dans un quartier de
+solitude et de silence, que le pas d'un piéton, le roulement d'une
+voiture troublent à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène,
+en nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine le voisinage de
+la basilique, l'odeur d'encens, la paix cloîtrée, dans le sommeil des
+siècles. Et, à un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudité
+pesante et inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une seule ligne
+de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale, l'autre façade est plus
+louche encore, avec son rang de fenêtres plus étroites, des judas aux
+vitres glauques. Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie
+couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le dehors, fermé et
+mystérieux comme une prison.
+
+Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un
+enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacrée
+congrégation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'était
+plus celle de la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal
+occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité entière.
+Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se
+réunissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas
+même un souffle, sortît des murs. Mais, si elle continuait à frapper le
+crime d'hérésie, si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait
+aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu,
+réduite à un rôle de protestation, ne pouvant même infliger aux siens,
+aux ecclésiastiques, que des peines disciplinaires.
+
+Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor
+Nani, qui habitait le palais, à titre d'assesseur, Pierre éprouva une
+surprise heureuse. La pièce était vaste, située au midi, inondée de gai
+soleil; et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur des
+meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y eût vécu,
+accomplissant ce prodige de mettre de sa grâce dans ces choses sévères.
+Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu,
+prenait les cœurs, dès le seuil.
+
+Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant, avec sa face
+rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'âge
+poudrait. Et les deux mains tendues:
+
+--Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être venu me voir...
+Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis.
+
+Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection
+extraordinaire.
+
+--Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien tout ce que vous avez
+fait.
+
+Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio, gagné par la
+sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit
+ses visites au cardinal Sarno, à monsignor Fornaro, au père Dangelis; il
+conta ses autres démarches près des cardinaux influents, tous ceux de
+l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal
+secrétaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte à une autre,
+à travers tout le clergé de Rome, à travers toutes les congrégations,
+dans cette immense ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les
+pieds, brisé les membres, hébété le cerveau.
+
+Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air de ravissement,
+s'exclamait, répétait à chaque station de ce calvaire du solliciteur:
+
+--Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A
+merveille, à merveille, elle marche!
+
+Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malséante.
+Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui fouillait le jeune prêtre,
+pour savoir s'il l'avait enfin amené au point d'obéissance où il le
+désirait. Était-il assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur
+la réalité des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois mois de
+Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un résigné au moins, de
+l'enthousiaste un peu fou du premier jour?
+
+Brusquement, monsignor Nani demanda:
+
+--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son Éminence le cardinal
+Sanguinetti.
+
+--Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati, je n'ai pu la
+voir.
+
+Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement, avec une
+secrète jouissance de diplomate artiste, se récria, leva ses petites
+mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui déclare tout
+perdu.
+
+--Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son Éminence! C'est
+absolument nécessaire. Pensez donc! le préfet de l'Index! Nous ne
+pourrons agir qu'après votre visite, car vous n'avez vu personne, si
+vous ne l'avez pas vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils.
+
+Et Pierre ne put que s'incliner.
+
+--J'irai, monseigneur.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Bien qu'il sût ne pouvoir se présenter chez le cardinal Sanguinetti que
+vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit dès
+neuf heures à la petite gare de Frascati. Déjà, il y était venu, en un
+de ses jours d'oisiveté forcée; il avait fait l'excursion classique de
+ces Châteaux romains, qui vont de Frascati à Rocca di Papa, et de Rocca
+di Papa au Monte Cave; et il était charmé, il se promettait deux heures
+de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, où
+Frascati est bâti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes,
+dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un
+promontoire, jusqu'à Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un îlot de
+marbre, à six grandes lieues.
+
+Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boisées
+de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'où l'on a la plus belle vue du
+monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fières et élégantes
+façades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plantés de
+cyprès, de pins et de chênes! C'était une douceur, une joie, une
+séduction dont il ne se serait jamais lassé. Et, depuis plus d'une
+heure, il errait délicieusement par les routes bordées d'antiques
+oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands
+arbres des propriétés voisines, par les sentiers odorants, au bout
+desquels, à chaque coude, la Campagne se déroulait à l'infini, lorsqu'il
+fit une rencontre imprévue, qui le contraria d'abord.
+
+Il était redescendu près de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes
+vignes où tout un mouvement de constructions nouvelles s'était produit
+depuis quelques années; et il fut surpris de voir une victoria, très
+correctement attelée de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrêter près
+de lui, et de s'entendre appeler par son nom.
+
+--Comment! monsieur l'abbé Froment, vous ici en promenade, de si bonne
+heure!
+
+Alors, il reconnut le comte Prada qui, étant descendu, laissa la voiture
+vide achever la route, tandis qu'il faisait à pied les deux ou trois
+derniers cents mètres, à côté du jeune prêtre. Après une cordiale
+poignée de main, il expliqua son goût.
+
+--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. Ça
+promène mes chevaux... Vous savez que j'ai des intérêts par ici, toute
+une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas très bien.
+Et c'est pourquoi, malgré la saison avancée, je suis encore forcé d'y
+venir plus souvent que je ne voudrais.
+
+Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient dû vendre
+la villa somptueuse, bâtie là par un cardinal, leur ancêtre, sur les
+plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moitié du seizième siècle:
+une demeure d'été royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des
+bassins, des cascades, surtout une terrasse, célèbre entre toutes celles
+du pays, qui s'avançait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine,
+dont l'immensité sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la
+Méditerranée. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mère de vastes
+champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apportés en dot à
+Prada, au moment où la folie de la pierre soufflait de Rome sur les
+provinces. Aussi Prada avait-il eu l'idée de construire là tout un
+quartier de villas bourgeoises, dans le goût de celles qui encombrent la
+banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'étaient présentés,
+l'effondrement financier était survenu, et il liquidait péniblement
+cette affaire fâcheuse, après en avoir désintéressé sa femme, dès leur
+séparation.
+
+--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on
+veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai
+ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats,
+et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
+n'est-ce pas? dont nous avons raison d'être très fiers, à Rome. J'ai
+beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que
+mon cœur batte de joie.
+
+Ce qu'il ne disait pas, c'était que son amie, comme il la nommait,
+Lisbeth Kauffmann, venait de passer l'été dans une des villas neuves, où
+elle avait installé son atelier de délicieuse artiste, visité par toute
+la colonie étrangère, qui tolérait l'irrégularité de sa situation,
+depuis la mort de son mari, grâce à sa gaieté et à sa peinture, juste
+assez pour être libre. On avait fini même par accepter sa grossesse, et
+elle était rentrée à Rome dès le milieu de novembre, pour y accoucher
+d'un gros garçon, dont la venue avait rallumé, dans les salons blancs et
+dans les salons noirs, les commérages passionnés sur le divorce imminent
+de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati était
+sûrement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil où
+le jetait cette naissance d'un fils.
+
+Pierre, qui gardait en sa présence une gêne, comme une sorte de malaise,
+dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut
+pourtant répondre à son amabilité parfaite, en lui demandant des
+nouvelles de son père, le vieil Orlando, le héros de la conquête.
+
+--Oh! à part les jambes, il se porte à merveille, il vivra cent ans. Ce
+pauvre père! j'aurais été si heureux de l'installer dans une de ces
+petites maisons, cet été! Mais jamais il n'a voulu, il s'entête à ne pas
+quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprît, pendant son
+absence.
+
+Il éclata d'un beau rire, s'égayant tout seul à plaisanter ainsi l'âge
+héroïque et démodé de l'indépendance. Puis, il ajouta:
+
+--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abbé. Il s'étonne de ne
+pas vous avoir revu.
+
+Cela chagrina Pierre, car il s'était mis à aimer Orlando d'une tendresse
+respectueuse. Deux fois, depuis la première visite, il était retourné le
+saluer; et, à chaque fois, le vieillard avait refusé de causer de Rome,
+tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
+Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.
+
+--Je vous en prie, s'écria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie
+pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je désire le
+satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai été
+touché de son accueil.
+
+Tous deux continuaient à marcher lentement, par la route montante, au
+milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'étaient même pas
+achevées. Et, lorsque Prada sut que le prêtre était venu pour se
+présenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire
+de loup aimable, qui découvrait ses dents blanches.
+
+--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous
+allez le trouver dans un bel état de fièvre!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas
+bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait
+passé une nuit affreuse.
+
+Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle,
+une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un
+bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en
+ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand,
+noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef,
+ferma rudement la porte, avant de s'éloigner.
+
+--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit
+battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux
+nouvelles.
+
+Pierre, surpris, avait regardé le prêtre.
+
+--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le
+lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il
+apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat
+pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois,
+avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a
+refusé absolument.
+
+--C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de
+la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il
+est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure
+curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
+suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette
+très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas
+entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui
+lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan
+philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré
+de grands murs.
+
+En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé
+soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards
+eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la
+muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les
+feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair.
+
+Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono,
+qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à
+Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple,
+encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez
+d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le
+rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il
+s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait
+réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes
+les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à
+des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était
+pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le
+verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à
+l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient
+inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût
+opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle.
+Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne,
+dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter
+entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations
+folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées
+brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de
+la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants,
+qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes
+vertus et des grands crimes.
+
+--Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce
+qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit
+faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non
+plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir
+un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits
+désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer
+son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on
+nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une
+fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues
+enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne
+sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.
+
+Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda:
+
+--Croyez-vous donc le pape malade à ce point?
+
+Le comte sourit, leva les deux bras.
+
+--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intérêt à
+l'être. Mais je le crois vraiment indisposé, un dérangement
+d'entrailles, dit-on; et, à son âge, la moindre indisposition peut
+devenir fatale.
+
+Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prêtre posa
+une question.
+
+--Alors, si le Saint-Siège se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti
+aurait de grandes chances?
+
+--De grandes chances! de grandes chances! voilà encore une de ces choses
+qu'on ne sait jamais. La vérité est qu'on le classe parmi les candidats
+possibles; et, si le désir d'être pape suffisait, Sanguinetti serait
+sûrement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volonté
+extraordinaire, brûlé jusqu'aux os par cette ambition suprême. C'est
+même là sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il être décidé
+à tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est
+venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit être afin de mieux
+diriger sa bataille de loin, tout en affectant un désir de retraite, un
+détachement du meilleur effet.
+
+Et il s'étendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait
+l'intrigue, l'âpre appétit de conquête, l'activité excessive, même un
+peu brouillonne. Il l'avait connu à son retour de la nonciature de
+Vienne, rompu aux affaires, résolu dès lors à mettre la main sur la
+tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses
+raccommodements avec le pape régnant, sa tendresse pour l'Allemagne
+suivie d'une brusque évolution vers la France, ses attitudes successives
+devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une
+intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas
+évacuée. Et il semblait s'en tenir là désormais, il affectait de
+déplorer le règne flottant de Léon XIII, de garder sa fervente
+admiration à Pie IX, le grand pape héroïque de la résistance, dont le
+bon cœur n'empêchait pas l'inébranlable fermeté. C'était dire que, lui,
+restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'Église, en dehors des
+complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rêvait que de
+politique au fond, il avait dû en arriver à tout un programme,
+volontairement vague, mais que ses clients, ses créatures répandaient,
+d'un air de mystère extasié. Depuis une autre indisposition du pape, qui
+datait déjà du printemps, il vivait dans une inquiétude mortelle, car le
+bruit avait couru que les Jésuites, bien que le cardinal Boccanera ne
+les aimât guère, se résigneraient à le soutenir. Sans doute, ce dernier
+était rude, d'une piété outrée, dangereuse, en ce siècle de tolérance;
+seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son élection ne
+signifierait-elle pas que jamais la papauté ne renoncerait au pouvoir
+temporel? Dès lors, Boccanera était devenu l'homme redoutable aux yeux
+de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dépouillé, passait ses
+heures à chercher la combinaison qui le débarrasserait de ce rival
+tout-puissant, sans ménager les histoires abominables sur ses
+complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le représenter
+comme l'Antéchrist, dont le règne devait consommer la ruine de la
+papauté. Sa dernière combinaison, afin de s'assurer l'appui des
+Jésuites, était donc de faire répandre par ses familiers que lui, non
+seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais
+encore qu'il s'engageait à reconquérir ce pouvoir. Et il avait tout un
+plan qu'on se chuchotait à l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
+foudroyant dans ses résultats, malgré d'apparentes concessions: ne plus
+défendre aux catholiques de voter et d'être candidats, envoyer à la
+Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors
+la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fédération des
+provinces italiennes, dont le Saint-Père, rentré en possession de Rome,
+deviendrait le Président auguste et souverain.
+
+En terminant, Prada se mit à rire de nouveau, montrant ses dents
+blanches, peu faites pour lâcher la proie.
+
+--Vous voyez que nous avons à bien nous défendre, car il s'agit de nous
+jeter dehors. Heureusement qu'il y a, à tout cela, de petits
+empêchements. Mais de tels rêves n'en ont pas moins une action énorme
+sur certaines cervelles exaltées, comme celle de ce Santobono par
+exemple; et, tenez! en voilà un que Sanguinetti mènerait loin, d'un mot,
+s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc là-haut, il
+est arrivé, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute
+blanche qui a des balcons sculptés.
+
+En effet, on apercevait le petit palais, une des premières maisons de
+Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les
+fenêtres s'ouvraient sur l'immensité de la Campagne romaine.
+
+Il était onze heures, et comme Pierre prenait congé du comte, pour
+monter faire lui-même sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans
+la sienne.
+
+--Vous ne savez pas, si vous étiez très gentil, eh bien! vous
+déjeuneriez avec moi... Voulez-vous? Dès que vous serez libre, venez me
+rejoindre à ce restaurant, là, cette façade rose. Moi, en une heure,
+j'aurai réglé mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.
+
+D'abord, Pierre refusa, se défendit; mais il n'avait aucune excuse
+possible; et il dut se rendre enfin, cédant malgré lui au charme réel de
+Prada. Dès qu'ils se furent séparés, il n'eut qu'à monter une rue, pour
+se trouver à la porte du cardinal. Ce dernier était d'un abord très
+facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer
+à l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient à deux
+battants, même devant les plus humbles soutanes. Le jeune prêtre fut
+donc introduit tout de suite, un peu étonné de cet accueil, en se
+souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait
+déconseillé le voyage, Son Éminence n'aimant pas à être dérangée, quand
+elle était souffrante. A la vérité, il n'était guère question de
+maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
+inondée de soleil. Le salon d'attente, où l'on venait de le laisser
+seul, meublé d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni
+confort; mais il était égayé par la plus belle lumière du monde, et il
+donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une
+beauté sans égale, toute de rêve, dans le continuel mirage du passé.
+Aussi, en attendant d'être reçu, alla-t-il se planter à une des
+fenêtres, grande ouverte sur un balcon, émerveillé, parcourant des yeux
+la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome,
+que dominait le dôme de Saint-Pierre, une petite tache étincelante, à
+peine large comme l'ongle du petit doigt.
+
+Il s'oubliait là, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui
+arrivaient très nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre
+que c'était Son Éminence elle-même, debout sur le balcon voisin, qui
+causait avec un prêtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
+Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier
+mouvement fut de se retirer, par discrétion; et puis, les paroles qu'il
+entendit le retinrent.
+
+--Nous allons savoir dans un instant, disait Son Éminence de sa voix
+grasse. J'ai envoyé Eufemio à Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et
+voici le train qui le ramène.
+
+En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un
+jouet d'enfant. Ce devait être pour le guetter que Sanguinetti était
+venu s'accouder à la balustrade du balcon. Et il restait là, les yeux
+sur Rome, au loin.
+
+Santobono prononça passionnément quelques mots, que Pierre entendit mal.
+Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:
+
+--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que
+Dieu nous conserve longtemps encore Sa Sainteté...
+
+Il s'arrêta, et comme il n'était pas hypocrite, il compléta sa pensé:
+
+--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est
+mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de
+l'Antéchrist ont gagné beaucoup de terrain dans ces derniers temps.
+
+Un cri échappa à Santobono.
+
+--Oh! Votre Éminence agira, triomphera!
+
+--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu'à la
+disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la
+victoire du Saint-Siège. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun
+dans ses moyens à barrer la route aux méchants, de manière à ce que les
+bons réussissent... Ah! si l'Antéchrist règne...
+
+Ce mot d'Antéchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout
+d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antéchrist,
+c'était le cardinal Boccanera.
+
+--Mon cher, songez à cela: l'Antéchrist au Vatican, consommant la ruine
+de la religion par son orgueil implacable, sa volonté de fer, sa sombre
+folie du néant; car il n'y a plus à en douter, il est la bête de mort
+annoncée par les prophéties, celle qui menace de tout engloutir avec
+elle, dans sa furieuse course aux ténèbres de l'abîme. Je le connais, il
+ne rêve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du
+temple et les ébranlera pour s'abîmer sous les décombres, lui et la
+catholicité entière. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit
+chassé de Rome, fâché avec toutes les nations, exécré de l'Italie,
+traînant par le monde le fantôme errant du dernier pape.
+
+Un grognement sourd, un juron étouffé de Santobono accueillit cette
+effroyable prédiction. Mais le train était arrivé en gare; et, parmi les
+quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un
+petit abbé, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
+C'était l'abbé Eufemio, le secrétaire du cardinal. Quand il eut aperçu
+celui-ci au balcon, il lâcha tout respect humain, il se mit à courir,
+pour gravir la rue en pente.
+
+--Ah! voici Eufemio! s'écria Son Éminence, frémissante d'anxiété. Nous
+allons savoir, nous allons savoir enfin!
+
+Le secrétaire s'était engouffré sous la porte, et il dut monter si
+vivement, que Pierre, presque aussitôt, le vit traverser hors d'haleine
+le salon d'attente, où il se trouvait, puis disparaître dans le cabinet
+du cardinal. Celui-ci avait quitté le balcon pour aller à la rencontre
+de son messager; mais il y revint, au milieu de questions,
+d'exclamations, de tout un tumulte, causé par les mauvaises nouvelles.
+
+--Alors, c'est bien vrai, la nuit a été mauvaise, Sa Sainteté n'a pas
+dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on raconté? Mais, à son âge,
+rien n'est plus grave, ça peut l'emporter en deux heures... Et les
+médecins, que disent-ils?
+
+La réponse ne parvint pas à Pierre. Seulement, il comprit en entendant
+le cardinal reprendre:
+
+--Oh! les médecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne
+veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel
+malheur, si la catastrophe ne peut être reculée de quelques jours!
+
+Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, là-bas,
+regardant de toute son angoisse ambitieuse le dôme de Saint-Pierre, la
+petite tache étincelante, à peine grande comme l'ongle du petit doigt,
+au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si
+le pape était mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'à étendre le bras pour
+prendre dans le creux de sa main la Ville éternelle, la Ville sacrée,
+qui ne tenait pas plus de place, à l'horizon, qu'un tas de gravier, jeté
+là par la pelle d'un enfant. Déjà, il rêvait du conclave, lorsque les
+dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile,
+souverain, le couronnerait de pourpre.
+
+--Mais vous avez raison, mon cher, s'écria-t-il en s'adressant à
+Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'Église... Et puis, il
+n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons
+uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprême, il saura bien
+foudroyer l'Antéchrist.
+
+Alors, pour la première fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui
+disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage décision:
+
+--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!
+
+Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon
+était vide, et son attente recommença, dans le salon ensoleillé, d'une
+gaieté calme et délicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail
+s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut étonné de
+trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prêtres, qui
+s'en étaient allés par une autre porte.
+
+Dans la vive lumière blonde, le cardinal était debout près d'une
+fenêtre, avec sa face colorée au nez fort, aux grosses lèvres, son air
+de jeunesse trapue et vigoureuse, malgré ses soixante ans. Il avait
+repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par
+bonne politique. Et, tout de suite, dès que Pierre se fut incliné et eut
+baisé l'anneau, il lui indiqua une chaise.
+
+--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette
+malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux
+d'en causer avec vous.
+
+Lui-même avait pris une chaise, devant cette fenêtre ouverte sur Rome,
+dont il semblait ne pouvoir s'éloigner. Le prêtre s'aperçut qu'il ne
+l'écoutait guère, les yeux de nouveau là-bas, vers la proie si
+chaudement désirée, pendant qu'il s'excusait d'être venu le troubler
+dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention était
+parfaite, il s'émerveilla de la volonté que cet homme devait avoir, pour
+paraître si calme, si dévoué aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent
+de tempête soufflait en lui.
+
+--Votre Éminence daignera donc me pardonner...
+
+--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma santé chancelante me
+retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est très naturel
+que vous désiriez me fournir des explications, défendre votre œuvre,
+éclairer mon jugement. Même je m'étonnais de ne pas vous avoir encore
+vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'épargnez pas vos
+démarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous écoute,
+de toute la bonne joie que j'aurais à vous absoudre.
+
+Et Pierre se laissa prendre à ces bienveillantes paroles. Un espoir lui
+revint, celui de gagner à sa cause le préfet de l'Index, tout-puissant.
+Il le jugeait déjà d'une intelligence rare, d'une cordialité exquise,
+cet ancien nonce qui avait appris, à Bruxelles d'abord, puis à Vienne,
+l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur
+promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois
+encore sa flamme d'apôtre, pour exposer ses idées sur la Rome de demain,
+la Rome qu'il rêvait, de nouveau maîtresse du monde, si elle revenait au
+christianisme de Jésus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.
+
+Sanguinetti souriait, hochait doucement la tête, s'exclamait de
+ravissement.
+
+--Très bien, très bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher
+fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'évidence même, vous êtes là
+avec tous les bons esprits.
+
+Puis, tout le côté poésie le touchait profondément, disait-il. Il aimait
+à passer, comme Léon XIII, par rivalité sans doute, pour un latiniste
+des plus distingués, et il avait voué à Virgile une tendresse spéciale
+et sans bornes.
+
+--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant
+les pauvres que l'hiver a glacés, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous
+doutez-vous que vous êtes plein de tournures latines? J'ai noté chez
+vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les Églogues.
+Un charme, votre livre, un vrai charme!
+
+Comme il n'était point sot, et qu'il sentait là, dans ce petit prêtre,
+une grande intelligence, il finissait par s'intéresser, non pas à lui,
+mais au profit quelconque qu'il y avait peut-être à tirer de lui.
+C'était, dans sa fièvre d'intrigues, sa continuelle préoccupation, tirer
+des autres, des créatures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
+apportaient d'utile à son propre triomphe. Et il se détournait un
+instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'écoutait
+parler, en se demandant à quoi il pourrait bien l'employer, tout de
+suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait
+pape. Mais le prêtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
+pouvoir temporel de l'Église et de prononcer les mots malencontreux de
+religion nouvelle.
+
+D'un geste, le cardinal l'arrêta, toujours souriant, sans rien perdre de
+son amabilité, bien que sa résolution, prise depuis longtemps, fût dès
+lors confirmée et définitive.
+
+--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je
+suis souvent avec vous, oh! tout à fait... Seulement, voyons, vous
+ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors,
+après la page que vous avez écrite sur la Grotte, comment voulez-vous
+que je me prononce pour vous, contre les Pères?
+
+Pierre fut atterré par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne
+n'avait eu la précaution de l'avertir. A Rome, les œuvres catholiques
+du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, désigné par le
+Saint-Père, chargé de la représenter et de la défendre au besoin.
+
+--Ces bons Pères! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait
+beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains liées, nous ne
+pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de
+messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos
+pauvres prêtres qui mourrait de faim.
+
+Il n'y avait qu'à s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus à
+cette question d'argent, à la nécessité où se trouvait le Saint-Siège
+d'assurer son budget, bon an mal an. C'était toujours le servage du
+pape, que la perte de Rome avait libéré du souci de régner, mais que sa
+gratitude forcée pour les aumônes reçues, clouait quand même à la terre.
+Les besoins étaient si grands, que l'argent régnait, était la puissance
+souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.
+
+Sanguinetti se leva pour donner congé au visiteur.
+
+--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous désespérez pas. Je
+n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des
+excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si
+Dieu est avec vous, il vous sauvera, même malgré nous!
+
+C'était son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais
+pousser personne à bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon
+dire à celui-ci que la condamnation de son livre était chose faite et
+que le seul parti prudent serait de le désavouer? Il n'y avait qu'un
+sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colère sur les âmes de feu et
+les jeter à la rébellion.
+
+--Espérez, espérez! répéta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de
+sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.
+
+Pierre, profondément touché, se sentit renaître. Il oubliait même la
+conversation qu'il avait surprise, cette âpreté d'ambition, cette rage
+sourde contre le rival redouté. Et puis, chez les puissants,
+l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de cœur? Si celui-ci était
+pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-être le pape
+attendu, acceptant la tâche de réorganiser l'Église des États-Unis
+d'Europe, maîtresse spirituelle du monde? Il le remercia avec émotion,
+s'inclina et le laissa à son rêve, debout devant cette fenêtre grande
+ouverte, d'où Rome lui apparaissait au loin toute précieuse et luisante
+comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le
+resplendissement du soleil d'automne.
+
+Il était près d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin
+déjeuner, à une des petites tables du restaurant, où ils s'étaient donné
+rendez-vous. Leurs affaires les avaient retardés l'un et l'autre. Mais
+le comte paraissait fort gai, ayant réglé à son avantage des questions
+fâcheuses; et le prêtre lui-même, repris d'espérance, s'abandonnait, se
+laissait délicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour.
+Aussi le déjeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
+peinte en bleu et en rose, absolument déserte à cette époque de l'année.
+Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les
+Châteaux romains décoraient les murs. Et ils mangèrent des choses
+fraîches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un goût brûlé de
+terroir, comme si les anciens volcans avaient laissé à la terre un peu
+de leur flamme.
+
+Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grâce
+farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le
+plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en
+voiture, de Frascati à Nemi, était resté sous le charme; et il en
+parlait encore avec feu. C'était d'abord l'adorable chemin de Frascati à
+Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantées de
+roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de
+continuelles échappées sur l'immensité houleuse de la Campagne. A
+gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithéâtre, blanchissait sur
+un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronné de grands arbres
+séculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers
+Frascati, on apercevait, très haut, à la lisière d'un bois de pins, les
+ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des
+siècles de soleil, et d'où la vue sans bornes devait être admirable.
+Puis, on traversait Marino, à la grande rue en pente, à la vaste église,
+au vieux palais noirci et à demi mangé des Colonna. Puis, après un bois
+de chênes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
+les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre côté des eaux immobiles,
+clair miroir; le Monte Cave à gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola;
+et Castel-Gandolfo à droite, dominant le lac, comme du haut d'une
+falaise. Dans le cratère éteint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure
+géante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de métal fondu, que le
+soleil moirait d'or d'un côté, tandis que l'autre moitié, dans l'ombre,
+était noire. Et la route montait ensuite, jusqu'à Castel-Gandolfo,
+perché sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer,
+toujours rafraîchi par une brise, même aux heures les plus brûlantes de
+l'été, autrefois célèbre par sa villa des Papes, où Pie IX aimait à
+vivre des journées d'indolence, où Léon XIII n'est jamais venu. Et la
+route descendait ensuite; et les chênes verts recommençaient, des chênes
+verts fameux par leur énormité, une double rangée de colosses, de
+monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on
+arrivait enfin à Albano, une petite ville moins nettoyée, moins
+modernisée que Frascati, un coin de terroir qui a gardé un peu de son
+odeur d'ancienne sauvagerie; et c'était encore l'Arricia, avec le palais
+Chigi, des coteaux couverts de forêts, des ponts enjambant des gorges
+débordantes d'ombrages; et c'était encore Genzano, c'était encore Nemi,
+de plus en plus reculés et farouches, perdus au milieu des rocs et des
+arbres.
+
+Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaçable Pierre en avait gardé, ce Nemi
+au bord de son lac, ce Nemi délicieux de loin, d'une apparition si
+charmeresse, évocatrice des anciennes légendes, des villes fées nées
+dans la verdure du mystère des eaux, et d'une saleté repoussante quand
+on l'aborde enfin, croulant de partout, dominé encore par la tour des
+Orsini, comme par le génie mauvais des anciens âges, qui semble y
+maintenir les mœurs féroces, les passions violentes et les coups de
+couteau! Il était de là, ce Santobono, dont le frère avait tué, et qui
+lui-même semblait brûler d'une flamme meurtrière, avec ses yeux de
+crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une
+lune éteinte, tombée là, dans ce fond de cratère, cette coupe plus
+profonde et plus étroite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une
+vigueur et d'une densité prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules,
+en un flot vert de branches qui s'écrasent, descendent jusqu'à la rive.
+Cette fécondité formidable naît des continuelles vapeurs d'eau qui se
+dégagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent
+dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidité chaude et
+lourde, les allées des jardins environnants se verdissent de mousses,
+des brouillards épais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une
+vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcière, aux louches
+maléfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac où
+paraissent dormir des atrocités anciennes, toute une religion
+mystérieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable décor. Il
+l'avait vu, à l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forêts,
+tel qu'une plaque de métal terni, noir et argent, d'une immobilité
+pesante; et cette eau très claire, mais si profonde, cette eau déserte,
+sans une barque, cette eau morte, auguste et sépulcrale, lui avait
+laissé une indicible tristesse, une mélancolie à en mourir, la
+désespérance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonflées
+de la douleur muette des germes, inquiétantes de fécondité. Ah! ces
+bords noirs qui s'enfonçaient, ce lac morne et noir qui gisait, là-bas,
+au fond!
+
+Le comte Prada s'était mis à rire de cette impression.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je
+l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils,
+tout en l'éclairant, ne l'animent guère. Pour mon compte, je sais que je
+périrais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue.
+Mais il a pour lui les poètes et les femmes romanesques, celles qui
+adorent les grands amours passionnés, aux dénouements tragiques.
+
+Puis, comme les deux convives s'étaient levés de table, pour aller
+prendre le café sur une terrasse, la conversation changea.
+
+--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre à la
+réception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un étranger, un
+spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.
+
+--Oui, j'ai une invitation, répondit Pierre. C'est un de mes amis,
+monsieur Narcisse Habert, un attaché de notre ambassade, qui me l'a
+procurée et qui, du reste, doit m'y conduire.
+
+En effet, il devait y avoir, le soir même, une fête au palais
+Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne
+que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dépasserait tout
+en magnificence, car il avait lieu à l'occasion des fiançailles de
+Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, après avoir giflé sa
+fille, disait-on, et avoir lui-même couru des risques sérieux
+d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colère, venait de céder devant
+le tranquille et doux entêtement de la jeune fille, en consentant à son
+mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous
+les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en
+étaient bouleversés.
+
+Le comte Prada s'égayait de nouveau.
+
+--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis
+enchanté, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un très honnête
+et très charmant garçon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entrée,
+dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui
+vient enfin de décrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera
+vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon père, qui prend tout
+au sérieux, m'a dit qu'il n'en avait pas fermé l'œil de la nuit.
+
+Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt:
+
+--Dites donc, il est déjà deux heures et demie, vous n'aurez plus un
+train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
+ce serait de rentrer à Rome avec moi, en voiture.
+
+Mais Pierre se récriait.
+
+--Non, non, merci mille fois! Je dîne avec mon ami Narcisse, je ne puis
+m'attarder.
+
+--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir à
+trois heures, nous serons à Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de
+promenade plus délicieuse à faire, quand le jour tombe, et, voyons! je
+vous promets un admirable coucher de soleil.
+
+Il fut si pressant que le prêtre dut accepter, gagné décidément par tant
+d'amabilité et de belle humeur. Ils passèrent encore une heure fort
+agréable, à causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils étaient
+remontés un instant dans Frascati, où le comte voulait revoir un
+entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
+mollement bercés côte à côte, sur les coussins de la victoria, au trot
+léger des deux chevaux. C'était délicieux, en effet, ce retour à Rome,
+au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par
+cette fin exquise de la plus douce des journées d'automne.
+
+Mais d'abord, à grande allure, la victoria dut descendre les pentes de
+Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers.
+La route pavée tournait, peu fréquentée: à peine quelques paysans en
+vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attelée d'un
+âne; c'était seulement le dimanche que les débits de vin se peuplaient
+et que les artisans à leur aise venaient manger le chevreau dans les
+bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, à un
+coude du chemin. Tout un troupeau de moutons défila, barra un instant le
+passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense
+Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes
+du soir, semblait s'enfoncer peu à peu, à mesure que la voiture
+descendait davantage. Il vint un moment où elle ne fut plus, au ras de
+l'horizon, qu'une mince raie grise, à peine étoilée de blanc par
+quelques façades ensoleillées. Puis, elle s'abîma en terre, elle se noya
+sous la houle des champs infinis.
+
+Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrière elle les
+monts Albains, tandis qu'à droite, à gauche, en face, commençait la mer
+des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'étant
+penché, s'écria:
+
+--Tenez! voyez donc en avant, là-bas, notre homme de ce matin, le
+Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes
+chevaux ont peine à le rattraper.
+
+Pierre se pencha à son tour. C'était bien le curé de Sainte-Marie des
+Champs, grand et noueux, comme taillé à coups de serpe, dans sa longue
+soutane noire. Sous la fine lumière, le clair soleil blond qui
+l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel
+pas, régulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de
+son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal.
+
+Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher
+de ralentir; et il engagea la conversation.
+
+--Bonjour, l'abbé! vous allez bien?
+
+--Très bien, monsieur le comte. Mille grâces!
+
+--Et où courez-vous donc si gaillardement?
+
+--Monsieur le comte, je vais à Rome.
+
+--Comment, à Rome? Si tard!
+
+--Oh! j'y serai presque aussitôt que vous. La route ne me fait pas peur,
+et c'est de l'argent vite gagné.
+
+Il ne perdait pas une enjambée, tournant à peine la tête, allongeant le
+pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre,
+dit tout bas à Pierre:
+
+--Attendez, il nous amusera.
+
+Puis, à voix haute:
+
+--Puisque vous allez à Rome, l'abbé, montez donc, il y a une place pour
+vous.
+
+Immédiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta.
+
+--Je veux bien, mille grâces!... Ça vaut encore mieux de ne point user
+ses souliers.
+
+Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque
+humilité la place que Pierre voulait poliment lui céder près du comte.
+Ceux-ci venaient enfin de reconnaître, dans l'objet qu'il portait, un
+petit panier plein de figues, joliment arrangé et recouvert de feuilles.
+
+Les chevaux étaient repartis à un trot plus vif, la voiture roulait sur
+la belle route plate.
+
+--Alors, vous allez à Rome? reprit le comte, pour faire causer le curé.
+
+--Oui, oui, je vais porter à Son Éminence révérendissime le cardinal
+Boccanera ces quelques figues, les dernières de la saison, dont j'avais
+promis de lui faire le petit cadeau.
+
+Il avait posé sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre
+ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare.
+
+--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout
+miel... Mais débarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos
+genoux jusqu'à Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote.
+
+Il s'agita, les défendit, ne voulut absolument pas s'en séparer.
+
+--Mille grâces! mille grâces!... Elles ne me gênent, pas du tout, elles
+sont très bien là, et je suis sûr de cette façon qu'il ne leur arrivera
+pas d'accident.
+
+Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait
+beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau:
+
+--Et le cardinal les aime, vos figues?
+
+--Oh! monsieur le comte, Son Éminence daigne les adorer. Autrefois,
+lorsqu'elle passait l'été à la villa, elle ne voulait pas en manger d'un
+autre arbre. Alors, vous comprenez, ça ne me coûte guère de lui faire
+plaisir, du moment que je connais son goût.
+
+Mais il avait jeté sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentît la
+nécessité de les présenter l'un à l'autre.
+
+--Monsieur l'abbé Froment est justement descendu au palais Boccanera, où
+il loge depuis trois mois.
+
+--Je sais, je sais, dit avec tranquillité Santobono. J'ai vu monsieur
+l'abbé chez Son Éminence, un jour où, déjà, j'étais allé porter des
+figues. Seulement, elles étaient moins mûres. Celles-ci sont parfaites.
+
+Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer
+plus étroitement entre ses doigts énormes, couverts de poils fauves. Et
+il se fit un silence, tandis que la Campagne se déroulait sans fin, aux
+deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur,
+pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de
+l'hiver commençait à verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une
+ruine à demi écroulée, qui apparut à gauche, prit tout à coup une
+importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la
+ligne plate, illimitée de l'horizon. Puis, à droite, dans un grand parc,
+fermé de pieux, se montrèrent de lointaines silhouettes de bœufs et de
+chevaux; d'autres bœufs, attelés encore, rentraient lentement du
+labour, sous les piqûres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lancé au
+galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'œil du
+soir, à travers les terres labourées. La route par moments se peuplait.
+Un biroccino, très légère voiture à deux grandes roues, avec un simple
+siège posé sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps à
+autre, la victoria dépassait un carrotino, la charrette basse, dans
+laquelle le paysan, abrité sous une sorte de tente aux couleurs vives,
+apportait à Rome le vin, les légumes, les fruits des Châteaux romains.
+On entendait de loin les clochettes grêles des chevaux, s'en allant
+d'eux-mêmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
+dormait à poings fermés. Des femmes rentraient par groupes de trois ou
+quatre, la jupe relevée, les cheveux nus et noirs, avec des fichus
+écarlates. Et la route se vidait ensuite, et le désert se faisait de
+plus en plus, sans un passant, sans une bête, pendant des kilomètres,
+sous le ciel rond et infini, où descendait le soleil oblique, là-bas, au
+bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste.
+
+--Et le pape, l'abbé? demanda soudain Prada; est-il mort?
+
+Santobono ne s'effara même pas.
+
+--J'espère bien, dit-il simplement, que Sa Sainteté a encore de longs
+jours à vivre, pour le triomphe de l'Église.
+
+--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre évêque,
+le cardinal Sanguinetti?
+
+Cette fois, le curé ne put réprimer un léger tressaillement. On l'avait
+donc vu? Lui, dans sa hâte, n'avait pas remarqué ces deux passants, qui
+venaient derrière son dos, sur la route.
+
+--Oh! répondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au
+juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il paraît que Sa
+Sainteté a passé une assez pénible nuit, et je fais des vœux pour que
+la nuit prochaine soit meilleure.
+
+Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:
+
+--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler à lui Sa
+Sainteté, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait déjà
+choisi et marqué le Souverain Pontife de demain.
+
+Cette belle réponse accrut encore la joie de Prada.
+
+--Vraiment, l'abbé, vous êtes extraordinaire... Alors, vous pensez que
+les papes se font ainsi par la grâce de Dieu? Le pape de demain est
+nommé là-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais,
+moi, que les hommes se mêlaient un peu de l'affaire... Mais peut-être
+savez-vous déjà quel est le cardinal élu d'avance par la faveur divine!
+
+Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du
+reste le prêtre dans un calme parfait. Ce dernier finit même par rire,
+lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion à l'ancienne passion que
+le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, à parier sur
+l'élu probable, lui dit qu'il y aurait là, pour lui, une fortune à
+gagner, s'il était dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des
+trois soutanes blanches, de trois grandeurs différentes, qui attendaient
+dans une armoire du Vatican, toujours prêtes: serait-ce cette fois la
+petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
+maladie sérieuse du pape régnant, c'était ainsi une émotion
+extraordinaire, un réveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les
+intrigues, à ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore
+dans la ville entière, il n'y avait plus d'autre curiosité, d'autre
+entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des
+cardinaux et peur prédire celui qui l'emporterait.
+
+--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux
+absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta?
+
+Santobono, malgré son évidente volonté de rester digne et désintéressé,
+en bon prêtre pieux, se passionnait peu à peu, cédait à sa flamme
+intérieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir
+davantage.
+
+--Moretta, allons donc! il est vendu à toute l'Europe!
+
+--Sera-ce le cardinal Bartolini?
+
+--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est usé à tout vouloir et
+à ne jamais rien obtenir!
+
+--Alors, sera-ce le cardinal Dozio?
+
+--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait à désespérer de
+notre sainte Église, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus méchant!
+
+Prada leva les mains, comme s'il était à bout de candidats sérieux. Il
+mettait un malin plaisir à ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le
+candidat certain du curé, pour exaspérer celui-ci davantage. Puis,
+soudain, il parut avoir trouvé, il s'écria gaiement:
+
+--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera!
+
+Du coup, Santobono fut touché en plein cœur, dans sa rancune, dans sa
+foi de patriote. Déjà, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier
+non, non! de toute sa force. Mais il parvint à retenir le cri, réduit au
+silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que
+ses deux mains serrèrent, à le briser; et l'effort qu'il dut faire, le
+laissa si frémissant, qu'il fut forcé d'attendre, avant de répondre
+d'une voix calmée:
+
+--Son Éminence révérendissime le cardinal Boccanera est un saint homme,
+digne du trône, et je craindrais seulement qu'il n'apportât la guerre,
+dans sa haine contre notre Italie nouvelle.
+
+Mais Prada voulut aggraver la blessure.
+
+--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous
+réjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le
+vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer
+un autre... Allons, il est très grand, ce sera la grande soutane blanche
+qui servira.
+
+--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et
+comme malgré lui, à moins pourtant...
+
+Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui
+écoutait en silence, s'émerveilla, car il se rappelait la conversation
+qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. Évidemment, les
+figues n'étaient qu'un prétexte pour forcer la porte du palais
+Boccanera, où quelque familier, l'abbé Paparelli sans doute, pouvait
+seul donner des renseignements certains à son ancien camarade. Mais quel
+empire cet exalté avait sur lui-même, dans les mouvements les plus
+désordonnés de son âme!
+
+Aux deux côtés de la route, la Campagne continuait à dérouler à l'infini
+ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu sérieux et
+songeur. Il acheva tout haut ses réflexions.
+
+--Vous savez ce qu'on dira, l'abbé, s'il meurt cette fois... Ça ne sent
+guère bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on
+cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres.
+
+Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonné!
+
+--Comment! le poison, encore! cria-t-il.
+
+Effaré, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des
+Borgia, comme dans un drame romantique, à la fin de notre dix-neuvième
+siècle! Cette imagination lui semblait à la fois monstrueuse et
+ridicule.
+
+Santobono, la face devenue immobile, impénétrable, ne répondit pas. Mais
+Prada hocha la tête, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le
+jeune prêtre.
+
+--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est restée vivace et
+très grande. Dès qu'une mort y paraît inexplicable, trop prompte ou
+accompagnée de circonstances tragiques, la première pensée est unanime,
+tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je
+crois, où les morts subites soient plus fréquentes, je ne sais au juste
+pour quelles causes, les fièvres, dit-on... Oui, oui, le poison avec
+toute sa légende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de
+trace, la fameuse recette léguée d'âge en âge, sous les empereurs et
+sous les papes, et jusqu'à nos jours de bourgeoise démocratie.
+
+Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-même, dans sa
+terreur sourde, de race et d'éducation. Et il citait des faits. Les
+dames romaines se débarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en
+employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste
+s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait être
+l'aconit. Après les Borgia, la Toffana vendait, à Naples, dans des
+fioles décorées de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau célèbre, à
+base d'arsenic sans doute. Et c'étaient encore des histoires
+extraordinaires, des épingles à la piqûre foudroyante, une coupe de vin
+qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bécasse qu'un couteau
+préparé partageait en deux et dont la moitié contaminée tuait l'un des
+deux convives.
+
+--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiancée,
+à l'église, le jour du mariage, est tombée morte pour avoir simplement
+respiré un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que
+la fameuse recette se soit réellement transmise et reste connue de
+quelques initiés?
+
+--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrès. Si les
+anciens croyaient à des poisons mystérieux, c'était qu'ils manquaient de
+tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mènerait droit
+en cour d'assises le naïf qui s'en servirait. Ce sont des contes à
+dormir debout, et c'est à peine si les bonnes gens les tolèrent encore
+dans les romans-feuilletons.
+
+--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gêné. Vous avez sans
+doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! à votre hôte, au
+cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami à lui,
+tendrement aimé, monsignor Gallo, mort l'été dernier, en deux heures.
+
+--En deux heures, une congestion cérébrale suffit, et un anévrisme tue
+même en deux minutes.
+
+--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pensé devant les longs
+frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque
+d'épouvante où il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la
+conviction absolue, monsignor Gallo a été empoisonné, parce qu'il était
+son confident le plus cher, son conseiller toujours écouté, dont les
+sages avis étaient des garants de victoire.
+
+L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement à
+Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilité irritante.
+
+--C'est imbécile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le curé,
+vous croyez à ces affreuses histoires?
+
+Pas un poil du prêtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lèvres
+violentes, il ne détourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait
+fixés sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait à donner des exemples.
+Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouvé dans son lit, réduit et
+calciné comme un charbon! et monsignor Brando, frappé à Saint-Pierre
+même, pendant les vêpres, mort dans la sacristie, vêtu de ses habits
+sacerdotaux!
+
+--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par
+trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des œufs à la
+coque, dans votre terrible Rome!
+
+Cette boutade les égaya un instant, le comte et lui. Et c'était vrai,
+une terrible Rome se dégageait de leur conversation, la ville éternelle
+du crime, du poignard et du poison, où, depuis plus de deux mille ans,
+depuis le premier mur bâti, la rage du pouvoir, l'appétit furieux de
+posséder et de jouir, avait armé les mains, ensanglanté le pavé, jeté
+des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements
+sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le
+même flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la
+gloire souveraine du soleil.
+
+--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs précautions n'ont
+peut-être pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se méfie.
+J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetées et préparées par
+son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquiétudes...
+
+Pierre eut un nouveau cri de stupeur.
+
+--Comment, le pape lui-même! le pape a la crainte du poison!
+
+--Eh oui! mon cher abbé, on le prétend du moins. Il est certainement des
+jours où il se voit le premier menacé. Ne savez-vous pas que l'ancienne
+croyance, à Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que,
+lorsqu'il s'entête à ne pas mourir à temps, on l'aide? Sa place est
+naturellement au ciel, dès qu'un pape tombe en enfance, devient une
+gêne, même un danger pour l'Église par sa sénilité. Les choses,
+d'ailleurs, sont faites très proprement, le moindre rhume est le
+prétexte décent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trône de
+Saint-Pierre.
+
+A ce propos, il ajouta de curieux détails. Un prélat, disait-on, voulant
+calmer les craintes de Sa Sainteté, avait imaginé tout un système de
+précautions, entre autres une petite voiture cadenassée pour les
+provisions destinées à la table pontificale, très frugale du reste. Mais
+cette voiture était restée à l'état de simple projet.
+
+--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un
+jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'Église... N'est-ce pas,
+l'abbé?
+
+Depuis un instant, Santobono, dans son immobilité, avait baissé les
+regards, comme s'il eût examiné sans fin le petit panier de figues,
+qu'il tenait sur ses genoux avec tant de précautions, tel qu'un saint
+sacrement. Interpellé d'une façon si directe et si vive, il ne put
+éviter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence,
+il se contenta d'incliner longuement la tête.
+
+--N'est-ce pas, l'abbé, répéta Prada, que c'est Dieu seul, et non le
+poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a été la dernière
+parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expiré dans les bras de son
+ami, le cardinal Boccanera.
+
+Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tête. Et tous trois
+se turent, songeurs.
+
+La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensité nue de la
+Campagne. Toute droite, la route paraissait aller à l'infini. A mesure
+que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumière
+marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se
+succédaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violâtre, jusqu'aux bords
+lointains du ciel. Le long de la route, à droite, à gauche, il n'y avait
+toujours que de grands chardons séchés, des fenouils géants aux ombelles
+jaunes. Puis, ce fut encore, à un moment, un attelage de quatre bœufs,
+attardés dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air pâle, d'une
+extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des
+moutons en tas, dont le vent apportait l'âpre odeur de suint, tachaient
+de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
+seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce désert silencieux, où
+semblait régner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant
+léger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta très haut, tout en
+haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
+limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dômes,
+ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui naîtrait d'un mirage parmi les
+verdures d'un jardin enchanté.
+
+--Matteo, cria Prada à son cocher, arrête-nous à l'Osteria Romana.
+
+Et, s'adressant à ses compagnons:
+
+--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des œufs frais
+pour mon père. Il les adore.
+
+On arrivait, et la voiture s'arrêta. C'était, au bord même de la route,
+une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria
+Romana, simple relais pour les charretiers, où les chasseurs seuls se
+hasardaient à boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et
+un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de
+Rome poussait jusque-là, venait s'y réjouir. Mais, en semaine, dans
+l'immense Campagne nue, des journées s'écoulaient, sans qu'une âme y
+entrât.
+
+Déjà le comte sautait lestement de la voiture, en disant:
+
+--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.
+
+L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, à un seul
+étage; et l'on montait à cet étage par un escalier extérieur, fait de
+grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la
+bâtisse, d'ailleurs, était fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au
+rez-de-chaussée, une salle commune, une remise, une écurie, des hangars.
+A côté, près d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait
+dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle
+étaient rangées cinq ou six tables de bois, équarries à coups de hache.
+Et, comme fond à ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrière,
+un fragment d'aqueduc antique, dont les arches béantes sur le vide,
+écroulées à demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans
+bornes.
+
+Mais le comte revint brusquement sur ses pas.
+
+--Dites donc, l'abbé, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je
+sais que vous êtes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il
+faut connaître.
+
+Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit à son tour.
+
+--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on
+récolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati.
+
+Et, comme il ne lâchait toujours pas son panier de figues, l'emportant
+avec lui, le comte s'impatienta.
+
+--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture!
+
+Le curé ne répondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se décidait
+aussi à descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes
+du petit peuple, dont on lui avait parlé.
+
+Prada était connu, tout de suite une vieille femme s'était montrée,
+grande, sèche, d'allure royale dans sa misérable jupe. Là dernière fois,
+elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'œufs frais; et, cette
+fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
+jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins.
+
+--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc.
+
+Tous trois entrèrent dans la salle commune. La nuit y était déjà noire.
+Bien que la saison chaude fût passée, on y entendait, dès le seuil, le
+ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur âcre de vin aigrelet et
+d'huile rance prenait à la gorge. Et, dès que leurs yeux se furent un
+peu accoutumés, ils purent distinguer la vaste pièce, noircie,
+empuantie, meublée simplement de bancs et de tables, en gros bois, à
+peine raboté. Elle semblait vide, tellement le silence y était absolu,
+sous le vol des mouches. Il y avait pourtant là deux hommes, deux
+passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
+basse, près de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la
+maison, une maigre fille jaune, tremblait de fièvre, les deux mains
+serrées entre les genoux, oisive.
+
+En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir
+dehors.
+
+--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!
+
+Et la fille, pendant que la mère cherchait les œufs et que le père,
+sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en
+grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des
+tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle
+retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir été forcée
+de faire un tel voyage.
+
+Gaiement, lorsque tous trois se furent attablés, Prada emplit les
+verres, malgré les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de
+boire ainsi du vin entre ses repas.
+
+--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abbé, qu'il est
+amusant, ce petit vin?... Voyons, à la santé du pape, puisqu'il est
+souffrant!
+
+Santobono, après avoir vidé son verre d'un trait, fit claquer sa langue.
+Il avait posé le panier par terre, à côté de lui, d'une main douce, avec
+un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La
+soirée était vraiment délicieuse, une pureté de ciel admirable, un
+immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la
+Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilité, une paix
+souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du
+grand silence, avait un goût exquis d'herbes et de fleurs sauvages.
+
+--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagné par ce charme. Et quel
+désert d'éternel repos, pour y oublier le reste du monde!
+
+Mais Prada, qui avait vidé la carafe, en remplissant de nouveau le verre
+du curé, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut
+d'abord seul à remarquer. Il avertit le jeune prêtre d'un coup d'œil de
+gaie complicité; et, dès lors, tous deux en suivirent les péripéties
+dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe
+roussie, en quête des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite
+poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperçu le
+panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant,
+quand elle fut tout près, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
+cou, tournait la tête, dardait la braise de son œil rond. Enfin, la
+passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux
+feuilles, elle s'avança sans hâte, en levant les pattes très haut; et,
+brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue,
+qui saigna.
+
+Prada, heureux comme un enfant, put lâcher l'éclat de rire qu'il avait
+contenu à grand'peine.
+
+--Attention! l'abbé, gare à vos figues!
+
+Justement, Santobono achevait son second verre, la tête renversée, les
+yeux au ciel, dans une béate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda,
+comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un éclat de colère, de grands
+gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait à ce moment
+un autre coup de bec, ne lâcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes
+battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-même rirent
+aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
+un instant, en la menaçant du poing.
+
+--Voilà ce que c'est que de ne pas avoir laissé le panier dans la
+voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prévenu, la poule
+mangeait tout.
+
+Sans répondre, grondant encore de sourdes imprécations, le curé avait
+posé le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de
+nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles
+replacées, le mal réparé, il se calma.
+
+Il était temps de repartir, le soleil s'abaissait à l'horizon, la nuit
+était proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.
+
+--Eh bien! et ces œufs!
+
+Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit à sa recherche. Il entra
+dans l'écurie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point.
+Alors, il passa derrière la maison, pour jeter un coup d'œil sous les
+hangars. Mais, là, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrêta net.
+Par terre, la petite poule noire gisait, foudroyée, morte. Elle n'avait
+au bec qu'un mince flot de sang, violâtre, et qui coulait encore.
+
+D'abord, il ne fut qu'étonné. Il se baissa, la toucha. Elle était
+tiède, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang.
+Puis, aussitôt, il devint affreusement pâle, la vérité l'envahissait, le
+glaçait. Comme dans un éclair, il évoquait Léon XIII malade, Santobono
+courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour
+Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se
+rappelait la conversation depuis Frascati, la mort éventuelle du pape,
+les candidats possibles à la tiare, les histoires légendaires de poison
+qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le
+curé avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et
+il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant
+avec une figue au bec. La petite poule était là, morte, foudroyée.
+
+Sa conviction fut immédiate, absolue. Mais il n'eut pas même le temps de
+se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrière lui, se récriait.
+
+--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?
+
+C'était Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait,
+lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus près le fragment
+d'aqueduc, à demi écroulé parmi les pins parasols.
+
+Prada, frémissant comme s'il était le coupable, répondit par un
+mensonge, sans l'avoir prémédité, cédant à une sorte d'instinct.
+
+--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment
+où j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez là-bas, s'est jetée
+sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un
+coup de bec, défoncé le crâne... Vous voyez bien, le sang coule.
+
+Pourquoi disait-il ces choses? Il s'étonnait lui-même en les inventant.
+Voulait-il donc rester maître de la situation, n'être avec personne dans
+l'abominable confidence, pour agir ensuite à son gré? C'était à la fois
+une gêne honteuse devant un étranger, un goût personnel de la violence
+qui mêlait de l'admiration à sa révolte d'honnête homme, un sourd
+besoin d'examiner la chose au point de vue de son intérêt personnel,
+avant de prendre un parti. Honnête homme, il l'était, il n'allait
+sûrement pas laisser empoisonner les gens.
+
+Pierre, pitoyable aux bêtes, regardait la poule avec la petite émotion
+que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta très
+naturellement l'histoire.
+
+--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une férocité imbécile que les
+hommes ont à peine égalée! J'avais un poulailler chez moi, et une
+d'elles ne pouvait se blesser à la patte, sans que toutes les autres, en
+voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu'à l'os.
+
+Tout de suite, Prada s'éloigna; et, justement, la femme le cherchait de
+son côté, pour lui remettre quatre œufs, qu'elle avait dénichés à
+grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hâta de les payer,
+rappela Pierre qui s'attardait.
+
+--Dépêchons, dépêchons! Maintenant, nous ne serons plus à Rome qu'à la
+nuit noire.
+
+Dans la voiture, ils retrouvèrent Santobono, qui attendait
+tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'échine
+fortement appuyée contre le siège du cocher, ses grandes jambes ramenées
+sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de
+figues, si coquettement arrangé, qu'il protégeait de ses grosses mains
+noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des
+roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre.
+Dans sa face épaisse et terreuse de paysan resté près de la sauvage
+terre, mal dégrossi par ses quelques années d'études théologiques, ses
+yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dévorante de passion.
+
+En l'apercevant si carrément installé, si calme, Prada avait eu un petit
+frisson. Puis, dès que la victoria se fut remise à rouler, par la route
+toute droite et sans fin:
+
+--Eh bien! l'abbé, voilà un coup de vin qui va nous protéger du mauvais
+air. Si le pape pouvait faire comme nous, ça le guérirait sûrement de
+ses coliques.
+
+Mais Santobono, pour toute réponse, ne lâcha qu'un sourd grondement. Il
+ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme
+envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut à son tour, les
+yeux fixés sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire.
+
+La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chaussée
+interminable, dont le pavé blanc semblait filer à l'infini, d'un trait.
+Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumière,
+déroulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux
+bords, se noyait peu à peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes
+ondulations, les ténèbres s'amassaient, une marée violâtre semblait s'en
+épandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, élargissant la
+plaine à perte de vue, telle qu'une mer déteinte. Tout se confondait, ce
+n'était plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon
+à l'autre. Et le désert s'était vidé encore, une dernière charrette
+indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires
+s'éteignait au loin; plus un passant, plus une bête, la mort des
+couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, à la paix sereine du
+néant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient à se montrer de
+place en place, pareils à des tronçons de mille-pattes géants, que la
+faux des siècles aurait coupés; puis, ce fut, à gauche, une nouvelle
+tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
+d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce côté une
+valeur démesurée, en se détachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure
+unique, l'heure du crépuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y
+noie et s'y résume, l'heure de l'immensité nue, de l'infini dans la
+simplicité! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de
+l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isolée, debout, et ce rien est
+d'une majesté, d'une grandeur souveraines.
+
+Mais le soleil se couchait, là-bas, à gauche, vers la mer. Dans le ciel
+limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant.
+Il plongea lentement derrière l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages
+que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine eût
+bouillonné soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de
+suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de
+sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout
+de la plaine décolorée, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
+peu à peu mourir, derrière les arches noires des aqueducs; et, de
+l'autre côté, les autres arches éparses, restées roses, s'enlevaient en
+clair sur le ciel couleur d'étain. Puis, les vapeurs d'incendie se
+dissipèrent, le couchant finit par s'éteindre, dans une grande
+mélancolie farouche. Au firmament apaisé, devenu de cendre bleue, les
+étoiles s'allumaient une à une, pendant que les lumières de Rome encore
+lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles à des
+phares.
+
+Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de
+l'infinie tristesse du soir, envahi lui-même d'une détresse indicible,
+continuait à se questionner, à se demander ce qu'il allait faire. Ses
+yeux n'avaient pas quitté Santobono, dont la figure se noyait de nuit,
+mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la
+voiture. Il se répétait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les
+gens. Les figues étaient sûrement destinées au cardinal Boccanera, et
+peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape
+possible dont l'action historique future était difficile à prévoir. Dans
+son âpre conception de conquérant, tout à la lutte pour la vie, le mieux
+lui avait toujours semblé de laisser faire le destin, sans compter qu'il
+ne voyait aucun mal à ce que le prêtre mangeât le prêtre, ce qui égayait
+son athéisme. Il songea aussi qu'il pouvait être dangereux d'intervenir
+dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et
+insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'était pas seul au palais
+Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller à
+d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette idée de
+révoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voulût y
+arrêter sa pensée, les visages de Benedetta et de Dario s'étaient
+dressés devant lui, revenaient malgré son effort pour ne pas les voir,
+s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits?
+Benedetta, il l'écarta tout de suite, car il savait qu'elle faisait
+table à part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les
+deux cuisines. Mais Dario déjeunait chaque jour avec son oncle. Un
+instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du
+cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux
+creux, foudroyé en deux heures.
+
+Non, non! cela était affreux, il ne pouvait permettre une abomination
+pareille. Alors, son parti fut arrêté. Il allait attendre que la nuit
+fût complète; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux
+du curé, il le jetterait à la volée dans quelque trou d'ombre, sans dire
+un mot. Le curé comprendrait. L'autre, le jeune prêtre, ne s'apercevrait
+peut-être pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il était
+bien décidé à ne pas même expliquer son acte. Et il se sentit tout à
+fait calmé, lorsque l'idée lui vint de jeter le panier, au moment où la
+voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomètres avant Rome.
+Dans les ténèbres de la porte, ce serait très bien, on ne pourrait rien
+voir.
+
+--Nous nous sommes attardés, nous ne serons guère à Rome avant six
+heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez
+le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.
+
+Et, sans attendre la réponse, il s'adressa à Santobono:
+
+--Vos figues arriveront bien tard.
+
+--Oh! dit le curé, Son Éminence reçoit jusqu'à huit heures. Et puis, ce
+n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir.
+Ce sera pour demain matin.
+
+Il retomba dans son silence, il ne parla plus.
+
+--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, répéta Prada. Et le cardinal
+pourra vraiment s'en régaler, si personne ne l'aide.
+
+Pierre, étourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.
+
+--Il sera sans doute seul à les manger, car son neveu, le prince Dario,
+a dû partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence,
+après l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.
+
+Brusquement, il s'arrêta, en songeant à qui il parlait. Mais le comte
+avait remarqué sa gêne.
+
+--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune
+peine. C'est déjà très ancien... Et il est parti, ce jeune homme,
+dites-vous?
+
+--Oui, à moins qu'il n'ait remis son départ. Je m'attends à ne pas le
+retrouver au palais.
+
+Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement
+continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au
+malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'était pas là, de quoi
+allait-il se mêler? Toutes ces réflexions lui fatiguaient le crâne, et
+il finit par penser tout haut.
+
+--S'il s'en est allé, ce doit être par convenance, afin de ne pas
+assister à la soirée des Buongiovanni, car la congrégation du Concile
+s'est réunie ce matin pour se prononcer définitivement, dans le procès
+que la comtesse m'a intenté... Oui, tout à l'heure, je saurai si
+l'annulation de notre mariage sera signée par le Saint-Père.
+
+Sa voix était devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se
+rouvrir et saigner, la plaie faite à son orgueil d'homme par cette femme
+qui était sienne et qui s'était refusée, en se réservant pour un autre.
+Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
+d'impuissance, l'outrage à sa virilité, renaissait sans cesse, lui
+gonflait le cœur d'aveugles colères. Il eut un violent et brusque
+frisson, comme si tout un grand souffle glacé lui eût traversé la chair;
+et, détournant l'entretien, il ajouta tout à coup:
+
+--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, à
+Rome, l'heure de la tombée du jour, où l'on empoigne très bien une bonne
+fièvre, si l'on ne se méfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos
+jambes, enveloppez-vous soigneusement.
+
+Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore,
+plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne,
+submergée dans la nuit. Enfin, la porte apparut, à la clarté des étoiles
+vives; et elle n'était autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous
+laquelle passait la route. Ce débris d'aqueduc semblait, de loin, barrer
+le passage de sa masse énorme de vieux murs à demi écroulés. Ensuite,
+l'arche géante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche
+béant. Et l'on passait en pleines ténèbres, dans le roulement plus
+sonore des roues.
+
+Lorsqu'on fut de l'autre côté, Santobono avait toujours sur les genoux
+le petit panier de figues, et Prada le regardait, bouleversé, se
+demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait
+pas saisi, jeté aux ténèbres. Cependant, il y était décidé encore,
+quelques secondes avant de pénétrer sous la voûte. Il l'avait même
+regardé une dernière fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait
+à faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en
+proie à une indécision grandissante, incapable désormais de vouloir un
+acte définitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'idée sourde de se
+satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il pressé
+maintenant, puisque Dario était sans doute parti et puisque ces figues
+ne seraient sûrement pas mangées avant le lendemain? Le soir même, il
+devait apprendre si la congrégation du Concile avait annulé son mariage,
+il saurait jusqu'à quel point la justice de Dieu était vénale et
+mensongère. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas même le
+cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu.
+Mais, depuis le départ de Frascati, n'était-ce pas le destin en marche
+que ce petit panier? Ne cédait-il pas à une jouissance d'absolu pouvoir,
+en se disant qu'il était le maître de l'arrêter ou de lui permettre
+d'aller jusqu'au bout de son œuvre de mort? Et, d'ailleurs, il
+s'abandonnait à la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les
+mains liées au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait
+glisser une lettre d'avertissement dans la boîte aux lettres du palais,
+avant de se mettre au lit, tout en étant heureux de penser que, si
+pourtant il avait intérêt à ne pas le faire, il ne le ferait pas.
+
+Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans
+le frisson du soir, qui semblait avoir glacé les trois hommes.
+Vainement, le comte, pour échapper au combat de ses réflexions, revint
+sur le gala des Buongiovanni, donnant des détails, décrivant les
+splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares,
+gênées et distraites. Puis, il s'efforça de réconforter Pierre, de le
+rendre à son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si
+aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prêtre rentrât
+très heureux, dans l'idée que son livre n'était pas condamné encore et
+qu'il triompherait peut-être, si on l'aidait, il répondit à peine, tout
+à sa rêverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir
+dans la nuit noire. Et les lumières de Rome s'étaient multipliées, des
+maisons avaient reparu, à droite, à gauche, d'abord espacées largement,
+peu à peu ininterrompues. C'était le faubourg, des champs de roseaux
+encore, des haies vives, des oliviers dont la tête dépassait les long
+murs de clôture, de grands portails aux piliers surmontés de vases,
+enfin la ville, avec ses rangées de petites maisons grises, de commerces
+pauvres, de cabarets borgnes, d'où sortaient parfois des cris et des
+bruits de bataille.
+
+Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, à cinquante
+mètres du palais.
+
+--Cela ne me gêne pas, et d'aucune façon, je vous assure... Voyons, vous
+ne pouvez achever la route à pied, pressés comme vous l'êtes!
+
+Déjà, la rue Giulia dormait dans sa paix séculaire, absolument déserte,
+d'une mélancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de
+gaz. Et, dès qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas
+Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
+ruelle latérale.
+
+--Au revoir, l'abbé.
+
+--Au revoir, monsieur le comte. Mille grâces!
+
+Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera,
+dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, était encore grande
+ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait
+cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier,
+portant le destin.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il était dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dîné au
+Café de Rome, où ils s'étaient ensuite oubliés dans une longue causerie,
+descendirent à pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils
+eurent toutes les peines du monde à en gagner la porte. Les voitures
+arrivaient par files serrées, et la foule des curieux qui stationnaient,
+débordant, envahissant la chaussée, malgré les agents, devenait si
+compacte, que les chevaux n'avançaient plus. Dans la longue façade
+monumentale, les dix hautes fenêtres du premier étage flambaient, une
+grande clarté blanche, la clarté de plein jour des lampes électriques,
+qui éclairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les équipages
+embourbés dans le flot humain, la houle des têtes ardentes et
+passionnées, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des
+cris.
+
+Et il n'y avait pas là que la curiosité habituelle de regarder passer
+des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre
+entendit vite que cette foule était venue attendre l'arrivée du roi et
+de la reine, qui avaient promis de paraître au bal de gala, que le
+prince Buongiovanni donnait pour fêter les fiançailles de sa fille Celia
+avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majesté.
+Puis, ce mariage était un ravissement, le dénouement heureux d'une
+histoire d'amour qui passionnait la ville entière, le coup de foudre, le
+couple jeune et si beau, la fidélité obstinée, victorieuse des
+obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le récit
+circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre
+tous les cœurs.
+
+C'était cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix
+heures, venait encore de conter à Pierre, qui la connaissait en partie.
+On affirmait que, si le prince avait fini par céder, après une dernière
+scène épouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia
+quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en
+menaçait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un
+tel mépris de tout ce qui n'était pas son amour, qu'il la sentait
+capable des pires folies, commises ingénument. La princesse, sa femme,
+s'était désintéressée, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui
+croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions
+de sa dot et en donnant cinq enfants à son mari. Le prince, inquiet et
+faible dans ses violences, où se retrouvait le vieux sang romain, gâté
+déjà par son mélange avec celui d'une race étrangère, n'agissait plus
+que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restées
+jusque-là intactes, au milieu des ruines accumulées du patriciat; et, en
+cédant enfin, il avait dû obéir à l'idée de se rallier par sa fille,
+d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du
+Vatican. Sans doute, c'était une honte brûlante, son orgueil saignait de
+s'allier à ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco était ministre, il
+avait marché si vite, de succès en succès, qu'il semblait en passe de
+monter encore, de conquérir, après le portefeuille de l'Agriculture,
+celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'était
+la faveur certaine du roi, la retraite assurée de ce côté, si le pape un
+jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le
+fils, un peu désarmé devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui
+était l'avenir, peut-être l'Italie glorieuse de demain. Il était soldat,
+on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait méchamment que la
+dernière raison qui avait décidé le prince, fort avare, désespéré
+d'avoir à disperser sa fortune entre ses cinq enfants, était l'occasion
+heureuse de pouvoir donner à Celia une dot dérisoire. Et, dès lors, le
+mariage consenti, il avait résolu de célébrer les fiançailles par une
+fête retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement à Rome,
+les portes ouvertes à tous les mondes, les souverains invités, le palais
+flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte à y laisser un
+peu de cet argent qu'il défendait si âprement, mais voulant par bravoure
+prouver qu'il n'était pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient
+rien, ne rougissaient de rien. A la vérité, on prétendait que cette
+bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait été soufflée,
+sans même qu'il en eût conscience, par Celia, la tranquille,
+l'innocente, qui désirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant
+Rome entière, applaudissant à cette histoire d'amour qui finissait bien,
+comme dans les beaux contes de fées.
+
+--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous
+n'arriverons en haut. Ils ont donc invité toute la ville!
+
+Et, comme Pierre s'étonnait de voir passer un prélat en carrosse:
+
+--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se
+risquer, à cause de la présence des souverains, la prélature viendra
+sûrement. Il s'agit d'un salon neutre, où le monde noir et le monde
+blanc peuvent fraterniser. Puis, les fêtes ne sont pas si nombreuses, on
+s'y écrase.
+
+Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par
+hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour décider le
+patriciat à offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs
+ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval.
+Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaçaient les
+réceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur
+jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une égale
+intimité, mélangée plus ou moins, car pas une maîtresse de maison
+n'était devenue la reine indiscutée du monde nouveau.
+
+--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.
+
+Pierre, inquiet, lui dit:
+
+--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiancée, et je tiens
+à ce que vous me présentiez.
+
+Mais c'était encore un effort rude et long, que de monter le vaste
+escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Même aux
+temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes à huile, jamais
+il n'avait resplendi d'un tel éclat de lumière. Des lampes électriques
+l'inondaient de clarté blanche, brûlant en bouquets dans les admirables
+candélabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait caché les stucs
+froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de
+Psyché et de l'Amour, des merveilles restées dans la famille depuis la
+Renaissance. Un épais tapis recouvrait l'usure des marches, et des
+massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands
+comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique
+demeure, une résurrection de vie qui montait avec le flot des femmes
+rieuses et sentant bon, les épaules nues, étincelantes de diamants.
+
+Quand ils furent en haut, Pierre aperçut tout de suite, à l'entrée du
+premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout côte à
+côte, recevant leurs invités. Le prince, un blond qui grisonnait, grand
+et mince, avait les pâles yeux du Nord que sa mère lui avait légués,
+dans une face énergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au
+petit visage rond et délicat, paraissait à peine avoir trente ans, bien
+qu'elle eût dépassé la quarantaine, jolie toujours, d'une sérénité
+souriante que rien ne déconcertait, simplement heureuse de s'adorer
+elle-même. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante
+d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes
+flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des
+cinq enfants, le fils aîné qui voyageait, les trois autres filles trop
+jeunes, encore en pension, Celia seule était là, Celia en petite robe de
+légère soie blanche, blonde elle aussi, délicieuse avec ses grands yeux
+d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son
+aventure d'amour son air de grand lis fermé, impénétrable en son mystère
+de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui était
+resté près de sa fiancée, portait son simple uniforme de lieutenant,
+mais si naïvement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa
+jolie tête, à la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en
+resplendissait, d'un éclat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous
+les deux, l'un près de l'autre, dans ce triomphe de leur passion,
+apparaissaient, dès le seuil, comme la joie, la santé même de la vie,
+l'espoir illimité aux promesses du lendemain; et tous les invités qui
+entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empêcher de sourire,
+s'attendrissaient, oubliant leur curiosité maligne et bavarde, jusqu'à
+donner leur cœur à ce couple d'amour, si beau et si ravi.
+
+Narcisse s'était avancé pour présenter Pierre. Mais Celia ne lui en
+laissa pas le temps. Elle fit un pas à la rencontre du prêtre, elle le
+mena à son père et à sa mère.
+
+--Monsieur l'abbé Pierre Froment, un ami de ma chère Benedetta.
+
+Il y eut des saluts cérémonieux. Pierre fut très touché de cette bonne
+grâce de la jeune fille, qui lui dit ensuite:
+
+--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit être si heureuse,
+ce soir! Et vous verrez comme elle est belle!
+
+Pierre et Narcisse la félicitèrent alors. Mais ils ne pouvaient rester
+là, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le
+temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tête, noyés,
+débordés. Et Celia, quand elle eut mené les deux amis à Attilio, dut
+revenir prendre sa place de petite reine de la fête, près de ses
+parents.
+
+Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des félicitations
+nouvelles et des poignées de main. Puis, curieusement, tous deux
+manœuvrèrent pour s'arrêter un instant dans ce premier salon, où le
+spectacle en valait vraiment la peine. C'était une vaste pièce, tendue
+de velours vert, à fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et
+qui contenait en effet une collection d'armures très remarquable, des
+cuirasses, des haches d'armes, des épées, ayant presque toutes appartenu
+à des Buongiovanni, au quinzième siècle et au seizième. Et, au milieu de
+ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise à porteurs du
+siècle dernier, ornée des dorures et des peintures les plus délicates,
+dans laquelle l'arrière-grand'mère du Buongiovanni actuel, la célèbre
+Bettina, une beauté légendaire, se faisait conduire aux offices.
+D'ailleurs, sur les murs, ce n'étaient que tableaux historiques,
+batailles, signatures de traités, réceptions royales, où les
+Buongiovanni avaient joué un rôle; sans compter les portraits de
+famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer,
+grands dignitaires de l'Église, prélats, cardinaux, parmi lesquels, à la
+place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vêtu de blanc, dont
+l'avènement au trône pontifical avait enrichi la longue descendance. Et
+c'était parmi ces armures, près de la galante chaise à porteurs, c'était
+au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la
+femme, venaient de s'arrêter, eux aussi, à quelques pas des maîtres de
+la maison, prenant leur part des félicitations et des saluts.
+
+--Tenez! souffla tout bas Narcisse à Pierre, les Sacco, là, en face de
+nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve.
+
+Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontrée chez le vieil Orlando,
+avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un
+embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intéressa, brun
+et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton proéminent et
+le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et
+dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens,
+autour de lui, étaient gagnés tout de suite. Il avait une faconde
+extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conquête
+incomparable. Rien qu'à le voir, dans ce salon, séduire si aisément les
+cœurs, on comprenait ses succès foudroyants, au milieu du monde brutal
+et médiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de
+manœuvrer avec une adresse rare, affectant une délicatesse outrée,
+contre Celia, contre Attilio lui-même, déclarant qu'il refusait son
+consentement, de peur qu'on ne l'accusât de voler une dot et un titre.
+Il n'avait cédé qu'après les Buongiovanni, il avait voulu prendre
+auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyauté héroïque était
+proverbiale dans l'Italie entière; d'autant plus qu'en agissant ainsi,
+il savait aller au-devant d'une approbation, car le héros ne se gênait
+pas pour répéter tout haut que les Buongiovanni devaient être enchantés
+d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garçon, de cœur
+sain et brave, qui régénérerait leur vieux sang épuisé, en faisant à
+leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'était
+merveilleusement servi du nom légendaire d'Orlando, faisant sonner sa
+parenté, montrant une vénération filiale pour le glorieux fondateur de
+la patrie, sans paraître vouloir se douter un instant à quel point
+celui-ci le méprisait et l'exécrait, désespéré de son arrivée au
+pouvoir, convaincu qu'il mènerait le pays à la ruine et à la honte.
+
+--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant à Pierre, un homme souple et
+pratique, que les soufflets ne gênent pas! Il en faut, paraît-il, de ces
+hommes sans scrupules, dans les États tombés en détresse, qui traversent
+des crises politiques, financières et morales. On dit que celui-ci, avec
+son aplomb imperturbable, l'ingéniosité de son esprit, ses infinies
+ressources de résistance qui ne reculent devant rien, a complètement
+conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne
+croirait pas qu'il est déjà le maître de ce palais, au milieu du flot de
+courtisans qui l'entoure!
+
+En effet, les invités qui passaient en saluant devant les Buongiovanni,
+s'amassaient autour de Sacco; car il était le pouvoir, les places, les
+pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver là, avec
+sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands ancêtres de la maison,
+on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force démocratique, si
+trouble encore, qui se levait de partout, même de ce vieux sol romain,
+où le patriciat gisait en ruines.
+
+--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens?
+
+--Oh! répondit Narcisse, c'est déjà très mêlé. Ils n'en sont plus ni au
+monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'évolution
+était fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut être
+celle d'une ville entière, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non,
+restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme,
+invinciblement. De sorte que, malgré les résistances, dans quelques
+années, Rome sera italienne... Vous savez que, dès maintenant, lorsqu'un
+prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il
+faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont
+pas l'héroïsme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous
+ai déjà dit que nous étions ici sur un terrain neutre, car le prince
+Buongiovanni a compris un des premiers la nécessité de la conciliation.
+Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni
+dans les affaires, il la voit déjà émiettée entre ses cinq enfants, qui
+l'émietteront à leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du côté du
+roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous,
+dans ce salon, l'image exacte de la débâcle, du pêle-mêle qui règne dans
+les opinions et dans les idées du prince.
+
+Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient.
+
+--Tenez! voici un général, très aimé, depuis sa dernière campagne en
+Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les supérieurs
+d'Attilio, qu'on a invités pour faire un entourage de gloire au jeune
+homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est à croire que
+le corps diplomatique viendra presque en entier, à cause de la présence
+de Leurs Majestés... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme,
+là-bas? C'est un député fort influent, un enrichi de la bourgeoisie
+nouvelle. Il n'était encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince
+Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne
+romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez
+ce prélat qui entre...
+
+--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro.
+
+--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet
+conté qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prélat
+délicieux! Avez-vous remarqué de quelle révérence il vient de saluer la
+princesse? Et quelle noble allure, quelle grâce, sous son petit manteau
+de soie violette!
+
+Narcisse continua à énumérer ainsi des princes et des princesses, des
+ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des
+diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus
+incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie étrangère, des Anglais,
+des Américains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille
+Europe et les deux Amériques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, à
+la petite madame Sacco, pour raconter les efforts héroïques qu'elle
+avait faits, dans la bonne pensée d'aider les ambitions de son mari, en
+ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, était une personne
+très rusée, pourvue des qualités les plus solides, la patience et la
+résistance piémontaises, l'ordre, l'économie. Aussi, dans le ménage,
+rétablissait-elle l'équilibre, que le mari compromettait par son
+exubérance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutât. Mais,
+jusqu'ici, elle avait échoué à opposer, aux derniers des salons noirs,
+un salon blanc qui fît l'opinion. Elle ne réunissait toujours que des
+gens de son monde, pas un prince n'était venu, on dansait le lundi chez
+elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans
+éclat et sans puissance. Le véritable salon blanc, menant les hommes et
+les choses, maître de Rome, restait encore à l'état de chimère.
+
+--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit
+Narcisse. Je suis bien sûr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des
+plans. A présent qu'elle va être alliée à une famille princière,
+peut-être espère-t-elle avoir enfin la belle société.
+
+La foule devenait telle, dans la pièce, grande pourtant, qu'ils
+étouffaient, bousculés, serrés contre un mur. Aussi l'attaché
+d'ambassade emmena-t-il le prêtre, en lui donnant des détails sur ce
+premier étage du palais, un des plus somptueux de Rome, célèbre par la
+magnificence des appartements de réception. On dansait dans la galerie
+de tableaux, une salle longue de vingt mètres, royale, débordante de
+chefs-d'œuvre, dont les huit fenêtres ouvraient sur le Corso. Le buffet
+était dressé dans la salle des Antiques, une salle de marbre, où il y
+avait une Vénus, découverte près du Tibre, et qui rivalisait avec celle
+du Capitole. Puis, c'était une suite de salons merveilleux, encore
+resplendissants du luxe ancien, tendus des étoffes les plus rares, ayant
+gardé de leurs mobiliers d'autrefois des pièces uniques, que guettaient
+les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, inévitable. Et, parmi
+ces salons, un surtout était fameux, le petit salon des glaces, une
+pièce ronde, de style Louis XV, entièrement garnie de glaces, dans des
+cadres de bois sculpté, d'une extrême richesse et d'un rococo exquis.
+
+--Tout à l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici,
+si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apporté les
+fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames désireuses de
+s'asseoir, d'être vues et d'être aimées.
+
+Le salon était vaste, drapé de la plus admirable tenture de velours de
+Gênes qu'on pût voir, cet ancien velours jardinière, à fond de satin
+pâle, à fleurs éclatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se
+sont divinement pâlis, d'un ton doux et fané de vieilles fleurs d'amour.
+Il y avait là, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les
+plus précieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculptés,
+peints et dorés, des pièces d'argenterie, un entassement de merveilles.
+Et, sur les sièges nombreux, des dames en effet s'étaient déjà
+réfugiées, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant
+avec les quelques hommes qui avaient découvert ce coin de grâce et de
+galanterie. Rien n'était plus aimable à regarder, sous le vif éclat des
+lampes, que ces nappes d'épaules nues, d'une finesse de soie, que ces
+nuques souples, où se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les
+bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que
+de vivantes fleurs de chair. Les éventails battaient avec lenteur, comme
+pour aviver les feux des pierres précieuses, jetant à chaque souffle une
+odeur de femme, mêlée à un parfum dominant de violettes.
+
+--Tiens! s'écria Narcisse, notre bon ami, monsignor Nani, qui salue
+là-bas l'ambassadrice d'Autriche.
+
+Dès que Nani aperçut le prêtre et son compagnon, il vint à eux; et, tous
+trois, ils gagnèrent l'embrasure d'une fenêtre, pour causer un instant à
+l'aise. Le prélat souriait, l'air enchanté de la beauté de la fête, mais
+gardant la sérénité d'une âme triplement cuirassée d'innocence, au
+milieu de toutes ces épaules étalées, comme s'il ne les avait pas même
+vues.
+
+--Ah! mon cher fils, dit-il à Pierre, que je suis heureux de vous
+rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de notre Rome, quand elle se mêle
+de donner des fêtes?
+
+--Mais c'est superbe, monseigneur!
+
+Il parlait avec attendrissement de la haute piété de Celia, il affectait
+de ne voir chez le prince et la princesse que des fidèles du Vatican,
+pour faire honneur à ce dernier de ce gala fastueux, sans paraître même
+savoir que le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain:
+
+--J'ai pensé à vous toute la journée, mon cher fils. Oui, j'avais appris
+que vous étiez allé voir Son Éminence le cardinal Sanguinetti, pour
+votre affaire... Voyons, comment vous a-t-il reçu?
+
+--Oh! très paternellement... D'abord, il m'a fait entendre l'embarras où
+le mettait sa situation de protecteur de Lourdes. Mais, comme je
+partais, il s'est montré charmant, il m'a formellement promis son aide,
+avec une délicatesse dont j'ai été très touché.
+
+--Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'étonnez pas, Son
+Excellence est si bonne!
+
+--Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu le cœur léger,
+plein d'espérance. Désormais, il me semble que mon procès est à moitié
+gagné.
+
+--C'est bien naturel, je comprends cela.
+
+Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, aiguisé d'une
+pointe d'ironie, si discrète, qu'on n'en sentait pas la piqûre. Après un
+court silence, il ajouta très simplement:
+
+--Le malheur est que votre livre a été condamné, avant-hier, par la
+congrégation de l'Index, qui s'est réunie tout exprès, sur une
+convocation du secrétaire. Et l'arrêt sera même porté à la signature de
+Sa Sainteté après-demain.
+
+Pierre, étourdi, le regardait. L'écroulement du vieux palais sur sa tête
+ne l'aurait pas accablé davantage. C'était donc fini! le voyage qu'il
+avait fait à Rome, l'expérience qu'il était venu y tenter aboutissait
+donc à cette défaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de
+cette fête! Et il n'avait même pu se défendre, il avait perdu les jours,
+sans trouver à qui parler, devant qui plaider sa cause! Une colère
+montait en lui, il ne put s'empêcher de dire à demi-voix, amèrement:
+
+--Ah! comme on m'a dupé! Ce cardinal qui me disait ce matin: Si Dieu est
+avec vous, il vous sauvera, même malgré vous! Oui, oui, je comprends à
+cette heure, il jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un désastre,
+pour que la soumission me gagnât le ciel... Me soumettre, ah! je ne puis
+pas, je ne puis pas encore! J'ai le cœur trop gonflé d'indignation et
+de chagrin.
+
+Curieusement, Nani l'écoutait, l'étudiait.
+
+--Mais, mon cher fils, rien n'est définitif, tant que le Saint-Père
+n'aura pas signé. Vous avez la journée de demain, et même la matinée
+d'après-demain. Un miracle est toujours possible.
+
+Et, baissant la voix, le prenant à part, pendant que Narcisse, en
+esthète amoureux des cols allongés et des gorges puériles, examinait les
+dames:
+
+--Écoutez, j'ai une communication à vous faire, en grand secret... Tout
+à l'heure, pendant le cotillon, venez me rejoindre dans le petit salon
+des glaces. Nous y causerons à l'aise.
+
+Pierre promit d'un signe de tête; et, discrètement, le prélat s'éloigna,
+se perdit au milieu de la foule. Mais les oreilles du prêtre
+bourdonnaient, il ne pouvait plus espérer. Que ferait-il en un jour,
+puisqu'il avait perdu trois mois, sans arriver seulement à être reçu
+par le pape? Dans son étourdissement, il entendit Narcisse, qui lui
+parlait d'art.
+
+--C'est étonnant comme le corps de la femme s'est abîmé, depuis nos
+affreux temps de démocratie. Il s'empâte, il devient horriblement
+commun. Voyez donc là, devant nous, pas une qui ait la ligne florentine,
+la poitrine petite, le col dégagé et royal...
+
+Il s'interrompit, pour s'écrier:
+
+--Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec des bandeaux...
+Tenez! celle que monsignor Fornaro vient d'aborder.
+
+Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait de belle dame en
+belle dame, d'un air d'aimable conquête. Il était superbe, ce soir-là,
+avec sa haute taille décorative, ses joues fleuries, sa bonne grâce
+victorieuse. Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il était
+accepté simplement comme un prélat galant qui se plaisait dans la
+compagnie des femmes. Et il s'arrêtait, causait, se penchait au-dessus
+des épaules nues, les frôlait, les respirait, les lèvres humides et les
+yeux riants, dans une sorte de ravissement dévot.
+
+Il aperçut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avança. Le jeune
+homme dut le saluer.
+
+--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous
+voir à l'ambassade?
+
+--Oh! très bien, très bien!... Hein? quelle délicieuse fête!
+
+Pierre s'était incliné. C'était cet homme, dont le rapport avait fait
+condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse,
+les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prélat, très
+fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrêt de la congrégation. Aussi
+trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnaître ouvertement. Il se
+contenta, lui aussi, d'incliner la tête, avec un léger sourire.
+
+--Que de monde! répéta-t-il, et que de belles personnes! On ne va
+bientôt plus pouvoir circuler dans ce salon.
+
+Maintenant, tous les sièges y étaient occupés par des dames, et l'on
+commençait à y étouffer, au milieu de ce parfum de violettes, que
+chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les éventails
+battaient plus vifs, des rires clairs s'élevaient, dans le brouhaha
+grandissant, toute une rumeur de conversation, où l'on entendait
+circuler les mêmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'être
+apportée, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fièvre de groupe en
+groupe.
+
+Monsignor Fornaro, très au courant, voulut donner lui-même la nouvelle,
+qu'on ne disait pas encore à voix haute.
+
+--Vous savez ce qui les passionne toutes?
+
+--La santé du Saint-Père? demanda Pierre, dans son inquiétude. Est-ce
+que la situation s'est encore aggravée ce soir?
+
+Le prélat le regarda, étonné. Puis, avec une sorte d'impatience:
+
+--Oh! non, oh! non, Sa Sainteté va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un
+du Vatican me disait tout à l'heure qu'elle avait pu se lever, cette
+après-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu'à l'habitude.
+
+--On a eu tout de même grand'peur, interrompit à son tour Narcisse. A
+l'ambassade, j'avoue que nous n'étions pas rassurés, parce qu'un
+conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y
+aurait aucun pouvoir, notre gouvernement républicain a tort de traiter
+la papauté comme une quantité négligeable... Seulement, sait-on jamais
+si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une façon certaine qu'il a
+failli être emporté, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot;
+tandis que, la dernière fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en
+parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, très gaillard
+et très gai... Il est malade, quand il le faut, je crois.
+
+D'un geste pressé, monsignor Fornaro écarta ce sujet importun.
+
+--Non, non, on est rassuré, on n'en cause déjà plus... Ce qui passionne
+toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrégation du Concile a voté
+l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada, à une grosse majorité.
+
+De nouveau, Pierre s'émut. N'ayant eu le temps de voir personne au
+palais Boccanera, à son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle
+ne fût fausse. Et le prélat crut devoir donner sa parole d'honneur.
+
+--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrégation.
+
+Mais, brusquement, il s'excusa, s'échappa.
+
+--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperçue et que je désire
+saluer.
+
+Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir,
+il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il eût enveloppé de
+sa galante courtoisie la jeune femme, si fraîche, si nue, qui riait d'un
+si beau rire, sous l'effleurement léger du petit manteau de soie
+violette.
+
+--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse à Pierre.
+Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante
+Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garçon, et qui
+reparaît ce soir pour la première fois dans le monde... Vous savez
+qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un
+peu, assez joliment même. On pardonne beaucoup à ces dames de la colonie
+étrangère, et celle-ci est particulièrement aimée, pour la belle humeur
+avec laquelle elle reçoit, dans son petit palais de la rue du
+Prince-Amédée... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation
+du mariage, doit l'amuser!
+
+Elle était vraiment exquise, cette Lisbeth, très blonde, très rose,
+très gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si
+tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire était célèbre pour sa
+grâce. Et, dans sa toilette de soie blanche pailletée d'or, elle avait
+surtout, ce soir-là, une telle joie de vivre, une telle certitude
+heureuse, à se sentir libre, aimante et aimée, qu'autour d'elle la
+nouvelle qu'on chuchotait, les méchancetés dites derrière les éventails,
+semblaient tourner à son triomphe. Tous les regards s'étaient un instant
+fixés sur elle. On répétait son mot à Prada, quand elle s'était vue
+enceinte, des œuvres d'un homme que l'Église décrétait aujourd'hui
+d'impuissance: «Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais
+accoucher!» Et des rires s'étouffaient, d'irrespectueuses plaisanteries
+circulaient tout bas, de bouche à oreille, tandis qu'elle, radieuse dans
+son insolente sérénité, acceptait d'un air de ravissement les
+galanteries de monsignor Fornaro, qui la félicitait sur une toile, une
+Vierge au lis, envoyée par elle à une Exposition.
+
+Ah! cette annulation de mariage, qui défrayait la chronique scandaleuse
+de Rome depuis un an, quelle rumeur dernière elle produisait, en tombant
+ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc
+l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y échanger
+les plus incroyables médisances, des commérages sans fin, des histoires
+à dormir debout. Et c'était fini cette fois, le Vatican imperturbable
+osait prononcer l'annulation, sous le prétexte que le mariage n'avait pu
+être consommé, par suite de l'impuissance du mari. Rome entière allait
+en rire, avec son libre scepticisme, dès qu'il s'agissait des affaires
+d'argent de l'Église. Personne déjà n'ignorait les incidents de la
+lutte, Prada révolté qui s'était tenu à l'écart, les Boccanera inquiets
+qui avaient remué ciel et terre, et l'argent distribué aux créatures des
+cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait
+payée indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On
+parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas
+trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse française, avait
+coûté près d'un million. Le Saint-Père avait tant de besoins! Et cela,
+d'ailleurs, ne fâchait personne, on se contentait d'en plaisanter
+malignement, les éventails battaient toujours dans la chaleur
+croissante, les dames avaient un frémissement d'aise, sous le vol
+discret des mots légers, murmurés à peine, qui frôlaient leurs épaules
+nues.
+
+--Oh! que la contessina doit être contente! reprit Pierre. Je n'avais
+pas compris pourquoi sa petite amie nous disait, à notre arrivée,
+qu'elle allait être, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est à
+cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce
+procès, se considérait comme en deuil.
+
+Mais Lisbeth, ayant rencontré les yeux de Narcisse, lui avait souri, et
+il dut aller la saluer à son tour, car il la connaissait, pour avoir
+traversé son atelier, comme toute la colonie étrangère. Il revenait près
+de Pierre, lorsqu'une nouvelle émotion parut agiter les aigrettes de
+diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des têtes se tournèrent, le
+brouhaha grandit.
+
+--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse émerveillé. Une
+jolie carrure tout-de même! Habillez-le de velours et d'or, et quelle
+figure de bel aventurier du quinzième siècle, mordant sans scrupule à
+toutes les jouissances!
+
+Prada entrait, l'air très à l'aise, gai, presque triomphant. Et,
+au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait
+de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs
+et durs, sa face énergique, barrée d'épaisses moustaches brunes. Jamais
+sa bouche vorace n'avait montré sa dentition de loup, dans un sourire de
+sensualité plus ravie. D'un regard rapide, il examina, déshabilla toutes
+les femmes. Puis, quand il eut aperçu Lisbeth, si gamine, si rose et si
+blonde, il s'adoucit, il vint très ouvertement à elle, sans s'inquiéter
+le moins du monde de l'ardente curiosité qui le dévisageait. Il se
+pencha, causa bas un instant, dès que monsignor Fornaro lui eut cédé la
+place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirmée par la jeune
+femme, car il eut un geste, un rire un peu forcé, en se relevant.
+
+Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de
+la fenêtre. Il serra également la main de Narcisse. Et, tout de suite,
+avec sa bravoure:
+
+--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati...
+Eh bien! il paraît que c'est fait, ils ont annulé mon mariage... C'est
+si gros, si impudent, si imbécile, que j'en doutais tout à l'heure.
+
+--Oh! se permit de déclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient
+de nous être confirmée par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre
+de la congrégation. Et l'on assure que la majorité a été très forte.
+
+Un rire encore secoua Prada.
+
+--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau
+soufflet que je connaisse, donné à la justice et au simple bon sens. Ah!
+si l'on parvient aussi à faire casser le mariage civilement, et si mon
+amie que vous voyez là-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome!
+Mais oui! je l'épouserai à Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il
+y a, de par le monde, un cher petit être qui sera de la fête, aux bras
+de sa nourrice!
+
+Il riait trop haut, il était trop brutal, dans cette allusion à son
+enfant, preuve vivante de sa virilité. Souffrait-il donc, pour avoir aux
+lèvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le
+sentait frémissant, en lutte contre un réveil de passion sourde,
+tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas à lui-même.
+
+--Et vous, mon cher abbé, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre
+nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir?
+
+Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'était plus
+sa femme.
+
+--On vient de me le dire en effet, répondit Pierre.
+
+Un moment, il hésita, avant d'ajouter, cédant au besoin de prévenir
+toute surprise fâcheuse:
+
+--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti
+pour Naples, comme je vous le disais. Un empêchement, à la dernière
+minute, je crois.
+
+Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement
+sérieuse:
+
+--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous
+les deux!
+
+Et il se tut, comme envahi d'un flot de pensées graves qui le forçaient
+à la réflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis,
+il eut un geste d'excuse, il s'enfonça davantage dans l'embrasure, tira
+d'une poche un calepin, en déchira une feuille, sur laquelle, en
+grossissant seulement un peu les caractères, il écrivit au crayon ces
+quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à
+Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas
+les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules».
+Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse:
+«Son Éminence Révérendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera».
+Quand il eut replacé le tout dans sa poche, il respira largement, il
+retrouva son rire.
+
+C'était comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait
+glacé. Sans qu'un raisonnement net se formulât en lui, il venait de
+sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lâcheté, d'une
+abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des idées qui
+l'avait amené à écrire les quatre lignes, tout de suite, à l'endroit
+même où il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il
+n'avait qu'une pensée bien arrêtée: il irait jeter le billet, en sortant
+du bal, dans la boîte du palais Boccanera. Maintenant, il était
+tranquille.
+
+--Qu'avez-vous donc, mon cher abbé? demanda-t-il en se mêlant de nouveau
+à la conversation. Vous êtes tout assombri.
+
+Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reçue,
+son livre condamné, l'unique journée qu'il aurait le lendemain pour agir
+encore, s'il ne voulait pas que son voyage à Rome fût une défaite, il se
+récria, comme si lui-même avait besoin d'agitation, d'étourdissement,
+afin d'espérer quand même et de vivre.
+
+--Bah! bah! ne vous découragez donc pas, on y laisse toute sa force!
+C'est beaucoup qu'une journée, on fait tant de choses dans une journée!
+Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les
+défaites en victoires.
+
+Il s'enfiévrait, il ajouta:
+
+--Tenez! allons dans la salle de bal. Il paraît que c'est un prodige.
+
+Il échangea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et
+Narcisse le suivaient, tous trois se dégageant à grand'peine, gagnant la
+galerie voisine au milieu du flot pressé des jupes, parmi cette houle de
+nuques et d'épaules, d'où montait la passion qui fait la vie, l'odeur
+d'amour et de mort.
+
+Dans une splendeur incomparable, la galerie se déroulait, large de dix
+mètres, longue de vingt, avec ses huit fenêtres qui donnaient sur le
+Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face.
+C'était une clarté éblouissante, sept paires d'énormes candélabres de
+marbre, que des bouquets de lampes électriques changeaient en torchères
+géantes, pareilles à des astres; et, en haut, tout le long des
+corniches, d'autres lampes, enfermées dans des fleurs aux teintes
+claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des
+tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lamé
+d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et
+aux fenêtres, les tentures étaient de vieille dentelle, brodée de soies
+de couleur, des fleurs encore, d'une intensité vivante. Mais, sous le
+plafond somptueux, aux caissons ornés de rosaces d'or, la richesse sans
+pareille, unique au monde, était la collection de chefs-d'œuvre, telle
+qu'aucun musée n'en offrait de plus belle. Il y avait là des Raphaël,
+des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera,
+des œuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet éclairage
+inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme réveillées à
+l'immortelle vie du génie. Et, Leurs Majestés ne devant arriver que vers
+minuit, le bal venait d'être ouvert, une valse emportait des couples,
+des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un
+ruissellement de décorations et de joyaux, d'uniformes brodés d'or et de
+robes brodées de perles, dans un débordement sans cesse élargi de
+velours, de soie et de satin.
+
+--C'est prodigieux vraiment! déclara Prada, de son air excité. Venez
+donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fenêtre.
+Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans être trop bousculé.
+
+Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvèrent plus que deux, Pierre
+et le comte, quand ils eurent gagné enfin l'embrasure désirée.
+L'orchestre, placé sur une petite estrade, au fond, venait de finir la
+valse, et les danseurs s'étaient remis à marcher lentement, d'un air
+d'étourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule,
+lorsqu'il se produisit une entrée qui fit tourner les têtes. Donna
+Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle eût porté les
+couleurs de son frère le cardinal, arrivait royalement au bras de
+l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'était serrée
+davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de
+vieille demoiselle, coupée de grands plis, à peine adoucie par les
+cheveux blancs, n'avait exprimé une si têtue et si victorieuse
+domination. Il y eut un murmure d'approbation discrète, une sorte de
+soulagement public, car le monde romain avait absolument condamné la
+conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente années, à
+laquelle les salons s'étaient habitués, ainsi qu'à un légitime mariage.
+On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un
+mauvais prétexte de rupture, à la suite d'une querelle survenue au sujet
+du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait duré près de
+deux mois, au grand scandale de Rome, où persiste le culte des longues
+tendresses fidèles. Aussi la réconciliation touchait-elle tous les
+cœurs, comme une des plus heureuses conséquences du procès, gagné ce
+jour-là, devant la congrégation du Concile. Morano repentant, donna
+Serafina reparaissant à son bras, dans cette fête, c'était très bien,
+l'amour vainqueur, les bonnes mœurs sauvées, l'ordre rétabli.
+
+Mais il y eut une sensation plus profonde, dès que, derrière sa tante,
+on aperçut Benedetta qui entrait avec Dario, côte à côte. Le jour même
+où son mariage venait d'être annulé, cette indifférence tranquille des
+ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avouée, célébrée
+devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de
+jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitôt pardonnée, dans une
+rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les cœurs
+volaient à eux, à l'éclat de beauté dont ils rayonnaient, à
+l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario,
+encore pâli par sa longue convalescence, était, dans sa délicatesse un
+peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et
+frisée de jeune dieu, d'une fierté svelte, où se retrouvait tout le
+vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la très blanche sous son
+casque de cheveux noirs, la très calme, la très sage, avait son beau
+rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une séduction irrésistible, qui
+la transfigurait, donnait un charme de fleur à sa bouche un peu forte,
+emplissait d'une clarté de ciel l'infini de ses grands yeux sombres,
+insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne,
+elle avait eu le délicieux instinct de se mettre en robe blanche, une
+robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginité, le
+grand lis pur qu'elle était restée obstinément, pour le mari de son
+choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas même la discrète
+échancrure permise sur la gorge. C'était le mystère d'amour
+impénétrable, redoutable, une beauté souveraine de femme, dont la
+toute-puissance dormait là, voilée de blanc. Aucune parure, pas un
+bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un
+collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des
+Boccanera, qu'elle tenait de sa mère et que Rome entière connaissait,
+des perles d'une grosseur fabuleuse, jetées là, à son cou, négligemment,
+et qui suffisaient, dans sa robe simple, à lui donner la royauté.
+
+--Oh! murmura Pierre extasié, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle!
+
+Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pensé à voix haute; car il
+entendit, à son côté, une plainte sourde de fauve, un involontaire
+grondement, qui lui rappela la présence du comte. Celui-ci, d'ailleurs,
+étouffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la
+force d'affecter une gaieté brutale.
+
+--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espère bien
+qu'on va les marier et les coucher devant nous.
+
+Puis, regrettant cette grossièreté de plaisanterie, où se révoltait la
+souffrance de son désir inassouvi de mâle, il voulut se montrer
+indifférent.
+
+--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles
+épaules du monde, et que c'est un vrai succès pour elle que de paraître
+plus belle encore, en ne les montrant pas.
+
+Il continua, parvint à causer d'un air détaché, contant de menus faits
+sur celle qu'il s'obstinait à nommer la comtesse. Mais il s'était
+renfoncé un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne
+remarquât sa pâleur, le tic douloureux qui contractait ses lèvres. Il
+n'était pas en état de lutter, de se faire voir riant et insolent, à
+côté de la joie du couple, si naïvement affichée. Et il fut heureux du
+répit que lui donna, à ce moment, l'arrivée du roi et de la reine.
+
+--Ah! voici Leurs Majestés! s'écria-t-il en se tournant vers la fenêtre.
+Voyez donc cette bousculade, dans la rue!
+
+En effet, malgré les vitres fermées, un tumulte de foule montait des
+trottoirs. Et Pierre, ayant regardé, vit, dans le reflet des lampes
+électriques, une nappe de têtes humaines envahir la chaussée et se
+presser autour des carrosses. Déjà, à plusieurs reprises, il avait
+rencontré le roi, pendant ses promenades quotidiennes à la villa
+Borghèse, venant là comme un modeste particulier, un brave bourgeois,
+sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un
+aide de camp. D'autres fois, il était seul, il conduisait un léger
+phaéton, accompagné simplement d'un valet de pied en livrée noire. Même
+une fois, il avait emmené la reine, tous deux assis côte à côte, en bon
+ménage qui se promène pour son plaisir. Et le monde affairé des rues,
+les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient
+de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations,
+tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement
+pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'idée traditionnelle qu'il se
+faisait des rois qui se gardent et qui défilent, entourés de toute une
+pompe militaire, avait-il été singulièrement surpris et touché de la
+bonhomie aimable de ce ménage royal s'en allant à sa guise, avec une
+belle sécurité, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres
+détails sur le Quirinal lui étaient venus de partout, la bonté et la
+simplicité du roi, son désir de paix, sa passion de la chasse, de la
+solitude et du grand air, qui avait dû souvent, dans le dégoût du
+pouvoir, lui faire rêver une vie libre, loin de cette besogne
+autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais
+surtout la reine était adorée, d'une honnêteté si naturelle et si
+sereine, qu'elle était la seule à ignorer les scandales de Rome, très
+cultivée, très affinée, au courant de toutes les littératures, et très
+heureuse d'être intelligente, supérieure de beaucoup à son entourage, et
+le sachant, et aimant à le faire voir, sans effort, avec une parfaite
+grâce.
+
+Prada qui était resté, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de
+la fenêtre, montra la foule d'un geste.
+
+--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents.
+Et il n'y a pas là, je vous en réponds, un seul agent de police... Ah!
+être aimé, être aimé!
+
+Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant.
+
+--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entrée de Leurs
+Majestés. C'est le plus beau de la fête.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, et l'orchestre, brusquement,
+s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorité de
+ses cuivres, la marche royale. Il y eut une débâcle parmi les danseurs,
+le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagnés
+par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui étaient allés les
+recevoir en bas de l'escalier. Le roi était simplement en frac, la reine
+avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle
+blanche; et, sous le diadème de brillants qui ceignait ses beaux cheveux
+blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et
+fraîche, faite d'amabilité, de douceur et d'esprit. La musique jouait
+toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrière son père
+et sa mère, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient
+pour voir; puis étaient venus Attilio, les Sacco, des parents, des
+personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale fût finie,
+il n'y avait encore, au milieu de la sonorité des instruments et de
+l'éclat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant
+que tous les invités, debout, se poussaient, se haussaient, le cou
+tendu, les yeux luisants, un flux montant de têtes et d'épaules,
+étincelantes de pierreries.
+
+Enfin, l'orchestre se tut, les présentations eurent lieu. Leurs
+Majestés, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la félicitèrent avec une
+bonté toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme
+père, tenait surtout à présenter son fils Attilio. Il courba sa souple
+échine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si
+bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis
+qu'il réservait pour la reine l'hommage du beau garçon, si passionnément
+aimé. De nouveau, Leurs Majestés se montrèrent d'une bienveillance
+extrême, même pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui
+s'effaçait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le récit, colporté
+de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin.
+Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amenée après son
+mariage, la reine lui sourit, ayant conçu pour sa beauté et pour son
+charme une admiration tendre; de sorte que, forcée de s'approcher, la
+jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes,
+accompagnée des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines
+purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'événement du jour, le
+mariage avec Prada annulé, l'union prochaine avec Dario annoncée
+publiquement, dans ce gala qui fêtait désormais de doubles fiançailles.
+Mais l'impression n'en était pas moins produite, on ne parla plus que de
+ces compliments adressés à Benedetta par la plus vertueuse et la plus
+intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint
+plus belle, plus fière, plus victorieuse, dans ce bonheur d'être enfin à
+l'époux choisi, qui la faisait rayonner.
+
+Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les
+souverains continuaient à s'entretenir, la reine avec les dames qui
+venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un
+défilé des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que
+Benedetta félicitée, caressée, haussée en pleine tendresse et en pleine
+gloire. Dario était près d'elle, jouissait, resplendissait avec elle.
+C'était pour eux que ce bal était donné, pour eux que les lampes
+étincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de
+Rome s'étaient dévêtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un
+violent parfum d'amour; c'était pour eux que Leurs Majestés venaient
+d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fête tournait à
+l'apothéose, pour eux qu'une souveraine adorée souriait, apportait à ces
+fiançailles le cadeau de sa présence, pareille à la bonne fée des contes
+bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-nés. Et il y avait,
+dans cette heure d'extraordinaire éclat, un apogée de chance et
+d'allégresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beauté à
+lui, sans la pouvoir posséder, de cet homme qui maintenant allait la lui
+prendre, victoire si publique, si étalée, si insultante, qu'il la
+recevait en plein visage, brûlante comme un soufflet. Puis, ce n'était
+pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait
+encore frappé dans sa fortune par le triomphe des Sacco. Était-ce donc
+vrai que le climat délicieux de Rome devait finir par corrompre les
+rudes conquérants du Nord, pour qu'il eût cette sensation de fatigue et
+d'épuisement, à moitié mangé déjà? Le jour même, à Frascati, avec cette
+désastreuse histoire de bâtisses, il avait entendu craquer ses millions,
+bien qu'il refusât de convenir que ses affaires devenaient mauvaises,
+comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fête, il
+voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit à l'aise des
+curées chaudes, faites goulûment sous le soleil de flamme. Ce Sacco
+ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son
+fils à une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe
+d'être un jour le maître de Rome et de l'Italie, remuant dès maintenant,
+à pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa
+vanité d'homme de proie, pour ses appétits toujours voraces de
+jouisseur, qui se sentait poussé hors de la table avant la fin du
+festin! Tout croulait, tout lui échappait, Sacco lui volait ses
+millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette
+abominable blessure du désir inassouvi, dont jamais plus il ne devait
+guérir.
+
+A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve,
+ce grondement involontaire et désespéré, qui lui avait déjà bouleversé
+le cœur. Et il regarda le comte, il lui demanda:
+
+--Vous souffrez?
+
+Mais, devant cet homme blême, qui gardait un grand calme par un effort
+surhumain de volonté, il regretta sa question indiscrète, restée
+d'ailleurs sans réponse. Aussi, pour le mettre à l'aise, continua-t-il,
+en disant tout haut les réflexions que faisait naître en lui le
+spectacle de la pompe qui se déroulait.
+
+--Ah! votre père avait raison, nous autres Français, avec notre
+éducation si profondément catholique, même en ces jours de doute
+universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome séculaire des
+papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les
+modifications profondes, qui, d'année en année, en font la Rome
+italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arrivé ici,
+combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple
+travaillant à se faire une grande capitale, étaient pour moi des
+quantités négligeables! Oui, j'écartais cela, je n'en tenais aucun
+compte, dans mon rêve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrétienne
+et évangélique, pour le bonheur des peuples.
+
+Il eut un léger rire, prenant en pitié sa candeur; et, d'un geste, il
+montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment incliné devant
+le roi, la princesse écoutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie
+papale abattue, les parvenus d'hier acceptés, le monde noir et le monde
+blanc mêlés à ce point, qu'il n'y avait plus guère là que des sujets, à
+la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le
+Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les
+faits, sinon dans les principes, en face de l'évolution quotidienne, de
+ces hommes, de ces femmes en joie, riants et parés, que le souffle du
+désir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, être aimé, faire de la
+vie, éternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait être le
+symbole de l'union nécessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des
+vieilles haines, toutes les querelles oubliées dans cette étreinte du
+beau garçon qui passe et qui emmène à son cou la belle fille conquise,
+pour que le monde continue.
+
+--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancés, et jeunes,
+et gais, et riant à l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu
+ici pour faire plaisir à son ministre et pour achever de rallier à son
+trône une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave
+et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la
+touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne
+de cette délicieuse enfant, si ingénue, si amoureuse, se donnant à la
+jeune Italie, à cet enthousiaste et loyal garçon, qui porte si crânement
+l'uniforme. Et que leurs noces soient donc définitives et fécondes,
+qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'être, de toute
+mon âme, maintenant que j'apprends à vous connaître!
+
+Dans l'ébranlement douloureux de son ancien rêve d'une Rome évangélique
+et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune
+pour l'éternelle cité, avec une si vive, si profonde émotion, que Prada
+ne put s'empêcher de répondre:
+
+--Je vous remercie, vous faites là un vœu qui est dans le cœur de tout
+bon Italien.
+
+Mais sa voix s'étrangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui
+causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui
+les rejoignaient, avec le même sourire d'immense bonheur. Et, lorsque
+les deux couples furent réunis, si éclatants, si triomphants de vie
+heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester là, de les voir et
+de souffrir.
+
+--J'ai une soif à crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire
+quelque chose.
+
+Et il manœuvra pour se glisser derrière la foule, le long des fenêtres,
+de manière à ne pas être remarqué, en gagnant la porte de la salle des
+Antiques, à l'extrémité de la galerie.
+
+Comme Pierre le suivait, un flot de monde les sépara, et le prêtre se
+trouva porté vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement.
+Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle était en
+extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beauté, joignant
+devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la
+Madone.
+
+--Oh! monsieur l'abbé, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est
+belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre,
+plus belle que le soleil, la lune et les étoiles!... Si tu savais,
+chérie, ça m'en donne un frisson, de te voir belle à ce point, belle
+comme le bonheur, belle comme l'amour!
+
+Benedetta se mit à rire, pendant que les deux jeunes gens s'égayaient.
+
+--Tu es aussi belle que moi, chérie... C'est parce que nous sommes
+heureuses que nous sommes belles.
+
+Celia répéta doucement:
+
+--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir où tu me disais que ça
+ne réussissait guère, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous
+les marions, et nous sommes si heureux pourtant!
+
+--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit
+gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as répondu, ce même soir, il
+suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!
+
+Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, où
+était installé le buffet, il y retrouva Prada debout, cloué là,
+immobilisé, s'emplissant quand même les yeux de l'atroce spectacle qu'il
+voulait fuir. Il avait dû se retourner, voir, voir encore. Et ce fut
+ainsi qu'il assista, le cœur saignant, à la reprise des danses, la
+première figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'éclat de
+ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient
+vis-à-vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de
+jeunesse et de joie, dansant dans la clarté blanche, dans le luxe et
+dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchèrent,
+s'intéressèrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse
+s'épandit de tous les cœurs.
+
+--Je crève de soif, venez donc! répéta Prada, qui put enfin s'arracher à
+sa torture.
+
+Il se fit servir un verre de limonade glacée, il l'avala d'un trait, de
+l'air goulu d'un fiévreux qui jamais plus n'apaisera le feu intérieur
+dont il est brûlé.
+
+Cette salle des Antiques était une vaste pièce, dallée d'une mosaïque,
+décorée de stuc, où se trouvait, le long des murs, une célèbre
+collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient,
+il y avait là pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur
+mourant, d'une beauté incomparable. Mais la merveille était la fameuse
+Vénus, un pendant à la Vénus du Capitole, plus fine, plus souple, le
+bras gauche détendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-là, un
+puissant réflecteur électrique jetait sur elle une éblouissante clarté
+d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudité, semblait vivre
+d'une vie surhumaine, immortelle.
+
+Contre le mur du fond, on avait installé le buffet, une longue table,
+recouverte d'une nappe brodée, chargée d'assiettes de fruits, de
+pâtisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au
+milieu des bouteilles de champagne, des punchs brûlants et des sorbets
+glacés, de l'armée des verres, des tasses à thé et des bols à bouillon,
+toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie étincelante
+aux lumières. Et l'innovation heureuse était qu'on avait empli toute une
+moitié de la salle par des rangées de petites tables, où les invités, au
+lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme
+dans un café.
+
+Pierre, à une de ces petites tables, aperçut Narcisse, assis près d'une
+jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth.
+
+--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment
+l'attaché d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouvé
+de mieux que d'aller offrir mon bras à madame pour l'amener ici.
+
+--Une bonne idée, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que
+j'avais très soif.
+
+Ils s'étaient fait servir du café glacé, qu'ils buvaient lentement, à
+l'aide de petites cuillers de vermeil.
+
+--Moi aussi, déclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me
+désaltérer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce café-là
+va peut-être me calmer un peu... Ah! chère amie, que je vous présente
+donc monsieur l'abbé Froment, un jeune prêtre français des plus
+distingués.
+
+Tous quatre demeurèrent longtemps assis, causant et s'égayant un peu des
+invités qui défilaient. Mais Prada restait préoccupé, malgré sa
+galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait,
+retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand même, retournaient vers
+la galerie voisine, d'où lui arrivaient des bruits de musique et de
+danse.
+
+--Eh bien! mon ami, à quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth,
+en le voyant à un moment si pâle, si perdu. Êtes-vous indisposé?
+
+Il ne répondit pas, il dit tout d'un coup:
+
+--Tenez! voyez donc, voilà le vrai couple, voilà l'amour et le bonheur!
+
+Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mère de
+Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la
+garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pêché au
+Corso, de ses yeux de flamme restés superbes, et dont elle avait fait un
+marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout à elle. Dans les
+bals, dans les soirées, elle ne le lâchait pas, le gardait à son bras
+malgré l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle était
+heureuse de le montrer, en beau garçon dont elle était fière. Et tous
+les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle
+extraordinaire encore de beauté massive, malgré ses cinquante ans
+passés, lui de fière tournure, les moustaches au vent, en aventurier
+heureux dont la brutalité gaie plaisait aux dames.
+
+--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a dû le tirer d'une
+vilaine aventure. Oui, il plaçait des reliques, il vivotait en faisant
+le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait
+lancé toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui
+fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des débris d'os de
+mouton, le tout scellé, signé par les autorités les plus authentiques.
+On a étouffé cette affaire, dans laquelle trois prélats se trouvaient
+également compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le
+dévore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa façon de
+lui tenir cette assiette, où elle mange un blanc de volaille!
+
+Puis, rudement, avec une ironie sourde et âpre, il continua, en parlant
+des amours à Rome. Les femmes y étaient ignorantes, têtues et jalouses.
+Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie
+entière, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait à toute
+heure pour son plaisir à elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle
+entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de véritables
+mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop
+lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils
+finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus désagréables.
+
+--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se récria de
+nouveau Lisbeth en riant. C'est très gentil au contraire, ce que vous
+nous racontez là! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours.
+
+Elle était délicieuse, avec ses fins cheveux blonds envolés, sa délicate
+nudité blonde; et Narcisse, languissant, les yeux à demi fermés, la
+compara à une figure de Botticelli, qu'il avait vue à Florence. La nuit
+s'avançait, Pierre était retombé dans sa préoccupation assombrie,
+lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait déjà le
+cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il
+se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait
+donné, dans le petit salon des glaces.
+
+--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prêtre saluait
+Lisbeth.
+
+--Non, non! pas encore.
+
+--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous
+accompagnerai jusque là-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici.
+
+Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver,
+tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier était en vérité une
+merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces pâlies, que
+d'admirables bois dorés encadraient. Même au plafond, les glaces
+continuaient en pans inclinés, de sorte que, de toutes parts, les images
+se multipliaient, se mêlaient, se renversaient, à l'infini. Par une
+heureuse discrétion, l'électricité n'y avait pas été mise, deux
+candélabres seulement y brûlaient, chargés de bougies roses. Les
+tentures et le meuble étaient de soie bleue très tendre. Et
+l'impression, en entrant, était d'une douceur, d'un charme sans pareil,
+comme si l'on était entré chez les fées, reines des sources, au milieu
+d'un palais d'eaux limpides, illuminé jusqu'aux plus lointaines
+profondeurs, par des bouquets d'étoiles.
+
+Tout de suite Pierre aperçut monsignor Nani, assis paisiblement sur un
+canapé bas; et, comme ce dernier l'avait espéré, il se trouvait
+absolument seul, le cotillon ayant attiré la foule vers la galerie. Un
+grand silence régnait, on entendait à peine l'orchestre qui venait
+mourir là, en un vague petit souffle de flûte.
+
+Le prêtre s'excusa de s'être fait attendre.
+
+--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilité, que
+rien n'épuisait, j'étais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la
+foule par trop menaçante, je me suis réfugié ici.
+
+Il ne parla pas de Leurs Majestés, mais il laissait entendre qu'il avait
+évité leur présence, courtoisement. S'il était venu, c'était par grande
+tendresse pour Celia; et c'était aussi dans un but de très délicate
+diplomatie, pour que le Vatican ne parût pas rompre tout à fait avec les
+Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la
+papauté. Sans doute le Vatican ne pouvait signer à ce mariage, qui
+semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais,
+cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparaître, de se
+désintéresser, en abandonnant ses plus fidèles serviteurs.
+
+--Voyons, mon cher fils, reprit le prélat, il s'agit maintenant de
+vous... Je vous ai dit que, si la congrégation de l'Index avait conclu à
+la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au
+Saint-Père, et signée par lui, qu'après-demain. Vous avez donc toute une
+journée encore devant vous.
+
+Pierre ne put s'empêcher de l'interrompre, avec une vivacité
+douloureuse.
+
+--Hélas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai déjà réfléchi,
+je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me défendre... Voir Sa
+Sainteté, et comment, maintenant qu'elle est malade!
+
+--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Sainteté va
+beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui même, comme tous les
+mercredis, l'honneur d'être reçu par elle. Quand elle est fatiguée un
+peu, et qu'on la dit très malade, elle laisse dire: ça la repose et ça
+lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines
+impatiences.
+
+Mais Pierre était trop bouleversé pour écouter attentivement. Il
+continua:
+
+--Non, c'est fini, je suis désespéré. Vous m'avez parlé d'un miracle
+possible, je ne crois guère aux miracles. Puisque je suis battu à Rome,
+je repartirai, je retournerai à Paris, où je continuerai la lutte...
+Oui! mon âme ne peut se résigner, mon espoir du salut par l'amour ne
+peut mourir, et je répondrai par un nouveau livre, et je dirai dans
+quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!
+
+Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, où
+l'intelligence avait la netteté et le tranchant de l'acier. Dans le
+grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces
+reflétaient les bougies sans nombre, un éclat plus sonore de l'orchestre
+entra, déroula un lent bercement de valse, puis mourut.
+
+--Mon cher fils, la colère est mauvaise... Vous rappelez-vous que, dès
+votre arrivée, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tâché
+d'être reçu par le Saint-Père, de faire à mon tour une tentative?
+
+Et, voyant le jeune prêtre s'agiter:
+
+--Écoutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Sainteté, hélas! n'est pas
+toujours conseillée prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont
+le dévouement manque parfois de l'intelligence désirable. Je vous l'ai
+déjà dit, je vous ai mis en garde contre les démarches inconsidérées...
+C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines déjà, à remettre
+moi-même votre livre à Sa Sainteté, pour qu'elle daignât y jeter les
+yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empêché d'arriver jusqu'à elle...
+Et voilà ce que j'étais chargé de vous dire: Sa Sainteté, qui a eu
+l'extrême bonté de lire votre livre, désire formellement vous voir.
+
+Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre.
+
+--Ah! monseigneur, ah! monseigneur!
+
+Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air
+d'inquiétude extrême, comme s'il eût redouté qu'on pût les entendre.
+
+--Chut! chut! c'est un secret, Sa Sainteté désire vous recevoir tout à
+fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... Écoutez
+bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui même, à
+neuf heures précises du soir, vous vous présenterez au Vatican, en
+demandant à toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous
+laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous
+introduira... Et pas un mot, que pas une âme ne se doute de ces choses!
+
+Le bonheur, la reconnaissance de Pierre débordèrent enfin. Il avait
+saisi les deux mains douces et grasses du prélat.
+
+--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous
+saviez, la nuit et la révolte étaient dans mon âme, depuis que je me
+sentais le jouet de ces Éminences puissantes qui se moquaient de moi!...
+Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sûr de vaincre, puisque je vais
+pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Sainteté, le Père de toute vérité
+et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui
+l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutté jamais que pour sa
+politique et ses idées les plus chères... Non, non! c'est impossible, il
+ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!
+
+Nani, qui avait dégagé ses mains, tâchait de le calmer, d'un geste
+paternel, tout en gardant son petit sourire de mépris, pour une telle
+dépense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de
+s'éloigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prêtre
+se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement:
+
+--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obéissance est grande.
+
+Pierre, qui n'avait plus que l'idée de partir, retrouva presque tout de
+suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majestés venaient de
+quitter le bal, en grande cérémonie, accompagnées par les Buongiovanni
+et les Sacco. La reine avait maternellement embrassé Celia, pendant que
+le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont
+les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invités suivaient
+l'exemple des souverains, s'en allaient déjà par petits groupes. Et le
+comte, qui paraissait singulièrement énervé, plus âpre et plus amer,
+était impatient de partir, lui aussi.
+
+--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite,
+voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a prié de
+vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour
+accompagner mon amie Lisbeth jusqu'à sa voiture... Moi, décidément, j'ai
+besoin d'air. Je veux faire un tour à pied, je vais aller avec vous
+jusqu'à la rue Giulia.
+
+Puis, comme tous deux reprenaient leurs vêtements au vestiaire, il ne
+put s'empêcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale:
+
+--Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis;
+et vous faites bien d'aimer rentrer à pied, car il n'y avait pas de
+place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle
+effronterie, à son âge, de s'être traînée ici, avec son Morano, pour
+triompher du retour de l'infidèle!... Et les deux autres, les deux
+jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux
+tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la
+sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruauté rares!
+
+Ses mains tremblaient, il murmura encore:
+
+--Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!...
+Oui, j'ai entendu dire à Celia qu'il partait ce soir, à six heures, pour
+Naples. Eh bien! que mes vœux l'accompagnent, bon voyage!
+
+Dehors, les deux hommes eurent une sensation délicieuse, au sortir de la
+chaleur étouffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide
+et froide. C'était une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de
+Rome, où la ville dort sous le ciel immense, dans une clarté élyséenne,
+comme bercée d'un rêve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils
+descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel.
+
+Prada s'était un peu calmé, mais il restait ironique, il parlait pour
+s'étourdir sans doute, avec une abondance fiévreuse, revenant aux femmes
+de Rome, à cette fête qu'il avait trouvée splendide, et qu'il raillait
+maintenant.
+
+--Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes
+qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement
+essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et
+surtout des perles de toute beauté, mais montés si lourdement, qu'ils
+sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolité,
+sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, même la
+religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les
+regardais, au buffet, manger à belles dents. Ah! pour ça, elles ont un
+vigoureux appétit! Remarquez que, ce soir, les invités se sont conduits
+assez bien, on n'a pas trop dévoré. Mais, si vous assistiez à un bal de
+la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assiégé, les plats
+engloutis, une bousculade d'une voracité extraordinaire!
+
+Pierre ne répondait que par des monosyllabes. Il était tout à sa joie
+débordante, à cette audience du pape, qu'il rêvait déjà, la préparant
+dans ses moindres détails, sans pouvoir se confier à personne. Et les
+pas des deux hommes sonnaient sur le pavé sec, dans la large rue,
+déserte et claire, tandis que la lune découpait nettement les ombres
+noires.
+
+Brusquement, Prada se tut. Il était à bout de bravoure bavarde, envahi
+tout entier et comme paralysé par l'effrayante lutte qui se livrait en
+lui. A deux reprises déjà, il avait touché, dans la poche de son habit,
+le billet écrit au crayon, dont il se répétait les quatre lignes: «Une
+légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour
+quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues
+empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules.» Le billet
+était bien là, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre,
+c'était pour le jeter dans la boîte du palais Boccanera. Il continuait à
+marcher d'un pas vif, le billet serait dans la boîte avant dix minutes,
+aucune puissance au monde ne pouvait l'empêcher de l'y jeter, puisque sa
+volonté était arrêtée formellement. Jamais il ne commettrait le crime de
+laisser empoisonner les gens.
+
+Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario
+venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en
+oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit être de sa
+chair, dont il était si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravagé
+d'un désir de mâle conquérant, il n'avait violemment joui que de celles
+qui résistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il
+avait voulue, qu'il avait achetée en l'épousant, et qui s'était refusée
+ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait
+jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendié Rome; maintenant, il
+se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empêcher d'être à un
+autre. Ah! c'était cette pensée qui rouvrait la plaie saignante à son
+flanc, la pensée de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient
+se moquer de lui ensemble! Comme ils s'étaient plu à le ridiculiser en
+lançant le mensonge de sa prétendue impuissance, dont il se sentait
+quand même atteint, malgré toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa
+virilité. Sans trop y croire, il les avait accusés d'être amant et
+maîtresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une
+alcôve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires
+d'amour étaient légendaires. A présent, cela certainement allait être,
+puisqu'ils étaient libres, déliés au moins du lien religieux. Ils les
+voyaient côte à côte sur la même couche, il évoquait des visions
+brûlantes, leurs étreintes, leurs baisers, le ravissement de leur
+délire. Ah! non, ah! non, c'était impossible, la terre croulerait
+plutôt!
+
+Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour
+s'engager parmi les anciennes rues, étranglées et tortueuses, qui
+conduisent à la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la boîte
+du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer.
+Le billet dormirait jusqu'au matin dans la boîte. Don Vigilio, le
+secrétaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de
+cette boîte, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la
+remettrait à Son Éminence, laquelle ne permettait pas qu'on en
+décachetât aucune. Et les figues seraient jetées, il n'y aurait plus de
+crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le
+billet ne se trouvait pas dans la boîte, que se produirait-il? Alors, il
+admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table,
+au dîner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement
+recouvert de feuilles. Dario était là comme de coutume, seul avec son
+oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu
+mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel
+des deux? Ici, la vision se brouillait, c'était de nouveau le destin en
+marche, ce destin qu'il avait rencontré sur la route de Frascati, allant
+à son but inconnu, sans arrêt possible, au travers des obstacles. Le
+petit panier de figues allait, allait toujours, à sa besogne nécessaire,
+qu'aucune main au monde n'était assez forte pour empêcher.
+
+La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre
+sortit comme d'un rêve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel
+d'argent. Trois heures du matin sonnaient à une église du voisinage. Et
+il se sentit un petit frisson, en entendant près de lui cette plainte
+douloureuse de fauve blessé à mort, ce sourd grondement involontaire que
+le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser échapper de nouveau.
+
+Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la
+main du prêtre:
+
+--Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, à cette
+heure, on croirait que je suis retombé amoureux de ma femme.
+
+Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se
+retourner.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze
+heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était resté si tard, il avait
+dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix délicieuse, comme s'il avait, en
+dormant, senti son bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le
+radieux soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa
+première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape, à neuf
+heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journée
+bénie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux
+présage?
+
+Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur de l'air, qui
+lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur, remarqué dès le jour de
+son arrivée, dont il avait plus tard essayé vainement d'analyser la
+nature, un goût d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en
+décembre? Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir, au seuil
+même de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour
+regarder au delà du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes
+en toute saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine, dans
+le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir
+en place, cédant à un besoin de vie, de gaieté et de beauté.
+
+Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle,
+rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.
+
+--Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je suis heureuse!
+
+Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de calme et
+d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand, l'un et l'autre, ils
+étaient sans espérance! Aujourd'hui, l'abandon des allées envahies par
+les herbes folles, les buis qui avaient poussé dans le vieux bassin
+comblé, les orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
+des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimité
+rêveuse et tendre, dans laquelle il était très bon de reposer sa joie.
+Et surtout il faisait si tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où
+se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme bouche
+béante du masque tragique, avec sa chanson de flûte. Une fraîcheur
+montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief déroulait une
+bacchanale frénétique, des faunes emportant, renversant des femmes sous
+leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps et des lieux, au
+fond d'un passé révolu, si lointain, que les alentours disparaissaient,
+les constructions récentes des quais, le quartier éventré, gris encore
+de la poussière des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal d'un
+monde nouveau.
+
+--Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!... J'étouffais dans ma
+chambre, j'ai dû descendre ici, tant mon cœur avait besoin de place,
+d'air et de soleil, pour battre à son aise!
+
+Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment de colonne
+renversée, qui servait de banc; et elle voulut que le prêtre vînt se
+mettre à côté d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beauté, avec
+ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme
+une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la
+lumière, étaient des brasiers où roulait de l'or; tandis que sa bouche
+d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de
+bonne créature, libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni
+les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rêvant tout
+haut.
+
+--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà obtenu la
+séparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment
+que l'Église aura annulé mon mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le
+printemps prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les
+formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples, où il va
+régler une affaire d'intérêt, une propriété que nous y possédions
+encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a coûté très cher. Mais
+qu'importe à présent, puisque nous voilà l'un à l'autre!... Dans
+quelques jours, dès qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous
+allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas
+dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai fait des projets, ah!
+des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous
+restiez à Rome, désormais, jusqu'à notre mariage.
+
+Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de jeunesse et de
+bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-même, pour
+ne pas dire lui aussi sa félicité, l'espoir dont sa prochaine entrevue
+avec le pape l'emplissait. Mais il avait juré de n'en parler à personne.
+
+Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé, un cri
+persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en
+plaisantant leva la tête, regarda une cage qui était accrochée à une
+fenêtre du premier étage.
+
+--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le
+monde soit content dans la maison.
+
+Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière en vacances:
+
+--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?...
+Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donnée au
+dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux
+sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la
+rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse
+dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement où il fasse un
+peu chaud.
+
+Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces
+jolies petites perruches d'un vert cendré, si soyeuses et si souples.
+Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balançait, battait
+des ailes, dans l'allégresse du clair soleil.
+
+--Parle-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon oncle prétend
+qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause très bien avec elle.
+
+Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si une obscure liaison
+d'idées la faisait penser à son autre oncle, à l'oncle par alliance
+qu'elle avait à Paris.
+
+--Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a
+écrit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas à être reçu par
+Sa Sainteté. Il avait tant compté sur vous, sur votre victoire, pour le
+triomphe de ses idées!
+
+En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du vicomte, où
+celui-ci se désespérait de l'importance prise par son adversaire, le
+baron de Fouras, depuis le grand succès de sa dernière campagne à Rome,
+avec le pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'était le
+réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conquêtes
+libérales du néo-catholicisme menacées, si l'on n'obtenait pas du
+Saint-Père une adhésion formelle aux fameuses corporations obligatoires,
+pour battre en brèche les corporations libres, soutenues par les
+conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans
+compliqués, dans son impatience de le voir reçu enfin au Vatican.
+
+--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre dimanche, et
+j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je
+serais si heureux, si heureux de pouvoir lui répondre par la bonne
+nouvelle!
+
+De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il verrait le pape,
+lui ouvrirait son âme brûlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement
+suprême, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des
+petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha son
+secret, qui lui gonflait le cœur.
+
+--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir.
+
+Benedetta ne comprit pas d'abord.
+
+--Comment ça?
+
+--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, à ce bal, que
+le Saint-Père, auquel il avait remis mon livre, désirait me voir... Et
+je serai reçu ce soir, à neuf heures.
+
+Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du
+jeune prêtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amitié. Et ce
+succès d'un ami tombant dans sa félicité à elle, prenait une importance
+extraordinaire, comme une certitude de complète réussite pour tout le
+monde. Elle eut un cri de superstitieuse exaltée et ravie.
+
+--Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse,
+mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en même
+temps qu'à moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne
+pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr, maintenant, que tout marchera
+très bien, car une maison où il y a quelqu'un qui voit le pape est
+bénie, la foudre ne la frappe plus.
+
+Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante de gaieté,
+qu'il s'inquiéta.
+
+--Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en supplie, pas un mot
+à personne, ni à votre tante, ni même à Son Éminence... Monsignor Nani
+serait très contrarié.
+
+Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de
+monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'était-ce pas à lui qu'elle
+devait d'être parvenue enfin à faire annuler son mariage? Puis, reprise
+d'une bouffée de folle joie:
+
+--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous
+ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, même pour les pauvres qui
+souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a
+vraiment que le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on
+n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!
+
+Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette
+singulière solution donnée à la question redoutable de la misère.
+Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat était vaine,
+sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de
+siècles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catéchiser,
+l'amener à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la conquérir
+à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux temps nouveaux, pleine
+de pitié pour les choses et pour les êtres. Et, si elle s'était
+attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures où elle
+souffrait elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures, la
+voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité, en
+créature des brûlants étés et des hivers doux comme des printemps!
+
+--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.
+
+--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les
+pauvres!... Qu'on donne à une fille de notre Transtévère le garçon
+qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son
+pain sec, le soir, en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les
+mères qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont
+vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numéros sortir à
+la loterie, tout le monde est comme ça, tout le monde ne demande que de
+la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste et
+tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits
+que ceux dont le cœur chantera, souvent même sans en savoir la cause,
+par un beau jour de soleil comme aujourd'hui!
+
+Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de
+nouveau la cause de tant de pauvres êtres, qui, à cette minute même,
+agonisaient au loin, quelque part, succombant à la douleur physique ou à
+la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux,
+une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la
+désespérance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait
+pas avait laissé tomber cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du
+laurier, la senteur amère des orangers et des buis qui lui donnaient ce
+vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur dont ses veines se
+mettaient à battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion très
+ancienne? Ou plutôt n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée
+bacchanale, qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond même des
+obscures voluptés de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un
+instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et
+il lui sembla que tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue
+de l'invisible.
+
+Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le réveillait à
+l'enchantement d'être là, près d'elle.
+
+--L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crâne
+bien dur. Que voulez-vous? il y a des idées qui n'entrent pas dans notre
+tête. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une
+fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer
+telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous
+pouvons l'être!
+
+Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le resplendissement
+de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la
+toute-puissance qui menait le monde.
+
+--Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine encore,
+souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire à rassasier
+l'éternelle faim des pauvres hommes!
+
+--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dîner,
+ma tante doit nous attendre.
+
+Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où Pierre ne mangeait
+pas dehors, il avait son couvert mis à la table de ces dames, dans la
+petite salle à manger du second, qui donnait sur la cour, d'une
+tristesse mortelle. A la même heure, au premier étage, dans la salle
+ensoleillée dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
+dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son neveu Dario,
+car son secrétaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne
+desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services
+étaient absolument distincts, ni la même cuisine, ni le même personnel;
+et il n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce servant
+d'office.
+
+Mais la salle à manger du second avait beau être morne, attristée par le
+demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner de ces dames et du jeune
+prêtre fut très gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait
+elle-même détendue par une grande félicité intérieure. Sans doute elle
+n'avait pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille, au
+bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de la soirée la
+première, pleine d'éloges, bien que la présence du roi et de la reine
+l'eût beaucoup gênée, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une
+tactique savante, elle avait évité de se faire présenter. D'ailleurs,
+elle espérait que son affection bien connue pour Celia, dont elle était
+la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce salon neutre, où
+tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle devait pourtant garder un
+scrupule, car elle annonça que, tout de suite après le déjeuner, elle
+comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal
+secrétaire, à qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame
+patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soirée des
+Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait
+brûlé de plus de zèle, ni de plus d'espoir, à propos du prochain
+avènement de son frère, le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était,
+pour elle, un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son
+orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant la dernière
+indisposition du pape régnant, elle avait poussé les choses jusqu'à
+s'inquiéter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du
+nouveau pontife.
+
+Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et
+d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une femme dont le bonheur
+d'amour se plaît au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de
+servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:
+
+--Eh bien? Giacomo, et les figues?
+
+Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans
+comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pièce.
+
+--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?
+
+--Quelles figues donc, contessina?
+
+--Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par où j'ai eu la
+curiosité de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un
+petit panier. Même, je me suis étonnée qu'il pût encore y en avoir, en
+cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en
+songeant que j'en mangerais au dîner.
+
+Victorine se mit à rire.
+
+--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prêtre
+de Frascati, vous vous rappelez, le curé de là-bas, est venu, hier soir,
+déposer en personne pour Son Éminence. J'étais là, il a répété à trois
+reprises que c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
+Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors, on a fait comme
+il a dit.
+
+--Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une colère comique. En
+voilà des gourmands qui se régalent sans nous! Il me semble qu'on aurait
+pu partager.
+
+Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine:
+
+--N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois nous voir à la
+villa.
+
+--Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas la petite église
+Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander
+l'abbé Paparelli, dont il a été le camarade au séminaire, je crois. Et,
+hier soir encore, c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à
+l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgré
+les recommandations, on avait oublié de le mettre tout à l'heure sur la
+table de Son Éminence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, été
+pour personne, si l'abbé Paparelli n'était descendu les prendre en
+courant et ne les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion, comme
+s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son Éminence les
+trouve si bonnes!
+
+--Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande fête, conclut la
+princesse, car il a un peu de dérangement, il a passé une nuit mauvaise.
+
+Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse. Le caudataire,
+avec sa face molle et ridée, sa taille grosse et courte de vieille fille
+dévote en jupe noire, lui déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de
+l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
+humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique, en
+apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa
+propre influence, défaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le
+triomphe des ambitions de son frère. Le pis était que, deux fois déjà,
+elle le soupçonnait d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle
+considérait comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée,
+elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mérites et une piété
+tout à fait exemplaire.
+
+Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter. Et, comme
+Victorine était sortie de la salle, elle appela le valet.
+
+--Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission...
+
+Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre:
+
+--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois à
+table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en
+être au dessert. Mon oncle soulève les feuilles, se sert avec un bon
+sourire, passe le panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous
+les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les
+voyez-vous?
+
+Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de Dario, sa
+continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait ainsi, avec les deux
+autres. Son cœur était en bas, elle voyait, elle entendait, elle
+sentait, par tous les sens exquis de son amour.
+
+--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à Son Éminence que nous
+mourons d'envie de goûter à ses figues et qu'elle serait bien aimable en
+nous envoyant celles dont elle ne voudra pas.
+
+Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix sévère.
+
+--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.
+
+Et elle s'adressa à sa nièce:
+
+--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de
+gamineries.
+
+--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si
+longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!
+
+Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant simplement
+lui-même de la voir gaie à ce point. Comme il se produisait un petit
+froid, il parla alors, dit son propre étonnement d'avoir aperçu la
+veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de
+Frascati. Cela tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur
+qui le protégeait.
+
+--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta.
+
+--Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous ont fait tant
+d'envie.
+
+--Comment cela, voyagé avec les figues?
+
+Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper. Puis, il
+préféra tout dire.
+
+--J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en voiture et qui a
+voulu absolument me ramener à Rome. En route, nous avons recueilli le
+curé Santobono, parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement,
+avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un instant dans une
+osteria.
+
+Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de
+la Campagne romaine, envahie par le crépuscule. Mais Benedetta le
+regardait fixement, prévenue, renseignée, n'ignorant pas les fréquentes
+visites que Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses
+constructions.
+
+--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette
+nuit, il était bouleversé, et il faut le plaindre.
+
+Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette parole charitable
+du jeune prêtre était dite avec une émotion profonde et naturelle, dans
+le débordement d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur
+les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de
+n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire
+qu'elle n'avait à témoigner ni pitié ni haine pour un homme qui lui
+était devenu complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
+finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené dans la
+voiture de Prada:
+
+--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je préfère
+maintenant ne pas en avoir mangé.
+
+Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta, dans la hâte
+qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Restés
+seuls, Benedetta et Pierre s'attardèrent à table un instant encore,
+repris de leur gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son
+audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A peine deux
+heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il faire, à quoi
+allait-il employer cette après-midi interminable? Alors, elle, très
+gentiment, eut une idée.
+
+--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il
+ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous,
+avoir fini de déjeuner, et je vais lui faire dire de monter nous
+prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre,
+très loin.
+
+Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste à ce
+moment, don Vigilio parut, l'air effaré.
+
+--Est-ce que la princesse n'est pas là?
+
+--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?
+
+--C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir
+indisposé, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans
+doute.
+
+Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude.
+
+--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc,
+monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en
+voiture.
+
+Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit
+descendre aussi.
+
+--Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de toi.
+
+Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée, meublée
+simplement, où le jeune prince venait déjà de passer un long mois,
+cloué là par sa blessure à l'épaule. On y arrivait en traversant un
+petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir
+reliait ces pièces à l'appartement intime du cardinal: la salle à
+manger, la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement
+étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de jadis, à
+l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait
+sur le couloir, une simple chambre nue, où se trouvait un autel de bois
+peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid,
+pour s'agenouiller et prier.
+
+En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario était allongé,
+tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout,
+paternellement; et, dans l'inquiétude commençante, il gardait sa haute
+taille fière, son calme d'âme souveraine et sans reproche.
+
+--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?
+
+Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'était encore
+que très pâle, l'air ivre.
+
+--Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi, c'est comme si
+j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a semblé que
+j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur
+mon lit.
+
+Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le
+cardinal, à son tour, entra dans quelques détails.
+
+--Nous achevions tranquillement de déjeuner, je donnais des ordres à don
+Vigilio pour l'après-midi, et j'étais sur le point de quitter la table,
+lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se
+rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant
+les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous l'avons suivi, sans
+comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore.
+
+D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, où
+semblait avoir soufflé un brusque vent de catastrophe. Toutes les
+portes étaient restées grandes ouvertes, on voyait en enfilade le
+cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle à manger
+apparaissait dans son désordre de pièce abandonnée soudainement, avec la
+table servie encore, les serviettes jetées, les chaises repoussées.
+Cependant, on ne s'effarait toujours pas.
+
+Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en pareil cas.
+
+--Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais!
+
+D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété ordinaire de
+sa table.
+
+--Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est
+pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau
+pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y
+est pour rien.
+
+--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son Éminence et moi,
+nous serions également indisposés.
+
+Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit, respira
+fortement de nouveau, en s'efforçant de rire.
+
+--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup plus à
+l'aise. Il faut que je me remue.
+
+--Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai fait... Tu vas me
+prendre en voiture, avec monsieur l'abbé Froment, et tu nous conduiras
+dans la Campagne, très loin.
+
+--Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine, aidez-moi donc.
+
+Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet. Mais, avant que
+la servante se fût avancée, il eut une légère convulsion, il retomba,
+comme foudroyé par une syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du
+lit, qui le reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
+perdait la tête.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il faut le médecin.
+
+--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scène
+commençait à bouleverser, lui aussi.
+
+--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dépêcher. Elle
+connaît l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine.
+
+La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pièce, où un
+frisson d'anxiété croissait de minute en minute. Benedetta, très pâle,
+était revenue près du lit, pendant que le cardinal, qui avait gardé
+Dario entre ses bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un
+affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé encore: il
+lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifiée, qu'il avait
+remarqué chez le plus cher ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il
+l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était
+la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait plus que le corps
+froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait; c'était surtout la
+pensée grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre,
+autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la
+sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
+cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal mystérieux et
+implacable, qui lui avait déjà emporté la moitié de lui-même.
+
+Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait.
+
+--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie,
+laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour... N'ayez pas peur, je
+le tiendrai très doucement, il sentira que c'est moi, et ça le
+réveillera peut-être.
+
+Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place, après
+l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros de larmes, toute une
+brusque émotion, où l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide
+froideur qu'il affectait d'habitude.
+
+--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il, avec un grand
+tremblement de chêne déraciné.
+
+Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et, tandis que
+Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on eût besoin
+d'eux, désespérés de n'être bons à rien, il se mit à marcher avec
+lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pièce parut être trop
+étroite pour les pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans
+le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser
+jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et il revenait
+toujours, sérieux, impassible, la tête basse, perdu dans la même rêverie
+sombre. Quel monde de réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant,
+de ce prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans
+pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il revenait près
+du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait sur le visage de Dario
+où en était la crise; ensuite, il repartait du même pas rythmique,
+disparaissait, reparaissait, comme emporté par la régularité monotone
+des forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il,
+peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le
+médecin sourirait. Il fallait espérer et attendre. Et il allait encore,
+et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait
+sonner plus anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard, dans
+l'attente du destin.
+
+La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée.
+
+--Le médecin, je l'ai trouvé, le voici!
+
+De son air souriant, le docteur Giordano se présenta, avec sa petite
+tête rose à boucles blanches, toute sa personne discrètement paterne,
+qui lui donnaient une allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut
+flairé la chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint
+aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect du
+secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation de sa clientèle
+d'Église. Et il ne laissa échapper qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il
+eut jeté un regard sur le malade.
+
+--Comment, encore! ça recommence!
+
+Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait récemment
+soigné. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif,
+si peu gênant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce
+n'étaient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle
+fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle n'écoutait pas,
+n'entendait pas.
+
+--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que
+ce n'est rien... Ça ne peut rien être, puisqu'il était si bien portant,
+si gai tout à l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous
+allons voir.
+
+Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant le cardinal, qui
+revenait du fond de la salle à manger, de son pas égal et songeur, pour
+se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux
+sombres fixés sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta
+rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti le prix des
+minutes. Et, à mesure que son examen avançait, son visage d'affable
+optimisme prenait une gravité blême, une sourde terreur, que témoignait
+seule un petit frémissement des lèvres. C'était lui qui, précisément,
+avait assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était mort,
+une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqué pour
+le bulletin de décès. Sans doute lui aussi reconnaissait les mêmes
+terribles symptômes, la face d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse
+ivresse; et, en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il
+sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore
+bien compris, exhalaison putride du Tibre ou séculaire poison de la
+légende.
+
+Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau se rencontra avec
+le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas.
+
+--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'êtes pas trop
+inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas?
+
+Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au léger tremblement
+de la voix, la cruelle anxiété de cet homme puissant, frappé encore dans
+la plus chère affection de son cœur.
+
+--Votre Éminence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement.
+Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fièvre s'en mêle...
+Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence combien elle peut compter
+sur ma prudence et sur mon zèle...
+
+Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix nette de praticien:
+
+--Le temps presse, il faut déshabiller le prince et agir promptement.
+Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela.
+
+Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait
+besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son désir évident était
+d'éloigner la famille, afin d'être plus libre, sans témoins gênants. Et
+le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
+lui-même à son bras jusque dans la salle à manger où Pierre et don
+Vigilio les suivirent.
+
+Quand les portes furent refermées, le plus morne et le plus pesant des
+silences régna dans cette salle à manger, que le clair soleil d'hiver
+inondait d'une lumière et d'une tiédeur délicieuses. La table était
+toujours servie, avec son couvert abandonné, la nappe salie de miettes,
+une tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le
+panier de figues, dont on avait écarté les feuilles, mais où ne
+manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fenêtre, Tata, la
+perruche, sortie de sa cage, était sur son bâton, ravie, éblouie, dans
+un grand rayon jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait
+cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée de voir
+entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête à demi pour mieux
+étudier ces gens, de son œil rond et scrutateur.
+
+Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente fébrile de ce qui
+se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'était
+silencieusement assis à l'écart, tandis que Benedetta et Pierre, restés
+debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris
+sa marche sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel il
+semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite à
+l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu d'une effroyable
+tempête d'idées. Pendant que son pas rythmé sonnait avec une régularité
+machinale, c'était en lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du
+pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les
+plus extrêmes et les plus contraires. Mais déjà, à deux reprises, en
+passant, il avait promené son regard sur la débandade de la table, comme
+s'il y avait quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé?
+ce pain dont les miettes traînaient encore? ces côtelettes d'agneau dont
+il restait un os? Puis, au moment où, pour la troisième fois, il passait
+en regardant, ses yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta
+net, sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait saisi,
+l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire pour que le
+brusque soupçon se changeât en certitude. Un instant, il resta ainsi,
+combattu, ne trouvant pas, les yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit
+une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout près. Mais elle
+n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres,
+lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri
+strident. Et ce fut une illumination, l'expérience cherchée qui
+s'offrait.
+
+Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre, le cardinal porta
+la figue à la perruche, la lui donna, sans une hésitation ni un regret.
+C'était une très jolie bête, la seule qu'il eût ainsi aimée
+passionnément. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre
+verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue
+dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle
+l'eut fouillée, elle n'en mangea que très peu, elle laissa tomber la
+peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait,
+attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se
+rassura, il gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se
+faisait caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit œil
+rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa
+sans même un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata était
+morte, foudroyée.
+
+Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées, jetées au ciel, dans
+l'épouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si
+affreuse méprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur
+ne lui échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et noire.
+
+Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta, qui, ainsi que
+Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un
+étonnement qui s'était ensuite changé en terreur.
+
+--Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon âme!
+
+Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nièce, en
+lançant un coup d'œil oblique sur les deux petits prêtres, ce
+secrétaire et cet étranger, présents à la scène.
+
+--Tais-toi! tais-toi!
+
+Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par une rage de
+colère et de haine.
+
+--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le
+dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est
+Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de
+Frascati, dans sa voiture, avec ce curé Santobono et ce panier de
+figues... Oui, oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!
+
+--Non, non! tu es folle, tais-toi!
+
+Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait de la
+maîtriser de toute son autorité souveraine. Lui, qui savait l'influence
+que le cardinal Sanguinetti exerçait sur la tête exaltée de Santobono,
+venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe, mais
+une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur le rival gênant, à
+l'heure où le trône pontifical allait sans doute être libre. La
+probabilité, la certitude de cela avait brusquement éclaté à ses yeux,
+sans qu'il eût besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les
+obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait être.
+
+--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de
+m'en vouloir, et moi seul étais visé, c'est à moi qu'on a donné ces
+fruits... Voyons, réfléchis! Il a fallu une indisposition imprévue pour
+m'empêcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et,
+pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je plaisantais, je lui
+disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose
+était pour moi, et c'est lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard
+le plus féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
+Seigneur! vous nous avez donc abandonnés!
+
+Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle, frémissante, ne
+semblait pas convaincue encore.
+
+--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce
+Santobono attente ainsi à vos jours?
+
+Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse suffisante.
+Déjà, la volonté du silence se faisait en lui, dans une grandeur
+suprême. Puis, un souvenir lui revint, et il se résigna au mensonge.
+
+--Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée, et je sais qu'il
+m'exècre, depuis que j'ai refusé de tirer de prison son frère, un de nos
+anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait
+certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus
+graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance à tirer de moi.
+
+Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage, se laissa
+tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon désespéré.
+
+--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que
+ça fait, maintenant que mon Dario en est là? Il n'y a qu'une chose, il
+faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils
+font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
+chercher?
+
+Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la
+table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma à
+double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, dès que la
+nuit serait tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même, en
+descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il
+aperçut ces deux petits prêtres, dont les yeux l'avaient forcément
+suivi. Et il leur dit simplement, grandement:
+
+--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'être discrets... Il
+est des scandales qu'il faut épargner à l'Église, laquelle n'est pas, ne
+peut pas être coupable. Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il
+est criminel, c'est frapper l'Église entière, car les passions mauvaises
+s'emparent dès lors du procès, pour faire remonter jusqu'à elle la
+responsabilité du crime. Et notre seul devoir est de remettre le
+meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah!
+pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille,
+dans mes plus tendres affections, je déclare, au nom du Christ mort sur
+la croix, que je n'ai ni colère, ni besoin de vengeance, et que
+j'efface le nom du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son
+action abominable dans l'éternel silence de la tombe!
+
+Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main
+levée dans un geste large, il prononçait ce serment, cet abandon de ses
+ennemis à l'unique justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono
+qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
+dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie détresse, une
+souffrance tragique le bouleversait, dans l'héroïsme de son orgueil, à
+la pensée de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui
+s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des ténèbres.
+
+Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de
+se taire, une émotion invincible l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait
+monta brusquement à sa gorge, pendant qu'il bégayait:
+
+--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre
+race, le seul amour et le seul espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir
+ainsi!
+
+Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée.
+
+--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner,
+nous allons retourner près de lui. Et nous le prendrons dans nos bras,
+et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je
+ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure!
+
+Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée de rentrer dans
+la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air égaré, ayant
+perdu tout courage, malgré sa belle sérénité habituelle.
+
+--Le docteur prie madame et Son Éminence de venir tout de suite, tout de
+suite.
+
+Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un
+instant en arrière, avec don Vigilio, dans la salle à manger
+ensoleillée. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia,
+dissimulé élégamment, servi avec ces fruits par un traître ténébreux,
+qu'on n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation, au
+retour de Frascati, son scepticisme de Parisien à propos de ces drogues
+légendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquième acte d'un drame
+romantique. Et elles étaient vraies, les abominables histoires, les
+bouquets et les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes
+gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car
+ce Santobono passionné et tragique était bien un empoisonneur, il n'en
+pouvait plus douter, il revoyait toute sa journée de la veille, sous cet
+effrayant éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
+surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir devant la mort
+probable du pape régnant, la suggestion du crime au nom du salut de
+l'Église, puis ce curé rencontré sur la route, avec son petit panier de
+figues, puis ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique
+campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du prêtre, ce panier
+dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait
+toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le
+poison, le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait
+encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres appétits de
+conquête et de domination!
+
+Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure de Prada se
+dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque Benedetta l'avait accusé si
+violemment, il s'était un moment avancé pour le défendre, pour crier
+cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était
+parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une réflexion
+venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait
+laissé faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait,
+celui de la petite poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte
+sous le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre qui lui
+coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche,
+gisait de même, molle et tiède, le bec taché d'une goutte de sang.
+Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'était
+toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les
+ténèbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même qu'il ne
+savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait dû se produire
+dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le
+revoir à son côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais
+Boccanera, sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui s'était
+décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs, malgré les obscurités
+et les impossibilités, que ce fût contre le cardinal ou plutôt dans
+l'espoir d'une flèche égarée qui le vengerait, au petit bonheur du
+hasard farouche, le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait
+pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin accomplir
+son aveugle besogne de mort.
+
+Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à l'écart, sur la
+chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et si pâle, qu'il le crut
+frappé, lui aussi.
+
+--Est-ce que vous êtes souffrant?
+
+D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre, tellement la terreur
+le serrait à la gorge. Puis, d'une voix basse:
+
+--Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu! quand je songe que
+j'en avais grande envie et que la déférence seule m'a retenu, en voyant
+que Son Éminence n'en mangeait pas!
+
+Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette pensée que son
+humilité seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur
+son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le
+frôlement.
+
+A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il
+écartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tâcha
+de savoir.
+
+--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous
+donc qu'ils l'ont poussé et que ce sont eux, en somme?
+
+Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande ombre noire passa
+dans le gai soleil de la salle à manger, qu'elle parut un moment emplir
+de ténèbres.
+
+--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Dès qu'on
+pleure, dès qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand même! Et
+c'était fait pour moi, je m'étonne de n'y être pas resté!
+
+Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'exécration et
+de colère:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux effarés les
+murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec
+sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses
+mains de mystère et d'envahissement, qui étaient allées prendre à
+l'office le panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table.
+
+Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la chambre, où peut-être
+avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du déchirant
+spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur
+Giordano, soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage, un
+vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire battre, par
+Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec
+une si foudroyante rapidité, que maintenant tout secours devenait
+inutile. Déshabillé, couché sur le dos, le buste soutenu par des
+oreillers, et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant,
+dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce mal mystérieux
+et redoutable, auquel monsignor Gallo, déjà, et d'autres, avaient
+succombé. Il semblait frappé d'une stupeur de vertige, ses yeux
+s'enfonçaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la
+face entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie d'une
+ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accablé, il avait
+fermé les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppressés,
+pénibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penchée sur
+ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa
+souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même
+était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse, comme prise
+elle aussi par la mort, peu à peu, en même temps que lui.
+
+Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera avait emmené le
+docteur Giordano, il y eut quelques mots échangés à voix basse.
+
+--Il est perdu, n'est-ce pas?
+
+Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé de vaincu.
+
+--Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que dans une heure tout
+sera fini.
+
+Un court silence régna.
+
+--Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo?
+
+Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant, détournant les yeux:
+
+--Enfin, d'une fièvre infectieuse?
+
+Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'était
+le silence, le crime enfoui, à jamais, pour le bon renom de sa mère
+l'Église. Et rien n'était plus grand, d'une grandeur tragique plus
+haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et
+souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas
+plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine dans les
+inévitables salissures d'un procès retentissant. Non, non! le silence,
+l'éternel silence où tout repose et s'oublie!
+
+De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit par
+s'incliner.
+
+--Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit si bien Votre
+Éminence.
+
+Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux de Boccanera.
+Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri, son humanité saignait de
+nouveau. Il supplia le médecin de tenter un effort suprême, d'essayer
+l'impossible; mais celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses
+pauvres mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il n'aurait rien
+pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il
+n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant
+la catastrophe prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait
+en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière fois, si
+elle s'attardait au Vatican, où elle devait être, le médecin offrit
+d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait gardée en bas. C'était
+une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers
+moments, on avait besoin de lui.
+
+Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant
+encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait
+le ciel. Et ses bras frémissants se tendirent, en un geste d'imploration
+ardente. O Dieu! puisque la science des hommes était si courte et si
+vaine, puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
+l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous un miracle,
+pour montrer l'éclat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un
+miracle! il le demandait du fond de son âme de croyant, avec
+l'insistance, la prière impérative d'un prince de la terre, qui croyait
+avoir rendu au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée à
+l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le
+dernier mâle ne disparût pas si misérablement, pour qu'il pût épouser
+cette cousine tant aimée, là pleurante et si malheureuse à cette heure.
+Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle
+qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât le glorieux nom
+des Boccanera, en permettant qu'il sortît de ces jeunes époux toute une
+lignée sans nombre de vaillants et de fidèles!
+
+Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut
+transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais forte et
+soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'était remis entre les mains de
+Dieu, il avait résolu d'administrer lui-même l'extrême-onction à Dario.
+D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce
+voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef
+sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait, cette pièce où se
+trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmonté d'un grand
+crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
+et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les nuits à genoux,
+conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrât publiquement,
+pour qu'il en laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il
+voulût forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un miracle.
+
+On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le cardinal y passa
+prendre l'étole et le surplis. La boîte aux saintes huiles était
+également là, une très ancienne boîte d'argent, timbrée des armes des
+Boccanera. Puis, don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de
+l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
+alternèrent.
+
+--_Pax huic domui._
+
+--_Et omnibus habitantibus in ea._
+
+La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous les préparatifs
+habituels se trouvaient forcément supprimés. Il n'y avait ni les deux
+cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De même,
+l'assistant n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant
+dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre et le mourant,
+en prononçant les paroles du rituel:
+
+--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem
+dealbabor._
+
+Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal, avec les saintes
+huiles, Benedetta était tombée à genoux, au pied du lit; tandis que
+Pierre et Victorine, un peu en arrière, s'agenouillaient eux aussi,
+bouleversés par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux
+immenses, élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la contessina ne
+quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le
+visage terreux, la peau tannée et ridée ainsi que celle d'un vieillard.
+Et ce n'était pas pour leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur
+oncle, ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement,
+c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de tout orgueil, la mort
+qui achève et emporte les races, comme le vent balaye la poussière des
+routes.
+
+Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le _Credo_ à demi-voix.
+
+--_Credo in unum Deum..._
+
+--_Amen_, répondit don Vigilio.
+
+Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que
+le ciel prît en pitié l'homme misérable qui allait comparaître devant
+Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grâce.
+
+Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit
+la boîte des saintes huiles; et, se bornant à une seule onction, comme
+il était permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille
+d'argent, une seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la
+mort.
+
+--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
+tactum, deliquisti._
+
+Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces appels au
+pardon, pour que la divine miséricorde effaçât les péchés commis par
+les cinq sens, ces cinq portes de l'éternelle tentation ouvertes sur
+l'âme! Mais c'était encore avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le
+pauvre être pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière de
+le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées. La vie, ô
+Seigneur! la vie, pour que cette antique lignée des Boccanera pullule
+encore, continue à vous servir au travers des âges, dans les combats et
+devant les autels!
+
+Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes, regardant la face
+muette, les yeux fermés du moribond, attendant le miracle. Rien ne se
+produisait, pas une clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la
+bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
+sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite, l'officiant retourna
+dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence
+qui retombait. Et là tous deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma
+dans une prière brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le
+crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se
+donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre à la place de son
+neveu, s'il fallait un holocauste, ne désespérant toujours pas de
+fléchir la colère céleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et
+tant que lui-même serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il
+était à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera,
+l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait
+crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres.
+
+Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore, sous le poids de
+cette majesté tragique que la cérémonie semblait y avoir laissée. Et ce
+fut alors seulement que Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses
+mains, il les vit si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de
+l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment de
+lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui
+l'accablait, il eut pour la première fois conscience de son état. Ah!
+mourir, dans une telle douleur, une telle déchéance, quelle révoltante
+abomination pour cet être de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la
+beauté, de la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le
+destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante.
+Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un désespoir, d'une terreur
+d'enfant, qui lui donnèrent la force de se soulever sur son séant et de
+regarder éperdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne
+l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta
+toujours agenouillée au pied du lit, il eut un suprême élan vers elle,
+il lui tendit ses deux bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son
+cou.
+
+--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir
+seul!
+
+Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitté
+des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en
+plus la posséder et la détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle
+devenait d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses
+prunelles si claires, on commençait à voir son âme. Mais, quand elle
+l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva à
+son tour, elle s'approcha, se tint debout près du lit.
+
+--Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà!
+
+Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent à l'acte
+sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restèrent cloués au
+sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, où les humains n'avaient
+plus à intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en créature
+délivrée de tous liens conventionnels et sociaux, déjà hors de la vie,
+ne voyant et n'interpellant plus les êtres et les choses que de très
+loin, du fond de l'inconnu où elle allait disparaître.
+
+--Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est pour que je ne
+puisse me donner à toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux,
+aux bras l'un de l'autre, qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta
+vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est
+ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui qui est la cause
+première, qui m'a volée à toi quand j'allais être tienne, qui a ravagé
+notre existence à tous deux, qui a soufflé autour de nous, en nous,
+l'exécrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le
+hais, d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir à ton cou!
+
+Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un
+murmure profond, simplement, passionnément. Prada ne fut pas même nommé,
+et elle se tourna à peine vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière
+elle, pour ajouter d'un air de commandement:
+
+--Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit
+son fils. Le héros si tendre m'a bien aimée, je l'aime bien encore, et
+cette parole que vous lui porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux
+qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et pour la justice.
+
+Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant
+qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixés
+sur les siens.
+
+--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je
+ne veux pas y entrer seul!
+
+--Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà!
+
+Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque, debout contre
+le lit.
+
+--Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être à aucun homme,
+pas même à toi, avant que Dieu l'eût permis, par la bénédiction d'un de
+ses prêtres! Je mettais une noblesse supérieure, divine, à être
+immaculée, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des
+bassesses de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis et
+rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à l'amant élu par mon
+cœur, pour qu'il fût à jamais le seul maître de mon âme et de mon
+corps... Cette virginité dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue
+contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se défend contre un
+loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en
+salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège, avant l'heure sainte
+des délices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je
+soutenais aussi contre moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin
+fou de te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter. Car
+c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi tout entière que
+je te donnais, oui! sans réserve, en femme qui sait, et qui accepte, et
+qui réclame tout l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon
+serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux
+sang soufflait chez moi en tempête, et maintenant quel désastre!
+
+Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus
+ardente.
+
+--Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup de couteau dans
+l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de rage, à l'idée que tu allais
+partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur.
+J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être pas
+damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous les deux dans une
+étreinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire
+que ce terrible avertissement ne devait servir à rien! J'ai été assez
+aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé de
+nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois
+donnée enfin, lorsqu'il en était temps encore... Ah! misérable
+orgueilleuse, rêveuse imbécile!
+
+Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était, contre
+elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait
+toujours été. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur
+des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à
+les voir aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non, non!
+les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, même en dehors du
+prêtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils
+chantaient d'allégresse. Et c'était sûrement une duperie abominable que
+de ne pas épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la
+vie battait dans les veines.
+
+--Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante d'enfant qu'il
+avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'éternelle nuit noire.
+
+--Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!
+
+Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu
+un geste pour se lever et pour l'empêcher de faire l'acte:
+
+--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais ne peut empêcher
+cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort.
+Quelque chose, il y a un instant, quand j'étais à genoux, m'a redressée,
+m'a poussée. Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le
+soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul, jusque
+dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte!
+Nous serons morts, nous serons mariés tout de même et pour toujours!
+
+Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.
+
+--Mon Dario, me voilà, me voilà!
+
+Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans une flambée
+d'amour qui la soulevait, elle commença sans hâte à se dévêtir. D'abord,
+le corsage tomba, et les bras blancs, les épaules blanches
+resplendirent; puis, les jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds
+blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les
+derniers linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la gorge
+blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une haute floraison
+blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retiré, avec une
+audace ingénue, une tranquillité souveraine, comme si elle se trouvait
+seule. Elle était debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide,
+dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle éclairait, elle
+parfumait la morne chambre de la beauté de son corps, un prodige de
+beauté, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une
+reine, la poitrine d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de
+l'épaule au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs. Et
+elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni
+la neige elle-même, n'étaient plus blanches.
+
+--Mon Dario, me voilà, me voilà!
+
+Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux flamboiement
+d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux
+aveuglés, éblouis. Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour
+l'arrêter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de
+respect terrifié qu'on éprouve devant les folies de la passion et de la
+foi. Et, lui, paralysé, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il
+n'était plus capable que d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur
+ne lui venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge de
+candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumière
+propre, de l'éclat même du puissant amour dont il brûlait. Elle ne le
+choquait pas plus qu'une œuvre de vérité, transfigurée par le génie.
+
+--Mon Dario, me voilà, me voilà!
+
+Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario agonisant, dont
+les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle
+avait voulu cela, dans sa tranquillité apparente, dans la blancheur
+liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
+d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même aux heures de
+calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle
+refusait de se résigner à cette duperie de le perdre sans s'être
+donnée, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils
+étaient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et,
+dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri inconscient de
+la femme qui ne voulait pas mourir inféconde, inutile comme la graine
+emportée par un vent de désastre, et dont ne germera plus aucune autre
+vie.
+
+--Mon Dario, me voilà, me voilà!
+
+Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son âme nue. Et
+Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur, au chevet du lit, les armes
+des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de
+couleur, sur velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant
+des flammes; c'était bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera,
+Alma rosa_, bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un
+rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute
+cette vieille race de passion et de violence, aux légendes tragiques,
+venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si adorable, à
+ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans la mort. Et la vue des
+armes brodées évoqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de
+Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au
+Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
+Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui tâchait de
+vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant à l'abîme avec le corps du
+bien-aimé, l'élu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des
+sœurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
+mourait là de la mort de son amant, comme si cette dernière n'était que
+la revenante de l'autre, avec leurs mêmes traits d'enfance délicate, la
+même bouche de désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même
+petite face ronde, sage et têtue.
+
+--Mon Dario, me voilà, me voilà!
+
+Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent. Elle y
+apportait une frénésie du don d'elle-même, une frénésie sacrée allant au
+delà de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait
+pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur ni
+répugnance du mal qui le rendait méconnaissable; et lui, qui venait
+d'expirer sous ce grand bonheur dont la félicité lui arrivait enfin,
+restait les bras serrés, noués convulsivement autour d'elle, comme s'il
+l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplète,
+en songeant à sa virginité inutile, qui ne pouvait plus être fécondée?
+ou bien fut-ce au milieu de la joie suprême d'avoir consommé quand même
+le mariage, de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur, dans
+cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son cœur
+éclata. Elle était morte au cou de son amant mort, tous les deux
+étroitement serrés, à jamais, entre les bras l'un de l'autre.
+
+Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée, avait compris;
+tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frémissant d'admiration et
+de larmes, soulevé par le sublime.
+
+--Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante, elle ne bouge
+plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est
+morte!
+
+Et le prêtre murmura:
+
+--Mon Dieu! qu'ils sont beaux!
+
+C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante, n'avait éclaté
+sur des visages morts. La face, tout à l'heure terreuse et vieillie de
+Dario, venait de prendre une pâleur, une noblesse de marbre, les traits
+allongés, simplifiés, comme dans un élan d'ineffable allégresse.
+Benedetta restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres,
+tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse et
+infinie, dans une infinie blancheur. Ils mêlaient leurs chevelures, et
+leurs yeux, restés grands ouverts, les uns au fond des autres,
+continuaient à se regarder sans fin, d'une éternelle douceur de
+caresse. Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour
+l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la
+mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie de l'amour immortel et
+vainqueur.
+
+Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à de telles
+plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, bouleversé à
+présent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un
+coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait.
+Le cardinal avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans
+doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano ramenait donna
+Serafina, prévenue de la mort prochaine de son neveu, car elle était là
+maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui
+frappaient la maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement troublé
+des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare toujours devant les
+faits; et il tentait une explication, il parlait en hésitant d'un
+anévrisme possible, peut-être d'une embolie.
+
+Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de ses maîtres,
+osa l'interrompre.
+
+--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que
+ça ne suffit pas pour mourir ensemble?
+
+Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers enfants, voulut
+leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupières se
+rouvraient dès que le doigt les abandonnait, les yeux recommençaient à
+se sourire, à échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité.
+Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les deux corps, en
+essayant de dénouer leurs membres:
+
+--Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau Victorine. Vous leur
+casseriez plutôt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont
+entrés dans les épaules, jamais ils ne se quitteront.
+
+Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il
+était livide, sans une larme, dans un désespoir glacé qui le
+grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification,
+comme si, en prince de l'Église, disposant des volontés du ciel, il
+acceptait ainsi les deux amants embrassés devant le tribunal suprême,
+largement dédaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe
+amour, ému jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par
+la beauté de leur mort.
+
+--Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas dans leur
+sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir
+jusqu'à la fin des temps pour se regarder, sans jamais en être las! Et
+qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché
+durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une étreinte
+que pour se coucher dans la terre!
+
+Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore
+des anciennes aventures de batailles et de passions:
+
+--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière les admirera et les
+pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les
+connaît et les attend.
+
+Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal récita lui-même
+les prières des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait
+la chambre, où bientôt deux flammes de cierge brillèrent comme deux
+étoiles.
+
+Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin
+abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait y être descendu,
+étouffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les ténèbres
+noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau
+tombant du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et le
+laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes
+n'étaient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir.
+Ah! comme il était doux et gai le matin, ce délicieux jardin
+mélancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho
+désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui
+maintenant gisait là-haut, dans le néant des choses et des êtres! Il eut
+le cœur serré si douloureusement, qu'il éclata en gros sanglots, assis
+à la place même où elle s'était assise, sur le fragment de colonne
+renversée, dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son
+odeur pure de femme adorable.
+
+Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un
+brusque sursaut, en se souvenant que c'était le soir même que le pape
+devait le recevoir, à neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas
+songé pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et
+des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme un très ancien
+rendez-vous, auquel, après des années d'absence, on arrive vieilli, le
+cœur et le cerveau changés par des événements sans nombre. Et,
+péniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican,
+il verrait enfin le pape.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge,
+dans le profond silence du quartier enténébré et sommeillant déjà,
+laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il était en
+avance, il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en haut,
+à la porte des appartements, qu'à neuf heures, l'heure exacte de
+l'audience.
+
+Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et dans la tristesse
+infinies qui lui étreignaient le cœur. Il arrivait les membres brisés,
+affreusement las de l'après-midi tragique qu'il venait de passer au fond
+de cette chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient maintenant
+leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il
+était hanté par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si
+plein d'eux, que des soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge,
+tandis que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah! qu'il
+aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise, satisfaire ce besoin
+immense de larmes dont il étouffait! Et c'était un attendrissement qui
+gagnait toutes ses pensées, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait
+pour lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une
+pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité pour tous les
+misérables et pour tous les souffrants de ce monde, si éperdu à cette
+évocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette
+Rome où il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il
+avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras tendus vers le
+ciel noir.
+
+Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place
+Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était une immensité de ténèbres
+et de solitude. Quand il était arrivé, il avait cru se perdre dans une
+mer d'ombre. Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
+n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs, aux quatre
+coins de l'Obélisque, et que par les rares becs, à droite et à gauche,
+le long des bâtiments qui montent à la basilique. Sous le double
+portique de la colonnade, d'autres lanternes brûlaient d'une lueur
+jaune, parmi la colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont
+elles découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y avait
+de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un air d'apparition. La
+façade de Saint-Pierre s'évoquait elle aussi, à peine distincte, comme
+en un rêve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de
+sommeil, d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à peine
+une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel. Sans les voir, il
+avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au
+fond de cette obscurité vague; puis, il finit par distinguer le fantôme
+mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
+au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, sans lune, de
+velours bleu sombre, où les étoiles semblaient avoir une grosseur et un
+éclat d'escarboucles, le Chariot renversé sur la toiture du Vatican,
+avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré des
+trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome, du côté de la rue
+Giulia.
+
+Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là qu'un
+entassement de façades confuses, où ne luisaient que deux petites lueurs
+de lampe, à l'étage des appartements du pape. Seule, dans la cour
+Saint-Damase, éclairée intérieurement, la façade du fond et celle de
+gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands
+vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas même
+un déplacement de l'ombre. Deux personnes traversèrent l'immensité de la
+place, il en vint une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne
+resta qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le désert
+absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même l'ombre d'un rôdeur sous la
+colonnade, entre la forêt de piliers, aussi vide que les sauvages forêts
+centenaires des premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de
+hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation de sommeil
+plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort.
+
+A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea vers la porte de
+bronze. Un seul battant en était ouvert encore, au bout du portique de
+droite, dans un épaississement des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il
+se souvenait des instructions précises que monsignor Nani lui avait
+données: demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une
+parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se laisser
+conduire. Personne au monde maintenant ne le savait là, puisque
+Benedetta n'était plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il
+se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un
+air ensommeillé, il dit simplement le mot convenu.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant pas le chemin, il
+passa, il tourna tout de suite à droite, dans le grand vestibule de la
+scala Pia, l'escalier de pierre à l'énorme cage carrée, qui monte à la
+cour Saint-Damase. Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des pas, rien
+que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dépolis
+blanchissaient mollement la clarté.
+
+En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir déjà vue, des
+loges de Raphaël, avec son portique, sa fontaine, son pavé blanc, sous
+le brûlant soleil. Mais il n'y apercevait même plus les cinq ou six
+voitures qui attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur
+leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et pâle, d'un
+sommeil sépulcral, sous la lumière morne des lanternes, dont les
+réverbérations blanchissaient les hauts vitrages des trois façades. Et,
+un peu inquiet, gagné par le petit frisson du vide et du silence, il se
+hâta, il se dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise,
+dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements.
+
+Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier.
+
+Pierre monta. C'était un escalier très large, à la rampe de marbre
+blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jaunâtre. Dans les
+globes de verre dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés
+déjà, par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse, rien
+n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse nudité, si
+blême et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore,
+avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on
+n'entendait plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant
+toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement des
+choses.
+
+Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence
+frissonnant, la montée paraissait interminable. Chaque étage se coupait
+en tronçons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au
+palier du deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans.
+Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont le battant de droite
+était seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre.
+
+Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure,
+dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les
+sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'était plus qu'une
+vague apparition fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de
+joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans
+fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres.
+
+Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut apercevoir des
+formes, le long d'un banc. C'étaient trois gardes suisses assis là,
+ensommeillés.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il
+devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur
+les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les
+foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la
+salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une
+salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'allées et de
+venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l'avait
+envahie, et comme elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant
+de choses et tant d'êtres!
+
+Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la
+pièce voisine, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu entièrement de
+noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de
+cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu
+fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
+
+--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.
+
+L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur Squadra. Puis, d'une
+nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un
+derrière l'autre, sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable
+enfilade des salles.
+
+Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois
+avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela
+l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de
+s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une
+certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par
+le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en
+celles des gardes-nobles, puis en celles des camériers d'honneur, puis
+en celles des camériers secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit
+heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les
+consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes, à demi
+obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier.
+
+Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples
+huissiers, vêtus de velours rouge, brodé aux armes du pape, qui ont la
+charge de mener les visiteurs jusqu'à la porte de l'antichambre
+d'honneur. A cette heure tardive, un seul était encore là, assis sur une
+banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait
+noire. Il leva la tête, laissa passer, dans ces ténèbres où s'éteignait
+toute la pompe éclatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des
+gendarmes, où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des
+hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres; et elle était
+complètement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux
+buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y
+mêlaient pendant les heures brillantes des réceptions. Vide également la
+salle suivante, plus petite, réservée à la garde palatine, cette milice
+recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les
+épaulettes d'or, le shako surmonté d'un plumet rouge. On tourna à
+droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la première où
+l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec
+son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signés Audran, Jésus
+faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des
+gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console à droite, que
+surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du
+fond qui s'ouvre sur une autre petite pièce, une sorte d'alcôve
+contenant un autel, où le Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que
+les assistants restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle
+voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleillés des
+gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trône,
+dans laquelle le pape reçoit en audience publique, jusqu'à deux et trois
+cents personnes à la fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse,
+est le trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un
+baldaquin de même velours. A côté se trouve le coussin, pour le
+baise-pied. Puis, c'est à droite et à gauche deux consoles face à face,
+l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts
+candélabres à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture de
+damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte jusqu'à la fastueuse frise
+qui encadre le plafond d'attributs et de figures allégoriques; et le
+magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
+Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience particulière,
+lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trône ou même dans sa
+chambre, la salle du trône n'était plus que l'antichambre d'honneur, où
+toute la prélature attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés
+aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le
+service y était fait par les deux camériers d'honneur, l'un en habit
+violet, l'autre de cape et d'épée, qui y recevaient, des mains des
+bussolanti, les personnes admises au précieux honneur d'une audience,
+pour les conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine,
+l'antichambre secrète, où ils les remettaient aux mains des camériers
+secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans
+l'éclat des uniformes et des costumes, dans l'émotion qui grandissait, à
+mesure qu'on approchait du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au
+travers de cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de
+plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette gradation
+savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, à
+cette heure de nuit, toujours pas une âme, pas un geste, pas une voix,
+rien que le silence tombant des ténèbres du plafond sur le trône de
+velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à l'angle d'une
+console, dans la salle vide et endormie.
+
+Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné, marchant d'un pas
+lent et muet, s'arrêta un instant à la porte de l'antichambre secrète,
+comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant
+d'affronter l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient
+le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le
+pape daignât les recevoir. Pierre, en y pénétrant, lorsque monsieur
+Squadra se fut décidé à l'introduire, sentit bien, à son petit frisson
+d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre
+côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un
+garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, à cette
+heure, était libre, la pièce était vide comme les autres; et, pour la
+peupler, il y fallait évoquer les très nobles et très puissants
+personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de
+cérémonie. Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux
+fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du Château, tandis
+qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, près
+de la porte qui conduisait à la salle du petit trône. C'était là, entre
+cette porte et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se
+tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment. Et toujours la
+même console dorée, avec le même crucifix, entre la même paire de
+lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre,
+battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le plafond à
+rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge, semé d'écussons jaunes,
+les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe posée sur
+la boule du monde.
+
+Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement à
+l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son chapeau, qu'il aurait dû
+laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit
+de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa
+lui-même sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins
+là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple révérence, il fit
+comprendre qu'il allait annoncer le visiteur à Sa Sainteté, et que
+celui-ci voulût bien attendre un instant dans cette pièce.
+
+Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait, son cœur
+battait à se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait très
+bien jugé dans les demi-ténèbres ces fameux, ces magnifiques
+appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs
+ornés de tapisseries, tendus de soie, des frises dorées et peintes, des
+plafonds déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des
+consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes, les pendules, les
+crucifix, même les trônes, rien que des cadeaux, apportés des quatre
+coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre
+confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
+Italie était là, avec son continuel gala et son manque de vie intime et
+tiède. On avait dû jeter quelques tapis sur les admirables dallages de
+marbre, où les pieds se glaçaient. On avait fini par installer récemment
+des calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le
+pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage encore, ce qui le
+pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il était là, debout, à attendre,
+c'était ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait
+jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant
+noir du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet étage, dans
+cette enfilade de salles désertes, somptueuses et mortes, où brûlaient
+les petites flammes immobiles des lampes.
+
+Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna. Comment! dix
+minutes seulement s'étaient écoulées, depuis qu'il avait franchi la
+porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des
+jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui
+l'étranglait, car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait
+toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes.
+Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'œil au crucifix de
+la console, regarda le globe de la lampe, où les doigts gras d'un
+domestique avaient laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si
+jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas.
+Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fenêtre
+qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de
+saisissement, Rome immense s'étendait, dans l'entre-bâillement des
+persiennes mal fermées, Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de
+Raphaël, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit
+restaurant de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la fenêtre
+de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit, la Rome élargie
+encore au fond des ténèbres, sans bornes comme le ciel étoilé. Dans
+cette mer illimitée, aux vagues noires, on ne reconnaissait sûrement que
+les grandes voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives de
+l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale,
+ensuite le Corso qui les coupait à angle droit, coupé lui-même par la
+rue du Triton, que continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle
+était reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes.
+De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la
+Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient
+encore; mais l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était
+plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les miettes d'un ciel
+à demi éteint, balayé sur la terre. De rares constellations, des étoiles
+brillantes traçant de mystérieuses et nobles figures, tâchaient
+vainement de lutter et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées
+dans le chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se serait
+brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à n'être qu'une sorte
+de sable phosphorescent. Et quelle immensité noire, ainsi poudrée de
+lumière, quelle masse énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle
+semblaient avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle,
+ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu'à ne plus
+pouvoir dire où elle commençait ni où elle finissait, peut-être élargie
+jusqu'au bord illimité de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si
+diminuée, si disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que
+le peu de cendre!
+
+Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort pour la calmer,
+augmentait de seconde en seconde, même devant cet océan de ténèbres,
+d'une souveraine paix. Il s'écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout
+son être en entendant un léger bruit de pas et en croyant qu'on venait
+le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit
+trône, dont il s'aperçut alors que la porte était restée entr'ouverte.
+N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fièvre d'impatience, il
+allongea la tête, pour voir. C'était encore une salle tendue de damas
+rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de velours rouge,
+sous un baldaquin de même velours; et l'on y trouvait l'inévitable
+console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les
+candélabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
+taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d'un portrait du
+Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de confortable, le tapis de
+Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient
+contre les murs, une fausse cheminée, drapée d'étoffe, servait de
+pendant à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle,
+y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le
+frisson de Pierre augmentait, à l'idée qu'il n'avait plus qu'une pièce à
+traverser, que si près de lui, derrière cette simple porte de bois,
+était Léon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se préparait-on à le
+recevoir dans cette pièce, pour ne pas l'admettre dans une intimité trop
+étroite? On lui avait conté des visites mystérieuses, reçues à pareille
+heure, des personnages inconnus introduits de même façon,
+silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms très
+bas. Lui, ce devait être qu'on le jugeait compromettant, qu'on désirait
+causer à l'aise, sans paraître s'engager en rien, à l'insu de
+l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il
+avait entendu, en apercevant, sur la console, près de la lampe, une
+petite caisse de bois, une sorte de profond plateau à anses, où se
+trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille
+et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqué cette
+desserte dans la chambre, venait de l'apporter là, puis qu'il devait
+être rentré faire un bout de ménage. Il savait la grande frugalité du
+pape, ses repas pris sur un étroit guéridon, le tout apporté à la fois
+dans cette petite caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux
+par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon
+qu'il aimait à offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre
+du thé, tout un régal réparateur de vieux garçons. L'ordinaire de Léon
+XIII était fixé à huit francs par jour. O débauches d'Alexandre VI, ô
+festins et galas de Jules II et de Léon X! Mais il y eut un nouveau
+petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut
+terrifié de son indiscrétion, il se hâta de retirer sa tête, en croyant
+voir toute la salle rouge du petit trône flamber d'un brusque incendie,
+dans la paix morte où elle dormait.
+
+Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant pour rester
+immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir
+entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus
+important, le plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa
+Sainteté, qui seul pouvait la décider, les jours de réception, à mettre
+une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par
+trop salie de tabac. Sa Sainteté s'obstinait également à s'enfermer
+chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne
+couchât près d'elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude
+d'avare, qui entend dormir seul avec son trésor; ce qui causait de
+continuelles inquiétudes, car il n'était guère raisonnable qu'un
+vieillard de cet âge se barricadât de la sorte; et monsieur Squadra
+couchait seulement dans une pièce voisine, mais l'oreille aux aguets,
+toujours prêt à répondre au plus léger appel. C'était lui encore qui
+intervenait avec respect, lorsque Sa Sainteté veillait trop tard,
+travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement
+raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait réveiller
+un secrétaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet
+d'encyclique. Quand la rédaction d'une encyclique la passionnait, elle y
+aurait passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand elle se
+piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en
+train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie à un
+continuel travail, d'une activité cérébrale extraordinaire, toujours
+hantée par la réalisation de quelque volonté ancienne. La mémoire seule
+avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être bien que
+monsieur Squadra venait de trouver Sa Sainteté plus souffrante, à la
+suite d'un excès de travail, puisque, la veille encore, on la disait si
+malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle dédaignait de se
+soigner.
+
+Tandis qu'il continuait à marcher doucement, Pierre était ainsi envahi
+peu à peu par cette haute et souveraine figure. Des détails infimes de
+la vie quotidienne, il montait à la vie intellectuelle, à ce rôle d'un
+grand pape que Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à
+Saint-Paul hors les murs, se dérouler la frise interminable où sont
+représentés les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se
+demandait, dans cette longue suite de médiocres, de saints, de criminels
+et de génies, quel était le pape auquel Léon XIII aurait voulu
+ressembler. Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui
+se sont succédé pendant les trois premiers siècles de vie cachée,
+simples chefs d'associations funéraires, pasteurs fraternels de la
+communauté chrétienne? Était-ce le pape Damase, le premier grand
+bâtisseur, le cerveau lettré qui se plut aux choses de l'esprit, le
+croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles?
+Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva
+la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait déjà séparé, porta
+l'empire à l'Occident par l'unique et toute-puissante volonté de Dieu et
+de son Église, qui dès lors disposa des couronnes? Était-ce le terrible
+Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, était-ce
+Innocent III, était-ce Boniface VIII, les maîtres des âmes, des peuples
+et des trônes, armés de l'excommunication farouche, régnant sur le moyen
+âge épouvanté, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne
+devait réaliser d'aussi près son rêve? Était-ce Urbain II, était-ce
+Grégoire IX, ou un autre des papes dans le cœur desquels flamba la
+passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva
+les foules, qui les jeta à la conquête de l'inconnu et du divin?
+Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l'empire, luttant
+jusqu'au bout pour ne rien céder de l'autorité suprême qu'il tenait de
+Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tête de
+Frédéric Barberousse? Était-ce, longtemps après les tristesses
+d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance
+politique du Saint-Siège? Était-ce Léon X, le fastueux, le glorieux
+patron de la Renaissance, de tout un grand siècle d'art, mais l'esprit
+court et imprévoyant qui traitait Luther de simple moine révolté?
+Était-ce Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des bûchers
+châtiant la terre redevenue païenne, était-ce quelque autre des papes
+qui régnèrent après le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance
+rétablie dans son intégrité, l'Église sauvée par son orgueil, son
+intransigeance, son entêtement au respect total des dogmes? Était-ce, au
+déclin de la papauté, lorsqu'elle n'avait plus été qu'une maîtresse de
+cérémonie, réglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, était-ce
+Benoît XIV, la vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains
+liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait passé sa
+belle vie à réglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette
+papauté se déroulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes
+les fortunes, les plus basses, les plus misérables, comme les plus
+hautes, les plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l'avait
+fait vivre quand même, au travers des incendies, des massacres et des
+écroulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne
+de ses papes, la plus extraordinaire lignée de souverains absolus,
+conquérants et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs et
+les humbles, tous glorieux de l'impérissable gloire du ciel, lorsqu'on
+les évoquait de la sorte, dans ce Vatican séculaire, où leurs ombres
+sûrement se réveillaient la nuit, venaient rôder par les galeries sans
+fin, par les salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe,
+dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs pas sur les
+dalles de marbre.
+
+Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand
+pape que Léon XIII voulait être. C'était, tout au début de la puissance
+catholique, Grégoire le Grand, le conquérant et l'organisateur. Celui-là
+était d'antique souche romaine, un peu du vieux sang impérial battait
+dans son cœur. Il administra Rome sauvée des Barbares, il fit cultiver
+les domaines ecclésiastiques, il partagea les biens de la terre, un
+tiers aux pauvres, un tiers au clergé, un tiers à l'Église. Puis, le
+premier, il créa la Propagande, envoya ses prêtres civiliser et pacifier
+les nations, poussa la conquête jusqu'à soumettre la Grande-Bretagne à
+la divine loi du Christ. Et c'était aussi, après un intervalle énorme de
+siècles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de
+jardinier qui se révéla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
+vastes et les plus souples d'une époque fertile en beaux diplomates. Il
+thésaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en
+monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or nécessaire à la guerre
+et à la paix. Il passait des années en négociations avec les rois, il ne
+désespérait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son
+temps, il l'acceptait tel qu'il était, puis tâchait de le modifier au
+gré des intérêts du Saint-Siège, conciliant pour tout et avec tous,
+rêvant déjà un équilibre européen, dont il comptait devenir le centre et
+le maître. Avec cela, un très saint pape, un mystique fervent, mais un
+pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doublé d'un
+politique décidé aux actes pour assurer sur cette terre la royauté de
+Dieu.
+
+Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgré sa volonté de
+calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous
+les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le passé.
+Est-ce que le seul Léon XIII n'était pas celui de son livre, le grand
+pape dont il avait eu la révélation, qu'il avait peint selon son cœur,
+tel que les âmes le voulaient et l'attendaient? Ce n'était point sans
+doute un portrait d'étroite ressemblance, mais il fallait bien que les
+grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanité ne désespérât pas
+de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'évoquèrent,
+flambèrent devant ses yeux, il revit son Léon XIII, le politique sage,
+le conciliateur, travaillant à l'unité de l'Église, voulant la rendre
+forte et invincible, au jour prochain de la lutte inévitable. Il le
+revit dégagé des soucis du pouvoir temporel, grandi, épuré, éclatant de
+splendeur morale, seule autorité debout, au-dessus des nations, ayant
+compris le mortel danger qu'il y avait à laisser la solution socialiste
+entre les mains des ennemis du christianisme, résolu dès lors à
+intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jésus autrefois, pour
+la défense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du côté des
+démocraties, accepter la république en France, laisser à l'exil les rois
+chassés de leurs trônes, réaliser la prédiction qui promettait à Rome de
+nouveau l'empire du monde, lorsque la papauté, ayant unifié la croyance,
+marcherait à la tête du peuple. Les temps s'accomplissaient, César était
+abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les
+deux pouvoirs s'étaient disputé si longtemps, n'allait-il pas se donner
+au Père, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur
+embrasé, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les
+mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaçait les
+sociétés pourries, dans l'affreuse misère qui ravageait les villes, il
+n'y avait pas d'autre solution possible. Léon XIII le prédestiné, le
+rédempteur nécessaire, le pasteur envoyé pour sauver ses ouailles du
+prochain désastre, en rétablissant la communauté chrétienne, l'âge d'or
+oublié du christianisme primitif! La justice régnant enfin, la vérité
+resplendissant comme le soleil, tous les hommes réconciliés, plus qu'un
+peuple vivant dans la paix, n'obéissant qu'à la loi égalitaire du
+travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charité et
+d'amour!
+
+Alors, Pierre fut comme soulevé par une flamme, porté, poussé en avant.
+Enfin, enfin, il allait le voir, vider son cœur, ouvrir son âme! Il y
+avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnément, qu'il
+luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les
+obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis
+son arrivée à Rome; et cette longue lutte, ce succès final inespéré,
+redoublaient sa fièvre, exaspéraient son désir de victoire. Oui, oui! il
+vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il
+l'avait dit à monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Père pouvait le
+désavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprimé ses idées
+secrètes, trop tôt peut-être, faute pardonnable? Et il se souvenait
+aussi de sa déclaration à monsignor Nani, le jour où il avait juré que
+jamais il ne supprimerait lui-même son livre, car il ne regrettait rien,
+il ne désavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il
+croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volonté de se
+défendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation
+nerveuse où l'attente le jetait, après sa course sans fin au travers de
+ce Vatican énorme, qu'il sentait à son entour si muet et si noir.
+Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait à chercher ses
+idées, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
+quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'être amassées en
+lui, car leur pesanteur était pour beaucoup dans son étouffement, sans
+qu'il voulût s'en rendre compte. Tout au fond, il était brisé, las déjà,
+n'ayant plus d'autre ressort que l'envolée de son rêve, son cri de pitié
+devant l'abominable misère. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait à
+genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son cœur déborder. Et
+sûrement le Saint-Père sourirait, le renverrait en disant qu'il ne
+signerait pas la condamnation d'une œuvre, où il venait de se revoir
+tout entier, avec ses pensées les plus chères.
+
+Pierre eut une telle défaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu'à la
+fenêtre, pour appuyer son front brûlant contre une vitre glacée. Ses
+oreilles bourdonnaient, ses jambes fléchissaient, tandis que le sang, à
+grands coups, battait dans son crâne. Et il s'efforçait de ne plus
+penser à rien, il regardait Rome noyée d'ombre, en lui demandant un peu
+du sommeil où elle s'anéantissait. Il voulut se distraire de sa hantise,
+il essaya de reconnaître des rues, des monuments, à la seule façon dont
+se groupaient les lumières. Mais c'était la mer sans bornes, ses idées
+se brouillaient, s'en allaient à la dérive, au fond de ce gouffre de
+ténèbres semé de clartés menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus
+penser enfin, la nuit, la nuit totale et réparatrice, la nuit où l'on
+dort à jamais, guéri de la misère et de la souffrance! Brusquement, il
+eut la nette sensation que quelqu'un était debout derrière lui,
+immobile, et il se retourna, avec un léger sursaut.
+
+Debout en effet, dans sa livrée noire, monsieur Squadra attendait. Il
+eut simplement une de ses révérences, pour inviter le visiteur à le
+suivre. Puis, il se remit à marcher le premier, traversa la salle du
+petit trône, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaça,
+laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.
+
+Pierre était dans la chambre de Sa Sainteté. Il avait craint une de ces
+émotions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait conté que
+des femmes arrivaient mourantes, pâmées, l'air ivre, ou bien se
+précipitaient, comme soulevées, dansantes, apportées par le vol d'ailes
+invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fièvre accrue
+de tout à l'heure aboutissait à une sorte de saisissement, à une
+réaction qui le faisait très calme, les yeux clairs, voyant tout. En
+entrant, l'importance décisive d'une telle audience lui était nettement
+apparue, lui simple petit prêtre devant le suprême pontife, chef de
+l'Église, maître souverain des âmes. Toute sa vie religieuse et morale
+allait en dépendre, et c'était peut-être cette pensée soudaine qui le
+glaçait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait
+de marcher d'un pas si frémissant, dans lequel il n'aurait cru pénétrer
+que le cœur éperdu, les sens abolis, ne trouvant plus à balbutier que
+ses prières de petit enfant.
+
+Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il
+avait vu Léon XIII d'abord, mais dans le cadre où il était, dans cette
+grande chambre, tendue de damas jaune, à l'alcôve immense, si profonde,
+que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise
+longue, une armoire, des malles, les fameuses malles où se trouvait,
+disait-on, sous de triples serrures, le trésor du Denier de
+Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau à cuivres
+ciselés, faisait face à une grande console Louis XV, dorée et peinte,
+sur laquelle, près d'un haut crucifix, brûlait une lampe. La chambre
+était nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises
+recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait
+un tapis, déjà fort usé. Et Léon XIII était là, sur un des fauteuils,
+assis à côté d'une petite table volante, où l'on avait posé une seconde
+lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y traînaient, deux français,
+un italien, celui-ci à demi déplié, comme si le pape venait de le
+quitter à l'instant, pour tourner, à l'aide d'une longue cuiller de
+vermeil, un verre de sirop, placé près de lui.
+
+Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap
+blanc à boutons blancs, la calotte blanche, la pèlerine blanche, la
+ceinture blanche, frangée d'or, les bouts brodés des clefs d'or. Les bas
+étaient blancs, les mules étaient de velours rouge, également brodées
+des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage
+tout entier, qui lui paraissait diminué, qu'il reconnaissait à peine.
+C'était la quatrième rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
+délices des jardins, souriant et familier, écoutant les commérages d'un
+prélat favori, tandis qu'il s'avançait de son petit pas de vieillard, un
+sautillement d'oiseau blessé. Il l'avait vu dans la salle des
+Béatifications, en pape bien-aimé et attendri, les joues rosées de
+contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des
+calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter
+à ses pieds, se seraient arraché le cœur pour le jeter de même. Il
+l'avait vu à Saint-Pierre, porté sur le pavois, pontifiant, dans toute
+sa gloire de Dieu visible que la chrétienté adorait, telle qu'une idole
+enfermée en sa gaine d'or et de pierreries, la face figée, d'une
+immobilité hiératique et souveraine. Et il le revoyait, là, sur ce
+fauteuil, dans l'intimité étroite, l'air aminci, si frêle, qu'il en
+éprouvait une sorte d'inquiétude, mêlée d'attendrissement. Le cou
+surtout était extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
+oiseau très vieux et très blanc. D'une pâleur d'albâtre, la face avait
+une transparence caractéristique, on apercevait la clarté de la lampe à
+travers le grand nez dominateur, comme si le sang se fût totalement
+retiré. La bouche immense, aux lèvres de neige, coupait d'une ligne
+mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls étaient restés beaux
+et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs,
+d'un éclat, d'une force qui ouvraient les âmes, les forçaient de
+confesser la vérité à voix haute. Les rares cheveux sortaient de la
+calotte blanche en légères boucles blanches, couronnant de blanc la
+maigre figure blanche, dont la laideur s'épurait dans tout ce blanc,
+cette blancheur toute âme où la chair semblait se fondre en une candide
+floraison de lis.
+
+Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constaté que, si monsieur
+Squadra l'avait fait attendre, ce n'était pas pour obliger le Saint-Père
+à passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait
+fortement tachée de tabac, des salissures brunes qui avaient coulé le
+long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Père avait un mouchoir
+sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant,
+remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait
+d'ordinaire, avec facilité, en vieillard très sobre et très sage, qui
+n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu
+chaque jour, d'épuisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, à force de
+donner sa flamme, finit un soir par s'éteindre.
+
+Dès la porte, Pierre avait senti les deux yeux étincelants, les deux
+yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le silence était énorme, les
+lampes brûlaient d'une flamme immobile et pâle, dans cet immense calme
+du Vatican endormi, sans qu'on sentît autre chose, au loin, que
+l'antique Rome sombrée sous l'amas des ténèbres, comme un lac d'encre où
+se reflétaient les étoiles. Il dut s'approcher, il fit les trois
+génuflexions, il se pencha pour baiser la mule de velours rouge, posée
+sur un coussin. Et il n'y eut pas une parole, pas un geste, pas un
+mouvement. Et, lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants
+noirs, les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
+toujours.
+
+Enfin, Léon XIII, qui n'avait pas voulu lui épargner l'humilité du
+baisement de pied, et qui maintenant le laissait debout, parla le
+premier, sans cesser de l'examiner, lui fouillant l'âme, au plus profond
+de son être.
+
+--Mon fils, vous avez vivement désiré me voir, et j'ai consenti à vous
+donner cette satisfaction.
+
+Il parlait en français, un français un peu incertain, qu'il prononçait à
+l'italienne, si lentement, qu'on aurait pu écrire les phrases, comme
+sous une dictée. La voix était forte, nasale, une de ces voix grosses et
+grondantes qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps
+débiles, qui paraissent exsangues et sans souffle.
+
+Pierre s'était contenté de s'incliner de nouveau, en signe de profond
+remerciement, sachant que, pour parler, le respect voulait qu'on
+attendît d'être questionné d'une façon directe.
+
+--Vous habitez Paris?
+
+--Oui, Saint-Père.
+
+--Vous êtes attaché à une des grandes paroisses de la ville?
+
+--Non, Saint-Père, je ne suis desservant qu'à la petite église de
+Neuilly.
+
+--Ah! oui, oui, je sais, c'est du côté du Bois de Boulogne, n'est-ce
+pas?... Et quel est votre âge, mon fils?
+
+--Trente-quatre ans, Saint-Père.
+
+Il y eut un court silence. Léon XIII avait fini par baisser les yeux. Il
+reprit, de sa frêle main d'ivoire, le verre de sirop, le tourna avec la
+longue cuiller, but une gorgée. Et cela doucement, d'un air prudent et
+raisonné, comme tout ce qu'il devait penser et faire.
+
+--J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. D'habitude, on
+ne me soumet que des fragments. Mais quelqu'un qui s'intéresse à vous
+m'a remis directement le volume, en me suppliant de le parcourir. C'est
+ainsi que j'ai pu en prendre connaissance.
+
+Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir une protestation
+contre l'isolement où le tenait son entourage, cet exécrable entourage
+qui faisait bonne garde pour que rien d'inquiétant n'entrât du dehors,
+selon le mot de monsignor Nani lui-même.
+
+--Je remercie Votre Sainteté du très grand honneur qu'elle a daigné me
+faire, se permit alors de dire le prêtre. Il ne pouvait pas m'arriver de
+bonheur plus haut ni plus ardemment souhaité.
+
+Il était si heureux! Il s'imagina que sa cause était gagnée, en voyant
+le pape très calme, sans colère, lui parler de son livre sur ce ton, en
+homme qui le connaissait à fond maintenant.
+
+--N'est-ce pas? mon fils, vous êtes en relations avec monsieur le
+vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord été frappé de la
+ressemblance de certaines de vos idées avec celles de ce très dévoué
+serviteur, qui nous a donné d'autre part des preuves précieuses de son
+bon esprit.
+
+--En effet, Saint-Père, monsieur de la Choue veut bien m'aimer un peu.
+Nous avons longuement causé, il n'y a rien d'étonnant à ce que j'aie
+reproduit plusieurs de ses pensées les plus chères.
+
+--Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des corporations, il
+s'en occupe beaucoup, un peu trop même. Lors de son dernier voyage, il
+m'en a entretenu avec une rare insistance. De même que, ces temps
+derniers, un autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
+éminent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amené ce si beau
+pèlerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas eu de cesse que je ne le
+reçoive, pour m'en parler lui aussi pendant près d'une heure. Seulement,
+il faut dire qu'ils ne s'entendent guère ensemble, car l'un me supplie
+de faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.
+
+Dès le début, la conversation bifurquait. Pierre sentit qu'elle déviait
+de son livre, mais il se rappela la promesse formelle qu'il avait faite
+au vicomte, s'il voyait le pape et si l'occasion se présentait, de
+tenter un effort afin d'obtenir une parole décisive, au sujet de la
+fameuse question de savoir si les corporations devaient être libres ou
+obligatoires, ouvertes ou fermées. Depuis qu'il était à Rome, il avait
+reçu lettre sur lettre du malheureux vicomte, cloué à Paris par la
+goutte, pendant que son rival, le baron, profitait de l'admirable
+occasion du pèlerinage, dont il était le chef, pour tâcher d'arracher au
+pape le simple mot approbatif, qu'il aurait rapporté triomphalement. Et
+le prêtre tint à remplir sa promesse avec conscience.
+
+--Votre Sainteté sait mieux que nous tous où est la sagesse. Monsieur de
+Fouras croit que le salut, la solution de la question ouvrière, se
+trouve simplement dans le rétablissement des anciennes corporations
+libres, tandis que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protégées
+par l'État, soumises à des règles nouvelles. Et, certainement, cette
+dernière conception est davantage avec les idées sociales
+d'aujourd'hui... Si Votre Sainteté daignait se prononcer dans ce sens,
+le jeune parti catholique, en France, saurait en tirer sûrement le plus
+beau résultat, tout un mouvement ouvrier à la gloire de l'Église.
+
+Léon XIII répondit de son air tranquille:
+
+--Mais je ne peux pas. On me demande toujours de France des choses que
+je ne peux pas, que je ne veux pas faire. Ce que je vous permets de dire
+de ma part à monsieur de la Choue, c'est que, si je ne puis le
+contenter, je n'ai pas contenté davantage monsieur de Fouras. Il n'a
+également emporté de moi que l'expression de ma bienveillance à l'égard
+de vos chers ouvriers français, qui peuvent tant pour le rétablissement
+de la foi. Comprenez donc, chez vous, qu'il est des questions de détail,
+de simple organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible de
+descendre, sous peine de leur donner une importance qu'elles n'ont pas,
+et de mécontenter violemment les uns, si je faisais trop de plaisir aux
+autres.
+
+Il eut un pâle sourire où tout le politique conciliant et avisé apparut,
+bien résolu à ne pas laisser compromettre son infaillibilité dans des
+aventures inutiles. Et il but une nouvelle gorgée de sirop, il s'essuya
+avec son mouchoir, en souverain dont la journée d'apparat était finie,
+qui prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude et de
+silence pour causer sans hâte, aussi longuement qu'il en aurait le
+désir.
+
+Pierre tâcha de le ramener à son livre.
+
+--Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a été si affectueux pour
+moi, il attend avec tant d'émotion le sort réservé à mon livre, comme si
+cette œuvre était sienne! C'est pourquoi j'aurais été bien heureux de
+lui rapporter une bonne parole de Votre Sainteté.
+
+Mais le pape continuait à s'essuyer, sans répondre.
+
+--Je l'ai connu chez Son Éminence le cardinal Bergerot, un autre grand
+cœur, dont l'ardente charité devrait suffire à refaire une France
+croyante.
+
+Cette fois, l'effet fut immédiat.
+
+--Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa lettre en tête de
+votre livre. Il a été bien mal inspiré, en vous l'écrivant, et vous, mon
+fils, bien coupable, le jour où vous l'avez publiée... Je ne puis croire
+encore que monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
+pages, quand il vous a envoyé son approbation pleine et entière. J'aime
+mieux l'accuser d'ignorance et d'étourderie. Comment aurait-il approuvé
+vos attaques contre le dogme, vos théories révolutionnaires qui tendent
+à la destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, il n'a
+d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, impardonnable...
+Il est vrai qu'il règne un si mauvais esprit dans une partie du clergé
+français. Ce sont les idées gallicanes qui repoussent sans cesse comme
+les herbes mauvaises, tout un libéralisme frondeur, en révolte contre
+notre autorité, en continuel appétit de libre examen et d'aventures
+sentimentales.
+
+Il s'animait, des mots d'italien se mêlaient à son français hésitant, sa
+grosse voix nasale sortait de son frêle corps de cire et de neige avec
+des sonorités de cuivre.
+
+--Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, nous le briserons, le
+jour où nous ne verrons plus en lui qu'un fils révolté. Il doit
+l'exemple de l'obéissance, nous lui ferons part de notre mécontentement,
+nous espérons qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilité, la charité
+sont de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours à les honorer
+en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le refuge d'un cœur de
+rebelle, car elles ne sont rien, si l'obéissance ne les accompagne pas,
+l'obéissance, l'obéissance! la plus belle parure des grands saints!
+
+Saisi, bouleversé, Pierre l'écoutait. Il s'oubliait, il ne songeait qu'à
+l'homme de bonté et de tolérance sur lequel il venait d'attirer cette
+toute-puissante colère. Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les
+dénonciations des évêques de Poitiers et d'Évreux allaient atteindre,
+par-dessus sa tête, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
+le doux et bon cardinal Bergerot, l'âme ouverte à toutes les misères, à
+toutes les souffrances des pauvres et des humbles. Il en était
+désespéré, acceptant encore la dénonciation de l'évêque de Tarbes,
+l'instrument des Pères de la Grotte, qui ne frappait que lui, au moins,
+en réponse à sa page sur Lourdes; tandis que la guerre sournoise des
+deux autres l'exaspérait, le jetait à une indignation douloureuse. Et,
+du vieillard chétif, au cou grêle d'oiseau très vieux, buvant
+tranquillement son verre de sirop, il venait de voir se lever un maître
+si courroucé, si formidable, qu'il en tremblait. Comment avait-il pu se
+laisser prendre aux apparences, en entrant, croire qu'il n'y avait là
+qu'un pauvre homme épuisé par l'âge, désireux de paix, résolu à tout
+concéder? Un souffle venait de passer dans la chambre endormie, et
+c'était la lutte encore, le réveil de ses doutes, de ses angoisses. Ah!
+ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait dépeint, à Rome,
+tel qu'il n'avait pas voulu le croire, plus intellectuel que
+sentimental, d'un orgueil démesuré, ayant eu dès sa jeunesse l'ambition
+suprême, au point d'avoir promis le triomphe à sa famille pour obtenir
+d'elle les sacrifices nécessaires, montrant partout et en tout une
+volonté unique, depuis qu'il occupait le trône pontifical, régner,
+régner quand même, régner en maître absolu, omnipotent! La réalité se
+dressait avec une force irrésistible, et pourtant il se débattit, il
+s'entêta à ressaisir son rêve.
+
+--Oh! Saint-Père, j'aurais tant de chagrin, si, à cause de mon
+malheureux livre, Son Éminence avait une seconde de contrariété! Moi,
+coupable, je puis répondre de ma faute, mais Son Éminence qui n'a obéi
+qu'à son cœur, qui n'aurait péché que par son trop grand amour des
+déshérités de ce monde!
+
+Léon XIII ne répondit pas. Il avait relevé sur Pierre ses yeux
+admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face immobile d'idole
+d'albâtre. De nouveau, fixement, il le regardait.
+
+Et Pierre le voyait toujours, dans la fièvre qui le reprenait, grandir
+en éclat et en puissance. Maintenant, derrière lui, il s'imaginait voir
+s'enfoncer, au lointain des âges, la longue suite des papes qu'il avait
+évoqués tout à l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
+ascètes, les diplomates et les théologiens, ceux qui avaient porté la
+cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, ceux qui avaient disposé
+des empires comme de simples provinces que Dieu remettait en leur garde.
+Puis, particulièrement, c'était Grégoire le Grand, le conquérant et le
+fondateur, c'était Sixte-Quint, le négociateur et le politique, qui
+avait le premier entrevu la victoire de la papauté sur les monarchies
+vaincues. Quelle foule de princes magnifiques, de rois souverains, de
+cerveaux et de bras tout-puissants, derrière ce pâle vieillard immobile!
+Quel amas accumulé de volonté inépuisable, d'obstiné génie, de
+domination sans bornes! Toute l'histoire de l'ambition humaine, tout
+l'effort pour soumettre les peuples à l'orgueil d'un seul, la force la
+plus haute qui ait jamais conquis, exploité, façonné les hommes, au nom
+de leur bonheur! Et, maintenant même que sa royauté terrestre avait pris
+fin, dans quelle souveraineté spirituelle était monté ce mince
+vieillard, si pâle, devant lequel il avait vu des femmes s'évanouir,
+comme foudroyées par la divinité redoutable, émanée de sa personne! Ce
+n'étaient plus seulement les gloires retentissantes, les triomphes
+dominateurs de l'histoire qui se déroulaient derrière lui, c'était le
+ciel qui s'ouvrait, l'au-delà qui resplendissait, dans l'éblouissement
+du mystère. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait aux
+âmes, l'antique symbole revivait avec une intensité nouvelle, dégagé
+enfin du royaume salissant d'ici-bas.
+
+--Oh! je vous en supplie, Saint-Père, s'il faut un exemple, ne frappez
+pas un autre que moi. Je suis venu, me voici, décidez de mon sort, mais
+n'aggravez pas ma punition, en me donnant le remords d'avoir fait
+condamner un innocent.
+
+Sans répondre, Léon XIII continua de le regarder de ses yeux brûlants.
+Et il ne voyait plus Léon XIII, deux cent soixante-troisième pape,
+vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des Apôtres, souverain
+pontife de l'Église universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
+archevêque et métropolitain de la province romaine, souverain des
+domaines temporels de la sainte Église. Il voyait le Léon XIII qu'il
+avait rêvé, le messie attendu, le sauveur envoyé pour conjurer
+l'effroyable désastre social où sombrait la vieille société pourrie. Il
+le voyait avec son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique
+de conciliation, évitant les heurts, travaillant à l'unité, avec son
+cœur débordant d'amour, allant droit au cœur des foules, donnant une
+fois encore le meilleur de son sang, en signe de l'alliance nouvelle. Il
+le dressait comme l'unique autorité morale, comme l'unique lien possible
+de charité et de paix, comme le Père enfin qui pouvait seul faire cesser
+l'injustice parmi ses enfants, tuer la misère, rétablir la loi
+libératrice du travail, en ramenant les peuples à la foi de l'Église
+primitive, à la douceur et à la sagesse de la communauté chrétienne. Et
+cette haute figure, dans le silence profond de la chambre, prenait une
+toute-puissance invincible, une extraordinaire majesté.
+
+--Oh! de grâce, écoutez-moi, Saint-Père! Ne me frappez même pas, ne
+frappez personne, oh! personne, ni un être, ni une chose, ni rien de ce
+qui peut souffrir sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la
+bonté que la douleur du monde a dû mettre en vous!
+
+Alors, quand il vit que Léon XIII se taisait toujours, en le laissant
+debout devant lui, il tomba sur les deux genoux, comme s'il croulait,
+éperdu sous l'émotion croissante qui faisait son cœur si lourd. Et ce
+fut en son être une sorte de débâcle, l'amas de tous les doutes, de
+toutes les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'étouffaient de
+nouveau, qui crevaient en un flot irrésistible. Il y avait là l'affreuse
+journée, les morts si tragiques de Dario et de Benedetta, dont le
+chagrin terrifié restait sur son cœur, en un poids inconscient, d'une
+pesanteur de plomb. Il y avait là tout ce qu'il avait souffert depuis
+qu'il était à Rome, les illusions peu à peu détruites, les intimes
+délicatesses blessées, le jeune enthousiasme souffleté par la réalité
+des hommes et des choses. Puis, c'était, plus profondément encore, toute
+la misère humaine elle-même, les affamés qui hurlaient, les mères aux
+mamelles taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les pères
+sans travail qui se révoltaient, les poings serrés, l'exécrable misère,
+vieille comme l'humanité, dont celle-ci est rongée depuis le premier
+jour, qu'il avait trouvée partout, grandissante, dévorante, effrayante,
+sans espoir qu'on puisse la guérir jamais. Et c'était enfin, plus
+immense, plus inguérissable, une douleur sans nom, sans cause précise,
+pour rien ni pour personne, une douleur universelle, illimitée, dans
+laquelle il baignait et se sentait fondre, désespérément, peut-être la
+douleur de vivre.
+
+--Oh! Saint-Père, moi, je n'existe pas, et mon livre n'existe pas. J'ai
+désiré voir Votre Sainteté, oh! passionnément, pour m'expliquer, pour me
+défendre. Et je ne sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses
+que je voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
+m'étouffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai que le besoin
+de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, oh! les humbles, que j'ai
+vus depuis deux ans dans nos faubourgs de Paris, si misérables et si
+douloureux, de pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de
+pauvres petits anges qui n'avaient pas mangé depuis deux jours, des
+femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, au fond de taudis
+immondes, des hommes jetés sur le pavé par le chômage, las de quêter du
+travail comme on quête une aumône, retournant à leurs ténèbres ivres de
+colère, avec l'unique pensée vengeresse de mettre le feu aux quatre
+coins de la ville. Et le soir, le terrible soir, où, dans la chambre
+d'épouvante, j'ai vu une mère qui venait de se suicider avec ses cinq
+petits, la mère tombée sur une paillasse en allaitant son nouveau-né,
+les deux fillettes dormant aussi là leur dernier sommeil de blondines
+jolies, les deux garçons foudroyés plus loin, l'un anéanti contre un
+mur, l'autre renversé par terre, tordu en une suprême révolte... Oh!
+Saint-Père, je ne suis plus que leur ambassadeur, l'envoyé de ceux qui
+souffrent et qui sanglotent, l'humble délégué des humbles qui meurent de
+misère, sous l'exécrable dureté, l'effroyable injustice sociale. Et
+j'apporte à Votre Sainteté leurs larmes, et je mets à ses pieds leurs
+tortures, et je lui fais entendre leur cri de détresse, comme un cri
+monté de l'abîme, demandant justice, si l'on ne veut pas que le ciel
+croule... Oh! soyez bon, Saint-Père, soyez bon!
+
+Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de suprême appel à
+la pitié divine. Puis, il continua:
+
+--Et, Saint-Père, dans cette Rome éternelle et resplendissante, est-ce
+que la misère aussi n'est pas affreuse? Depuis des semaines que j'erre
+au hasard, dans l'attente, à travers la poussière fameuse de ses ruines,
+je ne fais que me heurter à des maux inguérissables, qui m'ont empli
+d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui expire, l'agonie de
+tant de gloire, l'affreuse mélancolie d'un monde qui se meurt
+d'épuisement et de faim!... Là, sous les fenêtres de Votre Sainteté,
+est-ce que je n'ai pas vu un quartier d'horreur, des palais inachevés,
+frappés d'une hérédité maudite, ainsi que des enfants rachitiques qui ne
+peuvent aller au bout de leur croissance, des palais en ruine déjà,
+devenus les refuges de toute la misère pitoyable de Rome? Et, comme à
+Paris, quelle population de souffrance, étalée au plein air avec plus
+d'impudeur encore, toute la plaie sociale, le chancre dévorant toléré
+et montré, en sa terrible inconscience! Des familles entières qui vivent
+leur oisiveté affamées sous le soleil splendide, les vieux devenus
+infirmes, les pères attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel,
+les fils dormant parmi les herbes sèches, les mères et les filles
+traînant leur paresse bavarde, flétries avant l'âge... Oh! Saint-Père,
+dès l'aurore, demain, que Votre Sainteté ouvre cette fenêtre, et qu'elle
+le réveille de sa bénédiction, ce grand peuple enfant, qui sommeille
+encore dans son ignorance et dans sa pauvreté! Qu'elle lui donne l'âme
+qui lui manque, l'âme consciente de la dignité humaine, de la loi
+nécessaire du travail, de la vie libre et fraternelle, réglée par la
+seule justice! Oui, qu'elle fasse un peuple de ce ramassis de
+misérables, dont l'excuse est de tant souffrir dans son intelligence et
+dans son corps, vivant comme la bête qui passe et meurt sans savoir,
+sans comprendre, et qu'on roue de coups!
+
+Peu à peu, les sanglots l'étranglaient, il ne parla plus que secoué,
+emporté par sa passion.
+
+--Et, Saint-Père, n'est-ce pas à vous que je dois m'adresser, au nom des
+misérables? N'êtes-vous pas le Père? N'est-ce pas devant le Père que
+l'envoyé des pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
+agenouillé en ce moment? Et n'est-ce pas au Père qu'il doit apporter
+l'énorme charge de leurs douleurs, en demandant pitié enfin, aide et
+secours, justice, oh! surtout justice?... Puisque vous êtes le Père,
+ouvrez donc la porte largement, que tout le monde puisse entrer,
+jusqu'aux plus petits de vos enfants, les fidèles, les passants de
+hasard, même les révoltés, les égarés, ceux qui entreront peut-être, à
+qui vous épargnerez les fautes de l'abandon. Soyez le refuge des routes
+mauvaises, le tendre accueil offert aux voyageurs, la lampe hospitalière
+toujours allumée, aperçue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
+puisque vous êtes la puissance, ô Père, soyez le salut. Vous pouvez
+tout, vous avez derrière vous des siècles de domination, vous êtes
+monté aujourd'hui dans une autorité morale qui vous a rendu l'arbitre du
+monde, vous êtes là, devant moi, comme la majesté même du soleil qui
+éclaire et qui féconde. Oh! soyez l'astre de bonté et de charité, soyez
+le rédempteur, reprenez la besogne de Jésus qu'on a pervertie au cours
+des siècles, en la laissant entre les mains des puissants et des riches,
+qui ont fini par faire de l'œuvre évangélique le plus exécrable
+monument d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'œuvre est manquée,
+recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les humbles, avec
+les pauvres, ramenez-les à la paix, à la fraternité, à la justice de la
+communauté chrétienne... Et dites, ô Père, dites que je vous ai compris,
+que j'ai simplement exprimé là vos idées chères, le seul et vivant désir
+de votre règne. Le reste, oh! le reste, mon livre, moi, qu'importe! Je
+ne me défends pas, je ne veux que votre gloire et le bonheur des hommes.
+Dites que, du fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
+sourd des vieilles sociétés corrompues. Dites que vous avez tremblé de
+pitié attendrie, dites que vous avez voulu empêcher l'épouvantable
+catastrophe, en rappelant l'Évangile au cœur de vos enfants frappés de
+folie, en les ramenant à l'âge de simplicité et de pureté, lorsque les
+premiers chrétiens vivaient comme des frères innocents... Oui, n'est-ce
+pas? c'est bien pour cela que vous vous êtes remis avec les pauvres, ô
+Père, et c'est pour cela que je suis ici, à vous demander pitié, bonté,
+justice, de toute mon âme, oh! de toute mon âme de pauvre homme!
+
+Alors, il succomba sous l'émotion, il s'écrasa par terre, dans une
+débâcle de gros sanglots. Son cœur éclatait et se répandait. C'étaient
+des sanglots énormes, des sanglots sans fin, toute une houle effrayante
+qui venait de son être entier, qui venait de plus loin, de tous les
+êtres misérables, qui venait du monde dont les veines charriaient la
+douleur avec le sang même de la vie. Il était là, dans sa brusque
+faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la souffrance, ainsi qu'il
+l'avait dit. Et, aux genoux de ce pape immobile et muet, il était là
+toute la misère humaine en larmes.
+
+Léon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait faire un effort sur
+lui-même pour écouter parler les autres, avait d'abord, à deux reprises,
+levé une de ses mains pâles pour l'interrompre. Puis, saisi peu à peu
+d'étonnement, gagné lui-même par l'émotion, il lui avait permis de
+continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, dans le désordre du flot
+irrésistible qui l'emportait. Un peu de sang était monté à la neige de
+son visage, ses lèvres et ses joues s'étaient rosées faiblement, tandis
+que ses yeux noirs luisaient d'un éclat plus vif. Dès qu'il le vit sans
+voix, abattu à ses pieds, secoué par ces gros sanglots qui semblaient
+lui arracher le cœur, il s'inquiéta, il se pencha.
+
+--Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...
+
+Mais les sanglots continuaient, débordaient, emportaient toute raison et
+tout respect, dans la plainte éperdue de l'âme blessée, dans le
+grondement de la chair qui souffre et qui agonise.
+
+--Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... Tenez! prenez cette
+chaise.
+
+Et, d'un geste d'autorité, il l'invita enfin à s'asseoir.
+
+Pierre, péniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. Il écartait
+ses cheveux de son front, il essuyait de ses mains ses larmes brûlantes,
+l'air fou, tâchant de se ressaisir, ne pouvant comprendre ce qui venait
+de se passer.
+
+--Vous faites appel au Saint-Père. Ah! certes, soyez convaincu que son
+cœur est plein de pitié et de tendresse pour les malheureux. Mais la
+question n'est pas là, il s'agit de notre sainte religion... J'ai lu
+votre livre, un mauvais livre, je vous le dis tout de suite, le plus
+dangereux et le plus condamnable des livres, précisément par ses
+qualités, par les pages qui m'ont intéressé moi-même. Oui, j'ai été
+séduit souvent, je n'aurais pas continué ma lecture, si je ne m'étais
+senti comme soulevé dans le souffle ardent de votre foi et de votre
+enthousiasme. Ce sujet était si beau, il me passionne tant! «La Rome
+nouvelle», ah! sans doute il y avait un livre à faire avec ce titre,
+mais dans un esprit totalement différent du vôtre... Vous croyez m'avoir
+compris, mon fils, vous être pénétré de mes écrits et de mes actes, au
+point de n'exprimer que mes idées les plus chères. Non, non! vous ne
+m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous voir, vous
+expliquer, vous convaincre.
+
+Muet et immobile, c'était maintenant Pierre qui écoutait. Il n'était
+cependant venu que pour se défendre, il souhaitait avec fièvre cette
+entrevue depuis trois mois, préparant ses arguments, certain de la
+victoire; et il entendait traiter son livre de dangereux, de
+condamnable, sans protester, sans répondre par toutes les bonnes raisons
+qu'il avait crues irrésistibles. Une lassitude extraordinaire
+l'accablait, comme épuisé par son accès de larmes. Tout à l'heure, il
+serait brave, il dirait ce qu'il avait résolu de dire.
+
+--On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! répétait Léon XIII, d'un
+air d'impatience irritée. En France surtout, c'est incroyable que j'aie
+tant de peine à me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
+exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le Saint-Siège
+transigera sur cette question? C'est un langage indigne d'un prêtre,
+c'est la chimère d'un ignorant qui ne se rend pas compte des conditions
+dans lesquelles la papauté a vécu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit
+continuer de vivre, si elle ne veut pas disparaître du monde. Ne
+voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la déclarez d'autant plus haute
+qu'elle est dégagée davantage des soucis de sa royauté terrestre? Ah!
+oui, une belle imagination, la pure royauté spirituelle, la souveraineté
+par la charité et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui nous fera
+l'aumône d'une pierre pour reposer notre tête, si nous sommes jamais
+chassé, errant par les routes? Qui assurera notre indépendance, quand
+nous serons à la merci de tous les États?... Non, non! cette terre de
+Rome est à nous, car nous en avons reçu l'héritage de la longue suite
+des ancêtres, et elle est le sol indestructible, éternel, sur lequel la
+sainte Église est bâtie, de sorte que l'abandonner, ce serait vouloir
+l'écroulement de la sainte Église catholique, apostolique et romaine.
+D'ailleurs, nous ne le pourrions pas, nous sommes lié par notre serment
+envers Dieu et envers les hommes.
+
+Il se tut un instant, pour laisser Pierre répondre. Mais celui-ci avait
+la stupeur de ne rien trouver à dire, car il s'apercevait que ce pape
+parlait comme il devait le faire. Les choses confuses et lourdes,
+amassées en lui, dont il avait senti la gêne, tout à l'heure, dans
+l'antichambre secrète, s'éclairaient maintenant, se précisaient avec une
+netteté de plus en plus grande. C'était, depuis son arrivée à Rome, tout
+ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas de ses
+désillusions, des réalités existantes, sous lesquelles son rêve d'un
+retour au christianisme primitif était à demi mort déjà, écrasé. Il
+venait brusquement de se rappeler l'heure, où, sur le dôme de
+Saint-Pierre, il s'était vu imbécile avec son imagination d'un pape
+purement spirituel, en face de la vieille cité de gloire obstinée dans
+sa pourpre. Ce jour-là, il avait fui le cri furieux des pèlerins du
+Denier de Saint-Pierre acclamant le pape roi. La nécessité de l'argent,
+de ce dernier esclavage du pape, il l'avait acceptée. Mais tout avait
+croulé ensuite, quand la véritable Rome lui était apparue, la ville
+séculaire de l'orgueil et de la domination, où la papauté ne saurait
+être sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le dogme, la tradition, le
+milieu, le sol lui-même la rendaient immuable, à jamais. Elle ne pouvait
+céder que sur les apparences, il viendrait quand même une heure où ses
+concessions s'arrêteraient, devant l'impossibilité d'aller plus loin
+sans se suicider. La Rome nouvelle ne se réaliserait peut-être un jour
+qu'en dehors de Rome, au loin; et là seulement se réveillerait le
+christianisme, car le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le
+dernier des papes, cloué à cette terre de ruines, disparaîtrait sous le
+dernier craquement du dôme de Saint-Pierre, qui s'effondrerait comme
+s'était effondré le temple de Jupiter Capitolin. Quant à ce pape
+d'aujourd'hui, il avait beau être sans royaume, avoir la fragilité
+chétive de son grand âge, la pâleur exsangue d'une très vieille idole de
+cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge de la souveraineté
+universelle, il n'en était pas moins le fils obstiné de l'ancêtre, le
+Pontifex Maximus, le Cesar Imperator, dans les veines duquel coulait le
+sang d'Auguste, maître du monde.
+
+--Vous avez parfaitement vu, reprit Léon XIII, l'ardent désir d'unité
+qui nous a toujours possédé. Nous avons été bien heureux le jour où nous
+avons unifié le rite, en imposant le rite romain dans la catholicité
+entière. C'est là une de nos plus chères victoires, car elle peut
+beaucoup pour notre autorité. Et j'espère que nos efforts, en Orient,
+finiront par ramener à nous nos chers frères égarés des communions
+dissidentes, de même que je ne désespère pas de convaincre les sectes
+anglicanes, sans parler des sectes protestantes qui seront forcées de
+rentrer dans le sein de l'Église unique, l'Église catholique,
+apostolique et romaine, quand les temps prédits par le Christ
+s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas dit, c'est que l'Église ne
+peut rien abandonner du dogme. Au contraire, vous avez semblé croire
+qu'une entente interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des
+concessions; et c'est là une pensée condamnable, un langage qu'un prêtre
+ne peut tenir sans être criminel. Non, la vérité est absolue, pas une
+pierre de l'édifice ne sera changée. Oh! dans la forme, tout ce qu'on
+voudra! Nous sommes prêt à la conciliation la plus grande, s'il ne
+s'agit que de tourner certaines difficultés, de ménager les termes pour
+faciliter l'accord... Et c'est comme notre rôle dans le socialisme
+contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux que vous avez si bien
+nommés les déshérités de ce monde, sont l'objet de notre sollicitude. Si
+le socialisme est simplement un désir de justice, une volonté constante
+de venir au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
+nous s'en préoccupe, y travaille avec plus d'énergie? Est-ce que
+l'Église n'a pas toujours été la mère des affligés, l'aide et la
+bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les progrès
+raisonnables, nous admettons toutes les formes sociales nouvelles qui
+aideront à la paix, à la fraternité... Seulement, nous ne pouvons que
+condamner le socialisme qui commence par chasser Dieu pour assurer le
+bonheur des hommes. C'est là un simple état de sauvagerie, un abominable
+retour en arrière, où il n'y aura que catastrophes, qu'incendies et que
+massacres. Et c'est encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de
+force, car vous n'avez pas démontré qu'aucun progrès ne saurait avoir
+lieu en dehors de l'Église, qu'elle est en somme la seule initiatrice,
+la seule conductrice, à laquelle il soit permis de s'abandonner sans
+crainte. Même, et c'est là votre crime encore, il m'a semblé que vous
+mettiez Dieu à l'écart, que la religion demeurait uniquement pour vous
+un état d'âme, une floraison d'amour et de charité, où il suffisait de
+se trouver, pour faire son salut. Hérésie exécrable, Dieu est toujours
+présent, maître des âmes et des corps, la religion reste le lien, la
+loi, le gouvernement même des hommes, sans laquelle il ne saurait y
+avoir que barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, encore
+une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le dogme demeure. Ainsi,
+notre adhésion à la République, en France, prouve que nous n'entendons
+pas lier le sort de la religion à une forme gouvernementale, même
+auguste et séculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, Dieu est
+éternel. Périssent les rois, et que Dieu vive! D'ailleurs, la forme
+républicaine n'a rien d'antichrétien, et il semble au contraire qu'elle
+soit comme un réveil de cette communauté chrétienne dont vous avez parlé
+en des pages vraiment charmantes. Le pis est que la liberté devient tout
+de suite de la licence et qu'on nous récompense souvent bien mal de
+notre désir de conciliation... Ah! quel mauvais livre vous avez écrit,
+mon fils, avec les meilleures intentions, je veux le croire, et comme
+votre silence est bien la preuve que vous commencez à entrevoir les
+conséquences désastreuses de votre faute!
+
+Pierre continuait à se taire, anéanti, sentant en effet ses arguments
+qui tombaient un à un, comme devant une roche sourde et aveugle,
+impénétrable, où il devenait inutile et dérisoire de vouloir les faire
+entrer. A quoi bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
+préoccupation, il se demandait avec surprise comment un homme de cette
+intelligence, de cette ambition, ne s'était pas fait du monde moderne
+une idée plus nette et plus exacte. Évidemment, il le sentait documenté,
+renseigné sur tout, curieux de tout, ayant dans la tête la vaste carte
+de la chrétienté, avec les besoins, les espoirs, les actes, lucide et
+clair, au milieu de l'écheveau compliqué de ses luttes diplomatiques.
+Mais que de trous pourtant! La vérité devait être qu'il connaissait du
+monde uniquement ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature à
+Bruxelles. Ensuite venait son épiscopat à Pérouse, où il ne s'était mêlé
+qu'à la vie de la jeune Italie naissante. Et, depuis dix-huit années, il
+se trouvait enfermé dans son Vatican, isolé du reste des hommes, ne
+communiquant avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
+inintelligent, le plus menteur, le plus traître. En outre, il était
+prêtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, lié par la
+tradition, soumis aux influences de race et de milieu, cédant au besoin
+d'argent, aux nécessités politiques; sans parler de son orgueil immense,
+la certitude d'être le Dieu auquel on doit obéir, le seul pouvoir
+légitime et raisonnable sur la terre. De là, les causes de déformation
+fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait être, avec ses erreurs,
+ses lacunes, parmi tant d'admirables qualités, la compréhension vive, la
+volonté patiente, le vaste effort qui généralise et qui agit. Mais
+l'intuition surtout paraissait prodigieuse, car n'était-ce pas elle,
+elle seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement volontaire,
+l'énorme évolution, au loin, de l'humanité d'aujourd'hui? Il avait ainsi
+la nette conscience de l'effroyable danger au milieu duquel il baignait,
+de cette mer montante de la démocratie, de cet océan sans bornes de la
+science, qui menaçait de submerger l'îlot étroit où triomphait encore le
+dôme de Saint-Pierre. Il pouvait même se dispenser de se mettre à sa
+fenêtre, les voix du dehors traversaient les murs, lui apportaient le
+cri d'enfantement des sociétés nouvelles. Et toute sa politique partait
+de là, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de vaincre pour régner.
+S'il voulait l'unité de l'Église, c'était pour la rendre forte,
+inexpugnable, dans l'assaut qu'il prévoyait. S'il prêchait la
+conciliation, cédant de tout son pouvoir sur les questions de forme,
+tolérant les audaces des évêques d'Amérique, c'était que sa grande peur
+inavouée était la dislocation de l'Église elle-même, quelque schisme
+brusque qui aurait précipité le désastre. Ah! ce schisme, il devait le
+sentir dans l'air venu des quatre points de l'horizon, tel qu'une menace
+prochaine, un péril inévitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
+à l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour de tendresse
+vers le peuple, sa préoccupation du socialisme, la solution chrétienne
+qu'il offrait aux misères d'ici-bas! Puisque César était abattu, la
+longue dispute de savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
+trouvait-elle pas vidée, par ce fait que le pape seul restait debout et
+que le peuple, le grand muet, allait enfin parler et se donner à lui?
+L'expérience était tentée en France, il y abandonnait la monarchie
+vaincue, il y reconnaissait la République, il la rêvait forte,
+victorieuse, car elle était toujours la fille aînée de l'Église, la
+seule nation catholique assez puissante encore pour restaurer un jour
+peut-être le pouvoir temporel du Saint-Siège. Régner, régner par la
+France, puisqu'il semblait impossible de régner par l'Allemagne! Régner
+par le peuple, puisque le peuple devenait le maître et le dispensateur
+des trônes! Régner par la République italienne, si cette République
+seule pouvait lui rendre Rome, arrachée à la maison de Savoie, une
+République fédérative qui ferait du pape le président des États-Unis
+d'Italie, en attendant qu'il le devînt des États-Unis d'Europe! Régner
+quand même, régner malgré tout, régner sur le monde, comme avait régné
+Auguste, dont le sang dévorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
+obstiné dans sa domination!
+
+--Et, mon fils, continua Léon XIII, le crime enfin est d'avoir osé
+demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphématoire,
+sacrilège. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique,
+apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que
+ténèbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme
+que vous prétendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si
+coupable, si néfaste, n'a pas eu d'autre prétexte. Dès qu'on s'écarte de
+la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on
+tombe dans les plus effroyables précipices... Ah! le schisme, ah! le
+schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
+vrai Dieu, la bête de tentation immonde, suscitée par l'enfer, pour la
+perte des fidèles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion
+nouvelle, dans votre livre, il faudrait le détruire, le brûler, comme un
+poison mortel des âmes.
+
+Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait à ce que lui avait
+dit don Vigilio, à ces Jésuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican
+comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'Église. Était-ce donc
+vrai qu'à son insu même, si imbu qu'il croyait être de la doctrine de
+saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en éveil,
+était un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de
+conquête sociale? Lui aussi pactisait avec le siècle, allait au monde,
+consentait à le flatter, pour le posséder. Pierre n'avait jamais senti
+si cruellement que l'Église en était désormais réduite là, à ne vivre
+que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de
+ce clergé romain, si difficile d'abord à comprendre pour un prêtre
+français, de ce gouvernement de l'Église, représenté par le pape, ses
+cardinaux, ses prélats, que Dieu en personne a chargés d'administrer
+ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre
+Dieu de côté, au fond du tabernacle, ne tolérant plus qu'on le discute,
+imposant les dogmes comme les vérités de son essence, mais eux-mêmes ne
+s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus à prouver son existence
+par de vaines discussions théologiques. Évidemment il existe, puisqu'ils
+gouvernent en son nom. Cela suffit. Dès lors, ils sont au nom de Dieu
+les maîtres, consentant bien à signer des concordats pour la forme, mais
+ne les observant pas, ne pliant que devant la force, réservant toujours
+leur souveraineté finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce
+jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente
+conquête en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion
+n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la
+magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire régner
+sur l'humanité ravie et conquise, ou plutôt de régner en son lieu et
+place, puisqu'ils sont ses représentants visibles, délégués par lui. Ils
+descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
+vieux sol païen de Rome, et s'ils ont duré, s'ils comptent durer
+éternellement, jusqu'à l'heure espérée où l'empire du monde leur sera
+rendu, c'est qu'ils sont les héritiers directs des Césars, drapés dans
+leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste.
+
+Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses
+abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme
+s'il s'était montré là dans la nudité de son âme. Et si inutilement,
+grand Dieu! au fond de cette chambre où jamais rien ne s'était dit de
+semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette idée
+politique des papes, de régner par les humbles et par les pauvres, lui
+faisait horreur. N'était-ce pas la conciliation du loup, cette pensée
+d'aller au peuple, débarrassé de ses anciens maîtres, pour s'en nourrir
+à son tour? Et il avait dû être fou, en vérité, le jour où il s'était
+imaginé qu'un prélat romain, un cardinal, un pape, étaient capables
+d'admettre le retour à la communauté chrétienne, une floraison nouvelle
+du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine
+dévore. Une pareille conception ne pouvait même tomber sous le sens
+d'hommes qui, depuis des siècles, vivaient en maîtres du monde, pleins
+d'un mépris insoucieux des petits et des souffrants, frappés à la longue
+d'une totale impuissance de charité et d'amour.
+
+Mais Léon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le
+prêtre l'entendit qui disait:
+
+--Pourquoi avez-vous écrit sur Lourdes cette page entachée d'un si
+mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services à la
+religion. J'ai souvent exprimé aux personnes qui sont venues me raconter
+les touchants miracles, presque quotidiens à la Grotte, mon vif désir de
+voir ces miracles confirmés, établis par la science la plus rigoureuse.
+Et, d'après ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits
+malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont
+désormais prouvés scientifiquement d'une façon irréfutable... La
+science, mon fils, doit être la servante de Dieu. Elle ne peut rien
+contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive à la vérité. Toutes les
+solutions qu'on prétend trouver actuellement et qui paraissent détruire
+les dogmes, seront forcément reconnues fausses un jour, car la vérité de
+Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont
+là pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits
+enfants et ce qui suffirait à la paix, au salut des hommes, s'ils
+voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi
+n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas là, qui
+a tout prévu, tout expliqué, tout réglé? Votre foi a été ébranlée sous
+les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des
+angoisses, que le ciel veut bien épargner à nos prêtres, sur cette terre
+d'antique croyance, cette Rome sanctifiée par le sang de tant de
+martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, étudiez
+davantage, lisez à fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus
+solide, définitive et triomphante.
+
+Effaré, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la voûte du
+firmament lui fussent tombés sur le crâne. O Dieu de vérité! les
+miracles de Lourdes prouvés scientifiquement, la science servante de
+Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant à la
+certitude du siècle! Comment répondre, ô Dieu! et pourquoi répondre?
+
+--Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure
+Léon XIII, un livre dont le titre, _la Rome nouvelle_, est à lui seul un
+mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes
+les séductions du style, toutes les perversions des chimères généreuses,
+un livre enfin qu'un prêtre, s'il l'a conçu dans une heure d'égarement,
+doit brûler en public, par pénitence, de la main même qui en a écrit les
+pages d'erreur et de scandale.
+
+Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence énorme qui
+s'était fait, autour de cette chambre morte, si pâlement éclairée, il
+n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noyée de ténèbres,
+immense et noire, semée seulement d'une poussière d'astres. Et il allait
+crier:
+
+--C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouvée,
+dans la pitié que la misère du monde m'avait mise au cœur. Vous étiez
+mon dernier espoir, le Père, le sauveur attendu. Et voilà que c'est un
+rêve encore, vous ne pouvez être de nouveau Jésus, pacifier les hommes,
+à la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prépare. Vous ne
+pouvez laisser là le trône, venir par les chemins, avec les humbles,
+avec les pauvres, pour faire l'œuvre suprême de fraternité. Eh bien!
+c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout
+croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
+Vous n'êtes plus, il n'y a plus ici que des décombres.
+
+Mais il ne prononça point ces paroles. Il s'inclina et dit:
+
+--Saint-Père, je me soumets et je réprouve mon livre.
+
+Sa voix tremblait d'un amer dégoût, ses mains ouvertes eurent un geste
+d'abandon, comme s'il avait lâché son âme. C'était la formule exacte de
+la soumission: _Auctor laudabiliter se subjecit et opus reprobavit_,
+l'auteur louablement s'est soumis et a réprouvé son œuvre. Rien ne fut
+d'un désespoir plus haut, d'une grandeur plus souveraine dans l'aveu
+d'une erreur et dans le suicide d'une espérance. Mais quelle affreuse
+ironie! ce livre qu'il avait juré de ne retirer jamais, pour le triomphe
+duquel il s'était battu si passionnément, et qu'il reniait, qu'il
+supprimait lui-même tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait coupable,
+mais parce qu'il venait de le sentir inutile et chimérique comme un
+désir d'amant, un rêve de poète. Ah! oui, puisqu'il s'était trompé,
+puisqu'il avait rêvé, puisqu'il ne trouvait là ni le Dieu, ni le prêtre
+qu'il avait voulus pour le bonheur des hommes, à quoi bon s'entêter dans
+l'illusion d'un impossible réveil! Plutôt jeter son livre à la terre
+comme une feuille morte, plutôt le renier, le retrancher de lui, tel
+qu'un membre mort, désormais sans raison ni usage!
+
+Un peu surpris d'une si prompte victoire, Léon XIII eut une légère
+exclamation de contentement.
+
+--C'est très bien, très bien, mon fils! Vous venez de dire les seules
+paroles sages qui convenaient à votre caractère de prêtre.
+
+Et, dans son évidente satisfaction, lui qui n'abandonnait jamais rien au
+hasard, qui préparait chacune de ses audiences, avec les mots qu'il
+dirait, les gestes qu'il ferait, il se détendit un peu, il montra une
+bonhomie véritable. Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais
+motifs de la soumission de ce révolté, il goûtait la joie orgueilleuse
+de l'avoir si aisément réduit au silence, car son entourage lui avait
+fait de lui un portrait de révolutionnaire terrible. Aussi une telle
+conversion le flattait-elle beaucoup.
+
+--D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre esprit
+distingué. Reconnaître sa faute, en faire pénitence, se soumettre, il
+n'y a pas de jouissance plus haute.
+
+D'un geste familier, il avait repris sur la petite table son verre de
+sirop, il s'était remis, avant de la boire, à en tourner la dernière
+gorgée, avec la longue cuiller de vermeil. Et Pierre était surtout
+frappé de le retrouver, ainsi qu'au début, l'air réduit, déchu de sa
+majesté souveraine, pareil à un petit bourgeois très vieux qui buvait
+solitairement son verre d'eau sucrée, avant de se mettre au lit. La
+figure, après avoir grandi et rayonné, comme un astre qui monte au
+zénith, venait de retomber à l'horizon, au ras du sol, dans son humaine
+médiocrité. Il le revoyait chétif, frêle, avec son cou mince de petit
+oiseau malade, avec sa laideur sénile, qui le rendait si difficile pour
+ses portraits, toiles peintes ou photographies, médailles d'or ou bustes
+de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, mais Léon
+XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition de laisser à la postérité
+une si haute image. Et Pierre, qui avait cessé de les voir un instant,
+était de nouveau gêné par le mouchoir resté sur les genoux, par la
+soutane malpropre, tachée de tabac. Et il n'éprouvait plus qu'une pitié
+attendrie pour tant de vieillesse pure et toute blanche, qu'une profonde
+admiration pour l'entêtée puissance de vie qui s'était réfugiée dans les
+yeux noirs, qu'une déférence respectueuse de travailleur pour le large
+cerveau, aux vastes projets, si débordant de pensées et d'actions sans
+nombre.
+
+L'audience était finie, il s'inclina profondément.
+
+--Je remercie Votre Sainteté du paternel accueil qu'elle a daigné me
+faire.
+
+Mais Léon XIII voulut bien le retenir encore une minute, en lui
+reparlant de la France, en lui disant son vif désir de la voir prospère,
+calme et forte, pour le plus grand bien de l'Église. Et Pierre, pendant
+cette dernière minute, eut une singulière vision, une véritable hantise.
+En regardant le front d'ivoire du Saint-Père, tandis qu'il songeait à
+son grand âge, au moindre rhume qui pouvait l'emporter, il venait, par
+un involontaire rapprochement, de se rappeler la scène d'usage, d'une
+grandeur farouche: Pie IX, Giovanni Mastaï, mort depuis deux heures, le
+visage couvert d'un linge blanc, entouré de la famille pontificale
+bouleversée; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, s'approchant du lit
+funèbre, faisant écarter le voile, tapant trois fois de son marteau
+d'argent sur le front du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel:
+Giovanni! Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas répondu, le
+camerlingue se tournait après avoir patienté quelques secondes, disait:
+«Le pape est mort!» Pierre, en même temps, avait vu se dresser là-bas,
+rue Giulia, le cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
+son marteau d'argent; et il s'était imaginé Léon XIII, Joachim Pecci,
+mort depuis deux heures, le visage couvert d'un linge blanc, entouré de
+ses prélats, dans cette chambre même; et il voyait le camerlingue qui
+s'approchait, faisait écarter le voile, tapait trois fois sur le front
+d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim! Joachim!
+Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas répondu, il se tournait après
+avoir patienté quelques secondes, il disait: «Le pape est mort!» Léon
+XIII s'en souvenait-il des trois coups qu'il avait donnés sur le front
+de Pie IX, et sentait-il parfois à son front la crainte glacée des trois
+coups, le froid mortel du marteau dont il avait armé le camerlingue,
+l'implacable adversaire qu'il savait avoir dans le cardinal Boccanera?
+
+--Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Sainteté, comme bénédiction
+dernière. Votre faute vous sera remise, puisque vous l'avez confessée et
+que vous en témoignez l'horreur.
+
+Pierre, sans répondre, l'âme en détresse, acceptant l'humiliation comme
+le châtiment mérité de sa chimère, s'en alla à reculons, selon le
+cérémonial d'usage. Il s'inclina profondément à trois reprises, il
+franchit la porte sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Léon
+XIII, qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur la
+table le journal, dont il avait interrompu la lecture pour le recevoir,
+ayant gardé le goût de la presse, une curiosité vive des nouvelles, bien
+qu'il se trompât souvent sur l'importance des articles, au fond de son
+isolement, donnant à certains, sur certains points, une gravité qu'ils
+n'avaient pas. Les deux lampes brûlaient avec une douce clarté immobile,
+la chambre retomba dans son grand silence et dans sa paix infinie.
+
+Au milieu de l'antichambre secrète, monsieur Squadra debout, immobile et
+noir, attendait. Et, comme il constata que Pierre, éperdu dans son
+étourdissement, passait en oubliant son chapeau sur la console où il
+l'avait laissé, il prit discrètement ce chapeau, le lui tendit, avec une
+muette révérence. Puis, sans hâte aucune, du même pas qu'à l'arrivée, il
+se remit à marcher devant lui, pour le reconduire à la salle Clémentine.
+
+Alors, ce fut, en sens inverse, la même immense promenade, le défilé
+sans fin au travers des salles interminables. Et toujours pas une âme,
+pas un bruit, pas un souffle. Dans chaque pièce vide, l'unique lampe,
+solitaire et comme oubliée, charbonnait, brûlait plus pâle dans plus de
+silence. Le désert semblait s'être élargi, à mesure que la nuit
+avançait, noyant d'ombre les rares meubles, épars sous les hauts
+plafonds dorés, les trônes, les escabeaux de bois, les consoles, les
+crucifix, les candélabres, qui se répétaient à chaque salle nouvelle. Et
+ce fut ainsi, après l'antichambre d'honneur dont le damas rougeoyait, la
+salle des gardes-nobles, endormie dans une légère odeur d'encens, qu'une
+messe dite le matin y avait laissée; puis, ce furent la salle des
+Tapisseries, la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; et,
+dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier domestique de
+service, resté sur la banquette, s'y était assoupi d'un si bon sommeil,
+qu'il ne s'éveilla point. Les pas sonnaient faiblement sur les dalles,
+étouffés dans l'air morne de ce palais clos, muré de partout ainsi
+qu'une tombe, envahi à cette heure tardive d'un néant qui le
+submergeait. Enfin, ce fut la salle Clémentine, que le poste de la garde
+suisse venait de quitter.
+
+Jusqu'à cette salle, monsieur Squadra n'avait pas tourné la tête.
+Toujours muet, sans un geste, il s'effaça, laissa passer Pierre, qu'il
+salua d'une dernière révérence. Ensuite, il disparut.
+
+Et Pierre descendit les deux étages de l'escalier monumental, que les
+globes dépolis des becs de gaz éclairaient d'une lueur de veilleuse,
+dans un accablement extraordinaire du silence, depuis que les pas des
+gardes suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. Et il
+traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous la pâle clarté des
+lanternes du perron, descendit la scala Pia, l'autre escalier géant,
+aussi vide, aussi mort dans sa demi-obscurité, franchit enfin la porte
+de bronze, qu'un portier, derrière lui, roula et ferma d'une poussée
+lente. Et quel grondement, quel cri farouche de dur métal, sur tout ce
+que cette porte enfermait là, tant de ténèbres entassées, tant de
+silence accru, les siècles immobiles que la tradition y perpétuait, les
+idoles indestructibles des dogmes conservés sous leurs bandelettes de
+momies, toutes les chaînes qui pèsent et qui lient, tout l'appareil
+d'étroit servage, de domination souveraine, dont les échos des salles
+désertes et noires renvoyaient le formidable retentissement!
+
+Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensité sombre, il se
+retrouva seul. Pas un promeneur attardé, pas un être. Émergeant de la
+vaste mosaïque du petit pavé gris, rien que la haute apparition de
+l'Obélisque blême, entre les quatre candélabres. La façade de la
+basilique s'évoquait, elle aussi, d'une pâleur de rêve, élargissant,
+pareilles à deux bras énormes, les quadruples rangées de piliers de la
+colonnade, noyées d'obscurité, ainsi que des futaies de pierre. Et rien
+autre, le dôme n'était qu'une rondeur démesurée, devinée à peine dans le
+ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, qu'on finissait par
+distinguer comme de grêles fantômes mouvants, mettaient là une voix, un
+murmure sans fin de triste plainte, venu on ne savait de quelles
+ténèbres. Ah! la mélancolique grandeur de ce sommeil, toute cette place
+fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la nuit, noyés d'ombre
+et de silence! Soudain l'horloge sonna dix heures, d'une cloche si lente
+et si forte, que jamais heures plus solennelles, plus définitives,
+n'avaient semblé tomber dans plus d'infini noir et insondable.
+
+Pierre, immobile au milieu de l'étendue, avait tressailli de tout son
+pauvre être brisé. Eh! quoi, il n'avait causé, là-haut, que trois quarts
+d'heure à peine, avec le blanc vieillard qui venait de lui arracher
+toute son âme? Oui, c'était l'arrachement final, la dernière croyance
+arrachée de son cerveau, de son cœur saignants. L'expérience suprême
+était faite, un monde en lui avait croulé. Tout d'un coup, il songea à
+monsignor Nani, en réfléchissant que celui-là seul avait eu raison. On
+lui disait bien qu'il finirait quand même par faire ce que voudrait
+monsignor Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir fait.
+
+Mais un brusque désespoir le saisit, une détresse si atroce, que, du
+fond de l'abîme de ténèbres où il était, il leva ses deux bras
+frémissants dans le vide, il parla tout haut.
+
+--Non, non! vous n'êtes point ici, ô Dieu de vie et d'amour, ô Dieu de
+salut! et venez donc, apparaissez, puisque vos enfants se meurent de ne
+savoir ni qui vous êtes ni où vous êtes, dans l'infini des mondes!
+
+Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, de velours
+bleu sombre, l'infini muet et bouleversant où palpitaient les
+constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'être
+renversé davantage, ses roues d'or comme déviées du droit chemin, son
+brancard d'or en l'air; tandis que là-bas, sur Rome, du côté de la rue
+Giulia, Orion allait disparaître, ne montrant déjà plus qu'une seule des
+trois étoiles d'or qui chamarraient son baudrier.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pierre ne s'était assoupi qu'au petit jour, brisé d'émotion, brûlant de
+fièvre. Dès son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait
+retrouvé l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers
+neuf heures, lorsqu'il se fut réveillé et qu'il eut déjeuné, il voulut
+descendre tout de suite à l'appartement du cardinal, où l'on avait
+exposé les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les
+clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prières.
+
+Pendant qu'il déjeunait, Victorine, qui ne s'était pas couchée, d'une
+bravoure active dans son désespoir, venait de lui raconter les
+événements de la nuit et de la matinée. Donna Serafina, par un respect
+de prude pour les convenances, avait risqué une nouvelle tentative,
+voulant qu'on séparât les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort,
+étreignait si étroitement cet homme dévêtu lui-même, blessait toutes ses
+pudeurs. Mais il n'était plus temps, la rigidité s'était produite, ce
+qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'être, sans
+une horrible profanation. Leur étreinte d'amour était si puissante,
+qu'il aurait fallu, pour les dénouer l'un de l'autre, arracher leurs
+chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, déjà, n'avait pas
+permis qu'on troublât leur sommeil, leur union d'éternité, s'était
+presque querellé avec sa sœur. Sous sa robe de prêtre, il se retrouvait
+de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes,
+des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux
+papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi
+illustrée. Jamais il ne laisserait toucher à ces deux enfants, si purs
+en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il
+était le maître en son palais, on les coudrait dans le même suaire, on
+les clouerait dans le même cercueil. Ensuite, le service religieux
+serait fait à San Carlo, l'église voisine, dont il avait le titre
+cardinalice, où il était le maître encore. Et, s'il le fallait, il irait
+jusqu'au pape. Et telle était sa volonté souveraine, exprimée si
+hautement, que tout le monde dans la maison avait dû s'incliner, sans se
+permettre un geste ni un souffle.
+
+Alors, donna Serafina s'était occupée de la toilette dernière. Selon
+l'usage, les domestiques se trouvaient là, Victorine avait aidé la
+famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aimée. Il avait
+fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux
+dénoués de Benedetta, la chevelure odorante, épaisse et large, ainsi
+qu'un royal manteau; puis, on les avait vêtus d'un même linceul de soie
+blanche, serré à leurs cous, qui faisait d'eux un seul être dans la
+mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exigé qu'ils fussent descendus
+chez lui, qu'on les couchât sur un lit de parade, au milieu de la salle
+du trône, pour leur rendre un suprême hommage, comme aux derniers du
+nom, aux deux fiancés tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante
+des Boccanera retournait à la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'était
+rangée tout de suite à ce projet, car elle jugeait peu décent que sa
+nièce, même morte, fût aperçue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune
+homme. L'histoire arrangée circulait déjà: le brusque décès de Dario
+emporté en quelques heures par une fièvre infectieuse; la douleur folle
+de Benedetta, qui avait expiré sur son corps, en le serrant une dernière
+fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les
+belles noces funèbres qu'on leur faisait, allongés tous les deux sur le
+même lit d'éternel repos. Rome entière, bouleversée par cette histoire
+d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre
+chose.
+
+Pierre serait parti le soir même pour la France, dans sa hâte de quitter
+cette ville de désastre, où il devait laisser le dernier lambeau de sa
+foi. Mais il voulait attendre les obsèques, il avait remis son départ au
+lendemain soir. Et, toute cette journée encore, il la passerait là, dans
+ce palais qui croulait, près de cette morte qu'il avait aimée, lâchant
+de retrouver pour elle des prières, au fond de son cœur vide et
+meurtri.
+
+Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de
+réception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour où il
+s'était présenté là. C'était la même sensation d'ancienne pompe
+princière, dans l'usure et dans la poussière du passé. Les portes des
+trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les
+salles étaient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, à cause de
+l'heure matinale. Dans la première, celle des domestiques, il n'y avait
+que Giacomo en livrée noire, immobile et debout, en face de l'antique
+chapeau rouge, accroché sous le baldaquin, avec ses glands mangés à
+demi, parmi lesquels les araignées filaient leur toile. Dans la seconde,
+celle où le secrétaire se tenait autrefois, l'abbé Paparelli, le
+caudataire qui remplissait aussi la fonction de maître de chambre,
+attendait les visiteurs en marchant à petits pas silencieux; et jamais
+il n'avait plus ressemblé à une très vieille fille en jupe noire,
+blêmie, ridée par des pratiques trop sévères, avec son humilité
+conquérante, son air louche de toute-puissance obséquieuse. Enfin, dans
+la troisième antichambre, l'antichambre noble, où la barrette, posée sur
+une crédence, faisait face au grand portrait impérieux du cardinal en
+costume de cérémonie, le secrétaire, don Vigilio, avait quitté sa petite
+table de travail pour se tenir à la porte de la salle du trône, saluant
+d'une révérence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette
+sombre matinée d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus
+délabrées, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de
+poussière, les vieilles boiseries s'émiettant sous le continu travail
+des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envolée de dorures
+et de peintures triomphales.
+
+Mais Pierre, que l'abbé Paparelli venait de saluer profondément, d'une
+façon exagérée, où se sentait l'ironie d'une sorte de congé donné à un
+vaincu, était surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes
+salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-là, à cette salle du trône
+transformée en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers
+enfants de la maison. Quel gala superbe et désolé de la mort, toutes les
+larges portes ouvertes, tout le vide de ces pièces trop grandes,
+dépeuplées de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprême de la
+fin d'une race! Le cardinal s'était enfermé dans son petit cabinet de
+travail, où il recevait les membres de la famille, les intimes qui
+tenaient à lui présenter leurs condoléances; tandis que donna Serafina,
+de son côté, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames
+amies, dont le défilé allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que
+Victorine avait renseigné sur ce cérémonial, dut se décider à entrer
+directement dans la salle du trône, de nouveau salué par une grande
+révérence de don Vigilio, pâle et muet, qui sembla même ne pas le
+reconnaître.
+
+Une surprise attendait le prêtre. Il s'était imaginé une chapelle
+ardente, la nuit complètement faite, des centaines de cierges brûlant
+autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies
+noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait là, parce que
+l'antique chapelle du palais, située au rez-de-chaussée, était fermée
+depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle privée du
+cardinal se trouvait trop étroite pour une pareille cérémonie. Aussi
+avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trône, où les messes
+se succédaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient
+également être dites toute la journée dans la chapelle privée; de même
+qu'on avait installé deux autres autels, un dans une petite pièce
+voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcôve qui
+s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'était ainsi que des prêtres,
+surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres,
+allaient sans interruption et concurremment célébrer le divin sacrifice,
+sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le
+sang divin ne cessât de couler chez lui pour la rédemption des deux âmes
+chères, envolées ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des
+salles funèbres, les tintements des sonnettes de l'élévation ne
+s'arrêtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se
+taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient
+continuellement, sans que Dieu pût une seule minute s'absenter de cet
+air lourd, qui sentait la mort.
+
+Et Pierre, étonné, trouva la salle du trône telle qu'il l'avait vue, le
+jour de sa première visite. Les rideaux des quatre grandes fenêtres
+n'avaient pas même été tirés, la sombre matinée d'hiver entrait en une
+clarté faible, grise et froide. C'étaient encore, sous le plafond de
+bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une brocatelle à
+grandes palmes, mangée par l'usure; et l'ancien trône se trouvait là, le
+fauteuil retourné contre la muraille, dans l'attente inutile du pape,
+qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvisé, dressé à côté de ce
+trône, changeait un peu l'aspect de la pièce, débarrassée de ses
+quelques meubles, sièges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait
+posé sur une marche basse le lit d'apparat, où Benedetta et Dario
+étaient couchés, dans une jonchée de fleurs. Au chevet du lit, deux
+cierges simplement, un de chaque côté, brûlaient. Et rien autre, et
+seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne
+savait dans quel jardin chimérique on avait bien pu la couper, des roses
+blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses
+s'écroulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, débordant de
+la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle.
+
+Pierre s'était approché du lit, le cœur bouleversé d'une émotion
+profonde. Ces deux cierges dont le jour pâle éteignait à demi les
+petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe
+voisine, ce parfum pénétrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient
+une infinie détresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la
+grande salle surannée et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle,
+rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots étouffés, parmi
+les quelques personnes qui se trouvaient là. Des domestiques de la
+maison se relayaient sans cesse, quatre toujours étaient au chevet du
+lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidèles. De
+temps à autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout,
+depuis le matin, traversait la pièce, l'air pressé, d'un pas silencieux.
+Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller,
+priaient, pleuraient. Pierre y aperçut trois dames, la face dans leur
+mouchoir. Un vieux prêtre y était aussi, tremblant de douleur, la tête
+basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout
+attendri par la vue d'une jeune fille, vêtue pauvrement, qu'il prit pour
+une servante, si écrasée par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'était
+plus là qu'une loque de misère et de souffrance.
+
+Alors, à son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel
+des lèvres, il tâcha de retrouver le latin des prières consacrées, qu'il
+avait dites si souvent comme prêtre, au chevet des morts. Son émotion
+grandissante brouillait sa mémoire, il s'anéantit dans le spectacle
+adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient
+quitter. Sous la jonchée des roses, les corps se distinguaient à peine,
+dans leur étreinte; mais les deux têtes émergeaient, serrées au cou par
+le suaire de soie. Et qu'elles étaient belles encore, d'une beauté de
+passion enfin satisfaite, posées toutes deux sur le même coussin,
+mêlant leurs chevelures! Benedetta avait gardé sa face divinement
+rieuse, aimante et fidèle pour l'éternité, exaltée d'avoir rendu son
+dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allégresse dernière,
+était resté plus douloureux, tel que les marbres des pierres funéraires,
+que les amoureuses s'épuisent à étreindre vainement. Et ils avaient
+encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et
+ils continuaient à se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que
+jamais rien ne devait plus troubler.
+
+Mon Dieu! était-ce donc vrai qu'il l'avait aimée, cette Benedetta, d'un
+amour si pur, si dégagé de toute idée d'impossible possession! Et Pierre
+était remué jusqu'au fond de l'âme par les heures délicieuses qu'il
+avait passées près d'elle, dans un lien d'une exquise amitié, aussi
+douce que l'amour. Elle était si belle, si sage, si brûlante de passion!
+Lui-même avait fait un si beau rêve, animer de sa fraternité libératrice
+cette admirable créature, à l'âme de feu, aux airs indolents, en
+laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu réveiller
+et conquérir à l'Italie de demain. Il rêvait de la catéchiser, de lui
+élargir le cœur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des
+pauvres, le flot de pitié d'aujourd'hui pour les choses et pour les
+êtres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas
+débordé de larmes. Comme elle s'était montrée charmante, en s'efforçant
+de le contenter, malgré les obstacles invincibles, la race, l'éducation,
+le milieu, qui l'empêchaient de le suivre! Elle était une écolière
+docile, mais incapable de progrès véritable. Un jour pourtant, elle
+avait semblé se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait
+l'âme à toutes les charités. Puis, l'illusion du bonheur était venue, et
+elle n'avait plus rien compris à la misère des autres, elle s'en était
+allée dans l'égoïsme de son espoir et de sa joie, à elle. Était-ce donc,
+grand Dieu! que cette race, condamnée à disparaître, devait finir
+ainsi, si belle encore parfois, si adorée, mais si fermée à l'amour des
+humbles, à la loi de charité et de justice, qui, en réglementant le
+travail, pouvait seule désormais sauver le monde?
+
+Puis, ce fut chez Pierre une autre désolation encore, qui le laissa
+balbutiant, sans prières précises. Il venait de songer au coup de
+violence qui avait emporté les deux enfants, dans une revanche
+foudroyante de la nature. Quelle dérision d'avoir promis à la Vierge de
+ne faire le cadeau de sa virginité qu'au mari élu, de s'être fait
+saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence
+entière, pour en venir à se jeter dans la mort, au cou de l'amant,
+éperdue de regrets, brûlante de se donner toute! Et elle s'était donnée
+avec l'emportement d'une protestation dernière, et il avait suffi du
+fait brutal de la séparation menaçante, l'avertissant de la duperie, la
+ramenant à l'instinct de l'universel amour. C'était encore une fois
+l'Église vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les
+couples de son geste continu de fécondité. Si, lors de la Renaissance,
+l'Église n'avait pas croulé sous l'assaut des Vénus et des Hercules
+exhumés du vieux sol romain, la lutte continuait aussi âpre, et à chaque
+heure les peuples nouveaux, débordants de sève, affamés de vie, en
+guerre contre une religion qui n'était qu'un appétit de la mort,
+menaçaient d'emporter l'ancien édifice catholique, dont les murs déjà
+croulaient de vieillesse inféconde.
+
+Et, à ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta
+adorable était pour lui le suprême désastre. Il la regardait toujours,
+et des larmes brûlèrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimère.
+Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa
+dernière espérance, la résurrection tant souhaitée de la vieille Rome,
+en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'était bien la fin:
+Rome la catholique, la princière, était morte, couchée là, telle qu'un
+marbre, sur ce lit funèbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux
+souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de
+sa passion égoïste, quand il était trop tard pour aimer et enfanter.
+Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine était
+vide désormais, stérile, sans réveil possible. Pierre, dont la chère
+morte laissait l'âme veuve, en deuil d'un si grand rêve, éprouvait une
+telle douleur à la voir ainsi immobile et glacée, qu'il se sentit
+défaillir. Était-ce le jour livide, étoilé par les taches jaunes des
+deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi
+dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure
+continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrière lui, qui
+bourdonnait dans son crâne, en l'empêchant de retrouver ses prières? Il
+craignit de tomber en travers de la marche, il se releva péniblement et
+s'écarta.
+
+Puis, comme il se réfugiait au fond de l'embrasure d'une fenêtre, pour
+se remettre, il eut l'étonnement de rencontrer là Victorine, assise sur
+une banquette, qu'on y avait à demi dissimulée. Elle avait des ordres de
+donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants,
+ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui
+entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune
+prêtre, lorsqu'elle le vit si pâle, près de s'évanouir.
+
+--Ah! dit-il très bas, lorsqu'il eut longuement respiré, qu'ils aient au
+moins la joie d'être ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans
+un autre monde!
+
+Elle haussa doucement les épaules, elle répondit à voix très basse, elle
+aussi:
+
+--Oh! revivre, monsieur l'abbé, pourquoi faire? Quand on est mort,
+allez! le mieux est encore d'être mort et de dormir. Les pauvres enfants
+ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de
+recommencer ailleurs.
+
+Ce mot si naïf et si profond d'illettrée incroyante fit passer un
+frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois
+claqué de terreur, la nuit, à la brusque évocation du néant! Il la
+trouvait héroïque de n'être pas troublée par les idées d'éternité et
+d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irréligion,
+cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrédule de France,
+quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse!
+
+Et, comme elle le sentait qui frémissait ainsi, elle ajouta:
+
+--Que voulez-vous donc qu'il y ait après la mort? On a bien mérité de
+dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus désirable et de plus
+consolant. Si Dieu avait à récompenser les bons et à punir les méchants,
+il aurait vraiment trop à faire. Est-ce que c'est possible, un pareil
+jugement? Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans chacun, à ce
+point mêlés, que le mieux serait encore d'acquitter tout le monde?
+
+--Mais, murmura-t-il, ces deux-là, si aimables, si aimés, n'ont pas
+vécu, et pourquoi ne pas se donner la joie de croire qu'ils revivent,
+récompensés ailleurs, aux bras l'un de l'autre, éternellement?
+
+De nouveau, elle secoua la tête.
+
+--Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre Benedetta avait tort de
+se martyriser avec des idées de l'autre monde, en se refusant à son
+amoureux, qu'elle désirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui
+aurais amené dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et sans curé
+encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de regret, plus tard, quand
+il n'est plus temps!... Et voilà toute l'histoire de ces deux pauvres
+mignons. Il n'est plus temps pour eux, ils sont morts, et on a beau
+mettre les amoureux dans les étoiles, voyez-vous, quand ils sont morts,
+ils le sont bien, ça ne leur fait plus ni chaud ni froid, de
+s'embrasser!
+
+A son tour, elle était reprise par les larmes, elle sanglotait.
+
+--Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont pas eu
+seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant la grande nuit qui
+ne finira plus!... Regardez-les donc, comme ils sont blancs! et
+pensez-vous à cela, quand il ne restera que les os de leurs deux têtes,
+sur le coussin, et que les os seuls de leurs bras se serreront
+encore?... Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne savent
+plus, ils ne sentent plus!
+
+Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son doute, dans son
+désir anxieux de survie, la regardait, cette femme dont les curés ne
+faisaient pas l'affaire, qui avait gardé son franc-parler de
+Beauceronne, l'air si paisible et si content du devoir accompli, en son
+humble situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au milieu
+d'un pays de loups, où elle n'avait pas même pu apprendre la langue. Oh!
+oui, être comme elle, avoir son bel équilibre de créature saine et
+bornée qui se contentait de la terre, qui se couchait pleinement
+satisfaite le soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte
+à ne se réveiller jamais!
+
+Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funèbre, venait de
+reconnaître le vieux prêtre, agenouillé sur la marche, et dont la tête
+basse, accablée de douleur, ne lui avait point permis de distinguer les
+traits.
+
+--N'est-ce pas l'abbé Pisoni, le curé de Sainte-Brigitte, où j'ai dit
+quelques messes? Ah! le pauvre homme, comme il pleure!
+
+Victorine répondit de sa voix tranquille et navrée:
+
+--Il y a de quoi. Le jour où il s'est avisé de marier ma pauvre
+Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un beau coup. Tant
+d'abominations ne seraient pas arrivées, si on avait donné tout de suite
+son Dario à la chère enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bête de
+ville, avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave
+homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauvé le monde, en mariant
+le pape et le roi, comme il disait avec un rire doux de vieux savant
+qui n'a jamais aimé que les vieilles pierres: vous savez bien, leurs
+antiquailles, leurs idées patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous
+voyez, aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... L'autre
+aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le père Lorenza, le Jésuite,
+celui qui a été le confesseur de la contessina, après l'abbé Pisoni, et
+qui a défait ce que ce dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau
+gâcheur de besogne encore, un empêcheur d'être heureux, avec toutes les
+complications sournoises qu'il a mises dans l'histoire du divorce...
+J'aurais voulu que vous fussiez là, pour voir la façon dont il a fait un
+grand signe de croix, après s'être mis à genoux. Il n'a pas pleuré, lui,
+ah! non, et il semblait dire que, puisque les choses finissaient si mal,
+c'était que Dieu s'était finalement retiré de toute cette affaire. Tant
+pis pour les morts!
+
+Elle parlait doucement, sans arrêt, comme soulagée de pouvoir se vider
+le cœur, après les terribles heures de bousculade et d'étouffement,
+qu'elle vivait depuis la veille.
+
+--Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez donc point?
+
+Elle désignait du regard la jeune fille pauvrement vêtue, qu'il avait
+prise pour une servante, et que le chagrin, une détresse affreuse,
+écrasait sur les dalles, devant le lit. Dans un mouvement d'éperdue
+souffrance, elle venait de relever, de renverser la tête, une tête d'une
+beauté extraordinaire, noyée dans la plus admirable des chevelures
+noires.
+
+--La Pierina! dit-il. La pauvre fille!
+
+Victorine eut un geste de pitié et de tolérance.
+
+--Que voulez-vous? je lui ai permis de monter jusqu'ici... Je ne sais
+comment elle a pu apprendre le malheur. Il est vrai qu'elle rôde
+toujours autour du palais. Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si
+vous l'aviez entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots la
+grâce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! elle ne fait de
+mal à personne, là, par terre, à les regarder tous les deux, de ses
+beaux yeux d'amoureuse, pleins de larmes. Elle y est depuis une
+demi-heure, je m'étais promis de la faire sortir, si elle ne se
+conduisait pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge
+seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse le cœur
+pour la vie entière!
+
+Et c'était, en vérité, un spectacle sublime, que cette Pierina, cette
+fille d'ignorance, de passion et de beauté, foudroyée de la sorte,
+anéantie, au bas de la couche nuptiale, où les deux amants enlacés
+dormaient, dans la mort, leur première et éternelle nuit. Elle s'était
+affaissée sur les talons, elle avait laissé tomber ses bras trop lourds,
+les mains ouvertes; et, la face levée, immobile, comme figée en une
+extase d'agonie, elle ne quittait plus du regard le couple adorable et
+tragique. Jamais visage humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de
+souffrance et d'amour si éclatante, la Douleur antique, mais toute
+frémissante de vie, avec son front royal, ses joues de grâce fière, sa
+bouche de perfection divine. A quoi pensait-elle, de quoi
+souffrait-elle, en regardant fixement son prince, à jamais dans les bras
+de sa rivale? Était-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaçait
+le sang de ses veines? Était-ce plutôt la seule souffrance de l'avoir
+perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernière fois, sans haine
+contre cette autre femme qui tâchait vainement de le réchauffer, contre
+sa chair, aussi froide que la sienne? Ses yeux noyés restaient doux
+pourtant, ses lèvres amères gardaient leur tendresse. Elle les trouvait
+si purs, si beaux, couchés parmi cette jonchée de fleurs! Et, dans sa
+beauté à elle, sa beauté de reine qui s'ignore, elle était là sans
+souffle, en humble servante, en esclave amoureuse, dont ses maîtres, en
+mourant, ont arraché et emporté le cœur.
+
+Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un pas ralenti, avec
+des visages de deuil, s'agenouillaient, priaient pendant quelques
+minutes, puis sortaient, de la même allure muette et désolée. Et Pierre
+eut un serrement de cœur, quand il vit arriver ainsi la mère de Dario,
+la toujours belle Flavia, accompagnée correctement de son mari, le beau
+Jules Laporte, l'ancien sergent de la garde suisse dont elle avait fait
+un marquis Montefiori. Prévenue dès la mort, elle était venue la veille
+au soir. Mais elle revenait d'un air de cérémonie, en grand deuil,
+superbe dans tout ce noir, qui allait très bien à sa majesté de Junon un
+peu forte. Lorsqu'elle se fut approchée royalement du lit, elle resta un
+instant debout, avec deux larmes au bord des paupières, qui ne coulaient
+pas. Puis, au moment de se mettre à genoux, elle s'assura que Jules
+était bien à son côté, elle lui commanda d'un coup d'œil de
+s'agenouiller aussi, près d'elle. Tous deux s'inclinèrent au bord de la
+marche, restèrent là en prière le temps convenable, elle très digne et
+accablée, lui beaucoup mieux qu'elle encore, d'une désolation parfaite
+d'homme qui n'était déplacé dans aucune des circonstances de la vie,
+même les plus graves. Ensuite, tous les deux se relevèrent, disparurent
+avec lenteur par la porte des appartements, où le cardinal et donna
+Serafina recevaient la famille et les intimes.
+
+Cinq dames entrèrent à la file, tandis que deux capucins et
+l'ambassadeur d'Espagne près du Saint-Siège sortaient. Et Victorine, qui
+se taisait depuis quelques minutes, reprit soudain:
+
+--Ah! voici la petite princesse, et bien affligée, elle qui aimait tant
+notre Benedetta!
+
+Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, elle aussi,
+pour cette visite d'abominable adieu. Derrière elle, la femme de
+chambre, dont elle s'était fait accompagner, tenait, dans chacun de ses
+bras, une gerbe énorme de roses blanches.
+
+--La chère petite! murmura encore Victorine, elle qui voulait que ses
+noces avec son Attilio se fissent en même temps que les noces des deux
+pauvres morts dont les amours maintenant reposent là! Et ce sont eux qui
+l'ont devancée, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment déjà,
+leur première nuit!
+
+Tout de suite, Celia s'était agenouillée, avait fait le signe de la
+croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, elle regardait les deux
+chers amants, dans la stupeur désespérée de les retrouver si blancs, si
+froids, d'une beauté de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient suffi,
+la vie s'en était allée, jamais plus les lèvres ne se baiseraient? Elle
+les revoyait encore, au milieu de ce bal de l'autre nuit, si éclatants,
+si triomphants de vivant amour! Une protestation furieuse montait de son
+jeune cœur, ouvert à la vie, avide de joie et de soleil, en révolte
+contre l'imbécile mort. Et cette colère, cet effroi, cette douleur en
+face du néant, où toute passion se glace, se lisaient sur son visage
+ingénu de lis candide et fermé. Jamais sa bouche d'innocence aux lèvres
+closes sur les dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs
+et sans fond, n'avaient exprimé plus d'insondable mystère, la vie de
+passion qu'elle ignorait, où elle entrait, et qui se heurtait, dès le
+seuil, à ces deux morts tendrement aimés, dont la perte lui bouleversait
+l'âme.
+
+Doucement, elle ferma les yeux, elle tâcha de prier, tandis que de
+grosses larmes, maintenant, coulaient de ses paupières abaissées. Un
+temps s'écoula, au milieu du silence frissonnant, que troublaient seuls
+les petits bruits de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner
+par la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, qu'elle
+voulait déposer elle-même sur le lit. Debout sur la marche, elle hésita,
+finit par les mettre à droite et à gauche du coussin où reposaient les
+deux têtes, comme si elle les eût couronnées de ces fleurs, les mêlant à
+leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum si doux et si
+fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en allait pas, elle demeurait là,
+tout près, penchée sur eux, tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait
+bien leur dire encore, leur laisser d'elle, à jamais. Et elle trouva,
+elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, toute son âme
+profonde d'amoureuse, sur les fronts glacés de l'époux et de l'épouse.
+
+--Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes coulèrent. Vous
+avez vu, elle les a baisés, et personne n'a songé encore à cela, pas
+même la mère... Ah! le brave petit cœur, c'est pour sûr qu'elle a pensé
+à son Attilio!
+
+En se retournant pour descendre de la marche, Celia venait d'apercevoir
+la Pierina, toujours à demi renversée, dans son adoration douloureuse et
+muette. Elle la reconnut, elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit
+reprise de si gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge
+de déesse, en étaient secoués affreusement. Cette peine d'amour la
+bouleversa, telle qu'un désastre où sombrait tout le reste. On
+l'entendit dire à demi-voix, d'un ton d'infinie pitié:
+
+--Ma chère, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en prie, soyez plus
+raisonnable, ma chère.
+
+Puis, comme la Pierina, saisie d'être ainsi plainte et secourue,
+sanglotait plus fort, au point de faire scandale, Celia la releva, la
+soutint entre ses deux bras, de crainte qu'elle ne tombât par terre. Et
+elle l'emmena dans une fraternelle étreinte, ainsi qu'une sœur de
+tendresse et de désespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui
+prodiguant les plus douces paroles.
+
+--Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, dit Victorine
+à Pierre. Moi, je ne veux pas bouger d'ici, ça me tranquillise de les
+veiller, ces chers enfants.
+
+A l'autel improvisé, un autre prêtre, un capucin, commençait une autre
+messe; et, de nouveau, la sourde psalmodie latine reprit, tandis que,
+de la salle prochaine, venaient les coups de sonnette de l'élévation,
+dans l'indistinct bourdonnement de la messe d'à côté. Le parfum des
+fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse de vertige, au
+milieu de l'air immobile et morne de la vaste salle. Au fond, les
+domestiques, ainsi que pour une réception de gala, ne bougeaient point.
+Et, devant le lit de parade, que les deux cierges pâles étoilaient, le
+défilé de deuil continuait sans bruit, des femmes, des hommes, qui
+étouffaient là un instant, puis qui s'en allaient, en emportant
+l'inoubliable vision des deux amants tragiques, dormant leur éternel
+sommeil.
+
+Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre noble, où se
+tenait don Vigilio. On y avait apporté, en un coin, les quelques sièges
+de la salle du trône, et la petite princesse venait de forcer l'ouvrière
+à s'asseoir sur un fauteuil, pour qu'elle se remît un peu. Elle était en
+extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle que toutes,
+comme elle disait. Puis, elle reparla des deux chers morts qui lui
+avaient semblé bien beaux, eux aussi, d'une beauté superbe et douce,
+extraordinaire. Elle en restait transportée d'admiration, au milieu de
+ses larmes. En faisant causer la Pierina, le prêtre sut que Tito, son
+frère, était à l'hôpital, en grand danger, le flanc troué d'un coup de
+couteau terrible; et la misère avait grandi, affreuse, aux Prés du
+Château, depuis le commencement de l'hiver. C'étaient pour tout le monde
+de grands chagrins, ceux que la mort emportait devaient se réjouir. Mais
+Celia, d'un geste d'invincible espoir, écartait la souffrance, la mort
+elle-même.
+
+--Non, non, il faut vivre. Et, ma chère, ça suffit d'être belle pour
+vivre... Allons, ma chère, ne restez pas ici, ne pleurez plus, vivez
+pour la joie d'être belle.
+
+Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, envahi d'une
+telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne plus bouger. Don Vigilio,
+debout, continuait à saluer chaque visiteur d'une révérence. Dans la
+nuit, il avait eu un accès de fièvre, il en grelottait encore, très
+jaune, les yeux brûlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de
+continuels regards, comme dévoré du désir de lui parler; mais la terreur
+d'être vu de l'abbé Paparelli, par la porte grande ouverte de
+l'antichambre voisine, combattait sans doute ce désir, car il ne cessait
+aussi de guetter le caudataire. Enfin, celui-ci dut s'absenter un
+moment, don Vigilio s'approcha du prêtre.
+
+--Vous avez vu Sa Sainteté hier soir.
+
+Stupéfait, Pierre le regarda.
+
+--Oh! tout se sait, je vous l'ai déjà dit... Et qu'avez-vous fait? Vous
+avez purement et simplement retiré votre livre, n'est-ce pas?
+
+La stupeur grandissante du prêtre le renseigna, sans qu'il lui laissât
+même le temps de répondre.
+
+--Je m'en doutais, mais je tenais à en avoir la certitude... Ah! que
+tout cela est bien leur œuvre! Me croyez-vous maintenant, êtes-vous
+convaincu que ceux qu'ils n'empoisonnent pas, ils les étouffent?
+
+Il devait parler des Jésuites. Prudemment, il allongea la tête, s'assura
+que l'abbé Paparelli n'était point de retour.
+
+--Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire?
+
+--Pardon, finit par répondre Pierre, je n'ai pas encore vu monsignor
+Nani.
+
+--Ah! je croyais... Il a passé par cette salle, avant votre arrivée. Si
+vous ne l'avez pas vu dans la salle du trône, c'est qu'il a dû se rendre
+près de donna Serafina et de Son Éminence, pour les saluer. Il va
+sûrement repasser par ici, vous allez le voir.
+
+Puis, avec son amertume de faible, toujours terrorisé et vaincu:
+
+--Je vous avais bien prédit que vous finiriez par faire ce qu'il
+voudrait.
+
+Mais il crut entendre le léger piétinement de l'abbé Paparelli, il
+revint vivement à sa place, salua de sa révérence deux vieilles dames
+qui se présentaient. Et Pierre, resté assis, accablé, les yeux à demi
+clos, vit se dresser enfin la figure de Nani, dans sa réalité
+d'intelligence et de diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don
+Vigilio, pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de cet
+homme bien trop adroit pour s'être marqué d'une robe impopulaire, prélat
+charmant d'ailleurs, connaissant à fond le monde par ses fonctions
+successives dans les nonciatures et au Saint-Office, mêlé à tout,
+documenté sur tout, une des têtes, un des cerveaux de la moderne armée
+noire, dont l'opportunisme entend ramener le siècle à l'Église. Et,
+brusquement, la lumière totale se faisait en lui, il comprenait par
+quelle souple et admirable tactique cet homme l'avait amené à l'acte
+qu'il voulait obtenir de sa libre volonté apparente, le retrait pur et
+simple de son livre. C'était d'abord une contrariété vive, à la nouvelle
+qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquiétude qu'on ne jetât
+l'auteur exalté dans quelque révolte fâcheuse; et c'était aussitôt le
+plan arrêté, les renseignements pris sur ce jeune prêtre capable de
+schisme, son voyage provoqué à Rome, l'invitation qu'on lui avait faite
+de descendre dans un antique palais, dont les murs eux-mêmes allaient le
+glacer et l'instruire. Puis, c'étaient, dès lors, les obstacles sans
+cesse renaissants, la façon de prolonger son séjour en l'empêchant de
+voir le pape, en lui promettant de lui obtenir l'audience tant désirée,
+lorsque l'heure serait venue, après l'avoir promené partout, l'avoir
+heurté contre tout, de monsignor Fornaro au père Dangelis, du cardinal
+Sarno au cardinal Sanguinetti. C'était, enfin, ébranlé par les choses et
+par les hommes, lassé, écœuré, rendu à son doute, l'audience à laquelle
+on le préparait depuis trois mois, cette visite au pape qui devait
+achever de tuer en lui son rêve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son
+fin sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait à une
+expérience, il l'entendait lui répéter de sa voix légèrement railleuse
+que c'était une véritable grâce de la Providence, si ces retards lui
+permettaient de visiter Rome, de réfléchir, de comprendre, toute une
+instruction, toute une éducation qui lui éviteraient bien des fautes. Et
+lui qui était arrivé avec son enthousiasme d'apôtre, brûlant de se
+battre, jurant que jamais il ne retirerait son livre! N'était-ce pas la
+plus délicate des diplomaties, et la plus profonde, que d'avoir ainsi
+brisé son sentiment contre sa raison, en faisant appel à son
+intelligence pour qu'elle supprimât, sans lutte scandaleuse, l'œuvre
+inutile et fausse, sortie d'elle-même, dès qu'elle se serait rendu
+compte, devant la Rome réelle, du ridicule énorme qu'il y avait à rêver
+une Rome nouvelle?
+
+A ce moment, Pierre aperçut monsignor Nani qui venait de la salle du
+trône, et il n'éprouva pas le sentiment d'irritation et de rancune
+auquel il s'attendait. Au contraire, il fut heureux, lorsque le prélat,
+l'ayant vu à son tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci
+ne souriait pas comme à son habitude, il avait l'air très grave,
+douloureusement frappé.
+
+--Ah! mon cher fils, quelle épouvantable catastrophe! Je sors de chez
+Son Excellence, elle est dans les larmes. C'est horrible, horrible!
+
+Il s'assit sur un des sièges, en invitant le prêtre à se rasseoir
+lui-même, et il resta silencieux un moment, las d'émotion sans doute,
+ayant besoin de ces quelques minutes de repos, sous le poids des
+réflexions qui assombrissaient visiblement son clair visage. Puis, d'un
+geste, il parut vouloir écarter cette ombre, il retrouva son aimable
+obligeance.
+
+--Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Sainteté?
+
+--Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de la grande bonté
+que vous avez mise à satisfaire mon désir.
+
+Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible remontait à
+ses lèvres.
+
+--Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez été sage, en faisant
+votre soumission entière aux pieds de Sa Sainteté. J'en étais certain,
+je n'attendais pas moins de votre belle intelligence. Mais vous me
+rendez tout de même très heureux, car je suis ravi de constater que je
+ne m'étais pas trompé sur votre compte.
+
+Il s'abandonnait, il ajouta:
+
+--Jamais je n'ai discuté avec vous. A quoi bon? puisque les faits
+étaient là pour vous convaincre. Et, maintenant que vous avez retiré
+votre livre, toute discussion serait plus inutile encore... Pourtant,
+réfléchissez donc que, s'il était en votre puissance de ramener l'Église
+à ses débuts, à cette communauté chrétienne dont vous avez tracé une si
+délicieuse peinture, l'Église ne pourrait qu'évoluer de nouveau dans la
+voie où Dieu l'a une première fois conduite; de sorte que, au bout du
+même nombre de siècles, elle se retrouverait exactement où elle en est
+aujourd'hui... Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'Église telle
+qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, c'est à elle seule de
+savoir comment elle finira par établir solidement son règne ici-bas. Et
+voilà pourquoi votre attaque contre le pouvoir temporel était une faute
+impardonnable, un crime, car en dépossédant la papauté de son domaine,
+vous la livrez à la merci des peuples... Votre religion nouvelle n'est
+que l'écroulement final de toute religion, l'anarchie morale, la liberté
+du schisme, en un mot la destruction de l'édifice divin, ce catholicisme
+séculaire, si prodigieux de sagesse et de solidité, qui a suffi au salut
+des hommes jusqu'ici, qui peut seul les sauver demain et toujours.
+
+Pierre le sentit sincère, pieux, d'une foi vraiment inébranlable, aimant
+l'Église en fils reconnaissant, convaincu qu'elle était la plus belle,
+la seule des organisations sociales capables de rendre l'humanité
+heureuse. Et, s'il entendait gouverner le monde, c'était sans doute pour
+la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la certitude que
+personne ne le gouvernerait mieux que lui.
+
+--Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, et je les veux
+affables pour mon compte, aussi humains qu'il se pourra, tout de
+conciliation avec le siècle qui paraît nous échapper, justement parce
+qu'il y a un simple malentendu, entre lui et nous. Mais nous le
+ramènerons, j'en suis sûr... Et voilà pourquoi, mon cher fils, je suis
+si content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme nous, prêt à
+lutter avec nous, n'est-ce pas?
+
+Le prêtre retrouvait là tous les arguments de Léon XIII lui-même.
+Voulant éviter de répondre directement, désormais sans colère, mais
+sentant toujours la plaie vive de son rêve arraché, il s'inclina de
+nouveau, ralentissant la voix pour en cacher l'amer tremblement.
+
+--Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous remercie de m'avoir
+opéré de mes vaines illusions, d'une main si habile de parfait
+chirurgien. Demain, quand je ne souffrirai plus, je vous en garderai une
+éternelle gratitude.
+
+Monsignor Nani continuait à le regarder, avec son sourire. Il entendait
+bien que ce jeune prêtre restait à l'écart, était une force vive perdue
+pour l'Église. Que ferait-il le lendemain? Quelque autre sottise sans
+doute. Mais le prélat devait se contenter de l'avoir aidé à réparer la
+première, ne pouvant prévoir l'avenir. Et il eut un joli geste, comme
+pour dire que chaque jour suffisait à sa tâche.
+
+--Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il enfin. Soyez
+sage, votre bonheur de prêtre et d'homme est dans l'humilité. Vous serez
+affreusement malheureux, si vous employez contre Dieu l'admirable
+intelligence que Dieu vous a donnée.
+
+Puis, d'un geste encore, il écarta toute cette affaire, bien finie, dont
+il n'y avait plus à s'occuper. Et l'autre affaire revint l'assombrir,
+celle qui s'achevait elle aussi, mais si tragiquement, par la mort
+foudroyante de ces deux enfants endormis là, dans la salle voisine.
+
+--Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal, ils m'ont
+bouleversé le cœur! Jamais catastrophe ne s'est abattue plus
+cruellement sur une maison... Non, non, c'est trop! le malheur va trop
+loin, l'âme en est révoltée!
+
+Mais, à ce moment, un bruit de voix vint de la seconde antichambre, et
+Pierre eut la surprise de voir passer le cardinal Sanguinetti, que
+l'abbé Paparelli amenait avec un redoublement d'obséquiosité.
+
+--Si Votre Éminence a l'extrême bonté de me suivre, je vais la conduire
+moi-même.
+
+--Oui, je suis arrivé hier soir de Frascati, et quand j'ai su la triste
+nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes regrets et mes
+consolations.
+
+--Que Votre Éminence daigne s'arrêter un instant près des corps, et je
+la conduirai ensuite à Son Éminence.
+
+--C'est cela, je désire qu'on sache bien la part immense que je prends
+au deuil qui frappe cette illustre maison.
+
+Il disparut dans la salle du trône, et Pierre resta béant de cette
+tranquille audace. Il ne l'accusait certainement pas de complicité
+directe avec Santobono, il n'osait mesurer jusqu'où pouvait aller sa
+complicité morale. Mais, à le voir passer de la sorte, le front si haut,
+la parole si nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il
+savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans doute comme les
+crimes se savent, dans ces dessous ténébreux, entre gens intéressés à
+savoir. Et il demeurait glacé de la façon hautaine dont cet homme se
+présentait, pour arrêter les soupçons peut-être, pour faire sûrement un
+acte de bonne politique, en donnant à son rival un public témoignage
+d'estime et de tendresse.
+
+--Le cardinal, ici! ne put-il s'empêcher de murmurer.
+
+Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des pensées de Pierre dans ses yeux
+d'enfance, où tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette
+exclamation.
+
+--Oui, j'avais appris, en effet, qu'il était rentré à Rome depuis hier
+soir. Il a tenu à ne pas s'absenter davantage, le Saint-Père allant
+mieux et pouvant avoir besoin de lui.
+
+Bien que cela fût dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y
+méprit pas un instant. Et, à son tour, ayant regardé le prélat, il fut
+convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui
+apparaissait dans sa complication terrible, dans la férocité que lui
+avait donnée le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera,
+n'était point sans cœur, aimait sûrement Benedetta d'une affection
+charmée par tant de beauté et de grâce. On pouvait expliquer ainsi la
+façon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du
+mariage. Mais, à entendre don Vigilio, ce divorce obtenu à prix d'argent
+et sous la pression des influences les plus notoires, était simplement
+un scandale, traîné d'abord par lui en longueur, précipité ensuite vers
+une solution retentissante, dans l'unique but de déconsidérer le
+cardinal et de l'écarter de la tiare, à la veille du conclave que tout
+le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que
+le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait être le
+candidat de Nani, si souple, si désireux d'entente universelle; de sorte
+que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au
+bonheur de la chère contessina, n'avait pu être que la destruction
+lente, ininterrompue, de la brûlante ambition de la sœur et du frère,
+ce troisième pape triomphal que leur antique famille devait donner à
+l'Église. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait même un
+instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son
+espoir, jamais il ne s'était imaginé qu'on irait jusqu'au crime, à cette
+abomination imbécile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait
+des innocents. Non, non! comme il le disait, c'était trop, l'âme en
+était révoltée. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalité
+le répugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soigné, gardait
+encore la gravité de sa révolte, devant le cardinal en larmes et ces
+deux tristes amants foudroyés à sa place.
+
+Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti était toujours le candidat
+secret du prélat, restait quand même tourmenté par l'idée de savoir
+jusqu'où allait la complicité morale de ce dernier, dans l'exécrable
+aventure. Il reprit la conversation.
+
+--On dit Sa Sainteté fâchée avec Son Éminence le cardinal Sanguinetti.
+Naturellement, le pape régnant ne peut voir d'un très bon œil le pape
+futur.
+
+Monsignor Nani s'égaya un instant, en toute franchise.
+
+--Oh! le cardinal s'est fâché et raccommodé trois ou quatre fois avec le
+Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Père n'a pas à montrer de jalousie
+posthume, il sait qu'il peut faire un très bon accueil à Son Éminence.
+
+Puis, il regretta d'avoir exprimé ainsi une certitude, il se reprit.
+
+--Je plaisante, Son Éminence est tout à fait digne de la haute fortune
+qui l'attend peut-être.
+
+Mais Pierre était fixé, le cardinal Sanguinetti n'était certainement
+plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop usé
+par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances
+équivoques qu'il avait conclues, dans sa fièvre, avec tous les mondes,
+même avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'éclairait, le
+cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dévoraient, se
+supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant
+devant aucun compromis, rêvant de reconquérir Rome par la voie des
+élections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance,
+excommuniant le siècle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait
+sauver l'Église. Pourquoi ne pas laisser les deux théories, ainsi mises
+face à face, se détruire, avec ce qu'elles avaient d'extrême et
+d'inquiétant? Si Boccanera avait échappé au poison, il n'en était pas
+moins atteint par la tragique aventure, désormais impossible comme
+candidat, tué sous les histoires dont bourdonnait Rome entière; et, si
+Sanguinetti pouvait se croire enfin débarrassé d'un rival, il n'avait
+pas vu qu'il se frappait lui-même, qu'il tuait également sa candidature,
+en la brûlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des
+moyens, menaçante pour tous. Monsignor Nani en était visiblement
+enchanté: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux
+loups légendaires qui s'étaient battus et mangés, sans qu'on retrouvât
+rien, pas même les deux queues. Et, au fond de ses yeux pâles, en toute
+sa personne discrète, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le
+candidat choisi définitivement, patronné par la toute-puissante armée
+dont il était un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se
+désintéressait jamais, avait toujours la solution prête. Qui donc, qui
+donc allait être le pape de demain?
+
+Il s'était levé, il prenait cordialement congé du jeune prêtre:
+
+--Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon
+voyage...
+
+Pourtant, il ne s'éloignait pas, il continuait à regarder Pierre de son
+air de pénétration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-même un
+siège.
+
+--Dites, vous irez sûrement, dès votre retour en France, saluer le
+cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement à son
+souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau.
+C'est une des plus grandes lumières du clergé français... Ah! si une
+telle intelligence voulait travailler à la bonne entente dans notre
+sainte Église! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des
+préventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours.
+
+Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la première fois, à
+cette minute dernière, Pierre l'écoutait avec curiosité. Puis, il ne se
+gêna plus, il répondit en toute franchise:
+
+--Oui, Son Éminence a des idées très arrêtées sur notre vieille Église
+de France. Ainsi, il professe une véritable horreur des Jésuites...
+
+D'une légère exclamation, monsignor Nani l'arrêta. Et il avait un air le
+plus sincèrement étonné, le plus franc qu'on pût voir.
+
+--Comment, l'horreur des Jésuites? En quoi les Jésuites peuvent-ils
+l'inquiéter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jésuites!
+Est-ce que vous en avez vu à Rome? Est-ce qu'ils vous ont gêné en rien,
+ces pauvres Jésuites, qui n'y possèdent même plus une pierre pour
+reposer leur tête?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet
+épouvantail, c'est enfantin!
+
+Pierre le regardait à son tour, émerveillé de son aisance, de son audace
+tranquille, sur ce sujet brûlant. Il ne détournait pas les yeux,
+laissait sa face ouverte, comme un livre de vérité.
+
+--Ah! si par Jésuites vous entendez les prêtres sages, qui, au lieu
+d'engager avec les sociétés modernes des luttes stériles, dangereuses,
+s'efforcent de les ramener humainement à l'Église, mon Dieu! nous sommes
+tous plus ou moins des Jésuites, car il serait fou de ne pas tenir
+compte de l'époque où l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrête pas aux
+mots, peu m'importe! Des Jésuites, oui! si vous voulez, des Jésuites!
+
+Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, où il y avait tant
+de moquerie et tant d'intelligence.
+
+--Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est
+déraisonnable, en France, de traquer les Jésuites, de les traiter en
+ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vérité, les
+Jésuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour
+la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique
+restée debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papauté
+puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Père, après avoir
+rêvé un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il
+fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant
+qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'Église. Et il n'a
+obéi en cela qu'à la politique des Jésuites, de ces affreux Jésuites que
+votre Paris exècre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il
+serait beau à lui de travailler à l'apaisement, en faisant comprendre
+combien votre République a tort de ne pas aider davantage le Saint-Père
+dans son œuvre de conciliation. Elle affecte de le considérer en
+quantité négligeable, et c'est là une faute dangereuse pour des
+gouvernants, car s'il paraît dépouillé de toute action politique, il
+n'en est pas moins une immense force morale, qui peut, à chaque heure,
+soulever les consciences, déterminer des agitations religieuses, d'une
+incalculable portée. C'est toujours lui qui dispose des peuples,
+puisqu'il dispose des âmes, et la République agit avec une légèreté bien
+grande, dans son intérêt même, en montrant qu'elle ne s'en doute plus...
+Et dites-lui enfin que c'est une vraie pitié de voir la misérable façon
+dont cette République choisit ses évêques, comme si elle voulait
+affaiblir volontairement son épiscopat. A part quelques exceptions
+heureuses, vos évêques sont de bien pauvres cervelles, et par conséquent
+vos cardinaux, têtes médiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent
+aucun rôle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste
+figure vous y ferez! Pourquoi, dès lors, traitez-vous avec une haine si
+sotte et si aveugle ces Jésuites qui sont politiquement vos amis?
+pourquoi n'employez-vous pas leur zèle intelligent, prêt à vous servir,
+de manière à vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut à
+vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'œuvre de Léon
+XIII, cette œuvre si mal jugée, si combattue, qui se soucie peu des
+petits résultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout à l'avenir, à
+l'unité de tous les peuples en leur sainte mère l'Église... Dites-le,
+dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il
+travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain!
+mais toute la question est là, malheur à la France, si elle ne trouve
+pas un continuateur de Léon XIII dans le pape de demain!
+
+Il s'était levé de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne
+s'était épanché de la sorte, si longuement. Mais il n'avait sûrement dit
+que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une
+lenteur, une douceur fermes, où l'on sentait chaque parole mûrie, pesée
+à l'avance.
+
+--Adieu, mon cher fils, et encore une fois réfléchissez à tout ce que
+vous aurez vu et entendu à Rome, soyez bien sage, ne gâtez pas votre
+vie.
+
+Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prélat
+lui tendait.
+
+--Monseigneur, je vous remercie encore de vos bontés, et soyez convaincu
+que je n'oublierai rien de mon voyage.
+
+Il le regarda disparaître, dans sa soutane fine, de son pas léger et
+conquérant, qui croyait aller à toutes les victoires de l'avenir. Non,
+non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unité
+de tous les peuples en leur sainte mère l'Église, ce servage temporel,
+où la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, maître du monde.
+Et ces Jésuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la
+fille aînée de l'Église, la seule qui pût aider encore sa mère à
+reconquérir la royauté universelle; mais ils l'aimaient comme les vols
+noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent
+et qu'ils dévorent. Une infinie tristesse lui était revenue au cœur, en
+ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroyé, dans ce
+deuil et dans cet écroulement, c'étaient eux, eux encore, qui devaient
+être les artisans de la douleur et du désastre.
+
+Justement, s'étant retourné, il aperçut don Vigilio, adossé à la
+crédence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains,
+comme s'il eût voulu s'anéantir, disparaître à jamais, et grelottant de
+tous ses membres, autant de peur que de fièvre. Dans un moment où aucun
+visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber à une crise de
+désespoir terrifié, il s'abandonnait.
+
+--Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avançant.
+Êtes-vous malade, puis-je vous secourir?
+
+Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bégayait entre ses
+mains serrées. Et il ne lâcha que son cri étouffé d'épouvante:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+--Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prêtre étonné.
+
+Alors, le secrétaire dégagea son visage, céda encore au besoin
+frissonnant de se confier à quelqu'un.
+
+--Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez
+donc rien! Avez-vous remarqué la façon dont il s'est emparé du cardinal
+Sanguinetti pour le mener à Son Éminence? Imposer ce rival soupçonné,
+exécré, à Son Éminence, en un moment pareil, quelle insolente audace!
+Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constaté avec quelle
+sournoiserie méchante il a éconduit une vieille dame, une très ancienne
+amie, qui demandait seulement à baiser les mains de Son Éminence, un peu
+de vraie tendresse dont Son Éminence aurait été si heureuse?... Je vous
+dis qu'il est le maître ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte à son
+gré, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pincée de
+poussière qu'on jette au vent!
+
+Pierre s'inquiéta de le voir si frémissant et si jaune.
+
+--Voyons, voyons, mon cher, vous exagérez.
+
+--J'exagère... Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit, la scène à
+laquelle j'ai assisté, malgré moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais
+vous la dire.
+
+Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle était rentrée la veille, pour
+tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait déjà
+l'âme ulcérée, toute brisée des mauvaises nouvelles qu'elle avait
+apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrétaire, puis chez des prélats
+de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de
+son frère périclitait singulièrement, qu'il s'était créé des ennemis de
+plus en plus nombreux dans le Sacré Collège, à ce point que son élection
+au trône pontifical, probable l'année précédente, semblait désormais
+être devenue impossible. Tout d'un coup, le rêve de sa vie croulait,
+l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre à ses pieds.
+Comment? pourquoi? elle s'était désespérément enquis des motifs, et elle
+avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des
+manifestations inopportunes, des gens blessés par un mot, par un acte,
+une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise
+volontairement pour gâter les choses. Le pis était que, dans chacune de
+ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blâmées, déconseillées
+par elle, et que son frère s'était obstiné à commettre, sous l'influence
+inavouée de l'abbé Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui
+elle sentait une puissance néfaste, un destructeur de sa propre
+influence, si vigilante et si dévouée. Aussi, malgré le deuil où était
+la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'exécution du traître,
+d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono,
+l'histoire du panier de figues qui avait passé des mains de celui-ci
+dans les mains de celui-là, la glaçaient d'un soupçon qu'elle évitait
+même d'éclaircir. Mais, dès les premiers mots, dès sa demande formelle
+de jeter le traître à la porte, sur l'heure, elle avait trouvé chez son
+frère une résistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu
+l'entendre, il s'était fâché, une de ces colères d'ouragan dont la
+violence balayait tout, disant que c'était très mal à elle de s'en
+prendre à un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire là le
+jeu de ses ennemis, qui, après lui avoir tué monsignor Gallo,
+cherchaient à empoisonner son affection dernière pour ce pauvre prêtre
+sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables
+inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son dédain de
+la calomnie. Et elle avait dû se taire.
+
+Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'était de nouveau couvert le
+visage de ses deux mains.
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Et il bégayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et
+d'humilité, le vil espion chargé au palais de tout voir, de tout
+écouter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, maître des
+plus nobles proies, dévorant la crinière du lion, le Jésuite, le Jésuite
+valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine
+triomphante!
+
+--Calmez-vous, calmez-vous, répétait Pierre, qui, tout en faisant la
+part de l'exagération folle, était envahi lui-même par ce frisson de
+l'inconnu redoutable, des choses menaçantes et vagues qu'il sentait
+s'agiter réellement au fond de l'ombre.
+
+Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues,
+depuis que la foudre était tombée près de lui, en avait gardé ce
+tremblement, cet effroi éperdu que rien ne pouvait plus calmer. Même
+seul, la nuit, couché, la porte verrouillée, des terreurs le prenaient,
+le faisaient se cacher sous le drap, en étouffant des cris, comme si des
+hommes allaient entrer par le mur, pour l'étrangler.
+
+Il reprit, essoufflé, d'une voix défaillante, ainsi qu'au sortir d'une
+lutte:
+
+--Je le disais bien, le soir où nous avons causé dans votre chambre,
+enfermés pourtant à triple tour... J'avais tort de vous parler librement
+d'eux, de me soulager le cœur, en vous racontant tout ce dont ils sont
+capables. J'étais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils
+l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment même, j'ai
+tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois
+ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble
+maison que je croyais si sûre sera mon tombeau!
+
+Une pitié profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fiévreux
+hanté de cauchemars, achevant de gâter sa vie manquée, dans les
+angoisses de la terreur persécutrice.
+
+--Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe
+où.
+
+Stupéfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.
+
+--Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe où, ils y sont.
+Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand même avec eux,
+chez eux... Non, non! je préfère rester ici, autant mourir ici tout de
+suite, si Son Éminence ne peut plus me défendre.
+
+Il avait levé sur le grand portrait de cérémonie, où le cardinal
+resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie
+supplication, où s'efforçait de luire encore un espoir. Mais la crise
+revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa
+fièvre.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer
+davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait,
+s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai
+la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous
+me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de
+grâce, allez-vous-en!
+
+Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y écraser la face,
+s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se décida à
+l'abandonner, craignant de provoquer un accès plus grave, s'il
+s'entêtait à le secourir.
+
+Dans la salle du trône, où il rentra, Pierre se retrouva au milieu du
+deuil affreux de la maison, irréparable. Une autre messe y succédait à
+l'autre, des messes toujours dont les prières balbutiées montaient sans
+fin implorer la miséricorde divine, pour qu'elle accueillît avec
+bienveillance les deux chères âmes envolées. Et, dans l'odeur mourante
+des roses qui se fanaient, devant les deux étoiles pâlies des cierges,
+il songea à cet écroulement suprême des Boccanera. Dario était le
+dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait
+empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal,
+chez qui l'orgueil du nom restait l'unique péché, pour ce frêle garçon,
+la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pût
+reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis
+le mariage, c'était, plus que le désir de faire cesser le scandale,
+l'espérance de voir naître des deux beaux enfants une lignée nouvelle et
+forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient à ne pas se marier,
+si on ne les donnait pas l'un à l'autre. Maintenant, avec eux, là, sur
+ce lit de parade, dans leur mortelle étreinte inféconde, gisait la
+dépouille dernière, les pauvres restes d'une si longue suite de princes
+éclatants, prélats et capitaines, que la tombe allait boire. C'était
+fini, rien ne naîtrait d'une vieille fille qui n'était plus femme, d'un
+vieux prêtre qui avait cessé d'être un homme. Tous deux demeuraient face
+à face, stériles, tels que deux chênes restés seuls debout de l'ancienne
+forêt disparue, et dont la mort laisserait bientôt la plaine absolument
+rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle détresse de se
+dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir
+du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur défaillante
+des roses, dans la pâleur des deux cierges, Pierre sentait à présent
+l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait à
+jamais sur une famille éteinte, sur un monde anéanti.
+
+Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna
+Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la
+chambre voisine, où la princesse recevait. Il la trouva, vêtue de noir,
+très mince, très droite, assise sur un fauteuil, d'où elle se levait un
+instant, avec une dignité lente, pour répondre au salut de chacune des
+personnes qui entraient. Et elle écoutait les condoléances, elle ne
+répondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur
+physique. Mais lui, qui avait appris à la connaître, devinait au
+creusement des traits, aux yeux vides, à la bouche amère, l'effroyable
+désastre intérieur, tout ce qui s'était écroulé en elle, sans espoir de
+réparation possible. Non seulement la race était finie, mais encore son
+frère ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru
+faire par son dévouement, son renoncement de femme qui donnait son
+cerveau et son cœur à ce rêve, ses soins, sa fortune, sa vie manquée
+d'épouse et de mère. Au milieu de tant de ruines, c'était peut-être de
+cette ambition déçue qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le
+jeune prêtre, son hôte, comme elle se levait pour les autres personnes;
+mais elle arrivait à mettre des nuances dans la façon dont elle quittait
+son siège, il sentit très bien qu'il était resté à ses yeux le petit
+prêtre français, l'infime serviteur attardé dans la domesticité de Dieu,
+du moment qu'il n'avait pas même su s'élever au titre de prélat. Un
+moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, après avoir accueilli son
+compliment d'une légère inclinaison de tête, il demeura debout, par
+politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la
+pièce. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, étaient cependant là,
+assises elles aussi, dans une immobilité désolée et muette. Mais ce qui
+le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux
+amis de la maison, avec son corps chétif, son épaule gauche plus haute
+que la droite, affaissé, presque couché au fond d'un fauteuil, les
+paupières closes. Il s'y était d'abord oublié, après les condoléances
+qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence
+lourd, par la tiédeur étouffante de l'air; et tout le monde respectait
+son sommeil. Rêvait-il, en son assoupissement, à cette carte de la
+chrétienté entière qu'il avait dans son crâne bas, d'expression obtuse?
+Continuait-il, en son rêve, derrière son masque blêmi de vieux
+fonctionnaire, hébété par un demi-siècle de bureaucratie étroite, sa
+terrible besogne de conquête, la terre soumise et gouvernée du fond de
+son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et
+déférentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop
+travailler, on voyait l'excès de son génie et de son zèle dans ces
+somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne
+devait emporter de cette Éminence toute-puissante que cette dernière
+image, un vieillard épuisé, se reposant dans l'émotion d'un deuil,
+dormant là comme un vieil enfant candide, sans qu'on pût savoir si
+c'était l'imbécillité commençante ou la fatigue d'une nuit passée à
+faire régner Dieu sur quelque continent lointain.
+
+Deux dames partirent, trois autres arrivèrent. Donna Serafina s'était
+levée de son siège, avait salué, puis avait repris son attitude rigide,
+le buste droit, le visage dur et désespéré. Le cardinal Sarno dormait
+toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le cœur
+battant à grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait
+dans la salle à manger, pour se rendre au petit cabinet de travail où le
+cardinal Boccanera recevait, il se trouva en présence de l'abbé
+Paparelli, qui gardait la porte jalousement.
+
+Quand le caudataire l'eut flairé, il sembla comprendre qu'il ne pouvait
+lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le
+lendemain, battu et honteux, on n'avait rien à en craindre.
+
+--Vous désirez voir Son Éminence, bon, bon!... Tout à l'heure, attendez!
+
+Et, jugeant qu'il s'avançait trop près de la porte, il le repoussa à
+l'autre bout de la pièce, dans la crainte sans doute qu'il ne surprît un
+mot.
+
+--Son Éminence est encore enfermée avec Son Éminence le cardinal
+Sanguinetti... Attendez, attendez là!
+
+En effet, Sanguinetti avait affecté de rester très longtemps à genoux,
+devant les deux corps, dans la salle du trône. Puis, il venait aussi de
+prolonger sa visite à donna Serafina, pour bien marquer quelle part il
+prenait à la désolation de la famille. Et il était, depuis plus de dix
+minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendît autre chose, par moments,
+au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix.
+
+Mais Pierre, en retrouvant là Paparelli, fut hanté de nouveau par tout
+ce que don Vigilio lui avait conté. Il le regardait, si gros, si court,
+ballonné d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que déformaient les
+rides, pareil, à quarante ans, dans sa soutane malpropre, à une très
+vieille fille, dont le célibat aurait fait une outre à demi détendue. Et
+il s'étonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui
+portait si haut la tête, dans la fierté indestructible de son nom,
+avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel être, si
+cruellement affreux, suant à ce point la bassesse et le dégoût?
+N'était-ce pas justement cette déchéance physique de la créature, cette
+profonde humilité morale, qui l'avaient frappé, troublé d'abord, puis
+séduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient?
+Cela souffletait sa propre beauté, son propre orgueil. Lui qui ne
+pouvait être déformé ainsi, qui ne parvenait pas à vaincre son désir de
+gloire, devait en être arrivé, par un effort de sa foi, à jalouser cet
+infiniment laid et cet infiniment petit, à l'admirer, à le subir comme
+une force supérieure de pénitence, de ravalement humain, ouvrant toutes
+grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a
+sur le héros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet
+d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur épouvante de
+payer leurs joies terrestres des flammes éternelles? Et c'était bien le
+lion mangé par l'insecte, tant de force et d'éclat détruit par
+l'invisible. Ah! être comme cette belle âme, si certaine du paradis,
+enfermée pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse
+humilité de cette intelligence, de ce théologien remarquable qui se
+battait de verges tous les matins et qui consentait à n'être que le plus
+infime des domestiques!
+
+Debout, tassé dans sa graisse livide, l'abbé Paparelli surveillait
+Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de
+sa face. Et celui-ci commençait à être pris de malaise, en se demandant
+ce que les deux Éminences pouvaient bien se dire, enfermées si longtemps
+ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si
+Boccanera soupçonnait, chez Sanguinetti, l'évêque qui avait Santobono
+dans sa clientèle! Quelle sérénité d'audace, chez l'un, d'avoir osé se
+présenter, et quelle force d'âme, chez l'autre, quel empire sur
+soi-même, au nom de la sainte religion, d'éviter le scandale, en se
+taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et
+d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait
+été passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre
+échanger les paroles diplomatiques qui convenaient à une pareille
+entrevue, tandis que leurs âmes grondaient de furieuse haine!
+
+Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la
+face calme, pas plus rouge qu'à l'habitude, décolorée même un peu, et
+gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de
+montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, décelaient
+sa joie d'être débarrassé d'une corvée fort lourde en somme. Il s'en
+allait, dans son espoir, comme l'unique pape désormais possible.
+
+L'abbé Paparelli s'était précipité.
+
+--Si Son Éminence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son
+Éminence...
+
+Et, se tournant vers Pierre:
+
+--Vous pouvez entrer, maintenant.
+
+Pierre les regarda disparaître, l'un si humble, derrière l'autre si
+triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de
+travail, étroit, meublé d'une simple table et de trois chaises, il
+aperçut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et
+noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trône,
+redouté, exécré. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait
+aussi le seul pape possible, celui que devait élire le conclave de
+demain.
+
+Mais, quand la porte fut refermée, à la vue de ce jeune prêtre, son
+hôte, qui avait assisté à la mort de ses deux chers enfants, endormis
+pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une
+émotion indicible, d'une faiblesse inattendue, où toute son énergie
+sombra. C'était la revanche de son humanité, maintenant que son rival
+n'était plus là pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre
+tremblant sous la cognée, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup
+suffoqué par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le
+cérémonial, baiser l'émeraude qu'il portait à l'annulaire, il le releva,
+le fit asseoir immédiatement devant lui, en bégayant d'une voix
+entrecoupée:
+
+--Non, non, mon cher fils, prenez ce siège, attendez... Excusez-moi,
+laissez-moi un instant, j'ai le cœur qui éclate.
+
+Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se maîtriser,
+renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il
+serrait sur ses joues et sur ses tempes.
+
+Des larmes montèrent alors aux yeux de Pierre, revivant à son tour
+l'affreuse aventure, bouleversé de voir pleurer ce grand vieillard, ce
+saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si maître de lui, et qui
+n'était plus là qu'un pauvre être d'agonie et de souffrance, aussi
+perdu, aussi faible qu'un enfant. Étouffant lui-même, il voulut pourtant
+présenter ses condoléances, il chercha par quelles bonnes paroles il
+apporterait quelque douceur à ce désespoir.
+
+--Je supplie Votre Éminence de croire à mon chagrin profond. J'ai été
+chez elle comblé de bontés, j'ai tenu à lui dire tout de suite combien
+cette perte irréparable...
+
+Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.
+
+--Non, non, ne dites rien, de grâce, ne dites rien!
+
+Et un silence régna, tandis qu'il pleurait toujours, secoué par sa
+lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il
+dompta son frisson, il dégagea lentement sa face, peu à peu apaisée,
+redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis à la volonté de
+Dieu. Puisque Dieu s'était refusé à faire un miracle, puisqu'il frappait
+si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de
+ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait
+qu'à s'incliner.
+
+Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait
+réussi à rendre naturelle et obligeante:
+
+--Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils?
+
+--Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre congé de Votre Éminence, en
+la remerciant une fois encore de sa bienveillance inépuisable.
+
+--Alors, vous avez su que la congrégation de l'Index avait condamné
+votre livre, comme cela était inévitable?
+
+--Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'être reçu par Sa Sainteté, et c'est
+devant elle que je me suis soumis et que j'ai réprouvé mon œuvre.
+
+Une flamme commença à remonter aux yeux humides du cardinal.
+
+--Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce
+n'était que votre devoir strict de prêtre, mais il y en a tant de nos
+jours qui ne font pas même leur devoir!... Comme membre de la
+congrégation, j'ai tenu la parole que je vous avais donnée, de lire
+votre livre, d'en étudier soigneusement surtout les pages visées par
+l'accusation. Et si, ensuite, je suis resté neutre, si j'ai affecté de
+me désintéresser de l'affaire, jusqu'à manquer la séance où elle a été
+jugée, ce n'a été que pour faire plaisir à ma pauvre chère nièce, qui
+vous aimait, qui vous défendait près de moi...
+
+Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait
+défaillir encore, s'il évoquait le souvenir de Benedetta, l'adorée, la
+regrettée. Aussi fut-ce avec une âpreté batailleuse qu'il continua:
+
+--Mais quel livre exécrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire!
+Vous m'aviez affirmé que vous étiez respectueux du dogme, et je me
+demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un
+aveuglement tel, que la conscience même de votre crime vous échappait.
+Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'œuvre entière est la
+négation même de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas
+senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'était condamner
+absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule
+éternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel
+des poisons, un de ces livres infâmes qu'on brûlait autrefois par la
+main du bourreau, qu'on laisse forcément circuler de nos jours, après
+l'avoir interdit et désigné par là même aux curiosités perverses, ce qui
+explique la pourriture contagieuse du siècle... Ah! que j'ai bien
+reconnu là les idées de notre distingué et poétique parent, ce cher
+vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de
+lettres! De la littérature, rien que de la littérature! Je prie Dieu de
+lui pardonner, car il ne sait sûrement pas ce qu'il fait ni où il va,
+avec son christianisme d'élégie pour les ouvriers beaux parleurs et pour
+les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'âme vague. Et
+je ne garde ma colère que contre Son Éminence le cardinal Bergerot, car
+celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le
+défendez pas. Il est la révolution dans l'Église, il est contre Dieu!
+
+En effet, Pierre, bien qu'il se fût promis de ne pas répondre, de ne pas
+discuter, avait laissé échapper un geste de protestation, devant cette
+furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait
+le plus au monde. D'ailleurs, il céda, il s'inclina de nouveau.
+
+--Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui!
+mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel
+aux plus laides passions qui soulève les pauvres contre les riches, en
+leur annonçant je ne sais quel partage, quelle communauté aujourd'hui
+impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans
+pouvoir jamais les lui donner, une égalité et une justice, qui vient de
+Dieu seul, que Dieu seul pourra faire régner enfin, au jour marqué par
+sa toute-puissance! de cette charité intéressée dont on abuse contre le
+ciel lui-même, pour l'accuser d'iniquité et d'indifférence, de cette
+charité larmoyante et amollissante, indigne des cœurs solides et forts,
+comme si la souffrance humaine n'était pas nécessaire au salut, comme si
+nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus près de l'infini
+bonheur, à mesure que nous souffrons davantage!
+
+Il s'exaltait, il était saignant et superbe. C'était son deuil, sa
+blessure au cœur qui l'exaspérait ainsi, le coup de massue qui l'avait
+abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la
+douleur, si entêté dans son idée stoïque d'un Dieu omnipotent, maître
+des hommes, réservant sa félicité aux seuls élus de son choix.
+
+De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement:
+
+--Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voilà
+de retour, puisque vous vous êtes repenti. Vous ne sauriez croire
+combien j'en suis heureux.
+
+A son tour, Pierre s'efforça de se montrer conciliant, afin de ne pas
+ulcérer davantage cette âme violente et endolorie.
+
+--Votre Éminence peut être certaine que je tâcherai de n'oublier aucune
+de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil
+de Sa Sainteté Léon XIII.
+
+Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne
+furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues à demi, comme s'il
+se débattait pour ne pas interroger directement le jeune prêtre.
+
+--Ah! oui, vous avez vu Sa Sainteté, vous avez causé avec elle, et elle
+a dû vous dire, n'est-ce pas? comme à tous les étrangers qui vont la
+saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois
+plus que dans les occasions inévitables, voici plus d'un an que je n'ai
+pas été admis en audience particulière.
+
+Cette preuve publique de défaveur, cette lutte sourde qui, de même qu'au
+temps de Pie IX, heurtait le Saint-Père et le camerlingue, emplissait
+d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla,
+en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme
+sûr, qui d'ailleurs partait le lendemain.
+
+--La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent
+vides de vraie sagesse et de courage... La vérité terrible, c'est que
+les dix-huit années de concessions de Léon XIII ont tout ébranlé dans
+l'Église, et que, s'il régnait longtemps encore, le catholicisme
+croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un édifice dont on a sapé les
+colonnes.
+
+Pierre, très intéressé, ne put s'empêcher de soulever des objections,
+pour s'instruire.
+
+--Mais ne s'est-il pas montré très prudent, n'a-t-il pas mis le dogme à
+l'écart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il paraît avoir
+cédé en beaucoup de points, ça n'a jamais été que dans la forme.
+
+--La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il
+vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cédait
+volontiers sur la forme. Parole déplorable, diplomatie équivoque, quand
+elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon âme se soulève à cet
+opportunisme, à ce jésuitisme qui ruse avec le siècle, qui est fait
+seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le désarroi du
+sauve-qui-peut, cause prochaine des irrémédiables défaites! Une lâcheté,
+la pire des lâchetés, l'abandon de ses armes afin d'être plus prompt à
+la retraite, la honte d'être soi tout entier, le masque accepté dans
+l'espoir de tromper le monde, de pénétrer chez l'ennemi et de le réduire
+par la traîtrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion
+traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a été, qui est
+encore, qui restera jusqu'à la fin des âges la loi même de Dieu!
+
+Il ne put rester assis, il se leva, se mit à marcher au travers de
+l'étroite pièce, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'était
+tout le règne, toute la politique de Léon XIII qu'il discutait, qu'il
+condamnait violemment.
+
+--L'unité, la fameuse unité qu'on lui fait une gloire si grande de
+vouloir rétablir dans l'Église, ce n'est là que l'ambition furieuse, et
+aveugle d'un conquérant qui élargit son empire, sans se demander si les
+nouveaux peuples soumis ne vont pas désorganiser son ancien peuple,
+jusque-là fidèle, l'adultérer, lui apporter la contagion de toutes les
+erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des
+autres pays, en rentrant dans l'Église catholique, la transforment
+fatalement, à ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une Église
+nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'être que ce qu'on est, mais être
+solidement... De même, n'est-ce pas à la fois un danger et une honte,
+cette prétendue alliance avec la démocratie, cette politique que suffit
+à condamner l'esprit séculaire de la papauté? La monarchie est de droit
+divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Révolution,
+rêver ce dénouement monstrueux d'utiliser la démence des hommes, pour
+mieux rétablir sur eux son pouvoir. Toute république est un état
+d'anarchie, et c'est dès lors la plus criminelle des fautes, c'est
+ébranler à jamais l'idée d'autorité, d'ordre, de religion même, que de
+reconnaître la légitimité d'une république, dans l'unique but de
+caresser le rêve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a
+fait du pouvoir temporel. Il le réclame bien encore, il affecte de
+rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais,
+en réalité, est-ce qu'il n'en a pas consommé la perte, est-ce qu'il n'y
+a pas renoncé définitivement, puisqu'il reconnaît que les peuples ont le
+droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre
+comme les bêtes libres, au fond des forêts?
+
+Brusquement, il s'arrêta, leva les deux bras au ciel, dans un élan de
+sainte colère.
+
+--Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanité, par son besoin du
+succès, aura été la ruine de l'Église! cet homme qui n'a cessé de tout
+corrompre, de tout dissoudre, de tout émietter, afin de régner sur le
+monde qu'il croit reconquérir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant,
+pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappelé à vous?
+
+Et cet appel à la mort prenait un accent si sincère, il y avait là une
+haine grandie par un si réel désir de sauver Dieu en péril ici-bas, que
+Pierre fut traversé lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le
+voyait, ce cardinal Boccanera, qui haïssait religieusement,
+passionnément Léon XIII, il le voyait guettant depuis des années déjà,
+du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il
+avait la charge de constater, à titre de camerlingue. Comme il devait
+l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fébrile l'heure
+bienheureuse où il irait, armé du petit marteau d'argent, taper les
+trois coups symboliques sur le crâne de Léon XIII glacé, rigide, étendu
+sur son lit, entouré de sa cour pontificale! Ah! taper enfin à ce mur du
+cerveau, pour être bien certain que rien ne répondait plus, qu'il n'y
+avait plus rien là dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces
+trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne
+répondant pas, le camerlingue se tournerait après avoir patienté
+quelques secondes, puis il dirait: «Le pape est mort!»
+
+--Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au présent, la
+conciliation est une arme de l'époque, c'est pour vaincre à coup sûr que
+le Saint-Père consent à céder sur les questions de forme.
+
+--Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'Église n'a
+eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intégralité, dans l'éternité
+immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour où elle
+laisserait toucher à une seule pierre de son édifice, elle croulerait...
+Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a passé, au temps du concile de
+Trente. La Réforme venait de l'ébranler d'une façon profonde, le
+relâchement de la discipline et des mœurs s'aggravait partout, c'était
+un flot montant de nouveautés, d'idées soufflées par l'esprit du mal, de
+projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lâché en pleine
+licence. Et, dans le concile même, bien des membres étaient troublés,
+gangrenés, prêts à voter les modifications les plus folles, tout un
+véritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, à cette époque
+critique, sous la menace d'un si grand péril, le catholicisme a été
+sauvé du désastre, c'est que la majorité, éclairée par Dieu, a maintenu
+le vieil édifice intact, c'est qu'elle a eu le divin entêtement de
+s'enfermer dans le dogme étroit, c'est qu'elle n'a rien concédé, rien,
+rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la
+situation n'est pas pire qu'à l'époque du concile de Trente. Mettons
+qu'elle soit la même, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus
+courageux et plus sûr pour l'Église d'avoir comme autrefois la bravoure
+de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a été, ce qu'elle sera. Il
+n'y a de salut pour elle que dans sa souveraineté totale, indiscutable;
+et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer
+que de vouloir la concilier avec le siècle.
+
+Il se remit à marcher, de son pas songeur et puissant.
+
+--Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le
+mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un
+monde!... Je vous l'ai déjà dit, le jour de votre arrivée, mon cher
+fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hâter
+sa fin, s'il est vraiment menacé d'une mort prochaine, comme les athées
+le prétendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir
+debout, digne et fier, dans sa vieille royauté glorieuse... Ah! mourir
+debout, sans rien renier de son passé, en bravant l'avenir, en
+confessant sa foi entière!
+
+Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur
+devant l'anéantissement final, avec un geste de héros qui défiait les
+siècles futurs. La foi lui avait donné la paix sereine, cette paix que
+l'explication de l'inconnu par le divin apporte à l'esprit, dont elle
+satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il
+croyait, il savait, il était sans doute et sans peur sur le lendemain de
+la mort. Mais une mélancolie hautaine avait passé dans sa voix.
+
+--Dieu peut tout, même détruire son œuvre, s'il la trouve mauvaise.
+Tout croulerait demain, la sainte Église disparaîtrait au milieu des
+ruines, les sanctuaires les plus vénérés s'effondreraient sous la chute
+des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main,
+après avoir créé le monde, l'anéantirait ainsi, pour sa gloire... Et
+j'attends, je me soumets d'avance à sa volonté, qui seule peut se
+produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les
+temples sont ébranlés, si le catholicisme doit demain tomber en poudre,
+je serai là pour être le ministre de la mort, comme j'ai été le ministre
+de la vie... Même, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures
+où des signes terribles me frappent. Peut-être en effet la fin des temps
+est-elle proche et allons-nous assister à cet écroulement du vieux monde
+dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroyés,
+comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre;
+et n'ai-je pas senti le souffle de l'abîme, où tout va sombrer, depuis
+que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappée de ce deuil
+affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, à
+jamais!
+
+Là, dans la pièce voisine, il évoquait les deux chers morts, qui ne
+cessaient d'être présents. Des sanglots remontaient à sa gorge, ses
+mains tremblaient, son grand corps était agité d'une dernière révolte de
+douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se fût
+permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer
+ainsi par le plus grand, par le plus fidèle, ce devait être que le monde
+était définitivement condamné. La fin de sa maison, n'était-ce pas la
+fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de
+prêtre, il trouva un cri de suprême résignation.
+
+--O Dieu puissant, que votre volonté soit donc faite! Que tout meure,
+que tout croule, que tout retourne à la nuit du chaos! Je resterai
+debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y être enseveli sous les
+décombres. Et, si votre volonté m'appelle à être le fossoyeur auguste de
+votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien
+d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout
+comme moi, aussi fière, aussi intraitable qu'au temps de sa
+toute-puissance. Je l'affirmerai avec la même obstination vaillante,
+sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et,
+le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre
+plutôt que de rien céder d'elle, la gardant entre mes bras glacés pour
+la rendre à votre inconnu, telle que vous l'avez donnée en garde à votre
+Église... O Dieu puissant, souverain Maître, disposez de moi, faites de
+moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la
+mort du monde!
+
+Saisi, Pierre frémissait de peur et d'admiration devant cette
+extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les
+funérailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait dû
+parfois faire ce rêve, il le voyait, dans son Vatican, dans son
+Saint-Pierre qu'éventrait la foudre, debout, seul au travers des salles
+immenses, que sa cour pontificale, terrifiée et lâche, avait
+abandonnées. Lentement, vêtu de sa soutane blanche, portant ainsi en
+blanc le deuil de l'Église, il descendait une fois encore jusqu'au
+sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombât,
+écrasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les
+convulsions suprêmes du sol avaient renversé. Puis, lorsque le
+craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une étreinte,
+il s'anéantissait avec lui, sous l'effondrement des voûtes. Et rien
+n'était d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.
+
+D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse,
+invincible et droit quand même dans sa haute taille, donna congé à
+Pierre, qui, cédant à sa passion de la beauté et de la vérité, trouvant
+que lui seul était grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main.
+
+Ce fut le soir, dans la salle du trône, quand les visites cessèrent, à
+la nuit tombée, qu'on ferma les portes et qu'on procéda à la mise en
+bière. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'élévation ne
+tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, après
+avoir bourdonné aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze
+heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le
+parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire.
+Comme ceux-ci n'éclairaient guère la vaste salle, on avait apporté des
+lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches.
+Selon l'usage, tous les domestiques de la maison étaient là, pour dire
+un dernier adieu aux maîtres, qu'on allait coucher à jamais dans la
+mort.
+
+Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait
+beaucoup de peine, pour veiller aux mille détails, venait de courir
+encore, désespéré de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des
+domestiques le montèrent, on put commencer. Le cardinal et donna
+Serafina se tenaient côte à côte, près du lit. Pierre était là
+également, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit à coudre
+les deux amants dans le même suaire, une large pièce de soie blanche, où
+ils semblèrent vêtus de la même robe de mariée, la robe gaie et pure de
+leur union. Puis, deux domestiques s'avancèrent, aidèrent Pierre et don
+Vigilio, à les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin,
+capitonné de satin rose. Il n'était guère plus large que les cercueils
+ordinaires, tellement les deux amants étaient jeunes, d'une élégance
+mince, et tellement leur étreinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un
+seul corps. Quand ils y furent allongés, ils y continuèrent leur éternel
+sommeil, la tête à demi noyée parmi leurs chevelures odorantes qui se
+mêlaient. Et, quand cette première bière se trouva enfermée dans la
+seconde, de plomb, puis dans la troisième, de chêne, quand les trois
+couvercles eurent été soudés et vissés, on continua à voir les faces des
+deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une épaisse glace,
+pratiquée, selon la mode romaine, dans les trois bières. Et, à jamais
+séparés des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se
+souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux
+obstinément ouverts, ayant l'éternité pour épuiser leur amour infini.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain, au retour du cimetière, après l'enterrement. Pierre
+déjeuna seul dans sa chambre, en se réservant de prendre, l'après-midi,
+congé du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il
+partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus,
+il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite
+dernière au vieil Orlando, le héros de l'indépendance, auquel il avait
+fait la formelle promesse de ne point retourner à Paris, sans venir
+causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre
+qui le conduisit rue du Vingt-Septembre.
+
+Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidité noyait la
+ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cessé, mais le ciel restait
+sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce
+morne ciel de décembre, avaient des façades livides, d'une mélancolie
+interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs réguliers de
+fenêtres qui n'en finissaient pas. Le Ministère des Finances surtout, ce
+colossal entassement de maçonnerie et de sculptures, prenait une
+apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps
+exsangue, dont la vie s'était retirée. La pluie avait adouci l'air, il
+faisait presque chaud, une tiédeur moite de fièvre.
+
+Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se
+rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs
+paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une
+réunion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abbé venait voir le
+père de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu'à monter au
+troisième étage. La petite porte, à droite sur le palier.
+
+Mais, au premier étage, Pierre se trouva brusquement face à face avec
+Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en
+le reconnaissant, d'une pâleur affreuse. Depuis l'épouvantable drame,
+ils ne s'étaient pas revus. Aussi le prêtre comprit-il quel trouble sa
+présence éveillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicité
+morale, quelle mortelle inquiétude d'avoir été deviné.
+
+--Vous venez me voir, vous avez quelque chose à me dire?
+
+--Non, je pars, je viens faire mes adieux à votre père.
+
+La pâleur de Prada s'accrut, un frémissement agita toute sa face.
+
+--Ah! c'est pour mon père... Il est un peu souffrant, ménagez-le.
+
+Et son angoisse confessait clairement, malgré lui, tout ce qu'il
+redoutait, une parole imprudente, peut-être même une mission dernière,
+la malédiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tués.
+Sûrement, son père en serait mort, lui aussi.
+
+--Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs
+sont là qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrarié! Dès que je
+vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!
+
+Ne sachant comment l'arrêter, il fallait bien qu'il le laissât se
+trouver seul avec son père, pendant que lui-même restait là, cloué par
+ses affaires d'argent, qui périclitaient. Mais de quels yeux de détresse
+il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son
+père, le seul amour véritable, la grande passion pure et fidèle de sa
+vie!
+
+--Ne le faites pas trop parler, égayez-le, n'est-ce pas?
+
+En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dévoué à son maître,
+qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point
+d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute
+blanche, tapissée simplement d'un papier clair, à fleurettes bleues,
+avec son pauvre lit de fer derrière un paravent, ses quatre planches
+contre un mur, servant de bibliothèque, sa table de bois noir et ses
+deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fenêtre large et
+claire, sans rideaux, c'était le même admirable panorama de Rome, toute
+Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome écrasée, ce
+jour-là, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse.
+Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas changé, avec sa tête superbe de
+vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, étincelant
+encore des passions qui avaient grondé dans cette âme de feu. Pierre le
+retrouvait sur le même fauteuil, près de la même table, encombrée par
+les mêmes journaux, les jambes enveloppées, ensevelies dans la même
+couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilisé là
+dans une gaine de pierre, à ce point qu'à des mois, à des années de
+distance, on était sûr de l'y revoir sans nul changement possible, avec
+son buste vivant, sa face qui éclatait de force et d'intelligence.
+
+Cependant, par cette journée grise, il paraissait abattu, le visage
+assombri.
+
+--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe à
+vous, je vis les atroces jours que vous avez dû vivre, dans ce tragique
+palais Boccanera. Mon Dieu! quel épouvantable deuil! J'en ai le cœur
+retourné, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'âme, avec les
+nouveaux détails qu'ils donnent.
+
+Il indiquait les journaux épars sur la table. Puis, il écarta d'un geste
+la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.
+
+--Voyons, et vous?
+
+--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains
+vaillantes.
+
+--Vous partez? mais votre livre?
+
+--Mon livre... J'ai été reçu par le Saint-Père, je me suis soumis, j'ai
+réprouvé mon livre.
+
+Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel
+leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait à dire. Et ni
+l'un ni l'autre ne sentit la nécessité d'une explication plus longue. Le
+vieillard conclut simplement:
+
+--Vous avez bien fait, votre livre était une chimère.
+
+--Oui, une chimère, un enfantillage, et je l'ai condamné moi-même, au
+nom de la vérité et de la raison.
+
+Un sourire reparut sur les lèvres douloureuses du héros foudroyé.
+
+--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant?
+
+--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir
+avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise.
+
+Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler
+le jeune homme qui était allé ouvrir la porte, puis qui avait repris
+modestement sa place, sur une chaise, à l'écart, près de la fenêtre.
+C'était presque un enfant, vingt ans à peine, imberbe encore, d'une
+beauté blonde comme il en fleurit parfois à Naples, avec de longs
+cheveux bouclés, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout
+d'une langueur rêveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le
+présenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses
+vieux camarades de guerre, l'épique Mascara des Mille, qui était mort en
+héros, le corps troué de cent blessures.
+
+--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant.
+Imaginez-vous que ce gaillard-là, avec son air de fille, donne dans les
+idées nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines
+d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui
+n'a plus que sa mère, qui la soutient, grâce au maigre emploi qu'il
+occupe et d'où il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons,
+voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'être raisonnable.
+
+Alors, Angiolo, dont les vêtements usés et propres disaient en effet la
+misère décente, répondit d'une voix grave, musicale:
+
+--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le
+sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vérité
+et la justice, le monde sera heureux.
+
+--Ah! si vous croyez qu'il cédera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant,
+la justice, la vérité, demande à monsieur l'abbé si l'on sait jamais où
+elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de
+comprendre!
+
+Et, sans plus s'occuper de lui, il revint à Pierre. Mais Angiolo resta
+dans son coin, l'air très sage, les yeux ardemment fixés sur les
+interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frémissantes, ne perdant pas
+une de leurs paroles.
+
+--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées
+changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des
+opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont
+j'aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais douté que vous
+retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse,
+dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le
+Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de côté, il n'y a là
+rien à faire, qu'à le laisser crouler, dans sa ruine lente et
+inévitable. Ce qui m'intéresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est
+la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si
+fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et
+que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se
+comprennent, maintenant que vous la connaissez.
+
+Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut
+l'état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes,
+en homme d'intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie,
+loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et
+s'inquiéter. Ah! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait
+voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes
+mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau
+tombée! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés
+trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de
+l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de
+baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation
+démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la
+nation à deux doigts de la banqueroute.
+
+Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il
+en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome.
+
+--Oh! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle
+financière, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se
+réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus
+d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d'hier,
+dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.
+
+Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion,
+désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au
+cœur.
+
+--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi
+dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous?... Cette
+bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà
+parlé, si affamée de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et
+si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu'elle place dans les
+banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou
+dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien,
+inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son
+dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre
+petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir à une administration
+quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat
+découronné, ruiné, tombé à l'abâtardissement des races finissantes, le
+plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont
+gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n'ayant plus que
+des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les
+continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes
+eux-mêmes, dans l'écroulement des vieux palais, devenus inutiles... Et
+le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre
+encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu'il ne paraît
+seulement pas concevoir l'idée d'en sortir, aveugle et sourd, poussant
+les choses jusqu'à regretter peut-être l'ancienne servitude, d'un
+accablement stupide de bête sur son fumier, d'une ignorance totale,
+l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misère, sans espoir,
+sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie,
+cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises
+et que nous tâchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire...
+Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie
+si inquiétante! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des
+pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien
+encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si
+nous n'en étions qu'aux premiers symptômes de la fin de notre race,
+précurseurs de l'anéantissement final!
+
+Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras
+frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse
+suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans
+son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance,
+avaient la même grandeur désespérée et farouche.
+
+--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que
+les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de
+splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne
+pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le
+lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse
+d'éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de
+gloire.
+
+Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome
+capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l'écart de
+la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce
+possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert
+stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui
+la jalousent: Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant,
+d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable après les passions
+frénétiques, les flots de sang de son histoire; Naples, à qui son clair
+soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit
+plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu'il paraît en jouir si
+paresseusement; Venise, résignée à n'être plus qu'une merveille de l'art
+ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte,
+endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales; Gênes, toute à
+son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette
+Méditerranée, de ce lac aujourd'hui infime qui a été la mer opulente, le
+centre où roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les
+industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les
+touristes les dédaignent comme n'étant pas des villes italiennes, toutes
+deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l'évolution occidentale
+qui prépare le prochain siècle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il
+donc la laisser crouler, telle qu'un musée poussiéreux, pour le plaisir
+des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de
+la Grande-Grèce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots
+exquis qu'on n'ose faire réparer, de crainte d'en gâter le caractère? Ou
+la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs
+branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé
+créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses
+cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre
+l'humanité!
+
+--Mais pourquoi désespérer? reprit-il avec force. Rome a beau être
+lourde à nos épaules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons
+voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements...
+D'ailleurs, si la population a cessé de s'y accroître, elle y reste
+stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant
+peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui
+l'ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un
+Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques,
+ethniques même semblent jusqu'à présent s'y opposer; mais qui sait les
+surprises de demain, peut-on nous interdire l'espérance, la foi que nous
+avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens
+conquérants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes
+deux jambes mortes, foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me
+reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où
+j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces
+douloureux quartiers neufs que vous avez visités, vides et croulants
+déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous
+verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et
+puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la
+Lombardie? Notre Midi lui-même n'est-il pas d'une richesse inépuisable?
+Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une
+génération de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si
+fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et
+mûrisse au brûlant soleil!
+
+L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses
+yeux. Pierre souriait, était gagné; et, quand il put parler, il dit à
+son tour:
+
+--Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire
+des hommes.
+
+--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il
+faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emporté ailleurs,
+loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples
+vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n'est
+pas un réservoir d'hommes et d'argent, où l'on puise à mains pleines.
+C'est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous.
+Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des écoles partout,
+l'ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups
+de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple
+travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître
+du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc
+avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une
+troisième gloire, si ce n'est pour la démocratie de demain? et comme on
+s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec
+vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente!...
+Oui, oui! la solution du problème n'est pas ailleurs, faire un peuple,
+faire une démocratie italienne!
+
+Pierre s'était calmé, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se
+modifiait pas facilement, que l'Italie était ce que le sol, l'histoire,
+la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup,
+pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures,
+n'ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une
+vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort? Une Rome moderne,
+démocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres,
+Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:
+
+--Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne
+croyez-vous pas que vous feriez bien d'être sages? Vos finances sont
+dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés
+sociales et économiques, que vous courez le risque des pires
+catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent
+ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune: «Eh
+bien! notre orgueil s'est trompé, nous avons eu tort de nous improviser
+grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et
+de patience; et nous consentons à n'être encore qu'un peuple jeune qui
+se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans
+vouloir jouer d'ici à longtemps un rôle dominateur; et nous désarmons,
+nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les
+budgets d'ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu'à la
+prospérité intérieure, à l'instruction, à l'éducation physique et morale
+du grand peuple que nous nous jurons d'être dans cinquante ans.»
+Enrayer, oui! enrayer, votre salut est là!
+
+Orlando l'avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé à une
+songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix:
+
+--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un
+aveu trop dur qu'on ne peut demander à un peuple. Les cœurs
+bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne
+serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement
+tout ce qui a été fait? Que d'espoirs avortés, que de ruines, que de
+matériaux inutilement épars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que
+par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes
+un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unité
+que d'autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien! il
+faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et
+qu'elle emplisse nos granges.
+
+D'un nouveau geste, raffermi, élargi, il s'entêta dans son espoir.
+
+--Vous savez que j'ai toujours été contre l'alliance avec l'Allemagne.
+Je l'avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n'étions pas encore de
+taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante
+personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée
+inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos
+budgets écrasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas
+venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or,
+sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'à rompre avec une
+alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien,
+sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des méfiances et
+d'exécrables conseils... Mais tout cela était inévitable, et c'est ce
+qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je
+suis un ami déclaré de la France, on m'en garde même ici quelque
+rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu'ils s'entêtent à ne
+pas comprendre, qu'au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre
+frénétique désir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait
+bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec
+laquelle on compterait désormais. Et l'hésitation n'était pas permise,
+tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait
+là une évidence aveuglante qui s'est imposée. La dure loi de la lutte
+pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus,
+et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs,
+l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux,
+même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui!
+et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle
+haine, que, de part et d'autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre
+vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos
+journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand
+cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui
+comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races
+latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus
+en plus envahissant des autres races?
+
+Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l'âge, réfugié dans
+le rêve:
+
+--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de
+nous aider, dès votre retour à Paris. Dans votre champ d'action, si
+étroit qu'il puisse être, jurez-moi de travailler à faire la paix entre
+la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous
+venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez
+vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des
+torts, vous en avez sûrement aussi. Eh! que diable! les querelles de
+famille ne peuvent pas être éternelles!
+
+Gêné, Pierre répondit:
+
+--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans
+les familles, quand le sang s'exaspère contre son sang, on va jusqu'au
+couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible.
+
+Et il n'osa dire toute sa pensée. Depuis qu'il était à Rome, qu'il
+écoutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se
+résumait pour lui en un beau conte tragique. Il était une fois deux
+princesses nées d'une reine puissante, maîtresse du monde. L'aînée, qui
+avait hérité du royaume de sa mère, eut le chagrin secret de voir sa
+cadette, établie en un pays voisin, grandir peu à peu en richesse, en
+force, en éclat, tandis qu'elle-même déclinait, comme affaiblie par
+l'âge, démembrée, si épuisée et si meurtrie, qu'elle se sentit battue,
+le jour où elle tenta un effort suprême pour reconquérir la souveraineté
+universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, à
+voir sa sœur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son
+gala éblouissant, régner sur la terre par sa force, par sa grâce et par
+son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que fût l'attitude à son
+égard de cette sœur enviée et détestée. Là était la blessure au flanc,
+inguérissable, cette vie de l'une empoisonnée par la vie de l'autre,
+cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait
+qu'avec la mort. Et même, le jour prochain peut-être où la paix se
+ferait entre elles, devant l'évident triomphe de la cadette, l'autre
+garderait au plus profond de son cœur la douleur sans fin d'être
+l'aînée et la vassale.
+
+--Tout de même comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en
+effet une grande douleur, un grand péril, que cette enragée querelle des
+deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois être la
+vérité. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que
+vous ne l'aimiez guère, que vous n'y soyez guère préparés, ni par le
+tempérament, ni par l'usage. Les poètes de toutes les nations qui sont
+venus et qui ont parlé de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de
+leur culture classique, vous ont grisés de telles louanges, que vous me
+semblez peu faits pour entendre la vérité vraie sur votre Rome
+d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait
+bien en arriver à la réalité des choses, et c'est justement cette
+réalité que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand même,
+très susceptibles, pareils à ces femmes qui ne se sentent plus en beauté
+et que désespère la moindre remarque sur leurs rides.
+
+Orlando s'était mis à rire, d'un rire enfantin.
+
+--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des
+laids visages? Nous autres, nous n'aimons au théâtre que la jolie
+musique, la jolie danse, les jolies pièces qui font plaisir. Le reste,
+tout ce qui est désagréable, ah! grand Dieu, cachons-le!
+
+--Mais, continua le prêtre, je confesse volontiers tout de suite la
+capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais négligée,
+pour la sacrifier à la Rome papale, dont je rêvais le réveil, elle
+existe, et si puissante, si triomphante déjà, que c'est sûrement l'autre
+qui est fatalement destinée à disparaître avec le temps. Comme je l'ai
+observé, le pape a beau s'entêter à être immuable, dans son Vatican, de
+plus en plus lézardé, menaçant ruine, tout évolue autour de lui, le
+monde noir est déjà devenu le monde gris, en se mélangeant au monde
+blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu'à la fête donnée par le
+prince Buongiovanni, pour les fiançailles de sa fille avec votre
+petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchanté, gagné à votre cause de
+résurrection.
+
+Les yeux du vieillard étincelèrent.
+
+--Ah! vous y étiez! N'est-ce pas que vous avez eu là un spectacle
+inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalité, du peuple que
+nous devons être, quand les difficultés d'aujourd'hui seront vaincues?
+Qu'importe un quart de siècle, qu'importe un siècle! L'Italie renaîtra
+dans sa gloire ancienne, dès que le grand peuple de demain aura poussé
+de terre!... Et c'est bien vrai que j'exècre ce Sacco, parce qu'il
+incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les appétits ont
+tout retardé, en se ruant à la curée de notre conquête, qui nous avait
+coûté tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aimé
+Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va
+être l'avenir, la génération de braves gens dont la venue instruira et
+purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de
+lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma
+nièce, une femme de raison au fond, m'a amenée l'autre jour. Si vous
+aviez vu cette enfant se jeter à mon cou, m'appeler des plus doux noms,
+me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il
+s'appelât comme moi et qu'il sauvât une seconde fois l'Italie... Oui,
+oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de
+ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation
+entière, et que tout soit réparé, et que tout resplendisse dans leur
+amour!
+
+Des larmes étaient montées à ses yeux. Pierre, très touché de cette
+flamme inextinguible de patriotisme, qui brûlait encore chez le héros
+foudroyé, voulut lui faire plaisir.
+
+--C'est le vœu que j'ai fait moi-même, à la fête de leurs fiançailles,
+en disant à votre fils à peu près ce que vous venez de dire. Oui! que
+leurs noces soient définitives et fécondes, qu'il naisse d'elles le
+grand pays que je vous souhaite d'être, de toute mon âme, maintenant que
+j'ai appris à vous connaître!
+
+--Vous avez dit ça! cria Orlando, vous avez dit ça! Allons, je vous
+pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la
+voilà! la Rome qui est la nôtre, que nous voulons refaire digne de son
+glorieux passé, une troisième fois reine du monde!
+
+D'un de ses gestes amples, où il mettait tout ce qui lui restait de vie,
+il montra, par la fenêtre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui
+se déroulait, Rome étalée au loin, d'un bout de l'horizon à l'autre.
+Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville
+prenait une sorte de majesté plus haute, la mélancolique grandeur d'une
+cité reine, aujourd'hui déchue encore, qui attend, muette, immobile,
+dans l'air morne, le réveil éclatant, la royauté enfin reconnue de tous,
+qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux
+arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes
+vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dômes,
+avait une largeur d'océan, dans un balancement sans fin de vagues
+profondes et grises.
+
+Mais, brusquement, Orlando avait tourné la tête, saisi d'un accès de
+paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.
+
+--Et, scélérat que tu es, c'est notre Rome que tu rêves de détruire à
+coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison
+branlante et pourrie, afin d'en débarrasser à jamais la terre!
+
+Angiolo, jusque-là silencieux, avait écouté passionnément la
+conversation. Sur son visage imberbe, d'une beauté de fille blonde, les
+moindres émotions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands
+yeux bleus avaient brûlé, à entendre parler du peuple, de ce peuple
+nouveau qu'il s'agissait de faire.
+
+--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en
+pas laisser une seule pierre! mais la détruire pour la reconstruire!
+
+Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.
+
+--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!
+
+--Je la reconstruirais, répéta l'enfant debout, d'une voix tremblante de
+prophète inspiré, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si
+noble! Ne faut-il pas pour l'universelle démocratie de demain, pour
+l'humanité enfin libre, une cité unique, l'arche d'alliance, le centre
+même du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est désignée, que les prophéties
+ont marquée comme l'éternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront
+les destinées des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire
+définitif, la capitale des royaumes détruits où s'assembleront, une fois
+par an, les sages de toutes les contrées, on doit la purifier d'abord
+par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite,
+quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebâtirons
+dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais été. Et
+quelle ville enfin de vérité et de justice, la Rome annoncée, attendue
+depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la
+Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si
+prospère et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans
+l'unique joie d'être, après avoir réglementé la loi du travail. Oui!
+oui! Rome, la Mère, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour
+l'éternité!
+
+Béant, Pierre l'écoutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait là? Au
+moyen âge, les papes n'avaient pu être les maîtres de Rome, sans
+éprouver l'impérieux besoin de la rebâtir, dans leur volonté séculaire
+de régner de nouveau sur le monde. Récemment, dès que la jeune Italie
+s'était emparée de Rome, elle avait aussitôt cédé à cette folie atavique
+de la domination universelle, voulant à son tour en faire la plus grande
+des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui
+n'était pas venue. Et voilà que les anarchistes eux-mêmes, en leur rage
+de bouleversement, étaient possédés du même rêve obstiné de la race,
+démesuré cette fois, une quatrième Rome monstrueuse, dont les faubourgs
+finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur
+humanité libertaire, réunie en une famille unique! C'était le comble,
+jamais preuve plus extravagante ne serait donnée du sang d'orgueil et de
+souveraineté qui avait brûlé les veines de cette race, depuis qu'Auguste
+lui avait laissé l'héritage de son empire absolu, avec le furieux
+instinct de croire que le monde était légalement à elle et qu'elle avait
+la mission toujours prochaine de le reconquérir. Cela sortait du sol
+même, une sève qui avait grisé tous les enfants de ce terreau
+historique, qui les poussait tous à faire de leur ville la Ville, celle
+qui avait régné, qui régnerait, resplendissante, aux jours prédits par
+les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S.
+P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouvées partout
+dans la Rome actuelle, comme un ordre de définitif triomphe donné au
+destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les
+tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les
+ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanité de ces gens hantés
+par la grandeur des aïeux, hypnotisés devant le passé de leur Rome,
+déclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mêmes ne parviennent pas à la
+connaître, qu'elle est le sphinx chargé de dire un jour le mot de
+l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit,
+qu'ils en arrivent à exiger pour elle le respect idolâtre de la terre
+entière, dans cette vivace illusion de la légende où elle demeure, cette
+inextricable confusion de ce qui a pu être grand et de ce qui ne l'est
+plus.
+
+--Mais je la connais, ta quatrième Rome, reprit Orlando, qui s'égayait
+de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la République
+universelle, que Mazzini a déjà rêvée. Il est vrai qu'il y ajoutait le
+pape... Vois-tu, mon garçon, si nous, les vieux républicains, nous nous
+sommes ralliés, c'est que notre crainte a été de voir, en cas de
+révolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont
+troublé la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes résignés à notre
+monarchie, qui n'est pas sensiblement différente d'une bonne République
+parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre
+mère en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je
+t'embrasse tout de même.
+
+Angiolo, sous le baiser affectueux du héros, devint rouge comme une
+jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur éveillé,
+après avoir salué poliment le prêtre, d'un signe de tête, sans ajouter
+une parole.
+
+Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontré les
+journaux, épars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais
+Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adorée comme une fille chère,
+aux jours de tristesse où elle vivait près de lui, quelle mort
+foudroyante, quel tragique destin, d'avoir été ainsi emportée dans la
+mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les récits des journaux
+singuliers, le cœur douloureux et tourmenté par ce qu'il sentait là
+d'obscur, il demandait des détails, lorsque son fils Prada entra
+brusquement, la face torturée d'inquiétude, essoufflé d'avoir monté trop
+vite. Il venait de congédier ses entrepreneurs avec une brutalité
+impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune
+compromise, en train de crouler, cédant à un tel désir d'être en haut
+près de son père, qu'il ne les écoutait même pas, insoucieux de savoir
+si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tête. Et, quand il fut en
+haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le
+dévisager, pour se rendre compte si le prêtre, par quelque mot
+imprudent, ne venait pas de le frapper à mort.
+
+Il frémit de le trouver frissonnant, ému aux larmes de l'aventure
+terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard,
+que le malheur était fait.
+
+--Mon Dieu! père, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?
+
+Et il s'était jeté à ses pieds, agenouillé, lui prenant les mains, le
+regardant passionnément, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir
+tout le sang de son cœur, pour lui éviter la moindre peine.
+
+--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je
+disais à monsieur Froment combien elle m'avait désolé, et j'ajoutais que
+j'en étais encore à comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une
+mort subite, c'est toujours si extraordinaire!
+
+Très pâle, Prada se releva. Le prêtre n'avait pas parlé. Mais quelle
+effrayante minute! S'il répondait, s'il parlait!
+
+--Vous étiez présent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez
+tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées.
+
+Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l'un dans
+l'autre. Entre eux, tout recommençait. C'était encore le destin en
+marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son
+petit panier; c'était le retour à travers la Campagne mélancolique, la
+conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se
+balançait doucement sur les genoux du curé; et c'était surtout l'osteria
+sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet
+de sang violâtre au bec. Puis, c'était, dans la nuit même, le bal des
+Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un
+triomphe de l'amour. Enfin, c'était devant le palais Boccanera, noir
+sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait
+sans retourner la tête, laissant l'obscur destin faire sa besogne de
+mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient,
+n'avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains
+qu'ils s'étaient devinés, jusqu'au fond de l'âme.
+
+Pierre n'avait pas répondu tout de suite au vieillard.
+
+--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...
+
+--Sans doute, c'est ce que j'ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez
+nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné.
+
+Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si
+lourd, si chargé d'une ardente supplication, que le prêtre en fut remué
+profondément. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant
+le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au
+destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait dû se
+passer au fond de lui, ensuite, après l'effroyable dénouement: d'abord,
+la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait
+pas demandée si féroce; puis, le calme glacé du beau joueur qui attend
+les événements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui
+du capitaine à qui la victoire a coûté trop d'hommes. Tout de suite, il
+avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de
+l'Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret
+peut-être de cette femme si désirée, qu'il n'avait pas eue, qu'il
+n'aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu'il
+ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir
+éternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet
+effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans
+remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant
+avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa
+marche, et ne vînt par contre-coup frapper son père. Encore un coup de
+foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa
+force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans
+l'épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu'un enfant.
+
+--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il eût cherché ses mots, les
+journaux ont dû vous dire que le prince avait d'abord succombé et que la
+contessina était morte de douleur, en l'embrassant une dernière fois...
+Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les médecins eux-mêmes,
+d'ordinaire, n'osent guère se prononcer exactement...
+
+Il s'arrêta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta
+mourante lui donner l'ordre terrible: «Vous qui verrez son père, je vous
+charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il
+doit savoir, pour la vérité et la justice.» Grand Dieu! allait-il obéir,
+était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu'il fallait exécuter quand
+même, dussent les larmes et le sang couler à flots? Pendant quelques
+secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette
+vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de
+pardon, l'horreur qu'il se serait faite à lui-même s'il avait tué ce
+vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour
+personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque
+lutte suprême se livrait en lui, d'où allait sortir le sort de son père,
+car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.
+
+--On a cru d'abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le
+mal a si vite empiré, qu'on s'est affolé et qu'on a couru chercher le
+médecin...
+
+Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils étaient devenus si désespérés, si
+pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y
+lisait toutes les raisons décisives qui allaient l'empêcher de parler.
+Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien
+promis, il aurait cru charger d'un crime la mémoire de la morte, s'il
+avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes
+d'angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur, si
+abominable, que tout de même un peu de justice était faite.
+
+--Alors, acheva Pierre, quand le médecin a été là, il a formellement
+reconnu qu'il s'agissait d'une fièvre infectieuse. Il n'y a aucun
+doute... J'ai assisté ce matin aux obsèques, c'était bien beau et bien
+touchant.
+
+Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui
+aussi, avait été ému toute la matinée, en songeant à ces obsèques. Puis,
+comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de
+ses mains restées tremblantes, Prada, le corps glacé d'une sueur
+mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas
+tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard très
+doux, éperdu de reconnaissance, qui disait merci.
+
+--Je pars ce soir, répéta Pierre brisé, voulant rompre la conversation.
+Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission à me
+donner pour Paris?
+
+--Non, non, aucune, dit Orlando.
+
+Puis, tout d'un coup, se souvenant:
+
+--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon
+vieux compagnon de batailles Théophile Morin, un des Mille de Garibaldi,
+ce manuel pour le baccalauréat, qu'il voudrait faire traduire et adopter
+chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra
+dans nos écoles, mais à la condition qu'il fera quelques changements...
+Luigi, donne-moi donc le volume qui est là, sur cette planche.
+
+Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra à Pierre les notes
+qu'il avait écrites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les
+modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan général de
+l'ouvrage.
+
+--Soyez donc assez gentil pour porter vous-même cet exemplaire à Morin,
+dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'épargnerez une
+longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une façon plus nette
+et plus complète, que je ne le ferais en dix pages... Et vous
+embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah!
+de tout mon cœur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et
+l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles!
+
+Il y eut un court silence, ce silence, cette gêne attendrie de la minute
+du départ.
+
+--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi
+tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout à l'heure embrassé... Je
+suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me
+permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un
+aïeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui
+seule aide à vivre.
+
+Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et
+lorsqu'il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé,
+il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore,
+pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil
+d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprême, il lui montrait
+une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre.
+Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante.
+
+--Et, de grâce, jurez-moi de l'aimer quand même, malgré tout, car elle
+est le berceau, elle est la mère! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus,
+pour ce qu'elle veut être!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la,
+aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!
+
+Sans pouvoir répondre, Pierre l'embrassa de nouveau, bouleversé de tant
+de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à
+trente ans d'une femme adorée. Et il le trouvait si beau, si grand, avec
+son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de
+résurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le
+cardinal Boccanera, s'évoqua devant lui, entêté également dans sa foi,
+n'abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la
+chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur
+ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant
+l'avenir.
+
+Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu'il se retrouva dehors, dans
+la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hâte, celle de rentrer
+au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses
+visites d'adieu étaient faites, il ne lui restait qu'à prendre congé de
+donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si
+bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils
+s'étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne
+recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire
+complètement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine
+qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don
+Vigilio, elle le prévint que l'abbé, lui aussi, s'était enfermé dans sa
+chambre; et, lorsqu'il alla frapper à cette chambre voisine de la
+sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il
+n'obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de
+quelque crise de fièvre et de méfiance, s'entêtait à ne point le revoir,
+dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé,
+il fut entendu que, le train ne partant qu'à dix heures dix-sept,
+Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa
+chambre, à huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-même une
+lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas
+qu'elle l'aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.
+
+Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire,
+pour emporter le linge et les vêtements qu'il s'était fait envoyer de
+Paris, à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut
+pourtant pas longue, l'armoire vidée, les tiroirs visités, la petite
+caisse et la valise emplies, fermées à clef. Il n'était que sept heures,
+il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en
+faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier,
+tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un maître ignoré qui
+l'avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe
+l'éclairait en plein, d'une lumière évocatrice; et, cette fois encore,
+il reçut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir,
+à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette
+dolente et tragique figure de femme, demi nue, drapée en un lambeau,
+assise au seuil du palais dont on l'avait chassée, pleurant entre ses
+mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d'amour, qui sanglotait
+ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d'où elle
+venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout
+l'effort inutile pour forcer la porte de la vérité, de tout l'abandon
+affreux où l'homme tombe, dès qu'il se heurte au mur qui barre
+l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller
+ainsi, avant d'avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d'or, cette
+face de douloureuse beauté, qu'il rêvait rayonnante de jeunesse, si
+délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le
+point de la posséder enfin, lorsqu'on frappa à la porte.
+
+Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois
+jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d'art du
+jeune attaché d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son
+brusque envahissement.
+
+--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu
+vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que
+d'épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis
+revenu que cette après-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin.
+Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j'ai appris
+ces deux morts affreuses.
+
+Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavoué, en homme qui
+connaissait la sombre Rome légendaire. D'ailleurs, il n'insista pas,
+bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets
+redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prêtre lui
+dit des deux amants, enlacés aux bras l'un de l'autre, d'une beauté
+surhumaine dans la mort. Et il se fâcha de ce que personne n'en avait
+pris un dessin.
+
+--Mais vous-même, mon cher! Ça ne fait rien que vous ne sachiez pas
+dessiner. Vous y auriez mis votre ingénuité, vous auriez peut-être
+laissé un chef-d'œuvre.
+
+Puis, se calmant:
+
+--Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous,
+tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beauté, et la beauté reste
+indestructible!
+
+Pierre fut frappé du mot. Et ils causèrent longuement de l'Italie, de
+Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, répétait languissamment
+Narcisse. Il avait allumé une cigarette, sa parole se faisait plus
+lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre.
+
+--Vous étiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'étais
+monté à cet étage.
+
+Ses yeux continuaient à errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrêtés
+par la toile ancienne, que la lampe éclairait. Un instant, il battit des
+paupières, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il
+s'approcha.
+
+--Quoi donc? quoi donc? mais c'est très bien, mais c'est très beau, ça!
+
+--N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas
+moins été remué dès le premier jour, et que de fois j'ai été retenu là,
+le cœur battant et gonflé de choses indicibles!
+
+Narcisse ne parlait plus, examinait de près la peinture, avec le soin
+d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'œil tranchant décide de
+l'authenticité, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des
+joies se peignit sur sa face blonde et pâmée, tandis que ses doigts
+étaient pris d'un petit tremblement.
+
+--C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute à
+avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la
+chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un
+Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli!
+
+Il défaillait, il était débordé par une admiration croissante, à mesure
+qu'il pénétrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela
+n'était pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prévu tout notre
+siècle douloureux, nos inquiétudes devant l'invisible, notre détresse de
+ne pouvoir franchir la porte du mystère, à jamais close. Et quel symbole
+éternel de la misère du monde, cette femme dont on ne voyait pas le
+visage et qui sanglotait éperdument, sans qu'on pût essuyer ses larmes!
+Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualité absent de tous les
+catalogues, quelle trouvaille!
+
+Il s'interrompit pour demander:
+
+--Vous saviez que c'était un Botticelli?
+
+--Ma foi, non! J'ai interrogé un jour don Vigilio, mais il a paru faire
+peu de cas de cette peinture. Et Victorine, à qui j'en ai parlé
+également, m'a répondu que toutes ces vieilleries, ce n'étaient que des
+nids à poussière.
+
+Stupéfait, Narcisse se récria.
+
+--Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah!
+que je reconnais bien là mes princes romains, incapables la plupart de
+se reconnaître parmi leurs chefs-d'œuvre, si l'on n'a pas collé des
+étiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute,
+mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse,
+que je crois estimer trop bas en disant qu'un musée la payerait...
+
+Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase
+d'un geste vague. La soirée s'avançait, et comme Victorine entrait,
+suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna
+le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont
+l'attention était éveillée, devinait tout le travail qui se faisait au
+fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves
+devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garçon
+angélique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux
+affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare même, disait-on.
+Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse
+Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle, pendue à
+côté du chef-d'œuvre, en s'écriant:
+
+--Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a chargé de lui
+acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que
+voilà donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se
+débarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur?
+
+La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si ça dépendait
+d'elle, on pouvait bien tout emporter.
+
+--Oh! monsieur, à un marchand, non! à cause des vilains bruits qui
+courraient tout de suite; mais à un ami, je suis certaine qu'ils
+seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y
+serait le bienvenu.
+
+Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse à souper avec lui. Le jeune
+homme donna sa parole d'honneur qu'il était attendu. Même il s'était mis
+en retard. Et il se sauva, après avoir serré les deux mains du prêtre,
+en lui souhaitant affectueusement un bon voyage.
+
+Huit heures sonnaient. Dès qu'il fut seul, Pierre s'assit devant la
+petite table, et Victorine resta là, à le servir, après avoir renvoyé
+Giacomo, qui avait monté la vaisselle et les plats, dans un panier.
+
+--Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et
+puis, monsieur l'abbé, c'est un plaisir pour moi que de vous servir
+votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dîner à
+la française, une sole au gratin et un poulet rôti.
+
+Il fut touché de son attention, heureux d'avoir pour compagne cette
+compatriote, pendant qu'il mangeait, au milieu de l'énorme silence du
+vieux palais noir et désert. Elle avait encore sur elle, en toute sa
+personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte
+douloureuse de sa chère contessina. Mais, déjà, sa besogne quotidienne
+qui l'avait reprise, son servage accepté la redressait, lui rendait son
+activité alerte, dans son humilité de pauvre fille, résignée aux pires
+catastrophes de ce monde. Et elle causait presque gaiement, tout en lui
+passant les plats.
+
+--Dire, monsieur l'abbé, qu'après-demain matin vous serez à Paris! Moi,
+vous savez, il me semble que j'ai quitté Auneau hier. Ah! c'est la terre
+qui est belle par là, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de
+leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si
+gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit bois où il y a tant de
+mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont que des arbres en fer-blanc, sous
+leur bête de soleil qui rôtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers
+temps, j'aurais donné je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me
+trempât, me nettoyât de leur sale poussière. Aujourd'hui encore, le
+cœur me bat, dès que je songe aux jolies matinées de chez nous, quand
+il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agréable,
+comme si elle se mettait à rire après avoir pleuré... Non, non! jamais
+je ne m'y ferai, à leur satanée Rome! Quelles gens, quel pays!
+
+Il s'égayait de son obstination fidèle à son terroir, qui, après
+vingt-cinq ans de séjour, la laissait impénétrable, étrangère, ayant
+l'horreur de cette ville de lumière dure et de végétation noire, en
+fille d'une aimable contrée tempérée, souriante, baignée au matin de
+brumes roses. Lui-même ne pouvait se dire, sans une émotion vive, qu'il
+allait retrouver les bords attendris et délicieux de la Seine.
+
+--Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune maîtresse n'est plus,
+qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi?
+
+Elle le regarda, pleine de surprise.
+
+--Moi, m'en aller avec vous, retourner là-haut!... Oh! non, monsieur
+l'abbé, c'est impossible. Ce serait trop d'ingratitude d'abord, parce
+que donna Serafina est habituée à moi et que j'agirais très mal en les
+abandonnant, elle et Son Éminence, quand ils sont dans la peine. Et
+puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, mon trou
+est ici.
+
+--Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais!
+
+--Non, jamais, c'est certain.
+
+--Et ça ne vous fera rien d'être enterrée ici, de dormir dans cette
+terre qui sent le soufre?
+
+Elle se mit à rire franchement.
+
+--Oh! quand je serai morte, ça m'est égal d'être n'importe où!... On est
+bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abbé! Et c'est drôle que ça
+vous inquiète tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien,
+pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce
+sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit
+bien ça, à nous autres qui aurons tant travaillé... Vous savez que je ne
+suis pas une dévote, oh! non. Mais ça ne m'a pas empêchée de me conduire
+honnêtement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai
+jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-là, à mon âge, on a
+l'air bête. Tout de même, je la dis, parce que c'est la vérité pure.
+
+Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curés et
+qui n'avait pas un péché sur la conscience. Et Pierre s'émerveillait une
+fois encore de ce simple courage à vivre, de ce grand bon sens pratique,
+chez cette laborieuse si dévouée, qui incarnait pour lui le menu peuple
+incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient
+jamais plus. Ah! être comme elle, faire sa tâche et se coucher pour
+l'éternel sommeil, sans révolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa
+part de besogne accomplie!
+
+--Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour
+vous au petit bois plein de mousse?
+
+--C'est ça, monsieur l'abbé, dites-lui qu'il est dans mon cœur et que
+je l'y vois reverdir tous les jours.
+
+Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo.
+Puis, comme il n'était que huit heures et demie, elle conseilla au
+prêtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A
+quoi bon aller se glacer trop tôt à la gare? A neuf heures et demie,
+elle enverrait chercher un fiacre; et, dès que cette voiture serait en
+bas, elle monterait le prévenir, elle ferait descendre ses bagages.
+Donc, il pouvait être bien tranquille, il n'avait plus à s'inquiéter de
+rien.
+
+Quand elle s'en fut allée et que Pierre se trouva seul, il éprouva en
+effet un sentiment de vide, de détachement extraordinaire. Ses bagages,
+sa valise et sa petite caisse, étaient par terre, dans un coin de la
+chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait
+déjà comme étrangère! Il ne lui restait qu'à partir, il était parti,
+Rome autour de lui n'était plus qu'une image, celle qu'il allait
+emporter dans sa mémoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une
+longueur démesurée. Sous lui, le vieux palais noir et désert dormait
+dans l'anéantissement de son silence. Il s'était assis pour patienter,
+il tomba à une rêverie profonde.
+
+Ce fut son livre qui s'évoqua, _la Rome nouvelle_, tel qu'il l'avait
+écrit, tel qu'il était venu le défendre. Et il se rappela sa première
+matinée sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in
+Montorio, en face de la Rome qu'il rêvait, si rajeunie, si douce
+d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du
+matin. Là, il s'était posé la question décisive: le catholicisme
+pouvait-il se renouveler, retourner à l'esprit du christianisme
+primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le monde moderne
+bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son cœur
+battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait, à peine remis de son
+désastre de Lourdes, tenter là une autre expérience suprême, en
+demandant à Rome quelle serait sa réponse. Et, maintenant, l'expérience
+avait échoué, il connaissait la réponse que Rome lui avait faite par ses
+ruines, par ses monuments, par sa terre elle-même, par son peuple, par
+ses prélats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne
+pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir à l'esprit du
+christianisme primitif, non! il ne pouvait être la religion de la
+démocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles sociétés
+croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine démocratique, il
+était cloué désormais à ce sol romain, roi quand même, forcé de
+s'entêter au pouvoir temporel sous peine de suicide, lié par la
+tradition, enchaîné par le dogme, n'évoluant qu'en apparence, réduit
+réellement à une telle immobilité, que, derrière la porte de bronze du
+Vatican, la papauté était la prisonnière, la revenante de dix-huit
+siècles d'atavisme, dans son rêve ininterrompu de la domination
+universelle. Où sa foi de prêtre, exalté par l'amour des souffrants et
+des pauvres, était venue chercher la vie, une résurrection de la
+communauté chrétienne, il avait trouvé la mort, la poussière d'un monde
+détruit, sans germination possible, une terre épuisée de laquelle ne
+pousserait jamais plus que cette papauté despotique, maîtresse des corps
+ainsi qu'elle était maîtresse des âmes. A son cri éperdu qui demandait
+une religion nouvelle, Rome s'était contentée de répondre en condamnant
+son livre, comme entaché d'hérésie, et lui-même l'avait retiré, dans
+l'amère douleur de sa désillusion. Il avait vu, il avait compris, tout
+s'était effondré. Et c'était lui, son âme et son cerveau, qui gisait
+parmi les décombres.
+
+Pierre étouffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fenêtre
+qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'était
+remise à tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser.
+Il faisait très doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un
+gris de cendre, la lune devait s'être levée, car on la sentait derrière
+les nuages, qu'elle éclairait d'une lumière jaune et louche, infiniment
+triste. Sous cette clarté dormante de veilleuse, le vaste horizon
+apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons
+entassées du Transtévère, la coulée du fleuve là-bas, à gauche, vers la
+hauteur confuse du Palatin, tandis que le dôme de Saint-Pierre, à
+droite, détachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air pâle. Il ne
+pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrière lui, il se
+l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa façade interminable, dans
+cette nuit si mélancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome
+finissante, à demi mangée par l'ombre, différente de la Rome de jeunesse
+et de chimère qu'il avait vue et passionnément aimée, le premier jour,
+du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal à cette heure la
+masse enténébrée! Un autre souvenir s'éveilla, les trois points
+souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, dès ce jour-là,
+résumé pour lui l'histoire séculaire de Rome, l'antique, la papale,
+l'italienne. Mais, si le Palatin était resté le même mont découronné où
+ne se dressait que le fantôme de l'ancêtre, Auguste empereur et pontife,
+maître du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le
+Quirinal, qui avaient comme changé de plans. Ce palais du roi qu'il
+négligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce
+gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernité
+sacrilège sur une cité à part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il
+l'avait dit à Orlando, la place considérable, grandissante, qu'ils
+tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientôt tout entier;
+pendant que Saint-Pierre, ce dôme qu'il avait trouvé triomphal, couleur
+du ciel, régnant sur la ville en roi géant que rien ne pouvait ébranler,
+lui apparaissait à présent plein de lézardes, diminué déjà, d'une de ces
+vieillesses énormes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup,
+dans l'usure secrète, l'émiettement ignoré des charpentes.
+
+Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et
+Pierre frissonna, au souffle glacé de fosse qui lui passa sur la face.
+Cette idée des trois sommets, du triangle symbolique, éveillait en lui
+la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres,
+dont le pape et le roi s'étaient toujours disputé la possession. Cela
+venait de loin, du jour où, dans le partage de l'héritage d'Auguste,
+l'empereur avait dû se contenter des corps, en laissant les âmes au
+pape, qui, dès ce moment, n'avait plus brûlé que du désir de reconquérir
+ce pouvoir temporel, dont on dépouillait Dieu en sa personne. La
+querelle avait bouleversé et ensanglanté tout le moyen âge, sans que ni
+l'Église ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils
+s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de
+misère, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Réforme,
+commença plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de
+89. Et l'extraordinaire aventure de la papauté était partie de là, comme
+Pierre l'avait écrit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait
+au pape de reprendre le rêve séculaire, le pape se désintéressant des
+trônes abattus, se remettant avec les misérables, espérant bien cette
+fois conquérir le peuple, l'avoir enfin tout à lui. N'était-ce pas
+prodigieux, ce Léon XIII dépouillé de son royaume, qui se laissait dire
+socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des déshérités, qui
+marchait contre les rois, à la tête du quatrième État, auquel
+appartiendra le siècle prochain? L'éternelle lutte continuait aussi âpre
+pour cette possession du peuple, à Rome même, et dans l'espace le plus
+resserré, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se
+voir de leurs fenêtres, toujours se battant à qui aurait l'empire, ayant
+sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue
+population qu'ils en étaient encore à se disputer, comme le faucon et
+l'épervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'était ici,
+pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamné, voué à une ruine
+fatale, parce que justement il était d'essence monarchique, à ce point
+que la papauté apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir
+temporel, sous peine d'être autre chose et de disparaître. Vainement
+elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout âme,
+il n'y avait pas de place, au milieu de nos démocraties, pour la
+souveraineté totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il
+voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'était là surtout ce
+qui avait tué son rêve, détruit son livre, amassé le tas de décombres,
+devant lequel il restait éperdu, sans force ni courage.
+
+Cette Rome noyée de cendre, dont les édifices s'effaçaient, finit par
+lui serrer tellement le cœur, qu'il revint tomber sur la chaise, près
+de ses bagages. Jamais encore il n'avait éprouvé une pareille détresse,
+il lui sembla que c'était la fin de son âme. Il se rappelait comment ce
+voyage à Rome, cette expérience nouvelle s'était posée pour lui, à la
+suite de son désastre de Lourdes. Il n'y était plus venu demander la foi
+naïve et entière du petit enfant, mais la foi supérieure de
+l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles,
+travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son
+besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme rajeuni ne
+pouvait être la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape à
+Rome, avec Rome, n'était pas le Père, l'arche d'alliance, le chef
+spirituel écouté, obéi, c'était à ses yeux le naufrage de l'espérance
+dernière, un suprême craquement où les sociétés actuelles s'abîmaient.
+La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout
+cet échafaudage du socialisme catholique, qui lui avait semblé si
+heureux, si triomphant, pour consolider la vieille Église, il le voyait
+par terre à cette heure, il le jugeait sévèrement comme un simple
+expédient transitoire qui, pendant des années, pourrait peut-être étayer
+l'édifice en ruine; mais ces choses n'étaient construites que sur un
+malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et
+de la politique. Non, non! le peuple encore gagné et dupé, caressé pour
+être asservi, cela répugnait à la raison, et tout le système
+apparaissait bâtard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir à de pires
+catastrophes. Alors, c'était donc la fin, rien ne restait debout, le
+vieux monde devait disparaître, dans l'effroyable crise sanglante dont
+des signes certains annonçaient l'approche. Et lui, devant ce chaos,
+n'avait plus d'âme, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette expérience
+qu'il avait sentie décisive, convaincu à l'avance d'en sortir raffermi
+ou foudroyé à jamais. C'était la foudre qui était tombée. Maintenant,
+grand Dieu! qu'allait-il faire?
+
+Son angoisse l'étreignit si rudement, que Pierre se leva, se mit à
+marcher par la chambre, en quête d'un peu de calme. Grand Dieu! que
+faire, à présent qu'il était rendu au doute immense, à la négation
+douloureuse, et que jamais sa soutane n'avait pesé si lourd à ses
+épaules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre,
+disant à monsignor Nani que son âme ne pouvait se résigner, que son
+espoir du salut par l'amour ne pouvait mourir, et qu'il répondrait par
+un autre livre, et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser
+la religion nouvelle. Oui, un livre enflammé contre Rome, où il mettrait
+tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, un livre où serait
+la Rome vraie, la Rome sans charité, sans amour, en train d'agoniser
+dans l'orgueil de sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de
+l'Église, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages étaient là, il
+partait, il écrirait le livre, il serait le grand schismatique attendu.
+Ah! le schisme, est-ce que tout ne l'annonçait pas? Est-ce qu'il ne
+semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits,
+las des vieux dogmes, affamés pourtant du divin? Léon XIII en avait bien
+la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l'unité
+chrétienne, sa tendresse pour la démocratie, n'avait pas d'autre but que
+de grouper la famille autour de la papauté, de l'élargir et de la
+consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine.
+Mais les temps étaient venus, le catholicisme allait bientôt se trouver
+à bout de concessions politiques, incapable de céder davantage sans en
+mourir, immobilisé à Rome, tel qu'une vieille idole hiératique, tandis
+qu'il pouvait évoluer ailleurs, dans ces pays de propagande où il se
+trouvait en lutte avec les autres religions. C'était bien pour cela que
+Rome était condamnée, d'autant plus que l'abolition du pouvoir temporel,
+en habituant l'esprit à l'idée d'un pape purement spirituel, dégagé du
+sol, semblait devoir favoriser l'avènement d'un antipape, au loin,
+pendant que le successeur de saint Pierre serait forcé de s'entêter dans
+sa fiction impériale et romaine. Un évêque, un prêtre était à la veille
+de se lever, où, qui aurait pu le dire? Peut-être là-bas, dans cette
+Amérique si libre, parmi ces prêtres dont les nécessités de la lutte
+pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des démocrates ardents,
+prêts à marcher avec le siècle prochain. Et, pendant que Rome ne pourra
+rien lâcher de son passé, des mystères ni des dogmes, ce prêtre
+abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-même en poudre. Être
+ce prêtre, ce grand réformateur, ce sauveur des sociétés modernes, quel
+rêve énorme, quel rôle de messie espéré, appelé par les peuples en
+détresse! Un instant, Pierre en fut affolé, un vent d'espérance et de
+triomphe le soulevait, l'emportait; et si ce n'était en France, à Paris,
+ce serait donc plus loin, là-bas, de l'autre côté de l'Océan, ou plus
+loin encore, n'importe où dans le monde, sur une terre assez féconde
+pour que la semence nouvelle poussât en une débordante moisson. Une
+religion nouvelle, une religion nouvelle! comme il l'avait crié après
+Lourdes, une religion qui ne fût surtout pas un appétit de la mort! une
+religion qui réalisât enfin ici-bas le Royaume de Dieu dont parle
+l'Évangile, qui partageât équitablement la richesse, qui fît régner,
+avec la loi du travail, la vérité et la justice!
+
+Pierre, dans la fièvre de ce nouveau rêve, voyait déjà flamboyer devant
+lui les pages de son prochain livre, où il achèverait de détruire la
+vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et
+libérateur, lorsque ses yeux rencontrèrent un objet resté sur une
+chaise, dont la présence le surprit d'abord. C'était un livre aussi, le
+volume de Théophile Morin, que le vieil Orlando l'avait chargé de
+remettre à son auteur; et il fut fâché contre lui-même, quand il le
+reconnut, en se disant qu'il aurait pu fort bien l'oublier là. Avant de
+rouvrir sa valise pour l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta,
+les idées brusquement changées, comme si, tout d'un coup, un événement
+considérable s'était produit, un de ces faits décisifs qui
+révolutionnent un monde. L'œuvre était cependant des plus modestes, le
+classique manuel pour le baccalauréat, ne contenant guère que les
+éléments des sciences; mais toutes les sciences y étaient représentées,
+il résumait assez bien l'état actuel des connaissances humaines. Et
+c'était en somme la science qui faisait irruption dans la rêverie de
+Pierre, soudainement, avec la masse, avec l'énergie irrésistible d'une
+force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en
+était balayé, tel qu'une poussière de ruines, mais toutes les
+conceptions religieuses, toutes les hypothèses du divin chancelaient,
+s'effondraient. Rien que cet abrégé scolaire, cet infiniment petit livre
+classique, rien même que le désir universel de savoir, cette instruction
+qui s'étend toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystères
+devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout
+de l'antique foi. Un peuple nourri de science, qui ne croit plus aux
+mystères ni aux dogmes, au système compensateur des peines et des
+récompenses, est un peuple dont la foi est morte à jamais; et, sans la
+foi, le catholicisme ne peut être. Là est le tranchant du couperet, le
+couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut un siècle, s'il en faut
+deux, la science les prendra. Elle seule est éternelle. C'est une
+absurdité de dire que la raison n'est pas contraire à la foi et que la
+science doit être la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, dès
+aujourd'hui, les Écritures sont ruinées et que, pour en sauver des
+fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en
+se réfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude,
+l'Église défendant à quiconque découvre une vérité contraire aux livres
+saints, de se prononcer d'une façon définitive, dans l'attente que
+cette vérité sera convaincue un jour d'être une erreur! Le pape est seul
+infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son
+continuel tâtonnement, on reste aux aguets pour mettre ses découvertes
+d'aujourd'hui en contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un
+catholique, ses affirmations sacrilèges, qu'importent les certitudes
+dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain qu'à la fin des temps
+la science et la foi se rejoindront, de façon que celle-là sera
+redevenue à la lettre l'humble esclave de celle-ci? N'était-ce pas
+prodigieux d'aveuglement volontaire et d'impudente carrure, niant
+jusqu'à la clarté du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de
+vérité continuait son œuvre, en détruisant quand même l'erreur, en
+construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces
+de la vie ont construit peu à peu les continents.
+
+Dans la grande clarté brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait
+sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais reculé? C'est le
+catholicisme qui a sans cesse reculé devant elle et qui sera forcé de
+reculer sans cesse. Jamais elle ne s'arrête, elle conquiert pas à pas la
+vérité sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce qu'elle ne
+saurait expliquer le monde d'un coup, est simplement déraisonnable. Si
+elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en
+plus rétréci au mystère, et si une hypothèse pourra toujours essayer
+d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine,
+qu'elle ruinera à chaque heure davantage les anciennes hypothèses,
+celles qui s'effondrent devant les vérités conquises. Et le
+catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui.
+Comme toutes les religions, il n'est au fond qu'une explication du
+monde, un code social et politique supérieur, destiné à faire régner
+toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui
+embrasse l'universalité des choses, devient dès lors humain, mortel
+comme ce qui est humain. On ne saurait le mettre à part, en disant
+qu'il existe par lui-même d'un côté, tandis que la science existe de
+l'autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir déjà, et
+elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant à réparer les
+continuelles brèches qu'elle lui cause, jusqu'au jour où elle le
+balayera, sous un dernier assaut de l'éclatante vérité. Cela prête à
+rire de voir des gens assigner un rôle à la science, lui défendre
+d'entrer sur tel domaine, lui prédire qu'elle n'ira pas plus loin,
+déclarer qu'à la fin de ce siècle, lasse déjà, elle abdique. Ah! petits
+hommes, cervelles étroites ou mal bâties, politiques à expédients,
+dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant à refaire les vieux
+rêves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sèches!
+
+Et Pierre continuait à parcourir l'humble livre, écoutait ce qu'il lui
+disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car
+elle ne promet pas l'absolu, elle qui est simplement la conquête
+successive de la vérité. Jamais elle n'a affiché la prétention de
+donner, d'un coup, la vérité totale, cette sorte de construction étant
+précisément le fait de la métaphysique, de la révélation, de la foi. Le
+rôle de la science n'est au contraire que de détruire l'erreur, à mesure
+qu'elle avance et qu'elle augmente la clarté. Dès lors, loin de faire
+banqueroute, dans sa marche que rien n'arrête, elle demeure la seule
+vérité possible, pour les cerveaux équilibrés et sains. Quant à ceux
+qu'elle ne satisfait pas, à ceux qui éprouvent l'éperdu besoin de la
+connaissance immédiate et totale, ils ont la ressource de se réfugier
+dans n'importe quelle hypothèse religieuse, à la condition pourtant,
+s'ils veulent sembler avoir raison, de ne bâtir leur chimère que sur les
+certitudes acquises. Tout ce qui est bâti sur l'erreur prouvée, croule.
+Si le sentiment religieux persiste chez l'homme, si, le besoin d'une
+religion reste éternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit
+éternel, car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas
+toujours existé, que d'autres formes religieuses ont précédée, et que
+d'autres suivront. Les religions peuvent disparaître, le sentiment
+religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Et Pierre
+pensait à ce prétendu échec de la science, devant le réveil actuel du
+mysticisme, dont il avait indiqué les causes dans son livre: le déchet
+de l'idée de liberté parmi le peuple qu'on a dupé lors du dernier
+partage, le malaise de l'élite désespérée du vide où la laissent sa
+raison libérée, son intelligence élargie. C'est l'angoisse de l'inconnu
+qui renaît, mais ce n'est aussi qu'une réaction naturelle et momentanée,
+après tant de travail, à l'heure première où la science ne calme encore
+ni notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée
+séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une
+éternité de jouissance. Pour que le catholicisme pût renaître, comme on
+l'annonce, il faudrait que le sol social fût changé, et il ne saurait
+changer, il n'a plus la sève nécessaire au renouveau d'une formule
+caduque, que les écoles et les laboratoires, chaque jour, tuent
+davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chêne y grandira. Que
+la science ait donc sa religion, s'il doit en pousser une d'elle, car
+cette religion sera bientôt la seule possible, pour les démocraties de
+demain, pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi
+catholique n'est déjà que cendre!
+
+Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant à l'imbécillité de la
+congrégation de l'Index. Elle avait frappé son livre, elle frapperait
+certainement le nouveau livre dont il venait d'avoir l'idée, s'il
+l'écrivait jamais. Une belle besogne en vérité! de pauvres livres de
+rêveur enthousiaste, des chimères qui s'acharnaient sur des chimères! Et
+elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu'il
+tenait là, entre ses mains, le seul redoutable, l'ennemi toujours
+triomphant qui renverserait sûrement l'Église! Celui-ci avait beau être
+modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire: le danger commençait
+à l'alphabet épelé par les bambins, et il croissait à mesure que les
+programmes se chargeaient de connaissances, il éclatait avec ces résumés
+des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en
+question la création du Dieu des Écritures. Mais le pis était que
+l'Index, déjà désarmé, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces
+terribles soldats de la vérité, destructeurs de la foi. Qu'importait
+alors tout l'argent que Léon XIII prélevait sur son trésor caché du
+Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter les écoles catholiques, dans la
+pensée d'y former la génération croyante de demain, dont la papauté
+avait besoin pour vaincre! qu'importait le don de cet argent précieux,
+s'il ne devait servir qu'à acheter ces volumes infimes et formidables,
+qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de
+science, de cette science grandissante dont l'éclat finirait par faire
+sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbécile et vain,
+quelle misère et quelle dérision!
+
+Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Théophile Morin,
+il revint s'accouder à la fenêtre, et là il eut une extraordinaire
+vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux, jauni
+par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s'étaient levées,
+qui cachaient en partie les toitures, derrière des lambeaux traînants,
+pareils à des suaires. Des monuments entiers avaient disparu de
+l'horizon. Et il s'imagina que les temps étaient accomplis, que la
+vérité venait de faire sauter le dôme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou
+dans mille ans, il sera de la sorte, écroulé, rasé au fond du ciel noir.
+Déjà, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le
+jour de fièvre où il y avait passé une heure, désespéré de voir de
+là-haut la Rome papale entêtée dans la pourpre des Césars, prévoyant dès
+lors que ce temple du Dieu catholique s'effondrerait, comme s'était
+effondré le temple de Jupiter, au Capitole. Et c'était fait, le dôme
+avait jonché le sol de ses débris, il ne restait plus debout, avec un
+pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant
+encore un morceau de l'entablement. Mais surtout les quatre piliers de
+la croisée, qui avaient porté le dôme, les piliers cyclopéens se
+dressaient toujours, isolés et superbes, parmi les écroulements voisins,
+l'air indestructible. Des brumes épaissies roulèrent leur flot, mille
+années sans doute passèrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant,
+l'abside, les dernières colonnes, les piliers géants eux-mêmes étaient
+abattus. Le vent en avait emporté la poussière, il aurait fallu fouiller
+le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments
+de statues brisées, des marbres gravés d'inscriptions, sur le sens
+desquelles les savants ne pouvaient s'entendre. Comme autrefois, au
+Capitole, parmi les décombres enfouis du temple de Jupiter, des chèvres
+grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le
+grand silence des lourds soleils d'été, empli du seul bourdonnement des
+mouches.
+
+Alors seulement, Pierre sentit en lui l'écroulement suprême. C'était
+bien fini, la science était victorieuse, il ne demeurait rien du vieux
+monde. Être le grand schismatique, le réformateur attendu, à quoi bon?
+N'était-ce pas édifier un autre rêve? Seule, l'éternelle lutte de la
+science contre l'inconnu, son enquête qui traquait, qui réduisait sans
+cesse chez l'homme la soif du divin, lui semblait importer à présent, le
+laissait dans l'attente de savoir si elle triompherait jamais au point
+de suffire un jour à l'humanité, en rassasiant tous ses besoins. Et,
+dans le désastre de son enthousiasme d'apôtre, en face des ruines qui
+comblaient son être, sa foi morte, son espoir mort d'utiliser le vieux
+catholicisme pour le salut social et moral, il n'était plus tenu debout
+que par la raison. Elle avait fléchi un moment. S'il avait rêvé son
+livre, s'il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'était
+que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emporté sur la raison. Sa
+mère s'était mise à pleurer en son cœur, devant la souffrance des
+misérables, dans l'irrésistible désir de les soulager, afin de conjurer
+les prochains massacres; et son besoin de charité lui avait ainsi fait
+perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la
+voix de son père, la raison haute, la raison âpre, la raison qui avait
+pu s'éclipser, mais qui revenait souveraine. Comme après Lourdes, il
+protestait contre la glorification de l'absurde et la déchéance du sens
+commun, il était la raison. Elle seule le faisait marcher droit et
+solide, parmi les débris des croyances anciennes, même au milieu des
+obscurités et des avortements de la science. Ah! la raison, il ne
+souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de
+la satisfaire toujours davantage, comme la maîtresse unique, quitte à y
+laisser le bonheur!
+
+Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, à cette heure, tâché de le
+savoir. Tout restait en suspens, il avait devant lui l'immense monde,
+encore encombré des ruines du passé, débarrassé demain peut-être.
+Là-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abbé
+Rose, qui, la veille encore, lui avait écrit de revenir, de revenir bien
+vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si
+resplendissante de loin, était sourde à la charité. Et, autour du bon
+prêtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des
+misérables, les petits tombés des nids, qu'il ramassait pâles de faim,
+grelottant de froid, les ménages d'épouvantable détresse, où le père
+boit, où la mère se prostitue, où les fils et les filles tombent au vice
+et au crime, les maisons entières à travers lesquelles la famine
+soufflait, la saleté la plus basse, la promiscuité la plus honteuse, pas
+de meubles, pas de linge, une vie de bête qui se contente et se soulage
+comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Puis, ce
+seraient encore les coups de froid de l'hiver, les désastres du chômage,
+des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts
+serraient les poings, en rêvant de vengeance. Puis, un soir, il
+rentrerait peut-être dans quelque chambre d'épouvante, où une mère se
+serait tuée avec ses cinq petits, son dernier-né entre les bras, à sa
+mamelle vide, les autres épars sur le carreau nu, heureux enfin et
+rassasiés d'être morts. Non, non! cela n'était plus possible, la misère
+noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
+richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la
+rue! L'édifice social était pourri à la base, tout croulait dans la boue
+et dans le sang. Jamais il n'avait senti à ce point l'inutilité
+dérisoire de la charité. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le
+mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet séculaire, du
+peuple écrasé et bâillonné, était le mot de justice. Ah! oui, justice,
+et non plus charité! La charité n'avait fait qu'éterniser la misère, la
+justice la guérirait peut-être. C'était de justice que les misérables
+avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien monde,
+pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni
+au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n'avait sourdement grondé au
+travers des âges, dans sa longue lutte, tantôt mystérieuse, tantôt
+ouverte, il ne s'était débattu entre le pontife et l'empereur, qui
+chacun le voulait à lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa
+volonté de n'être à personne, le jour où il crierait justice. Demain
+allait-il donc être enfin ce jour de justice et de vérité? Au milieu de
+son angoisse, partagé entre le besoin du divin qui tourmente l'homme, et
+la souveraineté de la raison, qui l'aide à vivre debout, Pierre n'était
+sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance veillant sur la
+croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la
+tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son intelligence, comme il
+avait renoncé à sa chair d'amoureux et à son rêve de sauveur des
+peuples. Et, de nouveau, de même qu'après Lourdes, il attendrait.
+
+Mais, à cette fenêtre, en face de cette Rome envahie d'ombre, submergée
+sous les brumes dont le flot semblait en raser les édifices, ses
+réflexions étaient devenues si profondes, qu'il n'entendit pas une voix
+qui l'appelait. Il fallut qu'une main le touchât à l'épaule.
+
+--Monsieur l'abbé, monsieur l'abbé...
+
+Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit:
+
+--Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, Giacomo a déjà
+descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l'abbé.
+
+Puis, le voyant battre des paupières, effaré encore, elle eut un
+sourire.
+
+--Vous faisiez vos adieux à Rome. Un bien vilain ciel.
+
+--Oui, bien vilain, dit-il simplement.
+
+Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs,
+pour qu'elle le partageât avec les domestiques. Et elle s'était excusée
+de prendre la lampe et de le précéder, parce que, expliquait-elle, on y
+voyait à peine clair, tant le palais était noir, cette nuit-là.
+
+Ah! ce départ, cette descente dernière, au travers du palais noir et
+vide, Pierre en eut le cœur bouleversé! Il avait donné, autour de sa
+chambre, ce coup d'œil d'adieu qui le désespérait toujours, qui
+laissait là un peu de son âme arrachée, même quand il quittait une pièce
+où il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d'où ne
+sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina la tête au fond de
+l'oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlât
+encore, ne lui attirât des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les
+paliers du second étage et du premier, en face des portes closes de
+donna Serafina et du cardinal, qu'il frémit de ne rien entendre, pas
+même un souffle, comme s'il passait devant des tombes. Depuis leur
+rentrée du convoi, ils n'avaient pas donné signe de vie, enfermés,
+disparus, immobilisant avec eux la maison entière, sans qu'on pût y
+surprendre le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un
+serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe à la main, et
+Pierre la suivait, songeant à ces deux qui restaient seuls, dans le
+palais en ruine, les derniers d'un monde à demi écroulé, au seuil du
+monde nouveau. Dario et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de
+vie, il n'y avait plus là que la vieille fille et le prêtre infécond,
+sans résurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une ombre
+lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au
+néant, ces salles immenses dont les murs se lézardaient de pauvreté et
+d'abandon! et la cour intérieure, pareille à un cimetière, avec son
+herbe, avec son portique humide où pourrissaient des torses de Vénus et
+d'Apollon! et le petit jardin désert, embaumé par les oranges mûres,
+dans lequel personne n'irait plus, maintenant qu'il n'y rencontrerait
+plus la contessina adorable, sous le laurier, près du sarcophage! Tout
+cela s'anéantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de mort, où
+les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu'à attendre, en leur
+grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s'effondrât sur
+leurs têtes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu'un bruit très
+léger, un trot de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-être,
+l'abbé Paparelli en train quelque part, au fond des pièces perdues,
+d'émietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure à la
+base, pour en hâter l'écroulement.
+
+Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les
+deux rayons jaunes trouaient l'obscurité de la rue. Les bagages y
+étaient chargés déjà, la petite caisse près du cocher, la valise sur la
+banquette. Et le prêtre monta tout de suite.
+
+--Oh! vous avez le temps, dit Victorine, restée debout sur le trottoir.
+Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez à l'aise.
+
+A cette minute dernière, il fut réconforté d'avoir là cette
+compatriote, cette bonne âme, qui l'avait accueilli, le jour de
+l'arrivée, et qui le saluait, au départ.
+
+--Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abbé, car je ne crois pas que
+vous reviendrez de sitôt dans leur satanée ville... Adieu, monsieur
+l'abbé.
+
+--Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon cœur.
+
+Déjà, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues
+étroites et tortueuses qui mènent au cours Victor-Emmanuel. Il ne
+pleuvait pas, la capote n'avait pas été relevée; mais l'air humide avait
+beau être doux, le prêtre se sentit tout de suite pris de froid, sans
+vouloir perdre le temps à faire arrêter le cocher, un silencieux,
+celui-ci, qui semblait n'avoir que la hâte de se débarrasser de son
+voyageur.
+
+Et, lorsque Pierre déboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris
+de le trouver déjà si désert, à cette heure peu avancée de la nuit, les
+maisons barricadées, les trottoirs vides, les lampes électriques brûlant
+seules dans la mélancolique solitude. A la vérité, il ne faisait guère
+chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les
+façades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le
+sévère et colossal monument se reculait, s'évanouissait dans un rêve.
+Et, plus loin, à droite, au bout de la rue d'Aracoeli étoilée de rares
+becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombré en pleines ténèbres. Puis,
+le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses
+sombres, écrasantes, du Gesù obscur et du lourd palais Altieri; et ce
+fut dans ce couloir étranglé, où par les beaux soleils eux-mêmes tombait
+toute l'humidité des temps anciens, qu'il s'abandonna à une songerie
+nouvelle, la chair et l'âme envahies d'un frisson.
+
+Brusquement, le réveil se faisait en lui de cette pensée, dont il avait
+eu parfois l'inquiétude, que l'humanité, partie là-bas de l'Asie, avait
+toujours marché dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours
+soufflé, emportant à l'ouest la semence humaine, pour les moissons
+futures. Et, depuis longtemps déjà, le berceau était frappé de
+destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que
+par étapes, laissant derrière eux le sol épuisé, les villes détruites,
+les populations décimées et abâtardies, à mesure qu'ils marchaient du
+levant au couchant, vers le but ignoré. C'étaient Ninive et Babylone sur
+les bords de l'Euphrate, c'étaient Thèbes et Memphis sur les bords du
+Nil, réduites en poudre, tombées de vieillesse et de lassitude à un
+engourdissement mortel, sans qu'un réveil fût possible. Puis, de là,
+cette décrépitude avait gagné les bords du grand lac méditerranéen,
+ensevelissant dans la poussière de l'âge Tyr et Sidon, allant plus loin
+encore endormir Carthage, frappée de sénilité en pleine splendeur. Cette
+humanité en marche, que la force cachée des civilisations roulait ainsi
+de l'orient à l'occident, marquait ses journées de route par des ruines,
+et quelle effrayante stérilité aujourd'hui que celle de ce berceau de
+l'Histoire, cette Asie, cette Égypte, retournées au bégayement de
+l'enfance, immobilisées dans l'ignorance et dans la caducité, sur les
+décombres des antiques capitales, jadis maîtresses du monde!
+
+Au passage, à travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais
+de Venise, noyé de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de
+l'invisible. La brume en avait entamé les créneaux, et les hautes
+murailles nues, si redoutables, fléchissaient sous la poussée de
+l'obscurité croissante. Puis, après la trouée profonde du Corso, à
+gauche, désert lui aussi dans l'éclat blafard des lampes électriques, le
+palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile éventrée par la
+pioche des démolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus
+haut, le palais Colonna allongeait sa façade morne, ses fenêtres closes,
+comme si, déserté par ses maîtres, déménagé de son ancien faste, il
+attendait les démolisseurs à son tour.
+
+Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commençait à gravir la
+montée de la rue Nationale, la rêverie continua. Est-ce que Rome
+n'était pas atteinte, est-ce que son heure n'était pas venue de
+disparaître, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient
+continuellement derrière eux? La Grèce, Athènes et Sparte
+s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans
+le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la péninsule italique était déjà
+gagné par la paralysie montante. Et, en même temps que Naples, c'était
+bien le tour de Rome désormais. Elle se trouvait à la limite de la
+contagion, à cette marge de la tache de mort qui s'étend sans cesse sur
+le vieux continent, cette marge où l'agonie se déclare, où la terre
+appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, où les hommes
+eux-mêmes semblent frappés de vieillesse dès la naissance. Depuis deux
+siècles, Rome allait en déclinant, s'éliminait peu à peu de la vie
+moderne, sans industrie, sans commerce, incapable même de science, de
+littérature et d'art. Et ce n'était plus seulement la basilique de
+Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses débris, comme
+autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rêverie noire et
+douloureuse, c'était Rome entière qui croulait en un suprême craquement,
+qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les églises, les
+palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les
+ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thèbes et Memphis, Rome n'était
+plus qu'une plaine rase, bossuée par des décombres, au milieu desquels
+on cherchait vainement à reconnaître la place des anciens édifices, et
+qu'habitaient seuls des nœuds de serpents et des bandes de rats.
+
+La voiture tournait, et Pierre reconnut, à droite, dans un trou énorme
+de nuit entassée, la colonne Trajane. Mais, à cette heure, elle se
+dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre géant, dont le grand
+âge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place
+triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre réel qu'il distingua sur
+le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui était là
+comme la grâce et la fierté de Rome, ne fut désormais pour lui qu'une
+salissure, le petit nuage de poussière charbonneuse qui montait du total
+écroulement de la ville.
+
+Une épouvante le prenait maintenant, au bout de ce rêve tragique, dans
+sa fraternité inquiète. Et, lorsque l'engourdissement qui monte à
+travers le monde vieilli aurait dépassé Rome, lorsque la Lombardie
+serait prise, que Gênes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme
+Venise déjà s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les
+Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports comblés par le
+sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait à la solitude et au
+sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, changé en un
+champ de pierres stérile, hérissé de chardons, rejoindrait dans la mort
+Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur
+marche du levant au couchant, avec l'éternel soleil. Un grand cri
+traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui
+semblait être née dans le bassin de la Méditerranée, se déplaçait, et
+l'Océan aujourd'hui devenait le centre du monde. Où en était-on de la
+journée humaine? Partie de là-bas, du berceau, au lever de l'aube,
+l'humanité, d'étape en étape, semant sa route de ses ruines, se
+trouvait-elle à la moitié du jour, lorsque midi flamboie? C'était alors
+l'autre moitié des temps qui commençait, le nouveau monde après
+l'ancien, ces villes d'Amérique où s'ébauchait la démocratie, où
+poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain
+siècle, avec, là-bas, au delà d'un autre Océan, en revenant vers le
+berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrême-Orient immobile, la
+Chine et le Japon mystérieux, tout le pullulement menaçant de la race
+jaune.
+
+Mais, à mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait
+son cauchemar se dissiper. Un air plus léger soufflait, il rentrait dans
+plus d'espérance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur
+neuve, son énormité crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantôme
+promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des jardins
+confus, le Quirinal n'était qu'une ligne noire, barrant le ciel.
+Seulement, la rue montait, s'élargissait toujours, et sur le sommet du
+Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu'il passa devant les
+ruines de Dioclétien, il respira à pleins poumons. Non, non! la journée
+humaine ne pouvait finir, elle était éternelle, et les étapes des
+civilisations se succéderaient à l'infini. Qu'importait ce vent d'est
+qui roulait les peuples à l'ouest, comme charriés dans la force du
+soleil? S'il le fallait, ils reviendraient par l'autre face du globe,
+ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu'au jour où ils
+pourraient se fixer dans la paix, dans la vérité et la justice. Après la
+prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le centre, bordé
+des villes maîtresses, une civilisation encore naîtrait, ayant pour
+centre le Pacifique, avec d'autres capitales riveraines, qu'on ne
+pouvait prévoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignorés.
+Puis, d'autres encore, toujours d'autres, en recommençant toujours! Et,
+à cette minute dernière, il eut cette pensée de confiance et de salut
+que le grand mouvement des nationalités était l'instinct, le besoin même
+que les peuples avaient de revenir à l'unité. Partis de la famille
+unique, séparés, dispersés en tribus plus tard, heurtés par des haines
+fratricides, ils tendaient malgré tout à redevenir l'unique famille. Les
+provinces se réunissaient en peuples, les peuples se réuniraient en
+races, les races finiraient par se réunir en la seule humanité
+immortelle. Enfin, l'humanité sans frontières, sans guerres possibles,
+l'humanité vivant du juste travail, dans la communauté universelle de
+tous les biens! N'était-ce pas l'évolution, le but du labeur qui se fait
+partout, le dénouement de l'Histoire? Que l'Italie fût donc un peuple
+sain et fort, que l'entente se fît donc entre elle et la France, et que
+cette fraternité des races latines devînt le commencement de la
+fraternité universelle! Ah! cette patrie unique, la terre pacifiée et
+heureuse, dans combien de siècles, et quel rêve!
+
+Puis, à la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il
+dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de
+suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait à
+Paris.
+
+
+FIN
+
+
+530.--L.-Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris.
+
+ * * * * *
+
+
+G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 chaque volume.
+
+
+LES ROUGON-MACQUART
+
+HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
+
+ =LA FORTUNE DES ROUGON.= 31e mille. 1 vol.
+ =LA CURÉE.= 43e mille. 1 vol.
+ =LE VENTRE DE PARIS.= 37e mille. 1 vol.
+ =LA CONQUÊTE DE PLASSANS.= 37e mille. 1 vol.
+ =LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET.= 49e mille. 1 vol.
+ =SON EXCELLENCE EUGÈNE ROUGON.= 30e mille. 1 vol.
+ =L'ASSOMMOIR.= 136e mille. 1 vol.
+ =UNE PAGE D'AMOUR.= 86e mille. 1 vol.
+ =NANA.= 176e mille. 1 vol.
+ =POT-BOUILLE.= 88e mille. 1 vol.
+ =AU BONHEUR DES DAMES.= 66e mille. 1 vol.
+ =LA JOIE DE VIVRE.= 51e mille. 1 vol.
+ =GERMINAL.= 99e mille. 1 vol.
+ =L'ŒUVRE.= 56e mille. 1 vol.
+ =LA TERRE.= 113e mille. 1 vol.
+ =LE RÊVE.= 99e mille. 1 vol.
+ =LA BÊTE HUMAINE.= 94e mille. 1 vol.
+ =L'ARGENT.= 83e mille. 1 vol.
+ =LA DÉBACLE.= 187e mille. 1 vol.
+ =LE DOCTEUR PASCAL.= 88e mille. 1 vol.
+
+
+LES TROIS VILLES
+
+=LOURDES= 138e mille. 1 vol.
+
+
+ROMANS ET NOUVELLES
+
+ =CONTES A NINON.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =NOUVEAUX CONTES A NINON.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =LA CONFESSION DE CLAUDE.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =THÉRÈSE RAQUIN.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =MADELEINE FÉRAT.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =LE VŒU D'UNE MORTE.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =LES MYSTÈRES DE MARSEILLE.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =LE CAPITAINE BURLE.= Nouvelle édition 1 vol.
+ =NAÏS MICOULIN.= Nouvelle édition 1 vol.
+
+
+THÉÂTRE
+
+=THÉRÈSE RAQUIN.--LES HÉRITIERS RABOURDIN.--LE BOUTON DE ROSE.= 1 vol.
+
+
+ŒUVRES CRITIQUES
+
+ =MES HAINES.= 1 vol.
+ =LE ROMAN EXPÉRIMENTAL.= 1 vol.
+ =LE NATURALISME AU THÉATRE.= 1 vol.
+ =NOS AUTEURS DRAMATIQUES.= 1 vol.
+ =LES ROMANCIERS NATURALISTES.= 1 vol.
+ =DOCUMENTS LITTÉRAIRES.= 1 vol.
+ =UNE CAMPAGNE. 1880-1881.= 1 vol.
+
+
+EN COLLABORATION
+
+=LES SOIRÉES DE MÉDAN= 1 vol.
+
+
+530.--L.-Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+***** This file should be named 34528-0.txt or 34528-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/34528-0.zip b/34528-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..1fdb2e1
--- /dev/null
+++ b/34528-0.zip
Binary files differ
diff --git a/34528-8.txt b/34528-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..de46e7e
--- /dev/null
+++ b/34528-8.txt
@@ -0,0 +1,25112 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les trois villes: Rome
+
+Author: mile Zola
+
+Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528]
+[Last updated: August 17, 2017]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES TROIS VILLES
+
+ROME
+
+PAR
+
+MILE ZOLA
+
+DOUZIME MILLE
+
+PARIS
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1896
+Tous droits rservs.
+
+
+
+
+ROME
+
+
+
+
+I
+
+
+Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et
+Civita-Vecchia, et il allait tre neuf heures du matin, lorsque l'abb
+Pierre Froment, aprs un dur voyage de vingt-cinq heures, dbarqua enfin
+ Rome. Il n'avait emport qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au
+milieu de la bousculade de l'arrive, cartant les porteurs qui
+s'empressaient, se chargeant lui-mme de son lger bagage, dans la hte
+qu'il prouvait d'tre arriv, de se sentir seul et de voir. Et, tout de
+suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, tant mont dans une
+des petites voitures dcouvertes, ranges le long du trottoir, il posa
+la valise prs de lui, aprs avoir donn l'adresse au cocher:
+
+--Via Giulia, palazzo Boccanera.
+
+C'tait un lundi, le 3 septembre, par une matine de ciel clair, d'une
+douceur, d'une lgret dlicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux
+yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant
+un prtre franais, l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture
+partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais.
+Mais, presque aussitt, aprs avoir long les verdures du petit square,
+arriv sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours,
+dsignant de son fouet des ruines.
+
+--Les Thermes de Diocltien, dit-il en un mauvais franais de cocher
+obligeant, dsireux de plaire aux trangers, pour s'assurer leur
+clientle.
+
+Des hauteurs du Viminal, o se trouve la Gare, la voiture descendit au
+grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, ds lors, il ne cessa
+plus, il tourna la tte chaque monument, le montra du mme geste. Dans
+ce bout de large voie, il n'y avait que des btisses neuves. Sur la
+droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels
+s'allongeait un interminable btiment jaune et nu, couvent ou caserne.
+
+--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.
+
+Pierre, depuis une semaine que son voyage tait dcid, passait les
+jours tudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres.
+Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir demander son chemin, et les
+explications le trouvaient prvenu. Ce qui le droutait pourtant,
+c'taient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui tagent en
+terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien
+qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample,
+lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, frache et
+crayeuse encore, tout un pt gigantesque de pierres, surcharg de
+sculptures, de frontons et de statues.
+
+--La Banque Nationale.
+
+Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre,
+qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, trs haut, support par un
+grand mur lisse, un jardin suspendu, d'o se dressait, dans le ciel
+limpide, l'lgant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il
+sentit toute la fiert et toute la grce de Rome.
+
+--La villa Aldobrandini.
+
+Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le
+passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans
+l'angle, une troue de lumire se produisait. C'tait, en contre-bas,
+une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
+poussire d'or; et, dans cette gloire matinale, s'rigeait une colonne
+de marbre gante, toute dore du ct o l'astre la baignait son
+lever, depuis des sicles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma,
+car il ne se l'tait pas imagine ainsi, dans ce trou d'blouissement,
+au milieu des ombres voisines.
+
+--La colonne Trajane.
+
+Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernire fois. Et ce
+furent encore des noms jets, au trot vit du cheval: le palais Colonna,
+dont le jardin est bord de maigres cyprs; le palais Torlonia, demi
+ventr pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
+redoutable, avec ses murs crnels, sa svrit tragique de forteresse
+du moyen ge, oublie l dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La
+surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses.
+Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui
+indiqua triomphalement le Corso, une longue rue troite, peine aussi
+large que notre rue Saint-Honor, blanche de soleil gauche, noire
+d'ombre droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple
+faisait comme une toile de lumire: tait-ce donc l le coeur de la
+ville, la promenade clbre, la voie vivante o affluait tout le sang
+de Rome?
+
+Dj la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue
+la rue Nationale, les deux troues dont on a coup l'ancienne cit de
+part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
+Ges tait toute blonde de gaiet matinale. Puis, entre l'glise et le
+lourd palais Altieri, qu'on n'avait point os jeter bas, la rue
+s'tranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au del,
+devant la faade du Ges, sur la place, le soleil recommenait,
+clatant, droulant ses nappes dores; tandis qu'au loin, au fond de la
+rue d'Aracoeli, noye d'ombre galement, des palmiers ensoleills
+apparaissaient.
+
+--Le Capitole, l-bas, dit le cocher.
+
+Le prtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout
+du tnbreux couloir. Il tait pntr comme d'un frisson par ces
+alternatives soudaines de chaude lumire et d'ombre froide. Devant le
+palais de Venise, devant le Ges, il lui avait sembl que toute la nuit
+des jours anciens lui glaait les paules; puis, c'tait, chaque
+place, chaque largissement des voies nouvelles, une rentre dans la
+lumire, dans la douceur gaie et tide de la vie. Les coups de soleil
+jaune tombaient des toitures, dcoupaient nettement les ombres
+violtres. Entre les faades, on apercevait des bandes de ciel trs bleu
+et trs doux. Et il trouvait l'air qu'il respirait un got spcial,
+encore indtermin, un got de fruit qui augmentait en lui la fivre de
+l'arrive.
+
+Malgr son irrgularit, c'est une fort belle voie moderne que le cours
+Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville
+quelconque, aux vastes btisses de rapport. Mais, quand il passa devant
+la Chancellerie, le chef-d'oeuvre de Bramante, le monument type de la
+Renaissance romaine, son tonnement revint, son esprit retourna aux
+palais qu'il venait dj d'entrevoir, cette architecture nue,
+colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils des
+hpitaux ou des prisons. Jamais il ne se serait imagin ainsi les
+fameux palais romains, sans grce ni fantaisie, sans magnificence
+extrieure. C'tait videmment fort beau, il finirait par comprendre,
+mais il devrait y rflchir.
+
+Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel,
+pntra dans des ruelles tortueuses, o elle avait peine passer. Le
+calme s'tait fait, le dsert, la vieille ville endormie et glaciale, au
+sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
+rappela les plans consults, il se dit qu'il approchait de la via
+Giulia; et sa curiosit qui avait grandi, s'accrut alors jusqu' le
+faire souffrir, dsespr de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de
+suite davantage. Dans l'tat de fivre o il tait depuis son dpart,
+les tonnements qu'il prouvait ne pas trouver les choses telles qu'il
+les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination,
+aggravaient sa passion, le jetaient au dsir aigu et immdiat de se
+contenter. Neuf heures sonnaient peine, il avait toute la matine pour
+se prsenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire
+sur-le-champ l'endroit classique, au sommet d'o l'on voyait Rome
+entire, tale sur les sept collines? Quand cette pense fut entre en
+lui, elle le tortura, il finit par cder.
+
+Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui
+crier la nouvelle adresse:
+
+--A San Pietro in Montorio.
+
+D'abord, l'homme s'tonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son
+fouet, il indiqua que c'tait l-bas, au loin. Enfin, comme le prtre
+insistait, il se remit sourire complaisamment, avec un branle amical
+de la tte. Bon, bon! il voulait bien, lui.
+
+Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du ddale des
+rues troites. On en suivit une, trangle entre de hauts murs, o le
+jour descendait comme au fond d'une tranche. Puis, au bout, il y eut
+une rentre soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique
+pont de Sixte IV, tandis qu' droite et gauche s'tendaient les
+nouveaux quais, dans le ravage et les pltres neufs des constructions
+rcentes. De l'autre ct, le Transtvre lui aussi tait ventr; et la
+voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur
+de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernire fois, le cocher
+eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale.
+
+--Via Garibaldi.
+
+Le cheval avait d ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience
+enfantine, se retournait pour voir, mesure que la ville, derrire lui,
+s'tendait et se dcouvrait davantage. La monte tait longue, des
+quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis,
+dans l'motion croissante qui faisait battre son coeur, il trouva qu'il
+gtait la satisfaction de son dsir, en l'miettant ainsi, cette
+conqute lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en
+plein front, Rome entire vue d'un regard, la ville sainte ramasse,
+embrasse d'une seule treinte. Et il eut la force de ne plus se
+retourner, malgr l'lan de tout son tre.
+
+En haut, il y a une vaste terrasse. L'glise San Pietro in Montorio se
+trouve l, l'endroit o saint Pierre, dit-on, fut crucifi. La place
+est nue et rousse, cuite par les grands soleils d't; pendant qu'un peu
+plus loin, derrire, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola
+tombent gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale,
+dans une ternelle fracheur. Et, le long du parapet qui borde la
+terrasse, pic sur le Transtvre, s'alignent toujours des touristes,
+des Anglais minces, des Allemands carrs, bants d'admiration
+traditionnelle, leur Guide la main, qu'ils consultent, pour
+reconnatre les monuments.
+
+Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la
+banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger prs
+des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son sige, au
+plein soleil, la tte basse comme son cheval, tous deux rsigns
+d'avance la longue station accoutume.
+
+Et Pierre, dj, regardait de toute sa vue, de toute son me, debout
+contre le parapet, dans son troite soutane noire, les mains nues et
+serres nerveusement, brlantes de sa fivre. Rome, Rome! la Ville des
+Csars, la Ville des Papes, la Ville ternelle qui deux fois a conquis
+le monde, la Ville prdestine du rve ardent qu'il faisait depuis des
+mois! elle tait l enfin, il la voyait! Des orages, les jours
+prcdents, avaient abattu les grandes chaleurs d'aot. Cette admirable
+matine de septembre frachissait dans le bleu lger du ciel sans tache,
+infini. Et c'tait une Rome noye de douceur, une Rome du songe, qui
+semblait s'vaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleutre
+flottait sur les toits des bas quartiers, mais peine sensible, d'une
+dlicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains
+se perdaient dans du rose ple. Il ne distingua rien d'abord, il ne
+voulait s'arrter aucun dtail, il se donnait Rome entire, au
+colosse vivant, couch l devant lui, sur ce sol fait de la poussire
+des gnrations. Chaque sicle en avait renouvel la gloire, comme sous
+la sve d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui
+faisait battre son coeur plus fort, grands coups, dans cette premire
+rencontre, c'tait qu'il trouvait Rome telle qu'il la dsirait, matinale
+et rajeunie, d'une gaiet envole, immatrielle presque, toute souriante
+de l'espoir d'une vie nouvelle, cette aube si pure d'un beau jour.
+
+Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains
+toujours serres et brlantes, revcut en quelques minutes les trois
+dernires annes de sa vie. Ah! quelle anne terrible, la premire,
+celle qu'il avait passe au fond de sa petite maison de Neuilly, portes
+et fentres closes, terr l comme un animal bless qui agonise! Il
+revenait de Lourdes l'me morte, le coeur sanglant, n'ayant plus en lui
+que de la cendre. Le silence et la nuit s'taient faits sur les ruines
+de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'coulrent, sans
+qu'il entendt ses veines battre, sans qu'une lueur se levt, clairant
+les tnbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait
+d'avoir le courage de se reprendre l'existence, au nom de la raison
+souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'tait-il
+pas plus rsistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
+tranquillement ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter
+la soutane, fidle un amour unique et par dgot du parjure, pourquoi
+ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise un prtre,
+l'astronomie ou l'archologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mre
+sans doute, une immense tendresse perdue que rien n'avait assouvie
+encore, qui se dsesprait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'tait
+la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie reste vive, dans la
+haute dignit de sa raison reconquise.
+
+Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit
+en relations avec un vieux prtre, l'abb Rose, vicaire
+Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au
+fond du rez-de-chausse humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois
+pices transformes en asile, pour les petits enfants abandonns, qu'il
+ramassait dans les rues voisines. Et, ds ce moment, sa vie changea, un
+intrt nouveau et tout-puissant y tait entr, il devint l'aide peu
+peu passionn du vieux prtre. Le chemin tait long, de Neuilly la rue
+de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il
+se drangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le
+soir. Les trois pices ne suffisant plus, il avait lou le premier
+tage, il s'y tait rserv une chambre, o il finit par coucher
+souvent; et toutes ses petites rentes passaient l, dans ce secours
+immdiat donn l'enfance pauvre; et le vieux prtre, ravi, touch aux
+larmes de ce jeune dvouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en
+pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu.
+
+La misre, la sclrate et abominable misre, Pierre alors la connut,
+vcut chez elle, avec elle, pendant deux annes. Cela commena par ces
+petits tres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charit des voisins
+lui amenait, maintenant que l'asile tait connu du quartier: des
+garonnets, des fillettes, des tout petits tombs la rue, pendant que
+les pres et les mres travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le
+pre avait disparu, la mre se prostituait, l'ivrognerie et la dbauche
+taient entres au logis avec le chmage; et c'tait la niche au
+ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pav, les
+autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne,
+sous les roues d'un fardier, il avait retir deux petits garons, deux
+frres, qui ne purent mme lui donner une adresse, venus ils ne savaient
+d'o. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un
+petit ange blond de trois ans peine, trouve sur un banc, et qui
+pleurait, en disant que sa maman l'avait laisse l. Et, plus tard,
+forcment, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbuts du nid, il
+remonta aux parents, il fut amen pntrer de la rue dans les bouges,
+s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
+connatre toute l'pouvantable horreur, le coeur saignant, perdu
+d'angoisse terrifie et de charit vaine.
+
+Ah! la dolente cit de la misre, l'abme sans fond de la dchance et
+de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant
+ces deux annes qui bouleversrent son tre! Dans ce quartier
+Sainte-Marguerite, au sein mme de ce faubourg Saint-Antoine si actif,
+si courageux la besogne, il dcouvrit des maisons sordides, des
+ruelles entires de masures sans jour, sans air, d'une humidit de cave,
+o croupissait, o agonisait, empoisonne, toute une population de
+misrables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les
+ordures amasses. A chaque tage, recommenait le mme dnuement, tomb
+ la salet, la promiscuit la plus basse. Des vitres manquaient, le
+vent faisait rage, la pluie entrait flots. Beaucoup couchaient sur le
+carreau nu, sans jamais se dvtir. Pas de meubles, pas de linge, une
+vie de bte qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de
+l'instinct et de la rencontre. L dedans, en tas, tous les sexes, tous
+les ges, l'humanit revenue l'animalit par la dpossession de
+l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait coups de
+dents les miettes balayes de la table des riches. Et le pis y tait
+cette dgradation de la crature humaine, non plus le libre sauvage qui
+allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forts primitives,
+mais l'homme civilis retourn la brute, avec toutes les tares de sa
+dchance, souill, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des
+raffinements d'une cit reine du monde.
+
+Pierre, dans chaque mnage, retrouvait la mme histoire. Au dbut, il y
+avait eu de la jeunesse, de la gaiet, la loi du travail accepte
+courageusement. Puis, la lassitude tait venue: toujours travailler pour
+ne jamais tre riche, quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
+d'avoir sa part de bonheur, la femme s'tait relche des soins du
+mnage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au
+hasard. Le milieu dplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait
+le reste. Plus souvent encore, le chmage tait le grand coupable: il ne
+se contente pas de vider le tiroir aux conomies, il puise le courage,
+il habitue la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident,
+les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfivr
+d'action, de trouver la moindre besogne faire. Le soir, l'homme rentre
+en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas mme russi
+tre accept pour balayer les rues, car l'emploi est recherch, il y
+faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pav de la grande
+ville o resplendissent, o retentissent les millions, un homme qui
+cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange
+pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'tait
+la famine noire, l'abrutissement, puis la rvolte, tous les liens
+sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres tres que leur
+faiblesse condamnait la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont
+cinquante annes de dur labeur avaient us les membres, sans qu'il pt
+mettre un sou de ct, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir,
+au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
+marteau, comme une bte de somme fourbue, le jour o, ne travaillant
+plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir l'hpital.
+D'autres disparaissaient, ignors, emports dans le flot boueux de la
+rue. Un matin, au fond d'une hutte infme, sur de la paille pourrie,
+Pierre en dcouvrit un, mort de faim, oubli l depuis une semaine, et
+dont les rats avaient dvor le visage.
+
+Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa piti dborda. L'hiver, les
+souffrances des misrables deviennent atroces, dans les taudis sans feu,
+o la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert
+de glace, toutes sortes d'industries sont forces de chmer. Dans les
+cits des chiffonniers, rduits au repos, des bandes de gamins s'en vont
+pieds nus, vtus peine, affams et toussant, emports par de brusques
+rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq
+et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas
+mang depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
+premier, il pntra, au fond d'une alle sombre, dans la chambre
+d'pouvante, o une mre venait de se suicider avec ses cinq petits, de
+dsespoir et de faim, un drame de la misre dont tout Paris allait
+frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout
+avait d tre vendu, pice pice, chez le brocanteur voisin. Rien que
+le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse moiti vide,
+la mre tait tombe en allaitant son dernier n, un nourrisson de trois
+mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se
+tendaient les lvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
+et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi l leur ternel
+sommeil, cte cte; tandis que, des deux garons, plus gs, l'un
+s'tait ananti, la tte entre les mains, accroupi contre le mur,
+pendant que l'autre avait agonis par terre, en se dbattant, comme s'il
+s'tait tran sur les genoux, pour ouvrir la fentre. Des voisins
+accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le
+pre ne trouvant pas de travail, glissant la boisson peut-tre, le
+propritaire las d'attendre, menaant le mnage d'expulsion, et la mre
+perdant la tte, voulant mourir, dcidant sa niche mourir avec elle,
+pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pav.
+Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misrable
+rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi
+qu'un boeuf assomm, il se mit hurler d'une plainte incessante, un tel
+cri de mort, que toute la rue terrifie en pleurait.
+
+Ce cri horrible de race condamne qui s'achve dans l'abandon et dans la
+faim, Pierre l'avait emport au fond de ses oreilles, au fond de son
+coeur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-l. tait-ce
+possible, une abomination pareille, un dnuement si complet, la misre
+noire aboutissant la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
+richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions la
+rue? Quoi! d'un ct de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices
+satisfaits, des vies combles de tous les bonheurs! de l'autre, une
+pauvret acharne, pas mme du pain, aucune esprance, les mres se
+tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus donner que
+le sang de leurs mamelles taries! Et une rvolte le souleva, il eut un
+instant conscience de l'inutilit drisoire de la charit. A quoi bon
+faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux
+parents, prolonger les souffrances des vieux? L'difice social tait
+pourri la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang.
+Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour
+reconstruire le nouveau. Et, cette minute, il sentit si nettement la
+cassure irrparable, le mal sans remde, le chancre de la misre
+srement mortel, qu'il comprit les violents, prt lui-mme accepter
+l'ouragan dvastateur et purificateur, la terre rgnre par le fer et
+le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
+pour assainir les villes maudites.
+
+Mais l'abb Rose, ce soir-l, en l'entendant sangloter, monta le gronder
+paternellement. C'tait un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis.
+Dsesprer, grand Dieu! quand l'vangile tait l! Est-ce que la divine
+maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
+monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que
+ft le mal, on en viendrait tout de mme bien vite bout, le jour o
+l'on retournerait en arrire, l'poque d'humilit, de simplicit et de
+puret, lorsque les chrtiens vivaient en frres innocents. Quelle
+dlicieuse peinture il faisait de la socit vanglique, dont il
+voquait le renouveau avec une gaiet tranquille, comme si elle devait
+se raliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire
+ce beau conte consolateur, dans son besoin d'chapper au cauchemar
+affreux de la journe. Ils causrent trs tard, ils reprirent les jours
+suivants ce sujet de conversation que le vieux prtre chrissait,
+abondant toujours en nouveaux dtails, parlant du rgne prochain de
+l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme
+qui tait certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.
+
+Alors, chez Pierre, une volution nouvelle se fit. La pratique de la
+charit, dans ce quartier pauvre, l'avait amen un attendrissement
+immense: son coeur dfaillait, perdu, meurtri de cette misre qu'il
+dsesprait de jamais gurir. Et, sous ce rveil du sentiment, il
+sentait parfois cder sa raison, il retournait son enfance, ce
+besoin d'universelle tendresse que sa mre avait mis en lui, imaginant
+des soulagements chimriques, attendant une aide des puissances
+inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalit des faits, acheva
+de le jeter au dsir croissant du salut par l'amour. Il tait grand
+temps de conjurer l'effroyable catastrophe invitable, la guerre
+fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamn
+disparatre sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction o il tait
+que l'injustice se trouvait son comble, que l'heure vengeresse allait
+sonner o les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut ds
+lors rver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
+hommes, le retour la morale pure de l'vangile, telle que Jsus
+l'avait prche. D'abord, des doutes le torturrent: tait-ce possible,
+ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le
+ramener la jeunesse, la candeur du christianisme primitif? Il
+s'tait mis l'tude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
+plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement
+menait grand bruit depuis quelques annes; et, dans son amour
+frissonnant des misrables, prpar comme il l'tait au miracle de la
+fraternit, il perdait peu peu les scrupules de son intelligence, il
+se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
+l'humanit souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit,
+en cette certitude que le catholicisme, pur, ramen ses origines,
+pouvait tre l'unique pacte, la loi suprme qui sauverait la socit
+actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle tait menace. Deux
+annes auparavant, lorsqu'il avait quitt Lourdes, rvolt par toute
+cette basse idoltrie, la foi morte jamais et l'me inquite pourtant
+devant l'ternel besoin du divin qui tourmente la crature, un cri tait
+mont en lui, du plus profond de son tre: une religion nouvelle! une
+religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'tait cette religion nouvelle, ou
+plutt cette religion renouvele, qu'il croyait avoir dcouverte, dans
+un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule
+autorit morale debout, la lointaine organisation du plus admirable
+outil qu'on ait jamais forg pour le gouvernement des peuples.
+
+Durant cette priode de lente formation que Pierre traversa, deux
+hommes, en dehors de l'abb Rose, eurent une grande influence sur lui.
+Une bonne oeuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un
+vque, dont le pape venait de faire un cardinal, en rcompense de toute
+une vie d'admirable charit, malgr la sourde opposition de son
+entourage qui flairait chez le prlat franais un esprit libre,
+gouvernant en pre son diocse; et Pierre s'enflamma davantage au
+contact de cet aptre, de ce pasteur d'mes, un de ces chefs simples et
+bons, tels qu'il les souhaitait la communaut future. Mais la
+rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des
+associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus dcisive pour son
+apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, la face
+longue et noble, gte par un nez cass et trop petit, ce qui semblait
+indiquer l'chec final d'une nature mal d'aplomb, tait un des
+agitateurs les plus actifs du socialisme catholique franais. Il
+possdait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontt
+que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emport dj
+prs de la moiti. Dans son dpartement, il s'tait efforc d'installer
+des fermes modles, o il avait appliqu ses ides en matire de
+socialisme chrtien; et il ne semblait gure, non plus, que le succs
+l'encouraget. Seulement, cela lui avait servi se faire nommer dput,
+et il parlait la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
+longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il
+conduisait des plerinages Rome, il prsidait des runions, faisait
+des confrences, se donnait surtout au peuple, dont la conqute,
+disait-il dans l'intimit, pouvait seule assurer le triomphe de
+l'glise. Et il eut de la sorte une action considrable sur Pierre, qui
+admirait navement en lui les qualits dont il se sentait dpourvu, un
+esprit d'organisation, une volont militante un peu brouillonne, tout
+entire applique recrer en France la socit chrtienne. Le jeune
+prtre apprit beaucoup dans sa frquentation, mais il resta quand mme
+le sentimental, le rveur dont l'envole, ddaigneuse des ncessits
+politiques, allait droit la cit future du bonheur universel; tandis
+que le vicomte avait la prtention d'achever la ruine de l'ide librale
+de 89, en utilisant, pour le retour au pass, la dsillusion et la
+colre de la dmocratie.
+
+Pierre passa des mois enchants. Jamais nophyte n'avait vcu si
+absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brla de la
+passion de son apostolat. Ce peuple misrable qu'il visitait, ces hommes
+sans travail, ces mres, ces enfants sans pain, le jetaient la
+certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait natre,
+pour faire cesser une injustice dont le monde rvolt allait violemment
+mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du
+christianisme primitif, il tait rsolu y travailler, la hter de
+toutes les forces de son tre. Sa foi catholique restait morte, il ne
+croyait toujours pas aux dogmes, aux mystres, aux miracles. Mais un
+espoir lui suffisait, celui que l'glise pt encore faire du bien, en
+prenant en main l'irrsistible mouvement dmocratique moderne, afin
+d'viter aux nations la catastrophe sociale menaante. Son me s'tait
+calme, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'vangile au
+coeur du peuple affam et grondant des faubourgs. Il agissait, il
+souffrait moins de l'affreux nant qu'il avait rapport de Lourdes; et,
+comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le
+dvorait plus. C'tait avec la srnit d'un simple devoir accompli
+qu'il continuait dire sa messe. Mme il finissait par penser que le
+mystre qu'il clbrait ainsi, que tous les mystres et tous les dogmes
+n'taient en somme que des symboles, des rites ncessaires l'enfance
+de l'humanit, et dont on se dbarrasserait plus tard, lorsque
+l'humanit grandie, pure, instruite, pourrait supporter l'clat de la
+vrit nue.
+
+Et Pierre, dans son zle d'tre utile, dans sa passion de crier tout
+haut sa croyance, s'tait trouv un matin sa table, crivant un livre.
+Cela tait venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de
+son coeur, en dehors de toute ide littraire. Le titre, une nuit qu'il
+ne dormait pas, avait brusquement flamboy, dans les tnbres: _la Rome
+nouvelle_. Et cela disait tout, car n'tait-ce pas de Rome, l'ternelle
+et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorit
+existante se trouvait l, le rajeunissement ne pouvait natre que de la
+terre sacre o avait pouss le vieux chne catholique. En deux mois, il
+crivit ce livre, qu'il prparait depuis un an sans en avoir conscience,
+par ses tudes sur le socialisme contemporain. C'tait en lui comme un
+bouillonnement de pote, il lui semblait parfois rver ces pages, tandis
+qu'une voix intrieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il
+lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes crites la veille,
+celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en
+disant que le peuple avait besoin d'tre mu pour tre entran, et
+qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes
+pourtant, qu'on aurait chantes dans les ateliers. Quant monseigneur
+Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touch
+profondment du souffle ardent de charit qui sortait de chaque page, il
+commit mme l'imprudence d'crire une lettre approbative l'auteur, en
+l'autorisant la mettre comme prface en tte de l'oeuvre. Et c'tait
+cette oeuvre, publie en juin, que la congrgation de l'Index allait
+frapper d'interdiction, c'tait pour la dfense de cette oeuvre que le
+jeune prtre venait d'accourir Rome, plein de surprise et
+d'enthousiasme, tout enflamm du dsir de faire triompher sa foi, rsolu
+ plaider sa cause lui-mme devant le Saint-Pre, dont il tait
+convaincu d'avoir exprim simplement les ides.
+
+Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois annes dernires, il n'avait
+pas boug, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rve et
+tant souhaite. Derrire lui, des arrives et des dparts brusques de
+voitures se succdaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
+dfilaient, aprs avoir donn l'horizon classique les cinq minutes
+marques dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre
+attendaient complaisamment, la tte basse sous le grand soleil, qui
+chauffait la valise reste seule sur la banquette. Et lui semblait
+s'tre aminci encore, dans sa soutane noire, comme lanc, immobile et
+fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri aprs Lourdes,
+son visage s'tait fondu. Depuis que sa mre l'emportait de nouveau, le
+grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait son pre,
+semblait dcrotre, pendant que la bouche de bont, un peu forte, le
+menton dlicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son me,
+qui brlait aussi dans la flamme charitable des yeux.
+
+Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son
+livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rve! Si, d'abord,
+l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voile de l'admirable
+matine, il distinguait maintenant des dtails, il s'arrtait des
+monuments. Et c'tait avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
+tous, pour les avoir longtemps tudis sur des plans et dans des
+collections de photographies. L, sous ses pieds, le Transtvre
+s'tendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons
+rougetres, dont les tuiles manges de soleil cachaient le cours du
+Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regarde
+ainsi du haut de cette terrasse, comme nivele par cette vue vol
+d'oiseau, peine bossue des sept fameuses collines, une houle presque
+insensible au milieu de la mer largie des faades. L-bas, droite,
+se dtachant en violet sombre sur les lointains bleutres des monts
+Albains, c'tait bien l'Aventin avec ses trois glises demi caches
+parmi des feuillages; et c'tait aussi le Palatin dcouronn, qu'une
+ligne de cyprs bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrire, se
+perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, plis dans la
+poussire d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits
+dmes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en
+face et trs loin, l'autre bout de la ville; tandis que, sur les
+hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noye de lumire, qu'une confusion
+de blocs blanchtres, stris de petites raies brunes, sans doute des
+constructions rcentes, pareilles une carrire de pierres abandonne.
+Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le dcouvrir. Il dut
+s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le
+campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, l-bas, cette tour carre,
+si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et,
+ gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable la longue faade
+du palais royal, cette faade d'hpital ou de caserne, d'un jaune dur,
+plate et perce d'une infinit de fentres rgulires. Mais, comme il
+achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de
+la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dme de
+Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait pos sur la verdure; et, dans
+le ciel d'un bleu pur, il tait lui-mme d'un bleu de ciel si lger,
+qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre
+qui le surmonte, toute blanche et blouissante de clart, tait comme
+suspendue.
+
+Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout
+de l'horizon l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, la grce
+fire des monts de la Sabine et des monts Albains, sems de villes, dont
+la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'tendait par
+chappes immenses, nue et majestueuse, tel qu'un dsert de mort, d'un
+vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse
+et ronde du tombeau de Ccilia Metella, derrire lequel une mince ligne
+ple indiquait l'antique voie Appienne. Des dbris d'aqueducs semaient
+l'herbe rase, dans la poussire des mondes crouls. Et il ramenait ses
+regards, et c'tait la ville de nouveau, le ple-mle des difices, au
+petit bonheur de la rencontre. Ici, tout prs, il reconnaissait, sa
+loggia tourne vers le fleuve, l'norme cube fauve du palais Farnse.
+Plus loin, cette coupole basse, peine visible, devait tre celle du
+Panthon. Puis, par sauts brusques, c'taient les murs reblanchis de
+Saint-Paul hors les Murs, pareils ceux d'une grange colossale, les
+statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, lgres, peine grosses
+comme des insectes; puis, le pullulement des dmes, celui du Ges, celui
+de Saint-Charles, celui de Saint-Andr de la Valle, celui de Saint-Jean
+des Florentins; puis, tant d'autres difices encore, resplendissants de
+souvenirs, le Chteau Saint-Ange dont la statue tincelait, la villa
+Mdicis qui dominait la ville entire, la terrasse du Pincio o
+blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages
+de la villa Borghse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes.
+Vainement il chercha le Colise. Le petit vent du nord qui soufflait,
+trs doux, commenait pourtant dissiper les bues matinales. Sur les
+lointains vaporeux, des quartiers entiers se dgageaient avec vigueur,
+tels que des promontoires, dans une mer ensoleille. et l, parmi
+l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche
+clatait, une range de vitres jetait des flammes, un jardin talait une
+tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le
+ple-mle des rues, des places, les lots sans fin, sems en tous sens,
+s'emmlaient, s'effaaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que
+de hautes fumes blanches, montes des toits, traversaient avec lenteur
+l'infinie puret du ciel.
+
+Mais bientt Pierre, par un secret instinct, ne s'intressa plus qu'
+trois points de l'horizon immense. L-bas, la ligne de cyprs minces qui
+frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'motionnait; il n'apercevait,
+derrire, que le vide, les palais des Csars avaient disparu, crouls,
+rass par le temps; et il les voquait, il croyait les voir se dresser
+comme des fantmes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la
+matine splendide. Puis, ses regards retournaient Saint-Pierre; et l
+le dme tait debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
+tre ct, coll au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal,
+couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le
+roi gant, rgnant sur la ville, vu de partout, ternellement. Puis, il
+reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, o le palais
+du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonne
+de jaune. Et toute l'histoire sculaire de Rome, avec ses continuels
+bouleversements, ses rsurrections successives, tait l pour lui, dans
+ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient,
+par-dessus le Tibre: la Rome antique panouissant, en un entassement de
+palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la
+splendeur impriales; la Rome papale, victorieuse au moyen ge,
+matresse du monde, faisant peser sur la chrtient cette glise
+colossale de la beaut reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
+ignorait, qu'il avait nglige, dont le palais royal, si nu, si froid,
+lui donnait une pauvre ide, l'ide d'une tentative bureaucratique et
+fcheuse, d'un essai de modernit sacrilge sur une cit part, qu'il
+aurait fallu laisser au rve de l'avenir. Cette sensation presque
+pnible d'un prsent importun, il l'cartait, il ne voulait pas
+s'arrter tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en
+construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement prs de
+Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, lui, il l'avait
+rve, et il la rvait encore, mme en face du Palatin ananti dans la
+poussire des sicles, du dme de Saint-Pierre dont la grande ombre
+endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait neuf et repeint,
+rgnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de
+toutes parts, ventrant la vieille ville aux toits roux, clatante sous
+le clair soleil matinal.
+
+_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit flamboyer devant
+Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revcut son livre, aprs
+avoir revcu sa vie. Il l'avait crit d'enthousiasme, utilisant les
+notes amasses au hasard; et la division en trois parties s'tait tout
+de suite impose: le pass, le prsent, l'avenir.
+
+Le pass, c'tait l'extraordinaire histoire du christianisme primitif,
+de la lente volution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme
+actuel. Il dmontrait que, sous toute volution religieuse, se cache une
+question conomique, et qu'en somme l'ternel mal, l'ternelle lutte n'a
+jamais t qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immdiatement
+aprs la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la proprit
+se cre, la lutte des classes clate. Il y a des riches et il y a des
+pauvres: ds lors nat la question sociale. La transition avait t
+brusque, l'tat de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres,
+se rappelant encore l'ge d'or de la vie nomade, souffrirent et
+rclamrent avec d'autant plus de violence. Jusqu' Jsus, les prophtes
+ne sont que des rvolts, qui surgissent de la misre du peuple, qui
+disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophtisent
+tous les maux, en punition de leur injustice et de leur duret. Jsus
+lui-mme n'est que le dernier d'eux, et il apparat comme la
+revendication vivante du droit des pauvres. Les prophtes, socialistes
+et anarchistes, avaient prch l'galit sociale, en demandant la
+destruction du monde, s'il n'tait point juste Lui, apporte galement
+aux misrables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace
+contre la richesse, contre la proprit; et, si l'on entendait par le
+Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternit sur cette
+terre, il n'y aurait plus l qu'un retour l'ge d'or de la vie
+pastorale, que le rve de la communaut chrtienne, tel qu'il semble
+avoir t ralis aprs lui, par ses disciples. Pendant les trois
+premiers sicles, chaque glise a t un essai de communisme, une
+vritable association, dont les membres possdaient tout en commun, hors
+les femmes. Les apologistes et les premiers pres de l'glise en font
+foi, le christianisme n'tait alors que la religion des humbles et des
+pauvres, une dmocratie, un socialisme, en lutte contre la socit
+romaine. Et, quand celle-ci s'croula, pourrie par l'argent, elle
+succomba sous l'agio, les banques vreuses, les dsastres financiers,
+plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de
+termites des chrtiens. La question d'argent est toujours la base.
+Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme,
+triomphant enfin, grce aux conditions historiques, sociales et
+humaines, fut dclar religion d'tat. Pour assurer compltement sa
+victoire, il se trouva forc de se mettre avec les riches et les
+puissants; et il faut voir par quelles subtilits, quels sophismes, les
+pres de l'glise en arrivent dcouvrir dans l'vangile de Jsus la
+dfense de la proprit. Il y avait l pour le christianisme une
+ncessit politique de vie, il n'est devenu qu' ce prix le
+catholicisme, l'universelle religion. Ds lors, la redoutable machine
+s'rige, l'arme de conqute et de gouvernement: en haut, les puissants,
+les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui
+n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, qui l'on
+enseigne la rsignation et l'obissance, en leur rservant le Royaume
+futur, la compensation divine et ternelle. Monument admirable, qui a
+dur des sicles, o tout est bti sur la promesse de l'au-del, sur
+cette soif inextinguible d'immortalit et de justice dont l'homme est
+dvor.
+
+Cette premire partie de son livre, cette histoire du pass, Pierre
+l'avait complte par une tude grands traits du catholicisme jusqu'
+nos jours. C'tait d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant
+Rome par un coup de gnie, venant raliser les oracles antiques qui
+avaient prdit l'ternit du Capitole. Puis, c'taient les premiers
+papes, de simples chefs d'associations funraires, c'tait le lent
+avnement de la papaut toute-puissante, en continuelle lutte de
+conqute dans le monde entier, s'efforant sans relche de satisfaire
+son rve de domination universelle. Au moyen ge, avec les grands papes,
+elle crut un instant toucher au but, tre la matresse souveraine des
+peuples. La vrit absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la
+terre, rgnant sur les mes et sur les corps de tous les hommes, comme
+Dieu lui-mme, dont il est le reprsentant? Cette ambition totale et
+dmesure, d'une logique parfaite, a t remplie par Auguste, empereur
+et pontife, matre du monde; et, renaissant toujours des ruines de la
+Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hant les papes,
+c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir
+s'tant ddoubl aprs l'effondrement de l'empire romain, il fallut
+partager, laisser l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant
+sur lui que le droit de le sacrer, par dlgation divine. Le peuple
+tait Dieu, le pape donnait le peuple l'empereur, au nom de Dieu, et
+pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication tait
+l'arme terrible, souverainet suprieure qui acheminait la papaut la
+possession relle et dfinitive de l'empire. En somme, entre le pape et
+l'empereur, l'ternelle querelle a t le peuple qu'ils se disputaient,
+la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de
+sourds grondements disaient seuls parfois l'ingurissable misre. On
+disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'glise aidait
+vraiment la civilisation, rendait des services l'humanit, rpandait
+d'abondantes aumnes. Toujours, le rve ancien de la communaut
+chrtienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses
+amasses pour le culte, un tiers pour les prtres, un tiers pour les
+pauvres. N'tait-ce pas la vie simplifie, l'existence rendue possible
+aux fidles sans dsirs terrestres, en attendant les satisfactions
+inoues du ciel? Donnez-nous donc la terre entire, nous ferons ainsi
+trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel ge d'or rgnera,
+au milieu de la rsignation et de l'obissance de tous!
+
+Mais Pierre montrait ensuite la papaut assaillie par les plus grands
+dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen ge. La Renaissance
+faillit l'emporter dans son luxe et son dbordement, dans le
+bouillonnement de sve vivante jaillie de l'ternelle nature, mprise,
+laisse pour morte pendant des sicles. Plus menaants encore taient
+les sourds rveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait
+commencer se dlier. La Rforme avait clat comme une protestation de
+la raison et de la justice, un rappel aux vrits mconnues de
+l'vangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
+rude dfense de l'Inquisition, le lent et obstin labeur du concile de
+Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut
+alors l'entre de la papaut dans deux sicles de paix et d'effacement,
+car les solides monarchies absolues qui s'taient partag l'Europe
+pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de
+l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que
+comme un matre de crmonie, charg de certains rites. Un
+dsquilibrement s'tait produit dans la possession du peuple: si les
+rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
+enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir intervenir,
+quelle que ft l'occasion, dans le gouvernement des tats. Jamais Rome
+n'a t moins prs de raliser son rve sculaire de domination
+universelle. Et, quand la Rvolution franaise clata, on put croire que
+la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papaut,
+dpositaire du droit divin que Dieu lui avait dlgu sur les nations.
+Aussi quelle inquitude premire, quelle colre, quelle dfense
+dsespre, au Vatican, contre l'ide de libert, contre ce nouveau
+credo de la raison libre et de l'humanit rentrant en possession
+d'elle-mme! C'tait le dnouement apparent de la longue lutte entre
+l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur
+disparaissait, et le peuple, libre dsormais de disposer de lui,
+prtendait chapper au pape, solution imprvue o paraissait devoir
+crouler tout l'antique chafaudage du catholicisme.
+
+Pierre terminait ici la premire partie de son livre, par un rappel du
+christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le
+triomphe des riches et des puissants. Cette socit romaine que Jsus
+tait venu dtruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
+catholique ne l'a-t-elle pas rebtie, travers les sicles, dans son
+oeuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand
+on constatait qu'aprs dix-huit cents ans d'vangile, le monde
+s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques vreuses, les dsastres
+financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgs de
+richesses, parmi les milliers de leurs frres qui crevaient de faim!
+Tout le salut des misrables tait recommencer. Mais ces choses
+terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charit, si
+noyes d'esprance, qu'elles y avaient perdu leur danger
+rvolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son
+livre n'tait que le cri d'un aptre, en sa forme sentimentale de pome,
+o brlait l'unique amour du prochain.
+
+Ensuite, venait la seconde partie de l'oeuvre, le prsent, l'tude de la
+socit catholique actuelle. L, Pierre avait fait une peinture affreuse
+de la misre des pauvres, de cette misre d'une grande ville, qu'il
+connaissait, dont il saignait pour en avoir touch les plaies
+empoisonnes. L'injustice ne se pouvait plus tolrer, la charit
+devenait impuissante, la souffrance tait si pouvantable, que tout
+espoir se mourait au coeur du peuple. Ce qui avait contribu tuer la
+foi en lui, n'tait-ce pas le spectacle monstrueux de la chrtient,
+dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de
+vengeance? Et tout de suite, aprs ce tableau d'une civilisation
+pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire la Rvolution
+franaise, l'immense esprance que l'ide de libert avait apporte au
+monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libral,
+s'tait charg de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la
+libert, dcidment, aprs un sicle d'exprience, ne semble pas avoir
+donn aux dshrits plus de bonheur. Dans le domaine politique, une
+dsillusion commence. En tout cas, si le troisime tat se dclare
+satisfait, depuis qu'il rgne, le quatrime tat, les travailleurs,
+souffrent toujours et continuent rclamer leur part. On les a
+proclams libres, on leur a octroy l'galit politique, et ce ne sont
+en somme que des cadeaux drisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous
+leur servitude conomique, que la libert de mourir de faim. Toutes les
+revendications socialistes sont nes de l, le problme terrifiant dont
+la solution menace d'emporter la socit actuelle, s'est pos ds lors
+entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde
+antique, pour faire place au salariat, la rvolution fut immense; et,
+certainement, l'ide chrtienne tait un des facteurs puissants qui ont
+dtruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat
+par autre chose, peut-tre par la participation de l'ouvrier aux
+bnfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir
+une action nouvelle? Cet avnement prochain et fatal de la dmocratie,
+c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la
+socit de demain qui se cre. Et Rome ne pouvait se dsintresser, la
+papaut allait avoir prendre parti dans la querelle, si elle ne
+voulait pas disparatre du monde, comme un rouage devenu dcidment
+inutile.
+
+De l naissait la lgitimit du socialisme catholique. Lorsque, de
+toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple
+ coups de solutions, l'glise devait apporter la sienne. Et c'tait ici
+que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'volution s'largissait,
+dans un renouveau d'esprance illimite. videmment, l'glise catholique
+n'avait rien, en son principe, de contraire une dmocratie. Il lui
+suffirait mme de reprendre la tradition vanglique, de redevenir
+l'glise des humbles et des pauvres, le jour o elle rtablirait
+l'universelle communaut chrtienne. Elle est d'essence dmocratique, et
+si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le
+christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obir la
+ncessit de se dfendre pour vivre, en sacrifiant de sa puret
+premire; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes
+dirigeantes condamnes, pour retourner au petit peuple des misrables,
+elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se
+purifierait des compromissions politiques qu'elle a d subir. En tous
+temps, l'glise, sans renoncer en rien son absolu, a su plier devant
+les circonstances: elle rserve sa souverainet totale, elle tolre
+simplement ce qu'elle ne peut empcher, elle attend avec patience, mme
+pendant des sicles, la minute o elle redeviendra la matresse du
+monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise
+qui se prparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la
+possession du peuple. Depuis que la libert et l'instruction ont fait de
+lui une force, un tre de conscience et de volont rclamant sa part,
+tous les gouvernants veulent le gagner, rgner par lui et mme avec lui,
+s'il le faut. Le socialisme, voil l'avenir, le nouvel instrument de
+rgne; et tous font du socialisme, les rois branls sur leur trne, les
+chefs bourgeois des rpubliques inquites, les meneurs ambitieux qui
+rvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'tat capitaliste est un
+retour au monde paen, au march d'esclaves, tous parlent de briser
+l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois
+de l'offre et de la demande, le salaire calcul sur le strict ncessaire
+dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux
+grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspration,
+pendant qu'au-dessus de leurs ttes les discussions continuent, les
+systmes se croisent, les bonnes volonts s'puisent tenter des
+remdes impuissants. C'est le pitinement sur place, l'effarement affol
+des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme
+catholique, aussi ardent que le socialisme rvolutionnaire, est entr
+son tour dans la bataille, en tchant de vaincre.
+
+Alors, toute une tude suivait des longs efforts du socialisme
+catholique, dans la chrtient entire. Ce qui frappait surtout, c'tait
+que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, ds qu'elle se
+livrait sur une terre de propagande, encore non conquise compltement au
+christianisme. Par exemple, dans les nations o celui-ci se trouvait en
+prsence du protestantisme, les prtres luttaient pour la vie avec une
+passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du
+peuple, coups de hardiesses, de thories audacieusement dmocratiques.
+En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler
+parla un des premiers de frapper les riches de contributions, cra plus
+tard une vaste agitation que tout le clerg dirige aujourd'hui, grce
+des associations et des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur
+Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les vques,
+maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes
+dmocrates, qu'ils esprent convertir sans doute au jour du partage. En
+Angleterre, o le socialisme pntre avec tant de lenteur, le cardinal
+Manning remporta des victoires considrables, prit la dfense des
+ouvriers pendant une grve fameuse, dtermina un mouvement populaire que
+signalrent de frquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amrique,
+aux tats-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de
+pleine dmocratie, qui a forc des vques tels que monseigneur Ireland
+ se mettre la tte des revendications ouvrires: toute une glise
+nouvelle semble l en germe, confuse encore et dbordante de sve,
+souleve d'un espoir immense, comme l'aurore du christianisme rajeuni
+de demain. Et, si l'on passe ensuite l'Autriche et la Belgique,
+nations catholiques, on voit que, chez la premire, le socialisme
+catholique se confond avec l'antismitisme, et que, chez la seconde, il
+n'a aucun sens prcis; tandis que le mouvement s'arrte et mme
+disparat, ds qu'on descend l'Espagne et l'Italie, ces vieilles
+terres de foi, l'Espagne toute aux violences des rvolutionnaires, avec
+ses vques ttus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme
+aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilise dans la tradition, sans
+initiative possible, rduite au silence et au respect, autour du
+Saint-Sige. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout
+une lutte d'ides. La guerre, en somme, s'y menait contre la Rvolution,
+et il semblait qu'il et suffi de rtablir l'ancienne organisation des
+temps monarchiques, pour retourner l'ge d'or. C'tait ainsi que la
+question des corporations ouvrires tait devenue l'affaire unique,
+comme la panace tous les maux des travailleurs. Mais on tait loin de
+s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingrence de
+l'tat, qui prconisaient une action purement morale, voulaient les
+corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients,
+rsolus l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre,
+reconnues et protges par l'tat. Le vicomte Philibert de la Choue
+avait particulirement men une ardente campagne, par la parole, par la
+plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin
+tait de n'avoir pu encore dcider le pape se prononcer ouvertement
+sur le cas de savoir si les corporations devaient tre ouvertes ou
+fermes. A l'entendre, le sort de la socit tait l, la solution
+paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait
+tout emporter. Au fond, bien qu'il refust de l'avouer, le vicomte avait
+fini par en venir au socialisme d'tat. Et, malgr le manque d'accord,
+l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses taient faites,
+des socits coopratives de consommation, des socits d'habitations
+ouvrires, des banques populaires, des retours plus ou moins dguiss
+aux anciennes communauts chrtiennes; pendant que, de jour en jour, au
+milieu de la confusion de l'heure prsente, dans le trouble des mes et
+dans les difficults politiques que traversait le pays, le parti
+catholique militant sentait son esprance grandir, jusqu' la certitude
+aveugle de reconqurir bientt le gouvernement du monde.
+
+Justement, la deuxime partie du livre finissait par un tableau du
+malaise intellectuel et moral o se dbat cette fin de sicle. Si la
+masse des travailleurs souffre d'tre mal partage et exige que, dans un
+nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble
+que l'lite n'est pas plus contente, se plaignant du vide o la laissent
+sa raison libre, son intelligence largie. C'est la fameuse
+banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-mme.
+Les esprits que dvore le besoin de l'absolu, se lassent des
+ttonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vrits
+prouves; ils sont repris de l'angoisse du mystre, il leur faut une
+synthse totale et immdiate, pour pouvoir dormir en paix; et, briss,
+ils retombent genoux sur la route, perdus la pense qu'ils ne
+sauront jamais tout, prfrant Dieu, l'inconnu rvl, affirm en un
+acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre
+soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide sculaire que
+nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une ternit de
+jouissances. Elle n'en est qu' peler le monde, elle n'apporte, pour
+chacun, que la solidarit austre du devoir de vivre, d'tre un simple
+facteur du travail universel; et comme l'on comprend la rvolte des
+coeurs, le regret de ce ciel chrtien, peupl de beaux anges, plein de
+lumire, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on
+les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalit glorieuse! et
+avoir cette certitude de souveraine quit pour supporter l'abomination
+de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pense du nant, et
+chapper l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin
+dans l'inbranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la
+solution heureuse de tous les problmes de la destine! Ce rve, les
+peuples le rveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment,
+cette fin de sicle, par suite du surmenage des esprits, par suite
+galement du trouble profond o est l'humanit, grosse d'un monde
+prochain, le sentiment religieux s'est rveill, inquiet, tourment
+d'idal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une
+justice suprieure. Les religions peuvent disparatre, le sentiment
+religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Une religion
+nouvelle! une religion nouvelle! et n'tait-ce pas le vieux catholicisme
+qui, dans cette terre contemporaine o tout semblait devoir favoriser ce
+miracle, allait renatre, jeter des rameaux verts, s'panouir en une
+toute jeune et immense floraison?
+
+Enfin, dans la troisime partie de son livre, Pierre avait dit, en
+phrases enflammes d'aptre, ce qu'allait tre l'avenir, ce catholicisme
+rajeuni, apportant aux nations agonisantes la sant et la paix, l'ge
+d'or oubli du christianisme primitif. Et, d'abord, il dbutait par un
+portrait attendri et glorieux de Lon XIII, le pape idal, le prdestin
+charg du salut des peuples. Il l'avait voqu, il l'avait vu ainsi,
+dans son dsir brlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin la
+misre. Ce n'tait pas un portrait d'troite ressemblance, mais le
+sauveur ncessaire, l'inpuisable charit, le coeur et l'intelligence
+larges, tels qu'il les rvait. Pourtant, il avait fouill les documents,
+tudi les encycliques, bas la figure sur les faits: l'ducation
+religieuse Rome, la courte nonciature Bruxelles, le long piscopat
+Prouse. Ds que Lon XIII est pape, dans la difficile situation laisse
+par Pie IX, se rvle la dualit de sa nature, le gardien inbranlable
+du dogme, le politique souple, rsolu pousser la conciliation aussi
+loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne,
+il remonte, par del la Renaissance, au moyen ge, il restaure dans les
+coles catholiques la philosophie chrtienne, selon l'esprit de saint
+Thomas d'Aquin, le docteur anglique. Puis, le dogme mis de la sorte
+l'abri, il vit d'quilibre, donne des gages toutes les puissances,
+s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activit
+extraordinaire, rconcilier le Saint-Sige avec l'Allemagne, se
+rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amiti de
+l'Angleterre, crire l'empereur de la Chine pour lui demander de
+protger les missionnaires et les chrtiens de son empire. Plus tard, il
+interviendra en France, reconnatra la lgitimit de la Rpublique. Ds
+le dbut, une pense se dgage, la pense qui fera de lui un des grands
+papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pense sculaire de la
+papaut, la conqute de toutes les mes, Rome centre et matresse du
+monde. Il n'a qu'une volont, qu'un but, travailler l'unit de
+l'glise, ramener elle les communions dissidentes, pour la rendre
+invincible, dans la lutte sociale qui se prpare. En Russie, il tche de
+faire reconnatre l'autorit morale du Vatican; en Angleterre, il rve
+de dsarmer l'glise anglicane, de l'amener une sorte de trve
+fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
+glises schismatiques, qu'il traite en simples soeurs spares, dont son
+coeur de pre sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne
+disposerait-elle pas, le jour o elle rgnerait sans conteste sur les
+chrtiens de la terre entire?
+
+Et c'est ici qu'apparat l'ide sociale de Lon XIII. Encore vque de
+Prouse, il avait crit une lettre pastorale, o se montrait un vague
+socialisme humanitaire. Puis, ds qu'il a coiff la tiare, il change
+d'opinion, foudroie les rvolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
+l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les
+faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains
+des ennemis du catholicisme. Il coute les vques populaires des pays
+de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire
+l'excommunication dont il avait frapp aux tats-Unis les Chevaliers du
+travail, dfend de mettre l'index les livres hardis des crivains
+catholiques socialistes. Cette volution vers la dmocratie se retrouve
+dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution
+des tats; _Libertas_, sur la libert humaine; _Sapienti_, sur les
+devoirs des citoyens chrtiens; _Rerum novarum_, sur la condition des
+ouvriers; et c'est particulirement cette dernire qui semble avoir
+rajeuni l'glise. Le pape y constate la misre immrite des
+travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop
+rduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqu par la
+faim est injuste. Ailleurs, il dclare qu'on ne doit pas abandonner
+l'ouvrier, sans dfense, une exploitation qui transforme en fortune
+pour quelques-uns la misre du plus grand nombre. Forc de rester vague
+sur les questions d'organisation, il se borne encourager le mouvement
+corporatif, qu'il place sous le patronage de l'tat; et, aprs avoir
+ainsi restaur l'ide de l'autorit civile, il remet Dieu en sa place
+souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par
+l'antique respect d la famille et la proprit. Mais cette main
+secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux
+humbles et aux pauvres, n'tait-ce pas le signe certain d'une nouvelle
+alliance, l'annonce d'un nouveau rgne de Jsus sur la terre? Dsormais,
+le peuple savait qu'il n'tait pas abandonn. Et, ds lors, dans quelle
+gloire tait mont Lon XIII, dont le jubil sacerdotal et le jubil
+piscopal avaient t fts pompeusement, parmi le concours d'une foule
+immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyes par
+tous les souverains!
+
+Ensuite, Pierre avait trait la question du pouvoir temporel, ce qu'il
+croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans
+sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinment qu'au
+premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait l
+une simple attitude ncessaire, impose par des raisons politiques, et
+qui disparatrait, quand sonnerait l'heure. Lui, tait convaincu que, si
+jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait la perte du pouvoir
+temporel cet largissement de son autorit, cette splendeur pure de
+toute-puissance morale o il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes
+et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome,
+depuis quinze sicles! Au quatrime sicle, Constantin quitte Rome, il
+ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oublis, et le
+pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cit passe au
+Latran. Mais ce n'est que quatre sicles plus tard que Charlemagne
+reconnat les faits accomplis, en donnant formellement au pape les tats
+de l'glise. La guerre, ds lors, n'a plus cess entre la puissance
+spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
+aigu, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas
+draisonnable de rver, au milieu de l'Europe en armes, la papaut reine
+d'un lambeau de territoire, o elle serait expose toutes les
+vexations, o elle ne pourrait tre maintenue que par une arme
+trangre? Que deviendrait-elle, dans le massacre gnral qu'on redoute?
+et combien elle est plus l'abri, plus digne, plus haute, dgage de
+tout souci terrestre, rgnant sur le monde des mes! Aux premiers temps
+de l'glise, la papaut, de locale, de purement romaine, s'est peu peu
+catholicise, universalise, conqurant son empire sur la chrtient
+entire. De mme, le sacr collge, qui a continu d'abord le snat
+romain, s'est internationalis ensuite, a fini de nos jours par tre la
+plus universelle de nos assembles, dans laquelle sigent des membres de
+toutes les nations. Et n'est-il pas vident que le pape, appuy ainsi
+sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorit
+internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libre des intrts
+monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanit, par-dessus mme la
+notion de patrie? La solution tant cherche, au milieu de si longues
+guerres, est srement l: ou donner la royaut temporelle du monde au
+pape, ou ne lui en laisser que la royaut spirituelle. Reprsentant de
+Dieu, souverain absolu et infaillible par dlgation divine, il ne peut
+que rester dans le sanctuaire, si, dj matre des mes, il n'est pas
+reconnu par tous les peuples comme l'unique matre des corps, le roi des
+rois.
+
+Mais quelle trange aventure que cette pousse nouvelle de la papaut
+dans le champ ensemenc par la Rvolution franaise, ce qui l'achemine
+peut-tre vers la domination dont la volont la tient debout depuis tant
+de sicles! Car la voil seule devant le peuple; les rois sont abattus;
+et, puisque le peuple est libre dsormais de se donner qui bon lui
+semble, pourquoi ne se donnerait-il pas elle? Le dchet certain que
+subit l'ide de libert permet tous les espoirs. Sur le terrain
+conomique, le parti libral semble vaincu. Les travailleurs, mcontents
+de 89, se plaignent de leur misre aggrave, s'agitent, cherchent le
+bonheur dsesprment. D'autre part, les rgimes nouveaux ont accru la
+puissance internationale de l'glise, les membres catholiques sont en
+nombre dans les parlements des rpubliques et des monarchies
+constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser
+cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
+vigueur de jeunesse. Jusqu' la science qu'on accuse de banqueroute, ce
+qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre
+le champ illimit du mystre et de l'impossible. Et, alors, on rappelle
+une prophtie qui a t faite, la papaut matresse de la terre, le jour
+o elle marcherait la tte de la dmocratie, aprs avoir runi les
+glises schismatiques d'Orient l'glise catholique, apostolique et
+romaine. Les temps taient srement venus, puisque le pape, donnant
+cong aux grands et aux riches de ce monde, laissait l'exil les rois
+chasss du trne, pour se remettre, comme Jsus, avec les travailleurs
+sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-tre quelques annes
+de misre affreuse, d'inquitante confusion, d'effroyable danger social,
+et le peuple, le grand muet dont on a dispos jusqu'ici, parlera,
+retournera au berceau, l'glise unifie de Rome, pour viter la
+destruction menaante des socits humaines.
+
+Et Pierre terminait son livre par une vocation passionne de la Rome
+nouvelle, de la Rome spirituelle qui rgnerait bientt sur les peuples
+rconcilis, fraternisant dans un autre ge d'or. Il y voyait mme la
+fin des superstitions, il s'tait oubli, sans aucune attaque directe
+aux dogmes, jusqu' faire le rve du sentiment religieux largi,
+affranchi des rites, tout entier l'unique satisfaction de la charit
+humaine; et, encore bless de son voyage Lourdes, il avait cd au
+besoin de contenter son coeur. Cette superstition de Lourdes, si
+grossire, n'tait-elle pas le symptme excrable d'une poque de trop
+de souffrance? Le jour o l'vangile serait universellement rpandu et
+pratiqu, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des
+conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains ds lors de
+trouver assistance, d'tre consols et guris chez eux, dans leurs
+maisons, au milieu de leurs frres. Il y avait, Lourdes, un
+dplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait
+douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparatrait dans
+la socit vraiment chrtienne de demain. Ah! cette socit, cette
+communaut chrtienne, c'tait au dsir ardent de sa prochaine venue que
+toute l'oeuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la
+religion de justice et de vrit qu'il tait, avant de s'tre laiss
+conqurir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres
+rgnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obissant plus qu' la loi
+galitaire du travail! Le pape seul debout la tte de la fdration
+des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'tre la rgle
+morale, le lien de charit et d'amour qui unit tous les tres! Et
+n'tait-ce pas la ralisation prochaine des promesses du Christ? Les
+temps allaient s'accomplir, la socit civile et la socit religieuse
+se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et
+ce serait l'ge de triomphe et de bonheur prdit par tous les prophtes,
+plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'me, un
+merveilleux quilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le
+royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la
+religion nouvelle!
+
+Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient,
+sans s'apercevoir qu'il tonnait les maigres Anglais et les Allemands
+trapus, dfilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers
+la Rome relle, baigne d'un si beau soleil, qui s'tendait ses
+pieds. Serait-elle douce son rve? Allait-il, comme il l'avait dit,
+trouver chez elle le remde nos impatiences et nos inquitudes? Le
+catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir l'esprit du
+christianisme primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le
+monde moderne boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
+vivre? Et il tait plein de passion gnreuse, plein de foi. Il revoyait
+le bon abb Rose, pleurant d'motion en lisant son livre; il entendait
+le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une
+arme; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
+cet aptre de la charit inpuisable. Pourquoi donc la congrgation de
+l'Index menaait-elle son oeuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis
+qu'on l'avait officieusement prvenu de venir Rome, s'il voulait se
+dfendre, il retournait cette question, sans pouvoir dcouvrir quelles
+pages taient vises. Toutes lui paraissaient brler du plus pur
+christianisme. Mais il arrivait frmissant d'enthousiasme et de courage,
+il avait hte d'tre aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste
+protection, en lui disant qu'il n'avait pas crit une ligne sans
+s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
+tait-ce possible que l'on condamnt un livre o, trs sincrement, il
+croyait avoir exalt Lon XIII, en l'aidant dans son oeuvre d'unit
+chrtienne et d'universelle paix?
+
+Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis prs
+d'une heure, il tait l, ne parvenant pas rassasier sa vue de la
+grandeur de Rome, qu'il aurait voulu possder tout de suite, dans
+l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connatre
+l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'tait une exprience
+encore, aprs Lourdes, et plus grave, dcisive, dont il sentait bien
+qu'il sortirait raffermi ou foudroy jamais. Il ne demandait plus la
+foi nave et totale du petit enfant, mais la foi suprieure de
+l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles,
+travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son
+besoin de certitude. Son coeur battait ses tempes: quelle serait la
+rponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se
+dtachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendis. Au loin, les
+collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les faades
+prochaines se prcisaient, trs claires, avec leurs milliers de
+fentres, nettement dcoupes. Mais des vapeurs matinales flottaient
+encore, des voiles lgers semblaient monter des rues basses, noyant les
+sommets, o elles s'vaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans
+fin. Il crut un instant que le Palatin s'tait effac, il en voyait
+peine la sombre frange de cyprs, comme si la poussire mme de ses
+ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du
+roi semblait s'tre recul dans une brume, si peu important avec sa
+faade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus;
+tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dme de Saint-Pierre
+avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le
+ciel, dominant la ville entire.
+
+Ah! la Rome de cette premire rencontre, la Rome matinale o, brlant de
+la fivre de l'arrive, il n'avait pas mme aperu les quartiers neufs,
+de quel espoir illimit elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait
+trouver l vivante, telle qu'il l'avait rve! Et, par ce beau jour,
+pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait
+ainsi, quel cri de prochaine rdemption lui paraissait monter des toits,
+quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacre, deux
+fois reine du monde! C'tait la troisime Rome, la Rome nouvelle, dont
+la paternelle tendresse, par-dessus les frontires, allait tous les
+peuples, pour les runir, consols, en une commune treinte. Il la
+voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand
+ciel pur, comme envole dans la fracheur du matin, dans la candeur
+passionne de son rve.
+
+Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tte basse, en plein
+soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas boug. Sur la banquette, la
+valise brlait, chauffe par l'astre dj lourd. Et il remonta dans la
+voiture, en donnant de nouveau l'adresse:
+
+--Via Giulia, palazzo Boccanera.
+
+
+
+
+II
+
+
+A cette heure, la rue Giulia, qui s'tend toute droite sur prs de cinq
+cents mtres, du palais Farnse l'glise Saint-Jean des Florentins,
+tait baigne d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout
+l'autre, blanchissant le petit pav carr de sa chausse sans trottoirs;
+et la voiture la remonta presque entirement, entre les vieilles
+demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fentres grilles
+de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles
+ des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rvait de la border de
+palais magnifiques, la rue, la plus rgulire, la plus belle de Rome
+l'poque, avait servi de Corso au seizime sicle. On sentait l'ancien
+beau quartier, tomb au silence, au dsert de l'abandon, envahi par une
+sorte de douceur et de discrtion clricales. Et les vieilles faades se
+succdaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes
+grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures o
+sommeillaient d'humbles commerces, installs dans des dpendances;
+tandis que les passants taient rares, d'actives bourgeoises qui se
+htaient, de pauvres femmes en cheveux tranant des enfants, une
+charrette de foin attele d'un mulet, un moine superbe drap de bure, un
+vlocipdiste filant sans bruit et dont la machine tincelait au soleil.
+
+Enfin, le cocher se tourna, montra un grand btiment carr, au coin
+d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.
+
+--Palazzo Boccanera.
+
+Pierre leva la tte, et ce svre logis, noirci par l'ge, d'une
+architecture si nue et si massive, lui serra un peu le coeur. Comme le
+palais Farnse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait t
+bti par Antonio da San Gallo, vers 1540; mme, comme pour le premier,
+la tradition voulait que l'architecte et employ, dans la construction,
+des pierres voles au Colise et au Thtre de Marcellus. Vaste et
+carre sur la rue, la faade sept fentres avait trois tages, le
+premier trs lev, trs noble. Et, pour toute dcoration, les hautes
+fentres du rez-de-chausse, barres d'normes grilles saillantes, dans
+la crainte sans doute de quelque sige, taient poses sur de grandes
+consoles et couronnes par des attiques qui reposaient elles-mmes sur
+des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entre,
+aux battants de bronze, devant la fentre du milieu, rgnait un balcon.
+La faade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont
+la frise offrait une grce et une puret d'ornements admirables. Cette
+frise, les consoles et les attiques des fentres, les chambranles de la
+porte taient de marbre blanc, mais si terni, si miett, qu'ils avaient
+pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et gauche de la
+porte, se trouvaient deux antiques bancs ports par des griffons, de
+marbre galement; et l'on voyait encore, encastre dans le mur, l'un
+des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un
+Amour qui chevauchait un dauphin, peine reconnaissable, tellement
+l'usure avait mang le relief.
+
+Mais les regards de Pierre venaient d'tre attirs surtout par un
+cusson sculpt au-dessus d'une des fentres du rez-de-chausse, les
+armes des Boccanera, le dragon ail soufflant des flammes; et il lisait
+nettement la devise, reste intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche
+noire, me rouge. Au-dessus d'une autre fentre, en pendant, il y avait
+une de ces petites chapelles encore nombreuses Rome, une sainte Vierge
+vtue de satin, devant laquelle une lanterne brlait en plein jour.
+
+Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche
+sombre et bant, lorsque le jeune prtre, saisi de timidit, l'arrta.
+
+--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.
+
+Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise la
+main, sous la vote, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontr
+me qui vive.
+
+C'tait une cour carre, vaste, entoure d'un portique, comme un
+clotre. Sous les arcades mornes, des dbris de statues, des marbres de
+fouille, un Apollon sans bras, une Vnus dont il ne restait que le
+tronc, taient rangs contre les murs; et une herbe fine avait pouss
+entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaque blanche et noire.
+Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu' ce pav moisi
+d'humidit. Il rgnait l une ombre, un silence, d'une grandeur morte et
+d'une infinie tristesse.
+
+Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours
+quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une
+ombre, il se dcida franchir une autre vote, qui conduisait un
+petit jardin, sur le Tibre. De ce ct, la faade, tout unie, sans un
+ornement, n'offrait que les trois ranges de ses fentres symtriques.
+Mais le jardin lui serra le coeur davantage, par son abandon. Au centre,
+dans un bassin combl, avaient pouss de grands buis amers. Parmi les
+herbes folles, des orangers aux fruits d'or mrissants indiquaient seuls
+le dessin des alles, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
+entre deux normes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxime
+sicle, des faunes violentant des femmes, toute une effrne bacchanale,
+une de ces scnes d'amour vorace, que la Rome de la dcadence mettait
+sur les tombeaux; et, transform en auge, ce sarcophage de marbre,
+effrit, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large
+masque tragique, scell dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait
+anciennement l une sorte de loggia portique, une terrasse d'o un
+double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais taient
+en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait dj plus bas
+que le nouveau sol, parmi des dcombres, des pierres de taille
+abandonnes, au milieu de l'ventrement crayeux et lamentable qui
+bouleversait le quartier.
+
+Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il
+retourna dans la cour, il s'y trouva en prsence d'une femme qui devait
+approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, trs
+vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant, la vue du prtre, son
+visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprim comme une mfiance.
+
+Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son
+mauvais italien.
+
+--Madame, je suis l'abb Pierre Froment...
+
+Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en trs bon franais,
+avec l'accent un peu gras et tranard de l'Ile-de-France:
+
+--Ah! monsieur l'abb, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des
+ordres.
+
+Et, comme il la regardait, bahi:
+
+--Moi, je suis Franaise... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays,
+et je n'ai pas encore pu m'y faire, leur satan charabia!
+
+Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait
+parl de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau,
+venue Rome vingt-deux ans, avec une matresse phtisique, dont la
+mort brusque l'avait laisse perdue, comme au milieu d'un pays de
+sauvages. Aussi s'tait-elle donne corps et me la comtesse Ernesta
+Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramasse
+sur le pav pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'ide
+qu'elle l'aiderait apprendre le franais. Depuis vingt-cinq ans dans
+la famille, elle s'tait hausse au rle de gouvernante, tout en
+restant une illettre, si dnue du don des langues, qu'elle n'tait
+parvenue qu' baragouiner un italien excrable, pour les besoins du
+service, dans ses rapports avec les autres domestiques.
+
+--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarit
+franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il
+descend ici, chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la
+contessina ont reu de lui, hier, une lettre qui vous annonait.
+
+C'tait, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout
+arrang pour le sjour de Pierre Rome. De l'antique et vigoureuse race
+des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse
+sa soeur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis
+leur nice Benedetta, dont la mre, Ernesta, avait suivi au tombeau son
+mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera,
+dont le pre, le prince Onofrio Boccanera, tait mort, et la mre, une
+Montefiori, remarie. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'tait
+trouv petit parent de cette famille: son frre cadet avait pous une
+Brandini, la soeur du pre de Benedetta; et c'tait ainsi, titre
+complaisant d'oncle, qu'il avait sjourn plusieurs fois au palais de la
+rue Giulia, du vivant du comte. Il s'tait attach la fille de
+celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fcheux mariage, qu'elle
+tchait de faire annuler. Maintenant qu'elle tait revenue prs de sa
+tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui crivait souvent, il
+lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
+adress celui de Pierre, et toute l'histoire tait partie de l, des
+lettres changes, puis une lettre de Benedetta annonant que l'oeuvre
+tait dnonce la congrgation de l'Index, conseillant l'auteur
+d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalit au palais. Le
+vicomte, aussi tonn que le jeune prtre, n'avait pas compris; mais il
+l'avait dcid partir, par bonne politique, passionn lui-mme pour
+une victoire qu' l'avance il faisait sienne. Et, ds lors, l'effarement
+de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engag
+dans une aventure hroque dont les raisons et les conditions lui
+chappaient.
+
+Victorine reprit tout d'un coup:
+
+--Mais je vous laisse l, monsieur l'abb... Je vais vous conduire dans
+votre chambre. O est votre malle?
+
+Puis, lorsqu'il lui eut montr sa valise, qu'il s'tait dcid poser
+par terre, en lui expliquant que, pour un sjour de quinze jours, il
+s'tait content d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle
+sembla trs surprise.
+
+--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous
+verrez bien.
+
+Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer:
+
+--Giacomo, montez a dans la chambre rouge... Si monsieur l'abb veut me
+suivre?
+
+Pierre venait d'tre tout gay et rconfort par cette rencontre
+imprvue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce
+sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'coutait
+lui conter que la princesse tait sortie, et que la contessina, comme on
+continuait appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgr son
+mariage, n'avait pas encore paru ce matin-l, un peu souffrante. Mais
+elle rptait qu'elle avait des ordres.
+
+L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un
+escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un
+cheval aurait pu les monter aisment, mais aux murs de pierre si nus,
+aux paliers si vides et si solennels, qu'une mlancolie de mort tombait
+des hautes votes.
+
+Arrive au premier tage, Victorine eut un sourire, en remarquant
+l'moi de Pierre. Le palais semblait inhabit, pas un bruit ne venait
+des salles closes. Elle dsigna simplement une grande porte de chne,
+droite.
+
+--Son minence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivire, oh! pas
+le quart de l'tage seulement... On a ferm tous les salons de rception
+sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et
+pourquoi faire? Il faudrait du monde.
+
+Elle continuait de monter de son pas alerte, reste trangre, trop
+diffrente sans doute pour tre pntre par le milieu; et, au second
+tage, elle reprit:
+
+--Tenez! voici, gauche, l'appartement de donna Serafina et, droite,
+voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu
+chaud, o l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la
+princesse reoit ce soir. Vous verrez a.
+
+Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, trs troit:
+
+--Nous autres, nous logeons au troisime... Si monsieur l'abb veut bien
+me permettre de passer devant lui?
+
+Le grand escalier d'honneur s'arrtait au second; et elle expliqua que
+le troisime tage tait seulement desservi par cet escalier de service,
+qui descendait la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre.
+Il y avait l une porte particulire, c'tait trs commode.
+
+Enfin, au troisime, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des
+portes.
+
+--Voici le logement de don Vigilio, le secrtaire de Son minence...
+Voici le mien... Et voici celui qui va tre le vtre... Chaque fois que
+monsieur le vicomte vient passer quelques jours Rome, il n'en veut pas
+d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
+il veut. Je vous donnerai, comme lui, une clef de la porte en bas...
+Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!
+
+Elle tait entre. Le logement se composait de deux pices, un salon
+assez vaste, tapiss d'un papier rouge grands ramages, et une chambre
+au papier gris de lin, sem de fleurs bleues dcolores. Mais le salon
+faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle tait
+alle tout de suite aux deux fentres, l'une ouvrant sur les lointains
+du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtvre et sur le
+Janicule, de l'autre ct de l'eau.
+
+--Ah! oui, c'est trs agrable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout
+prs d'elle.
+
+Giacomo, sans se presser, arriva derrire eux, avec la valise. Il tait
+onze heures passes. Alors, voyant le prtre fatigu, comprenant qu'il
+devait avoir trs faim, aprs un tel voyage, Victorine offrit de lui
+faire servir tout de suite djeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
+l'aprs-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames
+que le soir, au dner. Il se rcria, dclara qu'il sortirait, qu'il
+n'allait certainement pas perdre une aprs-midi entire. Mais il accepta
+de djeuner, car, en effet, il mourait de faim.
+
+Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo,
+qui le servait sous les ordres de Victorine, tait sans hte. Et
+celle-ci, pleine de mfiance, ne quitta le voyageur qu'aprs s'tre
+assure qu'il ne manquait rellement de rien.
+
+--Ah! monsieur l'abb, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous
+en faire la moindre ide. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y
+habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne!
+
+Puis, tout en mettant elle-mme sur la table une assiette de figues,
+elle le stupfia, quand elle ajouta qu'une ville o il n'y avait que des
+curs ne pouvait pas tre une bonne ville. Cette servante incrdule, si
+active et si gaie, dans ce palais, recommenait l'effarer.
+
+--Comment! vous tes sans religion?
+
+--Non, non! monsieur l'abb, les curs, voyez-vous, ce n'est pas mon
+affaire. J'en avais dj connu un, en France, quand j'tais petite.
+Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas a pour
+Son minence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
+l'on sait, dans la maison, que je suis une honnte fille: jamais je ne
+me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du
+moment que j'aime bien mes matres et que je fais soigneusement mon
+service?
+
+Elle finit par rire franchement.
+
+--Ah! quand on m'a dit qu'un prtre allait venir, comme si nous n'en
+avions dj pas assez, a m'a fait d'abord grogner dans les coins...
+Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous
+entendrons merveille... Je ne sais pas cause de quoi je vous en
+raconte si long, peut-tre parce que vous venez de France et peut-tre
+aussi parce que la contessina s'intresse vous... Enfin, vous
+m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abb, et croyez-moi, reposez-vous
+aujourd'hui, ne faites pas la btise d'aller courir leur ville, o il
+n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.
+
+Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accabl, sous la
+fatigue accumule du voyage, accrue encore par la matine de fivre
+enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme gris, tourdi par les
+deux oeufs et la ctelette mangs en hte, il se jeta tout vtu sur le
+lit, avec la pense de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas
+sur-le-champ, il songeait ces Boccanera, dont il connaissait en partie
+l'histoire, dont il rvait la vie intime, dans le grossissement de ses
+premires surprises, au travers de ce palais dsert et silencieux, d'une
+grandeur si dlabre et si mlancolique. Puis, ses ides se
+brouillrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les
+unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient
+de leurs yeux d'nigme, en tournoyant dans l'inconnu.
+
+Les Boccanera avaient compt deux papes, l'un au treizime sicle,
+l'autre au quinzime; et c'tait de ces deux lus, matres
+tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des
+terres considrables du ct de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des
+objets d'art emplir des galeries, un amas d'or combler des caves. La
+famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la
+foi brlait, dont l'pe avait toujours t au service de l'glise; la
+plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi,
+continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colre des
+Boccanera tait passe en proverbe. Et de l venaient leurs armes, le
+dragon ail soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui
+jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, me
+rouge, la bouche entnbre d'un rugissement, l'me flamboyant comme un
+brasier de foi et d'amour. Des lgendes de passions folles, d'actes de
+justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le
+Boccanera qui, vers le milieu du seizime sicle, avait justement fait
+btir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure,
+dmolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'tait laiss baiser sur les
+lvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis
+amener chez lui, les membres lis de cordes; et l, dans une grande
+salle, avant de le dlivrer, il le fora de se confesser un moine.
+Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes,
+il cria au comte de garder le poignard et de se dfendre. Pendant prs
+d'une heure, dans une obscurit complte, au fond de cette salle
+encombre de meubles, les deux hommes se cherchrent, s'vitrent,
+s'treignirent, en se lardant coups de lame. Et, quand on enfona les
+portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables
+renverses, des siges briss, Costamagna le nez coup, les cuisses
+dchiquetes de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu
+deux doigts de la main droite, les paules troues comme un crible. Le
+miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tt,
+sur cette mme rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans
+peine, la belle et passionne Cassia, avait frapp Rome de terreur et
+d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille
+rivale, excre, que son pre, le prince Boccanera, lui refusait
+rudement, et que son frre an, Ercole, avait jur de tuer, s'il le
+surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque,
+elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or,
+Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un
+couteau en plein coeur de Flavio. Plus tard, on put rtablir les faits,
+on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et dsespre, faisant
+justice, ne voulant pas elle-mme survivre son amour, s'tait jete
+sur son frre, avait saisi de la mme treinte irrsistible le meurtrier
+et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouv
+les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, crasait leurs
+visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, rests d'une blancheur
+de neige.
+
+Mais c'taient l des poques disparues. Aujourd'hui, si la foi
+demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera.
+Leur grande fortune aussi s'en tait alle, dans la lente dchance qui,
+depuis un sicle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres
+avaient d tre vendues, le palais s'tait vid, tombant peu peu au
+train mdiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se
+refusaient obstinment toute alliance trangre, glorieux de leur sang
+romain rest pur. Et la pauvret n'tait rien, ils contentaient l leur
+orgueil immense, ils vivaient part, sans une plainte, au fond du
+silence et de l'ombre o s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
+en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal,
+Serafina, qui ne s'tait pas marie pour demeurer prs de son frre; et,
+Ernesta n'ayant laiss qu'une fille, il ne restait donc comme hritier
+mle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince
+Dario, g de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postrit, les
+Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient
+disparatre.
+
+Ds l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'taient aims d'une
+passion souriante, profonde et naturelle. Ils taient ns l'un pour
+l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent tre venus au monde pour
+autre chose que pour tre mari et femme, lorsqu'ils seraient en ge de
+se marier. Le jour o, dj prs de la quarantaine, le prince Onofrio,
+homme aimable trs populaire dans Rome, dpensant son peu de fortune au
+gr de son coeur, s'tait dcid pouser la fille de la Montefiori, la
+petite marquise Flavia, dont la beaut superbe de Junon enfant l'avait
+rendu fou, il tait all habiter la villa Montefiori, la seule richesse,
+l'unique proprit que ces dames possdaient, du ct de Sainte-Agns
+hors les Murs: un vaste jardin, un vritable parc, plant d'arbres
+centenaires, o la villa elle-mme, une assez pauvre construction du
+dix-septime sicle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur
+ces dames, la mre presque dclasse depuis qu'elle tait veuve, la
+fille trop belle, les allures trop conqurantes. Aussi le mariage
+avait-il t dsapprouv formellement par Serafina, trs rigide, et par
+le frre an, Pio, alors seulement camrier secret participant du
+Saint-Pre, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait
+gard avec son frre, qu'elle adorait pour son charme rieur, des
+relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction
+tait devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute
+une journe la villa Montefiori. Et quelle journe dlicieuse pour
+Benedetta et pour Dario, gs elle de dix ans, lui de quinze, quelle
+journe, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste,
+presque abandonn, avec ses pins parasols, ses buis gants, ses bouquets
+de chnes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une fort
+vierge!
+
+Ce fut une me de passion et de souffrance que la pauvre me touffe
+d'Ernesta. Elle tait ne avec un besoin de vivre immense, une soif de
+soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la
+citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
+visage. Trs ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine,
+ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses
+franaises, elle avait grandi clotre au fond du noir palais Boccanera,
+ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
+en voiture, avec sa mre, au Corso et au Pincio. Puis, vingt-cinq ans,
+lasse et dsole dj, elle contracta le mariage habituel, elle pousa
+le comte Brandini, le dernier-n d'une trs noble famille, trs
+nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
+o toute une aile du second tage fut dispose pour que le jeune mnage
+s'y installt. Et rien ne fut chang, Ernesta continua de vivre dans la
+mme ombre froide, dans ce pass mort dont elle sentait de plus en plus
+sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'tait d'ailleurs, de
+part et d'autre, un mariage trs honorable. Le comte Brandini passa
+bientt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il
+tait d'une religion stricte, formaliste et intolrant, et il triompha,
+lorsqu'il parvint, aprs des intrigues sans nombre, de sourdes menes
+qui durrent dix ans, se faire nommer grand cuyer de Sa Saintet. Ds
+lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majest morne du Vatican
+entrt dans son mnage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta,
+sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fentres sur la rue,
+recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations des
+ftes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se
+dclara prisonnier, ce fut le spulcre, rue Giulia. On ferma la grande
+porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil;
+et, pendant douze annes, on ne passa que par le petit escalier, donnant
+sur la ruelle. Dfense galement d'ouvrir les persiennes de la faade.
+C'tait la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tomb
+une immobilit de mort; et une rclusion totale, plus de rceptions, de
+rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se
+glissaient par la porte troite, entre-bille peine. Alors, pendant
+ces douze annes lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette
+pauvre me sourdement dsespre agonisa d'tre ainsi enterre vive.
+
+Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, trente-trois ans.
+D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence rgle la
+reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au
+Sacr-Coeur de la Trinit des Monts, chez les religieuses franaises qui
+l'avaient instruite elle-mme. Benedetta en sortit grande fille,
+dix-neuf ans, sachant le franais et l'orthographe, un peu
+d'arithmtique, le catchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la
+vie des deux femmes avait continu, une vie de gynce o l'Orient se
+sent dj, jamais une sortie avec le mari, avec le pre, les journes
+passes au fond de l'appartement clos, gayes par l'unique, l'ternelle
+promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la
+maison, l'obissance restait absolue, le lien de famille gardait une
+autorit, une force, qui les pliait toutes deux sous la volont du
+comte, sans rvolte possible; et, cette volont, s'ajoutait celle de
+donna Serafina et du cardinal, svres dfenseurs des vieilles coutumes.
+Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand cuyer
+laissait des loisirs au comte, car les curies se trouvaient
+singulirement rduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
+service, simplement d'apparat, avec un dploiement de zle dvot, comme
+une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installe au
+Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son pre rentra,
+un soir, d'une crmonie Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit
+jours aprs, il mourait, emport par une fluxion de poitrine. Et, au
+milieu de leur deuil, ce fut une dlivrance inavoue pour les deux
+femmes, qui se sentirent libres.
+
+Ds ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pense, sauver sa fille de
+cette affreuse existence mure, ensevelie. Elle s'tait trop ennuye, il
+n'tait plus temps pour elle de renatre, mais elle ne voulait pas que
+Benedetta vct son tour une vie contre nature, dans une tombe
+volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une rvolte pareilles se
+montraient chez quelques familles patriciennes, qui, aprs la bouderie
+des premiers temps, commenaient se rapprocher du Quirinal. Pourquoi
+les enfants, avides d'action, de libert et de grand soleil,
+auraient-ils pous ternellement la querelle des pres? et, sans qu'une
+rconciliation pt se produire entre le monde noir et le monde blanc,
+des nuances se fondaient dj, des alliances imprvues avaient lieu. La
+question politique laissait Ernesta indiffrente; elle l'ignorait mme;
+mais ce qu'elle dsirait avec passion, c'tait que sa race sortt enfin
+de cet excrable spulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, o ses
+joies de femme s'taient glaces d'une mort si longue. Elle avait trop
+souffert dans son coeur de jeune fille, d'amante et d'pouse, elle
+cdait la colre de sa destine manque, perdue en une imbcile
+rsignation. Et le choix d'un nouveau confesseur, cette poque, influa
+encore sur sa volont; car elle tait reste trs religieuse,
+pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se librer
+davantage, elle venait de quitter le pre jsuite choisi par son mari
+lui-mme, et elle avait pris l'abb Pisoni, le cur d'une petite glise
+voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnse. C'tait un homme de
+cinquante ans, trs doux et trs bon, d'une charit rare en pays romain,
+dont l'archologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un
+ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il ft, il avait
+plusieurs reprises servi d'intermdiaire entre le Vatican et le
+Quirinal, dans des affaires dlicates; et, devenu aussi le confesseur de
+Benedetta, il aimait entretenir la mre et la fille de la grandeur de
+l'unit italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour o
+le pape et le roi s'entendraient.
+
+Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hte, de cet
+amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un l'autre. Mais
+il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinment au
+mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
+enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera!
+Ce serait l'ensevelissement continu, la ruine aggrave, la mme misre
+orgueilleuse, l'ternelle bouderie qui dprime et endort. Elle
+connaissait bien le jeune homme, le savait goste et affaibli,
+incapable de penser et d'agir, destin enterrer sa race en souriant,
+laisser crouler les dernires pierres de la maison sur sa tte, sans
+tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle
+voulait, c'tait une fortune autre, son enfant renouvele, enrichie,
+s'panouissant la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Ds
+ce moment, la mre ne cessa de s'entter faire le bonheur de sa fille
+malgr elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer
+sa dplorable histoire. Cependant, elle aurait chou, contre la volont
+paisible de la jeune fille qui s'tait donne jamais, si des
+circonstances particulires ne l'avaient mise en rapport avec le gendre
+qu'elle rvait. Justement, la villa Montefiori, o Benedetta et Dario
+s'taient engags, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils
+d'Orlando, un des hros de l'unit italienne. Venu de Milan Rome, avec
+son pre, l'ge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il tait entr
+d'abord au ministre des Finances, comme simple employ, tandis que le
+vieux brave, nomm snateur, vivait petitement d'une modeste rente,
+l'pave dernire d'une fortune mange au service de la patrie. Mais,
+chez le jeune homme, la belle folie guerrire de l'ancien compagnon de
+Garibaldi s'tait tourne en un furieux apptit de butin, au lendemain
+de la victoire, et il tait devenu un des vrais conqurants de Rome, un
+des hommes de proie qui dpeaient et dvoraient la ville. Lanc dans
+d'normes spculations sur les terrains, dj riche, ce qu'on
+racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait
+affol, en lui soufflant l'ide de vendre le grand parc de la villa
+Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
+affirmaient qu'il tait l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus
+ge que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez
+lui, une violence de dsir, un besoin de cure dans la conqute, qui lui
+tait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Ds la
+premire rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir
+comme matresse, elle n'tait qu' pouser; et il n'hsita pas un
+instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affam de cette pure
+virginit, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si
+adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mre, tait pour
+lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une
+grande surprise, car il avait une quinzaine d'annes de plus qu'elle;
+mais il tait comte, il portait un nom dj historique, il entassait les
+millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome
+entire se passionna.
+
+Jamais ensuite Benedetta ne s'tait expliqu comment elle avait pu finir
+par consentir. Six mois plus tt, six mois plus tard, certainement, un
+pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale
+soulev dans le monde noir. Une Boccanera, la dernire de cette antique
+race papale, donne un Prada, un des spoliateurs de l'glise! Et il
+avait fallu que ce projet fou tombt une heure particulire et brve,
+au moment o un rapprochement suprme tait tent entre le Vatican et le
+Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le
+roi consentait reconnatre au pape la proprit souveraine de la cit
+Lonine et d'une troite bande de territoire, allant jusqu' la mer.
+Ds lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme
+le symbole de l'union, de la rconciliation nationale? Cette belle
+enfant, le lis pur du monde noir, n'tait-il pas l'holocauste consenti,
+le gage accord au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas
+d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on esprait. La
+jeune fille, elle, n'entrait gure dans ces raisons, n'coutant que son
+coeur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donn dj.
+Mais, du matin au soir, elle avait subir les prires de sa mre, qui
+la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout
+elle tait travaille par les conseils de son confesseur, le bon abb
+Pisoni, dont le zle patriotique clatait en cette circonstance: il
+pesait sur elle de toute sa foi aux destines chrtiennes de l'Italie,
+il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour
+hler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier.
+Et, coup sr, l'influence de son confesseur fut une des causes
+dcisives qui la dterminrent, car elle tait trs pieuse, trs dvote
+particulirement une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque
+dimanche, dans la petite glise de la place Farnse. Un fait la frappa
+beaucoup, l'abb Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui
+brlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il
+s'agenouillait lui-mme, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
+rdempteur sa pnitente. Ainsi agirent des forces suprieures; et elle
+cdait par obissance sa mre, que le cardinal et donna Serafina
+avaient combattue, puis qu'ils laissrent faire son gr, lorsque la
+question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une puret, dans
+une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-mme, si ferme la vie,
+que le mariage avec un autre que Dario tait simplement la rupture d'une
+longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa
+chair et de son coeur. Elle pleura beaucoup, et elle pousa Prada, en
+un jour d'abandon, ne trouvant pas la volont de rsister aux siens et
+ tout le monde, consommant une union dont Rome entire tait devenue
+complice.
+
+Et alors, le soir mme des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le
+Pimontais, l'Italien du Nord et de la conqute, montra-t-il la
+brutalit de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait
+trait la ville, en matre impatient de se contenter? ou bien la
+rvlation de l'acte fut-elle seulement imprvue pour Benedetta, trop
+salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put
+se rsigner subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle
+ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec
+obstination de la rouvrir son mari. Pendant un mois, il dut y avoir
+des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle sa passion
+affolait. Il tait outrag, il saignait dans son orgueil et dans son
+dsir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile,
+ coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se
+brisait contre l'indomptable volont qui avait pouss en un soir, sous
+le front troit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'taient
+rveills en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au
+monde, pas mme la mort, ne l'aurait force vouloir. Puis, c'tait
+chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour
+Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps lui seul, puisque
+ lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il
+avait d accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en
+cacha mme pas, lui crivit de revenir, s'engagea de nouveau ne jamais
+appartenir un autre. D'ailleurs, sa dvotion avait grandi encore, cet
+enttement de garder sa virginit l'amant choisi se mlait, dans son
+culte, une pense de fidlit Jsus. Un coeur ardent de grande
+amoureuse s'tait rvl en elle, prt au martyre pour la foi jure. Et,
+quand sa mre, dsespre, la suppliait mains jointes de se rsigner
+au devoir conjugal, elle rpondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle
+ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord
+avait chou entre le Vatican et le Quirinal, ce point, que les
+journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence
+nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout
+le monde avait travaill, comme un gage de paix, croulait dans la
+dbcle, n'tait plus qu'une ruine ajoute tant d'autres.
+
+Ernesta en mourut. Elle s'tait trompe, son existence manque d'pouse
+sans joie aboutissait cette suprme erreur de la mre. Le pis tait
+qu'elle restait seule, sous l'entire responsabilit du dsastre, car
+son frre, le cardinal, et sa soeur, donna Serafina, l'accablaient de
+reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le dsespoir de l'abb
+Pisoni, doublement frapp, par la perte de ses esprances patriotiques
+et par le regret d'avoir travaill une telle catastrophe. Et, un
+matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla
+d'une rupture au coeur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
+affreusement, discrtement, sans se plaindre, comme elle avait souffert
+toute sa vie. Il y avait dj prs d'un an que Benedetta tait marie,
+se refusant son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile
+conjugal, pour viter sa mre le coup terrible d'un scandale public.
+Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
+d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux
+du Saint-Pre; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cdant
+elle-mme de certains conseils, elle lui avait donn pour directeur
+son propre confesseur, le pre jsuite Lorenza, en remplacement de
+l'abb Pisoni. Ce pre jsuite, g de trente-cinq ans peine, tait un
+homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la
+persuasion. Benedetta ne se dcida qu'au lendemain de la mort de sa
+mre, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera,
+l'appartement o elle tait ne, o sa mre venait de s'teindre. Tout
+de suite, d'ailleurs, le procs en annulation de mariage fut port, pour
+une premire instruction, devant le cardinal vicaire, charg du diocse
+de Rome. On racontait que la contessina ne s'y tait dcide qu'aprs
+avoir obtenu une audience secrte du pape, qui lui avait tmoign la
+plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer
+judiciairement sa femme rintgrer le domicile conjugal. Puis, suppli
+par son pre, le vieil Orlando, que cette affaire dsolait, il se
+contenta d'accepter le dbat devant l'autorit ecclsiastique, exaspr
+surtout de ce que la demanderesse allguait que le mariage n'avait pas
+t consomm, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les
+plus nets, accepts comme valables en cour de Rome. Dans son mmoire,
+l'avocat consistorial Morano, une des autorits du barreau romain,
+ngligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause
+unique la rsistance de la femme; et tout un dbat se livrait sur ce
+point dlicat, si scabreux, que la vrit semblait impossible faire:
+on donnait, de part et d'autre, des dtails intimes en latin, on
+produisait des tmoins, des amis, des domestiques, ayant assist des
+scnes, racontant la cohabitation d'une anne. Enfin, la pice la plus
+dcisive tait un certificat, sign par deux sages-femmes, qui, aprs
+examen, concluaient la virginit intacte de la jeune fille. Le
+cardinal vicaire, agissant comme vque de Rome, avait donc dfr le
+procs la congrgation du Concile, ce qui tait pour Benedetta un
+premier succs, et les choses en taient l, elle attendait que la
+congrgation se pronont dfinitivement, avec l'espoir que l'annulation
+religieuse du mariage serait ensuite un argument irrsistible pour
+obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
+glacial o sa mre Ernesta, soumise et dsespre, venait de mourir, la
+contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait trs calme,
+trs forte en sa passion, ayant jur de ne se donner personne autre
+qu' Dario, et de ne se donner lui que le jour o un prtre les aurait
+saintement unis devant Dieu.
+
+Justement, Dario, lui aussi, tait venu habiter le palais Boccanera, six
+mois plus tt, la suite de la mort de son pre et de toute une
+catastrophe qui l'avait ruin. Le prince Onofrio, aprs avoir, sur le
+conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions une compagnie
+financire, s'tait laiss prendre la fivre de spculation qui
+brlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si
+bien qu'il s'tait mis jouer, en rachetant ses propres terrains, et
+qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable o
+s'engloutissait la fortune de la ville entire. Totalement ruin,
+endett mme, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au
+Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il tait mort
+accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus
+tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'tait arrange pour
+repcher dans le dsastre une villa moderne et quarante mille francs de
+rente, avait pous un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse
+nomm Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Pre, ensuite
+courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis
+Montefiori, ayant conquis le titre en conqurant la femme, par un bref
+spcial du pape. La princesse Boccanera tait redevenue la marquise
+Montefiori. Et c'tait alors que, bless, le cardinal Boccanera avait
+exig que son neveu Dario vnt occuper, prs de lui, un petit
+appartement, au premier tage du palais. Dans le coeur du saint homme,
+qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse
+pour ce frle garon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille
+souche pt reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
+avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier
+et si hautement convaincu de leur pit, en les prenant tous les deux
+prs de lui, qu'il ddaignait les bruits abominables que les amis du
+comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la runion du
+cousin et de la cousine sous le mme toit. Donna Serafina gardait
+Benedetta, comme lui-mme gardait Dario, et dans le silence, dans
+l'ombre du vaste palais dsert, ensanglant autrefois par tant de
+violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs
+passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait,
+au seuil d'un monde nouveau.
+
+Lorsque, brusquement, l'abb Pierre Froment se rveilla, la tte lourde
+de rves pnibles, il fut dsol de voir que le jour tombait. Sa montre,
+qu'il se hta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se
+reposer une heure au plus, en avait dormi prs de sept, dans un
+accablement invincible. Et, mme veill, il restait sur le lit, bris,
+comme vaincu dj avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette
+prostration, ce dcouragement sans cause, ce frisson de doute, venu il
+ne savait d'o, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune
+enthousiasme du matin? Les Boccanera taient-ils lis cette faiblesse
+soudaine de son me? Il avait entrevu, dans le noir de ses rves, des
+figures si troubles, si inquitantes, et son angoisse continuait, il les
+voquait encore, effar de se rveiller ainsi au fond d'une chambre
+ignore, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus
+raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'tait Benedetta qui avait
+crit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre
+que son livre tait dnonc la congrgation de l'Index; et quel
+intrt elle pouvait avoir ce que l'auteur vnt se dfendre Rome; et
+dans quel but elle avait pouss l'amabilit jusqu' vouloir qu'il
+descendt chez eux. Sa stupeur, en somme, tait d'tre l, tranger, sur
+ce lit, dans cette pice, dans ce palais dont il entendait autour de lui
+le grand silence de mort. Les membres anantis, le cerveau comme vide,
+il avait une brusque lucidit, il comprenait que des choses lui
+chappaient, que toute une complication devait se cacher sous
+l'apparente simplicit des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le
+soupon s'effaa, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le
+triste crpuscule d'tre la cause unique de ce frisson et de cette
+dsesprance, dont il avait honte.
+
+Pierre, alors, pour se remuer, se mit examiner les deux pices. Elles
+taient meubles d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles
+dpareills, datant du commencement du sicle. Le lit n'avait pas de
+tentures, ni les fentres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu,
+pass au rouge et cir, des petits tapis de pied s'alignaient seuls
+devant les siges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudit
+et de cette froideur bourgeoises, la chambre o il avait couch, enfant,
+ Versailles, chez sa grand'mre, qui avait tenu l un petit commerce de
+mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, un mur de la chambre, devant le
+lit, un ancien tableau l'intressa, parmi des gravures enfantines et
+sans valeur. C'tait, peine clair par le jour mourant, une figure de
+femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
+svre logis, dont on semblait l'avoir chasse. Les deux battants de
+bronze venaient de se refermer jamais, et elle demeurait l, drape
+dans une simple toile blanche, tandis que des vtements pars, lancs
+rudement, au hasard, tranaient sur les paisses marches de granit. Elle
+avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulses de
+douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable
+chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
+honte affreuse, quel abandon excrable, cachait-elle ainsi, cette
+rejete, cette obstine d'amour, dont on rvait sans fin l'histoire,
+d'un coeur perdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa
+misre, dans ce lambeau de linge drap ses paules; mais le reste
+d'elle appartenait au mystre, et sa passion, et peut-tre son
+infortune, et sa faute peut-tre. A moins qu'elle ne ft l seulement le
+symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte
+ternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien
+qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
+puret divines. Ce n'tait qu'une illusion, le tableau avait beaucoup
+souffert, noirci, dlaiss, et il se demandait de quel matre inconnu
+pouvait bien tre ce panneau, pour l'mouvoir ce point. Sur le mur d'
+ct, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle,
+l'irrita par la banalit de son sourire.
+
+Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fentre du salon,
+s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le
+Janicule, le mont d'o il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'tait plus,
+ cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rve, envole dans le
+soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se
+noyait, indistinct et morne. L-bas, gauche, il devinait de nouveau le
+Palatin, par-dessus les toits; et, droite, l-bas, c'tait toujours le
+dme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis
+que derrire lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui
+aussi sous la brume. Quelques minutes se passrent, et tout se brouilla
+encore, il sentit Rome s'vanouir, s'effacer dans son immensit, qu'il
+ignorait. Son doute et son inquitude sans cause le reprirent, si
+douloureusement, qu'il ne put rester la fentre davantage; il la
+referma, alla s'asseoir, laissa les tnbres le submerger, d'un flot
+d'infinie tristesse. Et sa rverie dsespre ne prit fin que lorsque la
+porte s'ouvrit doucement et que la clart d'une lampe gaya la pice.
+
+C'tait Victorine qui entrait avec prcaution, en apportant de la
+lumire.
+
+--Ah! monsieur l'abb, vous voici debout. J'tais venue vers quatre
+heures; mais je vous ai laiss dormir. Et vous avez joliment bien fait
+de dormir votre contentement.
+
+Puis, comme il se plaignait d'tre courbatur et frissonnant, elle
+s'inquita.
+
+--N'allez pas prendre leurs vilaines fivres! Vous savez que le
+voisinage de leur rivire n'est pas sain. Don Vigilio, le secrtaire de
+Son minence, les a, les fivres, et je vous assure que ce n'est pas
+drle.
+
+Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle
+l'excuserait auprs de la princesse et de la contessina. Il finit par la
+laisser dire et faire, car il tait hors d'tat d'avoir une volont. Sur
+son conseil, il dna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et
+des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand
+bien, il se sentit comme rpar, ce point qu'il refusa de se mettre au
+lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir mme, de
+leur aimable hospitalit. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il
+se prsenterait.
+
+--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, a vous
+distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous
+prendre neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le.
+
+Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque, neuf
+heures prcises, un coup discret fut frapp la porte. Un petit prtre
+se prsenta, g de trente ans peine, maigre et dbile, la face longue
+et ravage, couleur de safran. Depuis deux annes, des crises de fivre,
+chaque jour, la mme heure, le dvoraient. Mais, dans sa face jaunie,
+ses yeux noirs, quand il oubliait de les teindre, brlaient, embrass
+par son me de feu.
+
+Il fit une rvrence et dit simplement, en un franais trs pur:
+
+--Don Vigilio, monsieur l'abb, et entirement votre service... Si
+vous voulez bien que nous descendions?
+
+Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne
+parla plus, se contenta de rpondre par des sourires. Ils avaient
+descendu le petit escalier, ils se trouvrent au second tage, sur le
+vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
+attrist du faible clairage, de loin en loin des becs de gaz d'htel
+garni louche, dont les taches jaunes toilaient peine les profondes
+tnbres des hauts couloirs sans fin. C'tait gigantesque et funbre.
+Mme sur le palier, o s'ouvrait la porte de l'appartement de donna
+Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nice, rien
+n'indiquait qu'il pt y avoir rception, ce soir-l. La porte restait
+close, pas un bruit ne sortait des pices, dans le silence de mort
+montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, aprs une nouvelle
+rvrence, tourna discrtement le bouton, sans sonner.
+
+Une seule lampe ptrole, pose sur une table, clairait l'antichambre,
+une large pice aux murs nus, peints fresque d'une tenture rouge et
+or, drape rgulirement tout autour, l'antique. Sur les chaises,
+quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, taient jets; tandis
+que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos
+au mur, sommeillait.
+
+Mais, comme don Vigilio s'effaait pour le laisser entrer dans un
+premier salon, une pice tendue de brocatelle rouge, demi obscure et
+qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une
+femme vtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
+entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant:
+
+--Contessina, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur l'abb Pierre
+Froment, arriv de France ce matin.
+
+Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon
+dsert, dans la lueur dormante de deux lampes voiles de dentelle. Mais,
+ prsent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont
+la porte, ouverte deux battants, dcoupait un carr de clart plus
+vive.
+
+Tout de suite la jeune femme s'tait montre accueillante, avec une
+parfaite simplicit.
+
+--Ah! monsieur l'abb, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que
+votre indisposition ne ft grave. Vous voil tout fait remis, n'est-ce
+pas?
+
+Il l'coutait, sduit par sa voix lente, lgrement grasse, o toute une
+passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la
+voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si
+blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lvres
+un peu fortes, le nez trs fin, des traits d'une dlicatesse d'enfance.
+Mais c'taient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
+immenses, d'une infinie profondeur, o personne n'tait certain de lire.
+Dormait-elle? Rvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes
+saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilit de son visage? Si
+blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute
+une allure trs rflchie, trs noble et rythmique. Et, aux oreilles,
+elle portait deux grosses perles, d'une puret admirable, des perles qui
+venaient d'un collier clbre de sa mre, et que Rome entire
+connaissait.
+
+Pierre s'excusa, remercia.
+
+--Madame, je suis confus, j'aurais voulu ds ce matin vous dire combien
+j'tais touch de votre bont trop grande.
+
+Il avait hsit l'appeler madame, en se rappelant le motif allgu
+dans son instance en nullit de mariage. Mais, videmment, tout le monde
+l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, tait rest tranquille et
+bienveillant, et elle voulut le mettre son aise.
+
+--Vous tes chez vous, monsieur l'abb. Il suffit que notre parent,
+monsieur de la Choue, vous aime et s'intresse votre oeuvre. Vous
+savez que j'ai pour lui une grande affection...
+
+Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait
+parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalit offerte.
+
+--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoy votre livre. Je l'ai lu, je l'ai
+trouv trs beau. Il m'a trouble. Mais je ne suis qu'une ignorante, je
+n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions,
+vous m'expliquerez vos ides, n'est-ce pas, monsieur l'abb?
+
+Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la
+surprise, l'moi d'une me d'enfant, mise en prsence d'inquitants
+problmes qu'elle n'avait jamais soulevs. Ce n'tait donc pas elle qui
+s'tait prise de passion, qui avait voulu l'avoir prs d'elle, pour le
+soutenir, pour tre de sa victoire? Il souponna de nouveau, et trs
+nettement cette fois, une influence secrte, quelqu'un dont la main
+menait tout, vers un but ignor. Mais il tait charm de tant de
+simplicit et de franchise, chez une crature si belle, si jeune et si
+noble; et il se donnait elle, ds ces quelques mots changs. Il
+allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entirement, lorsqu'il
+fut interrompu par l'arrive d'une autre femme, galement vtue de noir,
+dont la haute et mince taille se dtacha durement dans le cadre lumineux
+de la porte grande ouverte du salon voisin.
+
+--Eh bien! Benedetta, as-tu dit Giacomo de monter voir? Don Vigilio
+vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant.
+
+--Mais non, ma tante, monsieur l'abb est ici.
+
+Et elle se hta de les prsenter l'un l'autre.
+
+--Monsieur l'abb Pierre Froment... La princesse Boccanera.
+
+Il y eut des saluts crmonieux. Elle devait toucher la soixantaine,
+et elle se serrait tellement, qu'on l'et prise, par derrire, pour une
+jeune femme. C'tait d'ailleurs sa coquetterie dernire, les cheveux
+tout blancs, pais et rudes encore, n'ayant gard de noirs que les
+sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plante du grand nez
+volontaire de la famille. Elle n'avait jamais t belle, et elle tait
+reste fille, blesse mortellement du choix du comte Brandini qui avait
+voulu Ernesta, sa cadette, rsolue ds lors mettre ses joies dans
+l'unique satisfaction de l'orgueil hrditaire du nom qu'elle portait.
+Les Boccanera avaient dj compt deux papes, et elle esprait bien ne
+pas mourir avant que son frre le cardinal ft le troisime. Elle
+s'tait faite sa femme de charge secrte, elle ne l'avait pas quitt,
+veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement,
+accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait
+crouler les plafonds sur leurs ttes. Si, depuis trente ans, elle
+recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'tait par
+haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une
+menace.
+
+Aussi Pierre devina-t-il son accueil combien peu il pesait devant
+elle, petit prtre tranger qui n'tait pas mme prlat. Et cela
+l'tonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi
+l'avait-on invit, que venait-il faire dans ce monde ferm aux humbles?
+Il la savait d'une austrit de dvotion extrme, il crut finir par
+comprendre qu'elle le recevait seulement par gard pour le vicomte; car,
+ son tour, elle ne trouva que cette phrase:
+
+--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la
+Choue! Il y a deux ans, il nous a amen un si beau plerinage!
+
+Elle passa la premire, elle introduisit enfin le jeune prtre dans le
+salon voisin. C'tait une vaste pice carre, tendue de vieille
+brocatelle jaune, grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, trs lev,
+avait un revtement merveilleux de bois sculpt et peint, des caissons
+rosaces d'or. Mais le mobilier tait disparate. De hautes glaces, deux
+superbes consoles dores, quelques beaux fauteuils du dix-septime
+sicle; puis, le reste lamentable, un lourd guridon empire tomb on ne
+savait d'o, des choses htroclites venues de quelque bazar, des
+photographies affreuses, tranant sur les marbres prcieux des consoles.
+Il n'y avait l aucun objet d'art intressant. Aux murs, d'anciens
+tableaux mdiocres; except un primitif inconnu et dlicieux, une
+Visitation du quatorzime sicle, la Vierge toute petite, d'une
+dlicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense,
+superbe, l'inondait du flot d'amour clatant et surhumain; et, en face,
+un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille trs belle,
+coiffe d'un turban, que l'on croyait tre le portrait de Cassia
+Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au Tibre avec
+son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre
+lampes clairaient, d'une grande lueur calme, la pice fane, comme
+jaunie d'un mlancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un
+bouquet de fleurs.
+
+Tout de suite, donna Serafina prsenta Pierre d'un mot; et, dans le
+silence, dans l'arrt brusque des conversations, il sentit les regards
+qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosit promise et attendue. Il
+y avait l une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
+debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amene par
+une vieille parente, qui entretenait demi-voix un prlat, monsignor
+Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout
+d'tre frapp par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
+vicomte, en l'envoyant Rome, avait cru devoir lui expliquer la
+situation particulire dans la maison, afin de lui viter des fautes.
+Depuis trente ans, Morano tait l'ami de donna Serafina. Cette liaison,
+autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, tait devenue,
+aprs son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excuse,
+accepte par tous, une sorte de ces vieux mnages naturels que la
+tolrance mondaine consacre. Tous les deux, trs dvots, s'taient
+certainement assur les indulgences ncessaires. Et Morano se trouvait
+l, la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de sicle, au coin
+de la chemine, bien que le feu de l'hiver n'y ft pas allum encore.
+Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de matresse de maison,
+elle reprit elle-mme sa place, l'autre coin de la chemine, en face
+de lui.
+
+Alors, tandis que Pierre s'asseyait, prs de don Vigilio, silencieux et
+discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il
+contait Celia. Il tait joli homme, de taille moyenne, svelte et
+lgant, portant toute sa barbe brune et trs soigne, avec la face
+longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme
+amollis par le sculaire appauvrissement du sang.
+
+--Oh! une beaut, rpta-t-il avec emphase, une beaut tonnante!
+
+--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.
+
+Celia, qui ressemblait la petite Vierge du primitif, accroch
+au-dessus de sa tte, s'tait mise rire.
+
+--Mais, chre, une pauvre fille, une ouvrire, que Dario a vue
+aujourd'hui.
+
+Et Dario dut recommencer son rcit. Il passait dans une troite rue, du
+ct de la place Navone, quand il avait aperu, sur les marches d'un
+perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondre, qui pleurait
+gros sanglots. Touch surtout de sa beaut, il s'tait approch d'elle,
+avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une
+fabrique de perles de cire, mais que le chmage tait venu, que
+l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents,
+tellement la misre y tait grande. Sous le dluge de ses larmes, elle
+levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
+quelque argent. Et elle s'tait leve d'un bond, toute rouge et confuse,
+se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il
+pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait a sa mre. Puis,
+elle avait fil vivement, vers le pont Saint-Ange.
+
+--Oh! une beaut, rpta-t-il d'un air d'extase, une beaut
+magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une
+gorge de desse! Un vrai antique, une Vnus vingt ans, le menton un
+peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les
+yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tte, coiffe d'un
+casque de lourds cheveux noirs, la face clatante, comme dore d'un coup
+de soleil!
+
+Tous s'taient mis couter, ravis, dans cette passion de la beaut
+que, malgr tout, Rome garde au coeur.
+
+--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano.
+On pourrait battre le Transtvre, sans en rencontrer. Voici qui prouve
+pourtant qu'il en existe encore, au moins une.
+
+--Et comment l'appelles-tu, ta desse? demanda Benedetta souriante,
+amuse et extasie ainsi que les autres.
+
+--Pierina, rpondit Dario, riant lui aussi.
+
+--Et qu'en as-tu fait?
+
+Mais le visage excit du jeune homme prit une expression de malaise et
+de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une
+laide bte.
+
+--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misre, une
+misre vous rendre malade!
+
+Il l'avait suivie par curiosit, il tait arriv, derrire elle, de
+l'autre ct du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction,
+bti sur les anciens Prs du Chteau; et l, au premier tage d'une des
+maisons abandonnes, peine sche et dj en ruine, il tait tomb sur
+un spectacle affreux, dont son coeur restait soulev: toute une famille,
+la mre, le pre, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim,
+pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles
+pour en parler, il cartait l'horrible vision d'un geste effray de la
+main.
+
+--Enfin, je me suis sauv, et je vous rponds que je n'y retournerai
+pas.
+
+Il y eut un hochement de tte gnral, dans le silence froid et gn qui
+s'tait fait. Morano conclut en une phrase amre, o il accusait les
+spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'tre l'unique cause de toute la
+misre de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
+dput Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures
+louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible
+et prochaine.
+
+Et seule Benedetta, dont le regard s'tait fix sur Pierre, en songeant
+ son livre, murmura:
+
+--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas
+retourner les voir?
+
+Pierre, dpays et distrait d'abord, venait d'tre profondment remu
+par le rcit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misres
+de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, ds son
+arrive Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il
+haussa la voix, il dit trs haut:
+
+--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmnerez. Ces
+questions me passionnent tant!
+
+L'attention de tous fut ainsi ramene sur lui. On se mit le
+questionner, il les sentit inquiets de son impression premire, de ce
+qu'il pensait de leur ville et d'eux-mmes. Surtout on lui recommandait
+de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui
+avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et
+lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir rpondre, n'ayant rien vu,
+n'tant pas mme sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut
+la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener
+l'admiration et l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas
+cder des dsillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui
+rvlt son me.
+
+--Monsieur l'abb, combien de temps comptez-vous rester parmi nous?
+demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair.
+
+C'tait monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la
+premire fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le
+prlat ne le quittait pas de ses yeux bleus, trs vifs, tandis qu'il
+semblait couter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia.
+Et, avant de rpondre, il le regarda dans sa soutane lisre de
+cramoisi, l'charpe de soie violette serre la taille, l'air jeune
+encore bien qu'il et dpass la cinquantaine, avec ses cheveux rests
+blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus dlicat et le
+plus ferme, aux dents admirablement blanches.
+
+--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-tre.
+
+Le salon entier se rcria. Comment! trois semaines? Il avait la
+prtention de connatre Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un
+an, dix ans! L'impression premire tait toujours dsastreuse; et, pour
+en revenir, cela demandait un long sjour.
+
+--Trois semaines! rpta donna Serafina de son air de ddain. Est-ce
+qu'on peut s'tudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous
+reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connatre.
+
+Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'tait d'abord content de
+sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son
+origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait,
+disait que, venu pour faire certaines dmarches, il partirait lorsque
+ces dmarches seraient faites, le prlat conclut, en souriant toujours:
+
+--Oh! monsieur l'abb restera plus de trois semaines, nous aurons le
+bonheur, j'espre, de le possder longtemps.
+
+Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le
+jeune prtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il
+demanda tout bas don Vigilio, demeur prs de lui, muet:
+
+--Qui est-ce, monsignor Nani?
+
+Mais le secrtaire ne rpondit pas tout de suite. Son visage fivreux se
+plomba encore. Ses yeux ardents virrent, s'assurrent que personne ne
+le surveillait. Et, dans un souffle:
+
+--L'assesseur du Saint-Office.
+
+Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur,
+qui assistait en silence aux runions du Saint-Office, se rendait chaque
+mercredi soir, aprs la sance, chez le Saint-Pre, pour lui rendre
+compte des affaires traites l'aprs-midi. Cette audience hebdomadaire,
+cette heure passe avec le pape, dans une intimit qui permettait
+d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation part,
+un pouvoir considrable. Et, d'ailleurs, la fonction tait cardinalice,
+l'assesseur ne pouvait tre ensuite nomm que cardinal.
+
+Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait
+ regarder le jeune prtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut
+aller occuper, prs de lui, le sige laiss enfin libre par la vieille
+tante de Celia. N'tait-ce pas un prsage de victoire, cette rencontre,
+faite le premier jour, d'un prlat puissant dont l'influence lui
+ouvrirait peut-tre toutes les portes? Il se sentit alors trs touch,
+lorsque celui-ci, ds la premire question, lui demanda obligeamment,
+d'un ton de profond intrt:
+
+--Alors, mon cher fils, vous avez donc publi un livre?
+
+Et, repris par l'enthousiasme, oubliant o il tait, Pierre se livra,
+conta son initiation de brlant amour au travers des souffrants et des
+humbles, rva tout haut le retour la communaut chrtienne, triompha
+avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la dmocratie
+universelle. Peu peu, il avait de nouveau lev la voix; et le silence
+se faisait dans l'antique salon svre, tous s'taient remis
+l'couter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace,
+qu'il ne sentait pas.
+
+Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son ternel sourire, dont
+la pointe d'ironie ne se montrait mme plus.
+
+--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est trs beau, oh! trs beau,
+tout fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrtien... Mais
+que comptez-vous faire, maintenant?
+
+--Aller droit au Saint-Pre, pour me dfendre.
+
+Il y eut un lger rire rprim, et donna Serafina exprima l'avis
+gnral, en s'criant:
+
+--On ne voit pas comme a le Saint-Pre!
+
+Mais Pierre se passionna.
+
+--Moi, j'espre bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprim
+ses ides? Est-ce que je n'ai pas dfendu sa politique? Est-ce qu'il
+peut laisser condamner mon livre, o je crois m'tre inspir du meilleur
+de lui-mme?
+
+--Sans doute, sans doute, se hta de rpter Nani, comme s'il et craint
+qu'on ne brusqut trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le
+Saint-Pre est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir...
+Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, rflchissez
+un peu, prenez votre heure...
+
+Puis, se tournant-vers Benedetta:
+
+--N'est-ce pas? Son minence n'a pas encore vu monsieur l'abb. Ds
+demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de
+ses sages conseils.
+
+Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux rceptions de sa
+soeur, le lundi soir. Il tait toujours l, en pense, comme le matre
+absent et souverain.
+
+--C'est que, rpondit la contessina en hsitant, je crains bien que mon
+oncle ne soit pas dans les ides de monsieur l'abb.
+
+Nani se remit sourire.
+
+--Justement, il lui dira des choses bonnes entendre.
+
+Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci
+inscrirait le prtre pour une audience, le lendemain matin, dix
+heures.
+
+Mais, ce moment, un cardinal entra, vtu de l'habit de ville, la
+ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisre et boutonne de
+rouge. C'tait le cardinal Sarno, un trs ancien familier des Boccanera;
+et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaill trs tard, le salon se
+taisait, s'empressait, avec dfrence. Mais, pour le premier cardinal
+qu'il voyait, Pierre prouvait une dception vive, car il ne trouvait
+pas la majest, le bel aspect dcoratif, auquel il s'tait attendu.
+Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'paule gauche plus
+haute que la droite, le visage us et terreux, avec des yeux morts. Il
+lui faisait l'effet d'un trs vieil employ de soixante-dix ans, hbt
+par un demi-sicle de bureaucratie troite, dform et alourdi de
+n'avoir jamais quitt le rond de cuir, sur lequel il avait vcu sa vie.
+Et, en ralit, son histoire entire tait l: enfant chtif d'une
+petite famille bourgeoise, lve au Sminaire romain, plus tard
+professeur de droit canonique pendant dix ans ce mme Sminaire, puis
+secrtaire la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On
+venait de clbrer son jubil cardinalice. N Rome, il n'avait jamais
+pass hors de Rome un seul jour, il tait le type parfait du prtre
+grandi l'ombre du Vatican et matre du monde. Bien qu'il n'et occup
+aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services la
+Propagande, par ses habitudes mthodiques de travail, qu'il tait devenu
+prsident d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement
+des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'tait ainsi
+qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crne bas, d'expression obtuse, il
+y avait la carte immense de la chrtient.
+
+Nani lui-mme s'tait lev, plein d'un sourd respect devant cet homme
+effac et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus
+reculs de la terre, sans tre jamais sorti de son bureau. Il le savait,
+dans son apparente nullit, dans son lent travail de conqute mthodique
+et organise, d'une puissance bouleverser les empires.
+
+--Est-ce que Votre minence est remise de ce rhume, qui nous a dsols?
+
+--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le
+dos glac, ds que je sors de mon cabinet.
+
+A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait
+mme de le prsenter au cardinal. Et il dut rester l pendant prs d'une
+heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors
+enfantin, retourn une enfance triste. Sous la morgue, la rserve
+hautaine, il devinait maintenant une relle timidit, la mfiance
+inavoue d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas
+gnrale, c'tait que personne n'osait; et il entendait, dans les coins,
+des bavardages purils et sans fin, les menues histoires de la semaine,
+les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu,
+les moindres aventures prenaient des proportions normes. Il finit par
+avoir la sensation nette qu'il se trouvait transport dans un salon
+franais du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes
+piscopales de province. Aucun rafrachissement n'tait servi. La
+vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne
+rpondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait
+pas desserr les dents de la soire. Une longue conversation, voix
+trs basse, s'tait engage entre Nani et Morano, tandis que donna
+Serafina, qui se penchait pour les couter, approuvait d'un lent signe
+de tte. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la
+regardaient de temps autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste
+pice, dans la clart dormante des lampes, il n'y avait que le groupe
+jeune, form par Benedetta, Dario et Celia, qui semblt vivre,
+babillant demi-voix, touffant parfois des rires.
+
+Tout d'un coup, Pierre fut frapp de la grande ressemblance qu'il y
+avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'tait la
+mme enfance dlicate, la mme bouche de passion et les mmes grands
+yeux infinis, dans la mme petite face ronde, raisonnable et saine. Il y
+avait l, certainement, une me droite et un coeur de flamme. Puis, un
+souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et
+candide tte de Batrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut,
+cet instant, tre l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
+l'mut, lui fit regarder Benedetta avec une inquite sympathie, comme si
+toute une fatalit violente de pays et de race allait s'abattre sur
+elle. Mais elle tait si calme, l'air si rsolu et si patient! Et,
+depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle
+et Dario, aucune tendresse qui ne ft fraternelle et gaie, surtout de sa
+part, elle, dont le visage gardait la srnit claire des grands
+amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en
+plaisantant, les avait serres; et, s'il s'tait mis rire un peu
+nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hte,
+avait dgag ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres.
+Elle l'aimait, visiblement, de tout son tre, pour toute la vie.
+
+Mais Dario ayant touff un lger billement, en regardant sa montre, et
+s'tant esquiv, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame,
+Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canap, prs de la chaise de
+Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs
+confidences. La petite princesse tait l'ane du prince Matteo
+Buongiovanni, pre de cinq enfants dj, mari une Mortimer, une
+Anglaise qui lui avait apport cinq millions. D'ailleurs, on citait les
+Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
+encore, debout au milieu des ruines du pass croulant de toutes parts.
+Eux aussi avaient compt deux papes, ce qui n'empchait pas le prince
+Matteo de s'tre ralli au Quirinal, sans toutefois se fcher avec le
+Vatican. Fils lui-mme d'une Amricaine, n'ayant plus dans les veines le
+pur sang romain, il tait d'une politique plus souple, fort avare,
+disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la
+toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamne l'invitable mort.
+Et c'tait dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'clat
+continuait emplir la ville, qu'une aventure venait d'clater,
+soulevant des commrages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un
+jeune lieutenant, qui elle n'avait jamais parl; l'entente passionne
+des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout
+se dire que l'change d'un regard; la volont tenace de la jeune fille
+qui, aprs avoir dclar son pre qu'elle n'aurait pas d'autre mari,
+attendait inbranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son
+choix. Le pis tait que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait tre
+le fils du dput Sacco, un parvenu, que le monde noir mprisait, comme
+vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes.
+
+--C'est pour moi que Morano a parl tout l'heure, murmurait Celia
+l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltrait le pre
+d'Attilio, propos de ce ministre dont on s'occupe... Il a voulu
+m'infliger une leon.
+
+Toutes deux s'taient jur une ternelle tendresse, ds le Sacr-Coeur,
+et Benedetta, son ane de cinq ans, se montrait maternelle.
+
+--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours ce jeune
+homme?
+
+--Oh! chre, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me
+plat, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je
+l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple.
+
+Pierre, saisi, la regarda. Elle tait un lis candide et ferm, avec sa
+douce figure de vierge. Un front et un nez d'une puret de fleur, une
+bouche d'innocence aux lvres closes sur les dents blanches, des yeux
+d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues
+d'une fracheur de satin, pas une inquitude ni une curiosit dans le
+regard ingnu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle
+tait la vierge dans tout son inconnu redoutable.
+
+--Ah! chre, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. a
+ne russit gure, de marier le pape et le roi.
+
+--Mais, dit Celia avec tranquillit, tu n'aimais pas Prada, tandis que
+moi j'aime Attilio. La vie est l, il faut aimer.
+
+Cette parole, prononce si naturellement par cette enfant ignorante,
+troubla Pierre un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux
+yeux. L'amour, oui! c'tait la solution toutes les querelles,
+l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier.
+Mais donna Serafina s'tait leve, en se doutant du sujet de
+conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'oeil
+don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas Pierre
+que l'heure tait venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia
+partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un
+instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque
+difficult qui se prsentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
+premier salon, lorsque Benedetta eut bais Celia sur les deux joues,
+elle prit cong de Pierre avec beaucoup de bonne grce.
+
+--Demain matin, en rpondant au vicomte, je lui dirai combien nous
+sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne
+croyez... N'oubliez pas, dix heures, de descendre saluer mon oncle le
+cardinal.
+
+En haut, au troisime tage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun
+un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se sparer
+devant leurs portes, le premier ne put s'empcher de poser au second une
+question qui le tracassait.
+
+--C'est un personnage trs influent que monsignor Nani?
+
+Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux
+bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambrent, une
+curiosit parut le saisir son tour.
+
+--Vous le connaissiez dj, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans rpondre.
+
+--Moi! pas du tout!
+
+--Vraiment!... Il vous connat trs bien, lui! Je l'ai entendu parler de
+vous, lundi dernier, en des termes si prcis, qu'il m'a sembl au
+courant des plus petits dtails de votre vie et de votre caractre.
+
+--Jamais je n'avais mme entendu prononcer son nom.
+
+--Alors, c'est qu'il se sera renseign.
+
+Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui
+s'tonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir
+Victorine, de son air tranquille et actif.
+
+--Ah! monsieur l'abb, j'ai voulu m'assurer par moi-mme que vous ne
+manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre,
+des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du caf? Non! du lait
+pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et
+reposez-vous, dormez bien. Moi, les premires nuits, oh! j'ai eu une
+peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la
+queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'tre, on se
+repose.
+
+Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se dtendre, d'chapper au
+malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mlaient,
+s'effaaient en lui comme des ombres, sous la lumire dormante des
+lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
+mes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants
+d'aujourd'hui. Et, malgr son long repos de la journe, jamais il ne
+s'tait senti si las, si dsireux de sommeil, l'esprit confus et
+brouill, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit se
+dshabiller, l'tonnement d'tre l, de se coucher l, le reprit avec
+une intensit telle, qu'il crut un moment tre un autre. Que pensait
+tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid
+logis qu'il devinait hostile? tait-ce donc pour l'aider ou pour le
+vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
+d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins
+de la chemine, tandis que, derrire la tte passionne et calme de
+Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de
+ruse, aux lvres d'indomptable nergie.
+
+Il se coucha, puis se releva, touffant, ayant un tel besoin d'air frais
+et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fentre, pour s'y accouder.
+Mais la nuit tait d'un noir d'encre, les tnbres avaient submerg
+l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les toiles, la
+vote opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons
+du Transtvre dormaient depuis longtemps, pas une fentre ne luisait,
+un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une tincelle perdue.
+Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du
+nant, les vingt-quatre sicles de Rome, le Palatin antique et le
+moderne Quirinal, le dme gant de Saint-Pierre, effac du ciel par le
+flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait mme
+pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte.
+
+
+
+
+III
+
+
+A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au
+premier tage du palais, pour se prsenter l'audience du cardinal
+Boccanera. Il venait de se rveiller plein de courage, repris par
+l'enthousiasme naf de sa foi; et rien n'tait rest de son singulier
+accablement de la veille, des doutes et des soupons qui l'avaient
+saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrive. Il
+faisait si beau, le ciel tait si pur, que son coeur s'tait remis
+battre d'esprance.
+
+Sur le vaste palier, la porte de la premire antichambre se trouvait
+large ouverte, deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux
+du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les
+fentres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vtust, avait
+gard l'appartement de rception d'un de ses grands-oncles, cardinal
+comme lui, vers la fin du dix-huitime sicle. C'tait une srie de
+quatre immenses pices, hautes de six mtres, qui prenaient jour sur la
+ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pntrait jamais,
+barr par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc t
+conserve dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands
+dignitaires de l'glise. Mais aucune rparation n'tait faite, aucun
+soin n'tait pris, les tentures pendaient en loques, la poussire
+mangeait les meubles, au milieu d'une complte insouciance, o l'on
+sentait comme une volont hautaine d'arrter le temps.
+
+Pierre prouva un lger saisissement, en entrant dans la premire
+pice, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux,
+en tenue, restaient l demeure, parmi un flot de valets; et un seul
+domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa prsence fantomatique
+la mlancolie de cette vaste salle, demi obscure. Surtout ce qui
+frappait la vue, en face des fentres, c'tait un autel drap de rouge,
+surmont d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel taient brodes les
+armes des Boccanera, le dragon ail, soufflant des flammes, avec la
+devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle,
+l'ancien grand chapeau de crmonie, se trouvait galement l, ainsi que
+les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au
+mur, qu'on emportait dans le carrosse, chaque sortie. Au milieu de
+l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites
+qui rongeaient depuis un sicle tout ce pass mort, qu'un coup de
+plumeau aurait fait tomber en poudre.
+
+La seconde antichambre, celle o se tenait autrefois le secrtaire, une
+salle aussi vaste, tait vide; et Pierre dut la traverser, il ne
+dcouvrit don Vigilio que dans la troisime, l'antichambre noble. Avec
+son personnel dsormais rduit au strict ncessaire, le cardinal avait
+prfr avoir son secrtaire sous la main, la porte mme de l'ancienne
+salle du trne, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si
+jaune, si frissonnant de fivre, tait l comme perdu, une toute
+petite et pauvre table noire, charge de papiers. Plong au fond d'un
+dossier, il leva la tte, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse,
+peine un murmure dans le silence:
+
+--Son minence est occupe... Veuillez attendre.
+
+Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour chapper toute
+tentative de conversation.
+
+N'osant s'asseoir, Pierre examina la pice. Elle tait peut-tre encore
+plus dlabre que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, lime
+par l'ge, pareille la mousse qui se dcolore sur les vieux arbres.
+Mais le plafond restait superbe, toute une dcoration somptueuse, une
+haute frise dont les ornements peints et dors encadraient un Triomphe
+d'Amphitrite, d'un des lves de Raphal. Et, selon l'antique usage,
+c'tait dans cette pice que la barrette tait pose, sur une crdence,
+au pied d'un grand crucifix d'bne et d'ivoire.
+
+Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup trs
+intress par un portrait en pied du cardinal, peint rcemment. Celui-ci
+y tait reprsent en grand costume de crmonie, la soutane de moire
+rouge, le rochet de dentelle, la cappa jete royalement sur les paules.
+Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gard, dans ce vtement
+d'glise, son allure fire de prince, entirement ras, les cheveux si
+blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les
+paules. C'tait le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la
+bouche grande, aux lvres minces, dans une face longue, coupe de larges
+plis; et surtout les yeux de sa race clairaient la face ple, des yeux
+trs bruns, de vie ardente, sous des sourcils pais, rests noirs. La
+tte laure, il aurait rappel les ttes des empereurs romains, trs
+beau et matre du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses
+veines.
+
+Pierre savait son histoire, et ce portrait l'voquait en lui. lev au
+Collge des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitt Rome qu'une fois, trs
+jeune, peine diacre, pour aller Paris prsenter une barrette, comme
+ablgat. Puis, sa carrire ecclsiastique s'tait droule
+souverainement, les honneurs lui taient venus d'une faon toute
+naturelle, dus sa naissance: consacr de la main mme de Pie IX, fait
+plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camrier secret
+participant, nomm Majordome aprs l'occupation italienne, et enfin
+cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il tait camerlingue, et l'on
+racontait tout bas que Lon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme
+Pie IX autrefois l'avait choisi lui-mme, afin de l'carter de la
+succession au trne pontifical; car, si, en le nommant, le conclave
+avait mconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pt tre
+lu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et
+l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le rgne
+pass, entre le pape et le camerlingue, ce dernier l'cart, condamnant
+la politique du Saint-Sige, d'opinion radicalement oppose en tout,
+attendant muet, dans le nant actuel de sa charge, la mort du pape, qui
+lui donnerait le pouvoir intrimaire jusqu' l'lection du pape nouveau,
+le devoir d'assembler le conclave et de veiller la bonne expdition
+transitoire des affaires de l'glise. L'ambition de la papaut, le rve
+de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape,
+n'tait-il pas derrire ce grand front svre, dans la flamme mme de
+ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome,
+il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne,
+et il se montrait d'ailleurs trs pieux, d'une religion austre, d'une
+foi pleine et solide, incapable du plus lger doute.
+
+Mais un chuchotement tira Pierre de ses rflexions. C'tait don Vigilio
+qui l'invitait s'asseoir, de son air prudent.
+
+--Ce sera long peut-tre, vous pouvez prendre un tabouret.
+
+Et il se mit couvrir une grande feuille jauntre d'une criture fine,
+tandis que Pierre, machinalement, pour obir, s'asseyait, sur un des
+tabourets de chne, rangs le long du mur, en face du portrait. Il
+retomba dans une rverie, il crut voir renatre et clater, autour de
+lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour
+o il tait nomm, le cardinal donnait des ftes, des rjouissances
+publiques, dont certaines sont cites encore pour leur splendeur.
+Pendant trois journes, les portes des salons de rception restaient
+grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des
+huissiers lanaient, rptaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu
+peuple, Rome entire, que le nouveau cardinal accueillait avec une bont
+souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'tait toute une royaut
+organise, certains cardinaux jadis dplaaient plus de cinq cents
+personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices,
+vivaient au milieu d'une vritable cour. Mme, plus rcemment, lorsque
+la vie se fut simplifie, un cardinal, s'il tait prince, avait droit
+un train de gala de quatre voitures, atteles de chevaux noirs. Quatre
+domestiques le prcdaient, en livre ses armes, portant le chapeau,
+les coussins et les parasols. Il tait en outre accompagn du secrtaire
+en manteau de soie violette, du caudataire revtu de la croccia, sorte
+de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du
+gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains
+gantes. Quoique diminu dj, le train de maison comprenait encore
+l'auditeur charg du travail des congrgations, le secrtaire uniquement
+employ la correspondance, le matre de chambre qui introduisait les
+visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et
+le chapelain, et le matre de maison, et le valet de chambre, sans
+compter la nue des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers,
+les palefreniers, un vritable peuple dont bourdonnaient les palais
+immenses. Et c'tait de ce peuple que Pierre, par la pense, remplissait
+les trois vastes antichambres, prcdant la salle du trne, c'tait ce
+flot de laquais en livre bleue, aux passementeries armories, ce monde
+d'abbs et de prlats en manteaux de soie, qui revivait devant lui,
+mettant toute une vie passionne et magnifique sous les hauts plafonds
+vides, dans les demi-tnbres qu'il clairait de sa splendeur
+ressuscite.
+
+Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entre des Italiens Rome, les
+grandes fortunes des princes romains s'taient presque toutes
+effondres, et le faste des hauts dignitaires de l'glise avait
+disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'cartant des charges
+ecclsiastiques, mal rmunres, de gloire mdiocre, les abandonnait
+l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier
+prince d'antique noblesse revtu de la pourpre, n'avait gure, pour
+tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille
+francs de sa charge, augments de ce que lui rapportaient certaines
+autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina
+n'tait venue son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune
+patrimoniale, qu'il avait jadis abandonne ses deux soeurs et son
+frre. Donna Serafina et Benedetta faisaient mnage part, vivaient
+chez elles, avec leur table, leurs dpenses personnelles, leurs
+domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais
+il ne donnait un dner ni une rception. La plus grande dpense tait
+son unique voiture, le lourd carrosse deux chevaux que le crmonial
+lui imposait, car un cardinal ne peut marcher pied dans Rome. Encore
+son cocher, un vieux serviteur, lui pargnait-il un palefrenier, par son
+enttement soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs,
+vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le pre et
+le fils, ce dernier n au palais. La femme du cuisinier aidait la
+cuisine. Mais les rductions portaient plus encore sur l'antichambre
+noble et sur la premire antichambre; tout l'ancien personnel si
+brillant et si nombreux se rduisait maintenant deux petits prtres,
+don Vigilio, le secrtaire, qui tait en mme temps l'auditeur et le
+matre de maison, et l'abb Paparelli, le caudataire, qui servait aussi
+de chapelain et de matre de chambre. O la foule des gens gages de
+toutes conditions avait circul, emplissant les salles de leur clat, on
+ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit,
+deux ombres discrtes perdues dans la grande ombre des pices mortes.
+
+Et comme Pierre la comprenait, prsent, la hautaine insouciance du
+cardinal, laissant le temps achever son oeuvre de ruine, dans ce palais
+des anctres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois!
+Bti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizime
+sicle, le logis croulait, dsert et noir, sur la tte de son dernier
+matre, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui
+n'aurait pas su comment payer le pltre ncessaire aux rparations.
+Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion
+n'tait plus reine, puisque la socit tait change et qu'on allait
+l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indiffrence des gnrations
+nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre,
+dans l'orgueil obstin de sa gloire sculaire? Les hros seuls mouraient
+debout, sans rien abandonner du pass, fidles jusqu'au dernier souffle
+ la mme foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie
+tristesse d'assister la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut
+portrait du cardinal, dans sa face ple, si fire, si dsespre et
+brave, il y avait cette volont ttue de s'anantir sous les dcombres
+du vieil difice social, plutt que d'en changer une seule pierre.
+
+Le prtre fut tir de sa rverie par le frlement d'une marche furtive,
+un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tte. Une porte venait
+de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrter
+devant lui un abb d'une quarantaine d'annes, gros et court, qu'on
+aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, trs ge dj,
+tellement sa face molle tait couture de rides. C'tait l'abb
+Paparelli, le caudataire, le matre de chambre, qui, ce dernier titre,
+se trouvait charg d'introduire les visiteurs; et il allait questionner
+celui-ci, en l'apercevant l, lorsque don Vigilio intervint, pour le
+mettre au courant.
+
+--Ah! bien, bien! monsieur l'abb Froment, que Son minence daignera
+recevoir... Il faut attendre, il faut attendre.
+
+Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la
+seconde antichambre, o il se tenait d'habitude.
+
+Pierre n'aima point ce visage de vieille dvote, blmi par le clibat,
+ravag par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'tait
+pas remis au travail, la tte lasse, les mains brles de fivre, il se
+hasarda le questionner. Oh! l'abb Paparelli, un homme de la foi la
+plus vive, qui restait par simple humilit dans un poste modeste, prs
+de Son minence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en rcompenser, en
+ne ddaignant pas, parfois, d'couter ses avis. Et il y avait, dans les
+yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colre voile
+encore, tandis qu'il continuait examiner Pierre, l'air rassur un peu,
+gagn par l'vidente droiture de cet tranger, qui ne devait faire
+partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se dpartir de sa continue
+et maladive mfiance. Il s'abandonna jusqu' causer un instant.
+
+--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son
+minence appartient plusieurs congrgations, le Saint-Office, l'Index,
+les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expdition des affaire qui lui
+incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut
+que j'tudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je
+dbrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance,
+d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son minence est un
+saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet
+de vivre un peu l'cart.
+
+Pierre s'intressait vivement ces dtails intimes d'une de ces
+existences de prince de l'glise, si caches d'ordinaire, dformes
+souvent par la lgende. Il sut que le cardinal, hiver comme t, se
+levait six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une
+petite pice, meuble seulement d'un autel en bois peint, et o personne
+n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se
+composait que d'une chambre coucher, une salle manger et un cabinet
+de travail, des pices modestes, troites, qu'on avait tailles dans une
+grande salle, l'aide de cloisons. Il y vivait trs enferm, sans luxe
+aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il djeunait, une tasse
+de lait froid. Puis, les matins de sance, il se rendait aux
+congrgations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui,
+recevoir. Le dner tait une heure, et la sieste venait ensuite,
+jusqu' quatre heures et mme cinq en t, la sieste de Rome, le moment
+sacr, pendant lequel pas un domestique n'aurait os mme frapper la
+porte. Les jours de beau temps, au rveil, il faisait une promenade en
+voiture, du ct de l'ancienne voie Appienne, d'o il revenait au
+coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, aprs
+avoir reu de sept neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne
+reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont
+chez le pape deux ou trois fois par mois, jours fixes, pour les
+besoins du service. Mais, depuis bientt un an, le camerlingue n'avait
+pas t admis en audience particulire, ce qui tait un signe de
+disgrce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas,
+avec prudence.
+
+--Son minence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement,
+heureux de parler, dans un moment de dtente. Mais il faut la voir
+sourire, lorsque sa nice, la contessina, qu'elle adore, descend
+l'embrasser... Vous savez que, si vous tes bien reu, vous le devrez
+la contessina...
+
+A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxime
+antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina trs bas, en voyant
+entrer un gros homme la soutane noire ceinture de rouge, coiff d'un
+chapeau noir torsade rouge et or, et que l'abb Paparelli amenait,
+avec tout un dploiement d'humbles rvrences. Il avait fait signe
+Pierre de se lever galement, il put lui souffler encore:
+
+--Le cardinal Sanguinetti, prfet de la congrgation de l'Index.
+
+Mais l'abb Paparelli se prodiguait, s'empressait, rptait d'un air de
+bate satisfaction:
+
+--Votre minence rvrendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire
+tout de suite... Il y a dj l Son minence le Grand Pnitencier.
+
+Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un clat brusque et
+familier.
+
+--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce
+qu'on veut. Enfin, j'arrive.
+
+C'tait un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et
+colore, avec un nez norme, des lvres paisses, des yeux vifs toujours
+en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active,
+turbulente presque, les cheveux bruns encore, peine sems de fils
+d'argent, trs soigns, ramens en boucles sur les tempes. Il tait n
+Viterbe, avait fait ses classes au sminaire de cette ville, avant de
+venir Rome les achever l'Universit Grgorienne. Ses tats de
+service ecclsiastique disaient son chemin rapide, son intelligence
+souple: d'abord, secrtaire de nonciature Lisbonne; ensuite, nomm
+vque titulaire de Thbes et charg d'une mission dlicate, au Brsil;
+ds son retour, fait nonce Bruxelles, puis Vienne; et enfin
+cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'vch suburbicaire de
+Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqu toute l'Europe, il n'avait
+contre lui que son ambition trop affiche, son intrigue toujours aux
+aguets. On le disait maintenant irrconciliable, exigeant de l'Italie la
+reddition de Rome, bien qu'autrefois il et fait des avances au
+Quirinal. Dans sa furieuse passion d'tre le pape de demain, il sautait
+d'une opinion une autre, se donnait mille peines pour conqurir des
+gens, qu'il lchait ensuite. Deux fois dj, il s'tait fch avec Lon
+XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vrit tait
+que, candidat presque avou la papaut, il s'usait par son continuel
+effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.
+
+Mais Pierre n'avait vu en lui que le prfet de la congrgation de
+l'Index; et une ide seule l'motionnait, celle que cet homme allait
+dcider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et
+que l'abb Paparelli fut retourn dans la deuxime antichambre, ne
+put-il s'empcher de demander don Vigilio:
+
+--Leurs minences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont
+donc trs lies?
+
+Un sourire pina les lvres du secrtaire, pendant que ses yeux
+flambaient d'une ironie dont il n'tait plus matre.
+
+--Oh! trs lies, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent
+pas faire autrement.
+
+Et il expliqua qu'on avait des gards pour la haute naissance du
+cardinal Boccanera, de sorte qu'on se runissait volontiers chez lui,
+lorsqu'une affaire grave se prsentait, comme ce jour-l prcisment,
+ncessitant une entrevue, en dehors des sances habituelles. Le cardinal
+Sanguinetti tait le fils d'un petit mdecin de Viterbe.
+
+--Non, non! Leurs minences ne sont pas lies du tout... Quand on n'a ni
+les mmes ides, ni le mme caractre, il est bien difficile de
+s'entendre. Et surtout quand on se gne!
+
+Il avait dit cela plus bas, comme lui-mme, avec son sourire mince.
+D'ailleurs, Pierre coutait peine, tout sa proccupation
+personnelle.
+
+--Peut-tre bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont runis?
+demanda-t-il.
+
+Don Vigilio devait savoir le motif de la runion. Mais il se contenta de
+rpondre que, pour une affaire de l'Index, la runion aurait eu lieu
+chez le prfet de la congrgation. Et Pierre, cdant son impatience,
+en fut rduit lui poser une question directe.
+
+--Mon affaire moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez,
+n'est-ce pas? Puisque Son minence fait partie de la congrgation, et
+que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-tre me
+donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle
+hte de savoir!
+
+Du coup, don Vigilio fut repris de son inquitude effare. Il bgaya
+d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui tait vrai.
+
+--Je vous assure, aucune pice ne nous est encore parvenue, j'ignore
+absolument tout.
+
+Puis, comme le prtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il
+se remit crire, jetant des regards furtifs vers la deuxime
+antichambre, craignant sans doute que l'abb Paparelli n'coutt.
+Dcidment, il avait parl beaucoup trop. Et il se rapetissait sa
+table, fondu, disparu dans son coin d'ombre.
+
+Alors, Pierre revint sa rverie, envahi de nouveau par tout cet
+inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeille des
+choses. D'interminables minutes durent s'couler, il tait prs de onze
+heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'veilla enfin. Il
+s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en
+allait en compagnie d'un autre cardinal, trs maigre, trs grand, avec
+une figure grise et longue d'ascte. Mais ni l'un ni l'autre ne parut
+mme apercevoir ce simple petit prtre tranger, inclin ainsi sur leur
+passage. Ils causaient haut, familirement.
+
+--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier.
+
+--C'est coup sr du siroco pour demain.
+
+Le silence retomba, solennel, dans la grande pice obscure. Don Vigilio
+crivait toujours, sans qu'on entendt le petit bruit de sa plume sur le
+dur papier jauntre. Il y eut un lger tintement de sonnette fle. Et
+l'abb Paparelli accourut de la deuxime antichambre, disparut un
+instant dans la salle du trne, puis revint appeler d'un signe Pierre,
+qu'il annona d'une voix lgre.
+
+--Monsieur l'abb Pierre Froment.
+
+La salle, trs grande, tait une ruine, elle aussi. Sous l'admirable
+plafond de bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une
+brocatelle grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait
+quelques reprises, mais l'usure moirait de tons ples la pourpre sombre
+de la soie, autrefois d'un faste clatant. La curiosit de la pice
+tait l'ancien trne, le fauteuil de velours rouge o prenait place
+jadis le Saint-Pre, quand il rendait visite au cardinal. Un dais,
+galement de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait
+accroch le portrait du pape rgnant. Et, selon la rgle, le fauteuil
+tait retourn contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y
+asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste
+salle, que des canaps, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse
+table Louis XIV, de bois dor, dessus de mosaque, reprsentant
+l'enlvement d'Europe.
+
+Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout prs d'une
+autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire,
+lisere et boutonne de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et
+plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de crmonie.
+C'taient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupe de
+larges plis, au nez fort et aux lvres minces; et c'taient les yeux
+ardents clairant la face ple, sous les pais sourcils rests noirs.
+Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi
+qui se dgageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir
+o tait la vrit, et une absolue volont de s'y tenir jamais.
+
+Boccanera n'avait pas boug, regardant fixement, de son regard noir,
+s'avancer le visiteur; et le prtre, qui connaissait le crmonial,
+s'agenouilla, baisa la grosse meraude qu'il portait au doigt. Mais,
+tout de suite, le cardinal le releva.
+
+--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nice m'a parl de
+votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous
+recevoir.
+
+Il s'tait assis prs de la table, sans lui dire encore de prendre
+lui-mme une chaise, et il continuait l'examiner, en parlant d'une
+voix lente, fort polie.
+
+--C'est hier matin que vous tes arriv, et bien fatigu, n'est-ce pas?
+
+--Votre minence est trop bonne... Oui, bris, autant d'motion que de
+fatigue. Ce voyage est pour moi si grave!
+
+Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer ds les premiers mots la
+question srieuse.
+
+--Sans doute, il y a tout de mme loin de Paris Rome. Aujourd'hui, a
+se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable!
+
+Sa parole se ralentit.
+
+--Je suis all Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante
+ans bientt, et pour y passer une semaine peine... Une grande et belle
+ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens trs bien
+levs, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut
+l'oublier, mme dans les tristes heures actuelles, la France a t la
+fille ane de l'glise... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitt
+Rome.
+
+Et, d'un geste de tranquille ddain, il acheva sa pense. A quoi bon des
+courses au pays du doute et de la rbellion? Est-ce que Rome ne
+suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville ternelle qui, aux
+temps prdits, devait redevenir la capitale du monde?
+
+Pierre, muet, voquant en lui le prince violent et batailleur
+d'autrefois, rduit porter cette simple soutane, le trouva beau, dans
+son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait elle-mme. Mais
+cette obstination d'ignorance, cette volont de ne tenir compte des
+autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquitrent,
+lorsque, par un retour sur lui-mme, il songea au motif qui l'amenait.
+Et, comme le silence s'tait fait, il crut devoir rentrer en matire par
+un hommage.
+
+--Avant toute autre dmarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de
+Votre minence, car c'est en elle seule que j'espre, c'est elle que je
+supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger.
+
+De la main, alors, Boccanera l'invita s'asseoir sur une chaise, en
+face de lui.
+
+--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je
+les dois tout chrtien dsireux de bien faire. Vous auriez tort,
+seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis
+compltement l'cart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons,
+cela ne va pas nous empcher de causer un peu.
+
+Il continua, aborda trs franchement la question, sans ruse aucune, en
+esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilits.
+
+--N'est-ce pas? vous avez crit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois,
+et vous venez pour dfendre ce livre, qui est dfr la congrgation
+de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne
+puis tout lire. Je lis seulement les oeuvres que m'envoie la
+congrgation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et mme je me
+contente souvent du rapport que rdige pour moi mon secrtaire... Mais
+ma nice Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait
+pas d'intrt, qu'il l'avait d'abord un peu tonne et beaucoup mue
+ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en tudier les
+passages incrimins avec le plus grand soin.
+
+Pierre saisit l'occasion, pour commencer plaider sa cause. Et il pensa
+que le mieux tait d'indiquer tout de suite ses rfrences, Paris.
+
+--Votre minence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait
+mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me
+tmoigner quelque amiti, ne cesse de rpter qu'un livre pareil vaut au
+Saint-Sige la meilleure des armes.
+
+--Oh! de la Choue, de la Choue, rpta le cardinal avec une moue de
+bienveillant ddain, je n'ignore pas que de la Choue croit tre un bon
+catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il
+descend au palais, je le vois volontiers, la condition de ne pas
+causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous
+entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingu et bon de la
+Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa dmocratie
+dbarbouille et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la
+littrature.
+
+Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie mprisante, dont
+lui-mme se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre
+rpondant, qu'il pensait d'une autorit indiscutable.
+
+--Son minence le cardinal Bergerot a bien voulu donner mon oeuvre une
+entire approbation.
+
+Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le
+blme railleur, la piti que soulve l'acte inconsidr d'un enfant,
+destin un avortement certain. Une flamme de colre alluma les yeux
+sombres, une volont de combat durcit la face entire.
+
+--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une rputation
+de grande pit, en France. Nous le connaissons peu, Rome.
+Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le
+chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernirement, ses
+crits et ses actes n'avaient contrist mon me de croyant. Je ne suis
+malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacr
+Collge, personne qui l'approuve.
+
+Il s'arrta, puis se pronona, d'une voix nette.
+
+--Le cardinal Bergerot est un rvolutionnaire.
+
+Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un
+rvolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'mes si doux, d'une charit
+inpuisable, dont le rve tait que Jsus redescendt sur la terre, pour
+faire rgner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la
+mme signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que
+la religion des pauvres et des souffrants devnt une passion
+condamnable, simplement insurrectionnelle?
+
+Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilit
+d'une discussion, il n'eut plus que le dsir de raconter son livre, de
+l'expliquer et de l'innocenter. Mais, ds les premiers mots, le cardinal
+l'empcha de poursuivre.
+
+--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux
+lire les passages... Du reste, il est une rgle absolue: tout livre est
+pernicieux et condamnable qui touche la foi. Votre livre est-il
+profondment respectueux du dogme?
+
+--Je le pense, et j'affirme Votre minence que je n'ai pas entendu
+faire une oeuvre de ngation.
+
+--C'est bon, je pourrai tre avec vous, si cela est vrai... Seulement,
+dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil vous donner, retirer
+vous-mme votre oeuvre, la condamner et la dtruire, sans attendre
+qu'une dcision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le
+scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre
+chair. Un prtre n'a pas d'autre devoir que l'humilit et l'obissance,
+l'anantissement complet de son tre, dans la volont souveraine de
+l'glise. Et mme pourquoi crire? car il y a dj de la rvolte
+exprimer une opinion soi, c'est toujours une tentation du diable qui
+vous met la plume la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en
+cdant l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre
+livre, mon cher fils, c'est encore de la littrature, de la
+littrature!
+
+Ce mot revenait avec un mpris tel, que Pierre sentit toute la dtresse
+des pauvres pages d'aptre qu'il avait crites, tombant sous les yeux de
+ce prince devenu un saint. Il l'coutait, il le regardait grandir, pris
+d'une peur et d'une admiration croissantes.
+
+--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, dsintresse, qui croit
+pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant
+les mystres, sans chercher les pntrer, avec la conviction
+tranquille qu'en les acceptant, on possde enfin le certain et le
+dfinitif! N'est-ce pas la plus complte satisfaction intellectuelle,
+cette satisfaction que donne le divin conqurant la raison, la
+disciplinant et la comblant, ce point qu'elle est comme remplie et
+dsormais sans dsir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le
+divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut
+mettre en Dieu la vrit et la justice, si l'on veut qu'elles rgnent
+sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livr
+tous les dsastres. C'est la foi seule qui dlivre et apaise!
+
+Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se
+dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanit souffrante se ruer
+la gurison du corps et la consolation de l'me. Ici, c'tait le
+croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se
+satisfait, en gotant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais
+encore il n'avait entendu un tel cri de joie, vivre dans l'obissance,
+sans inquitude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera
+avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualit o
+flambait le sang rouge des anctres; et il s'merveillait de la majest
+calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si
+violente, dont l'orgueil tait rest l'unique passion.
+
+--Pourtant, se hasarda-t-il dire enfin, trs doucement, si la foi
+demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure,
+tout volue, le monde change.
+
+--Mais ce n'est pas vrai! s'cria le cardinal; le monde est immobile,
+jamais!... Il pitine, il s'gare, s'engage dans les plus abominables
+voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramne au droit chemin.
+Voil le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ
+s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de dpart, l'innocence
+premire? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixe au jour triomphal
+o les hommes seront en possession de toute la vrit, apporte par
+l'vangile?... Non, non! la vrit est dans le pass, c'est toujours au
+pass qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles
+nouveauts, ces mirages du fameux progrs, ne sont que les piges de
+l'ternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse
+des risques d'erreur, puisque la vrit, depuis dix-huit sicles, est
+connue?... La vrit, mais elle est dans le catholicisme apostolique et
+romain, tel que l'a cr la longue suite des gnrations! Quelle folie
+de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'mes
+pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique
+de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre!
+
+Pierre ne protesta plus, le coeur serr, car il ne pouvait douter
+maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses ides
+les plus chres. Il s'inclinait, respectueux, glac, en sentant passer
+sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid
+mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute
+taille, continuait de sa voix ttue, toute sonnante de fier courage:
+
+--Et si, comme ses ennemis le prtendent, le catholicisme est frapp
+mort, il doit mourir debout, dans son intgralit glorieuse... Vous
+entendez bien, monsieur l'abb, pas une concession, pas un abandon, pas
+une lchet! Il est tel qu'il est, et il ne saurait tre autrement. La
+certitude divine, la vrit totale est sans modification possible; et la
+moindre pierre enleve l'difice, n'est jamais qu'une cause
+d'branlement... N'est-ce pas vident, d'ailleurs? On ne sauve pas les
+vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prtexte de les
+rparer. On ne fait qu'augmenter les lzardes. S'il tait vrai que Rome
+menat de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les
+repltrages n'auraient pour rsultat que de hter l'invitable
+catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus
+misrable des agonies, la fin d'un lche qui se dbat et demande
+grce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont l d'affreux
+mensonges, que le catholicisme n'a jamais t plus solide, qu'il puise
+son ternit dans l'unique source de vie. Mais, le soir o le ciel
+croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'miettent,
+sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est
+debout, dans les dcombres, que je finirais, en rcitant mon _Credo_ une
+dernire fois.
+
+Sa voix s'tait ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que,
+d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, dsert
+et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. tait-ce donc un
+involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui
+l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait
+expliqu, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries plies par la
+poussire, le chapeau rouge que les mites dvoraient. Et cela tait
+d'une grandeur dsespre et superbe, ce prince et ce cardinal, ce
+catholique intransigeant, retir ainsi dans l'ombre croissante du pass,
+bravant d'un coeur de soldat l'invitable croulement de l'ancien monde.
+
+Saisi, Pierre allait prendre cong, lorsqu'une petite porte s'ouvrit
+dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience.
+
+--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille!
+
+Mais l'abb Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand mme,
+sans s'motionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une
+phrase, trs bas, l'oreille du cardinal, qui s'tait calm sa vue.
+
+--Quel cur?... Ah! oui, Santobono, le cur de Frascati. Je sais...
+Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant.
+
+De sa voix menue, Paparelli recommena parler bas. Des mots pourtant
+s'entendaient: une affaire presse, le cur tait forc de repartir, il
+n'avait dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il
+introduisit le visiteur, son protg, qu'il avait laiss derrire la
+petite porte. Puis, lui-mme disparut, avec la tranquillit d'un
+subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.
+
+Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prtre, taill
+coups de serpe, un fils de paysan, encore prs de la terre. Il avait de
+grands pieds, des mains noueuses, une face couture et tanne, que des
+yeux noirs, trs vifs, clairaient. Robuste encore, pour ses
+quarante-cinq ans, il ressemblait un peu un bandit dguis, la barbe
+mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la
+physionomie restait fire, sans rien de bas. Et il portait un petit
+panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement.
+
+Tout de suite, Santobono flchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un
+geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarit
+respectueuse du menu peuple pour les grands:
+
+--Je demande pardon Votre minence rvrendissime d'avoir insist. Du
+monde attendait, et je n'aurais pas t reu, si mon ancien camarade
+Paparelli n'avait eu l'ide de me faire passer par cette porte... Oh!
+j'ai solliciter de Votre minence un si grand service, un vrai service
+de coeur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit
+cadeau.
+
+Boccanera l'coutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois,
+lorsqu'il allait passer les ts Frascati, dans la villa princire que
+la famille y possdait, une habitation reconstruite au seizime sicle,
+un merveilleux parc dont la terrasse clbre donnait sur la Campagne
+romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa tait aujourd'hui
+vendue, et, sur des vignes, chues en partage Benedetta, le comte
+Prada, avant l'instance en divorce, avait commenc faire btir tout un
+quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne
+ddaignait pas, pendant ses promenades pied, d'entrer se reposer un
+instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une
+antique chapelle consacre sainte Marie des Champs; et le prtre
+occupait l, contre cette chapelle, une sorte de masure demi ruine,
+dont le charme tait un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-mme,
+avec une passion de vrai paysan.
+
+--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai
+voulu que Votre minence gott mes figues. Ce sont les premires de la
+saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant,
+quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien
+me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de
+pareilles.
+
+Le cardinal ne put s'empcher de sourire. Il adorait les figues, et
+c'tait vrai, le figuier de Santobono tait rput dans le pays entier.
+
+--Merci, mon cher cur, vous vous souvenez de mes petits dfauts...
+Voyons, que puis-je faire pour vous?
+
+Il tait tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le
+cur d'anciennes discussions, des faons de voir contraires, qui le
+fchaient. Santobono, n Nemi, en plein pays farouche, d'une famille
+violente dont l'an tait mort d'un coup de couteau, avait profess de
+tout temps des ides ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait
+failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour o les Italiens
+taient entrs dans Rome, on avait d l'empcher de planter sur son toit
+le drapeau de l'unit italienne. C'tait son rve passionn, Rome
+matresse du monde, lorsque le pape et le roi, aprs s'tre embrasss,
+feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait l un
+rvolutionnaire dangereux, un prtre rengat mettant le catholicisme en
+pril.
+
+--Oh! ce que Votre minence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire,
+si elle le daigne! rptait Santobono d'une voix brlante, en joignant
+ses grosses mains noueuses.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--Est-ce que Son minence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de
+mon affaire Votre minence rvrendissime?
+
+--Non, le cardinal m'a simplement prvenu de votre visite, en me disant
+que vous aviez quelque chose me demander.
+
+Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une svrit plus
+grande. Il n'ignorait pas que le prtre tait devenu le client de
+Sanguinetti, depuis que ce dernier, nomm vque suburbicaire, passait
+Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat la papaut, a de
+la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de
+leur vie sur son lection possible: s'il est pape un jour, si eux-mmes
+l'aident le devenir, ils entreront sa suite dans la grande famille
+pontificale. On racontait que Sanguinetti avait dj tir Santobono
+d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris
+en train d'escalader son mur, et qui tait mort des suites d'une
+correction trop rude. Mais, la louange du prtre, il fallait pourtant
+ajouter que, dans son dvouement fanatique au cardinal, il entrait
+surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destin faire
+de l'Italie la grande nation souveraine.
+
+--Eh bien! voici mon malheur... Votre minence connat mon frre
+Agostino, qui a t pendant deux ans jardinier chez elle, la villa.
+Certainement, c'est un garon trs gentil, trs doux, dont jamais
+personne n'a eu se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de
+quelle faon, il lui est arriv un accident, il a tu un homme d'un coup
+de couteau, Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en
+suis tout fait contrari, je donnerais volontiers deux doigts de ma
+main, pour le tirer de prison. Et j'ai pens que Votre minence ne me
+refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et
+qu'elle a t toujours trs contente de son bon caractre.
+
+Nettement, le cardinal protesta.
+
+--Je n'ai pas t content du tout d'Agostino. Il tait d'une violence
+folle, et j'ai d justement le congdier parce qu'il vivait constamment
+en querelle avec les autres domestiques.
+
+--Oh! que Votre minence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc
+vrai que le caractre de mon pauvre petit Agostino s'tait gt! Mais il
+y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre minence peut me
+donner un certificat tout de mme, en arrangeant les phrases. Cela
+produirait un si bon effet, un certificat de Votre minence devant la
+justice!
+
+--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai
+pas de certificat.
+
+--Eh quoi! Votre minence rvrendissime refuse?
+
+--Absolument!... Je sais que vous tes un prtre d'une moralit
+parfaite, que vous remplissez votre saint ministre avec zle et que
+vous seriez un homme tout fait recommandable, sans vos ides
+politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous gare, je ne
+puis mentir pour vous tre agrable.
+
+Santobono le regardait, stupfi, ne comprenant pas qu'un prince, un
+cardinal tout-puissant, s'arrtt de si pauvres scrupules, lorsqu'il
+s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus
+frquente, en ces pays encore sauvages des Chteaux romains.
+
+--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon
+uniquement, quand il y en a, et tout de mme Agostino a du bon. Dans un
+certificat, a dpend des phrases qu'on crit.
+
+Il s'enttait cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tte
+qu'on pt refuser de convaincre la justice, par une ingnieuse faon de
+prsenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait
+rien, il eut un geste dsespr, sa face terreuse prit une expression de
+violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colre
+contenue.
+
+--Bien, bien! chacun voit la vrit sa manire, je vais retourner dire
+a Son minence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre minence
+rvrendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai drange
+inutilement... Peut-tre que les figues ne sont pas trs mres; mais je
+me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison,
+lorsqu'elles sont tout fait bonnes et sucres... Mille grces et mille
+bonheurs Votre minence rvrendissime.
+
+Il s'en allait reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa
+grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'tait intress vivement la
+scne, retrouvait en lui le petit clerg de Rome et des environs, dont
+on lui avait parl avant son voyage. Ce n'tait pas le scagnozzo, le
+prtre misrable, affam, venu de la province la suite de quelque
+fcheuse aventure, tomb sur le pav de Rome en qute du pain quotidien,
+une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes
+de l'glise, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant
+avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal fams. Ce n'tait
+pas non plus le cur des campagnes lointaines, d'une ignorance totale,
+d'une superstition grossire, paysan avec les paysans, trait d'gal
+gal par ses ouailles, qui, trs pieuses, ne le confondaient jamais avec
+le Bon Dieu, genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant
+l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite glise
+pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dpensait que le pain et la
+viande, s'il rcoltait le vin, les fruits, les lgumes de son jardin.
+Celui-ci n'tait pas sans instruction, savait un peu de thologie, un
+peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passe de Rome,
+qui avait enflamm son patriotisme du rve fou de la prochaine
+domination universelle, rserve la Rome renaissante, capitale de
+l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit
+clerg romain, souvent trs digne et intelligent, et le haut clerg, les
+hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'tait pas au moins prlat
+n'existait point.
+
+--Mille grces Votre minence rvrendissime, et que tout lui
+russisse dans ses dsirs!
+
+Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint Pierre, qui
+s'inclinait, lui aussi, pour prendre cong.
+
+--En somme, monsieur l'abb, l'affaire de votre livre me parat
+mauvaise. Je vous rpte que je ne sais rien de prcis, que je n'ai pas
+vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nice s'intressait vous,
+j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le prfet de l'Index, qui
+tait justement ici tout l'heure. Et lui-mme n'est gure plus au
+courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrtaire.
+Seulement, il m'a affirm que la dnonciation venait de personnes
+considrables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages
+nombreuses, o l'on aurait relev les passages les plus fcheux, tant au
+point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme.
+
+Trs mu cette pense d'ennemis cachs, le poursuivant dans l'ombre,
+le jeune prtre s'cria:
+
+--Oh! dnonc, dnonc! si Votre minence savait combien ce mot me
+gonfle le coeur! Et dnonc pour des crimes coup sr involontaires,
+puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'glise...
+C'est donc aux genoux du Saint-Pre que je vais aller me jeter et me
+dfendre.
+
+Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coup son grand
+front.
+
+--Sa Saintet peut tout, mme vous recevoir, si tel est son bon plaisir,
+et vous absoudre... Mais, coutez-moi, je vous conseille encore de
+retirer votre livre de vous-mme, de le dtruire simplement et
+courageusement, avant de vous lancer dans une lutte o vous aurez la
+honte d'tre bris... Enfin, rflchissez.
+
+Immdiatement, Pierre s'tait repenti d'avoir parl de sa visite au
+pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel
+l'autorit souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'tait possible,
+celui-ci serait contre son oeuvre, il n'esprait plus que faire peser
+sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait
+trouv trs net, trs franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il
+commenait deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il
+le salua.
+
+--Je remercie infiniment Votre minence et je lui promets de penser
+tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrme bont de me dire.
+
+Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'taient
+prsentes pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait l un
+vque, un prlat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don
+Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en
+conversation avec un grand jeune homme blond, un Franais, qui s'cria,
+saisi lui aussi d'tonnement:
+
+--Comment! vous ici, monsieur l'abb! vous tes Rome!
+
+Le prtre avait eu une seconde d'hsitation.
+
+--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous
+reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que
+vous tiez, depuis l'anne dernire, attach l'ambassade.
+
+Mince, lanc, trs lgant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un
+bleu ple, presque mauve, sa barbe blonde, finement frise, portait ses
+cheveux blonds boucls, coups sur le front la florentine. D'une
+famille de magistrats, trs riches et d'un catholicisme militant, il
+avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait dcid de sa destine.
+Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marque Rome, o il comptait
+de puissantes parents: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une
+soeur avait pous Paris un notaire, son oncle; cousin germain de
+monsignor Gamba del Zoppo, camrier secret participant, fils d'une de
+ses tantes, marie en Italie un colonel. Et c'tait ainsi qu'on
+l'avait attach l'ambassade prs du Saint-Sige, o l'on tolrait ses
+allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le
+promenait en flneries sans fin au travers de Rome. Il tait du reste
+fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, trs pratique au
+fond, connaissant merveille les questions d'argent; et il lui arrivait
+mme parfois, comme ce matin-l, de venir, de son air las et un peu
+mystrieux, causer chez un cardinal d'une affaire srieuse, au nom de
+son ambassadeur.
+
+Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des
+fentres, pour l'y entretenir l'aise.
+
+--Ah! mon cher abb, que je suis donc content de vous voir! Vous vous
+souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le
+cardinal Bergerot? Je vous ai indiqu, pour votre livre, des tableaux
+voir, des miniatures du quatorzime sicle et du quinzime. Et vous
+savez que, ds aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter
+Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouill.
+Oh! des trsors, des trsors! Mais au fond il n'y a qu'une oeuvre, on en
+revient toujours sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah!
+le Botticelli!
+
+Sa voix se mourait, il eut un geste bris d'admiration. Et Pierre dut
+promettre de s'abandonner lui, d'aller avec lui la Chapelle Sixtine.
+
+--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On
+poursuit mon livre, on l'a dnonc la congrgation de l'Index.
+
+--Votre livre! pas possible! s'cria Narcisse. Un livre dont certaines
+pages rappellent le dlicieux saint Franois d'Assise!
+
+Obligeamment, alors, il se mit sa disposition.
+
+--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous tre trs utile. C'est
+l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilit charmante, et plein
+de la vieille bravoure franaise... Cet aprs-midi, ou demain matin au
+plus tard, je vous prsenterai lui; et, puisque vous dsirez avoir
+immdiatement une audience du pape, il tchera de vous l'obtenir...
+Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le
+Saint-Pre a beau l'aimer beaucoup, il choue parfois, tellement les
+approches sont compliques.
+
+Pierre, en effet, n'avait pas song employer l'ambassadeur, dans son
+ide nave qu'un prtre accus, qui venait se dfendre, voyait toutes
+les portes s'ouvrir d'elles-mmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse,
+il le remercia vivement, comme si dj l'audience tait obtenue.
+
+--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques
+difficults, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne
+parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilit aucune,
+car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse
+toute dmarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un
+homme obligeant qui vit dans l'intimit du pape, dont son service le
+rapproche toute heure; et, s'il le faut, je vous mnerai lui, il
+trouvera le moyen sans doute de vous mnager une entrevue, bien que sa
+grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons,
+c'est entendu, confiez-vous moi en tout et pour tout.
+
+--Ah! cher monsieur, s'cria Pierre, soulag, heureux, j'accepte de
+grand coeur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car,
+depuis que je suis ici, tout le monde me dcourage, vous tes le premier
+qui me rendiez quelque force, en traitant les choses la franaise.
+
+Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera,
+sa certitude de n'tre aid par lui en rien, les nouvelles fcheuses
+donnes par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalit qu'il avait
+sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'coutait en souriant, et lui
+aussi s'abandonna aux commrages et aux confidences. Cette rivalit,
+cette dispute prmature de la tiare, dans leur furieux dsir tous
+deux, rvolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des
+dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire
+exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que
+Boccanera reprsentait l'intransigeance, le catholicisme dgag de tout
+compromis avec la socit moderne, attendant immobile le triomphe de
+Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Pre, l'Italie
+repentante faisant pnitence de son sacrilge; tandis que Sanguinetti,
+trs souple, trs politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi
+nouvelles que hardies, une sorte de fdration rpublicaine de tous les
+anciens petits tats italiens mise sous le protectorat auguste du pape.
+En somme, c'tait la lutte entre les deux conceptions opposes, l'une
+qui veut le salut de l'glise par le respect absolu de l'antique
+tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas
+voluer avec le sicle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel
+inconnu, que l'opinion finissait par tre que, si le pape actuel vivait
+encore quelques annes, ce ne serait srement ni Boccanera, ni
+Sanguinetti qui lui succderait.
+
+Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.
+
+--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai caus avec lui hier
+soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.
+
+En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face
+rose de prlat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette,
+luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait trs courtois
+l'gard de l'abb Paparelli lui-mme, qui l'accompagnait humblement, en
+le suppliant de vouloir bien attendre que Son minence pt le recevoir.
+
+--Oh! murmura Narcisse, devenu srieux, monsignor Nani est un homme dont
+il faut tre l'ami.
+
+Il savait son histoire, il la conta demi-voix. N Venise, d'une
+famille noble ruine, qui avait compt des hros, Nani, aprs avoir fait
+ses premires tudes chez les Jsuites, vint Rome tudier la
+philosophie et la thologie au Collge romain, que les Jsuites
+tenaient. Ordonn prtre vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi
+un nonce en Bavire, titre de secrtaire particulier; et, de l, il
+tait all, comme auditeur de nonciature, Bruxelles, puis Paris,
+qu'il avait habit pendant cinq ans. Tout semblait le destiner la
+diplomatie, ses brillants dbuts, son intelligence vive, une des plus
+vastes et des plus renseignes qui pt tre, lorsque, brusquement, il
+fut rappel Rome, o, presque tout de suite, on lui confia la
+situation d'assesseur du Saint-Office. On prtendit alors que c'tait l
+un dsir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au
+Saint-Office un homme lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il
+rendrait beaucoup plus de services Rome que dans une nonciature. Dj
+prlat domestique, Nani tait depuis peu chanoine de Saint-Pierre et
+protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le
+jour o le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait
+davantage.
+
+--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme suprieur, qui connat
+admirablement son Europe moderne, et avec cela un trs saint prtre, un
+croyant sincre, d'un dvouement absolu l'glise, d'une foi solide de
+politique avis, diffrente il est vrai de l'troite et sombre foi
+thologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il
+vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses.
+Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils rgnent en son nom, convaincus
+que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu,
+la seule parfaite et ternelle, en dehors de laquelle il n'y a que
+mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore,
+dans nos querelles religieuses, discuter furieusement sur l'existence
+de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse tre mise en
+doute, puisqu'ils sont les ministres dlgus par Dieu; et ils sont
+uniquement leur rle de ministres qu'on ne saurait dpossder,
+exerant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanit, employant
+toute leur intelligence, toute leur nergie rester les matres
+accepts des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, aprs
+avoir t ml la politique du monde entier, est depuis dix ans
+Rome, dans les fonctions les plus dlicates, ml aux affaires les plus
+diverses et les plus importantes. Il continue voir l'Europe entire
+qui dfile Rome, connat tout, a la main dans tout. Et, avec cela,
+admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite,
+sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si lger, la
+plus haute ambition, la tiare souveraine.
+
+Encore un candidat la papaut! pensa Pierre, qui avait cout
+passionnment, car cette figure de Nani l'intressait, lui causait une
+sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrire le visage
+ros et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal
+les explications de son ami, il retomba l'effarement de son arrive
+dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prvisions.
+
+Mais monsignor Nani avait aperu les deux jeunes gens, et il s'avanait
+la main tendue, trs cordial.
+
+--Ah! monsieur l'abb Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne
+vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien
+Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre sant est bonne, depuis que je
+vous ai rencontr devant la Sainte Thrse du Bernin, que vous admirez
+tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est
+charmant. Monsieur l'abb, je vous dnonce en monsieur Habert un des
+passionns de notre ville, qui vous mnera dans les beaux endroits.
+
+Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite tre renseign sur
+l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en couta trs attentivement le
+rcit, hochant la tte certains dtails, rprimant parfois son fin
+sourire. L'accueil svre du cardinal, la certitude o tait le prtre
+de ne trouver prs de lui aucune aide, ne l'tonna nullement, comme s'il
+s'tait attendu ce rsultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant
+qu'il tait venu le matin et qu'il avait dclar l'affaire du livre trs
+grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine
+vivacit.
+
+--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arriv trop tard. A la
+premire nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son minence le
+cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire votre oeuvre
+une rclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons
+que vous tes un peu exalt, l'me enthousiaste et prompte la lutte.
+Nous serions bien avancs, si nous nous mettions sur les bras la rvolte
+d'un jeune prtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un
+livre dont on a dj vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je
+voulais qu'on ne bouget pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est
+un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a lev les bras au ciel, il
+s'est emport, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant
+la sottise tait faite, et qu'il tait absolument impossible d'arrter
+le procs, du moment que la congrgation se trouvait saisie, la suite
+des dnonciations les plus autorises, lances pour les motifs les plus
+graves... Enfin, comme il le disait, la sottise tait faite, et j'ai d
+songer autre chose...
+
+Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre
+fixs sur les siens, tchant de comprendre. Une imperceptible rougeur
+rosa son teint davantage, tandis que, trs l'aise, il continuait sans
+laisser voir sa contrarit d'en avoir trop dit:
+
+--Oui, j'ai song vous aider de toute ma faible influence, pour vous
+tirer des ennuis o cette affaire va srement vous mettre.
+
+Un souffle de rbellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on
+se jouait de lui peut-tre. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirm sa
+foi, qui tait si pure, si dgage de tout intrt personnel, si
+brlante de charit chrtienne?
+
+--Jamais, dclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-mme mon
+livre, comme on me le conseille. Ce serait une lchet et un mensonge,
+car je ne regrette rien, je ne dsavoue rien. Si je crois que mon oeuvre
+apporte un peu de vrit, je ne puis la dtruire, sans tre criminel
+envers moi-mme et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais!
+
+Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitt:
+
+--C'est aux genoux du Saint-Pre que je veux faire cette dclaration. Il
+me comprendra, il m'approuvera.
+
+Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme ferme dsormais. Il
+sembla tudier curieusement la subite violence du prtre, qu'il
+s'effora ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille.
+
+--Sans doute, sans doute... L'obissance et l'humilit ont de grandes
+douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout
+avec Sa Saintet... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.
+
+Et, de nouveau, il s'intressa beaucoup la demande d'audience.
+Vivement, il regrettait que Pierre n'et pas lanc cette demande de
+Paris mme, avant son arrive Rome: c'tait la plus sre faon de la
+faire agrer. Au Vatican, on n'aimait gure le bruit, et pour peu que la
+nouvelle de la prsence du jeune prtre se rpandt, pour peu qu'on
+caust des motifs qui l'amenaient, tout allait tre perdu.
+
+Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'tait offert pour prsenter Pierre
+ l'ambassadeur de France prs du Saint-Sige, il parut pris
+d'inquitude, il se rcria.
+
+--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernire imprudence!...
+D'abord, vous courez le risque de gner monsieur l'ambassadeur, dont la
+situation est toujours dlicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il
+chouait, et ma crainte est qu'il n'choue, oui! s'il chouait, ce
+serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre
+part, l'audience demande; car on ne voudrait pas infliger monsieur
+l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cd une autre
+influence que la sienne.
+
+Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tte, l'air gn,
+hsitant.
+
+--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demand
+dernirement, pour un personnage politique franais, une audience, qui a
+t refuse; et cela nous a t fort dsagrable... Monseigneur a
+raison. Il faut rserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque
+nous aurons puis les autres moyens d'approche.
+
+Et, voyant le dsappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance:
+
+--Notre premire visite sera donc pour mon cousin, au Vatican.
+
+tonn, l'attention veille de nouveau, Nani regarda le jeune homme.
+
+--Au Vatican? vous y avez un cousin?
+
+--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.
+
+--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous
+avez song Gamba pour agir prs de Sa Saintet. Sans doute, c'est une
+ide, il faut voir, il faut voir...
+
+Plusieurs fois, il rpta la phrase pour se donner le temps de voir
+lui-mme, de discuter intrieurement l'ide. Monsignor Gamba del Zoppo
+tait un brave homme, sans rle aucun, dont la nullit avait fini par
+tre lgendaire au Vatican. Il amusait de ses commrages le pape, qu'il
+flattait beaucoup, et qui aimait se promener son bras, dans les
+jardins. C'tait pendant ces promenades qu'il obtenait l'aise toutes
+sortes de petites faveurs. Mais il tait d'une poltronnerie
+extraordinaire, il craignait un tel point de compromettre son
+influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'tre
+longuement assur qu'il ne pouvait en rsulter pour lui aucun tort.
+
+--Eh mais! l'ide n'est pas mauvaise, dclara enfin Nani. Oui, oui!
+Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai
+moi-mme, je lui expliquerai l'affaire.
+
+Pour conclure, d'ailleurs, il se rpandit en conseils d'extrme
+prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se mfier beaucoup de
+l'entourage du pape. Hlas! oui, Sa Saintet tait si bonne, croyait si
+aveuglment au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers
+avec le soin critique qu'elle aurait d y mettre. Jamais on ne savait
+qui l'on s'adressait, ni dans quel pige on pouvait poser le pied. Mme
+il donna entendre qu'il ne fallait, aucun prix, s'adresser
+directement Son minence le Secrtaire d'tat, parce qu'elle-mme
+n'tait pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la
+complication la paralysait, dans ses meilleures volonts. Et, mesure
+qu'il parlait ainsi, trs doucement, avec une onction parfaite, le
+Vatican apparaissait comme un pays gard par des dragons jaloux et
+tratres, un pays o l'on ne devait point franchir une porte, risquer un
+pas, hasarder un membre, sans s'tre soigneusement assur d'avance qu'on
+n'y laisserait pas le corps entier.
+
+Pierre continuait l'couter, glac de plus en plus, retomb
+l'incertitude.
+
+--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me
+dcouragez, monseigneur!
+
+Nani retrouva son sourire cordial.
+
+--Moi! mon cher fils. J'en serais dsol... Je veux seulement vous
+rpter d'attendre, de rflchir. Surtout pas de fivre. Rien ne presse,
+je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour
+faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon
+mois... vitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez,
+visitez Rome en paix, c'est la meilleure faon d'avancer vos affaires.
+
+Et, prenant une main du prtre, dans ses deux mains aristocratiques,
+grasses et douces:
+
+--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi...
+Moi-mme, je me serais offert, j'aurais tenu honneur de vous conduire
+tout droit Sa Saintet. Seulement, je ne veux pas m'en mler encore,
+je sens trop qu' cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus
+tard, vous entendez! plus tard, dans le cas o personne n'aurait russi,
+ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage
+formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, vitez de prononcer
+les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre
+livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y
+avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion
+ternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique,
+apostolique et romaine. De mme, laissez vos amis de Paris o ils sont,
+ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute pit n'est
+pas apprcie suffisamment Rome... Je vous assure que je vous parle en
+ami.
+
+Puis, le voyant dsempar, moiti bris dj, ne sachant plus par quel
+ct il devait commencer la campagne, il le rconforta de nouveau.
+
+--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour
+le bien de l'glise et pour votre propre bien... Et je vous demande
+pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son minence aujourd'hui,
+car il m'est impossible d'attendre davantage.
+
+L'abb Paparelli, que Pierre avait cru voir rder derrire eux,
+l'oreille aux aguets, se prcipita, jura monsignor Nani qu'il n'y
+avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prlat donna
+l'assurance, trs gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il
+avait entretenir Son minence ne pressant en aucune faon. Et il se
+retira, avec des saluts courtois pour tous.
+
+Presque aussitt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle
+du trne, il serra la main de Pierre, il rpta:
+
+--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et,
+ds que j'aurai une rponse quelconque, je vous la ferai connatre... A
+bientt.
+
+Il tait midi pass, il ne restait plus l qu'une des deux vieilles
+dames, qui semblait s'tre endormie. A sa petite table de secrtaire,
+don Vigilio crivait toujours, de son criture menue, sur les immenses
+feuilles de son papier jaune. Et, de temps autre seulement, ses
+regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa
+continuelle dfiance, que rien ne le menaait.
+
+Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore,
+immobile, au fond de la vaste embrasure de fentre. Ah! que son pauvre
+tre d'enthousiaste et de tendre tait anxieux! En quittant Paris, il
+avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait
+injustement, et il partait pour se dfendre, il arrivait, se jetait aux
+genoux du pape, qui l'coutait avec indulgence. Est-ce que le pape
+n'tait pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice
+qui fait la vrit? et n'tait-il pas avant tout le Pre, le dlgu de
+l'infini pardon, de la divine misricorde, dont les bras restaient
+tendus tous les enfants de l'glise, mme aux coupables? Est-ce qu'il
+ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles
+de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer
+leur conduite, boire la source de l'ternelle bont? Et, ds le
+premier jour de son arrive, les portes se fermaient violemment, il
+tombait dans un monde hostile, sem d'embches, barr de gouffres. Tous
+lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves,
+en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prtention
+exorbitante, une affaire de russite si difficile, qu'elle mettait en
+branle les intrts, les passions, les influences du Vatican entier. Et
+c'taient des conseils sans fin, des habilets discutes longuement, des
+tactiques de gnraux menant une arme la victoire, des complications
+sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait
+par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela tait
+diffrent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte
+sur le chemin toutes les ouailles, les dociles et les gares!
+
+Ce qui commenait effrayer Pierre, c'tait ce qu'il sentait de mchant
+s'agiter confusment dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspect, trait
+de rvolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus
+le nommer! Il revoyait la moue de mpris du cardinal Boccanera parlant
+de son collgue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus
+prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'tait pas clair
+pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme la
+puret primitive du christianisme! tait-ce donc l un des crimes
+dnoncs la congrgation de l'Index? Ces dnonciateurs, il finissait
+par les souponner, et il prenait peur, car il avait maintenant
+conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort
+pour l'abattre et supprimer son oeuvre. Tout ce qui l'entourait lui
+devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours,
+regarder et tudier ce monde noir de Rome, si imprvu pour lui. Mais,
+dans la rvolte de sa foi d'aptre, il se faisait le serment, ainsi
+qu'il l'avait dit, de ne cder jamais, de ne rien changer, pas une page,
+pas une ligne, son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme
+l'inbranlable tmoignage de sa croyance. Mme condamn par l'Index, il
+ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il
+sortirait de l'glise, il irait jusqu'au schisme, continuant de prcher
+la religion nouvelle, crivant un second livre, la Rome vraie, telle
+que, vaguement, il commenait la voir.
+
+Cependant, don Vigilio avait cess d'crire, et il regardait Pierre d'un
+regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre
+cong. Malgr sa crainte, cdant un besoin de confidence, le
+secrtaire murmura:
+
+--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connatre le
+rsultat de votre entrevue avec Son minence.
+
+Le nom de monsignor Nani n'eut pas mme besoin d'tre prononc entre
+eux.
+
+--Vraiment, vous croyez?
+
+--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous coutiez mon conseil, vous
+agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grce ce qu'il dsire
+de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard.
+
+Cela acheva de troubler et d'exasprer Pierre. Il s'en alla avec un
+geste de dfi. On verrait bien s'il obissait. Et les trois
+antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus
+vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abb Paparelli le salua d'une
+petite rvrence muette; dans la premire, le valet ensommeill ne
+sembla pas mme le voir. Sous le baldaquin, une araigne filait sa
+toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux
+valu mettre la pioche dans tout ce pass pourrissant, tombant en poudre,
+pour que le soleil entrt librement et rendt au sol purifi une
+fcondit de jeunesse?
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'aprs-midi de ce mme jour, Pierre songea, puisqu'il avait des
+loisirs, commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite
+qui lui tenait au coeur. Ds l'apparition de son livre, une lettre venue
+de cette ville l'avait profondment mu et intress, une lettre du
+vieux comte Orlando Prada, le hros de l'indpendance et de l'unit
+italienne, qui, sans le connatre, lui crivait spontanment sous le
+coup d'une premire lecture; et c'tait, en quatre pages, une
+protestation enflamme, un cri de foi patriotique, juvnile encore chez
+le vieillard, l'accusant d'avoir oubli l'Italie dans son oeuvre,
+rclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifie et libre enfin.
+Une correspondance avait suivi, et le prtre, tout en ne cdant pas sur
+le rve qu'il faisait du no-catholicisme sauveur du monde, s'tait mis
+ aimer de loin l'homme qui lui crivait ces lettres o brlait un si
+grand amour de la patrie et de la libert. Il l'avait prvenu de son
+voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant,
+l'hospitalit accepte par lui au palais Boccanera le gnait beaucoup,
+car il lui semblait difficile, aprs l'accueil de Benedetta, si
+affectueux, de se rendre ainsi ds le premier jour, sans la prvenir,
+chez le pre de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
+en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils,
+le petit palais que celui-ci avait fait btir, dans le haut de la rue du
+Vingt-Septembre.
+
+Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule la contessina
+elle-mme. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la
+Choue, qu'elle gardait pour le hros une filiale tendresse, mle
+d'admiration. En effet, aprs le djeuner, au premier mot qu'il lui dit
+de l'embarras o il tait, elle se rcria.
+
+--Mais, monsieur l'abb, allez, allez vite! Vous savez que le vieil
+Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous tonnez pas de me
+l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre,
+par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui
+l'excrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai
+connu, je l'ai aim, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste
+qui soit sur la terre.
+
+Elle s'tait mise sourire, tandis que des larmes discrtes mouillaient
+ses yeux, sans doute au souvenir de l'anne passe l-bas, dans cette
+maison de violence, o elle n'avait eu d'heures paisibles que prs du
+vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:
+
+--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime
+toujours et que jamais je n'oublierai sa bont, quoi qu'il arrive.
+
+Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il
+voqua toute cette histoire hroque du vieil Orlando, qu'il s'tait
+fait conter. On y entrait en pleine pope, dans la foi, la bravoure et
+le dsintressement d'un autre ge.
+
+Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune
+brl d'une telle haine contre l'tranger, qu' peine g de quinze ans
+il faisait partie d'une socit secrte, une des ramifications de
+l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait
+de loin, des vieilles rvoltes contre la servitude, lorsque les
+conspirateurs se runissaient dans des cabanes abandonnes, au fond des
+bois; et elle tait exaspre encore par le rve sculaire de l'Italie
+dlivre, rendue elle-mme, redevenant enfin la grande nation
+souveraine, digne fille des anciens conqurants et matres du monde.
+Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie dmembre, morcele,
+en proie une foule de petits tyrans, continuellement envahie et
+possde par les nations voisines, quel rve ardent et superbe que de la
+tirer de ce long opprobre! Battre l'tranger, chasser les despotes,
+rveiller le peuple de la basse misre de son esclavage, proclamer
+l'Italie libre, l'Italie une, c'tait alors la passion qui soulevait
+toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait clater
+d'enthousiasme le coeur du jeune Orlando. Il vcut son adolescence dans
+une indignation sainte, dans la fire impatience de donner son sang la
+patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la dlivrait pas.
+
+Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retir,
+frmissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et
+il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle
+arriva de la fuite de Pie IX et de la rvolution Rome. Brusquement, il
+lcha tout, logis, femme, pour courir Rome, comme appel par la voix
+de sa destine. C'tait la premire fois qu'il s'en allait ainsi battre
+les chemins, la conqute de l'indpendance; et que de fois il devait
+se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
+il se passionna un instant pour cette figure mystique de rpublicain
+unitaire. Rvant lui-mme de rpublique universelle, il adopta la devise
+mazinienne Dio e popolo, il suivit la procession qui parcourut en
+grande pompe la Rome de l'meute. On tait une poque de vastes
+espoirs, travaille dj par le besoin d'une rnovation du catholicisme,
+dans l'attente d'un Christ humanitaire, charg de sauver le monde une
+seconde fois. Mais bientt un homme, un capitaine des anciens ges,
+Garibaldi, l'aurore de sa gloire pique, le prit tout entier, ne fit
+plus de lui qu'un soldat de la libert et de l'unit. Orlando l'aima
+comme un dieu, se battit en hros son ct, fut de la victoire de
+Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstin
+patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forc d'abandonner
+Rome l'arme franaise du gnral Oudinot, qui venait y rtablir Pie
+IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise
+que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite
+rpublicaine, et qui depuis de longs mois rsistait aux Autrichiens! et
+ce Garibaldi, avec une poigne d'hommes, qui part pour la dlivrer,
+frte treize barques de pche, en laisse huit entre les mains de
+l'ennemi, est oblig de revenir aux rivages romains, y perd
+misrablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner
+en Amrique, o il avait habit dj en attendant l'heure de
+l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu
+intrieur de son patriotisme, d'o poussaient en chaque ville des hommes
+de foi et de courage, d'o les meutes clataient de partout comme des
+ruptions, et qui, au milieu des checs, allait quand mme au triomphe,
+invinciblement!
+
+Orlando revint Milan, prs de sa jeune femme, et il y vcut deux ans,
+cach, rong par l'impatience du glorieux lendemain, si long natre.
+Un bonheur l'attendrit, dans sa fivre: il eut un fils, Luigi; mais
+l'enfant cota la vie sa mre, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
+davantage Milan, o la police le surveillait, le traquait, finissant
+par trop souffrir de l'occupation trangre, Orlando se dcida
+raliser les dbris de sa fortune, puis se retira Turin, prs d'une
+tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en
+grand politique, travaillait ds lors l'indpendance, prparait le
+Pimont au rle dcisif qu'il devait jouer. C'tait l'poque o le roi
+Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les rfugis qui
+lui arrivaient de toute l'Italie, mme ceux qu'il savait rpublicains,
+compromis et en fuite, la suite d'insurrections populaires. Dans cette
+rude et ruse maison de Savoie, le rve de raliser l'unit italienne,
+au profit de la monarchie pimontaise, venait de loin, mrissait depuis
+des annes. Et Orlando n'ignorait point sous quel matre il s'enrlait;
+mais dj, en lui, le rpublicain passait aprs le patriote, il ne
+croyait plus une Italie faite au nom de la rpublique, mise sous la
+protection d'un pape libral, comme Mazzini l'avait imagin un moment.
+N'tait-ce pas l une chimre, qui dvorerait des gnrations, si l'on
+s'enttait la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couch
+Rome, en conqurant. Quitte y laisser la libert, il voulait la patrie
+reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle
+fivre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son
+coeur battait lui briser la poitrine, aprs Magenta, quand il entra
+dans Milan avec l'arme franaise, dans ce Milan que huit annes plus
+tt il avait quitt en proscrit, l'me dsespre! A la suite de
+Solferino, le trait de Villafranca fut une dception amre: la Vntie
+chappait, Venise restait captive. Mais c'tait pourtant le Milanais
+reconquis, et c'taient aussi la Toscane, les duchs de Parme et de
+Modne, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
+formait, la patrie se reconstituait, autour du Pimont victorieux.
+
+Puis, l'anne suivante, Orlando rentra dans l'pope. Garibaldi tait
+revenu de ses deux sjours en Amrique, entour de toute une lgende,
+des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traverse
+extraordinaire de Canton Lima; et il avait reparu pour se battre en
+1859, devanant l'arme franaise, culbutant un marchal autrichien,
+entrant dans des villes, Cme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on
+apprit qu'il tait dbarqu avec mille hommes seulement, Marsala, les
+mille de Marsala, la poigne illustre de braves. Au premier rang,
+Orlando se battit. Palerme rsista trois jours, fut emporte. Devenu le
+lieutenant favori du dictateur, il l'aida organiser le gouvernement,
+passa ensuite avec lui le dtroit, fut sa droite de l'entre
+triomphale dans Naples, d'o le roi s'tait enfui. C'tait une folie
+d'audace et de vaillance, l'explosion de l'invitable, toutes sortes
+d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnrable, mieux
+protg par sa chemise rouge que par la plus paisse des armures,
+Garibaldi mettant en droute les armes adverses, comme un archange,
+rien qu'en brandissant sa flamboyante pe. Les Pimontais, de leur
+ct, qui venaient de battre le gnral Lamoricire Castelfidardo,
+avaient envahi les tats romains. Et Orlando tait l, lorsque le
+dictateur, se dmettant du pouvoir, signa le dcret d'annexion des
+Deux-Siciles la Couronne d'Italie; de mme qu'il fit galement partie,
+au cri violent de Rome ou la mort!, de la tentative dsespre qui
+finit tragiquement Aspromonte: la petite arme disperse par les
+troupes italiennes, Garibaldi bless, fait prisonnier, renvoy dans la
+solitude de son le de Caprera, o il ne fut plus qu'un laboureur.
+
+Les six annes d'attente qui suivirent, Orlando les vcut Turin, mme
+lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le snat avait
+acclam Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie tait
+faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Dsormais les grands combats
+semblaient finis, l're de l'pope se trouvait close. Venise allait
+tre donne par la dfaite. Orlando tait la bataille malheureuse de
+Custozza, o il reut deux blessures, le coeur plus mortellement frapp
+par la douleur qu'il prouva croire un instant l'Autriche triomphante.
+Mais, au mme moment, celle-ci, battue Sadowa, perdait la Vntie, et
+cinq mois plus tard il voulut tre Venise, dans la joie du triomphe,
+lorsque Victor-Emmanuel y fit son entre, aux acclamations frntiques
+du peuple. Rome seule restait prendre, une fivre d'impatience
+poussait vers elle l'Italie entire, qu'arrtait le serment fait par la
+France amie de maintenir le pape. Une troisime fois, Garibaldi rva de
+renouveler les prouesses lgendaires, se jeta sur Rome, indpendant de
+tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et,
+une troisime fois, Orlando fut de cette folie d'hrosme, qui devait se
+briser Mentana, contre les zouaves pontificaux, aids d'un petit corps
+franais. Bless de nouveau, il rentra Turin presque mourant. L'me
+frmissante, il fallait se rsigner, la situation restait insoluble.
+Tout d'un coup, clata le coup de tonnerre de Sedan, l'crasement de la
+France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentr dans
+l'arme rgulire, faisait partie des troupes qui prirent position, dans
+la Campagne romaine, pour assurer la scurit du Saint-Sige, selon les
+termes de la lettre que Victor-Emmanuel crivit Pie IX. Il n'y eut,
+d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du
+gnral Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui
+pntra dans la ville par la brche de la porte Pia. Ah! ce vingt
+septembre, ce jour o il prouva le plus grand bonheur de sa vie, un
+jour de dlire, un jour de complet triomphe, o se ralisait le rve de
+tant d'annes de luttes terribles, pour lequel il avait donn son repos,
+sa fortune, son intelligence et sa chair!
+
+Ensuite, ce furent encore plus de dix annes heureuses, dans Rome
+conquise, dans Rome adore, mnage et flatte, comme une femme en
+laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande
+vigueur nationale, une si merveilleuse rsurrection de force et de
+gloire, pour la jeune nation! L'ancien rpublicain, l'ancien soldat
+insurrectionnel qu'il tait, avait d se rallier et accepter un sige de
+snateur: Garibaldi lui-mme, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au
+roi et siger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance,
+n'avait point voulu d'une Italie indpendante et une, qui ne ft pas
+rpublicaine. Puis, une autre raison avait dcid Orlando, l'avenir de
+son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de
+l'entre dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune
+d'autrefois, mange au service de la patrie, il rvait de vastes
+destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'ge hroque
+tait achev, il voulait faire de lui un grand politique, un grand
+administrateur, un homme utile la nation souveraine de demain; et
+c'tait pourquoi il n'avait pas repouss la faveur royale, la rcompense
+de son long dvouement, voulant tre l, aider Luigi, le surveiller, le
+diriger. Lui-mme tait-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pt se
+rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir t dans la
+conqute? Il avait plac le jeune homme au ministre des Finances,
+frapp de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions
+d'affaires, devinant peut-tre aussi par un sourd instinct que la
+bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et
+conomique. Et, de nouveau, il vcut dans le rve, croyant toujours avec
+enthousiasme l'avenir splendide, dbordant d'une esprance illimite,
+regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle vgtation
+de quartiers neufs, redevenir ses yeux d'amant ravi la reine du monde.
+
+Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier,
+Orlando fut frapp de paralysie, les deux jambes tout coup mortes,
+d'une pesanteur de plomb. On avait d le remonter, jamais plus il ne
+remit les pieds sur le pav de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six
+ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitt son fauteuil, clou l
+dans une immobilit de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru
+les champs de bataille de l'Italie. C'tait une grande piti,
+l'croulement d'un hros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de
+cette chambre o il se trouvait prisonnier, assista au lent branlement
+de tous ses espoirs, envahi d'une mlancolie affreuse, dans la peur
+inavoue de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de
+l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journes vides
+ rflchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si
+triomphante en son unit, agissait follement, courait la ruine, la
+banqueroute peut-tre. Cette Rome qui avait toujours t pour lui la
+capitale ncessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au
+peuple roi de demain, semblait se refuser ce rle d'une grande
+capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des sicles
+sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son
+Luigi, qui le dsolait, rebelle toute direction, devenu un des enfants
+dvorateurs de la conqute, se ruant la cure chaude de cette Italie,
+de cette Rome, que son pre semblait avoir uniquement voulues pour que
+lui-mme les pillt et s'en engraisst. Vainement, il s'tait oppos
+ce qu'il quittt le ministre, ce qu'il se jett dans l'agio effrn
+sur les terrains et les immeubles, que dterminait le coup de dmence
+des quartiers neufs. Il l'adorait quand mme, il tait rduit au
+silence, surtout maintenant que les oprations financires les plus
+hasardeuses lui avaient russi, comme cette transformation de la villa
+Montefiori en une vritable ville, affaire colossale o les plus riches
+s'taient ruins, dont lui s'tait retir avec des millions. Et Orlando,
+dsespr et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait
+btir, rue du Vingt-Septembre, s'tait entt n'y occuper qu'une
+chambre troite, o il achevait ses jours clotr, avec un seul
+serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalit,
+vivant pauvrement de son humble rente.
+
+Comme il arrivait cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le
+flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frapp de la somptuosit
+lourde des nouveaux palais, o s'accusait le got hrditaire de
+l'norme. Dans la chaude aprs-midi de vieil or pourpr, cette rue large
+et triomphale, ces deux files de faades interminables et blanches
+disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le dsir de
+souverainet qui avait fait pousser du sol ces btisses colossales. Mais
+surtout il demeura bant devant le Ministre des Finances, un amas
+gigantesque, un cube cyclopen o les colonnes, les balcons, les
+frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde dmesur, enfant en
+un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'tait l, en face, un
+peu plus haut, avant d'arriver la villa Bonaparte, que se trouvait le
+petit palais du comte Prada.
+
+Lorsqu'il eut pay son cocher, Pierre resta embarrass un instant. La
+porte tant ouverte, il avait pntr dans le vestibule; mais il n'y
+apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se dcider
+monter au premier tage. L'escalier, monumental, la rampe de marbre,
+reproduisait en petit les dimensions exagres de l'escalier d'honneur
+du palais Boccanera; et c'tait la mme nudit froide, tempre par un
+tapis et des portires rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc
+blanc des murs. Au premier tage, se trouvait l'appartement de
+rception, haut de cinq mtres, dont il aperut deux salons en enfilade,
+par une porte entre-bille, des salons d'une richesse toute moderne,
+avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dors,
+de hautes glaces refltant l'encombrement fastueux des consoles et des
+tables. Et toujours personne, pas une me, dans ce logis comme
+abandonn, o la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour
+sonner, quand un valet se prsenta enfin.
+
+--Monsieur le comte Prada, je vous prie.
+
+Le valet considra en silence ce petit prtre et daigna demander:
+
+--Le pre ou le fils?
+
+--Le pre, monsieur le comte Orlando Prada.
+
+--Bon! montez au troisime tage.
+
+Puis, il voulut bien ajouter une explication.
+
+--La petite porte, droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous
+ouvre.
+
+En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux trs sec,
+d'allure militaire, un ancien soldat du comte rest son service, qui
+vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus
+vite, qu'il tait en train d'arranger les jambes de son matre. Tout de
+suite il annona le visiteur. Et celui-ci, aprs une obscure
+antichambre, trs troite, resta saisi de la pice dans laquelle il
+entrait, une pice relativement petite, toute nue, toute blanche,
+tapisse simplement d'un papier tendre fleurettes bleues. Derrire un
+paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun
+autre meuble, rien que le fauteuil o l'infirme passait ses jours, une
+table de bois noir prs de lui, couverte de journaux et de livres, deux
+antiques chaises de paille qui servaient faire asseoir les rares
+visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de
+bibliothque. Mais la fentre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
+sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pt voir.
+
+Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans
+une soudaine et profonde motion. C'tait un vieux lion blanchi, superbe
+encore, trs fort, trs grand. Une fort de cheveux blancs, sur une tte
+puissante, la bouche paisse, au nez gros et cras, aux larges yeux
+noirs tincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse,
+frise comme celle d'un dieu. Dans ce mufle lonin, on devinait les
+terribles passions qui avaient d gronder; mais toutes, les charnelles,
+les intellectuelles, avaient fait ruption en patriotisme, en bravoure
+folle et en dsordonn amour de l'indpendance. Et le vieil hros
+foudroy, le buste toujours droit et haut, tait clou l, sur son
+fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une
+couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la
+face clatait de force et d'intelligence.
+
+Orlando s'tait tourn vers son serviteur, pour lui dire doucement:
+
+--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures.
+
+Puis, regardant Pierre bien en face, il s'cria de sa voix reste
+sonore, malgr ses soixante-dix ans:
+
+--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons
+pouvoir causer tout notre aise... Tenez! prenez cette chaise,
+asseyez-vous devant moi.
+
+Mais il avait remarqu le regard surpris que le prtre jetait sur la
+nudit de la chambre. Il ajouta gaiement:
+
+--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici
+en moine, en vieux soldat retrait, dsormais l'cart de la vie... Mon
+fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
+bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime gure les lits de
+plume, car mes vieux os sont accoutums la terre dure... Et puis, j'ai
+l une si belle vue, toute Rome qui se donne moi, maintenant que je ne
+peux plus aller elle!
+
+D'un geste vers la fentre, il avait cach l'embarras, la lgre rougeur
+dont il tait pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte,
+sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probit, qui le
+faisait s'entter dans son installation de pauvre.
+
+--Mais c'est trs bien! mais c'est superbe! dclara Pierre, pour lui
+faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si
+heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes
+choses!
+
+D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir carter le pass.
+
+--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterr... Parlons de vous, mon cher
+monsieur Froment, de vous si jeune qui tes le prsent, et parlons vite
+de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre Rome
+nouvelle, si vous saviez dans quel tat de colre il m'a jet d'abord!
+
+Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la
+table, prs de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de
+colosse:
+
+--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je
+l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome
+nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain
+grce au pape, donne au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
+pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous
+avons dpenss pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut
+tre un Franais, et un Franais de Paris, pour crire le livre que
+voil! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la
+capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a
+les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend
+garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscite!
+
+Cette fougue juvnile fit rire Pierre son tour.
+
+--Oui, oui, vous m'avez crit cela. Seulement, qu'importe, mon point
+de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanit, et je
+veux l'accord, la fraternit de toutes les nations, l'humanit
+rconcilie, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement,
+une monarchie, une rpublique! qu'importe l'ide de la patrie une et
+indpendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et
+de vrit!
+
+De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus
+bas, d'un air songeur:
+
+--La rpublique! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis
+battu pour elle, j'ai conspir avec Mazzini, un saint, un croyant, qui
+s'est bris contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les
+ncessits pratiques, les plus intransigeants se sont rallis...
+Aujourd'hui, la rpublique nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne
+diffrerait gure de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se
+passe en France. Alors, pourquoi risquer une rvolution qui mettrait le
+pouvoir aux mains des rvolutionnaires extrmes, des anarchistes? Nous
+craignons tous cela, c'est ce qui explique notre rsignation... Je sais
+bien que quelques-uns voient le salut dans une fdration rpublicaine,
+tous les anciens petits tats reconstitus en autant de rpubliques, que
+Rome prsiderait. Le Vatican aurait peut-tre gros gagner dans
+l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage
+simplement l'ventualit sans dplaisir. Mais c'est un rve, un rve!
+
+Il retrouva sa gaiet, mme une pointe tendre d'ironie.
+
+--Vous doutez-vous de ce qui m'a sduit dans votre livre? car, malgr
+mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait
+pu presque l'crire. Oui! j'y ai retrouv toute ma jeunesse, tout
+l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la
+pacification du monde par l'vangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
+longtemps avant vous, la rnovation du catholicisme? Il cartait le
+dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'tait la Rome
+nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour sige l'glise
+universelle, o toutes les glises du pass allaient se fondre: Rome,
+l'ternelle Cit, la prdestine, la mre et la reine dont la domination
+renaissait pour le bonheur dfinitif des hommes!... N'est-ce pas curieux
+que le no-catholicisme actuel, le vague rveil spiritualiste, le
+mouvement de communaut, de charit chrtienne dont on mne tant de
+bruit, ne soit qu'un retour des ides mystiques et humanitaires de 1848?
+Hlas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais quel
+beau gchis nous ont conduits ces envoles dans le bleu du mystre. Que
+voulez-vous! je n'ai plus confiance.
+
+Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et rpondre, il
+l'arrta.
+
+--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien
+convaincu de la ncessit absolue o nous tions de prendre Rome, d'en
+faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait
+pas tre. Elle tait la gloire antique, elle dtenait dans sa poussire
+la souveraine puissance que nous voulions rtablir, elle donnait qui
+la possdait la force, la beaut, l'ternit. Au centre du pays, elle en
+tait le coeur, elle devait en devenir la vie, ds qu'on l'aurait
+rveille du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons dsire,
+au milieu des victoires et des dfaites, pendant des annes d'affreuse
+impatience! Moi, je l'ai aime et voulue plus qu'aucune femme, le sang
+brl, dsespr de vieillir. Et, quand nous l'avons possde, notre
+folie a t de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, l'gal des
+autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres...
+Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation,
+aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux.
+
+Du mme geste, il avait de nouveau indiqu la fentre. Rome, sous le
+ciel intense, s'tendait l'infini, tout empourpre et dore par le
+soleil oblique. Trs lointains, les arbres du Janicule fermaient
+l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'meraude; tandis
+que le dme de Saint-Pierre, plus gauche, avait la pleur bleue d'un
+saphir, teint dans la trop vive lumire. Puis, c'tait la ville basse,
+la vieille cit rousse, comme cuite par des sicles d'ts brlants, si
+douce l'oeil, si belle de la vie profonde du pass, un chaos sans
+bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
+Mais, au premier plan, sous la fentre, il y avait la jeune ville, celle
+qu'on btissait depuis vingt-cinq annes, des cubes de maonnerie
+entasss, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient
+draps de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministre des
+Finances talaient des steppes dsastreuses, infinies et blafardes,
+d'une cruelle laideur. Et c'tait sur cette dsolation des constructions
+nouvelles que les regards du vieux soldat de la conqute avaient fini
+par se fixer.
+
+Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la
+tristesse cache, inavoue, et il attendait courtoisement.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir coup la parole, reprit Orlando.
+Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre,
+tant que vous n'aurez pas vu et tudi Rome de prs. Vous n'tes ici que
+depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je
+crois que beaucoup de vos ides changeront. J'attends surtout votre
+impression sur le Vatican, puisque vous tes venu uniquement pour voir
+le pape et dfendre votre oeuvre contre l'Index. Pourquoi
+discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mmes doivent vous
+amener d'autres ides, mieux que je n'y russirais par les plus beaux
+discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de
+quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-tre.
+
+--Mais certainement, dit Pierre. Je n'tais venu aujourd'hui que pour
+vous tmoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec
+intrt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie.
+
+Orlando n'coutait pas, absorb, les yeux toujours fixs sur Rome. Il ne
+voulait plus qu'on en parlt, et malgr lui, tout son inquitude
+secrte, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire
+confession.
+
+--Sans doute, nous sommes alls beaucoup trop vite. Il y a eu des
+dpenses d'une utilit indispensable, les routes, les ports, les chemins
+de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas dsapprouv
+d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet crasant
+budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente
+nous a ruins! Ah! j'ai toujours t l'ami de la France, je ne lui
+reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous tait faite,
+l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et
+le milliard englouti Rome! C'est ici que la folie a souffl, nous
+avons pch par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux
+bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre,
+l'effroyable crise financire, le dficit o allait sombrer la nation.
+Je l'ai cri mon fils, tous ceux qui m'approchaient; mais quoi
+bon? ils ne m'coutaient pas, ils taient fous, achetant, revendant,
+btissant, dans l'agio et dans la chimre. Vous verrez, vous verrez...
+Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population
+dense des campagnes, une rserve d'argent et d'hommes, une pargne
+toujours prte combler les trous creuss par les catastrophes. Chez
+nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne rgnre pas le sang
+social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il
+n'a pas de bas de laine vider. La misre est effroyable, il faut bien
+le dire. Ceux qui ont de l'argent, prfrent le manger petitement dans
+les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou
+industrielles. Les usines sont lentes se btir, la terre en est encore
+presque partout la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voil
+Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale
+par son ardent et unique dsir, Rome qui n'est toujours que le splendide
+dcor de la gloire des sicles, Rome qui ne nous a donn encore que
+l'clat de ce dcor, avec sa population papale abtardie, toute de
+fiert et de fainantise! Je l'ai trop aime, je l'aime trop, pour
+regretter d'y tre. Mais, grand Dieu! quelle dmence elle a mise en
+nous, que de millions elle nous a cot, de quel poids triomphal elle
+nous crase!... Voyez, voyez!
+
+Et c'taient les toitures blafardes du Ministre des Finances, l'immense
+steppe dsole, qu'il montrait, comme s'il y et vu la moisson de gloire
+coupe en herbe, l'affreuse nudit de la banqueroute menaante. Ses yeux
+se voilaient de larmes contenues, il tait superbe d'espoir branl,
+d'inquitude douloureuse, avec sa tte norme de vieux lion blanchi,
+dsormais impuissant, clou dans cette chambre si nue et si claire,
+d'une pauvret si hautaine, qui semblait tre une protestation contre
+la richesse monumentale de tout le quartier. C'tait donc l ce qu'on
+avait fait de la conqute! et il tait foudroy maintenant, incapable de
+donner de nouveau son sang et son me!
+
+--Oui, oui! lana-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son coeur
+et sa tte, son existence entire, tant qu'il s'est agi de faire la
+patrie une et indpendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite,
+allez donc vous enthousiasmer pour rorganiser ses finances! Ce n'est
+pas un idal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent,
+pas un homme nouveau ne se lve parmi les jeunes.
+
+Brusquement, il s'arrta, un peu gn, souriant de sa fivre.
+
+--Excusez-moi, me voil reparti, je suis incorrigible... C'est entendu,
+laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez
+tout vu.
+
+Ds lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir
+trop parl, la bonhomie sductrice, l'affection envahissante dont il
+l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps Rome, de ne pas la
+juger trop vite, d'tre convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours
+la France; et il voulait aussi qu'on aimt l'Italie, il prouvait une
+anxit vritable, l'ide qu'on ne l'aimait peut-tre plus. Ainsi que
+la veille, au palais Boccanera, le prtre eut conscience l d'une sorte
+de pression exerce sur lui pour le forcer l'admiration et la
+tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beaut,
+doutant d'elle et susceptible, s'inquitait de l'opinion des visiteurs,
+s'efforait de garder malgr tout leur amour.
+
+Mais, lorsque Orlando sut que Pierre tait descendu au palais Boccanera,
+il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrarit vive, en
+entendant frapper la porte, juste ce moment mme. Tout en criant
+d'entrer, il le retint.
+
+--Non, ne partez pas, je veux savoir...
+
+Une dame entra, qui avait dpass la quarantaine, petite et ronde, jolie
+encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noys dans la
+graisse. Elle tait blonde, avait les yeux verts, d'une limpidit d'eau
+de source. Assez bien habille, en toilette rsda, lgante et sobre,
+elle paraissait d'air agrable, modeste et avis.
+
+--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser.
+
+--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos
+nouvelles.
+
+C'tait madame Sacco, une nice d'Orlando, ne Naples d'une mre venue
+de Milan et marie au banquier napolitain Pagani, tomb plus tard en
+dconfiture. Aprs la ruine, Stefana avait pous Sacco, lorsqu'il
+n'tait encore que petit employ des Postes. Sacco, ds lors, voulant
+relever la maison de son beau-pre, s'tait lanc dans des affaires
+terribles, compliques et louches, au bout desquelles il avait eu la
+chance imprvue de se faire nommer dput. Depuis qu'il tait venu
+Rome, pour la conqurir son tour, sa femme avait d l'aider dans son
+ambition dvorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y
+montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services
+qui n'taient pas ddaigner, trs conome, trs prudente, menant la
+maison en bonne mnagre, toutes les excellentes et solides qualits de
+l'Italie du Nord, hrites de sa mre, et qui faisaient merveille ct
+de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du
+Midi flambait avec sa rage d'apptits continuelle.
+
+Le vieil Orlando, dans son mpris pour Sacco, avait gard quelque
+affection sa nice, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia;
+et, tout de suite, il parla de la nouvelle donne par les journaux du
+matin, souponnant bien que le dput avait envoy sa femme pour avoir
+son opinion.
+
+--Eh bien! et ce ministre?
+
+Elle s'tait assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui
+tranaient sur la table.
+
+--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parl trop vite. Sacco a t
+appel par le prsident du conseil, et ils ont caus. Seulement, il
+hsite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour
+l'Agriculture. Ah! si c'taient les Finances!... Et puis, il n'aurait
+pris aucune rsolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon
+oncle?
+
+D'un geste violent, il l'interrompit.
+
+--Non, non, je ne me mle pas de a!
+
+C'tait, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide
+succs de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait
+toujours pch en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le dsolait.
+Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
+qualits si belles encore, n'tait rien, tandis que ce Sacco, ce
+brouillon, ce jouisseur sans cesse affam, aprs s'tre gliss la
+Chambre, se trouvait en passe de dcrocher un portefeuille! Un petit
+homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le
+menton prominent, toujours dansant et criant, d'une loquence
+intarissable, dont toute la force tait dans la voix, une voix admirable
+de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout,
+sducteur et dominateur!
+
+--Tu entends, Stefana, dis ton mari que le seul conseil que j'aie
+lui donner est de rentrer petit employ aux Postes, o il rendra
+peut-tre des services.
+
+Ce qui outrait et dsesprait le vieux soldat, c'tait un tel homme, un
+Sacco, tomb en bandit Rome, dans cette Rome dont la conqute avait
+cot tant de nobles efforts. Et, son tour, Sacco la conqurait,
+l'enlevait ceux qui l'avaient si durement gagne, la possdait, mais
+pour s'y dlecter, pour y assouvir son amour effrn du pouvoir. Sous
+des dehors trs clins, il tait rsolu dvorer tout. Aprs la
+victoire, lorsque le butin se trouvait l, chaud encore, les loups
+taient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait la cure,
+se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait
+surtout cela, au fond de la colre du hros foudroy: l'antagonisme de
+plus en plus marqu entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et
+conome, politique avis, savant, tout aux grandes ides modernes; le
+Midi ignorant et paresseux, tout la joie immdiate de vivre, dans un
+dsordre enfantin des actes, dans un clat vide des belles paroles
+sonores.
+
+Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'tait retir
+prs de la fentre.
+
+--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de
+mme, et vous m'avez donn, moi, plus d'un bon conseil, ce dont je
+vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio...
+
+Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse
+avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs
+et blancs s'entretenaient.
+
+--Attilio, c'est autre chose, s'cria Orlando. Ainsi que toi, il est de
+mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-l.
+Oui, il est tout moi, quand j'avais son ge, et beau, et brave, et
+enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en
+vrit, Attilio me tient chaud au coeur, car il est l'avenir, il me rend
+l'esprance... Eh bien! son histoire?
+
+--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai dj
+parl, et vous avez hauss les paules, en disant que, dans ces
+questions-l, les parents n'avaient qu' laisser les amoureux rgler
+leurs affaires eux-mmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise
+partout que nous poussons notre fils enlever la petite princesse, pour
+qu'il pouse ensuite son argent et son titre.
+
+Orlando s'gaya franchement.
+
+--Voil un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer?
+Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la dlicatesse en cette
+occasion... Moi, je te le rpte, je me crois aussi honnte que lui, et
+j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si navement
+amoureux, que je le laisserais pouser qui il voudrait et comme il
+voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
+leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront trs honors d'avoir
+pour gendre un beau garon, au grand coeur!
+
+De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait
+srement que pour tre approuve.
+
+--C'est bien, mon oncle, je redirai cela mon mari; et il en tiendra
+grand compte; car, si vous tes svre pour lui, il a pour vous une
+vritable vnration... Quant ce ministre, rien ne se fera peut-tre,
+Sacco se dcidera selon les circonstances.
+
+Elle s'tait leve, elle prit cong en embrassant le vieillard, comme
+son arrive, trs tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine,
+le trouva trs beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui tait
+encore folle de lui. Puis, aprs avoir rpondu d'une lgre rvrence au
+salut muet du jeune prtre, elle s'en alla, de son allure modeste et
+sage.
+
+Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris
+d'une tristesse, songeant sans doute ce prsent louche et pnible, si
+diffrent du glorieux pass. Et, brusquement, il revint Pierre, qui
+attendait toujours.
+
+--Alors, mon ami, vous tes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel
+dsastre aussi de ce ct!
+
+Mais, lorsque le prtre lui eut rpt sa conversation avec Benedetta,
+la phrase o elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle
+n'oublierait sa bont, quoi qu'il arrivt, il s'attendrit, sa voix eut
+un tremblement.
+
+--Oui, c'est une bonne me, elle n'est pas mchante. Seulement, que
+voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-mme a t un peu violent
+peut-tre... Ces choses ne sont plus un mystre, je vous en parle
+librement, puisque, mon grand chagrin, tout le monde les connat.
+
+Orlando, s'abandonnant ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du
+mariage, la pense de cette admirable crature qui serait sa fille,
+qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil
+d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beaut, un culte
+passionn d'amant, dont l'unique amour serait rest celui de la femme,
+si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-mme. Et Benedetta, en
+effet, l'adora, le vnra, montant sans cesse passer des heures avec
+lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de
+l'clat de divine grce qu'elle y apportait. Il revivait dans son
+haleine frache, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
+dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite,
+quel affreux drame, et que son coeur avait saign, de ne savoir comment
+rconcilier les poux! Il ne pouvait donner tort son fils de vouloir
+tre le mari accept, aim. D'abord, aprs la premire nuit dsastreuse,
+ce heurt de deux tres, entts chacun dans son absolu, il avait espr
+ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes,
+elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
+disant toute sa rvolte imprvue devant l'acte, le don de sa virginit
+un autre homme, il comprit que jamais elle ne cderait. Et toute une
+anne s'tait coule, il avait vcu une anne, clou sur son fauteuil,
+avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
+luxueux dont les bruits n'arrivaient mme pas ses oreilles. Que de
+fois il avait essay d'entendre, craignant des querelles, dsol de ne
+pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien
+par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des dtails que par
+Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans dfense; et ce
+mariage, o il avait vu un instant l'alliance tant dsire de l'ancienne
+Rome avec la nouvelle, ce mariage non consomm le dsesprait, comme
+l'chec de tous ses espoirs, l'avortement final du rve qui avait empli
+sa vie. Lui-mme finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance
+d'une pareille situation devenait insupportable.
+
+--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalit de certains
+antagonismes, et comment, avec le coeur le plus tendre, la raison la
+plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres!
+
+Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frapp, le
+comte Prada entra. Tout de suite, aprs un salut rapide au visiteur qui
+s'tait lev, il prit doucement les mains de son pre, les tta, en
+craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides.
+
+--J'arrive l'instant de Frascati, o j'ai d coucher, tellement ces
+constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez
+pass une nuit mauvaise.
+
+--Eh! non, je t'assure.
+
+--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous vivre
+ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre ge. Vous me feriez
+tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, o vous
+dormiriez mieux!
+
+--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais,
+je t'en prie, laisse-moi faire au gr de ma vieille tte. C'est la seule
+faon de me rendre heureux.
+
+Pierre fut trs frapp de l'ardente affection qui enflammait les regards
+des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les
+yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beaut de
+tendresse, au milieu de tant d'ides et d'actes contraires, de tant de
+ruptures morales, qui les sparaient.
+
+Et il s'intressa les comparer. Le comte Prada, plus court, plus
+trapu, avait bien la mme tte nergique et forte, plante de rudes
+cheveux noirs, les mmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un
+teint clair, barre d'paisses moustaches. Mais la bouche diffrait,
+une bouche la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de
+proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de
+mordre la conqute des autres. C'tait ce qui faisait dire, lorsqu'on
+vantait ses yeux de franchise: Oui, mais je n'aime pas sa bouche. Les
+pieds taient forts, les mains grasses et trop larges, trs belles.
+
+Et Pierre s'merveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il
+connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le
+fils du hros que la conqute a gt, qui mange dents pleines la
+moisson coupe par l'pe glorieuse du pre. Il tudiait surtout comment
+les vertus du pre avaient dvi, s'taient, chez l'enfant, transformes
+en vices, les qualits les plus nobles se pervertissant, l'nergie
+hroque et dsintresse devenant le froce apptit des jouissances,
+l'homme des batailles aboutissant l'homme du butin, depuis que les
+grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se
+battait plus, qu'on tait l au repos, parmi les dpouilles entasses,
+pillant et dvorant. Et le hros, le pre paralytique, immobilis, qui
+assistait cela, cette dgnrescence du fils, du brasseur d'affaires
+gorg de millions!
+
+Mais Orlando prsenta Pierre.
+
+--Monsieur l'abb Pierre Froment, dont je t'ai parl, l'auteur du livre
+que je t'ai fait lire.
+
+Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une
+passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale
+moderne. Il avait vu Paris transform par le second empire, il avait vu
+Berlin agrandi et embelli, aprs les victoires de l'Allemagne; et, selon
+lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la
+ville habitable d'un grand peuple, elle tait menace d'une mort
+prompte. Ou un muse croulant, ou une cit refaite, ressuscite.
+
+Pierre, intress, presque gagn dj, coutait cet habile homme dont
+l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il
+avait manoeuvr dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant
+lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prvu sans doute la
+catastrophe fatale, au moment o la rage de l'agio affolait encore la
+nation entire. Pourtant, il surprenait dj des signes de fatigue, des
+rides prcoces, les lvres affaisses, sur cette face de volont et
+d'nergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi
+les croulements voisins, qui minaient le sol, menaant d'emporter par
+contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans
+les derniers temps, avait eu des inquitudes srieuses; et plus rien
+n'tait solide, tout pouvait tre englouti, la suite de la crise
+financire qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de
+l'Italie du Nord, c'tait une sorte de dchance, un lent pourrissement,
+sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses apptits
+s'y taient rus leur satisfaction, il s'puisait les y contenter,
+apptits d'argent, apptits de femmes. Et de l venait la grande
+tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette dchance rapide de sa
+race de conqurant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le
+climat, fait cet air de volupt, ces villes d'antique poussire,
+brles de soleil, s'y panouissait comme la vgtation naturelle du sol
+satur des crimes de l'histoire, s'y emparait peu peu de tout, de la
+richesse et de la puissance.
+
+Le nom de Sacco fut prononc, le pre dit au fils un mot de la visite de
+Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardrent avec un sourire. Le
+bruit courait que le ministre de l'Agriculture, dcd, ne serait
+peut-tre pas remplac tout de suite, qu'un autre ministre ferait
+l'intrim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.
+
+Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla
+d'attention.
+
+--Ah! lui dit le comte, vous tes descendu rue Giulia. Toute la vieille
+Rome dort l, dans le silence de l'oubli.
+
+Trs l'aise, il s'entretint du cardinal et mme de Benedetta, la
+comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'tudiait ne
+montrer aucune colre. Mais le jeune prtre le sentit frmissant,
+saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la
+femme, le dsir clatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
+satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore l une des
+vertus gtes du pre, le rve enthousiaste courant au but, aboutissant
+ l'action immdiate. Aussi, aprs sa liaison avec la princesse Flavia,
+quand il avait voulu Benedetta, la nice divine d'une tante reste si
+belle, s'tait-il rsign tout, au mariage, la lutte contre cette
+jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa
+vie entire. Plutt que de ne pas l'avoir, il aurait incendi Rome. Et
+ce dont il souffrait sans espoir de gurison, la plaie sans cesse avive
+qu'il portait au flanc, c'tait de ne pas l'avoir eue, de se dire
+qu'elle tait sienne et qu'elle s'tait refuse. Jamais il ne devait
+pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair
+inassouvie, o le moindre souffle en rveillait la cuisson. Et, sous son
+apparence d'homme correct, le sensuel dlirait alors, jaloux et
+vindicatif, capable d'un crime.
+
+--Monsieur l'abb est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix
+triste.
+
+Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde tait au courant.
+
+--Ah! mon pre, si je ne vous avais pas obi, jamais je ne me serais
+prt ce procs en annulation de mariage! La comtesse aurait bien t
+force de rintgrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas
+aujourd'hui se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.
+
+D'un geste, son tour, Orlando voulut protester.
+
+--Mais certainement, mon pre. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est
+enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez
+elle? Et je trouve mme que le palais de la rue Giulia, avec son
+cardinal, abrite l des choses assez malpropres.
+
+C'tait le bruit qu'il rpandait, l'accusation qu'il portait partout
+contre sa femme, cette liaison adultre, selon lui publique, honte. Au
+fond, cependant, il n'y croyait pas lui-mme, connaissant trop bien la
+raison ferme de Benedetta, l'ide superstitieuse et comme mystique
+qu'elle mettait dans sa virginit, la volont qu'elle avait d'tre
+seulement l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu.
+Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, trs efficace.
+
+--A propos, s'cria-t-il brusquement, vous savez, mon pre, que j'ai
+reu communication du mmoire de Morano; et c'est chose entendue: si le
+mariage n'a pu tre consomm, c'est par suite de l'impuissance du mari.
+
+Il partit d'un clat de rire, dsirant montrer que cela lui semblait
+tre le comble du comique. Seulement, il avait pli de sourde
+exaspration, sa bouche riait durement, avec une cruaut meurtrire; et
+il tait vident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
+insultante pour un homme de sa virilit, l'avait dcid se dfendre,
+dans ce procs, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il
+plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas
+l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des dtails un
+peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'tait pas si commode avec une
+femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il
+n'tait pas si certain que a de ne pas l'avoir accompli. En tout cas,
+il demanderait l'preuve, le jugement de Dieu, comme il disait en
+s'gayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux
+assembls, s'ils poussaient la conscience jusqu' vouloir constater la
+chose par eux-mmes.
+
+--Luigi! dit Orlando doucement, en dsignant le jeune prtre d'un
+regard.
+
+--Oui, je me tais, vous avez raison, mon pre. Mais, en vrit, c'est
+tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: Ah!
+mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais accoucher.
+
+De nouveau, Orlando parut mcontent, car il n'aimait point, quand il y
+avait l un visiteur, que son fils afficht si tranquillement devant lui
+sa liaison. Lisbeth Kauffmann, peine ge de trente ans, trs blonde,
+trs rose, et d'une gaiet toujours rieuse, appartenait la colonie
+trangre, veuve d'un mari mort depuis deux ans Rome, o il tait venu
+soigner une maladie de poitrine. Demeure libre, suffisamment riche pour
+n'avoir besoin de personne, elle y tait reste par got, passionne
+d'art, faisant elle-mme un peu de peinture; et elle avait achet, rue
+du Prince-Amde, dans un quartier neuf, un petit palais, o la grande
+salle du second tage, transforme en atelier, embaume de fleurs en
+toute saison, tendue de vieilles toffes, tait bien connue de la
+socit aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle
+allgresse, vtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
+terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'tant encore compromise
+qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'tait simplement
+donne lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois dj, l'avait quitt;
+et elle tait enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait
+point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de
+connaissances continuait la venir voir, comme si de rien n'tait, dans
+cette vie facile, libre, des grandes villes cosmopolites. Cette
+grossesse, naturellement, au milieu des circonstances o se trouvait le
+comte, le ravissait, devenait ses yeux le meilleur des arguments,
+contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de
+lui, sans qu'il l'avout, la blessure ingurissable n'en saignait pas
+moins; car ni cette paternit prochaine, ni la possession amusante et
+flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta:
+c'tait celle-ci qu'il brlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir
+tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue.
+
+Pierre, n'tant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait
+une gne, dsireux de se donner une contenance, il avait pris sur la
+table, parmi les journaux, un gros volume, tonn de rencontrer l un
+ouvrage franais classique, un de ces manuels pour le baccalaurat, o
+se trouve un abrg des connaissances exiges dans les programmes. Ce
+n'tait qu'un livre humble et pratique d'instruction premire, mais il
+traitait forcment de toutes les sciences mathmatiques, de toutes les
+sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il rsumait en
+gros les conqutes du sicle, l'tat actuel de l'intelligence humaine.
+
+--Ah! s'cria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre
+de mon vieil ami Thophile Morin. Vous savez qu'il tait un des Mille de
+Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un hros!...
+Et, depuis plus de trente ans, il est retourn en France, sa chaire de
+simple professeur, qui ne l'a gure enrichi. Aussi a-t-il publi ce
+livre, dont la vente, parat-il, marche si bien, qu'il a eu l'ide d'en
+tirer un nouveau petit bnfice avec des traductions, entre autres avec
+une traduction italienne... Nous sommes rests des frres, il a song
+utiliser mon influence, qu'il croit dcisive. Mais il se trompe, hlas!
+je crains bien de ne pas russir faire adopter l'ouvrage.
+
+Prada, redevenu trs correct et charmant, eut un lger haussement
+d'paules, plein du scepticisme de sa gnration, uniquement dsireuse
+de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit
+possible.
+
+--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres!
+
+--Non, non! reprit passionnment le vieillard, il n'y a jamais trop de
+livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non
+par l'pe, que l'humanit vaincra le mensonge et l'injustice,
+conquerra la paix finale de la fraternit entre les peuples... Oui, tu
+souris, je sais que tu appelles a mes ides de 48, de vieille barbe,
+comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en
+est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hte de
+reprendre le problme par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le
+peuple; et il n'y a qu'une faon de faire un peuple, de crer des
+hommes, c'est de les instruire, c'est de dvelopper par l'instruction
+cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance
+et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les
+Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en
+avant, dans plus de science, dans plus de clart, si nous voulons vivre,
+tre sains, bons et forts!
+
+Le vieil Orlando tait superbe, moiti soulev, avec son puissant
+mufle lonin, tout flambant de la blancheur clatante de la barbe et de
+la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa
+pauvret voulue, il avait pouss son cri d'espoir avec une telle fivre
+de foi, que le jeune prtre vit s'voquer devant lui une autre figure,
+celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de
+neige, admirable lui aussi de beaut hroque, au milieu de son palais
+en ruine, dont les plafonds dors menaaient de crouler sur ses paules.
+Ah! les entts magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus
+virils, plus passionns que les jeunes! Ceux-ci taient aux deux bouts
+opposs des croyances, n'ayant ni une ide, ni une tendresse communes;
+et, dans cette antique Rome o tout volait en poudre, eux seuls
+semblaient protester, indestructibles, face face par-dessus leur
+ville, comme deux frres spars, immobiles l'horizon. De les avoir
+ainsi vus l'un aprs l'autre, si grands, si seuls, si dsintresss de
+la bassesse quotidienne, cela emplissait une journe d'un rve
+d'ternit.
+
+Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer
+dans une treinte tendrement filiale.
+
+--Oui, oui! pre, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je
+suis un imbcile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas
+de la sorte, car vous vous dcouvrez, vos jambes vont se refroidir
+encore.
+
+Et il se mit genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini;
+puis, restant par terre, comme un petit garon, malgr ses quarante-deux
+ans sonns, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette;
+tandis que le vieux, calm, trs mu, lui caressait les cheveux de ses
+doigts tremblants.
+
+Pierre tait l depuis prs de deux heures, lorsque enfin il prit cong,
+trs frapp et trs touch de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de
+nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il
+s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient peine, son ide tait de
+traverser Rome ainsi, sans itinraire arrt d'avance, cette heure
+dlicieuse o le soleil s'abaissait, dans l'air rafrachi, immensment
+bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale,
+qu'il avait descendue en voiture, la veille, son arrive; et il
+reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et
+dmesure, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au
+dtour, comme il s'arrtait pour revoir la colonne Trajane, qui
+maintenant se dtachait en un ft sombre, au fond de la place basse dj
+envahie par le crpuscule, il fut surpris de l'arrt brusque d'une
+victoria, d'o un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
+signe de la main.
+
+--Monsieur l'abb Froment! monsieur l'abb Froment!
+
+C'tait le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade
+quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libralits de son oncle
+le cardinal, presque toujours court d'argent. Mais, comme tous les
+Romains, il n'aurait mang que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour
+garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le
+luxe indispensable.
+
+--Monsieur l'abb Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux
+de vous montrer un peu notre ville.
+
+Sans doute il dsirait faire plaisir Benedetta, en tant aimable pour
+son protg. Puis, dans son oisivet, il lui plaisait d'initier ce jeune
+prtre, qu'on disait si intelligent, ce qu'il croyait tre la fleur de
+Rome, la vie inimitable.
+
+Pierre dut accepter, bien qu'il et prfr sa promenade solitaire. Le
+jeune homme pourtant l'intressait, ce dernier n d'une race puise,
+qu'il sentait incapable de pense et d'action, fort sduisant
+d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que
+patriote, il n'avait jamais eu la moindre vellit de se rallier,
+satisfait de vivre l'cart, ne rien faire; et, si passionn qu'il
+ft, il ne commettait point de folies, trs pratique au fond, trs
+raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue.
+Ds que la voiture, aprs avoir travers la place de Venise, s'engagea
+dans le Corso, il laissa clater sa vanit enfantine, son amour de la
+vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut
+trs clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant:
+
+--Le Corso!
+
+De mme que la veille, Pierre fut saisi d'tonnement. La longue et
+troite rue s'tendait de nouveau, jusqu' la place du Peuple blanche de
+lumire, avec la seule diffrence que c'taient les maisons de droite
+qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche taient
+noires d'ombre. Comment! c'tait a, le Corso! cette tranche demi
+obscure, trangle entre les hautes et lourdes faades! cette chausse
+mesquine, o trois voitures au plus passaient de front, que des
+boutiques serres bordaient de leurs talages de clinquant! Ni espace
+libre, ni horizons vastes, ni verdure rafrachissante! Rien que la
+bousculade, l'entassement, l'touffement, le long des petits trottoirs,
+sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais
+historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais
+Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer
+la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurle, la place la plus
+vivante de la ville, o pitine un continuel peuple debout, causant et
+regardant; il eut beau, jusqu' la place du Peuple, lui faire admirer
+les glises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti,
+au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
+l'apparition de la Trinit des Monts, toute en or, en haut du triomphal
+escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression dsillusionne de voie
+sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hpitaux ou des
+casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule
+la Trinit des Monts l'avait sduit, par son resplendissement lointain
+d'apothose.
+
+Mais il fallut revenir de la place du Peuple la place de Venise, et
+retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans
+lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, tait salu, saluait.
+Sur les deux trottoirs, une foule compacte dfilait, dont les yeux
+plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
+mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu peu, le nombre des
+voitures devenait tel, que la double file tait ininterrompue, serre,
+oblige de marcher au pas. On se touchait, on se dvisageait, dans ce
+perptuel frlement de celles qui montaient et de celles qui
+descendaient. C'tait la promiscuit du plein air, toute Rome entasse
+dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se
+retrouvaient comme en l'intimit d'un salon, les gens qui ne se
+parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient,
+qui se fouillaient du regard, jusqu' l'me. Et Pierre, alors, eut la
+rvlation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la
+gloire de la ville. Justement, le plaisir tait l, dans l'troitesse de
+la voie, dans ce coudoiement forc, qui permettait les rencontres
+attendues, les curiosits satisfaites, l'talage des vanits heureuses,
+les provisions des commrages sans fin. La ville entire s'y revoyait
+chaque jour, s'talait, s'piait, se donnait son spectacle elle-mme,
+brle d'un tel besoin, indispensable la longue, de se voir ainsi,
+qu'un homme bien n qui manquait le Corso, tait comme un homme dpays,
+sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air tait d'une douceur
+dlicieuse, l'troite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
+avait une infinie puret bleue.
+
+Dario ne cessait de sourire, d'incliner lgrement la tte; et il
+nommait Pierre des princes et des princesses, des ducs et des
+duchesses, des noms retentissants dont l'clat emplit l'Histoire, dont
+les syllabes sonores voquent des chocs d'armures dans les batailles,
+des dfils de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux
+vtements sacrs tincelants de pierreries; et Pierre tait dsespr
+d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des tres bouffis ou
+chtifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques
+jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands
+yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni,
+une immense faade du dix-septime sicle, aux fentres encadres de
+rinceaux, d'une pesanteur de got fcheuse, il ajouta, d'un air gay:
+
+--Ah! tenez, voici Attilio, l, sur le trottoir... Le jeune lieutenant
+Sacco, vous savez, n'est-ce pas?
+
+D'un signe, Pierre rpondit qu'il tait au courant. Attilio, en tenue,
+le sduisit tout de suite, trs jeune, l'air vif et brave, avec son
+visage de franchise o luisaient tendrement les yeux bleus de sa mre.
+Il tait vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
+dsintress de toute basse proccupation d'avenir.
+
+--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit
+Dario. Il sera encore l, et je vous montrerai quelque chose.
+
+Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces
+petites duchesses, leves si discrtement au Sacr-Coeur, d'ailleurs si
+ignorantes pour la plupart, achevant leur ducation ensuite dans les
+jupons de leurs mres, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
+Corso, vivant les interminables jours clotres, emprisonnes au fond
+des palais sombres. Mais quelles temptes dans ces mes muettes, o
+personne n'tait descendu! quelle lente pousse de volont parfois, sous
+cette obissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui
+les entourait! Combien entendaient obstinment faire leur vie
+elles-mmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgr le monde
+entier! Et c'tait l'amant cherch et lu, parmi le flot des jeunes
+hommes, au Corso; c'tait l'amant pch des yeux pendant la promenade,
+les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient l'aveu, au don total,
+sans mme un souffle des lvres, chastement closes; et c'taient enfin
+les billets doux remis furtivement l'glise, la femme de chambre
+gagne, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y
+avait souvent un mariage.
+
+Celia, elle, avait voulu Attilio, ds que leurs regards s'taient
+rencontrs, le jour de mortel ennui, o, pour la premire fois, elle
+l'avait aperu, d'une fentre du palais Buongiovanni. Il venait de lever
+la tte, elle l'avait pris jamais, en se donnant elle-mme, de ses
+grands yeux purs, poss sur les siens. Elle n'tait qu'une amoureuse,
+rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre.
+Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conqurir
+tout de suite par la tranquille obstination de sa volont. On racontait
+les terribles fureurs du prince son pre, qui se brisaient contre son
+silence respectueux et ttu. Le prince, de sang ml, fils d'une
+Amricaine, ayant pous une Anglaise, ne luttait que pour garder
+intacts son nom et sa fortune, au milieu des croulements voisins; et le
+bruit courait qu' la suite d'une querelle, o il avait voulu s'en
+prendre sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veill suffisamment sur
+leur fille, la princesse s'tait rvolte, d'un orgueil et d'un gosme
+d'trangre qui avait apport cinq millions. N'tait-ce point assez de
+lui avoir donn cinq enfants? Elle vivait les jours s'adorer,
+abandonnant Celia, se dsintressant de la maison, o soufflait la
+tempte.
+
+Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario
+prvint Pierre.
+
+--Vous voyez, voil Attilio revenu... Et, maintenant, regardez l-haut,
+ la troisime fentre du premier tage.
+
+Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'cartait
+un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et ferm.
+Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette
+bouche de puret, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle
+prenait Attilio, elle se donnait lui, sans rserve. Le rideau retomba.
+
+--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a
+derrire tant d'innocence?
+
+Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tte leve encore, la
+face immobile et ple lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux
+largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa
+brusque toute-puissance, l'amour vrai, ternel et jeune, en dehors des
+ambitions et des calculs de l'entourage.
+
+Puis, Dario donna son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour
+obligatoire du Pincio, par les belles aprs-midi claires. Et ce fut
+d'abord la place du Peuple, la plus are et la plus rgulire de Rome,
+avec ses amorces de rues et ses glises symtriques, son oblisque
+central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux cts
+du petit pav blanchi, entre les architectures graves, dores de soleil.
+A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un
+chemin en lacet, magnifique, orn de bas-reliefs, de statues, de
+fontaines, toute une sorte d'apothose de marbre, un ressouvenir de la
+Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre
+trouva le jardin petit, peine un grand square, un carr aux quatre
+alles ncessaires pour que les quipages pussent tourner indfiniment.
+Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle
+bordent ces alles d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout
+les arbres, les essences les plus varies et les plus rares, choisis et
+entretenus avec un grand soin, presque tous feuillage persistant, ce
+qui perptuait l, l'hiver comme l't, d'admirables ombrages, nuancs
+de tous les verts imaginables. Et la voiture s'tait mise tourner, par
+les belles alles fraches, la suite des autres voitures, un flot
+continu, jamais lass.
+
+Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre,
+trs correctement mene. Elle tait fort jolie, petite, chtaine, avec
+un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicit
+sduisante. Svrement habille de soie feuille morte, elle avait un
+grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dvisageait, le
+prtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh!
+personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome
+s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les
+choses de l'amour, il continua, donna des dtails: une fille dont
+l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de trs bas, d'un
+cabaretier de Tivoli, les autres la disant ne Naples, d'un banquier;
+mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'tait fait une
+ducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue
+des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort prsent. Elle ne
+s'affichait pas, n'avait gure qu'un amant la fois, et les princesses,
+les duchesses qui s'inquitaient d'elle, chaque jour, au Corso, la
+trouvaient bien. Une particularit surtout l'avait rendue clbre, des
+coups de coeur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour
+rien l'aim, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet
+de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant
+des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de marie,
+on souriait d'un air de tendre complaisance.
+
+Mais Dario s'interrompit pour saluer crmonieusement une dame qui
+passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il
+dit simplement au prtre:
+
+--Ma mre.
+
+Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du
+vicomte de la Choue: son second mariage, cinquante ans, aprs la mort
+du prince Onofrio Boccanera; la faon dont, superbe encore, elle avait
+pch des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme son
+got, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel tait cet homme, ce
+Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien
+commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire
+de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis
+Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux,
+triomphant au pays lgendaire o les bergers pousent des reines.
+
+A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous
+les deux. La marquise tait vraiment surprenante, toute la classique
+beaut romaine panouie, grande, forte, trs brune, avec une tte de
+desse, aux traits rguliers, un peu massifs, n'accusant son ge que par
+le duvet dont sa lvre suprieure tait recouverte. Et le marquis, ce
+Suisse de Genve romanis, avait vraiment fire tournure, avec sa
+carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bte,
+disait-on, trs gai et trs souple, amusant pour les dames. Elle en
+tait si glorieuse, qu'elle le tranait et l'talait, ayant recommenc
+l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant son
+cou la petite fortune sauve du dsastre de la villa Montefiori, si
+oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois la
+promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard.
+
+--Allons voir le soleil se coucher derrire Saint-Pierre, dit Dario,
+dans son rle d'homme consciencieux qui montre les curiosits.
+
+La voiture revint sur la terrasse, o une musique militaire jouait avec
+des clats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'quipages dj
+stationnaient, tandis qu'une foule de pitons, de simples promeneurs,
+sans cesse accrue, s'tait amasse. Et, de cette terrasse admirable,
+trs haute, trs large, se droulait une des vues les plus merveilleuses
+de Rome. Au del du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau
+quartier des Prs du Chteau, se dressait Saint-Pierre, entre les
+verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'tait gauche toute la
+vieille ville, une tendue de toits sans bornes, une mer roulante
+d'difices, perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient
+Saint-Pierre, trnant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine.
+Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de
+soleil, derrire le colosse, taient sublimes.
+
+Parfois, ce sont des croulements de nues sanglantes, des batailles de
+gants, luttant coups de montagnes, succombant sous les ruines
+monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se
+dtachent que des gerures rouges, comme si un filet de lumire tait
+jet, pour repcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est
+une brume rose, toute une poussire dlicate qui tombe, raye de perles
+par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tir sur le mystre de
+l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortge de pourpre et d'or,
+des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galres qui
+flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes,
+s'abmant au gouffre peu peu insondable du crpuscule.
+
+Mais, ce soir-l, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur
+calme, aveuglante et dsespre. D'abord, juste au-dessus du dme de
+Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidit profonde,
+le soleil tait si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
+soutenir l'clat. Dans cette splendeur, le dme semblait incandescent,
+un dme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du
+Borgo taient comme changes en un lac de braise. Puis, mesure que le
+soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
+bientt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrire le dme, qui
+se dtacha en bleu sombre, lorsque, entirement cach, l'astre ne fut
+plus, autour, qu'une aurole, une gloire d'o jaillissait une couronne
+de flamboyants rayons. Et, alors, commena le rve, le singulier
+clairage du rang des fentres qui rgnent sous la coupole, traverses
+de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de
+sorte qu'on aurait pu croire que le dme tait pos sur un brasier,
+isol en l'air, soulev et port par la violence du feu. Cela dura trois
+minutes peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de
+vapeurs violtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario,
+dcoupait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint son
+tour de pourpre et d'or, un calme infini de clart surhumaine, au-dessus
+de la terre qui s'anantissait. Enfin, les fentres s'teignirent, le
+ciel s'teignit, il ne resta que la rondeur du dme de Saint-Pierre,
+vague, de plus en plus efface, dans la nuit envahissante.
+
+Et, par une sourde liaison d'ides, Pierre vit ce moment s'voquer
+devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et dclinantes
+figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour,
+o il les avait connus l'un aprs l'autre, si grands dans l'obstination
+de leur espoir, ils taient l tous les deux, debout l'horizon, sur
+leur ville anantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre.
+tait-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait
+s'teindre et disparatre, dans la nuit des temps rvolus?
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, Narcisse Habert, dsol, vint dire Pierre que son
+cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camrier secret, qui se prtendait
+souffrant, avait demand deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
+prtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc
+immobilis, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on
+l'avait effray un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par
+une dmarche maladroite. Et, dsoeuvr, il se mit visiter Rome,
+voulant occuper son temps.
+
+Sa premire visite fut pour les ruines du Palatin. Ds huit heures, un
+matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se prsenta l'entre, qui se
+trouve rue Saint-Thodore, une grille que flanquent les pavillons des
+gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se dtacha, s'offrit pour
+servir de guide. Lui, aurait prfr voyager sa fantaisie, errer au
+hasard de ses dcouvertes et de son rve. Mais il lui fut pnible de
+refuser l'offre de cet homme qui parlait le franais trs nettement,
+avec un bon sourire de complaisance. C'tait un petit homme trapu, un
+ancien soldat, d'une soixantaine d'annes, la figure carre et
+rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches.
+
+--Alors, si monsieur l'abb veut me suivre... Je vois que monsieur
+l'abb est Franais. Moi, je suis Pimontais, et je les connais bien,
+les Franais: j'tais avec eux Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise,
+a ne s'oublie pas, quand on a t frres... Tenez! montez par ici,
+droite.
+
+Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprs qui borde
+le plateau du Palatin, du ct du Tibre, et qu'il avait aperue du
+Janicule, le jour de son arrive. Dans l'air si dlicatement bleu, le
+vert intense de ces arbres mettait l comme une frange noire. On ne
+voyait qu'eux, la pente s'tendait nue et dvaste, d'un gris sale de
+poussire, parseme de quelques buissons, au milieu desquels
+affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'tait le ravage, la
+tristesse lpreuse des terrains de fouille, o seuls les savants
+s'enthousiasment.
+
+--Les maisons de Tibre, de Caligula et des Flaviens sont l-haut,
+reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous
+fassions le tour.
+
+Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrta devant une
+excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont.
+
+--Ceci est l'antre lupercal, o la louve allaita Romulus et Remus.
+Autrefois, on voyait encore, l'entre, le figuier Ruminal, qui avait
+abrit les deux jumeaux.
+
+Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait
+simple et convaincu dans ses explications, trs fier d'ailleurs de toute
+cette gloire antique qui tait sienne. Mais, lorsque, prs de la grotte,
+le digne homme lui eut montr les vestiges de la Roma quadrata, des
+restes de murailles qui paraissent rellement remonter la fondation de
+Rome, il s'intressa, une premire motion lui fit battre le coeur. Et,
+certes, ce n'tait pas que le spectacle ft admirable, car il s'agissait
+de quelques blocs de pierre taills, poss l'un sur l'autre, sans ciment
+ni chaux. Seulement, un pass de vingt-sept sicles s'voquait, et ces
+pierres effrites et noircies, qui avaient support un si retentissant
+difice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire
+majest.
+
+La visite continua, ils revinrent droite, longeant toujours le flanc
+du mont. Les annexes des palais avaient d descendre jusque-l: des
+restes de portiques, des salles effondres, des colonnes et des frises
+remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
+herbes folles de cimetire; et le guide, rcitant ce qu'il savait si
+bien pour l'avoir rpt quotidiennement depuis dix annes, continuait
+affirmer les hypothses les moins sres, en donnant chaque dbris un
+nom, un emploi, une histoire.
+
+--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui
+indiquait des boulis de terre.
+
+Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda demander:
+
+--O donc?
+
+--Ah! monsieur l'abb, il parat qu'on en voyait encore la faade la
+fin du sicle dernier. On y entrait de l'autre ct, par la voie Sacre.
+De ce ct-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque
+Maxime, et d'o l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez
+le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous
+ce grand jardin, l-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura
+l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que
+le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.
+
+Il tourna gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les
+courses pied, qui s'allongeait au flanc mme de la maison d'Auguste;
+et, cette fois, le prtre, saisi, commena se passionner. Ce n'tait
+point qu'il y et l une ruine suffisamment conserve et d'aspect
+monumental; aucune colonne n'tait reste en place, seules les murailles
+de droite se dressaient encore; mais on avait retrouv tout le plan, les
+bornes chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de
+l'empereur, colossale, qui, aprs avoir t gauche, dans la maison
+d'Auguste, s'tait ouverte ensuite droite, encastre dans le palais de
+Septime Svre. Et le guide allait toujours, au milieu de ces dbris
+pars, donnait des explications abondantes et prcises, assurait que ces
+messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux
+plus petits dtails, ce point qu'ils taient en train d'en tablir un
+plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches,
+la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts.
+
+--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par dclarer, d'un
+air bat lui-mme. Les Allemands n'auront pas mordre, et ils ne
+viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, o
+l'on ne se reconnat plus, depuis qu'ils y ont pass avec leur science.
+
+Pierre sourit, et l'intrt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par
+des escaliers rompus et des ponts de bois jets sur des trous, dans les
+ruines gantes du palais de Septime Svre. Le palais s'levait la
+pointe mridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
+Campagne, au loin, perte de vue. Il n'en reste que les substructions,
+les salles souterraines, mnages sous les arches des terrasses, dont on
+avait largi le plateau du mont, devenu trop troit; et ces
+substructions, dcouronnes, suffisent donner l'ide du triomphal
+palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restes normes et
+puissantes, dans leur masse indestructible. L s'levait le fameux
+Septizonium, la tour aux sept tages, qui n'a disparu qu'au quatorzime
+sicle. Une terrasse s'avance encore, porte par des arcades
+cyclopennes, et d'o la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un
+entassement d'paisses murailles demi croules, des gouffres bants
+travers des plafonds effondrs, des enfilades de couloirs sans fin et de
+salles immenses, dont l'usage chappe. Toutes ces ruines, bien
+entretenues par la nouvelle administration, balayes, dbarrasses des
+vgtations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre
+une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les
+antiques murailles, pntraient par des brches au fond des salles
+noires, animaient de leur poussire clatante la muette mlancolie de
+cette souverainet morte, exhume de la terre o elle avait dormi
+pendant des sicles. Sur les vieilles maonneries rousses, faites de
+briques noyes de ciment, dpouilles de leur revtement fastueux de
+marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une
+impriale gloire.
+
+Depuis prs d'une heure et demie dj, Pierre marchait, et il lui
+restait visiter l'amas des palais antrieurs, sur le plateau mme, au
+nord et l'est.
+
+--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les
+jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous
+bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront
+dblay tout ce ct-ci... Ah! monsieur l'abb, si vous vous tiez
+promen sur le Palatin, il y a cinquante ans peine! Moi, j'ai vu des
+plans de ce temps-l. Ce n'taient que des vignes, que des petits
+jardins, coups de haies, une vraie campagne, un vrai dsert, o l'on ne
+rencontrait pas une me... Et dire que tous ces palais dormaient
+l-dessous!
+
+Pierre le suivait, et ils repassrent devant la maison d'Auguste, ils
+remontrent et dbouchrent dans la maison des Flaviens, immense, demi
+engage encore sous la villa voisine, compose d'un grand nombre de
+salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue
+discuter. La salle du trne, la salle de justice, la salle manger, le
+pristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie,
+surtout pour les pices troites des appartements privs. Et,
+d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a l que des fondations qui
+affleurent, que des soubassements tronqus qui dessinent terre le plan
+de l'difice. La seule ruine conserve comme par miracle, en contre-bas,
+est la maison qu'on prtend tre celle de Livie, toute petite ct des
+vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs
+peintures murales, des scnes mythologiques, des fleurs et des fruits,
+d'une singulire fracheur. Quant la maison de Tibre, il n'en parat
+absolument rien, les restes en sont cachs sous l'adorable jardin
+public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnse; et,
+de la maison de Caligula, ct, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
+pour la maison de Septime Svre, que des substructions normes, des
+contreforts, des tages entasss, des arcades hautes qui portaient le
+palais, sortes d'immenses sous-sols, o la domesticit et les postes de
+gardes vivaient, gorgs, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
+sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges peine
+reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creuss par la pioche,
+hrisss de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort
+d'imagination rudite pour reconstituer l'antique splendeur impriale
+qui avait triomph l.
+
+Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une
+conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se
+fussent encore dresss devant lui.
+
+--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la faade du
+palais de Domitien est gauche, la faade du palais de Caligula est
+droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de
+Jupiter Stator... La voie Sacre montait jusqu' cette place et passait
+sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
+primitive.
+
+Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont.
+
+--Vous avez remarqu que, de ce ct, les Csars n'ont point bti. C'est
+videmment qu'ils ont d respecter de trs anciens monuments, antrieurs
+ la fondation de la ville et vnrs du peuple. L taient le temple de
+la Victoire bti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je
+vous ai montr, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de
+terre... Tout cela a t retrouv, monsieur l'abb; et, malgr ce que
+disent les Allemands, il n'y a aucun doute.
+
+Mais, tout d'un coup, il se rcria, de l'air d'un homme qui oublie le
+plus intressant.
+
+--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain o Caligula a
+t assassin.
+
+Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, o le soleil,
+aujourd'hui, par des brches, jette de gais rayons. Certaines
+dcorations en stuc et des parties de mosaque se voient encore. Le lieu
+n'en est pas moins morne et dsert, fait pour l'horreur tragique. La
+voix de l'ancien soldat s'tait assombrie, il raconta comment Caligula,
+qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce
+couloir, pour assister des danses sacres, que, ce jour-l, y
+rptaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le
+chef des conjurs, Chras, put le frapper le premier au ventre.
+L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
+cratures, ses amis les plus aims, se rurent tous, le renversrent, le
+hachrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait
+le couloir obscur et sourd de son hurlement de bte qu'on gorge. Quand
+il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, pouvants,
+s'enfuirent.
+
+La visite classique des ruines du Palatin tait finie. Lorsque Pierre
+fut remont, il n'eut plus qu'un dsir, se dbarrasser du guide, rester
+seul dans ce jardin si discret, si rveur, qui occupait le sommet du
+mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientt, il pitinait, il
+entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant ses oreilles,
+sans lui faire grce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait
+sur son amiti pour la France, racontait longuement la bataille de
+Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pice blanche que le prtre
+lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaait de
+ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en qute
+d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna.
+
+--Bonsoir, monsieur l'abb. Vous pouvez descendre par le palais de
+Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creus dans le sol,
+conduisait de ce palais la maison des Vestales, en bas, sur le Forum.
+On ne l'a pas retrouv, mais il doit y tre.
+
+Ah! quel soulagement dlicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir
+un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait l que
+quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprs, des palmiers; mais les
+beaux chnes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre
+noire d'une fracheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude
+songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol
+satur d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'clat
+d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnse avaient chang
+cette partie du mont en un sjour aimable, orn de bocages; les
+btiments de la villa, fort endommags, existent encore; et toute une
+grce a persist sans doute, le souffle de la Renaissance passe
+toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux
+chnes verts. On est l en pleine me du pass, au milieu du peuple
+lger des visions, sous les haleines errantes des gnrations sans
+nombre, endormies dans les herbes.
+
+Mais Rome parse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita
+Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de
+la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se droula; et, au
+bout, le mont du Capitule apparut.
+
+Ce n'tait plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur
+ni beaut. Dominant le mont, on ne voyait que la faade postrieure du
+palais des Snateurs, une faade plate, aux fentres troites, que
+surmontait le haut campanile carr. Ce grand mur nu, d'un ton de
+rouille, cachait l'glise d'Aracoeli, le fate o le temple de Jupiter
+capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royaut de protection
+divine. Puis, gauche, sur la pente du Caprinus, o les chvres
+paissaient au moyen ge, s'tageaient de laides maisons; tandis que les
+quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occup par l'ambassade
+d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpienne,
+presque introuvable aujourd'hui, perdue, noye dans les murs de
+soutnement. Et c'tait l ce mont du Capitole, la plus glorieuse des
+sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel tait promis
+l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarp
+du ct du Forum, pic du ct du Champ de Mars, d'aspect formidable!
+ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chnes
+sacrs, au plus lointain des ges, rendait mystrieux, frissonnant d'un
+inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son
+tat civil. Les triomphateurs y montrent, les empereurs y devinrent
+dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, cette heure,
+cherchent avec tonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont
+pu tenir dans si peu d'espace, cet lot montueux et confus de mesquines
+toitures, une taupinire pas plus grande, pas plus haute qu'un petit
+bourg perch entre deux vallons.
+
+Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole,
+s'allongeant au bas du Palatin: une troite place resserre entre les
+collines voisines, un bas-fond o Rome grandissante avait d entasser
+les difices, touffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser
+profondment, pour retrouver le sol vnrable de la Rpublique, sous les
+quinze mtres d'alluvion amens par les sicles; et le spectacle n'est
+maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propret, sans
+ronces ni lierres, o apparaissent, tels que des dbris d'os, les
+fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
+fondations. A terre, la basilique Julia, reconstitue en entier, est
+simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce ct,
+l'arc de Septime Svre a gard sa carrure intacte; tandis que les
+quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isoles, debout
+par miracle au milieu des effondrements, ont pris une lgance fire,
+une souveraine audace d'quilibre, fines et dores dans le ciel bleu. La
+colonne de Phocas est aussi l, debout; et, des rostres, ct, on voit
+ce qu'on en a rtabli, avec des morceaux dcouverts aux alentours. Mais
+il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et
+Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin
+que le temple de Faustine, o l'glise chrtienne San Lorenzo s'est
+installe si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de
+Romulus, pour prouver l'extraordinaire sensation d'normit que cause
+la basilique de Constantin, avec ses trois colossales votes bantes.
+Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de gants,
+d'une telle paisseur de maonnerie, qu'un fragment, tomb d'une des
+arcades, gt par terre, tel qu'un bloc dtach d'une montagne. Et l,
+dans ce Forum illustre, si troit et si dbordant, l'histoire du plus
+grand des peuples avait tenu pendant des sicles, depuis la lgende des
+Sabines rconciliant les Romains et les Sabins, jusqu' la proclamation
+des liberts publiques, lentement conquises par les plbiens sur les
+patriciens. N'tait-ce pas la fois le March, la Bourse, le Tribunal,
+la Salle des assembles politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y
+avaient dfendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de
+proscription, Cicron y parla, et sa tte sanglante y fut accroche.
+Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil clat, les sicles
+enfouirent sous leur poussire les monuments et les temples, ce point
+que le moyen ge n'y trouva de place que pour y installer un march aux
+boeufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une
+fivre de curiosit et de science, qui s'irrite aux hypothses, gare
+dans ce sol historique o les gnrations se superposent, partage entre
+les quinze vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi
+plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni
+un rudit, ni un lettr de profession, qui n'a point relu de la veille
+l'Histoire romaine, les dtails disparaissent, il ne reste, dans ce
+terrain fouill de partout, qu'un cimetire de ville o blanchissent les
+vieilles pierres exhumes, et d'o s'lve la grande mlancolie des
+peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacre qui
+reparat, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creus par la
+roue des chars; et il songeait au triomphe, l'ascension du
+triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pav
+de gloire.
+
+Mais, vers le sud-est, l'horizon s'largissait encore, et il apercevait
+la grande masse du Colise, au del de l'arc de Titus et de l'arc de
+Constantin. Ah! ce colosse dont les sicles n'ont entam qu'une moiti,
+comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son normit, dans sa
+majest, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies
+vides, bantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules,
+d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde o l'on se perd, au
+milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, l'intrieur, les
+gradins ravins, mangs par l'air, semblent les degrs informes de
+quelque ancien cratre teint, une sorte de cirque naturel, taill par
+la force des lments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands
+soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est
+retourne l'tat de nature, nue et dore ainsi qu'un flanc de
+montagne, depuis qu'on l'a dpouille de la vgtation, de toute la
+flore qui en faisait un coin de fort vierge. Et, maintenant, quelle
+vocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la
+chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille
+spectateurs qu'il pouvait contenir, droule les jeux et les combats de
+l'arne, entasse l une civilisation, depuis l'empereur et sa cour
+jusqu' la houle de la plbe, dans l'agitation et l'clat de tout un
+peuple enflamm de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vlum de
+pourpre. Puis, c'tait aussi, plus loin, l'horizon, une autre ruine
+cyclopenne, les thermes de Caracalla, laisse l de mme comme le
+vestige d'une race de gants, disparue de la terre: des salles d'une
+ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules
+recevoir la population d'une ville; un frigidarium o la piscine pouvait
+contenir la fois cinq cents baigneurs; un tpidarium, un caldarium
+d'gale taille, ns de la folie de l'norme; et la masse effroyable du
+monument, l'paisseur des massifs, telle qu'aucun chteau fort n'en a
+connu de pareille; et toute cette immensit o les visiteurs qui passent
+ont l'air de fourmis gares, une si extraordinaire dbauche de ciment
+et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules
+ce monstrueux difice a pu tre bti. On dirait aujourd'hui des rochers
+frustes, des matriaux abattus de quelque sommet, entasss l, pour la
+construction d'une demeure de Titans.
+
+Et Pierre tait envahi par ce pass dmesur o il baignait. De toutes
+parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait,
+montait vers lui, en un flot dbordant. Au nord et l'ouest, ces
+plaines bleutres, l'infini, c'tait l'trurie antique; les montagnes
+de la Sabine dcoupaient l'est leurs crtes denteles; tandis que,
+vers le sud, les monts Albains et le Latium s'largissaient dans la
+pluie d'or du soleil; et Albe la Longue tait l, ainsi que le mont
+Cave, couronn de chnes, avec son couvent qui a remplac le vieux
+temple de Jupiter. Puis, ses pieds, au del du Forum, au del du
+Capitole, Rome elle-mme s'tendait, l'Esquilin en face, le Coelius et
+l'Aventin sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le
+Viminal, sa gauche. Derrire, au bord du Tibre, tait le Janicule. Et
+la ville entire prenait une voix, lui contait sa grandeur morte.
+
+Alors, ce fut en lui une involontaire vocation, une rsurrection
+vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne,
+ras comme une cit maudite, sem de quelques murs croulants, tout d'un
+coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples.
+C'tait le berceau mme de Rome, Romulus avait fond l sa ville, sur ce
+sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le
+Capitole. Les sept rois de ses deux sicles et demi de monarchie
+l'avaient srement habit, enferms dans les hautes et fortes murailles,
+que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se droulaient les cinq
+sicles de rpublique, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui
+avaient soumis la pninsule italique, puis le monde, la domination
+romaine. Pendant ces victorieuses annes de luttes sociales et
+guerrires, Rome agrandie avait peupl les sept collines, le Palatin
+n'tait demeur que le berceau vnrable, avec ses temples lgendaires,
+peu peu envahi lui-mme par des maisons prives. Mais Csar, incarnant
+la toute-puissance de la race, venait, aprs les Gaules et aprs
+Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
+empereur, ayant achev la colossale besogne, dont les cinq nouveaux
+sicles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lch de tous
+les apptits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire tait
+son comble, les milliards attendaient d'tre vols au fond des
+provinces, le gala imprial commenait, dans la capitale du monde, aux
+yeux des nations lointaines, blouies et vaincues. Lui tait n au
+Palatin, et son orgueil, aprs que la victoire d'Actium lui eut donn
+l'empire, fut de revenir rgner du haut de ce mont sacr, vnr du
+peuple. Il y acheta des maisons particulires, il y btit son palais,
+dans un clat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre
+pilastres et huit colonnes; un pristyle qu'entouraient cinquante-six
+colonnes d'ordre ionique; des appartements privs l'entour, tout en
+marbre; une profusion de marbres, venus grands frais de l'tranger,
+des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres
+prcieuses. Et il s'tait log avec les dieux, il avait bti prs de sa
+demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer
+la royaut divine, ternelle. Ds lors, la semence des palais impriaux
+se trouvait jete, ils allaient crotre, et pulluler, et couvrir le
+Palatin entier.
+
+Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre annes d'un
+pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, mme dans la
+folie de ses rves, n'en a connu le pareil! Il s'tait fait donner tous
+les titres, il avait runi en sa personne toutes les magistratures.
+Imperator et consul, il commandait les armes, il exerait le pouvoir
+excutif; proconsul, il avait la suprmatie dans les provinces; censeur
+perptuel et princeps, il rgnait sur le snat; tribun, il tait le
+matre du peuple. Et il s'tait fait proclamer Auguste, sacr, dieu
+parmi les hommes, ayant ses temples, ses prtres, ador de son vivant
+comme une divinit de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
+tre grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil,
+ralisant l, par un coup de gnie, la totalit de la domination suprme
+ laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas
+habiter une maison prive, il avait dclar sa maison proprit de
+l'tat. Le grand pontife ne pouvant s'loigner du temple de Vesta, il
+avait eu chez lui un temple de cette desse, laissant aux Vestales, en
+bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui cotait, car il
+sentait bien que la souverainet humaine, la main mise sur les hommes et
+le monde, tait l, dans cette double puissance en une personne, tre
+la fois le roi et le prtre, l'empereur et le pape. Toute la sve d'une
+forte race, toutes les victoires amasses et toutes les fortunes parses
+encore, s'panouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
+plus ne devait rayonner avec cet clat. Il fut vraiment le matre de la
+terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifis, dans une
+immortelle gloire de littrature et d'art. Il semble qu'en lui se soit
+satisfaite, ce moment, la vieille et pre ambition de son peuple, les
+sicles de conqute patiente qu'il avait mis tre le peuple roi. C'est
+le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en
+pourpre impriale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu
+souverain des corps et des mes, ce sang d'un homme auquel aboutit la
+longue hrdit de sept sicles d'orgueil national, et d'o une
+postrit d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre
+travers les ges. Car, ds lors, c'en tait fait, le sang d'Auguste
+devait renatre et battre dans les veines de tous les matres de Rome,
+en les hantant du rve, ternellement recommenc, de la possession du
+monde. Un instant, le rve a t ralis, Auguste, empereur et pontife,
+a possd l'humanit, l'a tenue dans sa main, tout entire, sans
+rserve, ainsi qu'une chose lui. Et, plus tard, aprs la dchance,
+lorsque le pouvoir s'est scind, a t de nouveau partag entre le roi
+et le prtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionn dsir, d'autre
+politique sculaire, que de vouloir reconqurir l'autorit civile, la
+totalit de la domination, le coeur brl par le sang atavique, le flot
+rouge et dvorateur du sang de l'anctre.
+
+Puis, Auguste mort et son palais ferm, consacr, devenu un temple,
+Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibre. C'tait cette place
+mme, sous ses pieds, sous ces beaux chnes verts qui l'abritaient. On
+le rvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles,
+malgr l'humeur assombrie de l'empereur, qui vcut loin de Rome, au
+milieu d'un peuple de dlateurs et de dbauchs, le coeur et le cerveau
+empoisonns par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accs des plus
+extraordinaires dmences. Puis, c'tait le palais de Caligula qui
+surgissait, un agrandissement de la maison de Tibre, des arcades
+tablies pour en largir les constructions, un pont jet par-dessus le
+Forum, aboutissant au Capitole, o le prince voulait pouvoir aller
+causer l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trne
+avait aussi rendu celui-ci froce, un fou furieux lch dans la
+toute-puissance. Puis, aprs Claude, Nron, renchrissant, n'avait pas
+trouv le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense,
+s'emparant des jardins dlicieux qui montaient jusqu'au sommet de
+l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rve de l'normit dans
+la somptuosit, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines
+disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort
+de monstre affol d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon,
+Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus
+ leur tour monstrueux et imbciles par la pourpre, gorgs de
+jouissances l'auge impriale, ainsi que des btes immondes; et ce sont
+alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bont
+humaines, Vespasien, Titus qui btirent peu sur le Palatin, Domitien
+ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le
+rgime de la peur et de la dlation, des atrocits absurdes, des crimes,
+des dbauches hors nature, des constructions d'une vanit dmente dont
+le faste luttait avec celui des temples levs aux dieux: telle cette
+maison de Domitien, qu'une ruelle sparait de celle de Tibre, et qui
+s'levait colossale, un palais d'apothose, avec sa salle d'audience au
+trne d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux
+huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa
+grande salle manger, son pristyle, ses appartements, o les granits,
+les porphyres, les albtres dbordaient, travaills par les artistes
+fameux, prodigus pour l'blouissement du monde. Puis, enfin, des annes
+plus tard, un dernier palais s'ajoutait l'norme masse des autres, le
+palais de Septime Svre, une btisse d'orgueil encore, des arches qui
+supportaient des salles hautes, des tages qui s'levaient sur des
+terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
+babylonien, dress l, la pointe extrme du mont, en face de la voie
+Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les
+provinciaux venus d'Afrique o il tait n, pussent, ds l'horizon,
+s'merveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.
+
+Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les
+avait devant lui, autour de lui, tous ces palais voqus, ressuscits au
+grand soleil. Ils taient comme souds les uns aux autres, quelques-uns
+ peine spars par des passages troits. Dans le dsir de ne pas perdre
+un pouce du terrain, sur ce sommet sacr, ils avaient pouss en une
+masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la
+puissance et de l'orgueil drgls, se satisfaisant coups de millions,
+saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, la vrit, il n'y
+avait l qu'un palais unique, sans cesse agrandi, mesure que
+l'empereur dfunt passait dieu et que le nouvel empereur, dsertant la
+demeure consacre, devenue temple, o l'ombre du mort l'pouvantait
+peut-tre, prouvait l'imprieux besoin de se btir sa maison lui, de
+tailler dans l'ternit de la pierre l'indestructible souvenir de son
+rgne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait
+tenir au sol, au trne qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun
+d'eux, avec une intensit grandissante, les dvorant du besoin de
+lutter, de se surpasser par des murs plus pais et plus hauts, par des
+amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la
+pense de survie glorieuse tait la mme chez tous, laisser aux
+gnrations stupfaites le tmoignage de leur grandeur, se perptuer
+dans des merveilles qui ne devaient pas prir, peser jamais sur la
+terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emport
+leur lgre cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus t ainsi que
+la base vnrable d'un prodigieux monument, une vgtation drue
+d'difices juxtaposs, empils, o chaque nouveau corps de logis tait
+comme un accs ruptif de la fivre d'orgueil, et dont la masse, avec
+l'clat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de
+couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entire de la maison
+souveraine, palais, temple, basilique ou cathdrale, la plus
+extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dresse sous le
+ciel.
+
+Mais la mort tait dans cet excs de force et de gloire. Sept sicles et
+demi de monarchie et de rpublique avaient fait la grandeur de Rome; et,
+en cinq sicles d'empire, le peuple roi allait tre mang, jusqu'au
+dernier muscle. C'tait l'immense territoire, les provinces les plus
+lointaines peu peu pilles, puises; c'tait le fisc dvorant tout,
+creusant le gouffre de la banqueroute invitable; et c'tait aussi le
+peuple abtardi, nourri du poison des spectacles, tomb la fainantise
+dbauche des Csars, pendant que des mercenaires se battaient et
+cultivaient le sol. Ds Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le
+dmembrement s'opre avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent
+pour achever l'oeuvre de dcomposition, la proie mourante ronger,
+jusqu' Romulus Augustule, le dernier, le chtif misrable, dont le nom
+est comme une drision de toute la glorieuse histoire, un double
+soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le
+Palatin dsert, les palais, le colossal amas de murailles, d'tages, de
+terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Dj, pourtant, on
+avait arrach des ornements, enlev des statues, pour les porter
+Byzance. L'empire, devenu chrtien, ferma ensuite les temples, teignit
+le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue
+d'or de la Victoire, symbole de la Rome ternelle, qui tait
+religieusement garde dans la chambre mme de l'empereur. Jusqu'au
+quatrime sicle, elle conserva son culte. Mais, au cinquime sicle,
+les Barbares se ruent, saccagent, brlent Rome, emportent pleins
+chariots les dpouilles laisses par la flamme. Tant que la ville avait
+dpendu de Byzance, un surintendant des palais impriaux tait demeur
+l, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la
+nuit du moyen ge. Il semble bien que, ds lors, les papes aient
+lentement pris la place des Csars, leur succdant dans leur maison de
+marbre abandonne et dans leur volont toujours vivante de domination.
+Ils ont srement habit le palais de Septime Svre, un concile a t
+tenu au Septizonium, de mme que, plus tard, Glase II a t lu dans un
+monastre voisin, sur ce mont d'apothose. C'tait Auguste encore, se
+relevant du tombeau, de nouveau matre du monde, avec son Sacr Collge,
+qui allait ressusciter le Snat romain. Au douzime sicle, le
+Septizonium appartenait des moines camaldules, lesquels le cdrent
+la puissante famille des Frangipani, qui le fortifirent, comme ils
+avaient fortifi le Colise, les arcs de Constantin et de Titus, toute
+une vaste forteresse englobant le mont vnrable, le berceau, presque en
+entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions,
+passrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasrent
+les palais et les tours. Des gnrations vinrent plus tard qui
+envahirent les ruines, s'y installrent par droit de trouvaille et de
+conqute, en firent des caves, des greniers fourrage, des curies pour
+les mulets. Dans les terres boules, recouvrant les mosaques des
+salles impriales, des jardins potagers se crrent, des vignes furent
+plantes. De toutes parts, obstruant ces champs dserts, les orties et
+les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques
+abattus. Et il vint un jour o le colossal entassement de palais et de
+temples, o le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait
+rendre ternel, sembla rentrer dans la poussire du sol, disparut sous
+la houle de terre et de vgtation que l'impassible Nature avait roule
+sur elle. Au brlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait
+plus l que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux
+de chvres erraient en libert, au travers de la salle du trne de
+Domitien et du sanctuaire effondr d'Apollon.
+
+Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et
+d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde
+balay, jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait d
+souffler sur cette clatante civilisation pour l'teindre ainsi, et dans
+quelle nuit rparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle
+avait d tomber pour s'anantir d'un coup, avec son faste et ses
+chefs-d'oeuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peupls
+encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs
+statues, avaient pu s'enliser peu peu, s'enfouir, sans que personne
+s'avist de les protger. Ces chefs-d'oeuvre, qu'on devait plus tard
+dterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'tait pas une
+catastrophe qui les avait engloutis, ils s'taient comme noys, pris aux
+jambes, puis la taille, puis au cou, jusqu'au jour o la tte avait
+sombr, sous le flot montant; et comment expliquer que des gnrations
+avaient assist cela, insoucieuses, ne songeant mme pas tendre la
+main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tir sur le monde, et
+c'est une autre humanit qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut
+reptrir et meubler. Rome s'tait vide, on ne rparait plus ce que le
+fer et la flamme avaient entam, une extraordinaire incurie laissait
+crouler les difices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la
+religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples,
+renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevrent le dsastre, car le
+sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrtien recouvraient
+et nivelaient l'antique socit paenne. Et, aprs le vol des temples,
+le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus
+tard, ce fut le vol des pierres, arraches au Colise et au Thtre de
+Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs casss coups de
+marteau, jets dans des fours, pour fabriquer la chaux ncessaire aux
+nouveaux monuments de la Rome catholique.
+
+Il tait prs d'une heure, et Pierre s'veilla comme d'un rve. Le
+soleil tombait en pluie d'or, travers les feuilles luisantes des
+chnes verts, Rome s'tait assoupie ses pieds, sous la grande chaleur.
+Et il se dcida quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'ingal
+pav du chemin de la Victoire, l'esprit hant encore d'aveuglantes
+visions. Pour que la journe ft complte, il s'tait promis de voir,
+l'aprs-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue
+Giulia, il djeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle
+demi obscure, o, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
+mouches, il s'oublia plus de deux heures, attendre le dclin du
+soleil.
+
+Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la
+campagne de sa longue ligne droite, avec la double range de ses
+orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal
+du Palatin! C'tait la mme volont de splendeur et de domination, le
+mme besoin d'terniser sous le soleil, dans le marbre, la mmoire de la
+grandeur romaine. L'oubli tait vaincu, les morts ne consentaient pas au
+repos, restaient debout parmi les vivants, jamais, aux deux bords de
+ce chemin o passaient les foules du monde entier; et les images
+difies de ceux qui n'taient plus que poussire, regardent aujourd'hui
+encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent
+encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Ccilia
+Metella celui de Casal Rotondo, sur ces kilomtres de route plate et
+directe, la double range tait jadis ininterrompue, une sorte de
+double cimetire en long, dans lequel les puissants et les riches
+luttaient de vanit, qui laisserait le mausole le plus vaste, dcor
+avec la prodigalit la plus fastueuse: passion de la survie, dsir
+pompeux d'immortalit, besoin de diviniser la mort en la logeant dans
+des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gnes et du
+Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le
+lointain hritage. Et quelle vocation de tombes dmesures, droite et
+ gauche du pav glorieux que les lgions romaines ont foul, au retour
+de la conqute de la terre! Ce tombeau de Ccilia Metella, aux blocs
+normes, aux murs assez pais pour que le moyen ge en ait fait le
+donjon crnel d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
+constructions modernes qu'on a leves, pour y rtablir leur place les
+fragments de marbre dcouverts aux alentours; les massifs anciens de
+ciment et de briques, dpouills de leurs sculptures, rests debout
+ainsi que des roches manges demi; les blocs dnuds, indiquant encore
+des formes, des dicules en faon de temple, des cippes, des
+sarcophages, poss sur des soubassements. Toute une tonnante succession
+de hauts reliefs reprsentant les portraits des morts par groupes de
+trois et de cinq, de statues debout o les morts revivaient en une
+apothose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent
+s'asseoir en bnissant l'hospitalit des morts, d'pitaphes louangeuses
+clbrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus
+Pompe Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les
+Rabirius Hermodorus, sans compter les spultures hasardeusement
+attribues, celle de Snque, celle des Horaces et des Curiaces. Et
+enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus gante, celle qu'on
+dsigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un
+bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui
+portaient une double rotonde, orne de pilastres corinthiens, de grands
+candlabres et de masques scniques.
+
+Pierre, qui s'tait fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Ccilia
+Metella, continua sa promenade pied, alla lentement jusqu' Casal
+Rotondo. Par places, l'ancien pav reparat, de grandes pierres plates,
+des morceaux de lave, djets par le temps, rudes aux voitures les mieux
+suspendues. A droite et gauche, filent deux bandes d'herbe, o
+s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonne de cimetire,
+brle par les soleils d't, seme de gros chardons violtres et de
+hauts fenouils jaunes. Un petit mur hauteur d'appui, bti en pierres
+sches, clt de chaque ct ces marges rousstres, pleines d'un
+crpitement de sauterelles; et, au del, perte de vue, la Campagne
+romaine s'tend, immense et nue. A peine, prs des bords, de loin en
+loin, aperoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des
+figuiers, blancs de poussire. Sur la gauche, les restes de l'Acqua
+Claudia dtachent dans les prs leurs arcades couleur de rouille, des
+cultures maigres s'tendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
+jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu
+violtre, o les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano,
+grandissent et blanchissent, mesure qu'on approche; tandis que, sur la
+droite, du ct de la mer, la plaine s'largit et se prolonge, par
+vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur
+simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'ocan
+qu'une ligne droite, d'un bout l'autre, spare du ciel. Au gros de
+l't, tout brle, la prairie illimite flambe, d'un ton fauve de
+brasier. Ds septembre, cet ocan d'herbe commence verdir, se perd
+dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu clatant, clabouss d'or,
+des beaux couchers de soleil.
+
+Et Pierre, promenant sa rverie, tait seul, s'avanait pas lents, le
+long de l'interminable route plate, dont la mlancolique majest est
+faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite l'infini,
+dans l'infini de la Campagne. En lui, la rsurrection du Palatin
+recommenait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec
+l'blouissante blancheur de leurs marbres. N'tait-ce pas ici, au pied
+de ce massif de briques, affectant l'trange forme d'un grand vase,
+qu'on avait trouv la tte d'une statue colossale, mle des dbris
+d'normes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les
+normes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
+spulture, c'tait une belle statue de femme sans tte qu'on avait
+dcouverte; et il la revoyait entire, avec un visage de grce et de
+force, souriante la vie. D'un bout l'autre, les inscriptions se
+compltaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en
+frre avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
+peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armes dfilaient d'un
+pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation
+fivreuse des grandes cits. On tait sous les Flaviens, sous les
+Antonins, aux grandes annes de l'empire, lorsque la voie Appienne
+atteignit tout le faste de ses tombeaux gants, sculpts et dcors
+comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrive
+dans Rome, cette rue toute droite o les grands morts vous
+accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec
+l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait leur cendre! Chez
+quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour
+qu'il et confi ses morts le soin de dire l'tranger que rien ne
+finissait chez lui, pas mme les morts, ternellement glorieux dans des
+monuments dmesurs? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt
+mtres de diamtre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'tant
+retourn, aperut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
+clatante, borde des marbres de ses palais funbres, le Palatin qui
+s'levait au loin, dressant les marbres tincelants du palais des
+empereurs, l'norme entassement des palais dont la toute-puissance
+dominait la terre.
+
+Mais il eut un lger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait
+point vus, dans ce dsert, parurent entre les ruines. L'endroit n'tait
+pas sr, l'autorit veillait discrtement sur les touristes, mme en
+plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une
+motion. C'tait un ecclsiastique, un grand vieillard la soutane
+noire, lisre et ceinture de rouge, dans lequel il eut la surprise de
+reconnatre le cardinal Boccanera. Il avait quitt la route, il marchait
+avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des
+rudes chardons; et, la tte basse, parmi les dbris de tombeaux que ses
+pieds frlaient, il tait tellement absorb, qu'il ne vit mme pas le
+jeune prtre. Celui-ci, courtoisement, se dtourna, saisi de le voir
+seul, si loin. Puis, il comprit, en dcouvrant, derrire une
+construction, un lourd carrosse, attel de deux chevaux noirs, prs
+duquel attendait, immobile, un laquais la livre sombre, tandis que le
+cocher n'avait mme pas quitt le sige; et il se souvenait que les
+cardinaux, ne pouvant marcher pied dans Rome, devaient gagner en
+voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais
+quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise
+part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les
+hommes et chez Dieu, forc d'aller ainsi au dsert, au travers des
+tombes, pour respirer un peu l'air rafrachi du soir!
+
+Pierre s'tait attard pendant de longues heures, le crpuscule tombait,
+et il assista encore un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la
+Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupe par les arcades
+jaunissantes des aqueducs, barre au loin par les monts Albains, qui
+s'vaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer,
+l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant
+un ocan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
+stri de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien
+autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la
+silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et
+qui se dtachait, grandie, sur la pourpre dernire du soleil.
+
+Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fivre de tout voir,
+revint la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte.
+C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetires chrtiens, celui
+o furent enterrs plusieurs des premiers papes. On monte travers un
+jardin demi brl, parmi des oliviers et des cyprs; on arrive une
+masure de planches et de pltre, dans laquelle on a install un petit
+commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne,
+relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de
+trouver l des trappistes franais, chargs de garder et de montrer aux
+touristes ces catacombes. Justement, un Frre allait descendre avec deux
+dames, deux Franaises, la mre et la fille, l'une adorable de jeunesse,
+l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu
+peures pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il
+avait un front bossu, une large et solide mchoire de croyant ttu, et
+ses ples yeux clairs disaient l'enfantine ingnuit de son me.
+
+--Ah! monsieur l'abb, vous arrivez propos... Si ces dames le veulent
+bien, vous allez vous joindre nous; car trois Frres sont dj en bas
+avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison
+des voyageurs.
+
+Ces dames, poliment, inclinrent la tte, et il remit au prtre une des
+petites bougies minces. Ni la mre ni la fille ne devaient tre des
+dvotes, car elles avaient eu un coup d'oeil oblique sur la soutane de
+leur compagnon, brusquement srieuses. On descendit, on arriva une
+sorte de couloir trs troit.
+
+--Prenez garde, mesdames, rptait le religieux en clairant le sol avec
+sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes.
+
+Et il commena l'explication, d'une voix aigu, avec une force de
+certitude extraordinaire. Pierre tait descendu silencieux, la gorge
+serre, le coeur battant d'motion. Ah! ces Catacombes des premiers
+chrtiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait
+rves, au temps innocent du sminaire! et, dernirement encore, pendant
+qu'il crivait son livre, que de fois il y avait song, comme au plus
+antique et au plus vnrable vestige de cette communaut des petits et
+des simples, dont il prchait le retour! Mais il avait le cerveau tout
+plein des pages crites par les potes, par les grands prosateurs, qui
+ont dcrit les Catacombes. Il les voyait travers ce grandissement de
+l'imagination, il les croyait vastes, pareilles des villes
+souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables
+de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble ralit il
+tombait!
+
+--Ah! dame, oui! rpondait le Frre aux questions de la mre et de la
+fille, a n'a gure plus d'un mtre, deux personnes ne passeraient pas
+de front... Et comment on a creus a? Oh! c'est fort simple. Une
+famille, une corporation funbre ouvrait une spulture, n'est-ce pas? Eh
+bien! elle creusait une premire galerie, la pioche, dans ce terrain
+qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougetre comme vous voyez,
+la fois tendre et rsistante, trs facile travailler, et absolument
+impermable; enfin, une terre faite exprs, qui a merveilleusement
+conserv les corps.
+
+Il s'interrompit, montra, la faible flamme de sa bougie, les cases
+creuses droite et gauche, dans les parois.
+
+--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie
+souterraine, dans laquelle, des deux cts, ils pratiquaient ces cases
+superposes, o ils couchaient les corps, le plus souvent envelopps
+d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de
+marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Ds lors, n'est-ce pas? tout
+s'explique. Si d'autres familles se joignaient la premire, si la
+corporation s'tendait, ils prolongeaient la galerie au fur et mesure
+qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, droite, gauche,
+dans tous les sens; mme ils craient un deuxime tage, plus profond...
+Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mtres de haut.
+Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps,
+une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au
+contraire, continuant fouiller le sol davantage, ds que la range des
+cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par
+exemple, en moins de quatre sicles, ils ont creus seize kilomtres de
+galeries, o plus d'un million de chrtiens ont d tre inhums. Or, des
+Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi
+troue. Songez cela et faites le calcul.
+
+Pierre coutait, passionnment. Autrefois, il avait visit une fosse
+houillre, en Belgique, et il retrouvait ici les mmes couloirs
+trangls, la mme pesanteur touffante, un nant d'obscurit et de
+silence. Seules, les petites bougies toilaient l'ombre paisse,
+qu'elles n'clairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de
+termites funraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
+selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symtrie, au
+petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait chaque
+pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait d tre fait au fil
+ plomb, ni l'querre. Ce n'tait l qu'une oeuvre de ncessit et de
+charit, de nafs fossoyeurs de bonne grce, des ouvriers illettrs,
+tombs la maladresse de main de la dcadence. Cela, surtout, devenait
+trs sensible, dans les inscriptions et les emblmes gravs sur les
+plaques de marbre. On aurait dit les dessins purils que les gamins des
+rues tracent sur les murs.
+
+--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un
+nom; parfois mme pas de nom, et simplement les mots _in pace_...
+D'autres fois, il y a un emblme, la colombe de la puret, la palme du
+martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est compos de cinq
+lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jsus-Christ, fils
+de Dieu, Sauveur des hommes.
+
+Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme,
+un seul trait central, hriss de quelques autres petits traits, la
+colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figure par un
+zigzag, l'oeil par un point rond. Les lettres des inscriptions brves
+s'en allaient de travers, ingales, dformes, la grosse criture des
+ignorants et des simples.
+
+Mais on tait arriv une crypte, une sorte de petite salle, o l'on
+avait retrouv les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de
+Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une
+inscription mtrique superbe, place l par le pape Damase. Puis, dans
+une salle voisine, aussi troite, un caveau de famille dcor plus tard
+de naves peintures murales, on montrait la place o l'on avait
+dcouvert le corps de sainte Ccile. Et l'explication continuait, le
+religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation
+irrfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptme,
+l'eucharistie, la rsurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejet
+par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Mose faisant jaillir
+l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers ges accomplissant
+des miracles.
+
+--Vous voyez bien, rptait-il, tout est l, a n'a pas t prpar, et
+rien n'est plus authentique.
+
+Sur une question de Pierre, dont l'tonnement augmentait, il convint que
+les Catacombes taient primitivement de simples cimetires et qu'aucune
+crmonie religieuse n'y tait clbre. Plus tard seulement, au
+quatrime sicle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes
+pour le culte. De mme, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant
+les perscutions, aux poques o les chrtiens durent en dissimuler les
+entres. Jusque-l, elles taient restes librement, lgalement
+ouvertes. Et telle tait l'histoire vraie: des cimetires de quatre
+sicles, devenus des lieux d'asile et ravags durant les troubles,
+honors ensuite jusqu'au huitime sicle, dpouills alors de leurs
+saintes reliques, puis tombs dans l'oubli, bouchs par les terres,
+enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que
+les premiers travaux de recherches, au quinzime sicle, les remirent
+la lumire comme une extraordinaire trouvaille, un vritable problme
+historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.
+
+--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frre. Vous
+voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touch. Il est
+l depuis seize dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien
+comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est
+une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette tait absolument
+complet, l'anne dernire encore. Mais, vous le voyez, le crne est
+dfonc. C'est un Amricain qui l'a cass d'un coup de canne, pour bien
+s'assurer que la tte n'tait pas fausse.
+
+Ces dames s'taient penches, et leurs ples visages, la faible
+lumire dansante, exprimrent une piti mle d'effroi. La fille
+surtout, si frmissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux
+noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba
+dans l'ombre, les petites bougies se relevrent, continurent, promenes
+le long des galeries, dans les tnbres lourdes. Durant une heure
+encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grce d'un
+dtail, aimant certains coins, fouett de zle, comme s'il et travaill
+au salut des touristes.
+
+Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en
+lui. Peu peu, mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur premire
+de trouver la ralit si diffrente de l'embellissement des conteurs et
+des potes, sa dsillusion de tomber dans ces trous de taupe, si
+pauvrement, si grossirement creuss au fond de cette terre rougetre,
+se changeaient en une motion fraternelle, en un attendrissement qui lui
+bouleversait le coeur. Et ce n'tait pas la pense des quinze cents
+martyrs, dont les os sacrs avaient repos l. Mais quelle humanit
+douce, rsigne et berce d'esprance dans la mort! Pour les chrtiens,
+ces basses galeries obscures n'taient qu'un lieu temporaire de sommeil.
+S'ils ne brlaient pas les corps, comme les paens, s'ils les
+enterraient, c'tait qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance la
+rsurrection de la chair; et cette ide heureuse de sommeil, de bon
+repos aprs une vie juste, en attendant les rcompenses clestes,
+faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cit
+souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait
+en une immobilit ravie, tout y patientait jusqu'au lointain rveil.
+Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne
+portant pas mme un nom, uniquement graves des mots _in pace_, en paix!
+tre en paix enfin, dormir en paix, esprer en paix le ciel futur, aprs
+la tche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus dlicieuse,
+qu'elle tait gote dans une parfaite humilit. Sans doute, tout art
+avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des
+irrgularits d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus
+graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle
+voix de jeune humanit s'levait de cette pauvret et de cette
+ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant
+couch, endormi sous la terre, pendant que le soleil, l-haut,
+continuait son oeuvre. Une charit, une fraternit dans la mort: l'poux
+et l'pouse souvent couchs ensemble, avec l'enfant leurs pieds; le
+flot dbordant des inconnus qui noyait le personnage, l'vque, le
+martyr; la plus touchante des galits, celle de la modestie au fond de
+toute cette poussire, les cases pareilles, les plaques sans un
+ornement, la mme ingnuit et la mme discrtion confondant les ranges
+sans fin de ttes ensommeilles. C'tait peine si les inscriptions se
+permettaient des louanges, et combien prudentes, combien dlicates: les
+hommes sont trs dignes, trs pieux, les femmes sont trs douces, trs
+belles, trs chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse
+illimite et si largement humaine, la mort de la primitive communaut
+chrtienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rvait plus
+l'empire de ce monde.
+
+Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de
+la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait voqus aux deux bords de
+la voie Appienne, qui talaient au plein soleil l'orgueil dominateur de
+tout un peuple. Ils clataient d'une ostentation superbe, avec leurs
+dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions
+indiscrtes, leurs chefs-d'oeuvre de sculpture, des frises, des
+bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en
+pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe la ville
+reine, ternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait
+ la cit souterraine des chrtiens, cette cit de la mort cache, trs
+douce, trs belle, trs chaste! Ce n'tait plus que du sommeil, de la
+nuit voulue et accepte, toute une rsignation sereine, qui il ne
+cotait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les
+batitudes du ciel; et il n'tait pas jusqu'au paganisme mourant,
+perdant de sa beaut, cette maladresse de main des ouvriers ingnus, qui
+n'ajoutt au charme de ces pauvres cimetires, creuss loin du soleil,
+dans la nuit de la terre. Des millions d'tres s'taient couchs
+humblement dans cette terre fore comme par des fourmis prudentes, y
+avaient dormi leur sommeil durant des sicles, l'y dormiraient encore,
+mystrieux, bercs de silence et d'obscurit, si les hommes n'taient
+venus dranger leur dsir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement
+eussent sonn la rsurrection. La mort avait alors parl de la vie, rien
+ne s'tait trouv plus vivant, d'une vie plus intime et plus mue, que
+ces villes enfouies des morts sans nom, ignors et innombrables. Tout un
+souffle immense en tait sorti autrefois, le souffle d'une humanit
+nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilit, avec le
+mpris de la chair, avec la haine terrifie de la nature, l'abandon des
+jouissances terrestres, la passion de la mort qui dlivre et ouvre le
+paradis, un autre monde commenait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa
+pourpre au soleil, si clatant de souveraine domination, sembla un
+moment disparatre, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de
+ses tnbres spulcrales.
+
+Le Frre insista pour montrer ces dames l'escalier de Diocltien; et
+il leur en contait la lgende.
+
+--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des
+chrtiens, qui se rfugirent dans ces Catacombes; et, lorsque les
+soldats s'enttrent les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent
+prcipits... Les marches sont effondres aujourd'hui encore. Venez
+voir, c'est deux pas.
+
+Mais ces dames taient brises, envahies la longue d'un tel malaise
+par ces tnbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument
+remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient leur fin, et ce fut
+pour tous un blouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
+soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta
+un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel tait grav le
+poisson, le symbole de Jsus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes.
+
+L'aprs-midi du mme jour, Pierre tint visiter la basilique de
+Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traverse en
+voiture, que la place grandiose, avec son oblisque et ses deux
+fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette
+quadruple range de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
+majest monumentale. Au fond, la basilique s'lve, rapetisse et
+alourdie par sa faade, mais emplissant le ciel de son dme souverain.
+
+Sous le soleil brlant, des pentes s'tendaient, cailloutes, dsertes,
+des marches basses se succdaient, uses et blanchies; et Pierre, tout
+au bout, entra. Il tait trois heures, de larges rayons tombaient des
+hautes fentres carres, une crmonie, des vpres sans doute,
+commenait dans la chapelle Clmentine, gauche. Mais il n'entendit
+rien, il ne fut que frapp par l'immensit du vaisseau. A pas lents, les
+yeux en l'air, il en parcourut les dimensions dmesures. C'taient, ds
+l'entre, les bnitiers gants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
+c'tait la nef centrale, la colossale vote en berceau, dcore de
+caissons; c'taient surtout, la croise, les quatre piliers cyclopens
+qui soutiennent le dme; c'taient encore les transepts et l'abside,
+dont chacun est lui seul vaste comme une de nos glises. Et la pompe
+orgueilleuse, le faste clatant, crasant, le saisissait aussi: la
+coupole, pareille un astre, qui resplendissait des tons vifs et des
+ors des mosaques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a t pris au
+Panthon, et qui couronne le matre-autel rig sur le tombeau mme de
+saint Pierre, o descend le double escalier de la Confession,
+qu'clairent les quatre-vingt-sept lampes, ternellement allumes; les
+marbres, enfin, une profusion, une prodigalit de marbres
+extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, tals,
+entasss. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie
+luxueuse: le dallage splendide o tout l'difice se reflte; le
+revtement des piliers orns de mdaillons reprsentant les papes,
+alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;
+les murs surchargs d'attributs compliqus, parmi lesquels se rpte
+partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues
+colossales, d'un got baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de
+la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux
+plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas cts, les transepts,
+l'abside, taient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la
+richesse du marbre, sans qu'on pt trouver un coin, large comme la paume
+de la main, qui n'et pas l'ostentation insolente du marbre. Et la
+basilique triomphait, indiscute, reconnue et admire pour tre l'glise
+la plus grande et la plus opulente du monde, l'normit dans la
+magnificence.
+
+Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accabl, sans
+rien distinguer encore. Il s'arrta un instant devant le Saint Pierre de
+bronze, la pose raidie, hiratique, sur son socle de marbre. Quelques
+fidles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns
+l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
+appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna
+ensuite dans le transept de gauche, o sont les confessionnaux. Des
+prtres y restent demeure, prts confesser en toutes les langues.
+D'autres attendent, arms d'une longue baguette; et ils frappent
+lgrement le crne des pcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure
+ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais trs peu de monde tait l, les
+prtres occupaient leur attente, crivaient, lisaient, comme chez eux,
+dans les troites caisses de bois. Et il se retrouva devant la
+Confession, intress par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes
+ainsi que des toiles. Le matre-autel, o le pape seul peut officier,
+semblait avoir une mlancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin
+gigantesque et fleuri, dont la main-d'oeuvre et la dorure ont cot plus
+d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la crmonie qu'on
+clbrait dans la chapelle Clmentine, et il s'tonna, car il
+n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer.
+Alors, mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle lger, comme un
+air de flte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un
+chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges,
+tirs devant les fentres, tamisaient le soleil; et elle tait ainsi
+toute rougeoyante d'une clart de fournaise, toute sonore d'une musique
+grave. Mais combien perdue, combien rduite dans l'immensit du
+vaisseau, pour qu' soixante pas on ne distingut mme plus ni les voix
+ni le grondement des orgues!
+
+En entrant, Pierre avait cru l'glise compltement vide, immense et
+morte. Puis, il s'tait aperu de la prsence de quelques tres, devins
+au loin. Des gens se trouvaient l, mais si espacs, si rares, que cela
+tait comme s'ils n'taient pas. Des touristes s'garaient, les jambes
+lasses, leur Guide la main. Au milieu de la grande nef, un peintre,
+avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue.
+Tout un sminaire franais dfila ensuite, conduit par un prlat qui
+expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
+comptaient point, faisaient peine l'effet, par la vaste tendue, de
+quelques fourmis noires gares, cherchant leur route avec effarement.
+Et, ds lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala gante,
+d'une vritable salle des pas perdus, dans un palais de rception
+dmesur. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fentres
+carres, sans verrire, l'clairaient d'une clart aveuglante, la
+traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise,
+rien que le dallage superbe et nu, l'infini, un dallage de muse, qui
+miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de
+recueillement, pas un coin d'ombre, de mystre, pour s'agenouiller et
+prier. Partout la lumire vive, l'blouissement d'une souverainet et
+d'une somptuosit de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opra, si
+dserte, allume d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait
+avec le frisson de nos cathdrales gothiques, o des foules obscures
+sanglotent parmi la fort des piliers! lui qui apportait le souvenir
+endolori de l'architecture et de la statuaire macies du moyen ge,
+tout me, au milieu de cette majest d'apparat, de cette pompe norme et
+vide, qui tait tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme
+genoux, un tre de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
+s'abandonnant l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il
+n'y avait toujours l que le va-et-vient lass des touristes, l'air
+affair des prlats menant les jeunes prtres aux stations obligatoires;
+tandis que les vpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que
+le bruit en parvnt aux oreilles des visiteurs, peine une onde
+confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, travers les
+votes.
+
+Pierre comprit que c'tait l le splendide squelette d'un colosse
+monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour
+l'animer de son me vritable, toutes les magnificences des pompes
+religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidles que le vaisseau
+pouvait contenir, les grandes crmonies pontificales, l'clat des ftes
+de la Nol et de Pques, les dfils, les cortges, droulant le luxe
+sacr, dans un dcor et une mise en scne de grand opra. Et il voqua
+ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique dbordant d'une
+foule idoltre, le cortge surhumain dfilant au milieu des fronts
+prosterns, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
+allant deux deux comme des dieux de pliade, vtus du rochet de
+dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires
+tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, lev
+sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge
+et d'or, habill de velours blanc, avec la chape d'or, l'tole d'or, la
+tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire tincelaient dans leurs
+tuniques rouges brodes de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de
+la tte du pontife unique et souverain, les grands ventails de plume,
+qu'on balanait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et,
+autour de la chaise de triomphe, quelle cour blouissante et glorieuse!
+toute la famille pontificale, le flot des prlats assistants, les
+patriarches, les archevques, les vques, draps et mitrs d'or! les
+camriers secrets participants en soie violette, les camriers de cape
+et d'pe participants, portant le costume de velours noir, avec la
+fraise et la chane d'or! l'innombrable suite, ecclsiastique et laque,
+dont cent pages de la _Gerarchia_ n'puisent pas l'numration, les
+protonotaires, les chapelains, les prlats de toutes les classes et de
+tous les degrs, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le
+bonnet poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire,
+les gardes suisses cuirasss d'argent, rays de jaune, de noir et de
+rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes,
+leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brode d'or, les
+paulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome tait la
+capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus deux battants, on
+les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois o le
+pape descendait officier encore, se montrer comme l'lu suprme, Dieu
+incarn sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invits,
+il fallait pour entrer une carte. Ce n'tait plus le peuple, les
+cinquante mille, les soixante mille chrtiens accourant, s'entassant, au
+hasard du flot; c'tait un choix, des assistants amis, tris pour des
+solennits particulires et fermes; et mme, lorsqu'on arrivait en
+runir des milliers, il n'y avait toujours l qu'un public restreint,
+convi au spectacle d'un concert monstre.
+
+Et Pierre, de plus en plus, mesure qu'il parcourait ce muse froid et
+majestueux, parmi l'clat dur des marbres, tait pntr de cette
+sensation qu'il se trouvait l dans un temple paen, lev au dieu de la
+lumire et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique tait
+certainement pareil, avec les mmes murs revtus de marbres polychromes,
+les mmes colonnes prcieuses, les mmes votes aux caissons dors.
+Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les
+autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vrit
+indiscutable. C'tait d'abord l'glise chrtienne s'installant, en toute
+audace et tranquillit, dans le temple paen, San Lorenzo in Miranda qui
+se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il
+gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de
+marbre blanc; ou bien c'tait l'glise chrtienne qui repoussait du
+tronc abattu, de l'difice antique dtruit, le Saint-Clment actuel par
+exemple, sous lequel il y a des sicles de croyances contraires
+stratifis, un monument trs ancien du temps de la rpublique, un autre
+du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra,
+enfin une basilique de la primitive foi. C'tait ensuite l'glise
+chrtienne, comme Sainte-Agns hors les Murs, se btissant exactement
+sur le modle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la
+Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'tait surtout l'glise
+chrtienne construite avec les matriaux vols aux temples en ruine: les
+seize colonnes superbes de cette mme Sainte-Agns, de marbres
+diffrents, prises videmment plusieurs dieux; les vingt et une
+colonnes de Sainte-Marie du Transtvre, de tous les ordres, arraches
+d'un temple d'Isis et de Srapis, dont les chapiteaux ont conserv les
+figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
+d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux
+colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matire, de
+dimension et de travail, et dont la lgende veut que certaines aient t
+drobes Jupiter lui-mme, au temple de Jupiter Capitolin, qui
+s'levait la mme place, sur le sommet sacr. Aujourd'hui encore, les
+temples de la riche poque impriale renaissaient dans les basiliques
+somptueuses, Saint-Jean de Latran et Saint-Paul hors les Murs. La
+basilique de Saint-Jean, la Mre et la Tte de toutes les glises,
+dveloppant ses cinq nefs, divises par quatre ranges de colonnes,
+alignant ses douze statues colossales des Aptres, comme une double haie
+de dieux menant au Matre des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les
+frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une
+Divinit paenne, dont le royaume opulent tait de ce monde? Et,
+Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le
+resplendissement neuf des marbres, pareils des miroirs, ne
+retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type,
+la majestueuse colonnade sous le plafond plat, caissons dors, le
+pavage de marbre, d'une beaut de matire et de travail incomparable,
+les pilastres violets base et chapiteau blancs, l'entablement blanc
+ frise violette, le mlange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
+divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des
+grandes desses, baigns d'aurore? Nulle part, pas plus qu'
+Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystre, ouvrant sur
+l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand mme le monstre, par son
+droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, dmesur
+tmoignage de ce que peut la folie de l'norme, quand l'orgueil humain
+rve de loger Dieu, coups de millions dpenss, dans la demeure de
+pierres, trop vaste et trop riche, o triomphe l'homme en son nom.
+
+C'tait donc ce colosse de gala qu'avait abouti, aprs des sicles, la
+ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sve du sol de Rome,
+qui, dans tous les temps, a repouss en monuments draisonnables. Il
+semble que les matres absolus qui, successivement, y ont rgn, aient
+apport avec eux cette passion de la construction cyclopenne, l'aient
+puise dans la terre natale o ils ont grandi, car ils se la sont
+transmise sans arrt, de civilisation en civilisation. C'est une
+vgtation continue de la vanit humaine, le besoin d'inscrire son nom
+sur un mur, de laisser de soi, aprs avoir t le matre de la terre,
+une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un
+jour, l'difice ternel de bronze et de marbre qui en tmoignera jusqu'
+la fin des ges. Au fond, il n'y a l que l'esprit de conqute,
+l'ambition fire de la race, toujours en peine de la domination du
+monde; et, lorsque tout a croul, lorsqu'une socit nouvelle renat des
+ruines, et qu'on peut la croire gurie de l'orgueil, retrempe dans
+l'humilit, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses
+veines, elle cde de nouveau la folie insolente des anctres, livre
+toute la violence de l'hrdit, ds qu'elle est grande et forte. Il
+n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu btir, qui n'ait repris la
+tradition des Csars, ternisant leur rgne dans la pierre, se faisant
+lever des temples leur mort, pour passer au rang des dieux. Le mme
+souci d'immortalit terrestre clate, c'est qui lguera le monument le
+plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si
+aigu que ceux, moins fortuns, qui, ne pouvant construire, ont d se
+contenter de rparer, se sont plu transmettre aux gnrations la
+mmoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
+marbre, graves d'inscriptions pompeuses: de l la continuelle rencontre
+de ces plaques, pas une muraille consolide sans qu'un pape l'ait
+timbre de ses armes, pas une ruine rtablie, pas un palais remis en
+tat, pas une fontaine nettoye, sans que le pape rgnant signe l'oeuvre
+de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une
+involontaire dbauche, la floraison fatale de ce terreau fait de
+dcombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse
+remontent de cette poussire de monuments. Et l'on se demande si Rome a
+jamais t chrtienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a
+presque tout de suite entach la doctrine de Jsus, cette volont de
+domination, ce dsir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du
+catholicisme, au mpris des humbles et des purs, des fraternels et des
+simples du christianisme primitif.
+
+Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la
+vrit clater et se rsumer en lui, au moment o, pour la seconde fois,
+il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des
+papes. Ah! ces tombeaux! L-bas, dans la Campagne rase, sous le plein
+soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui tait comme l'entre
+triomphale de Rome, conduisant l'tranger au Palatin auguste, ceint
+d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des
+puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans
+pareille, qui ternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race
+forte, dominatrice des peuples. Puis, prs de l, sous la terre, en
+pleine nuit discrte, au fond de misrables trous de taupe, se cachaient
+les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
+ni richesse, dont l'humilit disait qu'un souffle de tendresse et de
+rsignation avait pass, qu'un homme tait venu prcher la fraternit et
+l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les ternelles joies de
+la vie future, confiant la terre nouvelle le bon grain de son
+vangile, semant l'humanit rajeunie qui allait transformer le vieux
+monde. Et voil que de cette semence enfouie dans le sol durant des
+sicles, voil que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, o les
+martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le rveil glorieux,
+voil que d'autres tombeaux encore avaient pouss, aussi gants, aussi
+fastueux que les antiques tombeaux dtruits des idoltres, dressant
+leurs marbres parmi les splendeurs paennes d'un temple, talant le mme
+orgueil surhumain, la mme passion affole de domination universelle. A
+la Renaissance, Rome redevient paenne, le vieux sang imprial remonte,
+emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu
+subir. Ah! ces tombeaux des papes, Saint-Pierre, dans leur insolente
+glorification, dans leur normit charnelle et luxueuse, dfiant la
+mort, mettant sur cette terre l'immortalit! Ce sont des papes de
+bronze, dmesurs, ce sont des figures allgoriques, des anges
+quivoques, beaux comme des belles filles, des femmes dsirables, avec
+des hanches et des gorges de desses. Paul III est assis sur un haut
+pidestal, la Justice et la Prudence sont demi couches ses pieds.
+Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la
+Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charit,
+Grgoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII,
+assist de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charit et la
+Vrit; et un squelette se lve, montrant le sablier vide. Clment XIII,
+agenouill galement, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur
+lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Gnie de la
+Mort, qui s'accoude l'angle de droite, a sous lui deux lions normes,
+symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'ternit des figures,
+les marbres blancs clataient en belles chairs opulentes, les marbres de
+couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en
+pleine apothose, sous la vive lumire dore des nefs immenses.
+
+Et Pierre passait de l'un l'autre, continuait de marcher au travers de
+la basilique ensoleille, superbe et dserte. Oui, ces tombeaux, d'une
+impriale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'tait
+Rome srement, la terre de Rome, cette terre o l'orgueil et la
+domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de
+l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, alli aux
+puissants et aux riches, machine gante de gouvernement, dresse pour la
+conqute des peuples. Les papes s'taient rveills Csars. Et la
+lointaine hrdit agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli,
+coulant dans leurs veines, leur brlant le crne d'ambitions
+surhumaines. Seul, Auguste avait ralis l'empire du monde, la fois
+empereur et grand pontife, matre des corps et des mes. De l,
+l'ternel rve des papes, dsesprs de ne dtenir que le spirituel,
+s'obstinant ne rien cder du temporel, dans l'espoir sculaire, jamais
+abandonn, que le rve, se ralisant encore, fera du Vatican un autre
+Palatin, d'o ils rgneront, en despotes absolus, sur les nations
+conquises.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Depuis quinze jours dj, Pierre se trouvait Rome, et l'affaire pour
+laquelle il tait venu, la dfense de son livre, n'avanait point. Il en
+tait encore son dsir brlant de voir le pape, sans prvoir quand ni
+comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la
+terreur que monsignor Nani lui avait inspire d'une dmarche imprudente.
+Et, comprenant que son sjour pouvait s'terniser, il s'tait dcid
+faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin
+ Sainte-Brigitte, place Farnse, o il avait reu un bienveillant
+accueil de l'abb Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta.
+
+Ce lundi-l, il rsolut de descendre de bonne heure la petite
+rception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des
+nouvelles et d'y hter son affaire. Peut-tre monsignor Nani serait-il
+l, peut-tre aurait-il la chance de tomber sur quelque prlat ou sur
+quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tch d'utiliser
+don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains.
+Comme repris de mfiance et de peur, aprs s'tre montr un instant
+serviable, le secrtaire du cardinal Boccanera l'vitait, se cachait,
+l'air rsolu ne pas se mler d'une aventure dcidment louche et
+dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'tre pris
+d'un accs atroce de fivre, qui le forait garder la chambre.
+
+Et il n'y avait absolument, pour rconforter Pierre, que Victorine
+Bosquet, l'ancienne bonne monte au rang de gouvernante, la Beauceronne
+qui conservait son coeur de vieille France, aprs trente ans de vie dans
+cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle
+l'avait quitt la veille. Mais, ce jour-l, elle n'avait point sa
+vivacit accorte, sa gaiet d'habitude; et, quand elle sut qu'il
+descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tte.
+
+--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de
+gros ennuis. Il parat que son divorce va trs mal.
+
+Toute Rome en causait, c'tait une reprise extraordinaire de commrages
+qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine
+n'avait-elle pas faire de la discrtion inutile, vis--vis d'un
+compatriote. Donc, en rponse au mmoire de l'avocat consistorial
+Morano, qui, s'appuyant sur des tmoignages et sur des preuves crites,
+dmontrait que le mariage n'avait pu tre consomm, par suite de
+l'impuissance du mari, monsignor Palma, thologien, choisi dans
+l'affaire par la congrgation du Concile, comme dfenseur du mariage,
+venait son tour de dposer un mmoire vraiment terrible. D'abord, il
+mettait fortement en doute l'tat de virginit de la demanderesse,
+discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes,
+exigeant l'examen fond fait par deux mdecins, formalit devant
+laquelle avait recul la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il
+des cas physiologiques, parfaitement tablis, o des filles avaient eu
+commerce avec des hommes, sans paratre le moins du monde dflores. Il
+tirait grand parti du rcit contenu dans le mmoire du comte Prada, qui,
+trs sincrement, hsitait dire si le mariage avait t consomm ou
+non, tellement la comtesse s'tait dbattue; lui, sur le moment, avait
+bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales;
+mais, depuis, en y rflchissant, il n'osait tre affirmatif, il
+admettait que, cdant la violence de son dsir, il avait pu
+s'illusionner sur une possession incomplte. Et monsignor Palma
+triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils
+que comportait la dlicate matire, en arrivait retourner contre
+l'pouse violente la dposition de la femme de chambre, cite par elle,
+qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et
+madame, la suite de cette premire nuit, avaient toujours fait lit
+part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument dcisif du mmoire tait que, si
+mme la demanderesse faisait la preuve complte de sa virginit, il n'en
+demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empch la
+consommation du mariage, la condition foncire de l'acte tant
+l'obissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrime mmoire, celui du
+rapporteur, o ce dernier rsumait et discutait les trois autres, la
+congrgation avait vot, accordant l'annulation du mariage, mais une
+voix de majorit seulement, solution si prcaire, que sans attendre,
+selon son droit, monsignor Palma s'tait empress de demander un
+supplment d'informations, ce qui remettait en question toute la
+procdure et rendait un nouveau vote ncessaire.
+
+--Ah! ma pauvre contessina! s'cria Victorine, elle en mourra de
+chagrin, car la chre fille brle petit feu, sous son air si calme...
+Il parat que ce monsignor Palma est le matre de la situation, qu'il
+peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec a, on a
+dj dpens tant d'argent, et il va falloir en dpenser encore...
+L'abb Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu l une belle ide,
+le jour o il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la
+mmoire de ma bonne matresse, la comtesse Ernesta, qui tait une
+sainte, mais elle a srement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a
+donne au comte Prada.
+
+Elle s'interrompit. Puis, emporte par l'esprit de justice qui tait en
+elle:
+
+--Il a d'ailleurs raison de ne pas tre content, le comte Prada. On se
+moque par trop de lui... Et, vous savez, a ne m'empche pas de dire que
+ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalits. Si a
+dpendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre,
+puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils
+se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans
+cur, pour le plaisir d'tre jeunes, d'tre beaux et d'avoir du bonheur
+ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare!
+
+Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit rire de
+son air de belle sant, avec le tranquille quilibre du menu peuple de
+France qui ne croit plus gure qu' la vie heureuse, mene honntement.
+
+Puis, d'une faon plus discrte, elle se dsola d'un autre ennui qui
+assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse
+affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat
+Morano, trs mcontent du demi-chec de son mmoire devant la
+congrgation, accusant le pre Lorenza, le confesseur de la tante et de
+la nice, de les avoir pousses un procs fcheux, o il n'y aurait
+que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais
+Boccanera, c'tait la rupture d'une vieille liaison de trente annes,
+une vritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui dsapprouvaient
+formellement Morano. Donna Serafina tait d'autant plus ulcre, qu'elle
+le souponnait de soulever l une mauvaise querelle et de la quitter
+pour une tout autre cause, un brusque dsir inavouable, criminel chez un
+homme de sa position et de sa pit, la passion qu'une petite bourgeoise
+jeune, une intrigante, avait allume en lui.
+
+Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune,
+ grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mlancolie y
+rgnait, sous la clart plus sourde des lampes voiles de dentelle. Il
+n'y avait l, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canap,
+causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un
+fauteuil, coutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la
+vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna
+Serafina tait seule, sa place habituelle, au coin droit de la
+chemine, avec la secrte rage de voir devant elle le coin gauche vide,
+ce coin que Morano avait occup pendant les trente ans de sa fidlit.
+Et Pierre remarqua le coup d'oeil anxieux, puis dsespr, dont elle
+avait accueilli son entre, guettant la porte, attendant sans doute
+encore le volage. Elle se tenait, du reste, trs droite et trs fire,
+la taille fine, plus serre que jamais dans son corset, avec sa face
+dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils trs noirs.
+
+Tout de suite Pierre, aprs lui avoir prsent ses hommages, laissa
+percer sa proccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de
+voir monsignor Nani, ce soir-l. Et elle-mme ne put s'empcher de
+rpondre:
+
+--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a
+besoin des gens qu'ils disparaissent.
+
+Elle gardait aussi une rancune au prlat de ce qu'il s'tait employ au
+divorce trs mollement, aprs avoir beaucoup promis. Sans doute, comme
+toujours, sous sa bienveillance extrme, pleine de caresses, il avait
+quelque autre plan lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la
+colre lui avait arrach; et elle reprit:
+
+--Il va peut-tre venir. Il est si bon, il nous aime tant!
+
+Malgr la vivacit de son sang, elle voulait tre politique, pour
+vaincre les chances mauvaises. Son frre, le cardinal, lui avait dit
+combien l'irritait l'attitude de la congrgation du Concile, car il ne
+doutait pas que le froid accueil, fait la demande de sa nice, ne vnt
+en partie du dsir que certains de ses collgues, les cardinaux,
+avaient de lui tre dsagrables. Lui-mme souhaitait le divorce, qui
+seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'enttait
+ ne vouloir pouser que sa cousine. Et c'tait un concours de
+dsastres, toute la famille atteinte, lui frapp dans son orgueil, sa
+soeur partageant cette souffrance et blesse par contre-coup au coeur,
+les deux amoureux dsesprs de voir leur esprance recule une fois
+encore.
+
+Quand Pierre s'approcha du canap, o causaient les jeunes gens, il
+entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, demi-voix.
+
+--Pourquoi vous dsoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage
+a t adopte, la majorit d'une voix. Le procs est repris, ce n'est
+qu'un retard.
+
+Mais Benedetta hochait la tte.
+
+--Non, non! si monsignor Palma s'entte, jamais Sa Saintet ne donnera
+son approbation. C'est fini.
+
+--Ah! si l'on tait riche, trs riche! murmura Dario d'un air convaincu,
+qui ne fit sourire personne.
+
+Puis, tout bas, sa cousine:
+
+--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la
+sorte.
+
+Et elle rpondit de mme, dans un souffle:
+
+--Descends demain soir, cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici.
+
+La soire s'ternisa ensuite. Pierre tait infiniment touch de l'air
+d'accablement o il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable
+d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une dlicatesse
+d'enfance, taient comme voils de larmes contenues. Il s'tait dj
+pris pour elle d'une vritable tendresse, la voir toujours d'une
+humeur gale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande
+sagesse la passion de son me de flamme. Elle tchait pourtant de
+sourire, en coutant les jolies confidences de Celia, dont les amours
+marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de
+conversation gnrale, lorsque la vieille parente, haussant la voix,
+parla de l'indigne attitude de la presse italienne, l'gard du
+Saint-Pre. Jamais les rapports ne semblaient avoir t aussi mauvais
+entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude,
+annona que le pape, l'occasion des ftes sacrilges du 20 septembre,
+clbrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de
+protestation, la face de tous les tats chrtiens, complices du rapt
+par leur indiffrence.
+
+--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina
+d'une voix amre, en faisant allusion au dplorable mariage de sa nice.
+
+Elle paraissait hors d'elle, il tait trop tard maintenant, et l'on
+n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, un bruit
+inespr de pas, ses yeux se rallumrent, elle regarda ardemment la
+porte, eut la dernire dception de voir entrer Narcisse Habert, qui
+vint s'excuser prs d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,
+le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si ferm, et il y
+tait bien accueilli, cause de ses ides religieuses, que l'on disait
+intransigeantes. Ce soir-l, d'ailleurs, il n'y accourait, malgr
+l'heure avance, que pour Pierre. Il le prit tout de suite l'cart.
+
+--J'tais certain de vous trouver ici, j'ai dn l'ambassade avec mon
+cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle vous
+annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, son
+appartement du Vatican.
+
+Puis, baissant encore la voix:
+
+--Je crois bien qu'il tchera de vous introduire auprs du Saint-Pre...
+Enfin, l'audience me parat certaine.
+
+Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la
+tristesse de ce salon, o, depuis prs de deux heures, il se chagrinait
+et tombait la dsesprance. Enfin, il aurait donc une solution!
+Narcisse, aprs avoir serr la main de Dario, salua Benedetta et Celia,
+puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, dbarrass de la vieille
+parente, se dcidait parler. Mais il ne causait gure que de sa sant,
+du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait
+contes, sans jamais un mot sur les mille affaires compliques et
+terribles qu'il brassait la Propagande. C'tait, en dehors de son
+cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de
+mdiocrit, o il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le
+monde se leva, on prit cong.
+
+--N'oubliez pas, rpta Narcisse Pierre, demain matin, dix heures,
+vous me trouverez la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de
+notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli.
+
+Le lendemain, ds neuf heures et demie, Pierre, venu pied, tait sur
+la vaste place; et, avant de se diriger droite, vers la porte de
+bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrta
+quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins
+monumental que cet entassement de constructions, grandies l'ombre du
+dme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans rgularit
+quelconque. Les toitures se superposaient, les faades s'tendaient,
+larges et plates, au hasard des ailes ajoutes et surleves. Seuls, les
+trois cts de la cour Saint-Damase, symtriques, apparaissaient
+au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges,
+fermes aujourd'hui, qui les faisaient ressembler trois corps de serre
+immenses, tincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'tait
+l le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,
+celui qui contenait les plus admirables chefs-d'oeuvre du gnie humain!
+Mais, dans sa dsillusion, Pierre ne s'intressa qu' la haute faade de
+droite, qui donne sur la place, et o il savait que s'ouvraient les
+fentres de l'appartement particulier du pape, au second tage. Il
+contempla longuement ces fentres, on lui avait dit que la cinquime,
+droite, tait celle de la chambre coucher, o l'on voyait toujours
+brler une lampe, trs tard dans la nuit.
+
+Qu'y avait-il derrire cette porte de bronze, qu'il apercevait l,
+devant lui, et qui tait le seuil sacr, la communication entre tous les
+royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste reprsentant
+s'tait emprisonn dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de
+loin, avec ses panneaux de mtal, garnis de gros clous tte carre, et
+il se demandait ce qu'elle dfendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle
+murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde
+allait-il trouver derrire, quel trsor de charit humaine conserv
+jalousement dans l'ombre, quelle rsurrection d'espoir pour les peuples
+nouveaux, avides de fraternit et de justice? Il se plaisait ce rve,
+le pasteur unique et sacr veillant au fond de ce palais clos, prparant
+le rgne dfinitif de Jsus, pendant que s'croulaient les vieilles
+civilisations pourries, et la veille enfin de proclamer ce rgne, en
+faisant de nos dmocraties la grande communaut chrtienne, que le
+Sauveur avait promise. C'tait l'avenir qui s'laborait derrire la
+porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait.
+
+Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de
+monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner pied,
+ deux pas, le palais du Saint-Office, o il logeait comme assesseur.
+
+--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me
+prsenter son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que
+je vais obtenir l'audience tant dsire.
+
+De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.
+
+--Oui, oui, je sais.
+
+Il se reprit.
+
+--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez
+prudent.
+
+Puis, craignant que son aveu n'et fait comprendre au jeune prtre qu'il
+sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prlat le plus facile
+terrifier de toute la discrte famille pontificale, il conta qu'il
+courait depuis le matin pour deux dames franaises, qui, elles aussi, se
+mouraient du dsir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas
+russir.
+
+--Je vous avouerai, monseigneur, dclara Pierre, que je commenais me
+dcourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de rconfort, car mon
+sjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'me.
+
+Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la
+foi. De telles journes, celle qu'il avait passe au Palatin et la
+voie Appienne, puis celle qu'il avait vcue aux Catacombes et
+Saint-Pierre, n'taient bonnes qu' le troubler, qu' gter son rve
+d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au
+doute, envahi d'une lassitude commenante, ayant perdu de son
+enthousiasme toujours prt la rvolte.
+
+Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'coutait, hochait la tte d'un
+air d'approbation. videmment, c'tait bien cela, les choses devaient se
+passer ainsi. Il semblait l'avoir prvu et en tre satisfait.
+
+--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous tes
+certain de voir Sa Saintet.
+
+--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le trs juste
+et trs clairvoyant Lon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon
+livre, lui seul reconnatra sa pense, que, trs fidlement, je crois
+avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jsus, par la dmocratie
+et par la science, il sauvera le vieux monde!
+
+Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec
+ses yeux aigus et ses lvres minces, approuva de nouveau.
+
+--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez.
+
+Puis, comme tous deux, levant la tte, regardaient la faade du Vatican,
+il poussa l'amabilit jusqu' le dtromper. Non, la fentre o l'on
+voyait de la lumire chaque soir, n'tait pas celle de la chambre
+coucher du pape. C'tait celle d'un palier de l'escalier, que des becs
+de gaz clairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait deux
+fentres de l. Et ils retombrent dans le silence, ils continurent
+regarder la faade, trs graves l'un et l'autre.
+
+--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue,
+n'est-ce pas?
+
+Ds que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le coeur
+battant grands coups, comme s'il ft entr dans le lieu sacr et
+redoutable o s'laborait le bonheur futur. Un poste veillait l, un
+garde suisse marchait pas lents, drap en un manteau gris bleu, qui
+laissait dpasser seulement la culotte bariole de noir, de jaune et de
+rouge; et il semblait que ce manteau discret ft jet ainsi sur un
+dguisement, pour en dissimuler l'tranget devenue gnante. Puis, tout
+de suite, droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit la
+cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre la chapelle Sixtine, il
+fallait suivre la longue galerie, entre une double range de colonnes,
+et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde gant, o toutes
+les dimensions s'exagraient, d'une crasante majest, soufflait un peu,
+en gravissant les larges marches.
+
+Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il prouva d'abord une
+surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, trs
+haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la
+partie o se tiennent les invits, les jours de grande crmonie, et le
+choeur o s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chne, tandis
+que les prlats restent debout, derrire. Le trne pontifical, sur une
+estrade basse, est droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche,
+dans la muraille, s'ouvre l'troite loge, balcon de marbre, rserve
+aux chanteurs. Et il faut lever la tte, il faut que les regards montent
+de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entire du
+fond, aux peintures de la vote, qui descendent jusqu' la corniche,
+entre les douze fentres claires, six de chaque ct, pour que,
+brusquement, tout s'largisse, tout s'carte et s'envole, en plein
+infini.
+
+Il n'y avait heureusement l que trois ou quatre touristes, peu
+bruyants. Et Pierre aperut tout de suite Narcisse Habert, sur un des
+bancs des cardinaux; au-dessus de la marche o s'assoient les
+caudataires. Le jeune homme, immobile, la tte un peu renverse,
+semblait comme en extase. Mais ce n'tait pas l'oeuvre de Michel-Ange
+qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche,
+une des fresques antrieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prtre, il se
+contenta de murmurer, les regards noys:
+
+--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!
+
+Puis, il retomba dans son ravissement.
+
+Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein coeur, venait
+d'tre pris tout entier par le gnie surhumain de Michel-Ange. Le reste
+disparut, il n'y eut plus, l-haut, comme en un ciel illimit, que cette
+extraordinaire cration d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le
+stupfiait, c'tait que le peintre avait accept d'tre l'unique artisan
+de l'oeuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre
+corps d'tat. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les
+pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et
+les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour
+toute cette dcoration d'une richesse inoue qui encadrait les fresques.
+Et il se l'imaginait, le jour o on lui avait livr la vote nue, rien
+que le pltre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de
+mtres carrs couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne
+voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa
+besogne gante, jalousement, violemment, passant quatre annes et demie
+solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah!
+cette oeuvre norme, faite pour emplir une vie, cette oeuvre qu'il avait
+d commencer dans une tranquille confiance en sa volont et en sa force,
+tout un monde tir de son cerveau et jet l, d'une pousse continue de
+la virilit cratrice, en plein panouissement de la toute-puissance!
+
+Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa l'examen
+de cette humanit agrandie de visionnaire, dbordant en des pages de
+synthse dmesure, de symbolisme cyclopen. Et telles que des
+floraisons naturelles, toutes les beauts resplendissaient, la grce et
+la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science
+parfaite, les plus violents raccourcis oss dans la certitude de la
+russite, la perptuelle victoire technique sur les difficults que les
+plans courbes prsentaient. Et surtout une ingnuit de moyens
+incroyable, la matire rduite presque rien, quelques couleurs
+employes largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'clat. Et cela
+suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient
+sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un lan
+si nergique, qu'une flamme semblait passer l-haut, donnant ce peuple
+une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'tait la vie qui clatait, qui
+triomphait, une vie norme et pullulante, un miracle de vie ralis par
+une main unique, qui apportait le don suprme, la simplicit dans la
+force.
+
+Qu'on ait vu l une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la
+destine, la cration du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le
+chtiment, puis la rdemption, et enfin la justice de Dieu au dernier
+jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrter, ds cette premire
+rencontre, dans la stupeur merveille o une telle oeuvre le jetait.
+Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beaut, de sa puissance et
+de sa grce! Ah! ce Jhova, ce royal vieillard, terrible et paternel,
+emport dans l'ouragan de sa cration, les bras largis, enfantant les
+mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et
+que Jhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace
+sacr entre ce doigt du crateur et celui de la crature, petit espace
+o tient l'infini de l'invisible et du mystre! et cette ve puissante
+et adorable, cette ve aux flancs solides, capables de porter la future
+humanit, d'une grce fire et tendre de femme qui voudra tre aime
+jusqu' la perdition, toute la femme avec sa sduction, sa fcondit,
+son empire! Puis, c'taient mme les figures dcoratives, assises sur
+les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui clbraient le
+triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'tre nus, d'une
+splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensit de vie
+telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse,
+en des attitudes de hros. Et, entre les fentres, trnaient les gants,
+les Prophtes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux,
+dmesurs dans la force de la musculature et dans la grandeur de
+l'expression intellectuelle: Jrmie, le coude appuy sur le genou, la
+mchoire dans la main, rflchissant, au fond mme de la vision et du
+rve; la Sibylle d'rythre, au profil si pur, si jeune en son opulence,
+un doigt sur le livre ouvert du destin; Isae, l'paisse bouche de
+vrit, toute gonfle sous le charbon ardent, hautain, la face tourne
+demi et une main leve, en un geste de commandement; la Sibylle de
+Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, reste d'une solidit de
+roc, avec son masque rid, son nez de proie, son menton carr qui avance
+et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lanc l en un raccourci
+extraordinaire, le torse tordu, les bras replis, la tte renverse, la
+bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de
+la mme famille ample et majestueuse, rgnant avec la souverainet de
+l'ternelle sant et de l'ternelle intelligence, ralisant le rve
+d'une humanit indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs,
+dans les cintres des fentres, dans les lunettes, des figures de beaut,
+de puissance et de grce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,
+les anctres du Christ, les mres songeuses aux beaux enfants nus, les
+hommes aux regards lointains, fixs sur l'avenir, la race punie, lasse,
+dsireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre
+angles, s'voquaient, vivantes, des scnes bibliques, les victoires
+d'Isral sur l'esprit du mal. Et c'tait enfin la colossale fresque du
+fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si
+innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une
+foule perdue, emporte dans un brlant souffle de vie, depuis les morts
+que rveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la
+trompette, depuis les rprouvs que les dmons jettent l'enfer, en
+grappes d'pouvante, jusqu'au Jsus justicier, entour des aptres et
+des saints, jusqu'aux lus radieux qui montent, soutenus par des anges,
+pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargs des instruments
+de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de
+cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la
+maturit de l'ge, le plafond garde son envole, sa supriorit
+certaine, car c'tait l que l'artiste avait donn son effort vierge,
+toute sa jeunesse, toute la flambe premire de son gnie.
+
+Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange tait le monstre,
+dominant tout, crasant tout. Et il n'y avait qu' voir, sous
+l'immensit de son oeuvre, les oeuvres du Prugin, du Pinturicchio, de
+Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antrieures,
+admirables, qui se droulaient en dessous de la corniche, autour de la
+chapelle.
+
+Narcisse n'avait pas lev les yeux vers la splendeur foudroyante du
+plafond. Abm d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a
+l trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure.
+
+--Ah! Botticelli, Botticelli! l'lgance et la grce de la passion qui
+souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupt! toute
+notre me moderne devine et traduite, avec le charme le plus troublant
+qui soit jamais sorti d'une cration d'artiste!
+
+Stupfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda demander:
+
+--Vous venez ici pour voir Botticelli?
+
+--Mais certainement, rpondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne
+viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde
+absolument que lui... Tenez! tudiez donc cette page: Mose et les
+filles de Jthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mlancolie
+humaines ont produit de plus pntrant?
+
+Et il continua, avec un petit tremblement dvot de la voix, de l'air du
+prtre qui pntre dans le frisson dlicieux et inquitant du
+sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa
+face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les
+draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, o tout son
+corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si rels, et
+beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe quivoque, dans lequel se
+mle la solidit savante des muscles la dlicatesse infinie des
+contours, tous soulevs par une flamme de dsir dont on emporte la
+brlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes
+comme des fruits, ironiques ou douloureuses, nigmatiques en leurs plis
+sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des purets ou des
+abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion,
+de pmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde,
+parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus
+insondables, ouverts sur le nant humain! les mains de Botticelli, si
+travailles, si soignes, ayant comme une vie intense, jouant l'air
+libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un
+souci tel de la grce, qu'elles en sont parfois manires, mais chacune
+avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la
+souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'effmin ni de menteur,
+partout une sorte de fiert virile, un mouvement passionn et superbe
+soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vrit, l'tude
+directe, la conscience, tout un vritable ralisme que corrige et relve
+l'tranget gniale du sentiment et du caractre, donnant la laideur
+mme la transfiguration inoubliable du charme!
+
+L'tonnement de Pierre grandissait, et il coutait Narcisse, dont il
+remarquait pour la premire fois la distinction un peu tudie, les
+cheveux boucls, taills la florentine, les yeux bleus, presque
+mauves, qui plissaient encore dans l'enthousiasme.
+
+--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux
+artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...
+
+D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.
+
+--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-l! Il a tout gch, il a tout
+perdu. Un homme qui s'attelait comme un boeuf la besogne, qui abattait
+l'ouvrage ainsi qu'un manoeuvre, tant de mtres par jour! Et un homme
+sans mystre, sans inconnu, qui voyait gros dgoter de la beaut, des
+corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles des
+bouchres gantes, des masses de chair stupides, sans au-del d'mes
+divines ou infernales!... Un maon, et si vous voulez, oui! un maon
+colossal, mais pas davantage!
+
+Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqu,
+gt par la recherche de l'original et du rare, clatait la haine
+fatale de la sant, de la force, de la puissance. C'tait l'ennemi, ce
+Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss la cration
+la plus prodigieuse dont un artiste et jamais accouch. Le crime tait
+l, crer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites
+crations des autres, mme les plus dlicieuses, fussent noyes,
+disparussent dans ce flot dbordant d'tres, jets vivants sous le
+soleil.
+
+--Ma foi, dclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis.
+Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalit
+n'est vraiment qu'aux cratures. Le cas de Michel-Ange me parat
+dcisif, car il n'est le matre surhumain, le monstre qui crase les
+autres, que grce cet extraordinaire enfantement de chair vivante et
+magnifique, dont votre dlicatesse se blesse: Allez, que les curieux,
+les jolis esprits, les intellectuels pntrants raffinent sur
+l'quivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragot de l'art dans le
+choix du trait prcieux et dans la demi-obscurit du symbole,
+Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Matre de la
+clart, de la simplicit et de la sant, ternel comme la vie elle-mme!
+
+Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de ddain indulgent et
+courtois. Tout le monde n'allait pas la chapelle Sixtine s'asseoir
+pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tte, pour
+voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:
+
+--Voil qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prvenir ici,
+ds qu'il pourrait nous recevoir, et je suis tonn de n'avoir encore vu
+personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphal, en
+attendant?
+
+Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, trs lucide et trs
+juste pour les oeuvres, retrouvant toute son intelligence aise, ds
+qu'il n'tait plus soulev par sa haine des besognes colossales et du
+gnial dcor.
+
+Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui
+fallut chapper l'treinte du monstre, oublier ce qu'il venait de
+voir, s'habituer ce qu'il voyait l, pour en goter toute la beaut
+pure. C'tait comme un vin trop rude qui l'avait d'abord tourdi et qui
+l'empchait de goter ensuite cet autre vin plus lger, d'un bouquet
+dlicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le
+charme opre avec une puissance lente et irrsistible. C'est Racine
+ct de Corneille, Lamartine ct d'Hugo, l'ternelle paire, le couple
+de la femelle et du mle, dans les sicles de gloire. Avec Raphal,
+triomphent la noblesse, la grce, la ligne exquise et correcte, d'une
+harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matriel
+superbement jet par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une
+pntration profonde, apporte dans la peinture. L'homme y est plus
+pur, plus idalis, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y
+a l un sentimental, un fminin dont on sent le frisson de tendresse,
+cela est aussi d'une solidit de mtier admirable, trs grand et trs
+fort. Pierre peu peu s'abandonnait cette matrise souveraine,
+conquis par cette lgance virile de beau jeune homme, touch jusqu'au
+fond du coeur par cette vision de la suprme beaut dans la suprme
+perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'cole d'Athnes,
+antrieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les
+chefs-d'oeuvre de Raphal, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et
+plus encore dans l'Hliodore chass du Temple et dans l'Attila arrt
+aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grce,
+impressionn par l'crasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement,
+lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrrent! Le
+monstre avait procr en bas, et le plus grand parmi les humains y
+laissa de son me, sans jamais plus se dbarrasser de l'influence subie.
+
+Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, cette galerie vitre, si
+claire et d'une dcoration si dlicieuse. Mais Raphal tait mort, il
+n'y avait l, sur les cartons qu'il avait laisss, qu'un travail
+d'lves. C'tait une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux
+compris que le gnie est tout, que lorsqu'il disparat, l'cole sombre.
+L'homme de gnie rsume l'poque, donne, une heure de la civilisation,
+toute la sve du sol social, qui reste ensuite puis, parfois pour des
+sicles. Et il s'intressa davantage l'admirable vue qu'on a des
+loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre ct de
+la cour Saint-Damase, l'tage habit par le pape. En bas, la cour avec
+son portique, sa fontaine, son pav blanc, tait claire et nue, sous le
+brlant soleil. Cela n'avait dcidment rien de l'ombre, du mystre
+touff et religieux, que les alentours des vieilles cathdrales du Nord
+lui avaient fait rver. A droite et gauche du perron qui menait chez
+le pape et chez le cardinal secrtaire, cinq voitures se trouvaient
+ranges, les cochers raides sur leurs siges, les chevaux immobiles dans
+la lumire vive; et pas une me ne peuplait le dsert de la vaste cour
+carre, aux trois tages de loges vitres comme des serres immenses; et
+l'clat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudit
+du pav et des faades, dans une sorte de majest grave de temple paen,
+consacr au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce
+fut le prodigieux panorama de Rome qui se droule, sous ces fentres du
+Vatican. Il n'avait point song que cela dt tre, il venait d'tre tout
+d'un coup saisi par cette pense que le pape, de ses fentres, voyait
+ainsi Rome entire, tale devant lui, ramasse, comme s'il n'avait eu
+qu' tendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les
+yeux et le coeur de ce spectacle inou, car il voulait l'emporter, le
+garder, tout frmissant des rveries sans fin qu'il voquait.
+
+Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tte; et il
+aperut un domestique en livre noire, qui, aprs s'tre acquitt d'un
+message prs de Narcisse, le saluait profondment.
+
+Le jeune homme se rapprocha du prtre, l'air trs contrari.
+
+--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra
+nous recevoir ce matin. Il est pris, parat-il, par un service
+inattendu.
+
+Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait gure cette excuse et
+qu'il commenait souponner son parent de trembler de se compromettre,
+averti, terrifi sans doute par quelque bonne me. Cela l'indignait
+d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:
+
+--coutez, il y a peut-tre un moyen de forcer les portes... Si vous
+pouvez disposer de votre aprs-midi, nous allons djeuner ensemble, puis
+nous reviendrons visiter le Muse des Antiques; et je finirai bien par
+rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de
+rencontrer le pape lui-mme, s'il descend aux jardins.
+
+Pierre, d'abord, l'annonce de l'audience encore recule, avait prouv
+le plus vif dsappointement. Aussi, libre de sa journe entire,
+accepta-t-il trs volontiers l'offre.
+
+--Vous tes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille
+fois.
+
+Ils djeunrent en face de Saint-Pierre mme, dans un petit restaurant
+du Borgo, dont les plerins faisaient l'ordinaire clientle. On y
+mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour
+de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place
+Sainte-Marthe, pour gagner, derrire, l'entre du Muse. C'tait un
+quartier clair, dsert et brlant, o le jeune prtre retrouva,
+dcuple, la sensation de majest nue et fauve, comme cuite au soleil,
+qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand
+il contourna l'abside gante du colosse, il en comprit davantage
+l'normit, toute une floraison d'architectures mises en tas, que
+bordent les espaces vides du pav, o verdit une herbe fine. Il n'y
+avait l, dans cette immensit muette, que deux enfants, qui jouaient
+l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue
+italienne et garde par des soldats du roi, se trouve gauche du
+passage conduisant au Muse; tandis qu'en face, droite, s'ouvre une
+porte d'honneur du Vatican, o veille un poste de la garde suisse; et
+c'est par cette porte que passent les voitures deux chevaux, qui,
+selon l'tiquette, amnent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du
+cardinal secrtaire et de Sa Saintet.
+
+Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais
+et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivrent enfin au Muse des
+Antiques. Ah! ce Muse immense, compos de salles sans fin, ce Muse qui
+en contient trois, le trs ancien Muse Pio-Clementino, le Muse
+Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouv dans la terre,
+exhum, glorifi sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le
+jeune prtre le parcourut, passa d'une salle une autre, dans
+l'blouissement des chefs-d'oeuvre, dans l'tourdissement de tant de
+gnie et de tant de beaut. Ce n'taient pas seulement les morceaux
+clbres qui l'tonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du
+Belvdre, ni le Mlagre, ni mme le torse d'Hercule. Il tait pris
+plus encore par l'ensemble, par la quantit innombrable des Vnus, des
+Bacchus, des empereurs et des impratrices difis, par toute cette
+pousse superbe de belles chairs, de chairs augustes, clbrant
+l'immortalit de la vie. Trois jours auparavant, il avait visit le
+Muse du Capitole, o il avait admir la Vnus, le Gaulois mourant, les
+merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des
+bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration dcuple jusqu' la
+stupeur, par la richesse inpuisable des salles. Et, plus curieux
+peut-tre de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes,
+o ressuscite si relle la Rome historique, qui fut incapable
+certainement de l'idale beaut de la Grce, mais qui enfanta de la vie.
+Ils sont tous l, les empereurs, les philosophes, les savants, les
+potes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensit, tels qu'ils
+taient, tudis et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs
+dformations, leurs tares, les moindres particularits de leurs traits;
+et, de ce souci extrme de vrit, jaillit le caractre, une vocation
+d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les
+hommes eux-mmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire
+fausse dont l'enseignement suffit faire excrer l'antiquit par les
+gnrations d'lves. Ds lors, comme on comprend, comme on sympathise!
+Et c'tait ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues
+tronques, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre mme, bras divin
+de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, voquaient le resplendissement
+d'une civilisation de lumire, de grandeur et de force.
+
+Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candlabres, longue de cent
+mtres, et o se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.
+
+--coutez, mon cher abb, il n'est gure que quatre heures, et nous
+allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le
+Saint-Pre y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une
+vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-tre, qui
+sait?... En tout cas, a vous reposera, vous devez avoir les jambes
+rompues.
+
+Il tait connu de tous les gardiens, sa parent avec monsignor Gamba del
+Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, o il aimait venir
+passer ainsi des journes entires. Deux chaises taient l, ils
+s'installrent, et il se remit parler d'art, immdiatement.
+
+Cette Rome, quelle tonnante destine, quelle royaut souveraine et
+d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre o le monde
+entier converge et aboutit, mais o rien ne pousse du sol mme, frapp
+de strilit ds le dbut. Il faut y acclimater les arts, y transplanter
+le gnie des peuples voisins, qui, ds lors, y fleurit magnifiquement.
+Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la
+Grce que lui vient la beaut de ses monuments et de ses sculptures.
+Plus tard, quand le christianisme nat, il reste chez elle tout imprgn
+du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit
+l'art gothique, l'art chrtien par excellence. Plus tard encore, la
+Renaissance, c'est bien Rome que resplendit le sicle de Jules II et
+de Lon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui
+prparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envole.
+Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royaut du
+monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le
+rveil extraordinaire de l'antiquit, c'est Apollon et c'est Vnus
+ressuscits, adors par les papes eux-mmes, qui, ds Nicolas V, rvent
+d'galer la Rome papale la Rome impriale. Aprs les prcurseurs, si
+sincres, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Prugin, Botticelli
+et tant d'autres, apparaissent les deux souverainets, Michel-Ange et
+Raphal, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut
+attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, tout ce que la
+science de la peinture a pu conqurir, en l'absence du gnie, la couleur
+et le model puissants. Ensuite, la dchance continue jusqu'au Bernin,
+qui est le transformateur, le vritable crateur de la Rome des papes
+actuels, le jeune prodige enfantant ds sa dix-huitime anne toute une
+ligne de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont
+l'effrayante activit a termin la faade de Saint-Pierre, bti la
+colonnade, dcor l'intrieur de la basilique, lev des fontaines, des
+glises, des palais sans nombre. Et c'tait la fin de tout, car,
+depuis, Rome est sortie peu peu de la vie, s'est limine davantage
+chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vcu des
+autres cits, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en
+faire encore de la gloire.
+
+--Le Bernin, ah! le dlicieux Bernin, continua demi-voix Narcisse, de
+son air pm. Il est puissant et exquis, une verve toujours prte, une
+ingniosit sans cesse en veil, une fcondit pleine de grce et de
+magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'oeuvre,
+sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a t le
+Michel-Ange et le Raphal de l'architecture, et n'en parlons plus!...
+Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prtendu mauvais got est fait
+de plus de dlicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis
+de gnie dans la perfection et l'normit! L'me du Bernin, varie et
+profonde, o tout notre ge devrait se retrouver, d'un manirisme si
+triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dgage des
+bassesses de la ralit!... Allez donc voir, la Villa Borghse, le
+groupe d'Apollon et Daphn, qu'il fit dix-huit ans, et surtout allez
+voir sa Sainte Thrse en extase, Sainte-Marie de la Victoire. Ah!
+cette Sainte Thrse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance
+divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupt de la foi
+pousse jusqu'au spasme, la crature perdant le souffle, mourant de
+plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai pass devant elle des heures et
+des heures, sans jamais puiser l'infini prcieux et dvorant du
+symbole.
+
+Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'tonnait plus de sa haine sourde,
+inconsciente, contre la sant, la simplicit et la force, l'coutait
+peine, tait lui-mme tout l'ide dont il se sentait de plus en plus
+envahi: la Rome paenne ressuscitant dans la Rome chrtienne, faisant
+d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hirarchis et
+dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle mme jamais t
+chrtienne, en dehors de l'ge primitif des Catacombes? C'tait, en lui,
+un prolongement, une affirmation de plus en plus vidente des penses
+qu'il avait eues au Palatin, la voie Appienne, puis Saint-Pierre.
+Et, le matin mme, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la
+Signature, au milieu de l'tourdissement o le jetait l'admiration, il
+avait bien compris la preuve nouvelle que le gnie apportait. Sans
+doute, chez Michel-Ange et chez Raphal, le paganisme ne reparaissait
+que transform par l'esprit chrtien. Mais est-ce qu'il n'tait pas la
+base mme? est-ce que les nudits gantes de l'un ne venaient pas du
+terrible ciel de Jhova, vu travers l'Olympe? est-ce que les idales
+figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge,
+les chairs divines et dsirables de Vnus? Maintenant, Pierre en avait
+la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gne, car ces
+beaux corps prodigus, ces nudits glorifiant l'ardente passion de la
+vie, allaient contre le rve qu'il avait fait dans son livre, le
+christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour la
+simplicit, la puret des premiers temps.
+
+Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pt
+savoir par quelle transition, s'tait mis le renseigner sur
+l'existence quotidienne de Lon XIII.
+
+--Oh! mon cher abb, quatre-vingt-quatre ans, une activit de jeune
+homme, une vie de volont et de travail, comme ni vous ni moi ne
+voudrions la vivre!... Ds six heures, il est debout, dit sa messe dans
+sa chapelle particulire, djeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures
+ midi, c'est un dfil ininterrompu de cardinaux, de prlats, toutes
+les affaires des congrgations qui lui passent sous les yeux, et je vous
+rponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliques. A
+midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.
+A deux heures, il dne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagne, ou
+la promenade dans les jardins, jusqu' six heures. Les audiences
+particulires, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux.
+Il soupe neuf heures, et il mange peine, vit de rien, toujours seul
+ sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'tiquette qui l'oblige
+cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un
+convive, ternellement l'cart dans sa grandeur!... Et, dix heures,
+aprs avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa
+chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de frquentes
+insomnies, se relve, appelle un secrtaire, pour lui dicter des notes,
+des lettres. Lorsqu'une affaire intressante l'occupe, il s'y donne tout
+entier, y songe sans cesse. C'est l sa vie, sa sant mme: une
+intelligence continuellement en veil, en travail, une force et une
+autorit qui ont le besoin de se dpenser... Vous n'ignorez pas,
+d'ailleurs, qu'il a longtemps cultiv avec tendresse la posie latine.
+On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de
+lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il
+subventionnait, et mme, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses
+ides les plus chres taient en jeu.
+
+Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des
+Candlabres, dserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles,
+d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tte, pour voir si
+le petit cortge du pape n'allait pas dboucher de la galerie des
+Tapisseries, puis dfiler devant eux, en se rendant aux jardins.
+
+--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez
+troite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel
+voyage! prs de deux kilomtres, au travers des loges, des chambres de
+Raphal, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les
+escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le
+dpose, en bas, dans une alle o une calche deux chevaux l'attend...
+Le temps est trs beau, ce soir. Il va srement venir. Ayons quelque
+patience.
+
+Et, pendant que Narcisse donnait ces dtails, Pierre, galement dans
+l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire.
+C'taient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux
+qui avaient ressuscit passionnment l'antiquit, rvant de draper le
+Saint-Sige dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vnitien
+magnifique, qui avait bti le palais de Venise, Sixte IV, qui l'on
+doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Lon X, qui firent de Rome une
+ville de pompe thtrale, de ftes prodigieuses, des tournois, des
+ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papaut venait
+de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussire des ruines; et,
+comme grise par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle crait
+les muses, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au
+culte de l'admiration universelle. Jamais l'glise n'avait travers un
+tel pril de mort, car, si le Christ continuait d'tre honor
+Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les desses de marbre,
+aux belles chairs triomphantes, trnaient dans les salles du Vatican.
+Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant
+l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa
+bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or tait tran par six
+chevaux, entour par la garde suisse, suivi par un peloton de
+gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,
+poursuivait sa promenade pied; et, alors, un garde cheval galopait
+en avant, avertissait, faisait tout arrter. Aussitt, les voitures se
+rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pav,
+tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tte
+dvotement, l'approche du Saint-Pre, qui, d'un pas ralenti, allait
+ainsi avec sa cour jusqu' la place du Peuple, souriant et bnissant.
+Et, maintenant, venait Lon XIII, prisonnier volontaire, enferm dans
+le Vatican depuis dix-huit annes, ayant pris une majest plus haute,
+une sorte de mystre sacr et redoutable, derrire les paisses
+murailles silencieuses, au fond de cet inconnu o s'coulait la vie
+discrte de chacune de ses journes.
+
+Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape cach
+au commun des hommes, tel qu'une de ces divinits terribles dont les
+prtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonn dans ce
+Vatican somptueux que ses anctres de la Renaissance avaient bti et
+orn pour des ftes gantes; et il vit l, loin des foules, en prison,
+avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphal,
+avec les dieux et les desses de marbre, l'Olympe clatant, clbrant
+autour de lui la religion de la lumire et de la vie. Toute la papaut
+baigne l, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce
+vieillard frle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Muse des
+Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, gauche, les statues le
+regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est
+Apollon, et c'est Vnus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu
+dont le rire sonne les joies de la terre. Des Nrides se baignent dans
+le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes,
+sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de
+belles filles pmes. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymde caresse
+l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard
+va toujours, balanc sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair,
+cette nudit tale, glorifie, qui clame la toute-puissance de la
+nature, l'ternelle matire. Depuis qu'ils l'ont retrouve, exhume,
+honore, elle rgne l de nouveau, imprissable; et, vainement, ils ont
+mis des feuilles de vigne aux statues, de mme qu'ils ont vtu les
+grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie dborde, la
+semence circule torrents dans les veines du monde. Prs de l, dans la
+Bibliothque Vaticane, d'une incomparable richesse, o dort toute la
+science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion
+qui emporterait le Vatican et mme Saint-Pierre, si, un jour, les livres
+se rveillaient leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beaut
+des Vnus et la virilit des Apollons. Mais le blanc vieillard, si
+diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les ttes colossales
+de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinos aux hanches
+quivoques, continuent le regarder passer.
+
+Impatient, Narcisse se dcida questionner un gardien, qui lui assura
+que Sa Saintet tait descendue dj. Le plus souvent, en effet, pour
+raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui dbouchait
+devant la Monnaie.
+
+--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il Pierre. Je vais tcher
+de vous faire visiter les jardins.
+
+En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large alle,
+il se remit causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical,
+qu'il connaissait particulirement. Tout de suite, celui-ci le laissa
+passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor
+Gamba del Zoppo, ce jour-l, accompagnait Sa Saintet.
+
+--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvrent tous les deux
+seuls dans l'alle, je ne dsespre pas encore d'une heureuse
+rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.
+
+Ils sont trs vastes, le pape peut y faire quatre kilomtres, par les
+alles du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces
+jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de
+Lon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons
+voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur
+allait jusqu'au Chteau Saint-Ange; et c'tait l ce qu'on nommait la
+cit Lonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y
+descendre, si ce n'est du dme de Saint-Pierre, dont l'normit seule y
+jette son ombre, par les brlants jours d't. Ils sont, d'ailleurs,
+tout un monde, un ensemble vari et complet, que chaque pape s'est plu
+embellir: un grand parterre aux gazons gomtriques, plant de deux
+beaux palmiers, orn de citronniers et d'orangers en pots; un jardin
+plus libre, plus ombreux, o, parmi des charmilles profondes, se
+trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de
+Pie IV; les bois ensuite, aux chnes verts superbes, des futaies de
+platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges alles, d'une
+douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant
+gauche, aprs d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant
+de vigne trs soign.
+
+Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait Pierre des
+dtails sur la vie du Saint-Pre, dans ces jardins. Lorsque le temps le
+permet, il s'y promne tous les deux jours. Jadis, ds le mois de mai,
+les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus
+sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs Castel-Gandolfo, au
+bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Pre n'a plus, pour
+rsidence d't, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Lon IV, peu
+prs intacte. Il y vient vivre les journes les plus chaudes. Il a mme
+fait construire, ct, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite,
+de faon s'y installer demeure. Et Narcisse, en familier, entra
+librement, put obtenir que Pierre jett un coup d'oeil dans l'unique
+pice, occupe par Sa Saintet, une vaste pice ronde, au plafond
+demi-sphrique, o le ciel est peint avec les figures symboliques des
+constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux toiles, qu'un
+systme d'clairage fait tinceler la nuit. Les murs sont d'une telle
+paisseur, qu'en murant une des fentres, on a pu mnager dans
+l'embrasure une sorte de chambre, o se trouve un lit de repos. Du
+reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une
+plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,
+entirement dor, un des cadeaux du jubil piscopal. Et l'on rve aux
+journes de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de
+donjon, frache comme un spulcre, lorsque les lourds soleils de juillet
+et d'aot brlent au loin Rome anantie.
+
+Puis, c'taient des dtails encore. Un observatoire astronomique a t
+install dans une autre tour, qu'on aperoit, parmi les verdures,
+surmonte d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres,
+un chalet suisse, o Lon XIII aime se reposer. Il va parfois pied
+jusqu'au potager, il s'intresse surtout la vigne, qu'il visite, pour
+voir si le raisin mrit, si la rcolte sera belle. Mais ce qui tonna le
+plus le jeune prtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Pre tait un
+dtermin chasseur, lorsque l'ge ne l'avait point encore affaibli. Il
+chassait au roccolo, passionnment. A la lisire d'un taillis, des
+filets larges mailles sont tendus, le long d'une alle, qu'ils bordent
+ainsi et ferment des deux cts. Au milieu, sur le sol, on pose les
+cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas attirer les oiseaux du
+voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des
+becfigues de toute espce. Et, quand une bande tait l, nombreuse, Lon
+XIII, assis l'cart, guettant, tapait dans ses mains, effarait
+brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes
+dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu' les
+ramasser, puis les touffer, d'un lger coup de pouce. Les becfigues
+rtis sont un dlicieux rgal.
+
+Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba
+sur une Grotte de Lourdes, imite en petit, reproduite l'aide de
+rochers et de blocs de ciment. Et son motion fut telle, qu'il ne put la
+cacher son compagnon.
+
+--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le
+Saint-Pre plus intellectuel, dgag de ces superstitions basses.
+
+--Oh! rpondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui
+avait une particulire reconnaissance Notre-Dame de Lourdes. En tout
+cas, ce doit tre un cadeau, et Lon XIII la fait entretenir,
+simplement.
+
+Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant
+cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par
+zle dvot, avaient laiss leurs cartes de visite, piques dans les
+gerures du ciment. Et ce fut pour lui une trs grande tristesse, il se
+remit suivre son compagnon, la tte basse, perdu dans une rverie
+dsole sur l'imbcile misre du monde. Puis, la sortie du bois, de
+nouveau en face du parterre, il leva les yeux.
+
+Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour tait exquise pourtant, et quel
+charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des
+jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus mme que
+parmi les vignes fcondes, il sentait l toute la force de la puissante
+nature, au milieu de ce parterre nu, dsert, noble et brlant. C'taient
+ peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symtrie les
+compartiments gomtriques que les alles dcoupaient, quelques arbustes
+bas, des roseaux nains, des alos, de rares touffes de fleurs demi
+sches; et, dans le got baroque d'autrefois, des buissons verts
+dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence,
+on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une
+pluie de gouttes qui retombaient perptuellement d'une vasque. Rome
+entire avec son ciel ardent, sa grce souveraine, sa volupt
+conqurante, semblait animer de son me cette dcoration carre, vaste
+mosaque de verdure, dont le demi-abandon, le dlabrement roussi
+prenaient une mlancolique fiert, dans le frisson trs ancien d'une
+passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des
+statues antiques, d'une nudit blanche sous le soleil couchant,
+bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins,
+plus forte aussi que l'odeur des oranges mrissantes, une odeur
+s'levait, celle des grands buis amers, si charge de vie pre, qu'elle
+troublait au passage, comme l'odeur mme de la virilit de ce vieux sol,
+satur de poussires humaines.
+
+--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontr Sa Saintet,
+disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre alle du
+bois, tandis que nous nous arrtions la tour de Lon IV.
+
+Il en tait revenu son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il
+expliquait que la fonction de Copiere, d'chanson du pape, que
+celui-ci aurait d remplir, comme un des quatre camriers secrets
+participants, n'tait plus qu'une charge purement honorifique, surtout
+depuis que les dners diplomatiques et les dners de conscration
+piscopale avaient lieu la Secrtairerie d'tat, chez le cardinal
+secrtaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullit poltronne tait
+lgendaire, ne semblait avoir d'autre rle que de rcrer Lon XIII, qui
+l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les
+anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce
+gros homme aimable, obligeant mme, tant que son intrt n'entrait pas
+en jeu, tait une vritable gazette vivante, au courant de tout, ne
+ddaignant pas les commrages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait
+tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se
+donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de
+la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons
+ faire, dans ce Vatican ferm o s'agite un tel pullulement de prlats
+de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, compose
+de vieux garons portant la robe, que travaillent sourdement des
+ambitions dmesures, des luttes sourdes et abominables, des haines
+froces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des
+anciens temps!
+
+Brusquement, Narcisse s'arrta.
+
+--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Pre... Mais nous n'avons pas
+de chance. Il ne nous verra mme pas, il va remonter en voiture.
+
+En effet, la calche venait de s'avancer jusqu' la lisire du bois, et
+un petit cortge, qui dbouchait d'une alle troite, se dirigeait vers
+elle.
+
+Pierre avait reu au coeur un grand coup. Immobilis avec son compagnon,
+cach demi derrire le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que
+de loin le blanc vieillard, si frle dans les plis flottants de sa
+soutane blanche, marchant trs lentement, d'un petit pas qui semblait
+glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de
+vieil ivoire diaphane, accentue par le grand nez, au-dessus de la
+bouche mince. Mais les yeux trs noirs luisaient d'un sourire,
+curieusement, tandis que l'oreille se penchait droite, vers monsignor
+Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et
+court, fleuri et digne. De l'autre ct, gauche, marchait un
+garde-noble; et deux autres prlats suivaient.
+
+Ce ne fut qu'une apparition familire, dj Lon XIII montait dans la
+calche ferme. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brlant et
+odorant, retrouvait l'moi singulier qu'il avait ressenti, dans la
+galerie des Candlabres, quand il avait voqu le passage du pape au
+travers des Apollons et des Vnus, talant leur nudit triomphale. L,
+ce n'tait que l'art paen qui clbrait l'ternit de la vie, les
+forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voil qu'ici il le
+voyait baigner dans la nature elle-mme, dans la plus belle, la plus
+voluptueuse, la plus passionne. Ah! ce pape, ce blanc vieillard
+promenant son Dieu de douleur, d'humilit et de renoncement, par les
+alles de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journes
+de l't, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les
+oranges mres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait
+des effluves souverains de sa virilit. Comme il faisait bon de vivre
+l, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la
+beaut de la femme, et de s'y rjouir dans la fcondit universelle!
+Brusquement clatait cette vrit dcisive que, de ce pays de lumire et
+de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conqute, de
+domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord,
+une religion d'me.
+
+Mais Narcisse emmenait le jeune prtre, en lui contant encore des
+histoires, la bonhomie parfois de Lon XIII, qui s'arrtait pour causer
+avec les jardiniers, les questionnait sur la sant des arbres, sur la
+vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux
+gazelles, envoyes en cadeau d'Afrique, de jolies btes fines qu'il
+aimait caresser, et dont il avait pleur la mort. D'ailleurs, Pierre
+n'coutait plus; et, quand ils se retrouvrent tous deux sur la place
+Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.
+
+Ses yeux taient tombs sur la porte de bronze, et il se rappela que, le
+matin, il s'tait demand ce qu'il y avait derrire ces panneaux de
+mtal, garnis de gros clous tte carre. Et il n'osait se rpondre
+encore, il n'osait dcider si les peuples nouveaux, avides de fraternit
+et de justice, y trouveraient la religion attendue par les dmocraties
+de demain; car il n'emportait qu'une impression premire. Mais combien
+cette impression tait vive et quel commencement de dsastre pour son
+rve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican
+sous ses lames antiques, le sparant du reste de la terre, si
+solidement, que rien n'y tait plus entr depuis trois sicles.
+Derrire, il venait de voir renatre les anciens sicles, jusqu'au
+seizime, immuables. Les temps s'y taient comme arrts, jamais. Rien
+n'y bougeait plus, les costumes eux-mmes des gardes suisses, des
+gardes-nobles, des prlats, n'avaient pas chang; et l'on retrouvait l
+le monde d'il y a trois cents ans, avec son tiquette, ses vtements,
+ses ides. Si, depuis vingt-cinq annes, les papes, par une protestation
+hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le sculaire
+emprisonnement dans le pass, dans la tradition, datait de bien plus
+loin et prsentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait
+fini par y tre enferm comme eux, s'obstinant ses dogmes, ne vivant
+plus, immobile et debout, que grce la force de sa vaste organisation
+hirarchique. Alors, tait-ce donc que, malgr son apparente souplesse,
+le catholicisme ne pouvait cder sur rien, sous peine d'tre emport?
+Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de
+haines et de luttes! Et quelle prison trange, quels rapprochements sous
+les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute
+l'antiquit paenne fraternisant avec les Aptres, toutes les splendeurs
+de la Renaissance entourant le pasteur de l'vangile, qui rgne au nom
+des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil
+dclinait, la douce volupt romaine tombait du ciel limpide, et le jeune
+prtre restait perdu, aprs ce beau jour, pass avec Michel-Ange,
+Raphal, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.
+
+--Enfin, mon cher abb, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue
+maintenant, je souponne mon brave cousin de ne pas vouloir se
+compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez
+bien de ne pas trop compter sur lui.
+
+Ce jour-l, il tait prs de six heures, lorsque Pierre revint au palais
+Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait
+la porte du petit escalier, dont il possdait une clef. Mais il avait
+reu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il
+voulait communiquer Benedetta; et il monta le grand escalier, il
+s'tonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours
+ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y
+travaillait quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise
+tait bien l, il vit mme sur une table le linge qu'elle y avait
+laiss; mais elle s'en tait alle sans doute, il se permit de pntrer
+dans le premier salon. Il y faisait presque nuit dj, le crpuscule s'y
+teignait avec une douceur mourante, et le prtre resta saisi, n'osa
+plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune,
+un bruit de voix perdues, des froissements, des heurts, toute une
+lutte. C'taient des supplications ardentes, puis des grondements
+dvorateurs. Et, brusquement, il n'hsita plus, il fut emport comme
+malgr lui, par cette certitude que quelqu'un se dfendait, dans cette
+pice, et allait succomber.
+
+Quand il se prcipita, ce fut une stupeur. Dario tait l, fou, lch en
+une sauvagerie de dsir o reparaissait tout le sang effrn des
+Boccanera, dans son puisement lgant de fin de race; et il tenait
+Benedetta aux paules, il l'avait renverse sur un canap, la
+violentant, la voulant, lui brlant la face de ses paroles.
+
+--Pour l'amour de Dieu, chrie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne
+souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis
+toi-mme, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cass, oh!
+ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et
+laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!
+
+Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et
+de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi
+d'une nergie farouche, en rptant:
+
+--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!
+
+A ce moment, dans son grondement dsespr, Dario eut la sensation que
+quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de
+dmence hbte, sans mme le bien reconnatre. Puis, il passa les deux
+mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il
+s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, o son
+dsir refoul se dbattait encore dans des larmes et dans du repentir.
+
+Benedetta tait reste assise sur le canap, soufflante, bout de
+courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer
+galement, trs embarrass de son rle, ne trouvant pas un mot, elle le
+supplia d'une voix qui se calmait.
+
+--Non, non, monsieur l'abb, ne vous en allez pas... Je vous en prie,
+asseyez-vous, je dsire causer avec vous un instant.
+
+Il crut pourtant devoir s'excuser de son entre si brusque, il expliqua
+que la porte du premier salon tait entr'ouverte et qu'il avait
+seulement aperu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laiss
+sur une table.
+
+--Mais c'est vrai! s'cria la contessina, Victorine devait y tre, je
+venais de la voir. Je l'ai appele, quand mon pauvre Dario s'est mis
+perdre la tte... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?
+
+Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant demi, la face encore
+brlante de la lutte:
+
+--coutez, monsieur l'abb, je vais vous dire les choses, parce que je
+ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine ide de mon pauvre
+Dario. a me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma
+faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demand un
+rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et,
+comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, cette heure,
+je lui ai donc dit de venir... C'tait fort naturel, n'est-ce pas? de
+nous voir, de nous entendre, aprs le gros chagrin que nous avons eu,
+la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annul. Nous
+souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a
+t l, nous nous sommes mis pleurer, nous sommes rests longtemps aux
+bras l'un de l'autre, nous caressant, mlant nos larmes. Je l'ai bais
+mille fois en lui rptant que je l'adorais, que j'tais dsespre de
+faire son malheur, que je mourrais srement de ma peine, le voir si
+malheureux. Peut-tre a-t-il pu se croire encourag; et, d'ailleurs, il
+n'est pas un ange, je n'aurais pas d le garder de la sorte, si
+longtemps sur mon coeur... Vous comprenez, monsieur l'abb, il a fini
+par tre comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone,
+j'ai jur de ne jamais accorder qu' mon mari.
+
+Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son
+air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur
+ses lvres, quand elle continua.
+
+--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et a ne m'empche pas de
+l'aimer, au contraire. Il a l'air dlicat, un peu maladif mme; mais, au
+fond, c'est un passionn, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est
+le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des
+colres, tant petite, rester par terre, et aujourd'hui encore, quand
+le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-mme, que je
+me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre
+Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les
+caprices doivent tre contents; mais, au fond pourtant, il a beaucoup
+de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur srieux est
+avec moi, qui l'adore.
+
+Et Pierre vit alors se prciser pour lui cette figure du jeune prince,
+reste vague jusque-l. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il
+s'tait toujours amus. Un fond d'gosme parfait, mais un trs aimable
+garon quand mme. Surtout une incapacit absolue de souffrir, une
+horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvret, chez lui et
+chez les autres. De chair et d'me pour la joie, l'clat, l'apparence,
+la vie au clair soleil. Et fini, puis, n'ayant plus de force que pour
+cette vie d'oisif, ne sachant mme plus penser et vouloir, ce point
+que l'ide de se rallier au rgime nouveau ne lui tait pas mme venue.
+Avec a, l'orgueil dmesur du Romain, la paresse mle d'une sagacit,
+d'un sens pratique du rel, toujours en veil; et, dans le charme doux
+et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups
+de furieux dsir, une sensualit fauve qui parfois se ruait.
+
+--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets,
+ajouta trs bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne
+faut point demander l'impossible un homme, et je ne veux pas qu'il en
+meure.
+
+Et, comme Pierre la regardait, drang dans son ide de la jalousie
+italienne, elle s'cria, toute brlante de son adoration passionne:
+
+--Non, non, je ne suis pas jalouse de a. C'est son plaisir, a ne me
+fait pas de peine. Et je sais trs bien qu'il me reviendra toujours,
+qu'il ne sera plus qu' moi, moi seule, quand je le voudrai, quand je
+le pourrai.
+
+Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes
+consoles s'teignait, une mlancolie infinie tombait du haut plafond
+obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientt, par
+un hasard de l'clairage, un tableau se dtacha, au-dessus du canap o
+la contessina tait assise, le portrait de la jeune fille au turban, si
+belle, Cassia Boccanera, l'anctre, l'amoureuse et la justicire. De
+nouveau, la ressemblance frappa le prtre, et il pensa tout haut, il
+reprit:
+
+--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute o l'on
+succombe, et tout l'heure, si je n'tais pas entr...
+
+Violemment, Benedetta l'interrompit.
+
+--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutt.
+
+Et, dans une exaltation dvote extraordinaire, toute souleve d'amour,
+et comme si la foi superstitieuse et embras en elle la passion jusqu'
+l'extase:
+
+--J'ai jur la Madone de donner ma virginit l'homme que j'aimerai,
+seulement le jour o il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au
+prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie mme... Oui, Dario
+et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole,
+et les anges ne pleureront pas dans le ciel.
+
+Elle tait l tout entire, d'une simplicit qui pouvait d'abord
+paratre complique, inexplicable. Sans doute elle cdait cette
+singulire ide de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le
+renoncement et la puret, toute une protestation contre l'ternelle
+matire, les forces de la nature, la fcondit sans fin de la vie. Mais,
+en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donn la
+virginit, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire
+l'amant lu, choisi par son coeur, devenu le matre souverain de son
+corps, ds que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prtre, du
+mariage religieux, il n'y avait que pch mortel et abomination. Et, ds
+lors, on comprenait sa longue rsistance Prada, qu'elle n'aimait pas,
+sa rsistance dsespre et si douloureuse Dario, qu'elle adorait,
+mais qui elle ne voulait s'abandonner qu'en lgitime union. Et quelle
+torture, pour cette me enflamme, que de rsister son amour! quel
+continuel combat du devoir, du serment fait la Vierge, contre la
+passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,
+soufflait chez elle en tempte! Tout ignorante et indolente qu'elle ft,
+capable d'une ternelle fidlit de tendresse, elle exigeait d'ailleurs
+le srieux, le matriel de l'amour. Aucune fille n'tait moins qu'elle
+perdue dans le rve.
+
+Pierre la regardait, sous le crpuscule mourant, et il lui semblait
+qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la premire fois. Sa dualit
+s'accusait dans les lvres un peu fortes et charnelles, les yeux
+immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si
+raisonnable, d'une dlicatesse d'enfance. Avec cela, derrire ces yeux
+de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension
+intrieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire,
+la femme qui se gardait obstinment son amour, ne manoeuvrant que pour
+en jouir, toujours prte, dans sa raison avise, quelque folie de
+passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimt!
+comme il sentait qu'une crature si adorable, avec sa belle sincrit,
+sa fougue se rserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence
+d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la soeur cadette de cette
+Cassia dlicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa
+virginit dsormais inutile, et qui s'tait jete au Tibre, en y
+entranant son frre, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!
+
+Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux
+mains de Pierre.
+
+--Monsieur l'abb, voici une quinzaine de jours que vous tes ici, et je
+vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous
+comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous
+juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tche toujours
+d'agir le mieux possible.
+
+Il fut infiniment touch de sa bonne grce, et il l'en remercia, en
+gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se
+prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rve de nouveau
+l'emportait, tre son ducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas
+repartir du moins sans avoir conquis cette me aux ides de charit et
+de fraternit futures, qui taient les siennes. N'tait-elle pas
+l'Italie d'hier, cette crature admirable, indolente, ignorante,
+inoccupe, ne sachant que dfendre son amour? L'Italie d'hier, si belle
+et si endormie, avec sa grce finissante, charmeresse dans son
+ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux
+noirs, brlants de passion! Et quel rle que de l'veiller, de
+l'instruire, de la conqurir pour la vrit, le peuple des souffrants et
+des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rvait! Mme,
+dans le mariage dsastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il
+voulait voir une premire tentative manque, l'Italie moderne du Nord
+allant trop vite en besogne, trop brutale aimer et transformer la
+douce Rome attarde, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il
+reprendre la tche, n'avait-il pas remarqu que son livre, aprs
+l'tonnement de la premire lecture, tait rest chez elle une
+proccupation, un intrt, au milieu du vide de ses journes, emplies de
+ses seuls chagrins? Quoi! s'intresser aux autres, aux petits de ce
+monde, au bonheur des misrables! tait-ce possible, y avait-il donc l
+un apaisement sa propre misre? Et elle tait mue dj, et il se
+promettait de faire jaillir ses larmes, frmissant lui-mme prs d'elle,
+ la pense de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour o elle
+aimerait.
+
+La nuit venait complte, et Benedetta s'tait leve pour demander une
+lampe. Puis, comme Pierre prenait cong, elle le retint un instant
+encore dans les demi-tnbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait
+seulement rpter de sa voix grave:
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous n'emporterez pas une trop mauvaise
+opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un
+pch, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps!
+Figurez-vous, j'avais treize ans peine, lui en avait dix-huit; et nous
+nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de
+la villa Montefiori, qu'on a saccag... Ah! les jours que nous avons
+passs l, les aprs-midi entires, lchs travers les arbres, les
+heures vcues au fond de cachettes introuvables, nous baiser, ainsi
+que des chrubins! Lorsque venait le temps des oranges mres, c'tait un
+parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils
+nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre
+le coeur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans dfaillir.
+
+Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit
+escalier, il trouva Victorine, qui eut un lger sursaut, comme si elle
+s'tait poste l, le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle
+causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prtre eut conscience de ce
+qui s'tait pass.
+
+--Pourquoi donc n'tes-vous pas accourue, lorsque votre matresse vous a
+appele, puisque vous tiez en train de coudre, dans l'antichambre?
+
+D'abord, elle voulut faire l'tonne, dire qu'elle n'avait rien entendu.
+Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand mme.
+Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.
+
+--Dame! est-ce que a me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et
+puis, j'tais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour
+lui faire du mal, ma petite Benedetta.
+
+La vrit tait que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel
+de dtresse, elle avait pos doucement son ouvrage sur la table et s'en
+tait alle pas de loup, pour ne pas avoir dranger ses chers
+enfants, ainsi qu'elle les nommait.
+
+--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser
+pour des ides de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, o serait le mal,
+grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si
+drle. Et quel regret, plus tard, le jour o il ne serait plus temps!
+
+Rest seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant,
+perdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle
+avait frissonn leur pre odeur de virilit, et ils revenaient, et ils
+voquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains,
+dserts et brlants sous l'auguste soleil. Sa journe entire se
+rsumait, prenait clairement sa signification totale. C'tait le rveil
+fcond, l'ternelle protestation de la nature et de la vie, la Vnus et
+l'Hercule qu'on peut enfouir pour des sicles dans la terre, mais qui en
+surgissent quand mme un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du
+Vatican dominateur, immobile et ttu, mais qui rgnent mme l et
+gouvernent le monde, souverainement.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain, comme Pierre, aprs une longue promenade, se retrouvait
+devant le Vatican, o une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit
+de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'tait un mercredi soir, et
+l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire
+chez le pape, auquel il rendait compte de la sance tenue le matin par
+la sacre congrgation.
+
+--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais vous...
+Dsirez-vous voir Sa Saintet en public, avant de la voir en audience
+particulire?
+
+Et il avait son grand air d'obligeance souriante, o l'on sentait
+peine l'ironie lgre de l'homme suprieur qui savait tout, pouvait
+tout, prparait tout.
+
+--Mais sans doute, monseigneur, rpondit Pierre, un peu tonn par la
+brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd
+ses journes attendre.
+
+--Non, non, vous ne perdez pas vos journes, reprit vivement le prlat.
+Vous regardez, vous rflchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici.
+Sans doute savez-vous que le grand plerinage international du Denier de
+Saint-Pierre arrive vendredi Rome et qu'il sera reu samedi par Sa
+Saintet. Le lendemain, dimanche, autre crmonie. Sa Saintet dira la
+messe la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de
+trs bonnes places pour les deux jours.
+
+Il avait tir de sa poche un lgant petit portefeuille, orn d'un
+chiffre d'or, o il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit
+au jeune prtre.
+
+--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces
+deux dames franaises, qui se meurent du dsir de voir le Saint-Pre. Je
+n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont
+d se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai donnes... Oui,
+le Saint-Pre est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fivreux.
+Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'me.
+
+Son sourire reparut, avec sa moquerie peine perceptible.
+
+--C'est l un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai
+appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous.
+Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de
+rpter que cette longue attente est srement une grce que vous fait la
+Providence, en vous renseignant, en vous forant comprendre des choses
+que vous autres, prtres de France, vous ne sentez malheureusement pas,
+quand vous arrivez Rome? Et peut-tre cela vous vitera-t-il des
+fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les vnements sont dans
+la main de Dieu et qu'ils se produiront l'heure fixe par sa
+souveraine sagesse.
+
+Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais
+dont l'treinte avait la force d'un tau de fer. Et il monta dans sa
+voiture, qui l'attendait.
+
+Justement, la lettre que Pierre avait reue du vicomte Philibert de la
+Choue, tait un long cri de rancune et de dsespoir, l'occasion du
+grand plerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il crivait de
+son lit, clou par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait
+venir. Mais ce qui mettait le comble sa peine, c'tait que le
+prsident du comit, charg naturellement de prsenter le plerinage au
+pape, se trouvait tre le baron de Fouras, un de ses adversaires
+acharns du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas
+un instant que le baron ne profitt de l'occasion unique pour faire
+triompher dans l'esprit du pape sa thorie des corporations libres,
+tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du
+monde que par le systme des corporations fermes, obligatoires. Aussi
+suppliait-il Pierre d'agir auprs des cardinaux favorables, et d'arriver
+quand mme tre reu par le Saint-Pre, et de ne pas quitter Rome sans
+lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait dcider de la
+victoire. La lettre donnait en outre d'intressants dtails sur le
+plerinage, trois mille plerins venus de tous les pays, que des vques
+et des suprieurs de congrgations amenaient par petits groupes, de
+France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, mme d'Allemagne. C'tait la
+France qui se trouvait le plus largement reprsente, prs de deux mille
+plerins. Un comit international avait fonctionn Paris pour tout
+organiser, besogne dlicate, car il y avait l un mlange voulu, des
+membres de l'aristocratie, des confrries de dames bourgeoises, des
+associations ouvrires, les classes, les ges, les sexes confondus,
+fraternisant dans la mme foi. Et le vicomte ajoutait que le plerinage,
+qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrive,
+de manire tre la protestation du catholicisme universel contre les
+ftes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de clbrer le
+glorieux anniversaire de Rome capitale.
+
+Pierre ne se mfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures,
+puisque la solennit tait pour midi. Elle devait avoir lieu dans la
+salle des Batifications, une grande et belle salle qui se trouve
+au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a amnage en chapelle
+depuis 1890. Une de ses fentres ouvre sur la loggia centrale, d'o le
+pape nouvellement lu, autrefois, bnissait le peuple, Rome et le monde.
+Elle est prcde de deux autres salles, la salle Royale et la salle
+Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place laquelle sa carte
+verte lui donnait droit, dans la salle mme des Batifications, il les
+trouva toutes les trois tellement bondes d'une foule compacte, qu'il
+s'ouvrit un chemin avec les plus extrmes difficults. Il y avait une
+heure dj qu'on touffait de la sorte, dans la fivre ardente,
+l'motion grandissante des trois quatre mille personnes enfermes l.
+Enfin, il put arriver jusqu' la porte de la troisime salle; mais il se
+dcouragea y voir l'extraordinaire entassement des ttes, il n'essaya
+mme pas d'aller plus loin.
+
+Cette salle des Batifications, qu'il embrassait d'un regard, en se
+dressant sur la pointe des pieds, tait d'une grande richesse, dore et
+peinte, sous le haut plafond svre. En face de l'entre, la place
+ordinaire de l'autel, on avait plac, sur une estrade basse, le trne
+pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les
+bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, galement de
+velours rouge, retombaient derrire, dployaient comme deux larges ailes
+de pourpre. Mais ce qui l'intressait surtout, ce qui le saisissait,
+c'tait cette foule, cette foule d'effrne passion, telle qu'il n'en
+avait jamais vue, dont il entendait battre les coeurs grands coups,
+dont les yeux trompaient l'impatience fbrile de l'attente, en
+regardant, en adorant le trne vide. Ah! ce trne, il les blouissait,
+il les troublait jusqu' la pmoison des mes dvotes, ainsi que
+l'ostensoir d'or o Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y
+avait l des ouvriers endimanchs, aux regards clairs d'enfant, aux
+rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vtues de la toilette
+noire rglementaire, toutes ples d'une sorte de terreur sacre dans
+l'excs de leur dsir, des messieurs en habit et en cravate blanche,
+glorieux, soulevs par la conviction qu'ils sauvaient l'glise et les
+peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulirement
+devant le trne, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comit
+international, la tte duquel triomphait le baron de Fouras, un homme
+d'une cinquantaine d'annes, trs grand, trs gros, trs blond, qui
+s'agitait, se dpensait, donnait des ordres, comme un gnral au matin
+d'une victoire dcisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des
+vtements, clatait et l la soie violette d'un vque, chaque
+pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des rguliers,
+des pres suprieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de
+toutes leurs hautes ttes barbues ou rases. A droite et gauche,
+flottaient des bannires, que des associations, des congrgations
+apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer
+s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en
+sueur, des yeux brlants, des bouches affames, que l'air s'en trouvait
+comme paissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entass.
+
+Mais, brusquement, Pierre aperut prs du trne monsignor Nani, qui,
+l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avant;
+et, comme il rpondait d'un geste modeste, signifiant qu'il prfrait
+rester o il tait, le prlat s'entta quand mme, lui envoya un
+huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque
+l'huissier le lui eut amen:
+
+--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous
+donne droit tre ici, la gauche du trne.
+
+--Ma foi, rpondit le prtre, il y avait tant de monde dranger, que
+je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.
+
+--Non, non! je vous ai donn cette place, afin que vous l'occupiez. Je
+dsire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien
+perdre de la crmonie.
+
+Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et
+beaucoup de prlats de la famille pontificale attendaient, eux aussi,
+aux deux cts du trne. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera,
+qui ne paraissait Saint-Pierre et au Vatican que les jours o le
+service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal
+Sanguinetti, large et fort, qui causait trs haut avec le baron de
+Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air
+complaisant, pour lui montrer deux autres minences, d'une importance de
+hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme
+court, la face enfivre, brle d'ambition, et le cardinal
+secrtaire, robuste, ossu, taill coups de hache, un type romantique
+de bandit sicilien qui se serait dcid pour la discrte et souriante
+diplomatie ecclsiastique. A quelques pas encore, l'cart, se tenait
+le grand pnitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris
+et maigre d'ascte.
+
+Midi tait sonn. Il y eut une fausse joie, une motion qui vint des
+deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'taient que les
+huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de mnager un passage au
+cortge. Et, tout d'un coup, du fond de la premire salle, des
+acclamations partirent, grandirent, s'approchrent. Cette fois, c'tait
+le cortge. D'abord, un dtachement de gardes suisses en petit uniforme,
+conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les
+prlats de la cour, parmi lesquels les quatre camriers secrets
+participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en
+demi-gala, le Saint-Pre marchait seul, pied, souriant d'un ple
+sourire, bnissant avec lenteur, droite et gauche. Avec lui, la
+clameur, montant des salles voisines, s'tait engouffre dans la salle
+des Batifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous
+la frle main blanche qui bnissait, toutes ces cratures bouleverses
+taient tombes deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un
+crasement de peuple dvot, comme foudroy par l'apparition du Dieu.
+
+Pierre, emport, avait frmi, s'tait agenouill avec les autres. Ah!
+cette toute-puissance, cette contagion irrsistible de la foi, du
+souffle redoutable de l'au-del, se dcuplant dans un dcor et dans une
+pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque
+Lon XIII se fut assis sur le trne, entour des cardinaux et de sa
+cour; et, ds lors, la crmonie se droula, selon l'usage et le rite.
+Un vque parla d'abord, genoux, pour mettre aux pieds de Sa Saintet
+l'hommage des fidles de la chrtient entire. Le prsident du comit,
+le baron de Fouras, lui succda, lut debout un long discours, dans
+lequel il prsentait le plerinage, en expliquait l'intention, lui
+donnait toute la gravit d'une protestation la fois politique et
+religieuse. Chez ce gros homme, la voix tait menue, perante, les
+phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur
+du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Sige souffrait
+depuis un quart de sicle, la volont de tous les peuples, reprsents
+l par des plerins, de consoler le Chef suprme et vnr de l'glise,
+en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus
+humbles, pour que la papaut vct fire, indpendante, dans le mpris
+de ses adversaires. Il parla aussi de la France, dplora ses erreurs,
+prophtisa son retour aux traditions saines, fit entendre
+orgueilleusement qu'elle tait la plus opulente, la plus gnreuse,
+celle dont l'or et les cadeaux coulaient Rome, en un fleuve
+ininterrompu. Lon XIII, enfin, se leva, rpondit l'vque et au
+baron. Sa voix tait grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait,
+au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il tmoigna sa
+gratitude, dit combien son coeur tait mu de ce dvouement des nations
+ la papaut. Les temps avaient beau tre mauvais, le triomphe final ne
+pouvait tarder davantage. Des signes vidents annonaient que le peuple
+revenait la foi, que les iniquits cesseraient bientt, sous le rgne
+universel du Christ. Quant la France, n'tait-elle pas la fille ane
+de l'glise, qui avait donn au Saint-Sige trop de marques de
+tendresse, pour que celui-ci cesst jamais de l'aimer? Puis, levant le
+bras, tous les plerins prsents, aux socits et aux oeuvres qu'ils
+reprsentaient, leurs familles et leurs amis, la France, toutes
+les nations de la catholicit, pour les remercier de l'aide prcieuse
+qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bndiction apostolique. Pendant
+qu'il se rasseyait, des applaudissements clatrent, des salves
+frntiques qui durrent pendant dix minutes, mles des vivats, des
+cris inarticuls, tout un dchanement passionn de tempte dont la
+salle tremblait.
+
+Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Lon
+XIII, redevenu immobile sur le trne. Coiff du bonnet papal, les
+paules couvertes de la plerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans
+sa longue soutane blanche, la raideur hiratique de l'idole que deux
+cent cinquante millions de chrtiens vnrent. Sur le fond de pourpre
+des rideaux du baldaquin, entre cet cartement ail des draperies, o
+brlait comme un brasier de gloire, il prenait une vritable majest. Ce
+n'tait plus le vieillard dbile, la petite marche saccade, au cou
+frle de pauvre oiseau malade. Le dcharnement du visage, le nez trop
+fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire,
+on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une
+ternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pntration
+extraordinaires. Puis, c'tait un redressement volontaire de toute la
+personne, une conscience de l'ternit qu'il reprsentait, une royale
+noblesse qui lui venait de n'tre plus qu'un souffle, une me pure, dans
+un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette me dj, comme
+dlivre des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel
+homme, le pontife souverain, le roi obi de deux cent cinquante millions
+de sujets, devait tre pour les dvotes et dolentes cratures qui
+venaient l'adorer de si loin, foudroyes ses pieds par le
+resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrire lui, dans la
+pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-del, quel infini
+d'idal et de gloire aveuglante! En un seul tre, l'lu, l'Unique, le
+Surhumain, tant de sicles d'histoire, depuis l'aptre Pierre, tant de
+force, de gnie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse
+renouvel, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu
+habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met part, qu'il sacre
+au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout
+pouvoir et toute science! Quel trouble sacr, quel moi d'perdue
+tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse l, au fond de ses yeux,
+parlant par sa voix, manant de chacun de ses gestes de bndiction!
+S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible,
+l'autorit totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et
+comme l'on comprenait le vol vers lui des mes dvores du besoin de
+croire, l'anantissement en lui de ces mes qui trouvaient enfin la
+certitude tant cherche, la consolation de se donner et de disparatre
+en Dieu mme!
+
+Mais la crmonie s'achevait, le baron de Fouras prsentait au
+Saint-Pre les membres du comit, ainsi que quelques autres membres
+importants du plerinage. C'tait un lent dfil, des gnuflexions
+tremblantes, le baiser goulu la mule et l'anneau. Puis, les
+bannires furent offertes, et Pierre eut un serrement de coeur, en
+reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannire de
+Lourdes, donne sans doute par les pres de l'Immacule-Conception. Sur
+la soie blanche, brode d'or, d'un ct la Vierge de Lourdes tait
+peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Lon XIII. Il
+le vit sourire son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout
+son rve d'un pape intellectuel, vanglique, dgag des basses
+superstitions, croulait. Et ce fut ce moment qu'il rencontra de
+nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux
+depuis le commencement de la solennit, tudiant ses moindres
+impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer une
+exprience.
+
+Il s'tait rapproch, il dit:
+
+--Elle est superbe, cette bannire, et quelle joie pour Sa Saintet
+d'tre si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!
+
+Puis, comme le jeune prtre ne rpondait pas, devenu ple, il ajouta
+avec un air de dvote jouissance italienne:
+
+--Nous aimons beaucoup Lourdes Rome, c'est si dlicieux, cette
+histoire de Bernadette!
+
+Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta
+longtemps boulevers. Il avait vu, Lourdes, des spectacles d'une
+idoltrie inoubliable, des scnes de foi nave, de passion religieuse
+exaspre, dont il frmissait encore d'inquitude et de douleur. Mais
+les foules se ruant la Grotte, les malades expirant d'amour devant la
+statue de la Vierge, tout un peuple dlirant sous la contagion du
+miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui
+emporta les plerins, aux pieds du pape. Des vques, des suprieurs de
+congrgation, des dlgus de toutes sortes, s'taient avancs pour
+dposer prs du trne les offrandes qu'ils apportaient du monde
+catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre.
+C'tait l'impt volontaire d'un peuple son souverain, de l'argent, de
+l'or, des billets de banque, enferms dans des bourses, dans des
+aumnires, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui
+tombaient genoux, pour tendre les aumnires de soie ou de velours,
+qu'elles avaient brodes. Et d'autres avaient fait mettre sur les
+portefeuilles le chiffre en diamants de Lon XIII. Et l'exaltation
+devint telle, un instant, que des femmes se dpouillrent, jetrent
+leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une,
+trs belle, trs brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou,
+ta ses bagues, les lana sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient
+arrach leur chair, pour sortir leur coeur brlant d'amour, le jeter
+aussi, se jeter entires, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de
+prsents, le don total, la passion qui se dpouille en faveur de l'objet
+de son culte, heureuse de n'avoir rien elle qui ne soit lui. Et cela
+au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des
+cris d'adoration suraigus, tandis que des pousses de plus en plus
+violentes se produisaient, tous et toutes cdant l'irrsistible besoin
+de baiser l'idole.
+
+Un signal fut donn, Lon XIII se hta de descendre du trne et de
+reprendre sa place dans le cortge, pour regagner ses appartements. Des
+gardes suisses maintenaient nergiquement la foule, tchaient de dgager
+le passage, au travers des trois salles. Mais, la vue du dpart de Sa
+Saintet, une rumeur de dsespoir avait grandi, comme si le ciel se ft
+referm brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore.
+Quelle dception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de
+gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible,
+que la plus extraordinaire confusion rgna, balayant les gardes suisses.
+Et l'on vit des femmes se prcipiter derrire le pape, se traner
+quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la
+poussire de ses pas. La grande dame brune, tombe au bord de l'estrade,
+venait de s'y vanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du
+comit la tenaient, afin qu'elle ne se blesst point, dans l'attaque
+nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait,
+mangeait des lvres, perdument, un des bras dors du fauteuil, o
+s'tait pos le pauvre coude frle du vieillard. D'autres l'aperurent,
+vinrent le lui disputer, s'emparrent des deux bras, du velours, la
+bouche colle au bois et l'toffe, le corps secou de gros sanglots.
+Il fallut employer la force pour les en arracher.
+
+Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rve pnible, le coeur
+soulev, la raison rvolte. Et il retrouva le regard de monsignor Nani
+qui ne le quittait point.
+
+--Une crmonie superbe, n'est-ce pas? dit le prlat. Cela console de
+bien des iniquits.
+
+--Oui, sans doute, mais quelle idoltrie! ne put s'empcher de murmurer
+le prtre.
+
+Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il
+ne l'et pas entendu. A ce moment, les deux dames franaises, auxquelles
+il avait donn des cartes, s'approchrent pour le remercier; et Pierre
+eut la surprise de reconnatre en elles les deux visiteuses des
+Catacombes, la mre et la fille, si belles, si gaies et si saines.
+D'ailleurs, celles-ci n'taient enthousiastes que du spectacle. Elles
+dclarrent qu'elles taient bien contentes d'avoir vu a, que c'tait
+une chose tonnante, unique au monde.
+
+Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hte, Pierre se sentit
+toucher l'paule, et il aperut Narcisse Habert, trs enthousiaste lui
+aussi.
+
+--Je vous ai fait des signes, mon cher abb, mais vous ne m'avez pas
+vu.... Hein? cette femme brune qui est tombe raide, les bras en croix,
+tait-elle admirable d'expression! Un chef-d'oeuvre des primitifs, un
+Cimabu, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui
+mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavit, de
+beaut et d'amour!... Jamais je ne manque ces crmonies, il y a
+toujours y voir des tableaux, des spectacles d'mes.
+
+Avec lenteur, l'norme flot des plerins s'coulait, descendait
+l'escalier, dans la brlante fivre dont le frisson persistait; et
+Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'taient mis
+causer ensemble, rflchissait, sous le tumulte d'ides battant son
+crne. Ah! certes, c'tait grand et beau, ce pape qui s'tait mur au
+fond de son Vatican, qui avait mont dans l'adoration et dans la
+terreur sacre des hommes, mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il
+devenait un pur esprit, une pure autorit morale, dgage de tout souci
+temporel. Il y avait l une spiritualit, un envolement en plein idal,
+dont il tait remu profondment, car son rve d'un christianisme
+rajeuni reposait sur ce pouvoir pur, uniquement spirituel du Chef
+suprme; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majest et en
+puissance, ce Souverain Pontife de l'au-del, aux pieds duquel
+s'vanouissaient les femmes, qui, derrire lui, voyaient Dieu. Mais,
+la mme minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question
+d'argent, gtant sa joie, remettant l'tude le problme. Si l'abandon
+forc du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le librant des
+misres d'un petit roi menac sans cesse, le besoin d'argent restait
+encore comme un boulet son pied, qui le clouait la terre. Puisqu'il
+ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'ide vraiment
+touchante du denier de Saint-Pierre aurait d sauver le Saint-Sige de
+tout souci matriel, la condition que ce denier ft en ralit le sou
+du catholique, l'obole de chaque fidle, prise sur le pain quotidien,
+envoye directement Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans
+l'auguste main qui la reoit; sans compter qu'un tel impt volontaire,
+pay par le troupeau son pasteur, suffirait l'entretien de l'glise,
+si chaque tte des deux cent cinquante millions de chrtiens donnait
+simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant tous,
+chacun de ses enfants, ne devrait rien personne. C'tait si peu, un
+sou, et si ais, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se
+passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient
+pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et
+surtout les dons se centralisaient entre les mains des vques et de
+certaines congrgations, de manire que les vritables donateurs
+semblaient tre ces vques, ces puissantes congrgations, qui
+devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papaut, les caisses
+indispensables o elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont
+l'obole emplissait le tronc, taient comme supprims; c'taient des
+intermdiaires, des hauts seigneurs sculiers ou rguliers, que
+dpendait le pape, forc ds lors de les mnager, d'couter leurs
+remontrances, d'obir parfois leurs passions, s'il ne voulait voir se
+tarir les aumnes. Allg du poids mort du pouvoir temporel, il n'tait
+tout de mme pas libre, tributaire de son clerg, ayant tenir compte
+autour de lui de trop d'intrts et d'apptits, pour tre le matre
+hautain, pur, tout me, le matre capable de sauver le monde. Et Pierre
+se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannire de
+Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pres de Lourdes
+prlevaient, chaque anne, une somme de deux cent mille francs sur les
+recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Pre.
+N'tait-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frmit, il
+eut la brusque conscience que, malgr sa prsence Rome, malgr l'appui
+du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamn.
+
+Enfin, comme il dbouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade
+dernire des plerins, il entendit Narcisse qui demandait:
+
+--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dpass ce
+chiffre?
+
+--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, rpondit monsignor
+Nani.
+
+Tous trois s'arrtrent un moment sous la colonnade de droite, regardant
+l'immense place ensoleille, o les trois mille plerins se rpandaient,
+petites taches noires, foule agite, telle qu'une fourmilire en
+rvolution.
+
+Trois millions! ce chiffre avait sonn aux oreilles de Pierre. Et il
+leva la tte, il regarda, de l'autre ct de la place, les faades du
+Vatican, toutes dores dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme
+s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Lon XIII,
+regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il
+apercevait l-haut les fentres. Il le voyait en pense charg des trois
+millions, les emportant sur lui, entre ses frles bras serrs contre sa
+poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que
+les femmes avaient jets. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.
+
+--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? O s'en va-t-il avec?
+
+Narcisse et monsignor Nani lui-mme ne purent s'empcher de s'gayer,
+cette curiosit formule de la sorte. Ce fut le jeune homme qui
+rpondit.
+
+--Mais Sa Saintet les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y
+fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite
+qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et,
+maintenant, Sa Saintet est enferme, toute seule. Elle a congdi le
+monde, elle a pouss soigneusement les verrous des portes... Et, si vous
+pouviez l'apercevoir, derrire cette faade, vous la verriez compter et
+recompter son trsor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre
+les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes,
+par petits paquets gaux, puis tout ranger, tout faire disparatre au
+fond de cachettes connues d'elle seule.
+
+Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau lev les yeux
+sur les fentres du pape, comme s'il avait suivi la scne. D'ailleurs,
+le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre,
+contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, o l'argent tait
+serr. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et
+d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcve, qui tait trs
+vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenasses. Il y avait
+bien, gauche du couloir menant aux Archives, une grande pice o se
+tenait le caissier gnral, avec un monumental coffre-fort trois
+compartiments. Mais l tait l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les
+recettes administratives faites Rome; tandis que l'argent du denier,
+des aumnes de la chrtient entire, restait entre les mains de Lon
+XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec
+ces millions, dont il disposait en matre absolu, sans rendre de comptes
+ personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques
+faisaient le mnage. A peine consentait-il rester sur le seuil de la
+pice voisine, pour viter la poussire. Et, quand il devait s'absenter
+pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les
+portes double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait
+jamais personne.
+
+Narcisse s'arrta, se tourna vers monsignor Nani.
+
+--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont l des faits connus de toute Rome.
+
+Le prlat, qui hochait la tte de son air souriant, sans approuver ni
+dsapprouver, s'tait remis suivre sur le visage de Pierre l'effet
+produit par ces histoires.
+
+--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas,
+moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert!
+
+--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Saintet d'avarice sordide,
+comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or,
+o elle passerait des heures plonger les mains, les trsors entasss
+dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans
+cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Pre aime tout de
+mme un peu l'argent pour lui-mme, pour le plaisir de le toucher, de le
+ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard
+qui n'a point d'autre distraction... Et je me hte d'ajouter qu'il aime
+l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui
+dcisif qu'il doit donner la papaut de demain, si elle veut vaincre.
+
+Alors, se dressa la trs haute figure de ce pape, prudent et sage,
+conscient des ncessits modernes, enclin utiliser les puissances du
+sicle pour le conqurir, faisant des affaires, ayant mme failli perdre
+dans un dsastre le trsor laiss par Pie IX, et voulant rparer la
+brche, reconstituer le trsor, afin de le lguer, solide et grossi,
+son successeur. conome, oui! mais conome pour les besoins de l'glise,
+qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance
+vitale, si elle voulait combattre l'athisme sur le terrain des coles,
+des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle
+n'tait plus qu'une vassale, la merci des pouvoirs civils, du royaume
+d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'tait ainsi que, tout
+en tant charitable, en soutenant largement les oeuvres utiles, qui
+aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mpris des dpenses sans
+but, il se montrait d'une duret hautaine pour lui-mme et pour les
+autres. Personnellement, il tait sans besoins. Ds le dbut de son
+pontificat, il avait nettement spar son petit patrimoine priv du
+riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant rien distraire de
+celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins
+cd au npotisme, ce point que ses trois neveux et ses deux nices
+restaient pauvres, dans de gros embarras pcuniaires. Il n'entendait ni
+les commrages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait
+intraitable et debout, dfendant avec rudesse les millions de la papaut
+contre tant d'acharnes convoitises, contre son entourage et contre sa
+famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible,
+l'argent qui donne la vie.
+
+--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles
+sont les dpenses du Saint-Sige?
+
+Monsignor Nani se hta de rpter son aimable geste vasif.
+
+--Oh! en ces matires, je suis d'une ignorance... Adressez-vous
+monsieur Habert, qui est si bien renseign.
+
+--Mon Dieu! dclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les
+ambassades, ce qui se rpte couramment... Pour les recettes, il faut
+distinguer. D'abord, il y avait le trsor laiss par Pie IX, une
+vingtaine de millions, placs de faons diverses, qui rapportaient peu
+prs un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un dsastre est
+survenu, presque rpar maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu
+fixe des capitaux placs, il y a les quelques centaines de mille francs
+que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes
+sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux
+congrgations... Seulement, comme le budget des dpenses dpasse sept
+millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque anne; et c'est
+srement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six
+peut-tre, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spcul pour les
+doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire
+des spculations du Saint-Sige depuis une quinzaine d'annes, les
+premiers gains normes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter,
+enfin l'obstination aux affaires qui peu peu a bouch les trous. Je
+vous la conterai un jour, si vous tes curieux de la connatre.
+
+Pierre coutait, trs intress.
+
+--Six millions! s'cria-t-il, mme quatre! Que rapporte-t-il donc, le
+denier de Saint-Pierre?
+
+--Oh! a, je vous le rpte, personne ne l'a jamais su exactement.
+Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres
+des offrandes; et l'on pouvait arriver une certaine approximation.
+Mais sans doute on a jug cela mauvais, car aucun document ne parat
+plus, il est devenu radicalement impossible de se faire mme une ide de
+ce que le pape reoit. Lui seul, je le dis encore, connat le chiffre
+total, garde l'argent et en dispose, en souverain matre. Il est
+croire que, les bonnes annes, les dons ont produit de quatre cinq
+millions. La France entrait d'abord pour la moiti dans cette somme;
+mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amrique donne
+galement beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche,
+l'Angleterre et l'Allemagne. Quant l'Espagne et l'Italie... Ah!
+l'Italie...
+
+Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, batement,
+dodelinait de la tte, de l'air d'un homme enchant d'apprendre des
+choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot.
+
+--Allez, allez, mon cher fils!
+
+--Ah! l'Italie ne se distingue gure. Si le pape n'avait pour vivre que
+les cadeaux des catholiques italiens, la famine rgnerait vite au
+Vatican. On peut mme dire que, loin de venir son aide, la noblesse
+romaine lui a cot fort cher, car une des principales causes de ses
+pertes a t l'argent prt par lui aux princes qui spculaient... Il
+n'y a rellement que la France et l'Angleterre o de riches
+particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et
+martyr, de royales aumnes. On cite un duc anglais qui, chaque anne,
+apportait une offrande considrable, la suite d'un voeu, pour obtenir
+du ciel la gurison d'un misrable fils, frapp d'imbcillit... Et je
+ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubil sacerdotal
+et le jubil piscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux
+pieds du pape.
+
+--Et les dpenses? demanda Pierre.
+
+--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions peu prs. On peut
+compter pour deux millions les pensions payes aux anciens serviteurs du
+gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il
+faut ajouter que, chaque anne, ce chiffre diminue, par suite des
+extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les
+diocses italiens, un million pour la Secrtairerie et les nonces, un
+million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dpenses
+de la cour pontificale, des gardes militaires, des Muses, de
+l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes cinq millions,
+n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les OEuvres soutenues, pour la
+Propagande et surtout pour les coles, que Lon XIII, avec son grand
+sens pratique, subventionne toujours trs largement, dans la juste
+pense que la lutte, le triomphe de la religion est l, chez les enfants
+qui seront les hommes de demain et qui dfendront leur mre, l'glise,
+si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du
+sicle.
+
+Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrtrent sous la majestueuse
+colonnade, o ils se promenaient petits pas. Peu peu, la place
+s'tait vide de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'oblisque
+et les deux fontaines, dans le dsert brlant du pav symtrique; tandis
+qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se
+dtachaient les statues, en noble range immobile.
+
+Et Pierre, un instant, les yeux levs encore vers les fentres du pape,
+crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait,
+baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps
+de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il
+comptait, qu'il dpensait la seule gloire de Dieu.
+
+--Alors, murmura-t-il, il est sans inquitude, il n'est pas embarrass?
+
+--Embarrass, embarrass! s'cria monsignor Nani, que ce mot jeta hors
+de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrtion. Ah!
+mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trsorier, le cardinal Mocenni,
+va chez Sa Saintet, elle lui donne toujours la somme qu'il demande;
+elle la donnerait, si forte qu'elle ft. Certainement, elle a eu la
+sagesse de faire de grandes conomies, le trsor de Saint-Pierre est
+plus riche que jamais... Embarrass, embarrass, bont divine! Mais
+savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le
+Souverain Pontife faisait un appel direct la charit de tous ses
+enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait ses
+pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout l'heure pleuvaient sur
+les marches de son trne!
+
+Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:
+
+--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais
+rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert
+se soit trouv justement l pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert,
+monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envol, vanoui dans l'art,
+bien loin des basses questions d'intrts terrestres! Vraiment, vous
+vous entendez ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien
+ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux.
+
+Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de
+son tre, sous le Florentin d'emprunt, sous le garon anglique, aux
+longs cheveux boucls, aux yeux mauves qui se noyaient devant les
+Botticelli, un gaillard pratique, trs rompu aux affaires, menant
+admirablement sa fortune, un peu avare mme. Il se contenta de fermer
+demi les paupires, d'un air de langueur.
+
+--Oh! murmura-t-il, tout m'est rverie, et mon me est autre part.
+
+--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers
+Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister un spectacle si beau.
+Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez
+compris par vous-mme, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les
+explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande crmonie
+Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des rflexions
+excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter,
+ravi des bonnes dispositions o je vous vois.
+
+Ses yeux d'enqute, dans un dernier regard, semblaient avoir constat
+avec joie la lassitude, l'incertitude qui plissaient le visage de
+Pierre; et, quand il ne fut plus l, quand Narcisse lui-mme eut pris
+cong d'une lgre poigne de main, le jeune prtre, rest seul, sentit
+une sourde colre de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions
+o il tait! quelles bonnes dispositions? Ce Nani esprait-il donc le
+fatiguer, le dsesprer en le heurtant aux obstacles, de faon le
+vaincre ensuite tout l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et
+brve conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour
+l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit ddaigneux, dans
+la croyance o il tait de sa force de rsistance. De nouveau, il se
+jurait de ne jamais cder, de ne pas retirer son livre, quels que
+fussent les vnements. Lorsqu'on s'entte dans une rsolution, on est
+inexpugnable, qu'importent les dcouragements et les amertumes! Mais,
+avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fentres
+du Vatican; et tout se rsumait, il ne restait que cet argent dont la
+lourde ncessit attachait la terre, par de dernires entraves, le
+pape, aujourd'hui dlivr des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent
+qui le liait, que rendait mauvais surtout la faon dont il tait donn.
+Alors, quand mme, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait
+uniquement l une question de perception trouver, son rve d'un pape
+tout me, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en tait pas atteint
+srieusement. Et il ne voulut plus qu'esprer, dans l'motion heureuse
+du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard dbile
+resplendissant comme le symbole de la dlivrance humaine, obi et ador
+des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin
+rgner sur la terre la charit et la paix.
+
+Heureusement, Pierre, pour la crmonie du lendemain, avait une carte
+rose, qui lui assurait une place dans une tribune rserve; car la
+bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, ds six heures du
+matin, heure laquelle on avait eu la prcaution d'ouvrir les grilles;
+et la messe, que le pape devait dire en personne, n'tait que pour dix
+heures. Le chiffre des trois mille fidles qui composaient le plerinage
+international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver dcupl par
+tous les touristes alors en Italie, accourus Rome, dsireux de voir
+une de ces grandes solennits pontificales, si rares dsormais; sans
+compter Rome elle-mme, les partisans, les dvots que le Saint-Sige y
+comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui
+s'empressaient de manifester, ds que s'en prsentait l'occasion. On
+prvoyait, par le nombre des cartes distribues, une affluence de
+quarante mille assistants. Et, lorsque, neuf heures, Pierre traversa
+la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, la porte Canonique, o
+taient reues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la
+faade, la queue sans fin qui pntrait trs lentement; tandis que des
+messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient
+au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un dtachement de
+gendarmes pontificaux. Des querelles violentes clataient dans la foule,
+des coups de poing mmes taient changs, au milieu des pousses
+involontaires. On touffait, on emporta deux femmes crases demi.
+
+En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise dsagrable.
+L'immense vaisseau tait vtu, des chemises de vieux damas rouge
+galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq
+mtres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latrales se trouvait
+galement drap de la mme toffe; et c'tait vraiment d'un got
+singulier, d'une gloriole de parure affecte et pauvre, que ces marbres
+pompeux, cette dcoration clatante et superbe, ainsi cache sous
+l'ornement de cette soie ancienne, fane par l'ge. Mais il fut plus
+tonn encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre
+habille elle aussi, revtue, telle qu'un pape vivant, d'habits
+pontificaux somptueux, la tiare pose sur sa tte de mtal. Jamais il
+n'avait song qu'on pt habiller les statues, pour leur gloire ou pour
+le plaisir des yeux, et le rsultat lui en parut funeste. Le Saint-Pre
+devait dire la messe l'autel papal de la Confession, le matre-autel,
+sous le dme. A l'entre du transept de gauche, sur une estrade, se
+trouvait le trne, o il irait ensuite prendre place. Puis, des deux
+cts de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des
+chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers
+de Malte, de la noblesse romaine, des invits de toutes sortes. Et il
+n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois ranges de bancs,
+recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux
+autres pour les vques et pour la prlature de la cour pontificale.
+Tout le reste des assistants allait demeurer debout.
+
+Ah! cette foule norme de concert monstre, ces trente, ces quarante
+mille fidles venus de partout, enflamms de curiosit, de passion et de
+foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une
+grande rumeur de mare humaine, familire et gaie avec Dieu, comme si
+elle se ft trouve dans quelque thtre divin o il tait permis
+honntement de parler haut, de se rcrer au spectacle des pompes
+dvotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les
+agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathdrales sombres,
+n'tant pas habitu cette religion de lumire dont l'clat
+transformait une crmonie en une fte de plein jour. Dans la tribune o
+il tait plac, il avait autour de lui des messieurs en habit et des
+dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme l'Opra,
+beaucoup de dames trangres, des Allemandes, des Anglaises, des
+Amricaines surtout, ravissantes, d'une grce d'oiseaux tourdis et
+bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il
+reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, l, tranchant sur la
+simplicit rglementaire du costume, les grands voiles de dentelle
+luttaient d'lgance et de richesse. Puis, c'tait, sa droite, la
+tribune des chevaliers de Malte, o se trouvait le grand matre de
+l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre
+ct de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il
+apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand
+costume, tincelants de broderies. Mais il revenait quand mme la
+foule, la grande foule vague et houleuse, o les trois mille plerins
+semblaient comme perdus, noys parmi les milliers d'autres fidles. Et
+pourtant la basilique, qui contiendrait l'aise quatre-vingt mille
+hommes, n'tait gure qu' moiti emplie par cette foule, qu'il voyait
+librement circuler le long des nefs latrales, se tasser entre les baies
+des colonnes, d'o le spectacle allait tre le plus commode suivre.
+Des gens gesticulaient, des appels s'levaient, au-dessus du grondement
+continu des conversations. Par les hautes fentres claires, de larges
+nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge,
+clairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fivreuses
+d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession
+plissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante
+clart; et ce n'tait plus que le gala mondain du Dieu imprial de la
+pompe romaine.
+
+Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris
+coururent, gagnrent la foule de proche en proche: _Eccolo! eccolo!_ le
+voil! le voil! Et des pousses se produisirent, des remous firent
+tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant,
+se ruant, dans une frnsie de voir Sa Saintet et le cortge. Mais ce
+n'tait encore qu'un dtachement de gardes-nobles, qui venaient se
+poster droite et gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur
+fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle
+tenue, d'une impassibilit, d'une raideur militaire exagre. Une
+Amricaine les dclara des hommes superbes. Une Romaine donna une
+amie, une Anglaise, des dtails sur ce corps d'lite, disant
+qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient honneur d'en
+faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler
+devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait
+difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garons d'une
+noblesse douteuse et ruine, simplement heureux de toucher la maigre
+solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore,
+les conversations particulires reprirent, emplirent les hautes nefs de
+leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait dvisager les gens
+et se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle.
+
+Enfin, le cortge dfila, et il tait la grande curiosit attendue, la
+pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors,
+comme au thtre, quand il apparut, de furieux applaudissements
+clatrent, montrent, roulrent sous les votes, lui faisant une
+entre, ainsi qu' l'acteur aim, au grand premier rle qui bouleverse
+tous les coeurs. Du reste, comme au thtre encore, on avait rgl cette
+apparition savamment, de faon qu'elle donnt tout son effet, au milieu
+du magnifique dcor o elle allait se produire. Le cortge venait de se
+former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la premire
+en entrant, droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Pre, qui tait
+arriv de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement,
+avait d se dissimuler, passer derrire la draperie de la nef latrale,
+utilise de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les
+archevques, les vques, toute la prlature pontificale, l'attendaient
+l, classs, groups selon la hirarchie, prts se mettre en marche.
+Et, ainsi qu'au signal d'un matre de ballet, le cortge avait fait son
+entre, gagnant la grande nef, la remontant tout entire,
+triomphalement, de la porte centrale l'autel de la Confession, entre
+la double haie des fidles, dont les applaudissements redoublaient,
+devant tant de magnificence, mesure que montait le dlire de leur
+enthousiasme.
+
+C'tait le cortge des solennits anciennes, la croix et le glaive, la
+garde suisse en grande tenue, les valets en simarre carlate, les
+chevaliers de cape et d'pe en costume Henri II, les chanoines en
+rochet de dentelle, les chefs des communauts religieuses, les
+protonotaires apostoliques, les archevques et les voques, toute la
+cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna draps
+de pourpre, marchant deux deux, largement espacs, solennellement.
+Enfin, autour de Sa Saintet, se groupaient les officiers de sa maison
+militaire, les prlats de l'antichambre secrte, monseigneur le
+majordome, monseigneur le matre de chambre, et tous les hauts
+dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trne, le
+traditionnel et symbolique dfenseur de l'glise. Sur la chaise
+gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et
+que balanaient les porteurs, aux tuniques rouges brodes de soie, Sa
+Saintet tait revtue des vtements sacrs qu'elle avait mis dans la
+chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'tole, la chasuble
+blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient
+de France, d'une somptuosit extraordinaire. Et, son approche, les
+mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil
+qui tombaient des fentres.
+
+Pierre eut alors une impression nouvelle de Lon XIII. Ce n'tait plus
+le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prlat
+bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'tait mme plus le
+Saint-Pre en plerine rouge et en bonnet papal, recevant
+paternellement un plerinage qui lui apportait une fortune. C'tait le
+Souverain Pontife, le Matre tout-puissant, le Dieu que la chrtient
+adorait. Comme dans une chsse d'orfvrerie, son mince corps de cire
+semblait s'tre raidi dans son vtement blanc, lourd de broderies d'or;
+et il gardait une immobilit hiratique et hautaine, tel qu'une idole
+dessche, dore depuis des sicles, parmi la fume des sacrifices. Les
+yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidit morte du visage, des yeux
+de diamant noir et tincelant, fixs au loin, hors de la terre,
+l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni
+ droite ni gauche, rest en plein ciel, ignorant ce qui se passait
+ses pieds. Et cette idole ainsi promene, comme embaume, sourde et
+aveugle, malgr l'clat de ses yeux, au milieu de cette foule frntique
+qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majest
+redoutable, une inquitante grandeur, toute la raideur du dogme, toute
+l'immobilit de la tradition, exhume avec ses bandelettes, qui, seules,
+la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape
+tait souffrant, fatigu, sans doute cet accs de fivre dont monsignor
+Nani lui avait parl la veille, en glorifiant le courage, la grande me
+de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volont de vivre
+faisait vivre, dans la souverainet de sa mission.
+
+La crmonie commena. Descendu de la chaise gestatoire l'autel de la
+Confession, Sa Saintet, lentement, clbra une messe basse, assist de
+quatre prlats et du pro-prfet des crmonies. Au lavabo, monseigneur
+le majordome et monseigneur le matre de chambre, que deux cardinaux
+accompagnaient, versrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant;
+et, un peu avant l'lvation, tous les prlats de la cour pontificale,
+un cierge allum la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce
+fut un instant solennel, les quarante mille fidles, runis l,
+frmirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et dlicieux de
+l'invisible, lorsque, pendant l'lvation, les clairons d'argent
+sonnrent le fameux choeur des anges, qui, chaque fois, fait vanouir
+des femmes. Presque aussitt, un chant arien descendit du dme, de la
+galerie suprieure o se trouvaient cachs cent vingt choristes; et ce
+fut un merveillement, une extase, comme si, l'appel des clairons, les
+anges eux-mmes eussent rpondu. Les voix descendaient, volaient sous
+les votes, d'une lgret de harpes clestes; puis, elles s'vanouirent
+en un accord suave, elles remontrent aux cieux avec un petit bruit
+d'ailes qui se perdit. Aprs la messe, Sa Saintet, encore debout
+l'autel, entonna elle-mme le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle
+Sixtine et les choeurs reprirent, chaque partie chantant un verset,
+alternativement. Mais bientt l'assistance entire se joignit eux, les
+quarante mille voix s'levrent, le chant d'allgresse et de gloire
+s'pandit dans l'immense vaisseau avec un clat incomparable. Alors, le
+spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel
+surmont du baldaquin fleuri, triomphal et dor du Bernin, entour de la
+cour pontificale que les cierges allums constellaient d'toiles, ce
+Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble
+d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevques et des
+vques de soie violette, ces tribunes o tincelaient les costumes
+officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des
+officiers trangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de
+ttes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'taient les
+proportions dmesures de cela qui saisissaient, des nefs latrales o
+toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des
+glises de cit populeuse, un temple que des milliers et des milliers de
+dvots emplissaient peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait
+elle-mme colossale, montait avec un souffle gant de tempte parmi les
+grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des
+colonnes gigantesques, jusqu'aux votes droulant l'normit de leur
+ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, o l'infini s'ouvrait,
+dans le resplendissement d'or des mosaques.
+
+Il y eut une longue rumeur, aprs le _Te Deum_, pendant que Lon XIII,
+coiffant la tiare la place de la mitre, changeant la chasuble pour la
+chape pontificale, allait occuper son trne, sur l'estrade qui se
+dressait l'entre du transept de gauche. De l, il dominait toute
+l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un
+souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, aprs les prires du
+rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la
+gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que
+troublait seul le battement des coeurs, il leva le bras d'un geste trs
+noble, il donna lentement la bndiction papale, d'une voix haute et
+forte, qui semblait tre en lui la voix de Dieu mme, tellement elle
+surprenait, au sortir de ces lvres de cire, de ce corps exsangue et
+sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau
+clatrent, ds que le cortge se reforma pour s'en aller par o il
+tait venu, une frnsie d'enthousiasme arrive un tel paroxysme, que,
+les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y
+mlrent, des cris qui gagnrent peu peu toute la foule. Cela commena
+prs de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: _Evviva il
+papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Puis,
+sur le passage du cortge, cela courut comme une flamme d'incendie,
+embrasant les coeurs de proche en proche, finissant par jaillir des
+milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des tats
+de l'glise. Toute la foi, tout l'amour des fidles, surexcits par le
+royal spectacle d'une si belle crmonie, retournaient au rve, au
+souhait exaspr du pape roi et pontife, matre des corps comme il tait
+matre des mes, souverain absolu de la terre. L'unique vrit tait
+l, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnt tout, l'humanit
+et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi!
+Vive le pape roi!
+
+Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et
+couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le voeu
+ralis aurait ramen les ges de souffrance! il rvolta Pierre, il le
+dcida quitter vivement la tribune o il se trouvait, comme pour
+chapper la contagion de l'idoltrie. Puis, pendant que le cortge
+dfilait toujours, il longea un moment la nef latrale de gauche, dans
+la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait;
+et, dsesprant de gagner la rue, voulant viter la cohue de la sortie,
+il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se rfugia dans
+le vestibule d'o montait l'escalier conduisant sur le dme. Un
+sacristain, debout cette porte, effar et ravi de la manifestation, le
+regarda un instant, hsita l'arrter; mais la vue de la soutane sans
+doute, et plus encore l'motion profonde o il tait, le rendirent
+tolrant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite
+s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut,
+plus haut encore, dans la paix et le silence.
+
+Et, brusquement, le silence devint profond, les murs touffaient le cri,
+dont ils semblaient ne garder que le frmissement. C'tait un escalier
+commode et clair, aux larges marches paves, tournant dans une sorte de
+tourelle. Quand il dboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie
+retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait l, comme en
+rase campagne. tonn, il parcourut des yeux cet immense dveloppement
+de plomb, de zinc et de pierre, toute une cit arienne, vivant de son
+existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dmes, des clochers,
+des terrasses, jusqu' des maisons et des jardins, les maisons gayes
+de fleurs des quelques ouvriers qui vivent demeure sur la basilique,
+en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite,
+travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la
+balustrade, curieux d'examiner de prs les colossales statues du Sauveur
+et des Aptres, dont la faade est surmonte, au-dessus de la place
+Saint-Pierre, des gants de six mtres, sans cesse en rparation, dont
+les bras, les jambes, les ttes, demi mangs par le grand air, ne
+tiennent plus qu' l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme
+il se penchait pour jeter un coup d'oeil sur l'entassement roux des
+toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'levait de la
+place. En hte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait la
+coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs trangls et
+obliques, des rampes coupes de quelques marches, entre les deux parois
+de la coupole double, l'intrieure et l'extrieure. Une premire fois,
+curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique, plus
+de soixante mtres du sol, sur une troite galerie qui faisait le tour
+du dme, juste au-dessus de la frise, o se lisait l'inscription: _Tu es
+Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et,
+s'tant accoud pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous
+lui, avec des chappes profondes sur les transepts et sur les nefs, il
+reut violemment au visage le cri, le cri dlirant de la foule, dont le
+grouillement norme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde
+fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette
+fois au-dessus des fentres, la naissance des resplendissantes
+mosaques, d'o la foule lui parut diminue, recule, perdue dans le
+vertige de l'abme, au fond duquel les statues gantes, l'autel de la
+Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'taient plus que des
+joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idoltrie et de guerre s'leva
+de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course
+accrot la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur
+la galerie extrieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser
+d'entendre.
+
+Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y gota d'abord
+un soulagement dlicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la
+boule de bronze dor, dans laquelle sont monts des empereurs et des
+reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs,
+la boule creuse, o la voix retentit en fracas de tonnerre, o
+retentissent tous les bruits de l'espace. Il tait sorti du ct de
+l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les
+massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des
+buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade rcente, le
+vaste parterre semblable un tapis de Smyrne, de couleur fane, le
+grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et
+la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de
+l'Observatoire, le Casino o le pape passait les chaudes journes d't,
+ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains
+irrguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Lon IV, qui
+gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la
+lanterne, le long de l'troite galerie, et il se trouva brusquement
+devant Rome, une immensit droule d'un coup, la mer lointaine
+l'ouest, les chanes ininterrompues des montagnes l'est et au midi, la
+Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille un dsert uniforme et
+verdtre, et la Ville, la Ville ternelle ses pieds. Jamais il n'avait
+eu une sensation si majestueuse de l'tendue. Rome tait l, ramasse
+sous le regard, vol d'oiseau, avec la nettet d'un plan gographique
+en relief. Un tel pass, une telle histoire, tant de grandeur, et une
+Rome si rapetisse par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies
+comme des jouets, peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et
+ce qui le passionnait, c'tait de comprendre clairement, en un coup
+d'oeil, les divisions de la ville, la cit antique l-bas, au Capitole,
+au Forum, au Palatin, la cit papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans
+Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cit moderne, le Quirinal
+italien, par-dessus la cit du moyen ge, tasse au fond de l'angle
+droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une
+remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que
+faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux,
+brls par le soleil, un vritable symbole du rajeunissement tent, le
+vieux coeur aux rparations si lentes, tandis que les membres extrmes
+se renouvelaient comme par miracle.
+
+Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si
+claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrive, sous la
+douceur dlicieuse de l'astre son lever. Ce n'tait plus la Rome
+souriante et discrte, voile demi d'une brume d'or, comme envole
+dans un rve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inonde de
+clart crue, d'une duret immobile, d'un silence de mort. Les fonds
+taient comme mangs par une flamme trop vive, noys d'une poussire de
+feu o ils s'anantissaient. Et la ville entire se dcoupait violemment
+sur ces lointains dcolors, en grandes masses de lumire et d'ombre,
+aux brutales artes. On aurait dit quelque trs ancienne carrire de
+pierres abandonne, claire d'aplomb, que les rares lots d'arbres
+tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour
+roussie du Capitole, les cyprs noirs du Palatin, les ruines du palais
+de Septime-Svre, pareilles des os blanchis, une carcasse de
+monstre fossile, apporte l par les dluges. En face, la ville moderne
+trnait avec les longs btiments du Quirinal, remis neuf, enduit d'un
+badigeon dont la crudit jaune clatait, extraordinaire, parmi les cimes
+vigoureuses du jardin; et, au del, sur les hauteurs du Viminal,
+droite, gauche, les nouveaux quartiers taient d'une blancheur de
+pltre, une ville de craie, raye par les mille petites raies d'encre
+des fentres. Puis, et l, au hasard, c'taient la mare stagnante du
+Pincio, la villa Mdicis dressant son double campanile, le fort
+Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure
+brlant comme un cierge, les trois glises de l'Aventin assoupies parmi
+les branches, le palais Farnse avec ses tuiles vieil or, cuites par les
+ts, les dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Jean des
+Florentins, et des dmes, et des dmes encore, tous en fusion,
+incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de
+nouveau son coeur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu
+semblable la Rome de son rve, la Rome de rajeunissement et d'espoir,
+qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'vanouissait
+maintenant, pour faire place l'immuable cit de l'orgueil et de la
+domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort.
+
+Tout d'un coup, seul l-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de
+flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimit, d'o il planait.
+tait-ce la crmonie laquelle il venait d'assister, le cri fanatique
+de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'tait-ce pas
+plutt la vue de cette ville couche ses pieds, comme la reine
+embaume, qui rgne encore, parmi la poussire de son tombeau? Il
+n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la
+clart fut complte, il sentit que le catholicisme ne saurait tre sans
+le pouvoir temporel, qu'il disparatrait fatalement, le jour o il ne
+serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'tait l'atavisme, les forces
+de l'Histoire, la longue suite des hritiers des Csars, les papes, les
+grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cess de couler le
+sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le
+Vatican, ils venaient des maisons impriales du Palatin, du palais de
+Septime-Svre, et leur politique, travers tant de sicles, n'avait
+jamais poursuivi que le rve de la domination romaine, tous les peuples
+vaincus, soumis, obissant Rome. En dehors de cette royaut
+universelle, de la possession totale des corps et des mes, le
+catholicisme perdait sa raison d'tre, car l'glise ne peut reconnatre
+l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou
+le roi tant de simples dlgus temporaires, chargs d'administrer les
+peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanit
+avec la terre entire, sont l'glise, qui les tient de Dieu. Si elle
+n'en a pas aujourd'hui la relle possession, c'est qu'elle cde devant
+la force, oblige d'accepter les faits accomplis, mais sous la rserve
+formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on dtient injustement son
+bien, et dans l'attente de la ralisation des promesses du Christ, qui,
+au jour fix, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la
+toute-puissance. Telle est la vritable cit future, la Rome catholique,
+souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rve, c'est Rome
+aussi que l'ternit a t prdite, c'est le sol mme de Rome qui a
+donn au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi
+tait-ce pour cela que le destin de la papaut se trouvait li celui
+de Rome, ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape
+catholique. Et Pierre, accoud la mince rampe de fer, pench de si
+haut au-dessus du gouffre, o la ville morne et dure achevait de
+s'mietter sous l'ardent soleil, en resta pouvant, sentit tout d'un
+coup passer dans ses os le grand frisson des tres et des choses.
+
+Une vidence se faisait. Si Pie IX, si Lon XIII avaient rsolu de
+s'emprisonner dans le Vatican, c'tait qu'une ncessit les clouait
+Rome. Un pape n'est pas le matre d'en sortir, d'tre ailleurs le chef
+de l'glise. De mme, un pape, quelle que soit son intelligence du monde
+moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir
+temporel. Il y a l un hritage inalinable, dont il a la dfense; et
+c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion
+possible. Aussi Lon XIII a-t-il gard le titre de Matre du domaine
+temporel de l'glise, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous
+les membres du Sacr Collge, lors de leur lection, il avait, dans son
+serment, jur de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un
+sicle encore garde Rome capitale, et pendant un sicle les papes qui se
+succderont, ne cesseront de protester violemment, en rclamant leur
+royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait
+srement base sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas
+dit, lorsque des bruits de rconciliation couraient, que le pape rgnant
+mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cit
+Lonine, avec la neutralisation d'une route allant la mer? Rien du
+tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver tout
+avoir. Tandis que la cit Lonine, ce coin de ville si troit, c'est
+dj un peu de terre royale; et il n'y a plus qu' reconqurir le reste,
+Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais
+l'glise n'a dsespr, mme aux jours o, battue, dpouille, elle
+semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses
+du Christ, car elle croit son avenir illimit, elle se dit
+indestructible, ternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa
+tte, et elle espre bien ravoir bientt le champ o se trouve ce
+caillou, l'empire o se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener bien
+le recouvrement de l'hritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt
+autres papes. Les sicles ne comptent plus. C'tait ce qui faisait qu'un
+vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes
+colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que
+des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand mme
+continues et termines.
+
+Et Pierre se vit imbcile, avec son rve d'un pape purement spirituel,
+en face de cette vieille cit de gloire et de domination, obstine dans
+sa pourpre. Cela lui sembla si diffrent, si dplac, qu'il en prouva
+une sorte de dsespoir honteux. Le nouveau pape vanglique que serait
+un pape purement spirituel, rgnant sur les mes seules, ne pouvait
+certainement pas tomber sous le sens d'un prlat romain. L'horreur de
+cela, la rpugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au
+souvenir de cette cour papale, fige dans les rites, dans l'orgueil et
+dans l'autorit. Ah! comme ils devaient tre pleins d'tonnement et de
+mpris, devant cette singulire imagination du Nord, un pape sans terres
+et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur
+esprit, pure autorit morale, enferm au fond du temple, ne gouvernant
+le monde que de son geste de bndiction, par la bont et l'amour! Ce
+n'tait l qu'une invention gothique, embrume de brouillards, pour ce
+clerg latin, prtres de la lumire et de la magnificence, pieux certes,
+superstitieux mme, mais laissant Dieu bien abrit dans le tabernacle,
+afin de gouverner en son nom, au mieux des intrts du ciel, rusant ds
+lors en simples politiques, vivant d'expdients au milieu de la bataille
+des apptits humains, marchant d'un pas discret de diplomates la
+victoire terrestre et dfinitive du Christ, qui devait trner un jour
+sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un
+prlat franais, pour un monseigneur Bergerot, ce saint vque du
+renoncement et de la charit, lorsqu'il tombait dans ce monde du
+Vatican! quelle difficult de voir clair d'abord, de se mettre au point,
+et quelle douleur ensuite ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie,
+ces internationaux toujours penchs sur la carte des deux mondes,
+enfoncs dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des
+journes et des journes taient ncessaires, il fallait vivre Rome,
+et lui-mme ne venait de comprendre qu'aprs un mois de sjour, sous la
+crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique
+ville dormant au soleil son lourd sommeil, rvant son rve d'ternit.
+
+Mais il avait abaiss son regard vers la place, en bas, devant la
+basilique, et il aperut le flot de monde, les quarante mille fidles
+qui sortaient, pareils une irruption d'insectes, un fourmillement noir
+sur le pav blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommenait: _Evviva
+il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout
+ l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse
+de pierre lui avait paru frmir de ce cri frntique, pouss sous ses
+votes. Et, maintenant, mont jusque dans la nue, il croyait le
+retrouver l-haut, travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui,
+en vibrait encore, n'tait-ce pas comme sous une dernire pousse de
+sve, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui
+l'avait autrefois voulu si dmesur, tel que le roi des temples, et qui
+tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, l'heure
+o la mort commenait pour ses nefs trop vastes et dsertes? La foule
+sortait toujours, la place en tait pleine, et une affreuse tristesse
+lui serra le coeur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier
+espoir. La veille encore, aprs la rception du plerinage, dans la
+salle des Batifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la
+ncessit de l'argent qui cloue le pape la terre, pour ne voir que le
+vieillard dbile, tout me, resplendissant comme le symbole de
+l'autorit morale. Mais c'en tait fait prsent de sa foi en ce
+pasteur de l'vangile, dgag des biens terrestres, roi du seul royaume
+des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur
+servage Lon XIII, qui tait en outre le prisonnier de la tradition,
+l'ternel roi de Rome, clou ce sol, ne pouvant quitter la ville ni
+renoncer au pouvoir temporel. Au bout taient fatalement la mort sur
+place, le dme de Saint-Pierre s'croulant ainsi que s'tait croul le
+temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses
+ruines, pendant que le schisme clatait ailleurs, une foi nouvelle pour
+les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit
+son rve dtruit, son livre emport, dans le cri qui s'largissait,
+comme s'il et vol aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il
+papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et,
+sous lui, il crut sentir dj le gant de marbre et d'or osciller, dans
+l'branlement des vieilles socits pourries.
+
+Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'motion encore de
+rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette tendue
+ensoleille, vaste y loger une ville. Le prlat accompagnait les deux
+dames franaises, la mre et la fille, si heureuses, si amuses, qui
+sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dme. Mais, ds
+qu'il reconnut le jeune prtre, il l'aborda.
+
+--Eh bien! mon cher fils, tes-vous content? Avez-vous t impressionn,
+difi?
+
+De ses yeux d'enqute, il le fouillait jusqu' l'me, il constatait o
+en tait l'exprience. Puis, satisfait, il se mit rire doucement.
+
+--Oui, oui, je vois... Allons, vous tes tout de mme un garon
+raisonnable. Je commence croire que votre malheureuse affaire, ici,
+finira trs bien.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait
+pris l'habitude de passer des heures dans l'troit jardin abandonn, que
+terminait autrefois une sorte de loggia portique, d'o l'on descendait
+au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'tait l un coin de
+solitude dlicieuse, qui sentait bon les oranges mres, des orangers
+centenaires dont les lignes symtriques indiquaient seules le dessin
+primitif des alles, disparues sous les herbes folles. Et il y
+retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis pousss dans
+l'ancien bassin central, que des boulis de terre avaient combl.
+
+Par ces matines d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si
+pntrant, on y gotait une infinie douceur de vivre. Mais le prtre y
+apportait sa rverie du Nord, le souci de la souffrance, son me de
+continuelle fraternit apitoye, qui lui rendait plus douce la caresse
+du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir
+contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renverse,
+l'ombre d'un laurier norme, dont l'ombre tait noire, d'une fracheur
+balsamique. Et, ct de lui, dans l'antique sarcophage verdi, o des
+faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait
+du masque tragique, scell au mur, mettait la continuelle musique de sa
+note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une
+correspondance du bon abb Rose, qui le tenait au courant de son oeuvre,
+les misrables du Paris sombre, dj glac par les brouillards, noy
+sous la boue. Ah! ces misres du pays froid, les mres et les petits qui
+allaient bientt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes
+que les grandes geles jetteraient au chmage, toute cette agonie sous
+la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfum d'un
+got de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, o,
+l'hiver mme, il faisait bon dormir dehors, l'abri du vent, sur les
+dalles tides!
+
+Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de
+colonne, qui servait de banc. Elle eut un lger cri de surprise, elle
+resta un instant gne, car elle tenait justement la main le livre du
+prtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une premire fois, sans
+bien la comprendre. Et elle se hta ensuite de le retenir, voulut qu'il
+prt place ct d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son
+air de tranquille raison, qu'elle tait descendue l, pour tre seule et
+s'appliquer sa lecture, ainsi qu'une colire ignorante. Ils causrent
+en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle vitt de
+parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la
+rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui et largi le coeur,
+jusqu' la faire se proccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde.
+Jamais encore elle n'avait song ces choses, dans son orgueil
+patricien qui regardait la hirarchie ainsi qu'une loi divine, les
+heureux en haut, les misrables en bas, sans aucun changement possible;
+et, devant certaines pages du livre, quels tonnements elle gardait,
+quelle peine elle prouvait s'initier! Quoi? s'intresser au bas
+peuple, croire qu'il avait la mme me, les mmes chagrins, vouloir
+travailler sa joie comme celle d'un frre! Elle s'y efforait
+pourtant, sans trop russir, avec une sourde crainte de commettre un
+pch, car le mieux est de ne rien changer l'ordre social tabli par
+Dieu, consacr par l'glise. Certes, elle tait charitable, elle
+donnait les petites aumnes accoutumes; mais elle ne donnait pas son
+coeur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie vritable, ne
+et grandie dans l'atavisme d'une race diffrente, faite pour avoir, en
+haut du ciel, des trnes au-dessus de la plbe des lus.
+
+Et, d'autres matins, ils se retrouvrent l'ombre du laurier, prs de
+la fontaine chantante; et Pierre, inoccup, las d'attendre une solution
+qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa
+fraternit libratrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante
+d'un jeune amour. Une ide continuait l'enflammer, celle qu'il
+catchisait l'Italie elle-mme, la reine de beaut assoupie encore dans
+son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle
+s'veillait aux temps nouveaux, avec une me largie, pleine de piti
+pour les choses et pour les tres. Il lui lut les lettres du bon abb
+Rose, il la fit frmir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes
+villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque
+d'elle entire manait le bonheur d'aimer et d'tre aim, pourquoi donc
+ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour tait l'unique
+salut de l'humanit souffrante, tombe par la haine en danger de mort?
+Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire la
+dmocratie, la refonte fraternelle de la socit, mais chez les autres
+peuples, pas Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, ds
+qu'il voquait ce qu'il restait du Transtvre fraternisant avec ce
+qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'tait depuis trop
+longtemps ainsi, il ne fallait rien changer ces choses. Et, en somme,
+l'lve ne faisait gure de progrs, elle n'tait rellement touche que
+par la passion d'aimer qui brlait si intense chez ce prtre, et qu'il
+avait chastement dtourne de la crature, pour la reporter sur la
+cration entire. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleills, un
+lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimrent rellement
+d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dvorait tous
+les deux.
+
+Puis, un jour, Benedetta, le coude appuy au sarcophage, parla de Dario,
+dont elle avait vit de prononcer le nom jusque-l. Ah! le pauvre ami,
+comme il s'tait montr discret et repentant, aprs son coup de brutale
+dmence! D'abord, pour cacher sa gne, il s'en tait all passer trois
+jours Naples, o l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux
+bouquets de roses blanches, tombe follement amoureuse de lui, avait
+couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il vitait de se
+retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait gure que le lundi soir,
+l'air soumis, implorant des yeux son pardon.
+
+--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontr dans l'escalier, je lui ai
+donn la main, et il a compris que je n'tais plus fche, il a t bien
+heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas tre longtemps svre. Et
+puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme,
+s'il s'amusait trop, pour s'tourdir. Il faut qu'il sache bien que je
+l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est moi, moi
+seule! Il serait l, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un
+mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal!
+
+Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procs
+en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrter, devant des
+obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient.
+
+Et Pierre fut trs mu de ces larmes, si rares chez elle. Parfois,
+elle-mme avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas
+pleurer. Mais son coeur se fondait, elle resta un instant comme
+anantie, accoude au sarcophage moussu, demi rong par l'eau, tandis
+que le filet clair, tomb de la bouche bante du masque tragique,
+continuait sa note perle de flte. L'ide brusque de la mort s'tait
+dresse devant le prtre, la voir, si jeune, si clatante de beaut,
+dfaillir au bord de ce marbre, o les faunes qui s'y ruaient parmi des
+femmes, en une bacchanale frntique, disaient la toute-puissance de
+l'amour, dont les anciens se plaisaient sculpter le symbole sur les
+tombes, pour affirmer l'ternit de la vie. Et un petit souffle de vent
+chaud passa dans la solitude ensoleille et silencieuse du jardin,
+apportant l'odeur pntrante des orangers et des buis.
+
+--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.
+
+--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante dj. Je ne suis
+qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le
+comprends bien que lorsque je souffre... Tout de mme, n'est-ce pas? je
+fais des progrs. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient
+donc mes frres, et qu'elles soient mes soeurs, toutes celles qui ont
+des peines comme moi!
+
+D'ordinaire, Benedetta remontait la premire son appartement, et
+Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le lger
+parfum de femme qu'elle laissait. Il rvait confusment des choses
+douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres
+tres que brlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence
+s'tait largi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de
+ruine, avec sa cour voisine, seme d'herbe, entoure de son portique
+mort, o moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le
+torse tronqu d'une Vnus; et, de loin en loin, ce silence de tombe
+n'tait troubl que par le grondement brusque d'un carrosse de prlat,
+en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans
+la cour dserte, grand bruit de roues.
+
+Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il
+n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que
+paratre, le cardinal Sarno venait de partir. Et, prs de la chemine,
+sa place habituelle, donna Serafina elle-mme se tenait comme l'cart,
+les yeux fixs sur la place inoccupe de l'avocat Morano, qui
+s'enttait ne point reparatre. Devant le canap, o Benedetta et
+Celia se trouvaient assises, Dario, l'abb Pierre et Narcisse Habert
+taient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse
+s'amusait plaisanter le jeune prince, qu'il prtendait avoir rencontr
+en compagnie d'une trs belle fille.
+
+--Mais, mon cher, ne vous dfendez pas, car elle est vraiment superbe...
+Elle marchait ct de vous, et vous vous tes engags dans une ruelle
+dserte, le Borgo Angelico je crois, o je ne vous ai pas suivis, par
+discrtion.
+
+Dario souriait, l'air trs l'aise, en homme heureux, incapable de
+renier son got passionn de la beaut.
+
+--Sans doute, sans doute, c'tait bien moi, je ne nie pas... Seulement,
+l'affaire n'est pas celle que vous pensez.
+
+Et, se retournant vers Benedetta, qui s'gayait, elle aussi, sans aucune
+ombre d'inquitude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux
+qu'il avait pu prendre un instant:
+
+--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouve en larmes,
+il y a prs de six semaines... Oui, cette ouvrire en perles qui
+sanglotait cause du chmage, et qui s'est mise, toute rouge, galoper
+devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui
+donner une pice blanche... Pierina, tu te rappelles bien?
+
+--Pierina, parfaitement!
+
+--Alors, imaginez-vous, je l'ai dj, depuis ce jour, rencontre quatre
+ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si
+extraordinairement belle, que je m'arrte et que je cause... L'autre
+jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas
+encore trouv d'ouvrage, elle s'est remise pleurer; et, ma foi, pour
+la consoler un peu, je l'ai embrasse... Ah! elle en est reste saisie,
+et heureuse, si heureuse!
+
+Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la premire, se
+calma. Elle dit d'une voix trs grave:
+
+--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas tre mchant.
+
+Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau
+Benedetta, avec un hochement gai de la tte, pour dire que, s'il tait
+aim, lui n'aimait pas. Une perlire, une fille du bas peuple, ah! non!
+Elle pouvait tre une Vnus, elle n'tait pas une matresse possible. Et
+il s'amusa beaucoup lui-mme de l'aventure romanesque, que Narcisse
+arrangeait, en un sonnet la mode ancienne: la belle perlire tombant
+amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui
+lui a donn un cu, touch de son infortune; la belle perlire, ds
+lors, le coeur boulevers de le trouver aussi charitable que beau, ne
+rvant plus que de lui, le suivant partout, attache ses pas par un
+lien de flamme; et la belle perlire, enfin, qui a refus l'cu,
+demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumne que le jeune
+prince daigne un soir lui faire de son coeur. Benedetta se plut beaucoup
+ ce jeu. Mais Celia, avec sa face anglique, son air de petite fille
+qui aurait d tout ignorer, restait trs srieuse, rptait tristement:
+
+--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir.
+
+Alors, la contessina finit par s'apitoyer son tour.
+
+--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!
+
+--Oh! s'cria le prince, une misre ne pas croire! Le jour o elle m'a
+men l-bas, aux Prs du Chteau, j'en suis rest suffoqu. C'est une
+horreur, une horreur tonnante!
+
+--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller
+les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tard
+jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abb Froment, vous tiez trs
+dsireux, pour vos tudes, de nous accompagner et de voir ainsi de prs
+la classe pauvre Rome.
+
+Elle avait lev les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant.
+Il fut trs attendri que cette pense de charit lui revnt; car il
+sentit, au lger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer
+ainsi une lve docile, faisant des progrs dans l'amour des humbles et
+des misrables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat
+l'avait repris.
+
+--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'aprs y avoir vu le peuple qui
+souffre, sans travail et sans pain. La maladie est l, pour toutes les
+nations, et le salut ne peut venir que par la gurison de la misre.
+Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.
+
+--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite,
+vous viendrez avec nous aux Prs du Chteau... Dario nous conduira.
+
+Celui-ci, qui avait cout le prtre d'un air stupfait, sans bien
+comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se rcria, plein de
+dtresse.
+
+--Non, non! cousine, promne l-bas monsieur l'abb, si cela t'amuse...
+Moi, j'y suis all, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai
+failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac l'envers... Non,
+non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations
+pareilles!
+
+A ce moment, une voix mcontente s'leva du coin de la chemine. Donna
+Serafina sortait de son long silence.
+
+--Il a raison, Dario! Envoie ton aumne, ma chre, et j'y joindrai
+volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles
+ voir, o tu peux conduire monsieur l'abb... Tu vas, en vrit, lui
+faire emporter l un beau souvenir de notre ville!
+
+L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon
+montrer ses plaies aux trangers qui viennent, amens peut-tre par des
+curiosits hostiles? Il fallait tre toujours en beaut, ne montrer Rome
+que dans l'apparat de sa gloire.
+
+Mais Narcisse s'tait empar de Pierre.
+
+--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette
+promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier
+qu'on a bti aux Prs du Chteau. Il est typique, il rsume tous les
+autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en rponds, car
+rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est
+extraordinaire, extraordinaire!
+
+Puis, s'adressant Benedetta:
+
+--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez
+l-bas, l'abb et moi, parce que je tiens le mettre d'abord au
+courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous?
+
+Avant de rpondre, la contessina, qui s'tait tourne vers sa tante, lui
+tint tte, respectueusement.
+
+--Allez, ma tante, monsieur l'abb a d rencontrer assez de mendiants
+dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'aprs ce qu'il
+raconte dans son livre, il n'en verra pas plus Rome qu'il n'en a vu
+Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la mme.
+
+Puis, elle s'attaqua Dario, trs douce, l'air raisonnable.
+
+--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me
+conduisant l-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du
+ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs,
+et a nous fera une trs jolie promenade... Il y a si longtemps que nous
+ne sommes sortis ensemble!
+
+Certainement, c'tait l ce qui la ravissait, d'avoir ce prtexte pour
+l'emmener, pour se rconcilier tout fait avec lui. Il sentit cela, il
+ne put se drober, et il affecta de plaisanter.
+
+--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant
+de la semaine. Une partie de plaisir comme a, vois-tu, c'est gter
+pour huit jours le bonheur de vivre!
+
+Il frmissait de rvolte l'avance, les rires recommencrent; et,
+malgr la muette dsapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut
+dfinitivement fix au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta
+vivement de ne pouvoir en tre. Mais elle, avec sa candeur ferme de lis
+en bouton, ne s'intressait qu' la Pierina. Aussi, dans l'antichambre,
+se pencha-t-elle l'oreille de son amie.
+
+--Cette beaut, regarde-la bien, ma chre, pour me dire si elle est
+belle, trs belle, plus belle que toutes.
+
+Le lendemain, neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse prs du
+Chteau Saint-Ange, il s'tonna de le voir retomb dans son enthousiasme
+d'art, langoureux et pm. D'abord, il ne fut plus du tout question des
+quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financire qu'ils
+avaient provoque. Le jeune homme raconta qu'il s'tait lev avec le
+soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thrse du Bernin.
+Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le
+coeur gros de larmes, comme de la privation d'une matresse trs aime.
+Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, diffremment, cause de
+l'clairage: le matin, de tout un lan mystique de son me, sous la
+lumire d'aube qui l'habillait de blancheur; l'aprs-midi, de toute la
+passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil
+couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle.
+
+--Ah! mon ami, dclara-t-il de son air las, les yeux noys de mauve, ah!
+mon ami, vous n'avez pas ide de son troublant et dlicieux rveil, ce
+matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brise de volupt, ouvre
+languissamment les yeux, encore pme d'avoir t possde par Jsus...
+Ah! c'est mourir!
+
+Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de
+garon pratique, trs d'aplomb dans la vie:
+
+--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prs du
+Chteau, dont vous apercevez les constructions l-bas, en face de nous;
+et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh!
+l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la
+spculation qui sont beaux comme l'oeuvre monstrueuse et belle de
+quelque gnie dtraqu... J'ai t mis au courant par des parents moi,
+qui ont jou ici, et qui, ma foi! ont gagn des sommes considrables.
+
+Alors, avec une clart et une prcision d'homme de finances, employant
+les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta
+l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conqute de Rome, lorsque
+l'Italie entire dlirait d'enthousiasme, l'ide de possder enfin la
+capitale tant dsire, l'antique et glorieuse ville, l'ternelle qui
+avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion
+bien lgitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitu de
+la veille, ayant hte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre
+possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un
+grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer
+des ordures qui la dshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle
+salet immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrette des
+artistes: pas mme de latrines, la voie publique servant tous les
+besoins, les ruines augustes transformes en dpotoirs, les abords des
+vieux palais princiers souills d'excrments, un lit d'pluchures, de
+dtritus, de matires en dcomposition montant de partout, changeant les
+rues en gouts empoisonns, d'o soufflaient de continuelles pidmies.
+La ncessit de vastes travaux d'dilit s'imposait, c'tait une
+vritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assure et plus
+large, de mme qu'il tait juste de songer btir de nouvelles maisons
+pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le
+fait s'tait pass Berlin, aprs la constitution de l'empire
+d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accrotre en coup de
+foudre, par centaines de mille mes. Rome, certainement, allait elle
+aussi doubler, tripler, quintupler, attirant elle les forces vives des
+provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil
+s'en mla, il fallait montrer au gouvernement dchu du Vatican ce dont
+l'Italie tait capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle
+Rome, la troisime Rome, qui dpasserait les deux autres, l'impriale et
+la papale, par la magnificence de ses voies et le flot dbordant de ses
+foules.
+
+Les premires annes, cependant, le mouvement des constructions garda
+quelque prudence. On fut assez sage pour ne btir qu'au fur et mesure
+des besoins. D'un bond, la population avait doubl, tait monte de deux
+cent mille quatre cent mille habitants: tout le petit monde des
+employs, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques,
+toute la cohue qui vit de l'tat ou espre en vivre, sans compter les
+oisifs, les jouisseurs, qu'une cour trane aprs elle. Ce fut l une
+premire cause de griserie, personne ne douta que cette marche
+ascensionnelle ne continut, ne se prcipitt mme. Ds lors, la cit de
+la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux
+besoins du lendemain, en largissant Rome hors de Rome, dans tous les
+antiques faubourgs dserts. On parlait aussi du Paris du second empire,
+si agrandi, chang en une ville de lumire et de sant. Mais, aux bords
+du Tibre, le malheur fut, la premire heure, qu'il n'y eut pas un plan
+gnral, pas plus qu'un homme de regard clair, matre souverain de la
+situation, s'appuyant sur des Socits financires puissantes. Et ce que
+l'orgueil avait commenc, cette ambition de surpasser en clat la Rome
+des Csars et des Papes, cette volont de refaire de la Cit ternelle,
+prdestine, le centre et la reine de la terre, la spculation l'acheva,
+un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces temptes qui
+naissent, font rage, dtruisent et emportent tout, sans que rien les
+annonce ni les arrte. Brusquement, le bruit courut que des terrains,
+achets cinq francs le mtre, se revendaient cent francs; et la fivre
+s'alluma, la fivre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de
+spculateurs, venu de la haute Italie, s'tait abattu sur Rome, la plus
+noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres,
+affams, la cure des apptits commena, dans ce Midi voluptueux, o la
+vie est si douce; de sorte que les dlices du climat, elles-mmes
+corruptrices, activrent la dcomposition morale. Puis, il n'y avait
+vraiment qu' se baisser, les cus d'abord se ramassrent la pelle,
+parmi les dcombres des premiers quartiers qu'on ventra. Les gens
+adroits, qui, flairant le trac des voies nouvelles, s'taient rendus
+acqureurs des immeubles menacs d'expropriation, dcuplrent leurs
+fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la
+ville entire, de proche en proche; les habitants leur tour furent
+emports, toutes les classes entrrent en folie, les princes, les
+bourgeois, les petits propritaires, jusqu'aux boutiquiers, les
+boulangers, les piciers, les cordonniers; ce point qu'on cita plus
+tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions.
+Et ce n'tait plus que le jeu exaspr, un jeu formidable dont la fivre
+avait remplac le petit train rglement du loto papal, un jeu coups
+de millions o les terrains et les btisses devenaient fictifs, de
+simples prtextes des oprations de Bourse. Le vieil orgueil atavique
+qui avait rv de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi
+jusqu' la dmence, sous cette fivre chaude de la spculation, achetant
+des terrains, btissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans
+arrt, de mme qu'on lance des actions, tant que les presses veulent
+bien en imprimer.
+
+Certainement, jamais ville en volution n'a donn pareil spectacle.
+Aujourd'hui, lorsqu'on tche de comprendre, on reste confondu. Le
+chiffre de la population avait dpass quatre cent mille, et il semblait
+rester stationnaire; mais cela n'empchait pas la vgtation des
+quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple
+futur btissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en
+arrivait-on ne pas attendre les habitants, prparer ainsi des
+milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-tre?
+La seule excuse tait de s'tre dit, d'avoir pos l'avance, comme une
+vrit indiscutable, que la troisime Rome, la capitale triomphante de
+l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'mes. Elles n'taient
+pas venues, mais elles allaient venir srement: aucun patriote n'en
+pouvait douter, sans crime de lse-patrie. Et on btissait, on
+btissait, on btissait sans relche, pour les cinq cent mille citoyens
+en route. On ne s'inquitait mme plus du jour de leur arrive, il
+suffisait que l'on comptt sur eux. Encore, dans Rome, les Socits qui
+s'taient formes pour la construction des grandes voies, au travers des
+vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles,
+ralisaient de gros bnfices. Seulement, mesure que la folie
+croissait, pour satisfaire la fringale du lucre, d'autres Socits se
+crrent, dans le but d'lever, hors de Rome, des quartiers encore, des
+quartiers toujours, de vritables petites villes, dont on n'avait nul
+besoin. A la porte Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, des faubourgs
+poussrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa
+Ludovisi, de la porte Salaria la porte Pia, jusqu' Sainte-Agns, une
+bauche de ville fut commence. Enfin, aux Prs du Chteau, ce fut toute
+une cit qu'on voulut d'un coup faire natre du sol, avec son glise,
+son cole, son march. Et il ne s'agissait pas de petites maisons
+ouvrires, de logements modestes pour le menu peuple et les employs, il
+s'agissait de btisses colossales, de vrais palais trois et quatre
+tages, dveloppant des faades uniformes et dmesures, qui faisaient
+de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que
+des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres,
+pourraient seules peupler. Ce sont l les monstrueux produits de
+l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leon amre,
+lorsque Rome, aujourd'hui ruine, se voit dshonore en outre, par cette
+laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inacheves pour
+la plupart, dont les dcombres dj sment les rues pleines d'herbe!
+
+L'effondrement fatal, le dsastre fut effroyable. Narcisse en donnait
+les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre
+comprit. De nombreuses Socits financires avaient naturellement pouss
+dans ce terreau de la spculation, l'Immobilire, la Societ edilizia,
+la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient
+construire, btissaient des maisons normes, des rues entires, pour les
+revendre. Mais elles jouaient galement sur les terrains, les cdaient
+de gros bnfices aux petits spculateurs qui s'improvisaient de toutes
+parts, rvant des bnfices leur tour, dans la hausse continue et
+factice que dterminait la fivre croissante de l'agio. Le pis tait que
+ces bourgeois, ces boutiquiers sans exprience, sans argent,
+s'affolaient jusqu' faire construire eux aussi, en empruntant aux
+banques, en se retournant vers les Socits qui leur avaient vendu les
+terrains, pour obtenir d'elles l'argent ncessaire l'achvement des
+constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Socits se
+trouvaient un jour forces de reprendre les terrains et les
+constructions, mme inacheves, ce qui amenait entre leurs mains un
+engorgement formidable, dont elles devaient prir. Si le million
+d'habitants tait venu occuper les logements qu'on lui prparait, dans
+un rve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu tre
+incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus
+florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'enttaient
+ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et,
+alors, la crise clata en coup de foudre, avec une violence sans
+pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bties par les
+Socits taient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant
+lesquels reculait la foule des rentiers moyens, dsireux de placer leur
+argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient
+vu trop grand, une srie de palais magnifiques, destins craser ceux
+des autres ges, et qui allaient rester mornes et dserts, comme un des
+tmoignages les plus inous de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra
+donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se
+substituer ceux des Socits. Ensuite, ailleurs, Paris, Berlin,
+les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux
+nationaux, avec l'argent de l'pargne. Au contraire, Rome, tout s'est
+bti avec du crdit, des lettres de change trois mois, et surtout avec
+de l'argent tranger. On estime prs d'un milliard l'norme somme
+engloutie, dont les quatre cinquimes taient de l'argent franais. Cela
+se faisait simplement de banquiers banquiers, les banquiers franais
+prtant trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui
+de leur ct prtaient aux spculateurs, aux constructeurs de Rome,
+six, sept et mme huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le dsastre,
+lorsque la France, que fchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne,
+retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux
+se produisit, vidant les banques italiennes; et les Socits foncires,
+toutes celles qui spculaient sur les terrains et les constructions,
+forces de rembourser leur tour, durent s'adresser aux Socits
+d'mission, celles qui avaient la facult d'mettre du papier. En mme
+temps, elles intimidrent l'tat, elles le menacrent d'arrter les
+travaux et de mettre sur le pav de Rome quarante mille ouvriers sans
+ouvrage, s'il n'obligeait pas les Socits d'mission leur prter les
+cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'tat
+finit par faire, pouvant l'ide d'une faillite gnrale.
+Naturellement, aux chances, les cinq ou six millions ne purent tre
+rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte
+que l'croulement commena, se prcipita, des dcombres sur des
+dcombres: les petits spculateurs tombrent sur les constructeurs,
+ceux-ci sur les Socits foncires, celles-ci sur les Socits
+d'mission, qui tombrent sur le crdit public, ruinant la nation. Voil
+comment une crise simplement dilitaire devint un effroyable dsastre
+financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard
+inutilement englouti, Rome enlaidie, encombre de jeunes ruines
+honteuses, les logements bants et vides, pour les cinq ou six cent
+mille habitants rvs, qu'on attend toujours.
+
+D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'tat lui-mme voyait
+colossal. Il s'agissait de crer de toutes pices une Italie
+triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unit
+et de grandeur, que d'autres nations ont mis des sicles faire
+solidement. Aussi tait-ce une activit fbrile, des dpenses
+prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des
+travaux publics dmesurs dans toutes les villes. On improvisait, on
+organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec
+l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dvorait les
+millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse
+grandissants, qu' coups d'missions, les emprunts se succdaient
+d'anne en anne. Rien qu' Rome, la construction du Ministre de la
+Guerre cotait dix millions, celle du Ministre des Finances quinze, et
+l'on dpensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et
+l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux
+de dfense, autour de la ville. C'tait encore et toujours la flambe
+d'orgueil fatal, la sve de cette terre qui ne peut s'panouir qu'en
+projets trop vastes, la volont d'blouir le monde et de le conqurir,
+ds qu'on a pos le pied au Capitole, mme dans la poussire accumule
+de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont crouls les uns sur les
+autres.
+
+--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les
+histoires qui circulent, qu'on se raconte l'oreille, si je vous citais
+certains faits, vous seriez stupfait, pouvant, du degr de dmence o
+cette ville entire, si raisonnable au fond, si indolente et si goste,
+a pu monter, sous la terrible fivre contagieuse de la passion du jeu.
+Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruins seuls,
+car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laiss
+crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries
+de chefs-d'oeuvre, qu'elle devait la munificence des papes. Ces
+colossales richesses, qu'il avait fallu des sicles de npotisme pour
+entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en
+dix ans peine, au feu niveleur de l'agio moderne.
+
+Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait un prtre, il conta
+une de ces histoires quivoques:
+
+--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui
+en est rduit vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a
+plus gure que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait srement
+carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On
+doit vous avoir dj mis au courant: les vastes terrains de cette villa
+cds pour dix millions une compagnie financire; puis, le prince
+Onofrio, le pre de Dario, mordu par le besoin de spculer, rachetant
+fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant btir; puis, la
+catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il
+possdait lui-mme, les dbris de la fortune anciennement colossale des
+Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les
+causes caches, le rle que le comte Prada, justement l'poux spar de
+cette dlicieuse contessina que nous attendons, a jou l dedans. Il
+tait l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui
+avait apport la villa au prince, oh! une crature admirable, beaucoup
+plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la
+femme, ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux
+prince hsitait donner une signature, s'engager davantage dans une
+aventure dont il avait flair d'abord le danger. Prada y a gagn les
+millions qu'il mange aujourd'hui d'une faon fort intelligente. Et quant
+ la belle Flavia, devenue mre, vous savez qu'aprs avoir tir une
+petite fortune du dsastre, elle a renonc galamment son titre de
+princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari
+beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis
+Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beaut opulente, malgr
+ses cinquante ans passs... Dans tout cela, il n'y a de victime que
+notre bon ami Dario, totalement ruin, rsolu pouser sa cousine, pas
+plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable
+de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait dj
+accept quelque Amricaine, une hritire millions, ainsi que tant
+d'autres princes; moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y
+fussent opposs, car ces deux-l sont aussi des hros dans leur genre,
+des Romains d'orgueil et d'enttement, qui entendent garder leur sang
+pur de toute alliance trangre... Enfin, esprons que le bon Dario et
+cette Benedetta exquise seront heureux ensemble.
+
+Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il
+continua plus bas:
+
+--Moi, j'ai un parent qui a ramass prs de trois millions dans
+l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'tre arriv
+ici qu'aprs ces temps hroques de l'agio! comme cela devait tre
+amusant, et quels coups faire, pour un joueur de sang-froid!
+
+Mais, brusquement, en levant la tte, il aperut devant lui le quartier
+neuf des Prs du Chteau; et sa physionomie changea, il redevint l'me
+artiste, indigne des abominations modernes dont on avait souill la
+Rome papale. Ses yeux plirent, sa bouche exprima l'amer ddain du
+rveur bless dans sa passion des sicles disparus.
+
+--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Lon X, ville de
+l'ternelle puissance et de l'ternelle beaut!
+
+Pierre, en effet, restait lui-mme saisi. A cette place, autrefois,
+s'tendaient en terrain plat les prairies du Chteau Saint-Ange, coupes
+de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premires pentes du mont
+Mario, vastes herbages, aims des artistes, pour le premier plan de
+riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dme lointain de
+Saint-Pierre. Et c'tait, maintenant, au milieu de cette plaine
+bouleverse, lpreuse et blanchtre, une ville entire, une ville de
+maisons massives, colossales, des cubes de pierres rguliers, tous
+pareils, avec des rues larges, se coupant angle droit, un immense
+damier aux cases symtriques. D'un bout l'autre, les mmes faades se
+reproduisaient, on aurait dit des sries de couvents, de casernes,
+d'hpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et
+l'tonnement, l'impression extraordinaire et pnible, venait surtout de
+la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilis cette ville
+en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien
+de dsastre avait, d'un coup de baguette, arrt les travaux, vid les
+chantiers turbulents, laiss les btisses telles qu'elles taient,
+cette minute prcise, dans un morne abandon. Tous les tats successifs
+se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creuss
+pour les fondations, rests bants et que des herbes folles avaient
+envahis, jusqu'aux maisons entirement debout, acheves et habites. Il
+y avait des maisons dont les murs sortaient peine du sol; il y en
+avait d'autres qui atteignaient le deuxime, le troisime tage, avec
+leurs planchers de solives de fer jour, leurs fentres ouvertes sur le
+ciel; il y en avait d'autres, montes compltement, couvertes de leur
+toit, telles que des carcasses livres aux batailles des vents, toutes
+semblables des cages vides. Puis, c'taient des maisons termines,
+mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extrieurs; et
+d'autres qui taient demeures sans boiseries, ni aux portes ni aux
+fentres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes,
+mais cloues, telles que des couvercles de cercueil, les appartements
+morts, sans une me; et d'autres enfin habites, quelques-unes en
+partie, trs peu totalement, vivantes de la plus inattendue des
+populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses,
+la ville de la Belle au Bois dormant, frappe d'un sommeil mortel avant
+mme d'avoir vcu, s'anantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un
+rveil qui paraissait ne devoir jamais venir.
+
+A la suite de son compagnon, Pierre s'tait engag dans les larges rues
+dsertes, d'une immobilit et d'un silence de cimetire. Pas une
+voiture, pas un piton n'y passait. Certaines n'avaient pas mme de
+trottoir, l'herbe envahissait la chausse, non pave encore, telle qu'un
+champ qui retournait l'tat de nature; et, pourtant, des becs de gaz
+provisoires restaient l depuis des annes, de simples tuyaux de plomb
+lis des perches. Aux deux cts, les propritaires avaient clos
+hermtiquement les baies des rez-de-chausse et des tages, l'aide de
+grosses planches, pour viter d'avoir payer l'impt des portes et
+fentres. D'autres maisons, commences peine, taient barres de
+palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de
+tous les bandits du pays. Mais, surtout, la dsolation tait les jeunes
+ruines, de hautes btisses superbes, pas finies, pas crpies mme,
+n'ayant pu vivre encore de leur existence de gants de pierre, et qui se
+lzardaient dj de toutes parts, et qu'il avait fallu tayer avec des
+complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre
+sur le sol. Le coeur se serrait, comme dans une cit d'o un flau
+aurait balay les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont
+ces carcasses bantes semblaient garder les traces. Puis, l'ide que
+c'tait l une naissance avorte, et non une mort, que la destruction
+allait faire son oeuvre, avant que les habitants rvs, attendus en
+vain, eussent apport la vie ces maisons mort-nes, la mlancolie
+s'aggravait, on tait dbord d'une infinie dsesprance humaine. Et il
+y avait encore l'ironie affreuse, chaque angle, de magnifiques plaques
+de marbre portant les noms des rues, des noms illustres emprunts
+l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompe, Jules Csar, qui
+clataient l, sur ces murs inachevs et croulants, comme une drision,
+comme un soufflet du pass donn l'impuissance d'aujourd'hui.
+
+Alors, Pierre fut une fois de plus frapp de cette vrit que quiconque
+possde Rome est dvor de la folie du marbre, du besoin vaniteux de
+btir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Aprs les
+Csars entassant leurs palais au Palatin, aprs les papes rebtissant la
+Rome du moyen ge et la timbrant de leurs armes, voil que le
+gouvernement italien n'avait pu devenir le matre de la ville, sans
+vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus
+norme qu'elle n'avait jamais t. C'tait la suggestion mme du sol,
+c'tait le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crne des derniers
+venus, les jetait la dmence de faire de la troisime Rome la nouvelle
+reine de la terre. Et de l les projets gigantesques, les quais
+cyclopens, les simples Ministres luttant avec le Colise; et de l ces
+quartiers neufs aux maisons gantes, pousses tout autour de l'antique
+cit comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture
+crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du
+dme de Saint-Pierre, pareille de loin des carrires abandonnes; car
+ce n'tait pas aux Prs du Chteau seulement, c'tait aussi la porte
+Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, la villa Ludovisi, sur les
+hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevs et
+vides croulaient dj, dans l'herbe des rues dsertes. Cette fois, aprs
+deux mille ans de fertilit prodigieuse, il semblait que le sol ft
+enfin puis, que la pierre des monuments refust d'y pousser encore. De
+mme que, dans de trs vieux jardins fruitiers, les pruniers et les
+cerisiers qu'on replante s'tiolent et meurent, les murs neufs sans
+doute ne trouvaient plus boire la vie dans cette poussire de Rome,
+appauvrie par la vgtation sculaire d'un si grand nombre de temples,
+de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'glises. Et les
+maisons modernes qu'on avait tent d'y faire fructifier de nouveau, les
+maisons inutiles et trop vastes, toutes gonfles de l'ambition
+hrditaire, n'avaient pu arriver maturit, dressant des moitis de
+faade que trouaient les fentres bantes, sans force pour monter
+jusqu' la toiture, restes l infcondes, telles que les broussailles
+sches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait
+d'une grandeur passe si cratrice aboutissant un pareil aveu
+d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments
+indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.
+
+--On les finira bien un jour! s'cria Pierre.
+
+Narcisse le regarda tonn.
+
+--Pour qui donc?
+
+Et c'tait le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on
+avait rv la venue, qu'on attendait toujours, o vivaient-ils l'heure
+prsente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes recules?
+Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul esprer une telle
+population, aux premiers jours de la conqute, il aurait fallu
+aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle
+viendrait jamais. L'exprience semblait faite, Rome restait
+stationnaire, on ne prvoyait aucune des causes qui en auraient doubl
+les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un
+commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie
+sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout
+cas, des annes et des annes seraient indispensables. Et, alors,
+comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des
+locataires? Pour qui terminer les maisons restes l'tat de squelette,
+s'miettant au soleil et la pluie? Elles demeureraient donc
+indfiniment l, les unes dcharnes, ouvertes toutes les bises, les
+autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de
+leur inutilit et de leur abandon? Quel terrible tmoignage sous le ciel
+splendide! Les nouveaux matres de Rome taient mal partis, et s'ils
+savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais
+dfaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui tait l
+semblait dfinitivement gch et compromis, on se mettait souhaiter un
+Nron de volont dmesure et souveraine, prenant la torche et la
+pioche, et brlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de
+la beaut.
+
+--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.
+
+Benedetta avait fait arrter la voiture un carrefour des rues
+dsertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites
+pour les amoureux, elle s'avanait au bras de Dario, tous les deux ravis
+de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils taient venus
+voir.
+
+--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis.
+Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu
+pied, comme dans la campagne!
+
+Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, la joie prsente de
+promener sa cousine son bras.
+
+--Ma chre, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu
+t'enttes ce caprice, qui va srement nous gter la belle journe...
+Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort
+pour me reconnatre dans les endroits o je n'aime pas aller... Avec a,
+ce quartier est imbcile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, o
+il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous
+remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi
+toujours, nous verrons bien.
+
+Et les quatre promeneurs se dirigrent vers la partie centrale du
+quartier, faisant face au Tibre, o un commencement de population
+s'tait form. Les propritaires tiraient parti comme ils le pouvaient
+des quelques maisons termines, ils en louaient les logements trs bas
+prix, ne se fchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des
+employs ncessiteux, des mnages sans argent s'taient donc installs
+l, payant la longue, arrivant toujours donner quelques sous. Mais
+le pis tait qu' la suite de la dmolition de l'ancien Ghetto et des
+perces dont on avait ar le Transtvre, de vritables hordes de
+loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vtements, s'taient
+abattues sur les maisons inacheves, les avaient envahies de leur
+souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux,
+tolrer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute
+cette pouvantable misre tale en pleine voie publique. C'tait ces
+htes effrayants que venaient d'choir les grands palais rvs, les
+colossales btisses de quatre et cinq tages, o l'on entrait par des
+portes monumentales, ornes de hautes statues, o des balcons sculpts,
+que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout l'autre des
+faades. Les boiseries des portes et des fentres manquaient, chaque
+famille de misrables avait fait son choix, fermant parfois les fentres
+avec des planches, bouchant les portes l'aide de simples haillons,
+occupant tout un tage princier, ou prfrant des pices plus troites,
+pour s'y entasser son got. Des linges affreux schaient sur les
+balcons sculpts, pavoisaient de leur immonde dtresse ces faades
+d'avortement, souffletes dans leur orgueil. Une usure rapide, des
+souillures sans nom dgradaient dj les belles constructions blanches,
+les rayaient, les claboussaient de taches infmes; et, par les porches
+magnifiques, faits pour la royale sortie des quipages, c'tait un
+ruisseau d'ignominie qui dbouchait, des ordures et des fientes, dont
+les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chausse sans
+trottoirs.
+
+A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas.
+Il s'garait, il s'assombrissait de plus en plus.
+
+--J'aurais d prendre gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce
+possible, au milieu d'un monde pareil?
+
+Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se tranaient dans la
+poussire. Ils taient d'une extraordinaire salet, presque nus, la
+chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins.
+Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles dfaites,
+montrant des flancs et des seins de juments surmenes. Beaucoup, toutes
+droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres,
+assises sur de vieilles chaises, les mains allonges sur les genoux,
+restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu
+d'hommes. Quelques-uns, allongs l'cart, parmi l'herbe rousse, le nez
+contre la terre, dormaient lourdement au soleil.
+
+Mais l'odeur surtout devenait nausabonde, une odeur de misre
+malpropre, le btail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et
+cela s'aggrava des manations d'un petit march improvis qu'il fallut
+franchir, des fruits gts, des lgumes cuits et aigres, des fritures de
+la veille, la graisse fige et rance, que de pauvres marchandes
+vendaient par terre, au milieu de la convoitise affame d'un troupeau
+d'enfants.
+
+--Enfin, je ne sais plus, ma chre! s'cria le prince, en s'adressant
+sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons la
+voiture.
+
+Rellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-mme, il ne
+savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbcile,
+que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie tait faite
+pour tre vcue lgre et aimable, sous le ciel clair. Il fallait
+l'gayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses.
+Et, dans son gosme naf, il avait une vritable horreur du laid, du
+pauvre, du souffrant, ce point que la vue seule lui en causait un
+malaise, une sorte de courbature physique et morale.
+
+Mais Benedetta, qui frmissait comme lui, voulait tre brave devant
+Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intress, si passionnment
+pitoyable, qu'elle ne cda pas, dans son effort sympathiser avec les
+humbles et les malheureux.
+
+--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout
+voir, n'est-ce pas?
+
+--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que
+toutes les promenades classiques travers les ruines et les monuments.
+
+--Mon cher, vous exagrez, dclara Narcisse son tour. Seulement,
+j'accorde que cela est intressant, trs intressant... Les vieilles
+femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes!
+
+A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en
+apercevant devant elle une jeune fille d'une beaut superbe.
+
+--_O che bellezza!_
+
+Et Dario, l'ayant reconnue, s'cria du mme air ravi:
+
+--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.
+
+Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre
+d'approcher. Ses regards s'taient ardemment fixs sur le prince,
+luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement
+dvisag la contessina, mais sans colre, avec une sorte de soumission
+tendre, de bonheur rsign, la trouver trs belle, elle aussi. Et elle
+tait en vrit telle que le prince l'avait dpeinte, grande, solide,
+avec une gorge de desse, un vrai antique, une Junon vingt ans, le
+menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de
+larges yeux de gnisse, et la face clatante, comme dore d'un coup de
+soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.
+
+--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familire, souriante,
+dj console des laideurs voisines, l'ide qu'il pouvait exister des
+cratures pareilles.
+
+--Oh! oui, madame, oui! tout de suite.
+
+Elle courut devant eux, chausse de souliers sans trous, vtue d'une
+vieille robe de laine marron, qu'elle avait d laver et raccommoder
+rcemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un dsir
+de propret, que n'avaient pas les autres; moins que ce ne ft
+simplement sa grande beaut qui rayonnt de ses pauvres vtements et ft
+d'elle une desse.
+
+--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de rpter la
+contessina, tout en la suivant. C'est un rgal, mon Dario, que cette
+fille regarder.
+
+--Je savais bien qu'elle te plairait, rpondit-il simplement, flatt de
+sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin
+reposer les yeux sur quelque chose d'agrable voir.
+
+Derrire eux venait Pierre, merveill galement, qui Narcisse disait
+les scrupules de son got, qui tait pour le rare et le subtil.
+
+--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain,
+mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans me, sans au-del... Il
+n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel.
+
+Mais la Pierina s'tait arrte, et, d'un geste, elle montra sa mre,
+assise sur une caisse dfonce demi, devant la haute porte d'un palais
+inachev. Elle avait d tre aussi fort belle, ruine quarante ans,
+les yeux teints de misre, la bouche dforme, aux dents noires, la
+face coupe de grandes rides molles, la gorge norme et tombante; et
+elle tait d'une salet affreuse, ses cheveux grisonnants dpeigns,
+envols en mches folles, sa jupe et sa camisole souilles, fendues,
+laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses
+genoux un nourrisson, son dernier-n, qui s'tait endormi. Elle le
+regardait, comme foudroye, et sans courage, de l'air de la bte de
+somme rsigne son sort, en mre qui avait fait des enfants et les
+avait nourris sans savoir pourquoi.
+
+--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tte, c'est le monsieur qui est
+venu me donner un cu, parce qu'il t'avait rencontre en train de
+pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de
+mme de braves coeurs.
+
+Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher mme les
+apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait pous un maon, Tommaso
+Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un
+grand garon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux
+annes en deux annes, et puis celui-ci enfin, un garon de nouveau,
+qu'elle tenait sur les genoux. Trs longtemps, ils avaient habit le
+mme logement au Transtvre, dans une vieille maison qu'on venait
+d'abattre. Et il semblait qu'on et, en mme temps, abattu leur
+existence; car, depuis qu'ils s'taient rfugis aux Prs du Chteau,
+tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les
+constructions qui avait rduit au chmage Tommaso et son fils Tito, la
+fermeture rcente de l'atelier de perles de cire o la Pierina gagnait
+jusqu' vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne
+ne travaillait plus, la famille vivait de hasard.
+
+--Si vous prfrez monter, madame et messieurs? Vous trouverez l-haut
+Tommaso, avec son frre Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils
+sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire...
+Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort,
+puisqu'il n'a rien de mieux faire.
+
+De la main, elle montrait, allong dans l'herbe sche, un grand
+gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de
+la Pierina. Il s'tait content de lever la tte, inquiet de ces gens.
+Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi
+sa soeur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tte, mais il
+ne referma pas les paupires, il les guetta.
+
+--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent
+voir.
+
+D'autres femmes s'taient approches, tranant leurs pieds nus dans des
+savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes demi vtues,
+parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables
+avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmles, que les mres
+seules pouvaient les reconnatre; et c'tait en plein soleil comme un
+pullulement, un campement de misre, au milieu de cette rue de
+majestueux dsastre, borde de palais inachevs et dj en ruine.
+
+Doucement, Benedetta dit son cousin, avec une tendresse souriante:
+
+--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as
+t bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil,
+puisque monsieur l'abb et monsieur Habert m'accompagnent.
+
+Il se mit rire, lui aussi, et il accepta trs volontiers, il alluma
+une cigarette, puis se promena petits pas, satisfait de la douceur de
+l'air.
+
+La Pierina tait entre vivement sous le vaste porche, la haute vote,
+orne de caissons rosaces; mais un vritable lit de fumier, dans le
+vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commenc la pose.
+Ensuite, c'tait le monumental escalier de pierre, la rampe ajoure et
+sculpte; et les marches se trouvaient dj rompues, souilles d'une
+telle paisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout,
+les mains avaient laiss des traces graisseuses. Toute une ignominie
+sortait des murs, rests l'tat brut, dans l'attente des peintures et
+des dorures qui devaient les dcorer.
+
+Au premier tage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrta; et elle se
+contenta de crier, par la baie d'une grande porte bante, sans huisserie
+ni vantaux:
+
+--Pre, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir.
+
+Puis, se tournant vers la contessina:
+
+--Tout au fond, dans la troisime salle.
+
+Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne
+l'avait mont, courant sa passion.
+
+Benedetta et ses compagnons traversrent deux salons immenses, au sol
+bossu de pltre, aux fentres ouvertes sur le vide. Et ils tombrent
+enfin dans un salon plus petit, o toute la famille Gozzo s'tait
+installe, avec les dbris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur
+les solives de fer laisses nu, tranaient cinq ou six paillasses
+lpreuses, manges de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le
+milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dpailles, raccommodes
+ l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consist boucher deux
+fentres sur trois avec des planches, tandis que la troisime et la
+porte taient fermes par d'anciennes toiles matelas, cribles de
+taches et de trous.
+
+Tommaso, le maon, parut surpris, et il fut vident qu'il n'tait gure
+habitu de pareilles visites de charit. Il tait assis devant la
+table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train
+de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'tait un fort
+gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et
+longue, d'une srnit de snateur romain, dans sa misre et dans son
+oisivet. La vue des deux trangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait
+fait se lever, d'un brusque mouvement de dfiance. Mais il sourit, ds
+qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario rest en
+bas, en lui expliquant leur but charitable:
+
+--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous tes,
+car j'ai mur une fentre, au palais Boccanera, du temps de mon pre.
+
+Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il rpondit Pierre
+surpris qu'on n'tait pas trs heureux, mais qu'enfin on aurait vcu
+tout de mme, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par
+semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le
+ventre, du moment qu'il vivait sa guise, sans fatigue. C'tait
+toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appel par un voyageur pour
+ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef tait perdue, refusait
+absolument de se dranger, l'heure de la sieste. On ne payait plus son
+logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde,
+et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on tait
+sobre et peu difficile.
+
+--Oh! monsieur l'abb, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon
+pre, qui tait maon comme moi, a travaill sa vie entire au Vatican;
+et moi-mme, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journes d'ouvrage,
+c'est toujours l que je les trouve... Voyez-vous, nous avons t gts
+par ces dix annes de gros travaux, o l'on ne quittait pas les
+chelles, o l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait
+mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus
+dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abb, si
+vous tiez venu nous voir! Pas d'impts, tout se donnait pour rien, on
+n'avait vraiment qu' se laisser vivre.
+
+A ce moment, un grondement s'leva d'une des paillasses, dans l'ombre
+des fentres bouches, et le maon reprit de son air lent et paisible:
+
+--C'est mon frre Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a t avec
+les rpublicains, en quarante-neuf, l'ge de quatorze ans... a ne
+fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se
+mourait dans une cave, de faim et de maladie.
+
+Les visiteurs, alors, eurent un frmissement de piti. Ambrogio tait
+l'an de quinze ans, et, g de soixante ans peine, il n'tait plus
+qu'une ruine, dvor par la fivre, tranant des jambes si diminues,
+qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que
+son frre, plus maigre et turbulent, il avait exerc l'tat de
+menuisier. Mais, dans sa dchance physique, il gardait une tte
+extraordinaire, une face d'aptre et de martyr, d'une expression noble
+et tragique, encadre dans un hrissement de barbe et de chevelure
+blanches.
+
+--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parl du pape. C'est
+sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf,
+aurait pu nous donner la rpublique, et nous n'en serions pas o nous en
+sommes.
+
+Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosit vague, le rve
+d'un pape rpublicain, faisant enfin rgner la libert et la fraternit
+sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant
+cette conception, lui avait fait juger la papaut indigne dsormais,
+incapable de travailler la libration humaine. De sorte qu'il ne
+savait plus trop au juste, partag entre la chimre de sa jeunesse et la
+rude exprience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le
+coup d'une motion violente, et il en restait de belles paroles, des
+souhaits vastes et indtermins.
+
+--Ambrogio, mon frre, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le
+pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours
+le pape, c'est--dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je
+voterais pour lui.
+
+Le vieil ouvrier ne se hta pas de rpondre. Toute la prudence avise de
+la race l'avait calm.
+
+--Moi, Tommaso, mon frre, je voterais contre, toujours contre... Et tu
+sais bien que nous aurions la majorit. C'est fini, le pape roi. Le
+Borgo lui-mme se rvolterait... Mais a ne veut pas dire qu'on ne doive
+pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit
+respecte.
+
+Intress vivement, Pierre coutait. Il se risqua poser une question.
+
+--Et y a-t-il beaucoup de socialistes, Rome, parmi le peuple?
+
+Cette fois, la rponse se fit attendre davantage encore.
+
+--Des socialistes, monsieur l'abb, oui, sans doute, quelques-uns, mais
+bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveauts,
+o vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-tre... Nous,
+les vieux, nous tions pour la libert, nous ne sommes pas pour
+l'incendie ni pour le massacre.
+
+Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se
+mit geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la
+contessina prenait cong, un peu incommode par l'odeur, aprs avoir
+averti le prtre qu'il tait prfrable de remettre leur aumne la
+femme, en bas.
+
+Dj, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les
+mains, tout en saluant ses htes, sans plus s'motionner leur sortie
+qu' leur entre.
+
+--Bien au revoir, et trs heureux d'avoir pu vous tre agrable.
+
+Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse clata. Il se retourna,
+pour admirer encore la tte du vieil Ambrogio.
+
+--Oh! mon cher abb, quel chef-d'oeuvre! La voil la merveille, la voil
+la beaut! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!...
+Ici, je suis certain que le pige du sexe ne m'induit pas en une
+tentation malpropre. Je ne m'meus pas pour des raisons basses... Et
+puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des
+yeux noys, quel mystre parmi le hrissement de la barbe et des
+cheveux! On rve un prophte, un Dieu le Pre!
+
+En bas, Giacinta tait encore assise sur la caisse demi dfonce,
+avec son nourrisson en travers des genoux; et, quelques pas, la
+Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air
+d'enchantement; tandis que Tito, ras dans l'herbe, comme une bte
+l'afft, ne les quittait toujours pas des yeux.
+
+--Ah! madame, reprit la mre de sa voix rsigne et dolente, vous avez
+vu, ce n'est gure habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a
+vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air, prendre la
+mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants,
+ cause des trous.
+
+Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant
+sortir sur le palier, avait pris une fentre pour la porte, et s'tait
+tue net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'tait
+cass les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de
+rampe. D'ailleurs, on serait rest mort l dedans, sans que personne le
+st et s'avist d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouv, au
+fond d'une pice perdue, couch sur le pltre, le corps d'un vieil
+homme, que la faim devait y avoir trangl depuis prs d'une semaine; et
+il y serait rest srement, si l'odeur infecte n'avait averti les
+voisins de sa prsence.
+
+--Encore si l'on avait manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit
+et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-l, ce qu'il me suce
+le sang! Il se fche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets
+pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.
+
+Des larmes, en effet, taient montes ses pauvres yeux plis. Mais
+elle fut prise d'une brusque colre, en remarquant que Tito n'avait pas
+boug de son herbe, vautr comme une bte au soleil, ce qu'elle jugeait
+mal poli pour ce beau monde, qui allait srement lui laisser une aumne.
+
+--Eh! Tito, fainant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout,
+quand on vient te voir?
+
+Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un
+air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intressait, tcha de le
+faire parler, de mme qu'il avait questionn le pre et l'oncle,
+l-haut. Il n'en tira que des rponses brves, pleines de dfiance et
+d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu' dormir.
+Ce n'tait pas en se fchant qu'on changerait les choses. Le mieux tait
+donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant des
+socialistes, oui! peut-tre, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en
+connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indiffrente, il ressortait
+clairement que, si le pre tait pour le pape et l'oncle pour la
+rpublique, lui, le fils, n'tait certainement pour rien. Pierre sentit
+l une fin de peuple, ou plutt le sommeil d'un peuple, dans lequel une
+dmocratie ne s'tait pas veille encore.
+
+Mais, comme le prtre continuait, voulant savoir son ge, quelle cole
+il tait all, dans quel quartier il tait n, Tito, brusquement, coupa
+court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourn vers sa
+poitrine:
+
+--_Io son Romano di Roma!_
+
+En effet, cela ne rpondait-il pas tout? Moi, je suis Romain de
+Rome. Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux
+senti l'orgueil de la race, le lointain hritage de gloire, si lourd aux
+paules. Chez ce garon dgnr, qui savait peine lire et crire,
+revivait la vanit souveraine des Csars. Ce meurt-de-faim connaissait
+sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les
+noms des grands empereurs et des grands papes lui taient familiers. Et
+pourquoi travailler alors, aprs avoir t les matres de la terre?
+Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des
+villes, sous le plus beau des ciels?
+
+--_Io son Romano di Roma._
+
+Benedetta avait gliss son aumne dans la main de la mre; et Pierre
+ainsi que Narcisse, voulant s'associer sa bonne oeuvre, faisaient de
+mme, lorsque Dario, qui lui aussi s'tait joint sa cousine, eut une
+ide gentille, dsireux de ne pas oublier la Pierina, qui il n'osait
+offrir de l'argent. Il posa lgrement les doigts sur ses lvres, il dit
+avec un lger rire:
+
+--Pour la beaut.
+
+Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoy, ce rire qui s'en
+moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de
+la belle perlire, comme dans une histoire d'amour du temps jadis.
+
+La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tte,
+elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lvres chaudes, dans un
+mouvement irraisonn, o il entrait autant de divine reconnaissance que
+de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flamb de colre,
+il saisit brutalement sa soeur par sa jupe, l'carta du poing, en
+grondant sourdement.
+
+--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.
+
+Il tait grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flair
+l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lanaient des enfants en
+larmes. Un moi agitait le misrable quartier des grandes btisses
+abandonnes, un cri de dtresse montait des rues mortes, aux plaques de
+marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner tous. Il n'y
+avait que la fuite, le coeur dbord de tristesse, devant cette
+conclusion de la charit impuissante.
+
+Lorsque Benedetta et Dario furent revenus leur voiture, ils se
+htrent d'y monter, ils se serrrent l'un contre l'autre, ravis
+d'chapper un tel cauchemar. Elle tait heureuse pourtant de s'tre
+montre brave devant Pierre; et elle lui serra la main en lve
+attendrie, lorsque Narcisse eut dclar qu'il gardait le prtre, pour
+l'emmener djeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'o
+l'on avait une vue si intressante sur le Vatican.
+
+--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu trs
+gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les ides noires.
+
+Mais Pierre se montrait insatiable de dtails. En chemin, il questionna
+encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses
+moeurs. L'instruction tait presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs,
+aucun commerce pour le dehors. Les hommes exeraient les quelques
+mtiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les
+femmes, il y avait des perlires, des brodeuses, et l'article religieux,
+les mdailles, les chapelets, avait de tout temps occup un certain
+nombre d'ouvriers, de mme que la fabrication des bijoux locaux. Mais,
+ds que la femme tait marie, mre de ces nues d'enfants qui
+poussaient miracle, elle ne travaillait gure. En somme, c'tait une
+population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se
+contentant de lgumes, de ptes, de basse viande de mouton, sans
+rvolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie
+prcaire, au jour le jour. Les deux seuls vices taient le jeu et les
+vins rouges et blancs des Chteaux romains, des vins de querelle et de
+meurtre, qui, les soirs de fte, au sortir des cabarets, semaient les
+rues d'hommes rlants, la peau troue coups de couteau. Les filles se
+dbauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage.
+Cela venait de ce que la famille tait reste trs unie, soumise
+troitement l'autorit absolue du pre. Et les frres eux-mmes
+veillaient sur l'honntet des soeurs, comme ce Tito si dur la
+Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pense de
+jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la
+famille. Et cela sans religion relle, au milieu de la plus enfantine
+idoltrie, tous les coeurs allant la Madone et aux saints, qui seuls
+existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, qui personne ne
+s'avisait de songer.
+
+Ds lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisment. Il y
+avait, derrire, des sicles de paresse encourage, de vanit flatte,
+de molle existence accepte. Quand ils n'taient ni maons, ni
+menuisiers, ni boulangers, ils taient domestiques, ils servaient les
+prtres, la solde plus ou moins directe de la papaut. De l, les deux
+partis tranchs: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des
+garibaldiens, les plus nombreux srement, l'lite du Transtvre; puis,
+les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'glise, de prs ou
+de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela
+restait l'tat d'opinion dont on causait, sans que jamais l'ide
+s'veillt d'un effort faire, d'une chance courir. Il aurait fallu
+une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant
+quelque courte dmence. A quoi bon? La misre venait de tant de sicles,
+le ciel tait si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures
+chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la
+majorit certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, ce
+point qu'une rvolte avait failli clater dans la cit Lonine, lorsque
+le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour
+base le rtablissement du pouvoir temporel sur cette cit. Si la misre
+pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait
+davantage, c'tait qu'il n'avait vraiment rien gagn aux travaux normes
+qui s'taient, pendant quinze ans, excuts chez lui. D'abord, plus de
+quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du
+Nord pour la plupart, qui travaillaient bas prix, plus courageux et
+plus rsistants. Puis, lorsque lui-mme avait eu sa part dans la
+besogne, il avait mieux vcu, sans faire d'conomies; de sorte que,
+lorsque la crise s'tait produite et qu'on avait d rapatrier les
+quarante mille ouvriers des provinces, lui s'tait retrouv comme
+devant, dans une ville morte, o les ateliers chmaient, sans espoir de
+se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi son antique
+indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bouscult plus,
+faisant de nouveau le meilleur mnage possible avec sa vieille
+matresse la misre, sans un sou et grand seigneur.
+
+Pierre, surtout, tait frapp des caractres diffrents de la misre,
+Paris et Rome. Certes, ici, le dnuement tait plus absolu, la
+nourriture plus immonde, la salet plus repoussante. Pourquoi donc ces
+effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaiet relle?
+Lorsqu'il voquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant
+visits, o la neige entrait, o grelottaient des familles sans feu et
+sans pain, il se sentait le coeur perdu d'une compassion, qu'il ne
+venait pas d'prouver si vive, aux Prs du Chteau. Et il comprit enfin:
+la misre, Rome, tait une misre qui n'avait pas froid. Ah! oui,
+quelle douce et ternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel
+bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bont pour les misrables!
+Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans
+la caresse du vent tide! Qu'importait mme la faim, si la famille
+attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleilles, au travers des
+herbes sches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de
+viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainantise
+riait aux soires d'or, la pauvret devenait une jouissance libre, dans
+cet air dlicieux, o semblait suffire la crature le bonheur de
+vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port
+et de Sainte-Lucie, aux rues troites, nausabondes, pavoises de linges
+en train de scher, la vie entire du peuple se passait dehors. Les
+femmes et les enfants qui n'taient pas en bas, dans la rue, vivaient
+sur les lgers balcons de bois, suspendus toutes les fentres. On y
+cousait, on y chantait, on s'y dbarbouillait. Mais la rue, surtout,
+tait la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur
+culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y
+peignaient elles-mmes, une population d'affams dont le couvert s'y
+trouvait toujours mis. C'tait sur de petites tables, dans des voitures,
+un continuel march de mangeailles bas prix, des grenades et des
+pastques trop mres, des ptes cuites, des lgumes bouillis, des
+poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment
+prte parmi la cohue, qui permettait de manger l, au plein air, sans
+jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mres sans cesse
+ gesticuler, les pres assis la file le long des trottoirs, les
+enfants lchs en galops sans fin, cela au milieu d'une frnsie de
+vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire
+des insouciances! Des voix rauques clataient en grands rires, des faces
+brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la
+joie d'tre, sous les cheveux d'encre bouriffs. Ah! pauvre peuple gai,
+si enfant, si ignorant, dont l'unique dsir se bornait aux quelques sous
+ncessaires pour manger sa faim, dans cette foire perptuelle!
+Certainement, jamais dmocratie n'avait eu moins conscience d'elle-mme.
+Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle
+leurs droits cette vie de pauvret insoucieuse semblaient mieux
+assurs, on se demandait s'il fallait se fcher pour eux, leur conqurir
+malgr eux plus de science et de conscience, plus de bien-tre et de
+dignit. Une infinie tristesse, pourtant, montait au coeur de Pierre de
+cette gaiet des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du
+soleil. C'tait bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolonge de ce
+peuple, qui expliquait pourquoi cette dmocratie ne s'veillait pas plus
+vite. Sans doute, Naples, Rome, ils souffraient de manquer de tout;
+mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver,
+la rancune noire d'avoir trembl de froid, pendant que les riches se
+chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses
+rveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre
+chandelle qui va s'teindre, le besoin alors de faire justice, le devoir
+de la rvolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour
+qu'ils aient eux aussi un nid chaud, o l'existence soit possible. Ah!
+la misre qui a froid, c'est l'excs de l'injustice sociale, la plus
+terrible cole o le pauvre apprend connatre sa souffrance, s'en
+indigne et jure de la faire cesser, quitte faire crouler le vieux
+monde!
+
+Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de
+saint Franois, le divin mendiant d'amour, battant les chemins,
+clbrant le charme dlicieux de la pauvret. Il tait sans doute un
+inconscient rvolutionnaire, il protestait sa faon contre le luxe
+dbordant de la cour de Rome, par ce retour l'amour des humbles, la
+simplicit de la primitive glise. Mais jamais un tel rveil de
+l'innocence et de la sobrit ne se serait produit dans une contre du
+Nord, que glacent les froids de dcembre. Il y fallait l'enchantement de
+la nature, la frugalit d'un peuple nourri de soleil, la mendicit bnie
+par les routes toujours tides. C'tait ainsi qu'il avait d en venir au
+total oubli de soi-mme. La question paraissait d'abord embarrassante:
+comment un saint Franois avait-il pu natre jadis, l'me si brlante de
+fraternit, communiant avec les cratures, les btes, les choses, sur
+cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, mprisant
+son bas peuple, ne faisant pas mme l'aumne son pape? tait-ce donc
+que l'antique orgueil avait dessch les coeurs, ou bien tait-ce que
+l'exprience des trs vieux peuples menait un gosme final, pour que
+l'Italie semblt s'tre ainsi engourdi l'me dans son catholicisme
+dogmatique et pompeux, tandis que le retour l'idal vanglique, la
+passion des humbles et des souffrants se rveillait de nos jours aux
+plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privs de soleil?
+C'tait tout cela, et c'tait surtout que saint Franois, lorsqu'il
+avait pous si gaiement sa dame la Pauvret, avait pu ensuite la
+promener, pieds nus, vtue peine, par des printemps splendides, au
+travers de populations que brlait alors un ardent besoin de compassion
+et d'amour.
+
+Tout en causant, Pierre et Narcisse taient arrivs sur la place
+Saint-Pierre, et ils s'assirent la porte du restaurant o ils avaient
+dj djeun, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se
+trouvaient ranges l, le long du pav. Mais la vue tait vraiment
+superbe, la basilique en face, le Vatican droite, au-dessus du
+dveloppement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait
+lev les yeux, s'tait remis regarder ce Vatican qui le hantait, ce
+deuxime tage aux fentres toujours closes, o vivait le pape, o
+jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garon commenait son
+service en apportant des hors-d'oeuvre, des finocchi et des anchois, le
+prtre eut un lger cri, pour attirer l'attention de Narcisse.
+
+--Oh! voyez donc, mon ami... L, cette fentre, que l'on m'a donne
+comme tant celle du Saint-Pre... Vous ne distinguez pas une figure
+ple, tout debout, immobile?
+
+Le jeune homme se mit rire.
+
+--Eh bien! mais, ce doit tre le Saint-Pre en personne. Vous dsirez
+tant le voir, que votre dsir l'voque.
+
+--Je vous assure, rpta Pierre, qu'il y a l, derrire les vitres, une
+figure toute blanche qui regarde.
+
+Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis,
+brusquement:
+
+--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous
+occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il
+avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans
+l'effroyable crise financire dont vous venez de voir les ruines, et une
+visite au quartier neuf des Prs du Chteau ne serait pas complte, si
+cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion.
+
+Sans perdre une bouche, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le
+patrimoine de Saint-Pierre dpassait vingt millions. Longtemps, le
+cardinal Antonelli, qui spculait et faisait gnralement de bonnes
+affaires, avait laiss cet argent en partie chez Rothschild, en partie
+entre les mains des diffrents nonces, qu'il chargeait ainsi de le
+faire fructifier l'tranger. Mais, aprs la mort du cardinal
+Antonelli, son remplaant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux
+nonces pour le placer Rome. Ce fut alors que, ds son avnement, Lon
+XIII composa, dans le but de grer le patrimoine, une commission de
+cardinaux, dont monsignor Folchi fut nomm secrtaire. Ce prlat, qui
+joua pendant douze annes un rle considrable, tait le fils d'un
+employ de la Daterie, lequel laissa un million d'hritage, gagn dans
+d'adroites oprations. Trs habile lui-mme, tenant de son pre, il se
+rvla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission,
+peu peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir compltement
+ son gr, en se contentant d'approuver le rapport qu'il prsentait
+chaque sance. Le patrimoine ne produisait gure qu'un million de rente,
+et comme le budget des dpenses tait de sept millions, il fallait en
+trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc
+annuellement trois millions monsignor Folchi, qui, pendant les douze
+annes de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la
+science de ses spculations et de ses placements, de faon faire face
+au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers
+temps, il ralisa des gains considrables, en jouant Rome sur les
+terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il
+jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans
+compter tout un agio men de concert avec une banque catholique, la
+Banque de Rome. merveill de tant d'adresse, le pape qui, jusque-l,
+avait spcul de son ct, par l'intermdiaire d'un homme de confiance,
+nomm Sterbini, le congdia et chargea monsignor Folchi de faire
+travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du
+Saint-Sige. Ce fut l'poque de la grande faveur du prlat, l'apoge de
+sa toute-puissance. Les mauvais jours commenaient, le sol craquait
+dj, l'croulement allait se produire en coups de foudre.
+Malheureusement, une des oprations de Lon XIII tait de prter de
+fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu,
+engags dans des affaires de terrains et de btisses, manquaient
+d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que,
+lorsque vint la dbcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des
+chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire
+dsastreuse, la tentative de crer une maison de crdit Paris, afin
+d'couler, parmi la clientle religieuse et aristocratique, des
+obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on
+disait que le pape tait dans l'affaire; et le pis, en effet, tait
+qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation
+devenait d'autant plus critique, que, peu peu, il avait mis les
+millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait
+ Rome, sous les fentres de son Vatican, brl srement de la passion
+du jeu, anim peut-tre aussi du sourd espoir de reconqurir par
+l'argent cette ville qu'on lui avait arrache par la force. Sa
+responsabilit allait rester entire, car jamais monsignor Folchi ne
+risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait
+tre ainsi le vritable artisan du dsastre, dans son pret au gain,
+dans son dsir plus haut de donner l'glise la toute-puissance moderne
+des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prlat paya seul
+les fautes communes. Il tait de caractre imprieux et difficile, les
+cardinaux de la commission ne l'aimaient gure, jugeant les sances
+parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en matre absolu et qu'on se
+runissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire
+connatre de ses oprations. Quand la catastrophe clata, un complot fut
+ourdi, les cardinaux terrifirent le pape par les mauvais bruits qui
+couraient, puis forcrent monsignor Folchi rendre ses comptes devant
+la commission. La situation tait trs mauvaise, des pertes normes ne
+pouvaient plus tre vites. Et il fut disgraci, et depuis ce temps il
+a vainement implor une audience de Lon XIII, qui, durement, a toujours
+refus de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration tous
+deux, cette folie du lucre qui les avait aveugls; mais il ne s'est
+jamais plaint, trs pieux, trs soumis, gardant ses secrets, et
+s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions
+que le patrimoine de Saint-Pierre a laisss dans cette bagarre de Rome,
+change en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont
+jusqu' trente. Il est croyable que la perte a t d'une quinzaine de
+millions.
+
+Aprs des ctelettes aux tomates, le garon apportait un poulet frit. Et
+Narcisse conclut en disant:
+
+--Oh! le trou est bouch maintenant, je vous ai dit les sommes
+considrables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul
+connat le chiffre et rgle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas
+corrig, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de
+prudence, voil tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un
+prlat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent...
+Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable!
+
+Pierre avait cout avec une surprise croissante, o s'tait mle une
+sorte de terreur et de tristesse. Ces choses taient bien naturelles,
+lgitimes mme; mais jamais il n'avait song qu'elles dussent exister,
+dans son rve d'un pasteur des mes, trs loin, trs haut, dgag de
+tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce pre spirituel des
+petits et des souffrants, avait spcul sur des terrains, sur des
+valeurs de Bourse! Il avait jou, plac des fonds chez des banquiers
+juifs, pratiqu l'usure, fait suer l'argent des intrts, ce
+successeur de l'Aptre, ce pontife du Christ, du Jsus de l'vangile,
+l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de
+millions l-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque
+meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient,
+sans cesse placs et dplacs pour qu'ils produisissent davantage, tels
+que des oeufs d'or couvs avec une tendresse passionne d'avare! et tout
+prs, en bas, dans ces abominables btisses inacheves du quartier neuf,
+tant de misre! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de
+leur ordure, les mres sans lait pour leur nourrisson, les hommes
+rduits la fainantise par le chmage, les vieux agonisant comme des
+btes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes rien! Ah!
+Dieu de charit, Dieu d'amour, tait-ce possible? Sans doute, l'glise
+avait des besoins matriels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'tait
+une pense de prudence et de haute politique que de lui gagner un trsor
+pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais
+comme cela tait blessant, salissant, et comme elle descendait de sa
+royaut divine pour n'tre plus qu'un parti, une vaste association
+internationale, organise dans le but de conqurir et de possder le
+monde!
+
+Et Pierre s'tonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure.
+Avait-on jamais imagin drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape
+qui s'enfermait troitement dans son palais, une prison certes, mais une
+prison dont les cent fentres ouvraient sur l'immensit, Rome, la
+Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fentre, toutes
+les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait
+d'un coup d'oeil, voyait sans cesse se drouler ses pieds sa ville, la
+ville qu'on lui avait vole, dont il exigeait la restitution d'un cri de
+plainte ininterrompu; ce pape qui, ds les premiers travaux, avait
+assist ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville
+subissait, les perces nouvelles, les vieux quartiers abattus, les
+terrains vendus, les btisses neuves s'levant peu peu de toutes
+parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures
+rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de
+construction qu'il pouvait suivre de son lever son coucher, gagn
+lui-mme par la passion du jeu qui montait de la cit entire, telle
+qu'une fume d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoquement
+close, se mettant jouer sur les embellissements de son ancienne ville,
+tchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires dtermin par ce
+gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant
+brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait d
+souhaiter, mais qu'il n'avait pas prvue! Non, jamais, un roi dtrn
+n'avait cd une suggestion plus singulire, pour se compromettre dans
+une aventure plus tragique, qui le frappait comme un chtiment. Et ce
+n'tait pas un roi, c'tait le dlgu de Dieu, c'tait Dieu lui-mme,
+infaillible, aux yeux de la chrtient idoltre!
+
+Le dessert venait d'tre servi, un fromage de chvre, des fruits, et
+Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il
+s'cria:
+
+--Mais vous avez raison, mon cher, je vois trs bien cette ombre ple,
+l-haut, derrire les vitres, dans la chambre du Saint-Pre.
+
+Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fentre, dit lentement:
+
+--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparatre, et elle est
+toujours l, immobile, toute blanche.
+
+--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son
+air languissant, sans qu'on st s'il se moquait. Il est comme tout le
+monde, il regarde par sa fentre, quand il veut se distraire un peu;
+d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.
+
+Et c'tait bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre,
+l'envahissait d'une motion grandissante. On parlait du Vatican ferm,
+il s'tait imagin un palais sombre, clos de hautes murailles, car
+personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait
+Rome et que, de sa fentre, le pape voyait le monde. Cette immensit,
+Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule,
+pour l'avoir revue des loges de Raphal et du dme de la basilique. Et
+ce que Lon XIII regardait cette minute, immobile et blanc derrire
+les vitres, Pierre l'voquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste
+dsert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts
+Albains, Lon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que
+couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin o il ne restait
+que les trois glises demi caches dans les verdures, le Coelius plus
+recul, dsert encore, parfum par les oranges mres de la villa Mattei,
+le Palatin que bordait une maigre range de cyprs, pousss l comme sur
+la tombe des Csars, l'Esquilin d'o se dressait le clocher mince de
+Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait une carrire
+ventre, avec son amas confus et blanchtre de constructions neuves, le
+Capitule qu'indiquait peine le campanile carr du palais des
+Snateurs, le Quirinal o s'allongeait le palais du roi, d'un jaune
+clatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre
+Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le
+berceau de la papaut, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de
+Jrusalem, Sainte-Agns, et les dmes du Ges, de Saint-Andr de la
+Valle, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre
+cents glises de Rome, qui font de la ville un champ sacr plant de
+croix. Il voyait les monuments fameux, tmoignages de l'orgueil de tous
+les sicles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transform en une
+forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie
+Appienne, l-bas, puis les ruines parses des Thermes de Caracalla, de
+la maison de Septime-Svre, des colonnes, des portiques, des arcs de
+triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la
+Renaissance, le palais Farnse, le palais Borghse, la villa Mdicis, et
+d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de faades.
+Mais il voyait surtout, sous sa fentre mme, gauche, l'abomination
+du nouveau quartier inachev des Prs du Chteau. L'aprs-midi,
+lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Lon IV bastionne
+comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on
+a ravag au pied du mont Mario, pour y tablir des briqueteries,
+l'heure fivreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont
+ventres, des tranches jauntres les coupent de toutes parts; tandis
+que les usines, fermes aujourd'hui, ne sont plus que des ruines
+lamentables, avec leurs hautes chemines mortes, d'o la fume ne monte
+plus. Et, toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher
+de sa fentre, sans avoir sous les yeux le spectacle des btisses
+abandonnes, pour lesquelles avaient travaill tant de briqueteries, ces
+btisses mortes galement avant d'avoir vcu, o il n'y avait cette
+heure que la misre grouillante de Rome, qui pourrissait l comme la
+dcomposition mme des vieilles socits.
+
+Mais Pierre surtout s'imaginait que Lon XIII, l'ombre toute blanche
+l-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa
+rverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui dcouronn, ne dressant
+dans le ciel bleu que ses cyprs noirs. Sans doute il rebtissait en
+pense les palais des Csars, il aimait y voquer de grandes ombres
+glorieuses, vtues de pourpre, ses anctres vritables, empereurs et
+grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on rgnait sur
+tous les peuples, en matre absolu du monde. Puis, ses regards allaient
+au Quirinal, et l il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle
+de la royaut d'en face. Quelle trange rencontre, ces deux palais qui
+se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dresss
+l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen ge et de la
+Renaissance, dont les toitures, cuites et dores sous les brlants
+soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple
+jumelle de thtre, le pape et le roi, quand ils se mettent leur
+fentre, peuvent se voir trs nettement. Ils ne sont que des points
+ngligeables, perdus dans l'tendue sans bornes; et quel abme entre
+eux, que de sicles d'histoire, que de gnrations qui ont lutt et
+souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystrieux
+avenir! Ils se voient, ils en sont encore l'ternelle lutte, qui
+aura le peuple dont le flot s'agite l sous leurs yeux, qui restera le
+souverain absolu, du pontife, pasteur des mes, ou du monarque, matre
+des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles taient les rflexions,
+les rveries de Lon XIII, derrire ces vitres, o il croyait toujours
+distinguer sa ple figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux
+vieux quartiers ravags, aux nouveaux quartiers battus par un vent de
+dsastre, il devait certainement se rjouir de l'avortement colossal du
+gouvernement italien. On lui avait vol sa ville, on avait eu l'air de
+dire qu'on voulait lui montrer comment on crait une grande capitale, et
+on aboutissait cette catastrophe, tant de laides btisses inutiles,
+qu'on ne savait mme comment finir. Il ne pouvait qu'tre ravi des
+embarras terribles, dans lesquels le rgime usurpateur tait tomb, la
+crise politique, la crise financire, tout un malaise national
+grandissant, o ce rgime semblait menac de sombrer un jour; et,
+pourtant, n'avait-il pas lui-mme l'me d'un patriote, n'tait-il pas un
+fils aimant de cette Italie, dont le gnie et la sculaire ambition
+circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie,
+tout au contraire pour qu'elle redevnt la matresse de la terre! Une
+douleur montait srement, au milieu de la joie de son esprance, quand
+il la voyait ainsi ruine, menace de la faillite, talant cette Rome
+bouleverse et inacheve, qui tait l'aveu public de son impuissance.
+Mais, si la dynastie de Savoie devait tre emporte un jour, n'tait-il
+pas l, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa
+ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fentre,
+en proie aux dmolisseurs et aux maons? Il redevenait le matre, il
+rgnait sur le monde, trnait dans la Cit prdestine, laquelle les
+prophties avaient assur l'ternit et l'universelle domination.
+
+Et l'horizon s'largissait, et Pierre se demanda ce que Lon XIII voyait
+par del Rome, par del la Campagne romaine, par del les monts de la
+Sabine et les monts Albains, dans la chrtient entire. Puisqu'il
+s'tait enferm dans son Vatican depuis dix-huit annes, puisqu'il
+n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fentre de sa chambre, que
+voyait-il de l-haut, quels chos, quelles vrits et quelles certitudes
+lui arrivaient de nos socits modernes? Parfois, des hauteurs du
+Viminal o la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives
+devaient lui parvenir; et c'tait notre civilisation scientifique, les
+peuples rapprochs, l'humanit libre allant l'avenir. Rvait-il
+lui-mme de libert, lorsque, tournant les regards vers la droite, il
+devinait la mer, l-bas, au del des tombeaux de la voie Appienne?
+Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son pass, pour fonder
+ailleurs la papaut des nouvelles dmocraties? Puisqu'on le disait d'un
+esprit si net, si pntrant, il aurait d comprendre, il aurait d
+trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de
+lutte, de cette Amrique par exemple, o des vques rvolutionnaires
+taient en train de conqurir le peuple. tait-ce pour lui ou pour eux
+qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'enttait dans
+son Vatican, li de tous cts par le dogme et la tradition, n'tait-il
+pas craindre qu'une rupture un jour ne s'impost? Et la menace d'un
+vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face,
+l'emplissait d'une angoisse croissante. C'tait bien pour cela qu'il
+s'tait fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa
+main toutes les forces parses de l'glise, fermant les yeux sur les
+audaces de certains vques autant que la tolrance le permettait,
+s'efforant lui-mme de conqurir le peuple, en se mettant avec lui
+contre les monarchies tombes. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se
+trouvait-il pas mur derrire la porte de bronze, dans la stricte
+formule catholique, o les sicles l'enchanaient? L'obstination y tait
+fatale, il lui serait impossible de ne rgner que sur les mes, par sa
+force relle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette
+autorit morale de l'au-del, qui amenait l'humanit ses pieds, qui
+faisait s'agenouiller les plerinages et s'vanouir les femmes.
+Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le
+centre du monde catholique, ce serait n'tre plus lui, chef du
+catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles penses
+inquites, cette fentre, si le vent du soir, parfois, lui apportait
+la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse
+encore, qui s'laborait, dans le sourd pitinement des nations en
+marche, dont les bruits lui arrivaient la fois de tous les points de
+l'horizon!
+
+Mais, ce moment, Pierre sentit que, derrire les vitres closes,
+l'ombre blanche, l'ombre immobile tait tenue debout par l'orgueil, dans
+la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas,
+le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il
+rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'tait pas lui, ce serait
+son successeur. L'glise, dans son indomptable nergie de vivre,
+n'avait-elle pas l'ternit devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui?
+Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait,
+malgr tous les raisonnements humains, malgr l'apparence de la logique
+des faits, sa ville lui serait rendue, quelque brusque tournant de
+l'Histoire. Ah! quelle fte cette fille prodigue, dont il n'avait
+cess de suivre les aventures quivoques, de ses yeux paternels mouills
+de larmes! Il oublierait vite les dbordements auxquels il venait
+d'assister pendant dix-huit annes, toutes les heures et par toutes
+les saisons. Peut-tre rvait-il ce qu'il ferait de ces quartiers
+nouveaux, dont on l'avait souille: les abattrait-il, les laisserait-il
+l comme un tmoignage de la dmence des usurpateurs? Elle redeviendrait
+la ville auguste et morte, ddaigneuse des vains soucis de propret et
+d'aisance matrielles, rayonnant sur le monde telle qu'une me pure,
+dans la gloire traditionnelle des sicles passs. Et son rve
+continuait, imaginait la faon dont les choses allaient se passer,
+demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, mme une
+rpublique. Pourquoi pas une rpublique fdrative, qui morcellerait
+l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui
+restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de
+l'tat, ainsi reconstitu? Puis, ses regards s'tendaient au del de
+Rome, au del de l'Italie, son rve s'largissait, s'largissait
+toujours, englobait la France rpublicaine, l'Espagne qui pouvait l'tre
+de nouveau, l'Autriche elle-mme qui un jour serait gagne, toutes les
+nations catholiques devenues les tats-Unis d'Europe, pacifies et
+fraternisant sous sa haute prsidence de Souverain Pontife. Puis, dans
+le triomphe suprme, c'taient enfin toutes les autres glises qui
+disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient lui comme au
+pasteur unique, Jsus qui rgnait en sa personne sur la dmocratie
+universelle.
+
+Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rve qu'il prtait Lon
+XIII.
+
+--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, l, sur la
+colonnade!
+
+Il s'tait fait servir une tasse de caf, il fumait languissamment un
+cigare, retomb ses seules proccupations d'esthtique raffine.
+
+--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve,
+comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre...
+C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie
+supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me
+tendre les bras, par certains beaux crpuscules... Ah! Rome, Rome
+merveilleuse et dlicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre
+que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!
+
+Cette fois, Pierre ne put s'empcher d'tre surpris, en se rappelant sa
+voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pense
+retourna aux Prs du Chteau, une affreuse tristesse lui noya le coeur,
+devant cette vocation dernire de tant de misre et de tant de
+souffrance. Il revoyait de nouveau la salet immonde o tant de
+cratures se gtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne
+le plus grand nombre une existence de btes maudites, sans joie, sans
+pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fentres du
+Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main ple, derrire les
+vitres, cette bndiction papale que Lon XIII donnait de si haut,
+par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidles de la
+chrtient entire. Et cette bndiction lui apparut tout d'un coup
+drisoire et impuissante, puisque depuis tant de sicles elle n'avait pu
+supprimer une seule des douleurs de l'humanit, puisqu'elle n'arrivait
+mme pas faire un peu de justice pour les misrables qui agonisaient
+l, en bas, sous la fentre.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Ce soir-l, au crpuscule, comme Benedetta avait fait dire Pierre
+qu'elle dsirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en
+compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.
+
+--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'criait la jeune fille,
+justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutt
+elle devait le guetter, il l'a aperue qui l'attendait, dans une alle
+du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
+beaut!
+
+Benedetta s'gaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu
+douloureux attristait sa bouche; car, bien que trs raisonnable, elle
+finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si nave et si
+forte. Que Dario s'amust, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait
+lui, qu'il tait jeune et qu'il n'tait pas dans les ordres. Seulement,
+cette misrable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne
+s'oublit, la fleur de beaut excusant tout. Aussi avoua-t-elle le
+secret de son coeur, en dtournant la conversation.
+
+--Asseyez-vous, monsieur l'abb... Vous voyez, nous sommes en train de
+mdire. Mon pauvre Dario est accus de mettre mal toutes les beauts
+de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui
+offre les bouquets de roses dont la Tonietta promne la blancheur au
+Corso, depuis quinze jours.
+
+Celia aussitt se passionna.
+
+--Mais c'est certain, ma chre! D'abord, on a dout, on a nomm le petit
+Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu
+penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de coeur de la
+Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est all la voir dans sa
+loge, au Costanzi.
+
+Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le
+jeune prince lui avait montre, au Pincio, une des rares demi-mondaines
+dont la belle socit de Rome se proccupait. Et il se rappela aussi la
+galante particularit qui rendait celle-ci clbre, le caprice
+dsintress qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle
+s'obstinait ds lors n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses
+blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des
+semaines souvent, avec ces roses pures, c'tait parmi les dames de la
+bonne compagnie tout un moi, toute une ardente curiosit, en qute du
+nom de l'homme lu et ador. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi,
+qui lui avait laiss son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta
+tait rpute pour la correction de sa voiture, l'lgante simplicit de
+sa toilette, que dparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y
+avait prs d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, tait en
+voyage.
+
+--Elle est trs bien, elle est trs bien, rpta Celia avec conviction,
+de son air candide de vierge qui ne s'intressait qu'aux choses de
+l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la
+Pierina, non! cela est impossible; mais jolie voir, une vraie caresse
+pour le regard!
+
+D'un geste involontaire, Benedetta sembla carter la Pierina de nouveau;
+et, quant la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle
+tait une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le
+disait son amie.
+
+--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses
+blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me
+le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire
+tarde s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui,
+l'affaire va tre reprise, et ma tante est sortie justement pour a.
+
+Et, comme Celia se levait, au moment o Victorine apportait une lampe,
+Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait galement debout.
+
+--Restez, il faut que je vous parle.
+
+Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce
+de son amie, voulant savoir o en taient les choses et si le mariage
+des deux amants aurait bientt lieu. Et elle l'embrassa perdument.
+
+--Alors, tu as de l'espoir dsormais, tu crois que le Saint-Pre le
+rendra ta libert? Oh! ma chrie, que je suis heureuse pour toi, comme
+ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chrie, je suis de
+mon ct trs contente, parce que je vois bien que mon pre et ma mre
+se lassent de mon enttement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de
+mon petit air tranquille: Je veux Attilio, et vous me le donnerez.
+Alors, mon pre a eu une colre pouvantable, m'accablant d'injures, me
+menaant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tte aussi dure que
+la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourn
+furieusement vers ma mre, silencieuse et ennuye, en disant: Eh!
+donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix... Oh!
+ce que je suis contente, ce que je suis contente!
+
+Pierre et Benedetta ne purent s'empcher de rire, tellement son visage
+de vierge, d'une puret de lis, exprimait une joie innocente et cleste.
+Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui
+l'attendait dans le premier salon.
+
+Ds qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prtre.
+
+--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a charge de vous
+donner... Il parat que le bruit de votre prsence Rome se rpand et
+qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquitantes. Votre
+livre serait un appel ardent au schisme, vous-mme ne seriez qu'un
+schismatique ambitieux et turbulent, qui, aprs avoir publi son oeuvre
+ Paris, se serait empress d'accourir Rome pour la lancer, en
+dchanant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez
+toujours voir Sa Saintet pour plaider votre cause, on vous conseille
+donc de vous faire oublier, de disparatre compltement pendant deux
+trois semaines.
+
+Pierre coutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enrag!
+mais on la lui donnerait, l'ide du schisme, d'un scandale justicier et
+librateur, en le promenant ainsi d'chec en chec, comme pour user sa
+patience! Il voulut se rcrier, protester. Puis, il eut un geste de
+lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement,
+tait sincre et affectueuse?
+
+--Qui vous a prie de me donner ce conseil?
+
+Elle ne rpondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque
+intuition.
+
+--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
+
+Alors, sans vouloir rpondre directement, elle se mit faire un loge
+mu du prlat. Cette fois, il consentait la diriger dans
+l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait
+confr longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement
+de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de
+certaines premires dmarches. Le pre Lorenza, le confesseur de la
+tante et de la nice, devait aussi se trouver l'entrevue, car cette
+affaire du divorce tait au fond son oeuvre, il y avait toujours pouss
+les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait nou, au milieu de
+si belles illusions, le cur patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait
+les raisons de son esprance.
+
+--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse,
+maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez
+raisonnable vous aussi, ne vous rvoltez pas, abandonnez-vous. Je vous
+assure que vous vous en trouverez bien un jour.
+
+La tte basse, Pierre rflchissait. Rome l'avait envelopp, il y
+satisfaisait chaque heure des curiosits plus vives, et la pense d'y
+rester deux trois semaines encore n'avait rien pour lui dplaire. Sans
+doute il sentait, dans ces continuels retards, un miettement possible
+de sa volont, une usure d'o il sortirait diminu, dcourag, inutile.
+Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien
+abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Pre que pour affirmer plus
+hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il cda.
+Et, comme il s'excusait d'tre un embarras au palais:
+
+--Non, s'cria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde,
+je m'imagine que votre prsence ici va nous porter bonheur tous,
+maintenant que la chance semble tourner.
+
+Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rder autour de Saint-Pierre
+ni du Vatican, o la vue continuelle de sa soutane devait avoir veill
+l'attention. Il promit mme de rester huit jours sans presque sortir du
+palais, dsireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
+ Rome mme. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui
+rgnait dans le salon, depuis que la lampe l'clairait d'une clart
+dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit tait noire dans la
+rue.
+
+--Son minence n'a-t-elle pas t souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.
+
+--Mais oui, rpondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement,
+nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prvenir par don
+Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui
+dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
+
+Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue dserte ni du
+vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, ce moment,
+dans ce salon si mollement endormi, plein dsormais de la douceur d'un
+rve d'espoir, il y eut une entre en tempte, un tourbillon de jupes,
+une haleine entrecoupe d'pouvante. C'tait Victorine, qui, disparue
+depuis qu'elle avait apport la lampe, revenait essouffle, effare.
+
+--Contessina, contessina...
+
+Benedetta s'tait leve, toute blanche, toute froide soudainement, comme
+ l'entre d'un vent de malheur.
+
+--Quoi? quoi?... Qu'as-tu courir et trembler?
+
+--Dario, monsieur Dario, en bas... J'tais descendue pour voir si l'on
+avait allum la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et
+l, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butt contre monsieur Dario... Il
+est par terre, il a un coup de couteau quelque part.
+
+Un cri jaillit du coeur de l'amoureuse:
+
+--Mort!
+
+--Non, non, bless.
+
+Mais elle n'entendait pas, elle continuait crier d'une voix qui
+montait:
+
+--Mort! mort!
+
+--Non, non, il m'a parl... Et, de grce, taisez-vous! Il m'a fait
+taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir
+vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abb
+est l, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
+
+Pierre l'coutait, perdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la
+lampe, sa main droite qui tremblait apparut tache de sang, ayant sans
+doute tt le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour
+Benedetta, qu'elle se remit gmir follement.
+
+--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit.
+Je prends la lampe, parce que tout de mme il faut voir clair... Vite,
+vite!
+
+En bas, en travers du porche, devant l'entre du vestibule, Dario
+gisait sur le dallage, comme si, frapp dans la rue, il n'avait eu que
+la force de faire quelques pas pour tomber l. Et il venait de
+s'vanouir, trs ple, les lvres pinces, les yeux clos. Benedetta, qui
+retrouvait l'nergie de sa race, dans l'excs de sa douleur, ne se
+lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs,
+largis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'tait le coup de foudre
+de la catastrophe, l'imprvu, l'inexpliqu, le pourquoi et le comment de
+ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais dsert, envahi par
+la nuit. La blessure devait saigner trs peu, les vtements seuls
+taient souills.
+
+--Vite, vite! rpta Victorine demi-voix, aprs avoir baiss et
+promen la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas l, il est
+toujours chez le menuisier d' ct, rire avec la femme, et vous voyez
+qu'il n'a pas encore allum la lanterne; mais il peut rentrer...
+Monsieur l'abb et moi, nous allons vite monter le prince dans sa
+chambre.
+
+Elle seule avait maintenant toute sa tte, en femme de bel quilibre et
+de tranquille activit. Les deux autres, dans leur stupeur persistante,
+l'coutaient sans trouver un mot, lui obissaient avec une docilit
+d'enfant.
+
+--Contessina, il va falloir que vous nous clairiez. Tenez, prenez la
+lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous,
+monsieur l'abb, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous
+les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
+
+Ah! cette monte, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux
+paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel
+transport, mais quel lugubre cortge, sous la faible clart vacillante
+de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la
+volont! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte,
+o l'on n'entendait que l'miettement des murs, le petit travail de
+ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait
+ chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
+au bord des pierres luisantes, dployait une force exagre, qui
+l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers,
+des vastes murailles nues, jusqu' la haute vote, dcore de caissons.
+Il fallut faire une halte, tant l'tage paraissait interminable. Puis,
+la lente marche fut reprise.
+
+Heureusement, l'appartement de Dario, compos de trois pices, une
+chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier,
+la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils
+n'avaient plus qu' suivre la galerie en touffant le bruit de leurs
+pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le bless sur son
+lit.
+
+Victorine en eut un lger rire de satisfaction.
+
+--C'est fait!... Dbarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez!
+ici, sur cette table... Et je vous rponds bien que personne ne nous a
+entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina
+soit sortie et que Son minence ait gard don Vigilio avec elle, les
+portes closes... J'avais envelopp les paules dans ma jupe, pas une
+goutte de sang n'a d tomber; et, tout l'heure, je donnerai moi-mme
+un coup d'ponge, en bas.
+
+Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
+
+--Il respire... Alors, je vous laisse l tous les deux pour le garder,
+et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue natre,
+contessina, et qui est un homme sr.
+
+Quand ils furent seuls, en face du bless vanoui, dans cette chambre
+demi obscure, o semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar
+qui tait en eux, Benedetta et Pierre restrent aux deux cts du lit,
+sans trouver encore un mot se dire. Elle avait ouvert les bras,
+s'tait tordu les mains, avec un gmissement sourd, dans un besoin de
+dtendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie
+sur ce visage ple, aux yeux ferms. Il respirait en effet, mais d'une
+respiration trs lente, peine sensible. Une faible rougeur pourtant
+montait ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
+
+Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serre, comme
+pour y mettre l'angoisse de son coeur; et elle fut si heureuse de sentir
+qu'il lui rendait faiblement son treinte.
+
+--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arriv, mon Dieu?
+
+Mais lui, sans rpondre, s'inquitait de la prsence de Pierre. Quand il
+l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte,
+si personne autre n'tait dans la chambra. Et il finit par murmurer:
+
+--Personne n'a vu, personne ne sait?...
+
+--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine,
+sans rencontrer me qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enferm
+chez lui.
+
+Alors, il sembla soulag, il eut un sourire.
+
+--Je veux que personne ne sache, c'est si bte!
+
+--Qu'est-il donc arriv, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.
+
+--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il abaissait les paupires, d'un air de fatigue, tchant d'chapper la
+question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de
+suite une partie de la vrit.
+
+--Un homme qui s'tait cach dans l'ombre du porche, au crpuscule, et
+qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentr, il m'a
+plant son couteau, l, dans l'paule.
+
+Frmissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en
+demandant:
+
+--Mais qui donc, qui donc, cet homme?
+
+Et, comme il bgayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait
+pas, que l'homme avait fui dans les tnbres, sans qu'il pt le
+reconnatre, elle eut un cri terrible.
+
+--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
+
+Elle dlirait.
+
+--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas t lui, il ne veut pas que nous
+soyons l'un l'autre, et il te tuera plutt, le jour o je serai libre
+de me donner toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse...
+C'est Prada, c'est Prada!
+
+Mais une brusque nergie avait soulev le bless, et il protestait
+loyalement.
+
+--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant
+pour lui... a, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce
+n'est pas Prada, non, non!
+
+Dario avait un tel accent de vrit, que Benedetta dut tre convaincue.
+D'ailleurs, elle fut reprise d'pouvante, elle sentit la main qu'elle
+tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle
+se glaait. puis par l'effort qu'il venait de faire, il tait retomb,
+la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, vanoui. Et il semblait
+mourir.
+
+perdue, elle le toucha de ses mains ttonnantes.
+
+--Monsieur l'abb, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il
+se meurt! le voici dj tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!
+
+Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'effora de la rassurer.
+
+--Il a trop parl, il a perdu connaissance, comme tout l'heure... Je
+vous assure que je sens son coeur battre. Tenez! mettez votre main... De
+grce, ne vous affolez pas, le mdecin va venir, tout ira trs bien.
+
+Et elle ne l'coutait pas, et il assista alors une scne
+extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'tait jete
+sur le corps de l'homme ador, elle le serrait d'une treinte
+frntique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en
+balbutiant des paroles de flamme.
+
+--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donne
+ toi, j'ai eu cette btise de me refuser, lorsqu'il tait temps encore
+de connatre le bonheur... Oui, une ide pour la Madone, une ide que la
+virginit lui plat et qu'on doit se garder vierge son mari, si l'on
+veut qu'elle bnisse le mariage... Qu'est-ce que a pouvait lui faire
+que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si
+elle m'avait tromp, si elle te prenait avant que nous eussions dormi
+aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui
+de ne m'tre pas damne avec toi, oui, oui! la damnation plutt que de
+ne pas nous tre possds de tout notre sang, de toutes nos lvres!
+
+tait-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour
+mieux organiser son existence? Pierre, terrifi, ne la reconnaissait
+plus. Jusque-l, il l'avait vue d'une telle rserve, d'une pudeur si
+naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature
+elle-mme! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le
+terrible sang des Boccanera venait de se rveiller en elle, tout un
+atavisme de violence, d'orgueil, de furieux apptits, exasprs et
+dchans. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle
+grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
+arrachait de sa propre chair.
+
+--Je vous en supplie, madame, rptait le prtre, calmez-vous... Il vit,
+son coeur bat... Vous vous faites un mal affreux.
+
+Mais elle voulait mourir avec lui.
+
+--Oh! mon chri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me
+coucherai sur ton coeur, je te serrerai si fort entre mes deux bras,
+qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre
+ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons maris tous de
+mme. Je t'ai promis de n'tre qu' toi, je serai toi malgr tout,
+dans la terre s'il le faut... Oh! mon chri, ouvre les yeux, ouvre la
+bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure mon tour, quand tu seras
+mort!
+
+Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambe de
+passion sauvage, de feu et de sang, avait pass. Mais les larmes
+gagnrent Benedetta, de gros sanglots la brisrent, la jetrent au bord
+du lit, aveugle, sans force. Et, heureusement, mettant fin la
+farouche scne, le mdecin parut, amen par Victorine.
+
+Le docteur Giordano, qui avait dpass la soixantaine, tait un petit
+vieillard boucles blanches, ras et frais de teint, dont toute la
+personne paterne avait pris une allure d'aimable prlat, au milieu de sa
+clientle d'glise. Et il tait excellent homme, disait-on, soignait les
+pauvres pour rien, se montrait surtout d'une rserve et d'une discrtion
+ecclsiastiques, dans les cas dlicats. Depuis trente ans, tous les
+Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu' l'minentissime cardinal
+lui-mme, ne passaient que par ses mains prudentes.
+
+Doucement, clair par Victorine, aid par Pierre, il dshabilla Dario
+que la douleur tira de son vanouissement, examina la blessure, la
+dclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait
+rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication craindre.
+Et, comme tous les mdecins de Rome, en amoureux des beaux coups de
+couteau qu'il avait journellement soigner, parmi ses clients de hasard
+du bas peuple, il s'attardait avec complaisance la plaie, l'admirait
+en connaisseur, trouvait sans doute que c'tait l de la besogne bien
+faite. Il finit par dire au prince, demi-voix:
+
+--Nous appelons a un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le
+coup a t port de haut en bas, de faon glisser dans les chairs,
+sans mme intresser l'os... Ah! il faut tre adroit, c'est joliment
+plant.
+
+--Oui, oui, murmura Dario, il m'a pargn, il m'aurait trou de part en
+part.
+
+Benedetta n'entendait point. Depuis que le mdecin avait dclar le cas
+sans gravit aucune, en expliquant que la faiblesse et l'vanouissement
+ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle tait tombe sur
+une chaise, dans un tat de prostration absolue. C'tait la dtente de
+la femme, aprs l'affreuse crise de dsespoir. Des larmes douces,
+lentes, se mirent couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint
+embrasser Dario avec une effusion de joie passionne et muette.
+
+--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on
+sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu,
+parat-il, except monsieur l'abb, qui je demande le secret... Et,
+n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiter le cardinal, ni mme
+ma tante, enfin aucun des amis de la maison.
+
+Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
+
+--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le
+monde, vous tes tomb dans l'escalier et vous vous tes dmis
+l'paule... Et, maintenant que vous voil pans, tchez de dormir sans
+trop de fivre. Je reviendrai demain matin.
+
+Alors, des jours de grand calme s'coulrent lentement, une vie nouvelle
+s'organisa pour Pierre. Il resta les premires journes sans mme sortir
+du vieux palais ensommeill, lisant, crivant, n'ayant chaque
+aprs-midi, jusqu'au crpuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
+dans la chambre de Dario, o il tait certain de trouver Benedetta.
+Aprs quarante-huit heures d'une fivre assez intense, la gurison avait
+pris son train accoutum; et les choses marchaient pour le mieux,
+l'histoire de l'paule dmise tait accepte par tout le monde, ce
+point que le cardinal exigea de la stricte conomie de donna Serafina
+qu'une seconde lanterne ft allume sur le palier, pour qu'un tel
+accident ne se renouvelt plus. Dans cette paix monotone qui se
+refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernire, une menace de trouble
+plutt, laquelle Pierre fut ml, un soir qu'il s'attardait prs du
+convalescent.
+
+Comme Benedetta s'tait absente quelques minutes, Victorine, qui avait
+mont un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire trs bas
+au prince:
+
+--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient
+tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la
+renvoyer, elle rde, et j'aime mieux vous prvenir.
+
+Malgr lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il
+comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il
+pensait. Aussi, sans rpondre Victorine:
+
+--Eh! oui, l'abb, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu!
+est-ce assez bte?
+
+Mais, bien qu'il se dfendt d'avoir rien fait, pour que le frre lui
+donnt l'avertissement de ne pas toucher sa soeur, il souriait d'un
+air d'embarras, trs ennuy, un peu honteux mme d'une pareille
+histoire. Et il fut videmment soulag, lorsque le prtre promit de voir
+la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle
+devait rester chez elle.
+
+--Une aventure stupide, stupide! rptait le prince en exagrant sa
+colre, comme pour se railler lui-mme. Vraiment, c'est d'un autre
+sicle.
+
+Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir prs
+de son cher malade. Et la douce veille continua, dans la vieille
+chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'o ne montait pas un
+souffle.
+
+Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le
+quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intressait,
+il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia
+et la rva borde de palais splendides. Pendant le carnaval, des
+courses y avaient lieu: on partait pied ou cheval du palais Farnse,
+pour aller jusqu' la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que
+l'ambassadeur du roi de France, d'Estre, marquis de Cour, qui habitait
+le palais Saccheti, y avait ft magnifiquement, en 1630, la naissance
+du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto
+Saint-Jean des Florentins, avec un dploiement de luxe extraordinaire,
+la rue jonche de fleurs, toutes les fentres pavoises des plus riches
+tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tire sur
+le Tibre, reprsentant la nef Argo qui emportait Jason la conqute de
+la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnse, le Mascherone,
+coula du vin. Combien ces temps taient lointains et changs, et
+aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur
+triste de son abandon, large et toute droite, ensoleille ou tnbreuse,
+au milieu du quartier dsert! Ds neuf heures, le plein soleil
+l'enfilait, blanchissait le petit pav de la chausse, plate et sans
+trottoir; tandis que, sur les deux cts qui passaient alternativement
+de la vive lumire l'ombre paisse, les palais anciens, les lourdes et
+vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardes de plaques et de
+clous, des fentres barres par d'normes grilles de fer, des tages
+entiers aux volets clos, comme clous pour ne plus laisser entrer la
+clart du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des
+votes profondes, des cours intrieures, humides et froides, taches de
+verdures sombres, et que, pareils des clotres, des portiques
+entouraient. Puis, dans les dpendances, dans les constructions basses
+qui avaient fini par se grouper l, surtout du ct des ruelles dvalant
+au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'taient
+installes, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces
+obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une
+planche, des dbits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de
+Genzano, et o les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue,
+la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune,
+n'tait point faite pour l'gayer. Toute une vole de fils
+tlgraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux
+rares passants, o s'miettait la poussire du pass, de l'arcade du
+palais Farnse l'chappe lointaine, au del du fleuve, sur les arbres
+de l'Hpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, ds la nuit faite,
+Pierre tait saisi par la dsolation, la sorte d'horreur sacre que la
+rue prenait. Pas une me, l'anantissement absolu. Pas une lumire aux
+fentres, rien que la double file des becs de gaz, trs espacs, des
+lueurs affaiblies de veilleuse, manges par les tnbres. Les portes
+verrouilles, barricades, d'o pas un bruit, pas un souffle ne sortait.
+Seulement, de loin en loin, un dbit de vin clair, des vitres dpolies
+derrire lesquelles brlait une lampe dans une immobilit complte, sans
+un clat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux
+sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la
+ruelle de droite, toutes les deux debout et figes, dans la rue morte.
+
+D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier
+tomb l'oubli, si cart de la vie moderne, n'exhalant dsormais
+qu'une odeur de renferm, la fade et discrte odeur ecclsiastique. Du
+ct de Saint-Jean des Florentins, l'endroit o le nouveau cours
+Victor-Emmanuel est venu tout ventrer, l'opposition tait violente,
+entre les hautes maisons cinq tages, sculptes, clatantes, peine
+finies, et les noires demeures, affaisses et borgnes, des ruelles
+voisines. Le soir, des globes lectriques tincelaient, d'une blancheur
+blouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et
+des autres rues n'taient plus que des lampions fumeux. C'taient
+d'anciennes voies clbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du
+Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinit de traverses qui les
+coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si troites,
+que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son glise,
+une multitude d'glises presque semblables, trs dcores, trs dores
+et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de
+soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
+San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait
+dans le bas, derrire le palais Farnse, l'glise des Morts, o il
+aimait entrer pour y rver cette sauvage Rome, aux pnitents qui
+desservaient cette glise et dont la mission tait d'aller ramasser,
+dans la Campagne, les cadavres abandonns qu'on leur signalait. Un soir,
+il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans
+spulture, qu'on avait dcouverts dans un champ, droite de la voie
+Appienne.
+
+Mais la promenade prfre de Pierre devint bientt le nouveau quai du
+Tibre, devant l'autre faade du palais Boccanera. Il n'avait qu'
+descendre le vicolo, l'troite ruelle, et il dbouchait dans un lieu de
+solitude, o les choses l'emplissaient d'infinies penses. Le quai
+n'tait pas achev, les travaux semblaient mme abandonns compltement,
+c'tait tout un chantier immense, encombr de gravats, de pierres de
+taille, coup de palissades demi rompues et de baraques outils dont
+les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhauss,
+tandis que les fouilles continuelles ont abaiss le sol de la ville, aux
+deux bords. Aussi tait-ce pour la mettre l'abri des inondations qu'on
+venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse.
+Et il avait fallu surlever les anciennes berges un tel point, que,
+sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera,
+avec son double escalier o l'on amarrait autrefois les bateaux de
+plaisance, se trouvait en contre-bas, menace d'tre ensevelie et de
+disparatre, quand on achverait les travaux de voirie. Rien encore
+n'tait nivel, les terres rapportes restaient l telles que les
+tombereaux les dchargeaient, il n'y avait partout que des fondrires,
+des boulements, au milieu des matriaux laisss l'abandon. Seuls, des
+enfants misrables venaient jouer parmi ces dcombres o le palais
+s'enfonait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand
+soleil, des femmes tendaient leur pauvre lessive sur les tas de
+cailloux. Et, cependant, c'tait pour Pierre un asile heureux, de paix
+certaine, inpuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des
+heures, regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux
+deux bouts.
+
+Ds huit heures, le soleil dorait la vaste troue de sa lumire blonde.
+Quand il regardait l-bas, vers la gauche, il apercevait les toits
+lointains du Transtvre, qui se dcoupaient, d'un gris bleu noy de
+brume, sur le ciel clatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude
+au del de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de
+l'Hpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant
+rideau, laissant voir, l'horizon, le profil clair du Chteau
+Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait dtacher les yeux de la berge
+d'en face, car un morceau de la trs vieille Rome y tait demeur
+intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
+rive droite, la partie des quais laisse en suspens, dont la
+construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les
+deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'tait
+en vrit une surprise et un charme que cette extraordinaire vocation
+des anciens ges, cette berge charge de tout un lambeau de la vieille
+ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les faades uniformes avaient
+d tre rebadigeonnes; mais, ici, les derrires des maisons, qui
+descendaient jusque dans l'eau, restaient lzards, roussis, clabousss
+de rouille, patins par les ts brlants, comme d'antiques bronzes. Et
+quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des votes noires o le
+fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction
+romaine plongeant pic; puis, des escaliers raides, disloqus, verdis,
+qui montaient de la grve, des terrasses qui se superposaient, des
+tages qui alignaient leurs petites fentres irrgulires, perces au
+hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et
+cela ple-mle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries
+de bois, de ponts jets au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on
+aurait dits pousss sur les toits, de mansardes ajoutes, plantes au
+milieu des tuiles roses. Un gout, en face, tombait d'une gorge de
+pierre, use et souille, gros bruit. Partout o la berge
+apparaissait, dans le retrait des maisons, elle tait couverte d'une
+vgtation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre
+tranant plis royaux. Et la misre, la salet disparaissaient sous la
+gloire du soleil, les vieilles faades tasses, djetes, devenaient en
+or, des lessives entires qui schaient aux fentres les pavoisaient de
+la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges.
+Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule
+s'levait dans l'blouissement de l'astre, avec le fin profil de
+Saint-Onuphre, parmi les cyprs et les pins.
+
+Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'norme mur du
+quai, et il restait l longtemps, le coeur gonfl, plein de la tristesse
+des sicles morts, regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la
+grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de
+cette tranche babylonienne o elles taient enfermes, des murailles
+dmesures de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore,
+dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se
+moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais,
+ds qu'il tait gagn par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
+boue, d'une vieillesse si paisse et si lourde, que les maisons d'en
+face ne s'y refltaient mme plus. Et quel abandon dsol, quel fleuve
+de silence et de solitude! Si, aprs les pluies d'hiver, il roulait
+furieusement parfois son flot menaant, il s'engourdissait pendant les
+longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coule
+sourde, comme dsabuse de tout bruit inutile. On pouvait demeurer l,
+pench, durant la journe entire, sans voir passer une barque, une
+voile qui l'animt. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits
+vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de
+Sicile, s'arrtaient tous au pied de l'Aventin. Au del, il n'y avait
+plus que dsert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un
+pcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un
+peu sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique
+pniche couverte, une arche de No demi pourrie, peut-tre un
+bateau-lavoir, mais o jamais il n'apercevait une me; et il y avait
+encore, sur une langue de boue, un canot chou, le flanc crev,
+lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et
+abandonne. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines
+fameuses dont elle tait lasse de baigner la poussire, depuis tant de
+sicles! Et quelle vocation, ces sicles d'histoire que les eaux jaunes
+avaient reflts, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris
+la fatigue et le dgot, au point d'tre devenues si lourdes, si
+muettes, si dsertes, dans leur souhait de nant!
+
+Ce fut l que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrire une
+des baraques de bois qui avaient servi serrer les outils. Elle
+allongeait la tte, elle regardait fixement, depuis des heures
+peut-tre, la fentre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du
+quai. Effraye sans doute par la faon svre dont Victorine l'avait
+reue, elle ne s'tait pas reprsente au palais, pour avoir des
+nouvelles; mais elle venait l, elle y passait les journes, ayant
+appris de quelque domestique o tait la fentre, attendant sans se
+lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul
+lui faisait battre le coeur. Le prtre s'approcha, infiniment touch de
+la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante
+d'adoration, dans sa royale beaut. Au lieu de la gronder, de la
+chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra trs doux et trs
+gai, lui parla des siens comme si rien ne s'tait pass, s'arrangea de
+manire prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il
+serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut,
+farouche, mfiante, prte fuir. Puis, quand elle eut compris, des
+larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse,
+elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: _Grazie, grazie!_
+Merci, merci!, en se sauvant toutes jambes. Jamais il ne la revit.
+
+Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe
+Sainte-Brigitte, sur la place Farnse, eut la surprise de rencontrer
+Benedetta sortant de cette glise, de si bonne heure, une toute petite
+fiole d'huile la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
+expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du
+bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brlant
+devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une
+absolue confiance. Elle avouait mme qu'elle n'avait de confiance qu'en
+celle-l, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'tait
+adresse d'autres, pourtant trs rputes, des Madones de marbre et
+mme d'argent. Aussi une dvotion ardente, toute sa dvotion en ralit,
+brlait-elle dans son coeur pour cette image sainte qui ne lui refusait
+rien. Et elle affirma trs simplement, comme une chose naturelle, hors
+de discussion, que c'taient ces quelques gouttes d'huile, dont elle
+frottait matin et soir la plaie de Dario, qui dterminaient une gurison
+si prompte, tout fait miraculeuse. Pierre, saisi, dsol d'une
+religion si enfantine chez cette admirable crature de sagesse, de
+passion et de grce, ne se permit pas un sourire.
+
+Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une
+heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il
+racontt ses journes pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses
+tonnements, ses motions, ses colres parfois, prenaient un charme
+triste, au milieu du grand calme touff de la pice. Mais, surtout,
+quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de
+tendresse pour les jardins romains, o il allait ds l'ouverture des
+portes, afin d'tre sr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des
+sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux
+jaillissantes, des terrasses largies sur des horizons sublimes.
+
+Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent
+le coeur davantage. A la villa Borghse, le petit bois de Boulogne de
+Rome, il y avait des futaies majestueuses, des alles royales, o les
+voitures venaient tourner l'aprs-midi, avant la promenade obligatoire
+du Corso; et il fut plus touch par le jardin rserv devant la villa,
+cette villa d'un luxe de marbre blouissant, o se trouve aujourd'hui le
+plus beau muse du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin
+central que domine la blancheur nue d'une Vnus, et des fragments
+d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
+rangs symtriquement en carr, et rien autre que cette herbe dserte,
+ensoleille et mlancolique. Au Pincio, o il retourna, il eut une
+matine exquise, il comprit le charme de ce coin troit, avec ses arbres
+rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre
+au lointain, dans la clart si tendre, si limpide, poudre de soleil. A
+la villa Albani, la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins
+parasols, d'une grce gante et fire, les chnes verts puissants, aux
+membres tordus, la verdure noire. Dans la dernire surtout, les chnes
+noyaient les alles d'un demi-jour dlicieux, le petit lac tait plein
+de rve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre
+en contre-bas droulait une mosaque d'un got baroque, tout un dessin
+compliqu de rosaces et d'arabesques, que la diversit des fleurs et
+des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus
+noble, le plus vaste, le mieux soign, ce fut, en longeant un petit mur,
+de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprvu,
+qu'il en emporta jamais la symbolique image. Rome avait disparu
+compltement, il n'y avait plus l, entre les pentes du mont Mario et un
+autre coteau bois qui cachait la ville, que le dme colossal dont la
+masse semblait pose sur des blocs pars, blancs et roux. C'taient les
+lots des maisons du Borgo, les constructions entasses du Vatican et de
+la basilique, qu'il dominait, qu'il crasait ainsi de sa coupole
+dmesure, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que,
+derrire lui, au loin, fuyait une chappe bleutre de campagne
+illimite, trs dlicate.
+
+Mais Pierre sentit davantage l'me des choses dans des jardins moins
+somptueux, d'une grce plus ferme. Ah! la villa Mattei, sur la pente du
+Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses alles intimes qui
+descendent bordes d'alos, de lauriers et de fusains gants, avec ses
+buis amers taills en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses
+fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une gale
+impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois glises,
+qui s'y noient parmi la verdure, Sainte-Sabine surtout, le berceau des
+Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune,
+dort dans une paix tide et odorante, plant d'orangers, au milieu
+desquels l'oranger sculaire de Saint-Dominique, norme et noueux, est
+encore charg d'oranges mres. Puis, ct, au Prieur de Malte, le
+jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, pic au-dessus du
+Tibre, enfilant le cours du fleuve, les faades et les toitures qui se
+serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule.
+C'taient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mmes buis
+taills, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles ples, longues
+comme des chevelures, les chnes verts trapus et sombres, les pins
+gants, les cyprs noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de
+roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne
+gota une joie plus tendrement attriste qu' la villa du pape Jules,
+dont le portique ouvert en hmicycle sur le jardin raconte la vie d'une
+poque aimable et sensuelle, avec sa dcoration peinte, son treillage
+d'or charg de fleurs, o passent des vols souriants de petits Amours.
+Le soir enfin o il revint de la villa Farnsine, il dit qu'il en
+rapportait toute l'me morte de la vieille Rome; et ce n'taient pas les
+peintures excutes d'aprs les cartons de Raphal qui l'avaient touch,
+c'tait plutt la jolie salle du bord de l'eau, la dcoration bleu
+tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans gnie, mais si
+charmant et si romain; c'tait surtout le jardin abandonn, qui
+descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
+maintenant, d'une dsolation lamentable, ravag, bossu, envahi d'herbes
+folles, tel qu'un cimetire, o pourtant mrissaient toujours les fruits
+d'or des orangers et des citronniers.
+
+Puis, une dernire fois, il eut une secousse au coeur, le beau soir o
+il visita la villa Mdicis. L, il tait en terre franaise. Et quel
+merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses alles de
+magnificence et de charme! quel refuge de rverie antique que le trs
+vieux et trs noir bois de chnes verts, o, dans le bronze luisant des
+feuilles, le soleil son dclin jetait des lueurs braisillantes d'or
+rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de l-haut, du
+belvdre qui domine, on possde Rome entire d'un regard, comme si, en
+largissant les bras, on allait la prendre toute. Du rfectoire de la
+villa, que dcorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui
+s'y sont succd, de la bibliothque surtout, une grande salle au calme
+profond, on a la mme vue admirable, la plus large et la plus
+conqurante, une vue d'ambition dmesure dont l'infini devrait mettre
+au coeur des jeunes gens, enferms l, la volont de possder le monde.
+Lui, qui tait venu hostile l'institution du prix de Rome, cette
+ducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalit,
+resta sduit un instant par cette paix tide, cette solitude limpide du
+jardin, cet horizon sublime o semblaient battre les ailes du gnie. Ah!
+quelles dlices, avoir vingt ans, vivre trois annes dans cette douceur
+de rve, au milieu des plus belles oeuvres humaines, se dire qu'on est
+trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher,
+apprendre jouir, souffrir, aimer! Mais, ensuite, il rflchit que
+ce n'tait point l une besogne de jeunesse, que pour goter la divine
+jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait
+certainement l'ge mr, les victoires dj gagnes, la lassitude
+commenante des oeuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il
+remarqua que, si les jeunes mes de songe et de contemplation, ainsi que
+la simple mdiocrit, s'y accommodaient de cette vie clotre dans l'art
+du pass, tout artiste de bataille, tout temprament personnel s'y
+mourait d'impatience, les yeux tourns vers Paris, dvor par la hte
+d'tre en pleine fournaise de production et de lutte.
+
+Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement,
+veillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la
+villa Montefiori, aujourd'hui saccag, autrefois si verdoyant, plant
+des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
+dans lequel ils avaient appris s'aimer.
+
+--Ah! je me rappelle, disait la contessina, l'poque des fleurs,
+c'tait une bonne odeur en mourir, tellement forte, tellement
+grisante, qu'une fois je suis reste dans l'herbe, sans pouvoir me
+relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as
+porte prs de la fontaine, o il faisait trs bon et trs frais.
+
+Elle tait assise, au bord du lit, comme son ordinaire, et elle
+tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'tait mis sourire.
+
+--Oui, oui, je t'ai baise sur les yeux, et tu les as rouverts enfin...
+Tu te montrais moins cruelle en ce temps-l, tu me laissais te baiser
+les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous tions des enfants, et si
+nous n'avions pas t des enfants, nous aurions t mari et femme tout
+de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et o nous courions
+si libres!
+
+Elle approuvait de la tte, convaincue que la Madone seule les avait
+protgs.
+
+--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que
+nous allons pouvoir tre l'un l'autre, sans faire pleurer les anges!
+
+La conversation en revenait toujours l, l'affaire de l'annulation du
+mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre
+assistait chaque soir leur enchantement, ne les entendait causer que
+de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
+lchs en plein paradis. Dirige cette fois par une main
+toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur,
+car il ne se passait gure de jour, sans qu'elle rapportt quelque
+nouvelle heureuse. Elle avait hte de terminer cette affaire, pour la
+continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait pouser
+que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout,
+ferait tout excuser, en mettant fin une situation dsormais
+intolrable. Le scandale abominable, les affreux commrages qui
+bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter
+hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la ncessit d'une victoire,
+devant l'ventualit d'un conclave possible, o elle dsirait que le nom
+de son frre brillt d'un clat pur, souverain. Jamais cette secrte
+ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisime
+pape l'glise, ne l'avait brle d'une pareille passion, comme si elle
+avait eu le besoin de se consoler dans son froid clibat, depuis que
+son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la dlaissait si durement.
+Toujours vtue d'une robe sombre, active et si mince, si pince, qu'on
+l'aurait prise par derrire pour une jeune fille, elle tait comme l'me
+noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rdant en
+intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait
+en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au coeur, en la voyant de
+visage si dessch, coup de longs plis, plant du grand nez volontaire
+de la famille. Mais elle lui rendait peine son salut, reste
+ddaigneuse de ce petit prtre tranger, ne le tolrant dans son
+intimit que pour complaire monsignor Nani, dsireuse en outre d'tre
+agrable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amen de si beaux
+plerinages Rome.
+
+Peu peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour
+de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en
+souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se reprsenter devant
+la congrgation du Concile, dont une premire dcision en faveur du
+divorce tait reste nulle, le dfenseur du mariage, monsignor Palma,
+ayant demand, selon son droit, un supplment d'enqute. D'ailleurs,
+cette premire dcision, prise seulement une voix de majorit,
+n'aurait srement pas t ratifie par le Saint-Pre. Et il s'agissait
+en somme de conqurir des voix parmi les dix cardinaux dont la
+congrgation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque
+unanimit: besogne ardue, car la parent de Benedetta, cet oncle
+cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au
+milieu des intrigues compliques du Vatican, des rivalits qui brlaient
+de tuer en lui le pape possible, en ternisant le scandale. C'tait
+cette conqute des voix que donna Serafina se lanait chaque aprs-midi,
+dirige par son confesseur, le pre Lorenza, qu'elle allait voir
+quotidiennement au Collge Germanique, le dernier refuge Rome des
+Jsuites, qui ont cess d'y tre les matres du Ges. L'espoir du succs
+tenait surtout ce que Prada, lass, irrit, avait dclar formellement
+qu'il ne se prsenterait plus. Il ne rpondait mme pas aux assignations
+rptes, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et
+ridicule, depuis que Lisbeth, sa matresse avre, tait enceinte de ses
+oeuvres, aux yeux de la ville entire. Il se taisait donc, affectait de
+n'avoir jamais t mari, bien que la blessure de son dsir tenu en
+chec, de son orgueil de mle soufflet, saignt toujours au fond,
+rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur
+sa paternit, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie
+adverse se dsistait, disparaissait de son plein gr, on comprenait
+l'esprance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque
+donna Serafina, en rentrant, leur annonait qu'elle croyait bien avoir
+gagn encore la voix d'un cardinal.
+
+Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, tait monsignor
+Palma, l'avocat d'office choisi par la congrgation pour dfendre le
+lien sacr du mariage. Il avait des droits presque illimits, pouvait en
+rappeler encore, en tout cas ferait traner l'affaire autant qu'il lui
+plairait. Son premier plaidoyer, en rponse celui de Morano, avait
+dj t terrible, mettant l'tat de virginit en doute, citant
+scientifiquement des cas o des femmes possdes offraient les
+particularits d'aspect constates par les sages-femmes, rclamant
+d'ailleurs l'examen minutieux de deux mdecins asserments, dclarant
+enfin que, la condition premire de l'acte tant l'obissance de la
+femme, la demanderesse, mme vierge, n'tait pas fonde rclamer
+l'annulation d'un mariage dont ses refus ritrs avaient seuls empch
+la consommation. Et l'on annonait que le nouveau plaidoyer qu'il
+prparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction tait
+absolue. Devant cette belle nergie de vrit et de logique, le pis
+allait tre que les cardinaux, mme bienveillants, n'oseraient jamais
+conseiller l'annulation au Saint-Pre. Aussi le dcouragement
+reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite
+faite monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun
+s'tait charg de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coterait
+trs cher. Monsignor Palma, thologien rompu aux affaires canoniques et
+d'une honntet parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une
+nice pauvre, d'une admirable beaut, qu'il s'tait mis sur le tard
+aimer follement, et qu'il avait d, afin d'viter le scandale, marier
+un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
+restaient dignes, le prlat traversait justement une crise affreuse, las
+de se dpouiller, n'ayant plus l'argent ncessaire pour tirer son neveu
+d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver
+le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans
+rien demander l'oncle, qui, un soir, aprs la nuit tombe, comme s'il
+se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa
+bont.
+
+Ce soir-l, Pierre tait avec Dario, lorsque Benedetta entra riant,
+tapant de joie dans ses mains.
+
+--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a jur une
+reconnaissance ternelle. Maintenant, le voil bien forc d'tre
+aimable.
+
+Plus mfiant, Dario demanda:
+
+--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engag
+formellement?
+
+--Oh! non, comment veux-tu? c'tait si dlicat!... On assure que c'est
+un trs honnte homme.
+
+Pourtant, elle-mme fut effleure d'une nouvelle inquitude. Si
+monsignor Palma, malgr le grand service reu, allait demeurer
+incorruptible? Cela, ds lors, les hanta. Leur attente recommenait.
+
+--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle aprs un silence, je me suis
+dcide leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis alle chez deux
+mdecins avec ma tante.
+
+Elle s'tait remise sourire, elle ne semblait aucunement gne.
+
+--Et alors? demanda-t-il du mme air tranquille.
+
+--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont
+rdig chacun une espce de certificat en latin... C'tait, parat-il,
+absolument ncessaire pour permettre monsignor Palma de revenir sur ce
+qu'il a dit.
+
+Puis, se tournant vers Pierre:
+
+--Ah! ce latin! monsieur l'abb... J'aurais bien dsir savoir tout de
+mme, et j'ai song vous, pour que vous ayez l'obligeance de le
+traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pices, elle les a
+fait joindre immdiatement au dossier.
+
+Trs embarrass, le prtre se contenta de rpondre d'un vague signe de
+tte, car il n'ignorait pas ce qu'taient ces sortes de certificats, une
+description nette et complte, en termes prcis, avec tous les dtails
+d'tat, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas l de
+pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux mme,
+puisque toute la flicit de leur vie allait en dpendre.
+
+--Enfin, conclut Benedetta, esprons que monsignor Palma aura de la
+reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guris-toi vite, pour le
+beau jour tant souhait de notre bonheur.
+
+Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tt, sa blessure
+s'tait rouverte, ce qui devait le forcer garder le lit quelques jours
+encore. Et Pierre continua, chaque soir, le venir distraire, en lui
+contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les
+quartiers de Rome, dcouvrait avec ravissement les curiosits
+classiques, catalogues dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur
+parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la
+ville, qu'il avait trouves banales d'abord, qui lui apparaissaient
+maintenant trs diverses, ayant chacune son originalit profonde: la
+place du Peuple, si ensoleille, si noble, dans sa symtrie monumentale;
+la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des trangers, avec son
+double escalier de cent trente-deux marches, dor par les ts, d'une
+ampleur et d'une grce gantes; la place Colonna, vaste, toujours
+grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et
+d'insoucieux espoir, debout, flnant autour de la colonne de
+Marc-Aurle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place
+Navone, longue, rgulire, dserte depuis que le march ne s'y tient
+plus, gardant le mlancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois;
+la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du
+march aux fruits et du march aux lgumes, toute une plantation de
+grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins,
+au milieu du flot glapissant des marchandes et des mnagres. Sa grande
+surprise fut la place du Capitole, qui veillait en lui une ide de
+sommet, de lieu dcouvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva
+petite, carre, enferme entre ses trois palais, ouverte d'un seul ct
+sur un court horizon, born par quelques toitures. Personne ne passe l,
+on monte par une rampe d'accs que bordent des palmiers, les trangers
+seuls font un dtour pour arriver en voiture. Les voitures attendent,
+les touristes stationnent un moment, le nez lev vers l'admirable bronze
+antique, le Marc-Aurle cheval, plac au centre. Vers quatre heures,
+lorsque le soleil dore le palais de gauche, dtachant sur le ciel bleu
+les fines statues de l'entablement, on dirait une tide et douce petite
+place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
+sous le portique, et ses bandes d'enfants dpenaills, lchs l comme
+toute une cole dans une cour de rcration.
+
+Et, un autre soir, Pierre dit Benedetta et Dario son admiration pour
+les fontaines de Rome, la ville du monde o les eaux ruissellent le plus
+abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze:
+depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
+Barberini, les Tortues de l'troite place qui a pris leur nom, jusqu'aux
+trois fontaines de la place Navone, o triomphe, au centre, la vaste
+composition du Bernin, et surtout jusqu' la colossale fontaine de
+Trevi, d'un got si fastueux, domine par le roi Neptune, entre les
+hautes figures de la Sant et de la Fcondit. Et, un autre soir, il
+rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le
+singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du
+Capitole et sur la rive gauche du Tibre, l o des masures se collaient
+aux flancs des grands palais princiers: c'tait qu'elles n'avaient pas
+de trottoirs et que les pitons marchaient au milieu, l'aise, parmi
+les voitures, sans avoir jamais l'ide de filer aux deux bords, contre
+les faades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse
+tournantes, troites places irrgulires, palais normes et carrs,
+comme disparus dans la foule bouscule des petites maisons qui les
+noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des
+escaliers qui montent, caillouts de gris, chaque marche ourle de
+pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui
+s'tagent, des sminaires et des couvents aux fentres closes, comme des
+habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un
+palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir,
+ayant pouss plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le
+long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasm d'avoir eu
+la rvlation de tout un art classique, qu'il n'avait gure got
+jusque-l. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve
+jaune et lent, aux bords plants de roseaux, les falaises basses,
+dcoupes, dont la blancheur crayeuse se dtachait sur les fonds roux
+de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
+de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique,
+ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons
+ples qui descendaient boire, tandis que le berger, appuy d'une paule
+au tronc d'un chne vert, regardait. Beaut spciale, large et rousse,
+faite de rien, simplifie jusqu' la ligne droite et plate, tout anoblie
+des grands souvenirs: toujours les lgions romaines en marche par les
+voies paves, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil
+du moyen ge, puis le rveil de l'antique nature dans la foi catholique,
+ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la matresse du monde.
+
+Un jour que Pierre tait all visiter le Campo Verano, le grand
+cimetire de Rome, il trouva, le soir, prs du lit de Dario, Celia en
+compagnie de Benedetta.
+
+--Comment! monsieur l'abb, s'cria la petite princesse, a vous amuse
+d'aller voir les morts?
+
+--Ah! ces Franais! reprit Dario, que l'ide seule d'un cimetire
+dsobligeait, ces Franais! ils se gtent la vie plaisir, avec leur
+amour des spectacles tristes.
+
+--Mais, dit Pierre doucement, on n'chappe pas la ralit de la mort.
+Le mieux est de la regarder en face.
+
+Du coup, le prince se fcha.
+
+--La ralit, la ralit! quoi bon? Quand la ralit n'est pas belle,
+moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.
+
+De son air tranquille et souriant, le prtre n'en continua pas moins
+dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetire, l'air de fte
+que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de
+marbre, des statues de marbre prodigues sur les tombeaux, des chapelles
+de marbre, des monuments de marbre. Srement l'atavisme antique
+agissait, les somptueux mausoles de la voie Appienne repoussaient l,
+une pompe, un orgueil dmesur dans la mort. Sur la hauteur surtout, la
+noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
+vritables temples, des figures colossales, des scnes plusieurs
+personnages, d'un got parfois dplorable, mais o des millions avaient
+d tre dpenss. Et ce qui tait charmant, parmi les ifs et les cyprs,
+c'tait l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que
+les ts brlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres
+de pluie qui rendent si mlancoliques les statues des pays du Nord.
+
+Benedetta, silencieuse, touche du malaise de Dario, finit par
+interrompre Pierre, en disant Celia:
+
+--Et la chasse a t intressante?
+
+Au moment o le prtre tait entr, la petite princesse parlait d'une
+chasse au renard, laquelle sa mre l'avait conduite.
+
+--Oh! chre, tout ce qu'il y a de plus intressant!... Le rendez-vous
+tait pour une heure, l-bas, au tombeau de Ccilia Metella, o l'on
+avait install le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie
+trangre, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter
+nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes
+en amazone... Le dpart a t donn une heure et demie, et le galop a
+dur plus de deux heures, si bien que le renard s'est all faire prendre
+trs loin, trs loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de mme,
+oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a d
+sauter, puis des fosss, des haies, une course folle derrire les
+chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est
+foul le poignet et un autre qui a eu la jambe casse.
+
+Dario avait cout avec passion, car ces chasses au renard taient le
+grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette
+Campagne romaine si plate et si hrisse d'obstacles pourtant, la joie
+de djouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
+dtours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin ds qu'il tombe
+puis de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique
+bonheur de courir la queue de cette bte, de la gagner de vitesse et
+de la vaincre.
+
+--Ah! dit-il dsespr, est-ce imbcile d'tre clou dans cette chambre!
+Je finirai par y mourir d'ennui.
+
+Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de
+ce cri naf d'gosme. Elle qui tait si heureuse de l'avoir tout
+elle, dans cette chambre o elle le soignait! Mais son amour, si jeune
+et si sage la fois, avait un coin de maternit, et elle comprenait
+parfaitement qu'il ne s'amust gure, priv de ses plaisirs habituels,
+spar de ses amis qu'il cartait, dans la crainte que l'histoire de son
+paule dmise ne leur part louche. Plus de ftes, plus de soires au
+thtre, plus de visites aux dames. Et c'tait le Corso qui lui manquait
+surtout, une souffrance, une vritable dsesprance de ne plus voir ni
+savoir, en regardant, de quatre cinq heures, dfiler Rome entire.
+Aussi, ds qu'un intime venait, c'taient des questions interminables,
+et si l'on avait rencontr celui-ci, et si cet autre avait reparu, et
+comment avaient fini les amours d'un troisime, et si quelque aventure
+nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commrages
+d'un jour, intrigues puriles d'une heure, o jusque-l s'taient
+dpenses toutes ses nergies d'homme.
+
+Celia, qui aimait lui apporter les bavardages innocents, reprit aprs
+un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de
+vierge nigmatique:
+
+--Comme c'est long se remettre, une paule!
+
+Avait-elle donc devin, cette enfant, dont l'unique affaire tait
+l'amour? Dario, gn, se tourna vers Benedetta, qui continuait
+sourire, l'air placide. Mais, dj, la petite princesse sautait un
+autre sujet.
+
+--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...
+
+Elle s'arrta, surprise elle-mme et embarrasse de cette nouvelle qui
+venait de lui chapper. Puis, trs bravement, elle continua, en amie
+d'enfance qui tait dans les petits secrets amoureux:
+
+--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de
+mme un bouquet de roses blanches.
+
+Cette fois, Benedetta s'gaya franchement, tandis que Dario la regardait
+en riant aussi. Elle l'avait plaisant, les premiers jours, de ce qu'une
+dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'tait pas
+fch de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir
+gnante; et, quoique un peu bless dans sa fatuit de joli homme, il
+tait content d'apprendre que la Tonietta l'avait dj remplac.
+
+--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.
+
+--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, dclara Celia de son air grave
+et pur.
+
+Mais Benedetta s'tait leve, pour remonter les oreillers, derrire le
+dos du convalescent.
+
+--Va, va, mon Dario, toutes ces misres sont finies, et je te garderai,
+tu n'auras plus que moi aimer.
+
+Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle
+disait vrai, il n'avait jamais aim qu'elle; et elle ne se trompait pas
+non plus, quand elle comptait le garder toujours, elle seule, ds
+qu'elle se serait donne. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
+chambre, elle tait heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait
+aim autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une
+purilit singulire, sans doute dans l'appauvrissement de sa race,
+cette sorte de retour l'enfance, qu'on remarque chez les peuples trs
+vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des
+heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacit de
+souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle ft gaie et qu'elle
+chantt, il l'amusait par la gentillesse de son gosme, qui l'amenait
+ rver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon
+de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se
+soucier de rien, le monde dt-il crouler quelque part, sans qu'on se
+donnt la peine d'y aller voir!
+
+--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que
+monsieur l'abb a fini par tomber amoureux de Rome.
+
+Pierre, qui avait cout en silence, acquiesa de bonne grce.
+
+--C'est vrai.
+
+--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps,
+beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'tiez rest
+que quinze jours, vous auriez emport de nous une ide dplorable;
+tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien
+tranquilles, jamais plus vous ne songerez nous sans tendresse.
+
+Elle tait d'un charme dlicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une
+seconde fois. Mais il avait dj rflchi au phnomne, il croyait en
+tenir la solution. Quand on arrive Rome, on apporte une Rome soi,
+une Rome rve, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
+est le pire des dsenchantements. Aussi faut-il attendre que
+l'accoutumance se fasse, que la ralit mdiocre s'attnue, pour donner
+le temps l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de
+manire ne voir de nouveau les choses relles qu' travers la
+prodigieuse splendeur du pass.
+
+Celia s'tait leve, prenant cong.
+
+--Au revoir, chre, et bientt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous
+savez que je veux tre fiance avant la fin du mois, oui, oui! une
+grande soire que je forcerai bien mon pre donner... Ah! que ce
+serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en mme temps!
+
+Ce fut deux jours plus tard que Pierre, aprs une grande promenade qu'il
+fit au Transtvre, suivie d'une visite au palais Farnse, sentit se
+rsumer en lui la terrible et mlancolique vrit sur Rome. Plusieurs
+fois dj, il avait parcouru le Transtvre, dont la population
+misrable l'attirait, dans sa passion navre pour les pauvres et les
+souffrants. Ah! ce cloaque de misre et d'ignorance! Il avait vu,
+Paris, des coins de faubourg abominables, des cits d'pouvante o
+l'humanit en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette
+stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours
+de ce pays du soleil, une ombre humide glaait les ruelles tortueuses,
+trangles, pareilles des couloirs de cave; et l'odeur tait affreuse
+surtout, une nause qui prenait le passant la gorge, faite des lgumes
+aigres, des graisses rances, du btail humain parqu l, parmi ses
+fientes. C'taient d'antiques masures irrgulires, jetes dans un
+ple-mle aim des artistes romantiques, avec des portes noires et
+bantes qui s'enfonaient sous terre, des escaliers extrieurs qui
+montaient aux tages, des balcons de bois tenus comme par miracle en
+quilibre sur le vide. Et des faades demi croules qu'il avait fallu
+tayer l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fentres
+creves laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime
+commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui
+n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et
+leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de lgumes
+cuits talant des navets normes, des paquets de cleris, de
+choux-fleurs, d'pinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
+mal coupe, tait noire, des cous de bte hrisss de caillots
+violtres, comme arrachs. Les pains des boulangers s'entassaient sur
+une planche, ainsi que des pavs ronds; de pauvres fruitires n'avaient
+d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, leurs
+portes enguirlandes de tomates sches et enfiles; tandis que les
+seules boutiques allchantes taient celles des charcutiers, dont les
+salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur pre,
+l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, o les numros
+gagnants taient affichs, alternaient avec les cabarets, des cabarets
+tous les trente pas, qui annonaient en grosses lettres les vins choisis
+des Chteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du
+quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des
+bandes d'enfants moiti nus que la vermine dvorait, des femmes en
+cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et
+criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
+bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agite, au milieu du
+continuel va-et-vient de petits nes tranant des charrettes, d'hommes
+conduisant des dindes coups de fouet, de quelques touristes inquiets,
+sur lesquels se ruaient aussitt des bandes de mendiants. Des savetiers
+s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte
+d'un petit tailleur, un vieux seau de mnage tait accroch, plein de
+terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fentres, de tous
+les balcons, sur des cordes jetes d'une maison l'autre, en travers de
+la rue, pendaient les lessives des mnages, un pavoisement de loques
+sans nom, qui taient comme les drapeaux symboliques de l'abominable
+misre.
+
+Pierre sentait son me fraternelle se soulever d'une piti immense. Ah!
+certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de
+peste, o le peuple avait si longtemps croupi comme dans une gele
+empoisonne, et il tait pour l'assainissement, pour la dmolition,
+quitte tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Dj le
+Transtvre tait bien chang, des voies nouvelles l'ventraient, des
+prises d'air pratiques grands coups de pioche, qui le pntraient de
+nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au
+milieu de ces abatis de maisons, de ces troues rcentes, vastes
+terrains vagues, o l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en
+volution l'intressait infiniment. Plus tard sans doute, on achverait
+de la rebtir, mais quelle heure passionnante, celle o la vieille cit
+agonisait dans la nouvelle, travers tant de difficults! Il fallait
+avoir connu la Rome des immondices, noye sous les excrments, les eaux
+mnagres et les dtritus de lgumes. Le Ghetto, rcemment ras, avait,
+depuis des sicles, imprgn le sol d'une telle pourriture humaine, que
+l'emplacement, demeur nu, plein de bosses et de fondrires, exhalait
+toujours une infme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps
+se scher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux
+bords du Tibre, o l'on a entrepris des travaux d'dilit considrables,
+c'est chaque pas la mme rencontre: on suit une rue troite, puante,
+d'une humidit glaciale, entre les faades sombres, aux toits qui se
+touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une claircie, dans une
+clairire ouverte coups de hache, parmi la fort des vieilles masures
+lpreuses. Il y a l des squares, des trottoirs larges, de hautes
+constructions blanches, charges de sculptures, une capitale moderne
+l'tat d'bauche, pas finie, encombre de gravats, barre de palissades.
+Partout des amorces de voies projetes, le colossal chantier que la
+crise financire menace d'terniser maintenant, la ville de demain
+arrte dans sa croissance, reste en dtresse, avec ses commencements
+dmesurs, trop htifs et qui dtonnent. Mais ce n'en tait pas moins
+une besogne bonne et saine, d'une ncessit sociale absolue pour une
+grande ville d'aujourd'hui, moins de laisser la vieille Rome se
+pourrir sur place, telle qu'une curiosit des anciens ges, une pice de
+muse qu'on garde sous verre.
+
+Ce jour-l, Pierre, en se rendant du Transtvre au palais Farnse, o
+il tait attendu, fit un dtour, passa par la rue des Pettinari, puis
+par la rue des Giubbonari, la premire si sombre, si resserre entre le
+grand mur noir de l'Hpital et les misrables maisons d'en face, la
+seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout gaye par les
+vitrines des bijoutiers, aux grosses chanes d'or, et par les talages
+des marchands d'toffe, o flottent des ls immenses, bleus, jaunes,
+verts, rouges, d'un ton clatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de
+parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait
+maintenant, voqurent en lui le quartier d'affreuse misre qu'il avait
+visit dj, la masse pitoyable des travailleurs dchus, rduits par le
+chmage la mendicit, campant parmi les constructions superbes et
+abandonnes des Prs du Chteau. Ah! le pauvre, le triste peuple rest
+enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crdulit de sauvages par
+des sicles de thocratie, si accoutum la nuit de son intelligence,
+aux souffrances de son corps, qu'il reste quand mme aujourd'hui en
+dehors du rveil social, simplement heureux si on le laisse jouir
+l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait
+aveugle et sourd en sa dchance, il continuait sa vie stagnante
+d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en
+prouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers o il logeait
+abattus, les habitudes changes, les vivres plus chers, comme si la
+clart, la propret, la sant le gnaient, quand il fallait les payer de
+toute une crise ouvrire et financire. Cependant, qu'on l'et voulu ou
+non, c'tait au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la
+rebtissait, dans l'ide d'en faire une grande capitale moderne; car la
+dmocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple
+qui hritera demain des cits d'o l'on chasse la salet et la maladie,
+o la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misre. Et voil
+pourquoi, si l'on maudit les ruines poussetes, tenues bourgeoisement,
+le Colise dbarrass de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
+sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fche
+devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en
+pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et
+leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie
+nat de la mort et que demain doit forcment refleurir dans la poudre du
+pass.
+
+Pierre, en songeant ces choses, tait arriv sur la place Farnse,
+dserte, svre, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont
+l'une, en plein soleil, grenait sans fin un jet de perles, au milieu du
+grand silence; et il regarda un instant la faade nue et monumentale du
+lourd palais carr, sa haute porte o flottait le drapeau tricolore, ses
+treize fentres de faade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux.
+Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachs de
+l'ambassade prs du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire
+visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a lou
+pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et
+mortelle, avec sa vaste cour portique, d'une humidit sombre, son
+escalier gant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses
+galeries et ses salles dmesures! C'tait d'une pompe souveraine dans
+la mort, un froid glacial tombait des murs, pntrait jusqu'aux os les
+fourmis humaines qui s'aventuraient sous les votes. L'attach, avec un
+sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait mourir, cuite
+l't, gele l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la
+partie occupe par l'ambassadeur, le premier tage donnant sur le Tibre.
+L, de la clbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins
+Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, aprs
+un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, gay de
+soleil. Mais la salle manger, les chambres, les autres salles qui
+suivent, occupes par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une
+rue latrale. Toutes ces vastes pices, de sept huit mtres de
+hauteur, ont des plafonds peints ou sculpts admirables, des murs nus,
+quelques-uns dcors de fresques, des mobiliers disparates, de superbes
+consoles mles tout un bric--brac moderne. Et cette tristesse des
+choses tourne l'abomination, lorsqu'on pntre dans les appartements
+de gala, les grandes pices d'honneur qui occupent la faade sur la
+place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un dsastre, des salles
+magnifiques dsertes, livres aux araignes et aux rats. L'ambassade
+n'en occupe qu'une, o elle entasse ses archives poudreuses, sur des
+tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A ct, l'norme
+salle de dix mtres de hauteur, sur deux tages, que le propritaire,
+l'ancien roi de Naples, s'tait rserve, est un vritable grenier de
+dbarras, o des maquettes, des statues inacheves, un trs beau
+sarcophage tranent, parmi un entassement sans nom de dbris
+mconnaissables. Et ce n'tait l qu'une partie du palais: le
+rez-de-chausse est compltement inhabit, notre cole de Rome occupe un
+coin du second tage, tandis que notre ambassade se serre frileusement
+dans l'angle le plus logeable du premier, force d'abandonner tout le
+reste, de fermer les portes double tour, pour viter l'inutile peine
+de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
+Farnse, bti par le pape Paul III, occup sans interruption pendant
+plus d'un sicle par des cardinaux; mais quelle incommodit cruelle,
+quelle affreuse mlancolie, dans cette ruine immense, dont les trois
+quarts des pices sont mortes, inutiles, impossibles, retranches de la
+vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
+couloirs envahis par les paisses tnbres, les quelques becs de gaz
+fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage travers ce lugubre
+dsert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tide et aimable de
+l'ambassadeur!
+
+Pierre sortit de l saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres
+palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses
+promenades, se dressaient dans sa mmoire, tous dchus de leur
+splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombs n'tre plus
+que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces
+salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire y
+mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bties, ni mme y
+nourrir le personnel ncessaire leur entretien? Ils taient rares, les
+princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse ligne,
+occupaient seuls leurs palais. La presque totalit louaient les antiques
+demeures des aeux des socits, des particuliers, en se rservant
+un tage, parfois mme un simple logement dans le coin le plus obscur.
+Lou le palais Chigi, le rez-de-chausse des banques, le premier
+l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se
+partagent le second avec un cardinal. Lou le palais Sciarra, le premier
+au ministre des Affaires trangres, le second un snateur, tandis que
+le prince et sa mre n'habitent que le rez-de-chausse. Lou le palais
+Barberini, le rez-de-chausse, le premier tage et le second des
+familles, tandis que le prince s'est log au troisime, dans les
+anciennes chambres des domestiques. Lou le palais Borghse, le
+rez-de-chausse un marchand d'antiquits, le premier une loge
+maonnique, tout le reste des mnages, tandis que le prince n'a gard
+que les quelques pices d'un petit appartement bourgeois. Lou le palais
+Odelscachi, lou le palais Colonna, lou le palais Doria, tandis que les
+princes n'y mnent plus que l'existence rduite de bons propritaires,
+tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux
+bouts. C'tait qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain,
+les plus grosses fortunes venaient de s'crouler dans la crise
+financire, trs peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
+d'une richesse immobile et morte, que ni le ngoce ni l'industrie ne
+pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tent les
+affaires taient dpouills. Les autres, terrifis, frapps d'impts
+normes qui leur prenaient prs du tiers de leurs revenus, devaient
+dsormais se rsigner voir leurs derniers millions stagnants s'puiser
+sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt,
+ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre
+vivante. Il n'y avait l qu'une question de temps, car la ruine finale
+tait irrmdiable, d'une absolue fatalit historique. Et ceux qui
+consentaient louer, luttaient encore pour la vie, tchaient de
+s'accommoder l'poque prsente, en s'efforant au moins de peupler le
+dsert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait dj
+chez les autres, chez les entts et les superbes qui se muraient dans
+le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant
+en poudre, si glac d'ombre et de silence, o l'on n'entendait de loin
+en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant
+sourdement sur l'herbe de la cour.
+
+Mais Pierre, surtout, venait d'tre frapp de ces deux visites
+successives, au Transtvre et au palais Farnse, et elles s'clairaient
+l'une l'autre, et elles aboutissaient une conclusion, qui jamais
+encore ne s'tait formule en lui avec une nettet si effrayante: pas
+encore de peuple et bientt plus d'aristocratie. Cela, ds lors, le
+hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misrable,
+d'une ignorance et d'une rsignation telles, dans la longue enfance o
+le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues annes
+d'ducation et d'instruction taient ncessaires pour qu'il constitut
+une dmocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
+ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au
+fond de ses palais croulants, elle n'tait plus qu'une race finie,
+abtardie, si mlange d'ailleurs de sang amricain, autrichien,
+polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception;
+sans compter qu'elle avait cess d'tre d'pe et d'glise, rpugnant
+servir l'Italie constitutionnelle, dsertant le Sacr Collge, o les
+parvenus seuls revtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et
+les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie
+solidement installe, forte d'une sve nouvelle, assez instruite et
+assez sage pour tre l'ducatrice transitoire de la nation. La
+bourgeoisie, c'taient les anciens domestiques, les anciens clients des
+princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
+notaires ou avocats, qui graient leurs fortunes; c'tait le monde
+d'employs, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de
+dputs, de snateurs, que le gouvernement avait amens des provinces;
+et c'tait enfin la vole des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome,
+les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont
+les ongles et le bec dvoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour
+qui donc avait-on travaill? Pour qui les travaux gigantesques de la
+nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si dmesurs, qu'on ne
+pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait
+entendre, veillant dans tous les coeurs fraternels une inquitude en
+larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus
+d'aristocratie, et une bourgeoisie dvorante, menant la cure parmi les
+ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait btis
+sur le modle gant des palais d'autrefois, ces palais normes,
+fastueux, pullulant pour des centaines de mille mes vainement espres,
+ces palais o devait s'installer la richesse grandissante, le luxe
+triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui taient devenus les
+lamentables refuges, souills et dj branlants, de la basse misre du
+peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!
+
+Le soir de ce jour, Pierre, la nuit noire, alla passer une heure sur
+le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'tait un recueillement,
+une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgr les avis de
+Victorine, qui prtendait que l'endroit n'tait pas sr. Et, en
+ralit, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
+n'avait droul un dcor plus tragique. Pas une me, pas un passant; un
+silence, une ombre, un vide, qui s'tendaient droite, gauche, en
+face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier
+abandonn, barraient le passage aux chiens eux-mmes. A l'angle du
+palais, noy de tnbres, un bec de gaz, rest en contre-bas depuis le
+remblai, clairait le quai bossu, au ras du sol, d'une lueur louche; et
+les matriaux qui tranaient l, les tas de briques, les pierres de
+taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques
+lumires brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux
+fentres de l'Hpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement
+indfini de la coule du fleuve, les lointains quartiers sombraient,
+disparus. Puis, en face, c'tait le Transtvre, les maisons de la berge
+telles que de ples fantmes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une
+clart trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule
+le Janicule, o les lanternes de quelque promenade, tout en haut,
+faisaient scintiller un triangle d'toiles. Le Tibre surtout passionnait
+Pierre, ces heures nocturnes, d'une si mlancolique majest. Il
+restait accoud au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de
+longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la
+noire et monstrueuse apparence d'une prison btie l pour un gant. Tant
+que les lumires brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux
+lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson
+leur donnait une vie mystrieuse. Et il rvait sans fin tout le pass
+fameux de ce fleuve, il voquait souvent la lgende qui veut que des
+richesses fabuleuses soient enterres dans la boue de son lit. A chaque
+invasion des Barbares, et particulirement lors du sac de Rome, on y
+aurait jet les trsors des temples et des palais, pour les soustraire
+au pillage, des vainqueurs. L-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans
+l'eau glauque, n'tait-ce pas le chandelier d'or sept branches, que
+Titus avait rapport de Jrusalem? et ces pleurs sans cesse dformes
+par les remous, n'taient-ce pas des blancheurs de colonnes et de
+statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes,
+n'tait-ce pas un amas, un ple-mle de mtaux prcieux, des coupes, des
+vases, des bijoux orns de pierreries? Quel rve que ce pullulement
+entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cache de ces trsors, qui
+auraient dormi l pendant tant de sicles! et quel espoir, pour
+l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles
+miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le
+desscher un jour, comme le projet en a dj t fait! La fortune de
+Rome tait l peut-tre.
+
+Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoud au parapet, n'avait en
+lui que des penses de svre ralit. Il continuait les rflexions de
+la journe, que lui avait inspires sa visite au Transtvre, puis au
+palais Farnse. Il aboutissait, devant cette eau morte, cette
+conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
+tait le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien
+que ce choix s'imposait comme invitable, Rome tant la reine de gloire,
+l'antique matresse du monde laquelle l'ternit tait promise, sans
+laquelle l'unit nationale avait toujours paru impossible; de sorte que
+le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas
+tre, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle ft. Ah!
+ce fleuve mort, quelle sourde voix de dsastre il prenait dans la nuit!
+Pas une barque, pas un frisson de l'activit commerciale et industrielle
+des eaux qui charrient la vie au coeur des grandes villes! Sans doute on
+avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques,
+le lit creus pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter
+jusqu' l'Aventin; mais ce n'taient l que des chimres, peine
+finirait-on par dsembourber l'embouchure, qui, continuellement, se
+comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le dsert de
+mort que le fleuve mort traversait et qui faisait Rome une ceinture de
+strilit? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
+vainement sur la question de savoir si elle tait fertile sous les
+Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste
+cimetire, comme une ville d'autrefois spare jamais du monde
+moderne, par cette lande o s'est accumule la poussire des sicles.
+Les raisons gographiques qui lui ont jadis donn l'empire du monde
+connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est
+dplac de nouveau, le bassin de la Mditerrane a t partag entre des
+nations puissantes. Tout aboutit Milan, la cit de l'industrie et du
+commerce, tandis que Rome n'est dsormais qu'un passage. Aussi, depuis
+vingt-cinq annes, les efforts les plus hroques n'ont pu la tirer du
+sommeil invincible qui continue l'envahir. La capitale qu'on a voulu
+improviser trop vite est reste en dtresse et a presque ruin la
+nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
+fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent ds les premires
+chaleurs, pour en viter le climat mortel; ce point que les htels et
+les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la
+ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant la mort, ds que la
+vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans
+cette capitale de simple dcor, o la population aujourd'hui ne diminue
+ni n'augmente, o il faudrait une pousse nouvelle d'argent et d'hommes
+pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des
+quartiers neufs. Et, s'il tait vrai que demain refleurissait toujours
+dans la poudre du pass, il fallait donc se forcer l'espoir. Mais ce
+sol n'tait-il pas puis, et puisque les monuments eux-mmes n'y
+poussaient plus, la sve qui fait les tres sains, les nations fortes,
+n'y tait-elle pas galement tarie jamais?
+
+A mesure que la nuit avanait, les lumires des maisons du Transtvre,
+en face, s'teignaient une une. Et Pierre resta longtemps encore,
+envahi de dsesprance, pench sur les eaux devenues noires. C'taient
+les tnbres sans fond, il ne restait, dans l'paississement d'ombre du
+Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'toiles.
+Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus
+danser, sous le mystre de son courant, la vision chimrique de
+fabuleuses richesses; et c'en tait fait de la lgende, du chandelier
+d'or sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rve d'un
+trsor antique tomb la nuit, comme l'antique gloire de Rome
+elle-mme. Pas une clart, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
+chute grosse et lourde de l'gout, droite, qu'on ne voyait point. Les
+eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur
+coule de plomb dans les tnbres, la pesante vieillesse, la fatigue
+sculaire, l'immense tristesse et l'envie de nant de ce Tibre trs
+ancien et trs glorieux, qui semblait ne rouler dsormais que la mort
+d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'ternel ciel fastueux droulait
+la vie clatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre
+roulant les ruines de prs de trois mille ans.
+
+Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, tait entr s'asseoir un
+instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de
+prparer tout pour la nuit, et qui se rcria, lorsqu'elle l'entendit
+raconter d'o il venait.
+
+--Comment! monsieur l'abb, vous vous tes encore promen sur le quai,
+cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon
+coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si
+tard, dans cette satane ville!
+
+Puis, avec sa familiarit, elle se tourna vers le prince, allong dans
+un fauteuil, et qui souriait.
+
+--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je
+l'ai vue qui rdait l-bas, parmi les dmolitions.
+
+D'un geste, Dario la fit taire. Il s'tait tourn vers le prtre.
+
+--Vous lui avez parl pourtant. C'est imbcile la fin... Voyez-vous
+cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre paule!
+
+Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entre
+sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'coutait. Son embarras fut
+extrme, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite
+dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
+tendrement:
+
+--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne
+suis pas assez sotte, pour ne pas avoir rflchi et compris... Si j'ai
+cess de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de
+mme.
+
+Elle tait d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir mme que
+monsignor Palma, le dfenseur du mariage dans l'affaire de son divorce,
+venait de se montrer reconnaissant du service rendu son neveu, en
+dposant un nouveau plaidoyer, qui lui tait favorable. Non pas que le
+prlat, dsireux de ne pas trop se dmentir, se ft dclar pour elle
+compltement; mais les certificats des deux mdecins lui avaient permis
+de conclure l'tat de virginit certaine; et, ensuite, glissant sur ce
+fait que la non-consommation provenait de la rsistance de la femme, il
+avait habilement group les quelques raisons qui rendaient l'annulation
+ncessaire. Ainsi, toute esprance de rapprochement tant carte, il
+devenait vident que les poux se trouvaient en continuel danger de
+tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrte au mari, le
+montrait comme ayant dj succomb ce danger; puis, il clbrait la
+haute moralit de la femme, sa dvotion, toutes les vertus qui tait une
+garantie en faveur de sa vracit. Et, sans se prononcer pourtant, il
+s'en remettait la sagesse de la congrgation. Mais, ds lors, puisque
+monsignor Palma rptait peu prs les arguments de l'avocat Morano, et
+puisque Prada s'enttait ne plus se prsenter, il paraissait hors de
+doute que la congrgation voterait l'annulation une forte majorit, ce
+qui permettrait au Saint-Pre d'agir avec bienveillance.
+
+--Ah! mon Dario, nous voil au bout de nos chagrins... Mais que
+d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront peine de
+l'eau boire.
+
+Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionne. Ce
+n'tait pas que la juridiction des congrgations ft ruineuse, car en
+principe la justice y tait gratuite. Seulement, il y avait une infinit
+de petits frais payer, tous les employs subalternes, puis les
+expertises mdicales, les transcriptions, les mmoires, les plaidoyers.
+Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des
+cardinaux, certaines de ces voix revenaient de fortes sommes, quand il
+fallait s'assurer les cratures, faire agir tout un monde autour de
+Leurs minences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au
+Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons dcisives qui
+tranchent les pires difficults. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma
+avait cot horriblement cher.
+
+--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voil guri, qu'on nous permette
+vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur
+demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la
+seule fortune qui va me rester.
+
+Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compt dans son existence.
+Il n'en avait jamais eu son gr, il esprait simplement vivre toujours
+chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune mnage sur
+le pav. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne
+reprsentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
+divorces en avaient cot cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une
+plaisanterie.
+
+--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chre, et nous vivrons
+bien heureux, au fond de ce vieux palais, mme s'il faut en vendre les
+meubles.
+
+Elle fut enthousiasme, elle lui saisit la tte entre ses deux mains, et
+elle lui baisa les yeux perdument, dans un lan de passion
+extraordinaire.
+
+Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:
+
+--Ah! pardon, monsieur l'abb, j'ai une commission pour vous... Oui,
+c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et
+il m'a charge de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous
+devriez agir pour la dfense de votre livre.
+
+tonn, le prtre l'coutait.
+
+--Mais c'est lui qui m'a conseill de disparatre.
+
+--Sans doute... Seulement, il parat que l'heure est venue o vous devez
+aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez!
+il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a charg d'examiner votre
+livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.
+
+Pierre sentait crotre sa stupfaction. Jamais cela ne se faisait, de
+livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer
+l'entire libert de jugement. tait-ce donc une nouvelle phase de son
+sjour Rome qui allait commencer? Et il rpondit simplement:
+
+--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.
+
+
+
+
+X
+
+
+Ds le lendemain, Pierre, dont l'unique pense tait d'en finir, voulut
+se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui
+frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il
+dsirait viter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqu et
+si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
+d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrtaire du cardinal, il
+le pria d'entrer un instant chez lui.
+
+--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abb. Je me confie vous,
+j'ai besoin d'un conseil.
+
+Il le sentait trs renseign, ml tout, dans sa discrtion outre et
+peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait
+toujours la fivre, et qui, jusque-l, avait presque paru le fuir, sans
+doute pour chapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis
+quelque temps dj, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs
+flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il tait pris
+lui-mme de l'impatience dont celui-ci devait brler, tre immobilis
+de la sorte, durant des journes si longues. Aussi n'essaya-t-il pas
+d'viter l'entretien.
+
+--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette
+pice en dsordre. Ce matin, j'ai encore reu de Paris du linge et des
+vtements d'hiver... Imaginez-vous que j'tais venu avec une petite
+valise, pour quinze jours, et voil bientt trois mois que je suis ici,
+sans tre plus avanc que le matin de mon arrive.
+
+Don Vigilio eut un lger hochement de tte.
+
+--Oui, oui, je sais.
+
+Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par
+la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour dfendre son livre, il
+tait fort embarrass, ignorant dans quel ordre rgler ses visites,
+d'une faon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir
+monsignor Fornaro, le prlat consulteur charg du rapport sur son livre,
+dont on lui avait dit le nom?
+
+--Ah! s'cria don Vigilio frmissant, monsignor Nani est all jusque-l,
+il vous a livr le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je
+ne croyais!
+
+Et, s'oubliant, s'abandonnant sa passion:
+
+--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre
+une visite trs humble au prfet de la congrgation de l'Index, Son
+minence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas
+d'avoir port un autre votre premier hommage, s'il le savait un
+jour...
+
+Il s'arrta, il ajouta voix plus basse, dans un petit frisson de sa
+fivre:
+
+--Et il le saurait, tout se sait.
+
+Puis, comme s'il et cd une brusque vaillance de sympathie, il prit
+les deux mains du jeune prtre tranger.
+
+--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais trs heureux de
+vous tre bon quelque chose, parce que vous tes une me simple et que
+vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me
+demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les
+prils qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire
+encore aujourd'hui de ne compter en aucune faon sur mon matre, Son
+minence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a
+dsapprouv absolument votre livre... Seulement, celui-l est un saint,
+un grand honnte homme, et s'il ne vous dfend pas, il ne vous
+attaquera pas, il restera neutre, par gard pour sa nice, la
+contessina, qu'il adore et qui vous protge... Quand vous le verrez, ne
+plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait rien et pourrait
+l'irriter.
+
+Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris,
+ds sa premire entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites
+qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais
+en lui qu'un adversaire.
+
+--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralit.
+
+Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
+
+--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-tre que j'ai
+parl, et quel dsastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien
+dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux.
+Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.
+
+Et, ce jour-l, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pice,
+frissonnant, en fouillant droite et gauche le corridor, de ses yeux
+de flamme, pleins d'inquitude.
+
+Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
+Sanguinetti. Il tait dix heures, il avait quelque chance de le trouver.
+Le cardinal habitait, ct de l'glise Saint-Louis des Franais, dans
+une rue noire et troite, le premier tage d'un petit palais, amnag
+bourgeoisement. Ce n'tait pas la ruine gante, d'une grandeur princire
+et mlancolique, o s'enttait le cardinal Boccanera. L'ancien
+appartement de gala rglementaire tait rduit, comme le train. Il n'y
+avait plus de salle du trne, ni de grand chapeau rouge accroch sous un
+baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourn contre le
+mur. Deux pices successives servant d'antichambres, un salon o le
+cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable mme, des
+meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis
+poussireux, fans par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner
+longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hte, remettait sa
+veste, finit par entre-biller la porte, ce fut pour rpondre que Son
+Excellence tait depuis la veille Frascati.
+
+Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti tait en effet un
+des voques suburbicaires. Il avait, Frascati, son vch, une villa,
+o il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un dsir de repos ou
+une raison politique l'y poussait.
+
+--Et Son minence reviendra bientt?
+
+--Ah! on ne sait pas... Son minence est souffrante. Elle a bien
+recommand qu'on n'envoie personne la tourmenter l-bas.
+
+Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout dsorient par
+ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les
+choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, la
+place Navone, qui tait voisine? Mais il se rappela la recommandation
+que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il
+eut une inspiration, il rsolut de voir immdiatement le cardinal Sarno,
+dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna
+Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considraient comme un
+des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacr Collge,
+ce qui n'empchait pas son neveu, Narcisse, de dclarer qu'il ne
+connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions trangres ses
+occupations habituelles. S'il ne sigeait pas la congrgation de
+l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-tre agir
+sur ses collgues par sa grande influence.
+
+Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, o il savait
+devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperoit la lourde faade
+de la place d'Espagne, est une norme construction nue et massive qui
+occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
+italien desservait, s'y perdit, monta des tages qu'il lui fallut
+redescendre, un vritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de
+salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrtaire du cardinal,
+un jeune prtre aimable, qu'il avait dj vu au palais Boccanera.
+
+--Mais sans doute, je crois que Son minence voudra bien vous recevoir.
+Vous avez parfaitement fait de venir cette heure, car elle est ici
+tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie.
+
+Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrtaire la
+Propagande, y prsidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui
+organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et
+d'Ocanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, ce titre, il
+avait l un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative,
+o il rgnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son
+fauteuil de cuir, sans jamais tre sorti du cercle troit de ses cartons
+verts, sans connatre autre chose du monde que le spectacle de la rue,
+dont les pitons et les voitures passaient sous sa fentre.
+
+Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient clairer en
+plein jour, le secrtaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis,
+aprs un grand quart d'heure, il revint de son air empress et affable.
+
+--Son minence est occupe, une confrence avec des missionnaires qui
+partent. Mais a va tre fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son
+cabinet, o vous l'attendrez.
+
+Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosit
+l'amnagement. C'tait une assez vaste pice, sans luxe, tapisse de
+papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, bois noir. Les deux
+fentres, qui donnaient sur une rue latrale, troite, clairaient d'un
+jour morne les murs assombris et le tapis dteint; et il n'y avait, en
+dehors de deux consoles, que le bureau prs d'une des fentres, une
+simple table de bois noir, la moleskine mange, tellement encombre
+d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
+Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil dfonc par l'usage,
+le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier clabouss
+d'encre. Puis, il commena s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui
+l'oppressait, dans le grand silence inquitant que troublaient seuls les
+roulements touffs de la rue.
+
+Mais, comme il se dcidait marcher doucement de long en large, Pierre
+tomba sur une carte, accroche au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit
+des penses les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette
+carte, en couleurs, tait celle du monde catholique, la terre entire,
+la mappemonde droule, o les diverses teintes indiquaient les
+territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux,
+matre absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les
+infidles, et ces derniers pays classs selon l'organisation en
+vicariats ou en prfectures. N'tait-ce pas, graphiquement, tout
+l'effort sculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a
+voulue ds la premire heure, qu'il n'a cess de vouloir et de
+poursuivre travers les temps? Dieu a donn le monde son glise, mais
+il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entte
+rgner. De l, l'ternelle bataille, les peuples disputs de nos jours
+encore aux religions ennemies, comme l'poque o les Aptres
+quittaient la Jude pour rpandre l'vangile. Pendant le moyen ge, la
+grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pt mme
+tenter la rconciliation avec les glises dissidentes d'Orient. Puis, la
+Rforme clata, ce fut le schisme ajout au schisme, la moiti
+protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe reconqurir. Mais,
+avec la dcouverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrire s'tait
+rveille, Rome ambitionnait d'avoir elle cette seconde face de la
+terre, des missions furent cres, allrent soumettre Dieu ces
+peuples, ignors la veille, et qu'il avait donns avec les autres. Et
+les grandes divisions actuelles de la chrtient s'taient ainsi
+formes d'elles-mmes: d'une part, les nations catholiques, celles o la
+foi n'avait qu' tre entretenue, et que dirigeait souverainement la
+Secrtairerie d'tat, installe au Vatican; de l'autre, les nations
+schismatiques ou simplement paennes, qu'il s'agissait de ramener au
+bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforait de rgner la
+congrgation de la Propagande. Ensuite, cette congrgation avait d,
+son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la
+branche orientale charge spcialement des sectes dissidentes de
+l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'tend sur tous les autres
+pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conqurante, immense
+filet, aux mailles fortes et serres, jet sur le monde et qui ne devait
+pas laisser chapper une me.
+
+Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une
+telle machine, fonctionnant depuis des sicles, faite pour absorber
+l'humanit. Dote richement par les papes, disposant d'un budget
+considrable, la Propagande lui apparut comme une force part, une
+papaut dans la papaut; et il comprit le nom de pape rouge donn au
+prfet de la congrgation, car de quel pouvoir illimit ne jouissait-il
+pas, l'homme de conqute et de domination, dont les mains vont d'un bout
+de la terre l'autre? Si le cardinal secrtaire avait l'Europe
+centrale, un point si troit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste,
+des espaces infinis, les contres lointaines, inconnues encore? Puis,
+les chiffres taient l, Rome ne rgnait sans conteste que sur deux
+cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains;
+tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Rforme, si
+on les additionnait, dpassaient dj ce nombre; et quel cart,
+lorsqu'on ajoutait le milliard des infidles dont la conversion restait
+encore faire! Brusquement, il fut frapp par ces chiffres, un tel
+point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! tait-ce donc vrai? environ
+cinq millions de Juifs, prs de deux cents millions de Mahomtans, plus
+de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter
+les cent millions d'autres paens, de toutes les religions, au total un
+milliard, devant lequel les chrtiens n'taient gure que quatre cents
+millions, diviss entre eux, en continuelle bataille, une moiti avec
+Rome, l'autre moiti contre Rome! tait-ce possible que le Christ n'et
+pas mme, en dix-huit sicles, conquis le tiers de l'humanit, et que
+Rome, l'ternelle, la toute-puissante, ne comptt comme soumise que la
+sixime partie des peuples? Une seule me sauve sur six, quelle
+proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de
+Rome, colori en rouge, n'tait qu'un point perdu, quand on le comparait
+ l'empire des autres dieux, colori en jaune, les contres sans fin que
+la Propagande avait encore soumettre. Et la question se posait,
+combien de sicles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent
+remplies, la terre entire soumise sa loi, la socit religieuse
+recouvrant la socit civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un
+royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne
+terminer, quel tonnement, lorsqu'on songeait la tranquille srnit
+de Rome, son obstination patiente, qui n'a jamais dout, qui doute
+aujourd'hui moins que jamais, toujours l'oeuvre par ses vques et par
+ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son oeuvre sans arrt
+comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
+qu'elle seule, un jour, sera la matresse de la terre!
+
+Ah! cette arme continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait
+ cette heure, par del les mers, au travers des continents, prparer et
+assurer la conqute politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait
+cont avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements
+de la Propagande, Rome; car les missions taient souvent des
+instruments nationaux, au loin, d'une force dcisive. Le spirituel
+assurait le temporel, les mes conquises donnaient les corps. Aussi
+tait-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrgation favorisait
+les missionnaires de l'Italie ou des nations allies, dont elle
+souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'tait montre
+jalouse de sa rivale franaise, la Propagation de la foi, installe
+Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes
+d'nergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
+tribut considrable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout o
+elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires
+franais, les ordres franais venaient d'tre chasss, pour cder la
+place des religieux italiens ou allemands. Et c'tait maintenant ce
+secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur
+civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussireux, que
+jamais n'gayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des
+choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent
+monstrueuses et terrifiantes. N'tait-ce pas bouleverser les plus
+sages, faire plir les plus braves, cette machine de conqute et de
+domination, universellement organise, fonctionnant dans le temps et
+dans l'espace avec un enttement d'ternit, ne se contentant pas de
+vouloir les mes, mais travaillant son rgne futur sur tous les
+hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant
+d'eux, les cdant au matre temporaire qui les lui gardera? Quel rve
+prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillit le sicle o
+elle aura absorb les deux cents millions de Mahomtans et les sept
+cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique
+dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ
+triomphant!
+
+Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant
+le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui,
+d'tre trouv de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait
+en train de mal faire, occup violer un secret. Une rougeur intense
+lui envahit le visage.
+
+Mais le cardinal, qui l'avait regard fixement de ses yeux ternes, alla
+jusqu' sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une
+parole. D'un geste, il l'avait dispens du baisement de l'anneau.
+
+--J'ai voulu prsenter mes hommages Votre minence... Est-ce que Votre
+minence est souffrante?
+
+--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter.
+Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires!
+
+Pierre le regardait, sous le jour livide de la fentre, si malingre, si
+contrefait, avec son paule gauche plus haute que la droite, n'ayant
+plus rien de vivant, pas mme le regard, dans son visage us et terreux.
+Il se rappelait un de ses oncles, Paris, qui, aprs trente annes
+passes au fond d'un bureau de ministre, avait ce regard mort, cette
+peau de parchemin, cet hbtement las de tout l'tre. tait-ce donc vrai
+que celui-ci, ce petit vieillard dessch et flottant dans sa soutane
+noire, lisre de rouge, ft le matre du monde, possdant en lui un
+tel point la carte de la chrtient, sans tre jamais sorti de Rome, que
+le prfet de la Propagande ne prenait pas la moindre dcision avant de
+connatre son avis?
+
+--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abb... Alors, vous tes venu me
+voir, vous avez quelque demande me faire...
+
+Et, tout en s'apprtant couter, il feuilletait de ses doigts maigres
+les dossiers entasss devant lui, jetait un coup d'oeil sur chaque
+pice, ainsi qu'un gnral, un tacticien de science profonde, dont
+l'arme est au loin, et qui la conduit la victoire, du fond de son
+cabinet de travail, sans jamais perdre une minute.
+
+Un peu gn de voir ainsi poser nettement le but intress de sa visite,
+Pierre se dcida brusquer les choses.
+
+--En effet, je me permets de venir demander des conseils la haute
+sagesse de Votre minence. Elle n'ignore pas que je suis Rome pour
+dfendre mon livre, et je serais trs heureux, si elle voulait bien me
+diriger, m'aider de son exprience.
+
+Brivement, il dit o en tait l'affaire, il plaida sa cause. Mais,
+mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se dsintresser, songer
+autre chose, ne plus comprendre.
+
+--Ah! oui, vous avez crit un livre, il en a t question un soir, chez
+donna Serafina... C'est une faute, un prtre ne doit pas crire. A quoi
+bon?... Et, si la congrgation de l'Index le poursuit, elle a raison
+srement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrgation,
+je ne sais rien, rien du tout.
+
+Vainement, Pierre s'effora de l'instruire, de l'mouvoir, dsol de le
+sentir si ferm, si indiffrent. Et il s'aperut que cette intelligence,
+vaste et pntrante dans le domaine o elle voluait depuis quarante
+ans, se bouchait ds qu'on la sortait de sa spcialit. Elle n'tait ni
+curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute tincelle
+de vie, le crne semblait se dprimer encore, la physionomie entire
+prenait un air d'imbcillit morne.
+
+--Je ne sais rien, je ne puis rien, rpta-t-il. Et jamais je ne
+recommande personne.
+
+Pourtant, il fit un effort.
+
+--Mais Nani est l dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani?
+
+--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me rvler le nom du rapporteur,
+monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir.
+
+Le cardinal parut surpris et comme rveill. Un peu de lumire revint
+ses yeux.
+
+--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela,
+c'est qu'il a son ide. Allez voir monsignor Fornaro.
+
+Il s'tait lev de son fauteuil, il congdia le visiteur, qui dut le
+remercier, en s'inclinant profondment. D'ailleurs, sans l'accompagner
+jusqu' la porte, il s'tait rassis tout de suite, et il n'y eut plus,
+dans la pice morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux
+feuilletant les dossiers.
+
+Pierre, docilement, suivit le conseil. Il dcida de passer par la place
+Navone, en retournant la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un
+serviteur lui dit que son matre venait de sortir et qu'il fallait se
+prsenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
+le lendemain matin seulement qu'il put tre reu. Auparavant, il avait
+eu soin de se renseigner, il savait sur le prlat le ncessaire: la
+naissance Naples, les tudes commences chez les pres Barnabites de
+cette ville, termines Rome au Sminaire, enfin le long professorat
+l'Universit Grgorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
+congrgations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro
+brlait de l'ambition immdiate d'obtenir le canonicat Saint-Pierre,
+et faisait le rve lointain d'tre nomm un jour secrtaire de la
+Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Thologien
+remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois la
+littrature, en crivant dans les revues religieuses des articles, qu'il
+avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi trs
+mondain.
+
+Ds que Pierre eut remis sa carte, il fut reu, et le soupon qu'on
+l'attendait lui serait venu peut-tre, si l'accueil qui lui tait fait
+n'avait tmoign de la plus sincre surprise, mle un peu
+d'inquitude.
+
+--Monsieur l'abb Froment, monsieur l'abb Froment, rptait le prlat
+en regardant la carte qu'il avait garde la main. Veuillez entrer, je
+vous prie.... J'allais dfendre ma porte, car j'ai un travail trs
+press.... a ne fait rien, asseyez-vous.
+
+Mais Pierre restait charm, en admiration devant ce bel homme, grand et
+fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, ras, avec des
+boucles de cheveux peine grisonnants, il avait un nez aimable, des
+lvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prlature romaine
+peut offrir de plus sduisant et de plus dcoratif. Il tait vraiment
+superbe dans sa soutane noire collet violet, trs soign de sa
+personne, d'une lgance simple. Et la vaste pice o il recevait,
+gaiement claire par deux larges fentres sur la place Navone, meuble
+avec un got trs rare aujourd'hui chez le clerg romain, sentait bon,
+lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur l'abb Froment, et veuillez me dire ce qui
+me cause l'honneur de votre visite.
+
+Il s'tait remis, l'air naf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un
+coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait d prvoir, se
+trouva trs gn. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer
+le motif dlicat de sa visite? Il sentit que c'tait encore le parti le
+plus prompt et le plus digne.
+
+--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire prs de vous
+ne se fait pas. Mais on m'a conseill cette dmarche, et il m'a sembl
+qu'entre honntes gens, il ne peut jamais tre mauvais de chercher la
+vrit de bonne foi.
+
+--Quoi donc, quoi donc? demanda le prlat, d'un air de candeur parfaite,
+sans cesser de sourire.
+
+--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrgation de l'Index vous
+avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de
+l'examiner, et je me permets de me prsenter, dans le cas o vous auriez
+ me demander quelques explications.
+
+Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il
+porta les deux mains sa tte, se recula, toujours courtois cependant.
+
+--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un
+chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a tromp, car on
+ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De
+grce, ne parlons pas de ces choses.
+
+Heureusement, Pierre, qui avait remarqu l'effet dcisif que produisait
+le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'ide de rpondre:
+
+--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre
+embarras, et je vous rpte que jamais je ne me serais permis de venir
+vous importuner, si monsignor Nani lui-mme ne m'avait fait connatre
+votre nom et votre adresse.
+
+Cette fois encore, l'effet fut immdiat. Seulement, monsignor Fornaro
+mit une grce aise se rendre, comme tout ce qu'il faisait. Il ne
+cda pas tout de suite, d'ailleurs, trs malicieux, plein de nuances.
+
+--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le
+gronderai, je me fcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la
+congrgation, il a pu tre induit en erreur.... Vous lui direz qu'il
+s'est tromp, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui
+apprendra rvler des secrets ncessaires, respects de tous.
+
+Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie:
+
+--Voyons, puisque monsignor Nani le dsire, je veux bien causer un
+instant avec vous, mon cher monsieur Froment, la condition que vous ne
+saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se
+dire la congrgation.
+
+A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait quel point les
+choses devenaient faciles, lorsque les formes taient sauves. Et il se
+mit expliquer une fois de plus son cas, l'tonnement profond o
+l'avait jet le procs fait son livre, l'ignorance o il tait encore
+des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.
+
+--En vrit, en vrit! rpta le prlat, l'air bahi de tant
+d'innocence. La congrgation est un tribunal, et elle ne peut agir que
+si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a
+dnonc, tout simplement.
+
+--Oui, je sais, dnonc!
+
+--Mais sans doute, la plainte a t porte par trois vques franais,
+dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la
+congrgation passt l'examen de l'oeuvre incrimine.
+
+Pierre le regardait, effar. Dnonc par trois vques, et pourquoi, et
+dans quel but?
+
+Puis, l'ide de son protecteur lui revint.
+
+--Voyons, le cardinal Bergerot m'a crit une lettre approbative, que
+j'ai mise comme prface en tte de mon livre. Est-ce que cela n'tait
+pas une garantie qui aurait d suffire l'piscopat franais?
+
+Finement, monsignor Fornaro hocha la tte, avant de se dcider dire:
+
+--Ah! oui, certainement, la lettre de Son minence, une trs belle
+lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne
+pas l'crire, pour elle, et surtout pour vous.
+
+Et, comme le prtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche,
+voulant le presser de s'expliquer:
+
+--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son minence le cardinal
+Bergerot est un saint que tout le monde rvre, et s'il pouvait pcher,
+il faudrait srement n'en accuser que son coeur.
+
+Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abme. Il n'osa
+insister, il reprit avec quelque violence:
+
+--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je
+n'entends pas mon tour me faire dnonciateur, mais que de livres je
+connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulirement
+plus dangereux que le mien!
+
+Cette fois, monsignor Fornaro sembla trs heureux d'abonder dans son
+sens.
+
+--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous
+les mauvais livres, nous en sommes dsols. Il faut songer au nombre
+incalculable d'ouvrages que nous serions forcs de lire. Alors, n'est-ce
+pas? nous condamnons les pires en bloc.
+
+Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les
+imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au
+pralable soumis le manuscrit l'approbation de l'vque. Mais,
+aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
+quel serait l'embarras terrible des vchs, si, brusquement, les
+imprimeurs se conformaient la rgle. On n'y avait ni le temps, ni
+l'argent, ni les hommes ncessaires, pour cette colossale besogne. Aussi
+la congrgation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir les
+examiner, les livres parus ou paratre de certaines catgories:
+d'abord tous les livres dangereux pour les moeurs, tous les livres
+rotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car
+les saints livres ne doivent pas tre permis sans discrtion; enfin les
+livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de
+philosophie contraires au dogme, les livres d'hrsiarques ou de simples
+ecclsiastiques discutant la religion. C'taient l des lois sages,
+rendues par diffrents papes, dont l'expos servait de prface au
+catalogue des livres dfendus que la congrgation publiait, et sans
+lesquelles ce catalogue, pour tre complet, aurait empli lui seul une
+bibliothque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que
+l'interdiction frappait surtout des livres de prtres, Rome ne gardant
+gure, devant la difficult et l'normit de la tche, que le souci de
+veiller avec soin la bonne police de l'glise. Et tel tait le cas de
+Pierre et de son oeuvre.
+
+--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas
+faire de la rclame un tas de livres malsains, en les honorant d'une
+condamnation particulire. Ils sont lgions, chez tous les peuples, et
+nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre.
+De temps autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est
+sign d'un nom clbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des
+attaques inquitantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde
+que nous existons et que nous nous dfendons, sans rien abandonner de
+nos droits ni de nos devoirs.
+
+--Mais mon livre, mon livre? s'cria Pierre, pourquoi cette poursuite
+contre mon livre?
+
+--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur
+Froment. Vous tes prtre, votre livre a du succs, vous en avez publi
+une dition bon march qui se vend trs bien; et je ne parle pas du
+mrite littraire qui est remarquable, un souffle de relle posie qui
+m'a transport et dont je vous fais mon sincre compliment... Comment
+voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une
+oeuvre o vous concluez l'anantissement de notre sainte religion et
+la destruction de Rome?
+
+Pierre resta bant, suffoqu de surprise.
+
+--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie,
+ternelle, de nouveau reine du monde!
+
+Et, repris de son brlant enthousiasme, il se dfendit, il confessa de
+nouveau sa foi, le catholicisme retournant la primitive glise,
+puisant un sang rgnr dans le christianisme fraternel de Jsus, le
+pape libr de toute royaut terrestre, rgnant sur l'humanit entire
+par la charit et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
+sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, la
+communaut chrtienne de tous les peuples unis en un seul peuple.
+
+--Est-ce que le Saint-Pre peut me dsavouer? Est-ce que ce ne sont pas
+l ses ides secrtes, qu'on commence deviner et que mon seul tort
+serait d'exprimer trop tt et trop librement? Est-ce que, si l'on me
+permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la
+cessation des poursuites?
+
+Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tte, sans
+se fcher de la fougue juvnile du prtre. Au contraire, il souriait
+avec une amabilit croissante, comme trs amus par tant d'innocence et
+tant de rve. Enfin, il rpondit gaiement:
+
+--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrterai, il m'est dfendu de
+rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel...
+
+--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.
+
+De nouveau, le prlat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face
+aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce
+fut pour ajouter:
+
+--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la
+religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu!
+
+Il s'agita davantage, il se pma, ce point, que Pierre, saisi
+d'impatience, s'cria:
+
+--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme
+que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons!
+cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une oeuvre de
+piti et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
+intentions.
+
+Monsignor Fornaro tait redevenu trs calme, trs paterne.
+
+--Oh! les intentions, les intentions...
+
+Il se leva, pour congdier le visiteur.
+
+--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis trs honor de
+votre dmarche prs de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel
+sera mon rapport, nous en avons dj trop caus, et j'aurais d mme
+refuser d'entendre votre dfense. Vous ne m'en trouverez pas moins prt
+ vous tre agrable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir...
+Mais je crains fort que votre livre ne soit condamn.
+
+Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:
+
+--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les
+intentions. Toute dfense est donc inutile, le livre est l, et il est
+ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas...
+C'est pourquoi la congrgation ne convoque jamais les accuss, n'accepte
+d'eux que la rtractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous
+auriez de plus sage faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non!
+vous ne voulez pas? Ah! que vous tes jeune, mon ami!
+
+Il riait plus haut du geste de rvolte, d'indomptable fiert, qui venait
+d'chapper son jeune ami, comme il le nommait. Puis, la porte, dans
+une nouvelle expansion, baissant la voix:
+
+--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous
+donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon
+rapport, on l'imprime, on le lit, quitte n'en tenir aucun compte...
+Tandis que le secrtaire de la congrgation, le pre Dangelis, peut
+tout, mme l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
+Dominicains, derrire la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au
+revoir, mon cher, au revoir!
+
+Pierre, tourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce
+qu'il devait croire et esprer. Une pense lche l'envahissait: pourquoi
+continuer cette lutte o les adversaires restaient ignors,
+insaisissables? Pourquoi davantage s'entter dans cette Rome si
+passionnante et si dcevante? Il fuirait, il retournerait le soir mme
+Paris, y disparatrait, y oublierait les dsillusions amres dans la
+pratique de la plus humble charit. Il tait dans une de ces heures
+d'abandon o la tche longtemps rve apparat brusquement impossible.
+Mais, au milieu de son dsarroi, il allait pourtant, il marchait quand
+mme son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et
+enfin place d'Espagne, il rsolut de voir encore le pre Dangelis. Le
+couvent des Dominicains est l, en bas de la Trinit des Monts.
+
+Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais song eux, sans un respect ml
+d'un peu d'effroi. Pendant des sicles, quels vigoureux soutiens ils
+s'taient montrs de l'ide autoritaire et thocratique! L'glise leur
+avait d sa plus solide autorit, ils taient les soldats glorieux de sa
+victoire. Tandis que saint Franois conqurait pour Rome les mes des
+humbles, saint Dominique lui soumettait les mes des intelligents et des
+puissants, toutes les mes suprieures. Et cela passionnment, dans une
+flamme de foi et de volont admirables, par tous les moyens d'action
+possibles, par la prdication, par le livre, par la pression policire
+et judiciaire. S'il ne cra pas l'Inquisition, il l'utilisa, son coeur
+de douceur et de fraternit combattit le schisme dans le sang et le feu.
+Vivant, lui et ses moines, de pauvret, de chastet et d'obissance, les
+grandes vertus de ces temps orgueilleux et drgls, il allait par les
+villes, prchait les impies, s'efforait de les ramener l'glise, les
+dfrait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il
+s'attaquait aussi la science, il la voulut sienne, il fit le rve de
+dfendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines,
+aeul de l'anglique saint Thomas, lumire du moyen ge, qui a tout mis
+dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et
+ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la
+doctrine de Rome dans les chaires clbres de tous les peuples, en lutte
+presque partout contre l'esprit libre des Universits, vigilants
+gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les
+plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui
+ont construit l'norme difice du catholicisme, tel qu'il existe encore
+aujourd'hui.
+
+Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet difice qu'on
+avait cru bti chaux et sable, pour l'ternit, se demandait de
+quelle utilit ils pouvaient bien tre encore, ces ouvriers d'un autre
+ge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'excration, leur
+parole qu'on n'coute plus, leurs livres qu'on ne lit gure, leur rle
+de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont
+les vrits font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts.
+Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospre;
+seulement, qu'on est loin de l'poque o leur gnral rgnait Rome,
+matre du sacr palais, ayant par l'Europe entire des couvents, des
+coles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste hritage, il ne
+leur reste dsormais que quelques situations acquises et, entre autres,
+la charge de secrtaire de la congrgation de l'Index, une ancienne
+dpendance du Saint-Office, o ils gouvernaient souverainement.
+
+Tout de suite, on introduisit Pierre auprs du pre Dangelis. La salle
+tait vaste, nue et blanche, inonde de clair soleil. Il n'y avait l
+qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu
+au mur. Prs de la table, le pre se tenait debout, un homme d'environ
+cinquante ans, trs maigre, drap svrement de l'ample costume blanc et
+noir. Dans sa longue face d'ascte, la bouche mince, au nez mince, au
+menton mince et ttu, les yeux gris avaient une fixit gnante. Et,
+d'ailleurs, il se montra trs net, trs simple, d'une politesse
+glaciale.
+
+--Monsieur l'abb Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas?
+
+Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main.
+
+--Veuillez, monsieur l'abb, me faire connatre l'objet de votre visite.
+
+Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa dfense; et cela ne
+tarda pas lui devenir d'autant plus pnible, que ses paroles tombaient
+dans un silence, dans un froid de mort. Le pre ne bougeait pas, les
+mains croises sur les genoux, les yeux aigus et pntrants, fixs dans
+les yeux du prtre.
+
+Enfin, quand celui-ci s'arrta, il dit sans hte:
+
+--Monsieur l'abb, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je
+n'avais point couter tout ceci. Le procs de votre livre s'instruit,
+et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne
+vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.
+
+La voix tremblante, Pierre osa rpondre:
+
+--J'attends de la bont et de la justice.
+
+Un ple sourire, d'une orgueilleuse humilit, monta aux lvres du
+religieux.
+
+--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daign m'clairer dans mes
+modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice rendre, je suis
+un simple employ, charg de classer et de documenter les affaires. Et
+ce sont Leurs minences seules, les membres de la congrgation, qui se
+prononceront sur votre livre... Ils le feront srement avec l'aide du
+Saint-Esprit, vous n'aurez qu' vous incliner devant leur sentence,
+lorsqu'elle sera ratifie par Sa Saintet.
+
+Il coupa court, se leva, forant Pierre se lever. Ainsi, c'taient
+presque les mmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement
+avec une nettet tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout,
+il se heurtait la mme force anonyme, la machine puissamment monte,
+dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui crase. Longtemps
+encore, on le promnerait sans doute, de l'un l'autre, sans qu'il
+trouvt jamais la tte, la volont raisonnante et agissante. Et il n'y
+avait qu' s'incliner.
+
+Pourtant, avant de partir, il eut l'ide de prononcer une fois de plus
+le nom de monsignor Nani, dont il commenait connatre la puissance.
+
+--Je vous demande pardon de vous avoir drang inutilement. Je n'ai cd
+qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intresser
+ moi.
+
+Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du pre
+Dangelis s'claira d'un sourire, d'un plissement des lvres, o
+s'aiguisait le plus ironique ddain. Il tait devenu plus ple, et ses
+yeux de vive intelligence flambrent.
+
+--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous
+croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser un
+autre qu' lui-mme. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le
+voir.
+
+Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le
+conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait
+pied, il rsolut de rentrer au palais Boccanera, pour rflchir et
+comprendre, avant de continuer ses dmarches. Tout de suite, la pense
+de questionner don Vigilio lui tait venue; et la chance voulut, ce
+soir-l, aprs le souper, qu'il rencontrt le secrtaire dans le
+corridor, avec sa bougie, au moment o celui-ci allait se coucher.
+
+--J'aurais tant de choses vous dire! Je vous en prie, cher monsieur,
+entrez donc un instant chez moi.
+
+D'un geste, l'abb le fit taire. Puis, voix trs basse:
+
+--N'avez-vous pas aperu l'abb Paparelli au premier tage? Il nous
+suivait.
+
+Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face
+molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui
+dplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquitait point, et il fut
+surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la rponse, don
+Vigilio tait retourn au bout du couloir, o il couta longuement.
+Puis, il revint pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un
+saut chez son voisin.
+
+--L, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut referme. Et, si
+vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre
+chambre. Deux murs valent mieux qu'un.
+
+Enfin, quand la lampe eut t pose sur la table, et qu'ils se
+trouvrent assis tous les deux au fond de cette pice ple, dont le
+papier gris de lin, les meubles dpareills, le carreau et les murs nus
+avaient la mlancolie des vieilles choses fanes, Pierre remarqua que
+l'abb tait en proie un accs de fivre plus intense que de coutume.
+Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise
+n'avaient brl si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravage.
+
+--Est-ce que vous tes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer.
+
+--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux
+parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour
+ou l'autre on se soulage.
+
+tait-ce de son mal qu'il dsirait se distraire? tait-ce son long
+silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir touff? Tout de
+suite, il se fit raconter les dmarches des derniers jours, il s'agita
+davantage, lorsqu'il sut de quelle faon le cardinal Sarno, monsignor
+Fornaro et le pre Dangelis avaient reu le visiteur.
+
+--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'tonne plus, et cependant
+je m'indigne pour vous, oui! a ne me regarde pas et a me rend malade,
+car a rveille toutes mes misres, moi!... Il faut ne pas compter le
+cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours trs loin, et qui n'a
+jamais aid personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!
+
+--Il m'a paru fort aimable, plutt bienveillant, et je crois en vrit
+qu' la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport.
+
+--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montr plus tendre.
+Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le
+connaissez gure, si dlicieux, et sans cesse aux aguets pour btir sa
+fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la
+dfaite doit tre agrable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le
+pre Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et
+d'une intelligence suprieure. J'ajoute que celui-ci vous brlerait
+comme une poigne de paille, s'il tait le matre... Et si je pouvais
+tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
+dessous de ce monde, les monstrueux apptits d'ambition, les
+complications abominables des intrigues, les vnalits, les lchets,
+les tratrises, les crimes mme!
+
+En le voyant si exalt, sous la flambe d'une telle rancune, Pierre
+songea tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchs
+jusque-l.
+
+--Dites-moi seulement o en est mon affaire. Lorsque je vous ai
+questionn, ds mon arrive ici, vous m'avez rpondu qu'aucune pice
+n'tait encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est form, vous
+devez tre au courant, n'est-ce pas?... Et, ce propos, monsignor
+Fornaro m'a parl de trois vques franais qui auraient dnonc mon
+livre, en exigeant des poursuites. Trois vques! est-ce possible?
+
+Don Vigilio haussa violemment les paules.
+
+--Ah! vous tes une belle me! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que
+trois... Oui, plusieurs pices de votre affaire sont entre nos mains, et
+d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait tre, votre affaire.
+Les trois vques sont l'vque de Tarbes d'abord, qui videmment
+excute les vengeances des Pres de Lourdes, puis les vques de
+Poitiers et d'vreux, tous les deux connus par leur intransigeance
+ultramontaine, adversaires passionns du cardinal Bergerot. Ce dernier,
+vous le savez, est mal vu au Vatican, o ses ides gallicanes, son
+esprit largement libral soulvent de vritables colres... Et ne
+cherchez pas autre part, toute l'affaire est l, une excution que les
+tout-puissants Pres de Lourdes exigent du Saint-Pre, sans compter
+qu'on dsire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grce la
+lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment crite et que vous
+avez publie en guise de prface... Depuis longtemps, les condamnations
+de l'Index ne sont souvent, entre ecclsiastiques, que des coups de
+massue changs dans l'ombre. La dnonciation rgne en matresse
+souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous
+citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
+autres, pour tuer une ide ou un homme; car, derrire l'auteur, on vise
+presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a l un tel nid
+d'intrigues, une telle source d'abus, o se satisfont les basses
+rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici
+mme, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue ncessit de la
+rglementer nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe
+un discrdit complet... S'entter garder l'universel pouvoir,
+gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore
+faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne rvoltent pas par
+l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse
+pas sourire!
+
+Pierre coutait, le coeur envahi d'un tonnement douloureux. Sans doute,
+depuis qu'il tait Rome, depuis qu'il y voyait les Pres de la Grotte
+salus et redouts, matres par les larges aumnes qu'ils envoyaient au
+denier de Saint-Pierre, il les sentait derrire les poursuites, il
+devinait qu'il allait avoir payer la page de son livre o il
+constatait, Lourdes, un dplacement de la fortune inique, un spectacle
+effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat
+qui disparatrait dans la socit vraiment chrtienne de demain. De
+mme, il n'tait pas sans avoir compris maintenant le scandale que
+devaient avoir soulev sa joie avoue du pouvoir temporel perdu et
+surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant, lui
+seul, pour armer les dlateurs. Mais ce qui le surprenait et le
+dsolait, c'tait d'apprendre cette chose inoue, la lettre du cardinal
+Bergerot impute crime, son livre dnonc et condamn pour atteindre
+par derrire le pasteur vnrable qu'on n'osait frapper de face. La
+pense d'affliger le saint homme, d'tre pour lui une cause de dfaite,
+dans son ardente charit, lui tait cruelle. Et quelle dsesprance
+trouver, au fond de ces querelles, o devrait lutter seul l'amour du
+pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
+et les apptits lchs dans le plus froce gosme!
+
+Puis, ce fut, chez Pierre, une rvolte contre cet Index odieux et
+imbcile. Il en suivait prsent le fonctionnement, depuis la
+dnonciation jusqu' l'affichage public des livres condamns. Le
+secrtaire de la congrgation, il venait de le voir, le pre Dangelis,
+entre les mains duquel la dnonciation arrivait, qui ds lors
+instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
+autoritaire et lettr, rvant de gouverner les intelligences et les
+consciences comme aux temps hroques de l'Inquisition. Les prlats
+consulteurs, il en avait visit un, monsignor Fornaro, charg du rapport
+sur son livre, si ambitieux et si accueillant, thologien subtil qui
+n'tait point embarrass pour trouver des attentats contre la foi dans
+un Trait d'algbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite,
+c'taient les rares runions des cardinaux, votant, supprimant de loin
+en loin un livre ennemi, dans le mlancolique dsespoir de ne pouvoir
+les supprimer tous; et c'tait enfin le pape, approuvant, signant le
+dcret, une formalit pure, car tous les livres n'taient-ils pas
+coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du pass,
+que cet Index vieilli, caduc, tomb en enfance! On sentait la formidable
+puissance qu'il avait d tre autrefois, lorsque les livres taient
+rares et que l'glise avait des tribunaux de sang et de feu pour faire
+excuter ses arrts. Puis, les livres s'taient multiplis tellement, la
+pense crite, imprime, tait devenue un fleuve si profond et si large,
+que ce fleuve avait tout submerg, tout emport. Dbord, frapp
+d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant rduit la vaine
+protestation de condamner en bloc la colossale production moderne,
+limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant l'unique
+examen des oeuvres d'ecclsiastiques, et l encore corrompu dans son
+rle, gt par les pires passions, chang en un instrument d'intrigues,
+de haine et de vengeance. Ah! cette misre de ruine, cet aveu de
+vieillesse infirme, de paralysie gnrale et croissante, au milieu de
+l'indiffrence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent
+glorieux de civilisation, en tre venu l, jeter au feu de son enfer
+les livres en tas, et quel tas! presque toute la littrature,
+l'histoire, la philosophie, la science des sicles passs et du ntre!
+Peu de livres se publient cette heure, qui ne tomberaient sous les
+foudres de l'glise. Si elle parat fermer les yeux, c'est afin d'viter
+l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout dtruire; et elle
+s'entte pourtant conserver l'apparence de sa souveraine autorit sur
+les intelligences, telle qu'une reine trs ancienne, dpossde de ses
+tats, dsormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait rendre de
+vaines sentences, acceptes par une minorit infime. Mais qu'on la
+suppose un instant victorieuse, matresse par un miracle du monde
+moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pense humaine,
+avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour excuter. Qu'on
+suppose les rgles de l'Index appliques strictement, un imprimeur ne
+pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'vque, tous les
+livres dfrs ensuite la congrgation, le pass expurg, le prsent
+garrott, soumis au rgime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
+pas la fermeture des bibliothques, le long hritage de la pense crite
+mis au cachot, l'avenir barr, l'arrt total de tout progrs et de toute
+conqute? De nos jours, Rome est l comme un terrible exemple de cette
+exprience dsastreuse, avec son sol refroidi, sa sve morte, tue par
+des sicles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un
+homme, pas une oeuvre n'a pu y natre encore au bout de vingt-cinq ans
+de rveil et de libert. Et qui accepterait cela, non pas parmi les
+esprits rvolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque
+culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans
+l'absurde.
+
+Le silence tait profond, et Pierre, que ces rflexions bouleversaient,
+eut un geste dsespr, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un
+moment, tous deux se turent, dans l'immobilit de mort qui montait du
+vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
+clairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le
+regard tincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fivre:
+
+--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux.
+
+Pierre, qui ne comprit pas, s'tonna, un peu inquiet de cette parole
+gare, tombe l sans transition apparente.
+
+--Qui, eux?
+
+--Les Jsuites!
+
+Et le petit prtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage
+concentre de sa passion, qui clatait. Ah! tant pis, s'il faisait une
+nouvelle sottise! le mot tait lch enfin! Il eut pourtant un dernier
+coup d'oeil de dfiance perdue, autour des murs. Puis, il se soulagea
+longuement, dans une dbcle de paroles, d'autant plus irrsistible,
+qu'il l'avait plus longtemps refoule au fond de lui.
+
+--Ah! les Jsuites, les Jsuites!... Vous croyez les connatre, et vous
+ne vous doutez seulement pas de leurs oeuvres abominables ni de leur
+incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours.
+Dites-vous cela, ds que vous cessez de comprendre, si vous voulez
+comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un dsastre, quand vous
+souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitt: Ce sont eux, ils
+sont l. Je ne suis pas sr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans
+cette armoire... Ah! les Jsuites, les Jsuites! Ils m'ont dvor, moi,
+et ils me dvorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni
+de mes os.
+
+De sa voix entrecoupe, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine
+d'esprance. Il tait de petite noblesse provinciale, et riche de jolies
+rentes, et d'une intelligence trs vive, trs souple, souriante
+l'avenir. Aujourd'hui, il serait srement prlat, en marche pour les
+hautes charges. Mais il avait eu le tort imbcile de mal parler des
+Jsuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, ds
+lors, l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs
+imaginables: sa mre et son pre taient morts, son banquier avait pris
+la fuite, les bons postes lui chappaient ds qu'il s'apprtait les
+occuper, les pires msaventures le poursuivaient dans le saint
+ministre, ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne
+gotait un peu de repos que depuis le jour o le cardinal Boccanera,
+prenant en piti sa malechance, l'avait recueilli et attach sa
+personne.
+
+--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils excrent Son minence, qui
+n'a jamais t avec eux; mais ils n'ont point encore os s'attaquer
+elle, ni ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont
+quand mme. Peut-tre sauront-ils notre conversation de ce soir et me la
+feront-ils payer trs cher; car j'ai tort de parler, je parle malgr
+moi... Ils m'ont vol tout le bonheur, ils m'ont donn tout le malheur
+possible, tout, tout, entendez-vous bien!
+
+Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'cria, en s'efforant
+de plaisanter:
+
+--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jsuites qui vous ont donn les
+fivres?
+
+--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises
+au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin
+d'avoir t chass de la petite glise que je desservais.
+
+Jusque-l, Pierre n'avait pas cru la terrible lgende des Jsuites. Il
+tait d'une gnration qui souriait des loups-garous et qui trouvait un
+peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachs dans les
+murs, terrorisant les familles. C'taient l, pour lui, des contes de
+nourrice, exagrs par les passions religieuses et politiques. Aussi
+examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir
+affaire un maniaque.
+
+Cependant, l'extraordinaire histoire des Jsuites s'voquait en lui. Si
+saint Franois d'Assise et saint Dominique sont l'me mme et l'esprit
+du moyen ge, les matres et les ducateurs, l'un exprimant toute
+l'ardente foi charitable des humbles, l'autre dfendant le dogme, fixant
+la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola
+apparat au seuil des temps modernes pour sauver le sombre hritage qui
+priclite, en accommodant la religion aux socits nouvelles, en lui
+donnant de nouveau l'empire du monde qui va natre. Ds lors,
+l'exprience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le
+pch allait tre vaincu, car il tait dsormais certain que l'ancienne
+volont de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme mme, avec
+ses apptits, ses passions, son coeur et son sang, ne pouvait aboutir
+qu' une dfaite dsastreuse, o l'glise se trouvait la veille de
+sombrer; et ce sont les Jsuites qui viennent la tirer d'un tel pril,
+qui la rendent la vie conqurante, en dcidant que c'est elle
+maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
+vouloir aller elle. Tout est l, ils dclarent qu'il est avec le ciel
+des arrangements, ils se plient aux moeurs, aux prjugs, aux vices
+mme, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une
+diplomatie aimable, prte tourner les pires abominations la plus
+grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en
+dcoule, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens
+sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royaut de Dieu
+mme, reprsente par celle de son glise. Aussi quel succs foudroyant!
+Ils pullulent, ils ne tardent pas couvrir la terre, tre partout les
+matres incontests. Ils confessent les rois, ils acquirent d'immenses
+richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne
+peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
+possder bientt, mes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des
+coles, ils sont des ptrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont
+compris que l'autorit appartient toujours demain, aux gnrations qui
+poussent et dont il faut rester les matres, si l'on veut rgner
+ternellement. Leur puissance est telle, base sur la ncessit d'une
+transaction avec le pch, qu'au lendemain du concile de Trente, ils
+transforment l'esprit du catholicisme, le pntrent et se l'identifient,
+se trouvent tre les soldats indispensables de la papaut, qui vit d'eux
+et pour eux. Depuis lors, Rome est eux, Rome o leur gnral a si
+longtemps command, d'o sont partis si longtemps les mots d'ordre de
+cette tactique obscure et gniale, aveuglment suivie par leur
+innombrable arme, dont la savante organisation couvre le globe d'un
+rseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement
+de la pauvre humanit souffrante. Mais le prodige, en tout cela, tait
+encore la stupfiante vitalit des Jsuites, sans cesse traqus,
+condamns, excuts, et debout quand mme. Ds que leur puissance
+s'affirme, leur impopularit commence, peu peu universelle. C'est une
+hue d'excration qui monte contre eux, des accusations abominables, des
+procs scandaleux o ils apparaissent comme des corrupteurs et des
+malfaiteurs. Pascal les voue au mpris public, des parlements condamnent
+leurs livres au feu, des universits frappent leur morale et leur
+enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulvent dans chaque royaume
+de tels troubles, de telles luttes, que la perscution s'organise et
+qu'on les chasse bientt de partout. Pendant plus d'un sicle, ils sont
+errants, expulss, puis rappels, passant et repassant les frontires,
+sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer ds que
+l'apaisement s'est fait. Enfin, supprims par un pape, dsastre suprme,
+mais rtablis par un autre, ils sont depuis cette poque peu prs
+tolrs. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire o ils
+ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air
+tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais
+conquis la terre.
+
+Pierre savait qu'aujourd'hui, ne voir que l'apparence des choses, ils
+semblaient dpossds de Rome. Ils ne desservaient plus le Ges, ils ne
+dirigeaient plus le Collge Romain, o ils avaient faonn tant d'mes;
+et, sans maison eux, rduits l'hospitalit trangre, ils s'taient
+rfugis modestement au Collge Germanique, dans lequel se trouvait une
+petite chapelle. L, ils professaient, ils confessaient encore, mais
+sans clat, sans les splendeurs dvotes du Ges, sans les succs
+glorieux du Collge Romain. Et fallait-il croire, ds lors, une
+habilet souveraine, cette ruse de disparatre pour rester les matres
+secrets et tout-puissants, la volont cache qui dirige tout? On disait
+bien que la proclamation de l'Infaillibilit du pape tait leur oeuvre,
+l'arme dont ils s'taient arms eux-mmes, en feignant d'en armer la
+papaut, pour les besognes prochaines et dcisives que leur gnie
+prvoyait, la veille des grands bouleversements sociaux. Elle tait
+peut-tre vraie, cette souverainet occulte que racontait don Vigilio
+dans un frisson de mystre, cette mainmise sur le gouvernement de
+l'glise, cette royaut ignore et totale au Vatican.
+
+Un sourd rapprochement s'tait fait dans l'esprit de Pierre, et il
+demanda tout d'un coup:
+
+--Monsignor Nani est donc Jsuite?
+
+Ce nom parut rendre don Vigilio toute sa passion inquite. Il eut un
+geste tremblant de la main.
+
+--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la
+robe. Mais il sort de ce Collge Romain o sa gnration a t forme,
+il y a bu ce gnie des Jsuites qui s'adaptait si exactement son
+propre gnie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livre
+impopulaire et gnante, voulant tre libre, il n'en est pas moins
+Jsuite, oh! Jsuite dans la chair, dans les os, dans l'me, et
+suprieurement. Il a l'vidente conviction que l'glise ne peut
+triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il
+l'aime trs sincrement, il est trs pieux au fond, trs bon prtre,
+servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne ses
+ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalit ni d'une
+faute, aid par la ligne de nobles Vnitiens qu'il a derrire lui,
+instruit profondment par la connaissance du monde auquel il s'est
+beaucoup ml, Vienne, Paris, dans les nonciatures, sachant tout,
+connaissant tout, grce aux dlicates fonctions qu'il occupe ici depuis
+dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non
+pas le Jsuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des dfiances,
+mais le chef sans un uniforme qui le dsigne, la tte, le cerveau!
+
+Ceci rendit Pierre srieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachs
+dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son
+scepticisme rpugnait ces contes, il admettait trs bien qu'une morale
+opportuniste, comme celle des Jsuites, ne des besoins de la lutte pour
+la vie, se ft inocule et prdomint dans l'glise entire. Mme les
+Jsuites pouvaient disparatre, leur esprit leur survivrait, puisqu'il
+tait l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui
+pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte
+restait, en ralit, dans cette tentative d'accommodement qui se
+poursuivait, entre la religion et le sicle. Ds lors, il comprenait que
+des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance
+norme, dcisive.
+
+--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est
+partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passe
+ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouv au fond, brouillant et
+dbrouillant les fils, selon des ncessits que lui seul connat.
+
+Et, dans cette fivre intarissable de confidences dont la crise le
+brlait, il raconta comment monsignor Nani avait srement travaill au
+divorce de Benedetta. Les Jsuites ont toujours eu, malgr leur esprit
+de conciliation, une attitude irrconciliable l'gard de l'Italie,
+soit qu'ils ne dsesprent pas de reconqurir Rome, soit qu'ils
+attendent l'heure de traiter avec le vainqueur vritable. Aussi,
+familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aid celle-ci
+ reprendre sa nice, prcipiter la rupture avec Prada, ds que
+Benedetta eut perdu sa mre. C'tait lui qui, pour vincer l'abb
+Pisoni, ce cur patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on
+accusait d'avoir fait le mariage, avait pouss cette dernire prendre
+le mme directeur que sa tante, le pre Jsuite Lorenza, un bel homme
+aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal tait assig,
+la chapelle du Collge Germanique. Et il semblait certain que cette
+manoeuvre avait dcid de toute l'aventure, ce qu'un cur venait de
+faire pour l'Italie, un pre allait le dfaire contre l'Italie.
+Maintenant, pourquoi Nani, aprs avoir ainsi consomm la rupture,
+paraissait-il s'tre dsintress un moment, jusqu'au point de laisser
+pricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, dsormais,
+s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant
+donna Serafina en campagne, pesant lui-mme sur les cardinaux de la
+congrgation du Concile? Il y avait l des points obscurs, comme dans
+toutes les affaires dont il s'occupait; car il tait surtout l'homme des
+combinaisons longue porte. Mais on pouvait supposer qu'il voulait
+hter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux
+commrages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
+cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'oeil plein d'indulgence
+de leur oncle, le cardinal. Ou peut-tre ce divorce, obtenu prix
+d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, tait-il
+un scandale volontaire, tran en longueur, prcipit prsent, pour
+nuire au cardinal lui-mme, dont les Jsuites devaient avoir besoin de
+se dbarrasser, dans une circonstance prochaine.
+
+--J'incline assez cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant
+plus que j'ai appris ce soir que le pape tait souffrant. Avec un
+vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientt, une catastrophe soudaine
+est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le
+Sacr Collge et la prlature soient en l'air, bouleverss par la
+brusque bataille des ambitions... Or les Jsuites ont toujours combattu
+la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient tre pour lui, pour
+son rang, pour son intransigeance l'gard de l'Italie; mais ils sont
+inquiets l'ide de se donner un tel matre, ils le trouvent d'une
+rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop
+dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse
+l'glise... Et je ne serais aucunement tonn qu'on chercht le
+dconsidrer, rendre sa candidature impossible, par les moyens les
+plus dtourns et les plus honteux.
+
+Pierre commenait tre envahi d'un petit frisson de peur. La contagion
+de l'inconnu, des noires intrigues trames dans l'ombre, agissait, au
+milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, prs de ce Tibre,
+dans cette Rome toute pleine des drames lgendaires. Et il fit un
+brusque retour sur lui-mme, sur son cas personnel.
+
+--Mais moi, l dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il
+s'intresser moi, comment se trouve-t-il ml au procs qu'on fait
+mon livre?
+
+Don Vigilio eut un grand geste.
+
+--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis
+affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dnonciations
+des vques de Tarbes, de Poitiers et d'vreux se trouvaient dj entre
+les mains du pre Dangelis, le secrtaire de l'Index; et j'ai appris
+galement qu'il s'est efforc, alors, d'arrter le procs, le trouvant
+inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrgation est
+saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a
+d se heurter contre le pre Dangelis, qui, en fidle Dominicain, est
+l'adversaire passionn des Jsuites... C'est ce moment qu'il a fait
+crire par la contessina monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise
+d'accourir ici vous dfendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre
+sjour, l'hospitalit dans ce palais.
+
+Cette rvlation acheva d'motionner Pierre.
+
+--Vous tes certain de cela?
+
+--Oh! tout fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et
+dj je vous ai prvenu qu'il paraissait vous connatre intimement,
+comme s'il s'tait livr une enqute minutieuse. Pour moi, il avait lu
+votre livre, il en tait extrmement proccup.
+
+--Vous le croyez donc dans mes ides, il serait sincre, il se
+dfendrait en s'efforant de me dfendre?
+
+--Non, non, oh! pas du tout... Vos ides, il les excre srement, et
+votre livre, et vous-mme! Il faut connatre, sous son amabilit si
+caressante, son ddain du faible, sa haine du pauvre, son amour de
+l'autorit, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait,
+bien qu'il y ait l une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais
+il ne vous pardonnera d'tre avec les petits de ce monde et de vous
+prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec
+une tendre frocit de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
+pleureur lgiaque du no-catholicisme!
+
+Pierre porta les deux mains ses tempes, se serra la tte
+dsesprment.
+
+--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi
+me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison, sa disposition
+entire? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome, me heurter
+contre les obstacles, me lasser, lorsqu'il lui tait si facile de
+laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gn? Il est vrai que
+les choses ne se seraient pas passes tranquillement, car j'tais
+dispos ne pas me soumettre, confesser ma foi nouvelle hautement,
+mme contre les dcisions de Rome.
+
+Les yeux noirs de don Vigilio tincelrent dans sa face jaune.
+
+--Eh! c'est peut-tre ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait trs
+intelligent et trs enthousiaste, je l'ai entendu rpter souvent qu'on
+ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes.
+
+Mais Pierre s'tait lev, et il n'coutait mme plus, il marchait
+travers la pice, comme emport dans le dsordre de ses ides.
+
+--Voyons, voyons, il est ncessaire que je sache et que je comprenne, si
+je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me
+renseigner en dtail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
+Jsuites, des Jsuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez
+peut-tre raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances...
+Ainsi, par exemple, ce Fornaro?
+
+--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a t
+lev aussi, celui-l, au Collge Romain, et soyez persuad qu'il est
+Jsuite, Jsuite par ducation, par position, par ambition. Il brle
+d'tre cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brlera d'tre
+pape. Tous des candidats la papaut, ds le sminaire!
+
+--Et le cardinal Sanguinetti?
+
+--Jsuite, Jsuite!... Entendons-nous, il l'a t, ne l'a plus t,
+l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coquet avec tous les
+pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Sige
+et l'Italie; puis, la situation s'est gte, il a violemment pris parti
+contre les usurpateurs. De mme, il s'est brouill plusieurs fois avec
+Lon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un
+pied de diplomatique rserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et
+il le montre mme trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment,
+la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et
+c'est pourquoi il s'est remis avec les Jsuites, exploitant leur haine
+contre son rival, comptant bien que, dans leur dsir d'vincer celui-ci,
+ils seront forcs de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop
+fins, ils hsiteront patronner un candidat si compromis dj... Lui,
+brouillon, passionn, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me
+dites qu'il est Frascati, je suis sr qu'il a couru s'y enfermer, ds
+la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique.
+
+--Eh bien! et le pape lui-mme, Lon XIII?
+
+Ici don Vigilio eut une courte hsitation, un lger battement de
+paupires.
+
+--Lon XIII? il est Jsuite, Jsuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec
+les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit anim de
+leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restaur sur la
+doctrine tout l'enseignement ecclsiastique... Mais il y a aussi le
+Jsuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le
+plus fameux exemple. tudiez ses actes, rendez-vous compte de sa
+politique: vous y verrez l'manation, l'action mme de l'me jsuite.
+C'est qu'il en est imprgn son insu, c'est aussi que toutes les
+influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent
+de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous rpte qu'ils
+ont tout conquis, tout absorb, que Rome est eux, depuis le plus
+infime clerc jusqu' Sa Saintet elle-mme!
+
+Et il continua, et il rpondit chaque nouveau nom que citait Pierre,
+par ce cri entt et maniaque: Jsuite, Jsuite! Il semblait qu'il ne
+ft plus possible d'tre autre chose dans l'glise, que cette
+explication se vrifit d'un clerg rduit pactiser avec le monde
+nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'ge hroque du catholicisme
+tait accompli, ce dernier ne pouvait vivre dsormais que de diplomatie
+et de ruses, de concessions et d'accommodements.
+
+--Et ce Paparelli, Jsuite, Jsuite! continua don Vigilio, en baissant
+instinctivement la voix, oh! le Jsuite humble et terrible, le Jsuite
+dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je
+jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son minence, et il faut voir
+avec quel gnie de souplesse et d'astuce il est parvenu remplir sa
+tche, au point qu'il est maintenant l'unique volont, ouvrant la porte
+ qui lui plat, usant de son matre comme d'une chose lui, pesant sur
+chacune de ses rsolutions, le possdant enfin par un lent envahissement
+de chaque heure. Oui! c'est la conqute du lion par l'insecte, c'est
+l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abb si
+infime, le caudataire dont le rle est de s'asseoir aux pieds de son
+cardinal comme un chien fidle, et qui en ralit rgne sur lui, le
+pousse o il veut... Ah! le Jsuite, le Jsuite! Dfiez-vous de lui,
+quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil une vieille
+femme en jupe noire, avec sa face molle et ride de dvote. Regardez
+s'il n'est pas derrire les portes, au fond des armoires, sous les lits.
+Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mang, et qu'ils vous
+donneront, vous aussi, la fivre, la peste, si vous ne prenez garde!
+
+Brusquement, Pierre s'arrta devant le prtre. Il perdait pied, la
+crainte et la colre finissaient par l'envahir. Aprs tout, pourquoi
+pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient tre vraies.
+
+--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement pri
+d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que
+je sentais le besoin d'tre remis dans la bonne route.
+
+Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la pousse de sa
+passion qui dbordait.
+
+--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette
+pense m'est dj venue, mais dans une heure de lchet, avec l'ide de
+disparatre, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que,
+maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de
+Paris, ce que j'ai vu Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de
+Jsus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en
+chappe, l'imbcile illusion de ceux qui esprent voir un renouveau de
+l'me moderne sortir un jour de ce spulcre, o dort la dcomposition
+des sicles... Oh! je ne cderai pas, je ne me soumettrai pas, je
+dfendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous rponds
+qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une
+religion qui se meurt et qu'il faut se hter d'enterrer, si l'on ne veut
+pas que ses restes empoisonnent les peuples.
+
+Ceci dpassait la cervelle de don Vigilio. Le prtre italien se
+rveillait en lui, avec sa croyance troite, sa terreur ignorante des
+ides nouvelles. Il joignit les mains, pouvant.
+
+--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphmes... Et puis, vous ne
+pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Saintet. Elle
+seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le
+pre Dangelis, en se moquant, vous a encore donn le seul bon conseil:
+retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du
+Vatican.
+
+Pierre en eut un nouveau sursaut de colre.
+
+--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner
+monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'tre un volant que
+se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi!
+
+Et, harass, perdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de
+l'abb qui ne bougeait pas, la face plombe par cette veille trop
+longue, les mains toujours agites d'un petit tremblement. Il y eut un
+long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre
+ide, il connaissait un peu le confesseur du pape, un pre Franciscain,
+d'une grande simplicit, auquel il pourrait l'adresser. Peut-tre,
+malgr son effacement, ce pre lui serait-il utile. C'tait toujours une
+tentative faire. Et le silence recommena, et Pierre, dont les yeux
+vagues restaient fixs sur le mur, finit par distinguer le tableau
+ancien, qui l'avait touch si profondment, le jour de son arrive. Dans
+la ple lueur de la lampe, il venait peu peu de le voir se dtacher et
+vivre, tel que l'incarnation mme de son cas, de son dsespoir inutile
+devant la porte rudement ferme de la vrit et de la justice. Ah! cette
+femme rejete, cette obstine d'amour, sanglotant dans ses cheveux et
+dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombe
+de douleur sur les marches de ce palais, l'impitoyable porte close!
+Elle tait grelottante, drape d'un simple linge, elle ne disait point
+son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrire
+ses mains serres sur la face, il lui prtait sa figure, elle devenait
+sa soeur, ainsi que toutes les pauvres cratures sans toit ni certitude,
+qui pleurent d'tre nues et d'tre seules, qui usent leurs poings
+vouloir forcer le seuil mchant des hommes. Il ne pouvait jamais la
+regarder sans la plaindre, il fut si remu, ce soir-l, de la retrouver
+toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baigne des plus
+affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio.
+
+--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu'
+l'me, ainsi qu'un chef-d'oeuvre.
+
+Stupfait de cette question imprvue, qui tombait l sans transition
+aucune, le prtre leva la tte, regarda, s'tonna davantage quand il eut
+examin le panneau noirci, dlaiss, dans son cadre pauvre.
+
+--D'o vient-elle, savez-vous? rpta Pierre. Comment se fait-il qu'on
+l'ait relgue au fond de cette chambre?
+
+--Oh! dit-il, avec un geste d'indiffrence, ce n'est rien, il y a comme
+a partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours
+t l sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais mme pas vue.
+
+Enfin, il s'tait lev avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de
+lui donner un tel frisson, qu'il put peine prendre cong, les dents
+claquant de fivre.
+
+--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pice... Et,
+pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de
+monsignor Nani, car celui-l, au moins, est suprieur. Je vous l'ai dit,
+ds votre arrive, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce
+qu'il voudra. Alors, quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre
+conversation de cette nuit, ce serait ma mort!
+
+Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec mfiance, droite,
+gauche, dans les tnbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra
+chez lui si doucement, qu'on n'entendit mme point l'effleurement de ses
+pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais.
+
+Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout
+essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, ce
+pre Franciscain que le secrtaire connaissait un peu. Mais il tomba sur
+un bon moine, l'homme le plus timor, videmment choisi trs modeste et
+trs simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abust point de sa
+situation toute-puissante prs du Saint-Pre. Il y avait aussi une
+humilit affecte, de la part de celui-ci, n'avoir pour confesseur
+que le plus humble des rguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant
+des routes. Ce pre jouissait pourtant d'une renomme d'orateur plein de
+foi, le pape assistait ses sermons, cach selon la rgle derrire un
+voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait
+recevoir la leon d'aucun prtre, on admettait que, comme homme, il
+tirt quand mme profit de la bonne parole. En dehors de son loquence
+naturelle, le bon pre tait vraiment un simple blanchisseur d'mes, le
+confesseur qui coute et qui absout, sans se souvenir des impurets
+qu'il lave, aux eaux de la pnitence. Et Pierre, le voir si rellement
+pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.
+
+Ce jour-l, la figure de l'amant ingnu de la Pauvret, du dlicieux
+Franois, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent
+il s'tait tonn de la venue de ce nouveau Jsus, si doux aux hommes,
+aux btes et aux choses, le coeur enflamm d'une si brlante charit
+pour les misrables, dans cette Italie d'gosme et de jouissance, o la
+joie de la beaut est seule reste reine. Sans doute les temps sont
+changs, et quelle sve d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant
+les grandes souffrances du moyen ge, pour qu'un tel consolateur des
+humbles, pouss du sol populaire, se mt prcher le don de soi-mme
+aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale,
+l'galit et l'obissance qui devaient assurer la paix du monde. Il
+marchait par les chemins, vtu ainsi que les plus pauvres, une corde
+serrant ses reins la robe grise, des sandales ses pieds nus, sans
+bourse ni bton. Et ils avaient, lui et ses frres, le verbe haut et
+libre, d'une verdeur de posie, d'une hardiesse de vrit souveraines,
+se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants,
+osant dnoncer les mauvais prtres, les vques dbauchs, simoniaques
+et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les
+suivait en foule, ils taient les amis, les librateurs de tous les
+petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels rvolutionnaires
+inquitrent-ils Rome, les papes hsitrent avant d'autoriser l'ordre;
+et, quand ils cdrent enfin, ce fut srement dans l'ide d'utiliser
+leur profit cette force nouvelle, la conqute du peuple infime, de la
+masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grond
+travers les ges, mme aux poques les plus despotiques. Ds lors, la
+papaut avait eu, dans les fils de Saint-Franois, une arme de
+continuelle victoire, l'arme errante qui se rpandait partout, par les
+routes, par les villages, par les villes, qui pntrait jusqu'au foyer
+de l'ouvrier et du paysan, gagnant les coeurs simples. S'imaginait-on la
+puissance dmocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple!
+De l, la prosprit si rapide, le nombre des frres pullulant en
+quelques annes, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre
+envahissant la population laque au point de l'imprgner et de
+l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait l une production du sol,
+une vgtation vigoureuse de la souche plbienne, c'tait que tout un
+art national allait en natre, les prcurseurs de la Renaissance en
+peinture, et Dante lui-mme, l'me du gnie de l'Italie.
+
+Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres
+d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les
+Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de
+compagnie pour l'glise, rivaux anims de la mme foi, taient toujours
+l, face face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospre. Mais
+il semblait que l'humilit des Franciscains les et la longue mis
+l'cart. Peut-tre aussi tait-ce que leur rle d'amis et de librateurs
+du peuple a cess, depuis que le peuple se libre lui-mme, dans ses
+conqutes politiques et sociales. Et la seule bataille restait srement
+entre les Dominicains et les Jsuites, les prcheurs et les ducateurs,
+qui, les uns et les autres, ont gard la prtention de ptrir le monde
+ l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'tait une
+guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprme au Vatican,
+demeurait l'ternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir
+saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille
+science dogmatique, ils devaient cder chaque jour un peu de terrain aux
+seconds, victorieux avec le sicle. Puis, c'taient encore les
+Chartreux, vtus de leur robe de drap blanc, les silencieux trs saints
+et trs purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
+clotres aux cellules calmes, les dsesprs et les consols dont le
+nombre peut tre moindre, mais qui vivront ternellement, comme la
+douleur et le besoin de solitude. C'taient les Bndictins, les enfants
+de Saint-Benot dont la rgle admirable a sanctifi le travail, les
+ouvriers passionns des lettres et des sciences, qui ont longtemps t,
+ leur poque, des instruments puissants de civilisation, aidant
+l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de
+critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait rfugi chez
+eux deux sicles plus tt, s'tonnait pourtant de leur voir btir, sur
+l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Lon XIII a dj donn des
+millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain et encore t
+un champ o ils pussent moissonner: quoi bon? lorsque les ouvriers ont
+chang, lorsque les dogmes sont l pour barrer la route qui doit
+passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'tait le
+pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'taient
+les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes,
+les Eudistes, les Missionnaires, les Rcollets, les Frres de la
+Doctrine chrtienne; c'taient les Bernardins, les Augustins, les
+Thatins, les Observantins, les Clestins, les Capucins; sans compter
+les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les
+religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et
+celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou
+somptueuse, certains quartiers de Rome n'taient faits que de couvents,
+et tout ce peuple, derrire les faades muettes, bourdonnait, s'agitait,
+intriguait, dans la continuelle lutte des intrts et des passions.
+L'ancienne volution sociale qui les avait produits n'agissait plus
+depuis longtemps, ils s'enttaient vivre quand mme, de plus en plus
+inutiles et affaiblis, destins cette agonie lente, jusqu'au jour o
+l'air et le sol leur manqueront la fois, au sein de la socit
+nouvelle.
+
+Et, dans ses dmarches, dans ses courses qui recommenaient, ce n'tait
+pas le plus souvent contre les rguliers que se heurtait Pierre: il
+avait affaire surtout au clerg sculier, ce clerg de Rome, qu'il
+finissait par bien connatre. Une hirarchie, rigoureuse encore, y
+maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, rgnait
+la famille pontificale, les cardinaux et les prlats, trs hauts, trs
+nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarit. En dessous
+d'eux, le clerg des paroisses formait comme une bourgeoisie, trs
+digne, d'un esprit sage et modr, o les curs patriotes n'taient mme
+pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de sicle, avait
+eu ce singulier rsultat, en installant tout un monde de fonctionnaires,
+tmoins des moeurs, de purifier la vie intime des prtres romains, dans
+laquelle la femme autrefois jouait un rle si dcisif, que Rome tait
+la lettre un gouvernement de servantes matresses, trnant dans des
+mnages de vieux garons. Et, enfin, on tombait cette plbe du clerg,
+que Pierre avait tudie curieusement, tout un ramassis de misrables
+prtres, crasseux, demi nus, rdant en qute d'une messe, comme des
+btes famliques, s'chouant dans les tavernes louches, en compagnie des
+mendiants et des voleurs. Mais il tait plus intress encore par la
+foule flottante des prtres accourus de la chrtient entire, les
+aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait
+comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en
+avait de toute nationalit, de toute fortune, de tout ge, galopant sous
+le fouet de leurs apptits, se bousculant du matin au soir autour du
+Vatican, pour mordre la proie qu'ils taient venus saisir. Partout, il
+les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il tait un d'eux,
+qu'il augmentait de son unit ce nombre incroyable de soutanes qu'on
+rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle
+mare, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
+Les sminaires des diverses nations auraient suffi pavoiser les rues,
+avec leurs queues d'lves en frquentes promenades: les Franais tout
+noirs, les Amricains du Sud noirs avec l'charpe bleue, les Amricains
+du Nord noirs avec l'charpe rouge, les Polonais noirs avec l'charpe
+verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et
+les autres, et les autres, brods, lisrs de cent faons. Puis, il y
+avait en outre les confrries, les pnitents, les blancs, les noirs, les
+bleus, les gris, avec des cagoules, avec des plerines diffrentes,
+grises, bleues, noires ou blanches. Et c'tait ainsi que, parfois
+encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace
+et tenace, luttant pour ne pas disparatre, dans la Rome cosmopolite
+actuelle, o s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des
+vtements.
+
+Mais Pierre avait beau courir de chez un prlat chez un autre,
+frquenter des prtres, traverser des glises, il ne pouvait s'habituer
+au culte, cette dvotion romaine, qui l'tonnait quand elle ne le
+blessait pas. Un dimanche qu'il tait entr, par un matin de pluie,
+Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
+d'une richesse inoue certes, avec ses colonnes et son plafond de temple
+antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres
+clatants de sa Confession, de sa chapelle Borghse surtout, et o Dieu
+cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
+pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidles qui la traversaient,
+comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouills le
+prcieux dallage de mosaque; des femmes et des enfants, que la fatigue
+avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit,
+dans l'encombrement des grands dparts, attendant leur train. Et, pour
+cette foule pitinante de menu peuple, entre en passant, un prtre
+disait une messe basse, au fond d'une chapelle latrale, devant laquelle
+une file unique de gens debout s'tait forme, troite, longue, une
+queue de thtre barrant la nef en travers. A l'lvation, tous
+s'inclinrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la
+messe tait dite. C'tait partout la mme assistance des pays du soleil,
+presse, n'aimant pas s'installer sur des siges, ne faisant Dieu que
+de courtes visites familires, en dehors des grandes rceptions de gala,
+ Saint-Paul comme Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles
+basiliques comme Saint-Pierre lui-mme. Au Ges seul, il tomba, un
+autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules
+dvotes du Nord: l, il y avait des bancs, des femmes assises, une
+tideur mondaine, sous le luxe des votes, charges d'or, de sculptures
+et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en
+a fondu le got baroque trop vif. Mais que d'glises vides, parmi les
+plus anciennes et les plus vnrables, Saint-Clment, Sainte-Agns,
+Sainte-Croix de Jrusalem, o l'on ne voyait gure, aux heures des
+offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents glises,
+mme pour Rome, c'taient bien des nefs peupler; et il y en avait
+qu'on frquentait uniquement certains jours fixes de crmonie,
+beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fte
+du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de possder un
+ftiche, une idole secourable aux misres humaines: l'Aracoeli avait le
+petit Jsus miraculeux, il Bambino, qui gurissait les enfants
+malades; Sant'Agostino avait la Madona del Parto, la Vierge qui
+dlivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres taient rputes
+pour l'eau de leurs bnitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance
+d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient
+dlaisses, abandonnes aux touristes, livres la petite industrie des
+bedeaux, telles que des muses, peupls de dieux morts. D'autres enfin
+restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installe dans le
+Panthon, une salle ronde qui tient du cirque, et o la Vierge est
+demeure l'vidente locataire de l'Olympe. Il s'tait intress aux
+glises des quartiers pauvres, Saint-Onuphre, Sainte-Ccile,
+Sainte-Marie du Transtvre, sans y rencontrer la foi vive, le flot
+populaire qu'il esprait. Une aprs-midi, dans cette dernire
+compltement vide, il avait entendu des chantres chanter pleine voix,
+un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, tant
+entr San Grisogono, il l'avait trouv tendu, sans doute pour une fte
+du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les
+portiques sous des lambrequins et des rideaux alterns, jaunes et bleus,
+blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse dcoration,
+d'un clinquant de foire. Ah! qu'il tait loin des cathdrales o, dans
+son enfance, il avait cru et pri! Partout, il retrouvait la mme
+glise, l'ancienne basilique antique, accommode au got de la Rome du
+dernier sicle par le Bernin ou ses lves. A Saint-Louis des Franais,
+dont le style est meilleur, d'une sobrit lgante, il ne fut mu que
+par les grands morts, les hros et les saints, qui dormaient sous les
+dalles, dans la terre trangre. Et, comme il cherchait du gothique, il
+finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait tre
+le seul chantillon du style gothique Rome. Ce fut pour lui la
+stupfaction dernire, ces colonnes engages recouvertes de marbre, ces
+ogives qui n'osent s'lancer, touffes dans le plein cintre, ces
+votes qui s'arrondissent, condamnes la lourde majest du dme. Non,
+non! la foi dont les cendres tides demeuraient l, n'tait plus celle
+dont le brasier avait envahi et brl au loin la chrtient entire.
+Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir
+de Sainte-Marie de la Minerve, s'leva contre le gothique, en le
+traitant d'hrsie pure. La premire glise chrtienne, c'tait la
+basilique, ne du temple; et l'on blasphmait, lorsqu'on voyait la
+vritable glise chrtienne dans la cathdrale gothique, car le gothique
+n'tait que le dtestable esprit anglo-saxon, le gnie rvolt de
+Luther. Il voulut rpondre passionnment au prlat; puis, il se tut, de
+crainte d'en trop dire. N'tait-ce pas, en effet, la preuve dcisive que
+le catholicisme tait la vgtation mme du sol de Rome, le paganisme
+transform par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a pouss dans un
+esprit diffrent, ce point qu'il est entr en rbellion, qu'il s'est
+tourn contre la Cit mre, au jour du schisme. L'cart est all en
+s'largissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus
+en plus, dans l'volution des socits nouvelles, malgr les efforts
+dsesprs d'unit, de sorte que le schisme, une fois encore, apparat
+invitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
+d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles
+et grandes cloches, aimes des humbles. Il faut des clochers, pour les
+cloches, et il n'y a pas de clochers Rome, il n'y a que des dmes.
+Dcidment, Rome n'tait pas la ville de Jsus, sonnante et
+carillonnante, d'o la prire montait en ondes sonores parmi le vol
+tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.
+
+Cependant, Pierre continuait ses dmarches, envahi par une sourde
+irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant
+la parole qu'il s'tait donne de rendre visite chacun des cardinaux
+de la congrgation de l'Index, malgr les blessures. Et il se trouva peu
+ peu lanc travers les autres congrgations, ces ministres de
+l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais
+d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un
+cardinal pour prfet, des membres cardinaux tenant sance, des prlats
+consulteurs, tout un monde d'employs. Il dut aller plusieurs fois la
+Chancellerie o sige la congrgation de l'Index, il se perdit dans
+cette immensit d'escaliers, de couloirs et de salles, gagn ds le
+portique de la cour par le frisson glac des vieux murs, ne pouvant
+arriver aimer ce palais, l'oeuvre matresse de Bramante, le type pur
+de la renaissance romaine, d'une beaut si nue et si froide. Il
+connaissait dj la congrgation de la Propagande, o le cardinal Sarno
+l'avait reu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoy de l'un
+l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connatre de mme
+les autres congrgations, celle des vques et Rguliers, celle des
+Rites, celle du Concile. Mme il entrevit la Consistoriale, la Daterie,
+la Sacre Pnitencerie. C'tait le mcanisme norme de l'administration
+de l'glise, le monde entier gouverner, largir les conqutes, grer
+les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de moeurs et
+de personnes, examiner et punir les dlits, accorder les dispenses,
+vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires
+qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves,
+les plus dlicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu
+des recherches, des tudes sans nombre. Il fallait bien rpondre ce
+peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de
+la chrtient, ces lettres, ces suppliques, ces dossiers, dont le
+flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle tait
+le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne,
+pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de
+saints et de nobles d'o ne sortait pas mme la petite trpidation du
+travail, une mcanique si bien huile, que, malgr la rouille des
+sicles, l'usure profonde et irrmdiable, elle fonctionnait sans qu'on
+la devint, derrire les murs. Toute la politique de l'glise
+n'tait-elle pas l? se taire, crire le moins possible, attendre. Mais
+quelle mcanique prodigieuse, suranne et si puissante encore! et comme
+il se sentait pris, au milieu de ces congrgations, dans le rseau de
+fer du plus absolu pouvoir qu'on et jamais organis pour dominer les
+hommes! Il avait beau y constater des lzardes, des trous, une vtust
+annonant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y
+tait risqu, il tait saisi, broy, emport au travers de cet
+inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des
+intrigues, o s'agitaient les vanits et les vnalits, les corruptions
+et les ambitions, tant de misre et tant de grandeur. Et qu'il tait
+loin de la Rome qu'il avait rve, et quelle colre le soulevait parfois
+dans sa lassitude, dans sa volont de se dfendre!
+
+Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais
+comprises. Un jour qu'il tait retourn la Propagande, le cardinal
+Sarno lui parla de la Franc-Maonnerie avec une telle rage froide, que,
+tout d'un coup, il vit clair. Jusque-l, la Franc-Maonnerie l'avait
+fait sourire, il n'y croyait gure plus qu'aux Jsuites, trouvant
+enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant la
+lgende ces hommes de mystre et d'ombre, dont le secret pouvoir,
+incalculable, aurait gouvern le monde. Il s'tonnait surtout de la
+haine aveugle qui affolait certaines gens, ds que le mot de
+francs-maons leur venait aux lvres: un prlat, et des plus distingus,
+des plus intelligents, lui avait affirm d'un air de conviction profonde
+que toute loge maonnique tait prside, au moins une fois l'an, par le
+Diable en personne, visible. C'tait confondre le simple bon sens. Et
+il venait de comprendre la rivalit, la furieuse lutte de l'glise
+catholique et romaine contre l'autre glise, l'glise d'en face. La
+premire avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins
+dans l'autre une concurrence, une trs vieille ennemie, qui se
+prtendait mme plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait
+toujours possible. Surtout, le heurt rsultait de ce que les deux sectes
+avaient la mme ambition de souverainet universelle, la mme
+organisation internationale, le mme coup de filet jet sur les peuples,
+des mystres, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi,
+conqute contre conqute; et, ds lors, de mme que deux maisons
+rivales, tablies aux deux cts d'une rue, elles se gnaient, l'une
+devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
+caduc, menac de ruine, il restait galement sceptique sur la puissance
+de la Franc-Maonnerie. Il avait questionn, fait une enqute, pour se
+rendre compte de la ralit de cette puissance, dans cette ville de Rome
+o les deux pouvoirs suprmes se trouvaient en prsence, o le grand
+matre trnait en face du pape. On lui avait bien racont que les
+derniers princes romains se croyaient forcs de se faire recevoir
+francs-maons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur
+situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne
+cdaient-ils pas uniquement la force irrsistible de l'volution
+sociale actuelle? La Franc-Maonnerie n'allait-elle pas tre noye, elle
+aussi, dans son propre triomphe, celui des ides de justice, de raison
+et vrit, qu'elle avait si longtemps dfendues, au travers des tnbres
+et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de
+l'ide tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque
+l'appareil dont les sectaires ont d s'entourer pour frapper les
+imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre la conqute des liberts
+politiques qu'il rclamait, et le jour o l'glise catholique croulera,
+ayant fait son oeuvre civilisatrice, l'autre glise, l'glise
+franc-maonne d'en face, disparatra de mme, sa tche de libration
+tant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un
+pauvre instrument de conqute, entrav lui-mme par des traditions,
+gt par un crmonial dont on plaisante, rduit n'tre qu'un lien
+d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science
+n'emportait les peuples, aidant la destruction des religions
+vieillies.
+
+Alors, Pierre, bris par tant de courses et de dmarches, fut repris
+d'anxit, dans son obstination ne pas quitter Rome, sans s'tre battu
+jusqu'au bout, en soldat d'une esprance qui ne veut pas croire la
+dfaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
+tre de quelque utilit. Il avait vu le cardinal vicaire, charg du
+diocse de Rome, un lettr qui avait caus d'Horace avec lui, un
+politique un peu brouillon qui s'tait mis le questionner sur la
+France, sur la Rpublique, sur le budget de la guerre et de la marine,
+sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le
+Grand Pnitencier, le cardinal aperu dj au palais Boccanera, un
+vieillard maigre, au visage dcharn d'ascte, dont il n'avait pu tirer
+qu'un long blme, des paroles svres contre les jeunes prtres, gts
+par le sicle, auteurs d'ouvrages excrables. Enfin, il avait vu, au
+Vatican, le cardinal secrtaire, en quelque sorte le ministre des
+Affaires trangres de Sa Saintet, la grande puissance du Saint-Sige,
+dont on l'avait cart jusque-l, en le terrifiant sur les consquences
+d'une visite malheureuse. Il s'tait excus de venir si tard, et il
+avait trouv l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique
+bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un
+air d'intrt aprs l'avoir fait asseoir, l'coutant, le rconfortant
+mme. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris
+que son affaire n'avait point avanc d'un pas, et que, s'il arrivait un
+jour forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la
+Secrtairerie d'tat. Et, ce soir-l, il tait rentr rue Giulia effar,
+surmen, la tte brise aprs tant de visites tant de gens, si perdu
+de s'tre senti peu peu prendre tout entier par cette machine aux cent
+rouages, qu'il s'tait demand avec terreur ce qu'il ferait le
+lendemain, n'ayant plus rien faire, qu' devenir fou.
+
+Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de
+nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le
+fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il st pourquoi. Il avait ses yeux
+de terreur. Puis, dans un souffle, l'oreille:
+
+--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir.
+Je vous rpte que vous n'avez pas d'autre chose faire.
+
+Il cda. Pourquoi rsister, en effet? En dehors de la passion d'ardente
+charit qui l'avait amen pour dfendre son livre, n'tait-il pas Rome
+dans un but d'exprience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les
+tentatives.
+
+Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de
+Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il
+n'avait mieux senti l'normit de ces quatre ranges tournantes de
+colonnes, de cette fort aux gigantesques troncs de pierre, o personne
+ne se promne d'ailleurs. C'est un dsert grandiose et morne, on se
+demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majest sans
+doute, pour la pompe de la dcoration; et toute Rome, une fois de plus,
+tait l. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le
+palais du Saint-Office, derrire la Sacristie, dans un quartier de
+solitude et de silence, que le pas d'un piton, le roulement d'une
+voiture troublent peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promne,
+en nappes lentes, sur le petit pav blanchi. On y devine le voisinage de
+la basilique, l'odeur d'encens, la paix clotre, dans le sommeil des
+sicles. Et, un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudit
+pesante et inquitante: une haute faade jaune, perce d'une seule ligne
+de fentres; tandis que, sur la rue latrale, l'autre faade est plus
+louche encore, avec son rang de fentres plus troites, des judas aux
+vitres glauques. Dans l'clatant soleil, ce colossal cube de maonnerie
+couleur de boue parat dormir, presque sans jour sur le dehors, ferm et
+mystrieux comme une prison.
+
+Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un
+enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacre
+congrgation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'tait
+plus celle de la lgende, la pourvoyeuse des bchers, le tribunal
+occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanit entire.
+Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se
+runissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas
+mme un souffle, sortt des murs. Mais, si elle continuait frapper le
+crime d'hrsie, si elle ne s'en tenait pas aux oeuvres et frappait
+aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu,
+rduite un rle de protestation, ne pouvant mme infliger aux siens,
+aux ecclsiastiques, que des peines disciplinaires.
+
+Lorsqu'il fut entr et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor
+Nani, qui habitait le palais, titre d'assesseur, Pierre prouva une
+surprise heureuse. La pice tait vaste, situe au midi, inonde de gai
+soleil; et il rgnait l une douceur exquise, malgr la raideur des
+meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y et vcu,
+accomplissant ce prodige de mettre de sa grce dans ces choses svres.
+Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, pandu,
+prenait les coeurs, ds le seuil.
+
+Tout de suite, monsignor Nani s'tait avanc, souriant, avec sa face
+rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'ge
+poudrait. Et les deux mains tendues:
+
+--Ah! mon cher fils, que vous tes aimable d'tre venu me voir...
+Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis.
+
+Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection
+extraordinaire.
+
+--O en tes-vous? Racontez-moi a, dites-moi bien tout ce que vous avez
+fait.
+
+Pierre, touch malgr les confidences de don Vigilio, gagn par la
+sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit
+ses visites au cardinal Sarno, monsignor Fornaro, au pre Dangelis; il
+conta ses autres dmarches prs des cardinaux influents, tous ceux de
+l'Index, et le Grand Pnitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal
+secrtaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte une autre,
+ travers tout le clerg de Rome, travers toutes les congrgations,
+dans cette immense ruche active et silencieuse, o il s'tait lass les
+pieds, bris les membres, hbt le cerveau.
+
+Et monsignor Nani, qui semblait l'couter d'un air de ravissement,
+s'exclamait, rptait chaque station de ce calvaire du solliciteur:
+
+--Mais c'est trs bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A
+merveille, merveille, elle marche!
+
+Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malsante.
+Il n'avait que son joli regard d'enqute, qui fouillait le jeune prtre,
+pour savoir s'il l'avait enfin amen au point d'obissance o il le
+dsirait. tait-il assez las, assez dsillusionn, assez renseign sur
+la ralit des choses, pour qu'on pt en finir avec lui? Trois mois de
+Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un rsign au moins, de
+l'enthousiaste un peu fou du premier jour?
+
+Brusquement, monsignor Nani demanda:
+
+--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son minence le cardinal
+Sanguinetti.
+
+--Monseigneur, c'est que Son minence est Frascati, je n'ai pu la
+voir.
+
+Alors, le prlat, comme s'il et recul encore le dnouement, avec une
+secrte jouissance de diplomate artiste, se rcria, leva ses petites
+mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui dclare tout
+perdu.
+
+--Oh! il faut voir Son minence, il faut voir Son minence! C'est
+absolument ncessaire. Pensez donc! le prfet de l'Index! Nous ne
+pourrons agir qu'aprs votre visite, car vous n'avez vu personne, si
+vous ne l'avez pas vu... Allez, allez Frascati, mon cher fils.
+
+Et Pierre ne put que s'incliner.
+
+--J'irai, monseigneur.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Bien qu'il st ne pouvoir se prsenter chez le cardinal Sanguinetti que
+vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit ds
+neuf heures la petite gare de Frascati. Dj, il y tait venu, en un
+de ses jours d'oisivet force; il avait fait l'excursion classique de
+ces Chteaux romains, qui vont de Frascati Rocca di Papa, et de Rocca
+di Papa au Monte Cave; et il tait charm, il se promettait deux heures
+de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, o
+Frascati est bti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes,
+dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un
+promontoire, jusqu' Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un lot de
+marbre, six grandes lieues.
+
+Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boises
+de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'o l'on a la plus belle vue du
+monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fires et lgantes
+faades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plants de
+cyprs, de pins et de chnes! C'tait une douceur, une joie, une
+sduction dont il ne se serait jamais lass. Et, depuis plus d'une
+heure, il errait dlicieusement par les routes bordes d'antiques
+oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands
+arbres des proprits voisines, par les sentiers odorants, au bout
+desquels, chaque coude, la Campagne se droulait l'infini, lorsqu'il
+fit une rencontre imprvue, qui le contraria d'abord.
+
+Il tait redescendu prs de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes
+vignes o tout un mouvement de constructions nouvelles s'tait produit
+depuis quelques annes; et il fut surpris de voir une victoria, trs
+correctement attele de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrter prs
+de lui, et de s'entendre appeler par son nom.
+
+--Comment! monsieur l'abb Froment, vous ici en promenade, de si bonne
+heure!
+
+Alors, il reconnut le comte Prada qui, tant descendu, laissa la voiture
+vide achever la route, tandis qu'il faisait pied les deux ou trois
+derniers cents mtres, ct du jeune prtre. Aprs une cordiale
+poigne de main, il expliqua son got.
+
+--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. a
+promne mes chevaux... Vous savez que j'ai des intrts par ici, toute
+une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas trs bien.
+Et c'est pourquoi, malgr la saison avance, je suis encore forc d'y
+venir plus souvent que je ne voudrais.
+
+Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient d vendre
+la villa somptueuse, btie l par un cardinal, leur anctre, sur les
+plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moiti du seizime sicle:
+une demeure d't royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des
+bassins, des cascades, surtout une terrasse, clbre entre toutes celles
+du pays, qui s'avanait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine,
+dont l'immensit sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la
+Mditerrane. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mre de vastes
+champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apports en dot
+Prada, au moment o la folie de la pierre soufflait de Rome sur les
+provinces. Aussi Prada avait-il eu l'ide de construire l tout un
+quartier de villas bourgeoises, dans le got de celles qui encombrent la
+banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'taient prsents,
+l'effondrement financier tait survenu, et il liquidait pniblement
+cette affaire fcheuse, aprs en avoir dsintress sa femme, ds leur
+sparation.
+
+--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on
+veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai
+ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats,
+et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
+n'est-ce pas? dont nous avons raison d'tre trs fiers, Rome. J'ai
+beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que
+mon coeur batte de joie.
+
+Ce qu'il ne disait pas, c'tait que son amie, comme il la nommait,
+Lisbeth Kauffmann, venait de passer l't dans une des villas neuves, o
+elle avait install son atelier de dlicieuse artiste, visit par toute
+la colonie trangre, qui tolrait l'irrgularit de sa situation,
+depuis la mort de son mari, grce sa gaiet et sa peinture, juste
+assez pour tre libre. On avait fini mme par accepter sa grossesse, et
+elle tait rentre Rome ds le milieu de novembre, pour y accoucher
+d'un gros garon, dont la venue avait rallum, dans les salons blancs et
+dans les salons noirs, les commrages passionns sur le divorce imminent
+de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati tait
+srement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil o
+le jetait cette naissance d'un fils.
+
+Pierre, qui gardait en sa prsence une gne, comme une sorte de malaise,
+dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut
+pourtant rpondre son amabilit parfaite, en lui demandant des
+nouvelles de son pre, le vieil Orlando, le hros de la conqute.
+
+--Oh! part les jambes, il se porte merveille, il vivra cent ans. Ce
+pauvre pre! j'aurais t si heureux de l'installer dans une de ces
+petites maisons, cet t! Mais jamais il n'a voulu, il s'entte ne pas
+quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprt, pendant son
+absence.
+
+Il clata d'un beau rire, s'gayant tout seul plaisanter ainsi l'ge
+hroque et dmod de l'indpendance. Puis, il ajouta:
+
+--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abb. Il s'tonne de ne
+pas vous avoir revu.
+
+Cela chagrina Pierre, car il s'tait mis aimer Orlando d'une tendresse
+respectueuse. Deux fois, depuis la premire visite, il tait retourn le
+saluer; et, chaque fois, le vieillard avait refus de causer de Rome,
+tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
+Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.
+
+--Je vous en prie, s'cria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie
+pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je dsire le
+satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai t
+touch de son accueil.
+
+Tous deux continuaient marcher lentement, par la route montante, au
+milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'taient mme pas
+acheves. Et, lorsque Prada sut que le prtre tait venu pour se
+prsenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire
+de loup aimable, qui dcouvrait ses dents blanches.
+
+--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous
+allez le trouver dans un bel tat de fivre!
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Mais parce que les nouvelles de la sant du Saint-Pre ne sont pas
+bonnes, ce matin. Quand j'ai quitt Rome, le bruit courait qu'il avait
+pass une nuit affreuse.
+
+Il s'tait arrt un coude de la route, devant une antique chapelle,
+une petite glise, d'une grce solitaire et triste, la lisire d'un
+bois d'oliviers. Et, tout ct, se trouvait une masure tombant en
+ruine, l'ancienne cure sans doute, d'o sortait un prtre, grand,
+noueux, la face paisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef,
+ferma rudement la porte, avant de s'loigner.
+
+--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le coeur doit
+battre aussi bien fort, et qui monte srement chez votre cardinal, aux
+nouvelles.
+
+Pierre, surpris, avait regard le prtre.
+
+--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le
+lendemain de mon arrive, chez le cardinal Boccanera, auquel il
+apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat
+pour son jeune frre, qu'une violence, un coup de couteau, je crois,
+avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a
+refus absolument.
+
+--C'est lui-mme, n'en doutez pas, car il a t autrefois un familier de
+la villa Boccanera, o son jeune frre tait jardinier. Aujourd'hui, il
+est le client, la crature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure
+curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
+suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette
+trs vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, o l'on ne vient pas
+entendre la messe trois fois par anne. Oui, une vritable sincure, qui
+lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan
+philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez l, entour
+de grands murs.
+
+En effet, le clos s'tendait sur la pente, derrire la cure, ferm
+soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche o les regards
+eux-mmes ne pntraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la
+muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier gant, dont les
+feuilles hautes se dcoupaient en noir sur le ciel clair.
+
+Prada s'tait remis marcher, et il continuait parler de Santobono,
+qui l'intressait videmment. Un prtre patriote, un garibaldien. N
+Nemi, dans ce coin rest sauvage des monts Albains, il tait du peuple,
+encore prs de la terre; mais il avait tudi, il savait assez
+d'histoire pour connatre la grandeur passe de Rome et pour rver le
+rtablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il
+s'tait mis croire passionnment qu'un grand pape seul pouvait
+raliser ce rve, en s'emparant du pouvoir, puis en conqurant toutes
+les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait
+des millions de catholiques? Est-ce que la moiti de l'Europe n'tait
+pas lui? La France, l'Espagne, l'Autriche cderaient, ds qu'elles le
+verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant l'Allemagne et
+l'Angleterre, toutes les nations protestantes, elles seraient
+invitablement conquises, la papaut tant l'unique digue qu'on pt
+opposer l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle.
+Politiquement, il s'tait malgr a dclar en faveur de l'Allemagne,
+dans la pense que la France avait besoin d'tre crase, pour se jeter
+entre les bras du Saint-Pre. Et les contradictions, les imaginations
+folles se heurtaient ainsi dans cette tte fumeuse, o les ides
+brlaient, tournaient vite la violence, sous la rudesse primitive de
+la race: un barbare de l'vangile, un ami des humbles et des souffrants,
+qui tait de la famille des sectaires exalts, capables des grandes
+vertus et des grands crimes.
+
+--Oui, conclut Prada, il s'est donn au cardinal Sanguinetti, parce
+qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit
+faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non
+plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conqurir
+un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits
+dsagrments de l'existence, comme le jour o il a eu besoin de tirer
+son frre d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on
+nourrit un terne la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une
+fortune... C'est pourquoi vous le voyez l-bas marcher si longues
+enjambes, dans la hte de savoir si Lon XIII va mourir et si son terne
+sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.
+
+Intress et pris d'inquitude, Pierre demanda:
+
+--Croyez-vous donc le pape malade ce point?
+
+Le comte sourit, leva les deux bras.
+
+--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intrt
+l'tre. Mais je le crois vraiment indispos, un drangement
+d'entrailles, dit-on; et, son ge, la moindre indisposition peut
+devenir fatale.
+
+Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prtre posa
+une question.
+
+--Alors, si le Saint-Sige se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti
+aurait de grandes chances?
+
+--De grandes chances! de grandes chances! voil encore une de ces choses
+qu'on ne sait jamais. La vrit est qu'on le classe parmi les candidats
+possibles; et, si le dsir d'tre pape suffisait, Sanguinetti serait
+srement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volont
+extraordinaire, brl jusqu'aux os par cette ambition suprme. C'est
+mme l sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il tre dcid
+ tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est
+venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit tre afin de mieux
+diriger sa bataille de loin, tout en affectant un dsir de retraite, un
+dtachement du meilleur effet.
+
+Et il s'tendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait
+l'intrigue, l'pre apptit de conqute, l'activit excessive, mme un
+peu brouillonne. Il l'avait connu son retour de la nonciature de
+Vienne, rompu aux affaires, rsolu ds lors mettre la main sur la
+tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses
+raccommodements avec le pape rgnant, sa tendresse pour l'Allemagne
+suivie d'une brusque volution vers la France, ses attitudes successives
+devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une
+intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas
+vacue. Et il semblait s'en tenir l dsormais, il affectait de
+dplorer le rgne flottant de Lon XIII, de garder sa fervente
+admiration Pie IX, le grand pape hroque de la rsistance, dont le
+bon coeur n'empchait pas l'inbranlable fermet. C'tait dire que, lui,
+restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'glise, en dehors des
+complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rvait que de
+politique au fond, il avait d en arriver tout un programme,
+volontairement vague, mais que ses clients, ses cratures rpandaient,
+d'un air de mystre extasi. Depuis une autre indisposition du pape, qui
+datait dj du printemps, il vivait dans une inquitude mortelle, car le
+bruit avait couru que les Jsuites, bien que le cardinal Boccanera ne
+les aimt gure, se rsigneraient le soutenir. Sans doute, ce dernier
+tait rude, d'une pit outre, dangereuse, en ce sicle de tolrance;
+seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son lection ne
+signifierait-elle pas que jamais la papaut ne renoncerait au pouvoir
+temporel? Ds lors, Boccanera tait devenu l'homme redoutable aux yeux
+de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dpouill, passait ses
+heures chercher la combinaison qui le dbarrasserait de ce rival
+tout-puissant, sans mnager les histoires abominables sur ses
+complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le reprsenter
+comme l'Antchrist, dont le rgne devait consommer la ruine de la
+papaut. Sa dernire combinaison, afin de s'assurer l'appui des
+Jsuites, tait donc de faire rpandre par ses familiers que lui, non
+seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais
+encore qu'il s'engageait reconqurir ce pouvoir. Et il avait tout un
+plan qu'on se chuchotait l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
+foudroyant dans ses rsultats, malgr d'apparentes concessions: ne plus
+dfendre aux catholiques de voter et d'tre candidats, envoyer la
+Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors
+la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fdration des
+provinces italiennes, dont le Saint-Pre, rentr en possession de Rome,
+deviendrait le Prsident auguste et souverain.
+
+En terminant, Prada se mit rire de nouveau, montrant ses dents
+blanches, peu faites pour lcher la proie.
+
+--Vous voyez que nous avons bien nous dfendre, car il s'agit de nous
+jeter dehors. Heureusement qu'il y a, tout cela, de petits
+empchements. Mais de tels rves n'en ont pas moins une action norme
+sur certaines cervelles exaltes, comme celle de ce Santobono par
+exemple; et, tenez! en voil un que Sanguinetti mnerait loin, d'un mot,
+s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc l-haut, il
+est arriv, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute
+blanche qui a des balcons sculpts.
+
+En effet, on apercevait le petit palais, une des premires maisons de
+Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les
+fentres s'ouvraient sur l'immensit de la Campagne romaine.
+
+Il tait onze heures, et comme Pierre prenait cong du comte, pour
+monter faire lui-mme sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans
+la sienne.
+
+--Vous ne savez pas, si vous tiez trs gentil, eh bien! vous
+djeuneriez avec moi... Voulez-vous? Ds que vous serez libre, venez me
+rejoindre ce restaurant, l, cette faade rose. Moi, en une heure,
+j'aurai rgl mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.
+
+D'abord, Pierre refusa, se dfendit; mais il n'avait aucune excuse
+possible; et il dut se rendre enfin, cdant malgr lui au charme rel de
+Prada. Ds qu'ils se furent spars, il n'eut qu' monter une rue, pour
+se trouver la porte du cardinal. Ce dernier tait d'un abord trs
+facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer
+ l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient deux
+battants, mme devant les plus humbles soutanes. Le jeune prtre fut
+donc introduit tout de suite, un peu tonn de cet accueil, en se
+souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait
+dconseill le voyage, Son minence n'aimant pas tre drange, quand
+elle tait souffrante. A la vrit, il n'tait gure question de
+maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
+inonde de soleil. Le salon d'attente, o l'on venait de le laisser
+seul, meubl d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni
+confort; mais il tait gay par la plus belle lumire du monde, et il
+donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une
+beaut sans gale, toute de rve, dans le continuel mirage du pass.
+Aussi, en attendant d'tre reu, alla-t-il se planter une des
+fentres, grande ouverte sur un balcon, merveill, parcourant des yeux
+la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome,
+que dominait le dme de Saint-Pierre, une petite tache tincelante,
+peine large comme l'ongle du petit doigt.
+
+Il s'oubliait l, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui
+arrivaient trs nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre
+que c'tait Son minence elle-mme, debout sur le balcon voisin, qui
+causait avec un prtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
+Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier
+mouvement fut de se retirer, par discrtion; et puis, les paroles qu'il
+entendit le retinrent.
+
+--Nous allons savoir dans un instant, disait Son minence de sa voix
+grasse. J'ai envoy Eufemio Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et
+voici le train qui le ramne.
+
+En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un
+jouet d'enfant. Ce devait tre pour le guetter que Sanguinetti tait
+venu s'accouder la balustrade du balcon. Et il restait l, les yeux
+sur Rome, au loin.
+
+Santobono pronona passionnment quelques mots, que Pierre entendit mal.
+Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:
+
+--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que
+Dieu nous conserve longtemps encore Sa Saintet...
+
+Il s'arrta, et comme il n'tait pas hypocrite, il complta sa pens:
+
+--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est
+mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de
+l'Antchrist ont gagn beaucoup de terrain dans ces derniers temps.
+
+Un cri chappa Santobono.
+
+--Oh! Votre minence agira, triomphera!
+
+--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu' la
+disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la
+victoire du Saint-Sige. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun
+dans ses moyens barrer la route aux mchants, de manire ce que les
+bons russissent... Ah! si l'Antchrist rgne...
+
+Ce mot d'Antchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout
+d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antchrist,
+c'tait le cardinal Boccanera.
+
+--Mon cher, songez cela: l'Antchrist au Vatican, consommant la ruine
+de la religion par son orgueil implacable, sa volont de fer, sa sombre
+folie du nant; car il n'y a plus en douter, il est la bte de mort
+annonce par les prophties, celle qui menace de tout engloutir avec
+elle, dans sa furieuse course aux tnbres de l'abme. Je le connais, il
+ne rve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du
+temple et les branlera pour s'abmer sous les dcombres, lui et la
+catholicit entire. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit
+chass de Rome, fch avec toutes les nations, excr de l'Italie,
+tranant par le monde le fantme errant du dernier pape.
+
+Un grognement sourd, un juron touff de Santobono accueillit cette
+effroyable prdiction. Mais le train tait arriv en gare; et, parmi les
+quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un
+petit abb, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
+C'tait l'abb Eufemio, le secrtaire du cardinal. Quand il eut aperu
+celui-ci au balcon, il lcha tout respect humain, il se mit courir,
+pour gravir la rue en pente.
+
+--Ah! voici Eufemio! s'cria Son minence, frmissante d'anxit. Nous
+allons savoir, nous allons savoir enfin!
+
+Le secrtaire s'tait engouffr sous la porte, et il dut monter si
+vivement, que Pierre, presque aussitt, le vit traverser hors d'haleine
+le salon d'attente, o il se trouvait, puis disparatre dans le cabinet
+du cardinal. Celui-ci avait quitt le balcon pour aller la rencontre
+de son messager; mais il y revint, au milieu de questions,
+d'exclamations, de tout un tumulte, caus par les mauvaises nouvelles.
+
+--Alors, c'est bien vrai, la nuit a t mauvaise, Sa Saintet n'a pas
+dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on racont? Mais, son ge,
+rien n'est plus grave, a peut l'emporter en deux heures... Et les
+mdecins, que disent-ils?
+
+La rponse ne parvint pas Pierre. Seulement, il comprit en entendant
+le cardinal reprendre:
+
+--Oh! les mdecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne
+veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel
+malheur, si la catastrophe ne peut tre recule de quelques jours!
+
+Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, l-bas,
+regardant de toute son angoisse ambitieuse le dme de Saint-Pierre, la
+petite tache tincelante, peine grande comme l'ongle du petit doigt,
+au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si
+le pape tait mort! Et il aurait voulu n'avoir qu' tendre le bras pour
+prendre dans le creux de sa main la Ville ternelle, la Ville sacre,
+qui ne tenait pas plus de place, l'horizon, qu'un tas de gravier, jet
+l par la pelle d'un enfant. Dj, il rvait du conclave, lorsque les
+dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile,
+souverain, le couronnerait de pourpre.
+
+--Mais vous avez raison, mon cher, s'cria-t-il en s'adressant
+Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'glise... Et puis, il
+n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons
+uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprme, il saura bien
+foudroyer l'Antchrist.
+
+Alors, pour la premire fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui
+disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage dcision:
+
+--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!
+
+Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon
+tait vide, et son attente recommena, dans le salon ensoleill, d'une
+gaiet calme et dlicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail
+s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut tonn de
+trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prtres, qui
+s'en taient alls par une autre porte.
+
+Dans la vive lumire blonde, le cardinal tait debout prs d'une
+fentre, avec sa face colore au nez fort, aux grosses lvres, son air
+de jeunesse trapue et vigoureuse, malgr ses soixante ans. Il avait
+repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par
+bonne politique. Et, tout de suite, ds que Pierre se fut inclin et eut
+bais l'anneau, il lui indiqua une chaise.
+
+--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette
+malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux
+d'en causer avec vous.
+
+Lui-mme avait pris une chaise, devant cette fentre ouverte sur Rome,
+dont il semblait ne pouvoir s'loigner. Le prtre s'aperut qu'il ne
+l'coutait gure, les yeux de nouveau l-bas, vers la proie si
+chaudement dsire, pendant qu'il s'excusait d'tre venu le troubler
+dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention tait
+parfaite, il s'merveilla de la volont que cet homme devait avoir, pour
+paratre si calme, si dvou aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent
+de tempte soufflait en lui.
+
+--Votre minence daignera donc me pardonner...
+
+--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma sant chancelante me
+retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est trs naturel
+que vous dsiriez me fournir des explications, dfendre votre oeuvre,
+clairer mon jugement. Mme je m'tonnais de ne pas vous avoir encore
+vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'pargnez pas vos
+dmarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous coute,
+de toute la bonne joie que j'aurais vous absoudre.
+
+Et Pierre se laissa prendre ces bienveillantes paroles. Un espoir lui
+revint, celui de gagner sa cause le prfet de l'Index, tout-puissant.
+Il le jugeait dj d'une intelligence rare, d'une cordialit exquise,
+cet ancien nonce qui avait appris, Bruxelles d'abord, puis Vienne,
+l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur
+promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois
+encore sa flamme d'aptre, pour exposer ses ides sur la Rome de demain,
+la Rome qu'il rvait, de nouveau matresse du monde, si elle revenait au
+christianisme de Jsus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.
+
+Sanguinetti souriait, hochait doucement la tte, s'exclamait de
+ravissement.
+
+--Trs bien, trs bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher
+fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'vidence mme, vous tes l
+avec tous les bons esprits.
+
+Puis, tout le ct posie le touchait profondment, disait-il. Il aimait
+ passer, comme Lon XIII, par rivalit sans doute, pour un latiniste
+des plus distingus, et il avait vou Virgile une tendresse spciale
+et sans bornes.
+
+--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant
+les pauvres que l'hiver a glacs, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous
+doutez-vous que vous tes plein de tournures latines? J'ai not chez
+vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les glogues.
+Un charme, votre livre, un vrai charme!
+
+Comme il n'tait point sot, et qu'il sentait l, dans ce petit prtre,
+une grande intelligence, il finissait par s'intresser, non pas lui,
+mais au profit quelconque qu'il y avait peut-tre tirer de lui.
+C'tait, dans sa fivre d'intrigues, sa continuelle proccupation, tirer
+des autres, des cratures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
+apportaient d'utile son propre triomphe. Et il se dtournait un
+instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'coutait
+parler, en se demandant quoi il pourrait bien l'employer, tout de
+suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait
+pape. Mais le prtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
+pouvoir temporel de l'glise et de prononcer les mots malencontreux de
+religion nouvelle.
+
+D'un geste, le cardinal l'arrta, toujours souriant, sans rien perdre de
+son amabilit, bien que sa rsolution, prise depuis longtemps, ft ds
+lors confirme et dfinitive.
+
+--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je
+suis souvent avec vous, oh! tout fait... Seulement, voyons, vous
+ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors,
+aprs la page que vous avez crite sur la Grotte, comment voulez-vous
+que je me prononce pour vous, contre les Pres?
+
+Pierre fut atterr par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne
+n'avait eu la prcaution de l'avertir. A Rome, les oeuvres catholiques
+du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, dsign par le
+Saint-Pre, charg de la reprsenter et de la dfendre au besoin.
+
+--Ces bons Pres! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait
+beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains lies, nous ne
+pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de
+messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos
+pauvres prtres qui mourrait de faim.
+
+Il n'y avait qu' s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus
+cette question d'argent, la ncessit o se trouvait le Saint-Sige
+d'assurer son budget, bon an mal an. C'tait toujours le servage du
+pape, que la perte de Rome avait libr du souci de rgner, mais que sa
+gratitude force pour les aumnes reues, clouait quand mme la terre.
+Les besoins taient si grands, que l'argent rgnait, tait la puissance
+souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.
+
+Sanguinetti se leva pour donner cong au visiteur.
+
+--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous dsesprez pas. Je
+n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des
+excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si
+Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme malgr nous!
+
+C'tait son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais
+pousser personne bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon
+dire celui-ci que la condamnation de son livre tait chose faite et
+que le seul parti prudent serait de le dsavouer? Il n'y avait qu'un
+sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colre sur les mes de feu et
+les jeter la rbellion.
+
+--Esprez, esprez! rpta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de
+sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.
+
+Pierre, profondment touch, se sentit renatre. Il oubliait mme la
+conversation qu'il avait surprise, cette pret d'ambition, cette rage
+sourde contre le rival redout. Et puis, chez les puissants,
+l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de coeur? Si celui-ci tait
+pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-tre le pape
+attendu, acceptant la tche de rorganiser l'glise des tats-Unis
+d'Europe, matresse spirituelle du monde? Il le remercia avec motion,
+s'inclina et le laissa son rve, debout devant cette fentre grande
+ouverte, d'o Rome lui apparaissait au loin toute prcieuse et luisante
+comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le
+resplendissement du soleil d'automne.
+
+Il tait prs d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin
+djeuner, une des petites tables du restaurant, o ils s'taient donn
+rendez-vous. Leurs affaires les avaient retards l'un et l'autre. Mais
+le comte paraissait fort gai, ayant rgl son avantage des questions
+fcheuses; et le prtre lui-mme, repris d'esprance, s'abandonnait, se
+laissait dlicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour.
+Aussi le djeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
+peinte en bleu et en rose, absolument dserte cette poque de l'anne.
+Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les
+Chteaux romains dcoraient les murs. Et ils mangrent des choses
+fraches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un got brl de
+terroir, comme si les anciens volcans avaient laiss la terre un peu
+de leur flamme.
+
+Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grce
+farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le
+plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en
+voiture, de Frascati Nemi, tait rest sous le charme; et il en
+parlait encore avec feu. C'tait d'abord l'adorable chemin de Frascati
+Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantes de
+roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de
+continuelles chappes sur l'immensit houleuse de la Campagne. A
+gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithtre, blanchissait sur
+un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronn de grands arbres
+sculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers
+Frascati, on apercevait, trs haut, la lisire d'un bois de pins, les
+ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des
+sicles de soleil, et d'o la vue sans bornes devait tre admirable.
+Puis, on traversait Marino, la grande rue en pente, la vaste glise,
+au vieux palais noirci et demi mang des Colonna. Puis, aprs un bois
+de chnes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
+les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre ct des eaux immobiles,
+clair miroir; le Monte Cave gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola;
+et Castel-Gandolfo droite, dominant le lac, comme du haut d'une
+falaise. Dans le cratre teint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure
+gante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de mtal fondu, que le
+soleil moirait d'or d'un ct, tandis que l'autre moiti, dans l'ombre,
+tait noire. Et la route montait ensuite, jusqu' Castel-Gandolfo,
+perch sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer,
+toujours rafrachi par une brise, mme aux heures les plus brlantes de
+l't, autrefois clbre par sa villa des Papes, o Pie IX aimait
+vivre des journes d'indolence, o Lon XIII n'est jamais venu. Et la
+route descendait ensuite; et les chnes verts recommenaient, des chnes
+verts fameux par leur normit, une double range de colosses, de
+monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on
+arrivait enfin Albano, une petite ville moins nettoye, moins
+modernise que Frascati, un coin de terroir qui a gard un peu de son
+odeur d'ancienne sauvagerie; et c'tait encore l'Arricia, avec le palais
+Chigi, des coteaux couverts de forts, des ponts enjambant des gorges
+dbordantes d'ombrages; et c'tait encore Genzano, c'tait encore Nemi,
+de plus en plus reculs et farouches, perdus au milieu des rocs et des
+arbres.
+
+Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaable Pierre en avait gard, ce Nemi
+au bord de son lac, ce Nemi dlicieux de loin, d'une apparition si
+charmeresse, vocatrice des anciennes lgendes, des villes fes nes
+dans la verdure du mystre des eaux, et d'une salet repoussante quand
+on l'aborde enfin, croulant de partout, domin encore par la tour des
+Orsini, comme par le gnie mauvais des anciens ges, qui semble y
+maintenir les moeurs froces, les passions violentes et les coups de
+couteau! Il tait de l, ce Santobono, dont le frre avait tu, et qui
+lui-mme semblait brler d'une flamme meurtrire, avec ses yeux de
+crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une
+lune teinte, tombe l, dans ce fond de cratre, cette coupe plus
+profonde et plus troite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une
+vigueur et d'une densit prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules,
+en un flot vert de branches qui s'crasent, descendent jusqu' la rive.
+Cette fcondit formidable nat des continuelles vapeurs d'eau qui se
+dgagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent
+dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidit chaude et
+lourde, les alles des jardins environnants se verdissent de mousses,
+des brouillards pais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une
+vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcire, aux louches
+malfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac o
+paraissent dormir des atrocits anciennes, toute une religion
+mystrieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable dcor. Il
+l'avait vu, l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forts,
+tel qu'une plaque de mtal terni, noir et argent, d'une immobilit
+pesante; et cette eau trs claire, mais si profonde, cette eau dserte,
+sans une barque, cette eau morte, auguste et spulcrale, lui avait
+laiss une indicible tristesse, une mlancolie en mourir, la
+dsesprance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonfles
+de la douleur muette des germes, inquitantes de fcondit. Ah! ces
+bords noirs qui s'enfonaient, ce lac morne et noir qui gisait, l-bas,
+au fond!
+
+Le comte Prada s'tait mis rire de cette impression.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je
+l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils,
+tout en l'clairant, ne l'animent gure. Pour mon compte, je sais que je
+prirais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue.
+Mais il a pour lui les potes et les femmes romanesques, celles qui
+adorent les grands amours passionns, aux dnouements tragiques.
+
+Puis, comme les deux convives s'taient levs de table, pour aller
+prendre le caf sur une terrasse, la conversation changea.
+
+--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre la
+rception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un tranger, un
+spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.
+
+--Oui, j'ai une invitation, rpondit Pierre. C'est un de mes amis,
+monsieur Narcisse Habert, un attach de notre ambassade, qui me l'a
+procure et qui, du reste, doit m'y conduire.
+
+En effet, il devait y avoir, le soir mme, une fte au palais
+Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne
+que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dpasserait tout
+en magnificence, car il avait lieu l'occasion des fianailles de
+Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, aprs avoir gifl sa
+fille, disait-on, et avoir lui-mme couru des risques srieux
+d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colre, venait de cder devant
+le tranquille et doux enttement de la jeune fille, en consentant son
+mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous
+les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en
+taient bouleverss.
+
+Le comte Prada s'gayait de nouveau.
+
+--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis
+enchant, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un trs honnte
+et trs charmant garon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entre,
+dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui
+vient enfin de dcrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera
+vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon pre, qui prend tout
+au srieux, m'a dit qu'il n'en avait pas ferm l'oeil de la nuit.
+
+Il s'interrompit, pour reprendre aussitt:
+
+--Dites donc, il est dj deux heures et demie, vous n'aurez plus un
+train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
+ce serait de rentrer Rome avec moi, en voiture.
+
+Mais Pierre se rcriait.
+
+--Non, non, merci mille fois! Je dne avec mon ami Narcisse, je ne puis
+m'attarder.
+
+--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir
+trois heures, nous serons Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de
+promenade plus dlicieuse faire, quand le jour tombe, et, voyons! je
+vous promets un admirable coucher de soleil.
+
+Il fut si pressant que le prtre dut accepter, gagn dcidment par tant
+d'amabilit et de belle humeur. Ils passrent encore une heure fort
+agrable, causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils taient
+remonts un instant dans Frascati, o le comte voulait revoir un
+entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
+mollement bercs cte cte, sur les coussins de la victoria, au trot
+lger des deux chevaux. C'tait dlicieux, en effet, ce retour Rome,
+au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par
+cette fin exquise de la plus douce des journes d'automne.
+
+Mais d'abord, grande allure, la victoria dut descendre les pentes de
+Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers.
+La route pave tournait, peu frquente: peine quelques paysans en
+vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attele d'un
+ne; c'tait seulement le dimanche que les dbits de vin se peuplaient
+et que les artisans leur aise venaient manger le chevreau dans les
+bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, un
+coude du chemin. Tout un troupeau de moutons dfila, barra un instant le
+passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense
+Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes
+du soir, semblait s'enfoncer peu peu, mesure que la voiture
+descendait davantage. Il vint un moment o elle ne fut plus, au ras de
+l'horizon, qu'une mince raie grise, peine toile de blanc par
+quelques faades ensoleilles. Puis, elle s'abma en terre, elle se noya
+sous la houle des champs infinis.
+
+Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrire elle les
+monts Albains, tandis qu' droite, gauche, en face, commenait la mer
+des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'tant
+pench, s'cria:
+
+--Tenez! voyez donc en avant, l-bas, notre homme de ce matin, le
+Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes
+chevaux ont peine le rattraper.
+
+Pierre se pencha son tour. C'tait bien le cur de Sainte-Marie des
+Champs, grand et noueux, comme taill coups de serpe, dans sa longue
+soutane noire. Sous la fine lumire, le clair soleil blond qui
+l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel
+pas, rgulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de
+son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal.
+
+Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher
+de ralentir; et il engagea la conversation.
+
+--Bonjour, l'abb! vous allez bien?
+
+--Trs bien, monsieur le comte. Mille grces!
+
+--Et o courez-vous donc si gaillardement?
+
+--Monsieur le comte, je vais Rome.
+
+--Comment, Rome? Si tard!
+
+--Oh! j'y serai presque aussitt que vous. La route ne me fait pas peur,
+et c'est de l'argent vite gagn.
+
+Il ne perdait pas une enjambe, tournant peine la tte, allongeant le
+pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre,
+dit tout bas Pierre:
+
+--Attendez, il nous amusera.
+
+Puis, voix haute:
+
+--Puisque vous allez Rome, l'abb, montez donc, il y a une place pour
+vous.
+
+Immdiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta.
+
+--Je veux bien, mille grces!... a vaut encore mieux de ne point user
+ses souliers.
+
+Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque
+humilit la place que Pierre voulait poliment lui cder prs du comte.
+Ceux-ci venaient enfin de reconnatre, dans l'objet qu'il portait, un
+petit panier plein de figues, joliment arrang et recouvert de feuilles.
+
+Les chevaux taient repartis un trot plus vif, la voiture roulait sur
+la belle route plate.
+
+--Alors, vous allez Rome? reprit le comte, pour faire causer le cur.
+
+--Oui, oui, je vais porter Son minence rvrendissime le cardinal
+Boccanera ces quelques figues, les dernires de la saison, dont j'avais
+promis de lui faire le petit cadeau.
+
+Il avait pos sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre
+ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare.
+
+--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout
+miel... Mais dbarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos
+genoux jusqu' Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote.
+
+Il s'agita, les dfendit, ne voulut absolument pas s'en sparer.
+
+--Mille grces! mille grces!... Elles ne me gnent, pas du tout, elles
+sont trs bien l, et je suis sr de cette faon qu'il ne leur arrivera
+pas d'accident.
+
+Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait
+beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau:
+
+--Et le cardinal les aime, vos figues?
+
+--Oh! monsieur le comte, Son minence daigne les adorer. Autrefois,
+lorsqu'elle passait l't la villa, elle ne voulait pas en manger d'un
+autre arbre. Alors, vous comprenez, a ne me cote gure de lui faire
+plaisir, du moment que je connais son got.
+
+Mais il avait jet sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentt la
+ncessit de les prsenter l'un l'autre.
+
+--Monsieur l'abb Froment est justement descendu au palais Boccanera, o
+il loge depuis trois mois.
+
+--Je sais, je sais, dit avec tranquillit Santobono. J'ai vu monsieur
+l'abb chez Son minence, un jour o, dj, j'tais all porter des
+figues. Seulement, elles taient moins mres. Celles-ci sont parfaites.
+
+Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer
+plus troitement entre ses doigts normes, couverts de poils fauves. Et
+il se fit un silence, tandis que la Campagne se droulait sans fin, aux
+deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur,
+pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de
+l'hiver commenait verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une
+ruine demi croule, qui apparut gauche, prit tout coup une
+importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la
+ligne plate, illimite de l'horizon. Puis, droite, dans un grand parc,
+ferm de pieux, se montrrent de lointaines silhouettes de boeufs et de
+chevaux; d'autres boeufs, attels encore, rentraient lentement du
+labour, sous les piqres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lanc au
+galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'oeil du
+soir, travers les terres laboures. La route par moments se peuplait.
+Un biroccino, trs lgre voiture deux grandes roues, avec un simple
+sige pos sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps
+autre, la victoria dpassait un carrotino, la charrette basse, dans
+laquelle le paysan, abrit sous une sorte de tente aux couleurs vives,
+apportait Rome le vin, les lgumes, les fruits des Chteaux romains.
+On entendait de loin les clochettes grles des chevaux, s'en allant
+d'eux-mmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
+dormait poings ferms. Des femmes rentraient par groupes de trois ou
+quatre, la jupe releve, les cheveux nus et noirs, avec des fichus
+carlates. Et la route se vidait ensuite, et le dsert se faisait de
+plus en plus, sans un passant, sans une bte, pendant des kilomtres,
+sous le ciel rond et infini, o descendait le soleil oblique, l-bas, au
+bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste.
+
+--Et le pape, l'abb? demanda soudain Prada; est-il mort?
+
+Santobono ne s'effara mme pas.
+
+--J'espre bien, dit-il simplement, que Sa Saintet a encore de longs
+jours vivre, pour le triomphe de l'glise.
+
+--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre vque,
+le cardinal Sanguinetti?
+
+Cette fois, le cur ne put rprimer un lger tressaillement. On l'avait
+donc vu? Lui, dans sa hte, n'avait pas remarqu ces deux passants, qui
+venaient derrire son dos, sur la route.
+
+--Oh! rpondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au
+juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il parat que Sa
+Saintet a pass une assez pnible nuit, et je fais des voeux pour que
+la nuit prochaine soit meilleure.
+
+Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:
+
+--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler lui Sa
+Saintet, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait dj
+choisi et marqu le Souverain Pontife de demain.
+
+Cette belle rponse accrut encore la joie de Prada.
+
+--Vraiment, l'abb, vous tes extraordinaire... Alors, vous pensez que
+les papes se font ainsi par la grce de Dieu? Le pape de demain est
+nomm l-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais,
+moi, que les hommes se mlaient un peu de l'affaire... Mais peut-tre
+savez-vous dj quel est le cardinal lu d'avance par la faveur divine!
+
+Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du
+reste le prtre dans un calme parfait. Ce dernier finit mme par rire,
+lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion l'ancienne passion que
+le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, parier sur
+l'lu probable, lui dit qu'il y aurait l, pour lui, une fortune
+gagner, s'il tait dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des
+trois soutanes blanches, de trois grandeurs diffrentes, qui attendaient
+dans une armoire du Vatican, toujours prtes: serait-ce cette fois la
+petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
+maladie srieuse du pape rgnant, c'tait ainsi une motion
+extraordinaire, un rveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les
+intrigues, ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore
+dans la ville entire, il n'y avait plus d'autre curiosit, d'autre
+entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des
+cardinaux et peur prdire celui qui l'emporterait.
+
+--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux
+absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta?
+
+Santobono, malgr son vidente volont de rester digne et dsintress,
+en bon prtre pieux, se passionnait peu peu, cdait sa flamme
+intrieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir
+davantage.
+
+--Moretta, allons donc! il est vendu toute l'Europe!
+
+--Sera-ce le cardinal Bartolini?
+
+--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est us tout vouloir et
+ ne jamais rien obtenir!
+
+--Alors, sera-ce le cardinal Dozio?
+
+--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait dsesprer de
+notre sainte glise, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus mchant!
+
+Prada leva les mains, comme s'il tait bout de candidats srieux. Il
+mettait un malin plaisir ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le
+candidat certain du cur, pour exasprer celui-ci davantage. Puis,
+soudain, il parut avoir trouv, il s'cria gaiement:
+
+--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera!
+
+Du coup, Santobono fut touch en plein coeur, dans sa rancune, dans sa
+foi de patriote. Dj, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier
+non, non! de toute sa force. Mais il parvint retenir le cri, rduit au
+silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que
+ses deux mains serrrent, le briser; et l'effort qu'il dut faire, le
+laissa si frmissant, qu'il fut forc d'attendre, avant de rpondre
+d'une voix calme:
+
+--Son minence rvrendissime le cardinal Boccanera est un saint homme,
+digne du trne, et je craindrais seulement qu'il n'apportt la guerre,
+dans sa haine contre notre Italie nouvelle.
+
+Mais Prada voulut aggraver la blessure.
+
+--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous
+rjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le
+vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer
+un autre... Allons, il est trs grand, ce sera la grande soutane blanche
+qui servira.
+
+--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et
+comme malgr lui, moins pourtant...
+
+Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui
+coutait en silence, s'merveilla, car il se rappelait la conversation
+qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. videmment, les
+figues n'taient qu'un prtexte pour forcer la porte du palais
+Boccanera, o quelque familier, l'abb Paparelli sans doute, pouvait
+seul donner des renseignements certains son ancien camarade. Mais quel
+empire cet exalt avait sur lui-mme, dans les mouvements les plus
+dsordonns de son me!
+
+Aux deux cts de la route, la Campagne continuait drouler l'infini
+ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu srieux et
+songeur. Il acheva tout haut ses rflexions.
+
+--Vous savez ce qu'on dira, l'abb, s'il meurt cette fois... a ne sent
+gure bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on
+cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres.
+
+Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonn!
+
+--Comment! le poison, encore! cria-t-il.
+
+Effar, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des
+Borgia, comme dans un drame romantique, la fin de notre dix-neuvime
+sicle! Cette imagination lui semblait la fois monstrueuse et
+ridicule.
+
+Santobono, la face devenue immobile, impntrable, ne rpondit pas. Mais
+Prada hocha la tte, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le
+jeune prtre.
+
+--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est reste vivace et
+trs grande. Ds qu'une mort y parat inexplicable, trop prompte ou
+accompagne de circonstances tragiques, la premire pense est unanime,
+tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je
+crois, o les morts subites soient plus frquentes, je ne sais au juste
+pour quelles causes, les fivres, dit-on... Oui, oui, le poison avec
+toute sa lgende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de
+trace, la fameuse recette lgue d'ge en ge, sous les empereurs et
+sous les papes, et jusqu' nos jours de bourgeoise dmocratie.
+
+Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-mme, dans sa
+terreur sourde, de race et d'ducation. Et il citait des faits. Les
+dames romaines se dbarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en
+employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste
+s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait tre
+l'aconit. Aprs les Borgia, la Toffana vendait, Naples, dans des
+fioles dcores de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau clbre,
+base d'arsenic sans doute. Et c'taient encore des histoires
+extraordinaires, des pingles la piqre foudroyante, une coupe de vin
+qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bcasse qu'un couteau
+prpar partageait en deux et dont la moiti contamine tuait l'un des
+deux convives.
+
+--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiance,
+ l'glise, le jour du mariage, est tombe morte pour avoir simplement
+respir un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que
+la fameuse recette se soit rellement transmise et reste connue de
+quelques initis?
+
+--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrs. Si les
+anciens croyaient des poisons mystrieux, c'tait qu'ils manquaient de
+tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mnerait droit
+en cour d'assises le naf qui s'en servirait. Ce sont des contes
+dormir debout, et c'est peine si les bonnes gens les tolrent encore
+dans les romans-feuilletons.
+
+--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gn. Vous avez sans
+doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! votre hte, au
+cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami lui,
+tendrement aim, monsignor Gallo, mort l't dernier, en deux heures.
+
+--En deux heures, une congestion crbrale suffit, et un anvrisme tue
+mme en deux minutes.
+
+--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pens devant les longs
+frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque
+d'pouvante o il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la
+conviction absolue, monsignor Gallo a t empoisonn, parce qu'il tait
+son confident le plus cher, son conseiller toujours cout, dont les
+sages avis taient des garants de victoire.
+
+L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement
+Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilit irritante.
+
+--C'est imbcile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le cur,
+vous croyez ces affreuses histoires?
+
+Pas un poil du prtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lvres
+violentes, il ne dtourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait
+fixs sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait donner des exemples.
+Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouv dans son lit, rduit et
+calcin comme un charbon! et monsignor Brando, frapp Saint-Pierre
+mme, pendant les vpres, mort dans la sacristie, vtu de ses habits
+sacerdotaux!
+
+--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par
+trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des oeufs la
+coque, dans votre terrible Rome!
+
+Cette boutade les gaya un instant, le comte et lui. Et c'tait vrai,
+une terrible Rome se dgageait de leur conversation, la ville ternelle
+du crime, du poignard et du poison, o, depuis plus de deux mille ans,
+depuis le premier mur bti, la rage du pouvoir, l'apptit furieux de
+possder et de jouir, avait arm les mains, ensanglant le pav, jet
+des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements
+sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le
+mme flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la
+gloire souveraine du soleil.
+
+--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs prcautions n'ont
+peut-tre pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se mfie.
+J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetes et prpares par
+son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquitudes...
+
+Pierre eut un nouveau cri de stupeur.
+
+--Comment, le pape lui-mme! le pape a la crainte du poison!
+
+--Eh oui! mon cher abb, on le prtend du moins. Il est certainement des
+jours o il se voit le premier menac. Ne savez-vous pas que l'ancienne
+croyance, Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que,
+lorsqu'il s'entte ne pas mourir temps, on l'aide? Sa place est
+naturellement au ciel, ds qu'un pape tombe en enfance, devient une
+gne, mme un danger pour l'glise par sa snilit. Les choses,
+d'ailleurs, sont faites trs proprement, le moindre rhume est le
+prtexte dcent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trne de
+Saint-Pierre.
+
+A ce propos, il ajouta de curieux dtails. Un prlat, disait-on, voulant
+calmer les craintes de Sa Saintet, avait imagin tout un systme de
+prcautions, entre autres une petite voiture cadenasse pour les
+provisions destines la table pontificale, trs frugale du reste. Mais
+cette voiture tait reste l'tat de simple projet.
+
+--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un
+jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'glise... N'est-ce pas,
+l'abb?
+
+Depuis un instant, Santobono, dans son immobilit, avait baiss les
+regards, comme s'il et examin sans fin le petit panier de figues,
+qu'il tenait sur ses genoux avec tant de prcautions, tel qu'un saint
+sacrement. Interpell d'une faon si directe et si vive, il ne put
+viter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence,
+il se contenta d'incliner longuement la tte.
+
+--N'est-ce pas, l'abb, rpta Prada, que c'est Dieu seul, et non le
+poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a t la dernire
+parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expir dans les bras de son
+ami, le cardinal Boccanera.
+
+Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tte. Et tous trois
+se turent, songeurs.
+
+La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensit nue de la
+Campagne. Toute droite, la route paraissait aller l'infini. A mesure
+que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumire
+marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se
+succdaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violtre, jusqu'aux bords
+lointains du ciel. Le long de la route, droite, gauche, il n'y avait
+toujours que de grands chardons schs, des fenouils gants aux ombelles
+jaunes. Puis, ce fut encore, un moment, un attelage de quatre boeufs,
+attards dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air ple, d'une
+extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des
+moutons en tas, dont le vent apportait l'pre odeur de suint, tachaient
+de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
+seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce dsert silencieux, o
+semblait rgner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant
+lger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta trs haut, tout en
+haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
+limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dmes,
+ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui natrait d'un mirage parmi les
+verdures d'un jardin enchant.
+
+--Matteo, cria Prada son cocher, arrte-nous l'Osteria Romana.
+
+Et, s'adressant ses compagnons:
+
+--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des oeufs frais
+pour mon pre. Il les adore.
+
+On arrivait, et la voiture s'arrta. C'tait, au bord mme de la route,
+une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria
+Romana, simple relais pour les charretiers, o les chasseurs seuls se
+hasardaient boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et
+un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de
+Rome poussait jusque-l, venait s'y rjouir. Mais, en semaine, dans
+l'immense Campagne nue, des journes s'coulaient, sans qu'une me y
+entrt.
+
+Dj le comte sautait lestement de la voiture, en disant:
+
+--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.
+
+L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, un seul
+tage; et l'on montait cet tage par un escalier extrieur, fait de
+grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la
+btisse, d'ailleurs, tait fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au
+rez-de-chausse, une salle commune, une remise, une curie, des hangars.
+A ct, prs d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait
+dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle
+taient ranges cinq ou six tables de bois, quarries coups de hache.
+Et, comme fond ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrire,
+un fragment d'aqueduc antique, dont les arches bantes sur le vide,
+croules demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans
+bornes.
+
+Mais le comte revint brusquement sur ses pas.
+
+--Dites donc, l'abb, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je
+sais que vous tes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il
+faut connatre.
+
+Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit son tour.
+
+--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on
+rcolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati.
+
+Et, comme il ne lchait toujours pas son panier de figues, l'emportant
+avec lui, le comte s'impatienta.
+
+--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture!
+
+Le cur ne rpondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se dcidait
+aussi descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes
+du petit peuple, dont on lui avait parl.
+
+Prada tait connu, tout de suite une vieille femme s'tait montre,
+grande, sche, d'allure royale dans sa misrable jupe. L dernire fois,
+elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'oeufs frais; et, cette
+fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
+jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins.
+
+--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc.
+
+Tous trois entrrent dans la salle commune. La nuit y tait dj noire.
+Bien que la saison chaude ft passe, on y entendait, ds le seuil, le
+ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur cre de vin aigrelet et
+d'huile rance prenait la gorge. Et, ds que leurs yeux se furent un
+peu accoutums, ils purent distinguer la vaste pice, noircie,
+empuantie, meuble simplement de bancs et de tables, en gros bois,
+peine rabot. Elle semblait vide, tellement le silence y tait absolu,
+sous le vol des mouches. Il y avait pourtant l deux hommes, deux
+passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
+basse, prs de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la
+maison, une maigre fille jaune, tremblait de fivre, les deux mains
+serres entre les genoux, oisive.
+
+En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir
+dehors.
+
+--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!
+
+Et la fille, pendant que la mre cherchait les oeufs et que le pre,
+sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en
+grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des
+tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle
+retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir t force
+de faire un tel voyage.
+
+Gaiement, lorsque tous trois se furent attabls, Prada emplit les
+verres, malgr les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de
+boire ainsi du vin entre ses repas.
+
+--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abb, qu'il est
+amusant, ce petit vin?... Voyons, la sant du pape, puisqu'il est
+souffrant!
+
+Santobono, aprs avoir vid son verre d'un trait, fit claquer sa langue.
+Il avait pos le panier par terre, ct de lui, d'une main douce, avec
+un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La
+soire tait vraiment dlicieuse, une puret de ciel admirable, un
+immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la
+Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilit, une paix
+souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du
+grand silence, avait un got exquis d'herbes et de fleurs sauvages.
+
+--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagn par ce charme. Et quel
+dsert d'ternel repos, pour y oublier le reste du monde!
+
+Mais Prada, qui avait vid la carafe, en remplissant de nouveau le verre
+du cur, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut
+d'abord seul remarquer. Il avertit le jeune prtre d'un coup d'oeil de
+gaie complicit; et, ds lors, tous deux en suivirent les pripties
+dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe
+roussie, en qute des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite
+poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperu le
+panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant,
+quand elle fut tout prs, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
+cou, tournait la tte, dardait la braise de son oeil rond. Enfin, la
+passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux
+feuilles, elle s'avana sans hte, en levant les pattes trs haut; et,
+brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue,
+qui saigna.
+
+Prada, heureux comme un enfant, put lcher l'clat de rire qu'il avait
+contenu grand'peine.
+
+--Attention! l'abb, gare vos figues!
+
+Justement, Santobono achevait son second verre, la tte renverse, les
+yeux au ciel, dans une bate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda,
+comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un clat de colre, de grands
+gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait ce moment
+un autre coup de bec, ne lcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes
+battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-mme rirent
+aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
+un instant, en la menaant du poing.
+
+--Voil ce que c'est que de ne pas avoir laiss le panier dans la
+voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prvenu, la poule
+mangeait tout.
+
+Sans rpondre, grondant encore de sourdes imprcations, le cur avait
+pos le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de
+nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles
+replaces, le mal rpar, il se calma.
+
+Il tait temps de repartir, le soleil s'abaissait l'horizon, la nuit
+tait proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.
+
+--Eh bien! et ces oeufs!
+
+Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit sa recherche. Il entra
+dans l'curie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point.
+Alors, il passa derrire la maison, pour jeter un coup d'oeil sous les
+hangars. Mais, l, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrta net.
+Par terre, la petite poule noire gisait, foudroye, morte. Elle n'avait
+au bec qu'un mince flot de sang, violtre, et qui coulait encore.
+
+D'abord, il ne fut qu'tonn. Il se baissa, la toucha. Elle tait
+tide, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang.
+Puis, aussitt, il devint affreusement ple, la vrit l'envahissait, le
+glaait. Comme dans un clair, il voquait Lon XIII malade, Santobono
+courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour
+Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se
+rappelait la conversation depuis Frascati, la mort ventuelle du pape,
+les candidats possibles la tiare, les histoires lgendaires de poison
+qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le
+cur avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et
+il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant
+avec une figue au bec. La petite poule tait l, morte, foudroye.
+
+Sa conviction fut immdiate, absolue. Mais il n'eut pas mme le temps de
+se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrire lui, se rcriait.
+
+--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?
+
+C'tait Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait,
+lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus prs le fragment
+d'aqueduc, demi croul parmi les pins parasols.
+
+Prada, frmissant comme s'il tait le coupable, rpondit par un
+mensonge, sans l'avoir prmdit, cdant une sorte d'instinct.
+
+--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment
+o j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez l-bas, s'est jete
+sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un
+coup de bec, dfonc le crne... Vous voyez bien, le sang coule.
+
+Pourquoi disait-il ces choses? Il s'tonnait lui-mme en les inventant.
+Voulait-il donc rester matre de la situation, n'tre avec personne dans
+l'abominable confidence, pour agir ensuite son gr? C'tait la fois
+une gne honteuse devant un tranger, un got personnel de la violence
+qui mlait de l'admiration sa rvolte d'honnte homme, un sourd
+besoin d'examiner la chose au point de vue de son intrt personnel,
+avant de prendre un parti. Honnte homme, il l'tait, il n'allait
+srement pas laisser empoisonner les gens.
+
+Pierre, pitoyable aux btes, regardait la poule avec la petite motion
+que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta trs
+naturellement l'histoire.
+
+--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une frocit imbcile que les
+hommes ont peine gale! J'avais un poulailler chez moi, et une
+d'elles ne pouvait se blesser la patte, sans que toutes les autres, en
+voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu' l'os.
+
+Tout de suite, Prada s'loigna; et, justement, la femme le cherchait de
+son ct, pour lui remettre quatre oeufs, qu'elle avait dnichs
+grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hta de les payer,
+rappela Pierre qui s'attardait.
+
+--Dpchons, dpchons! Maintenant, nous ne serons plus Rome qu' la
+nuit noire.
+
+Dans la voiture, ils retrouvrent Santobono, qui attendait
+tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'chine
+fortement appuye contre le sige du cocher, ses grandes jambes ramenes
+sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de
+figues, si coquettement arrang, qu'il protgeait de ses grosses mains
+noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des
+roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre.
+Dans sa face paisse et terreuse de paysan rest prs de la sauvage
+terre, mal dgrossi par ses quelques annes d'tudes thologiques, ses
+yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dvorante de passion.
+
+En l'apercevant si carrment install, si calme, Prada avait eu un petit
+frisson. Puis, ds que la victoria se fut remise rouler, par la route
+toute droite et sans fin:
+
+--Eh bien! l'abb, voil un coup de vin qui va nous protger du mauvais
+air. Si le pape pouvait faire comme nous, a le gurirait srement de
+ses coliques.
+
+Mais Santobono, pour toute rponse, ne lcha qu'un sourd grondement. Il
+ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme
+envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut son tour, les
+yeux fixs sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire.
+
+La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chausse
+interminable, dont le pav blanc semblait filer l'infini, d'un trait.
+Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumire,
+droulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux
+bords, se noyait peu peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes
+ondulations, les tnbres s'amassaient, une mare violtre semblait s'en
+pandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, largissant la
+plaine perte de vue, telle qu'une mer dteinte. Tout se confondait, ce
+n'tait plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon
+ l'autre. Et le dsert s'tait vid encore, une dernire charrette
+indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires
+s'teignait au loin; plus un passant, plus une bte, la mort des
+couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, la paix sereine du
+nant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient se montrer de
+place en place, pareils des tronons de mille-pattes gants, que la
+faux des sicles aurait coups; puis, ce fut, gauche, une nouvelle
+tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
+d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce ct une
+valeur dmesure, en se dtachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure
+unique, l'heure du crpuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y
+noie et s'y rsume, l'heure de l'immensit nue, de l'infini dans la
+simplicit! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de
+l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isole, debout, et ce rien est
+d'une majest, d'une grandeur souveraines.
+
+Mais le soleil se couchait, l-bas, gauche, vers la mer. Dans le ciel
+limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant.
+Il plongea lentement derrire l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages
+que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine et
+bouillonn soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de
+suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de
+sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout
+de la plaine dcolore, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
+peu peu mourir, derrire les arches noires des aqueducs; et, de
+l'autre ct, les autres arches parses, restes roses, s'enlevaient en
+clair sur le ciel couleur d'tain. Puis, les vapeurs d'incendie se
+dissiprent, le couchant finit par s'teindre, dans une grande
+mlancolie farouche. Au firmament apais, devenu de cendre bleue, les
+toiles s'allumaient une une, pendant que les lumires de Rome encore
+lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles des
+phares.
+
+Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de
+l'infinie tristesse du soir, envahi lui-mme d'une dtresse indicible,
+continuait se questionner, se demander ce qu'il allait faire. Ses
+yeux n'avaient pas quitt Santobono, dont la figure se noyait de nuit,
+mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la
+voiture. Il se rptait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les
+gens. Les figues taient srement destines au cardinal Boccanera, et
+peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape
+possible dont l'action historique future tait difficile prvoir. Dans
+son pre conception de conqurant, tout la lutte pour la vie, le mieux
+lui avait toujours sembl de laisser faire le destin, sans compter qu'il
+ne voyait aucun mal ce que le prtre manget le prtre, ce qui gayait
+son athisme. Il songea aussi qu'il pouvait tre dangereux d'intervenir
+dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et
+insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'tait pas seul au palais
+Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller
+d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette ide de
+rvoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voult y
+arrter sa pense, les visages de Benedetta et de Dario s'taient
+dresss devant lui, revenaient malgr son effort pour ne pas les voir,
+s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits?
+Benedetta, il l'carta tout de suite, car il savait qu'elle faisait
+table part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les
+deux cuisines. Mais Dario djeunait chaque jour avec son oncle. Un
+instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du
+cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux
+creux, foudroy en deux heures.
+
+Non, non! cela tait affreux, il ne pouvait permettre une abomination
+pareille. Alors, son parti fut arrt. Il allait attendre que la nuit
+ft complte; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux
+du cur, il le jetterait la vole dans quelque trou d'ombre, sans dire
+un mot. Le cur comprendrait. L'autre, le jeune prtre, ne s'apercevrait
+peut-tre pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il tait
+bien dcid ne pas mme expliquer son acte. Et il se sentit tout
+fait calm, lorsque l'ide lui vint de jeter le panier, au moment o la
+voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomtres avant Rome.
+Dans les tnbres de la porte, ce serait trs bien, on ne pourrait rien
+voir.
+
+--Nous nous sommes attards, nous ne serons gure Rome avant six
+heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez
+le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.
+
+Et, sans attendre la rponse, il s'adressa Santobono:
+
+--Vos figues arriveront bien tard.
+
+--Oh! dit le cur, Son minence reoit jusqu' huit heures. Et puis, ce
+n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir.
+Ce sera pour demain matin.
+
+Il retomba dans son silence, il ne parla plus.
+
+--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, rpta Prada. Et le cardinal
+pourra vraiment s'en rgaler, si personne ne l'aide.
+
+Pierre, tourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.
+
+--Il sera sans doute seul les manger, car son neveu, le prince Dario,
+a d partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence,
+aprs l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.
+
+Brusquement, il s'arrta, en songeant qui il parlait. Mais le comte
+avait remarqu sa gne.
+
+--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune
+peine. C'est dj trs ancien... Et il est parti, ce jeune homme,
+dites-vous?
+
+--Oui, moins qu'il n'ait remis son dpart. Je m'attends ne pas le
+retrouver au palais.
+
+Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement
+continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au
+malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'tait pas l, de quoi
+allait-il se mler? Toutes ces rflexions lui fatiguaient le crne, et
+il finit par penser tout haut.
+
+--S'il s'en est all, ce doit tre par convenance, afin de ne pas
+assister la soire des Buongiovanni, car la congrgation du Concile
+s'est runie ce matin pour se prononcer dfinitivement, dans le procs
+que la comtesse m'a intent... Oui, tout l'heure, je saurai si
+l'annulation de notre mariage sera signe par le Saint-Pre.
+
+Sa voix tait devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se
+rouvrir et saigner, la plaie faite son orgueil d'homme par cette femme
+qui tait sienne et qui s'tait refuse, en se rservant pour un autre.
+Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
+d'impuissance, l'outrage sa virilit, renaissait sans cesse, lui
+gonflait le coeur d'aveugles colres. Il eut un violent et brusque
+frisson, comme si tout un grand souffle glac lui et travers la chair;
+et, dtournant l'entretien, il ajouta tout coup:
+
+--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise,
+Rome, l'heure de la tombe du jour, o l'on empoigne trs bien une bonne
+fivre, si l'on ne se mfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos
+jambes, enveloppez-vous soigneusement.
+
+Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore,
+plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne,
+submerge dans la nuit. Enfin, la porte apparut, la clart des toiles
+vives; et elle n'tait autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous
+laquelle passait la route. Ce dbris d'aqueduc semblait, de loin, barrer
+le passage de sa masse norme de vieux murs demi crouls. Ensuite,
+l'arche gante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche
+bant. Et l'on passait en pleines tnbres, dans le roulement plus
+sonore des roues.
+
+Lorsqu'on fut de l'autre ct, Santobono avait toujours sur les genoux
+le petit panier de figues, et Prada le regardait, boulevers, se
+demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait
+pas saisi, jet aux tnbres. Cependant, il y tait dcid encore,
+quelques secondes avant de pntrer sous la vote. Il l'avait mme
+regard une dernire fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait
+ faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en
+proie une indcision grandissante, incapable dsormais de vouloir un
+acte dfinitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'ide sourde de se
+satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il press
+maintenant, puisque Dario tait sans doute parti et puisque ces figues
+ne seraient srement pas manges avant le lendemain? Le soir mme, il
+devait apprendre si la congrgation du Concile avait annul son mariage,
+il saurait jusqu' quel point la justice de Dieu tait vnale et
+mensongre. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas mme le
+cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu.
+Mais, depuis le dpart de Frascati, n'tait-ce pas le destin en marche
+que ce petit panier? Ne cdait-il pas une jouissance d'absolu pouvoir,
+en se disant qu'il tait le matre de l'arrter ou de lui permettre
+d'aller jusqu'au bout de son oeuvre de mort? Et, d'ailleurs, il
+s'abandonnait la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les
+mains lies au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait
+glisser une lettre d'avertissement dans la bote aux lettres du palais,
+avant de se mettre au lit, tout en tant heureux de penser que, si
+pourtant il avait intrt ne pas le faire, il ne le ferait pas.
+
+Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans
+le frisson du soir, qui semblait avoir glac les trois hommes.
+Vainement, le comte, pour chapper au combat de ses rflexions, revint
+sur le gala des Buongiovanni, donnant des dtails, dcrivant les
+splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares,
+gnes et distraites. Puis, il s'effora de rconforter Pierre, de le
+rendre son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si
+aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prtre rentrt
+trs heureux, dans l'ide que son livre n'tait pas condamn encore et
+qu'il triompherait peut-tre, si on l'aidait, il rpondit peine, tout
+ sa rverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir
+dans la nuit noire. Et les lumires de Rome s'taient multiplies, des
+maisons avaient reparu, droite, gauche, d'abord espaces largement,
+peu peu ininterrompues. C'tait le faubourg, des champs de roseaux
+encore, des haies vives, des oliviers dont la tte dpassait les long
+murs de clture, de grands portails aux piliers surmonts de vases,
+enfin la ville, avec ses ranges de petites maisons grises, de commerces
+pauvres, de cabarets borgnes, d'o sortaient parfois des cris et des
+bruits de bataille.
+
+Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, cinquante
+mtres du palais.
+
+--Cela ne me gne pas, et d'aucune faon, je vous assure... Voyons, vous
+ne pouvez achever la route pied, presss comme vous l'tes!
+
+Dj, la rue Giulia dormait dans sa paix sculaire, absolument dserte,
+d'une mlancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de
+gaz. Et, ds qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas
+Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
+ruelle latrale.
+
+--Au revoir, l'abb.
+
+--Au revoir, monsieur le comte. Mille grces!
+
+Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera,
+dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, tait encore grande
+ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait
+cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier,
+portant le destin.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il tait dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dn au
+Caf de Rome, o ils s'taient ensuite oublis dans une longue causerie,
+descendirent pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils
+eurent toutes les peines du monde en gagner la porte. Les voitures
+arrivaient par files serres, et la foule des curieux qui stationnaient,
+dbordant, envahissant la chausse, malgr les agents, devenait si
+compacte, que les chevaux n'avanaient plus. Dans la longue faade
+monumentale, les dix hautes fentres du premier tage flambaient, une
+grande clart blanche, la clart de plein jour des lampes lectriques,
+qui clairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les quipages
+embourbs dans le flot humain, la houle des ttes ardentes et
+passionnes, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des
+cris.
+
+Et il n'y avait pas l que la curiosit habituelle de regarder passer
+des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre
+entendit vite que cette foule tait venue attendre l'arrive du roi et
+de la reine, qui avaient promis de paratre au bal de gala, que le
+prince Buongiovanni donnait pour fter les fianailles de sa fille Celia
+avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majest.
+Puis, ce mariage tait un ravissement, le dnouement heureux d'une
+histoire d'amour qui passionnait la ville entire, le coup de foudre, le
+couple jeune et si beau, la fidlit obstine, victorieuse des
+obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le rcit
+circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre
+tous les coeurs.
+
+C'tait cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix
+heures, venait encore de conter Pierre, qui la connaissait en partie.
+On affirmait que, si le prince avait fini par cder, aprs une dernire
+scne pouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia
+quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en
+menaait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un
+tel mpris de tout ce qui n'tait pas son amour, qu'il la sentait
+capable des pires folies, commises ingnument. La princesse, sa femme,
+s'tait dsintresse, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui
+croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions
+de sa dot et en donnant cinq enfants son mari. Le prince, inquiet et
+faible dans ses violences, o se retrouvait le vieux sang romain, gt
+dj par son mlange avec celui d'une race trangre, n'agissait plus
+que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restes
+jusque-l intactes, au milieu des ruines accumules du patriciat; et, en
+cdant enfin, il avait d obir l'ide de se rallier par sa fille,
+d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du
+Vatican. Sans doute, c'tait une honte brlante, son orgueil saignait de
+s'allier ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco tait ministre, il
+avait march si vite, de succs en succs, qu'il semblait en passe de
+monter encore, de conqurir, aprs le portefeuille de l'Agriculture,
+celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'tait
+la faveur certaine du roi, la retraite assure de ce ct, si le pape un
+jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le
+fils, un peu dsarm devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui
+tait l'avenir, peut-tre l'Italie glorieuse de demain. Il tait soldat,
+on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait mchamment que la
+dernire raison qui avait dcid le prince, fort avare, dsespr
+d'avoir disperser sa fortune entre ses cinq enfants, tait l'occasion
+heureuse de pouvoir donner Celia une dot drisoire. Et, ds lors, le
+mariage consenti, il avait rsolu de clbrer les fianailles par une
+fte retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement Rome,
+les portes ouvertes tous les mondes, les souverains invits, le palais
+flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte y laisser un
+peu de cet argent qu'il dfendait si prement, mais voulant par bravoure
+prouver qu'il n'tait pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient
+rien, ne rougissaient de rien. A la vrit, on prtendait que cette
+bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait t souffle,
+sans mme qu'il en et conscience, par Celia, la tranquille,
+l'innocente, qui dsirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant
+Rome entire, applaudissant cette histoire d'amour qui finissait bien,
+comme dans les beaux contes de fes.
+
+--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous
+n'arriverons en haut. Ils ont donc invit toute la ville!
+
+Et, comme Pierre s'tonnait de voir passer un prlat en carrosse:
+
+--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se
+risquer, cause de la prsence des souverains, la prlature viendra
+srement. Il s'agit d'un salon neutre, o le monde noir et le monde
+blanc peuvent fraterniser. Puis, les ftes ne sont pas si nombreuses, on
+s'y crase.
+
+Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par
+hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour dcider le
+patriciat offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs
+ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval.
+Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaaient les
+rceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur
+jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une gale
+intimit, mlange plus ou moins, car pas une matresse de maison
+n'tait devenue la reine indiscute du monde nouveau.
+
+--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.
+
+Pierre, inquiet, lui dit:
+
+--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiance, et je tiens
+ ce que vous me prsentiez.
+
+Mais c'tait encore un effort rude et long, que de monter le vaste
+escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Mme aux
+temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes huile, jamais
+il n'avait resplendi d'un tel clat de lumire. Des lampes lectriques
+l'inondaient de clart blanche, brlant en bouquets dans les admirables
+candlabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait cach les stucs
+froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de
+Psych et de l'Amour, des merveilles restes dans la famille depuis la
+Renaissance. Un pais tapis recouvrait l'usure des marches, et des
+massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands
+comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique
+demeure, une rsurrection de vie qui montait avec le flot des femmes
+rieuses et sentant bon, les paules nues, tincelantes de diamants.
+
+Quand ils furent en haut, Pierre aperut tout de suite, l'entre du
+premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout cte
+cte, recevant leurs invits. Le prince, un blond qui grisonnait, grand
+et mince, avait les ples yeux du Nord que sa mre lui avait lgus,
+dans une face nergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au
+petit visage rond et dlicat, paraissait peine avoir trente ans, bien
+qu'elle et dpass la quarantaine, jolie toujours, d'une srnit
+souriante que rien ne dconcertait, simplement heureuse de s'adorer
+elle-mme. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante
+d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes
+flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des
+cinq enfants, le fils an qui voyageait, les trois autres filles trop
+jeunes, encore en pension, Celia seule tait l, Celia en petite robe de
+lgre soie blanche, blonde elle aussi, dlicieuse avec ses grands yeux
+d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son
+aventure d'amour son air de grand lis ferm, impntrable en son mystre
+de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui tait
+rest prs de sa fiance, portait son simple uniforme de lieutenant,
+mais si navement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa
+jolie tte, la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en
+resplendissait, d'un clat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous
+les deux, l'un prs de l'autre, dans ce triomphe de leur passion,
+apparaissaient, ds le seuil, comme la joie, la sant mme de la vie,
+l'espoir illimit aux promesses du lendemain; et tous les invits qui
+entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empcher de sourire,
+s'attendrissaient, oubliant leur curiosit maligne et bavarde, jusqu'
+donner leur coeur ce couple d'amour, si beau et si ravi.
+
+Narcisse s'tait avanc pour prsenter Pierre. Mais Celia ne lui en
+laissa pas le temps. Elle fit un pas la rencontre du prtre, elle le
+mena son pre et sa mre.
+
+--Monsieur l'abb Pierre Froment, un ami de ma chre Benedetta.
+
+Il y eut des saluts crmonieux. Pierre fut trs touch de cette bonne
+grce de la jeune fille, qui lui dit ensuite:
+
+--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit tre si heureuse,
+ce soir! Et vous verrez comme elle est belle!
+
+Pierre et Narcisse la flicitrent alors. Mais ils ne pouvaient rester
+l, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le
+temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tte, noys,
+dbords. Et Celia, quand elle eut men les deux amis Attilio, dut
+revenir prendre sa place de petite reine de la fte, prs de ses
+parents.
+
+Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des flicitations
+nouvelles et des poignes de main. Puis, curieusement, tous deux
+manoeuvrrent pour s'arrter un instant dans ce premier salon, o le
+spectacle en valait vraiment la peine. C'tait une vaste pice, tendue
+de velours vert, fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et
+qui contenait en effet une collection d'armures trs remarquable, des
+cuirasses, des haches d'armes, des pes, ayant presque toutes appartenu
+ des Buongiovanni, au quinzime sicle et au seizime. Et, au milieu de
+ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise porteurs du
+sicle dernier, orne des dorures et des peintures les plus dlicates,
+dans laquelle l'arrire-grand'mre du Buongiovanni actuel, la clbre
+Bettina, une beaut lgendaire, se faisait conduire aux offices.
+D'ailleurs, sur les murs, ce n'taient que tableaux historiques,
+batailles, signatures de traits, rceptions royales, o les
+Buongiovanni avaient jou un rle; sans compter les portraits de
+famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer,
+grands dignitaires de l'glise, prlats, cardinaux, parmi lesquels, la
+place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vtu de blanc, dont
+l'avnement au trne pontifical avait enrichi la longue descendance. Et
+c'tait parmi ces armures, prs de la galante chaise porteurs, c'tait
+au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la
+femme, venaient de s'arrter, eux aussi, quelques pas des matres de
+la maison, prenant leur part des flicitations et des saluts.
+
+--Tenez! souffla tout bas Narcisse Pierre, les Sacco, l, en face de
+nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve.
+
+Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontre chez le vieil Orlando,
+avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un
+embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intressa, brun
+et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton prominent et
+le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et
+dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens,
+autour de lui, taient gagns tout de suite. Il avait une faconde
+extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conqute
+incomparable. Rien qu' le voir, dans ce salon, sduire si aisment les
+coeurs, on comprenait ses succs foudroyants, au milieu du monde brutal
+et mdiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de
+manoeuvrer avec une adresse rare, affectant une dlicatesse outre,
+contre Celia, contre Attilio lui-mme, dclarant qu'il refusait son
+consentement, de peur qu'on ne l'accust de voler une dot et un titre.
+Il n'avait cd qu'aprs les Buongiovanni, il avait voulu prendre
+auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyaut hroque tait
+proverbiale dans l'Italie entire; d'autant plus qu'en agissant ainsi,
+il savait aller au-devant d'une approbation, car le hros ne se gnait
+pas pour rpter tout haut que les Buongiovanni devaient tre enchants
+d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garon, de coeur
+sain et brave, qui rgnrerait leur vieux sang puis, en faisant
+leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'tait
+merveilleusement servi du nom lgendaire d'Orlando, faisant sonner sa
+parent, montrant une vnration filiale pour le glorieux fondateur de
+la patrie, sans paratre vouloir se douter un instant quel point
+celui-ci le mprisait et l'excrait, dsespr de son arrive au
+pouvoir, convaincu qu'il mnerait le pays la ruine et la honte.
+
+--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant Pierre, un homme souple et
+pratique, que les soufflets ne gnent pas! Il en faut, parat-il, de ces
+hommes sans scrupules, dans les tats tombs en dtresse, qui traversent
+des crises politiques, financires et morales. On dit que celui-ci, avec
+son aplomb imperturbable, l'ingniosit de son esprit, ses infinies
+ressources de rsistance qui ne reculent devant rien, a compltement
+conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne
+croirait pas qu'il est dj le matre de ce palais, au milieu du flot de
+courtisans qui l'entoure!
+
+En effet, les invits qui passaient en saluant devant les Buongiovanni,
+s'amassaient autour de Sacco; car il tait le pouvoir, les places, les
+pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver l, avec
+sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands anctres de la maison,
+on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force dmocratique, si
+trouble encore, qui se levait de partout, mme de ce vieux sol romain,
+o le patriciat gisait en ruines.
+
+--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens?
+
+--Oh! rpondit Narcisse, c'est dj trs ml. Ils n'en sont plus ni au
+monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'volution
+tait fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut tre
+celle d'une ville entire, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non,
+restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme,
+invinciblement. De sorte que, malgr les rsistances, dans quelques
+annes, Rome sera italienne... Vous savez que, ds maintenant, lorsqu'un
+prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il
+faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont
+pas l'hrosme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous
+ai dj dit que nous tions ici sur un terrain neutre, car le prince
+Buongiovanni a compris un des premiers la ncessit de la conciliation.
+Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni
+dans les affaires, il la voit dj miette entre ses cinq enfants, qui
+l'mietteront leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du ct du
+roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous,
+dans ce salon, l'image exacte de la dbcle, du ple-mle qui rgne dans
+les opinions et dans les ides du prince.
+
+Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient.
+
+--Tenez! voici un gnral, trs aim, depuis sa dernire campagne en
+Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les suprieurs
+d'Attilio, qu'on a invits pour faire un entourage de gloire au jeune
+homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est croire que
+le corps diplomatique viendra presque en entier, cause de la prsence
+de Leurs Majests... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme,
+l-bas? C'est un dput fort influent, un enrichi de la bourgeoisie
+nouvelle. Il n'tait encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince
+Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne
+romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez
+ce prlat qui entre...
+
+--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro.
+
+--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet
+cont qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prlat
+dlicieux! Avez-vous remarqu de quelle rvrence il vient de saluer la
+princesse? Et quelle noble allure, quelle grce, sous son petit manteau
+de soie violette!
+
+Narcisse continua numrer ainsi des princes et des princesses, des
+ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des
+diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus
+incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie trangre, des Anglais,
+des Amricains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille
+Europe et les deux Amriques. Puis, il revint brusquement aux Sacco,
+la petite madame Sacco, pour raconter les efforts hroques qu'elle
+avait faits, dans la bonne pense d'aider les ambitions de son mari, en
+ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, tait une personne
+trs ruse, pourvue des qualits les plus solides, la patience et la
+rsistance pimontaises, l'ordre, l'conomie. Aussi, dans le mnage,
+rtablissait-elle l'quilibre, que le mari compromettait par son
+exubrance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutt. Mais,
+jusqu'ici, elle avait chou opposer, aux derniers des salons noirs,
+un salon blanc qui ft l'opinion. Elle ne runissait toujours que des
+gens de son monde, pas un prince n'tait venu, on dansait le lundi chez
+elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans
+clat et sans puissance. Le vritable salon blanc, menant les hommes et
+les choses, matre de Rome, restait encore l'tat de chimre.
+
+--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit
+Narcisse. Je suis bien sr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des
+plans. A prsent qu'elle va tre allie une famille princire,
+peut-tre espre-t-elle avoir enfin la belle socit.
+
+La foule devenait telle, dans la pice, grande pourtant, qu'ils
+touffaient, bousculs, serrs contre un mur. Aussi l'attach
+d'ambassade emmena-t-il le prtre, en lui donnant des dtails sur ce
+premier tage du palais, un des plus somptueux de Rome, clbre par la
+magnificence des appartements de rception. On dansait dans la galerie
+de tableaux, une salle longue de vingt mtres, royale, dbordante de
+chefs-d'oeuvre, dont les huit fentres ouvraient sur le Corso. Le buffet
+tait dress dans la salle des Antiques, une salle de marbre, o il y
+avait une Vnus, dcouverte prs du Tibre, et qui rivalisait avec celle
+du Capitole. Puis, c'tait une suite de salons merveilleux, encore
+resplendissants du luxe ancien, tendus des toffes les plus rares, ayant
+gard de leurs mobiliers d'autrefois des pices uniques, que guettaient
+les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, invitable. Et, parmi
+ces salons, un surtout tait fameux, le petit salon des glaces, une
+pice ronde, de style Louis XV, entirement garnie de glaces, dans des
+cadres de bois sculpt, d'une extrme richesse et d'un rococo exquis.
+
+--Tout l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici,
+si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apport les
+fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames dsireuses de
+s'asseoir, d'tre vues et d'tre aimes.
+
+Le salon tait vaste, drap de la plus admirable tenture de velours de
+Gnes qu'on pt voir, cet ancien velours jardinire, fond de satin
+ple, fleurs clatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se
+sont divinement plis, d'un ton doux et fan de vieilles fleurs d'amour.
+Il y avait l, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les
+plus prcieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculpts,
+peints et dors, des pices d'argenterie, un entassement de merveilles.
+Et, sur les siges nombreux, des dames en effet s'taient dj
+rfugies, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant
+avec les quelques hommes qui avaient dcouvert ce coin de grce et de
+galanterie. Rien n'tait plus aimable regarder, sous le vif clat des
+lampes, que ces nappes d'paules nues, d'une finesse de soie, que ces
+nuques souples, o se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les
+bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que
+de vivantes fleurs de chair. Les ventails battaient avec lenteur, comme
+pour aviver les feux des pierres prcieuses, jetant chaque souffle une
+odeur de femme, mle un parfum dominant de violettes.
+
+--Tiens! s'cria Narcisse, notre bon ami, monsignor Nani, qui salue
+l-bas l'ambassadrice d'Autriche.
+
+Ds que Nani aperut le prtre et son compagnon, il vint eux; et, tous
+trois, ils gagnrent l'embrasure d'une fentre, pour causer un instant
+l'aise. Le prlat souriait, l'air enchant de la beaut de la fte, mais
+gardant la srnit d'une me triplement cuirasse d'innocence, au
+milieu de toutes ces paules tales, comme s'il ne les avait pas mme
+vues.
+
+--Ah! mon cher fils, dit-il Pierre, que je suis heureux de vous
+rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de notre Rome, quand elle se mle
+de donner des ftes?
+
+--Mais c'est superbe, monseigneur!
+
+Il parlait avec attendrissement de la haute pit de Celia, il affectait
+de ne voir chez le prince et la princesse que des fidles du Vatican,
+pour faire honneur ce dernier de ce gala fastueux, sans paratre mme
+savoir que le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain:
+
+--J'ai pens vous toute la journe, mon cher fils. Oui, j'avais appris
+que vous tiez all voir Son minence le cardinal Sanguinetti, pour
+votre affaire... Voyons, comment vous a-t-il reu?
+
+--Oh! trs paternellement... D'abord, il m'a fait entendre l'embarras o
+le mettait sa situation de protecteur de Lourdes. Mais, comme je
+partais, il s'est montr charmant, il m'a formellement promis son aide,
+avec une dlicatesse dont j'ai t trs touch.
+
+--Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'tonnez pas, Son
+Excellence est si bonne!
+
+--Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu le coeur lger,
+plein d'esprance. Dsormais, il me semble que mon procs est moiti
+gagn.
+
+--C'est bien naturel, je comprends cela.
+
+Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, aiguis d'une
+pointe d'ironie, si discrte, qu'on n'en sentait pas la piqre. Aprs un
+court silence, il ajouta trs simplement:
+
+--Le malheur est que votre livre a t condamn, avant-hier, par la
+congrgation de l'Index, qui s'est runie tout exprs, sur une
+convocation du secrtaire. Et l'arrt sera mme port la signature de
+Sa Saintet aprs-demain.
+
+Pierre, tourdi, le regardait. L'croulement du vieux palais sur sa tte
+ne l'aurait pas accabl davantage. C'tait donc fini! le voyage qu'il
+avait fait Rome, l'exprience qu'il tait venu y tenter aboutissait
+donc cette dfaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de
+cette fte! Et il n'avait mme pu se dfendre, il avait perdu les jours,
+sans trouver qui parler, devant qui plaider sa cause! Une colre
+montait en lui, il ne put s'empcher de dire demi-voix, amrement:
+
+--Ah! comme on m'a dup! Ce cardinal qui me disait ce matin: Si Dieu est
+avec vous, il vous sauvera, mme malgr vous! Oui, oui, je comprends
+cette heure, il jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un dsastre,
+pour que la soumission me gagnt le ciel... Me soumettre, ah! je ne puis
+pas, je ne puis pas encore! J'ai le coeur trop gonfl d'indignation et
+de chagrin.
+
+Curieusement, Nani l'coutait, l'tudiait.
+
+--Mais, mon cher fils, rien n'est dfinitif, tant que le Saint-Pre
+n'aura pas sign. Vous avez la journe de demain, et mme la matine
+d'aprs-demain. Un miracle est toujours possible.
+
+Et, baissant la voix, le prenant part, pendant que Narcisse, en
+esthte amoureux des cols allongs et des gorges puriles, examinait les
+dames:
+
+--coutez, j'ai une communication vous faire, en grand secret... Tout
+ l'heure, pendant le cotillon, venez me rejoindre dans le petit salon
+des glaces. Nous y causerons l'aise.
+
+Pierre promit d'un signe de tte; et, discrtement, le prlat s'loigna,
+se perdit au milieu de la foule. Mais les oreilles du prtre
+bourdonnaient, il ne pouvait plus esprer. Que ferait-il en un jour,
+puisqu'il avait perdu trois mois, sans arriver seulement tre reu
+par le pape? Dans son tourdissement, il entendit Narcisse, qui lui
+parlait d'art.
+
+--C'est tonnant comme le corps de la femme s'est abm, depuis nos
+affreux temps de dmocratie. Il s'empte, il devient horriblement
+commun. Voyez donc l, devant nous, pas une qui ait la ligne florentine,
+la poitrine petite, le col dgag et royal...
+
+Il s'interrompit, pour s'crier:
+
+--Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec des bandeaux...
+Tenez! celle que monsignor Fornaro vient d'aborder.
+
+Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait de belle dame en
+belle dame, d'un air d'aimable conqute. Il tait superbe, ce soir-l,
+avec sa haute taille dcorative, ses joues fleuries, sa bonne grce
+victorieuse. Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il tait
+accept simplement comme un prlat galant qui se plaisait dans la
+compagnie des femmes. Et il s'arrtait, causait, se penchait au-dessus
+des paules nues, les frlait, les respirait, les lvres humides et les
+yeux riants, dans une sorte de ravissement dvot.
+
+Il aperut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avana. Le jeune
+homme dut le saluer.
+
+--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous
+voir l'ambassade?
+
+--Oh! trs bien, trs bien!... Hein? quelle dlicieuse fte!
+
+Pierre s'tait inclin. C'tait cet homme, dont le rapport avait fait
+condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse,
+les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prlat, trs
+fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrt de la congrgation. Aussi
+trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnatre ouvertement. Il se
+contenta, lui aussi, d'incliner la tte, avec un lger sourire.
+
+--Que de monde! rpta-t-il, et que de belles personnes! On ne va
+bientt plus pouvoir circuler dans ce salon.
+
+Maintenant, tous les siges y taient occups par des dames, et l'on
+commenait y touffer, au milieu de ce parfum de violettes, que
+chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les ventails
+battaient plus vifs, des rires clairs s'levaient, dans le brouhaha
+grandissant, toute une rumeur de conversation, o l'on entendait
+circuler les mmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'tre
+apporte, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fivre de groupe en
+groupe.
+
+Monsignor Fornaro, trs au courant, voulut donner lui-mme la nouvelle,
+qu'on ne disait pas encore voix haute.
+
+--Vous savez ce qui les passionne toutes?
+
+--La sant du Saint-Pre? demanda Pierre, dans son inquitude. Est-ce
+que la situation s'est encore aggrave ce soir?
+
+Le prlat le regarda, tonn. Puis, avec une sorte d'impatience:
+
+--Oh! non, oh! non, Sa Saintet va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un
+du Vatican me disait tout l'heure qu'elle avait pu se lever, cette
+aprs-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu' l'habitude.
+
+--On a eu tout de mme grand'peur, interrompit son tour Narcisse. A
+l'ambassade, j'avoue que nous n'tions pas rassurs, parce qu'un
+conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y
+aurait aucun pouvoir, notre gouvernement rpublicain a tort de traiter
+la papaut comme une quantit ngligeable... Seulement, sait-on jamais
+si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une faon certaine qu'il a
+failli tre emport, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot;
+tandis que, la dernire fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en
+parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, trs gaillard
+et trs gai... Il est malade, quand il le faut, je crois.
+
+D'un geste press, monsignor Fornaro carta ce sujet importun.
+
+--Non, non, on est rassur, on n'en cause dj plus... Ce qui passionne
+toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrgation du Concile a vot
+l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada, une grosse majorit.
+
+De nouveau, Pierre s'mut. N'ayant eu le temps de voir personne au
+palais Boccanera, son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle
+ne ft fausse. Et le prlat crut devoir donner sa parole d'honneur.
+
+--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrgation.
+
+Mais, brusquement, il s'excusa, s'chappa.
+
+--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperue et que je dsire
+saluer.
+
+Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir,
+il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il et envelopp de
+sa galante courtoisie la jeune femme, si frache, si nue, qui riait d'un
+si beau rire, sous l'effleurement lger du petit manteau de soie
+violette.
+
+--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse Pierre.
+Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante
+Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garon, et qui
+reparat ce soir pour la premire fois dans le monde... Vous savez
+qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un
+peu, assez joliment mme. On pardonne beaucoup ces dames de la colonie
+trangre, et celle-ci est particulirement aime, pour la belle humeur
+avec laquelle elle reoit, dans son petit palais de la rue du
+Prince-Amde... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation
+du mariage, doit l'amuser!
+
+Elle tait vraiment exquise, cette Lisbeth, trs blonde, trs rose,
+trs gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si
+tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire tait clbre pour sa
+grce. Et, dans sa toilette de soie blanche paillete d'or, elle avait
+surtout, ce soir-l, une telle joie de vivre, une telle certitude
+heureuse, se sentir libre, aimante et aime, qu'autour d'elle la
+nouvelle qu'on chuchotait, les mchancets dites derrire les ventails,
+semblaient tourner son triomphe. Tous les regards s'taient un instant
+fixs sur elle. On rptait son mot Prada, quand elle s'tait vue
+enceinte, des oeuvres d'un homme que l'glise dcrtait aujourd'hui
+d'impuissance: Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais
+accoucher! Et des rires s'touffaient, d'irrespectueuses plaisanteries
+circulaient tout bas, de bouche oreille, tandis qu'elle, radieuse dans
+son insolente srnit, acceptait d'un air de ravissement les
+galanteries de monsignor Fornaro, qui la flicitait sur une toile, une
+Vierge au lis, envoye par elle une Exposition.
+
+Ah! cette annulation de mariage, qui dfrayait la chronique scandaleuse
+de Rome depuis un an, quelle rumeur dernire elle produisait, en tombant
+ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc
+l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y changer
+les plus incroyables mdisances, des commrages sans fin, des histoires
+ dormir debout. Et c'tait fini cette fois, le Vatican imperturbable
+osait prononcer l'annulation, sous le prtexte que le mariage n'avait pu
+tre consomm, par suite de l'impuissance du mari. Rome entire allait
+en rire, avec son libre scepticisme, ds qu'il s'agissait des affaires
+d'argent de l'glise. Personne dj n'ignorait les incidents de la
+lutte, Prada rvolt qui s'tait tenu l'cart, les Boccanera inquiets
+qui avaient remu ciel et terre, et l'argent distribu aux cratures des
+cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait
+paye indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On
+parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas
+trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse franaise, avait
+cot prs d'un million. Le Saint-Pre avait tant de besoins! Et cela,
+d'ailleurs, ne fchait personne, on se contentait d'en plaisanter
+malignement, les ventails battaient toujours dans la chaleur
+croissante, les dames avaient un frmissement d'aise, sous le vol
+discret des mots lgers, murmurs peine, qui frlaient leurs paules
+nues.
+
+--Oh! que la contessina doit tre contente! reprit Pierre. Je n'avais
+pas compris pourquoi sa petite amie nous disait, notre arrive,
+qu'elle allait tre, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est
+cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce
+procs, se considrait comme en deuil.
+
+Mais Lisbeth, ayant rencontr les yeux de Narcisse, lui avait souri, et
+il dut aller la saluer son tour, car il la connaissait, pour avoir
+travers son atelier, comme toute la colonie trangre. Il revenait prs
+de Pierre, lorsqu'une nouvelle motion parut agiter les aigrettes de
+diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des ttes se tournrent, le
+brouhaha grandit.
+
+--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse merveill. Une
+jolie carrure tout-de mme! Habillez-le de velours et d'or, et quelle
+figure de bel aventurier du quinzime sicle, mordant sans scrupule
+toutes les jouissances!
+
+Prada entrait, l'air trs l'aise, gai, presque triomphant. Et,
+au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait
+de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs
+et durs, sa face nergique, barre d'paisses moustaches brunes. Jamais
+sa bouche vorace n'avait montr sa dentition de loup, dans un sourire de
+sensualit plus ravie. D'un regard rapide, il examina, dshabilla toutes
+les femmes. Puis, quand il eut aperu Lisbeth, si gamine, si rose et si
+blonde, il s'adoucit, il vint trs ouvertement elle, sans s'inquiter
+le moins du monde de l'ardente curiosit qui le dvisageait. Il se
+pencha, causa bas un instant, ds que monsignor Fornaro lui eut cd la
+place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirme par la jeune
+femme, car il eut un geste, un rire un peu forc, en se relevant.
+
+Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de
+la fentre. Il serra galement la main de Narcisse. Et, tout de suite,
+avec sa bravoure:
+
+--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati...
+Eh bien! il parat que c'est fait, ils ont annul mon mariage... C'est
+si gros, si impudent, si imbcile, que j'en doutais tout l'heure.
+
+--Oh! se permit de dclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient
+de nous tre confirme par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre
+de la congrgation. Et l'on assure que la majorit a t trs forte.
+
+Un rire encore secoua Prada.
+
+--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau
+soufflet que je connaisse, donn la justice et au simple bon sens. Ah!
+si l'on parvient aussi faire casser le mariage civilement, et si mon
+amie que vous voyez l-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome!
+Mais oui! je l'pouserai Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il
+y a, de par le monde, un cher petit tre qui sera de la fte, aux bras
+de sa nourrice!
+
+Il riait trop haut, il tait trop brutal, dans cette allusion son
+enfant, preuve vivante de sa virilit. Souffrait-il donc, pour avoir aux
+lvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le
+sentait frmissant, en lutte contre un rveil de passion sourde,
+tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas lui-mme.
+
+--Et vous, mon cher abb, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre
+nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir?
+
+Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'tait plus
+sa femme.
+
+--On vient de me le dire en effet, rpondit Pierre.
+
+Un moment, il hsita, avant d'ajouter, cdant au besoin de prvenir
+toute surprise fcheuse:
+
+--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti
+pour Naples, comme je vous le disais. Un empchement, la dernire
+minute, je crois.
+
+Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement
+srieuse:
+
+--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous
+les deux!
+
+Et il se tut, comme envahi d'un flot de penses graves qui le foraient
+ la rflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis,
+il eut un geste d'excuse, il s'enfona davantage dans l'embrasure, tira
+d'une poche un calepin, en dchira une feuille, sur laquelle, en
+grossissant seulement un peu les caractres, il crivit au crayon ces
+quatre lignes: Une lgende assure que le figuier de Judas repousse
+Frascati, mortel pour quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas
+les figues empoisonnes, ne les donnez ni vos gens ni vos poules.
+Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse:
+Son minence Rvrendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera.
+Quand il eut replac le tout dans sa poche, il respira largement, il
+retrouva son rire.
+
+C'tait comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait
+glac. Sans qu'un raisonnement net se formult en lui, il venait de
+sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lchet, d'une
+abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des ides qui
+l'avait amen crire les quatre lignes, tout de suite, l'endroit
+mme o il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il
+n'avait qu'une pense bien arrte: il irait jeter le billet, en sortant
+du bal, dans la bote du palais Boccanera. Maintenant, il tait
+tranquille.
+
+--Qu'avez-vous donc, mon cher abb? demanda-t-il en se mlant de nouveau
+ la conversation. Vous tes tout assombri.
+
+Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reue,
+son livre condamn, l'unique journe qu'il aurait le lendemain pour agir
+encore, s'il ne voulait pas que son voyage Rome ft une dfaite, il se
+rcria, comme si lui-mme avait besoin d'agitation, d'tourdissement,
+afin d'esprer quand mme et de vivre.
+
+--Bah! bah! ne vous dcouragez donc pas, on y laisse toute sa force!
+C'est beaucoup qu'une journe, on fait tant de choses dans une journe!
+Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les
+dfaites en victoires.
+
+Il s'enfivrait, il ajouta:
+
+--Tenez! allons dans la salle de bal. Il parat que c'est un prodige.
+
+Il changea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et
+Narcisse le suivaient, tous trois se dgageant grand'peine, gagnant la
+galerie voisine au milieu du flot press des jupes, parmi cette houle de
+nuques et d'paules, d'o montait la passion qui fait la vie, l'odeur
+d'amour et de mort.
+
+Dans une splendeur incomparable, la galerie se droulait, large de dix
+mtres, longue de vingt, avec ses huit fentres qui donnaient sur le
+Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face.
+C'tait une clart blouissante, sept paires d'normes candlabres de
+marbre, que des bouquets de lampes lectriques changeaient en torchres
+gantes, pareilles des astres; et, en haut, tout le long des
+corniches, d'autres lampes, enfermes dans des fleurs aux teintes
+claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des
+tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lam
+d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et
+aux fentres, les tentures taient de vieille dentelle, brode de soies
+de couleur, des fleurs encore, d'une intensit vivante. Mais, sous le
+plafond somptueux, aux caissons orns de rosaces d'or, la richesse sans
+pareille, unique au monde, tait la collection de chefs-d'oeuvre, telle
+qu'aucun muse n'en offrait de plus belle. Il y avait l des Raphal,
+des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera,
+des oeuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet clairage
+inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme rveilles
+l'immortelle vie du gnie. Et, Leurs Majests ne devant arriver que vers
+minuit, le bal venait d'tre ouvert, une valse emportait des couples,
+des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un
+ruissellement de dcorations et de joyaux, d'uniformes brods d'or et de
+robes brodes de perles, dans un dbordement sans cesse largi de
+velours, de soie et de satin.
+
+--C'est prodigieux vraiment! dclara Prada, de son air excit. Venez
+donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fentre.
+Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans tre trop bouscul.
+
+Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvrent plus que deux, Pierre
+et le comte, quand ils eurent gagn enfin l'embrasure dsire.
+L'orchestre, plac sur une petite estrade, au fond, venait de finir la
+valse, et les danseurs s'taient remis marcher lentement, d'un air
+d'tourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule,
+lorsqu'il se produisit une entre qui fit tourner les ttes. Donna
+Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle et port les
+couleurs de son frre le cardinal, arrivait royalement au bras de
+l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'tait serre
+davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de
+vieille demoiselle, coupe de grands plis, peine adoucie par les
+cheveux blancs, n'avait exprim une si ttue et si victorieuse
+domination. Il y eut un murmure d'approbation discrte, une sorte de
+soulagement public, car le monde romain avait absolument condamn la
+conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente annes,
+laquelle les salons s'taient habitus, ainsi qu' un lgitime mariage.
+On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un
+mauvais prtexte de rupture, la suite d'une querelle survenue au sujet
+du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait dur prs de
+deux mois, au grand scandale de Rome, o persiste le culte des longues
+tendresses fidles. Aussi la rconciliation touchait-elle tous les
+coeurs, comme une des plus heureuses consquences du procs, gagn ce
+jour-l, devant la congrgation du Concile. Morano repentant, donna
+Serafina reparaissant son bras, dans cette fte, c'tait trs bien,
+l'amour vainqueur, les bonnes moeurs sauves, l'ordre rtabli.
+
+Mais il y eut une sensation plus profonde, ds que, derrire sa tante,
+on aperut Benedetta qui entrait avec Dario, cte cte. Le jour mme
+o son mariage venait d'tre annul, cette indiffrence tranquille des
+ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avoue, clbre
+devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de
+jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitt pardonne, dans une
+rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les coeurs
+volaient eux, l'clat de beaut dont ils rayonnaient,
+l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario,
+encore pli par sa longue convalescence, tait, dans sa dlicatesse un
+peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et
+frise de jeune dieu, d'une fiert svelte, o se retrouvait tout le
+vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la trs blanche sous son
+casque de cheveux noirs, la trs calme, la trs sage, avait son beau
+rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une sduction irrsistible, qui
+la transfigurait, donnait un charme de fleur sa bouche un peu forte,
+emplissait d'une clart de ciel l'infini de ses grands yeux sombres,
+insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne,
+elle avait eu le dlicieux instinct de se mettre en robe blanche, une
+robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginit, le
+grand lis pur qu'elle tait reste obstinment, pour le mari de son
+choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas mme la discrte
+chancrure permise sur la gorge. C'tait le mystre d'amour
+impntrable, redoutable, une beaut souveraine de femme, dont la
+toute-puissance dormait l, voile de blanc. Aucune parure, pas un
+bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un
+collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des
+Boccanera, qu'elle tenait de sa mre et que Rome entire connaissait,
+des perles d'une grosseur fabuleuse, jetes l, son cou, ngligemment,
+et qui suffisaient, dans sa robe simple, lui donner la royaut.
+
+--Oh! murmura Pierre extasi, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle!
+
+Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pens voix haute; car il
+entendit, son ct, une plainte sourde de fauve, un involontaire
+grondement, qui lui rappela la prsence du comte. Celui-ci, d'ailleurs,
+touffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la
+force d'affecter une gaiet brutale.
+
+--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espre bien
+qu'on va les marier et les coucher devant nous.
+
+Puis, regrettant cette grossiret de plaisanterie, o se rvoltait la
+souffrance de son dsir inassouvi de mle, il voulut se montrer
+indiffrent.
+
+--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles
+paules du monde, et que c'est un vrai succs pour elle que de paratre
+plus belle encore, en ne les montrant pas.
+
+Il continua, parvint causer d'un air dtach, contant de menus faits
+sur celle qu'il s'obstinait nommer la comtesse. Mais il s'tait
+renfonc un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne
+remarqut sa pleur, le tic douloureux qui contractait ses lvres. Il
+n'tait pas en tat de lutter, de se faire voir riant et insolent,
+ct de la joie du couple, si navement affiche. Et il fut heureux du
+rpit que lui donna, ce moment, l'arrive du roi et de la reine.
+
+--Ah! voici Leurs Majests! s'cria-t-il en se tournant vers la fentre.
+Voyez donc cette bousculade, dans la rue!
+
+En effet, malgr les vitres fermes, un tumulte de foule montait des
+trottoirs. Et Pierre, ayant regard, vit, dans le reflet des lampes
+lectriques, une nappe de ttes humaines envahir la chausse et se
+presser autour des carrosses. Dj, plusieurs reprises, il avait
+rencontr le roi, pendant ses promenades quotidiennes la villa
+Borghse, venant l comme un modeste particulier, un brave bourgeois,
+sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un
+aide de camp. D'autres fois, il tait seul, il conduisait un lger
+phaton, accompagn simplement d'un valet de pied en livre noire. Mme
+une fois, il avait emmen la reine, tous deux assis cte cte, en bon
+mnage qui se promne pour son plaisir. Et le monde affair des rues,
+les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient
+de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations,
+tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement
+pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'ide traditionnelle qu'il se
+faisait des rois qui se gardent et qui dfilent, entours de toute une
+pompe militaire, avait-il t singulirement surpris et touch de la
+bonhomie aimable de ce mnage royal s'en allant sa guise, avec une
+belle scurit, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres
+dtails sur le Quirinal lui taient venus de partout, la bont et la
+simplicit du roi, son dsir de paix, sa passion de la chasse, de la
+solitude et du grand air, qui avait d souvent, dans le dgot du
+pouvoir, lui faire rver une vie libre, loin de cette besogne
+autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais
+surtout la reine tait adore, d'une honntet si naturelle et si
+sereine, qu'elle tait la seule ignorer les scandales de Rome, trs
+cultive, trs affine, au courant de toutes les littratures, et trs
+heureuse d'tre intelligente, suprieure de beaucoup son entourage, et
+le sachant, et aimant le faire voir, sans effort, avec une parfaite
+grce.
+
+Prada qui tait rest, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de
+la fentre, montra la foule d'un geste.
+
+--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents.
+Et il n'y a pas l, je vous en rponds, un seul agent de police... Ah!
+tre aim, tre aim!
+
+Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant.
+
+--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entre de Leurs
+Majests. C'est le plus beau de la fte.
+
+Quelques minutes s'coulrent, et l'orchestre, brusquement,
+s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorit de
+ses cuivres, la marche royale. Il y eut une dbcle parmi les danseurs,
+le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagns
+par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui taient alls les
+recevoir en bas de l'escalier. Le roi tait simplement en frac, la reine
+avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle
+blanche; et, sous le diadme de brillants qui ceignait ses beaux cheveux
+blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et
+frache, faite d'amabilit, de douceur et d'esprit. La musique jouait
+toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrire son pre
+et sa mre, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient
+pour voir; puis taient venus Attilio, les Sacco, des parents, des
+personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale ft finie,
+il n'y avait encore, au milieu de la sonorit des instruments et de
+l'clat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant
+que tous les invits, debout, se poussaient, se haussaient, le cou
+tendu, les yeux luisants, un flux montant de ttes et d'paules,
+tincelantes de pierreries.
+
+Enfin, l'orchestre se tut, les prsentations eurent lieu. Leurs
+Majests, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la flicitrent avec une
+bont toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme
+pre, tenait surtout prsenter son fils Attilio. Il courba sa souple
+chine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si
+bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis
+qu'il rservait pour la reine l'hommage du beau garon, si passionnment
+aim. De nouveau, Leurs Majests se montrrent d'une bienveillance
+extrme, mme pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui
+s'effaait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le rcit, colport
+de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin.
+Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amene aprs son
+mariage, la reine lui sourit, ayant conu pour sa beaut et pour son
+charme une admiration tendre; de sorte que, force de s'approcher, la
+jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes,
+accompagne des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines
+purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'vnement du jour, le
+mariage avec Prada annul, l'union prochaine avec Dario annonce
+publiquement, dans ce gala qui ftait dsormais de doubles fianailles.
+Mais l'impression n'en tait pas moins produite, on ne parla plus que de
+ces compliments adresss Benedetta par la plus vertueuse et la plus
+intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint
+plus belle, plus fire, plus victorieuse, dans ce bonheur d'tre enfin
+l'poux choisi, qui la faisait rayonner.
+
+Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les
+souverains continuaient s'entretenir, la reine avec les dames qui
+venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un
+dfil des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que
+Benedetta flicite, caresse, hausse en pleine tendresse et en pleine
+gloire. Dario tait prs d'elle, jouissait, resplendissait avec elle.
+C'tait pour eux que ce bal tait donn, pour eux que les lampes
+tincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de
+Rome s'taient dvtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un
+violent parfum d'amour; c'tait pour eux que Leurs Majests venaient
+d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fte tournait
+l'apothose, pour eux qu'une souveraine adore souriait, apportait ces
+fianailles le cadeau de sa prsence, pareille la bonne fe des contes
+bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-ns. Et il y avait,
+dans cette heure d'extraordinaire clat, un apoge de chance et
+d'allgresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beaut
+lui, sans la pouvoir possder, de cet homme qui maintenant allait la lui
+prendre, victoire si publique, si tale, si insultante, qu'il la
+recevait en plein visage, brlante comme un soufflet. Puis, ce n'tait
+pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait
+encore frapp dans sa fortune par le triomphe des Sacco. tait-ce donc
+vrai que le climat dlicieux de Rome devait finir par corrompre les
+rudes conqurants du Nord, pour qu'il et cette sensation de fatigue et
+d'puisement, moiti mang dj? Le jour mme, Frascati, avec cette
+dsastreuse histoire de btisses, il avait entendu craquer ses millions,
+bien qu'il refust de convenir que ses affaires devenaient mauvaises,
+comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fte, il
+voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit l'aise des
+cures chaudes, faites goulment sous le soleil de flamme. Ce Sacco
+ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son
+fils une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe
+d'tre un jour le matre de Rome et de l'Italie, remuant ds maintenant,
+ pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa
+vanit d'homme de proie, pour ses apptits toujours voraces de
+jouisseur, qui se sentait pouss hors de la table avant la fin du
+festin! Tout croulait, tout lui chappait, Sacco lui volait ses
+millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette
+abominable blessure du dsir inassouvi, dont jamais plus il ne devait
+gurir.
+
+A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve,
+ce grondement involontaire et dsespr, qui lui avait dj boulevers
+le coeur. Et il regarda le comte, il lui demanda:
+
+--Vous souffrez?
+
+Mais, devant cet homme blme, qui gardait un grand calme par un effort
+surhumain de volont, il regretta sa question indiscrte, reste
+d'ailleurs sans rponse. Aussi, pour le mettre l'aise, continua-t-il,
+en disant tout haut les rflexions que faisait natre en lui le
+spectacle de la pompe qui se droulait.
+
+--Ah! votre pre avait raison, nous autres Franais, avec notre
+ducation si profondment catholique, mme en ces jours de doute
+universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome sculaire des
+papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les
+modifications profondes, qui, d'anne en anne, en font la Rome
+italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arriv ici,
+combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple
+travaillant se faire une grande capitale, taient pour moi des
+quantits ngligeables! Oui, j'cartais cela, je n'en tenais aucun
+compte, dans mon rve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrtienne
+et vanglique, pour le bonheur des peuples.
+
+Il eut un lger rire, prenant en piti sa candeur; et, d'un geste, il
+montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment inclin devant
+le roi, la princesse coutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie
+papale abattue, les parvenus d'hier accepts, le monde noir et le monde
+blanc mls ce point, qu'il n'y avait plus gure l que des sujets,
+la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le
+Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les
+faits, sinon dans les principes, en face de l'volution quotidienne, de
+ces hommes, de ces femmes en joie, riants et pars, que le souffle du
+dsir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, tre aim, faire de la
+vie, ternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait tre le
+symbole de l'union ncessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des
+vieilles haines, toutes les querelles oublies dans cette treinte du
+beau garon qui passe et qui emmne son cou la belle fille conquise,
+pour que le monde continue.
+
+--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancs, et jeunes,
+et gais, et riant l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu
+ici pour faire plaisir son ministre et pour achever de rallier son
+trne une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave
+et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la
+touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne
+de cette dlicieuse enfant, si ingnue, si amoureuse, se donnant la
+jeune Italie, cet enthousiaste et loyal garon, qui porte si crnement
+l'uniforme. Et que leurs noces soient donc dfinitives et fcondes,
+qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute
+mon me, maintenant que j'apprends vous connatre!
+
+Dans l'branlement douloureux de son ancien rve d'une Rome vanglique
+et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune
+pour l'ternelle cit, avec une si vive, si profonde motion, que Prada
+ne put s'empcher de rpondre:
+
+--Je vous remercie, vous faites l un voeu qui est dans le coeur de tout
+bon Italien.
+
+Mais sa voix s'trangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui
+causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui
+les rejoignaient, avec le mme sourire d'immense bonheur. Et, lorsque
+les deux couples furent runis, si clatants, si triomphants de vie
+heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester l, de les voir et
+de souffrir.
+
+--J'ai une soif crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire
+quelque chose.
+
+Et il manoeuvra pour se glisser derrire la foule, le long des fentres,
+de manire ne pas tre remarqu, en gagnant la porte de la salle des
+Antiques, l'extrmit de la galerie.
+
+Comme Pierre le suivait, un flot de monde les spara, et le prtre se
+trouva port vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement.
+Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle tait en
+extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beaut, joignant
+devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la
+Madone.
+
+--Oh! monsieur l'abb, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est
+belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre,
+plus belle que le soleil, la lune et les toiles!... Si tu savais,
+chrie, a m'en donne un frisson, de te voir belle ce point, belle
+comme le bonheur, belle comme l'amour!
+
+Benedetta se mit rire, pendant que les deux jeunes gens s'gayaient.
+
+--Tu es aussi belle que moi, chrie... C'est parce que nous sommes
+heureuses que nous sommes belles.
+
+Celia rpta doucement:
+
+--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir o tu me disais que a
+ne russissait gure, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous
+les marions, et nous sommes si heureux pourtant!
+
+--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit
+gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as rpondu, ce mme soir, il
+suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde!
+
+Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, o
+tait install le buffet, il y retrouva Prada debout, clou l,
+immobilis, s'emplissant quand mme les yeux de l'atroce spectacle qu'il
+voulait fuir. Il avait d se retourner, voir, voir encore. Et ce fut
+ainsi qu'il assista, le coeur saignant, la reprise des danses, la
+premire figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'clat de
+ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient
+vis--vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de
+jeunesse et de joie, dansant dans la clart blanche, dans le luxe et
+dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchrent,
+s'intressrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse
+s'pandit de tous les coeurs.
+
+--Je crve de soif, venez donc! rpta Prada, qui put enfin s'arracher
+sa torture.
+
+Il se fit servir un verre de limonade glace, il l'avala d'un trait, de
+l'air goulu d'un fivreux qui jamais plus n'apaisera le feu intrieur
+dont il est brl.
+
+Cette salle des Antiques tait une vaste pice, dalle d'une mosaque,
+dcore de stuc, o se trouvait, le long des murs, une clbre
+collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient,
+il y avait l pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur
+mourant, d'une beaut incomparable. Mais la merveille tait la fameuse
+Vnus, un pendant la Vnus du Capitole, plus fine, plus souple, le
+bras gauche dtendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-l, un
+puissant rflecteur lectrique jetait sur elle une blouissante clart
+d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudit, semblait vivre
+d'une vie surhumaine, immortelle.
+
+Contre le mur du fond, on avait install le buffet, une longue table,
+recouverte d'une nappe brode, charge d'assiettes de fruits, de
+ptisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au
+milieu des bouteilles de champagne, des punchs brlants et des sorbets
+glacs, de l'arme des verres, des tasses th et des bols bouillon,
+toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie tincelante
+aux lumires. Et l'innovation heureuse tait qu'on avait empli toute une
+moiti de la salle par des ranges de petites tables, o les invits, au
+lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme
+dans un caf.
+
+Pierre, une de ces petites tables, aperut Narcisse, assis prs d'une
+jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth.
+
+--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment
+l'attach d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouv
+de mieux que d'aller offrir mon bras madame pour l'amener ici.
+
+--Une bonne ide, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que
+j'avais trs soif.
+
+Ils s'taient fait servir du caf glac, qu'ils buvaient lentement,
+l'aide de petites cuillers de vermeil.
+
+--Moi aussi, dclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me
+dsaltrer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce caf-l
+va peut-tre me calmer un peu... Ah! chre amie, que je vous prsente
+donc monsieur l'abb Froment, un jeune prtre franais des plus
+distingus.
+
+Tous quatre demeurrent longtemps assis, causant et s'gayant un peu des
+invits qui dfilaient. Mais Prada restait proccup, malgr sa
+galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait,
+retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand mme, retournaient vers
+la galerie voisine, d'o lui arrivaient des bruits de musique et de
+danse.
+
+--Eh bien! mon ami, quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth,
+en le voyant un moment si ple, si perdu. tes-vous indispos?
+
+Il ne rpondit pas, il dit tout d'un coup:
+
+--Tenez! voyez donc, voil le vrai couple, voil l'amour et le bonheur!
+
+Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mre de
+Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la
+garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pch au
+Corso, de ses yeux de flamme rests superbes, et dont elle avait fait un
+marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout elle. Dans les
+bals, dans les soires, elle ne le lchait pas, le gardait son bras
+malgr l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle tait
+heureuse de le montrer, en beau garon dont elle tait fire. Et tous
+les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle
+extraordinaire encore de beaut massive, malgr ses cinquante ans
+passs, lui de fire tournure, les moustaches au vent, en aventurier
+heureux dont la brutalit gaie plaisait aux dames.
+
+--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a d le tirer d'une
+vilaine aventure. Oui, il plaait des reliques, il vivotait en faisant
+le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait
+lanc toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui
+fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des dbris d'os de
+mouton, le tout scell, sign par les autorits les plus authentiques.
+On a touff cette affaire, dans laquelle trois prlats se trouvaient
+galement compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le
+dvore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa faon de
+lui tenir cette assiette, o elle mange un blanc de volaille!
+
+Puis, rudement, avec une ironie sourde et pre, il continua, en parlant
+des amours Rome. Les femmes y taient ignorantes, ttues et jalouses.
+Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie
+entire, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait toute
+heure pour son plaisir elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle
+entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de vritables
+mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop
+lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils
+finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus dsagrables.
+
+--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se rcria de
+nouveau Lisbeth en riant. C'est trs gentil au contraire, ce que vous
+nous racontez l! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours.
+
+Elle tait dlicieuse, avec ses fins cheveux blonds envols, sa dlicate
+nudit blonde; et Narcisse, languissant, les yeux demi ferms, la
+compara une figure de Botticelli, qu'il avait vue Florence. La nuit
+s'avanait, Pierre tait retomb dans sa proccupation assombrie,
+lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait dj le
+cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il
+se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait
+donn, dans le petit salon des glaces.
+
+--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prtre saluait
+Lisbeth.
+
+--Non, non! pas encore.
+
+--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous
+accompagnerai jusque l-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici.
+
+Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver,
+tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier tait en vrit une
+merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces plies, que
+d'admirables bois dors encadraient. Mme au plafond, les glaces
+continuaient en pans inclins, de sorte que, de toutes parts, les images
+se multipliaient, se mlaient, se renversaient, l'infini. Par une
+heureuse discrtion, l'lectricit n'y avait pas t mise, deux
+candlabres seulement y brlaient, chargs de bougies roses. Les
+tentures et le meuble taient de soie bleue trs tendre. Et
+l'impression, en entrant, tait d'une douceur, d'un charme sans pareil,
+comme si l'on tait entr chez les fes, reines des sources, au milieu
+d'un palais d'eaux limpides, illumin jusqu'aux plus lointaines
+profondeurs, par des bouquets d'toiles.
+
+Tout de suite Pierre aperut monsignor Nani, assis paisiblement sur un
+canap bas; et, comme ce dernier l'avait espr, il se trouvait
+absolument seul, le cotillon ayant attir la foule vers la galerie. Un
+grand silence rgnait, on entendait peine l'orchestre qui venait
+mourir l, en un vague petit souffle de flte.
+
+Le prtre s'excusa de s'tre fait attendre.
+
+--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilit, que
+rien n'puisait, j'tais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la
+foule par trop menaante, je me suis rfugi ici.
+
+Il ne parla pas de Leurs Majests, mais il laissait entendre qu'il avait
+vit leur prsence, courtoisement. S'il tait venu, c'tait par grande
+tendresse pour Celia; et c'tait aussi dans un but de trs dlicate
+diplomatie, pour que le Vatican ne part pas rompre tout fait avec les
+Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la
+papaut. Sans doute le Vatican ne pouvait signer ce mariage, qui
+semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais,
+cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparatre, de se
+dsintresser, en abandonnant ses plus fidles serviteurs.
+
+--Voyons, mon cher fils, reprit le prlat, il s'agit maintenant de
+vous... Je vous ai dit que, si la congrgation de l'Index avait conclu
+la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au
+Saint-Pre, et signe par lui, qu'aprs-demain. Vous avez donc toute une
+journe encore devant vous.
+
+Pierre ne put s'empcher de l'interrompre, avec une vivacit
+douloureuse.
+
+--Hlas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai dj rflchi,
+je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me dfendre... Voir Sa
+Saintet, et comment, maintenant qu'elle est malade!
+
+--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Saintet va
+beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui mme, comme tous les
+mercredis, l'honneur d'tre reu par elle. Quand elle est fatigue un
+peu, et qu'on la dit trs malade, elle laisse dire: a la repose et a
+lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines
+impatiences.
+
+Mais Pierre tait trop boulevers pour couter attentivement. Il
+continua:
+
+--Non, c'est fini, je suis dsespr. Vous m'avez parl d'un miracle
+possible, je ne crois gure aux miracles. Puisque je suis battu Rome,
+je repartirai, je retournerai Paris, o je continuerai la lutte...
+Oui! mon me ne peut se rsigner, mon espoir du salut par l'amour ne
+peut mourir, et je rpondrai par un nouveau livre, et je dirai dans
+quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!
+
+Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, o
+l'intelligence avait la nettet et le tranchant de l'acier. Dans le
+grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces
+refltaient les bougies sans nombre, un clat plus sonore de l'orchestre
+entra, droula un lent bercement de valse, puis mourut.
+
+--Mon cher fils, la colre est mauvaise... Vous rappelez-vous que, ds
+votre arrive, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tch
+d'tre reu par le Saint-Pre, de faire mon tour une tentative?
+
+Et, voyant le jeune prtre s'agiter:
+
+--coutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Saintet, hlas! n'est pas
+toujours conseille prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont
+le dvouement manque parfois de l'intelligence dsirable. Je vous l'ai
+dj dit, je vous ai mis en garde contre les dmarches inconsidres...
+C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines dj, remettre
+moi-mme votre livre Sa Saintet, pour qu'elle daignt y jeter les
+yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empch d'arriver jusqu' elle...
+Et voil ce que j'tais charg de vous dire: Sa Saintet, qui a eu
+l'extrme bont de lire votre livre, dsire formellement vous voir.
+
+Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre.
+
+--Ah! monseigneur, ah! monseigneur!
+
+Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air
+d'inquitude extrme, comme s'il et redout qu'on pt les entendre.
+
+--Chut! chut! c'est un secret, Sa Saintet dsire vous recevoir tout
+fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... coutez
+bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui mme,
+neuf heures prcises du soir, vous vous prsenterez au Vatican, en
+demandant toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous
+laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous
+introduira... Et pas un mot, que pas une me ne se doute de ces choses!
+
+Le bonheur, la reconnaissance de Pierre dbordrent enfin. Il avait
+saisi les deux mains douces et grasses du prlat.
+
+--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous
+saviez, la nuit et la rvolte taient dans mon me, depuis que je me
+sentais le jouet de ces minences puissantes qui se moquaient de moi!...
+Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sr de vaincre, puisque je vais
+pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Saintet, le Pre de toute vrit
+et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui
+l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutt jamais que pour sa
+politique et ses ides les plus chres... Non, non! c'est impossible, il
+ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!
+
+Nani, qui avait dgag ses mains, tchait de le calmer, d'un geste
+paternel, tout en gardant son petit sourire de mpris, pour une telle
+dpense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de
+s'loigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prtre
+se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement:
+
+--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obissance est grande.
+
+Pierre, qui n'avait plus que l'ide de partir, retrouva presque tout de
+suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majests venaient de
+quitter le bal, en grande crmonie, accompagnes par les Buongiovanni
+et les Sacco. La reine avait maternellement embrass Celia, pendant que
+le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont
+les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invits suivaient
+l'exemple des souverains, s'en allaient dj par petits groupes. Et le
+comte, qui paraissait singulirement nerv, plus pre et plus amer,
+tait impatient de partir, lui aussi.
+
+--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite,
+voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a pri de
+vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour
+accompagner mon amie Lisbeth jusqu' sa voiture... Moi, dcidment, j'ai
+besoin d'air. Je veux faire un tour pied, je vais aller avec vous
+jusqu' la rue Giulia.
+
+Puis, comme tous deux reprenaient leurs vtements au vestiaire, il ne
+put s'empcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale:
+
+--Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis;
+et vous faites bien d'aimer rentrer pied, car il n'y avait pas de
+place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle
+effronterie, son ge, de s'tre trane ici, avec son Morano, pour
+triompher du retour de l'infidle!... Et les deux autres, les deux
+jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux
+tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la
+sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruaut rares!
+
+Ses mains tremblaient, il murmura encore:
+
+--Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!...
+Oui, j'ai entendu dire Celia qu'il partait ce soir, six heures, pour
+Naples. Eh bien! que mes voeux l'accompagnent, bon voyage!
+
+Dehors, les deux hommes eurent une sensation dlicieuse, au sortir de la
+chaleur touffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide
+et froide. C'tait une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de
+Rome, o la ville dort sous le ciel immense, dans une clart lysenne,
+comme berce d'un rve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils
+descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel.
+
+Prada s'tait un peu calm, mais il restait ironique, il parlait pour
+s'tourdir sans doute, avec une abondance fivreuse, revenant aux femmes
+de Rome, cette fte qu'il avait trouve splendide, et qu'il raillait
+maintenant.
+
+--Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes
+qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement
+essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et
+surtout des perles de toute beaut, mais monts si lourdement, qu'ils
+sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolit,
+sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, mme la
+religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les
+regardais, au buffet, manger belles dents. Ah! pour a, elles ont un
+vigoureux apptit! Remarquez que, ce soir, les invits se sont conduits
+assez bien, on n'a pas trop dvor. Mais, si vous assistiez un bal de
+la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assig, les plats
+engloutis, une bousculade d'une voracit extraordinaire!
+
+Pierre ne rpondait que par des monosyllabes. Il tait tout sa joie
+dbordante, cette audience du pape, qu'il rvait dj, la prparant
+dans ses moindres dtails, sans pouvoir se confier personne. Et les
+pas des deux hommes sonnaient sur le pav sec, dans la large rue,
+dserte et claire, tandis que la lune dcoupait nettement les ombres
+noires.
+
+Brusquement, Prada se tut. Il tait bout de bravoure bavarde, envahi
+tout entier et comme paralys par l'effrayante lutte qui se livrait en
+lui. A deux reprises dj, il avait touch, dans la poche de son habit,
+le billet crit au crayon, dont il se rptait les quatre lignes: Une
+lgende assure que le figuier de Judas repousse Frascati, mortel pour
+quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas les figues
+empoisonnes, ne les donnez ni vos gens ni vos poules. Le billet
+tait bien l, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre,
+c'tait pour le jeter dans la bote du palais Boccanera. Il continuait
+marcher d'un pas vif, le billet serait dans la bote avant dix minutes,
+aucune puissance au monde ne pouvait l'empcher de l'y jeter, puisque sa
+volont tait arrte formellement. Jamais il ne commettrait le crime de
+laisser empoisonner les gens.
+
+Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario
+venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en
+oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit tre de sa
+chair, dont il tait si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravag
+d'un dsir de mle conqurant, il n'avait violemment joui que de celles
+qui rsistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il
+avait voulue, qu'il avait achete en l'pousant, et qui s'tait refuse
+ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait
+jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendi Rome; maintenant, il
+se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empcher d'tre un
+autre. Ah! c'tait cette pense qui rouvrait la plaie saignante son
+flanc, la pense de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient
+se moquer de lui ensemble! Comme ils s'taient plu le ridiculiser en
+lanant le mensonge de sa prtendue impuissance, dont il se sentait
+quand mme atteint, malgr toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa
+virilit. Sans trop y croire, il les avait accuss d'tre amant et
+matresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une
+alcve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires
+d'amour taient lgendaires. A prsent, cela certainement allait tre,
+puisqu'ils taient libres, dlis au moins du lien religieux. Ils les
+voyaient cte cte sur la mme couche, il voquait des visions
+brlantes, leurs treintes, leurs baisers, le ravissement de leur
+dlire. Ah! non, ah! non, c'tait impossible, la terre croulerait
+plutt!
+
+Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour
+s'engager parmi les anciennes rues, trangles et tortueuses, qui
+conduisent la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la bote
+du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer.
+Le billet dormirait jusqu'au matin dans la bote. Don Vigilio, le
+secrtaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de
+cette bote, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la
+remettrait Son minence, laquelle ne permettait pas qu'on en
+dcachett aucune. Et les figues seraient jetes, il n'y aurait plus de
+crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le
+billet ne se trouvait pas dans la bote, que se produirait-il? Alors, il
+admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table,
+au dner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement
+recouvert de feuilles. Dario tait l comme de coutume, seul avec son
+oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu
+mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel
+des deux? Ici, la vision se brouillait, c'tait de nouveau le destin en
+marche, ce destin qu'il avait rencontr sur la route de Frascati, allant
+ son but inconnu, sans arrt possible, au travers des obstacles. Le
+petit panier de figues allait, allait toujours, sa besogne ncessaire,
+qu'aucune main au monde n'tait assez forte pour empcher.
+
+La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre
+sortit comme d'un rve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel
+d'argent. Trois heures du matin sonnaient une glise du voisinage. Et
+il se sentit un petit frisson, en entendant prs de lui cette plainte
+douloureuse de fauve bless mort, ce sourd grondement involontaire que
+le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser chapper de nouveau.
+
+Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la
+main du prtre:
+
+--Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, cette
+heure, on croirait que je suis retomb amoureux de ma femme.
+
+Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se
+retourner.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Pierre, lorsqu'il s'veilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze
+heures. Dans la fatigue de ce bal, o il tait rest si tard, il avait
+dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix dlicieuse, comme s'il avait, en
+dormant, senti son bonheur. Et, ds qu'il eut ouvert les yeux, le
+radieux soleil qui entrait par les fentres, le baigna d'espoir. Sa
+premire pense fut que, le soir enfin, il verrait le pape, neuf
+heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journe
+bnie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux
+prsage?
+
+Il se leva, ouvrit les fentres, laissa entrer la tideur de l'air, qui
+lui sembla avoir ce got de fruit et de fleur, remarqu ds le jour de
+son arrive, dont il avait plus tard essay vainement d'analyser la
+nature, un got d'orange et de rose. tait-ce possible qu'on ft en
+dcembre? Quel pays adorable, pour qu'avril part y refleurir, au seuil
+mme de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour
+regarder au del du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes
+en toute saison, il aperut Benedetta assise prs de la fontaine, dans
+le petit jardin abandonn du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir
+en place, cdant un besoin de vie, de gaiet et de beaut.
+
+Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle,
+rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.
+
+--Ah! mon cher abb, que je suis heureuse, que je suis heureuse!
+
+Souvent, ils avaient pass les matines dans ce coin de calme et
+d'oubli. Mais quelles matines tristes, quand, l'un et l'autre, ils
+taient sans esprance! Aujourd'hui, l'abandon des alles envahies par
+les herbes folles, les buis qui avaient pouss dans le vieux bassin
+combl, les orangers symtriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
+des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimit
+rveuse et tendre, dans laquelle il tait trs bon de reposer sa joie.
+Et surtout il faisait si tide, ct du grand laurier, dans l'angle o
+se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'norme bouche
+bante du masque tragique, avec sa chanson de flte. Une fracheur
+montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief droulait une
+bacchanale frntique, des faunes emportant, renversant des femmes sous
+leurs baisers voraces. Et l'on tait l hors des temps et des lieux, au
+fond d'un pass rvolu, si lointain, que les alentours disparaissaient,
+les constructions rcentes des quais, le quartier ventr, gris encore
+de la poussire des dcombres, Rome elle-mme bouleverse, en mal d'un
+monde nouveau.
+
+--Ah! rpta Benedetta, que je suis heureuse!... J'touffais dans ma
+chambre, j'ai d descendre ici, tant mon coeur avait besoin de place,
+d'air et de soleil, pour battre son aise!
+
+Elle tait assise, prs du sarcophage, sur le fragment de colonne
+renverse, qui servait de banc; et elle voulut que le prtre vnt se
+mettre ct d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beaut, avec
+ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rose et dlicate comme
+une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la
+lumire, taient des brasiers o roulait de l'or; tandis que sa bouche
+d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de
+bonne crature, libre enfin d'aimer selon son coeur, sans offenser ni
+les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rvant tout
+haut.
+
+--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai dj obtenu la
+sparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment
+que l'glise aura annul mon mariage. Et j'pouserai Dario, oui! vers le
+printemps prochain, peut-tre plus tt, si l'on arrive hter les
+formalits... Ce soir, six heures, il part pour Naples, o il va
+rgler une affaire d'intrt, une proprit que nous y possdions
+encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a cot trs cher. Mais
+qu'importe prsent, puisque nous voil l'un l'autre!... Dans
+quelques jours, ds qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous
+allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas
+dormi, aprs ce bal qui a t si beau, tant j'ai fait des projets, ah!
+des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous
+restiez Rome, dsormais, jusqu' notre mariage.
+
+Il se mit rire avec elle, gagn par cette explosion de jeunesse et de
+bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-mme, pour
+ne pas dire lui aussi sa flicit, l'espoir dont sa prochaine entrevue
+avec le pape l'emplissait. Mais il avait jur de n'en parler personne.
+
+Dans le silence frissonnant de l'troit jardin ensoleill, un cri
+persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en
+plaisantant leva la tte, regarda une cage qui tait accroche une
+fentre du premier tage.
+
+--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le
+monde soit content dans la maison.
+
+Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'colire en vacances:
+
+--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?...
+Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donne au
+dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux
+sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la
+rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse
+dans la salle manger, la seule pice de son appartement o il fasse un
+peu chaud.
+
+Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces
+jolies petites perruches d'un vert cendr, si soyeuses et si souples.
+Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balanait, battait
+des ailes, dans l'allgresse du clair soleil.
+
+--Parle-t-elle? demanda-t-il.
+
+--Ah! non, elle crie, rpondit Benedetta en riant. Mon oncle prtend
+qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause trs bien avec elle.
+
+Brusquement, elle sauta un autre sujet, comme si une obscure liaison
+d'ides la faisait penser son autre oncle, l'oncle par alliance
+qu'elle avait Paris.
+
+--Vous devez avoir reu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a
+crit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas tre reu par
+Sa Saintet. Il avait tant compt sur vous, sur votre victoire, pour le
+triomphe de ses ides!
+
+En effet, Pierre recevait frquemment des lettres du vicomte, o
+celui-ci se dsesprait de l'importance prise par son adversaire, le
+baron de Fouras, depuis le grand succs de sa dernire campagne Rome,
+avec le plerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'tait le
+rveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conqutes
+librales du no-catholicisme menaces, si l'on n'obtenait pas du
+Saint-Pre une adhsion formelle aux fameuses corporations obligatoires,
+pour battre en brche les corporations libres, soutenues par les
+conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans
+compliqus, dans son impatience de le voir reu enfin au Vatican.
+
+--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu dj une lettre dimanche, et
+j'en ai encore trouv une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je
+serais si heureux, si heureux de pouvoir lui rpondre par la bonne
+nouvelle!
+
+De nouveau, sa joie dborda, la pense que le soir il verrait le pape,
+lui ouvrirait son me brlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement
+suprme, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des
+petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lcha son
+secret, qui lui gonflait le coeur.
+
+--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir.
+
+Benedetta ne comprit pas d'abord.
+
+--Comment a?
+
+--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, ce bal, que
+le Saint-Pre, auquel il avait remis mon livre, dsirait me voir... Et
+je serai reu ce soir, neuf heures.
+
+Elle tait devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du
+jeune prtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amiti. Et ce
+succs d'un ami tombant dans sa flicit elle, prenait une importance
+extraordinaire, comme une certitude de complte russite pour tout le
+monde. Elle eut un cri de superstitieuse exalte et ravie.
+
+--Ah! mon Dieu! a va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse,
+mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en mme
+temps qu' moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne
+pouvez pas vous imaginer... Et c'est sr, maintenant, que tout marchera
+trs bien, car une maison o il y a quelqu'un qui voit le pape est
+bnie, la foudre ne la frappe plus.
+
+Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si clatante de gaiet,
+qu'il s'inquita.
+
+--Chut! chut! on m'a demand le secret... Je vous en supplie, pas un mot
+ personne, ni votre tante, ni mme Son minence... Monsignor Nani
+serait trs contrari.
+
+Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de
+monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'tait-ce pas lui qu'elle
+devait d'tre parvenue enfin faire annuler son mariage? Puis, reprise
+d'une bouffe de folle joie:
+
+--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous
+ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, mme pour les pauvres qui
+souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a
+vraiment que le bonheur de vivre! a gurit tout. On ne souffre pas, on
+n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!
+
+Stupfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette
+singulire solution donne la question redoutable de la misre.
+Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat tait vaine,
+sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de
+sicles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catchiser,
+l'amener l'amour chrtien des humbles et des misrables, la conqurir
+ la nouvelle Italie qu'il rvait, veille aux temps nouveaux, pleine
+de piti pour les choses et pour les tres. Et, si elle s'tait
+attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures o elle
+souffrait elle-mme, le coeur saignant des plus cruelles blessures, la
+voil qui, ds sa gurison, clbrait l'universelle flicit, en
+crature des brlants ts et des hivers doux comme des printemps!
+
+--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.
+
+--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les
+pauvres!... Qu'on donne une fille de notre Transtvre le garon
+qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son
+pain sec, le soir, en lui trouvant le got sucr le plus dlicieux. Les
+mres qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont
+vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numros sortir
+la loterie, tout le monde est comme a, tout le monde ne demande que de
+la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir tre juste et
+tcher de mieux rpartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits
+que ceux dont le coeur chantera, souvent mme sans en savoir la cause,
+par un beau jour de soleil comme aujourd'hui!
+
+Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de
+nouveau la cause de tant de pauvres tres, qui, cette minute mme,
+agonisaient au loin, quelque part, succombant la douleur physique ou
+la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux,
+une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la
+dsesprance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait
+pas avait laiss tomber cette ombre. tait-ce donc l'odeur trop forte du
+laurier, la senteur amre des orangers et des buis qui lui donnaient ce
+vertige? tait-ce le frisson de sensuelle tideur dont ses veines se
+mettaient battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion trs
+ancienne? Ou plutt n'tait-ce que ce sarcophage avec son enrage
+bacchanale, qui veillait l'ide de la mort prochaine, au fond mme des
+obscures volupts de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un
+instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et
+il lui sembla que tout s'anantissait, dans cette ombre formidable venue
+de l'invisible.
+
+Dj, Benedetta lui avait pris les deux mains et le rveillait
+l'enchantement d'tre l, prs d'elle.
+
+--L'lve est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crne
+bien dur. Que voulez-vous? il y a des ides qui n'entrent pas dans notre
+tte. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tte d'une
+fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer
+telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous
+pouvons l'tre!
+
+Et elle tait si belle cette minute, si belle dans le resplendissement
+de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la
+toute-puissance qui menait le monde.
+
+--Oui, oui, bgaya-t-il, la beaut, la beaut, souveraine encore,
+souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire rassasier
+l'ternelle faim des pauvres hommes!
+
+--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dner,
+ma tante doit nous attendre.
+
+Le dner avait lieu une heure, et les rares fois o Pierre ne mangeait
+pas dehors, il avait son couvert mis la table de ces dames, dans la
+petite salle manger du second, qui donnait sur la cour, d'une
+tristesse mortelle. A la mme heure, au premier tage, dans la salle
+ensoleille dont les fentres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
+dnait, lui aussi, trs heureux d'avoir pour convive son neveu Dario,
+car son secrtaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne
+desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services
+taient absolument distincts, ni la mme cuisine, ni le mme personnel;
+et il n'existait gure de commune, en bas, qu'une grande pice servant
+d'office.
+
+Mais la salle manger du second avait beau tre morne, attriste par le
+demi-jour verdtre de la cour, le djeuner de ces dames et du jeune
+prtre fut trs gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait
+elle-mme dtendue par une grande flicit intrieure. Sans doute elle
+n'avait pas encore puis les dlices de son triomphe de la veille, au
+bras de Morano, ce bal; et ce fut elle qui parla de la soire la
+premire, pleine d'loges, bien que la prsence du roi et de la reine
+l'et beaucoup gne, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une
+tactique savante, elle avait vit de se faire prsenter. D'ailleurs,
+elle esprait que son affection bien connue pour Celia, dont elle tait
+la marraine, suffirait expliquer sa prsence dans ce salon neutre, o
+tous les pouvoirs s'taient coudoys. Elle devait pourtant garder un
+scrupule, car elle annona que, tout de suite aprs le djeuner, elle
+comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal
+secrtaire, qui elle dsirait parler d'une oeuvre dont elle tait dame
+patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soire des
+Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait
+brl de plus de zle, ni de plus d'espoir, propos du prochain
+avnement de son frre, le cardinal, au trne de saint Pierre: c'tait,
+pour elle, un suprme triomphe une exaltation de sa race, que son
+orgueil du nom jugeait ncessaire et invitable; et, pendant la dernire
+indisposition du pape rgnant, elle avait pouss les choses jusqu'
+s'inquiter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du
+nouveau pontife.
+
+Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et
+d'Attilio avec la tendresse passionne d'une femme dont le bonheur
+d'amour se plat au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de
+servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:
+
+--Eh bien? Giacomo, et les figues?
+
+Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans
+comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pice.
+
+--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?
+
+--Quelles figues donc, contessina?
+
+--Mais les figues que j'ai vues ce matin l'office, par o j'ai eu la
+curiosit de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un
+petit panier. Mme, je me suis tonne qu'il pt encore y en avoir, en
+cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'tais rgale l'avance, en
+songeant que j'en mangerais au dner.
+
+Victorine se mit rire.
+
+--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prtre
+de Frascati, vous vous rappelez, le cur de l-bas, est venu, hier soir,
+dposer en personne pour Son minence. J'tais l, il a rpt trois
+reprises que c'tait un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
+Son minence, sans mme dranger une feuille... Alors, on a fait comme
+il a dit.
+
+--Eh bien! c'est gentil, s'cria Benedetta, avec une colre comique. En
+voil des gourmands qui se rgalent sans nous! Il me semble qu'on aurait
+pu partager.
+
+Donna Serafina intervint, en demandant Victorine:
+
+--N'est-ce pas? vous parlez du cur qui venait autrefois nous voir la
+villa.
+
+--Oui, oui, le cur Santobono, celui qui dessert l-bas la petite glise
+Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander
+l'abb Paparelli, dont il a t le camarade au sminaire, je crois. Et,
+hier soir encore, c'est l'abb Paparelli qui a d nous l'amener
+l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgr
+les recommandations, on avait oubli de le mettre tout l'heure sur la
+table de Son minence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, t
+pour personne, si l'abb Paparelli n'tait descendu les prendre en
+courant et ne les avait montes lui-mme, avec une vraie dvotion, comme
+s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son minence les
+trouve si bonnes!
+
+--Ce n'est pas ce matin que mon frre leur fera grande fte, conclut la
+princesse, car il a un peu de drangement, il a pass une nuit mauvaise.
+
+Au nom rpt de Paparelli, elle tait devenue soucieuse. Le caudataire,
+avec sa face molle et ride, sa taille grosse et courte de vieille fille
+dvote en jupe noire, lui dplaisait, depuis qu'elle s'tait aperue de
+l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
+humilit et de son effacement. Il n'tait rien qu'un domestique, en
+apparence le plus chtif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa
+propre influence, dfaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le
+triomphe des ambitions de son frre. Le pis tait que, deux fois dj,
+elle le souponnait d'avoir pouss celui-ci des actes qu'elle
+considrait comme de vritables fautes. Peut-tre s'tait-elle trompe,
+elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mrites et une pit
+tout fait exemplaire.
+
+Cependant, Benedetta continuait rire et plaisanter. Et, comme
+Victorine tait sortie de la salle, elle appela le valet.
+
+--coutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission...
+
+Elle s'interrompit, pour dire sa tante et Pierre:
+
+--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois
+table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en
+tre au dessert. Mon oncle soulve les feuilles, se sert avec un bon
+sourire, passe le panier Dario, qui le passe don Vigilio. Et, tous
+les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les
+voyez-vous?
+
+Elle les voyait, elle, et c'tait son besoin d'tre prs de Dario, sa
+continuelle pense volant vers lui, qui l'voquait ainsi, avec les deux
+autres. Son coeur tait en bas, elle voyait, elle entendait, elle
+sentait, par tous les sens exquis de son amour.
+
+--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire Son minence que nous
+mourons d'envie de goter ses figues et qu'elle serait bien aimable en
+nous envoyant celles dont elle ne voudra pas.
+
+Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix svre.
+
+--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.
+
+Et elle s'adressa sa nice:
+
+--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de
+gamineries.
+
+--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si
+longtemps que je n'ai ri de si bon coeur!
+
+Pierre, jusque-l, s'tait content d'couter, s'gayant simplement
+lui-mme de la voir gaie ce point. Comme il se produisait un petit
+froid, il parla alors, dit son propre tonnement d'avoir aperu la
+veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de
+Frascati. Cela tenait sans doute l'exposition de l'arbre, au grand mur
+qui le protgeait.
+
+--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta.
+
+--Mais oui, j'ai mme voyage avec les figues qui vous ont fait tant
+d'envie.
+
+--Comment cela, voyag avec les figues?
+
+Dj, il regrettait la parole qui venait de lui chapper. Puis, il
+prfra tout dire.
+
+--J'ai rencontr l-bas quelqu'un qui tait venu en voiture et qui a
+voulu absolument me ramener Rome. En route, nous avons recueilli le
+cur Santobono, parti pied pour faire le chemin, trs gaillardement,
+avec son panier... Mme nous nous sommes arrts un instant dans une
+osteria.
+
+Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de
+la Campagne romaine, envahie par le crpuscule. Mais Benedetta le
+regardait fixement, prvenue, renseigne, n'ignorant pas les frquentes
+visites que Prada faisait, l-bas, ses terrains et ses
+constructions.
+
+--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame, le comte, rpondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette
+nuit, il tait boulevers, et il faut le plaindre.
+
+Les deux femmes ne se blessrent pas, tellement cette parole charitable
+du jeune prtre tait dite avec une motion profonde et naturelle, dans
+le dbordement d'amour qu'il aurait voulu pandre sur les tres et sur
+les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de
+n'avoir pas mme entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire
+qu'elle n'avait tmoigner ni piti ni haine pour un homme qui lui
+tait devenu compltement tranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
+finit par dire, en songeant au petit panier qui s'tait promen dans la
+voiture de Prada:
+
+--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je prfre
+maintenant ne pas en avoir mang.
+
+Tout de suite aprs le caf, donna Serafina les quitta, dans la hte
+qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Rests
+seuls, Benedetta et Pierre s'attardrent table un instant encore,
+repris de leur gaiet, causant en bons amis. Le prtre reparla de son
+audience du soir, de sa fivre d'impatience heureuse. A peine deux
+heures, encore sept heures attendre: qu'allait-il faire, quoi
+allait-il employer cette aprs-midi interminable? Alors, elle, trs
+gentiment, eut une ide.
+
+--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il
+ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous,
+avoir fini de djeuner, et je vais lui faire dire de monter nous
+prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre,
+trs loin.
+
+Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste ce
+moment, don Vigilio parut, l'air effar.
+
+--Est-ce que la princesse n'est pas l?
+
+--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?
+
+--C'est Son minence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir
+indispos, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans
+doute.
+
+Elle eut un cri, plutt de surprise que d'inquitude.
+
+--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc,
+monsieur l'abb. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en
+voiture.
+
+Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit
+descendre aussi.
+
+--Dario se trouve indispos, on peut avoir besoin de toi.
+
+Tous quatre entrrent dans la chambre, vaste et suranne, meuble
+simplement, o le jeune prince venait dj de passer un long mois,
+clou l par sa blessure l'paule. On y arrivait en traversant un
+petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir
+reliait ces pices l'appartement intime du cardinal: la salle
+manger, la chambre coucher, le cabinet de travail, relativement
+troits, qu'on avait taills dans une des immenses salles de jadis,
+l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait
+sur le couloir, une simple chambre nue, o se trouvait un autel de bois
+peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid,
+pour s'agenouiller et prier.
+
+En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario tait allong,
+tout vtu. Prs de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout,
+paternellement; et, dans l'inquitude commenante, il gardait sa haute
+taille fire, son calme d'me souveraine et sans reproche.
+
+--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?
+
+Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'tait encore
+que trs ple, l'air ivre.
+
+--Oh! ce n'est rien, un tourdissement... Imagine-toi, c'est comme si
+j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a sembl que
+j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur
+mon lit.
+
+Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le
+cardinal, son tour, entra dans quelques dtails.
+
+--Nous achevions tranquillement de djeuner, je donnais des ordres don
+Vigilio pour l'aprs-midi, et j'tais sur le point de quitter la table,
+lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se
+rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant
+les portes de ses mains ttonnantes... Et nous l'avons suivi, sans
+comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore.
+
+D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, o
+semblait avoir souffl un brusque vent de catastrophe. Toutes les
+portes taient restes grandes ouvertes, on voyait en enfilade le
+cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle manger
+apparaissait dans son dsordre de pice abandonne soudainement, avec la
+table servie encore, les serviettes jetes, les chaises repousses.
+Cependant, on ne s'effarait toujours pas.
+
+Benedetta fit, voix haute, la rflexion habituelle en pareil cas.
+
+--Pourvu que vous n'ayez rien mang de mauvais!
+
+D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobrit ordinaire de
+sa table.
+
+--Oh! des oeufs, des ctelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est
+pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau
+pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y
+est pour rien.
+
+--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son minence et moi,
+nous serions galement indisposs.
+
+Dario, qui avait un moment ferm les yeux, les rouvrit, respira
+fortement de nouveau, en s'efforant de rire.
+
+--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens dj beaucoup plus
+l'aise. Il faut que je me remue.
+
+--Alors, reprit Benedetta, coute le projet que j'ai fait... Tu vas me
+prendre en voiture, avec monsieur l'abb Froment, et tu nous conduiras
+dans la Campagne, trs loin.
+
+--Volontiers! Elle est gentille, ton ide... Victorine, aidez-moi donc.
+
+Il s'tait soulev, en s'aidant pniblement du poignet. Mais, avant que
+la servante se ft avance, il eut une lgre convulsion, il retomba,
+comme foudroy par une syncope. Ce fut le cardinal, rest au bord du
+lit, qui le reut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
+perdait la tte.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! a le reprend... Vite, vite, il faut le mdecin.
+
+--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scne
+commenait bouleverser, lui aussi.
+
+--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dpcher. Elle
+connat l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine.
+
+La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pice, o un
+frisson d'anxit croissait de minute en minute. Benedetta, trs ple,
+tait revenue prs du lit, pendant que le cardinal, qui avait gard
+Dario entre ses bras, la tte tombe sur son paule, le regardait. Et un
+affreux soupon venait de natre en lui, vague, indtermin encore: il
+lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifie, qu'il avait
+remarqu chez le plus cher ami de son coeur, monsignor Gallo, quand il
+l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'tait
+la mme syncope, la mme sensation qu'il n'treignait plus que le corps
+froid d'un tre aim, dont le coeur s'arrtait; c'tait surtout la
+pense grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre,
+autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta pench de la
+sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
+cherchant, tudiant, retrouvant les symptmes du mal mystrieux et
+implacable, qui lui avait dj emport la moiti de lui-mme.
+
+Mais Benedetta, demi-voix, le suppliait.
+
+--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie,
+laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, mon tour... N'ayez pas peur, je
+le tiendrai trs doucement, il sentira que c'est moi, et a le
+rveillera peut-tre.
+
+Il leva enfin la tte, la regarda; et il lui cda la place, aprs
+l'avoir serre et baise perdument, les yeux gros de larmes, toute une
+brusque motion, o l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide
+froideur qu'il affectait d'habitude.
+
+--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bgaya-t-il, avec un grand
+tremblement de chne dracin.
+
+Tout de suite, d'ailleurs, il se matrisa, se reconquit. Et, tandis que
+Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on et besoin
+d'eux, dsesprs de n'tre bons rien, il se mit marcher avec
+lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pice parut tre trop
+troite pour les penses qu'il roulait, il s'carta d'abord jusque dans
+le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser
+jusqu' la salle manger. Et il allait toujours, et il revenait
+toujours, srieux, impassible, la tte basse, perdu dans la mme rverie
+sombre. Quel monde de rflexions s'agitait dans le crne de ce croyant,
+de ce prince hautain, qui s'tait donn Dieu, et qui tait sans
+pouvoir contre l'invitable destine? De temps autre, il revenait prs
+du lit, s'assurait des progrs du mal, regardait sur le visage de Dario
+o en tait la crise; ensuite, il repartait du mme pas rythmique,
+disparaissait, reparaissait, comme emport par la rgularit monotone
+des forces que l'homme n'arrte point. Peut-tre se trompait-il,
+peut-tre ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le
+mdecin sourirait. Il fallait esprer et attendre. Et il allait encore,
+et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait
+sonner plus anxieusement que les pas cadencs de ce haut vieillard, dans
+l'attente du destin.
+
+La porte se rouvrit, Victorine rentra, essouffle.
+
+--Le mdecin, je l'ai trouv, le voici!
+
+De son air souriant, le docteur Giordano se prsenta, avec sa petite
+tte rose boucles blanches, toute sa personne discrtement paterne,
+qui lui donnaient une allure d'aimable prlat. Mais, ds qu'il eut
+flair la chambre, vu ce monde angoiss, qui l'attendait, il devint
+aussitt trs grave, il prit l'attitude ferme, l'absolu respect du
+secret ecclsiastique, qu'il devait la frquentation de sa clientle
+d'glise. Et il ne laissa chapper qu'un mot, murmur peine, ds qu'il
+eut jet un regard sur le malade.
+
+--Comment, encore! a recommence!
+
+Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait rcemment
+soign. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif,
+si peu gnant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce
+n'taient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle
+fivre d'impatience, brlant d'tre rassure, qu'elle n'coutait pas,
+n'entendait pas.
+
+--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que
+ce n'est rien... a ne peut rien tre, puisqu'il tait si bien portant,
+si gai tout l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous
+allons voir.
+
+Il s'tait tourn, et il s'inclina profondment devant le cardinal, qui
+revenait du fond de la salle manger, de son pas gal et songeur, pour
+se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux
+sombres fixs sur les siens, une inquitude mortelle, car il n'ajouta
+rien, il se mit examiner Dario, en homme qui a senti le prix des
+minutes. Et, mesure que son examen avanait, son visage d'affable
+optimisme prenait une gravit blme, une sourde terreur, que tmoignait
+seule un petit frmissement des lvres. C'tait lui qui, prcisment,
+avait assist monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci tait mort,
+une crise de fivre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqu pour
+le bulletin de dcs. Sans doute lui aussi reconnaissait les mmes
+terribles symptmes, la face d'un gris de plomb, l'hbtement d'affreuse
+ivresse; et, en vieux mdecin romain, habitu aux morts subites, il
+sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore
+bien compris, exhalaison putride du Tibre ou sculaire poison de la
+lgende.
+
+Mais il avait relev la tte, et son regard de nouveau se rencontra avec
+le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas.
+
+--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'tes pas trop
+inquiet, j'espre?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas?
+
+Le mdecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au lger tremblement
+de la voix, la cruelle anxit de cet homme puissant, frapp encore dans
+la plus chre affection de son coeur.
+
+--Votre minence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement.
+Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fivre s'en mle...
+Je n'ai pas besoin de dire Votre minence combien elle peut compter
+sur ma prudence et sur mon zle...
+
+Il s'interrompit, pour reprendre aussitt de sa voix nette de praticien:
+
+--Le temps presse, il faut dshabiller le prince et agir promptement.
+Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela.
+
+Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait
+besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son dsir vident tait
+d'loigner la famille, afin d'tre plus libre, sans tmoins gnants. Et
+le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
+lui-mme son bras jusque dans la salle manger o Pierre et don
+Vigilio les suivirent.
+
+Quand les portes furent refermes, le plus morne et le plus pesant des
+silences rgna dans cette salle manger, que le clair soleil d'hiver
+inondait d'une lumire et d'une tideur dlicieuses. La table tait
+toujours servie, avec son couvert abandonn, la nappe salie de miettes,
+une tasse de caf demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le
+panier de figues, dont on avait cart les feuilles, mais o ne
+manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fentre, Tata, la
+perruche, sortie de sa cage, tait sur son bton, ravie, blouie, dans
+un grand rayon jaune, o dansaient des poussires. Pourtant, elle avait
+cess de crier et de se lisser les plumes du bec, tonne de voir
+entrer tout ce monde, trs sage, tournant la tte demi pour mieux
+tudier ces gens, de son oeil rond et scrutateur.
+
+Des minutes interminables s'coulrent, dans l'attente fbrile de ce qui
+se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'tait
+silencieusement assis l'cart, tandis que Benedetta et Pierre, rests
+debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris
+sa marche sans fin, ce pitinement instinctif et berceur, par lequel il
+semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite
+l'explication qu'il cherchait obscurment, au milieu d'une effroyable
+tempte d'ides. Pendant que son pas rythm sonnait avec une rgularit
+machinale, c'tait en lui une fureur sombre, une recherche exaspre du
+pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les
+plus extrmes et les plus contraires. Mais dj, deux reprises, en
+passant, il avait promen son regard sur la dbandade de la table, comme
+s'il y avait qut quelque chose. tait-ce, peut-tre, ce caf inachev?
+ce pain dont les miettes tranaient encore? ces ctelettes d'agneau dont
+il restait un os? Puis, au moment o, pour la troisime fois, il passait
+en regardant, ses yeux rencontrrent le panier de figues; et il s'arrta
+net, sous le coup d'une rvlation soudaine. L'ide l'avait saisi,
+l'envahissait, sans qu'il st quelle exprience faire pour que le
+brusque soupon se changet en certitude. Un instant, il resta ainsi,
+combattu, ne trouvant pas, les yeux fixs sur ce panier. Enfin, il prit
+une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout prs. Mais elle
+n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres,
+lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri
+strident. Et ce fut une illumination, l'exprience cherche qui
+s'offrait.
+
+Lentement, de son air srieux, le visage noy d'ombre, le cardinal porta
+la figue la perruche, la lui donna, sans une hsitation ni un regret.
+C'tait une trs jolie bte, la seule qu'il et ainsi aime
+passionnment. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre
+verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue
+dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle
+l'eut fouille, elle n'en mangea que trs peu, elle laissa tomber la
+peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait,
+attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se
+rassura, il gratta la tte de la perruche, qui, pleine d'aise, se
+faisait caresser, tournait le cou, levait sur son matre son petit oeil
+rouge, d'un vif clat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa
+sans mme un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata tait
+morte, foudroye.
+
+Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains leves, jetes au ciel, dans
+l'pouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si
+affreuse mprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur
+ne lui chappa, l'ombre de son visage tait devenue farouche et noire.
+
+Pourtant, il y eut un cri, un cri clatant de Benedetta, qui, ainsi que
+Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un
+tonnement qui s'tait ensuite chang en terreur.
+
+--Du poison! du poison! ah! Dario, mon coeur, mon me!
+
+Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nice, en
+lanant un coup d'oeil oblique sur les deux petits prtres, ce
+secrtaire et cet tranger, prsents la scne.
+
+--Tais-toi! tais-toi!
+
+Elle se dgagea, d'une secousse, rvolte, souleve par une rage de
+colre et de haine.
+
+--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le
+dnoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est
+Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de
+Frascati, dans sa voiture, avec ce cur Santobono et ce panier de
+figues... Oui, oui! j'ai des tmoins, c'est Prada, c'est Prada!
+
+--Non, non! tu es folle, tais-toi!
+
+Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tchait de la
+matriser de toute son autorit souveraine. Lui, qui savait l'influence
+que le cardinal Sanguinetti exerait sur la tte exalte de Santobono,
+venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicit directe, mais
+une pousse sourde, l'animal excit, puis lch sur le rival gnant,
+l'heure o le trne pontifical allait sans doute tre libre. La
+probabilit, la certitude de cela avait brusquement clat ses yeux,
+sans qu'il et besoin de tout comprendre, malgr les lacunes et les
+obscurits. Cela tait, parce qu'il sentait que cela devait tre.
+
+--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de
+m'en vouloir, et moi seul tais vis, c'est moi qu'on a donn ces
+fruits... Voyons, rflchis! Il a fallu une indisposition imprvue pour
+m'empcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et,
+pendant que mon pauvre Dario les gotait seul, je plaisantais, je lui
+disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose
+tait pour moi, et c'est lui qui est frapp, ah! Seigneur! par le hasard
+le plus froce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
+Seigneur! vous nous avez donc abandonns!
+
+Des larmes taient montes ses yeux, tandis qu'elle, frmissante, ne
+semblait pas convaincue encore.
+
+--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce
+Santobono attente ainsi vos jours?
+
+Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une rponse suffisante.
+Dj, la volont du silence se faisait en lui, dans une grandeur
+suprme. Puis, un souvenir lui revint, et il se rsigna au mensonge.
+
+--Santobono a toujours eu la cervelle un peu drange, et je sais qu'il
+m'excre, depuis que j'ai refus de tirer de prison son frre, un de nos
+anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne mritait
+certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus
+graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance tirer de moi.
+
+Alors, Benedetta, brise, incapable de discuter davantage, se laissa
+tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon dsespr.
+
+--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que
+a fait, maintenant que mon Dario en est l? Il n'y a qu'une chose, il
+faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils
+font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
+chercher?
+
+Le silence recommena, perdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la
+table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma
+double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, ds que la
+nuit serait tombe, il se proposait de le faire disparatre lui-mme, en
+descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il
+aperut ces deux petits prtres, dont les yeux l'avaient forcment
+suivi. Et il leur dit simplement, grandement:
+
+--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'tre discrets... Il
+est des scandales qu'il faut pargner l'glise, laquelle n'est pas, ne
+peut pas tre coupable. Livrer un des ntres aux tribunaux civils, s'il
+est criminel, c'est frapper l'glise entire, car les passions mauvaises
+s'emparent ds lors du procs, pour faire remonter jusqu' elle la
+responsabilit du crime. Et notre seul devoir est de remettre le
+meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus srement... Ah!
+pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille,
+dans mes plus tendres affections, je dclare, au nom du Christ mort sur
+la croix, que je n'ai ni colre, ni besoin de vengeance, et que
+j'efface le nom du meurtrier de ma mmoire, et que j'ensevelis son
+action abominable dans l'ternel silence de la tombe!
+
+Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main
+leve dans un geste large, il prononait ce serment, cet abandon de ses
+ennemis l'unique justice de Dieu; car ce n'tait pas de Santobono
+qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
+dont il avait devin l'influence nfaste. Et une infinie dtresse, une
+souffrance tragique le bouleversait, dans l'hrosme de son orgueil,
+la pense de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui
+s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des tnbres.
+
+Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de
+se taire, une motion invincible l'trangla, le sanglot qu'il refoulait
+monta brusquement sa gorge, pendant qu'il bgayait:
+
+--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre
+race, le seul amour et le seul espoir de mon coeur! Ah! mourir, mourir
+ainsi!
+
+Mais, violente de nouveau, Benedetta s'tait releve.
+
+--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner,
+nous allons retourner prs de lui. Et nous le prendrons dans nos bras,
+et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je
+ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure!
+
+Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empche de rentrer dans
+la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air gar, ayant
+perdu tout courage, malgr sa belle srnit habituelle.
+
+--Le docteur prie madame et Son minence de venir tout de suite, tout de
+suite.
+
+Pierre, frapp de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un
+instant en arrire, avec don Vigilio, dans la salle manger
+ensoleille. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia,
+dissimul lgamment, servi avec ces fruits par un tratre tnbreux,
+qu'on n'osait mme pas dnoncer! Et il se rappelait sa conversation, au
+retour de Frascati, son scepticisme de Parisien propos de ces drogues
+lgendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquime acte d'un drame
+romantique. Et elles taient vraies, les abominables histoires, les
+bouquets et les couteaux empoisonns, les prlats et jusqu'aux papes
+gnants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car
+ce Santobono passionn et tragique tait bien un empoisonneur, il n'en
+pouvait plus douter, il revoyait toute sa journe de la veille, sous cet
+effrayant clairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
+surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hte d'agir devant la mort
+probable du pape rgnant, la suggestion du crime au nom du salut de
+l'glise, puis ce cur rencontr sur la route, avec son petit panier de
+figues, puis ce panier promen par le crpuscule de la mlancolique
+campagne, longuement, dvotement, sur les genoux du prtre, ce panier
+dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait
+toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le
+poison, le poison! c'tait vrai pourtant, a existait, a circulait
+encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des pres apptits de
+conqute et de domination!
+
+Et, soudainement, dans la mmoire de Pierre, la figure de Prada se
+dressa, elle aussi. Tout l'heure, lorsque Benedetta l'avait accus si
+violemment, il s'tait un moment avanc pour le dfendre, pour crier
+cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'o le panier tait
+parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitt, une rflexion
+venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait
+laiss faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait,
+celui de la petite poule noire, dans le morne dcor de l'osteria, morte
+sous le hangar, foudroye, avec le mince flot de sang violtre qui lui
+coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche,
+gisait de mme, molle et tide, le bec tach d'une goutte de sang.
+Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'tait
+toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les
+tnbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de mme qu'il ne
+savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait d se produire
+dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le
+revoir son ct, l'voquer pendant son retour matinal au palais
+Boccanera, sans frmir, en devinant sourdement tout ce qui s'tait
+dcid d'pouvantable, cette porte. D'ailleurs, malgr les obscurits
+et les impossibilits, que ce ft contre le cardinal ou plutt dans
+l'espoir d'une flche gare qui le vengerait, au petit bonheur du
+hasard farouche, le fait terrible tait l: Prada savait, Prada aurait
+pu arrter le destin en marche, et il avait laiss le destin accomplir
+son aveugle besogne de mort.
+
+Mais Pierre, en tournant la tte, aperut don Vigilio l'cart, sur la
+chaise d'o il n'avait pas boug, si dfait et si ple, qu'il le crut
+frapp, lui aussi.
+
+--Est-ce que vous tes souffrant?
+
+D'abord, le secrtaire sembla ne pouvoir rpondre, tellement la terreur
+le serrait la gorge. Puis, d'une voix basse:
+
+--Non, non, je n'en ai pas mang... Ah! grand Dieu! quand je songe que
+j'en avais grande envie et que la dfrence seule m'a retenu, en voyant
+que Son minence n'en mangeait pas!
+
+Il eut un petit grelottement de tout son corps, cette pense que son
+humilit seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur
+son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le
+frlement.
+
+A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il
+cartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Pierre, trs mu, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tcha
+de savoir.
+
+--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous
+donc qu'ils l'ont pouss et que ce sont eux, en somme?
+
+Le mot de Jsuites ne fut pas mme dit, mais la grande ombre noire passa
+dans le gai soleil de la salle manger, qu'elle parut un moment emplir
+de tnbres.
+
+--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Ds qu'on
+pleure, ds qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand mme! Et
+c'tait fait pour moi, je m'tonne de n'y tre pas rest!
+
+Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'excration et
+de colre:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Et il se tut, refusant de rpondre, regardant de ses yeux effars les
+murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec
+sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses
+mains de mystre et d'envahissement, qui taient alles prendre
+l'office le panier de figues oubli, pour l'apporter sur la table.
+
+Alors, tous deux se dcidrent retourner dans la chambre, o peut-tre
+avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du dchirant
+spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur
+Giordano, souponnant le poison, avait employ les remdes d'usage, un
+vomitif, puis la magnsie. Il venait mme de faire battre, par
+Victorine, des blancs d'oeufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec
+une si foudroyante rapidit, que maintenant tout secours devenait
+inutile. Dshabill, couch sur le dos, le buste soutenu par des
+oreillers, et les bras allongs hors des draps, Dario tait effrayant,
+dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractrisait ce mal mystrieux
+et redoutable, auquel monsignor Gallo, dj, et d'autres, avaient
+succomb. Il semblait frapp d'une stupeur de vertige, ses yeux
+s'enfonaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la
+face entire se desschait, vieillissait vue d'oeil, envahie d'une
+ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accabl, il avait
+ferm les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppresss,
+pnibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penche sur
+ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait l, souffrant sa
+souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-mme
+tait mconnaissable, si blanche, si perdue d'angoisse, comme prise
+elle aussi par la mort, peu peu, en mme temps que lui.
+
+Dans l'embrasure de fentre o le cardinal Boccanera avait emmen le
+docteur Giordano, il y eut quelques mots changs voix basse.
+
+--Il est perdu, n'est-ce pas?
+
+Le docteur, boulevers galement, eut un geste dsol de vaincu.
+
+--Hlas! oui. Je dois prvenir Votre minence que dans une heure tout
+sera fini.
+
+Un court silence rgna.
+
+--Et, n'est-ce pas, de la mme maladie que Gallo?
+
+Puis, comme le docteur ne rpondait pas, tremblant, dtournant les yeux:
+
+--Enfin, d'une fivre infectieuse?
+
+Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'tait
+le silence, le crime enfoui, jamais, pour le bon renom de sa mre
+l'glise. Et rien n'tait plus grand, d'une grandeur tragique plus
+haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et
+souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pt dchoir, pas
+plus qu'il ne consentait ce qu'on trant sa famille humaine dans les
+invitables salissures d'un procs retentissant. Non, non! le silence,
+l'ternel silence o tout repose et s'oublie!
+
+De son air doux de discrtion clricale, le docteur finit par
+s'incliner.
+
+--videmment, d'une fivre infectieuse, comme le dit si bien Votre
+minence.
+
+Deux grosses larmes, aussitt, reparurent dans les yeux de Boccanera.
+Maintenant qu'il avait mis Dieu l'abri, son humanit saignait de
+nouveau. Il supplia le mdecin de tenter un effort suprme, d'essayer
+l'impossible; mais celui-ci secouait la tte, montrait le malade de ses
+pauvres mains tremblantes. Pour son pre, pour sa mre, il n'aurait rien
+pu. La mort tait l. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il
+n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant
+la catastrophe prochaine, songeait sa soeur Serafina, se dsesprait
+en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernire fois, si
+elle s'attardait au Vatican, o elle devait tre, le mdecin offrit
+d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait garde en bas. C'tait
+une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers
+moments, on avait besoin de lui.
+
+Rest seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant
+encore. Par la fentre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait
+le ciel. Et ses bras frmissants se tendirent, en un geste d'imploration
+ardente. O Dieu! puisque la science des hommes tait si courte et si
+vaine, puisque ce mdecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
+l'embarras de son impuissance, Dieu! que ne faisiez-vous un miracle,
+pour montrer l'clat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un
+miracle! il le demandait du fond de son me de croyant, avec
+l'insistance, la prire imprative d'un prince de la terre, qui croyait
+avoir rendu au ciel un service considrable, par sa vie entire donne
+l'glise. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le
+dernier mle ne dispart pas si misrablement, pour qu'il pt pouser
+cette cousine tant aime, l pleurante et si malheureuse cette heure.
+Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle
+qui ft renatre la famille! un miracle qui ternist le glorieux nom
+des Boccanera, en permettant qu'il sortt de ces jeunes poux toute une
+ligne sans nombre de vaillants et de fidles!
+
+Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut
+transfigur, les yeux schs par la foi, l'me dsormais forte et
+soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'tait remis entre les mains de
+Dieu, il avait rsolu d'administrer lui-mme l'extrme-onction Dario.
+D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pice
+voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef
+sur lui. Cette pice nue, o personne n'entrait, cette pice o se
+trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmont d'un grand
+crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
+et terrible, car Son minence, disait-on, y passait les nuits genoux,
+conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrt publiquement,
+pour qu'il en laisst ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il
+voult forcer Dieu en sortir avec lui, dans son dsir d'un miracle.
+
+On avait mnag une armoire derrire l'autel, et le cardinal y passa
+prendre l'tole et le surplis. La bote aux saintes huiles tait
+galement l, une trs ancienne bote d'argent, timbre des armes des
+Boccanera. Puis, don Vigilio tant rentr dans la chambre la suite de
+l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
+alternrent.
+
+--_Pax huic domui._
+
+--_Et omnibus habitantibus in ea._
+
+La mort venait, si menaante, si prochaine, que tous les prparatifs
+habituels se trouvaient forcment supprims. Il n'y avait ni les deux
+cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De mme,
+l'assistant n'ayant pas apport le bnitier et l'aspersoir, l'officiant
+dut se contenter de faire le geste, bnissant la chambre et le mourant,
+en prononant les paroles du rituel:
+
+--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem
+dealbabor._
+
+Dans un long frisson, en voyant paratre le cardinal, avec les saintes
+huiles, Benedetta tait tombe genoux, au pied du lit; tandis que
+Pierre et Victorine, un peu en arrire, s'agenouillaient eux aussi,
+bouleverss par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux
+immenses, largis dans sa face d'une pleur de neige, la contessina ne
+quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le
+visage terreux, la peau tanne et ride ainsi que celle d'un vieillard.
+Et ce n'tait pas pour leur mariage, accept et dsir par lui, que leur
+oncle, ce tout-puissant prince de l'glise, apportait le sacrement,
+c'tait pour la rupture suprme, la fin humaine de tout orgueil, la mort
+qui achve et emporte les races, comme le vent balaye la poussire des
+routes.
+
+Il ne pouvait s'attarder, il rcita promptement le _Credo_ demi-voix.
+
+--_Credo in unum Deum..._
+
+--_Amen_, rpondit don Vigilio.
+
+Aprs les prires du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que
+le ciel prt en piti l'homme misrable qui allait comparatre devant
+Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grce.
+
+Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit
+la bote des saintes huiles; et, se bornant une seule onction, comme
+il tait permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille
+d'argent, une seule goutte sur la bouche dessche, dj fltrie par la
+mort.
+
+--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
+tactum, deliquisti._
+
+Ah! de quel coeur brlant de foi il les prononait, ces appels au
+pardon, pour que la divine misricorde effat les pchs commis par
+les cinq sens, ces cinq portes de l'ternelle tentation ouvertes sur
+l'me! Mais c'tait encore avec l'espoir que, si Dieu avait frapp le
+pauvre tre pour ses fautes, peut-tre aurait-il l'indulgence entire de
+le rendre mme la vie, ds qu'il les aurait pardonnes. La vie,
+Seigneur! la vie, pour que cette antique ligne des Boccanera pullule
+encore, continue vous servir au travers des ges, dans les combats et
+devant les autels!
+
+Un instant, le cardinal resta les mains frmissantes, regardant la face
+muette, les yeux ferms du moribond, attendant le miracle. Rien ne se
+produisait, pas une clart n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la
+bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
+sortt des lvres. Et l'oraison dernire fut dite, l'officiant retourna
+dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence
+qui retombait. Et l tous deux s'agenouillrent, le cardinal s'abma
+dans une prire brlante, sur le carreau nu. Les yeux levs vers le
+crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se
+donna tout entier, suppliant Jsus de le prendre la place de son
+neveu, s'il fallait un holocauste, ne dsesprant toujours pas de
+flchir la colre cleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et
+tant que lui-mme serait ainsi genoux, en conversation avec Dieu. Il
+tait la fois si humble et si souverain! De Dieu un Boccanera,
+l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait
+crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres.
+
+Dans la chambre, cependant, rien n'avait boug encore, sous le poids de
+cette majest tragique que la crmonie semblait y avoir laisse. Et ce
+fut alors seulement que Dario ouvrit les paupires. Il regarda ses
+mains, il les vit si vieillies, si rduites, qu'un immense regret de
+l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, ce moment de
+lucidit, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui
+l'accablait, il eut pour la premire fois conscience de son tat. Ah!
+mourir, dans une telle douleur, une telle dchance, quelle rvoltante
+abomination pour cet tre de lgret et d'gosme, pour cet amant de la
+beaut, de la gaiet et de la lumire, qui ne savait pas souffrir! Le
+destin froce chtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante.
+Il se fit horreur lui-mme, il fut pris d'un dsespoir, d'une terreur
+d'enfant, qui lui donnrent la force de se soulever sur son sant et de
+regarder perdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne
+l'avait pas abandonn. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta
+toujours agenouille au pied du lit, il eut un suprme lan vers elle,
+il lui tendit ses deux bras, brlant du dsir goste de l'emmener son
+cou.
+
+--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir
+seul!
+
+Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitt
+des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en
+plus la possder et la dtruire, mesure que lui s'affaiblissait. Elle
+devenait d'une blancheur immatrielle; et, par les trous de ses
+prunelles si claires, on commenait voir son me. Mais, quand elle
+l'aperut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva
+son tour, elle s'approcha, se tint debout prs du lit.
+
+--Je viens, mon Dario... Me voil, me voil!
+
+Et Pierre et Victorine, alors, toujours genoux, assistrent l'acte
+sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restrent clous au
+sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, o les humains n'avaient
+plus intervenir. Elle-mme, Benedetta parlait, agissait en crature
+dlivre de tous liens conventionnels et sociaux, dj hors de la vie,
+ne voyant et n'interpellant plus les tres et les choses que de trs
+loin, du fond de l'inconnu o elle allait disparatre.
+
+--Ah! mon Dario, on a voulu nous sparer. Oui, c'est pour que je ne
+puisse me donner toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux,
+aux bras l'un de l'autre, qu'on a rsolu ta mort, en sachant bien que ta
+vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est
+ton assassin, mme si un autre t'a frapp. C'est lui qui est la cause
+premire, qui m'a vole toi quand j'allais tre tienne, qui a ravag
+notre existence tous deux, qui a souffl autour de nous, en nous,
+l'excrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le
+hais, d'une haine dont je voudrais l'craser avant de partir ton cou!
+
+Elle n'levait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un
+murmure profond, simplement, passionnment. Prada ne fut pas mme nomm,
+et elle se tourna peine vers Pierre, frapp d'immobilit, derrire
+elle, pour ajouter d'un air de commandement:
+
+--Vous qui verrez son pre, je vous charge de lui dire que j'ai maudit
+son fils. Le hros si tendre m'a bien aime, je l'aime bien encore, et
+cette parole que vous lui porterez lui dchirera le coeur. Mais je veux
+qu'il sache, il doit savoir, pour la vrit et pour la justice.
+
+Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant
+qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixs
+sur les siens.
+
+--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je
+ne veux pas y entrer seul!
+
+--Je viens, je viens, mon Dario... Me voil!
+
+Elle s'tait rapproche encore, elle le touchait presque, debout contre
+le lit.
+
+--Ah! ce serment que j'avais fait la Madone de n'tre aucun homme,
+pas mme toi, avant que Dieu l'et permis, par la bndiction d'un de
+ses prtres! Je mettais une noblesse suprieure, divine, tre
+immacule, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des
+bassesses de la chair. Et c'tait en outre un cadeau d'amour exquis et
+rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire l'amant lu par mon
+coeur, pour qu'il ft jamais le seul matre de mon me et de mon
+corps... Cette virginit dont j'tais si orgueilleuse, je l'ai dfendue
+contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se dfend contre un
+loup, je l'ai dfendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en
+salisses pas le trsor, dans une fivre sacrilge, avant l'heure sainte
+des dlices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je
+soutenais aussi contre moi-mme, pour ne pas cder! J'avais un besoin
+fou de te crier de me prendre, de me possder, de m'emporter. Car
+c'tait toi tout entier que je voulais, et c'tait moi tout entire que
+je te donnais, oui! sans rserve, en femme qui sait, et qui accepte, et
+qui rclame tout l'amour, celui qui fait l'pouse et la mre... Ah! mon
+serment la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux
+sang soufflait chez moi en tempte, et maintenant quel dsastre!
+
+Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus
+ardente.
+
+--Tu te souviens, le soir o tu es rentr, avec un coup de couteau dans
+l'paule... Je t'ai cru mort, j'ai cri de rage, l'ide que tu allais
+partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur.
+J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-l, de ne m'tre pas
+damne avec toi, pour mourir avec toi, enlacs tous les deux dans une
+treinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire
+que ce terrible avertissement ne devait servir rien! J'ai t assez
+aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leon. Te voil frapp de
+nouveau, on te vole mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois
+donne enfin, lorsqu'il en tait temps encore... Ah! misrable
+orgueilleuse, rveuse imbcile!
+
+Ce qui grondait prsent dans sa voix touffe, c'tait, contre
+elle-mme, la colre de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait
+toujours t. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur
+des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue,
+les voir aux bras l'un de l'autre, si passionns, si heureux? Non, non!
+les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, mme en dehors du
+prtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils
+chantaient d'allgresse. Et c'tait srement une duperie abominable que
+de ne pas puiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la
+vie battait dans les veines.
+
+--Benedetta, Benedetta! rpta le mourant, en l'pouvante d'enfant qu'il
+avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'ternelle nuit noire.
+
+--Me voil, me voil! mon Dario... Je viens!
+
+Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu
+un geste pour se lever et pour l'empcher de faire l'acte:
+
+--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde dsormais ne peut empcher
+cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort.
+Quelque chose, il y a un instant, quand j'tais genoux, m'a redresse,
+m'a pousse. Je sais o je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas jur, le
+soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'tre lui seul, jusque
+dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte!
+Nous serons morts, nous serons maris tout de mme et pour toujours!
+
+Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.
+
+--Mon Dario, me voil, me voil!
+
+Et ce fut inou. Dans une exaltation grandissante, dans une flambe
+d'amour qui la soulevait, elle commena sans hte se dvtir. D'abord,
+le corsage tomba, et les bras blancs, les paules blanches
+resplendirent; puis, les jupes glissrent, et, dchausss, les pieds
+blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les
+derniers linges, un un, s'en allrent, et le ventre blanc, la gorge
+blanche, les cuisses blanches, s'panouirent en une haute floraison
+blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retir, avec une
+audace ingnue, une tranquillit souveraine, comme si elle se trouvait
+seule. Elle tait debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudit candide,
+dans sa royaut ddaigneuse, ignorante des regards. Elle clairait, elle
+parfumait la morne chambre de la beaut de son corps, un prodige de
+beaut, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une
+reine, la poitrine d'une desse guerrire, la ligne fire et souple de
+l'paule au talon, les rondeurs sacres des membres et des flancs. Et
+elle tait si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni
+la neige elle-mme, n'taient plus blanches.
+
+--Mon Dario, me voil, me voil!
+
+Comme renverss terre par une apparition, le glorieux flamboiement
+d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux
+aveugls, blouis. Celle-ci n'avait pas mme fait un mouvement pour
+l'arrter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de
+respect terrifi qu'on prouve devant les folies de la passion et de la
+foi. Et, lui, paralys, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il
+n'tait plus capable que d'un frisson d'admiration perdue. Rien d'impur
+ne lui venait de cette nudit de neige et de lis, de cette vierge de
+candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumire
+propre, de l'clat mme du puissant amour dont il brlait. Elle ne le
+choquait pas plus qu'une oeuvre de vrit, transfigure par le gnie.
+
+--Mon Dario, me voil, me voil!
+
+Et Benedetta, s'tant couche, prit dans ses bras Dario agonisant, dont
+les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle
+avait voulu cela, dans sa tranquillit apparente, dans la blancheur
+liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
+d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dvore, mme aux heures de
+calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle
+refusait de se rsigner cette duperie de le perdre sans s'tre
+donne, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils
+taient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et,
+dans sa folie, clatait la rvolte de la nature, le cri inconscient de
+la femme qui ne voulait pas mourir infconde, inutile comme la graine
+emporte par un vent de dsastre, et dont ne germera plus aucune autre
+vie.
+
+--Mon Dario, me voil, me voil!
+
+Elle l'treignait de tous ses membres nus, de toute son me nue. Et
+Pierre, ce moment, aperut contre le mur, au chevet du lit, les armes
+des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de
+couleur, sur velours violet. Oui, c'tait bien le dragon ail soufflant
+des flammes; c'tait bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera,
+Alma rosa_, bouche noire, me rouge, la bouche entnbre d'un
+rugissement, l'me flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute
+cette vieille race de passion et de violence, aux lgendes tragiques,
+venait de renatre, pour pousser cette fille dernire, si adorable,
+ces effrayantes et prodigieuses fianailles dans la mort. Et la vue des
+armes brodes voqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de
+Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au
+Tibre avec son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
+Corradini. N'tait-ce pas la mme treinte dsespre qui tchait de
+vaincre la mort, la mme sauvagerie se jetant l'abme avec le corps du
+bien-aim, l'lu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des
+soeurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
+mourait l de la mort de son amant, comme si cette dernire n'tait que
+la revenante de l'autre, avec leurs mmes traits d'enfance dlicate, la
+mme bouche de dsir et les mmes grands yeux de rve, dans la mme
+petite face ronde, sage et ttue.
+
+--Mon Dario, me voil, me voil!
+
+Pendant une ternit, une seconde peut-tre, ils s'treignirent. Elle y
+apportait une frnsie du don d'elle-mme, une frnsie sacre allant au
+del de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commenait
+pour eux. Elle se mlait lui, entrait dans lui, sans terreur ni
+rpugnance du mal qui le rendait mconnaissable; et lui, qui venait
+d'expirer sous ce grand bonheur dont la flicit lui arrivait enfin,
+restait les bras serrs, nous convulsivement autour d'elle, comme s'il
+l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplte,
+en songeant sa virginit inutile, qui ne pouvait plus tre fconde?
+ou bien fut-ce au milieu de la joie suprme d'avoir consomm quand mme
+le mariage, de toute la volont de son tre? Elle eut au coeur, dans
+cette treinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son coeur
+clata. Elle tait morte au cou de son amant mort, tous les deux
+troitement serrs, jamais, entre les bras l'un de l'autre.
+
+Il y eut un gmissement, Victorine s'tait approche, avait compris;
+tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frmissant d'admiration et
+de larmes, soulev par le sublime.
+
+--Voyez, voyez, bgaya voix trs basse la servante, elle ne bouge
+plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est
+morte!
+
+Et le prtre murmura:
+
+--Mon Dieu! qu'ils sont beaux!
+
+C'tait vrai, jamais beaut si haute, si resplendissante, n'avait clat
+sur des visages morts. La face, tout l'heure terreuse et vieillie de
+Dario, venait de prendre une pleur, une noblesse de marbre, les traits
+allongs, simplifis, comme dans un lan d'ineffable allgresse.
+Benedetta restait trs grave, avec un pli d'ardente volont aux lvres,
+tandis que la figure entire exprimait une batitude douloureuse et
+infinie, dans une infinie blancheur. Ils mlaient leurs chevelures, et
+leurs yeux, rests grands ouverts, les uns au fond des autres,
+continuaient se regarder sans fin, d'une ternelle douceur de
+caresse. Ils taient le couple pour toujours enlac, parti pour
+l'immortalit dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la
+mort, et de qui rayonnait cette beaut ravie de l'amour immortel et
+vainqueur.
+
+Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mls de telles
+plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, boulevers
+prsent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un
+coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur dsespre agitait.
+Le cardinal avait d accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans
+doute aussi, cette minute, le docteur Giordano ramenait donna
+Serafina, prvenue de la mort prochaine de son neveu, car elle tait l
+maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui
+frappaient la maison. Lui-mme, le docteur avait cet tonnement troubl
+des plus vieux mdecins dont l'exprience s'effare toujours devant les
+faits; et il tentait une explication, il parlait en hsitant d'un
+anvrisme possible, peut-tre d'une embolie.
+
+Victorine, en servante que sa douleur faisait l'gale de ses matres,
+osa l'interrompre.
+
+--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que
+a ne suffit pas pour mourir ensemble?
+
+Donna Serafina, aprs avoir bais au front les chers enfants, voulut
+leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupires se
+rouvraient ds que le doigt les abandonnait, les yeux recommenaient
+se sourire, changer fixement la caresse de leur regard d'ternit.
+Et, comme elle parlait, pour la dcence, de sparer les deux corps, en
+essayant de dnouer leurs membres:
+
+--Oh! madame, oh! madame! se rcria de nouveau Victorine. Vous leur
+casseriez plutt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont
+entrs dans les paules, jamais ils ne se quitteront.
+
+Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il
+tait livide, sans une larme, dans un dsespoir glac qui le
+grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification,
+comme si, en prince de l'glise, disposant des volonts du ciel, il
+acceptait ainsi les deux amants embrasss devant le tribunal suprme,
+largement ddaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe
+amour, mu jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par
+la beaut de leur mort.
+
+--Laissez-les, laissez-les, ma soeur, ne les troublez pas dans leur
+sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir
+jusqu' la fin des temps pour se regarder, sans jamais en tre las! Et
+qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas pch
+durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi nous d'une treinte
+que pour se coucher dans la terre!
+
+Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore
+des anciennes aventures de batailles et de passions:
+
+--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entire les admirera et les
+pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un l'autre, ma soeur. Dieu les
+connat et les attend.
+
+Tous les assistants s'taient agenouills, le cardinal rcita lui-mme
+les prires des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait
+la chambre, o bientt deux flammes de cierge brillrent comme deux
+toiles.
+
+Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin
+abandonn du palais, au bord du Tibre. Il devait y tre descendu,
+touffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les tnbres
+noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau
+tombant du masque tragique chantait sa grle chanson de flte; et le
+laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes
+n'taient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir.
+Ah! comme il tait doux et gai le matin, ce dlicieux jardin
+mlancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laiss un cho
+dsol, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui
+maintenant gisait l-haut, dans le nant des choses et des tres! Il eut
+le coeur serr si douloureusement, qu'il clata en gros sanglots, assis
+ la place mme o elle s'tait assise, sur le fragment de colonne
+renverse, dans l'air qu'elle avait respir et qui paraissait garder son
+odeur pure de femme adorable.
+
+Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un
+brusque sursaut, en se souvenant que c'tait le soir mme que le pape
+devait le recevoir, neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas
+song pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et
+des mois s'taient couls, cela revenait en lui comme un trs ancien
+rendez-vous, auquel, aprs des annes d'absence, on arrive vieilli, le
+coeur et le cerveau changs par des vnements sans nombre. Et,
+pniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican,
+il verrait enfin le pape.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le soir, comme Pierre dbouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge,
+dans le profond silence du quartier entnbr et sommeillant dj,
+laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il tait en
+avance, il rsolut d'attendre vingt minutes, de faon n'tre en haut,
+ la porte des appartements, qu' neuf heures, l'heure exacte de
+l'audience.
+
+Et ce rpit lui fut un soulagement, dans l'motion et dans la tristesse
+infinies qui lui treignaient le coeur. Il arrivait les membres briss,
+affreusement las de l'aprs-midi tragique qu'il venait de passer au fond
+de cette chambre de mort, o Dario et Benedetta dormaient maintenant
+leur ternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il
+tait hant par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si
+plein d'eux, que des soupirs involontaires s'chappaient de sa gorge,
+tandis que des pleurs sans cesse remontaient ses yeux. Ah! qu'il
+aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer son aise, satisfaire ce besoin
+immense de larmes dont il touffait! Et c'tait un attendrissement qui
+gagnait toutes ses penses, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait
+pour lui la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une
+piti plus grande, d'une vritable angoisse de charit pour tous les
+misrables et pour tous les souffrants de ce monde, si perdu cette
+vocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette
+Rome o il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il
+avait peur, chaque pas, d'clater en sanglots, les bras tendus vers le
+ciel noir.
+
+Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place
+Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'tait une immensit de tnbres
+et de solitude. Quand il tait arriv, il avait cru se perdre dans une
+mer d'ombre. Mais, peu peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
+n'tait clair que par les quatre candlabres sept becs, aux quatre
+coins de l'Oblisque, et que par les rares becs, droite et gauche,
+le long des btiments qui montent la basilique. Sous le double
+portique de la colonnade, d'autres lanternes brlaient d'une lueur
+jaune, parmi la colossale fort des quatre ranges de piliers, dont
+elles dcoupaient bizarrement les fts. Et, sur la place, il n'y avait
+de visible que l'Oblisque ple, se dressant d'un air d'apparition. La
+faade de Saint-Pierre s'voquait elle aussi, peine distincte, comme
+en un rve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de
+sommeil, d'immobilit et de silence. Il ne voyait pas le dme, peine
+une rondeur bleutre, gante, devine sur le ciel. Sans les voir, il
+avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au
+fond de cette obscurit vague; puis, il finit par distinguer le fantme
+mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
+au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, sans lune, de
+velours bleu sombre, o les toiles semblaient avoir une grosseur et un
+clat d'escarboucles, le Chariot renvers sur la toiture du Vatican,
+avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarr des
+trois astres d'or de son baudrier, l-bas sur Rome, du ct de la rue
+Giulia.
+
+Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait l qu'un
+entassement de faades confuses, o ne luisaient que deux petites lueurs
+de lampe, l'tage des appartements du pape. Seule, dans la cour
+Saint-Damase, claire intrieurement, la faade du fond et celle de
+gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands
+vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas mme
+un dplacement de l'ombre. Deux personnes traversrent l'immensit de la
+place, il en vint une troisime qui disparut son tour; puis, il ne
+resta qu'une cadence de pas rythms, trs lointaine. C'tait le dsert
+absolu, ni promeneurs, ni passants, pas mme l'ombre d'un rdeur sous la
+colonnade, entre la fort de piliers, aussi vide que les sauvages forts
+centenaires des premiers ges. Et quel dsert solennel, quel silence de
+hautaine dsolation! Jamais il n'avait prouv une sensation de sommeil
+plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort.
+
+A neuf heures moins dix, Pierre se dcida, se dirigea vers la porte de
+bronze. Un seul battant en tait ouvert encore, au bout du portique de
+droite, dans un paississement des tnbres, qui la noyait de nuit. Il
+se souvenait des instructions prcises que monsignor Nani lui avait
+donnes: demander chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une
+parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu' se laisser
+conduire. Personne au monde maintenant ne le savait l, puisque
+Benedetta n'tait plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il
+se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un
+air ensommeill, il dit simplement le mot convenu.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Et, le garde suisse n'ayant pas boug, ne lui barrant pas le chemin, il
+passa, il tourna tout de suite droite, dans le grand vestibule de la
+scala Pia, l'escalier de pierre l'norme cage carre, qui monte la
+cour Saint-Damase. Et pas une me, rien que l'cho touff des pas, rien
+que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dpolis
+blanchissaient mollement la clart.
+
+En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir dj vue, des
+loges de Raphal, avec son portique, sa fontaine, son pav blanc, sous
+le brlant soleil. Mais il n'y apercevait mme plus les cinq ou six
+voitures qui attendaient, les chevaux figs, les cochers raidis sur
+leurs siges. C'tait une solitude, un vaste carr nu et ple, d'un
+sommeil spulcral, sous la lumire morne des lanternes, dont les
+rverbrations blanchissaient les hauts vitrages des trois faades. Et,
+un peu inquiet, gagn par le petit frisson du vide et du silence, il se
+hta, il se dirigea, droite, vers le perron, abrit d'une marquise,
+dont les quelques degrs mnent l'escalier des appartements.
+
+L, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier.
+
+Pierre monta. C'tait un escalier trs large, la rampe de marbre
+blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jauntre. Dans les
+globes de verre dpoli, les becs de gaz semblaient avoir t baisss
+dj, par une conomie sage. Et, sous cette clart de veilleuse, rien
+n'tait d'une solennit plus triste que cette majestueuse nudit, si
+blme et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore,
+avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on
+n'entendait plus que les pas rguliers de ces hommes, allant et venant
+toujours, sans doute pour ne pas succomber l'engourdissement des
+choses.
+
+Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence
+frissonnant, la monte paraissait interminable. Chaque tage se coupait
+en tronons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au
+palier du deuxime tage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans.
+Devant la porte vitre de la salle Clmentine, dont le battant de droite
+tait seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Le garde s'effaa, laissa entrer le jeune prtre.
+
+Cette salle Clmentine, immense, semblait sans bornes cette heure,
+dans la clart crpusculaire des lampes. La dcoration si riche, les
+sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'tait plus qu'une
+vague apparition fauve, des murs de rve o dormaient des reflets de
+joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans
+fin, une solitude largie, se perdant au fond des demi-tnbres.
+
+Enfin, l'autre bout, prs d'une porte, Pierre crut apercevoir des
+formes, le long d'un banc. C'taient trois gardes suisses assis l,
+ensommeills.
+
+--Monsieur Squadra.
+
+Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il
+devait attendre. Il n'osa bouger, troubl par le bruit de ses pas sur
+les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en voquant les
+foules qui avaient peupl cette salle. Aujourd'hui encore, elle tait la
+salle accessible tous et que tous devaient traverser, simplement une
+salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'alles et de
+venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, ds que la nuit l'avait
+envahie, et comme elle tait dsespre et lasse d'avoir vu dfiler tant
+de choses et tant d'tres!
+
+Enfin, le garde revint, et derrire lui apparut, sur le seuil de la
+pice voisine, un homme d'une quarantaine d'annes, vtu entirement de
+noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de
+cathdrale. Il avait un beau visage correct et ras, avec un nez un peu
+fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
+
+--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernire fois.
+
+L'homme s'inclina, pour dire qu'il tait monsieur Squadra. Puis, d'une
+nouvelle rvrence, il invita le prtre le suivre. Et tous deux, l'un
+derrire l'autre, sans hte aucune, s'engagrent dans l'interminable
+enfilade des salles.
+
+Pierre, au courant du crmonial, et qui en avait caus plusieurs fois
+avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela
+l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de
+s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une
+certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent tre reues par
+le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en
+celles des gardes-nobles, puis en celles des camriers d'honneur, puis
+en celles des camriers secrets, jusqu'au Saint-Pre. Mais, ds huit
+heures, les salles se vident, de rares lampes brlent seules sur les
+consoles, ce n'est plus qu'une suite de pices dsertes, demi
+obscures, assoupies, au fond du nant auguste o tombe le palais entier.
+
+Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples
+huissiers, vtus de velours rouge, brod aux armes du pape, qui ont la
+charge de mener les visiteurs jusqu' la porte de l'antichambre
+d'honneur. A cette heure tardive, un seul tait encore l, assis sur une
+banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait
+noire. Il leva la tte, laissa passer, dans ces tnbres o s'teignait
+toute la pompe clatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des
+gendarmes, o la rgle tait que les secrtaires des cardinaux et des
+hauts personnages attendissent le retour de leurs matres; et elle tait
+compltement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux
+buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y
+mlaient pendant les heures brillantes des rceptions. Vide galement la
+salle suivante, plus petite, rserve la garde palatine, cette milice
+recrute parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les
+paulettes d'or, le shako surmont d'un plumet rouge. On tourna
+droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la premire o
+l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec
+son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signs Audran, Jsus
+faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des
+gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console droite, que
+surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du
+fond qui s'ouvre sur une autre petite pice, une sorte d'alcve
+contenant un autel, o le Saint-Pre dit sa messe, isol, pendant que
+les assistants restent genoux sur les dalles de marbre de la salle
+voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleills des
+gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trne,
+dans laquelle le pape reoit en audience publique, jusqu' deux et trois
+cents personnes la fois. En face des fentres, sur une estrade basse,
+est le trne, un fauteuil dor, recouvert de velours rouge, sous un
+baldaquin de mme velours. A ct se trouve le coussin, pour le
+baise-pied. Puis, c'est droite et gauche deux consoles face face,
+l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts
+candlabres pied de bois dor, portant des bougies. La tenture de
+damas rouge, larges palmes Louis XIV, monte jusqu' la fastueuse frise
+qui encadre le plafond d'attributs et de figures allgoriques; et le
+magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
+Smyrne que devant le trne. Mais, les jours d'audience particulire,
+lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trne ou mme dans sa
+chambre, la salle du trne n'tait plus que l'antichambre d'honneur, o
+toute la prlature attendait, les hauts dignitaires de l'glise mls
+aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le
+service y tait fait par les deux camriers d'honneur, l'un en habit
+violet, l'autre de cape et d'pe, qui y recevaient, des mains des
+bussolanti, les personnes admises au prcieux honneur d'une audience,
+pour les conduire eux-mmes la porte de la pice voisine,
+l'antichambre secrte, o ils les remettaient aux mains des camriers
+secrets. C'tait la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans
+l'clat des uniformes et des costumes, dans l'motion qui grandissait,
+mesure qu'on approchait du tabernacle habit par l'lu et l'Unique, au
+travers de cette succession sans fin de salles, o le coeur battait de
+plus en plus fort, treint jusqu' l'touffement par cette gradation
+savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et,
+cette heure de nuit, toujours pas une me, pas un geste, pas une voix,
+rien que le silence tombant des tnbres du plafond sur le trne de
+velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait l'angle d'une
+console, dans la salle vide et endormie.
+
+Monsieur Squadra, qui ne s'tait pas encore retourn, marchant d'un pas
+lent et muet, s'arrta un instant la porte de l'antichambre secrte,
+comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant
+d'affronter l'entre du sanctuaire. Seuls les camriers secrets avaient
+le droit de vivre l, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le
+pape daignt les recevoir. Pierre, en y pntrant, lorsque monsieur
+Squadra se fut dcid l'introduire, sentit bien, son petit frisson
+d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-del redoutable, de l'autre
+ct de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un
+garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, cette
+heure, tait libre, la pice tait vide comme les autres; et, pour la
+peupler, il y fallait voquer les trs nobles et trs puissants
+personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de
+crmonie. Elle s'tranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux
+fentres donnant sur le nouveau quartier des Prs du Chteau, tandis
+qu'une seule fentre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, prs
+de la porte qui conduisait la salle du petit trne. C'tait l, entre
+cette porte et cette fentre, assis devant une table troite, que se
+tenait d'habitude un secrtaire, absent en ce moment. Et toujours la
+mme console dore, avec le mme crucifix, entre la mme paire de
+lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'bne incruste de cuivre,
+battait lourdement l'heure. La seule curiosit, sous le plafond
+rosaces d'or, tait la tenture, en damas rouge, sem d'cussons jaunes,
+les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe pose sur
+la boule du monde.
+
+Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement
+l'tiquette, Pierre tenait encore la main son chapeau, qu'il aurait d
+laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit
+de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa
+lui-mme sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins
+l. Puis, sans un mot toujours, d'une simple rvrence, il fit
+comprendre qu'il allait annoncer le visiteur Sa Saintet, et que
+celui-ci voult bien attendre un instant dans cette pice.
+
+Demeur seul, Pierre respira profondment. Il touffait, son coeur
+battait se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait trs
+bien jug dans les demi-tnbres ces fameux, ces magnifiques
+appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs
+orns de tapisseries, tendus de soie, des frises dores et peintes, des
+plafonds droulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des
+consoles, des escabeaux et des trnes; et les lampes, les pendules, les
+crucifix, mme les trnes, rien que des cadeaux, apports des quatre
+coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubils. Pas le moindre
+confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
+Italie tait l, avec son continuel gala et son manque de vie intime et
+tide. On avait d jeter quelques tapis sur les admirables dallages de
+marbre, o les pieds se glaaient. On avait fini par installer rcemment
+des calorifres, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le
+pape. Et ce qui avait frapp Pierre davantage encore, ce qui le
+pntrait jusqu'aux os, maintenant qu'il tait l, debout, attendre,
+c'tait ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait
+jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le nant
+noir du Vatican colossal, tomb au sommeil, ft mont cet tage, dans
+cette enfilade de salles dsertes, somptueuses et mortes, o brlaient
+les petites flammes immobiles des lampes.
+
+Neuf heures sonnrent l'horloge d'bne, et il s'tonna. Comment! dix
+minutes seulement s'taient coules, depuis qu'il avait franchi la
+porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des
+jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui
+l'tranglait, car jamais il n'tait sr de lui-mme, il craignait
+toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes.
+Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'oeil au crucifix de
+la console, regarda le globe de la lampe, o les doigts gras d'un
+domestique avaient laiss leur empreinte. Elle clairait d'une lueur si
+jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas.
+Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fentre
+qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de
+saisissement, Rome immense s'tendait, dans l'entre-billement des
+persiennes mal fermes, Rome telle qu'il l'avait dj vue des loges de
+Raphal, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour o, du petit
+restaurant de la place, il s'tait imagin voir Lon XIII la fentre
+de sa chambre. Seulement, c'tait la Rome de nuit, la Rome largie
+encore au fond des tnbres, sans bornes comme le ciel toil. Dans
+cette mer illimite, aux vagues noires, on ne reconnaissait srement que
+les grandes voies, changes en voies lactes par les blancheurs vives de
+l'clairage lectrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale,
+ensuite le Corso qui les coupait angle droit, coup lui-mme par la
+rue du Triton, que continuait la rue San Nicol da Tolentino, laquelle
+tait relie la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes.
+De l'autre ct du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la
+Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient
+encore; mais l'ombre dj submergeait tout. Pour le reste, ce n'tait
+plus qu'un pullulement de petites clarts jaunes, les miettes d'un ciel
+ demi teint, balay sur la terre. De rares constellations, des toiles
+brillantes traant de mystrieuses et nobles figures, tchaient
+vainement de lutter et de se dgager. Elles taient noyes, effaces
+dans le chaos confus de cette poussire d'un vieil astre, qui se serait
+bris l, y laissant sa gloire, rduite dsormais n'tre qu'une sorte
+de sable phosphorescent. Et quelle immensit noire, ainsi poudre de
+lumire, quelle masse norme d'obscurit et d'inconnu, dans laquelle
+semblaient avoir sombr les vingt-sept sicles de la Ville ternelle,
+ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu' ne plus
+pouvoir dire o elle commenait ni o elle finissait, peut-tre largie
+jusqu'au bord illimit de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-tre si
+diminue, si disparue, que le soleil son retour n'en clairerait que
+le peu de cendre!
+
+Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgr son effort pour la calmer,
+augmentait de seconde en seconde, mme devant cet ocan de tnbres,
+d'une souveraine paix. Il s'carta de la fentre, il tressaillit de tout
+son tre en entendant un lger bruit de pas et en croyant qu'on venait
+le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit
+trne, dont il s'aperut alors que la porte tait reste entr'ouverte.
+N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fivre d'impatience, il
+allongea la tte, pour voir. C'tait encore une salle tendue de damas
+rouge, assez vaste, avec un fauteuil dor, recouvert de velours rouge,
+sous un baldaquin de mme velours; et l'on y trouvait l'invitable
+console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les
+candlabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
+taille, sortis de la manufacture de Svres, orns d'un portrait du
+Saint-Pre. Pourtant, on sentait l plus de confortable, le tapis de
+Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient
+contre les murs, une fausse chemine, drape d'toffe, servait de
+pendant la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle,
+y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le
+frisson de Pierre augmentait, l'ide qu'il n'avait plus qu'une pice
+traverser, que si prs de lui, derrire cette simple porte de bois,
+tait Lon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se prparait-on le
+recevoir dans cette pice, pour ne pas l'admettre dans une intimit trop
+troite? On lui avait cont des visites mystrieuses, reues pareille
+heure, des personnages inconnus introduits de mme faon,
+silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms trs
+bas. Lui, ce devait tre qu'on le jugeait compromettant, qu'on dsirait
+causer l'aise, sans paratre s'engager en rien, l'insu de
+l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il
+avait entendu, en apercevant, sur la console, prs de la lampe, une
+petite caisse de bois, une sorte de profond plateau anses, o se
+trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille
+et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqu cette
+desserte dans la chambre, venait de l'apporter l, puis qu'il devait
+tre rentr faire un bout de mnage. Il savait la grande frugalit du
+pape, ses repas pris sur un troit guridon, le tout apport la fois
+dans cette petite caisse, une viande, un lgume, deux doigts de bordeaux
+par ordonnance du mdecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon
+qu'il aimait offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre
+du th, tout un rgal rparateur de vieux garons. L'ordinaire de Lon
+XIII tait fix huit francs par jour. O dbauches d'Alexandre VI,
+festins et galas de Jules II et de Lon X! Mais il y eut un nouveau
+petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut
+terrifi de son indiscrtion, il se hta de retirer sa tte, en croyant
+voir toute la salle rouge du petit trne flamber d'un brusque incendie,
+dans la paix morte o elle dormait.
+
+Alors, il prfra marcher pas touffs, trop frmissant pour rester
+immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir
+entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus
+important, le plus influent, le valet de chambre bien-aim de Sa
+Saintet, qui seul pouvait la dcider, les jours de rception, mettre
+une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par
+trop salie de tabac. Sa Saintet s'obstinait galement s'enfermer
+chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne
+coucht prs d'elle, par indpendance, on disait aussi par inquitude
+d'avare, qui entend dormir seul avec son trsor; ce qui causait de
+continuelles inquitudes, car il n'tait gure raisonnable qu'un
+vieillard de cet ge se barricadt de la sorte; et monsieur Squadra
+couchait seulement dans une pice voisine, mais l'oreille aux aguets,
+toujours prt rpondre au plus lger appel. C'tait lui encore qui
+intervenait avec respect, lorsque Sa Saintet veillait trop tard,
+travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement
+raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait rveiller
+un secrtaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet
+d'encyclique. Quand la rdaction d'une encyclique la passionnait, elle y
+aurait pass les jours et les nuits, de mme que jadis, quand elle se
+piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en
+train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie un
+continuel travail, d'une activit crbrale extraordinaire, toujours
+hante par la ralisation de quelque volont ancienne. La mmoire seule
+avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-tre bien que
+monsieur Squadra venait de trouver Sa Saintet plus souffrante, la
+suite d'un excs de travail, puisque, la veille encore, on la disait si
+malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle ddaignait de se
+soigner.
+
+Tandis qu'il continuait marcher doucement, Pierre tait ainsi envahi
+peu peu par cette haute et souveraine figure. Des dtails infimes de
+la vie quotidienne, il montait la vie intellectuelle, ce rle d'un
+grand pape que Lon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu,
+Saint-Paul hors les murs, se drouler la frise interminable o sont
+reprsents les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se
+demandait, dans cette longue suite de mdiocres, de saints, de criminels
+et de gnies, quel tait le pape auquel Lon XIII aurait voulu
+ressembler. tait-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui
+se sont succd pendant les trois premiers sicles de vie cache,
+simples chefs d'associations funraires, pasteurs fraternels de la
+communaut chrtienne? tait-ce le pape Damase, le premier grand
+btisseur, le cerveau lettr qui se plut aux choses de l'esprit, le
+croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes la pit des fidles?
+tait-ce Lon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva
+la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait dj spar, porta
+l'empire l'Occident par l'unique et toute-puissante volont de Dieu et
+de son glise, qui ds lors disposa des couronnes? tait-ce le terrible
+Grgoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, tait-ce
+Innocent III, tait-ce Boniface VIII, les matres des mes, des peuples
+et des trnes, arms de l'excommunication farouche, rgnant sur le moyen
+ge pouvant, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne
+devait raliser d'aussi prs son rve? tait-ce Urbain II, tait-ce
+Grgoire IX, ou un autre des papes dans le coeur desquels flamba la
+passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva
+les foules, qui les jeta la conqute de l'inconnu et du divin?
+tait-ce Alexandre III dfendant la papaut contre l'empire, luttant
+jusqu'au bout pour ne rien cder de l'autorit suprme qu'il tenait de
+Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tte de
+Frdric Barberousse? tait-ce, longtemps aprs les tristesses
+d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance
+politique du Saint-Sige? tait-ce Lon X, le fastueux, le glorieux
+patron de la Renaissance, de tout un grand sicle d'art, mais l'esprit
+court et imprvoyant qui traitait Luther de simple moine rvolt?
+tait-ce Pie V, la raction noire et vengeresse, la flamme des bchers
+chtiant la terre redevenue paenne, tait-ce quelque autre des papes
+qui rgnrent aprs le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance
+rtablie dans son intgrit, l'glise sauve par son orgueil, son
+intransigeance, son enttement au respect total des dogmes? tait-ce, au
+dclin de la papaut, lorsqu'elle n'avait plus t qu'une matresse de
+crmonie, rglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, tait-ce
+Benot XIV, la vaste intelligence, le profond thologien, qui, les mains
+lies, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait pass sa
+belle vie rglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette
+papaut se droulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes
+les fortunes, les plus basses, les plus misrables, comme les plus
+hautes, les plus clatantes, une obstine volont de vivre qui l'avait
+fait vivre quand mme, au travers des incendies, des massacres et des
+croulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne
+de ses papes, la plus extraordinaire ligne de souverains absolus,
+conqurants et dominateurs, tous matres du monde, mme les chtifs et
+les humbles, tous glorieux de l'imprissable gloire du ciel, lorsqu'on
+les voquait de la sorte, dans ce Vatican sculaire, o leurs ombres
+srement se rveillaient la nuit, venaient rder par les galeries sans
+fin, par les salles immenses, au fond de ce silence ananti de tombe,
+dont le frisson devait tre fait du lger frlement de leurs pas sur les
+dalles de marbre.
+
+Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand
+pape que Lon XIII voulait tre. C'tait, tout au dbut de la puissance
+catholique, Grgoire le Grand, le conqurant et l'organisateur. Celui-l
+tait d'antique souche romaine, un peu du vieux sang imprial battait
+dans son coeur. Il administra Rome sauve des Barbares, il fit cultiver
+les domaines ecclsiastiques, il partagea les biens de la terre, un
+tiers aux pauvres, un tiers au clerg, un tiers l'glise. Puis, le
+premier, il cra la Propagande, envoya ses prtres civiliser et pacifier
+les nations, poussa la conqute jusqu' soumettre la Grande-Bretagne
+la divine loi du Christ. Et c'tait aussi, aprs un intervalle norme de
+sicles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de
+jardinier qui se rvla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
+vastes et les plus souples d'une poque fertile en beaux diplomates. Il
+thsaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en
+monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or ncessaire la guerre
+et la paix. Il passait des annes en ngociations avec les rois, il ne
+dsesprait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son
+temps, il l'acceptait tel qu'il tait, puis tchait de le modifier au
+gr des intrts du Saint-Sige, conciliant pour tout et avec tous,
+rvant dj un quilibre europen, dont il comptait devenir le centre et
+le matre. Avec cela, un trs saint pape, un mystique fervent, mais un
+pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doubl d'un
+politique dcid aux actes pour assurer sur cette terre la royaut de
+Dieu.
+
+Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgr sa volont de
+calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous
+les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le pass.
+Est-ce que le seul Lon XIII n'tait pas celui de son livre, le grand
+pape dont il avait eu la rvlation, qu'il avait peint selon son coeur,
+tel que les mes le voulaient et l'attendaient? Ce n'tait point sans
+doute un portrait d'troite ressemblance, mais il fallait bien que les
+grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanit ne dsesprt pas
+de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'voqurent,
+flambrent devant ses yeux, il revit son Lon XIII, le politique sage,
+le conciliateur, travaillant l'unit de l'glise, voulant la rendre
+forte et invincible, au jour prochain de la lutte invitable. Il le
+revit dgag des soucis du pouvoir temporel, grandi, pur, clatant de
+splendeur morale, seule autorit debout, au-dessus des nations, ayant
+compris le mortel danger qu'il y avait laisser la solution socialiste
+entre les mains des ennemis du christianisme, rsolu ds lors
+intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jsus autrefois, pour
+la dfense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du ct des
+dmocraties, accepter la rpublique en France, laisser l'exil les rois
+chasss de leurs trnes, raliser la prdiction qui promettait Rome de
+nouveau l'empire du monde, lorsque la papaut, ayant unifi la croyance,
+marcherait la tte du peuple. Les temps s'accomplissaient, Csar tait
+abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les
+deux pouvoirs s'taient disput si longtemps, n'allait-il pas se donner
+au Pre, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le coeur
+embras, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les
+mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaait les
+socits pourries, dans l'affreuse misre qui ravageait les villes, il
+n'y avait pas d'autre solution possible. Lon XIII le prdestin, le
+rdempteur ncessaire, le pasteur envoy pour sauver ses ouailles du
+prochain dsastre, en rtablissant la communaut chrtienne, l'ge d'or
+oubli du christianisme primitif! La justice rgnant enfin, la vrit
+resplendissant comme le soleil, tous les hommes rconcilis, plus qu'un
+peuple vivant dans la paix, n'obissant qu' la loi galitaire du
+travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charit et
+d'amour!
+
+Alors, Pierre fut comme soulev par une flamme, port, pouss en avant.
+Enfin, enfin, il allait le voir, vider son coeur, ouvrir son me! Il y
+avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnment, qu'il
+luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les
+obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis
+son arrive Rome; et cette longue lutte, ce succs final inespr,
+redoublaient sa fivre, exaspraient son dsir de victoire. Oui, oui! il
+vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il
+l'avait dit monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Pre pouvait le
+dsavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprim ses ides
+secrtes, trop tt peut-tre, faute pardonnable? Et il se souvenait
+aussi de sa dclaration monsignor Nani, le jour o il avait jur que
+jamais il ne supprimerait lui-mme son livre, car il ne regrettait rien,
+il ne dsavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il
+croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volont de se
+dfendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation
+nerveuse o l'attente le jetait, aprs sa course sans fin au travers de
+ce Vatican norme, qu'il sentait son entour si muet et si noir.
+Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait chercher ses
+ides, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
+quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'tre amasses en
+lui, car leur pesanteur tait pour beaucoup dans son touffement, sans
+qu'il voult s'en rendre compte. Tout au fond, il tait bris, las dj,
+n'ayant plus d'autre ressort que l'envole de son rve, son cri de piti
+devant l'abominable misre. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait
+genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son coeur dborder. Et
+srement le Saint-Pre sourirait, le renverrait en disant qu'il ne
+signerait pas la condamnation d'une oeuvre, o il venait de se revoir
+tout entier, avec ses penses les plus chres.
+
+Pierre eut une telle dfaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu' la
+fentre, pour appuyer son front brlant contre une vitre glace. Ses
+oreilles bourdonnaient, ses jambes flchissaient, tandis que le sang,
+grands coups, battait dans son crne. Et il s'efforait de ne plus
+penser rien, il regardait Rome noye d'ombre, en lui demandant un peu
+du sommeil o elle s'anantissait. Il voulut se distraire de sa hantise,
+il essaya de reconnatre des rues, des monuments, la seule faon dont
+se groupaient les lumires. Mais c'tait la mer sans bornes, ses ides
+se brouillaient, s'en allaient la drive, au fond de ce gouffre de
+tnbres sem de clarts menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus
+penser enfin, la nuit, la nuit totale et rparatrice, la nuit o l'on
+dort jamais, guri de la misre et de la souffrance! Brusquement, il
+eut la nette sensation que quelqu'un tait debout derrire lui,
+immobile, et il se retourna, avec un lger sursaut.
+
+Debout en effet, dans sa livre noire, monsieur Squadra attendait. Il
+eut simplement une de ses rvrences, pour inviter le visiteur le
+suivre. Puis, il se remit marcher le premier, traversa la salle du
+petit trne, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaa,
+laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.
+
+Pierre tait dans la chambre de Sa Saintet. Il avait craint une de ces
+motions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait cont que
+des femmes arrivaient mourantes, pmes, l'air ivre, ou bien se
+prcipitaient, comme souleves, dansantes, apportes par le vol d'ailes
+invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fivre accrue
+de tout l'heure aboutissait une sorte de saisissement, une
+raction qui le faisait trs calme, les yeux clairs, voyant tout. En
+entrant, l'importance dcisive d'une telle audience lui tait nettement
+apparue, lui simple petit prtre devant le suprme pontife, chef de
+l'glise, matre souverain des mes. Toute sa vie religieuse et morale
+allait en dpendre, et c'tait peut-tre cette pense soudaine qui le
+glaait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait
+de marcher d'un pas si frmissant, dans lequel il n'aurait cru pntrer
+que le coeur perdu, les sens abolis, ne trouvant plus balbutier que
+ses prires de petit enfant.
+
+Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il
+avait vu Lon XIII d'abord, mais dans le cadre o il tait, dans cette
+grande chambre, tendue de damas jaune, l'alcve immense, si profonde,
+que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise
+longue, une armoire, des malles, les fameuses malles o se trouvait,
+disait-on, sous de triples serrures, le trsor du Denier de
+Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau cuivres
+cisels, faisait face une grande console Louis XV, dore et peinte,
+sur laquelle, prs d'un haut crucifix, brlait une lampe. La chambre
+tait nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises
+recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait
+un tapis, dj fort us. Et Lon XIII tait l, sur un des fauteuils,
+assis ct d'une petite table volante, o l'on avait pos une seconde
+lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y tranaient, deux franais,
+un italien, celui-ci demi dpli, comme si le pape venait de le
+quitter l'instant, pour tourner, l'aide d'une longue cuiller de
+vermeil, un verre de sirop, plac prs de lui.
+
+Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap
+blanc boutons blancs, la calotte blanche, la plerine blanche, la
+ceinture blanche, frange d'or, les bouts brods des clefs d'or. Les bas
+taient blancs, les mules taient de velours rouge, galement brodes
+des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage
+tout entier, qui lui paraissait diminu, qu'il reconnaissait peine.
+C'tait la quatrime rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
+dlices des jardins, souriant et familier, coutant les commrages d'un
+prlat favori, tandis qu'il s'avanait de son petit pas de vieillard, un
+sautillement d'oiseau bless. Il l'avait vu dans la salle des
+Batifications, en pape bien-aim et attendri, les joues roses de
+contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des
+calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter
+ ses pieds, se seraient arrach le coeur pour le jeter de mme. Il
+l'avait vu Saint-Pierre, port sur le pavois, pontifiant, dans toute
+sa gloire de Dieu visible que la chrtient adorait, telle qu'une idole
+enferme en sa gaine d'or et de pierreries, la face fige, d'une
+immobilit hiratique et souveraine. Et il le revoyait, l, sur ce
+fauteuil, dans l'intimit troite, l'air aminci, si frle, qu'il en
+prouvait une sorte d'inquitude, mle d'attendrissement. Le cou
+surtout tait extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
+oiseau trs vieux et trs blanc. D'une pleur d'albtre, la face avait
+une transparence caractristique, on apercevait la clart de la lampe
+travers le grand nez dominateur, comme si le sang se ft totalement
+retir. La bouche immense, aux lvres de neige, coupait d'une ligne
+mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls taient rests beaux
+et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs,
+d'un clat, d'une force qui ouvraient les mes, les foraient de
+confesser la vrit voix haute. Les rares cheveux sortaient de la
+calotte blanche en lgres boucles blanches, couronnant de blanc la
+maigre figure blanche, dont la laideur s'purait dans tout ce blanc,
+cette blancheur toute me o la chair semblait se fondre en une candide
+floraison de lis.
+
+Mais, au premier coup d'oeil, Pierre avait constat que, si monsieur
+Squadra l'avait fait attendre, ce n'tait pas pour obliger le Saint-Pre
+ passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait
+fortement tache de tabac, des salissures brunes qui avaient coul le
+long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Pre avait un mouchoir
+sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant,
+remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait
+d'ordinaire, avec facilit, en vieillard trs sobre et trs sage, qui
+n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu
+chaque jour, d'puisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, force de
+donner sa flamme, finit un soir par s'teindre.
+
+Ds la porte, Pierre avait senti les deux yeux tincelants, les deux
+yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le silence tait norme, les
+lampes brlaient d'une flamme immobile et ple, dans cet immense calme
+du Vatican endormi, sans qu'on sentt autre chose, au loin, que
+l'antique Rome sombre sous l'amas des tnbres, comme un lac d'encre o
+se refltaient les toiles. Il dut s'approcher, il fit les trois
+gnuflexions, il se pencha pour baiser la mule de velours rouge, pose
+sur un coussin. Et il n'y eut pas une parole, pas un geste, pas un
+mouvement. Et, lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants
+noirs, les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
+toujours.
+
+Enfin, Lon XIII, qui n'avait pas voulu lui pargner l'humilit du
+baisement de pied, et qui maintenant le laissait debout, parla le
+premier, sans cesser de l'examiner, lui fouillant l'me, au plus profond
+de son tre.
+
+--Mon fils, vous avez vivement dsir me voir, et j'ai consenti vous
+donner cette satisfaction.
+
+Il parlait en franais, un franais un peu incertain, qu'il prononait
+l'italienne, si lentement, qu'on aurait pu crire les phrases, comme
+sous une dicte. La voix tait forte, nasale, une de ces voix grosses et
+grondantes qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps
+dbiles, qui paraissent exsangues et sans souffle.
+
+Pierre s'tait content de s'incliner de nouveau, en signe de profond
+remerciement, sachant que, pour parler, le respect voulait qu'on
+attendt d'tre questionn d'une faon directe.
+
+--Vous habitez Paris?
+
+--Oui, Saint-Pre.
+
+--Vous tes attach une des grandes paroisses de la ville?
+
+--Non, Saint-Pre, je ne suis desservant qu' la petite glise de
+Neuilly.
+
+--Ah! oui, oui, je sais, c'est du ct du Bois de Boulogne, n'est-ce
+pas?... Et quel est votre ge, mon fils?
+
+--Trente-quatre ans, Saint-Pre.
+
+Il y eut un court silence. Lon XIII avait fini par baisser les yeux. Il
+reprit, de sa frle main d'ivoire, le verre de sirop, le tourna avec la
+longue cuiller, but une gorge. Et cela doucement, d'un air prudent et
+raisonn, comme tout ce qu'il devait penser et faire.
+
+--J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. D'habitude, on
+ne me soumet que des fragments. Mais quelqu'un qui s'intresse vous
+m'a remis directement le volume, en me suppliant de le parcourir. C'est
+ainsi que j'ai pu en prendre connaissance.
+
+Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir une protestation
+contre l'isolement o le tenait son entourage, cet excrable entourage
+qui faisait bonne garde pour que rien d'inquitant n'entrt du dehors,
+selon le mot de monsignor Nani lui-mme.
+
+--Je remercie Votre Saintet du trs grand honneur qu'elle a daign me
+faire, se permit alors de dire le prtre. Il ne pouvait pas m'arriver de
+bonheur plus haut ni plus ardemment souhait.
+
+Il tait si heureux! Il s'imagina que sa cause tait gagne, en voyant
+le pape trs calme, sans colre, lui parler de son livre sur ce ton, en
+homme qui le connaissait fond maintenant.
+
+--N'est-ce pas? mon fils, vous tes en relations avec monsieur le
+vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord t frapp de la
+ressemblance de certaines de vos ides avec celles de ce trs dvou
+serviteur, qui nous a donn d'autre part des preuves prcieuses de son
+bon esprit.
+
+--En effet, Saint-Pre, monsieur de la Choue veut bien m'aimer un peu.
+Nous avons longuement caus, il n'y a rien d'tonnant ce que j'aie
+reproduit plusieurs de ses penses les plus chres.
+
+--Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des corporations, il
+s'en occupe beaucoup, un peu trop mme. Lors de son dernier voyage, il
+m'en a entretenu avec une rare insistance. De mme que, ces temps
+derniers, un autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
+minent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amen ce si beau
+plerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas eu de cesse que je ne le
+reoive, pour m'en parler lui aussi pendant prs d'une heure. Seulement,
+il faut dire qu'ils ne s'entendent gure ensemble, car l'un me supplie
+de faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.
+
+Ds le dbut, la conversation bifurquait. Pierre sentit qu'elle dviait
+de son livre, mais il se rappela la promesse formelle qu'il avait faite
+au vicomte, s'il voyait le pape et si l'occasion se prsentait, de
+tenter un effort afin d'obtenir une parole dcisive, au sujet de la
+fameuse question de savoir si les corporations devaient tre libres ou
+obligatoires, ouvertes ou fermes. Depuis qu'il tait Rome, il avait
+reu lettre sur lettre du malheureux vicomte, clou Paris par la
+goutte, pendant que son rival, le baron, profitait de l'admirable
+occasion du plerinage, dont il tait le chef, pour tcher d'arracher au
+pape le simple mot approbatif, qu'il aurait rapport triomphalement. Et
+le prtre tint remplir sa promesse avec conscience.
+
+--Votre Saintet sait mieux que nous tous o est la sagesse. Monsieur de
+Fouras croit que le salut, la solution de la question ouvrire, se
+trouve simplement dans le rtablissement des anciennes corporations
+libres, tandis que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protges
+par l'tat, soumises des rgles nouvelles. Et, certainement, cette
+dernire conception est davantage avec les ides sociales
+d'aujourd'hui... Si Votre Saintet daignait se prononcer dans ce sens,
+le jeune parti catholique, en France, saurait en tirer srement le plus
+beau rsultat, tout un mouvement ouvrier la gloire de l'glise.
+
+Lon XIII rpondit de son air tranquille:
+
+--Mais je ne peux pas. On me demande toujours de France des choses que
+je ne peux pas, que je ne veux pas faire. Ce que je vous permets de dire
+de ma part monsieur de la Choue, c'est que, si je ne puis le
+contenter, je n'ai pas content davantage monsieur de Fouras. Il n'a
+galement emport de moi que l'expression de ma bienveillance l'gard
+de vos chers ouvriers franais, qui peuvent tant pour le rtablissement
+de la foi. Comprenez donc, chez vous, qu'il est des questions de dtail,
+de simple organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible de
+descendre, sous peine de leur donner une importance qu'elles n'ont pas,
+et de mcontenter violemment les uns, si je faisais trop de plaisir aux
+autres.
+
+Il eut un ple sourire o tout le politique conciliant et avis apparut,
+bien rsolu ne pas laisser compromettre son infaillibilit dans des
+aventures inutiles. Et il but une nouvelle gorge de sirop, il s'essuya
+avec son mouchoir, en souverain dont la journe d'apparat tait finie,
+qui prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude et de
+silence pour causer sans hte, aussi longuement qu'il en aurait le
+dsir.
+
+Pierre tcha de le ramener son livre.
+
+--Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a t si affectueux pour
+moi, il attend avec tant d'motion le sort rserv mon livre, comme si
+cette oeuvre tait sienne! C'est pourquoi j'aurais t bien heureux de
+lui rapporter une bonne parole de Votre Saintet.
+
+Mais le pape continuait s'essuyer, sans rpondre.
+
+--Je l'ai connu chez Son minence le cardinal Bergerot, un autre grand
+coeur, dont l'ardente charit devrait suffire refaire une France
+croyante.
+
+Cette fois, l'effet fut immdiat.
+
+--Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa lettre en tte de
+votre livre. Il a t bien mal inspir, en vous l'crivant, et vous, mon
+fils, bien coupable, le jour o vous l'avez publie... Je ne puis croire
+encore que monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
+pages, quand il vous a envoy son approbation pleine et entire. J'aime
+mieux l'accuser d'ignorance et d'tourderie. Comment aurait-il approuv
+vos attaques contre le dogme, vos thories rvolutionnaires qui tendent
+ la destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, il n'a
+d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, impardonnable...
+Il est vrai qu'il rgne un si mauvais esprit dans une partie du clerg
+franais. Ce sont les ides gallicanes qui repoussent sans cesse comme
+les herbes mauvaises, tout un libralisme frondeur, en rvolte contre
+notre autorit, en continuel apptit de libre examen et d'aventures
+sentimentales.
+
+Il s'animait, des mots d'italien se mlaient son franais hsitant, sa
+grosse voix nasale sortait de son frle corps de cire et de neige avec
+des sonorits de cuivre.
+
+--Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, nous le briserons, le
+jour o nous ne verrons plus en lui qu'un fils rvolt. Il doit
+l'exemple de l'obissance, nous lui ferons part de notre mcontentement,
+nous esprons qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilit, la charit
+sont de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours les honorer
+en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le refuge d'un coeur de
+rebelle, car elles ne sont rien, si l'obissance ne les accompagne pas,
+l'obissance, l'obissance! la plus belle parure des grands saints!
+
+Saisi, boulevers, Pierre l'coutait. Il s'oubliait, il ne songeait qu'
+l'homme de bont et de tolrance sur lequel il venait d'attirer cette
+toute-puissante colre. Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les
+dnonciations des vques de Poitiers et d'vreux allaient atteindre,
+par-dessus sa tte, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
+le doux et bon cardinal Bergerot, l'me ouverte toutes les misres,
+toutes les souffrances des pauvres et des humbles. Il en tait
+dsespr, acceptant encore la dnonciation de l'vque de Tarbes,
+l'instrument des Pres de la Grotte, qui ne frappait que lui, au moins,
+en rponse sa page sur Lourdes; tandis que la guerre sournoise des
+deux autres l'exasprait, le jetait une indignation douloureuse. Et,
+du vieillard chtif, au cou grle d'oiseau trs vieux, buvant
+tranquillement son verre de sirop, il venait de voir se lever un matre
+si courrouc, si formidable, qu'il en tremblait. Comment avait-il pu se
+laisser prendre aux apparences, en entrant, croire qu'il n'y avait l
+qu'un pauvre homme puis par l'ge, dsireux de paix, rsolu tout
+concder? Un souffle venait de passer dans la chambre endormie, et
+c'tait la lutte encore, le rveil de ses doutes, de ses angoisses. Ah!
+ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait dpeint, Rome,
+tel qu'il n'avait pas voulu le croire, plus intellectuel que
+sentimental, d'un orgueil dmesur, ayant eu ds sa jeunesse l'ambition
+suprme, au point d'avoir promis le triomphe sa famille pour obtenir
+d'elle les sacrifices ncessaires, montrant partout et en tout une
+volont unique, depuis qu'il occupait le trne pontifical, rgner,
+rgner quand mme, rgner en matre absolu, omnipotent! La ralit se
+dressait avec une force irrsistible, et pourtant il se dbattit, il
+s'entta ressaisir son rve.
+
+--Oh! Saint-Pre, j'aurais tant de chagrin, si, cause de mon
+malheureux livre, Son minence avait une seconde de contrarit! Moi,
+coupable, je puis rpondre de ma faute, mais Son minence qui n'a obi
+qu' son coeur, qui n'aurait pch que par son trop grand amour des
+dshrits de ce monde!
+
+Lon XIII ne rpondit pas. Il avait relev sur Pierre ses yeux
+admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face immobile d'idole
+d'albtre. De nouveau, fixement, il le regardait.
+
+Et Pierre le voyait toujours, dans la fivre qui le reprenait, grandir
+en clat et en puissance. Maintenant, derrire lui, il s'imaginait voir
+s'enfoncer, au lointain des ges, la longue suite des papes qu'il avait
+voqus tout l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
+asctes, les diplomates et les thologiens, ceux qui avaient port la
+cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, ceux qui avaient dispos
+des empires comme de simples provinces que Dieu remettait en leur garde.
+Puis, particulirement, c'tait Grgoire le Grand, le conqurant et le
+fondateur, c'tait Sixte-Quint, le ngociateur et le politique, qui
+avait le premier entrevu la victoire de la papaut sur les monarchies
+vaincues. Quelle foule de princes magnifiques, de rois souverains, de
+cerveaux et de bras tout-puissants, derrire ce ple vieillard immobile!
+Quel amas accumul de volont inpuisable, d'obstin gnie, de
+domination sans bornes! Toute l'histoire de l'ambition humaine, tout
+l'effort pour soumettre les peuples l'orgueil d'un seul, la force la
+plus haute qui ait jamais conquis, exploit, faonn les hommes, au nom
+de leur bonheur! Et, maintenant mme que sa royaut terrestre avait pris
+fin, dans quelle souverainet spirituelle tait mont ce mince
+vieillard, si ple, devant lequel il avait vu des femmes s'vanouir,
+comme foudroyes par la divinit redoutable, mane de sa personne! Ce
+n'taient plus seulement les gloires retentissantes, les triomphes
+dominateurs de l'histoire qui se droulaient derrire lui, c'tait le
+ciel qui s'ouvrait, l'au-del qui resplendissait, dans l'blouissement
+du mystre. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait aux
+mes, l'antique symbole revivait avec une intensit nouvelle, dgag
+enfin du royaume salissant d'ici-bas.
+
+--Oh! je vous en supplie, Saint-Pre, s'il faut un exemple, ne frappez
+pas un autre que moi. Je suis venu, me voici, dcidez de mon sort, mais
+n'aggravez pas ma punition, en me donnant le remords d'avoir fait
+condamner un innocent.
+
+Sans rpondre, Lon XIII continua de le regarder de ses yeux brlants.
+Et il ne voyait plus Lon XIII, deux cent soixante-troisime pape,
+vicaire de Jsus-Christ, successeur du prince des Aptres, souverain
+pontife de l'glise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
+archevque et mtropolitain de la province romaine, souverain des
+domaines temporels de la sainte glise. Il voyait le Lon XIII qu'il
+avait rv, le messie attendu, le sauveur envoy pour conjurer
+l'effroyable dsastre social o sombrait la vieille socit pourrie. Il
+le voyait avec son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique
+de conciliation, vitant les heurts, travaillant l'unit, avec son
+coeur dbordant d'amour, allant droit au coeur des foules, donnant une
+fois encore le meilleur de son sang, en signe de l'alliance nouvelle. Il
+le dressait comme l'unique autorit morale, comme l'unique lien possible
+de charit et de paix, comme le Pre enfin qui pouvait seul faire cesser
+l'injustice parmi ses enfants, tuer la misre, rtablir la loi
+libratrice du travail, en ramenant les peuples la foi de l'glise
+primitive, la douceur et la sagesse de la communaut chrtienne. Et
+cette haute figure, dans le silence profond de la chambre, prenait une
+toute-puissance invincible, une extraordinaire majest.
+
+--Oh! de grce, coutez-moi, Saint-Pre! Ne me frappez mme pas, ne
+frappez personne, oh! personne, ni un tre, ni une chose, ni rien de ce
+qui peut souffrir sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la
+bont que la douleur du monde a d mettre en vous!
+
+Alors, quand il vit que Lon XIII se taisait toujours, en le laissant
+debout devant lui, il tomba sur les deux genoux, comme s'il croulait,
+perdu sous l'motion croissante qui faisait son coeur si lourd. Et ce
+fut en son tre une sorte de dbcle, l'amas de tous les doutes, de
+toutes les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'touffaient de
+nouveau, qui crevaient en un flot irrsistible. Il y avait l l'affreuse
+journe, les morts si tragiques de Dario et de Benedetta, dont le
+chagrin terrifi restait sur son coeur, en un poids inconscient, d'une
+pesanteur de plomb. Il y avait l tout ce qu'il avait souffert depuis
+qu'il tait Rome, les illusions peu peu dtruites, les intimes
+dlicatesses blesses, le jeune enthousiasme soufflet par la ralit
+des hommes et des choses. Puis, c'tait, plus profondment encore, toute
+la misre humaine elle-mme, les affams qui hurlaient, les mres aux
+mamelles taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les pres
+sans travail qui se rvoltaient, les poings serrs, l'excrable misre,
+vieille comme l'humanit, dont celle-ci est ronge depuis le premier
+jour, qu'il avait trouve partout, grandissante, dvorante, effrayante,
+sans espoir qu'on puisse la gurir jamais. Et c'tait enfin, plus
+immense, plus ingurissable, une douleur sans nom, sans cause prcise,
+pour rien ni pour personne, une douleur universelle, illimite, dans
+laquelle il baignait et se sentait fondre, dsesprment, peut-tre la
+douleur de vivre.
+
+--Oh! Saint-Pre, moi, je n'existe pas, et mon livre n'existe pas. J'ai
+dsir voir Votre Saintet, oh! passionnment, pour m'expliquer, pour me
+dfendre. Et je ne sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses
+que je voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
+m'touffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai que le besoin
+de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, oh! les humbles, que j'ai
+vus depuis deux ans dans nos faubourgs de Paris, si misrables et si
+douloureux, de pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de
+pauvres petits anges qui n'avaient pas mang depuis deux jours, des
+femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, au fond de taudis
+immondes, des hommes jets sur le pav par le chmage, las de quter du
+travail comme on qute une aumne, retournant leurs tnbres ivres de
+colre, avec l'unique pense vengeresse de mettre le feu aux quatre
+coins de la ville. Et le soir, le terrible soir, o, dans la chambre
+d'pouvante, j'ai vu une mre qui venait de se suicider avec ses cinq
+petits, la mre tombe sur une paillasse en allaitant son nouveau-n,
+les deux fillettes dormant aussi l leur dernier sommeil de blondines
+jolies, les deux garons foudroys plus loin, l'un ananti contre un
+mur, l'autre renvers par terre, tordu en une suprme rvolte... Oh!
+Saint-Pre, je ne suis plus que leur ambassadeur, l'envoy de ceux qui
+souffrent et qui sanglotent, l'humble dlgu des humbles qui meurent de
+misre, sous l'excrable duret, l'effroyable injustice sociale. Et
+j'apporte Votre Saintet leurs larmes, et je mets ses pieds leurs
+tortures, et je lui fais entendre leur cri de dtresse, comme un cri
+mont de l'abme, demandant justice, si l'on ne veut pas que le ciel
+croule... Oh! soyez bon, Saint-Pre, soyez bon!
+
+Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de suprme appel
+la piti divine. Puis, il continua:
+
+--Et, Saint-Pre, dans cette Rome ternelle et resplendissante, est-ce
+que la misre aussi n'est pas affreuse? Depuis des semaines que j'erre
+au hasard, dans l'attente, travers la poussire fameuse de ses ruines,
+je ne fais que me heurter des maux ingurissables, qui m'ont empli
+d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui expire, l'agonie de
+tant de gloire, l'affreuse mlancolie d'un monde qui se meurt
+d'puisement et de faim!... L, sous les fentres de Votre Saintet,
+est-ce que je n'ai pas vu un quartier d'horreur, des palais inachevs,
+frapps d'une hrdit maudite, ainsi que des enfants rachitiques qui ne
+peuvent aller au bout de leur croissance, des palais en ruine dj,
+devenus les refuges de toute la misre pitoyable de Rome? Et, comme
+Paris, quelle population de souffrance, tale au plein air avec plus
+d'impudeur encore, toute la plaie sociale, le chancre dvorant tolr
+et montr, en sa terrible inconscience! Des familles entires qui vivent
+leur oisivet affames sous le soleil splendide, les vieux devenus
+infirmes, les pres attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel,
+les fils dormant parmi les herbes sches, les mres et les filles
+tranant leur paresse bavarde, fltries avant l'ge... Oh! Saint-Pre,
+ds l'aurore, demain, que Votre Saintet ouvre cette fentre, et qu'elle
+le rveille de sa bndiction, ce grand peuple enfant, qui sommeille
+encore dans son ignorance et dans sa pauvret! Qu'elle lui donne l'me
+qui lui manque, l'me consciente de la dignit humaine, de la loi
+ncessaire du travail, de la vie libre et fraternelle, rgle par la
+seule justice! Oui, qu'elle fasse un peuple de ce ramassis de
+misrables, dont l'excuse est de tant souffrir dans son intelligence et
+dans son corps, vivant comme la bte qui passe et meurt sans savoir,
+sans comprendre, et qu'on roue de coups!
+
+Peu peu, les sanglots l'tranglaient, il ne parla plus que secou,
+emport par sa passion.
+
+--Et, Saint-Pre, n'est-ce pas vous que je dois m'adresser, au nom des
+misrables? N'tes-vous pas le Pre? N'est-ce pas devant le Pre que
+l'envoy des pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
+agenouill en ce moment? Et n'est-ce pas au Pre qu'il doit apporter
+l'norme charge de leurs douleurs, en demandant piti enfin, aide et
+secours, justice, oh! surtout justice?... Puisque vous tes le Pre,
+ouvrez donc la porte largement, que tout le monde puisse entrer,
+jusqu'aux plus petits de vos enfants, les fidles, les passants de
+hasard, mme les rvolts, les gars, ceux qui entreront peut-tre,
+qui vous pargnerez les fautes de l'abandon. Soyez le refuge des routes
+mauvaises, le tendre accueil offert aux voyageurs, la lampe hospitalire
+toujours allume, aperue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
+puisque vous tes la puissance, Pre, soyez le salut. Vous pouvez
+tout, vous avez derrire vous des sicles de domination, vous tes
+mont aujourd'hui dans une autorit morale qui vous a rendu l'arbitre du
+monde, vous tes l, devant moi, comme la majest mme du soleil qui
+claire et qui fconde. Oh! soyez l'astre de bont et de charit, soyez
+le rdempteur, reprenez la besogne de Jsus qu'on a pervertie au cours
+des sicles, en la laissant entre les mains des puissants et des riches,
+qui ont fini par faire de l'oeuvre vanglique le plus excrable
+monument d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'oeuvre est manque,
+recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les humbles, avec
+les pauvres, ramenez-les la paix, la fraternit, la justice de la
+communaut chrtienne... Et dites, Pre, dites que je vous ai compris,
+que j'ai simplement exprim l vos ides chres, le seul et vivant dsir
+de votre rgne. Le reste, oh! le reste, mon livre, moi, qu'importe! Je
+ne me dfends pas, je ne veux que votre gloire et le bonheur des hommes.
+Dites que, du fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
+sourd des vieilles socits corrompues. Dites que vous avez trembl de
+piti attendrie, dites que vous avez voulu empcher l'pouvantable
+catastrophe, en rappelant l'vangile au coeur de vos enfants frapps de
+folie, en les ramenant l'ge de simplicit et de puret, lorsque les
+premiers chrtiens vivaient comme des frres innocents... Oui, n'est-ce
+pas? c'est bien pour cela que vous vous tes remis avec les pauvres,
+Pre, et c'est pour cela que je suis ici, vous demander piti, bont,
+justice, de toute mon me, oh! de toute mon me de pauvre homme!
+
+Alors, il succomba sous l'motion, il s'crasa par terre, dans une
+dbcle de gros sanglots. Son coeur clatait et se rpandait. C'taient
+des sanglots normes, des sanglots sans fin, toute une houle effrayante
+qui venait de son tre entier, qui venait de plus loin, de tous les
+tres misrables, qui venait du monde dont les veines charriaient la
+douleur avec le sang mme de la vie. Il tait l, dans sa brusque
+faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la souffrance, ainsi qu'il
+l'avait dit. Et, aux genoux de ce pape immobile et muet, il tait l
+toute la misre humaine en larmes.
+
+Lon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait faire un effort sur
+lui-mme pour couter parler les autres, avait d'abord, deux reprises,
+lev une de ses mains ples pour l'interrompre. Puis, saisi peu peu
+d'tonnement, gagn lui-mme par l'motion, il lui avait permis de
+continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, dans le dsordre du flot
+irrsistible qui l'emportait. Un peu de sang tait mont la neige de
+son visage, ses lvres et ses joues s'taient roses faiblement, tandis
+que ses yeux noirs luisaient d'un clat plus vif. Ds qu'il le vit sans
+voix, abattu ses pieds, secou par ces gros sanglots qui semblaient
+lui arracher le coeur, il s'inquita, il se pencha.
+
+--Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...
+
+Mais les sanglots continuaient, dbordaient, emportaient toute raison et
+tout respect, dans la plainte perdue de l'me blesse, dans le
+grondement de la chair qui souffre et qui agonise.
+
+--Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... Tenez! prenez cette
+chaise.
+
+Et, d'un geste d'autorit, il l'invita enfin s'asseoir.
+
+Pierre, pniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. Il cartait
+ses cheveux de son front, il essuyait de ses mains ses larmes brlantes,
+l'air fou, tchant de se ressaisir, ne pouvant comprendre ce qui venait
+de se passer.
+
+--Vous faites appel au Saint-Pre. Ah! certes, soyez convaincu que son
+coeur est plein de piti et de tendresse pour les malheureux. Mais la
+question n'est pas l, il s'agit de notre sainte religion... J'ai lu
+votre livre, un mauvais livre, je vous le dis tout de suite, le plus
+dangereux et le plus condamnable des livres, prcisment par ses
+qualits, par les pages qui m'ont intress moi-mme. Oui, j'ai t
+sduit souvent, je n'aurais pas continu ma lecture, si je ne m'tais
+senti comme soulev dans le souffle ardent de votre foi et de votre
+enthousiasme. Ce sujet tait si beau, il me passionne tant! La Rome
+nouvelle, ah! sans doute il y avait un livre faire avec ce titre,
+mais dans un esprit totalement diffrent du vtre... Vous croyez m'avoir
+compris, mon fils, vous tre pntr de mes crits et de mes actes, au
+point de n'exprimer que mes ides les plus chres. Non, non! vous ne
+m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous voir, vous
+expliquer, vous convaincre.
+
+Muet et immobile, c'tait maintenant Pierre qui coutait. Il n'tait
+cependant venu que pour se dfendre, il souhaitait avec fivre cette
+entrevue depuis trois mois, prparant ses arguments, certain de la
+victoire; et il entendait traiter son livre de dangereux, de
+condamnable, sans protester, sans rpondre par toutes les bonnes raisons
+qu'il avait crues irrsistibles. Une lassitude extraordinaire
+l'accablait, comme puis par son accs de larmes. Tout l'heure, il
+serait brave, il dirait ce qu'il avait rsolu de dire.
+
+--On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! rptait Lon XIII, d'un
+air d'impatience irrite. En France surtout, c'est incroyable que j'aie
+tant de peine me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
+exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le Saint-Sige
+transigera sur cette question? C'est un langage indigne d'un prtre,
+c'est la chimre d'un ignorant qui ne se rend pas compte des conditions
+dans lesquelles la papaut a vcu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit
+continuer de vivre, si elle ne veut pas disparatre du monde. Ne
+voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la dclarez d'autant plus haute
+qu'elle est dgage davantage des soucis de sa royaut terrestre? Ah!
+oui, une belle imagination, la pure royaut spirituelle, la souverainet
+par la charit et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui nous fera
+l'aumne d'une pierre pour reposer notre tte, si nous sommes jamais
+chass, errant par les routes? Qui assurera notre indpendance, quand
+nous serons la merci de tous les tats?... Non, non! cette terre de
+Rome est nous, car nous en avons reu l'hritage de la longue suite
+des anctres, et elle est le sol indestructible, ternel, sur lequel la
+sainte glise est btie, de sorte que l'abandonner, ce serait vouloir
+l'croulement de la sainte glise catholique, apostolique et romaine.
+D'ailleurs, nous ne le pourrions pas, nous sommes li par notre serment
+envers Dieu et envers les hommes.
+
+Il se tut un instant, pour laisser Pierre rpondre. Mais celui-ci avait
+la stupeur de ne rien trouver dire, car il s'apercevait que ce pape
+parlait comme il devait le faire. Les choses confuses et lourdes,
+amasses en lui, dont il avait senti la gne, tout l'heure, dans
+l'antichambre secrte, s'clairaient maintenant, se prcisaient avec une
+nettet de plus en plus grande. C'tait, depuis son arrive Rome, tout
+ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas de ses
+dsillusions, des ralits existantes, sous lesquelles son rve d'un
+retour au christianisme primitif tait demi mort dj, cras. Il
+venait brusquement de se rappeler l'heure, o, sur le dme de
+Saint-Pierre, il s'tait vu imbcile avec son imagination d'un pape
+purement spirituel, en face de la vieille cit de gloire obstine dans
+sa pourpre. Ce jour-l, il avait fui le cri furieux des plerins du
+Denier de Saint-Pierre acclamant le pape roi. La ncessit de l'argent,
+de ce dernier esclavage du pape, il l'avait accepte. Mais tout avait
+croul ensuite, quand la vritable Rome lui tait apparue, la ville
+sculaire de l'orgueil et de la domination, o la papaut ne saurait
+tre sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le dogme, la tradition, le
+milieu, le sol lui-mme la rendaient immuable, jamais. Elle ne pouvait
+cder que sur les apparences, il viendrait quand mme une heure o ses
+concessions s'arrteraient, devant l'impossibilit d'aller plus loin
+sans se suicider. La Rome nouvelle ne se raliserait peut-tre un jour
+qu'en dehors de Rome, au loin; et l seulement se rveillerait le
+christianisme, car le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le
+dernier des papes, clou cette terre de ruines, disparatrait sous le
+dernier craquement du dme de Saint-Pierre, qui s'effondrerait comme
+s'tait effondr le temple de Jupiter Capitolin. Quant ce pape
+d'aujourd'hui, il avait beau tre sans royaume, avoir la fragilit
+chtive de son grand ge, la pleur exsangue d'une trs vieille idole de
+cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge de la souverainet
+universelle, il n'en tait pas moins le fils obstin de l'anctre, le
+Pontifex Maximus, le Cesar Imperator, dans les veines duquel coulait le
+sang d'Auguste, matre du monde.
+
+--Vous avez parfaitement vu, reprit Lon XIII, l'ardent dsir d'unit
+qui nous a toujours possd. Nous avons t bien heureux le jour o nous
+avons unifi le rite, en imposant le rite romain dans la catholicit
+entire. C'est l une de nos plus chres victoires, car elle peut
+beaucoup pour notre autorit. Et j'espre que nos efforts, en Orient,
+finiront par ramener nous nos chers frres gars des communions
+dissidentes, de mme que je ne dsespre pas de convaincre les sectes
+anglicanes, sans parler des sectes protestantes qui seront forces de
+rentrer dans le sein de l'glise unique, l'glise catholique,
+apostolique et romaine, quand les temps prdits par le Christ
+s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas dit, c'est que l'glise ne
+peut rien abandonner du dogme. Au contraire, vous avez sembl croire
+qu'une entente interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des
+concessions; et c'est l une pense condamnable, un langage qu'un prtre
+ne peut tenir sans tre criminel. Non, la vrit est absolue, pas une
+pierre de l'difice ne sera change. Oh! dans la forme, tout ce qu'on
+voudra! Nous sommes prt la conciliation la plus grande, s'il ne
+s'agit que de tourner certaines difficults, de mnager les termes pour
+faciliter l'accord... Et c'est comme notre rle dans le socialisme
+contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux que vous avez si bien
+nomms les dshrits de ce monde, sont l'objet de notre sollicitude. Si
+le socialisme est simplement un dsir de justice, une volont constante
+de venir au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
+nous s'en proccupe, y travaille avec plus d'nergie? Est-ce que
+l'glise n'a pas toujours t la mre des affligs, l'aide et la
+bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les progrs
+raisonnables, nous admettons toutes les formes sociales nouvelles qui
+aideront la paix, la fraternit... Seulement, nous ne pouvons que
+condamner le socialisme qui commence par chasser Dieu pour assurer le
+bonheur des hommes. C'est l un simple tat de sauvagerie, un abominable
+retour en arrire, o il n'y aura que catastrophes, qu'incendies et que
+massacres. Et c'est encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de
+force, car vous n'avez pas dmontr qu'aucun progrs ne saurait avoir
+lieu en dehors de l'glise, qu'elle est en somme la seule initiatrice,
+la seule conductrice, laquelle il soit permis de s'abandonner sans
+crainte. Mme, et c'est l votre crime encore, il m'a sembl que vous
+mettiez Dieu l'cart, que la religion demeurait uniquement pour vous
+un tat d'me, une floraison d'amour et de charit, o il suffisait de
+se trouver, pour faire son salut. Hrsie excrable, Dieu est toujours
+prsent, matre des mes et des corps, la religion reste le lien, la
+loi, le gouvernement mme des hommes, sans laquelle il ne saurait y
+avoir que barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, encore
+une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le dogme demeure. Ainsi,
+notre adhsion la Rpublique, en France, prouve que nous n'entendons
+pas lier le sort de la religion une forme gouvernementale, mme
+auguste et sculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, Dieu est
+ternel. Prissent les rois, et que Dieu vive! D'ailleurs, la forme
+rpublicaine n'a rien d'antichrtien, et il semble au contraire qu'elle
+soit comme un rveil de cette communaut chrtienne dont vous avez parl
+en des pages vraiment charmantes. Le pis est que la libert devient tout
+de suite de la licence et qu'on nous rcompense souvent bien mal de
+notre dsir de conciliation... Ah! quel mauvais livre vous avez crit,
+mon fils, avec les meilleures intentions, je veux le croire, et comme
+votre silence est bien la preuve que vous commencez entrevoir les
+consquences dsastreuses de votre faute!
+
+Pierre continuait se taire, ananti, sentant en effet ses arguments
+qui tombaient un un, comme devant une roche sourde et aveugle,
+impntrable, o il devenait inutile et drisoire de vouloir les faire
+entrer. A quoi bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
+proccupation, il se demandait avec surprise comment un homme de cette
+intelligence, de cette ambition, ne s'tait pas fait du monde moderne
+une ide plus nette et plus exacte. videmment, il le sentait document,
+renseign sur tout, curieux de tout, ayant dans la tte la vaste carte
+de la chrtient, avec les besoins, les espoirs, les actes, lucide et
+clair, au milieu de l'cheveau compliqu de ses luttes diplomatiques.
+Mais que de trous pourtant! La vrit devait tre qu'il connaissait du
+monde uniquement ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature
+Bruxelles. Ensuite venait son piscopat Prouse, o il ne s'tait ml
+qu' la vie de la jeune Italie naissante. Et, depuis dix-huit annes, il
+se trouvait enferm dans son Vatican, isol du reste des hommes, ne
+communiquant avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
+inintelligent, le plus menteur, le plus tratre. En outre, il tait
+prtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, li par la
+tradition, soumis aux influences de race et de milieu, cdant au besoin
+d'argent, aux ncessits politiques; sans parler de son orgueil immense,
+la certitude d'tre le Dieu auquel on doit obir, le seul pouvoir
+lgitime et raisonnable sur la terre. De l, les causes de dformation
+fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait tre, avec ses erreurs,
+ses lacunes, parmi tant d'admirables qualits, la comprhension vive, la
+volont patiente, le vaste effort qui gnralise et qui agit. Mais
+l'intuition surtout paraissait prodigieuse, car n'tait-ce pas elle,
+elle seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement volontaire,
+l'norme volution, au loin, de l'humanit d'aujourd'hui? Il avait ainsi
+la nette conscience de l'effroyable danger au milieu duquel il baignait,
+de cette mer montante de la dmocratie, de cet ocan sans bornes de la
+science, qui menaait de submerger l'lot troit o triomphait encore le
+dme de Saint-Pierre. Il pouvait mme se dispenser de se mettre sa
+fentre, les voix du dehors traversaient les murs, lui apportaient le
+cri d'enfantement des socits nouvelles. Et toute sa politique partait
+de l, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de vaincre pour rgner.
+S'il voulait l'unit de l'glise, c'tait pour la rendre forte,
+inexpugnable, dans l'assaut qu'il prvoyait. S'il prchait la
+conciliation, cdant de tout son pouvoir sur les questions de forme,
+tolrant les audaces des vques d'Amrique, c'tait que sa grande peur
+inavoue tait la dislocation de l'glise elle-mme, quelque schisme
+brusque qui aurait prcipit le dsastre. Ah! ce schisme, il devait le
+sentir dans l'air venu des quatre points de l'horizon, tel qu'une menace
+prochaine, un pril invitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
+ l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour de tendresse
+vers le peuple, sa proccupation du socialisme, la solution chrtienne
+qu'il offrait aux misres d'ici-bas! Puisque Csar tait abattu, la
+longue dispute de savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
+trouvait-elle pas vide, par ce fait que le pape seul restait debout et
+que le peuple, le grand muet, allait enfin parler et se donner lui?
+L'exprience tait tente en France, il y abandonnait la monarchie
+vaincue, il y reconnaissait la Rpublique, il la rvait forte,
+victorieuse, car elle tait toujours la fille ane de l'glise, la
+seule nation catholique assez puissante encore pour restaurer un jour
+peut-tre le pouvoir temporel du Saint-Sige. Rgner, rgner par la
+France, puisqu'il semblait impossible de rgner par l'Allemagne! Rgner
+par le peuple, puisque le peuple devenait le matre et le dispensateur
+des trnes! Rgner par la Rpublique italienne, si cette Rpublique
+seule pouvait lui rendre Rome, arrache la maison de Savoie, une
+Rpublique fdrative qui ferait du pape le prsident des tats-Unis
+d'Italie, en attendant qu'il le devnt des tats-Unis d'Europe! Rgner
+quand mme, rgner malgr tout, rgner sur le monde, comme avait rgn
+Auguste, dont le sang dvorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
+obstin dans sa domination!
+
+--Et, mon fils, continua Lon XIII, le crime enfin est d'avoir os
+demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphmatoire,
+sacrilge. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique,
+apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que
+tnbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme
+que vous prtendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si
+coupable, si nfaste, n'a pas eu d'autre prtexte. Ds qu'on s'carte de
+la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on
+tombe dans les plus effroyables prcipices... Ah! le schisme, ah! le
+schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
+vrai Dieu, la bte de tentation immonde, suscite par l'enfer, pour la
+perte des fidles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion
+nouvelle, dans votre livre, il faudrait le dtruire, le brler, comme un
+poison mortel des mes.
+
+Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait ce que lui avait
+dit don Vigilio, ces Jsuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican
+comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'glise. tait-ce donc
+vrai qu' son insu mme, si imbu qu'il croyait tre de la doctrine de
+saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en veil,
+tait un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de
+conqute sociale? Lui aussi pactisait avec le sicle, allait au monde,
+consentait le flatter, pour le possder. Pierre n'avait jamais senti
+si cruellement que l'glise en tait dsormais rduite l, ne vivre
+que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de
+ce clerg romain, si difficile d'abord comprendre pour un prtre
+franais, de ce gouvernement de l'glise, reprsent par le pape, ses
+cardinaux, ses prlats, que Dieu en personne a chargs d'administrer
+ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre
+Dieu de ct, au fond du tabernacle, ne tolrant plus qu'on le discute,
+imposant les dogmes comme les vrits de son essence, mais eux-mmes ne
+s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus prouver son existence
+par de vaines discussions thologiques. videmment il existe, puisqu'ils
+gouvernent en son nom. Cela suffit. Ds lors, ils sont au nom de Dieu
+les matres, consentant bien signer des concordats pour la forme, mais
+ne les observant pas, ne pliant que devant la force, rservant toujours
+leur souverainet finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce
+jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente
+conqute en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion
+n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la
+magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire rgner
+sur l'humanit ravie et conquise, ou plutt de rgner en son lieu et
+place, puisqu'ils sont ses reprsentants visibles, dlgus par lui. Ils
+descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
+vieux sol paen de Rome, et s'ils ont dur, s'ils comptent durer
+ternellement, jusqu' l'heure espre o l'empire du monde leur sera
+rendu, c'est qu'ils sont les hritiers directs des Csars, draps dans
+leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste.
+
+Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses
+abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme
+s'il s'tait montr l dans la nudit de son me. Et si inutilement,
+grand Dieu! au fond de cette chambre o jamais rien ne s'tait dit de
+semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette ide
+politique des papes, de rgner par les humbles et par les pauvres, lui
+faisait horreur. N'tait-ce pas la conciliation du loup, cette pense
+d'aller au peuple, dbarrass de ses anciens matres, pour s'en nourrir
+ son tour? Et il avait d tre fou, en vrit, le jour o il s'tait
+imagin qu'un prlat romain, un cardinal, un pape, taient capables
+d'admettre le retour la communaut chrtienne, une floraison nouvelle
+du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine
+dvore. Une pareille conception ne pouvait mme tomber sous le sens
+d'hommes qui, depuis des sicles, vivaient en matres du monde, pleins
+d'un mpris insoucieux des petits et des souffrants, frapps la longue
+d'une totale impuissance de charit et d'amour.
+
+Mais Lon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le
+prtre l'entendit qui disait:
+
+--Pourquoi avez-vous crit sur Lourdes cette page entache d'un si
+mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services la
+religion. J'ai souvent exprim aux personnes qui sont venues me raconter
+les touchants miracles, presque quotidiens la Grotte, mon vif dsir de
+voir ces miracles confirms, tablis par la science la plus rigoureuse.
+Et, d'aprs ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits
+malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont
+dsormais prouvs scientifiquement d'une faon irrfutable... La
+science, mon fils, doit tre la servante de Dieu. Elle ne peut rien
+contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive la vrit. Toutes les
+solutions qu'on prtend trouver actuellement et qui paraissent dtruire
+les dogmes, seront forcment reconnues fausses un jour, car la vrit de
+Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont
+l pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits
+enfants et ce qui suffirait la paix, au salut des hommes, s'ils
+voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi
+n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas l, qui
+a tout prvu, tout expliqu, tout rgl? Votre foi a t branle sous
+les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des
+angoisses, que le ciel veut bien pargner nos prtres, sur cette terre
+d'antique croyance, cette Rome sanctifie par le sang de tant de
+martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, tudiez
+davantage, lisez fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus
+solide, dfinitive et triomphante.
+
+Effar, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la vote du
+firmament lui fussent tombs sur le crne. O Dieu de vrit! les
+miracles de Lourdes prouvs scientifiquement, la science servante de
+Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant la
+certitude du sicle! Comment rpondre, Dieu! et pourquoi rpondre?
+
+--Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure
+Lon XIII, un livre dont le titre, _la Rome nouvelle_, est lui seul un
+mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes
+les sductions du style, toutes les perversions des chimres gnreuses,
+un livre enfin qu'un prtre, s'il l'a conu dans une heure d'garement,
+doit brler en public, par pnitence, de la main mme qui en a crit les
+pages d'erreur et de scandale.
+
+Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence norme qui
+s'tait fait, autour de cette chambre morte, si plement claire, il
+n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noye de tnbres,
+immense et noire, seme seulement d'une poussire d'astres. Et il allait
+crier:
+
+--C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouve,
+dans la piti que la misre du monde m'avait mise au coeur. Vous tiez
+mon dernier espoir, le Pre, le sauveur attendu. Et voil que c'est un
+rve encore, vous ne pouvez tre de nouveau Jsus, pacifier les hommes,
+ la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prpare. Vous ne
+pouvez laisser l le trne, venir par les chemins, avec les humbles,
+avec les pauvres, pour faire l'oeuvre suprme de fraternit. Eh bien!
+c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout
+croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
+Vous n'tes plus, il n'y a plus ici que des dcombres.
+
+Mais il ne pronona point ces paroles. Il s'inclina et dit:
+
+--Saint-Pre, je me soumets et je rprouve mon livre.
+
+Sa voix tremblait d'un amer dgot, ses mains ouvertes eurent un geste
+d'abandon, comme s'il avait lch son me. C'tait la formule exacte de
+la soumission: _Auctor laudabiliter se subjecit et opus reprobavit_,
+l'auteur louablement s'est soumis et a rprouv son oeuvre. Rien ne fut
+d'un dsespoir plus haut, d'une grandeur plus souveraine dans l'aveu
+d'une erreur et dans le suicide d'une esprance. Mais quelle affreuse
+ironie! ce livre qu'il avait jur de ne retirer jamais, pour le triomphe
+duquel il s'tait battu si passionnment, et qu'il reniait, qu'il
+supprimait lui-mme tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait coupable,
+mais parce qu'il venait de le sentir inutile et chimrique comme un
+dsir d'amant, un rve de pote. Ah! oui, puisqu'il s'tait tromp,
+puisqu'il avait rv, puisqu'il ne trouvait l ni le Dieu, ni le prtre
+qu'il avait voulus pour le bonheur des hommes, quoi bon s'entter dans
+l'illusion d'un impossible rveil! Plutt jeter son livre la terre
+comme une feuille morte, plutt le renier, le retrancher de lui, tel
+qu'un membre mort, dsormais sans raison ni usage!
+
+Un peu surpris d'une si prompte victoire, Lon XIII eut une lgre
+exclamation de contentement.
+
+--C'est trs bien, trs bien, mon fils! Vous venez de dire les seules
+paroles sages qui convenaient votre caractre de prtre.
+
+Et, dans son vidente satisfaction, lui qui n'abandonnait jamais rien au
+hasard, qui prparait chacune de ses audiences, avec les mots qu'il
+dirait, les gestes qu'il ferait, il se dtendit un peu, il montra une
+bonhomie vritable. Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais
+motifs de la soumission de ce rvolt, il gotait la joie orgueilleuse
+de l'avoir si aisment rduit au silence, car son entourage lui avait
+fait de lui un portrait de rvolutionnaire terrible. Aussi une telle
+conversion le flattait-elle beaucoup.
+
+--D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre esprit
+distingu. Reconnatre sa faute, en faire pnitence, se soumettre, il
+n'y a pas de jouissance plus haute.
+
+D'un geste familier, il avait repris sur la petite table son verre de
+sirop, il s'tait remis, avant de la boire, en tourner la dernire
+gorge, avec la longue cuiller de vermeil. Et Pierre tait surtout
+frapp de le retrouver, ainsi qu'au dbut, l'air rduit, dchu de sa
+majest souveraine, pareil un petit bourgeois trs vieux qui buvait
+solitairement son verre d'eau sucre, avant de se mettre au lit. La
+figure, aprs avoir grandi et rayonn, comme un astre qui monte au
+znith, venait de retomber l'horizon, au ras du sol, dans son humaine
+mdiocrit. Il le revoyait chtif, frle, avec son cou mince de petit
+oiseau malade, avec sa laideur snile, qui le rendait si difficile pour
+ses portraits, toiles peintes ou photographies, mdailles d'or ou bustes
+de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, mais Lon
+XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition de laisser la postrit
+une si haute image. Et Pierre, qui avait cess de les voir un instant,
+tait de nouveau gn par le mouchoir rest sur les genoux, par la
+soutane malpropre, tache de tabac. Et il n'prouvait plus qu'une piti
+attendrie pour tant de vieillesse pure et toute blanche, qu'une profonde
+admiration pour l'entte puissance de vie qui s'tait rfugie dans les
+yeux noirs, qu'une dfrence respectueuse de travailleur pour le large
+cerveau, aux vastes projets, si dbordant de penses et d'actions sans
+nombre.
+
+L'audience tait finie, il s'inclina profondment.
+
+--Je remercie Votre Saintet du paternel accueil qu'elle a daign me
+faire.
+
+Mais Lon XIII voulut bien le retenir encore une minute, en lui
+reparlant de la France, en lui disant son vif dsir de la voir prospre,
+calme et forte, pour le plus grand bien de l'glise. Et Pierre, pendant
+cette dernire minute, eut une singulire vision, une vritable hantise.
+En regardant le front d'ivoire du Saint-Pre, tandis qu'il songeait
+son grand ge, au moindre rhume qui pouvait l'emporter, il venait, par
+un involontaire rapprochement, de se rappeler la scne d'usage, d'une
+grandeur farouche: Pie IX, Giovanni Masta, mort depuis deux heures, le
+visage couvert d'un linge blanc, entour de la famille pontificale
+bouleverse; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, s'approchant du lit
+funbre, faisant carter le voile, tapant trois fois de son marteau
+d'argent sur le front du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel:
+Giovanni! Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas rpondu, le
+camerlingue se tournait aprs avoir patient quelques secondes, disait:
+Le pape est mort! Pierre, en mme temps, avait vu se dresser l-bas,
+rue Giulia, le cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
+son marteau d'argent; et il s'tait imagin Lon XIII, Joachim Pecci,
+mort depuis deux heures, le visage couvert d'un linge blanc, entour de
+ses prlats, dans cette chambre mme; et il voyait le camerlingue qui
+s'approchait, faisait carter le voile, tapait trois fois sur le front
+d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim! Joachim!
+Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas rpondu, il se tournait aprs
+avoir patient quelques secondes, il disait: Le pape est mort! Lon
+XIII s'en souvenait-il des trois coups qu'il avait donns sur le front
+de Pie IX, et sentait-il parfois son front la crainte glace des trois
+coups, le froid mortel du marteau dont il avait arm le camerlingue,
+l'implacable adversaire qu'il savait avoir dans le cardinal Boccanera?
+
+--Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Saintet, comme bndiction
+dernire. Votre faute vous sera remise, puisque vous l'avez confesse et
+que vous en tmoignez l'horreur.
+
+Pierre, sans rpondre, l'me en dtresse, acceptant l'humiliation comme
+le chtiment mrit de sa chimre, s'en alla reculons, selon le
+crmonial d'usage. Il s'inclina profondment trois reprises, il
+franchit la porte sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Lon
+XIII, qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur la
+table le journal, dont il avait interrompu la lecture pour le recevoir,
+ayant gard le got de la presse, une curiosit vive des nouvelles, bien
+qu'il se trompt souvent sur l'importance des articles, au fond de son
+isolement, donnant certains, sur certains points, une gravit qu'ils
+n'avaient pas. Les deux lampes brlaient avec une douce clart immobile,
+la chambre retomba dans son grand silence et dans sa paix infinie.
+
+Au milieu de l'antichambre secrte, monsieur Squadra debout, immobile et
+noir, attendait. Et, comme il constata que Pierre, perdu dans son
+tourdissement, passait en oubliant son chapeau sur la console o il
+l'avait laiss, il prit discrtement ce chapeau, le lui tendit, avec une
+muette rvrence. Puis, sans hte aucune, du mme pas qu' l'arrive, il
+se remit marcher devant lui, pour le reconduire la salle Clmentine.
+
+Alors, ce fut, en sens inverse, la mme immense promenade, le dfil
+sans fin au travers des salles interminables. Et toujours pas une me,
+pas un bruit, pas un souffle. Dans chaque pice vide, l'unique lampe,
+solitaire et comme oublie, charbonnait, brlait plus ple dans plus de
+silence. Le dsert semblait s'tre largi, mesure que la nuit
+avanait, noyant d'ombre les rares meubles, pars sous les hauts
+plafonds dors, les trnes, les escabeaux de bois, les consoles, les
+crucifix, les candlabres, qui se rptaient chaque salle nouvelle. Et
+ce fut ainsi, aprs l'antichambre d'honneur dont le damas rougeoyait, la
+salle des gardes-nobles, endormie dans une lgre odeur d'encens, qu'une
+messe dite le matin y avait laisse; puis, ce furent la salle des
+Tapisseries, la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; et,
+dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier domestique de
+service, rest sur la banquette, s'y tait assoupi d'un si bon sommeil,
+qu'il ne s'veilla point. Les pas sonnaient faiblement sur les dalles,
+touffs dans l'air morne de ce palais clos, mur de partout ainsi
+qu'une tombe, envahi cette heure tardive d'un nant qui le
+submergeait. Enfin, ce fut la salle Clmentine, que le poste de la garde
+suisse venait de quitter.
+
+Jusqu' cette salle, monsieur Squadra n'avait pas tourn la tte.
+Toujours muet, sans un geste, il s'effaa, laissa passer Pierre, qu'il
+salua d'une dernire rvrence. Ensuite, il disparut.
+
+Et Pierre descendit les deux tages de l'escalier monumental, que les
+globes dpolis des becs de gaz clairaient d'une lueur de veilleuse,
+dans un accablement extraordinaire du silence, depuis que les pas des
+gardes suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. Et il
+traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous la ple clart des
+lanternes du perron, descendit la scala Pia, l'autre escalier gant,
+aussi vide, aussi mort dans sa demi-obscurit, franchit enfin la porte
+de bronze, qu'un portier, derrire lui, roula et ferma d'une pousse
+lente. Et quel grondement, quel cri farouche de dur mtal, sur tout ce
+que cette porte enfermait l, tant de tnbres entasses, tant de
+silence accru, les sicles immobiles que la tradition y perptuait, les
+idoles indestructibles des dogmes conservs sous leurs bandelettes de
+momies, toutes les chanes qui psent et qui lient, tout l'appareil
+d'troit servage, de domination souveraine, dont les chos des salles
+dsertes et noires renvoyaient le formidable retentissement!
+
+Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensit sombre, il se
+retrouva seul. Pas un promeneur attard, pas un tre. mergeant de la
+vaste mosaque du petit pav gris, rien que la haute apparition de
+l'Oblisque blme, entre les quatre candlabres. La faade de la
+basilique s'voquait, elle aussi, d'une pleur de rve, largissant,
+pareilles deux bras normes, les quadruples ranges de piliers de la
+colonnade, noyes d'obscurit, ainsi que des futaies de pierre. Et rien
+autre, le dme n'tait qu'une rondeur dmesure, devine peine dans le
+ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, qu'on finissait par
+distinguer comme de grles fantmes mouvants, mettaient l une voix, un
+murmure sans fin de triste plainte, venu on ne savait de quelles
+tnbres. Ah! la mlancolique grandeur de ce sommeil, toute cette place
+fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la nuit, noys d'ombre
+et de silence! Soudain l'horloge sonna dix heures, d'une cloche si lente
+et si forte, que jamais heures plus solennelles, plus dfinitives,
+n'avaient sembl tomber dans plus d'infini noir et insondable.
+
+Pierre, immobile au milieu de l'tendue, avait tressailli de tout son
+pauvre tre bris. Eh! quoi, il n'avait caus, l-haut, que trois quarts
+d'heure peine, avec le blanc vieillard qui venait de lui arracher
+toute son me? Oui, c'tait l'arrachement final, la dernire croyance
+arrache de son cerveau, de son coeur saignants. L'exprience suprme
+tait faite, un monde en lui avait croul. Tout d'un coup, il songea
+monsignor Nani, en rflchissant que celui-l seul avait eu raison. On
+lui disait bien qu'il finirait quand mme par faire ce que voudrait
+monsignor Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir fait.
+
+Mais un brusque dsespoir le saisit, une dtresse si atroce, que, du
+fond de l'abme de tnbres o il tait, il leva ses deux bras
+frmissants dans le vide, il parla tout haut.
+
+--Non, non! vous n'tes point ici, Dieu de vie et d'amour, Dieu de
+salut! et venez donc, apparaissez, puisque vos enfants se meurent de ne
+savoir ni qui vous tes ni o vous tes, dans l'infini des mondes!
+
+Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, de velours
+bleu sombre, l'infini muet et bouleversant o palpitaient les
+constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'tre
+renvers davantage, ses roues d'or comme dvies du droit chemin, son
+brancard d'or en l'air; tandis que l-bas, sur Rome, du ct de la rue
+Giulia, Orion allait disparatre, ne montrant dj plus qu'une seule des
+trois toiles d'or qui chamarraient son baudrier.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pierre ne s'tait assoupi qu'au petit jour, bris d'motion, brlant de
+fivre. Ds son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait
+retrouv l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers
+neuf heures, lorsqu'il se fut rveill et qu'il eut djeun, il voulut
+descendre tout de suite l'appartement du cardinal, o l'on avait
+expos les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les
+clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prires.
+
+Pendant qu'il djeunait, Victorine, qui ne s'tait pas couche, d'une
+bravoure active dans son dsespoir, venait de lui raconter les
+vnements de la nuit et de la matine. Donna Serafina, par un respect
+de prude pour les convenances, avait risqu une nouvelle tentative,
+voulant qu'on spart les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort,
+treignait si troitement cet homme dvtu lui-mme, blessait toutes ses
+pudeurs. Mais il n'tait plus temps, la rigidit s'tait produite, ce
+qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'tre, sans
+une horrible profanation. Leur treinte d'amour tait si puissante,
+qu'il aurait fallu, pour les dnouer l'un de l'autre, arracher leurs
+chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, dj, n'avait pas
+permis qu'on troublt leur sommeil, leur union d'ternit, s'tait
+presque querell avec sa soeur. Sous sa robe de prtre, il se retrouvait
+de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes,
+des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux
+papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi
+illustre. Jamais il ne laisserait toucher ces deux enfants, si purs
+en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il
+tait le matre en son palais, on les coudrait dans le mme suaire, on
+les clouerait dans le mme cercueil. Ensuite, le service religieux
+serait fait San Carlo, l'glise voisine, dont il avait le titre
+cardinalice, o il tait le matre encore. Et, s'il le fallait, il irait
+jusqu'au pape. Et telle tait sa volont souveraine, exprime si
+hautement, que tout le monde dans la maison avait d s'incliner, sans se
+permettre un geste ni un souffle.
+
+Alors, donna Serafina s'tait occupe de la toilette dernire. Selon
+l'usage, les domestiques se trouvaient l, Victorine avait aid la
+famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aime. Il avait
+fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux
+dnous de Benedetta, la chevelure odorante, paisse et large, ainsi
+qu'un royal manteau; puis, on les avait vtus d'un mme linceul de soie
+blanche, serr leurs cous, qui faisait d'eux un seul tre dans la
+mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exig qu'ils fussent descendus
+chez lui, qu'on les coucht sur un lit de parade, au milieu de la salle
+du trne, pour leur rendre un suprme hommage, comme aux derniers du
+nom, aux deux fiancs tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante
+des Boccanera retournait la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'tait
+range tout de suite ce projet, car elle jugeait peu dcent que sa
+nice, mme morte, ft aperue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune
+homme. L'histoire arrange circulait dj: le brusque dcs de Dario
+emport en quelques heures par une fivre infectieuse; la douleur folle
+de Benedetta, qui avait expir sur son corps, en le serrant une dernire
+fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les
+belles noces funbres qu'on leur faisait, allongs tous les deux sur le
+mme lit d'ternel repos. Rome entire, bouleverse par cette histoire
+d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre
+chose.
+
+Pierre serait parti le soir mme pour la France, dans sa hte de quitter
+cette ville de dsastre, o il devait laisser le dernier lambeau de sa
+foi. Mais il voulait attendre les obsques, il avait remis son dpart au
+lendemain soir. Et, toute cette journe encore, il la passerait l, dans
+ce palais qui croulait, prs de cette morte qu'il avait aime, lchant
+de retrouver pour elle des prires, au fond de son coeur vide et
+meurtri.
+
+Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de
+rception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour o il
+s'tait prsent l. C'tait la mme sensation d'ancienne pompe
+princire, dans l'usure et dans la poussire du pass. Les portes des
+trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les
+salles taient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, cause de
+l'heure matinale. Dans la premire, celle des domestiques, il n'y avait
+que Giacomo en livre noire, immobile et debout, en face de l'antique
+chapeau rouge, accroch sous le baldaquin, avec ses glands mangs
+demi, parmi lesquels les araignes filaient leur toile. Dans la seconde,
+celle o le secrtaire se tenait autrefois, l'abb Paparelli, le
+caudataire qui remplissait aussi la fonction de matre de chambre,
+attendait les visiteurs en marchant petits pas silencieux; et jamais
+il n'avait plus ressembl une trs vieille fille en jupe noire,
+blmie, ride par des pratiques trop svres, avec son humilit
+conqurante, son air louche de toute-puissance obsquieuse. Enfin, dans
+la troisime antichambre, l'antichambre noble, o la barrette, pose sur
+une crdence, faisait face au grand portrait imprieux du cardinal en
+costume de crmonie, le secrtaire, don Vigilio, avait quitt sa petite
+table de travail pour se tenir la porte de la salle du trne, saluant
+d'une rvrence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette
+sombre matine d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus
+dlabres, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de
+poussire, les vieilles boiseries s'miettant sous le continu travail
+des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envole de dorures
+et de peintures triomphales.
+
+Mais Pierre, que l'abb Paparelli venait de saluer profondment, d'une
+faon exagre, o se sentait l'ironie d'une sorte de cong donn un
+vaincu, tait surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes
+salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-l, cette salle du trne
+transforme en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers
+enfants de la maison. Quel gala superbe et dsol de la mort, toutes les
+larges portes ouvertes, tout le vide de ces pices trop grandes,
+dpeuples de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprme de la
+fin d'une race! Le cardinal s'tait enferm dans son petit cabinet de
+travail, o il recevait les membres de la famille, les intimes qui
+tenaient lui prsenter leurs condolances; tandis que donna Serafina,
+de son ct, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames
+amies, dont le dfil allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que
+Victorine avait renseign sur ce crmonial, dut se dcider entrer
+directement dans la salle du trne, de nouveau salu par une grande
+rvrence de don Vigilio, ple et muet, qui sembla mme ne pas le
+reconnatre.
+
+Une surprise attendait le prtre. Il s'tait imagin une chapelle
+ardente, la nuit compltement faite, des centaines de cierges brlant
+autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies
+noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait l, parce que
+l'antique chapelle du palais, situe au rez-de-chausse, tait ferme
+depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle prive du
+cardinal se trouvait trop troite pour une pareille crmonie. Aussi
+avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trne, o les messes
+se succdaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient
+galement tre dites toute la journe dans la chapelle prive; de mme
+qu'on avait install deux autres autels, un dans une petite pice
+voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcve qui
+s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'tait ainsi que des prtres,
+surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres,
+allaient sans interruption et concurremment clbrer le divin sacrifice,
+sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le
+sang divin ne cesst de couler chez lui pour la rdemption des deux mes
+chres, envoles ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des
+salles funbres, les tintements des sonnettes de l'lvation ne
+s'arrtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se
+taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient
+continuellement, sans que Dieu pt une seule minute s'absenter de cet
+air lourd, qui sentait la mort.
+
+Et Pierre, tonn, trouva la salle du trne telle qu'il l'avait vue, le
+jour de sa premire visite. Les rideaux des quatre grandes fentres
+n'avaient pas mme t tirs, la sombre matine d'hiver entrait en une
+clart faible, grise et froide. C'taient encore, sous le plafond de
+bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une brocatelle
+grandes palmes, mange par l'usure; et l'ancien trne se trouvait l, le
+fauteuil retourn contre la muraille, dans l'attente inutile du pape,
+qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvis, dress ct de ce
+trne, changeait un peu l'aspect de la pice, dbarrasse de ses
+quelques meubles, siges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait
+pos sur une marche basse le lit d'apparat, o Benedetta et Dario
+taient couchs, dans une jonche de fleurs. Au chevet du lit, deux
+cierges simplement, un de chaque ct, brlaient. Et rien autre, et
+seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne
+savait dans quel jardin chimrique on avait bien pu la couper, des roses
+blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses
+s'croulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, dbordant de
+la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle.
+
+Pierre s'tait approch du lit, le coeur boulevers d'une motion
+profonde. Ces deux cierges dont le jour ple teignait demi les
+petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe
+voisine, ce parfum pntrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient
+une infinie dtresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la
+grande salle suranne et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle,
+rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots touffs, parmi
+les quelques personnes qui se trouvaient l. Des domestiques de la
+maison se relayaient sans cesse, quatre toujours taient au chevet du
+lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidles. De
+temps autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout,
+depuis le matin, traversait la pice, l'air press, d'un pas silencieux.
+Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller,
+priaient, pleuraient. Pierre y aperut trois dames, la face dans leur
+mouchoir. Un vieux prtre y tait aussi, tremblant de douleur, la tte
+basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout
+attendri par la vue d'une jeune fille, vtue pauvrement, qu'il prit pour
+une servante, si crase par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'tait
+plus l qu'une loque de misre et de souffrance.
+
+Alors, son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel
+des lvres, il tcha de retrouver le latin des prires consacres, qu'il
+avait dites si souvent comme prtre, au chevet des morts. Son motion
+grandissante brouillait sa mmoire, il s'anantit dans le spectacle
+adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient
+quitter. Sous la jonche des roses, les corps se distinguaient peine,
+dans leur treinte; mais les deux ttes mergeaient, serres au cou par
+le suaire de soie. Et qu'elles taient belles encore, d'une beaut de
+passion enfin satisfaite, poses toutes deux sur le mme coussin,
+mlant leurs chevelures! Benedetta avait gard sa face divinement
+rieuse, aimante et fidle pour l'ternit, exalte d'avoir rendu son
+dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allgresse dernire,
+tait rest plus douloureux, tel que les marbres des pierres funraires,
+que les amoureuses s'puisent treindre vainement. Et ils avaient
+encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et
+ils continuaient se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que
+jamais rien ne devait plus troubler.
+
+Mon Dieu! tait-ce donc vrai qu'il l'avait aime, cette Benedetta, d'un
+amour si pur, si dgag de toute ide d'impossible possession! Et Pierre
+tait remu jusqu'au fond de l'me par les heures dlicieuses qu'il
+avait passes prs d'elle, dans un lien d'une exquise amiti, aussi
+douce que l'amour. Elle tait si belle, si sage, si brlante de passion!
+Lui-mme avait fait un si beau rve, animer de sa fraternit libratrice
+cette admirable crature, l'me de feu, aux airs indolents, en
+laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu rveiller
+et conqurir l'Italie de demain. Il rvait de la catchiser, de lui
+largir le coeur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des
+pauvres, le flot de piti d'aujourd'hui pour les choses et pour les
+tres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas
+dbord de larmes. Comme elle s'tait montre charmante, en s'efforant
+de le contenter, malgr les obstacles invincibles, la race, l'ducation,
+le milieu, qui l'empchaient de le suivre! Elle tait une colire
+docile, mais incapable de progrs vritable. Un jour pourtant, elle
+avait sembl se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait
+l'me toutes les charits. Puis, l'illusion du bonheur tait venue, et
+elle n'avait plus rien compris la misre des autres, elle s'en tait
+alle dans l'gosme de son espoir et de sa joie, elle. tait-ce donc,
+grand Dieu! que cette race, condamne disparatre, devait finir
+ainsi, si belle encore parfois, si adore, mais si ferme l'amour des
+humbles, la loi de charit et de justice, qui, en rglementant le
+travail, pouvait seule dsormais sauver le monde?
+
+Puis, ce fut chez Pierre une autre dsolation encore, qui le laissa
+balbutiant, sans prires prcises. Il venait de songer au coup de
+violence qui avait emport les deux enfants, dans une revanche
+foudroyante de la nature. Quelle drision d'avoir promis la Vierge de
+ne faire le cadeau de sa virginit qu'au mari lu, de s'tre fait
+saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence
+entire, pour en venir se jeter dans la mort, au cou de l'amant,
+perdue de regrets, brlante de se donner toute! Et elle s'tait donne
+avec l'emportement d'une protestation dernire, et il avait suffi du
+fait brutal de la sparation menaante, l'avertissant de la duperie, la
+ramenant l'instinct de l'universel amour. C'tait encore une fois
+l'glise vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les
+couples de son geste continu de fcondit. Si, lors de la Renaissance,
+l'glise n'avait pas croul sous l'assaut des Vnus et des Hercules
+exhums du vieux sol romain, la lutte continuait aussi pre, et chaque
+heure les peuples nouveaux, dbordants de sve, affams de vie, en
+guerre contre une religion qui n'tait qu'un apptit de la mort,
+menaaient d'emporter l'ancien difice catholique, dont les murs dj
+croulaient de vieillesse infconde.
+
+Et, ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta
+adorable tait pour lui le suprme dsastre. Il la regardait toujours,
+et des larmes brlrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimre.
+Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa
+dernire esprance, la rsurrection tant souhaite de la vieille Rome,
+en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'tait bien la fin:
+Rome la catholique, la princire, tait morte, couche l, telle qu'un
+marbre, sur ce lit funbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux
+souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de
+sa passion goste, quand il tait trop tard pour aimer et enfanter.
+Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine tait
+vide dsormais, strile, sans rveil possible. Pierre, dont la chre
+morte laissait l'me veuve, en deuil d'un si grand rve, prouvait une
+telle douleur la voir ainsi immobile et glace, qu'il se sentit
+dfaillir. tait-ce le jour livide, toil par les taches jaunes des
+deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi
+dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure
+continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrire lui, qui
+bourdonnait dans son crne, en l'empchant de retrouver ses prires? Il
+craignit de tomber en travers de la marche, il se releva pniblement et
+s'carta.
+
+Puis, comme il se rfugiait au fond de l'embrasure d'une fentre, pour
+se remettre, il eut l'tonnement de rencontrer l Victorine, assise sur
+une banquette, qu'on y avait demi dissimule. Elle avait des ordres de
+donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants,
+ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui
+entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune
+prtre, lorsqu'elle le vit si ple, prs de s'vanouir.
+
+--Ah! dit-il trs bas, lorsqu'il eut longuement respir, qu'ils aient au
+moins la joie d'tre ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans
+un autre monde!
+
+Elle haussa doucement les paules, elle rpondit voix trs basse, elle
+aussi:
+
+--Oh! revivre, monsieur l'abb, pourquoi faire? Quand on est mort,
+allez! le mieux est encore d'tre mort et de dormir. Les pauvres enfants
+ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de
+recommencer ailleurs.
+
+Ce mot si naf et si profond d'illettre incroyante fit passer un
+frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois
+claqu de terreur, la nuit, la brusque vocation du nant! Il la
+trouvait hroque de n'tre pas trouble par les ides d'ternit et
+d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irrligion,
+cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrdule de France,
+quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse!
+
+Et, comme elle le sentait qui frmissait ainsi, elle ajouta:
+
+--Que voulez-vous donc qu'il y ait aprs la mort? On a bien mrit de
+dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus dsirable et de plus
+consolant. Si Dieu avait rcompenser les bons et punir les mchants,
+il aurait vraiment trop faire. Est-ce que c'est possible, un pareil
+jugement? Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans chacun, ce
+point mls, que le mieux serait encore d'acquitter tout le monde?
+
+--Mais, murmura-t-il, ces deux-l, si aimables, si aims, n'ont pas
+vcu, et pourquoi ne pas se donner la joie de croire qu'ils revivent,
+rcompenss ailleurs, aux bras l'un de l'autre, ternellement?
+
+De nouveau, elle secoua la tte.
+
+--Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre Benedetta avait tort de
+se martyriser avec des ides de l'autre monde, en se refusant son
+amoureux, qu'elle dsirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui
+aurais amen dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et sans cur
+encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de regret, plus tard, quand
+il n'est plus temps!... Et voil toute l'histoire de ces deux pauvres
+mignons. Il n'est plus temps pour eux, ils sont morts, et on a beau
+mettre les amoureux dans les toiles, voyez-vous, quand ils sont morts,
+ils le sont bien, a ne leur fait plus ni chaud ni froid, de
+s'embrasser!
+
+A son tour, elle tait reprise par les larmes, elle sanglotait.
+
+--Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont pas eu
+seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant la grande nuit qui
+ne finira plus!... Regardez-les donc, comme ils sont blancs! et
+pensez-vous cela, quand il ne restera que les os de leurs deux ttes,
+sur le coussin, et que les os seuls de leurs bras se serreront
+encore?... Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne savent
+plus, ils ne sentent plus!
+
+Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son doute, dans son
+dsir anxieux de survie, la regardait, cette femme dont les curs ne
+faisaient pas l'affaire, qui avait gard son franc-parler de
+Beauceronne, l'air si paisible et si content du devoir accompli, en son
+humble situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au milieu
+d'un pays de loups, o elle n'avait pas mme pu apprendre la langue. Oh!
+oui, tre comme elle, avoir son bel quilibre de crature saine et
+borne qui se contentait de la terre, qui se couchait pleinement
+satisfaite le soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte
+ ne se rveiller jamais!
+
+Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funbre, venait de
+reconnatre le vieux prtre, agenouill sur la marche, et dont la tte
+basse, accable de douleur, ne lui avait point permis de distinguer les
+traits.
+
+--N'est-ce pas l'abb Pisoni, le cur de Sainte-Brigitte, o j'ai dit
+quelques messes? Ah! le pauvre homme, comme il pleure!
+
+Victorine rpondit de sa voix tranquille et navre:
+
+--Il y a de quoi. Le jour o il s'est avis de marier ma pauvre
+Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un beau coup. Tant
+d'abominations ne seraient pas arrives, si on avait donn tout de suite
+son Dario la chre enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bte de
+ville, avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave
+homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauv le monde, en mariant
+le pape et le roi, comme il disait avec un rire doux de vieux savant
+qui n'a jamais aim que les vieilles pierres: vous savez bien, leurs
+antiquailles, leurs ides patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous
+voyez, aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... L'autre
+aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le pre Lorenza, le Jsuite,
+celui qui a t le confesseur de la contessina, aprs l'abb Pisoni, et
+qui a dfait ce que ce dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau
+gcheur de besogne encore, un empcheur d'tre heureux, avec toutes les
+complications sournoises qu'il a mises dans l'histoire du divorce...
+J'aurais voulu que vous fussiez l, pour voir la faon dont il a fait un
+grand signe de croix, aprs s'tre mis genoux. Il n'a pas pleur, lui,
+ah! non, et il semblait dire que, puisque les choses finissaient si mal,
+c'tait que Dieu s'tait finalement retir de toute cette affaire. Tant
+pis pour les morts!
+
+Elle parlait doucement, sans arrt, comme soulage de pouvoir se vider
+le coeur, aprs les terribles heures de bousculade et d'touffement,
+qu'elle vivait depuis la veille.
+
+--Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez donc point?
+
+Elle dsignait du regard la jeune fille pauvrement vtue, qu'il avait
+prise pour une servante, et que le chagrin, une dtresse affreuse,
+crasait sur les dalles, devant le lit. Dans un mouvement d'perdue
+souffrance, elle venait de relever, de renverser la tte, une tte d'une
+beaut extraordinaire, noye dans la plus admirable des chevelures
+noires.
+
+--La Pierina! dit-il. La pauvre fille!
+
+Victorine eut un geste de piti et de tolrance.
+
+--Que voulez-vous? je lui ai permis de monter jusqu'ici... Je ne sais
+comment elle a pu apprendre le malheur. Il est vrai qu'elle rde
+toujours autour du palais. Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si
+vous l'aviez entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots la
+grce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! elle ne fait de
+mal personne, l, par terre, les regarder tous les deux, de ses
+beaux yeux d'amoureuse, pleins de larmes. Elle y est depuis une
+demi-heure, je m'tais promis de la faire sortir, si elle ne se
+conduisait pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge
+seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse le coeur
+pour la vie entire!
+
+Et c'tait, en vrit, un spectacle sublime, que cette Pierina, cette
+fille d'ignorance, de passion et de beaut, foudroye de la sorte,
+anantie, au bas de la couche nuptiale, o les deux amants enlacs
+dormaient, dans la mort, leur premire et ternelle nuit. Elle s'tait
+affaisse sur les talons, elle avait laiss tomber ses bras trop lourds,
+les mains ouvertes; et, la face leve, immobile, comme fige en une
+extase d'agonie, elle ne quittait plus du regard le couple adorable et
+tragique. Jamais visage humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de
+souffrance et d'amour si clatante, la Douleur antique, mais toute
+frmissante de vie, avec son front royal, ses joues de grce fire, sa
+bouche de perfection divine. A quoi pensait-elle, de quoi
+souffrait-elle, en regardant fixement son prince, jamais dans les bras
+de sa rivale? tait-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaait
+le sang de ses veines? tait-ce plutt la seule souffrance de l'avoir
+perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernire fois, sans haine
+contre cette autre femme qui tchait vainement de le rchauffer, contre
+sa chair, aussi froide que la sienne? Ses yeux noys restaient doux
+pourtant, ses lvres amres gardaient leur tendresse. Elle les trouvait
+si purs, si beaux, couchs parmi cette jonche de fleurs! Et, dans sa
+beaut elle, sa beaut de reine qui s'ignore, elle tait l sans
+souffle, en humble servante, en esclave amoureuse, dont ses matres, en
+mourant, ont arrach et emport le coeur.
+
+Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un pas ralenti, avec
+des visages de deuil, s'agenouillaient, priaient pendant quelques
+minutes, puis sortaient, de la mme allure muette et dsole. Et Pierre
+eut un serrement de coeur, quand il vit arriver ainsi la mre de Dario,
+la toujours belle Flavia, accompagne correctement de son mari, le beau
+Jules Laporte, l'ancien sergent de la garde suisse dont elle avait fait
+un marquis Montefiori. Prvenue ds la mort, elle tait venue la veille
+au soir. Mais elle revenait d'un air de crmonie, en grand deuil,
+superbe dans tout ce noir, qui allait trs bien sa majest de Junon un
+peu forte. Lorsqu'elle se fut approche royalement du lit, elle resta un
+instant debout, avec deux larmes au bord des paupires, qui ne coulaient
+pas. Puis, au moment de se mettre genoux, elle s'assura que Jules
+tait bien son ct, elle lui commanda d'un coup d'oeil de
+s'agenouiller aussi, prs d'elle. Tous deux s'inclinrent au bord de la
+marche, restrent l en prire le temps convenable, elle trs digne et
+accable, lui beaucoup mieux qu'elle encore, d'une dsolation parfaite
+d'homme qui n'tait dplac dans aucune des circonstances de la vie,
+mme les plus graves. Ensuite, tous les deux se relevrent, disparurent
+avec lenteur par la porte des appartements, o le cardinal et donna
+Serafina recevaient la famille et les intimes.
+
+Cinq dames entrrent la file, tandis que deux capucins et
+l'ambassadeur d'Espagne prs du Saint-Sige sortaient. Et Victorine, qui
+se taisait depuis quelques minutes, reprit soudain:
+
+--Ah! voici la petite princesse, et bien afflige, elle qui aimait tant
+notre Benedetta!
+
+Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, elle aussi,
+pour cette visite d'abominable adieu. Derrire elle, la femme de
+chambre, dont elle s'tait fait accompagner, tenait, dans chacun de ses
+bras, une gerbe norme de roses blanches.
+
+--La chre petite! murmura encore Victorine, elle qui voulait que ses
+noces avec son Attilio se fissent en mme temps que les noces des deux
+pauvres morts dont les amours maintenant reposent l! Et ce sont eux qui
+l'ont devance, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment dj,
+leur premire nuit!
+
+Tout de suite, Celia s'tait agenouille, avait fait le signe de la
+croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, elle regardait les deux
+chers amants, dans la stupeur dsespre de les retrouver si blancs, si
+froids, d'une beaut de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient suffi,
+la vie s'en tait alle, jamais plus les lvres ne se baiseraient? Elle
+les revoyait encore, au milieu de ce bal de l'autre nuit, si clatants,
+si triomphants de vivant amour! Une protestation furieuse montait de son
+jeune coeur, ouvert la vie, avide de joie et de soleil, en rvolte
+contre l'imbcile mort. Et cette colre, cet effroi, cette douleur en
+face du nant, o toute passion se glace, se lisaient sur son visage
+ingnu de lis candide et ferm. Jamais sa bouche d'innocence aux lvres
+closes sur les dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs
+et sans fond, n'avaient exprim plus d'insondable mystre, la vie de
+passion qu'elle ignorait, o elle entrait, et qui se heurtait, ds le
+seuil, ces deux morts tendrement aims, dont la perte lui bouleversait
+l'me.
+
+Doucement, elle ferma les yeux, elle tcha de prier, tandis que de
+grosses larmes, maintenant, coulaient de ses paupires abaisses. Un
+temps s'coula, au milieu du silence frissonnant, que troublaient seuls
+les petits bruits de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner
+par la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, qu'elle
+voulait dposer elle-mme sur le lit. Debout sur la marche, elle hsita,
+finit par les mettre droite et gauche du coussin o reposaient les
+deux ttes, comme si elle les et couronnes de ces fleurs, les mlant
+leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum si doux et si
+fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en allait pas, elle demeurait l,
+tout prs, penche sur eux, tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait
+bien leur dire encore, leur laisser d'elle, jamais. Et elle trouva,
+elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, toute son me
+profonde d'amoureuse, sur les fronts glacs de l'poux et de l'pouse.
+
+--Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes coulrent. Vous
+avez vu, elle les a baiss, et personne n'a song encore cela, pas
+mme la mre... Ah! le brave petit coeur, c'est pour sr qu'elle a pens
+ son Attilio!
+
+En se retournant pour descendre de la marche, Celia venait d'apercevoir
+la Pierina, toujours demi renverse, dans son adoration douloureuse et
+muette. Elle la reconnut, elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit
+reprise de si gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge
+de desse, en taient secous affreusement. Cette peine d'amour la
+bouleversa, telle qu'un dsastre o sombrait tout le reste. On
+l'entendit dire demi-voix, d'un ton d'infinie piti:
+
+--Ma chre, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en prie, soyez plus
+raisonnable, ma chre.
+
+Puis, comme la Pierina, saisie d'tre ainsi plainte et secourue,
+sanglotait plus fort, au point de faire scandale, Celia la releva, la
+soutint entre ses deux bras, de crainte qu'elle ne tombt par terre. Et
+elle l'emmena dans une fraternelle treinte, ainsi qu'une soeur de
+tendresse et de dsespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui
+prodiguant les plus douces paroles.
+
+--Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, dit Victorine
+ Pierre. Moi, je ne veux pas bouger d'ici, a me tranquillise de les
+veiller, ces chers enfants.
+
+A l'autel improvis, un autre prtre, un capucin, commenait une autre
+messe; et, de nouveau, la sourde psalmodie latine reprit, tandis que,
+de la salle prochaine, venaient les coups de sonnette de l'lvation,
+dans l'indistinct bourdonnement de la messe d' ct. Le parfum des
+fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse de vertige, au
+milieu de l'air immobile et morne de la vaste salle. Au fond, les
+domestiques, ainsi que pour une rception de gala, ne bougeaient point.
+Et, devant le lit de parade, que les deux cierges ples toilaient, le
+dfil de deuil continuait sans bruit, des femmes, des hommes, qui
+touffaient l un instant, puis qui s'en allaient, en emportant
+l'inoubliable vision des deux amants tragiques, dormant leur ternel
+sommeil.
+
+Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre noble, o se
+tenait don Vigilio. On y avait apport, en un coin, les quelques siges
+de la salle du trne, et la petite princesse venait de forcer l'ouvrire
+ s'asseoir sur un fauteuil, pour qu'elle se remt un peu. Elle tait en
+extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle que toutes,
+comme elle disait. Puis, elle reparla des deux chers morts qui lui
+avaient sembl bien beaux, eux aussi, d'une beaut superbe et douce,
+extraordinaire. Elle en restait transporte d'admiration, au milieu de
+ses larmes. En faisant causer la Pierina, le prtre sut que Tito, son
+frre, tait l'hpital, en grand danger, le flanc trou d'un coup de
+couteau terrible; et la misre avait grandi, affreuse, aux Prs du
+Chteau, depuis le commencement de l'hiver. C'taient pour tout le monde
+de grands chagrins, ceux que la mort emportait devaient se rjouir. Mais
+Celia, d'un geste d'invincible espoir, cartait la souffrance, la mort
+elle-mme.
+
+--Non, non, il faut vivre. Et, ma chre, a suffit d'tre belle pour
+vivre... Allons, ma chre, ne restez pas ici, ne pleurez plus, vivez
+pour la joie d'tre belle.
+
+Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, envahi d'une
+telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne plus bouger. Don Vigilio,
+debout, continuait saluer chaque visiteur d'une rvrence. Dans la
+nuit, il avait eu un accs de fivre, il en grelottait encore, trs
+jaune, les yeux brlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de
+continuels regards, comme dvor du dsir de lui parler; mais la terreur
+d'tre vu de l'abb Paparelli, par la porte grande ouverte de
+l'antichambre voisine, combattait sans doute ce dsir, car il ne cessait
+aussi de guetter le caudataire. Enfin, celui-ci dut s'absenter un
+moment, don Vigilio s'approcha du prtre.
+
+--Vous avez vu Sa Saintet hier soir.
+
+Stupfait, Pierre le regarda.
+
+--Oh! tout se sait, je vous l'ai dj dit... Et qu'avez-vous fait? Vous
+avez purement et simplement retir votre livre, n'est-ce pas?
+
+La stupeur grandissante du prtre le renseigna, sans qu'il lui laisst
+mme le temps de rpondre.
+
+--Je m'en doutais, mais je tenais en avoir la certitude... Ah! que
+tout cela est bien leur oeuvre! Me croyez-vous maintenant, tes-vous
+convaincu que ceux qu'ils n'empoisonnent pas, ils les touffent?
+
+Il devait parler des Jsuites. Prudemment, il allongea la tte, s'assura
+que l'abb Paparelli n'tait point de retour.
+
+--Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire?
+
+--Pardon, finit par rpondre Pierre, je n'ai pas encore vu monsignor
+Nani.
+
+--Ah! je croyais... Il a pass par cette salle, avant votre arrive. Si
+vous ne l'avez pas vu dans la salle du trne, c'est qu'il a d se rendre
+prs de donna Serafina et de Son minence, pour les saluer. Il va
+srement repasser par ici, vous allez le voir.
+
+Puis, avec son amertume de faible, toujours terroris et vaincu:
+
+--Je vous avais bien prdit que vous finiriez par faire ce qu'il
+voudrait.
+
+Mais il crut entendre le lger pitinement de l'abb Paparelli, il
+revint vivement sa place, salua de sa rvrence deux vieilles dames
+qui se prsentaient. Et Pierre, rest assis, accabl, les yeux demi
+clos, vit se dresser enfin la figure de Nani, dans sa ralit
+d'intelligence et de diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don
+Vigilio, pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de cet
+homme bien trop adroit pour s'tre marqu d'une robe impopulaire, prlat
+charmant d'ailleurs, connaissant fond le monde par ses fonctions
+successives dans les nonciatures et au Saint-Office, ml tout,
+document sur tout, une des ttes, un des cerveaux de la moderne arme
+noire, dont l'opportunisme entend ramener le sicle l'glise. Et,
+brusquement, la lumire totale se faisait en lui, il comprenait par
+quelle souple et admirable tactique cet homme l'avait amen l'acte
+qu'il voulait obtenir de sa libre volont apparente, le retrait pur et
+simple de son livre. C'tait d'abord une contrarit vive, la nouvelle
+qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquitude qu'on ne jett
+l'auteur exalt dans quelque rvolte fcheuse; et c'tait aussitt le
+plan arrt, les renseignements pris sur ce jeune prtre capable de
+schisme, son voyage provoqu Rome, l'invitation qu'on lui avait faite
+de descendre dans un antique palais, dont les murs eux-mmes allaient le
+glacer et l'instruire. Puis, c'taient, ds lors, les obstacles sans
+cesse renaissants, la faon de prolonger son sjour en l'empchant de
+voir le pape, en lui promettant de lui obtenir l'audience tant dsire,
+lorsque l'heure serait venue, aprs l'avoir promen partout, l'avoir
+heurt contre tout, de monsignor Fornaro au pre Dangelis, du cardinal
+Sarno au cardinal Sanguinetti. C'tait, enfin, branl par les choses et
+par les hommes, lass, coeur, rendu son doute, l'audience laquelle
+on le prparait depuis trois mois, cette visite au pape qui devait
+achever de tuer en lui son rve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son
+fin sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait une
+exprience, il l'entendait lui rpter de sa voix lgrement railleuse
+que c'tait une vritable grce de la Providence, si ces retards lui
+permettaient de visiter Rome, de rflchir, de comprendre, toute une
+instruction, toute une ducation qui lui viteraient bien des fautes. Et
+lui qui tait arriv avec son enthousiasme d'aptre, brlant de se
+battre, jurant que jamais il ne retirerait son livre! N'tait-ce pas la
+plus dlicate des diplomaties, et la plus profonde, que d'avoir ainsi
+bris son sentiment contre sa raison, en faisant appel son
+intelligence pour qu'elle supprimt, sans lutte scandaleuse, l'oeuvre
+inutile et fausse, sortie d'elle-mme, ds qu'elle se serait rendu
+compte, devant la Rome relle, du ridicule norme qu'il y avait rver
+une Rome nouvelle?
+
+A ce moment, Pierre aperut monsignor Nani qui venait de la salle du
+trne, et il n'prouva pas le sentiment d'irritation et de rancune
+auquel il s'attendait. Au contraire, il fut heureux, lorsque le prlat,
+l'ayant vu son tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci
+ne souriait pas comme son habitude, il avait l'air trs grave,
+douloureusement frapp.
+
+--Ah! mon cher fils, quelle pouvantable catastrophe! Je sors de chez
+Son Excellence, elle est dans les larmes. C'est horrible, horrible!
+
+Il s'assit sur un des siges, en invitant le prtre se rasseoir
+lui-mme, et il resta silencieux un moment, las d'motion sans doute,
+ayant besoin de ces quelques minutes de repos, sous le poids des
+rflexions qui assombrissaient visiblement son clair visage. Puis, d'un
+geste, il parut vouloir carter cette ombre, il retrouva son aimable
+obligeance.
+
+--Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Saintet?
+
+--Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de la grande bont
+que vous avez mise satisfaire mon dsir.
+
+Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible remontait
+ses lvres.
+
+--Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez t sage, en faisant
+votre soumission entire aux pieds de Sa Saintet. J'en tais certain,
+je n'attendais pas moins de votre belle intelligence. Mais vous me
+rendez tout de mme trs heureux, car je suis ravi de constater que je
+ne m'tais pas tromp sur votre compte.
+
+Il s'abandonnait, il ajouta:
+
+--Jamais je n'ai discut avec vous. A quoi bon? puisque les faits
+taient l pour vous convaincre. Et, maintenant que vous avez retir
+votre livre, toute discussion serait plus inutile encore... Pourtant,
+rflchissez donc que, s'il tait en votre puissance de ramener l'glise
+ ses dbuts, cette communaut chrtienne dont vous avez trac une si
+dlicieuse peinture, l'glise ne pourrait qu'voluer de nouveau dans la
+voie o Dieu l'a une premire fois conduite; de sorte que, au bout du
+mme nombre de sicles, elle se retrouverait exactement o elle en est
+aujourd'hui... Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'glise telle
+qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, c'est elle seule de
+savoir comment elle finira par tablir solidement son rgne ici-bas. Et
+voil pourquoi votre attaque contre le pouvoir temporel tait une faute
+impardonnable, un crime, car en dpossdant la papaut de son domaine,
+vous la livrez la merci des peuples... Votre religion nouvelle n'est
+que l'croulement final de toute religion, l'anarchie morale, la libert
+du schisme, en un mot la destruction de l'difice divin, ce catholicisme
+sculaire, si prodigieux de sagesse et de solidit, qui a suffi au salut
+des hommes jusqu'ici, qui peut seul les sauver demain et toujours.
+
+Pierre le sentit sincre, pieux, d'une foi vraiment inbranlable, aimant
+l'glise en fils reconnaissant, convaincu qu'elle tait la plus belle,
+la seule des organisations sociales capables de rendre l'humanit
+heureuse. Et, s'il entendait gouverner le monde, c'tait sans doute pour
+la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la certitude que
+personne ne le gouvernerait mieux que lui.
+
+--Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, et je les veux
+affables pour mon compte, aussi humains qu'il se pourra, tout de
+conciliation avec le sicle qui parat nous chapper, justement parce
+qu'il y a un simple malentendu, entre lui et nous. Mais nous le
+ramnerons, j'en suis sr... Et voil pourquoi, mon cher fils, je suis
+si content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme nous, prt
+lutter avec nous, n'est-ce pas?
+
+Le prtre retrouvait l tous les arguments de Lon XIII lui-mme.
+Voulant viter de rpondre directement, dsormais sans colre, mais
+sentant toujours la plaie vive de son rve arrach, il s'inclina de
+nouveau, ralentissant la voix pour en cacher l'amer tremblement.
+
+--Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous remercie de m'avoir
+opr de mes vaines illusions, d'une main si habile de parfait
+chirurgien. Demain, quand je ne souffrirai plus, je vous en garderai une
+ternelle gratitude.
+
+Monsignor Nani continuait le regarder, avec son sourire. Il entendait
+bien que ce jeune prtre restait l'cart, tait une force vive perdue
+pour l'glise. Que ferait-il le lendemain? Quelque autre sottise sans
+doute. Mais le prlat devait se contenter de l'avoir aid rparer la
+premire, ne pouvant prvoir l'avenir. Et il eut un joli geste, comme
+pour dire que chaque jour suffisait sa tche.
+
+--Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il enfin. Soyez
+sage, votre bonheur de prtre et d'homme est dans l'humilit. Vous serez
+affreusement malheureux, si vous employez contre Dieu l'admirable
+intelligence que Dieu vous a donne.
+
+Puis, d'un geste encore, il carta toute cette affaire, bien finie, dont
+il n'y avait plus s'occuper. Et l'autre affaire revint l'assombrir,
+celle qui s'achevait elle aussi, mais si tragiquement, par la mort
+foudroyante de ces deux enfants endormis l, dans la salle voisine.
+
+--Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal, ils m'ont
+boulevers le coeur! Jamais catastrophe ne s'est abattue plus
+cruellement sur une maison... Non, non, c'est trop! le malheur va trop
+loin, l'me en est rvolte!
+
+Mais, ce moment, un bruit de voix vint de la seconde antichambre, et
+Pierre eut la surprise de voir passer le cardinal Sanguinetti, que
+l'abb Paparelli amenait avec un redoublement d'obsquiosit.
+
+--Si Votre minence a l'extrme bont de me suivre, je vais la conduire
+moi-mme.
+
+--Oui, je suis arriv hier soir de Frascati, et quand j'ai su la triste
+nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes regrets et mes
+consolations.
+
+--Que Votre minence daigne s'arrter un instant prs des corps, et je
+la conduirai ensuite Son minence.
+
+--C'est cela, je dsire qu'on sache bien la part immense que je prends
+au deuil qui frappe cette illustre maison.
+
+Il disparut dans la salle du trne, et Pierre resta bant de cette
+tranquille audace. Il ne l'accusait certainement pas de complicit
+directe avec Santobono, il n'osait mesurer jusqu'o pouvait aller sa
+complicit morale. Mais, le voir passer de la sorte, le front si haut,
+la parole si nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il
+savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans doute comme les
+crimes se savent, dans ces dessous tnbreux, entre gens intresss
+savoir. Et il demeurait glac de la faon hautaine dont cet homme se
+prsentait, pour arrter les soupons peut-tre, pour faire srement un
+acte de bonne politique, en donnant son rival un public tmoignage
+d'estime et de tendresse.
+
+--Le cardinal, ici! ne put-il s'empcher de murmurer.
+
+Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des penses de Pierre dans ses yeux
+d'enfance, o tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette
+exclamation.
+
+--Oui, j'avais appris, en effet, qu'il tait rentr Rome depuis hier
+soir. Il a tenu ne pas s'absenter davantage, le Saint-Pre allant
+mieux et pouvant avoir besoin de lui.
+
+Bien que cela ft dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y
+mprit pas un instant. Et, son tour, ayant regard le prlat, il fut
+convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui
+apparaissait dans sa complication terrible, dans la frocit que lui
+avait donne le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera,
+n'tait point sans coeur, aimait srement Benedetta d'une affection
+charme par tant de beaut et de grce. On pouvait expliquer ainsi la
+faon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du
+mariage. Mais, entendre don Vigilio, ce divorce obtenu prix d'argent
+et sous la pression des influences les plus notoires, tait simplement
+un scandale, tran d'abord par lui en longueur, prcipit ensuite vers
+une solution retentissante, dans l'unique but de dconsidrer le
+cardinal et de l'carter de la tiare, la veille du conclave que tout
+le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que
+le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait tre le
+candidat de Nani, si souple, si dsireux d'entente universelle; de sorte
+que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au
+bonheur de la chre contessina, n'avait pu tre que la destruction
+lente, ininterrompue, de la brlante ambition de la soeur et du frre,
+ce troisime pape triomphal que leur antique famille devait donner
+l'glise. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait mme un
+instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son
+espoir, jamais il ne s'tait imagin qu'on irait jusqu'au crime, cette
+abomination imbcile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait
+des innocents. Non, non! comme il le disait, c'tait trop, l'me en
+tait rvolte. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalit
+le rpugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soign, gardait
+encore la gravit de sa rvolte, devant le cardinal en larmes et ces
+deux tristes amants foudroys sa place.
+
+Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti tait toujours le candidat
+secret du prlat, restait quand mme tourment par l'ide de savoir
+jusqu'o allait la complicit morale de ce dernier, dans l'excrable
+aventure. Il reprit la conversation.
+
+--On dit Sa Saintet fche avec Son minence le cardinal Sanguinetti.
+Naturellement, le pape rgnant ne peut voir d'un trs bon oeil le pape
+futur.
+
+Monsignor Nani s'gaya un instant, en toute franchise.
+
+--Oh! le cardinal s'est fch et raccommod trois ou quatre fois avec le
+Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Pre n'a pas montrer de jalousie
+posthume, il sait qu'il peut faire un trs bon accueil Son minence.
+
+Puis, il regretta d'avoir exprim ainsi une certitude, il se reprit.
+
+--Je plaisante, Son minence est tout fait digne de la haute fortune
+qui l'attend peut-tre.
+
+Mais Pierre tait fix, le cardinal Sanguinetti n'tait certainement
+plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop us
+par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances
+quivoques qu'il avait conclues, dans sa fivre, avec tous les mondes,
+mme avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'clairait, le
+cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dvoraient, se
+supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant
+devant aucun compromis, rvant de reconqurir Rome par la voie des
+lections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance,
+excommuniant le sicle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait
+sauver l'glise. Pourquoi ne pas laisser les deux thories, ainsi mises
+face face, se dtruire, avec ce qu'elles avaient d'extrme et
+d'inquitant? Si Boccanera avait chapp au poison, il n'en tait pas
+moins atteint par la tragique aventure, dsormais impossible comme
+candidat, tu sous les histoires dont bourdonnait Rome entire; et, si
+Sanguinetti pouvait se croire enfin dbarrass d'un rival, il n'avait
+pas vu qu'il se frappait lui-mme, qu'il tuait galement sa candidature,
+en la brlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des
+moyens, menaante pour tous. Monsignor Nani en tait visiblement
+enchant: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux
+loups lgendaires qui s'taient battus et mangs, sans qu'on retrouvt
+rien, pas mme les deux queues. Et, au fond de ses yeux ples, en toute
+sa personne discrte, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le
+candidat choisi dfinitivement, patronn par la toute-puissante arme
+dont il tait un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se
+dsintressait jamais, avait toujours la solution prte. Qui donc, qui
+donc allait tre le pape de demain?
+
+Il s'tait lev, il prenait cordialement cong du jeune prtre:
+
+--Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon
+voyage...
+
+Pourtant, il ne s'loignait pas, il continuait regarder Pierre de son
+air de pntration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-mme un
+sige.
+
+--Dites, vous irez srement, ds votre retour en France, saluer le
+cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement son
+souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau.
+C'est une des plus grandes lumires du clerg franais... Ah! si une
+telle intelligence voulait travailler la bonne entente dans notre
+sainte glise! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des
+prventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours.
+
+Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la premire fois,
+cette minute dernire, Pierre l'coutait avec curiosit. Puis, il ne se
+gna plus, il rpondit en toute franchise:
+
+--Oui, Son minence a des ides trs arrtes sur notre vieille glise
+de France. Ainsi, il professe une vritable horreur des Jsuites...
+
+D'une lgre exclamation, monsignor Nani l'arrta. Et il avait un air le
+plus sincrement tonn, le plus franc qu'on pt voir.
+
+--Comment, l'horreur des Jsuites? En quoi les Jsuites peuvent-ils
+l'inquiter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jsuites!
+Est-ce que vous en avez vu Rome? Est-ce qu'ils vous ont gn en rien,
+ces pauvres Jsuites, qui n'y possdent mme plus une pierre pour
+reposer leur tte?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet
+pouvantail, c'est enfantin!
+
+Pierre le regardait son tour, merveill de son aisance, de son audace
+tranquille, sur ce sujet brlant. Il ne dtournait pas les yeux,
+laissait sa face ouverte, comme un livre de vrit.
+
+--Ah! si par Jsuites vous entendez les prtres sages, qui, au lieu
+d'engager avec les socits modernes des luttes striles, dangereuses,
+s'efforcent de les ramener humainement l'glise, mon Dieu! nous sommes
+tous plus ou moins des Jsuites, car il serait fou de ne pas tenir
+compte de l'poque o l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrte pas aux
+mots, peu m'importe! Des Jsuites, oui! si vous voulez, des Jsuites!
+
+Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, o il y avait tant
+de moquerie et tant d'intelligence.
+
+--Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est
+draisonnable, en France, de traquer les Jsuites, de les traiter en
+ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vrit, les
+Jsuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour
+la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique
+reste debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papaut
+puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Pre, aprs avoir
+rv un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il
+fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant
+qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'glise. Et il n'a
+obi en cela qu' la politique des Jsuites, de ces affreux Jsuites que
+votre Paris excre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il
+serait beau lui de travailler l'apaisement, en faisant comprendre
+combien votre Rpublique a tort de ne pas aider davantage le Saint-Pre
+dans son oeuvre de conciliation. Elle affecte de le considrer en
+quantit ngligeable, et c'est l une faute dangereuse pour des
+gouvernants, car s'il parat dpouill de toute action politique, il
+n'en est pas moins une immense force morale, qui peut, chaque heure,
+soulever les consciences, dterminer des agitations religieuses, d'une
+incalculable porte. C'est toujours lui qui dispose des peuples,
+puisqu'il dispose des mes, et la Rpublique agit avec une lgret bien
+grande, dans son intrt mme, en montrant qu'elle ne s'en doute plus...
+Et dites-lui enfin que c'est une vraie piti de voir la misrable faon
+dont cette Rpublique choisit ses vques, comme si elle voulait
+affaiblir volontairement son piscopat. A part quelques exceptions
+heureuses, vos vques sont de bien pauvres cervelles, et par consquent
+vos cardinaux, ttes mdiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent
+aucun rle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste
+figure vous y ferez! Pourquoi, ds lors, traitez-vous avec une haine si
+sotte et si aveugle ces Jsuites qui sont politiquement vos amis?
+pourquoi n'employez-vous pas leur zle intelligent, prt vous servir,
+de manire vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut
+vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'oeuvre de Lon
+XIII, cette oeuvre si mal juge, si combattue, qui se soucie peu des
+petits rsultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout l'avenir,
+l'unit de tous les peuples en leur sainte mre l'glise... Dites-le,
+dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il
+travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain!
+mais toute la question est l, malheur la France, si elle ne trouve
+pas un continuateur de Lon XIII dans le pape de demain!
+
+Il s'tait lev de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne
+s'tait panch de la sorte, si longuement. Mais il n'avait srement dit
+que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une
+lenteur, une douceur fermes, o l'on sentait chaque parole mrie, pese
+ l'avance.
+
+--Adieu, mon cher fils, et encore une fois rflchissez tout ce que
+vous aurez vu et entendu Rome, soyez bien sage, ne gtez pas votre
+vie.
+
+Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prlat
+lui tendait.
+
+--Monseigneur, je vous remercie encore de vos bonts, et soyez convaincu
+que je n'oublierai rien de mon voyage.
+
+Il le regarda disparatre, dans sa soutane fine, de son pas lger et
+conqurant, qui croyait aller toutes les victoires de l'avenir. Non,
+non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unit
+de tous les peuples en leur sainte mre l'glise, ce servage temporel,
+o la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, matre du monde.
+Et ces Jsuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la
+fille ane de l'glise, la seule qui pt aider encore sa mre
+reconqurir la royaut universelle; mais ils l'aimaient comme les vols
+noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent
+et qu'ils dvorent. Une infinie tristesse lui tait revenue au coeur, en
+ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroy, dans ce
+deuil et dans cet croulement, c'taient eux, eux encore, qui devaient
+tre les artisans de la douleur et du dsastre.
+
+Justement, s'tant retourn, il aperut don Vigilio, adoss la
+crdence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains,
+comme s'il et voulu s'anantir, disparatre jamais, et grelottant de
+tous ses membres, autant de peur que de fivre. Dans un moment o aucun
+visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber une crise de
+dsespoir terrifi, il s'abandonnait.
+
+--Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avanant.
+tes-vous malade, puis-je vous secourir?
+
+Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bgayait entre ses
+mains serres. Et il ne lcha que son cri touff d'pouvante:
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+--Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prtre tonn.
+
+Alors, le secrtaire dgagea son visage, cda encore au besoin
+frissonnant de se confier quelqu'un.
+
+--Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez
+donc rien! Avez-vous remarqu la faon dont il s'est empar du cardinal
+Sanguinetti pour le mener Son minence? Imposer ce rival souponn,
+excr, Son minence, en un moment pareil, quelle insolente audace!
+Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constat avec quelle
+sournoiserie mchante il a conduit une vieille dame, une trs ancienne
+amie, qui demandait seulement baiser les mains de Son minence, un peu
+de vraie tendresse dont Son minence aurait t si heureuse?... Je vous
+dis qu'il est le matre ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte son
+gr, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pince de
+poussire qu'on jette au vent!
+
+Pierre s'inquita de le voir si frmissant et si jaune.
+
+--Voyons, voyons, mon cher, vous exagrez.
+
+--J'exagre... Savez-vous ce qui s'est pass cette nuit, la scne
+laquelle j'ai assist, malgr moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais
+vous la dire.
+
+Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle tait rentre la veille, pour
+tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait dj
+l'me ulcre, toute brise des mauvaises nouvelles qu'elle avait
+apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrtaire, puis chez des prlats
+de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de
+son frre priclitait singulirement, qu'il s'tait cr des ennemis de
+plus en plus nombreux dans le Sacr Collge, ce point que son lection
+au trne pontifical, probable l'anne prcdente, semblait dsormais
+tre devenue impossible. Tout d'un coup, le rve de sa vie croulait,
+l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre ses pieds.
+Comment? pourquoi? elle s'tait dsesprment enquis des motifs, et elle
+avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des
+manifestations inopportunes, des gens blesss par un mot, par un acte,
+une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise
+volontairement pour gter les choses. Le pis tait que, dans chacune de
+ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blmes, dconseilles
+par elle, et que son frre s'tait obstin commettre, sous l'influence
+inavoue de l'abb Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui
+elle sentait une puissance nfaste, un destructeur de sa propre
+influence, si vigilante et si dvoue. Aussi, malgr le deuil o tait
+la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'excution du tratre,
+d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono,
+l'histoire du panier de figues qui avait pass des mains de celui-ci
+dans les mains de celui-l, la glaaient d'un soupon qu'elle vitait
+mme d'claircir. Mais, ds les premiers mots, ds sa demande formelle
+de jeter le tratre la porte, sur l'heure, elle avait trouv chez son
+frre une rsistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu
+l'entendre, il s'tait fch, une de ces colres d'ouragan dont la
+violence balayait tout, disant que c'tait trs mal elle de s'en
+prendre un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire l le
+jeu de ses ennemis, qui, aprs lui avoir tu monsignor Gallo,
+cherchaient empoisonner son affection dernire pour ce pauvre prtre
+sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables
+inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son ddain de
+la calomnie. Et elle avait d se taire.
+
+Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'tait de nouveau couvert le
+visage de ses deux mains.
+
+--Ah! Paparelli, Paparelli!
+
+Et il bgayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et
+d'humilit, le vil espion charg au palais de tout voir, de tout
+couter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, matre des
+plus nobles proies, dvorant la crinire du lion, le Jsuite, le Jsuite
+valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine
+triomphante!
+
+--Calmez-vous, calmez-vous, rptait Pierre, qui, tout en faisant la
+part de l'exagration folle, tait envahi lui-mme par ce frisson de
+l'inconnu redoutable, des choses menaantes et vagues qu'il sentait
+s'agiter rellement au fond de l'ombre.
+
+Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues,
+depuis que la foudre tait tombe prs de lui, en avait gard ce
+tremblement, cet effroi perdu que rien ne pouvait plus calmer. Mme
+seul, la nuit, couch, la porte verrouille, des terreurs le prenaient,
+le faisaient se cacher sous le drap, en touffant des cris, comme si des
+hommes allaient entrer par le mur, pour l'trangler.
+
+Il reprit, essouffl, d'une voix dfaillante, ainsi qu'au sortir d'une
+lutte:
+
+--Je le disais bien, le soir o nous avons caus dans votre chambre,
+enferms pourtant triple tour... J'avais tort de vous parler librement
+d'eux, de me soulager le coeur, en vous racontant tout ce dont ils sont
+capables. J'tais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils
+l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment mme, j'ai
+tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois
+ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble
+maison que je croyais si sre sera mon tombeau!
+
+Une piti profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fivreux
+hant de cauchemars, achevant de gter sa vie manque, dans les
+angoisses de la terreur perscutrice.
+
+--Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe
+o.
+
+Stupfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.
+
+--Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe o, ils y sont.
+Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand mme avec eux,
+chez eux... Non, non! je prfre rester ici, autant mourir ici tout de
+suite, si Son minence ne peut plus me dfendre.
+
+Il avait lev sur le grand portrait de crmonie, o le cardinal
+resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie
+supplication, o s'efforait de luire encore un espoir. Mais la crise
+revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa
+fivre.
+
+--Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer
+davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait,
+s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai
+la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous
+me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de
+grce, allez-vous-en!
+
+Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y craser la face,
+s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se dcida
+l'abandonner, craignant de provoquer un accs plus grave, s'il
+s'enttait le secourir.
+
+Dans la salle du trne, o il rentra, Pierre se retrouva au milieu du
+deuil affreux de la maison, irrparable. Une autre messe y succdait
+l'autre, des messes toujours dont les prires balbuties montaient sans
+fin implorer la misricorde divine, pour qu'elle accueillt avec
+bienveillance les deux chres mes envoles. Et, dans l'odeur mourante
+des roses qui se fanaient, devant les deux toiles plies des cierges,
+il songea cet croulement suprme des Boccanera. Dario tait le
+dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait
+empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal,
+chez qui l'orgueil du nom restait l'unique pch, pour ce frle garon,
+la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pt
+reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis
+le mariage, c'tait, plus que le dsir de faire cesser le scandale,
+l'esprance de voir natre des deux beaux enfants une ligne nouvelle et
+forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient ne pas se marier,
+si on ne les donnait pas l'un l'autre. Maintenant, avec eux, l, sur
+ce lit de parade, dans leur mortelle treinte infconde, gisait la
+dpouille dernire, les pauvres restes d'une si longue suite de princes
+clatants, prlats et capitaines, que la tombe allait boire. C'tait
+fini, rien ne natrait d'une vieille fille qui n'tait plus femme, d'un
+vieux prtre qui avait cess d'tre un homme. Tous deux demeuraient face
+ face, striles, tels que deux chnes rests seuls debout de l'ancienne
+fort disparue, et dont la mort laisserait bientt la plaine absolument
+rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle dtresse de se
+dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir
+du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur dfaillante
+des roses, dans la pleur des deux cierges, Pierre sentait prsent
+l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait
+jamais sur une famille teinte, sur un monde ananti.
+
+Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna
+Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la
+chambre voisine, o la princesse recevait. Il la trouva, vtue de noir,
+trs mince, trs droite, assise sur un fauteuil, d'o elle se levait un
+instant, avec une dignit lente, pour rpondre au salut de chacune des
+personnes qui entraient. Et elle coutait les condolances, elle ne
+rpondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur
+physique. Mais lui, qui avait appris la connatre, devinait au
+creusement des traits, aux yeux vides, la bouche amre, l'effroyable
+dsastre intrieur, tout ce qui s'tait croul en elle, sans espoir de
+rparation possible. Non seulement la race tait finie, mais encore son
+frre ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru
+faire par son dvouement, son renoncement de femme qui donnait son
+cerveau et son coeur ce rve, ses soins, sa fortune, sa vie manque
+d'pouse et de mre. Au milieu de tant de ruines, c'tait peut-tre de
+cette ambition due qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le
+jeune prtre, son hte, comme elle se levait pour les autres personnes;
+mais elle arrivait mettre des nuances dans la faon dont elle quittait
+son sige, il sentit trs bien qu'il tait rest ses yeux le petit
+prtre franais, l'infime serviteur attard dans la domesticit de Dieu,
+du moment qu'il n'avait pas mme su s'lever au titre de prlat. Un
+moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, aprs avoir accueilli son
+compliment d'une lgre inclinaison de tte, il demeura debout, par
+politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la
+pice. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, taient cependant l,
+assises elles aussi, dans une immobilit dsole et muette. Mais ce qui
+le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux
+amis de la maison, avec son corps chtif, son paule gauche plus haute
+que la droite, affaiss, presque couch au fond d'un fauteuil, les
+paupires closes. Il s'y tait d'abord oubli, aprs les condolances
+qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence
+lourd, par la tideur touffante de l'air; et tout le monde respectait
+son sommeil. Rvait-il, en son assoupissement, cette carte de la
+chrtient entire qu'il avait dans son crne bas, d'expression obtuse?
+Continuait-il, en son rve, derrire son masque blmi de vieux
+fonctionnaire, hbt par un demi-sicle de bureaucratie troite, sa
+terrible besogne de conqute, la terre soumise et gouverne du fond de
+son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et
+dfrentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop
+travailler, on voyait l'excs de son gnie et de son zle dans ces
+somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne
+devait emporter de cette minence toute-puissante que cette dernire
+image, un vieillard puis, se reposant dans l'motion d'un deuil,
+dormant l comme un vieil enfant candide, sans qu'on pt savoir si
+c'tait l'imbcillit commenante ou la fatigue d'une nuit passe
+faire rgner Dieu sur quelque continent lointain.
+
+Deux dames partirent, trois autres arrivrent. Donna Serafina s'tait
+leve de son sige, avait salu, puis avait repris son attitude rigide,
+le buste droit, le visage dur et dsespr. Le cardinal Sarno dormait
+toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le coeur
+battant grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait
+dans la salle manger, pour se rendre au petit cabinet de travail o le
+cardinal Boccanera recevait, il se trouva en prsence de l'abb
+Paparelli, qui gardait la porte jalousement.
+
+Quand le caudataire l'eut flair, il sembla comprendre qu'il ne pouvait
+lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le
+lendemain, battu et honteux, on n'avait rien en craindre.
+
+--Vous dsirez voir Son minence, bon, bon!... Tout l'heure, attendez!
+
+Et, jugeant qu'il s'avanait trop prs de la porte, il le repoussa
+l'autre bout de la pice, dans la crainte sans doute qu'il ne surprt un
+mot.
+
+--Son minence est encore enferme avec Son minence le cardinal
+Sanguinetti... Attendez, attendez l!
+
+En effet, Sanguinetti avait affect de rester trs longtemps genoux,
+devant les deux corps, dans la salle du trne. Puis, il venait aussi de
+prolonger sa visite donna Serafina, pour bien marquer quelle part il
+prenait la dsolation de la famille. Et il tait, depuis plus de dix
+minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendt autre chose, par moments,
+au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix.
+
+Mais Pierre, en retrouvant l Paparelli, fut hant de nouveau par tout
+ce que don Vigilio lui avait cont. Il le regardait, si gros, si court,
+ballonn d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que dformaient les
+rides, pareil, quarante ans, dans sa soutane malpropre, une trs
+vieille fille, dont le clibat aurait fait une outre demi dtendue. Et
+il s'tonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui
+portait si haut la tte, dans la fiert indestructible de son nom,
+avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel tre, si
+cruellement affreux, suant ce point la bassesse et le dgot?
+N'tait-ce pas justement cette dchance physique de la crature, cette
+profonde humilit morale, qui l'avaient frapp, troubl d'abord, puis
+sduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient?
+Cela souffletait sa propre beaut, son propre orgueil. Lui qui ne
+pouvait tre dform ainsi, qui ne parvenait pas vaincre son dsir de
+gloire, devait en tre arriv, par un effort de sa foi, jalouser cet
+infiniment laid et cet infiniment petit, l'admirer, le subir comme
+une force suprieure de pnitence, de ravalement humain, ouvrant toutes
+grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a
+sur le hros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet
+d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur pouvante de
+payer leurs joies terrestres des flammes ternelles? Et c'tait bien le
+lion mang par l'insecte, tant de force et d'clat dtruit par
+l'invisible. Ah! tre comme cette belle me, si certaine du paradis,
+enferme pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse
+humilit de cette intelligence, de ce thologien remarquable qui se
+battait de verges tous les matins et qui consentait n'tre que le plus
+infime des domestiques!
+
+Debout, tass dans sa graisse livide, l'abb Paparelli surveillait
+Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de
+sa face. Et celui-ci commenait tre pris de malaise, en se demandant
+ce que les deux minences pouvaient bien se dire, enfermes si longtemps
+ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si
+Boccanera souponnait, chez Sanguinetti, l'vque qui avait Santobono
+dans sa clientle! Quelle srnit d'audace, chez l'un, d'avoir os se
+prsenter, et quelle force d'me, chez l'autre, quel empire sur
+soi-mme, au nom de la sainte religion, d'viter le scandale, en se
+taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et
+d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait
+t passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre
+changer les paroles diplomatiques qui convenaient une pareille
+entrevue, tandis que leurs mes grondaient de furieuse haine!
+
+Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la
+face calme, pas plus rouge qu' l'habitude, dcolore mme un peu, et
+gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de
+montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, dcelaient
+sa joie d'tre dbarrass d'une corve fort lourde en somme. Il s'en
+allait, dans son espoir, comme l'unique pape dsormais possible.
+
+L'abb Paparelli s'tait prcipit.
+
+--Si Son minence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son
+minence...
+
+Et, se tournant vers Pierre:
+
+--Vous pouvez entrer, maintenant.
+
+Pierre les regarda disparatre, l'un si humble, derrire l'autre si
+triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de
+travail, troit, meubl d'une simple table et de trois chaises, il
+aperut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et
+noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trne,
+redout, excr. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait
+aussi le seul pape possible, celui que devait lire le conclave de
+demain.
+
+Mais, quand la porte fut referme, la vue de ce jeune prtre, son
+hte, qui avait assist la mort de ses deux chers enfants, endormis
+pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une
+motion indicible, d'une faiblesse inattendue, o toute son nergie
+sombra. C'tait la revanche de son humanit, maintenant que son rival
+n'tait plus l pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre
+tremblant sous la cogne, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup
+suffoqu par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le
+crmonial, baiser l'meraude qu'il portait l'annulaire, il le releva,
+le fit asseoir immdiatement devant lui, en bgayant d'une voix
+entrecoupe:
+
+--Non, non, mon cher fils, prenez ce sige, attendez... Excusez-moi,
+laissez-moi un instant, j'ai le coeur qui clate.
+
+Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se matriser,
+renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il
+serrait sur ses joues et sur ses tempes.
+
+Des larmes montrent alors aux yeux de Pierre, revivant son tour
+l'affreuse aventure, boulevers de voir pleurer ce grand vieillard, ce
+saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si matre de lui, et qui
+n'tait plus l qu'un pauvre tre d'agonie et de souffrance, aussi
+perdu, aussi faible qu'un enfant. touffant lui-mme, il voulut pourtant
+prsenter ses condolances, il chercha par quelles bonnes paroles il
+apporterait quelque douceur ce dsespoir.
+
+--Je supplie Votre minence de croire mon chagrin profond. J'ai t
+chez elle combl de bonts, j'ai tenu lui dire tout de suite combien
+cette perte irrparable...
+
+Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.
+
+--Non, non, ne dites rien, de grce, ne dites rien!
+
+Et un silence rgna, tandis qu'il pleurait toujours, secou par sa
+lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il
+dompta son frisson, il dgagea lentement sa face, peu peu apaise,
+redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis la volont de
+Dieu. Puisque Dieu s'tait refus faire un miracle, puisqu'il frappait
+si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de
+ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait
+qu' s'incliner.
+
+Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait
+russi rendre naturelle et obligeante:
+
+--Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils?
+
+--Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre cong de Votre minence, en
+la remerciant une fois encore de sa bienveillance inpuisable.
+
+--Alors, vous avez su que la congrgation de l'Index avait condamn
+votre livre, comme cela tait invitable?
+
+--Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'tre reu par Sa Saintet, et c'est
+devant elle que je me suis soumis et que j'ai rprouv mon oeuvre.
+
+Une flamme commena remonter aux yeux humides du cardinal.
+
+--Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce
+n'tait que votre devoir strict de prtre, mais il y en a tant de nos
+jours qui ne font pas mme leur devoir!... Comme membre de la
+congrgation, j'ai tenu la parole que je vous avais donne, de lire
+votre livre, d'en tudier soigneusement surtout les pages vises par
+l'accusation. Et si, ensuite, je suis rest neutre, si j'ai affect de
+me dsintresser de l'affaire, jusqu' manquer la sance o elle a t
+juge, ce n'a t que pour faire plaisir ma pauvre chre nice, qui
+vous aimait, qui vous dfendait prs de moi...
+
+Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait
+dfaillir encore, s'il voquait le souvenir de Benedetta, l'adore, la
+regrette. Aussi fut-ce avec une pret batailleuse qu'il continua:
+
+--Mais quel livre excrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire!
+Vous m'aviez affirm que vous tiez respectueux du dogme, et je me
+demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un
+aveuglement tel, que la conscience mme de votre crime vous chappait.
+Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'oeuvre entire est la
+ngation mme de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas
+senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'tait condamner
+absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule
+ternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel
+des poisons, un de ces livres infmes qu'on brlait autrefois par la
+main du bourreau, qu'on laisse forcment circuler de nos jours, aprs
+l'avoir interdit et dsign par l mme aux curiosits perverses, ce qui
+explique la pourriture contagieuse du sicle... Ah! que j'ai bien
+reconnu l les ides de notre distingu et potique parent, ce cher
+vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de
+lettres! De la littrature, rien que de la littrature! Je prie Dieu de
+lui pardonner, car il ne sait srement pas ce qu'il fait ni o il va,
+avec son christianisme d'lgie pour les ouvriers beaux parleurs et pour
+les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'me vague. Et
+je ne garde ma colre que contre Son minence le cardinal Bergerot, car
+celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le
+dfendez pas. Il est la rvolution dans l'glise, il est contre Dieu!
+
+En effet, Pierre, bien qu'il se ft promis de ne pas rpondre, de ne pas
+discuter, avait laiss chapper un geste de protestation, devant cette
+furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait
+le plus au monde. D'ailleurs, il cda, il s'inclina de nouveau.
+
+--Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui!
+mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel
+aux plus laides passions qui soulve les pauvres contre les riches, en
+leur annonant je ne sais quel partage, quelle communaut aujourd'hui
+impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans
+pouvoir jamais les lui donner, une galit et une justice, qui vient de
+Dieu seul, que Dieu seul pourra faire rgner enfin, au jour marqu par
+sa toute-puissance! de cette charit intresse dont on abuse contre le
+ciel lui-mme, pour l'accuser d'iniquit et d'indiffrence, de cette
+charit larmoyante et amollissante, indigne des coeurs solides et forts,
+comme si la souffrance humaine n'tait pas ncessaire au salut, comme si
+nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus prs de l'infini
+bonheur, mesure que nous souffrons davantage!
+
+Il s'exaltait, il tait saignant et superbe. C'tait son deuil, sa
+blessure au coeur qui l'exasprait ainsi, le coup de massue qui l'avait
+abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la
+douleur, si entt dans son ide stoque d'un Dieu omnipotent, matre
+des hommes, rservant sa flicit aux seuls lus de son choix.
+
+De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement:
+
+--Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voil
+de retour, puisque vous vous tes repenti. Vous ne sauriez croire
+combien j'en suis heureux.
+
+A son tour, Pierre s'effora de se montrer conciliant, afin de ne pas
+ulcrer davantage cette me violente et endolorie.
+
+--Votre minence peut tre certaine que je tcherai de n'oublier aucune
+de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil
+de Sa Saintet Lon XIII.
+
+Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne
+furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues demi, comme s'il
+se dbattait pour ne pas interroger directement le jeune prtre.
+
+--Ah! oui, vous avez vu Sa Saintet, vous avez caus avec elle, et elle
+a d vous dire, n'est-ce pas? comme tous les trangers qui vont la
+saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois
+plus que dans les occasions invitables, voici plus d'un an que je n'ai
+pas t admis en audience particulire.
+
+Cette preuve publique de dfaveur, cette lutte sourde qui, de mme qu'au
+temps de Pie IX, heurtait le Saint-Pre et le camerlingue, emplissait
+d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla,
+en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme
+sr, qui d'ailleurs partait le lendemain.
+
+--La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent
+vides de vraie sagesse et de courage... La vrit terrible, c'est que
+les dix-huit annes de concessions de Lon XIII ont tout branl dans
+l'glise, et que, s'il rgnait longtemps encore, le catholicisme
+croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un difice dont on a sap les
+colonnes.
+
+Pierre, trs intress, ne put s'empcher de soulever des objections,
+pour s'instruire.
+
+--Mais ne s'est-il pas montr trs prudent, n'a-t-il pas mis le dogme
+l'cart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il parat avoir
+cd en beaucoup de points, a n'a jamais t que dans la forme.
+
+--La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il
+vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cdait
+volontiers sur la forme. Parole dplorable, diplomatie quivoque, quand
+elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon me se soulve cet
+opportunisme, ce jsuitisme qui ruse avec le sicle, qui est fait
+seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le dsarroi du
+sauve-qui-peut, cause prochaine des irrmdiables dfaites! Une lchet,
+la pire des lchets, l'abandon de ses armes afin d'tre plus prompt
+la retraite, la honte d'tre soi tout entier, le masque accept dans
+l'espoir de tromper le monde, de pntrer chez l'ennemi et de le rduire
+par la tratrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion
+traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a t, qui est
+encore, qui restera jusqu' la fin des ges la loi mme de Dieu!
+
+Il ne put rester assis, il se leva, se mit marcher au travers de
+l'troite pice, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'tait
+tout le rgne, toute la politique de Lon XIII qu'il discutait, qu'il
+condamnait violemment.
+
+--L'unit, la fameuse unit qu'on lui fait une gloire si grande de
+vouloir rtablir dans l'glise, ce n'est l que l'ambition furieuse, et
+aveugle d'un conqurant qui largit son empire, sans se demander si les
+nouveaux peuples soumis ne vont pas dsorganiser son ancien peuple,
+jusque-l fidle, l'adultrer, lui apporter la contagion de toutes les
+erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des
+autres pays, en rentrant dans l'glise catholique, la transforment
+fatalement, ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une glise
+nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'tre que ce qu'on est, mais tre
+solidement... De mme, n'est-ce pas la fois un danger et une honte,
+cette prtendue alliance avec la dmocratie, cette politique que suffit
+ condamner l'esprit sculaire de la papaut? La monarchie est de droit
+divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Rvolution,
+rver ce dnouement monstrueux d'utiliser la dmence des hommes, pour
+mieux rtablir sur eux son pouvoir. Toute rpublique est un tat
+d'anarchie, et c'est ds lors la plus criminelle des fautes, c'est
+branler jamais l'ide d'autorit, d'ordre, de religion mme, que de
+reconnatre la lgitimit d'une rpublique, dans l'unique but de
+caresser le rve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a
+fait du pouvoir temporel. Il le rclame bien encore, il affecte de
+rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais,
+en ralit, est-ce qu'il n'en a pas consomm la perte, est-ce qu'il n'y
+a pas renonc dfinitivement, puisqu'il reconnat que les peuples ont le
+droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre
+comme les btes libres, au fond des forts?
+
+Brusquement, il s'arrta, leva les deux bras au ciel, dans un lan de
+sainte colre.
+
+--Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanit, par son besoin du
+succs, aura t la ruine de l'glise! cet homme qui n'a cess de tout
+corrompre, de tout dissoudre, de tout mietter, afin de rgner sur le
+monde qu'il croit reconqurir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant,
+pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappel vous?
+
+Et cet appel la mort prenait un accent si sincre, il y avait l une
+haine grandie par un si rel dsir de sauver Dieu en pril ici-bas, que
+Pierre fut travers lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le
+voyait, ce cardinal Boccanera, qui hassait religieusement,
+passionnment Lon XIII, il le voyait guettant depuis des annes dj,
+du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il
+avait la charge de constater, titre de camerlingue. Comme il devait
+l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fbrile l'heure
+bienheureuse o il irait, arm du petit marteau d'argent, taper les
+trois coups symboliques sur le crne de Lon XIII glac, rigide, tendu
+sur son lit, entour de sa cour pontificale! Ah! taper enfin ce mur du
+cerveau, pour tre bien certain que rien ne rpondait plus, qu'il n'y
+avait plus rien l dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces
+trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne
+rpondant pas, le camerlingue se tournerait aprs avoir patient
+quelques secondes, puis il dirait: Le pape est mort!
+
+--Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au prsent, la
+conciliation est une arme de l'poque, c'est pour vaincre coup sr que
+le Saint-Pre consent cder sur les questions de forme.
+
+--Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'glise n'a
+eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intgralit, dans l'ternit
+immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour o elle
+laisserait toucher une seule pierre de son difice, elle croulerait...
+Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a pass, au temps du concile de
+Trente. La Rforme venait de l'branler d'une faon profonde, le
+relchement de la discipline et des moeurs s'aggravait partout, c'tait
+un flot montant de nouveauts, d'ides souffles par l'esprit du mal, de
+projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lch en pleine
+licence. Et, dans le concile mme, bien des membres taient troubls,
+gangrens, prts voter les modifications les plus folles, tout un
+vritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, cette poque
+critique, sous la menace d'un si grand pril, le catholicisme a t
+sauv du dsastre, c'est que la majorit, claire par Dieu, a maintenu
+le vieil difice intact, c'est qu'elle a eu le divin enttement de
+s'enfermer dans le dogme troit, c'est qu'elle n'a rien concd, rien,
+rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la
+situation n'est pas pire qu' l'poque du concile de Trente. Mettons
+qu'elle soit la mme, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus
+courageux et plus sr pour l'glise d'avoir comme autrefois la bravoure
+de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a t, ce qu'elle sera. Il
+n'y a de salut pour elle que dans sa souverainet totale, indiscutable;
+et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer
+que de vouloir la concilier avec le sicle.
+
+Il se remit marcher, de son pas songeur et puissant.
+
+--Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le
+mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un
+monde!... Je vous l'ai dj dit, le jour de votre arrive, mon cher
+fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hter
+sa fin, s'il est vraiment menac d'une mort prochaine, comme les athes
+le prtendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir
+debout, digne et fier, dans sa vieille royaut glorieuse... Ah! mourir
+debout, sans rien renier de son pass, en bravant l'avenir, en
+confessant sa foi entire!
+
+Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur
+devant l'anantissement final, avec un geste de hros qui dfiait les
+sicles futurs. La foi lui avait donn la paix sereine, cette paix que
+l'explication de l'inconnu par le divin apporte l'esprit, dont elle
+satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il
+croyait, il savait, il tait sans doute et sans peur sur le lendemain de
+la mort. Mais une mlancolie hautaine avait pass dans sa voix.
+
+--Dieu peut tout, mme dtruire son oeuvre, s'il la trouve mauvaise.
+Tout croulerait demain, la sainte glise disparatrait au milieu des
+ruines, les sanctuaires les plus vnrs s'effondreraient sous la chute
+des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main,
+aprs avoir cr le monde, l'anantirait ainsi, pour sa gloire... Et
+j'attends, je me soumets d'avance sa volont, qui seule peut se
+produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les
+temples sont branls, si le catholicisme doit demain tomber en poudre,
+je serai l pour tre le ministre de la mort, comme j'ai t le ministre
+de la vie... Mme, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures
+o des signes terribles me frappent. Peut-tre en effet la fin des temps
+est-elle proche et allons-nous assister cet croulement du vieux monde
+dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroys,
+comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre;
+et n'ai-je pas senti le souffle de l'abme, o tout va sombrer, depuis
+que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappe de ce deuil
+affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit,
+jamais!
+
+L, dans la pice voisine, il voquait les deux chers morts, qui ne
+cessaient d'tre prsents. Des sanglots remontaient sa gorge, ses
+mains tremblaient, son grand corps tait agit d'une dernire rvolte de
+douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se ft
+permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer
+ainsi par le plus grand, par le plus fidle, ce devait tre que le monde
+tait dfinitivement condamn. La fin de sa maison, n'tait-ce pas la
+fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de
+prtre, il trouva un cri de suprme rsignation.
+
+--O Dieu puissant, que votre volont soit donc faite! Que tout meure,
+que tout croule, que tout retourne la nuit du chaos! Je resterai
+debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y tre enseveli sous les
+dcombres. Et, si votre volont m'appelle tre le fossoyeur auguste de
+votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien
+d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout
+comme moi, aussi fire, aussi intraitable qu'au temps de sa
+toute-puissance. Je l'affirmerai avec la mme obstination vaillante,
+sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et,
+le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre
+plutt que de rien cder d'elle, la gardant entre mes bras glacs pour
+la rendre votre inconnu, telle que vous l'avez donne en garde votre
+glise... O Dieu puissant, souverain Matre, disposez de moi, faites de
+moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la
+mort du monde!
+
+Saisi, Pierre frmissait de peur et d'admiration devant cette
+extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les
+funrailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait d
+parfois faire ce rve, il le voyait, dans son Vatican, dans son
+Saint-Pierre qu'ventrait la foudre, debout, seul au travers des salles
+immenses, que sa cour pontificale, terrifie et lche, avait
+abandonnes. Lentement, vtu de sa soutane blanche, portant ainsi en
+blanc le deuil de l'glise, il descendait une fois encore jusqu'au
+sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombt,
+crasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les
+convulsions suprmes du sol avaient renvers. Puis, lorsque le
+craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une treinte,
+il s'anantissait avec lui, sous l'effondrement des votes. Et rien
+n'tait d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.
+
+D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse,
+invincible et droit quand mme dans sa haute taille, donna cong
+Pierre, qui, cdant sa passion de la beaut et de la vrit, trouvant
+que lui seul tait grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main.
+
+Ce fut le soir, dans la salle du trne, quand les visites cessrent,
+la nuit tombe, qu'on ferma les portes et qu'on procda la mise en
+bire. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'lvation ne
+tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, aprs
+avoir bourdonn aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze
+heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le
+parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire.
+Comme ceux-ci n'clairaient gure la vaste salle, on avait apport des
+lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches.
+Selon l'usage, tous les domestiques de la maison taient l, pour dire
+un dernier adieu aux matres, qu'on allait coucher jamais dans la
+mort.
+
+Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait
+beaucoup de peine, pour veiller aux mille dtails, venait de courir
+encore, dsespr de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des
+domestiques le montrent, on put commencer. Le cardinal et donna
+Serafina se tenaient cte cte, prs du lit. Pierre tait l
+galement, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit coudre
+les deux amants dans le mme suaire, une large pice de soie blanche, o
+ils semblrent vtus de la mme robe de marie, la robe gaie et pure de
+leur union. Puis, deux domestiques s'avancrent, aidrent Pierre et don
+Vigilio, les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin,
+capitonn de satin rose. Il n'tait gure plus large que les cercueils
+ordinaires, tellement les deux amants taient jeunes, d'une lgance
+mince, et tellement leur treinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un
+seul corps. Quand ils y furent allongs, ils y continurent leur ternel
+sommeil, la tte demi noye parmi leurs chevelures odorantes qui se
+mlaient. Et, quand cette premire bire se trouva enferme dans la
+seconde, de plomb, puis dans la troisime, de chne, quand les trois
+couvercles eurent t souds et visss, on continua voir les faces des
+deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une paisse glace,
+pratique, selon la mode romaine, dans les trois bires. Et, jamais
+spars des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se
+souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux
+obstinment ouverts, ayant l'ternit pour puiser leur amour infini.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le lendemain, au retour du cimetire, aprs l'enterrement. Pierre
+djeuna seul dans sa chambre, en se rservant de prendre, l'aprs-midi,
+cong du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il
+partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus,
+il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite
+dernire au vieil Orlando, le hros de l'indpendance, auquel il avait
+fait la formelle promesse de ne point retourner Paris, sans venir
+causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre
+qui le conduisit rue du Vingt-Septembre.
+
+Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidit noyait la
+ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cess, mais le ciel restait
+sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce
+morne ciel de dcembre, avaient des faades livides, d'une mlancolie
+interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs rguliers de
+fentres qui n'en finissaient pas. Le Ministre des Finances surtout, ce
+colossal entassement de maonnerie et de sculptures, prenait une
+apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps
+exsangue, dont la vie s'tait retire. La pluie avait adouci l'air, il
+faisait presque chaud, une tideur moite de fivre.
+
+Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se
+rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs
+paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une
+runion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abb venait voir le
+pre de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu' monter au
+troisime tage. La petite porte, droite sur le palier.
+
+Mais, au premier tage, Pierre se trouva brusquement face face avec
+Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en
+le reconnaissant, d'une pleur affreuse. Depuis l'pouvantable drame,
+ils ne s'taient pas revus. Aussi le prtre comprit-il quel trouble sa
+prsence veillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicit
+morale, quelle mortelle inquitude d'avoir t devin.
+
+--Vous venez me voir, vous avez quelque chose me dire?
+
+--Non, je pars, je viens faire mes adieux votre pre.
+
+La pleur de Prada s'accrut, un frmissement agita toute sa face.
+
+--Ah! c'est pour mon pre... Il est un peu souffrant, mnagez-le.
+
+Et son angoisse confessait clairement, malgr lui, tout ce qu'il
+redoutait, une parole imprudente, peut-tre mme une mission dernire,
+la maldiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tus.
+Srement, son pre en serait mort, lui aussi.
+
+--Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs
+sont l qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrari! Ds que je
+vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!
+
+Ne sachant comment l'arrter, il fallait bien qu'il le laisst se
+trouver seul avec son pre, pendant que lui-mme restait l, clou par
+ses affaires d'argent, qui priclitaient. Mais de quels yeux de dtresse
+il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son
+pre, le seul amour vritable, la grande passion pure et fidle de sa
+vie!
+
+--Ne le faites pas trop parler, gayez-le, n'est-ce pas?
+
+En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dvou son matre,
+qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point
+d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute
+blanche, tapisse simplement d'un papier clair, fleurettes bleues,
+avec son pauvre lit de fer derrire un paravent, ses quatre planches
+contre un mur, servant de bibliothque, sa table de bois noir et ses
+deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fentre large et
+claire, sans rideaux, c'tait le mme admirable panorama de Rome, toute
+Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome crase, ce
+jour-l, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse.
+Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas chang, avec sa tte superbe de
+vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, tincelant
+encore des passions qui avaient grond dans cette me de feu. Pierre le
+retrouvait sur le mme fauteuil, prs de la mme table, encombre par
+les mmes journaux, les jambes enveloppes, ensevelies dans la mme
+couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilis l
+dans une gaine de pierre, ce point qu' des mois, des annes de
+distance, on tait sr de l'y revoir sans nul changement possible, avec
+son buste vivant, sa face qui clatait de force et d'intelligence.
+
+Cependant, par cette journe grise, il paraissait abattu, le visage
+assombri.
+
+--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe
+vous, je vis les atroces jours que vous avez d vivre, dans ce tragique
+palais Boccanera. Mon Dieu! quel pouvantable deuil! J'en ai le coeur
+retourn, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'me, avec les
+nouveaux dtails qu'ils donnent.
+
+Il indiquait les journaux pars sur la table. Puis, il carta d'un geste
+la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.
+
+--Voyons, et vous?
+
+--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains
+vaillantes.
+
+--Vous partez? mais votre livre?
+
+--Mon livre... J'ai t reu par le Saint-Pre, je me suis soumis, j'ai
+rprouv mon livre.
+
+Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel
+leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait dire. Et ni
+l'un ni l'autre ne sentit la ncessit d'une explication plus longue. Le
+vieillard conclut simplement:
+
+--Vous avez bien fait, votre livre tait une chimre.
+
+--Oui, une chimre, un enfantillage, et je l'ai condamn moi-mme, au
+nom de la vrit et de la raison.
+
+Un sourire reparut sur les lvres douloureuses du hros foudroy.
+
+--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant?
+
+--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir
+avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise.
+
+Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler
+le jeune homme qui tait all ouvrir la porte, puis qui avait repris
+modestement sa place, sur une chaise, l'cart, prs de la fentre.
+C'tait presque un enfant, vingt ans peine, imberbe encore, d'une
+beaut blonde comme il en fleurit parfois Naples, avec de longs
+cheveux boucls, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout
+d'une langueur rveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le
+prsenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses
+vieux camarades de guerre, l'pique Mascara des Mille, qui tait mort en
+hros, le corps trou de cent blessures.
+
+--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant.
+Imaginez-vous que ce gaillard-l, avec son air de fille, donne dans les
+ides nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines
+d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui
+n'a plus que sa mre, qui la soutient, grce au maigre emploi qu'il
+occupe et d'o il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons,
+voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'tre raisonnable.
+
+Alors, Angiolo, dont les vtements uss et propres disaient en effet la
+misre dcente, rpondit d'une voix grave, musicale:
+
+--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le
+sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vrit
+et la justice, le monde sera heureux.
+
+--Ah! si vous croyez qu'il cdera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant,
+la justice, la vrit, demande monsieur l'abb si l'on sait jamais o
+elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de
+comprendre!
+
+Et, sans plus s'occuper de lui, il revint Pierre. Mais Angiolo resta
+dans son coin, l'air trs sage, les yeux ardemment fixs sur les
+interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frmissantes, ne perdant pas
+une de leurs paroles.
+
+--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos ides
+changeraient et que la connaissance de Rome vous amnerait des
+opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont
+j'aurais tch de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais dout que vous
+retireriez votre livre, de votre plein gr, comme une erreur fcheuse,
+ds que les choses et les hommes vous auraient renseign sur le
+Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de ct, il n'y a l
+rien faire, qu' le laisser crouler, dans sa ruine lente et
+invitable. Ce qui m'intresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est
+la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si
+fivreusement ressuscite, que vous traitiez en quantit ngligeable, et
+que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se
+comprennent, maintenant que vous la connaissez.
+
+Tout de suite, il concda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut
+l'tat dplorable des finances, les difficults graves de toutes sortes,
+en homme d'intelligence et de bon sens, qui, clou par la paralysie,
+loin de la lutte, avait les journes entires pour rflchir et
+s'inquiter. Ah! sa conqute, son Italie adore, pour laquelle il aurait
+voulu donner encore le sang de ses veines, quelles inquitudes
+mortelles, quelles indicibles souffrances elle tait de nouveau
+tombe! Ils avaient pch par un lgitime orgueil, ils taient alls
+trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rvant de faire de
+l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de
+baguette. Et de l cette folie des quartiers neufs, cette spculation
+dmente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la
+nation deux doigts de la banqueroute.
+
+Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule laquelle il
+en tait arriv, aprs ses courses et ses tudes dans Rome.
+
+--Oh! cette fivre, cette cure de la premire heure, cette dbcle
+financire, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se
+rparent. Mais le grave est que votre Italie reste faire... Plus
+d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie ne d'hier,
+dvorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.
+
+Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tte de vieux lion,
+dsormais impuissant. Cette duret nette de la formule le frappait au
+coeur.
+
+--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi
+dire non, quand les faits sont l, vidents aux yeux de tous?... Cette
+bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais dj
+parl, si affame de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et
+si avare avec cela, si mfiante pour son argent, qu'elle place dans les
+banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou
+dans le commerce, dvore du seul besoin de jouir en ne faisant rien,
+inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son
+dgot du travail, son mpris du peuple, sa passion unique de vivre
+petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir une administration
+quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat
+dcouronn, ruin, tomb l'abtardissement des races finissantes, le
+plus grand nombre rduits la misre, les autres, les rares qui ont
+gard leur argent, crass sous les impts trop lourds, n'ayant plus que
+des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminues par les
+continuels partages, destines bientt disparatre, avec les princes
+eux-mmes, dans l'croulement des vieux palais, devenus inutiles... Et
+le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre
+encore, mais qui est tellement habitu sa souffrance, qu'il ne parat
+seulement pas concevoir l'ide d'en sortir, aveugle et sourd, poussant
+les choses jusqu' regretter peut-tre l'ancienne servitude, d'un
+accablement stupide de bte sur son fumier, d'une ignorance totale,
+l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misre, sans espoir,
+sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie,
+cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises
+et que nous tchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire...
+Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie
+si inquitante! Comment ne pas cder parfois aux terreurs des
+pessimistes, de ceux qui prtendent que tous nos malheurs ne sont rien
+encore, que nous allons des catastrophes bien plus terribles, comme si
+nous n'en tions qu'aux premiers symptmes de la fin de notre race,
+prcurseurs de l'anantissement final!
+
+Il avait lev vers la fentre, vers la lumire, ses deux grands bras
+frmissants, et Pierre, trs mu, se rappela ce geste de dtresse
+suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans
+son appel la puissance divine. Tous deux, si opposs de croyance,
+avaient la mme grandeur dsespre et farouche.
+
+--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que
+les seules choses logiques et invitables. Cette Rome, avec son pass de
+splendeur et de domination, qui pse si lourdement sur nous, nous ne
+pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule tait le
+lien, le symbole vivant de notre unit, en mme temps que la promesse
+d'ternit, le renouveau de notre grand rve de rsurrection et de
+gloire.
+
+Il continua, il reconnut toutes les conditions dsastreuses de Rome
+capitale. Une ville de simple dcor, au sol puis, reste l'cart de
+la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce
+possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du dsert
+strile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui
+la jalousent: Florence, devenue si indiffrente, si sceptique pourtant,
+d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable aprs les passions
+frntiques, les flots de sang de son histoire; Naples, qui son clair
+soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit
+plaindre de son ignorance et de sa misre, puisqu'il parat en jouir si
+paresseusement; Venise, rsigne n'tre plus qu'une merveille de l'art
+ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte,
+endormie dans le faste et la souverainet de ses annales; Gnes, toute
+son commerce, active et bruyante, une des dernires reines de cette
+Mditerrane, de ce lac aujourd'hui infime qui a t la mer opulente, le
+centre o roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les
+industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernises, que les
+touristes les ddaignent comme n'tant pas des villes italiennes, toutes
+deux sauves du sommeil des ruines, entres dans l'volution occidentale
+qui prpare le prochain sicle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il
+donc la laisser crouler, telle qu'un muse poussireux, pour le plaisir
+des mes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de
+la Grande-Grce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles ces bibelots
+exquis qu'on n'ose faire rparer, de crainte d'en gter le caractre? Ou
+la mort prochaine, invitable, ou la pioche des dmolisseurs, les murs
+branlants jets par terre, des villes de travail, de science, de sant
+cres partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses
+cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre
+l'humanit!
+
+--Mais pourquoi dsesprer? reprit-il avec force. Rome a beau tre
+lourde nos paules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons
+voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les vnements...
+D'ailleurs, si la population a cess de s'y accrotre, elle y reste
+stationnaire, quatre cent mille mes environ, et le flot ascendant
+peut parfaitement reprendre, le jour o disparatraient les causes qui
+l'ont arrt. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un
+Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques,
+ethniques mme semblent jusqu' prsent s'y opposer; mais qui sait les
+surprises de demain, peut-on nous interdire l'esprance, la foi que nous
+avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens
+conqurants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes
+deux jambes mortes, foudroy, ananti, il est des heures o ma folie me
+reprend, o je crois Rome comme ma mre, invincible, immortelle, o
+j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces
+douloureux quartiers neufs que vous avez visits, vides et croulants
+dj. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous
+verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra btir encore... Et
+puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possde la
+Lombardie? Notre Midi lui-mme n'est-il pas d'une richesse inpuisable?
+Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une
+gnration de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si
+fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et
+mrisse au brlant soleil!
+
+L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses
+yeux. Pierre souriait, tait gagn; et, quand il put parler, il dit
+son tour:
+
+--Il faut reprendre le problme par le bas, par le peuple. Il faut faire
+des hommes.
+
+--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le rpter, il
+faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emport ailleurs,
+loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples
+vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vtre, en France, n'est
+pas un rservoir d'hommes et d'argent, o l'on puise mains pleines.
+C'est ce rservoir inpuisable que je voudrais voir se crer chez nous.
+Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des coles partout,
+l'ignorance pourchasse, la brutalit et la paresse combattues coups
+de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple
+travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparatre
+du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc
+avons-nous travaill en reprenant Rome, en voulant lui refaire une
+troisime gloire, si ce n'est pour la dmocratie de demain? et comme on
+s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec
+vigueur, du moment que cette dmocratie y est radicalement absente!...
+Oui, oui! la solution du problme n'est pas ailleurs, faire un peuple,
+faire une dmocratie italienne!
+
+Pierre s'tait calm, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se
+modifiait pas facilement, que l'Italie tait ce que le sol, l'histoire,
+la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup,
+pouvait tre une besogne dangereuse. Les peuples, comme les cratures,
+n'ont-ils pas une jeunesse active, un ge mr resplendissant, une
+vieillesse plus ou moins lente, aboutissant la mort? Une Rome moderne,
+dmocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres,
+Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:
+
+--Mais, en attendant ce grand travail de rnovation par le peuple, ne
+croyez-vous pas que vous feriez bien d'tre sages? Vos finances sont
+dans un si mauvais tat, vous traversez de si grosses difficults
+sociales et conomiques, que vous courez le risque des pires
+catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent
+ministre ce serait, si un de vos ministres disait la tribune: Eh
+bien! notre orgueil s'est tromp, nous avons eu tort de nous improviser
+grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et
+de patience; et nous consentons n'tre encore qu'un peuple jeune qui
+se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans
+vouloir jouer d'ici longtemps un rle dominateur; et nous dsarmons,
+nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les
+budgets d'ostentation extrieure, pour ne nous consacrer qu' la
+prosprit intrieure, l'instruction, l'ducation physique et morale
+du grand peuple que nous nous jurons d'tre dans cinquante ans.
+Enrayer, oui! enrayer, votre salut est l!
+
+Orlando l'avait cout, peu peu assombri de nouveau, retomb une
+songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit demi-voix:
+
+--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un
+aveu trop dur qu'on ne peut demander un peuple. Les coeurs
+bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne
+serait-il pas plus grand peut-tre, si on laissait crouler brusquement
+tout ce qui a t fait? Que d'espoirs avorts, que de ruines, que de
+matriaux inutilement pars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que
+par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes
+un peuple trs jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unit
+que d'autres nations ont mis deux cents ans conqurir. Eh bien! il
+faut payer cette hte, il faut attendre que la moisson mrisse et
+qu'elle emplisse nos granges.
+
+D'un nouveau geste, raffermi, largi, il s'entta dans son espoir.
+
+--Vous savez que j'ai toujours t contre l'alliance avec l'Allemagne.
+Je l'avais prdit, elle nous a ruins. Nous n'tions pas encore de
+taille marcher de compagnie avec une si riche et si puissante
+personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, juge
+invitable, que nous souffrons si cruellement cette heure de nos
+budgets crasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas
+venue, elle a puis le meilleur de notre sang, notre sve, notre or,
+sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu' rompre avec une
+allie, qui a jou de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien,
+sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des mfiances et
+d'excrables conseils... Mais tout cela tait invitable, et c'est ce
+qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je
+suis un ami dclar de la France, on m'en garde mme ici quelque
+rancune. Expliquez donc vos compatriotes, puisqu'ils s'enttent ne
+pas comprendre, qu'au lendemain de notre conqute de Rome, dans notre
+frntique dsir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait
+bien jouer notre rle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec
+laquelle on compterait dsormais. Et l'hsitation n'tait pas permise,
+tous nos intrts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait
+l une vidence aveuglante qui s'est impose. La dure loi de la lutte
+pour la vie pse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus,
+et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux soeurs,
+l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux,
+mme, si vous le voulez, les services rendus... Les deux soeurs, oui!
+et elles se dchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle
+haine, que, de part et d'autre, tout bon sens parat aboli. Mon pauvre
+vieux coeur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos
+journaux et les ntres changent comme des flches empoisonnes. Quand
+cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui
+comprendra la premire la ncessit de la paix, cette alliance des races
+latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus
+en plus envahissant des autres races?
+
+Et, gaiement, avec sa bonhomie de hros dsarm par l'ge, rfugi dans
+le rve:
+
+--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de
+nous aider, ds votre retour Paris. Dans votre champ d'action, si
+troit qu'il puisse tre, jurez-moi de travailler faire la paix entre
+la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous
+venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez
+vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des
+torts, vous en avez srement aussi. Eh! que diable! les querelles de
+famille ne peuvent pas tre ternelles!
+
+Gn, Pierre rpondit:
+
+--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans
+les familles, quand le sang s'exaspre contre son sang, on va jusqu'au
+couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible.
+
+Et il n'osa dire toute sa pense. Depuis qu'il tait Rome, qu'il
+coutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se
+rsumait pour lui en un beau conte tragique. Il tait une fois deux
+princesses nes d'une reine puissante, matresse du monde. L'ane, qui
+avait hrit du royaume de sa mre, eut le chagrin secret de voir sa
+cadette, tablie en un pays voisin, grandir peu peu en richesse, en
+force, en clat, tandis qu'elle-mme dclinait, comme affaiblie par
+l'ge, dmembre, si puise et si meurtrie, qu'elle se sentit battue,
+le jour o elle tenta un effort suprme pour reconqurir la souverainet
+universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte,
+voir sa soeur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son
+gala blouissant, rgner sur la terre par sa force, par sa grce et par
+son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que ft l'attitude son
+gard de cette soeur envie et dteste. L tait la blessure au flanc,
+ingurissable, cette vie de l'une empoisonne par la vie de l'autre,
+cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait
+qu'avec la mort. Et mme, le jour prochain peut-tre o la paix se
+ferait entre elles, devant l'vident triomphe de la cadette, l'autre
+garderait au plus profond de son coeur la douleur sans fin d'tre
+l'ane et la vassale.
+
+--Tout de mme comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en
+effet une grande douleur, un grand pril, que cette enrage querelle des
+deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois tre la
+vrit. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que
+vous ne l'aimiez gure, que vous n'y soyez gure prpars, ni par le
+temprament, ni par l'usage. Les potes de toutes les nations qui sont
+venus et qui ont parl de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de
+leur culture classique, vous ont griss de telles louanges, que vous me
+semblez peu faits pour entendre la vrit vraie sur votre Rome
+d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait
+bien en arriver la ralit des choses, et c'est justement cette
+ralit que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand mme,
+trs susceptibles, pareils ces femmes qui ne se sentent plus en beaut
+et que dsespre la moindre remarque sur leurs rides.
+
+Orlando s'tait mis rire, d'un rire enfantin.
+
+--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des
+laids visages? Nous autres, nous n'aimons au thtre que la jolie
+musique, la jolie danse, les jolies pices qui font plaisir. Le reste,
+tout ce qui est dsagrable, ah! grand Dieu, cachons-le!
+
+--Mais, continua le prtre, je confesse volontiers tout de suite la
+capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais nglige,
+pour la sacrifier la Rome papale, dont je rvais le rveil, elle
+existe, et si puissante, si triomphante dj, que c'est srement l'autre
+qui est fatalement destine disparatre avec le temps. Comme je l'ai
+observ, le pape a beau s'entter tre immuable, dans son Vatican, de
+plus en plus lzard, menaant ruine, tout volue autour de lui, le
+monde noir est dj devenu le monde gris, en se mlangeant au monde
+blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu' la fte donne par le
+prince Buongiovanni, pour les fianailles de sa fille avec votre
+petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchant, gagn votre cause de
+rsurrection.
+
+Les yeux du vieillard tincelrent.
+
+--Ah! vous y tiez! N'est-ce pas que vous avez eu l un spectacle
+inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalit, du peuple que
+nous devons tre, quand les difficults d'aujourd'hui seront vaincues?
+Qu'importe un quart de sicle, qu'importe un sicle! L'Italie renatra
+dans sa gloire ancienne, ds que le grand peuple de demain aura pouss
+de terre!... Et c'est bien vrai que j'excre ce Sacco, parce qu'il
+incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les apptits ont
+tout retard, en se ruant la cure de notre conqute, qui nous avait
+cot tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aim
+Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va
+tre l'avenir, la gnration de braves gens dont la venue instruira et
+purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de
+lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma
+nice, une femme de raison au fond, m'a amene l'autre jour. Si vous
+aviez vu cette enfant se jeter mon cou, m'appeler des plus doux noms,
+me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il
+s'appelt comme moi et qu'il sauvt une seconde fois l'Italie... Oui,
+oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de
+ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation
+entire, et que tout soit rpar, et que tout resplendisse dans leur
+amour!
+
+Des larmes taient montes ses yeux. Pierre, trs touch de cette
+flamme inextinguible de patriotisme, qui brlait encore chez le hros
+foudroy, voulut lui faire plaisir.
+
+--C'est le voeu que j'ai fait moi-mme, la fte de leurs fianailles,
+en disant votre fils peu prs ce que vous venez de dire. Oui! que
+leurs noces soient dfinitives et fcondes, qu'il naisse d'elles le
+grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant que
+j'ai appris vous connatre!
+
+--Vous avez dit a! cria Orlando, vous avez dit a! Allons, je vous
+pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la
+voil! la Rome qui est la ntre, que nous voulons refaire digne de son
+glorieux pass, une troisime fois reine du monde!
+
+D'un de ses gestes amples, o il mettait tout ce qui lui restait de vie,
+il montra, par la fentre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui
+se droulait, Rome tale au loin, d'un bout de l'horizon l'autre.
+Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville
+prenait une sorte de majest plus haute, la mlancolique grandeur d'une
+cit reine, aujourd'hui dchue encore, qui attend, muette, immobile,
+dans l'air morne, le rveil clatant, la royaut enfin reconnue de tous,
+qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux
+arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes
+vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dmes,
+avait une largeur d'ocan, dans un balancement sans fin de vagues
+profondes et grises.
+
+Mais, brusquement, Orlando avait tourn la tte, saisi d'un accs de
+paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.
+
+--Et, sclrat que tu es, c'est notre Rome que tu rves de dtruire
+coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison
+branlante et pourrie, afin d'en dbarrasser jamais la terre!
+
+Angiolo, jusque-l silencieux, avait cout passionnment la
+conversation. Sur son visage imberbe, d'une beaut de fille blonde, les
+moindres motions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands
+yeux bleus avaient brl, entendre parler du peuple, de ce peuple
+nouveau qu'il s'agissait de faire.
+
+--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en
+pas laisser une seule pierre! mais la dtruire pour la reconstruire!
+
+Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.
+
+--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!
+
+--Je la reconstruirais, rpta l'enfant debout, d'une voix tremblante de
+prophte inspir, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si
+noble! Ne faut-il pas pour l'universelle dmocratie de demain, pour
+l'humanit enfin libre, une cit unique, l'arche d'alliance, le centre
+mme du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est dsigne, que les prophties
+ont marque comme l'ternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront
+les destines des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire
+dfinitif, la capitale des royaumes dtruits o s'assembleront, une fois
+par an, les sages de toutes les contres, on doit la purifier d'abord
+par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite,
+quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebtirons
+dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais t. Et
+quelle ville enfin de vrit et de justice, la Rome annonce, attendue
+depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la
+Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si
+prospre et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans
+l'unique joie d'tre, aprs avoir rglement la loi du travail. Oui!
+oui! Rome, la Mre, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour
+l'ternit!
+
+Bant, Pierre l'coutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait l? Au
+moyen ge, les papes n'avaient pu tre les matres de Rome, sans
+prouver l'imprieux besoin de la rebtir, dans leur volont sculaire
+de rgner de nouveau sur le monde. Rcemment, ds que la jeune Italie
+s'tait empare de Rome, elle avait aussitt cd cette folie atavique
+de la domination universelle, voulant son tour en faire la plus grande
+des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui
+n'tait pas venue. Et voil que les anarchistes eux-mmes, en leur rage
+de bouleversement, taient possds du mme rve obstin de la race,
+dmesur cette fois, une quatrime Rome monstrueuse, dont les faubourgs
+finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur
+humanit libertaire, runie en une famille unique! C'tait le comble,
+jamais preuve plus extravagante ne serait donne du sang d'orgueil et de
+souverainet qui avait brl les veines de cette race, depuis qu'Auguste
+lui avait laiss l'hritage de son empire absolu, avec le furieux
+instinct de croire que le monde tait lgalement elle et qu'elle avait
+la mission toujours prochaine de le reconqurir. Cela sortait du sol
+mme, une sve qui avait gris tous les enfants de ce terreau
+historique, qui les poussait tous faire de leur ville la Ville, celle
+qui avait rgn, qui rgnerait, resplendissante, aux jours prdits par
+les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S.
+P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouves partout
+dans la Rome actuelle, comme un ordre de dfinitif triomphe donn au
+destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les
+tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les
+ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanit de ces gens hants
+par la grandeur des aeux, hypnotiss devant le pass de leur Rome,
+dclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mmes ne parviennent pas la
+connatre, qu'elle est le sphinx charg de dire un jour le mot de
+l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit,
+qu'ils en arrivent exiger pour elle le respect idoltre de la terre
+entire, dans cette vivace illusion de la lgende o elle demeure, cette
+inextricable confusion de ce qui a pu tre grand et de ce qui ne l'est
+plus.
+
+--Mais je la connais, ta quatrime Rome, reprit Orlando, qui s'gayait
+de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la Rpublique
+universelle, que Mazzini a dj rve. Il est vrai qu'il y ajoutait le
+pape... Vois-tu, mon garon, si nous, les vieux rpublicains, nous nous
+sommes rallis, c'est que notre crainte a t de voir, en cas de
+rvolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont
+troubl la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes rsigns notre
+monarchie, qui n'est pas sensiblement diffrente d'une bonne Rpublique
+parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre
+mre en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je
+t'embrasse tout de mme.
+
+Angiolo, sous le baiser affectueux du hros, devint rouge comme une
+jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur veill,
+aprs avoir salu poliment le prtre, d'un signe de tte, sans ajouter
+une parole.
+
+Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontr les
+journaux, pars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais
+Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adore comme une fille chre,
+aux jours de tristesse o elle vivait prs de lui, quelle mort
+foudroyante, quel tragique destin, d'avoir t ainsi emporte dans la
+mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les rcits des journaux
+singuliers, le coeur douloureux et tourment par ce qu'il sentait l
+d'obscur, il demandait des dtails, lorsque son fils Prada entra
+brusquement, la face torture d'inquitude, essouffl d'avoir mont trop
+vite. Il venait de congdier ses entrepreneurs avec une brutalit
+impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune
+compromise, en train de crouler, cdant un tel dsir d'tre en haut
+prs de son pre, qu'il ne les coutait mme pas, insoucieux de savoir
+si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tte. Et, quand il fut en
+haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le
+dvisager, pour se rendre compte si le prtre, par quelque mot
+imprudent, ne venait pas de le frapper mort.
+
+Il frmit de le trouver frissonnant, mu aux larmes de l'aventure
+terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard,
+que le malheur tait fait.
+
+--Mon Dieu! pre, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?
+
+Et il s'tait jet ses pieds, agenouill, lui prenant les mains, le
+regardant passionnment, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir
+tout le sang de son coeur, pour lui viter la moindre peine.
+
+--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je
+disais monsieur Froment combien elle m'avait dsol, et j'ajoutais que
+j'en tais encore comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une
+mort subite, c'est toujours si extraordinaire!
+
+Trs ple, Prada se releva. Le prtre n'avait pas parl. Mais quelle
+effrayante minute! S'il rpondait, s'il parlait!
+
+--Vous tiez prsent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez
+tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passes.
+
+Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixrent, entrrent l'un dans
+l'autre. Entre eux, tout recommenait. C'tait encore le destin en
+marche, Santobono rencontr au bas des pentes de Frascati, avec son
+petit panier; c'tait le retour travers la Campagne mlancolique, la
+conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se
+balanait doucement sur les genoux du cur; et c'tait surtout l'osteria
+sommeillante au dsert, la petite poule noire foudroye, morte, un filet
+de sang violtre au bec. Puis, c'tait, dans la nuit mme, le bal des
+Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un
+triomphe de l'amour. Enfin, c'tait devant le palais Boccanera, noir
+sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait
+sans retourner la tte, laissant l'obscur destin faire sa besogne de
+mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient,
+n'avaient pas besoin de se la rpter tout haut, pour tre certains
+qu'ils s'taient devins, jusqu'au fond de l'me.
+
+Pierre n'avait pas rpondu tout de suite au vieillard.
+
+--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...
+
+--Sans doute, c'est ce que j'ai souponn, reprit Orlando. Vous pouvez
+nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonn.
+
+Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si
+lourd, si charg d'une ardente supplication, que le prtre en fut remu
+profondment. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant
+le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au
+destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait d se
+passer au fond de lui, ensuite, aprs l'effroyable dnouement: d'abord,
+la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait
+pas demande si froce; puis, le calme glac du beau joueur qui attend
+les vnements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui
+du capitaine qui la victoire a cot trop d'hommes. Tout de suite, il
+avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de
+l'glise. Il gardait seulement au coeur un poids lourd, le regret
+peut-tre de cette femme si dsire, qu'il n'avait pas eue, qu'il
+n'aurait jamais, peut-tre aussi une horrible jalousie dernire, qu'il
+ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir
+ternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voil, de cet
+effort vainqueur pour tre calme, de cette attente froide et sans
+remords, que se dressait le chtiment, la peur que le destin, cheminant
+avec les figues empoisonnes, ne se ft pas encore arrt dans sa
+marche, et ne vnt par contre-coup frapper son pre. Encore un coup de
+foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adore. Toute sa
+force de rsistance avait croul en une minute, il tait l dans
+l'pouvante du destin, plus dsarm et plus tremblant qu'un enfant.
+
+--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il et cherch ses mots, les
+journaux ont d vous dire que le prince avait d'abord succomb et que la
+contessina tait morte de douleur, en l'embrassant une dernire fois...
+Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les mdecins eux-mmes,
+d'ordinaire, n'osent gure se prononcer exactement...
+
+Il s'arrta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta
+mourante lui donner l'ordre terrible: Vous qui verrez son pre, je vous
+charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il
+doit savoir, pour la vrit et la justice. Grand Dieu! allait-il obir,
+tait-ce donc l un de ces ordres sacrs qu'il fallait excuter quand
+mme, dussent les larmes et le sang couler flots? Pendant quelques
+secondes, il souffrit du plus dchirant des combats, partag entre cette
+vrit, cette justice invoques par la morte, et son besoin personnel de
+pardon, l'horreur qu'il se serait faite lui-mme s'il avait tu ce
+vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bnfice pour
+personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque
+lutte suprme se livrait en lui, d'o allait sortir le sort de son pre,
+car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.
+
+--On a cru d'abord une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le
+mal a si vite empir, qu'on s'est affol et qu'on a couru chercher le
+mdecin...
+
+Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils taient devenus si dsesprs, si
+pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prtre y
+lisait toutes les raisons dcisives qui allaient l'empcher de parler.
+Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien
+promis, il aurait cru charger d'un crime la mmoire de la morte, s'il
+avait obi sa haine dernire. Prada, lui, pendant ces quelques minutes
+d'angoisse, venait de souffrir une vie entire de douleur, si
+abominable, que tout de mme un peu de justice tait faite.
+
+--Alors, acheva Pierre, quand le mdecin a t l, il a formellement
+reconnu qu'il s'agissait d'une fivre infectieuse. Il n'y a aucun
+doute... J'ai assist ce matin aux obsques, c'tait bien beau et bien
+touchant.
+
+Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui
+aussi, avait t mu toute la matine, en songeant ces obsques. Puis,
+comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de
+ses mains restes tremblantes, Prada, le corps glac d'une sueur
+mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas
+tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard trs
+doux, perdu de reconnaissance, qui disait merci.
+
+--Je pars ce soir, rpta Pierre bris, voulant rompre la conversation.
+Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission me
+donner pour Paris?
+
+--Non, non, aucune, dit Orlando.
+
+Puis, tout d'un coup, se souvenant:
+
+--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon
+vieux compagnon de batailles Thophile Morin, un des Mille de Garibaldi,
+ce manuel pour le baccalaurat, qu'il voudrait faire traduire et adopter
+chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra
+dans nos coles, mais la condition qu'il fera quelques changements...
+Luigi, donne-moi donc le volume qui est l, sur cette planche.
+
+Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra Pierre les notes
+qu'il avait crites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les
+modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan gnral de
+l'ouvrage.
+
+--Soyez donc assez gentil pour porter vous-mme cet exemplaire Morin,
+dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'pargnerez une
+longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une faon plus nette
+et plus complte, que je ne le ferais en dix pages... Et vous
+embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah!
+de tout mon coeur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et
+l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles!
+
+Il y eut un court silence, ce silence, cette gne attendrie de la minute
+du dpart.
+
+--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi
+tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout l'heure embrass... Je
+suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me
+permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un
+aeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui
+seule aide vivre.
+
+Pierre fut si touch, que des larmes lui montrent aux yeux, et
+lorsqu'il baisa de toute son me, sur les deux joues, le hros foudroy,
+il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore,
+pareille un tau, il le retint un instant, contre son fauteuil
+d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprme, il lui montrait
+une dernire fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre.
+Sa voix se fit basse, frmissante et suppliante.
+
+--Et, de grce, jurez-moi de l'aimer quand mme, malgr tout, car elle
+est le berceau, elle est la mre! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus,
+pour ce qu'elle veut tre!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la,
+aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!
+
+Sans pouvoir rpondre, Pierre l'embrassa de nouveau, boulevers de tant
+de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle
+trente ans d'une femme adore. Et il le trouvait si beau, si grand, avec
+son hrissement de vieux lion blanchi, dans sa volont obstine de
+rsurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le
+cardinal Boccanera, s'voqua devant lui, entt galement dans sa foi,
+n'abandonnant rien de son rve, quitte tre cras sur place, par la
+chute du ciel. Ils taient toujours face face, aux deux bouts de leur
+ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant
+l'avenir.
+
+Puis, lorsque Pierre eut salu Prada et qu'il se retrouva dehors, dans
+la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hte, celle de rentrer
+au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses
+visites d'adieu taient faites, il ne lui restait qu' prendre cong de
+donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalit si
+bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils
+s'taient enferms chez eux, au retour des obsques, rsolus ne
+recevoir personne. Ds le crpuscule, Pierre put donc se croire
+compltement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine
+qui lui tnt compagnie. Comme il tmoignait le dsir de souper avec don
+Vigilio, elle le prvint que l'abb, lui aussi, s'tait enferm dans sa
+chambre; et, lorsqu'il alla frapper cette chambre voisine de la
+sienne, dsireux au moins de lui serrer une dernire fois la main, il
+n'obtint mme pas de rponse, il devina que le secrtaire, pris de
+quelque crise de fivre et de mfiance, s'enttait ne point le revoir,
+dans la terreur de se compromettre davantage. Ds lors, tout fut rgl,
+il fut entendu que, le train ne partant qu' dix heures dix-sept,
+Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa
+chambre, huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-mme une
+lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas
+qu'elle l'aidt, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.
+
+Il avait achet une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire,
+pour emporter le linge et les vtements qu'il s'tait fait envoyer de
+Paris, mesure que son sjour se prolongeait. La besogne ne fut
+pourtant pas longue, l'armoire vide, les tiroirs visits, la petite
+caisse et la valise emplies, fermes clef. Il n'tait que sept heures,
+il avait attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en
+faisant le tour des murs, pour tre certain de ne rien oublier,
+tombrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un matre ignor qui
+l'avait si souvent mu, pendant son sjour. Justement, la lampe
+l'clairait en plein, d'une lumire vocatrice; et, cette fois encore,
+il reut un coup au coeur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir,
+ cette heure dernire, tout un symbole de son chec Rome, dans cette
+dolente et tragique figure de femme, demi nue, drape en un lambeau,
+assise au seuil du palais dont on l'avait chasse, pleurant entre ses
+mains jointes. Cette rejete, cette obstine d'amour, qui sanglotait
+ainsi, dont on ne savait rien, ni quel tait son visage, ni d'o elle
+venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout
+l'effort inutile pour forcer la porte de la vrit, de tout l'abandon
+affreux o l'homme tombe, ds qu'il se heurte au mur qui barre
+l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller
+ainsi, avant d'avoir connu sa face, noye de ses cheveux d'or, cette
+face de douloureuse beaut, qu'il rvait rayonnante de jeunesse, si
+dlicieuse dans son mystre. Et il croyait la connatre, il tait sur le
+point de la possder enfin, lorsqu'on frappa la porte.
+
+Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois
+jours Florence, une de ces fugues o se plaisait la flnerie d'art du
+jeune attach d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son
+brusque envahissement.
+
+--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu
+vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que
+d'pouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis
+revenu que cette aprs-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin.
+Mais vous devez penser quel a t mon saisissement, lorsque j'ai appris
+ces deux morts affreuses.
+
+Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavou, en homme qui
+connaissait la sombre Rome lgendaire. D'ailleurs, il n'insista pas,
+bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets
+redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prtre lui
+dit des deux amants, enlacs aux bras l'un de l'autre, d'une beaut
+surhumaine dans la mort. Et il se fcha de ce que personne n'en avait
+pris un dessin.
+
+--Mais vous-mme, mon cher! a ne fait rien que vous ne sachiez pas
+dessiner. Vous y auriez mis votre ingnuit, vous auriez peut-tre
+laiss un chef-d'oeuvre.
+
+Puis, se calmant:
+
+--Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous,
+tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beaut, et la beaut reste
+indestructible!
+
+Pierre fut frapp du mot. Et ils causrent longuement de l'Italie, de
+Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, rptait languissamment
+Narcisse. Il avait allum une cigarette, sa parole se faisait plus
+lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre.
+
+--Vous tiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'tais
+mont cet tage.
+
+Ses yeux continuaient errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrts
+par la toile ancienne, que la lampe clairait. Un instant, il battit des
+paupires, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il
+s'approcha.
+
+--Quoi donc? quoi donc? mais c'est trs bien, mais c'est trs beau, a!
+
+--N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas
+moins t remu ds le premier jour, et que de fois j'ai t retenu l,
+le coeur battant et gonfl de choses indicibles!
+
+Narcisse ne parlait plus, examinait de prs la peinture, avec le soin
+d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'oeil tranchant dcide de
+l'authenticit, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des
+joies se peignit sur sa face blonde et pme, tandis que ses doigts
+taient pris d'un petit tremblement.
+
+--C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute
+avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la
+chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un
+Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli!
+
+Il dfaillait, il tait dbord par une admiration croissante, mesure
+qu'il pntrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela
+n'tait pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prvu tout notre
+sicle douloureux, nos inquitudes devant l'invisible, notre dtresse de
+ne pouvoir franchir la porte du mystre, jamais close. Et quel symbole
+ternel de la misre du monde, cette femme dont on ne voyait pas le
+visage et qui sanglotait perdument, sans qu'on pt essuyer ses larmes!
+Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualit absent de tous les
+catalogues, quelle trouvaille!
+
+Il s'interrompit pour demander:
+
+--Vous saviez que c'tait un Botticelli?
+
+--Ma foi, non! J'ai interrog un jour don Vigilio, mais il a paru faire
+peu de cas de cette peinture. Et Victorine, qui j'en ai parl
+galement, m'a rpondu que toutes ces vieilleries, ce n'taient que des
+nids poussire.
+
+Stupfait, Narcisse se rcria.
+
+--Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah!
+que je reconnais bien l mes princes romains, incapables la plupart de
+se reconnatre parmi leurs chefs-d'oeuvre, si l'on n'a pas coll des
+tiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute,
+mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse,
+que je crois estimer trop bas en disant qu'un muse la payerait...
+
+Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase
+d'un geste vague. La soire s'avanait, et comme Victorine entrait,
+suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna
+le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont
+l'attention tait veille, devinait tout le travail qui se faisait au
+fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves
+devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garon
+anglique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux
+affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare mme, disait-on.
+Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse
+Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle, pendue
+ct du chef-d'oeuvre, en s'criant:
+
+--Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a charg de lui
+acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que
+voil donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se
+dbarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur?
+
+La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si a dpendait
+d'elle, on pouvait bien tout emporter.
+
+--Oh! monsieur, un marchand, non! cause des vilains bruits qui
+courraient tout de suite; mais un ami, je suis certaine qu'ils
+seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y
+serait le bienvenu.
+
+Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse souper avec lui. Le jeune
+homme donna sa parole d'honneur qu'il tait attendu. Mme il s'tait mis
+en retard. Et il se sauva, aprs avoir serr les deux mains du prtre,
+en lui souhaitant affectueusement un bon voyage.
+
+Huit heures sonnaient. Ds qu'il fut seul, Pierre s'assit devant la
+petite table, et Victorine resta l, le servir, aprs avoir renvoy
+Giacomo, qui avait mont la vaisselle et les plats, dans un panier.
+
+--Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et
+puis, monsieur l'abb, c'est un plaisir pour moi que de vous servir
+votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dner
+la franaise, une sole au gratin et un poulet rti.
+
+Il fut touch de son attention, heureux d'avoir pour compagne cette
+compatriote, pendant qu'il mangeait, au milieu de l'norme silence du
+vieux palais noir et dsert. Elle avait encore sur elle, en toute sa
+personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte
+douloureuse de sa chre contessina. Mais, dj, sa besogne quotidienne
+qui l'avait reprise, son servage accept la redressait, lui rendait son
+activit alerte, dans son humilit de pauvre fille, rsigne aux pires
+catastrophes de ce monde. Et elle causait presque gaiement, tout en lui
+passant les plats.
+
+--Dire, monsieur l'abb, qu'aprs-demain matin vous serez Paris! Moi,
+vous savez, il me semble que j'ai quitt Auneau hier. Ah! c'est la terre
+qui est belle par l, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de
+leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si
+gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit bois o il y a tant de
+mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont que des arbres en fer-blanc, sous
+leur bte de soleil qui rtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers
+temps, j'aurais donn je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me
+trempt, me nettoyt de leur sale poussire. Aujourd'hui encore, le
+coeur me bat, ds que je songe aux jolies matines de chez nous, quand
+il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agrable,
+comme si elle se mettait rire aprs avoir pleur... Non, non! jamais
+je ne m'y ferai, leur satane Rome! Quelles gens, quel pays!
+
+Il s'gayait de son obstination fidle son terroir, qui, aprs
+vingt-cinq ans de sjour, la laissait impntrable, trangre, ayant
+l'horreur de cette ville de lumire dure et de vgtation noire, en
+fille d'une aimable contre tempre, souriante, baigne au matin de
+brumes roses. Lui-mme ne pouvait se dire, sans une motion vive, qu'il
+allait retrouver les bords attendris et dlicieux de la Seine.
+
+--Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune matresse n'est plus,
+qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi?
+
+Elle le regarda, pleine de surprise.
+
+--Moi, m'en aller avec vous, retourner l-haut!... Oh! non, monsieur
+l'abb, c'est impossible. Ce serait trop d'ingratitude d'abord, parce
+que donna Serafina est habitue moi et que j'agirais trs mal en les
+abandonnant, elle et Son minence, quand ils sont dans la peine. Et
+puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, mon trou
+est ici.
+
+--Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais!
+
+--Non, jamais, c'est certain.
+
+--Et a ne vous fera rien d'tre enterre ici, de dormir dans cette
+terre qui sent le soufre?
+
+Elle se mit rire franchement.
+
+--Oh! quand je serai morte, a m'est gal d'tre n'importe o!... On est
+bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abb! Et c'est drle que a
+vous inquite tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien,
+pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce
+sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit
+bien a, nous autres qui aurons tant travaill... Vous savez que je ne
+suis pas une dvote, oh! non. Mais a ne m'a pas empche de me conduire
+honntement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai
+jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-l, mon ge, on a
+l'air bte. Tout de mme, je la dis, parce que c'est la vrit pure.
+
+Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curs et
+qui n'avait pas un pch sur la conscience. Et Pierre s'merveillait une
+fois encore de ce simple courage vivre, de ce grand bon sens pratique,
+chez cette laborieuse si dvoue, qui incarnait pour lui le menu peuple
+incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient
+jamais plus. Ah! tre comme elle, faire sa tche et se coucher pour
+l'ternel sommeil, sans rvolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa
+part de besogne accomplie!
+
+--Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour
+vous au petit bois plein de mousse?
+
+--C'est a, monsieur l'abb, dites-lui qu'il est dans mon coeur et que
+je l'y vois reverdir tous les jours.
+
+Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo.
+Puis, comme il n'tait que huit heures et demie, elle conseilla au
+prtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A
+quoi bon aller se glacer trop tt la gare? A neuf heures et demie,
+elle enverrait chercher un fiacre; et, ds que cette voiture serait en
+bas, elle monterait le prvenir, elle ferait descendre ses bagages.
+Donc, il pouvait tre bien tranquille, il n'avait plus s'inquiter de
+rien.
+
+Quand elle s'en fut alle et que Pierre se trouva seul, il prouva en
+effet un sentiment de vide, de dtachement extraordinaire. Ses bagages,
+sa valise et sa petite caisse, taient par terre, dans un coin de la
+chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait
+dj comme trangre! Il ne lui restait qu' partir, il tait parti,
+Rome autour de lui n'tait plus qu'une image, celle qu'il allait
+emporter dans sa mmoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une
+longueur dmesure. Sous lui, le vieux palais noir et dsert dormait
+dans l'anantissement de son silence. Il s'tait assis pour patienter,
+il tomba une rverie profonde.
+
+Ce fut son livre qui s'voqua, _la Rome nouvelle_, tel qu'il l'avait
+crit, tel qu'il tait venu le dfendre. Et il se rappela sa premire
+matine sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in
+Montorio, en face de la Rome qu'il rvait, si rajeunie, si douce
+d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envole dans la fracheur du
+matin. L, il s'tait pos la question dcisive: le catholicisme
+pouvait-il se renouveler, retourner l'esprit du christianisme
+primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le monde moderne
+boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son coeur
+battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait, peine remis de son
+dsastre de Lourdes, tenter l une autre exprience suprme, en
+demandant Rome quelle serait sa rponse. Et, maintenant, l'exprience
+avait chou, il connaissait la rponse que Rome lui avait faite par ses
+ruines, par ses monuments, par sa terre elle-mme, par son peuple, par
+ses prlats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne
+pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir l'esprit du
+christianisme primitif, non! il ne pouvait tre la religion de la
+dmocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles socits
+croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine dmocratique, il
+tait clou dsormais ce sol romain, roi quand mme, forc de
+s'entter au pouvoir temporel sous peine de suicide, li par la
+tradition, enchan par le dogme, n'voluant qu'en apparence, rduit
+rellement une telle immobilit, que, derrire la porte de bronze du
+Vatican, la papaut tait la prisonnire, la revenante de dix-huit
+sicles d'atavisme, dans son rve ininterrompu de la domination
+universelle. O sa foi de prtre, exalt par l'amour des souffrants et
+des pauvres, tait venue chercher la vie, une rsurrection de la
+communaut chrtienne, il avait trouv la mort, la poussire d'un monde
+dtruit, sans germination possible, une terre puise de laquelle ne
+pousserait jamais plus que cette papaut despotique, matresse des corps
+ainsi qu'elle tait matresse des mes. A son cri perdu qui demandait
+une religion nouvelle, Rome s'tait contente de rpondre en condamnant
+son livre, comme entach d'hrsie, et lui-mme l'avait retir, dans
+l'amre douleur de sa dsillusion. Il avait vu, il avait compris, tout
+s'tait effondr. Et c'tait lui, son me et son cerveau, qui gisait
+parmi les dcombres.
+
+Pierre touffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fentre
+qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'tait
+remise tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser.
+Il faisait trs doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un
+gris de cendre, la lune devait s'tre leve, car on la sentait derrire
+les nuages, qu'elle clairait d'une lumire jaune et louche, infiniment
+triste. Sous cette clart dormante de veilleuse, le vaste horizon
+apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons
+entasses du Transtvre, la coule du fleuve l-bas, gauche, vers la
+hauteur confuse du Palatin, tandis que le dme de Saint-Pierre,
+droite, dtachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air ple. Il ne
+pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrire lui, il se
+l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa faade interminable, dans
+cette nuit si mlancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome
+finissante, demi mange par l'ombre, diffrente de la Rome de jeunesse
+et de chimre qu'il avait vue et passionnment aime, le premier jour,
+du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal cette heure la
+masse entnbre! Un autre souvenir s'veilla, les trois points
+souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, ds ce jour-l,
+rsum pour lui l'histoire sculaire de Rome, l'antique, la papale,
+l'italienne. Mais, si le Palatin tait rest le mme mont dcouronn o
+ne se dressait que le fantme de l'anctre, Auguste empereur et pontife,
+matre du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le
+Quirinal, qui avaient comme chang de plans. Ce palais du roi qu'il
+ngligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce
+gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernit
+sacrilge sur une cit part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il
+l'avait dit Orlando, la place considrable, grandissante, qu'ils
+tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientt tout entier;
+pendant que Saint-Pierre, ce dme qu'il avait trouv triomphal, couleur
+du ciel, rgnant sur la ville en roi gant que rien ne pouvait branler,
+lui apparaissait prsent plein de lzardes, diminu dj, d'une de ces
+vieillesses normes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup,
+dans l'usure secrte, l'miettement ignor des charpentes.
+
+Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et
+Pierre frissonna, au souffle glac de fosse qui lui passa sur la face.
+Cette ide des trois sommets, du triangle symbolique, veillait en lui
+la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres,
+dont le pape et le roi s'taient toujours disput la possession. Cela
+venait de loin, du jour o, dans le partage de l'hritage d'Auguste,
+l'empereur avait d se contenter des corps, en laissant les mes au
+pape, qui, ds ce moment, n'avait plus brl que du dsir de reconqurir
+ce pouvoir temporel, dont on dpouillait Dieu en sa personne. La
+querelle avait boulevers et ensanglant tout le moyen ge, sans que ni
+l'glise ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils
+s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de
+misre, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Rforme,
+commena plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de
+89. Et l'extraordinaire aventure de la papaut tait partie de l, comme
+Pierre l'avait crit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait
+au pape de reprendre le rve sculaire, le pape se dsintressant des
+trnes abattus, se remettant avec les misrables, esprant bien cette
+fois conqurir le peuple, l'avoir enfin tout lui. N'tait-ce pas
+prodigieux, ce Lon XIII dpouill de son royaume, qui se laissait dire
+socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des dshrits, qui
+marchait contre les rois, la tte du quatrime tat, auquel
+appartiendra le sicle prochain? L'ternelle lutte continuait aussi pre
+pour cette possession du peuple, Rome mme, et dans l'espace le plus
+resserr, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se
+voir de leurs fentres, toujours se battant qui aurait l'empire, ayant
+sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue
+population qu'ils en taient encore se disputer, comme le faucon et
+l'pervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'tait ici,
+pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamn, vou une ruine
+fatale, parce que justement il tait d'essence monarchique, ce point
+que la papaut apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir
+temporel, sous peine d'tre autre chose et de disparatre. Vainement
+elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout me,
+il n'y avait pas de place, au milieu de nos dmocraties, pour la
+souverainet totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il
+voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'tait l surtout ce
+qui avait tu son rve, dtruit son livre, amass le tas de dcombres,
+devant lequel il restait perdu, sans force ni courage.
+
+Cette Rome noye de cendre, dont les difices s'effaaient, finit par
+lui serrer tellement le coeur, qu'il revint tomber sur la chaise, prs
+de ses bagages. Jamais encore il n'avait prouv une pareille dtresse,
+il lui sembla que c'tait la fin de son me. Il se rappelait comment ce
+voyage Rome, cette exprience nouvelle s'tait pose pour lui, la
+suite de son dsastre de Lourdes. Il n'y tait plus venu demander la foi
+nave et entire du petit enfant, mais la foi suprieure de
+l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles,
+travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son
+besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme rajeuni ne
+pouvait tre la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape
+Rome, avec Rome, n'tait pas le Pre, l'arche d'alliance, le chef
+spirituel cout, obi, c'tait ses yeux le naufrage de l'esprance
+dernire, un suprme craquement o les socits actuelles s'abmaient.
+La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout
+cet chafaudage du socialisme catholique, qui lui avait sembl si
+heureux, si triomphant, pour consolider la vieille glise, il le voyait
+par terre cette heure, il le jugeait svrement comme un simple
+expdient transitoire qui, pendant des annes, pourrait peut-tre tayer
+l'difice en ruine; mais ces choses n'taient construites que sur un
+malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et
+de la politique. Non, non! le peuple encore gagn et dup, caress pour
+tre asservi, cela rpugnait la raison, et tout le systme
+apparaissait btard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir de pires
+catastrophes. Alors, c'tait donc la fin, rien ne restait debout, le
+vieux monde devait disparatre, dans l'effroyable crise sanglante dont
+des signes certains annonaient l'approche. Et lui, devant ce chaos,
+n'avait plus d'me, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette exprience
+qu'il avait sentie dcisive, convaincu l'avance d'en sortir raffermi
+ou foudroy jamais. C'tait la foudre qui tait tombe. Maintenant,
+grand Dieu! qu'allait-il faire?
+
+Son angoisse l'treignit si rudement, que Pierre se leva, se mit
+marcher par la chambre, en qute d'un peu de calme. Grand Dieu! que
+faire, prsent qu'il tait rendu au doute immense, la ngation
+douloureuse, et que jamais sa soutane n'avait pes si lourd ses
+paules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre,
+disant monsignor Nani que son me ne pouvait se rsigner, que son
+espoir du salut par l'amour ne pouvait mourir, et qu'il rpondrait par
+un autre livre, et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser
+la religion nouvelle. Oui, un livre enflamm contre Rome, o il mettrait
+tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, un livre o serait
+la Rome vraie, la Rome sans charit, sans amour, en train d'agoniser
+dans l'orgueil de sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de
+l'glise, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages taient l, il
+partait, il crirait le livre, il serait le grand schismatique attendu.
+Ah! le schisme, est-ce que tout ne l'annonait pas? Est-ce qu'il ne
+semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits,
+las des vieux dogmes, affams pourtant du divin? Lon XIII en avait bien
+la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l'unit
+chrtienne, sa tendresse pour la dmocratie, n'avait pas d'autre but que
+de grouper la famille autour de la papaut, de l'largir et de la
+consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine.
+Mais les temps taient venus, le catholicisme allait bientt se trouver
+ bout de concessions politiques, incapable de cder davantage sans en
+mourir, immobilis Rome, tel qu'une vieille idole hiratique, tandis
+qu'il pouvait voluer ailleurs, dans ces pays de propagande o il se
+trouvait en lutte avec les autres religions. C'tait bien pour cela que
+Rome tait condamne, d'autant plus que l'abolition du pouvoir temporel,
+en habituant l'esprit l'ide d'un pape purement spirituel, dgag du
+sol, semblait devoir favoriser l'avnement d'un antipape, au loin,
+pendant que le successeur de saint Pierre serait forc de s'entter dans
+sa fiction impriale et romaine. Un vque, un prtre tait la veille
+de se lever, o, qui aurait pu le dire? Peut-tre l-bas, dans cette
+Amrique si libre, parmi ces prtres dont les ncessits de la lutte
+pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des dmocrates ardents,
+prts marcher avec le sicle prochain. Et, pendant que Rome ne pourra
+rien lcher de son pass, des mystres ni des dogmes, ce prtre
+abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-mme en poudre. tre
+ce prtre, ce grand rformateur, ce sauveur des socits modernes, quel
+rve norme, quel rle de messie espr, appel par les peuples en
+dtresse! Un instant, Pierre en fut affol, un vent d'esprance et de
+triomphe le soulevait, l'emportait; et si ce n'tait en France, Paris,
+ce serait donc plus loin, l-bas, de l'autre ct de l'Ocan, ou plus
+loin encore, n'importe o dans le monde, sur une terre assez fconde
+pour que la semence nouvelle pousst en une dbordante moisson. Une
+religion nouvelle, une religion nouvelle! comme il l'avait cri aprs
+Lourdes, une religion qui ne ft surtout pas un apptit de la mort! une
+religion qui ralist enfin ici-bas le Royaume de Dieu dont parle
+l'vangile, qui partaget quitablement la richesse, qui ft rgner,
+avec la loi du travail, la vrit et la justice!
+
+Pierre, dans la fivre de ce nouveau rve, voyait dj flamboyer devant
+lui les pages de son prochain livre, o il achverait de dtruire la
+vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et
+librateur, lorsque ses yeux rencontrrent un objet rest sur une
+chaise, dont la prsence le surprit d'abord. C'tait un livre aussi, le
+volume de Thophile Morin, que le vieil Orlando l'avait charg de
+remettre son auteur; et il fut fch contre lui-mme, quand il le
+reconnut, en se disant qu'il aurait pu fort bien l'oublier l. Avant de
+rouvrir sa valise pour l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta,
+les ides brusquement changes, comme si, tout d'un coup, un vnement
+considrable s'tait produit, un de ces faits dcisifs qui
+rvolutionnent un monde. L'oeuvre tait cependant des plus modestes, le
+classique manuel pour le baccalaurat, ne contenant gure que les
+lments des sciences; mais toutes les sciences y taient reprsentes,
+il rsumait assez bien l'tat actuel des connaissances humaines. Et
+c'tait en somme la science qui faisait irruption dans la rverie de
+Pierre, soudainement, avec la masse, avec l'nergie irrsistible d'une
+force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en
+tait balay, tel qu'une poussire de ruines, mais toutes les
+conceptions religieuses, toutes les hypothses du divin chancelaient,
+s'effondraient. Rien que cet abrg scolaire, cet infiniment petit livre
+classique, rien mme que le dsir universel de savoir, cette instruction
+qui s'tend toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystres
+devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout
+de l'antique foi. Un peuple nourri de science, qui ne croit plus aux
+mystres ni aux dogmes, au systme compensateur des peines et des
+rcompenses, est un peuple dont la foi est morte jamais; et, sans la
+foi, le catholicisme ne peut tre. L est le tranchant du couperet, le
+couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut un sicle, s'il en faut
+deux, la science les prendra. Elle seule est ternelle. C'est une
+absurdit de dire que la raison n'est pas contraire la foi et que la
+science doit tre la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, ds
+aujourd'hui, les critures sont ruines et que, pour en sauver des
+fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en
+se rfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude,
+l'glise dfendant quiconque dcouvre une vrit contraire aux livres
+saints, de se prononcer d'une faon dfinitive, dans l'attente que
+cette vrit sera convaincue un jour d'tre une erreur! Le pape est seul
+infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son
+continuel ttonnement, on reste aux aguets pour mettre ses dcouvertes
+d'aujourd'hui en contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un
+catholique, ses affirmations sacrilges, qu'importent les certitudes
+dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain qu' la fin des temps
+la science et la foi se rejoindront, de faon que celle-l sera
+redevenue la lettre l'humble esclave de celle-ci? N'tait-ce pas
+prodigieux d'aveuglement volontaire et d'impudente carrure, niant
+jusqu' la clart du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de
+vrit continuait son oeuvre, en dtruisant quand mme l'erreur, en
+construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces
+de la vie ont construit peu peu les continents.
+
+Dans la grande clart brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait
+sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais recul? C'est le
+catholicisme qui a sans cesse recul devant elle et qui sera forc de
+reculer sans cesse. Jamais elle ne s'arrte, elle conquiert pas pas la
+vrit sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce qu'elle ne
+saurait expliquer le monde d'un coup, est simplement draisonnable. Si
+elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en
+plus rtrci au mystre, et si une hypothse pourra toujours essayer
+d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine,
+qu'elle ruinera chaque heure davantage les anciennes hypothses,
+celles qui s'effondrent devant les vrits conquises. Et le
+catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui.
+Comme toutes les religions, il n'est au fond qu'une explication du
+monde, un code social et politique suprieur, destin faire rgner
+toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui
+embrasse l'universalit des choses, devient ds lors humain, mortel
+comme ce qui est humain. On ne saurait le mettre part, en disant
+qu'il existe par lui-mme d'un ct, tandis que la science existe de
+l'autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir dj, et
+elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant rparer les
+continuelles brches qu'elle lui cause, jusqu'au jour o elle le
+balayera, sous un dernier assaut de l'clatante vrit. Cela prte
+rire de voir des gens assigner un rle la science, lui dfendre
+d'entrer sur tel domaine, lui prdire qu'elle n'ira pas plus loin,
+dclarer qu' la fin de ce sicle, lasse dj, elle abdique. Ah! petits
+hommes, cervelles troites ou mal bties, politiques expdients,
+dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant refaire les vieux
+rves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sches!
+
+Et Pierre continuait parcourir l'humble livre, coutait ce qu'il lui
+disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car
+elle ne promet pas l'absolu, elle qui est simplement la conqute
+successive de la vrit. Jamais elle n'a affich la prtention de
+donner, d'un coup, la vrit totale, cette sorte de construction tant
+prcisment le fait de la mtaphysique, de la rvlation, de la foi. Le
+rle de la science n'est au contraire que de dtruire l'erreur, mesure
+qu'elle avance et qu'elle augmente la clart. Ds lors, loin de faire
+banqueroute, dans sa marche que rien n'arrte, elle demeure la seule
+vrit possible, pour les cerveaux quilibrs et sains. Quant ceux
+qu'elle ne satisfait pas, ceux qui prouvent l'perdu besoin de la
+connaissance immdiate et totale, ils ont la ressource de se rfugier
+dans n'importe quelle hypothse religieuse, la condition pourtant,
+s'ils veulent sembler avoir raison, de ne btir leur chimre que sur les
+certitudes acquises. Tout ce qui est bti sur l'erreur prouve, croule.
+Si le sentiment religieux persiste chez l'homme, si, le besoin d'une
+religion reste ternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit
+ternel, car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas
+toujours exist, que d'autres formes religieuses ont prcde, et que
+d'autres suivront. Les religions peuvent disparatre, le sentiment
+religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Et Pierre
+pensait ce prtendu chec de la science, devant le rveil actuel du
+mysticisme, dont il avait indiqu les causes dans son livre: le dchet
+de l'ide de libert parmi le peuple qu'on a dup lors du dernier
+partage, le malaise de l'lite dsespre du vide o la laissent sa
+raison libre, son intelligence largie. C'est l'angoisse de l'inconnu
+qui renat, mais ce n'est aussi qu'une raction naturelle et momentane,
+aprs tant de travail, l'heure premire o la science ne calme encore
+ni notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide
+sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une
+ternit de jouissance. Pour que le catholicisme pt renatre, comme on
+l'annonce, il faudrait que le sol social ft chang, et il ne saurait
+changer, il n'a plus la sve ncessaire au renouveau d'une formule
+caduque, que les coles et les laboratoires, chaque jour, tuent
+davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chne y grandira. Que
+la science ait donc sa religion, s'il doit en pousser une d'elle, car
+cette religion sera bientt la seule possible, pour les dmocraties de
+demain, pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi
+catholique n'est dj que cendre!
+
+Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant l'imbcillit de la
+congrgation de l'Index. Elle avait frapp son livre, elle frapperait
+certainement le nouveau livre dont il venait d'avoir l'ide, s'il
+l'crivait jamais. Une belle besogne en vrit! de pauvres livres de
+rveur enthousiaste, des chimres qui s'acharnaient sur des chimres! Et
+elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu'il
+tenait l, entre ses mains, le seul redoutable, l'ennemi toujours
+triomphant qui renverserait srement l'glise! Celui-ci avait beau tre
+modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire: le danger commenait
+ l'alphabet pel par les bambins, et il croissait mesure que les
+programmes se chargeaient de connaissances, il clatait avec ces rsums
+des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en
+question la cration du Dieu des critures. Mais le pis tait que
+l'Index, dj dsarm, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces
+terribles soldats de la vrit, destructeurs de la foi. Qu'importait
+alors tout l'argent que Lon XIII prlevait sur son trsor cach du
+Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter les coles catholiques, dans la
+pense d'y former la gnration croyante de demain, dont la papaut
+avait besoin pour vaincre! qu'importait le don de cet argent prcieux,
+s'il ne devait servir qu' acheter ces volumes infimes et formidables,
+qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de
+science, de cette science grandissante dont l'clat finirait par faire
+sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbcile et vain,
+quelle misre et quelle drision!
+
+Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Thophile Morin,
+il revint s'accouder la fentre, et l il eut une extraordinaire
+vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux, jauni
+par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s'taient leves,
+qui cachaient en partie les toitures, derrire des lambeaux tranants,
+pareils des suaires. Des monuments entiers avaient disparu de
+l'horizon. Et il s'imagina que les temps taient accomplis, que la
+vrit venait de faire sauter le dme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou
+dans mille ans, il sera de la sorte, croul, ras au fond du ciel noir.
+Dj, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le
+jour de fivre o il y avait pass une heure, dsespr de voir de
+l-haut la Rome papale entte dans la pourpre des Csars, prvoyant ds
+lors que ce temple du Dieu catholique s'effondrerait, comme s'tait
+effondr le temple de Jupiter, au Capitole. Et c'tait fait, le dme
+avait jonch le sol de ses dbris, il ne restait plus debout, avec un
+pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant
+encore un morceau de l'entablement. Mais surtout les quatre piliers de
+la croise, qui avaient port le dme, les piliers cyclopens se
+dressaient toujours, isols et superbes, parmi les croulements voisins,
+l'air indestructible. Des brumes paissies roulrent leur flot, mille
+annes sans doute passrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant,
+l'abside, les dernires colonnes, les piliers gants eux-mmes taient
+abattus. Le vent en avait emport la poussire, il aurait fallu fouiller
+le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments
+de statues brises, des marbres gravs d'inscriptions, sur le sens
+desquelles les savants ne pouvaient s'entendre. Comme autrefois, au
+Capitole, parmi les dcombres enfouis du temple de Jupiter, des chvres
+grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le
+grand silence des lourds soleils d't, empli du seul bourdonnement des
+mouches.
+
+Alors seulement, Pierre sentit en lui l'croulement suprme. C'tait
+bien fini, la science tait victorieuse, il ne demeurait rien du vieux
+monde. tre le grand schismatique, le rformateur attendu, quoi bon?
+N'tait-ce pas difier un autre rve? Seule, l'ternelle lutte de la
+science contre l'inconnu, son enqute qui traquait, qui rduisait sans
+cesse chez l'homme la soif du divin, lui semblait importer prsent, le
+laissait dans l'attente de savoir si elle triompherait jamais au point
+de suffire un jour l'humanit, en rassasiant tous ses besoins. Et,
+dans le dsastre de son enthousiasme d'aptre, en face des ruines qui
+comblaient son tre, sa foi morte, son espoir mort d'utiliser le vieux
+catholicisme pour le salut social et moral, il n'tait plus tenu debout
+que par la raison. Elle avait flchi un moment. S'il avait rv son
+livre, s'il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'tait
+que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emport sur la raison. Sa
+mre s'tait mise pleurer en son coeur, devant la souffrance des
+misrables, dans l'irrsistible dsir de les soulager, afin de conjurer
+les prochains massacres; et son besoin de charit lui avait ainsi fait
+perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la
+voix de son pre, la raison haute, la raison pre, la raison qui avait
+pu s'clipser, mais qui revenait souveraine. Comme aprs Lourdes, il
+protestait contre la glorification de l'absurde et la dchance du sens
+commun, il tait la raison. Elle seule le faisait marcher droit et
+solide, parmi les dbris des croyances anciennes, mme au milieu des
+obscurits et des avortements de la science. Ah! la raison, il ne
+souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de
+la satisfaire toujours davantage, comme la matresse unique, quitte y
+laisser le bonheur!
+
+Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, cette heure, tch de le
+savoir. Tout restait en suspens, il avait devant lui l'immense monde,
+encore encombr des ruines du pass, dbarrass demain peut-tre.
+L-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abb
+Rose, qui, la veille encore, lui avait crit de revenir, de revenir bien
+vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si
+resplendissante de loin, tait sourde la charit. Et, autour du bon
+prtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des
+misrables, les petits tombs des nids, qu'il ramassait ples de faim,
+grelottant de froid, les mnages d'pouvantable dtresse, o le pre
+boit, o la mre se prostitue, o les fils et les filles tombent au vice
+et au crime, les maisons entires travers lesquelles la famine
+soufflait, la salet la plus basse, la promiscuit la plus honteuse, pas
+de meubles, pas de linge, une vie de bte qui se contente et se soulage
+comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Puis, ce
+seraient encore les coups de froid de l'hiver, les dsastres du chmage,
+des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts
+serraient les poings, en rvant de vengeance. Puis, un soir, il
+rentrerait peut-tre dans quelque chambre d'pouvante, o une mre se
+serait tue avec ses cinq petits, son dernier-n entre les bras, sa
+mamelle vide, les autres pars sur le carreau nu, heureux enfin et
+rassasis d'tre morts. Non, non! cela n'tait plus possible, la misre
+noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de
+richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions la
+rue! L'difice social tait pourri la base, tout croulait dans la boue
+et dans le sang. Jamais il n'avait senti ce point l'inutilit
+drisoire de la charit. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le
+mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet sculaire, du
+peuple cras et billonn, tait le mot de justice. Ah! oui, justice,
+et non plus charit! La charit n'avait fait qu'terniser la misre, la
+justice la gurirait peut-tre. C'tait de justice que les misrables
+avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien monde,
+pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni
+au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n'avait sourdement grond au
+travers des ges, dans sa longue lutte, tantt mystrieuse, tantt
+ouverte, il ne s'tait dbattu entre le pontife et l'empereur, qui
+chacun le voulait lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa
+volont de n'tre personne, le jour o il crierait justice. Demain
+allait-il donc tre enfin ce jour de justice et de vrit? Au milieu de
+son angoisse, partag entre le besoin du divin qui tourmente l'homme, et
+la souverainet de la raison, qui l'aide vivre debout, Pierre n'tait
+sr que de tenir son serment, prtre sans croyance veillant sur la
+croyance des autres, faisant chastement, honntement son mtier, dans la
+tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer son intelligence, comme il
+avait renonc sa chair d'amoureux et son rve de sauveur des
+peuples. Et, de nouveau, de mme qu'aprs Lourdes, il attendrait.
+
+Mais, cette fentre, en face de cette Rome envahie d'ombre, submerge
+sous les brumes dont le flot semblait en raser les difices, ses
+rflexions taient devenues si profondes, qu'il n'entendit pas une voix
+qui l'appelait. Il fallut qu'une main le toucht l'paule.
+
+--Monsieur l'abb, monsieur l'abb...
+
+Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit:
+
+--Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, Giacomo a dj
+descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l'abb.
+
+Puis, le voyant battre des paupires, effar encore, elle eut un
+sourire.
+
+--Vous faisiez vos adieux Rome. Un bien vilain ciel.
+
+--Oui, bien vilain, dit-il simplement.
+
+Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs,
+pour qu'elle le partaget avec les domestiques. Et elle s'tait excuse
+de prendre la lampe et de le prcder, parce que, expliquait-elle, on y
+voyait peine clair, tant le palais tait noir, cette nuit-l.
+
+Ah! ce dpart, cette descente dernire, au travers du palais noir et
+vide, Pierre en eut le coeur boulevers! Il avait donn, autour de sa
+chambre, ce coup d'oeil d'adieu qui le dsesprait toujours, qui
+laissait l un peu de son me arrache, mme quand il quittait une pice
+o il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d'o ne
+sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina la tte au fond de
+l'oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlt
+encore, ne lui attirt des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les
+paliers du second tage et du premier, en face des portes closes de
+donna Serafina et du cardinal, qu'il frmit de ne rien entendre, pas
+mme un souffle, comme s'il passait devant des tombes. Depuis leur
+rentre du convoi, ils n'avaient pas donn signe de vie, enferms,
+disparus, immobilisant avec eux la maison entire, sans qu'on pt y
+surprendre le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un
+serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe la main, et
+Pierre la suivait, songeant ces deux qui restaient seuls, dans le
+palais en ruine, les derniers d'un monde demi croul, au seuil du
+monde nouveau. Dario et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de
+vie, il n'y avait plus l que la vieille fille et le prtre infcond,
+sans rsurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une ombre
+lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au
+nant, ces salles immenses dont les murs se lzardaient de pauvret et
+d'abandon! et la cour intrieure, pareille un cimetire, avec son
+herbe, avec son portique humide o pourrissaient des torses de Vnus et
+d'Apollon! et le petit jardin dsert, embaum par les oranges mres,
+dans lequel personne n'irait plus, maintenant qu'il n'y rencontrerait
+plus la contessina adorable, sous le laurier, prs du sarcophage! Tout
+cela s'anantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de mort, o
+les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu' attendre, en leur
+grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s'effondrt sur
+leurs ttes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu'un bruit trs
+lger, un trot de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-tre,
+l'abb Paparelli en train quelque part, au fond des pices perdues,
+d'mietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure la
+base, pour en hter l'croulement.
+
+Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les
+deux rayons jaunes trouaient l'obscurit de la rue. Les bagages y
+taient chargs dj, la petite caisse prs du cocher, la valise sur la
+banquette. Et le prtre monta tout de suite.
+
+--Oh! vous avez le temps, dit Victorine, reste debout sur le trottoir.
+Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez l'aise.
+
+A cette minute dernire, il fut rconfort d'avoir l cette
+compatriote, cette bonne me, qui l'avait accueilli, le jour de
+l'arrive, et qui le saluait, au dpart.
+
+--Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abb, car je ne crois pas que
+vous reviendrez de sitt dans leur satane ville... Adieu, monsieur
+l'abb.
+
+--Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon coeur.
+
+Dj, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues
+troites et tortueuses qui mnent au cours Victor-Emmanuel. Il ne
+pleuvait pas, la capote n'avait pas t releve; mais l'air humide avait
+beau tre doux, le prtre se sentit tout de suite pris de froid, sans
+vouloir perdre le temps faire arrter le cocher, un silencieux,
+celui-ci, qui semblait n'avoir que la hte de se dbarrasser de son
+voyageur.
+
+Et, lorsque Pierre dboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris
+de le trouver dj si dsert, cette heure peu avance de la nuit, les
+maisons barricades, les trottoirs vides, les lampes lectriques brlant
+seules dans la mlancolique solitude. A la vrit, il ne faisait gure
+chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les
+faades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le
+svre et colossal monument se reculait, s'vanouissait dans un rve.
+Et, plus loin, droite, au bout de la rue d'Aracoeli toile de rares
+becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombr en pleines tnbres. Puis,
+le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses
+sombres, crasantes, du Ges obscur et du lourd palais Altieri; et ce
+fut dans ce couloir trangl, o par les beaux soleils eux-mmes tombait
+toute l'humidit des temps anciens, qu'il s'abandonna une songerie
+nouvelle, la chair et l'me envahies d'un frisson.
+
+Brusquement, le rveil se faisait en lui de cette pense, dont il avait
+eu parfois l'inquitude, que l'humanit, partie l-bas de l'Asie, avait
+toujours march dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours
+souffl, emportant l'ouest la semence humaine, pour les moissons
+futures. Et, depuis longtemps dj, le berceau tait frapp de
+destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que
+par tapes, laissant derrire eux le sol puis, les villes dtruites,
+les populations dcimes et abtardies, mesure qu'ils marchaient du
+levant au couchant, vers le but ignor. C'taient Ninive et Babylone sur
+les bords de l'Euphrate, c'taient Thbes et Memphis sur les bords du
+Nil, rduites en poudre, tombes de vieillesse et de lassitude un
+engourdissement mortel, sans qu'un rveil ft possible. Puis, de l,
+cette dcrpitude avait gagn les bords du grand lac mditerranen,
+ensevelissant dans la poussire de l'ge Tyr et Sidon, allant plus loin
+encore endormir Carthage, frappe de snilit en pleine splendeur. Cette
+humanit en marche, que la force cache des civilisations roulait ainsi
+de l'orient l'occident, marquait ses journes de route par des ruines,
+et quelle effrayante strilit aujourd'hui que celle de ce berceau de
+l'Histoire, cette Asie, cette gypte, retournes au bgayement de
+l'enfance, immobilises dans l'ignorance et dans la caducit, sur les
+dcombres des antiques capitales, jadis matresses du monde!
+
+Au passage, travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais
+de Venise, noy de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de
+l'invisible. La brume en avait entam les crneaux, et les hautes
+murailles nues, si redoutables, flchissaient sous la pousse de
+l'obscurit croissante. Puis, aprs la troue profonde du Corso,
+gauche, dsert lui aussi dans l'clat blafard des lampes lectriques, le
+palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile ventre par la
+pioche des dmolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus
+haut, le palais Colonna allongeait sa faade morne, ses fentres closes,
+comme si, dsert par ses matres, dmnag de son ancien faste, il
+attendait les dmolisseurs son tour.
+
+Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commenait gravir la
+monte de la rue Nationale, la rverie continua. Est-ce que Rome
+n'tait pas atteinte, est-ce que son heure n'tait pas venue de
+disparatre, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient
+continuellement derrire eux? La Grce, Athnes et Sparte
+s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans
+le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la pninsule italique tait dj
+gagn par la paralysie montante. Et, en mme temps que Naples, c'tait
+bien le tour de Rome dsormais. Elle se trouvait la limite de la
+contagion, cette marge de la tache de mort qui s'tend sans cesse sur
+le vieux continent, cette marge o l'agonie se dclare, o la terre
+appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, o les hommes
+eux-mmes semblent frapps de vieillesse ds la naissance. Depuis deux
+sicles, Rome allait en dclinant, s'liminait peu peu de la vie
+moderne, sans industrie, sans commerce, incapable mme de science, de
+littrature et d'art. Et ce n'tait plus seulement la basilique de
+Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses dbris, comme
+autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rverie noire et
+douloureuse, c'tait Rome entire qui croulait en un suprme craquement,
+qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les glises, les
+palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les
+ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thbes et Memphis, Rome n'tait
+plus qu'une plaine rase, bossue par des dcombres, au milieu desquels
+on cherchait vainement reconnatre la place des anciens difices, et
+qu'habitaient seuls des noeuds de serpents et des bandes de rats.
+
+La voiture tournait, et Pierre reconnut, droite, dans un trou norme
+de nuit entasse, la colonne Trajane. Mais, cette heure, elle se
+dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre gant, dont le grand
+ge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place
+triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre rel qu'il distingua sur
+le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui tait l
+comme la grce et la fiert de Rome, ne fut dsormais pour lui qu'une
+salissure, le petit nuage de poussire charbonneuse qui montait du total
+croulement de la ville.
+
+Une pouvante le prenait maintenant, au bout de ce rve tragique, dans
+sa fraternit inquite. Et, lorsque l'engourdissement qui monte
+travers le monde vieilli aurait dpass Rome, lorsque la Lombardie
+serait prise, que Gnes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme
+Venise dj s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les
+Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports combls par le
+sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait la solitude et au
+sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, chang en un
+champ de pierres strile, hriss de chardons, rejoindrait dans la mort
+Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur
+marche du levant au couchant, avec l'ternel soleil. Un grand cri
+traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui
+semblait tre ne dans le bassin de la Mditerrane, se dplaait, et
+l'Ocan aujourd'hui devenait le centre du monde. O en tait-on de la
+journe humaine? Partie de l-bas, du berceau, au lever de l'aube,
+l'humanit, d'tape en tape, semant sa route de ses ruines, se
+trouvait-elle la moiti du jour, lorsque midi flamboie? C'tait alors
+l'autre moiti des temps qui commenait, le nouveau monde aprs
+l'ancien, ces villes d'Amrique o s'bauchait la dmocratie, o
+poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain
+sicle, avec, l-bas, au del d'un autre Ocan, en revenant vers le
+berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrme-Orient immobile, la
+Chine et le Japon mystrieux, tout le pullulement menaant de la race
+jaune.
+
+Mais, mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait
+son cauchemar se dissiper. Un air plus lger soufflait, il rentrait dans
+plus d'esprance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur
+neuve, son normit crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantme
+promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des jardins
+confus, le Quirinal n'tait qu'une ligne noire, barrant le ciel.
+Seulement, la rue montait, s'largissait toujours, et sur le sommet du
+Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu'il passa devant les
+ruines de Diocltien, il respira pleins poumons. Non, non! la journe
+humaine ne pouvait finir, elle tait ternelle, et les tapes des
+civilisations se succderaient l'infini. Qu'importait ce vent d'est
+qui roulait les peuples l'ouest, comme charris dans la force du
+soleil? S'il le fallait, ils reviendraient par l'autre face du globe,
+ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu'au jour o ils
+pourraient se fixer dans la paix, dans la vrit et la justice. Aprs la
+prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le centre, bord
+des villes matresses, une civilisation encore natrait, ayant pour
+centre le Pacifique, avec d'autres capitales riveraines, qu'on ne
+pouvait prvoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignors.
+Puis, d'autres encore, toujours d'autres, en recommenant toujours! Et,
+ cette minute dernire, il eut cette pense de confiance et de salut
+que le grand mouvement des nationalits tait l'instinct, le besoin mme
+que les peuples avaient de revenir l'unit. Partis de la famille
+unique, spars, disperss en tribus plus tard, heurts par des haines
+fratricides, ils tendaient malgr tout redevenir l'unique famille. Les
+provinces se runissaient en peuples, les peuples se runiraient en
+races, les races finiraient par se runir en la seule humanit
+immortelle. Enfin, l'humanit sans frontires, sans guerres possibles,
+l'humanit vivant du juste travail, dans la communaut universelle de
+tous les biens! N'tait-ce pas l'volution, le but du labeur qui se fait
+partout, le dnouement de l'Histoire? Que l'Italie ft donc un peuple
+sain et fort, que l'entente se ft donc entre elle et la France, et que
+cette fraternit des races latines devnt le commencement de la
+fraternit universelle! Ah! cette patrie unique, la terre pacifie et
+heureuse, dans combien de sicles, et quel rve!
+
+Puis, la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il
+dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de
+suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait
+Paris.
+
+
+FIN
+
+
+530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.
+
+ * * * * *
+
+
+G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+OUVRAGES DU MME AUTEUR
+
+DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
+
+ 3 fr. 50 chaque volume.
+
+
+LES ROUGON-MACQUART
+
+HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
+
+ =LA FORTUNE DES ROUGON.= 31e mille. 1 vol.
+ =LA CURE.= 43e mille. 1 vol.
+ =LE VENTRE DE PARIS.= 37e mille. 1 vol.
+ =LA CONQUTE DE PLASSANS.= 37e mille. 1 vol.
+ =LA FAUTE DE L'ABB MOURET.= 49e mille. 1 vol.
+ =SON EXCELLENCE EUGNE ROUGON.= 30e mille. 1 vol.
+ =L'ASSOMMOIR.= 136e mille. 1 vol.
+ =UNE PAGE D'AMOUR.= 86e mille. 1 vol.
+ =NANA.= 176e mille. 1 vol.
+ =POT-BOUILLE.= 88e mille. 1 vol.
+ =AU BONHEUR DES DAMES.= 66e mille. 1 vol.
+ =LA JOIE DE VIVRE.= 51e mille. 1 vol.
+ =GERMINAL.= 99e mille. 1 vol.
+ =L'OEUVRE.= 56e mille. 1 vol.
+ =LA TERRE.= 113e mille. 1 vol.
+ =LE RVE.= 99e mille. 1 vol.
+ =LA BTE HUMAINE.= 94e mille. 1 vol.
+ =L'ARGENT.= 83e mille. 1 vol.
+ =LA DBACLE.= 187e mille. 1 vol.
+ =LE DOCTEUR PASCAL.= 88e mille. 1 vol.
+
+
+LES TROIS VILLES
+
+=LOURDES= 138e mille. 1 vol.
+
+
+ROMANS ET NOUVELLES
+
+ =CONTES A NINON.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =NOUVEAUX CONTES A NINON.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =LA CONFESSION DE CLAUDE.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =THRSE RAQUIN.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =MADELEINE FRAT.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =LE VOEU D'UNE MORTE.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =LES MYSTRES DE MARSEILLE.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =LE CAPITAINE BURLE.= Nouvelle dition 1 vol.
+ =NAS MICOULIN.= Nouvelle dition 1 vol.
+
+
+THTRE
+
+=THRSE RAQUIN.--LES HRITIERS RABOURDIN.--LE BOUTON DE ROSE.= 1 vol.
+
+
+OEUVRES CRITIQUES
+
+ =MES HAINES.= 1 vol.
+ =LE ROMAN EXPRIMENTAL.= 1 vol.
+ =LE NATURALISME AU THATRE.= 1 vol.
+ =NOS AUTEURS DRAMATIQUES.= 1 vol.
+ =LES ROMANCIERS NATURALISTES.= 1 vol.
+ =DOCUMENTS LITTRAIRES.= 1 vol.
+ =UNE CAMPAGNE. 1880-1881.= 1 vol.
+
+
+EN COLLABORATION
+
+=LES SOIRES DE MDAN= 1 vol.
+
+
+530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+***** This file should be named 34528-8.txt or 34528-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/34528-8.zip b/34528-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..3a98813
--- /dev/null
+++ b/34528-8.zip
Binary files differ
diff --git a/34528-h.zip b/34528-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..78df7c2
--- /dev/null
+++ b/34528-h.zip
Binary files differ
diff --git a/34528-h/34528-h.htm b/34528-h/34528-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..1133b6b
--- /dev/null
+++ b/34528-h/34528-h.htm
@@ -0,0 +1,29887 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Les trois villes: Rome, par mile Zola.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;}
+
+.zla {font-size:175%;font-family: sans-serif, serif;}
+
+ h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;}
+
+ hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;}
+
+ hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;}
+
+ table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les trois villes: Rome
+
+Author: mile Zola
+
+Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528]
+[Last updated: August 17, 2017]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1><small><small>LES TROIS VILLES</small></small><br />
+&#8212;&#8212;&#8212;<br /><br />
+R O M E</h1>
+
+<p class="c"><b>PAR</b><br /><br />
+<span class="zla"><b>MILE ZOLA</b></span></p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">&#8212;&#8212;&#8212;</p>
+
+<p class="c">DOUZIME MILLE</p>
+
+<p class="c">&#8212;&#8212;&#8212;</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small><small>PARIS<br />
+BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br />
+G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS<br />
+11, RUE DE GRENELLE, 11<br />
+&#8212;<br />
+1896<br />
+Tous droits rservs.</small></small></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td><a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h1>ROME</h1>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<p>Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards,
+entre Pise et Civita-Vecchia, et il allait tre neuf heures
+du matin, lorsque l'abb Pierre Froment, aprs un dur
+voyage de vingt-cinq heures, dbarqua enfin Rome. Il
+n'avait emport qu'une valise, il sauta vivement du wagon,
+au milieu de la bousculade de l'arrive, cartant les porteurs
+qui s'empressaient, se chargeant lui-mme de son
+lger bagage, dans la hte qu'il prouvait d'tre arriv,
+de se sentir seul et de voir. Et, tout de suite, devant la
+Gare, sur la place des Cinq-Cents, tant mont dans une
+des petites voitures dcouvertes, ranges le long du trottoir,
+il posa la valise prs de lui, aprs avoir donn
+l'adresse au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Via Giulia, palazzo Boccanera.</p>
+
+<p>C'tait un lundi, le 3 septembre, par une matine de
+ciel clair, d'une douceur, d'une lgret dlicieuses. Le
+cocher, un petit homme rond, aux yeux brillants, aux
+dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant un
+prtre franais, l'accent. Il fouetta son maigre cheval,
+la voiture partit avec la vive allure de ces fiacres romains,
+si propres, si gais. Mais, presque aussitt, aprs avoir
+long les verdures du petit square, arriv sur la place des<a name="page_002" id="page_002"></a>
+Thermes, il se retourna, souriant toujours, dsignant de
+son fouet des ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Les Thermes de Diocltien, dit-il en un mauvais
+franais de cocher obligeant, dsireux de plaire aux
+trangers, pour s'assurer leur clientle.</p>
+
+<p>Des hauteurs du Viminal, o se trouve la Gare, la voiture
+descendit au grand trot la pente raide de la rue
+Nationale. Et, ds lors, il ne cessa plus, il tourna la tte
+ chaque monument, le montra du mme geste. Dans ce
+bout de large voie, il n'y avait que des btisses neuves.
+Sur la droite, plus loin, montaient des massifs de verdure,
+en haut desquels s'allongeait un interminable
+btiment jaune et nu, couvent ou caserne.</p>
+
+<p>&mdash;Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.</p>
+
+<p>Pierre, depuis une semaine que son voyage tait dcid,
+passait les jours tudier la topographie de Rome
+sur des plans et dans des livres. Aussi aurait-il pu se
+diriger, sans avoir demander son chemin, et les explications
+le trouvaient prvenu. Ce qui le droutait pourtant,
+c'taient ces pentes soudaines, ces continuelles
+collines qui tagent en terrasses certains quartiers. Mais
+la voix du cocher se haussa, bien qu'un peu ironique, et
+le mouvement de son fouet se fit plus ample, lorsque,
+sur la gauche, il nomma une immense construction,
+frache et crayeuse encore, tout un pt gigantesque de
+pierres, surcharg de sculptures, de frontons et de statues.</p>
+
+<p>&mdash;La Banque Nationale.</p>
+
+<p>Plus bas, comme la voiture tournait sur une place
+triangulaire, Pierre, qui levait les yeux, fut ravi en apercevant,
+trs haut, support par un grand mur lisse, un
+jardin suspendu, d'o se dressait, dans le ciel limpide,
+l'lgant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire.
+Il sentit toute la fiert et toute la grce de Rome.</p>
+
+<p>&mdash;La villa Aldobrandini.</p>
+
+<p>Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui
+acheva de le passionner. La rue faisait de nouveau un<a name="page_003" id="page_003"></a>
+coude brusque, lorsque, dans l'angle, une troue de
+lumire se produisait. C'tait, en contre-bas, une place
+blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
+poussire d'or; et, dans cette gloire matinale,
+s'rigeait une colonne de marbre gante, toute dore du
+ct o l'astre la baignait son lever, depuis des sicles.
+Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, car il ne se
+l'tait pas imagine ainsi, dans ce trou d'blouissement,
+au milieu des ombres voisines.</p>
+
+<p>&mdash;La colonne Trajane.</p>
+
+<p>Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernire
+fois. Et ce furent encore des noms jets, au trot vit
+du cheval: le palais Colonna, dont le jardin est bord de
+maigres cyprs; le palais Torlonia, demi ventr pour
+les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
+redoutable, avec ses murs crnels, sa svrit tragique
+de forteresse du moyen ge, oublie l dans la vie bourgeoise
+d'aujourd'hui. La surprise de Pierre augmentait,
+devant l'aspect inattendu des choses. Mais le coup fut
+rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui indiqua
+triomphalement le Corso, une longue rue troite, peine
+aussi large que notre rue Saint-Honor, blanche de soleil
+ gauche, noire d'ombre droite, et au bout de
+laquelle la lointaine place du Peuple faisait comme une
+toile de lumire: tait-ce donc l le c&oelig;ur de la ville, la
+promenade clbre, la voie vivante o affluait tout le
+sang de Rome?</p>
+
+<p>Dj la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel,
+qui continue la rue Nationale, les deux troues
+dont on a coup l'ancienne cit de part en part, de la
+Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
+Ges tait toute blonde de gaiet matinale. Puis, entre
+l'glise et le lourd palais Altieri, qu'on n'avait point os
+jeter bas, la rue s'tranglait, on entrait dans une ombre
+humide, glaciale. Et, au del, devant la faade du Ges,
+sur la place, le soleil recommenait, clatant, droulant<a name="page_004" id="page_004"></a>
+ses nappes dores; tandis qu'au loin, au fond de la rue
+d'Aracoeli, noye d'ombre galement, des palmiers ensoleills
+apparaissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Le Capitole, l-bas, dit le cocher.</p>
+
+<p>Le prtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la
+tache verte, au bout du tnbreux couloir. Il tait pntr
+comme d'un frisson par ces alternatives soudaines de
+chaude lumire et d'ombre froide. Devant le palais de
+Venise, devant le Ges, il lui avait sembl que toute la
+nuit des jours anciens lui glaait les paules; puis, c'tait,
+ chaque place, chaque largissement des voies nouvelles,
+une rentre dans la lumire, dans la douceur gaie
+et tide de la vie. Les coups de soleil jaune tombaient des
+toitures, dcoupaient nettement les ombres violtres.
+Entre les faades, on apercevait des bandes de ciel trs
+bleu et trs doux. Et il trouvait l'air qu'il respirait un
+got spcial, encore indtermin, un got de fruit qui
+augmentait en lui la fivre de l'arrive.</p>
+
+<p>Malgr son irrgularit, c'est une fort belle voie moderne
+que le cours Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait
+se croire dans une grande ville quelconque, aux vastes
+btisses de rapport. Mais, quand il passa devant la Chancellerie,
+le chef-d'&oelig;uvre de Bramante, le monument
+type de la Renaissance romaine, son tonnement revint,
+son esprit retourna aux palais qu'il venait dj d'entrevoir,
+ cette architecture nue, colossale et lourde, ces
+immenses cubes de pierre, pareils des hpitaux ou des
+prisons. Jamais il ne se serait imagin ainsi les fameux
+palais romains, sans grce ni fantaisie, sans magnificence
+extrieure. C'tait videmment fort beau, il finirait par
+comprendre, mais il devrait y rflchir.</p>
+
+<p>Brusquement, la voiture quitta le populeux cours
+Victor-Emmanuel, pntra dans des ruelles tortueuses,
+o elle avait peine passer. Le calme s'tait fait, le
+dsert, la vieille ville endormie et glaciale, au sortir du
+clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se<a name="page_005" id="page_005"></a>
+rappela les plans consults, il se dit qu'il approchait
+de la via Giulia; et sa curiosit qui avait grandi, s'accrut
+alors jusqu' le faire souffrir, dsespr de ne pas en
+voir, de ne pas en savoir tout de suite davantage. Dans
+l'tat de fivre o il tait depuis son dpart, les tonnements
+qu'il prouvait ne pas trouver les choses telles
+qu'il les avait attendues, les chocs que venait de recevoir
+son imagination, aggravaient sa passion, le jetaient au
+dsir aigu et immdiat de se contenter. Neuf heures
+sonnaient peine, il avait toute la matine pour se prsenter
+au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas
+conduire sur-le-champ l'endroit classique, au sommet
+d'o l'on voyait Rome entire, tale sur les sept collines?
+Quand cette pense fut entre en lui, elle le tortura, il
+finit par cder.</p>
+
+<p>Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever,
+pour lui crier la nouvelle adresse:</p>
+
+<p>&mdash;A San Pietro in Montorio.</p>
+
+<p>D'abord, l'homme s'tonna, parut ne pas comprendre.
+D'un signe de son fouet, il indiqua que c'tait l-bas, au
+loin. Enfin, comme le prtre insistait, il se remit sourire
+complaisamment, avec un branle amical de la tte. Bon,
+bon! il voulait bien, lui.</p>
+
+<p>Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu
+du ddale des rues troites. On en suivit une, trangle
+entre de hauts murs, o le jour descendait comme au fond
+d'une tranche. Puis, au bout, il y eut une rentre soudaine
+en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique pont
+de Sixte IV, tandis qu' droite et gauche s'tendaient les
+nouveaux quais, dans le ravage et les pltres neufs des
+constructions rcentes. De l'autre ct, le Transtvre lui
+aussi tait ventr; et la voiture monta la pente du Janicule,
+par une voie large qui portait, sur de grandes
+plaques, le nom de Garibaldi. Une dernire fois, le cocher
+eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie
+triomphale.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>&mdash;Via Garibaldi.</p>
+
+<p>Le cheval avait d ralentir le pas, et Pierre, pris d'une
+impatience enfantine, se retournait pour voir, mesure
+que la ville, derrire lui, s'tendait et se dcouvrait
+davantage. La monte tait longue, des quartiers surgissaient
+toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, dans
+l'motion croissante qui faisait battre son c&oelig;ur, il trouva
+qu'il gtait la satisfaction de son dsir, en l'miettant
+ainsi, cette conqute lente et partielle de l'horizon. Il
+voulait recevoir le coup en plein front, Rome entire vue
+d'un regard, la ville sainte ramasse, embrasse d'une
+seule treinte. Et il eut la force de ne plus se retourner,
+malgr l'lan de tout son tre.</p>
+
+<p>En haut, il y a une vaste terrasse. L'glise San Pietro
+in Montorio se trouve l, l'endroit o saint Pierre,
+dit-on, fut crucifi. La place est nue et rousse, cuite
+par les grands soleils d't; pendant qu'un peu plus
+loin, derrire, les eaux claires et grondantes de l'Acqua
+Paola tombent gros bouillons des trois vasques de la
+fontaine monumentale, dans une ternelle fracheur. Et,
+le long du parapet qui borde la terrasse, pic sur le
+Transtvre, s'alignent toujours des touristes, des Anglais
+minces, des Allemands carrs, bants d'admiration
+traditionnelle, leur Guide la main, qu'ils consultent,
+pour reconnatre les monuments.</p>
+
+<p>Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise
+sur la banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui
+alla se ranger prs des autres fiacres et qui resta philosophiquement
+sur son sige, au plein soleil, la tte basse
+comme son cheval, tous deux rsigns d'avance la longue
+station accoutume.</p>
+
+<p>Et Pierre, dj, regardait de toute sa vue, de toute son
+me, debout contre le parapet, dans son troite soutane
+noire, les mains nues et serres nerveusement, brlantes
+de sa fivre. Rome, Rome! la Ville des Csars, la Ville des
+Papes, la Ville ternelle qui deux fois a conquis le monde,<a name="page_007" id="page_007"></a>
+la Ville prdestine du rve ardent qu'il faisait depuis des
+mois! elle tait l enfin, il la voyait! Des orages, les jours
+prcdents, avaient abattu les grandes chaleurs d'aot.
+Cette admirable matine de septembre frachissait dans
+le bleu lger du ciel sans tache, infini. Et c'tait une
+Rome noye de douceur, une Rome du songe, qui
+semblait s'vaporer au clair soleil matinal. Une fine
+brume bleutre flottait sur les toits des bas quartiers,
+mais peine sensible, d'une dlicatesse de gaze; tandis
+que la Campagne immense, les monts lointains se
+perdaient dans du rose ple. Il ne distingua rien d'abord,
+il ne voulait s'arrter aucun dtail, il se donnait Rome
+entire, au colosse vivant, couch l devant lui, sur ce sol
+fait de la poussire des gnrations. Chaque sicle en
+avait renouvel la gloire, comme sous la sve d'une
+immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui faisait
+battre son c&oelig;ur plus fort, grands coups, dans cette premire
+rencontre, c'tait qu'il trouvait Rome telle qu'il la
+dsirait, matinale et rajeunie, d'une gaiet envole,
+immatrielle presque, toute souriante de l'espoir d'une
+vie nouvelle, cette aube si pure d'un beau jour.</p>
+
+<p>Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon
+sublime, les mains toujours serres et brlantes, revcut
+en quelques minutes les trois dernires annes de sa vie.
+Ah! quelle anne terrible, la premire, celle qu'il avait
+passe au fond de sa petite maison de Neuilly, portes et
+fentres closes, terr l comme un animal bless qui
+agonise! Il revenait de Lourdes l'me morte, le c&oelig;ur
+sanglant, n'ayant plus en lui que de la cendre. Le silence
+et la nuit s'taient faits sur les ruines de son amour et
+de sa foi. Des jours et des jours s'coulrent, sans qu'il
+entendt ses veines battre, sans qu'une lueur se levt,
+clairant les tnbres de son abandon. Il vivait machinalement,
+il attendait d'avoir le courage de se reprendre
+l'existence, au nom de la raison souveraine, qui lui avait
+fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'tait-il pas plus rsistant<a name="page_008" id="page_008"></a>
+et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
+tranquillement ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait
+de quitter la soutane, fidle un amour unique et
+par dgot du parjure, pourquoi ne se donnait-il pas pour
+besogne quelque science permise un prtre, l'astronomie
+ou l'archologie? Mais quelqu'un pleurait en lui,
+sa mre sans doute, une immense tendresse perdue que
+rien n'avait assouvie encore, qui se dsesprait sans fin
+de ne pouvoir se contenter. C'tait la continuelle souffrance
+de sa solitude, la plaie reste vive, dans la haute
+dignit de sa raison reconquise.</p>
+
+<p>Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le
+hasard le mit en relations avec un vieux prtre, l'abb
+Rose, vicaire Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine.
+Il alla le voir, au fond du rez-de-chausse
+humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois pices
+transformes en asile, pour les petits enfants abandonns,
+qu'il ramassait dans les rues voisines. Et, ds ce moment,
+sa vie changea, un intrt nouveau et tout-puissant y tait
+entr, il devint l'aide peu peu passionn du vieux
+prtre. Le chemin tait long, de Neuilly la rue de Charonne.
+D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine.
+Puis, il se drangea tous les jours, il partait le matin
+pour ne rentrer que le soir. Les trois pices ne suffisant
+plus, il avait lou le premier tage, il s'y tait rserv une
+chambre, o il finit par coucher souvent; et toutes ses
+petites rentes passaient l, dans ce secours immdiat
+donn l'enfance pauvre; et le vieux prtre, ravi, touch
+aux larmes de ce jeune dvouement qui lui tombait
+du ciel, l'embrassait en pleurant, l'appelait l'enfant du
+bon Dieu.</p>
+
+<p>La misre, la sclrate et abominable misre, Pierre
+alors la connut, vcut chez elle, avec elle, pendant deux
+annes. Cela commena par ces petits tres qu'il ramassait
+sur le trottoir, que la charit des voisins lui amenait,
+maintenant que l'asile tait connu du quartier: des garonnets,<a name="page_009" id="page_009"></a>
+des fillettes, des tout petits tombs la rue,
+pendant que les pres et les mres travaillaient, buvaient
+ou mouraient. Souvent le pre avait disparu, la mre se
+prostituait, l'ivrognerie et la dbauche taient entres au
+logis avec le chmage; et c'tait la niche au ruisseau,
+les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pav,
+les autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue
+de Charonne, sous les roues d'un fardier, il avait retir
+deux petits garons, deux frres, qui ne purent mme lui
+donner une adresse, venus ils ne savaient d'o. Un autre
+soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un petit
+ange blond de trois ans peine, trouve sur un banc, et
+qui pleurait, en disant que sa maman l'avait laisse l.
+Et, plus tard, forcment, de ces maigres et pitoyables
+oiseaux culbuts du nid, il remonta aux parents, il fut
+amen pntrer de la rue dans les bouges, s'engageant
+chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
+connatre toute l'pouvantable horreur, le c&oelig;ur saignant,
+perdu d'angoisse terrifie et de charit vaine.</p>
+
+<p>Ah! la dolente cit de la misre, l'abme sans fond de
+la dchance et de la souffrance humaines, quels voyages
+effroyables il y fit, pendant ces deux annes qui bouleversrent
+son tre! Dans ce quartier Sainte-Marguerite,
+au sein mme de ce faubourg Saint-Antoine si actif, si
+courageux la besogne, il dcouvrit des maisons sordides,
+des ruelles entires de masures sans jour, sans air, d'une
+humidit de cave, o croupissait, o agonisait, empoisonne,
+toute une population de misrables. Le long de
+l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les ordures
+amasses. A chaque tage, recommenait le mme dnuement,
+tomb la salet, la promiscuit la plus basse.
+Des vitres manquaient, le vent faisait rage, la pluie
+entrait flots. Beaucoup couchaient sur le carreau nu,
+sans jamais se dvtir. Pas de meubles, pas de linge,
+une vie de bte qui se contente et se soulage comme elle
+peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. L dedans,<a name="page_010" id="page_010"></a>
+en tas, tous les sexes, tous les ges, l'humanit revenue
+l'animalit par la dpossession de l'indispensable, par
+une indigence telle, qu'on s'y disputait coups de dents
+les miettes balayes de la table des riches. Et le pis y
+tait cette dgradation de la crature humaine, non plus
+le libre sauvage qui allait nu, chassant et mangeant sa
+proie dans les forts primitives, mais l'homme civilis
+retourn la brute, avec toutes les tares de sa dchance,
+souill, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des raffinements
+d'une cit reine du monde.</p>
+
+<p>Pierre, dans chaque mnage, retrouvait la mme histoire.
+Au dbut, il y avait eu de la jeunesse, de la gaiet,
+la loi du travail accepte courageusement. Puis, la lassitude
+tait venue: toujours travailler pour ne jamais tre
+riche, quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
+d'avoir sa part de bonheur, la femme s'tait relche des
+soins du mnage, buvant elle aussi parfois, laissant les
+enfants pousser au hasard. Le milieu dplorable, l'ignorance
+et l'entassement avaient fait le reste. Plus souvent
+encore, le chmage tait le grand coupable: il ne se
+contente pas de vider le tiroir aux conomies, il puise le
+courage, il habitue la paresse. Pendant des semaines,
+les ateliers se vident, les bras deviennent mous. Impossible,
+dans ce Paris si enfivr d'action, de trouver la
+moindre besogne faire. Le soir, l'homme rentre en
+pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas mme
+russi tre accept pour balayer les rues, car l'emploi
+est recherch, il y faut des protections. N'est-ce pas
+monstrueux, sur ce pav de la grande ville o resplendissent,
+o retentissent les millions, un homme qui
+cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas,
+et qui ne mange pas? La femme ne mange pas, les enfants
+ne mangent pas. Alors, c'tait la famine noire, l'abrutissement,
+puis la rvolte, tous les liens sociaux rompus,
+sous cette affreuse injustice de pauvres tres que leur
+faiblesse condamnait la mort. Et le vieil ouvrier,<a name="page_011" id="page_011"></a>
+celui dont cinquante annes de dur labeur avaient us
+les membres, sans qu'il pt mettre un sou de ct, sur
+quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, au fond de
+quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
+marteau, comme une bte de somme fourbue, le jour o,
+ne travaillant plus, il ne mangeait plus? Presque tous
+allaient mourir l'hpital. D'autres disparaissaient,
+ignors, emports dans le flot boueux de la rue. Un matin,
+au fond d'une hutte infme, sur de la paille pourrie,
+Pierre en dcouvrit un, mort de faim, oubli l depuis
+une semaine, et dont les rats avaient dvor le
+visage.</p>
+
+<p>Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa piti dborda.
+L'hiver, les souffrances des misrables deviennent atroces,
+dans les taudis sans feu, o la neige entre par les fentes.
+La Seine charrie, le sol est couvert de glace, toutes sortes
+d'industries sont forces de chmer. Dans les cits des
+chiffonniers, rduits au repos, des bandes de gamins s'en
+vont pieds nus, vtus peine, affams et toussant, emports
+par de brusques rafales de phtisie. Il trouvait des
+familles, des femmes avec des cinq et six enfants, blottis
+en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas mang
+depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
+premier, il pntra, au fond d'une alle sombre, dans la
+chambre d'pouvante, o une mre venait de se suicider
+avec ses cinq petits, de dsespoir et de faim, un drame de
+la misre dont tout Paris allait frissonner pendant quelques
+heures. Plus un meuble, plus un linge, tout avait d tre
+vendu, pice pice, chez le brocanteur voisin. Rien que
+le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse
+ moiti vide, la mre tait tombe en allaitant son
+dernier n, un nourrisson de trois mois; et une goutte de
+sang perlait au bout du sein, vers lequel se tendaient les
+lvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
+et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi l leur
+ternel sommeil, cte cte; tandis que, des deux garons,<a name="page_012" id="page_012"></a>
+plus gs, l'un s'tait ananti, la tte entre les
+mains, accroupi contre le mur, pendant que l'autre avait
+agonis par terre, en se dbattant, comme s'il s'tait
+tran sur les genoux, pour ouvrir la fentre. Des voisins
+accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une
+lente ruine, le pre ne trouvant pas de travail, glissant
+la boisson peut-tre, le propritaire las d'attendre, menaant
+le mnage d'expulsion, et la mre perdant la tte,
+voulant mourir, dcidant sa niche mourir avec elle,
+pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait
+vainement le pav. Comme le commissaire arrivait pour
+les constatations, ce misrable rentra; et, quand il eut
+vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi qu'un b&oelig;uf
+assomm, il se mit hurler d'une plainte incessante, un
+tel cri de mort, que toute la rue terrifie en pleurait.</p>
+
+<p>Ce cri horrible de race condamne qui s'achve dans
+l'abandon et dans la faim, Pierre l'avait emport au fond
+de ses oreilles, au fond de son c&oelig;ur; et il ne put manger,
+il ne put s'endormir, ce soir-l. tait-ce possible, une abomination
+pareille, un dnuement si complet, la misre
+noire aboutissant la mort, au milieu de ce grand Paris
+regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour
+le plaisir les millions la rue? Quoi! d'un ct de si
+grosses fortunes, tant d'inutiles caprices satisfaits, des
+vies combles de tous les bonheurs! de l'autre, une pauvret
+acharne, pas mme du pain, aucune esprance, les
+mres se tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles
+n'avaient plus donner que le sang de leurs mamelles
+taries! Et une rvolte le souleva, il eut un instant conscience
+de l'inutilit drisoire de la charit. A quoi bon
+faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des
+secours aux parents, prolonger les souffrances des vieux?
+L'difice social tait pourri la base, tout allait crouler
+dans la boue et dans le sang. Seul, un grand acte de
+justice pouvait balayer l'ancien monde, pour reconstruire
+le nouveau. Et, cette minute, il sentit si nettement la<a name="page_013" id="page_013"></a>
+cassure irrparable, le mal sans remde, le chancre de
+la misre srement mortel, qu'il comprit les violents,
+prt lui-mme accepter l'ouragan dvastateur et purificateur,
+la terre rgnre par le fer et le feu, comme
+autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
+pour assainir les villes maudites.</p>
+
+<p>Mais l'abb Rose, ce soir-l, en l'entendant sangloter,
+monta le gronder paternellement. C'tait un saint, d'une
+douceur et d'un espoir infinis. Dsesprer, grand Dieu!
+quand l'vangile tait l! Est-ce que la divine maxime:
+Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
+monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que,
+si grand que ft le mal, on en viendrait tout de mme
+bien vite bout, le jour o l'on retournerait en arrire,
+ l'poque d'humilit, de simplicit et de puret, lorsque
+les chrtiens vivaient en frres innocents. Quelle dlicieuse
+peinture il faisait de la socit vanglique, dont
+il voquait le renouveau avec une gaiet tranquille,
+comme si elle devait se raliser le lendemain! Et Pierre
+finit par sourire, par se plaire ce beau conte consolateur,
+dans son besoin d'chapper au cauchemar affreux
+de la journe. Ils causrent trs tard, ils reprirent les
+jours suivants ce sujet de conversation que le vieux prtre
+chrissait, abondant toujours en nouveaux dtails, parlant
+du rgne prochain de l'amour et de la justice, avec la
+conviction touchante d'un brave homme qui tait certain
+de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>Alors, chez Pierre, une volution nouvelle se fit. La
+pratique de la charit, dans ce quartier pauvre, l'avait
+amen un attendrissement immense: son c&oelig;ur dfaillait,
+perdu, meurtri de cette misre qu'il dsesprait de
+jamais gurir. Et, sous ce rveil du sentiment, il sentait
+parfois cder sa raison, il retournait son enfance, ce
+besoin d'universelle tendresse que sa mre avait mis en
+lui, imaginant des soulagements chimriques, attendant
+une aide des puissances inconnues. Puis, sa crainte, sa<a name="page_014" id="page_014"></a>
+haine de la brutalit des faits, acheva de le jeter au dsir
+croissant du salut par l'amour. Il tait grand temps de conjurer
+l'effroyable catastrophe invitable, la guerre fratricide
+des classes qui emporterait le vieux monde, condamn
+ disparatre sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction
+o il tait que l'injustice se trouvait son comble, que
+l'heure vengeresse allait sonner o les pauvres forceraient
+les riches au partage, il se plut ds lors rver
+une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
+hommes, le retour la morale pure de l'vangile, telle
+que Jsus l'avait prche. D'abord, des doutes le torturrent:
+tait-ce possible, ce rajeunissement de l'antique
+catholicisme, allait-on pouvoir le ramener la jeunesse,
+ la candeur du christianisme primitif? Il s'tait mis
+l'tude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
+plus pour cette grosse question du socialisme catholique,
+qui justement menait grand bruit depuis quelques annes;
+et, dans son amour frissonnant des misrables, prpar
+comme il l'tait au miracle de la fraternit, il perdait peu
+ peu les scrupules de son intelligence, il se persuadait
+que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
+l'humanit souffrante. Enfin, cela se formula nettement
+dans son esprit, en cette certitude que le catholicisme,
+pur, ramen ses origines, pouvait tre l'unique pacte,
+la loi suprme qui sauverait la socit actuelle, en conjurant
+la crise sanglante dont elle tait menace. Deux
+annes auparavant, lorsqu'il avait quitt Lourdes, rvolt
+par toute cette basse idoltrie, la foi morte jamais et
+l'me inquite pourtant devant l'ternel besoin du divin
+qui tourmente la crature, un cri tait mont en lui, du
+plus profond de son tre: une religion nouvelle! une
+religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'tait cette religion
+nouvelle, ou plutt cette religion renouvele, qu'il
+croyait avoir dcouverte, dans un but de salut social,
+utilisant pour le bonheur humain la seule autorit morale
+debout, la lointaine organisation du plus admirable<a name="page_015" id="page_015"></a>
+outil qu'on ait jamais forg pour le gouvernement des
+peuples.</p>
+
+<p>Durant cette priode de lente formation que Pierre
+traversa, deux hommes, en dehors de l'abb Rose, eurent
+une grande influence sur lui. Une bonne &oelig;uvre l'avait
+mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un vque,
+dont le pape venait de faire un cardinal, en rcompense
+de toute une vie d'admirable charit, malgr la sourde
+opposition de son entourage qui flairait chez le prlat
+franais un esprit libre, gouvernant en pre son diocse;
+et Pierre s'enflamma davantage au contact de cet aptre,
+de ce pasteur d'mes, un de ces chefs simples et bons,
+tels qu'il les souhaitait la communaut future. Mais
+la rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue,
+dans des associations catholiques d'ouvriers, fut encore
+plus dcisive pour son apostolat. Le vicomte, un bel
+homme, d'allures militaires, la face longue et noble,
+gte par un nez cass et trop petit, ce qui semblait indiquer
+l'chec final d'une nature mal d'aplomb, tait un
+des agitateurs les plus actifs du socialisme catholique
+franais. Il possdait de grands domaines, une grande
+fortune, bien qu'on racontt que des entreprises agricoles
+malheureuses lui en avaient emport dj prs de la
+moiti. Dans son dpartement, il s'tait efforc d'installer
+des fermes modles, o il avait appliqu ses ides en
+matire de socialisme chrtien; et il ne semblait gure,
+non plus, que le succs l'encouraget. Seulement, cela
+lui avait servi se faire nommer dput, et il parlait
+ la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
+longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur
+infatigable, il conduisait des plerinages Rome, il prsidait
+des runions, faisait des confrences, se donnait
+surtout au peuple, dont la conqute, disait-il dans l'intimit,
+pouvait seule assurer le triomphe de l'glise. Et
+il eut de la sorte une action considrable sur Pierre, qui
+admirait navement en lui les qualits dont il se sentait<a name="page_016" id="page_016"></a>
+dpourvu, un esprit d'organisation, une volont militante
+un peu brouillonne, tout entire applique recrer
+en France la socit chrtienne. Le jeune prtre
+apprit beaucoup dans sa frquentation, mais il resta quand
+mme le sentimental, le rveur dont l'envole, ddaigneuse
+des ncessits politiques, allait droit la cit
+future du bonheur universel; tandis que le vicomte avait
+la prtention d'achever la ruine de l'ide librale de 89,
+en utilisant, pour le retour au pass, la dsillusion et la
+colre de la dmocratie.</p>
+
+<p>Pierre passa des mois enchants. Jamais nophyte
+n'avait vcu si absolument pour le bonheur des autres. Il
+fut tout amour, il brla de la passion de son apostolat. Ce
+peuple misrable qu'il visitait, ces hommes sans travail,
+ces mres, ces enfants sans pain, le jetaient la certitude
+de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait
+natre, pour faire cesser une injustice dont le monde
+rvolt allait violemment mourir; et cette intervention
+du divin, cette renaissance du christianisme primitif, il
+tait rsolu y travailler, la hter de toutes les forces
+de son tre. Sa foi catholique restait morte, il ne croyait
+toujours pas aux dogmes, aux mystres, aux miracles.
+Mais un espoir lui suffisait, celui que l'glise pt encore
+faire du bien, en prenant en main l'irrsistible mouvement
+dmocratique moderne, afin d'viter aux nations la
+catastrophe sociale menaante. Son me s'tait calme,
+depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'vangile
+au c&oelig;ur du peuple affam et grondant des faubourgs.
+Il agissait, il souffrait moins de l'affreux nant qu'il avait
+rapport de Lourdes; et, comme il ne s'interrogeait plus,
+l'angoisse de l'incertitude ne le dvorait plus. C'tait avec
+la srnit d'un simple devoir accompli qu'il continuait
+dire sa messe. Mme il finissait par penser que le mystre
+qu'il clbrait ainsi, que tous les mystres et tous les
+dogmes n'taient en somme que des symboles, des rites
+ncessaires l'enfance de l'humanit, et dont on se<a name="page_017" id="page_017"></a>
+dbarrasserait plus tard, lorsque l'humanit grandie,
+pure, instruite, pourrait supporter l'clat de la vrit
+nue.</p>
+
+<p>Et Pierre, dans son zle d'tre utile, dans sa passion
+de crier tout haut sa croyance, s'tait trouv un matin
+sa table, crivant un livre. Cela tait venu naturellement,
+ce livre sortait de lui comme un appel de son c&oelig;ur, en
+dehors de toute ide littraire. Le titre, une nuit qu'il ne
+dormait pas, avait brusquement flamboy, dans les tnbres:
+<i>la Rome nouvelle</i>. Et cela disait tout, car n'tait-ce
+pas de Rome, l'ternelle et la sainte, que devait partir
+le rachat des peuples? L'unique autorit existante se
+trouvait l, le rajeunissement ne pouvait natre que de la
+terre sacre o avait pouss le vieux chne catholique.
+En deux mois, il crivit ce livre, qu'il prparait depuis
+un an sans en avoir conscience, par ses tudes sur le
+socialisme contemporain. C'tait en lui comme un bouillonnement
+de pote, il lui semblait parfois rver ces
+pages, tandis qu'une voix intrieure et lointaine les lui
+dictait. Souvent, lorsqu'il lisait au vicomte Philibert de
+la Choue les lignes crites la veille, celui-ci les approuvait
+vivement, au point de vue de la propagande, en disant
+que le peuple avait besoin d'tre mu pour tre entran,
+et qu'il aurait fallu aussi composer des chansons
+pieuses, amusantes pourtant, qu'on aurait chantes
+dans les ateliers. Quant monseigneur Bergerot, sans
+examiner le livre au point de vue du dogme, il fut
+touch profondment du souffle ardent de charit qui
+sortait de chaque page, il commit mme l'imprudence
+d'crire une lettre approbative l'auteur, en l'autorisant
+ la mettre comme prface en tte de l'&oelig;uvre. Et c'tait
+cette &oelig;uvre, publie en juin, que la congrgation de
+l'Index allait frapper d'interdiction, c'tait pour la dfense
+de cette &oelig;uvre que le jeune prtre venait d'accourir
+Rome, plein de surprise et d'enthousiasme, tout enflamm
+du dsir de faire triompher sa foi, rsolu plaider sa<a name="page_018" id="page_018"></a>
+cause lui-mme devant le Saint-Pre, dont il tait convaincu
+d'avoir exprim simplement les ides.</p>
+
+<p>Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois annes
+dernires, il n'avait pas boug, debout contre le parapet,
+devant cette Rome tant rve et tant souhaite. Derrire
+lui, des arrives et des dparts brusques de voitures se
+succdaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
+dfilaient, aprs avoir donn l'horizon classique les cinq
+minutes marques dans le Guide; tandis que le cocher
+et le cheval de son fiacre attendaient complaisamment, la
+tte basse sous le grand soleil, qui chauffait la valise
+reste seule sur la banquette. Et lui semblait s'tre
+aminci encore, dans sa soutane noire, comme lanc,
+immobile et fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait
+maigri aprs Lourdes, son visage s'tait fondu. Depuis
+que sa mre l'emportait de nouveau, le grand front droit,
+la tour intellectuelle qu'il devait son pre, semblait
+dcrotre, pendant que la bouche de bont, un peu forte,
+le menton dlicat, d'une infinie tendresse, dominaient,
+disaient son me, qui brlait aussi dans la flamme charitable
+des yeux.</p>
+
+<p>Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la
+Rome de son livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le
+rve! Si, d'abord, l'ensemble l'avait saisi, dans la
+douceur un peu voile de l'admirable matine, il distinguait
+maintenant des dtails, il s'arrtait des monuments.
+Et c'tait avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
+tous, pour les avoir longtemps tudis sur des
+plans et dans des collections de photographies. L, sous
+ses pieds, le Transtvre s'tendait, au bas du Janicule,
+avec le chaos de ses vieilles maisons rougetres, dont les
+tuiles manges de soleil cachaient le cours du Tibre. Il
+restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regarde
+ainsi du haut de cette terrasse, comme nivele par cette
+vue vol d'oiseau, peine bossue des sept fameuses collines,
+une houle presque insensible au milieu de la mer<a name="page_019" id="page_019"></a>
+largie des faades. L-bas, droite, se dtachant en
+violet sombre sur les lointains bleutres des monts Albains,
+c'tait bien l'Aventin avec ses trois glises demi caches
+parmi des feuillages; et c'tait aussi le Palatin dcouronn,
+qu'une ligne de cyprs bordait d'une frange noire.
+Le Coelius, derrire, se perdait, ne montrait que les arbres
+de la villa Mattei, plis dans la poussire d'or du soleil.
+Seuls, le mince clocher et les deux petits dmes de
+Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin,
+en face et trs loin, l'autre bout de la ville; tandis que,
+sur les hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noye de
+lumire, qu'une confusion de blocs blanchtres, stris de
+petites raies brunes, sans doute des constructions rcentes,
+pareilles une carrire de pierres abandonne. Longtemps
+il chercha le Capitole, sans pouvoir le dcouvrir.
+Il dut s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait
+bien le campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure,
+l-bas, cette tour carre, si modeste, qu'elle se perdait
+au milieu des toitures environnantes. Et, gauche, le Quirinal
+venait ensuite, reconnaissable la longue faade du
+palais royal, cette faade d'hpital ou de caserne, d'un
+jaune dur, plate et perce d'une infinit de fentres rgulires.
+Mais, comme il achevait de se tourner, une
+soudaine vision l'immobilisa. En dehors de la ville, au-dessus
+des arbres du jardin Corsini, le dme de Saint-Pierre
+lui apparaissait. Il semblait pos sur la verdure;
+et, dans le ciel d'un bleu pur, il tait lui-mme d'un
+bleu de ciel si lger, qu'il se confondait avec l'azur
+infini. En haut, la lanterne de pierre qui le surmonte,
+toute blanche et blouissante de clart, tait comme
+suspendue.</p>
+
+<p>Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans
+cesse d'un bout de l'horizon l'autre. Il s'attardait aux
+nobles dentelures, la grce fire des monts de la
+Sabine et des monts Albains, sems de villes, dont la
+ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'tendait<a name="page_020" id="page_020"></a>
+par chappes immenses, nue et majestueuse, tel qu'un
+dsert de mort, d'un vert glauque de mer stagnante; et il
+finit par distinguer la tour basse et ronde du tombeau de
+Ccilia Metella, derrire lequel une mince ligne ple indiquait
+l'antique voie Appienne. Des dbris d'aqueducs
+semaient l'herbe rase, dans la poussire des mondes
+crouls. Et il ramenait ses regards, et c'tait la ville de
+nouveau, le ple-mle des difices, au petit bonheur de
+la rencontre. Ici, tout prs, il reconnaissait, sa loggia
+tourne vers le fleuve, l'norme cube fauve du palais Farnse.
+Plus loin, cette coupole basse, peine visible, devait
+tre celle du Panthon. Puis, par sauts brusques, c'taient
+les murs reblanchis de Saint-Paul hors les Murs, pareils
+ ceux d'une grange colossale, les statues qui couronnent
+Saint-Jean de Latran, lgres, peine grosses comme
+des insectes; puis, le pullulement des dmes, celui du
+Ges, celui de Saint-Charles, celui de Saint-Andr de
+la Valle, celui de Saint-Jean des Florentins; puis,
+tant d'autres difices encore, resplendissants de souvenirs,
+le Chteau Saint-Ange dont la statue tincelait, la
+villa Mdicis qui dominait la ville entire, la terrasse
+du Pincio o blanchissaient des marbres parmi des arbres
+rares, les grands ombrages de la villa Borghse, au
+loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. Vainement
+il chercha le Colise. Le petit vent du nord qui soufflait,
+trs doux, commenait pourtant dissiper les bues
+matinales. Sur les lointains vaporeux, des quartiers
+entiers se dgageaient avec vigueur, tels que des promontoires,
+dans une mer ensoleille. et l, parmi
+l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille
+blanche clatait, une range de vitres jetait des
+flammes, un jardin talait une tache noire, d'une puissance
+de coloration surprenante. Et le reste, le ple-mle
+des rues, des places, les lots sans fin, sems en
+tous sens, s'emmlaient, s'effaaient dans la gloire
+vivante du soleil, tandis que de hautes fumes blanches,<a name="page_021" id="page_021"></a>
+montes des toits, traversaient avec lenteur l'infinie
+puret du ciel.</p>
+
+<p>Mais bientt Pierre, par un secret instinct, ne s'intressa
+plus qu' trois points de l'horizon immense. L-bas,
+la ligne de cyprs minces qui frangeait de noir la hauteur
+du Palatin, l'motionnait; il n'apercevait, derrire,
+que le vide, les palais des Csars avaient disparu, crouls,
+rass par le temps; et il les voquait, il croyait les
+voir se dresser comme des fantmes d'or, vagues et tremblants,
+dans la pourpre de la matine splendide. Puis,
+ses regards retournaient Saint-Pierre; et l le dme
+tait debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
+tre ct, coll au flanc du colosse; et il le trouvait
+triomphal, couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui
+apparaissait comme le roi gant, rgnant sur la ville,
+vu de partout, ternellement. Puis, il reportait les yeux
+en face, vers l'autre mont, au Quirinal, o le palais du roi
+ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonne
+de jaune. Et toute l'histoire sculaire de Rome,
+avec ses continuels bouleversements, ses rsurrections
+successives, tait l pour lui, dans ce triangle symbolique,
+dans ces trois sommets qui se regardaient, par-dessus
+le Tibre: la Rome antique panouissant, en un
+entassement de palais et de temples, la fleur monstrueuse
+de la puissance et de la splendeur impriales; la Rome
+papale, victorieuse au moyen ge, matresse du monde,
+faisant peser sur la chrtient cette glise colossale de
+la beaut reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
+ignorait, qu'il avait nglige, dont le palais royal, si nu, si
+froid, lui donnait une pauvre ide, l'ide d'une tentative
+bureaucratique et fcheuse, d'un essai de modernit
+sacrilge sur une cit part, qu'il aurait fallu laisser
+au rve de l'avenir. Cette sensation presque pnible d'un
+prsent importun, il l'cartait, il ne voulait pas s'arrter
+ tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde,
+en construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement<a name="page_022" id="page_022"></a>
+prs de Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome
+nouvelle, lui, il l'avait rve, et il la rvait encore,
+mme en face du Palatin ananti dans la poussire des
+sicles, du dme de Saint-Pierre dont la grande ombre
+endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait neuf
+et repeint, rgnant bourgeoisement sur les quartiers
+nouveaux qui pullulaient de toutes parts, ventrant la
+vieille ville aux toits roux, clatante sous le clair soleil
+matinal.</p>
+
+<p><i>La Rome nouvelle</i>, le titre de son livre se remit
+flamboyer devant Pierre, et une autre songerie l'emporta,
+il revcut son livre, aprs avoir revcu sa vie. Il l'avait
+crit d'enthousiasme, utilisant les notes amasses au
+hasard; et la division en trois parties s'tait tout de suite
+impose: le pass, le prsent, l'avenir.</p>
+
+<p>Le pass, c'tait l'extraordinaire histoire du christianisme
+primitif, de la lente volution qui avait fait de ce
+christianisme le catholicisme actuel. Il dmontrait que,
+sous toute volution religieuse, se cache une question
+conomique, et qu'en somme l'ternel mal, l'ternelle
+lutte n'a jamais t qu'entre le pauvre et le riche. Chez
+les Juifs, immdiatement aprs la vie nomade, lorsqu'ils
+ont conquis Chanaan et que la proprit se cre, la lutte
+des classes clate. Il y a des riches et il y a des pauvres:
+ds lors nat la question sociale. La transition avait t
+brusque, l'tat de choses nouveau empira si rapidement,
+que les pauvres, se rappelant encore l'ge d'or de la vie
+nomade, souffrirent et rclamrent avec d'autant plus de
+violence. Jusqu' Jsus, les prophtes ne sont que des
+rvolts, qui surgissent de la misre du peuple, qui disent
+ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophtisent
+tous les maux, en punition de leur injustice et
+de leur duret. Jsus lui-mme n'est que le dernier d'eux,
+et il apparat comme la revendication vivante du droit
+des pauvres. Les prophtes, socialistes et anarchistes,
+avaient prch l'galit sociale, en demandant la destruction<a name="page_023" id="page_023"></a>
+du monde, s'il n'tait point juste Lui, apporte
+galement aux misrables la haine du riche. Tout son
+enseignement est une menace contre la richesse, contre
+la proprit; et, si l'on entendait par le Royaume des
+cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternit sur cette
+terre, il n'y aurait plus l qu'un retour l'ge d'or de
+la vie pastorale, que le rve de la communaut chrtienne,
+tel qu'il semble avoir t ralis aprs lui, par ses
+disciples. Pendant les trois premiers sicles, chaque
+glise a t un essai de communisme, une vritable association,
+dont les membres possdaient tout en commun,
+hors les femmes. Les apologistes et les premiers pres de
+l'glise en font foi, le christianisme n'tait alors que la
+religion des humbles et des pauvres, une dmocratie, un
+socialisme, en lutte contre la socit romaine. Et, quand
+celle-ci s'croula, pourrie par l'argent, elle succomba
+sous l'agio, les banques vreuses, les dsastres financiers,
+plus encore que sous le flot des barbares et le sourd
+travail de termites des chrtiens. La question d'argent
+est toujours la base. Aussi en eut-on une nouvelle
+preuve, lorsque le christianisme, triomphant enfin, grce
+aux conditions historiques, sociales et humaines, fut
+dclar religion d'tat. Pour assurer compltement sa
+victoire, il se trouva forc de se mettre avec les riches et
+les puissants; et il faut voir par quelles subtilits, quels
+sophismes, les pres de l'glise en arrivent dcouvrir
+dans l'vangile de Jsus la dfense de la proprit. Il y
+avait l pour le christianisme une ncessit politique de
+vie, il n'est devenu qu' ce prix le catholicisme, l'universelle
+religion. Ds lors, la redoutable machine s'rige,
+l'arme de conqute et de gouvernement: en haut, les
+puissants, les riches, qui ont le devoir de partager avec
+les pauvres, mais qui n'en font rien; en bas, les pauvres,
+les travailleurs, qui l'on enseigne la rsignation et
+l'obissance, en leur rservant le Royaume futur, la
+compensation divine et ternelle. Monument admirable,<a name="page_024" id="page_024"></a>
+qui a dur des sicles, o tout est bti sur la promesse
+de l'au-del, sur cette soif inextinguible d'immortalit
+et de justice dont l'homme est dvor.</p>
+
+<p>Cette premire partie de son livre, cette histoire du
+pass, Pierre l'avait complte par une tude grands
+traits du catholicisme jusqu' nos jours. C'tait d'abord
+saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant Rome par un
+coup de gnie, venant raliser les oracles antiques qui
+avaient prdit l'ternit du Capitole. Puis, c'taient les
+premiers papes, de simples chefs d'associations funraires,
+c'tait le lent avnement de la papaut toute-puissante,
+en continuelle lutte de conqute dans le monde
+entier, s'efforant sans relche de satisfaire son rve de
+domination universelle. Au moyen ge, avec les grands
+papes, elle crut un instant toucher au but, tre la
+matresse souveraine des peuples. La vrit absolue ne
+serait-ce pas le pape pontife et roi de la terre, rgnant sur
+les mes et sur les corps de tous les hommes, comme
+Dieu lui-mme, dont il est le reprsentant? Cette ambition
+totale et dmesure, d'une logique parfaite, a t
+remplie par Auguste, empereur et pontife, matre du
+monde; et, renaissant toujours des ruines de la Rome
+antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hant
+les papes, c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs
+veines. Mais le pouvoir s'tant ddoubl aprs l'effondrement
+de l'empire romain, il fallut partager, laisser
+l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant sur
+lui que le droit de le sacrer, par dlgation divine. Le
+peuple tait Dieu, le pape donnait le peuple l'empereur,
+au nom de Dieu, et pouvait le reprendre, pouvoir
+sans limite dont l'excommunication tait l'arme terrible,
+souverainet suprieure qui acheminait la papaut la
+possession relle et dfinitive de l'empire. En somme,
+entre le pape et l'empereur, l'ternelle querelle a t le
+peuple qu'ils se disputaient, la masse inerte des humbles
+et des souffrants, le grand muet dont de sourds grondements<a name="page_025" id="page_025"></a>
+disaient seuls parfois l'ingurissable misre. On
+disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et
+l'glise aidait vraiment la civilisation, rendait des
+services l'humanit, rpandait d'abondantes aumnes.
+Toujours, le rve ancien de la communaut chrtienne
+revenait, au moins dans les couvents: un tiers des
+richesses amasses pour le culte, un tiers pour les prtres,
+un tiers pour les pauvres. N'tait-ce pas la vie simplifie,
+l'existence rendue possible aux fidles sans dsirs terrestres,
+en attendant les satisfactions inoues du ciel?
+Donnez-nous donc la terre entire, nous ferons ainsi trois
+parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel ge d'or
+rgnera, au milieu de la rsignation et de l'obissance
+de tous!</p>
+
+<p>Mais Pierre montrait ensuite la papaut assaillie par
+les plus grands dangers, au sortir de sa toute-puissance
+du moyen ge. La Renaissance faillit l'emporter dans son
+luxe et son dbordement, dans le bouillonnement de sve
+vivante jaillie de l'ternelle nature, mprise, laisse
+pour morte pendant des sicles. Plus menaants encore
+taient les sourds rveils du peuple, du grand muet, dont
+la langue semblait commencer se dlier. La Rforme
+avait clat comme une protestation de la raison et de la
+justice, un rappel aux vrits mconnues de l'vangile;
+et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
+rude dfense de l'Inquisition, le lent et obstin labeur du
+concile de Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir
+temporel. Ce fut alors l'entre de la papaut dans
+deux sicles de paix et d'effacement, car les solides
+monarchies absolues qui s'taient partag l'Europe pouvaient
+se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les
+foudres de l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient
+plus le pape que comme un matre de crmonie,
+charg de certains rites. Un dsquilibrement
+s'tait produit dans la possession du peuple: si les rois
+tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement<a name="page_026" id="page_026"></a>
+enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir
+ intervenir, quelle que ft l'occasion, dans le gouvernement
+des tats. Jamais Rome n'a t moins prs de raliser
+son rve sculaire de domination universelle. Et,
+quand la Rvolution franaise clata, on put croire que la
+proclamation des droits de l'homme allait tuer la papaut,
+dpositaire du droit divin que Dieu lui avait dlgu
+sur les nations. Aussi quelle inquitude premire, quelle
+colre, quelle dfense dsespre, au Vatican, contre
+l'ide de libert, contre ce nouveau credo de la raison
+libre et de l'humanit rentrant en possession d'elle-mme!
+C'tait le dnouement apparent de la longue lutte
+entre l'empereur et le pape, pour la possession du peuple:
+l'empereur disparaissait, et le peuple, libre dsormais
+de disposer de lui, prtendait chapper au pape, solution
+imprvue o paraissait devoir crouler tout l'antique chafaudage
+du catholicisme.</p>
+
+<p>Pierre terminait ici la premire partie de son livre,
+par un rappel du christianisme primitif, en face du
+catholicisme actuel, qui est le triomphe des riches et des
+puissants. Cette socit romaine que Jsus tait venu
+dtruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
+catholique ne l'a-t-elle pas rebtie, travers les sicles,
+dans son &oelig;uvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle
+triste ironie, quand on constatait qu'aprs dix-huit cents ans
+d'vangile, le monde s'effondrait de nouveau dans l'agio,
+les banques vreuses, les dsastres financiers, dans cette
+effroyable injustice de quelques hommes gorgs de
+richesses, parmi les milliers de leurs frres qui crevaient
+de faim! Tout le salut des misrables tait recommencer.
+Mais ces choses terribles, Pierre les disait en des pages
+si adoucies de charit, si noyes d'esprance, qu'elles
+y avaient perdu leur danger rvolutionnaire. D'ailleurs,
+nulle part il n'attaquait le dogme. Son livre n'tait que
+le cri d'un aptre, en sa forme sentimentale de pome,
+o brlait l'unique amour du prochain.<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>Ensuite, venait la seconde partie de l'&oelig;uvre, le prsent,
+l'tude de la socit catholique actuelle. L, Pierre avait
+fait une peinture affreuse de la misre des pauvres, de
+cette misre d'une grande ville, qu'il connaissait, dont il
+saignait pour en avoir touch les plaies empoisonnes.
+L'injustice ne se pouvait plus tolrer, la charit devenait
+impuissante, la souffrance tait si pouvantable, que
+tout espoir se mourait au c&oelig;ur du peuple. Ce qui avait
+contribu tuer la foi en lui, n'tait-ce pas le spectacle
+monstrueux de la chrtient, dont les abominations le
+corrompaient, l'affolaient de haine et de vengeance? Et tout
+de suite, aprs ce tableau d'une civilisation pourrie, en
+train de crouler, il reprenait l'histoire la Rvolution
+franaise, l'immense esprance que l'ide de libert
+avait apporte au monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie,
+le grand parti libral, s'tait charg de faire enfin
+le bonheur de tous. Mais le pis est que la libert, dcidment,
+aprs un sicle d'exprience, ne semble pas avoir
+donn aux dshrits plus de bonheur. Dans le domaine
+politique, une dsillusion commence. En tout cas, si le
+troisime tat se dclare satisfait, depuis qu'il rgne, le
+quatrime tat, les travailleurs, souffrent toujours et
+continuent rclamer leur part. On les a proclams libres,
+on leur a octroy l'galit politique, et ce ne sont en
+somme que des cadeaux drisoires, car ils n'ont, comme
+jadis, sous leur servitude conomique, que la libert de
+mourir de faim. Toutes les revendications socialistes sont
+nes de l, le problme terrifiant dont la solution menace
+d'emporter la socit actuelle, s'est pos ds lors entre
+le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du
+monde antique, pour faire place au salariat, la rvolution
+fut immense; et, certainement, l'ide chrtienne
+tait un des facteurs puissants qui ont dtruit l'esclavage.
+Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat par autre
+chose, peut-tre par la participation de l'ouvrier aux
+bnfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il<a name="page_028" id="page_028"></a>
+pas d'avoir une action nouvelle? Cet avnement prochain
+et fatal de la dmocratie, c'est une autre phase de l'histoire
+humaine qui s'ouvre, c'est la socit de demain
+qui se cre. Et Rome ne pouvait se dsintresser, la
+papaut allait avoir prendre parti dans la querelle, si
+elle ne voulait pas disparatre du monde, comme un
+rouage devenu dcidment inutile.</p>
+
+<p>De l naissait la lgitimit du socialisme catholique.
+Lorsque, de toutes parts, les sectes socialistes se disputaient
+le bonheur du peuple coups de solutions, l'glise
+devait apporter la sienne. Et c'tait ici que la Rome
+nouvelle apparaissait, et que l'volution s'largissait, dans
+un renouveau d'esprance illimite. videmment, l'glise
+catholique n'avait rien, en son principe, de contraire
+ une dmocratie. Il lui suffirait mme de reprendre la
+tradition vanglique, de redevenir l'glise des humbles
+et des pauvres, le jour o elle rtablirait l'universelle
+communaut chrtienne. Elle est d'essence dmocratique,
+et si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants,
+lorsque le christianisme est devenu le catholicisme,
+elle n'a fait qu'obir la ncessit de se dfendre pour
+vivre, en sacrifiant de sa puret premire; de sorte qu'aujourd'hui,
+si elle abandonnait les classes dirigeantes
+condamnes, pour retourner au petit peuple des misrables,
+elle se rapprocherait simplement du Christ, elle
+se rajeunirait, se purifierait des compromissions politiques
+qu'elle a d subir. En tous temps, l'glise, sans
+renoncer en rien son absolu, a su plier
+devant les circonstances:
+elle rserve sa souverainet totale, elle tolre
+simplement ce qu'elle ne peut empcher, elle attend
+avec patience, mme pendant des sicles, la minute o
+elle redeviendra la matresse du monde. Et, cette fois, la
+minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise qui se prparait?
+De nouveau, toutes les puissances se disputent la
+possession du peuple. Depuis que la libert et l'instruction
+ont fait de lui une force, un tre de conscience et<a name="page_029" id="page_029"></a>
+de volont rclamant sa part, tous les gouvernants veulent
+le gagner, rgner par lui et mme avec lui, s'il le faut. Le
+socialisme, voil l'avenir, le nouvel instrument de rgne;
+et tous font du socialisme, les rois branls sur leur
+trne, les chefs bourgeois des rpubliques inquites, les
+meneurs ambitieux qui rvent du pouvoir. Tous sont
+d'accord que l'tat capitaliste est un retour au monde
+paen, au march d'esclaves, tous parlent de briser
+l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise
+soumise aux lois de l'offre et de la demande, le salaire
+calcul sur le strict ncessaire dont l'ouvrier a besoin
+pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux grandissent,
+les travailleurs agonisent de famine et d'exaspration,
+pendant qu'au-dessus de leurs ttes les discussions
+continuent, les systmes se croisent, les bonnes
+volonts s'puisent tenter des remdes impuissants.
+C'est le pitinement sur place, l'effarement affol des
+grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres,
+le socialisme catholique, aussi ardent que le socialisme
+rvolutionnaire, est entr son tour dans la bataille, en
+tchant de vaincre.</p>
+
+<p>Alors, toute une tude suivait des longs efforts du
+socialisme catholique, dans la chrtient entire. Ce qui
+frappait surtout, c'tait que la lutte devenait plus vive et
+plus victorieuse, ds qu'elle se livrait sur une terre de
+propagande, encore non conquise compltement au christianisme.
+Par exemple, dans les nations o celui-ci se
+trouvait en prsence du protestantisme, les prtres luttaient
+pour la vie avec une passion extraordinaire, disputaient
+aux pasteurs la possession du peuple, coups de
+hardiesses, de thories audacieusement dmocratiques.
+En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur
+Ketteler parla un des premiers de frapper les
+riches de contributions, cra plus tard une vaste
+agitation que tout le clerg dirige aujourd'hui, grce
+des associations et des journaux nombreux. En Suisse,<a name="page_030" id="page_030"></a>
+monseigneur Mermillod plaida si haut la cause des
+pauvres, que les vques, maintenant, y font presque
+cause commune avec les socialistes dmocrates, qu'ils
+esprent convertir sans doute au jour du partage. En
+Angleterre, o le socialisme pntre avec tant de lenteur,
+le cardinal Manning remporta des victoires considrables,
+prit la dfense des ouvriers pendant une grve fameuse,
+dtermina un mouvement populaire que signalrent de
+frquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amrique,
+aux tats-Unis, que le socialisme catholique triompha,
+dans ce milieu de pleine dmocratie, qui a forc des
+vques tels que monseigneur Ireland se mettre la
+tte des revendications ouvrires: toute une glise nouvelle
+semble l en germe, confuse encore et dbordante
+de sve, souleve d'un espoir immense, comme l'aurore
+du christianisme rajeuni de demain. Et, si l'on passe
+ensuite l'Autriche et la Belgique, nations catholiques,
+on voit que, chez la premire, le socialisme catholique
+se confond avec l'antismitisme, et que, chez la seconde,
+il n'a aucun sens prcis; tandis que le mouvement
+s'arrte et mme disparat, ds qu'on descend l'Espagne
+et l'Italie, ces vieilles terres de foi, l'Espagne toute aux
+violences des rvolutionnaires, avec ses vques ttus qui
+se contentent de foudroyer les incroyants comme aux
+jours de l'Inquisition, l'Italie immobilise dans la tradition,
+sans initiative possible, rduite au silence et au respect,
+autour du Saint-Sige. En France, pourtant, la
+lutte restait vive, mais surtout une lutte d'ides. La guerre,
+en somme, s'y menait contre la Rvolution, et il semblait
+qu'il et suffi de rtablir l'ancienne organisation des
+temps monarchiques, pour retourner l'ge d'or. C'tait
+ainsi que la question des corporations ouvrires tait
+devenue l'affaire unique, comme la panace tous
+les maux des travailleurs. Mais on tait loin de s'entendre:
+les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingrence
+de l'tat, qui prconisaient une action purement morale,<a name="page_031" id="page_031"></a>
+voulaient les corporations libres; tandis que les autres,
+les jeunes, les impatients, rsolus l'action, les demandaient
+obligatoires, avec capital propre, reconnues
+et protges par l'tat. Le vicomte Philibert de la
+Choue avait particulirement men une ardente campagne,
+par la parole, par la plume, en faveur de ces
+corporations obligatoires; et son grand chagrin tait de
+n'avoir pu encore dcider le pape se prononcer ouvertement
+sur le cas de savoir si les corporations devaient
+tre ouvertes ou fermes. A l'entendre, le sort de la
+socit tait l, la solution paisible de la question sociale
+ou l'effroyable catastrophe qui devait tout emporter. Au
+fond, bien qu'il refust de l'avouer, le vicomte avait fini
+par en venir au socialisme d'tat. Et, malgr le manque
+d'accord, l'agitation restait grande, des tentatives peu
+heureuses taient faites, des socits coopratives de
+consommation, des socits d'habitations ouvrires, des
+banques populaires, des retours plus ou moins dguiss
+aux anciennes communauts chrtiennes; pendant que,
+de jour en jour, au milieu de la confusion de l'heure
+prsente, dans le trouble des mes et dans les difficults
+politiques que traversait le pays, le parti catholique militant
+sentait son esprance grandir, jusqu' la certitude
+aveugle de reconqurir bientt le gouvernement du
+monde.</p>
+
+<p>Justement, la deuxime partie du livre finissait par un
+tableau du malaise intellectuel et moral o se dbat cette
+fin de sicle. Si la masse des travailleurs souffre d'tre
+mal partage et exige que, dans un nouveau partage, on
+lui assure au moins son pain quotidien, il semble que
+l'lite n'est pas plus contente, se plaignant du vide o la
+laissent sa raison libre, son intelligence largie. C'est
+la fameuse banqueroute du rationalisme, du positivisme
+et de la science elle-mme. Les esprits que dvore le
+besoin de l'absolu, se lassent des ttonnements, des lenteurs
+de cette science qui admet les seules vrits prouves;<a name="page_032" id="page_032"></a>
+ils sont repris de l'angoisse du mystre, il leur
+faut une synthse totale et immdiate, pour pouvoir dormir
+en paix; et, briss, ils retombent genoux sur la
+route, perdus la pense qu'ils ne sauront jamais tout,
+prfrant Dieu, l'inconnu rvl, affirm en un acte de
+foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni
+notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide
+sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la
+survie, dans une ternit de jouissances. Elle n'en est
+qu' peler le monde, elle n'apporte, pour chacun, que la
+solidarit austre du devoir de vivre, d'tre un simple
+facteur du travail universel; et comme l'on comprend la
+rvolte des c&oelig;urs, le regret de ce ciel chrtien, peupl
+de beaux anges, plein de lumire, de musiques et de parfums!
+Ah! baiser ses morts, se dire qu'on les retrouvera,
+qu'on revivra avec eux une immortalit glorieuse! et
+avoir cette certitude de souveraine quit pour supporter
+l'abomination de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse
+pense du nant, et chapper l'horreur de la
+disparition du moi, et se tranquilliser enfin dans l'inbranlable
+croyance qui remet au lendemain de la mort la
+solution heureuse de tous les problmes de la destine!
+Ce rve, les peuples le rveront longtemps encore. C'est
+ce qui explique comment, cette fin de sicle, par suite
+du surmenage des esprits, par suite galement du trouble
+profond o est l'humanit, grosse d'un monde prochain,
+le sentiment religieux s'est rveill, inquiet, tourment
+d'idal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance
+d'une justice suprieure. Les religions peuvent disparatre,
+le sentiment religieux en crera de nouvelles, mme avec
+la science. Une religion nouvelle! une religion nouvelle!
+et n'tait-ce pas le vieux catholicisme qui, dans cette
+terre contemporaine o tout semblait devoir favoriser ce
+miracle, allait renatre, jeter des rameaux verts, s'panouir
+en une toute jeune et immense floraison?</p>
+
+<p>Enfin, dans la troisime partie de son livre, Pierre<a name="page_033" id="page_033"></a>
+avait dit, en phrases enflammes d'aptre, ce qu'allait
+tre l'avenir, ce catholicisme rajeuni, apportant aux nations
+agonisantes la sant et la paix, l'ge d'or oubli du
+christianisme primitif. Et, d'abord, il dbutait par un portrait
+attendri et glorieux de Lon XIII, le pape idal, le
+prdestin charg du salut des peuples. Il l'avait voqu,
+il l'avait vu ainsi, dans son dsir brlant de la venue d'un
+pasteur qui mettait fin la misre. Ce n'tait pas un portrait
+d'troite ressemblance, mais le sauveur ncessaire,
+l'inpuisable charit, le c&oelig;ur et l'intelligence larges, tels
+qu'il les rvait. Pourtant, il avait fouill les documents,
+tudi les encycliques, bas la figure sur les faits: l'ducation
+religieuse Rome, la courte nonciature Bruxelles,
+le long piscopat Prouse. Ds que Lon XIII est pape,
+dans la difficile situation laisse par Pie IX, se rvle la
+dualit de sa nature, le gardien inbranlable du dogme,
+le politique souple, rsolu pousser la conciliation aussi
+loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie
+moderne, il remonte, par del la Renaissance, au
+moyen ge, il restaure dans les coles catholiques la
+philosophie chrtienne, selon l'esprit de saint Thomas
+d'Aquin, le docteur anglique. Puis, le dogme mis de la
+sorte l'abri, il vit d'quilibre, donne des gages toutes
+les puissances, s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On
+le voit, d'une activit extraordinaire, rconcilier le Saint-Sige
+avec l'Allemagne, se rapprocher de la Russie, contenter
+la Suisse, souhaiter l'amiti de l'Angleterre, crire
+ l'empereur de la Chine pour lui demander de protger les
+missionnaires et les chrtiens de son empire. Plus tard,
+il interviendra en France, reconnatra la lgitimit de la
+Rpublique. Ds le dbut, une pense se dgage, la pense
+qui fera de lui un des grands papes politiques; et c'est,
+d'ailleurs, la pense sculaire de la papaut, la conqute
+de toutes les mes, Rome centre et matresse du monde.
+Il n'a qu'une volont, qu'un but, travailler l'unit de
+l'glise, ramener elle les communions dissidentes, pour<a name="page_034" id="page_034"></a>
+la rendre invincible, dans la lutte sociale qui se prpare.
+En Russie, il tche de faire reconnatre l'autorit morale
+du Vatican; en Angleterre, il rve de dsarmer l'glise
+anglicane, de l'amener une sorte de trve fraternelle;
+mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
+glises schismatiques, qu'il traite en simples s&oelig;urs spares,
+dont son c&oelig;ur de pre sollicite le retour. De quelle
+force victorieuse Rome ne disposerait-elle pas, le jour o
+elle rgnerait sans conteste sur les chrtiens de la terre
+entire?</p>
+
+<p>Et c'est ici qu'apparat l'ide sociale de Lon XIII.
+Encore vque de Prouse, il avait crit une lettre pastorale,
+o se montrait un vague socialisme humanitaire.
+Puis, ds qu'il a coiff la tiare, il change d'opinion, foudroie
+les rvolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
+l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par
+les faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme
+aux mains des ennemis du catholicisme. Il coute
+les vques populaires des pays de propagande, cesse d'intervenir
+dans la querelle irlandaise, retire l'excommunication
+dont il avait frapp aux tats-Unis les Chevaliers
+du travail, dfend de mettre l'index les livres hardis
+des crivains catholiques socialistes. Cette volution vers
+la dmocratie se retrouve dans ses plus fameuses encycliques:
+<i>Immortale Dei</i>, sur la constitution des tats;
+<i>Libertas</i>, sur la libert humaine; <i>Sapienti</i>, sur les devoirs
+des citoyens chrtiens; <i>Rerum novarum</i>, sur la
+condition des ouvriers; et c'est particulirement cette
+dernire qui semble avoir rajeuni l'glise. Le pape y constate
+la misre immrite des travailleurs, les heures de
+travail trop longues, le salaire trop rduit. Tout homme a
+le droit de vivre, et le contrat extorqu par la faim est
+injuste. Ailleurs, il dclare qu'on ne doit pas abandonner
+l'ouvrier, sans dfense, une exploitation qui transforme
+en fortune pour quelques-uns la misre du plus grand
+nombre. Forc de rester vague sur les questions d'organisation,<a name="page_035" id="page_035"></a>
+il se borne encourager le mouvement corporatif,
+qu'il place sous le patronage de l'tat; et, aprs avoir
+ainsi restaur l'ide de l'autorit civile, il remet Dieu en
+sa place souveraine, il voit surtout le salut par des mesures
+morales, par l'antique respect d la famille et
+ la proprit. Mais cette main secourable de l'auguste
+vicaire du Christ, tendue publiquement aux humbles et
+aux pauvres, n'tait-ce pas le signe certain d'une nouvelle
+alliance, l'annonce d'un nouveau rgne de Jsus sur la
+terre? Dsormais, le peuple savait qu'il n'tait pas abandonn.
+Et, ds lors, dans quelle gloire tait mont
+Lon XIII, dont le jubil sacerdotal et le jubil piscopal
+avaient t fts pompeusement, parmi le concours d'une
+foule immense, des cadeaux sans nombre, des lettres
+flatteuses envoyes par tous les souverains!</p>
+
+<p>Ensuite, Pierre avait trait la question du pouvoir temporel,
+ce qu'il croyait devoir faire librement. Sans doute
+il n'ignorait pas que, dans sa querelle avec l'Italie, le
+pape maintenait aussi obstinment qu'au premier jour ses
+droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait l une
+simple attitude ncessaire, impose par des raisons politiques,
+et qui disparatrait, quand sonnerait l'heure. Lui,
+tait convaincu que, si jamais le pape n'avait paru plus
+grand, il devait la perte du pouvoir temporel cet largissement
+de son autorit, cette splendeur pure de
+toute-puissance morale o il rayonnait. Quelle longue
+histoire de fautes et de conflits que celle de la possession
+de ce petit royaume de Rome, depuis quinze sicles! Au
+quatrime sicle, Constantin quitte Rome, il ne reste au
+Palatin vide que quelques fonctionnaires oublis, et le
+pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la
+cit passe au Latran. Mais ce n'est que quatre sicles plus
+tard que Charlemagne reconnat les faits accomplis, en
+donnant formellement au pape les tats de l'glise. La
+guerre, ds lors, n'a plus cess entre la puissance spirituelle
+et les puissances temporelles, souvent latente, parfois<a name="page_036" id="page_036"></a>
+aigu, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui,
+n'est-il pas draisonnable de rver, au milieu de l'Europe
+en armes, la papaut reine d'un lambeau de territoire, o
+elle serait expose toutes les vexations, o elle ne pourrait
+tre maintenue que par une arme trangre? Que
+deviendrait-elle, dans le massacre gnral qu'on redoute?
+et combien elle est plus l'abri, plus digne, plus haute,
+dgage de tout souci terrestre, rgnant sur le monde des
+mes! Aux premiers temps de l'glise, la papaut, de locale,
+de purement romaine, s'est peu peu catholicise,
+universalise, conqurant son empire sur la chrtient
+entire. De mme, le sacr collge, qui a continu d'abord
+le snat romain, s'est internationalis ensuite, a fini de
+nos jours par tre la plus universelle de nos assembles,
+dans laquelle sigent des membres de toutes les nations.
+Et n'est-il pas vident que le pape, appuy ainsi sur les
+cardinaux, est devenu la seule et grande autorit internationale,
+d'autant plus puissante qu'elle est libre des
+intrts monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanit,
+par-dessus mme la notion de patrie? La solution
+tant cherche, au milieu de si longues guerres, est srement
+l: ou donner la royaut temporelle du monde au
+pape, ou ne lui en laisser que la royaut spirituelle. Reprsentant
+de Dieu, souverain absolu et infaillible par
+dlgation divine, il ne peut que rester dans le sanctuaire,
+si, dj matre des mes, il n'est pas reconnu par tous
+les peuples comme l'unique matre des corps, le roi des
+rois.</p>
+
+<p>Mais quelle trange aventure que cette pousse
+nouvelle de la papaut dans le champ ensemenc par la
+Rvolution franaise, ce qui l'achemine peut-tre vers
+la domination dont la volont la tient debout depuis
+tant de sicles! Car la voil seule devant le peuple; les
+rois sont abattus; et, puisque le peuple est libre
+dsormais de se donner qui bon lui semble, pourquoi
+ne se donnerait-il pas elle? Le dchet certain que<a name="page_037" id="page_037"></a>
+subit l'ide de libert permet tous les espoirs. Sur le
+terrain conomique, le parti libral semble vaincu.
+Les travailleurs, mcontents de 89, se plaignent de leur
+misre aggrave, s'agitent, cherchent le bonheur dsesprment.
+D'autre part, les rgimes nouveaux ont accru
+la puissance internationale de l'glise, les membres
+catholiques sont en nombre dans les parlements des
+rpubliques et des monarchies constitutionnelles. Toutes
+les circonstances paraissent donc favoriser cette extraordinaire
+fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
+vigueur de jeunesse. Jusqu' la science qu'on accuse de
+banqueroute, ce qui sauve du ridicule le <i>Syllabus</i>, trouble
+les intelligences, rouvre le champ illimit du mystre et
+de l'impossible. Et, alors, on rappelle une prophtie qui a
+t faite, la papaut matresse de la terre, le jour o elle
+marcherait la tte de la dmocratie, aprs avoir runi
+les glises schismatiques d'Orient l'glise catholique,
+apostolique et romaine. Les temps taient srement venus,
+puisque le pape, donnant cong aux grands et aux riches
+de ce monde, laissait l'exil les rois chasss du trne,
+pour se remettre, comme Jsus, avec les travailleurs sans
+pain et les mendiants des routes. Encore peut-tre
+quelques annes de misre affreuse, d'inquitante confusion,
+d'effroyable danger social, et le peuple, le grand
+muet dont on a dispos jusqu'ici, parlera, retournera au
+berceau, l'glise unifie de Rome, pour viter la
+destruction menaante des socits humaines.</p>
+
+<p>Et Pierre terminait son livre par une vocation passionne
+de la Rome nouvelle, de la Rome spirituelle qui
+rgnerait bientt sur les peuples rconcilis, fraternisant
+dans un autre ge d'or. Il y voyait mme la fin des
+superstitions, il s'tait oubli, sans aucune attaque directe
+aux dogmes, jusqu' faire le rve du sentiment religieux
+largi, affranchi des rites, tout entier l'unique satisfaction
+de la charit humaine; et, encore bless de son
+voyage Lourdes, il avait cd au besoin de contenter<a name="page_038" id="page_038"></a>
+son c&oelig;ur. Cette superstition de Lourdes, si grossire,
+n'tait-elle pas le symptme excrable d'une poque de
+trop de souffrance? Le jour o l'vangile serait universellement
+rpandu et pratiqu, les souffrants cesseraient
+d'aller chercher si loin, dans des conditions si tragiques,
+un soulagement illusoire, certains ds lors de trouver
+assistance, d'tre consols et guris chez eux, dans leurs
+maisons, au milieu de leurs frres. Il y avait, Lourdes,
+un dplacement de la fortune inique, un spectacle
+effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle
+cause de combat, qui disparatrait dans la socit vraiment
+chrtienne de demain. Ah! cette socit, cette communaut
+chrtienne, c'tait au dsir ardent de sa
+prochaine venue que toute l'&oelig;uvre aboutissait! Le
+christianisme enfin redevenant la religion de justice et de
+vrit qu'il tait, avant de s'tre laiss conqurir par les
+riches et les puissants! Les petits et les pauvres rgnant,
+se partageant les biens d'ici-bas, n'obissant plus qu' la
+loi galitaire du travail! Le pape seul debout la tte de
+la fdration des peuples, souverain de paix, ayant la
+simple mission d'tre la rgle morale, le lien de charit
+et d'amour qui unit tous les tres! Et n'tait-ce pas la
+ralisation prochaine des promesses du Christ? Les temps
+allaient s'accomplir, la socit civile et la socit
+religieuse se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne
+feraient plus qu'une; et ce serait l'ge de triomphe et de
+bonheur prdit par tous les prophtes, plus de luttes
+possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'me, un
+merveilleux quilibre qui tuerait le mal, qui mettrait
+sur la terre le royaume de Dieu. La Rome nouvelle,
+centre du monde, donnant au monde la religion nouvelle!</p>
+
+<p>Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un
+geste inconscient, sans s'apercevoir qu'il tonnait les
+maigres Anglais et les Allemands trapus, dfilant sur la
+terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers la Rome<a name="page_039" id="page_039"></a>
+relle, baigne d'un si beau soleil, qui s'tendait ses
+pieds. Serait-elle douce son rve? Allait-il, comme il
+l'avait dit, trouver chez elle le remde nos impatiences
+et nos inquitudes? Le catholicisme pouvait-il se renouveler,
+revenir l'esprit du christianisme primitif, tre la
+religion de la dmocratie, la foi que le monde moderne
+boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
+vivre? Et il tait plein de passion gnreuse, plein de foi.
+Il revoyait le bon abb Rose, pleurant d'motion en
+lisant son livre; il entendait le vicomte Philibert de la
+Choue lui dire qu'un livre pareil valait une arme; il se
+sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
+cet aptre de la charit inpuisable. Pourquoi donc la
+congrgation de l'Index menaait-elle son &oelig;uvre d'interdit?
+Depuis quinze jours, depuis qu'on l'avait officieusement
+prvenu de venir Rome, s'il voulait se dfendre,
+il retournait cette question, sans pouvoir dcouvrir quelles
+pages taient vises. Toutes lui paraissaient brler du
+plus pur christianisme. Mais il arrivait frmissant d'enthousiasme
+et de courage, il avait hte d'tre aux genoux
+du pape, de se mettre sous son auguste protection, en lui
+disant qu'il n'avait pas crit une ligne sans s'inspirer de
+son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
+tait-ce possible que l'on condamnt un livre o, trs
+sincrement, il croyait avoir exalt Lon XIII, en l'aidant
+dans son &oelig;uvre d'unit chrtienne et d'universelle
+paix?</p>
+
+<p>Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet.
+Depuis prs d'une heure, il tait l, ne parvenant
+pas rassasier sa vue de la grandeur de Rome, qu'il
+aurait voulu possder tout de suite, dans l'inconnu
+qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connatre
+l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'tait
+une exprience encore, aprs Lourdes, et plus grave,
+dcisive, dont il sentait bien qu'il sortirait raffermi ou
+foudroy jamais. Il ne demandait plus la foi nave et<a name="page_040" id="page_040"></a>
+totale du petit enfant, mais la foi suprieure de l'intellectuel,
+s'levant au-dessus des rites et des symboles, travaillant
+au plus grand bonheur possible de l'humanit,
+bas sur son besoin de certitude. Son c&oelig;ur battait ses
+tempes: quelle serait la rponse de Rome? Le soleil avait
+grandi, les quartiers hauts se dtachaient avec plus de
+vigueur sur les fonds incendis. Au loin, les collines se
+doraient, devenaient de pourpre, tandis que les faades
+prochaines se prcisaient, trs claires, avec leurs milliers
+de fentres, nettement dcoupes. Mais des vapeurs matinales
+flottaient encore, des voiles lgers semblaient
+monter des rues basses, noyant les sommets, o elles s'vaporaient,
+dans le ciel ardent, d'un bleu sans fin. Il crut
+un instant que le Palatin s'tait effac, il en voyait
+peine la sombre frange de cyprs, comme si la poussire
+mme de ses ruines la cachait. Et le Quirinal surtout
+avait disparu, le palais du roi semblait s'tre recul dans
+une brume, si peu important avec sa faade basse et plate,
+si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; tandis que,
+sur la gauche, au-dessus des arbres, le dme de Saint-Pierre
+avait grandi encore, dans l'or limpide et net du
+soleil, tenant tout le ciel, dominant la ville entire.</p>
+
+<p>Ah! la Rome de cette premire rencontre, la Rome
+matinale o, brlant de la fivre de l'arrive, il n'avait
+pas mme aperu les quartiers neufs, de quel espoir illimit
+elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait trouver l
+vivante, telle qu'il l'avait rve! Et, par ce beau jour,
+pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la
+contemplait ainsi, quel cri de prochaine rdemption lui
+paraissait monter des toits, quelle promesse de paix universelle
+sortait de cette terre sacre, deux fois reine du
+monde! C'tait la troisime Rome, la Rome nouvelle,
+dont la paternelle tendresse, par-dessus les frontires,
+allait tous les peuples, pour les runir, consols, en
+une commune treinte. Il la voyait, il l'entendait, si
+rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand ciel pur,<a name="page_041" id="page_041"></a>
+comme envole dans la fracheur du matin, dans la candeur
+passionne de son rve.</p>
+
+<p>Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tte
+basse, en plein soleil, le cocher et le cheval n'avaient
+pas boug. Sur la banquette, la valise brlait, chauffe
+par l'astre dj lourd. Et il remonta dans la voiture, en
+donnant de nouveau l'adresse:</p>
+
+<p>&mdash;Via Giulia, palazzo Boccanera.<a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p>A cette heure, la rue Giulia, qui s'tend toute droite
+sur prs de cinq cents mtres, du palais Farnse l'glise
+Saint-Jean des Florentins, tait baigne d'un soleil clair
+dont la nappe l'enfilait d'un bout l'autre, blanchissant
+le petit pav carr de sa chausse sans trottoirs; et la
+voiture la remonta presque entirement, entre les vieilles
+demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes
+fentres grilles de fer, aux porches profonds laissant voir
+des cours sombres, pareilles des puits. Ouverte par le
+pape Jules II, qui rvait de la border de palais magnifiques,
+la rue, la plus rgulire, la plus belle de Rome
+l'poque, avait servi de Corso au seizime sicle. On
+sentait l'ancien beau quartier, tomb au silence, au
+dsert de l'abandon, envahi par une sorte de douceur et
+de discrtion clricales. Et les vieilles faades se succdaient,
+les persiennes closes, quelques grilles fleuries de
+plantes grimpantes, des chats assis sur les portes, des
+boutiques obscures o sommeillaient d'humbles commerces,
+installs dans des dpendances; tandis que les
+passants taient rares, d'actives bourgeoises qui se
+htaient, de pauvres femmes en cheveux tranant des
+enfants, une charrette de foin attele d'un mulet, un
+moine superbe drap de bure, un vlocipdiste filant sans
+bruit et dont la machine tincelait au soleil.</p>
+
+<p>Enfin, le cocher se tourna, montra un grand btiment
+carr, au coin d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.</p>
+
+<p>&mdash;Palazzo Boccanera.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p>Pierre leva la tte, et ce svre logis, noirci par l'ge,
+d'une architecture si nue et si massive, lui serra un peu
+le c&oelig;ur. Comme le palais Farnse et comme le palais
+Sacchetti, ses voisins, il avait t bti par Antonio da San
+Gallo, vers 1540; mme, comme pour le premier, la
+tradition voulait que l'architecte et employ, dans la
+construction, des pierres voles au Colise et au Thtre
+de Marcellus. Vaste et carre sur la rue, la faade sept
+fentres avait trois tages, le premier trs lev, trs
+noble. Et, pour toute dcoration, les hautes fentres du
+rez-de-chausse, barres d'normes grilles saillantes,
+dans la crainte sans doute de quelque sige, taient poses
+sur de grandes consoles et couronnes par des attiques
+qui reposaient elles-mmes sur des consoles plus petites.
+Au-dessus de la monumentale porte d'entre, aux
+battants de bronze, devant la fentre du milieu, rgnait
+un balcon. La faade se terminait, sur le ciel, par un
+entablement somptueux, dont la frise offrait une grce et
+une puret d'ornements admirables. Cette frise, les consoles
+et les attiques des fentres, les chambranles de la
+porte taient de marbre blanc, mais si terni, si miett,
+qu'ils avaient pris le grain rude et jauni de la pierre. A
+droite et gauche de la porte, se trouvaient deux antiques
+bancs ports par des griffons, de marbre galement; et l'on
+voyait encore, encastre dans le mur, l'un des angles,
+une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie,
+un Amour qui chevauchait un dauphin, peine reconnaissable,
+tellement l'usure avait mang le relief.</p>
+
+<p>Mais les regards de Pierre venaient d'tre attirs
+surtout par un cusson sculpt au-dessus d'une des
+fentres du rez-de-chausse, les armes des Boccanera, le
+dragon ail soufflant des flammes; et il lisait nettement la
+devise, reste intacte: <i>Bocca nera, Alma rossa</i>, bouche
+noire, me rouge. Au-dessus d'une autre fentre, en
+pendant, il y avait une de ces petites chapelles encore
+nombreuses Rome, une sainte Vierge vtue de satin,<a name="page_044" id="page_044"></a>
+devant laquelle une lanterne brlait en plein jour.</p>
+
+<p>Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer
+sous le porche sombre et bant, lorsque le jeune prtre,
+saisi de timidit, l'arrta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.</p>
+
+<p>Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa
+valise la main, sous la vote, puis dans la cour centrale,
+sans avoir rencontr me qui vive.</p>
+
+<p>C'tait une cour carre, vaste, entoure d'un portique,
+comme un clotre. Sous les arcades mornes, des dbris
+de statues, des marbres de fouille, un Apollon sans
+bras, une Vnus dont il ne restait que le tronc, taient
+rangs contre les murs; et une herbe fine avait pouss
+entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaque
+blanche et noire. Jamais le soleil ne semblait devoir
+descendre jusqu' ce pav moisi d'humidit. Il rgnait
+l une ombre, un silence, d'une grandeur morte et d'une
+infinie tristesse.</p>
+
+<p>Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait
+toujours quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut
+avoir vu filer une ombre, il se dcida franchir une autre
+vote, qui conduisait un petit jardin, sur le Tibre. De
+ce ct, la faade, tout unie, sans un ornement, n'offrait
+que les trois ranges de ses fentres symtriques. Mais le
+jardin lui serra le c&oelig;ur davantage, par son abandon. Au
+centre, dans un bassin combl, avaient pouss de grands
+buis amers. Parmi les herbes folles, des orangers aux
+fruits d'or mrissants indiquaient seuls le dessin des
+alles, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
+entre deux normes lauriers, il y avait un sarcophage du
+deuxime sicle, des faunes violentant des femmes, toute
+une effrne bacchanale, une de ces scnes d'amour
+vorace, que la Rome de la dcadence mettait sur les
+tombeaux; et, transform en auge, ce sarcophage de
+marbre, effrit, verdi, recevait le mince filet d'eau qui
+coulait d'un large masque tragique, scell dans le mur.<a name="page_045" id="page_045"></a>
+Sur le Tibre, s'ouvrait anciennement l une sorte de
+loggia portique, une terrasse d'o un double escalier
+descendait au fleuve. Mais les travaux des quais taient en
+train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait dj
+plus bas que le nouveau sol, parmi des dcombres, des
+pierres de taille abandonnes, au milieu de l'ventrement
+crayeux et lamentable qui bouleversait le quartier.</p>
+
+<p>Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une
+jupe. Il retourna dans la cour, il s'y trouva en prsence
+d'une femme qui devait approcher de la cinquantaine,
+mais sans un cheveu blanc, l'air gai, trs vive, dans sa
+taille un peu courte. Pourtant, la vue du prtre, son
+visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprim comme
+une mfiance.</p>
+
+<p>Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques
+mots de son mauvais italien.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis l'abb Pierre Froment...</p>
+
+<p>Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en trs
+bon franais, avec l'accent un peu gras et tranard de l'Ile-de-France:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, je sais, je sais... Je vous
+attendais, j'ai des ordres.</p>
+
+<p>Et, comme il la regardait, bahi:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis Franaise... Voici vingt-cinq ans que
+j'habite leur pays, et je n'ai pas encore pu m'y faire,
+leur satan charabia!</p>
+
+<p>Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la
+Choue lui avait parl de cette servante, Victorine Bosquet,
+une Beauceronne, d'Auneau, venue Rome vingt-deux
+ans, avec une matresse phtisique, dont la mort brusque
+l'avait laisse perdue, comme au milieu d'un pays de
+sauvages. Aussi s'tait-elle donne corps et me la comtesse
+Ernesta Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher
+et qui l'avait ramasse sur le pav pour en faire la
+bonne de sa fille Benedetta, avec l'ide qu'elle l'aiderait
+ apprendre le franais. Depuis vingt-cinq ans dans la<a name="page_046" id="page_046"></a>
+famille, elle s'tait hausse au rle de gouvernante, tout
+en restant une illettre, si dnue du don des langues,
+qu'elle n'tait parvenue qu' baragouiner un italien excrable,
+pour les besoins du service, dans ses rapports
+avec les autres domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa
+familiarit franche. Il est si gentil, il nous fait tant de
+plaisir, quand il descend ici, chacun de ses voyages!...
+Je sais que la princesse et la contessina ont reu de lui,
+hier, une lettre qui vous annonait.</p>
+
+<p>C'tait, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui
+avait tout arrang pour le sjour de Pierre Rome. De
+l'antique et vigoureuse race des Boccanera, il ne restait
+que le cardinal Pio Boccanera, la princesse sa s&oelig;ur,
+vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina,
+puis leur nice Benedetta, dont la mre, Ernesta, avait
+suivi au tombeau son mari le comte Brandini, et enfin
+leur neveu, le prince Dario Boccanera, dont le pre, le
+prince Onofrio Boccanera, tait mort, et la mre, une
+Montefiori, remarie. Par le hasard d'une alliance, le
+vicomte s'tait trouv petit parent de cette famille: son
+frre cadet avait pous une Brandini, la s&oelig;ur du pre
+de Benedetta; et c'tait ainsi, titre complaisant
+d'oncle, qu'il avait sjourn plusieurs fois au palais de
+la rue Giulia, du vivant du comte. Il s'tait attach la
+fille de celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un
+fcheux mariage, qu'elle tchait de faire annuler. Maintenant
+qu'elle tait revenue prs de sa tante Serafina et de
+son oncle le cardinal, il lui crivait souvent, il lui envoyait
+des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
+adress celui de Pierre, et toute l'histoire tait partie de
+l, des lettres changes, puis une lettre de Benedetta
+annonant que l'&oelig;uvre tait dnonce la congrgation
+de l'Index, conseillant l'auteur d'accourir et lui offrant
+gracieusement l'hospitalit au palais. Le vicomte, aussi
+tonn que le jeune prtre, n'avait pas compris; mais il<a name="page_047" id="page_047"></a>
+l'avait dcid partir, par bonne politique, passionn
+lui-mme pour une victoire qu' l'avance il faisait sienne.
+Et, ds lors, l'effarement de Pierre se comprenait,
+tombant dans cette demeure inconnue, engag dans une
+aventure hroque dont les raisons et les conditions lui
+chappaient.</p>
+
+<p>Victorine reprit tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous laisse l, monsieur l'abb... Je vais
+vous conduire dans votre chambre. O est votre malle?</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'il lui eut montr sa valise, qu'il s'tait
+dcid poser par terre, en lui expliquant que, pour un
+sjour de quinze jours, il s'tait content d'une soutane
+de rechange, avec un peu de linge, elle sembla trs
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze
+jours? Enfin, vous verrez bien.</p>
+
+<p>Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini
+par se montrer:</p>
+
+<p>&mdash;Giacomo, montez a dans la chambre rouge... Si
+monsieur l'abb veut me suivre?</p>
+
+<p>Pierre venait d'tre tout gay et rconfort par cette
+rencontre imprvue d'une compatriote, si vive, si bonne
+femme, au fond de ce sombre palais romain. Maintenant,
+en traversant la cour, il l'coutait lui conter que la
+princesse tait sortie, et que la contessina, comme on
+continuait appeler Benedetta dans la maison, par tendresse,
+malgr son mariage, n'avait pas encore paru ce
+matin-l, un peu souffrante. Mais elle rptait qu'elle
+avait des ordres.</p>
+
+<p>L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le
+portique: un escalier monumental, aux marches larges
+et basses, si douces, qu'un cheval aurait pu les monter
+aisment, mais aux murs de pierre si nus, aux paliers si
+vides et si solennels, qu'une mlancolie de mort tombait
+des hautes votes.</p>
+
+<p>Arrive au premier tage, Victorine eut un sourire, en<a name="page_048" id="page_048"></a>
+remarquant l'moi de Pierre. Le palais semblait inhabit,
+pas un bruit ne venait des salles closes. Elle dsigna
+simplement une grande porte de chne, droite.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence occupe ici l'aile sur la cour et sur la
+rivire, oh! pas le quart de l'tage seulement... On a
+ferm tous les salons de rception sur la rue. Comment
+voulez-vous entretenir une pareille halle, et pourquoi
+faire? Il faudrait du monde.</p>
+
+<p>Elle continuait de monter de son pas alerte, reste
+trangre, trop diffrente sans doute pour tre pntre
+par le milieu; et, au second tage, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voici, gauche, l'appartement de donna
+Serafina et, droite, voici celui de la contessina. C'est le
+seul coin de la maison un peu chaud, o l'on se sente
+vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la princesse
+reoit ce soir. Vous verrez a.</p>
+
+<p>Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier,
+trs troit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous autres, nous logeons au troisime... Si monsieur
+l'abb veut bien me permettre de passer devant lui?</p>
+
+<p>Le grand escalier d'honneur s'arrtait au second; et
+elle expliqua que le troisime tage tait seulement desservi
+par cet escalier de service, qui descendait la ruelle
+longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. Il y avait l
+une porte particulire, c'tait trs commode.</p>
+
+<p>Enfin, au troisime, elle suivit un corridor, elle montra
+de nouveau des portes.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le logement de don Vigilio, le secrtaire de
+Son minence... Voici le mien... Et voici celui qui va
+tre le vtre... Chaque fois que monsieur le vicomte vient
+passer quelques jours Rome, il n'en veut pas d'autre.
+Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
+il veut. Je vous donnerai, comme lui, une clef de la
+porte en bas... Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!</p>
+
+<p>Elle tait entre. Le logement se composait de deux
+pices, un salon assez vaste, tapiss d'un papier rouge <a name="page_049" id="page_049"></a>
+grands ramages, et une chambre au papier gris de lin,
+sem de fleurs bleues dcolores. Mais le salon faisait
+l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle
+tait alle tout de suite aux deux fentres, l'une ouvrant
+sur les lointains du fleuve, en aval, l'autre donnant en
+face sur le Transtvre et sur le Janicule, de l'autre ct
+de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est trs agrable! dit Pierre qui l'avait
+suivie, debout prs d'elle.</p>
+
+<p>Giacomo, sans se presser, arriva derrire eux, avec la
+valise. Il tait onze heures passes. Alors, voyant le
+prtre fatigu, comprenant qu'il devait avoir trs faim,
+aprs un tel voyage, Victorine offrit de lui faire servir
+tout de suite djeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
+l'aprs-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne
+verrait ces dames que le soir, au dner. Il se rcria,
+dclara qu'il sortirait, qu'il n'allait certainement pas
+perdre une aprs-midi entire. Mais il accepta de djeuner,
+car, en effet, il mourait de faim.</p>
+
+<p>Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure
+encore. Giacomo, qui le servait sous les ordres de Victorine,
+tait sans hte. Et celle-ci, pleine de mfiance, ne
+quitta le voyageur qu'aprs s'tre assure qu'il ne manquait
+rellement de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, quelles gens, quel pays! Vous
+ne pouvez pas vous en faire la moindre ide. J'y vivrais
+cent ans, que je ne m'y habituerais pas... Mais la
+contessina est si belle, si bonne!</p>
+
+<p>Puis, tout en mettant elle-mme sur la table une
+assiette de figues, elle le stupfia, quand elle ajouta
+qu'une ville o il n'y avait que des curs ne pouvait pas
+tre une bonne ville. Cette servante incrdule, si active
+et si gaie, dans ce palais, recommenait l'effarer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous tes sans religion?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! monsieur l'abb, les curs, voyez-vous,
+ce n'est pas mon affaire. J'en avais dj connu un, en<a name="page_050" id="page_050"></a>
+France, quand j'tais petite. Plus tard, ici, j'en ai trop
+vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas a pour Son minence,
+qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
+l'on sait, dans la maison, que je suis une honnte fille:
+jamais je ne me suis mal conduite. Pourquoi ne me
+laisserait-on pas tranquille, du moment que j'aime bien
+mes matres et que je fais soigneusement mon service?</p>
+
+<p>Elle finit par rire franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quand on m'a dit qu'un prtre allait venir,
+comme si nous n'en avions dj pas assez, a m'a fait
+d'abord grogner dans les coins... Mais vous m'avez l'air
+d'un brave jeune homme, je crois que nous nous entendrons
+ merveille... Je ne sais pas cause de quoi je vous en
+raconte si long, peut-tre parce que vous venez de
+France et peut-tre aussi parce que la contessina s'intresse
+ vous... Enfin, vous m'excusez, n'est-ce pas?
+monsieur l'abb, et croyez-moi, reposez-vous aujourd'hui,
+ne faites pas la btise d'aller courir leur ville, o il
+n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accabl,
+sous la fatigue accumule du voyage, accrue encore par
+la matine de fivre enthousiaste qu'il venait de vivre;
+et, comme gris, tourdi par les deux &oelig;ufs et la ctelette
+mangs en hte, il se jeta tout vtu sur le lit, avec la
+pense de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit
+pas sur-le-champ, il songeait ces Boccanera, dont il
+connaissait en partie l'histoire, dont il rvait la vie
+intime, dans le grossissement de ses premires surprises,
+au travers de ce palais dsert et silencieux, d'une grandeur
+si dlabre et si mlancolique. Puis, ses ides se
+brouillrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple
+d'ombres, les unes tragiques, les autres douces, des faces
+confuses qui le regardaient de leurs yeux d'nigme, en
+tournoyant dans l'inconnu.</p>
+
+<p>Les Boccanera avaient compt deux papes, l'un au
+treizime sicle, l'autre au quinzime; et c'tait de ces<a name="page_051" id="page_051"></a>
+deux lus, matres tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois
+leur immense fortune, des terres considrables du ct
+de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des objets d'art
+emplir des galeries, un amas d'or combler des caves. La
+famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain,
+celle dont la foi brlait, dont l'pe avait toujours t au
+service de l'glise; la plus croyante, mais la plus violente,
+la plus batailleuse aussi, continuellement en guerre,
+d'une sauvagerie telle, que la colre des Boccanera tait
+passe en proverbe. Et de l venaient leurs armes, le dragon
+ail soufflant des flammes, la devise ardente et farouche,
+qui jouait sur leur nom: <i>Bocca nera</i>, <i>Alma rossa</i>,
+bouche noire, me rouge, la bouche entnbre d'un
+rugissement, l'me flamboyant comme un brasier de foi
+et d'amour. Des lgendes de passions folles, d'actes
+de justice terribles, couraient encore. On racontait le
+duel d'Onfredo, le Boccanera qui, vers le milieu du
+seizime sicle, avait justement fait btir le palais actuel,
+sur l'emplacement d'une antique demeure, dmolie.
+Onfredo, ayant su que sa femme s'tait laiss baiser sur
+les lvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever
+un soir, puis amener chez lui, les membres lis de
+cordes; et l, dans une grande salle, avant de le dlivrer,
+il le fora de se confesser un moine. Ensuite, il coupa
+les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, il cria
+au comte de garder le poignard et de se dfendre. Pendant
+prs d'une heure, dans une obscurit complte, au fond
+de cette salle encombre de meubles, les deux hommes se
+cherchrent, s'vitrent, s'treignirent, en se lardant
+coups de lame. Et, quand on enfona les portes, on trouva,
+parmi des mares de sang, au travers des tables renverses,
+des siges briss, Costamagna le nez coup, les cuisses
+dchiquetes de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo
+avait perdu deux doigts de la main droite, les paules
+troues comme un crible. Le miracle fut que ni l'un ni
+l'autre n'en moururent. Cent ans plus tt, sur cette mme<a name="page_052" id="page_052"></a>
+rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans
+peine, la belle et passionne Cassia, avait frapp Rome de
+terreur et d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils
+d'une famille rivale, excre, que son pre, le prince Boccanera,
+lui refusait rudement, et que son frre an, Ercole,
+avait jur de tuer, s'il le surprenait jamais avec elle. Le
+jeune homme la venait voir en barque, elle le rejoignait par
+le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, Ercole, qui
+les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un couteau
+en plein c&oelig;ur de Flavio. Plus tard, on put rtablir
+les faits, on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et
+dsespre, faisant justice, ne voulant pas elle-mme
+survivre son amour, s'tait jete sur son frre, avait
+saisi de la mme treinte irrsistible le meurtrier et la
+victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait
+retrouv les trois corps, Cassia serrait toujours les deux
+hommes, crasait leurs visages l'un contre l'autre, entre
+ses bras nus, rests d'une blancheur de neige.</p>
+
+<p>Mais c'taient l des poques disparues. Aujourd'hui, si
+la foi demeurait, la violence du sang semblait se calmer
+chez les Boccanera. Leur grande fortune aussi s'en tait
+alle, dans la lente dchance qui, depuis un sicle, frappe
+de ruine le patriciat de Rome. Les terres avaient d tre
+vendues, le palais s'tait vid, tombant peu peu au train
+mdiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins,
+se refusaient obstinment toute alliance trangre,
+glorieux de leur sang romain rest pur. Et la pauvret
+n'tait rien, ils contentaient l leur orgueil immense, ils
+vivaient part, sans une plainte, au fond du silence et de
+l'ombre o s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
+en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio,
+le cardinal, Serafina, qui ne s'tait pas marie pour
+demeurer prs de son frre; et, Ernesta n'ayant laiss
+qu'une fille, il ne restait donc comme hritier mle, seul
+continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune
+prince Dario, g de trente ans. Avec lui, s'il mourait<a name="page_053" id="page_053"></a>
+sans postrit, les Boccanera, si vivaces, dont l'action
+avait empli l'histoire, devaient disparatre.</p>
+
+<p>Ds l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'taient
+aims d'une passion souriante, profonde et naturelle. Ils
+taient ns l'un pour l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils
+pussent tre venus au monde pour autre chose que pour
+tre mari et femme, lorsqu'ils seraient en ge de se
+marier. Le jour o, dj prs de la quarantaine, le prince
+Onofrio, homme aimable trs populaire dans Rome,
+dpensant son peu de fortune au gr de son c&oelig;ur, s'tait
+dcid pouser la fille de la Montefiori, la petite marquise
+Flavia, dont la beaut superbe de Junon enfant l'avait
+rendu fou, il tait all habiter la villa Montefiori, la seule
+richesse, l'unique proprit que ces dames possdaient,
+du ct de Sainte-Agns hors les Murs: un vaste jardin,
+un vritable parc, plant d'arbres centenaires, o la villa
+elle-mme, une assez pauvre construction du dix-septime
+sicle, tombait en ruine. De mauvais bruits
+couraient sur ces dames, la mre presque dclasse depuis
+qu'elle tait veuve, la fille trop belle, les allures trop
+conqurantes. Aussi le mariage avait-il t dsapprouv
+formellement par Serafina, trs rigide, et par le frre
+an, Pio, alors seulement camrier secret participant du
+Saint-Pre, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule,
+Ernesta avait gard avec son frre, qu'elle adorait pour
+son charme rieur, des relations suivies; de sorte que,
+plus tard, sa meilleure distraction tait devenue, chaque
+semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute une
+journe la villa Montefiori. Et quelle journe dlicieuse
+pour Benedetta et pour Dario, gs elle de dix ans, lui de
+quinze, quelle journe, tendre et fraternelle, au travers
+de ce jardin si vaste, presque abandonn, avec ses pins
+parasols, ses buis gants, ses bouquets de chnes verts,
+dans lesquels on se perdait comme dans une fort
+vierge!</p>
+
+<p>Ce fut une me de passion et de souffrance que la<a name="page_054" id="page_054"></a>
+pauvre me touffe d'Ernesta. Elle tait ne avec un
+besoin de vivre immense, une soif de soleil, d'existence
+heureuse, libre et active, au plein jour. On la citait pour
+ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
+visage. Trs ignorante, comme toutes les filles de la
+noblesse romaine, ayant appris le peu qu'elle savait dans
+un couvent de religieuses franaises, elle avait grandi
+clotre au fond du noir palais Boccanera, ne connaissant
+le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
+en voiture, avec sa mre, au Corso et au Pincio. Puis,
+ vingt-cinq ans, lasse et dsole dj, elle contracta le
+mariage habituel, elle pousa le comte Brandini, le
+dernier-n d'une trs noble famille, trs nombreuse et
+pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
+o toute une aile du second tage fut dispose pour que le
+jeune mnage s'y installt. Et rien ne fut chang, Ernesta
+continua de vivre dans la mme ombre froide, dans ce
+pass mort dont elle sentait de plus en plus sur elle le
+poids, comme une pierre de tombe. C'tait d'ailleurs, de
+part et d'autre, un mariage trs honorable. Le comte
+Brandini passa bientt pour l'homme le plus sot et le plus
+orgueilleux de Rome. Il tait d'une religion stricte, formaliste
+et intolrant, et il triompha, lorsqu'il parvint,
+aprs des intrigues sans nombre, de sourdes menes qui
+durrent dix ans, se faire nommer grand cuyer de Sa
+Saintet. Ds lors, avec sa fonction, il sembla que toute
+la majest morne du Vatican entrt dans son mnage.
+Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, sous Pie IX,
+jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fentres sur la rue,
+recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des
+invitations des ftes. Mais, lorsque les Italiens eurent
+conquis Rome et que le pape se dclara prisonnier, ce fut
+le spulcre, rue Giulia. On ferma la grande porte, on la
+verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; et,
+pendant douze annes, on ne passa que par le petit escalier,
+donnant sur la ruelle. Dfense galement d'ouvrir les<a name="page_055" id="page_055"></a>
+persiennes de la faade. C'tait la bouderie, la protestation
+du monde noir, le palais tomb une immobilit
+de mort; et une rclusion totale, plus de rceptions, de
+rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le
+lundi, se glissaient par la porte troite, entre-bille
+peine. Alors, pendant ces douze annes lugubres, la jeune
+femme pleura chaque nuit, cette pauvre me sourdement
+dsespre agonisa d'tre ainsi enterre vive.</p>
+
+<p>Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, trente-trois
+ans. D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis,
+l'existence rgle la reprit dans son broiement de meule,
+elle dut mettre la fillette au Sacr-C&oelig;ur de la Trinit des
+Monts, chez les religieuses franaises qui l'avaient instruite
+elle-mme. Benedetta en sortit grande fille,
+dix-neuf ans, sachant le franais et l'orthographe, un peu
+d'arithmtique, le catchisme, quelques pages confuses
+d'histoire. Et la vie des deux femmes avait continu, une
+vie de gynce o l'Orient se sent dj, jamais une sortie
+avec le mari, avec le pre, les journes passes au fond
+de l'appartement clos, gayes par l'unique, l'ternelle
+promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au
+Pincio. A la maison, l'obissance restait absolue, le lien
+de famille gardait une autorit, une force, qui les pliait
+toutes deux sous la volont du comte, sans rvolte
+possible; et, cette volont, s'ajoutait celle de donna
+Serafina et du cardinal, svres dfenseurs des vieilles
+coutumes. Depuis que le pape ne sortait plus dans
+Rome, la charge de grand cuyer laissait des loisirs
+au comte, car les curies se trouvaient singulirement
+rduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
+service, simplement d'apparat, avec un dploiement de
+zle dvot, comme une protestation continue contre la
+monarchie usurpatrice installe au Quirinal. Benedetta
+venait d'avoir vingt ans, lorsque son pre rentra, un soir,
+d'une crmonie Saint-Pierre, toussant et frissonnant.
+Huit jours aprs, il mourait, emport par une fluxion de<a name="page_056" id="page_056"></a>
+poitrine. Et, au milieu de leur deuil, ce fut une dlivrance
+inavoue pour les deux femmes, qui se sentirent libres.</p>
+
+<p>Ds ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pense,
+sauver sa fille de cette affreuse existence mure, ensevelie.
+Elle s'tait trop ennuye, il n'tait plus temps pour
+elle de renatre, mais elle ne voulait pas que Benedetta
+vct son tour une vie contre nature, dans une tombe
+volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une rvolte pareilles
+se montraient chez quelques familles patriciennes, qui,
+aprs la bouderie des premiers temps, commenaient se
+rapprocher du Quirinal. Pourquoi les enfants, avides d'action,
+de libert et de grand soleil, auraient-ils pous
+ternellement la querelle des pres? et, sans qu'une
+rconciliation pt se produire entre le monde noir et le
+monde blanc, des nuances se fondaient dj, des alliances
+imprvues avaient lieu. La question politique laissait
+Ernesta indiffrente; elle l'ignorait mme; mais ce qu'elle
+dsirait avec passion, c'tait que sa race sortt enfin de cet
+excrable spulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, o
+ses joies de femme s'taient glaces d'une mort si longue.
+Elle avait trop souffert dans son c&oelig;ur de jeune fille,
+d'amante et d'pouse, elle cdait la colre de sa destine
+manque, perdue en une imbcile rsignation. Et le choix
+d'un nouveau confesseur, cette poque, influa encore
+sur sa volont; car elle tait reste trs religieuse, pratiquante,
+docile aux conseils de son directeur. Pour se
+librer davantage, elle venait de quitter le pre jsuite
+choisi par son mari lui-mme, et elle avait pris l'abb
+Pisoni, le cur d'une petite glise voisine, Sainte-Brigitte,
+sur la place Farnse. C'tait un homme de cinquante ans,
+trs doux et trs bon, d'une charit rare en pays romain,
+dont l'archologie, la passion des vieilles pierres, avait fait
+un ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il
+ft, il avait plusieurs reprises servi d'intermdiaire entre
+le Vatican et le Quirinal, dans des affaires dlicates; et,
+devenu aussi le confesseur de Benedetta, il aimait <a name="page_057" id="page_057"></a>
+entretenir la mre et la fille de la grandeur de l'unit italienne,
+de la domination triomphale de l'Italie, le jour
+o le pape et le roi s'entendraient.</p>
+
+<p>Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour,
+sans hte, de cet amour fort et tranquille des amants qui
+se savent l'un l'autre. Mais il arriva, alors, qu'Ernesta se
+jeta entre eux, s'opposa obstinment au mariage. Non,
+non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
+enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du
+palais Boccanera! Ce serait l'ensevelissement continu, la
+ruine aggrave, la mme misre orgueilleuse, l'ternelle
+bouderie qui dprime et endort. Elle connaissait bien le
+jeune homme, le savait goste et affaibli, incapable de
+penser et d'agir, destin enterrer sa race en souriant,
+laisser crouler les dernires pierres de la maison sur sa
+tte, sans tenter un effort pour fonder une famille nouvelle;
+et ce qu'elle voulait, c'tait une fortune autre, son
+enfant renouvele, enrichie, s'panouissant la vie des
+vainqueurs et des puissants de demain. Ds ce moment,
+la mre ne cessa de s'entter faire le bonheur de sa fille
+malgr elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas
+recommencer sa dplorable histoire. Cependant, elle
+aurait chou, contre la volont paisible de la jeune fille
+qui s'tait donne jamais, si des circonstances particulires
+ne l'avaient mise en rapport avec le gendre qu'elle
+rvait. Justement, la villa Montefiori, o Benedetta et
+Dario s'taient engags, elle fit la rencontre du comte
+Prada, le fils d'Orlando, un des hros de l'unit italienne.
+Venu de Milan Rome, avec son pre, l'ge de dix-huit
+ans, lors de l'occupation, il tait entr d'abord au ministre
+des Finances, comme simple employ, tandis que le
+vieux brave, nomm snateur, vivait petitement d'une
+modeste rente, l'pave dernire d'une fortune mange au
+service de la patrie. Mais, chez le jeune homme, la belle
+folie guerrire de l'ancien compagnon de Garibaldi s'tait
+tourne en un furieux apptit de butin, au lendemain de<a name="page_058" id="page_058"></a>
+la victoire, et il tait devenu un des vrais conqurants de
+Rome, un des hommes de proie qui dpeaient et dvoraient
+la ville. Lanc dans d'normes spculations sur les
+terrains, dj riche, ce qu'on racontait, il venait de se
+lier avec le prince Onofrio, qu'il avait affol, en lui
+soufflant l'ide de vendre le grand parc de la villa Montefiori,
+pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
+affirmaient qu'il tait l'amant de la princesse, la belle
+Flavia, plus ge que lui de neuf ans, superbe encore. Et
+il y avait en effet, chez lui, une violence de dsir, un
+besoin de cure dans la conqute, qui lui tait tout scrupule
+devant le bien et la femme des autres. Ds la premire
+rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne
+pouvait l'avoir comme matresse, elle n'tait qu'
+pouser; et il n'hsita pas un instant, il rompit net avec
+Flavia, brusquement affam de cette pure virginit, de
+ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si adorablement
+jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la
+mre, tait pour lui, il demanda la main de la fille,
+certain de vaincre. Ce fut une grande surprise, car il avait
+une quinzaine d'annes de plus qu'elle; mais il tait
+comte, il portait un nom dj historique, il entassait les
+millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les
+chances. Rome entire se passionna.</p>
+
+<p>Jamais ensuite Benedetta ne s'tait expliqu comment
+elle avait pu finir par consentir. Six mois plus tt, six
+mois plus tard, certainement, un pareil mariage ne se
+serait pas conclu, devant l'effroyable scandale soulev
+dans le monde noir. Une Boccanera, la dernire de cette
+antique race papale, donne un Prada, un des
+spoliateurs de l'glise! Et il avait fallu que ce projet fou
+tombt une heure particulire et brve, au moment o
+un rapprochement suprme tait tent entre le Vatican et
+le Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire
+enfin, que le roi consentait reconnatre au pape la proprit
+souveraine de la cit Lonine et d'une troite bande<a name="page_059" id="page_059"></a>
+de territoire, allant jusqu' la mer. Ds lors, le mariage
+de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme le
+symbole de l'union, de la rconciliation nationale? Cette
+belle enfant, le lis pur du monde noir, n'tait-il pas l'holocauste
+consenti, le gage accord au monde blanc?
+Pendant quinze jours, on ne causa pas d'autre chose, et
+l'on discutait, on s'attendrissait, on esprait. La jeune
+fille, elle, n'entrait gure dans ces raisons, n'coutant
+que son c&oelig;ur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle
+l'avait donn dj. Mais, du matin au soir, elle avait
+ subir les prires de sa mre, qui la suppliait de ne pas
+refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout elle tait
+travaille par les conseils de son confesseur, le bon abb
+Pisoni, dont le zle patriotique clatait en cette circonstance:
+il pesait sur elle de toute sa foi aux destines
+chrtiennes de l'Italie, il remerciait la Providence d'avoir
+choisi une de ses ouailles pour hler un accord qui devait
+faire triompher Dieu dans le monde entier. Et, coup
+sr, l'influence de son confesseur fut une des causes
+dcisives qui la dterminrent, car elle tait trs pieuse,
+trs dvote particulirement une Madone, dont elle allait
+adorer l'image chaque dimanche, dans la petite glise de la
+place Farnse. Un fait la frappa beaucoup, l'abb Pisoni lui
+raconta que la flamme de la lampe qui brlait devant
+l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il s'agenouillait
+lui-mme, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
+rdempteur sa pnitente. Ainsi agirent des forces suprieures;
+et elle cdait par obissance sa mre, que le
+cardinal et donna Serafina avaient combattue, puis qu'ils
+laissrent faire son gr, lorsque la question religieuse
+intervint. Elle avait grandi dans une puret, dans une
+ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-mme, si ferme
+ la vie, que le mariage avec un autre que Dario tait simplement
+la rupture d'une longue promesse d'existence commune,
+sans l'arrachement physique de sa chair et de son
+c&oelig;ur. Elle pleura beaucoup, et elle pousa Prada, en un<a name="page_060" id="page_060"></a>
+jour d'abandon, ne trouvant pas la volont de rsister aux
+siens et tout le monde, consommant une union dont
+Rome entire tait devenue complice.</p>
+
+<p>Et alors, le soir mme des noces, ce fut le coup de
+foudre. Prada, le Pimontais, l'Italien du Nord et de la
+conqute, montra-t-il la brutalit de l'envahisseur,
+voulut-il traiter sa femme comme il avait trait la ville,
+en matre impatient de se contenter? ou bien la rvlation
+de l'acte fut-elle seulement imprvue pour Benedetta,
+trop salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas
+et qu'elle ne put se rsigner subir? Jamais elle ne s'expliqua
+clairement. Mais elle ferma violemment la porte
+de sa chambre, la verrouilla, refusa avec obstination de
+la rouvrir son mari. Pendant un mois, il dut y avoir des
+tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle sa passion
+affolait. Il tait outrag, il saignait dans son orgueil et
+dans son dsir, jurait de dompter sa femme, comme on
+dompte une jument indocile, coups de cravache. Et
+toute cette rage sensuelle d'homme fort se brisait contre
+l'indomptable volont qui avait pouss en un soir, sous le
+front troit et charmant de Benedetta. Les Boccanera
+s'taient rveills en elle: tranquillement, elle ne voulait
+pas; et rien au monde, pas mme la mort, ne l'aurait
+force vouloir. Puis, c'tait chez elle, devant cette
+brusque connaissance de l'amour, un retour Dario, une
+certitude qu'elle devait donner son corps lui seul,
+puisque lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme,
+depuis le mariage qu'il avait d accepter comme
+un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en cacha mme
+pas, lui crivit de revenir, s'engagea de nouveau ne
+jamais appartenir un autre. D'ailleurs, sa dvotion avait
+grandi encore, cet enttement de garder sa virginit
+l'amant choisi se mlait, dans son culte, une pense de
+fidlit Jsus. Un c&oelig;ur ardent de grande amoureuse
+s'tait rvl en elle, prt au martyre pour la foi jure.
+Et, quand sa mre, dsespre, la suppliait mains<a name="page_061" id="page_061"></a>
+jointes de se rsigner au devoir conjugal, elle rpondait
+qu'elle ne devait rien, puisqu'elle ne savait rien en se
+mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord avait
+chou entre le Vatican et le Quirinal, ce point, que les
+journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une
+violence nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage
+triomphal auquel tout le monde avait travaill,
+comme un gage de paix, croulait dans la dbcle, n'tait
+plus qu'une ruine ajoute tant d'autres.</p>
+
+<p>Ernesta en mourut. Elle s'tait trompe, son existence
+manque d'pouse sans joie aboutissait cette suprme
+erreur de la mre. Le pis tait qu'elle restait seule, sous
+l'entire responsabilit du dsastre, car son frre, le
+cardinal, et sa s&oelig;ur, donna Serafina, l'accablaient de
+reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le dsespoir
+de l'abb Pisoni, doublement frapp, par la perte de ses
+esprances patriotiques et par le regret d'avoir travaill
+une telle catastrophe. Et, un matin, on trouva Ernesta,
+toute froide et blanche dans son lit. On parla d'une rupture
+au c&oelig;ur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
+affreusement, discrtement, sans se plaindre, comme
+elle avait souffert toute sa vie. Il y avait dj prs d'un an
+que Benedetta tait marie, se refusant son mari, mais
+ne voulant pas quitter le domicile conjugal, pour viter
+ sa mre le coup terrible d'un scandale public. Sa tante
+Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
+d'une annulation de mariage possible, si elle allait se
+jeter aux genoux du Saint-Pre; et elle finissait par la
+convaincre, depuis que, cdant elle-mme de certains
+conseils, elle lui avait donn pour directeur son propre
+confesseur, le pre jsuite Lorenza, en remplacement
+de l'abb Pisoni. Ce pre jsuite, g de trente-cinq ans
+ peine, tait un homme grave et aimable, aux yeux
+clairs, d'une grande force dans la persuasion. Benedetta
+ne se dcida qu'au lendemain de la mort de sa
+mre, et seulement alors elle revint habiter, au palais<a name="page_062" id="page_062"></a>
+Boccanera, l'appartement o elle tait ne, o sa mre
+venait de s'teindre. Tout de suite, d'ailleurs, le procs
+en annulation de mariage fut port, pour une premire
+instruction, devant le cardinal vicaire, charg du diocse
+de Rome. On racontait que la contessina ne s'y tait dcide
+qu'aprs avoir obtenu une audience secrte du pape,
+qui lui avait tmoign la plus encourageante sympathie.
+Le comte Prada parlait d'abord de forcer judiciairement
+sa femme rintgrer le domicile conjugal. Puis, suppli
+par son pre, le vieil Orlando, que cette affaire dsolait,
+il se contenta d'accepter le dbat devant l'autorit ecclsiastique,
+exaspr surtout de ce que la demanderesse
+allguait que le mariage n'avait pas t consomm, par
+suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les plus
+nets, accepts comme valables en cour de Rome. Dans son
+mmoire, l'avocat consistorial Morano, une des autorits
+du barreau romain, ngligeait simplement de dire que
+cette impuissance avait pour cause unique la rsistance de
+la femme; et tout un dbat se livrait sur ce point dlicat,
+si scabreux, que la vrit semblait impossible faire: on
+donnait, de part et d'autre, des dtails intimes en latin, on
+produisait des tmoins, des amis, des domestiques, ayant
+assist des scnes, racontant la cohabitation d'une anne.
+Enfin, la pice la plus dcisive tait un certificat,
+sign par deux sages-femmes, qui, aprs examen, concluaient
+ la virginit intacte de la jeune fille. Le cardinal
+vicaire, agissant comme vque de Rome, avait donc
+dfr le procs la congrgation du Concile, ce qui
+tait pour Benedetta un premier succs, et les choses en
+taient l, elle attendait que la congrgation se pronont
+dfinitivement, avec l'espoir que l'annulation religieuse
+du mariage serait ensuite un argument irrsistible pour
+obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
+glacial o sa mre Ernesta, soumise et dsespre,
+venait de mourir, la contessina avait repris sa vie
+de jeune fille et se montrait trs calme, trs forte en sa<a name="page_063" id="page_063"></a>
+passion, ayant jur de ne se donner personne autre
+qu' Dario, et de ne se donner lui que le jour o un
+prtre les aurait saintement unis devant Dieu.</p>
+
+<p>Justement, Dario, lui aussi, tait venu habiter le palais
+Boccanera, six mois plus tt, la suite de la mort de son
+pre et de toute une catastrophe qui l'avait ruin. Le
+prince Onofrio, aprs avoir, sur le conseil de Prada,
+vendu la villa Montefiori dix millions une compagnie
+financire, s'tait laiss prendre la fivre de spculation
+qui brlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en
+poche, sagement; si bien qu'il s'tait mis jouer, en rachetant
+ses propres terrains, et qu'il avait fini par tout
+perdre, dans le krach formidable o s'engloutissait la
+fortune de la ville entire. Totalement ruin, endett
+mme, le prince n'en continuait pas moins ses promenades
+au Corso de bel homme souriant et populaire,
+lorsqu'il tait mort accidentellement, des suites d'une
+chute de cheval; et, onze mois plus tard, sa veuve, la
+toujours belle Flavia, qui s'tait arrange pour repcher
+dans le dsastre une villa moderne et quarante mille
+francs de rente, avait pous un homme magnifique, son
+cadet de dix ans, un Suisse nomm Jules Laporte,
+ancien sergent de la garde du Saint-Pre, ensuite courtier
+marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui
+marquis Montefiori, ayant conquis le titre en conqurant
+la femme, par un bref spcial du pape. La princesse Boccanera
+tait redevenue la marquise Montefiori. Et c'tait
+alors que, bless, le cardinal Boccanera avait exig que
+son neveu Dario vnt occuper, prs de lui, un petit appartement,
+au premier tage du palais. Dans le c&oelig;ur du
+saint homme, qui semblait mort au monde, l'orgueil du
+nom demeurait, une tendresse pour ce frle garon, le
+dernier de la race, le seul par qui la vieille souche pt
+reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
+avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection
+paternelle, si fier et si hautement convaincu de leur<a name="page_064" id="page_064"></a>
+pit, en les prenant tous les deux prs de lui, qu'il ddaignait
+les bruits abominables que les amis du comte
+Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la
+runion du cousin et de la cousine sous le mme toit.
+Donna Serafina gardait Benedetta, comme lui-mme gardait
+Dario, et dans le silence, dans l'ombre du vaste palais
+dsert, ensanglant autrefois par tant de violences tragiques,
+il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs passions
+maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui
+croulait, au seuil d'un monde nouveau.</p>
+
+<p>Lorsque, brusquement, l'abb Pierre Froment se rveilla,
+la tte lourde de rves pnibles, il fut dsol
+de voir que le jour tombait. Sa montre, qu'il se hta de
+consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se reposer
+une heure au plus, en avait dormi prs de sept, dans
+un accablement invincible. Et, mme veill, il restait
+sur le lit, bris, comme vaincu dj avant d'avoir combattu.
+Pourquoi donc cette prostration, ce dcouragement
+sans cause, ce frisson de doute, venu il ne savait
+d'o, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune enthousiasme
+du matin? Les Boccanera taient-ils lis
+cette faiblesse soudaine de son me? Il avait entrevu, dans
+le noir de ses rves, des figures si troubles, si inquitantes,
+et son angoisse continuait, il les voquait encore,
+effar de se rveiller ainsi au fond d'une chambre ignore,
+pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui
+semblaient plus raisonnables, il ne s'expliquait pas comment
+c'tait Benedetta qui avait crit au vicomte Philibert
+de la Choue pour le charger de lui apprendre que son
+livre tait dnonc la congrgation de l'Index; et quel
+intrt elle pouvait avoir ce que l'auteur vnt se dfendre
+ Rome; et dans quel but elle avait pouss l'amabilit
+jusqu' vouloir qu'il descendt chez eux. Sa stupeur,
+en somme, tait d'tre l, tranger, sur ce lit, dans
+cette pice, dans ce palais dont il entendait autour de
+lui le grand silence de mort. Les membres anantis,<a name="page_065" id="page_065"></a>
+le cerveau comme vide, il avait une brusque lucidit,
+il comprenait que des choses lui chappaient, que toute
+une complication devait se cacher sous l'apparente simplicit
+des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le soupon
+s'effaa, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant
+le triste crpuscule d'tre la cause unique de ce
+frisson et de cette dsesprance, dont il avait honte.</p>
+
+<p>Pierre, alors, pour se remuer, se mit examiner les
+deux pices. Elles taient meubles d'acajou, simplement,
+presque pauvrement, des meubles dpareills,
+datant du commencement du sicle. Le lit n'avait pas de
+tentures, ni les fentres, ni les portes. Par terre, sur le
+carreau nu, pass au rouge et cir, des petits tapis de
+pied s'alignaient seuls devant les siges. Et il finit par se
+rappeler, en face de cette nudit et de cette froideur
+bourgeoises, la chambre o il avait couch, enfant,
+Versailles, chez sa grand'mre, qui avait tenu l un petit
+commerce de mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, un mur
+de la chambre, devant le lit, un ancien tableau l'intressa,
+parmi des gravures enfantines et sans valeur. C'tait,
+peine clair par le jour mourant, une figure de femme, assise
+sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
+svre logis, dont on semblait l'avoir chasse. Les deux
+battants de bronze venaient de se refermer jamais, et
+elle demeurait l, drape dans une simple toile blanche,
+tandis que des vtements pars, lancs rudement, au
+hasard, tranaient sur les paisses marches de granit.
+Elle avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses
+mains convulses de douleur, une face qu'on ne voyait
+pas, que les ondes d'une admirable chevelure noyait,
+voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
+honte affreuse, quel abandon excrable, cachait-elle
+ainsi, cette rejete, cette obstine d'amour, dont on
+rvait sans fin l'histoire, d'un c&oelig;ur perdu? On la sentait
+adorablement jeune et belle, dans sa misre, dans ce
+lambeau de linge drap ses paules; mais le reste<a name="page_066" id="page_066"></a>
+d'elle appartenait au mystre, et sa passion, et peut-tre
+son infortune, et sa faute peut-tre. A moins qu'elle ne
+ft l seulement le symbole de tout ce qui frissonne et
+pleure, sans visage, devant la porte ternellement close
+de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien qu'il
+s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
+puret divines. Ce n'tait qu'une illusion, le tableau avait
+beaucoup souffert, noirci, dlaiss, et il se demandait
+de quel matre inconnu pouvait bien tre ce panneau,
+pour l'mouvoir ce point. Sur le mur d' ct, une
+Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime
+sicle, l'irrita par la banalit de son sourire.</p>
+
+<p>Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la
+fentre du salon, s'accouda. En face de lui, sur l'autre
+rive du Tibre, se dressait le Janicule, le mont d'o il
+avait vu Rome, le matin. Mais ce n'tait plus, cette
+heure trouble, la ville de jeunesse et de rve, envole
+dans le soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre
+grise, l'horizon se noyait, indistinct et morne. L-bas,
+gauche, il devinait de nouveau le Palatin, par-dessus les
+toits; et, droite, l-bas, c'tait toujours le dme de
+Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb;
+tandis que derrire lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir,
+devait sombrer lui aussi sous la brume. Quelques minutes
+se passrent, et tout se brouilla encore, il sentit Rome
+s'vanouir, s'effacer dans son immensit, qu'il ignorait.
+Son doute et son inquitude sans cause le reprirent,
+si douloureusement, qu'il ne put rester la fentre
+davantage; il la referma, alla s'asseoir, laissa les tnbres
+le submerger, d'un flot d'infinie tristesse. Et sa rverie
+dsespre ne prit fin que lorsque la porte s'ouvrit doucement
+et que la clart d'une lampe gaya la pice.</p>
+
+<p>C'tait Victorine qui entrait avec prcaution, en apportant
+de la lumire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, vous voici debout. J'tais
+venue vers quatre heures; mais je vous ai laiss dormir.<a name="page_067" id="page_067"></a>
+Et vous avez joliment bien fait de dormir votre contentement.</p>
+
+<p>Puis, comme il se plaignait d'tre courbatur et frissonnant,
+elle s'inquita.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas prendre leurs vilaines fivres! Vous
+savez que le voisinage de leur rivire n'est pas sain. Don
+Vigilio, le secrtaire de Son minence, les a, les fivres,
+et je vous assure que ce n'est pas drle.</p>
+
+<p>Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se
+recoucher. Elle l'excuserait auprs de la princesse et de
+la contessina. Il finit par la laisser dire et faire, car il
+tait hors d'tat d'avoir une volont. Sur son conseil, il
+dna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et des
+confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui
+fit grand bien, il se sentit comme rpar, ce point qu'il
+refusa de se mettre au lit et qu'il voulut absolument
+remercier ces dames, le soir mme, de leur aimable
+hospitalit. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il se
+prsenterait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous
+allez bien, a vous distraira... Le mieux est que don
+Vigilio, votre voisin, entre vous prendre neuf heures et
+qu'il vous accompagne. Attendez-le.</p>
+
+<p>Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve,
+lorsque, neuf heures prcises, un coup discret fut frapp
+ la porte. Un petit prtre se prsenta, g de trente ans
+ peine, maigre et dbile, la face longue et ravage,
+couleur de safran. Depuis deux annes, des crises de
+fivre, chaque jour, la mme heure, le dvoraient.
+Mais, dans sa face jaunie, ses yeux noirs, quand il oubliait
+de les teindre, brlaient, embrass par son me de feu.</p>
+
+<p>Il fit une rvrence et dit simplement, en un franais
+trs pur:</p>
+
+<p>&mdash;Don Vigilio, monsieur l'abb, et entirement
+votre service... Si vous voulez bien que nous descendions?<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<p>Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don
+Vigilio, d'ailleurs, ne parla plus, se contenta de rpondre
+par des sourires. Ils avaient descendu le petit escalier,
+ils se trouvrent au second tage, sur le vaste palier du
+grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
+attrist du faible clairage, de loin en loin des becs de
+gaz d'htel garni louche, dont les taches jaunes toilaient
+ peine les profondes tnbres des hauts couloirs sans
+fin. C'tait gigantesque et funbre. Mme sur le palier, o
+s'ouvrait la porte de l'appartement de donna Serafina, en
+face de celle qui conduisait chez sa nice, rien n'indiquait
+qu'il pt y avoir rception, ce soir-l. La porte restait
+close, pas un bruit ne sortait des pices, dans le silence
+de mort montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio,
+qui, aprs une nouvelle rvrence, tourna discrtement
+le bouton, sans sonner.</p>
+
+<p>Une seule lampe ptrole, pose sur une table,
+clairait l'antichambre, une large pice aux murs nus,
+peints fresque d'une tenture rouge et or, drape rgulirement
+tout autour, l'antique. Sur les chaises,
+quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme,
+taient jets; tandis que les chapeaux encombraient une
+console. Un domestique, assis, le dos au mur, sommeillait.</p>
+
+<p>Mais, comme don Vigilio s'effaait pour le laisser entrer
+dans un premier salon, une pice tendue de brocatelle
+rouge, demi obscure et qu'il croyait vide, Pierre se
+trouva en face d'une apparition noire, une femme vtue
+de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
+entendit heureusement son compagnon qui disait, en
+s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Contessina, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur
+l'abb Pierre Froment, arriv de France ce matin.</p>
+
+<p>Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu
+de ce salon dsert, dans la lueur dormante de deux
+lampes voiles de dentelle. Mais, prsent, un bruit de<a name="page_069" id="page_069"></a>
+voix venait du salon voisin, un grand salon dont la porte,
+ouverte deux battants, dcoupait un carr de clart
+plus vive.</p>
+
+<p>Tout de suite la jeune femme s'tait montre accueillante,
+avec une parfaite simplicit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, je sais heureuse de vous voir.
+J'ai craint que votre indisposition ne ft grave. Vous voil
+tout fait remis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il l'coutait, sduit par sa voix lente, lgrement grasse,
+o toute une passion contenue semblait passer dans beaucoup
+de sage raison. Et il la voyait enfin, avec ses cheveux
+si lourds et si bruns, sa peau si blanche, d'une blancheur
+d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lvres un peu fortes,
+le nez trs fin, des traits d'une dlicatesse d'enfance. Mais
+c'taient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
+immenses, d'une infinie profondeur, o personne n'tait
+certain de lire. Dormait-elle? Rvait-elle? Cachait-elle la
+tension ardente des grandes saintes et des grandes amoureuses,
+sous l'immobilit de son visage? Si blanche, si
+jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux,
+toute une allure trs rflchie, trs noble et rythmique.
+Et, aux oreilles, elle portait deux grosses perles, d'une
+puret admirable, des perles qui venaient d'un collier
+clbre de sa mre, et que Rome entire connaissait.</p>
+
+<p>Pierre s'excusa, remercia.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je suis confus, j'aurais voulu ds ce matin
+vous dire combien j'tais touch de votre bont trop grande.</p>
+
+<p>Il avait hsit l'appeler madame, en se rappelant le
+motif allgu dans son instance en nullit de mariage.
+Mais, videmment, tout le monde l'appelait ainsi. Son
+visage, d'ailleurs, tait rest tranquille et bienveillant, et
+elle voulut le mettre son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes chez vous, monsieur l'abb. Il suffit que
+notre parent, monsieur de la Choue, vous aime et s'intresse
+ votre &oelig;uvre. Vous savez que j'ai pour lui une
+grande affection...<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p>Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre
+qu'elle devait parler du livre, la seule cause du voyage et
+de l'hospitalit offerte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le vicomte qui m'a envoy votre livre. Je
+l'ai lu, je l'ai trouv trs beau. Il m'a trouble. Mais je
+ne suis qu'une ignorante, je n'ai certainement pas tout
+compris, et il faudra que nous en causions, vous m'expliquerez
+vos ides, n'est-ce pas, monsieur l'abb?</p>
+
+<p>Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir,
+il lut alors la surprise, l'moi d'une me d'enfant, mise
+en prsence d'inquitants problmes qu'elle n'avait jamais
+soulevs. Ce n'tait donc pas elle qui s'tait prise de passion,
+qui avait voulu l'avoir prs d'elle, pour le soutenir,
+pour tre de sa victoire? Il souponna de nouveau, et trs
+nettement cette fois, une influence secrte, quelqu'un
+dont la main menait tout, vers un but ignor. Mais il tait
+charm de tant de simplicit et de franchise, chez une
+crature si belle, si jeune et si noble; et il se donnait
+elle, ds ces quelques mots changs. Il allait lui dire
+qu'elle pouvait disposer de lui, entirement, lorsqu'il fut
+interrompu par l'arrive d'une autre femme, galement
+vtue de noir, dont la haute et mince taille se dtacha
+durement dans le cadre lumineux de la porte grande ouverte
+du salon voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Benedetta, as-tu dit Giacomo de monter
+voir? Don Vigilio vient de descendre, et il est seul. C'est
+inconvenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ma tante, monsieur l'abb est ici.</p>
+
+<p>Et elle se hta de les prsenter l'un l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Pierre Froment... La princesse
+Boccanera.</p>
+
+<p>Il y eut des saluts crmonieux. Elle devait toucher
+la soixantaine, et elle se serrait tellement, qu'on l'et
+prise, par derrire, pour une jeune femme. C'tait d'ailleurs
+sa coquetterie dernire, les cheveux tout blancs,
+pais et rudes encore, n'ayant gard de noirs que les sourcils,<a name="page_071" id="page_071"></a>
+dans sa face longue aux larges plis, plante du grand
+nez volontaire de la famille. Elle n'avait jamais t belle,
+et elle tait reste fille, blesse mortellement du choix
+du comte Brandini qui avait voulu Ernesta, sa cadette, rsolue
+ds lors mettre ses joies dans l'unique satisfaction
+de l'orgueil hrditaire du nom qu'elle portait. Les Boccanera
+avaient dj compt deux papes, et elle esprait
+bien ne pas mourir avant que son frre le cardinal ft le
+troisime. Elle s'tait faite sa femme de charge secrte,
+elle ne l'avait pas quitt, veillant sur lui, le conseillant,
+menant la maison souverainement, accomplissant des
+miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait crouler
+les plafonds sur leurs ttes. Si, depuis trente ans, elle
+recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican,
+c'tait par haute politique, pour rester le salon du monde
+noir, une force et une menace.</p>
+
+<p>Aussi Pierre devina-t-il son accueil combien peu il
+pesait devant elle, petit prtre tranger qui n'tait pas
+mme prlat. Et cela l'tonnait encore, posait de nouveau
+la question obscure: pourquoi l'avait-on invit, que
+venait-il faire dans ce monde ferm aux humbles? Il la
+savait d'une austrit de dvotion extrme, il crut finir
+par comprendre qu'elle le recevait seulement par gard
+pour le vicomte; car, son tour, elle ne trouva que cette
+phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles
+de monsieur de la Choue! Il y a deux ans, il nous
+a amen un si beau plerinage!</p>
+
+<p>Elle passa la premire, elle introduisit enfin le jeune
+prtre dans le salon voisin. C'tait une vaste pice carre,
+tendue de vieille brocatelle jaune, grandes fleurs
+Louis XIV. Le plafond, trs lev, avait un revtement
+merveilleux de bois sculpt et peint, des caissons rosaces
+d'or. Mais le mobilier tait disparate. De hautes glaces,
+deux superbes consoles dores, quelques beaux fauteuils
+du dix-septime sicle; puis, le reste lamentable, un<a name="page_072" id="page_072"></a>
+lourd guridon empire tomb on ne savait d'o, des choses
+htroclites venues de quelque bazar, des photographies
+affreuses, tranant sur les marbres prcieux des consoles.
+Il n'y avait l aucun objet d'art intressant. Aux murs,
+d'anciens tableaux mdiocres; except un primitif inconnu
+et dlicieux, une Visitation du quatorzime sicle, la
+Vierge toute petite, d'une dlicatesse pure d'enfant de
+dix ans, tandis que l'Ange, immense, superbe, l'inondait
+du flot d'amour clatant et surhumain; et, en face, un
+antique portrait de famille, celui d'une jeune fille trs
+belle, coiffe d'un turban, que l'on croyait tre le portrait
+de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui
+s'tait jete au Tibre avec son frre, Ercole, et le cadavre
+de son amant, Flavio Corradini. Quatre lampes clairaient,
+d'une grande lueur calme, la pice fane, comme
+jaunie d'un mlancolique coucher de soleil, grave, vide
+et nue, sans un bouquet de fleurs.</p>
+
+<p>Tout de suite, donna Serafina prsenta Pierre d'un
+mot; et, dans le silence, dans l'arrt brusque des conversations,
+il sentit les regards qui se fixaient sur lui, comme
+sur une curiosit promise et attendue. Il y avait l une
+dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
+debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni,
+amene par une vieille parente, qui entretenait
+ demi-voix un prlat, monsignor Nani, tous deux assis
+dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout d'tre
+frapp par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
+vicomte, en l'envoyant Rome, avait cru devoir lui expliquer
+la situation particulire dans la maison, afin de
+lui viter des fautes. Depuis trente ans, Morano tait l'ami
+de donna Serafina. Cette liaison, autrefois coupable, car
+l'avocat avait femme et enfants, tait devenue, aprs son
+veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excuse,
+accepte par tous, une sorte de ces vieux mnages naturels
+que la tolrance mondaine consacre. Tous les deux, trs
+dvots, s'taient certainement assur les indulgences<a name="page_073" id="page_073"></a>
+ncessaires. Et Morano se trouvait l, la place qu'il
+occupait depuis plus d'un quart de sicle, au coin de
+la chemine, bien que le feu de l'hiver n'y ft pas
+allum encore. Et, lorsque donna Serafina eut rempli
+son devoir de matresse de maison, elle reprit elle-mme
+sa place, l'autre coin de la chemine, en face
+de lui.</p>
+
+<p>Alors, tandis que Pierre s'asseyait, prs de don Vigilio,
+silencieux et discret sur une chaise, Dario continua plus
+haut l'histoire qu'il contait Celia. Il tait joli homme,
+de taille moyenne, svelte et lgant, portant toute sa
+barbe brune et trs soigne, avec la face longue, le nez
+fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme amollis
+par le sculaire appauvrissement du sang.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une beaut, rpta-t-il avec emphase, une
+beaut tonnante!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.</p>
+
+<p>Celia, qui ressemblait la petite Vierge du primitif,
+accroch au-dessus de sa tte, s'tait mise rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chre, une pauvre fille, une ouvrire, que
+Dario a vue aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et Dario dut recommencer son rcit. Il passait dans
+une troite rue, du ct de la place Navone, quand il
+avait aperu, sur les marches d'un perron, une belle
+et forte fille de vingt ans, effondre, qui pleurait gros
+sanglots. Touch surtout de sa beaut, il s'tait approch
+d'elle, avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la
+maison, une fabrique de perles de cire, mais que le chmage
+tait venu, que l'atelier venait de fermer, et qu'elle
+n'osait rentrer chez ses parents, tellement la misre y
+tait grande. Sous le dluge de ses larmes, elle levait sur
+lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
+quelque argent. Et elle s'tait leve d'un bond, toute
+rouge et confuse, se cachant les mains dans sa jupe, ne
+voulant rien prendre, disant qu'il pouvait la suivre, s'il<a name="page_074" id="page_074"></a>
+voulait, et qu'il donnerait a sa mre. Puis, elle avait
+fil vivement, vers le pont Saint-Ange.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une beaut, rpta-t-il d'un air d'extase, une
+beaut magnifique!... Plus grande que moi, mince encore
+dans sa force, avec une gorge de desse! Un vrai antique,
+une Vnus vingt ans, le menton un peu fort, la bouche
+et le nez d'une correction de dessin parfaite, les yeux,
+ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tte, coiffe d'un
+casque de lourds cheveux noirs, la face clatante, comme
+dore d'un coup de soleil!</p>
+
+<p>Tous s'taient mis couter, ravis, dans cette passion
+de la beaut que, malgr tout, Rome garde au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Elles deviennent bien rares, ces belles filles du
+peuple, dit Morano. On pourrait battre le Transtvre,
+sans en rencontrer. Voici qui prouve pourtant qu'il en
+existe encore, au moins une.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment l'appelles-tu, ta desse? demanda
+Benedetta souriante, amuse et extasie ainsi que les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pierina, rpondit Dario, riant lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en as-tu fait?</p>
+
+<p>Mais le visage excit du jeune homme prit une expression
+de malaise et de peur, comme celui d'un enfant, qui,
+dans ses jeux, tombe sur une laide bte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret...
+Une misre, une misre vous rendre malade!</p>
+
+<p>Il l'avait suivie par curiosit, il tait arriv, derrire
+elle, de l'autre ct du pont Saint-Ange, dans le quartier
+neuf en construction, bti sur les anciens Prs du Chteau;
+et l, au premier tage d'une des maisons abandonnes,
+ peine sche et dj en ruine, il tait tomb sur un
+spectacle affreux, dont son c&oelig;ur restait soulev: toute
+une famille, la mre, le pre, un vieil oncle infirme, des
+enfants, mourant de faim, pourrissant dans l'ordure. Il
+choisissait les termes les plus nobles pour en parler,
+il cartait l'horrible vision d'un geste effray de la main.<a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je me suis sauv, et je vous rponds que je
+n'y retournerai pas.</p>
+
+<p>Il y eut un hochement de tte gnral, dans le silence
+froid et gn qui s'tait fait. Morano conclut en une
+phrase amre, o il accusait les spoliateurs, les hommes
+du Quirinal, d'tre l'unique cause de toute la misre de
+Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
+dput Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes
+d'aventures louches? Ce serait le comble de l'impudence,
+la banqueroute infaillible et prochaine.</p>
+
+<p>Et seule Benedetta, dont le regard s'tait fix sur Pierre,
+en songeant son livre, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi
+donc ne pas retourner les voir?</p>
+
+<p>Pierre, dpays et distrait d'abord, venait d'tre profondment
+remu par le rcit de Dario. Il revivait son
+apostolat au milieu des misres de Paris, il s'attendrissait
+pitoyablement, en retombant, ds son arrive Rome,
+sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il haussa la
+voix, il dit trs haut:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, nous irons les voir ensemble,
+vous m'emmnerez. Ces questions me passionnent tant!</p>
+
+<p>L'attention de tous fut ainsi ramene sur lui. On se mit
+ le questionner, il les sentit inquiets de son impression
+premire, de ce qu'il pensait de leur ville et d'eux-mmes.
+Surtout on lui recommandait de ne pas juger
+Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui avait-elle
+produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il?
+Et lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir rpondre, n'ayant
+rien vu, n'tant pas mme sorti. Mais on ne l'en pressa
+que plus vivement, il eut la sensation nette d'un travail
+sur lui, d'un effort pour l'amener l'admiration et
+l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas cder
+ des dsillusions fatales, de persister, d'attendre que
+Rome lui rvlt son me.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, combien de temps comptez-vous<a name="page_076" id="page_076"></a>
+rester parmi nous? demanda une voix courtoise, d'un
+timbre doux et clair.</p>
+
+<p>C'tait monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait
+haut pour la premire fois. A diverses reprises, Pierre
+avait cru s'apercevoir que le prlat ne le quittait pas de
+ses yeux bleus, trs vifs, tandis qu'il semblait couter
+attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. Et,
+avant de rpondre, il le regarda dans sa soutane lisre
+de cramoisi, l'charpe de soie violette serre la taille,
+l'air jeune encore bien qu'il et dpass la cinquantaine,
+avec ses cheveux rests blonds, son nez droit et fin, sa
+bouche du dessin le plus dlicat et le plus ferme, aux
+dents admirablement blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois
+semaines peut-tre.</p>
+
+<p>Le salon entier se rcria. Comment! trois semaines? Il
+avait la prtention de connatre Rome en trois semaines!
+Il fallait six mois, un an, dix ans! L'impression premire
+tait toujours dsastreuse; et, pour en revenir, cela
+demandait un long sjour.</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines! rpta donna Serafina de son air
+de ddain. Est-ce qu'on peut s'tudier et s'aimer, en trois
+semaines? Ceux qui nous reviennent, ce sont ceux qui ont
+fini par nous connatre.</p>
+
+<p>Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'tait d'abord
+content de sourire. Il avait eu un petit geste de sa main
+fine, qui trahissait son origine aristocratique. Et, comme
+Pierre, modestement, s'expliquait, disait que, venu pour
+faire certaines dmarches, il partirait lorsque ces dmarches
+seraient faites, le prlat conclut, en souriant toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur l'abb restera plus de trois semaines,
+nous aurons le bonheur, j'espre, de le possder longtemps.</p>
+
+<p>Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette
+phrase troubla le jeune prtre. Que savait-on, que voulait-on<a name="page_077" id="page_077"></a>
+dire? Il se pencha, il demanda tout bas don Vigilio,
+demeur prs de lui, muet:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce, monsignor Nani?</p>
+
+<p>Mais le secrtaire ne rpondit pas tout de suite. Son
+visage fivreux se plomba encore. Ses yeux ardents
+virrent, s'assurrent que personne ne le surveillait. Et,
+dans un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;L'assesseur du Saint-Office.</p>
+
+<p>Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas
+que l'assesseur, qui assistait en silence aux runions du
+Saint-Office, se rendait chaque mercredi soir, aprs la
+sance, chez le Saint-Pre, pour lui rendre compte des
+affaires traites l'aprs-midi. Cette audience hebdomadaire,
+cette heure passe avec le pape, dans une intimit qui
+permettait d'aborder tous les sujets, donnait au personnage
+une situation part, un pouvoir considrable. Et,
+d'ailleurs, la fonction tait cardinalice, l'assesseur ne
+pouvait tre ensuite nomm que cardinal.</p>
+
+<p>Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et
+aimable, continuait regarder le jeune prtre d'un air si
+encourageant, que ce dernier dut aller occuper, prs de
+lui, le sige laiss enfin libre par la vieille tante de Celia.
+N'tait-ce pas un prsage de victoire, cette rencontre,
+faite le premier jour, d'un prlat puissant dont l'influence
+lui ouvrirait peut-tre toutes les portes? Il se sentit alors
+trs touch, lorsque celui-ci, ds la premire question,
+lui demanda obligeamment, d'un ton de profond intrt:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher fils, vous avez donc publi un
+livre?</p>
+
+<p>Et, repris par l'enthousiasme, oubliant o il tait,
+Pierre se livra, conta son initiation de brlant amour au
+travers des souffrants et des humbles, rva tout haut le
+retour la communaut chrtienne, triompha avec le
+catholicisme rajeuni, devenu la religion de la dmocratie
+universelle. Peu peu, il avait de nouveau lev
+la voix; et le silence se faisait dans l'antique salon<a name="page_078" id="page_078"></a>
+svre, tous s'taient remis l'couter, au milieu d'une
+surprise croissante, d'un froid de glace, qu'il ne sentait
+pas.</p>
+
+<p>Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son ternel
+sourire, dont la pointe d'ironie ne se montrait mme
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est trs
+beau, oh! trs beau, tout fait digne de l'imagination
+pure et noble d'un chrtien... Mais que comptez-vous
+faire, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Aller droit au Saint-Pre, pour me dfendre.</p>
+
+<p>Il y eut un lger rire rprim, et donna Serafina exprima
+l'avis gnral, en s'criant:</p>
+
+<p>&mdash;On ne voit pas comme a le Saint-Pre!</p>
+
+<p>Mais Pierre se passionna.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'espre bien que je le verrai... Est-ce que je
+n'ai pas exprim ses ides? Est-ce que je n'ai pas dfendu
+sa politique? Est-ce qu'il peut laisser condamner mon
+livre, o je crois m'tre inspir du meilleur de lui-mme?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, se hta de rpter Nani,
+comme s'il et craint qu'on ne brusqut trop les choses
+avec ce jeune enthousiaste. Le Saint-Pre est d'une intelligence
+si haute! Et il faudra le voir... Seulement, mon cher
+fils, ne vous excitez pas de la sorte, rflchissez un peu,
+prenez votre heure...</p>
+
+<p>Puis, se tournant-vers Benedetta:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Son minence n'a pas encore vu monsieur
+l'abb. Ds demain matin, il faudra qu'elle daigne
+le recevoir, pour le diriger de ses sages conseils.</p>
+
+<p>Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux
+rceptions de sa s&oelig;ur, le lundi soir. Il tait toujours l,
+en pense, comme le matre absent et souverain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, rpondit la contessina en hsitant, je
+crains bien que mon oncle ne soit pas dans les ides de
+monsieur l'abb.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>Nani se remit sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, il lui dira des choses bonnes entendre.</p>
+
+<p>Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que
+celui-ci inscrirait le prtre pour une audience, le lendemain
+matin, dix heures.</p>
+
+<p>Mais, ce moment, un cardinal entra, vtu de l'habit de
+ville, la ceinture et les bas rouges, la simarre noire,
+lisre et boutonne de rouge. C'tait le cardinal Sarno,
+un trs ancien familier des Boccanera; et, pendant qu'il
+s'excusait d'avoir travaill trs tard, le salon se taisait,
+s'empressait, avec dfrence. Mais, pour le premier cardinal
+qu'il voyait, Pierre prouvait une dception vive,
+car il ne trouvait pas la majest, le bel aspect dcoratif,
+auquel il s'tait attendu. Celui-ci apparaissait petit, un
+peu contrefait, l'paule gauche plus haute que la droite,
+le visage us et terreux, avec des yeux morts. Il lui faisait
+l'effet d'un trs vieil employ de soixante-dix ans, hbt
+par un demi-sicle de bureaucratie troite, dform et
+alourdi de n'avoir jamais quitt le rond de cuir, sur lequel
+il avait vcu sa vie. Et, en ralit, son histoire entire
+tait l: enfant chtif d'une petite famille bourgeoise,
+lve au Sminaire romain, plus tard professeur de droit
+canonique pendant dix ans ce mme Sminaire, puis secrtaire
+ la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq
+ans. On venait de clbrer son jubil cardinalice. N
+Rome, il n'avait jamais pass hors de Rome un seul jour,
+il tait le type parfait du prtre grandi l'ombre du Vatican
+et matre du monde. Bien qu'il n'et occup aucune
+fonction diplomatique, il avait rendu de tels services la
+Propagande, par ses habitudes mthodiques de travail,
+qu'il tait devenu prsident d'une des deux commissions
+qui se partagent le gouvernement des vastes pays d'Occident,
+non encore catholiques. Et c'tait ainsi qu'au fond
+de ces yeux morts, dans ce crne bas, d'expression obtuse,
+il y avait la carte immense de la chrtient.</p>
+
+<p>Nani lui-mme s'tait lev, plein d'un sourd respect<a name="page_080" id="page_080"></a>
+devant cet homme effac et terrible, qui avait les mains
+partout, aux coins les plus reculs de la terre, sans tre
+jamais sorti de son bureau. Il le savait, dans son apparente
+nullit, dans son lent travail de conqute mthodique et
+organise, d'une puissance bouleverser les empires.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Votre minence est remise de ce rhume,
+qui nous a dsols?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir
+pernicieux. J'ai le dos glac, ds que je sors de mon
+cabinet.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et
+perdu. On oubliait mme de le prsenter au cardinal. Et
+il dut rester l pendant prs d'une heure encore, regardant,
+observant. Ce monde vieilli lui parut alors enfantin,
+retourn une enfance triste. Sous la morgue, la rserve
+hautaine, il devinait maintenant une relle timidit, la
+mfiance inavoue d'une grande ignorance. Si la conversation
+ne devenait pas gnrale, c'tait que personne
+n'osait; et il entendait, dans les coins, des bavardages
+purils et sans fin, les menues histoires de la semaine, les
+petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort
+peu, les moindres aventures prenaient des proportions
+normes. Il finit par avoir la sensation nette qu'il se trouvait
+transport
+dans un salon franais du temps de
+Charles X, au fond d'une de nos grandes villes piscopales
+de province. Aucun rafrachissement n'tait servi.
+La vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal
+Sarno, qui ne rpondait pas, hochant le menton de loin en
+loin. Don Vigilio n'avait pas desserr les dents de la
+soire. Une longue conversation, voix trs basse, s'tait
+engage entre Nani et Morano, tandis que donna Serafina,
+qui se penchait pour les couter, approuvait d'un lent
+signe de tte. Sans doute, ils causaient du divorce de
+Benedetta, car ils la regardaient de temps autre, d'un air
+grave. Et, au milieu de la vaste pice, dans la clart dormante
+des lampes, il n'y avait que le groupe jeune, form<a name="page_081" id="page_081"></a>
+par Benedetta, Dario et Celia, qui semblt vivre, babillant
+ demi-voix, touffant parfois des rires.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, Pierre fut frapp de la grande ressemblance
+qu'il y avait entre Benedetta et le portrait de
+Cassia, pendu au mur. C'tait la mme enfance dlicate,
+la mme bouche de passion et les mmes grands yeux
+infinis, dans la mme petite face ronde, raisonnable et
+saine. Il y avait l, certainement, une me droite et un
+c&oelig;ur de flamme. Puis, un souvenir lui revint, celui d'une
+peinture de Guido Reni, l'adorable et candide tte de
+Batrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, cet
+instant, tre l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
+l'mut, lui fit regarder Benedetta avec une inquite
+sympathie, comme si toute une fatalit violente de pays
+et de race allait s'abattre sur elle. Mais elle tait si
+calme, l'air si rsolu et si patient! Et, depuis qu'il se
+trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle et
+Dario, aucune tendresse qui ne ft fraternelle et gaie,
+surtout de sa part, elle, dont le visage gardait la srnit
+claire des grands amours avouables. Un moment, Dario
+lui avait pris les mains, en plaisantant, les avait serres;
+et, s'il s'tait mis rire un peu nerveusement, avec de
+courtes flammes au bord des cils, elle, sans hte, avait
+dgag ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades
+tendres. Elle l'aimait, visiblement, de tout son tre, pour
+toute la vie.</p>
+
+<p>Mais Dario ayant touff un lger billement, en regardant
+sa montre, et s'tant esquiv, pour rejoindre des
+amis qui jouaient chez une dame, Benedetta et Celia
+vinrent s'asseoir sur un canap, prs de la chaise de
+Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques
+mots de leurs confidences. La petite princesse tait l'ane
+du prince Matteo Buongiovanni, pre de cinq enfants
+dj, mari une Mortimer, une Anglaise qui lui avait
+apport cinq millions. D'ailleurs, on citait les Buongiovanni
+comme une des rares familles du patriciat de Rome riches<a name="page_082" id="page_082"></a>
+encore, debout au milieu des ruines du pass croulant de
+toutes parts. Eux aussi avaient compt deux papes, ce qui
+n'empchait pas le prince Matteo de s'tre ralli au Quirinal,
+sans toutefois se fcher avec le Vatican. Fils lui-mme
+d'une Amricaine, n'ayant plus dans les veines le pur sang
+romain, il tait d'une politique plus souple, fort avare,
+disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse
+et la toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamne
+ l'invitable mort. Et c'tait dans cette famille, d'orgueil
+superbe, dont l'clat continuait emplir la ville, qu'une
+aventure venait d'clater, soulevant des commrages sans
+fin: l'amour brusque de Celia pour un jeune lieutenant,
+ qui elle n'avait jamais parl; l'entente passionne des
+deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant
+pour tout se dire que l'change d'un regard; la volont
+tenace de la jeune fille qui, aprs avoir dclar son pre
+qu'elle n'aurait pas d'autre mari, attendait inbranlable,
+certaine qu'on lui donnerait l'homme de son choix. Le
+pis tait que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait tre
+le fils du dput Sacco, un parvenu, que le monde noir
+mprisait, comme vendu au Quirinal, capable des plus
+laides besognes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi que Morano a parl tout l'heure,
+murmurait Celia l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand
+il a maltrait le pre d'Attilio, propos de ce ministre
+dont on s'occupe... Il a voulu m'infliger une leon.</p>
+
+<p>Toutes deux s'taient jur une ternelle tendresse, ds
+le Sacr-C&oelig;ur, et Benedetta, son ane de cinq ans, se
+montrait maternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours
+ ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! chre, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!...
+Attilio me plat, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un
+autre. Je le veux, je l'aurai, parce qu'il m'aime et que
+je l'aime... C'est tout simple.</p>
+
+<p>Pierre, saisi, la regarda. Elle tait un lis candide et<a name="page_083" id="page_083"></a>
+ferm, avec sa douce figure de vierge. Un front et un nez
+d'une puret de fleur, une bouche d'innocence aux lvres
+closes sur les dents blanches, des yeux d'eau de source,
+clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues d'une
+fracheur de satin, pas une inquitude ni une curiosit
+dans le regard ingnu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui
+aurait pu le dire! Elle tait la vierge dans tout son
+inconnu redoutable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chre, reprit Benedetta, ne recommence pas
+ma triste histoire. a ne russit gure, de marier le pape
+et le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Celia avec tranquillit, tu n'aimais pas
+Prada, tandis que moi j'aime Attilio. La vie est l, il faut
+aimer.</p>
+
+<p>Cette parole, prononce si naturellement par cette
+enfant ignorante, troubla Pierre un tel point, qu'il sentit
+des larmes lui monter aux yeux. L'amour, oui! c'tait
+la solution toutes les querelles, l'alliance entre les
+peuples, la paix et la joie dans le monde entier. Mais
+donna Serafina s'tait leve, en se doutant du sujet de
+conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un
+coup d'&oelig;il don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint
+dire tout bas Pierre que l'heure tait venue de se retirer.
+Onze heures sonnaient, Celia partait avec sa tante, sans
+doute l'avocat Morano voulait garder un instant le cardinal
+Sarno et Nani pour causer en famille de quelque difficult
+qui se prsentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
+premier salon, lorsque Benedetta eut bais Celia sur les
+deux joues, elle prit cong de Pierre avec beaucoup de
+bonne grce.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, en rpondant au vicomte, je lui dirai
+combien nous sommes heureux de vous avoir, et pour
+plus longtemps que vous ne croyez... N'oubliez pas, dix
+heures, de descendre saluer mon oncle le cardinal.</p>
+
+<p>En haut, au troisime tage, comme Pierre et don
+Vigilio, tenant chacun un bougeoir que le domestique<a name="page_084" id="page_084"></a>
+leur avait remis, allaient se sparer devant leurs portes,
+le premier ne put s'empcher de poser au second une
+question qui le tracassait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un personnage trs influent que monsignor
+Nani?</p>
+
+<p>Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en
+ouvrant les deux bras, comme pour embrasser le monde.
+Puis, ses yeux flambrent, une curiosit parut le saisir
+son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissiez dj, n'est-ce-pas? demanda-t-il
+sans rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Il vous connat trs bien, lui! Je l'ai
+entendu parler de vous, lundi dernier, en des termes si
+prcis, qu'il m'a sembl au courant des plus petits dtails
+de votre vie et de votre caractre.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'avais mme entendu prononcer son
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est qu'il se sera renseign.</p>
+
+<p>Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis
+que Pierre, qui s'tonnait de trouver la porte de la sienne
+ouverte, en vit sortir Victorine, de son air tranquille et
+actif.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, j'ai voulu m'assurer par moi-mme
+que vous ne manquiez de rien. Vous avez de la
+bougie, vous avez de l'eau, du sucre, des allumettes... Et,
+le matin, que prenez-vous? Du caf? Non! du lait pur,
+avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?...
+Et reposez-vous, dormez bien. Moi, les premires nuits,
+oh! j'ai eu une peur des revenants, dans ce vieux palais!
+Mais je n'en ai jamais vu la queue d'un. Quand on est
+mort, on est trop content de l'tre, on se repose.</p>
+
+<p>Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se dtendre,
+d'chapper au malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces
+gens, qui se mlaient, s'effaaient en lui comme des
+ombres, sous la lumire dormante des lampes. Les<a name="page_085" id="page_085"></a>
+revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
+mes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la
+poitrine des vivants d'aujourd'hui. Et, malgr son long
+repos de la journe, jamais il ne s'tait senti si las, si
+dsireux de sommeil, l'esprit confus et brouill, craignant
+bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit se
+dshabiller, l'tonnement d'tre l, de se coucher l, le
+reprit avec une intensit telle, qu'il crut un moment tre
+un autre. Que pensait tout ce monde de son livre? Pourquoi
+l'avait-on fait venir en ce froid logis qu'il devinait
+hostile? tait-ce donc pour l'aider ou pour le vaincre? Et
+il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
+d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano,
+aux deux coins de la chemine, tandis que, derrire la
+tte passionne et calme de Benedetta, apparaissait la face
+souriante de monsignor Nani, aux yeux de ruse, aux lvres
+d'indomptable nergie.</p>
+
+<p>Il se coucha, puis se releva, touffant, ayant un tel
+besoin d'air frais et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la
+fentre, pour s'y accouder. Mais la nuit tait d'un noir
+d'encre, les tnbres avaient submerg l'horizon. Au firmament,
+des brumes devaient cacher les toiles, la vote
+opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les
+maisons du Transtvre dormaient depuis longtemps, pas
+une fentre ne luisait, un bec de gaz scintillait seul, au
+loin, comme une tincelle perdue. Vainement il chercha le
+Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du nant, les
+vingt-quatre sicles de Rome, le Palatin antique et le
+moderne Quirinal, le dme gant de Saint-Pierre, effac
+du ciel par le flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne
+voyait pas, n'entendait mme pas le Tibre, le fleuve mort
+dans la ville morte.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p>A dix heures moins un quart, le lendemain matin,
+Pierre descendit au premier tage du palais, pour se prsenter
+ l'audience du cardinal Boccanera. Il venait de
+se rveiller plein de courage, repris par l'enthousiasme
+naf de sa foi; et rien n'tait rest de son singulier accablement
+de la veille, des doutes et des soupons qui
+l'avaient saisi, au premier contact de Rome, dans la
+fatigue de l'arrive. Il faisait si beau, le ciel tait si pur,
+que son c&oelig;ur s'tait remis battre d'esprance.</p>
+
+<p>Sur le vaste palier, la porte de la premire antichambre
+se trouvait large ouverte, deux battants. Le cardinal,
+un des derniers cardinaux du patriciat romain, tout en
+fermant les salons de gala dont les fentres donnaient sur
+la rue et qui se pourrissaient de vtust, avait gard l'appartement
+de rception d'un de ses grands-oncles, cardinal
+comme lui, vers la fin du dix-huitime sicle. C'tait
+une srie de quatre immenses pices, hautes de six
+mtres, qui prenaient jour sur la ruelle en pente, descendant
+au Tibre; et le soleil n'y pntrait jamais, barr par
+les noires maisons d'en face. L'installation avait donc t
+conserve dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois,
+grands dignitaires de l'glise. Mais aucune rparation
+n'tait faite, aucun soin n'tait pris, les tentures
+pendaient en loques, la poussire mangeait les meubles,
+au milieu d'une complte insouciance, o l'on sentait
+comme une volont hautaine d'arrter le temps.</p>
+
+<p>Pierre prouva un lger saisissement, en entrant dans<a name="page_087" id="page_087"></a>
+la premire pice, l'antichambre des domestiques. Jadis,
+deux gendarmes pontificaux, en tenue, restaient l
+demeure, parmi un flot de valets; et un seul domestique,
+aujourd'hui, augmentait encore par sa prsence fantomatique
+la mlancolie de cette vaste salle, demi
+obscure. Surtout ce qui frappait la vue, en face des
+fentres, c'tait un autel drap de rouge, surmont d'un
+baldaquin tendu de rouge, sous lequel taient brodes les
+armes des Boccanera, le dragon ail, soufflant des
+flammes, avec la devise: <i>Bocca nera, Alma rossa.</i> Et le
+chapeau rouge du grand-oncle, l'ancien grand chapeau de
+crmonie, se trouvait galement l, ainsi que les deux
+coussins de soie rouge et les deux antiques parasols,
+pendus au mur, qu'on emportait dans le carrosse, chaque
+sortie. Au milieu de l'absolu silence, on croyait entendre
+le petit bruit discret des mites qui rongeaient depuis un
+sicle tout ce pass mort, qu'un coup de plumeau aurait
+fait tomber en poudre.</p>
+
+<p>La seconde antichambre, celle o se tenait autrefois le
+secrtaire, une salle aussi vaste, tait vide; et Pierre dut
+la traverser, il ne dcouvrit don Vigilio que dans la troisime,
+l'antichambre noble. Avec son personnel dsormais
+rduit au strict ncessaire, le cardinal avait prfr avoir
+son secrtaire sous la main, la porte mme de l'ancienne
+salle du trne, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio,
+si maigre, si jaune, si frissonnant de fivre, tait l comme
+perdu, une toute petite et pauvre table noire, charge
+de papiers. Plong au fond d'un dossier, il leva la tte,
+reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, peine un
+murmure dans le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Son minence est occupe... Veuillez attendre.</p>
+
+<p>Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour
+chapper toute tentative de conversation.</p>
+
+<p>N'osant s'asseoir, Pierre examina la pice. Elle tait
+peut-tre encore plus dlabre que les deux autres, avec sa
+tenture de damas vert, lime par l'ge, pareille la mousse<a name="page_088" id="page_088"></a>
+qui se dcolore sur les vieux arbres. Mais le plafond restait
+superbe, toute une dcoration somptueuse, une haute
+frise dont les ornements peints et dors encadraient
+un Triomphe d'Amphitrite, d'un des lves de Raphal.
+Et, selon l'antique usage, c'tait dans cette pice que la
+barrette tait pose, sur une crdence, au pied d'un grand
+crucifix d'bne et d'ivoire.</p>
+
+<p>Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un
+coup trs intress par un portrait en pied du cardinal,
+peint rcemment. Celui-ci y tait reprsent en grand costume
+de crmonie, la soutane de moire rouge, le rochet de
+dentelle, la cappa jete royalement sur les paules. Et ce
+haut vieillard de soixante-dix ans avait gard, dans ce
+vtement d'glise, son allure fire de prince, entirement
+ras, les cheveux si blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient
+en boucles sur les paules. C'tait le masque dominateur
+des Boccanera, le nez fort, la bouche grande, aux
+lvres minces, dans une face longue, coupe de larges
+plis; et surtout les yeux de sa race clairaient la face ple,
+des yeux trs bruns, de vie ardente, sous des sourcils
+pais, rests noirs. La tte laure, il aurait rappel les
+ttes des empereurs romains, trs beau et matre du
+monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses
+veines.</p>
+
+<p>Pierre savait son histoire, et ce portrait l'voquait en
+lui. lev au Collge des Nobles, Pio Boccanera n'avait
+quitt Rome qu'une fois, trs jeune, peine diacre, pour
+aller Paris prsenter une barrette, comme ablgat. Puis,
+sa carrire ecclsiastique s'tait droule souverainement,
+les honneurs lui taient venus d'une faon toute naturelle,
+dus sa naissance: consacr de la main mme de Pie IX,
+fait plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camrier
+secret participant, nomm Majordome aprs l'occupation
+italienne, et enfin cardinal en 1874. Depuis quatre
+ans, il tait camerlingue, et l'on racontait tout bas que
+Lon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme Pie IX<a name="page_089" id="page_089"></a>
+autrefois l'avait choisi lui-mme, afin de l'carter de la
+succession au trne pontifical; car, si, en le nommant, le
+conclave avait mconnu la tradition qui voulait que le
+camerlingue ne pt tre lu pape, sans doute reculerait-on
+devant une infraction nouvelle. Et l'on disait encore que
+la lutte sourde continuait, comme sous le rgne pass,
+entre le pape et le camerlingue, ce dernier l'cart,
+condamnant la politique du Saint-Sige, d'opinion radicalement
+oppose en tout, attendant muet, dans le nant
+actuel de sa charge, la mort du pape, qui lui donnerait le
+pouvoir intrimaire jusqu' l'lection du pape nouveau,
+le devoir d'assembler le conclave et de veiller la bonne
+expdition transitoire des affaires de l'glise. L'ambition
+de la papaut, le rve de recommencer l'aventure du cardinal
+Pecci, camerlingue et pape, n'tait-il pas derrire
+ce grand front svre, dans la flamme mme de ces regards
+noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que
+Rome, il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement
+le monde moderne, et il se montrait d'ailleurs trs pieux,
+d'une religion austre, d'une foi pleine et solide, incapable
+du plus lger doute.</p>
+
+<p>Mais un chuchotement tira Pierre de ses rflexions.
+C'tait don Vigilio qui l'invitait s'asseoir, de son air
+prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera long peut-tre, vous pouvez prendre un
+tabouret.</p>
+
+<p>Et il se mit couvrir une grande feuille jauntre d'une
+criture fine, tandis que Pierre, machinalement, pour
+obir, s'asseyait, sur un des tabourets de chne, rangs
+le long du mur, en face du portrait. Il retomba dans une
+rverie, il crut voir renatre et clater, autour de lui, le
+faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le
+jour o il tait nomm, le cardinal donnait des ftes, des
+rjouissances publiques, dont certaines sont cites encore
+pour leur splendeur. Pendant trois journes, les portes
+des salons de rception restaient grandes ouvertes, entrait<a name="page_090" id="page_090"></a>
+qui voulait; et, de salle en salle, des huissiers lanaient,
+rptaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu peuple,
+Rome entire, que le nouveau cardinal accueillait avec
+une bont souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'tait
+toute une royaut organise, certains cardinaux jadis dplaaient
+plus de cinq cents personnes avec eux, avaient
+une maison qui comprenait seize offices, vivaient au milieu
+d'une vritable cour. Mme, plus rcemment, lorsque
+la vie se fut simplifie, un cardinal, s'il tait prince,
+avait droit un train de gala de quatre voitures, atteles
+de chevaux noirs. Quatre domestiques le prcdaient, en
+livre ses armes, portant le chapeau, les coussins et les
+parasols. Il tait en outre accompagn du secrtaire en
+manteau de soie violette, du caudataire revtu de la
+croccia, sorte de douillette en laine violette, avec des
+revers de soie, et du gentilhomme, en costume Henri II,
+tenant la barrette entre ses mains gantes. Quoique diminu
+dj, le train de maison comprenait encore l'auditeur
+charg du travail des congrgations, le secrtaire uniquement
+employ la correspondance, le matre de chambre
+qui introduisait les visiteurs, le gentilhomme qui portait
+la barrette, et le caudataire, et le chapelain, et le matre
+de maison, et le valet de chambre, sans compter la nue
+des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers, les
+palefreniers, un vritable peuple dont bourdonnaient les
+palais immenses. Et c'tait de ce peuple que Pierre, par
+la pense, remplissait les trois vastes antichambres, prcdant
+la salle du trne, c'tait ce flot de laquais en
+livre bleue, aux passementeries armories, ce monde
+d'abbs et de prlats en manteaux de soie, qui revivait
+devant lui, mettant toute une vie passionne et magnifique
+sous les hauts plafonds vides, dans les demi-tnbres
+qu'il clairait de sa splendeur ressuscite.</p>
+
+<p>Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entre des Italiens
+ Rome, les grandes fortunes des princes romains s'taient
+presque toutes effondres, et le faste des hauts dignitaires<a name="page_091" id="page_091"></a>
+de l'glise avait disparu. Dans sa ruine, le patriciat,
+s'cartant des charges ecclsiastiques, mal rmunres, de
+gloire mdiocre, les abandonnait l'ambition de la petite
+bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier prince
+d'antique noblesse revtu de la pourpre, n'avait gure,
+pour tenir son rang, que trente mille francs environ, les
+vingt-deux mille francs de sa charge, augments de ce que
+lui rapportaient certaines autres fonctions; et jamais il
+n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina n'tait venue
+ son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune
+patrimoniale, qu'il avait jadis abandonne ses deux
+s&oelig;urs et son frre. Donna Serafina et Benedetta faisaient
+mnage part, vivaient chez elles, avec leur table, leurs
+dpenses personnelles, leurs domestiques. Le cardinal
+n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais il ne donnait
+un dner ni une rception. La plus grande dpense tait
+son unique voiture, le lourd carrosse deux chevaux que
+le crmonial lui imposait, car un cardinal ne peut marcher
+ pied dans Rome. Encore son cocher, un vieux serviteur,
+lui pargnait-il un palefrenier, par son enttement
+ soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs,
+vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais,
+le pre et le fils, ce dernier n au palais. La femme du
+cuisinier aidait la cuisine. Mais les rductions portaient
+plus encore sur l'antichambre noble et sur la premire
+antichambre; tout l'ancien personnel si brillant et si nombreux
+se rduisait maintenant deux petits prtres, don
+Vigilio, le secrtaire, qui tait en mme temps l'auditeur
+et le matre de maison, et l'abb Paparelli, le caudataire,
+qui servait aussi de chapelain et de matre de chambre.
+O la foule des gens gages de toutes conditions avait
+circul, emplissant les salles de leur clat, on ne voyait
+plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit,
+deux ombres discrtes perdues dans la grande ombre des
+pices mortes.</p>
+
+<p>Et comme Pierre la comprenait, prsent, la hautaine<a name="page_092" id="page_092"></a>
+insouciance du cardinal, laissant le temps achever son
+&oelig;uvre de ruine, dans ce palais des anctres, auquel il ne
+pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois! Bti pour cette
+vie, pour le train souverain d'un prince du seizime
+sicle, le logis croulait, dsert et noir, sur la tte de son
+dernier matre, qui n'avait plus assez de serviteurs pour
+le remplir, et qui n'aurait pas su comment payer le pltre
+ncessaire aux rparations. Alors, puisque le monde
+moderne se montrait hostile, puisque la religion n'tait
+plus reine, puisque la socit tait change et qu'on allait
+ l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indiffrence des
+gnrations nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le
+vieux monde tomber en poudre, dans l'orgueil obstin de
+sa gloire sculaire? Les hros seuls mouraient debout,
+sans rien abandonner du pass, fidles jusqu'au dernier
+souffle la mme foi, n'ayant plus que la douloureuse
+bravoure, l'infinie tristesse d'assister la lente agonie de
+leur Dieu. Et, dans le haut portrait du cardinal, dans sa
+face ple, si fire, si dsespre et brave, il y avait cette
+volont ttue de s'anantir sous les dcombres du vieil
+difice social, plutt que d'en changer une seule pierre.</p>
+
+<p>Le prtre fut tir de sa rverie par le frlement d'une
+marche furtive, un petit trot de souris, qui lui fit tourner
+la tte. Une porte venait de s'ouvrir dans la tenture, et il
+eut la surprise de voir s'arrter devant lui un abb d'une
+quarantaine d'annes, gros et court, qu'on aurait pris pour
+une vieille fille en jupe noire, trs ge dj, tellement
+sa face molle tait couture de rides. C'tait l'abb
+Paparelli, le caudataire, le matre de chambre, qui, ce
+dernier titre, se trouvait charg d'introduire les visiteurs;
+et il allait questionner celui-ci, en l'apercevant l, lorsque
+don Vigilio intervint, pour le mettre au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, bien! monsieur l'abb Froment, que Son
+minence daignera recevoir... Il faut attendre, il faut
+attendre.</p>
+
+<p>Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre<a name="page_093" id="page_093"></a>
+sa place dans la seconde antichambre, o il se tenait d'habitude.</p>
+
+<p>Pierre n'aima point ce visage de vieille dvote, blmi
+par le clibat, ravag par des pratiques trop rudes; et,
+comme don Vigilio ne s'tait pas remis au travail, la tte
+lasse, les mains brles de fivre, il se hasarda le questionner.
+Oh! l'abb Paparelli, un homme de la foi la plus
+vive, qui restait par simple humilit dans un poste modeste,
+prs de Son minence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien
+l'en rcompenser, en ne ddaignant pas, parfois, d'couter
+ses avis. Et il y avait, dans les yeux ardents de don Vigilio,
+une sourde ironie, une colre voile encore, tandis qu'il
+continuait examiner Pierre, l'air rassur un peu, gagn
+par l'vidente droiture de cet tranger, qui ne devait
+faire partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se
+dpartir de sa continue et maladive mfiance. Il s'abandonna
+jusqu' causer un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et
+assez dure... Son minence appartient plusieurs congrgations,
+le Saint-Office, l'Index, les Rites, la Consistoriale.
+Et, pour l'expdition des affaire qui lui incombent,
+c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il
+faut que j'tudie chaque affaire, que je fasse un rapport,
+enfin que je dbrouille la besogne... Sans compter que
+toute la correspondance, d'autre part, me passe par les
+mains. Heureusement, Son minence est un saint, qui
+n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous
+permet de vivre un peu l'cart.</p>
+
+<p>Pierre s'intressait vivement ces dtails intimes d'une
+de ces existences de prince de l'glise, si caches d'ordinaire,
+dformes souvent par la lgende. Il sut que le
+cardinal, hiver comme t, se levait six heures du
+matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une petite
+pice, meuble seulement d'un autel en bois peint, et o
+personne n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement
+particulier ne se composait que d'une chambre coucher,<a name="page_094" id="page_094"></a>
+une salle manger et un cabinet de travail, des pices
+modestes, troites, qu'on avait tailles dans une grande
+salle, l'aide de cloisons. Il y vivait trs enferm, sans
+luxe aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il
+djeunait, une tasse de lait froid. Puis, les matins de
+sance, il se rendait aux congrgations dont il faisait
+partie; ou bien, il restait chez lui, recevoir. Le dner
+tait une heure, et la sieste venait ensuite, jusqu'
+quatre heures et mme cinq en t, la sieste de Rome, le
+moment sacr, pendant lequel pas un domestique n'aurait
+os mme frapper la porte. Les jours de beau temps, au
+rveil, il faisait une promenade en voiture, du ct de
+l'ancienne voie Appienne, d'o il revenait au coucher du
+soleil, lorsqu'on sonnait l'<i>Ave Maria</i>. Et enfin, aprs avoir
+reu de sept neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre,
+ne reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les
+cardinaux vont chez le pape deux ou trois fois par mois,
+jours fixes, pour les besoins du service. Mais, depuis
+bientt un an, le camerlingue n'avait pas t admis en
+audience particulire, ce qui tait un signe de disgrce,
+une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait
+bas, avec prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence est un peu rude, continuait don Vigilio
+doucement, heureux de parler, dans un moment de
+dtente. Mais il faut la voir sourire, lorsque sa nice, la
+contessina, qu'elle adore, descend l'embrasser... Vous
+savez que, si vous tes bien reu, vous le devrez la
+contessina...</p>
+
+<p>A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait
+de la deuxime antichambre, et il se leva vivement, il
+s'inclina trs bas, en voyant entrer un gros homme la
+soutane noire ceinture de rouge, coiff d'un chapeau
+noir torsade rouge et or, et que l'abb Paparelli amenait,
+avec tout un dploiement d'humbles rvrences. Il
+avait fait signe Pierre de se lever galement, il put lui
+souffler encore:<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Sanguinetti, prfet de la congrgation
+de l'Index.</p>
+
+<p>Mais l'abb Paparelli se prodiguait, s'empressait, rptait
+d'un air de bate satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence rvrendissime est attendue. J'ai
+ordre de l'introduire tout de suite... Il y a dj l Son
+minence le Grand Pnitencier.</p>
+
+<p>Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un clat
+brusque et familier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu!
+On ne fait jamais ce qu'on veut. Enfin, j'arrive.</p>
+
+<p>C'tait un homme de soixante ans, trapu et gras, la
+face ronde et colore, avec un nez norme, des lvres
+paisses, des yeux vifs toujours en mouvement. Mais il
+frappait surtout par son air de jeunesse active, turbulente
+presque, les cheveux bruns encore, peine sems
+de fils d'argent, trs soigns, ramens en boucles sur
+les tempes. Il tait n Viterbe, avait fait ses classes au
+sminaire de cette ville, avant de venir Rome les
+achever l'Universit Grgorienne. Ses tats de service
+ecclsiastique disaient son chemin rapide, son intelligence
+souple: d'abord, secrtaire de nonciature Lisbonne;
+ensuite, nomm vque titulaire de Thbes et charg d'une
+mission dlicate, au Brsil; ds son retour, fait nonce
+Bruxelles, puis Vienne; et enfin cardinal, sans compter
+qu'il venait d'obtenir l'vch suburbicaire de Frascati.
+Rompu aux affaires, ayant pratiqu toute l'Europe, il
+n'avait contre lui que son ambition trop affiche, son
+intrigue toujours aux aguets. On le disait maintenant irrconciliable,
+exigeant de l'Italie la reddition de Rome,
+bien qu'autrefois il et fait des avances au Quirinal. Dans
+sa furieuse passion d'tre le pape de demain, il sautait
+d'une opinion une autre, se donnait mille peines pour
+conqurir des gens, qu'il lchait ensuite. Deux fois dj,
+il s'tait fch avec Lon XIII, puis avait cru politique de
+faire sa soumission. La vrit tait que, candidat presque<a name="page_096" id="page_096"></a>
+avou la papaut, il s'usait par son continuel effort,
+trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.</p>
+
+<p>Mais Pierre n'avait vu en lui que le prfet de la congrgation
+de l'Index; et une ide seule l'motionnait,
+celle que cet homme allait dcider du sort de son livre.
+Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et que l'abb Paparelli
+fut retourn dans la deuxime antichambre, ne
+put-il s'empcher de demander don Vigilio:</p>
+
+<p>&mdash;Leurs minences le cardinal Sanguinetti et le cardinal
+Boccanera sont donc trs lies?</p>
+
+<p>Un sourire pina les lvres du secrtaire, pendant
+que ses yeux flambaient d'une ironie dont il n'tait
+plus matre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! trs lies, non, non!... Elles se voient, quand
+elles ne peuvent pas faire autrement.</p>
+
+<p>Et il expliqua qu'on avait des gards pour la haute
+naissance du cardinal Boccanera, de sorte qu'on se runissait
+volontiers chez lui, lorsqu'une affaire grave se
+prsentait, comme ce jour-l prcisment, ncessitant
+une entrevue, en dehors des sances habituelles. Le cardinal
+Sanguinetti tait le fils d'un petit mdecin de
+Viterbe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! Leurs minences ne sont pas lies du
+tout... Quand on n'a ni les mmes ides, ni le mme
+caractre, il est bien difficile de s'entendre. Et surtout
+quand on se gne!</p>
+
+<p>Il avait dit cela plus bas, comme lui-mme, avec son
+sourire mince. D'ailleurs, Pierre coutait peine, tout
+sa proccupation personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-tre bien est-ce pour une affaire de l'Index
+qu'ils sont runis? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Don Vigilio devait savoir le motif de la runion. Mais il
+se contenta de rpondre que, pour une affaire de l'Index, la
+runion aurait eu lieu chez le prfet de la congrgation. Et
+Pierre, cdant son impatience, en fut rduit lui poser
+une question directe.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mon affaire moi, l'affaire de mon livre, vous la
+connaissez, n'est-ce pas? Puisque Son minence fait
+partie de la congrgation, et que les dossiers vous passent
+par les mains, vous pourriez peut-tre me donner quelque
+utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle hte
+de savoir!</p>
+
+<p>Du coup, don Vigilio fut repris de son inquitude effare.
+Il bgaya d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le
+dossier, ce qui tait vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, aucune pice ne nous est encore
+parvenue, j'ignore absolument tout.</p>
+
+<p>Puis, comme le prtre allait insister, il lui fit signe
+de se taire, il se remit crire, jetant des regards furtifs
+vers la deuxime antichambre, craignant sans doute que
+l'abb Paparelli n'coutt. Dcidment, il avait parl
+beaucoup trop. Et il se rapetissait sa table, fondu,
+disparu dans son coin d'ombre.</p>
+
+<p>Alors, Pierre revint sa rverie, envahi de nouveau
+par tout cet inconnu qui l'entourait, par la tristesse
+ancienne et ensommeille des choses. D'interminables
+minutes durent s'couler, il tait prs de onze heures. Et
+un bruit de porte, un bruit de voix l'veilla enfin. Il
+s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti,
+qui s'en allait en compagnie d'un autre cardinal,
+trs maigre, trs grand, avec une figure grise et longue
+d'ascte. Mais ni l'un ni l'autre ne parut mme apercevoir
+ce simple petit prtre tranger, inclin ainsi sur leur
+passage. Ils causaient haut, familirement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud
+qu'hier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est coup sr du siroco pour demain.</p>
+
+<p>Le silence retomba, solennel, dans la grande pice
+obscure. Don Vigilio crivait toujours, sans qu'on entendt
+le petit bruit de sa plume sur le dur papier jauntre. Il
+y eut un lger tintement de sonnette fle. Et l'abb
+Paparelli accourut de la deuxime antichambre, disparut<a name="page_098" id="page_098"></a>
+un instant dans la salle du trne, puis revint appeler
+d'un signe Pierre, qu'il annona d'une voix lgre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Pierre Froment.</p>
+
+<p>La salle, trs grande, tait une ruine, elle aussi. Sous
+l'admirable plafond de bois sculpt et dor, les tentures
+rouges des murs, une brocatelle grandes palmes, s'en
+allaient en lambeaux. On avait fait quelques reprises,
+mais l'usure moirait de tons ples la pourpre sombre de
+la soie, autrefois d'un faste clatant. La curiosit de la
+pice tait l'ancien trne, le fauteuil de velours rouge o
+prenait place jadis le Saint-Pre, quand il rendait visite
+au cardinal. Un dais, galement de velours rouge, le surmontait,
+sous lequel se trouvait accroch le portrait du
+pape rgnant. Et, selon la rgle, le fauteuil tait retourn
+contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y
+asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans
+la vaste salle, que des canaps, des fauteuils, des chaises,
+et une merveilleuse table Louis XIV, de bois dor,
+ dessus de mosaque, reprsentant l'enlvement d'Europe.</p>
+
+<p>Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera,
+debout prs d'une autre table, qui lui servait de bureau.
+Dans sa simple soutane noire, lisere et boutonne de
+rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et plus fier
+encore que sur son portrait, dans son costume de crmonie.
+C'taient bien les cheveux blancs en boucles,
+la face longue, coupe de larges plis, au nez fort et aux
+lvres minces; et c'taient les yeux ardents clairant
+la face ple, sous les pais sourcils rests noirs. Seulement,
+le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille
+foi qui se dgageait de cette haute figure, une
+certitude totale de savoir o tait la vrit, et une absolue
+volont de s'y tenir jamais.</p>
+
+<p>Boccanera n'avait pas boug, regardant fixement, de
+son regard noir, s'avancer le visiteur; et le prtre, qui
+connaissait le crmonial, s'agenouilla, baisa la grosse<a name="page_099" id="page_099"></a>
+meraude qu'il portait au doigt. Mais, tout de suite, le
+cardinal le releva.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma
+nice m'a parl de votre personne avec tant de sympathie,
+que je suis heureux de vous recevoir.</p>
+
+<p>Il s'tait assis prs de la table, sans lui dire encore de
+prendre lui-mme une chaise, et il continuait l'examiner,
+en parlant d'une voix lente, fort polie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est hier matin que vous tes arriv, et bien fatigu,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence est trop bonne... Oui, bris, autant
+d'motion que de fatigue. Ce voyage est pour moi si
+grave!</p>
+
+<p>Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer ds les
+premiers mots la question srieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, il y a tout de mme loin de Paris
+Rome. Aujourd'hui, a se fait assez rapidement. Mais,
+jadis, quel voyage interminable!</p>
+
+<p>Sa parole se ralentit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis all Paris une seule fois, oh! il y a longtemps,
+cinquante ans bientt, et pour y passer une
+semaine peine... Une grande et belle ville, oui, oui!
+beaucoup de monde dans les rues, des gens trs bien
+levs, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne
+peut l'oublier, mme dans les tristes heures actuelles, la
+France a t la fille ane de l'glise... Depuis cet unique
+voyage, je n'ai pas quitt Rome.</p>
+
+<p>Et, d'un geste de tranquille ddain, il acheva sa pense.
+A quoi bon des courses au pays du doute et de la rbellion?
+Est-ce que Rome ne suffisait pas, Rome qui gouvernait
+le monde, la ville ternelle qui, aux temps prdits,
+devait redevenir la capitale du monde?</p>
+
+<p>Pierre, muet, voquant en lui le prince violent et
+batailleur d'autrefois, rduit porter cette simple soutane,
+le trouva beau, dans son orgueilleuse conviction que
+Rome se suffisait elle-mme. Mais cette obstination<a name="page_100" id="page_100"></a>
+d'ignorance, cette volont de ne tenir compte des autres
+nations que pour les traiter en vassales, l'inquitrent,
+lorsque, par un retour sur lui-mme, il songea au motif
+qui l'amenait. Et, comme le silence s'tait fait, il crut
+devoir rentrer en matire par un hommage.</p>
+
+<p>&mdash;Avant toute autre dmarche, j'ai voulu mettre mon
+respect aux pieds de Votre minence, car c'est en elle
+seule que j'espre, c'est elle que je supplie de vouloir bien
+me conseiller et me diriger.</p>
+
+<p>De la main, alors, Boccanera l'invita s'asseoir sur
+une chaise, en face de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas
+mes conseils. Je les dois tout chrtien dsireux de bien
+faire. Vous auriez tort, seulement, de compter sur mon
+influence: elle est nulle. Je vis compltement l'cart,
+je ne puis et ne veux rien demander... Voyons, cela ne
+va pas nous empcher de causer un peu.</p>
+
+<p>Il continua, aborda trs franchement la question, sans
+ruse aucune, en esprit absolu et vaillant qui ne redoute
+pas les responsabilits.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? vous avez crit un livre, <i>la Rome
+nouvelle</i>, je crois, et vous venez pour dfendre ce livre,
+qui est dfr la congrgation de l'Index... Moi, je
+ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne puis
+tout lire. Je lis seulement les &oelig;uvres que m'envoie la
+congrgation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et
+mme je me contente souvent du rapport que rdige pour
+moi mon secrtaire... Mais ma nice Benedetta a lu votre
+livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait pas d'intrt, qu'il
+l'avait d'abord un peu tonne et beaucoup mue ensuite...
+Je vous promets donc de le parcourir, d'en tudier les passages
+incrimins avec le plus grand soin.</p>
+
+<p>Pierre saisit l'occasion, pour commencer plaider sa
+cause. Et il pensa que le mieux tait d'indiquer tout de
+suite ses rfrences, Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence comprend ma stupeur, quand j'ai<a name="page_101" id="page_101"></a>
+su qu'on poursuivait mon livre... Monsieur le vicomte
+Philibert de la Choue, qui veut bien me tmoigner
+quelque amiti, ne cesse de rpter qu'un livre pareil
+vaut au Saint-Sige la meilleure des armes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de la Choue, de la Choue, rpta le cardinal
+avec une moue de bienveillant ddain, je n'ignore pas
+que de la Choue croit tre un bon catholique... Il est un
+peu notre parent, vous le savez. Et, quand il descend au
+palais, je le vois volontiers, la condition de ne pas
+causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons
+jamais nous entendre... Mais enfin le catholicisme de ce
+distingu et bon de la Choue, avec ses corporations, ses
+cercles d'ouvriers, sa dmocratie dbarbouille et son
+vague socialisme, ce n'est en somme que de la littrature.</p>
+
+<p>Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie
+mprisante, dont lui-mme se trouvait atteint. Aussi
+s'empressa-t-il de nommer son autre rpondant, qu'il
+pensait d'une autorit indiscutable.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence le cardinal Bergerot a bien voulu
+donner mon &oelig;uvre une entire approbation.</p>
+
+<p>Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement.
+Ce ne fut plus le blme railleur, la piti que soulve
+l'acte inconsidr d'un enfant, destin un avortement
+certain. Une flamme de colre alluma les yeux sombres,
+une volont de combat durcit la face entire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot
+a une rputation de grande pit, en France. Nous
+le connaissons peu, Rome. Personnellement, je l'ai vu
+une seule fois, quand il est venu pour le chapeau. Et je
+ne me permettrais pas de le juger, si, dernirement, ses
+crits et ses actes n'avaient contrist mon me de
+croyant. Je ne suis malheureusement pas le seul, vous ne
+trouverez ici, dans le Sacr Collge, personne qui l'approuve.</p>
+
+<p>Il s'arrta, puis se pronona, d'une voix nette.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal Bergerot est un rvolutionnaire.</p>
+
+<p>Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant
+muet. Un rvolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'mes
+si doux, d'une charit inpuisable, dont le rve tait que
+Jsus redescendt sur la terre, pour faire rgner enfin la
+justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la mme
+signification partout, et dans quelle religion tombait-il,
+pour que la religion des pauvres et des souffrants devnt
+une passion condamnable, simplement insurrectionnelle?</p>
+
+<p>Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse
+et l'inutilit d'une discussion, il n'eut plus que le
+dsir de raconter son livre, de l'expliquer et de l'innocenter.
+Mais, ds les premiers mots, le cardinal l'empcha
+de poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop
+de temps, et je veux lire les passages... Du reste, il est
+une rgle absolue: tout livre est pernicieux et condamnable
+qui touche la foi. Votre livre est-il profondment
+respectueux du dogme?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, et j'affirme Votre minence que je
+n'ai pas entendu faire une &oelig;uvre de ngation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, je pourrai tre avec vous, si cela est
+vrai... Seulement, dans le cas contraire, je n'aurais
+qu'un conseil vous donner, retirer vous-mme votre
+&oelig;uvre, la condamner et la dtruire, sans attendre qu'une
+dcision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le
+scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans
+sa propre chair. Un prtre n'a pas d'autre devoir que
+l'humilit et l'obissance, l'anantissement complet de
+son tre, dans la volont souveraine de l'glise. Et
+mme pourquoi crire? car il y a dj de la rvolte
+exprimer une opinion soi, c'est toujours une tentation
+du diable qui vous met la plume la main. Pourquoi
+courir le risque de se damner, en cdant l'orgueil de
+l'intelligence et de la domination?... Votre livre, mon
+cher fils, c'est encore de la littrature, de la littrature!<a name="page_103" id="page_103"></a></p>
+
+<p>Ce mot revenait avec un mpris tel, que Pierre sentit
+toute la dtresse des pauvres pages d'aptre qu'il avait
+crites, tombant sous les yeux de ce prince devenu un
+saint. Il l'coutait, il le regardait grandir, pris d'une
+peur et d'une admiration croissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, dsintresse,
+qui croit pour l'unique bonheur de croire! Quel repos,
+lorsqu'on s'incline devant les mystres, sans chercher
+les pntrer, avec la conviction tranquille qu'en les acceptant,
+on possde enfin le certain et le dfinitif! N'est-ce
+pas la plus complte satisfaction intellectuelle, cette
+satisfaction que donne le divin conqurant la raison, la
+disciplinant et la comblant, ce point qu'elle est comme
+remplie et dsormais sans dsir? En dehors de l'explication
+de l'inconnu par le divin, il n'y a pas, pour
+l'homme, de paix durable possible. Il faut mettre en Dieu
+la vrit et la justice, si l'on veut qu'elles rgnent sur
+cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de
+bataille livr tous les dsastres. C'est la foi seule qui
+dlivre et apaise!</p>
+
+<p>Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette
+grande figure qui se dressait. A Lourdes, il n'avait vu
+que l'humanit souffrante se ruer la gurison du corps
+et la consolation de l'me. Ici, c'tait le croyant intellectuel,
+l'esprit qui a besoin de certitude, qui se satisfait,
+en gotant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais
+encore il n'avait entendu un tel cri de joie, vivre dans
+l'obissance, sans inquitude sur le lendemain de la
+mort. Il savait que Boccanera avait eu une jeunesse un
+peu vive, avec des crises de sensualit o flambait le sang
+rouge des anctres; et il s'merveillait de la majest
+calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de
+race si violente, dont l'orgueil tait rest l'unique passion.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, se hasarda-t-il dire enfin, trs doucement,
+si la foi demeure essentielle, immuable, les formes<a name="page_104" id="page_104"></a>
+changent... D'heure en heure, tout volue, le monde
+change.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas vrai! s'cria le cardinal; le monde
+est immobile, jamais!... Il pitine, il s'gare, s'engage
+dans les plus abominables voies; et il faut, continuellement,
+qu'on le ramne au droit chemin. Voil le vrai...
+Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ
+s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de dpart,
+ l'innocence premire? Est-ce que la fin des temps n'est
+pas fixe au jour triomphal o les hommes seront en
+possession de toute la vrit, apporte par l'vangile?...
+Non, non! la vrit est dans le pass, c'est toujours au
+pass qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre.
+Ces belles nouveauts, ces mirages du fameux progrs,
+ne sont que les piges de l'ternelle perdition. A quoi
+bon chercher davantage, courir sans cesse des risques
+d'erreur, puisque la vrit, depuis dix-huit sicles, est
+connue?... La vrit, mais elle est dans le catholicisme
+apostolique et romain, tel que l'a cr la longue suite
+des gnrations! Quelle folie de le vouloir changer,
+lorsque tant de grands esprits, tant d'mes pieuses en
+ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument
+unique de l'ordre en ce monde et du salut dans
+l'autre!</p>
+
+<p>Pierre ne protesta plus, le c&oelig;ur serr, car il ne pouvait
+douter maintenant qu'il avait devant lui un adversaire
+implacable de ses ides les plus chres. Il s'inclinait,
+respectueux, glac, en sentant passer sur sa face un petit
+souffle, le vent lointain qui apportait le froid mortel des
+tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa
+haute taille, continuait de sa voix ttue, toute sonnante
+de fier courage:</p>
+
+<p>&mdash;Et si, comme ses ennemis le prtendent, le catholicisme
+est frapp mort, il doit mourir debout, dans son
+intgralit glorieuse... Vous entendez bien, monsieur
+l'abb, pas une concession, pas un abandon, pas une<a name="page_105" id="page_105"></a>
+lchet! Il est tel qu'il est, et il ne saurait tre autrement.
+La certitude divine, la vrit totale est sans modification
+possible; et la moindre pierre enleve l'difice,
+n'est jamais qu'une cause d'branlement... N'est-ce pas
+vident, d'ailleurs? On ne sauve pas les vieilles maisons,
+dans lesquelles on met la pioche, sous prtexte de les
+rparer. On ne fait qu'augmenter les lzardes. S'il tait
+vrai que Rome menat de tomber en poudre, tous les
+raccommodages, tous les repltrages n'auraient pour
+rsultat que de hter l'invitable catastrophe. Et, au lieu
+de la mort grande, immobile, ce serait la plus misrable
+des agonies, la fin d'un lche qui se dbat et
+demande grce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce
+sont l d'affreux mensonges, que le catholicisme n'a
+jamais t plus solide, qu'il puise son ternit dans
+l'unique source de vie. Mais, le soir o le ciel croulerait,
+je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'miettent,
+sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres,
+et c'est debout, dans les dcombres, que je finirais, en
+rcitant mon <i>Credo</i> une dernire fois.</p>
+
+<p>Sa voix s'tait ralentie, envahie d'une tristesse hautaine,
+pendant que, d'un geste large, il indiquait l'antique
+palais, autour de lui, dsert et muet, dont la vie se retirait
+un peu chaque jour. tait-ce donc un involontaire
+pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui
+l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles
+s'en trouvait expliqu, les tentures de soie en lambeaux,
+les armoiries plies par la poussire, le chapeau rouge que
+les mites dvoraient. Et cela tait d'une grandeur dsespre
+et superbe, ce prince et ce cardinal, ce catholique
+intransigeant, retir ainsi dans l'ombre croissante du
+pass, bravant d'un c&oelig;ur de soldat l'invitable croulement
+de l'ancien monde.</p>
+
+<p>Saisi, Pierre allait prendre cong, lorsqu'une petite
+porte s'ouvrit dans la tenture. Boccanera eut une brusque
+impatience.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant
+tranquille!</p>
+
+<p>Mais l'abb Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra
+quand mme, sans s'motionner le moins du monde. Il
+s'approcha, vint murmurer une phrase, trs bas, l'oreille
+du cardinal, qui s'tait calm sa vue.</p>
+
+<p>&mdash;Quel cur?... Ah! oui, Santobono, le cur de
+Frascati. Je sais... Dites que je ne puis pas le recevoir
+maintenant.</p>
+
+<p>De sa voix menue, Paparelli recommena parler bas.
+Des mots pourtant s'entendaient: une affaire presse, le
+cur tait forc de repartir, il n'avait dire qu'une
+parole. Et, sans attendre un consentement, il introduisit le
+visiteur, son protg, qu'il avait laiss derrire la petite
+porte. Puis, lui-mme disparut, avec la tranquillit d'un
+subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.</p>
+
+<p>Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de
+prtre, taill coups de serpe, un fils de paysan, encore
+prs de la terre. Il avait de grands pieds, des mains
+noueuses, une face couture et tanne, que des yeux noirs,
+trs vifs, clairaient. Robuste encore, pour ses quarante-cinq
+ans, il ressemblait un peu un bandit dguis, la
+barbe mal faite, la soutane trop large sur ses gros os
+saillants. Mais la physionomie restait fire, sans rien de
+bas. Et il portait un petit panier, que des feuilles de
+figuier recouvraient soigneusement.</p>
+
+<p>Tout de suite, Santobono flchit les genoux, baisa l'anneau,
+mais d'un geste rapide, de simple politesse usuelle.
+Puis, avec la familiarit respectueuse du menu peuple
+pour les grands:</p>
+
+<p>&mdash;Je demande pardon Votre minence rvrendissime
+d'avoir insist. Du monde attendait, et je n'aurais pas t
+reu, si mon ancien camarade Paparelli n'avait eu l'ide
+de me faire passer par cette porte... Oh! j'ai solliciter
+de Votre minence un si grand service, un vrai service de<a name="page_107" id="page_107"></a>
+c&oelig;ur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir
+un petit cadeau.</p>
+
+<p>Boccanera l'coutait gravement. Il l'avait beaucoup
+connu autrefois, lorsqu'il allait passer les ts Frascati,
+dans la villa princire que la famille y possdait, une
+habitation reconstruite au seizime sicle, un merveilleux
+parc dont la terrasse clbre donnait sur la Campagne
+romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa tait
+aujourd'hui vendue, et, sur des vignes, chues en partage
+ Benedetta, le comte Prada, avant l'instance en divorce,
+avait commenc faire btir tout un quartier neuf de
+petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne
+ddaignait pas, pendant ses promenades pied, d'entrer
+se reposer un instant chez Santobono qui desservait, en
+dehors de la ville, une antique chapelle consacre sainte
+Marie des Champs; et le prtre occupait l, contre cette
+chapelle, une sorte de masure demi ruine, dont le
+charme tait un jardin clos de murs, qu'il cultivait
+lui-mme, avec une passion de vrai paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur
+la table, j'ai voulu que Votre minence gott mes figues.
+Ce sont les premires de la saison que j'ai cueillies pour
+elle ce matin. Elle les aimait tant, quand elle daignait
+les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien me dire
+qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire
+de pareilles.</p>
+
+<p>Le cardinal ne put s'empcher de sourire. Il adorait les
+figues, et c'tait vrai, le figuier de Santobono tait rput
+dans le pays entier.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher cur, vous vous souvenez de mes
+petits dfauts... Voyons, que puis-je faire pour vous?</p>
+
+<p>Il tait tout de suite redevenu grave, car il y avait
+entre lui et le cur d'anciennes discussions, des faons
+de voir contraires, qui le fchaient. Santobono, n Nemi,
+en plein pays farouche, d'une famille violente dont l'an
+tait mort d'un coup de couteau, avait profess de tout<a name="page_108" id="page_108"></a>
+temps des ides ardemment patriotiques. On racontait
+qu'il avait failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le
+jour o les Italiens taient entrs dans Rome, on avait d
+l'empcher de planter sur son toit le drapeau de l'unit
+italienne. C'tait son rve passionn, Rome matresse du
+monde, lorsque le pape et le roi, aprs s'tre embrasss,
+feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait l
+un rvolutionnaire dangereux, un prtre rengat mettant
+le catholicisme en pril.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que Votre minence peut faire pour moi! ce
+qu'elle peut faire, si elle le daigne! rptait Santobono
+d'une voix brlante, en joignant ses grosses mains
+noueuses.</p>
+
+<p>Puis, se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Son minence le cardinal Sanguinetti
+n'a pas dit un mot de mon affaire Votre minence rvrendissime?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le cardinal m'a simplement prvenu de votre
+visite, en me disant que vous aviez quelque chose me
+demander.</p>
+
+<p>Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une
+svrit plus grande. Il n'ignorait pas que le prtre tait
+devenu le client de Sanguinetti, depuis que ce dernier,
+nomm vque suburbicaire, passait Frascati de
+longues semaines. Tout cardinal, candidat la papaut, a
+de la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui
+jouent l'ambition de leur vie sur son lection possible:
+s'il est pape un jour, si eux-mmes l'aident le devenir,
+ils entreront sa suite dans la grande famille pontificale.
+On racontait que Sanguinetti avait dj tir Santobono
+d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur
+que celui-ci avait surpris en train d'escalader son mur,
+et qui tait mort des suites d'une correction trop
+rude. Mais, la louange du prtre, il fallait pourtant
+ajouter que, dans son dvouement fanatique au cardinal,
+il entrait surtout l'espoir qu'il serait le pape<a name="page_109" id="page_109"></a>
+attendu, le pape destin faire de l'Italie la grande nation
+souveraine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voici mon malheur... Votre minence
+connat mon frre Agostino, qui a t pendant deux ans
+jardinier chez elle, la villa. Certainement, c'est un
+garon trs gentil, trs doux, dont jamais personne n'a eu
+ se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de
+quelle faon, il lui est arriv un accident, il a tu un
+homme d'un coup de couteau, Genzano, un soir qu'il se
+promenait dans la rue... J'en suis tout fait contrari,
+je donnerais volontiers deux doigts de ma main, pour le
+tirer de prison. Et j'ai pens que Votre minence ne me
+refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino
+chez elle et qu'elle a t toujours trs contente de
+son bon caractre.</p>
+
+<p>Nettement, le cardinal protesta.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas t content du tout d'Agostino. Il tait
+d'une violence folle, et j'ai d justement le congdier
+parce qu'il vivait constamment en querelle avec les autres
+domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que Votre minence me chagrine, en me racontant
+cela! C'est donc vrai que le caractre de mon
+pauvre petit Agostino s'tait gt! Mais il y a moyen de
+faire les choses, n'est-ce pas? Votre minence peut me
+donner un certificat tout de mme, en arrangeant les
+phrases. Cela produirait un si bon effet, un certificat de
+Votre minence devant la justice!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends.
+Mais je ne donnerai pas de certificat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Votre minence rvrendissime refuse?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument!... Je sais que vous tes un prtre
+d'une moralit parfaite, que vous remplissez votre saint
+ministre avec zle et que vous seriez un homme tout
+fait recommandable, sans vos ides politiques. Seulement,
+votre affection fraternelle vous gare, je ne puis mentir
+pour vous tre agrable.<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Santobono le regardait, stupfi, ne comprenant pas
+qu'un prince, un cardinal tout-puissant, s'arrtt de
+si pauvres scrupules, lorsqu'il s'agissait d'un coup de
+couteau, l'affaire la plus banale, la plus frquente, en
+ces pays encore sauvages des Chteaux romains.</p>
+
+<p>&mdash;Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir
+que de dire le bon uniquement, quand il y en a, et tout
+de mme Agostino a du bon. Dans un certificat, a dpend
+des phrases qu'on crit.</p>
+
+<p>Il s'enttait cet arrangement, il ne lui entrait pas
+dans la tte qu'on pt refuser de convaincre la justice,
+par une ingnieuse faon de prsenter les choses. Puis,
+quand il fut certain qu'il n'obtiendrait rien, il eut un geste
+dsespr, sa face terreuse prit une expression de violente
+rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de
+colre contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! chacun voit la vrit sa manire, je
+vais retourner dire a Son minence le cardinal Sanguinetti.
+Et je prie Votre minence rvrendissime de ne
+pas m'en vouloir, si je l'ai drange inutilement... Peut-tre
+que les figues ne sont pas trs mres; mais je me
+permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de
+la saison, lorsqu'elles sont tout fait bonnes et sucres...
+Mille grces et mille bonheurs Votre minence rvrendissime.</p>
+
+<p>Il s'en allait reculons, avec des saluts qui pliaient en
+deux sa grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'tait
+intress vivement la scne, retrouvait en lui le
+petit clerg de Rome et des environs, dont on lui avait
+parl avant son voyage. Ce n'tait pas le scagnozzo, le
+prtre misrable, affam, venu de la province la suite
+de quelque fcheuse aventure, tomb sur le pav de
+Rome en qute du pain quotidien, une tourbe de mendiants
+en soutane, cherchant fortune dans les miettes de
+l'glise, se disputant voracement les messes de hasard,
+se coudoyant avec le bas peuple au fond des cabarets les<a name="page_111" id="page_111"></a>
+plus mal fams. Ce n'tait pas non plus le cur des campagnes
+lointaines, d'une ignorance totale, d'une superstition
+grossire, paysan avec les paysans, trait d'gal
+gal par ses ouailles, qui, trs pieuses, ne le confondaient
+jamais avec le Bon Dieu, genoux devant le saint de leur
+paroisse, mais pas devant l'homme qui vivait de lui. A
+Frascati, le desservant d'une petite glise pouvait toucher
+neuf cents francs; et il ne dpensait que le pain et la
+viande, s'il rcoltait le vin, les fruits, les lgumes de
+son jardin. Celui-ci n'tait pas sans instruction, savait un
+peu de thologie, un peu d'histoire, surtout cette histoire
+de la grandeur passe de Rome, qui avait enflamm son
+patriotisme du rve fou de la prochaine domination universelle,
+rserve la Rome renaissante, capitale de
+l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre
+ce petit clerg romain, souvent trs digne et intelligent,
+et le haut clerg, les hauts dignitaires du Vatican! Tout
+ce qui n'tait pas au moins prlat n'existait point.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grces Votre minence rvrendissime, et
+que tout lui russisse dans ses dsirs!</p>
+
+<p>Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal
+revint Pierre, qui s'inclinait, lui aussi, pour prendre
+cong.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, monsieur l'abb, l'affaire de votre livre
+me parat mauvaise. Je vous rpte que je ne sais rien de
+prcis, que je n'ai pas vu le dossier. Mais, n'ignorant pas
+que ma nice s'intressait vous, j'en ai dit un mot au
+cardinal Sanguinetti, le prfet de l'Index, qui tait justement
+ici tout l'heure. Et lui-mme n'est gure plus au
+courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains
+du secrtaire. Seulement, il m'a affirm que la dnonciation
+venait de personnes considrables, d'une grande
+influence, et qu'elle portait sur des pages nombreuses,
+o l'on aurait relev les passages les plus fcheux, tant
+au point de vue de la discipline qu'au point de vue du
+dogme.<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p>Trs mu cette pense d'ennemis cachs, le poursuivant
+dans l'ombre, le jeune prtre s'cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dnonc, dnonc! si Votre minence savait
+combien ce mot me gonfle le c&oelig;ur! Et dnonc pour des
+crimes coup sr involontaires, puisque j'ai voulu uniquement,
+ardemment le triomphe de l'glise... C'est donc
+aux genoux du Saint-Pre que je vais aller me jeter et me
+dfendre.</p>
+
+<p>Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait
+coup son grand front.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Saintet peut tout, mme vous recevoir, si tel est
+son bon plaisir, et vous absoudre... Mais, coutez-moi, je
+vous conseille encore de retirer votre livre de vous-mme,
+de le dtruire simplement et courageusement, avant de
+vous lancer dans une lutte o vous aurez la honte d'tre
+bris... Enfin, rflchissez.</p>
+
+<p>Immdiatement, Pierre s'tait repenti d'avoir parl de
+sa visite au pape, car il sentait une blessure pour le cardinal,
+dans cet appel l'autorit souveraine. D'ailleurs,
+aucun doute n'tait possible, celui-ci serait contre son
+&oelig;uvre, il n'esprait plus que faire peser sur lui par
+son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait
+trouv trs net, trs franc, au-dessus des obscures intrigues
+qu'il commenait deviner autour de son livre; et
+ce fut avec respect qu'il le salua.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie infiniment Votre minence et je lui promets
+de penser tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrme
+bont de me dire.</p>
+
+<p>Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes
+qui s'taient prsentes pendant son entretien, et qui
+attendaient. Il y avait l un vque, un prlat, deux
+vieilles dames; et, comme il s'approchait de don
+Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le
+trouver en conversation avec un grand jeune homme
+blond, un Franais, qui s'cria, saisi lui aussi d'tonnement:<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ici, monsieur l'abb! vous tes
+Rome!</p>
+
+<p>Le prtre avait eu une seconde d'hsitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande
+pardon, je ne vous reconnaissais pas! Et je suis vraiment
+impardonnable, car je savais que vous tiez, depuis l'anne
+dernire, attach l'ambassade.</p>
+
+<p>Mince, lanc, trs lgant, Narcisse, avec son teint
+pur, ses yeux d'un bleu ple, presque mauve, sa barbe
+blonde, finement frise, portait ses cheveux blonds boucls,
+coups sur le front la florentine. D'une famille de
+magistrats, trs riches et d'un catholicisme militant, il
+avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait dcid de
+sa destine. Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marque
+ Rome, o il comptait de puissantes parents: neveu
+par alliance du cardinal Sarno, dont une s&oelig;ur avait
+pous Paris un notaire, son oncle; cousin germain de
+monsignor Gamba del Zoppo, camrier secret participant,
+fils d'une de ses tantes, marie en Italie un colonel. Et
+c'tait ainsi qu'on l'avait attach l'ambassade prs du
+Saint-Sige, o l'on tolrait ses allures un peu fantasques,
+sa continuelle passion d'art, qui le promenait en flneries
+sans fin au travers de Rome. Il tait du reste fort aimable,
+d'une distinction parfaite; avec cela, trs pratique au
+fond, connaissant merveille les questions d'argent; et
+il lui arrivait mme parfois, comme ce matin-l, de venir,
+de son air las et un peu mystrieux, causer chez un cardinal
+d'une affaire srieuse, au nom de son ambassadeur.</p>
+
+<p>Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure
+d'une des fentres, pour l'y entretenir l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher abb, que je suis donc content de vous
+voir! Vous vous souvenez de nos bonnes causeries, quand
+nous nous sommes connus chez le cardinal Bergerot? Je
+vous ai indiqu, pour votre livre, des tableaux voir, des
+miniatures du quatorzime sicle et du quinzime. Et
+vous savez que, ds aujourd'hui, je m'empare de vous, je<a name="page_114" id="page_114"></a>
+vous fais visiter Rome comme personne ne pourrait le
+faire. J'ai tout vu, tout fouill. Oh! des trsors, des trsors!
+Mais au fond il n'y a qu'une &oelig;uvre, on en revient
+toujours sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine,
+ah! le Botticelli!</p>
+
+<p>Sa voix se mourait, il eut un geste bris d'admiration.
+Et Pierre dut promettre de s'abandonner lui, d'aller
+avec lui la Chapelle Sixtine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit
+enfin ce dernier. On poursuit mon livre, on l'a dnonc
+ la congrgation de l'Index.</p>
+
+<p>&mdash;Votre livre! pas possible! s'cria Narcisse. Un livre
+dont certaines pages rappellent le dlicieux saint Franois
+d'Assise!</p>
+
+<p>Obligeamment, alors, il se mit sa disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous tre
+trs utile. C'est l'homme le meilleur de la terre, et d'une
+affabilit charmante, et plein de la vieille bravoure franaise...
+Cet aprs-midi, ou demain matin au plus tard,
+je vous prsenterai lui; et, puisque vous dsirez avoir
+immdiatement une audience du pape, il tchera de vous
+l'obtenir... Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas
+toujours commode. Le Saint-Pre a beau l'aimer beaucoup,
+il choue parfois, tellement les approches sont
+compliques.</p>
+
+<p>Pierre, en effet, n'avait pas song employer l'ambassadeur,
+dans son ide nave qu'un prtre accus, qui venait
+se dfendre, voyait toutes les portes s'ouvrir d'elles-mmes.
+Il fut ravi de l'offre de Narcisse, il le remercia
+vivement, comme si dj l'audience tait obtenue.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons
+quelques difficults, vous n'ignorez pas que j'ai des parents
+au Vatican. Je ne parle pas de mon oncle le cardinal,
+qui ne nous serait d'utilit aucune, car il ne bouge
+jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse
+toute dmarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del<a name="page_115" id="page_115"></a>
+Zoppo, est un homme obligeant qui vit dans l'intimit du
+pape, dont son service le rapproche toute heure; et,
+s'il le faut, je vous mnerai lui, il trouvera le moyen
+sans doute de vous mnager une entrevue, bien que sa
+grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre...
+Allons, c'est entendu, confiez-vous moi en tout
+et pour tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher monsieur, s'cria Pierre, soulag, heureux,
+j'accepte de grand c&oelig;ur, et vous ne savez pas quel baume
+vous m'apportez; car, depuis que je suis ici, tout le monde
+me dcourage, vous tes le premier qui me rendiez
+quelque force, en traitant les choses la franaise.</p>
+
+<p>Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal
+Boccanera, sa certitude de n'tre aid par lui en
+rien, les nouvelles fcheuses donnes par le cardinal
+Sanguinetti, enfin la rivalit qu'il avait sentie entre les
+deux cardinaux. Narcisse l'coutait en souriant, et lui
+aussi s'abandonna aux commrages et aux confidences.
+Cette rivalit, cette dispute prmature de la tiare, dans
+leur furieux dsir tous deux, rvolutionnait le monde
+noir depuis longtemps. Il y avait des dessous d'une complication
+incroyable, personne n'aurait pu dire exactement
+qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que
+Boccanera reprsentait l'intransigeance, le catholicisme
+dgag de tout compromis avec la socit moderne, attendant
+immobile le triomphe de Dieu sur Satan, le royaume
+de Rome rendu au Saint-Pre, l'Italie repentante faisant
+pnitence de son sacrilge; tandis que Sanguinetti, trs
+souple, trs politique, passait pour nourrir des combinaisons
+aussi nouvelles que hardies, une sorte de fdration
+rpublicaine de tous les anciens petits tats italiens mise
+sous le protectorat auguste du pape. En somme, c'tait
+la lutte entre les deux conceptions opposes, l'une qui
+veut le salut de l'glise par le respect absolu de l'antique
+tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne
+consent pas voluer avec le sicle futur. Mais tout cela<a name="page_116" id="page_116"></a>
+se noyait d'un tel inconnu, que l'opinion finissait par
+tre que, si le pape actuel vivait encore quelques annes,
+ce ne serait srement ni Boccanera, ni Sanguinetti qui
+lui succderait.</p>
+
+<p>Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai caus
+avec lui hier soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.</p>
+
+<p>En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire,
+sa face rose de prlat aimable. Sa soutane fine, sa
+ceinture de soie violette, luisaient, d'un luxe discret et
+doux. Et il se montrait trs courtois l'gard de l'abb
+Paparelli lui-mme, qui l'accompagnait humblement, en
+le suppliant de vouloir bien attendre que Son minence
+pt le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Narcisse, devenu srieux, monsignor
+Nani est un homme dont il faut tre l'ami.</p>
+
+<p>Il savait son histoire, il la conta demi-voix. N Venise,
+d'une famille noble ruine, qui avait compt des
+hros, Nani, aprs avoir fait ses premires tudes chez les
+Jsuites, vint Rome tudier la philosophie et la thologie
+au Collge romain, que les Jsuites tenaient. Ordonn
+prtre vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi
+un nonce en Bavire, titre de secrtaire particulier;
+et, de l, il tait all, comme auditeur de nonciature,
+Bruxelles, puis Paris, qu'il avait habit pendant cinq ans.
+Tout semblait le destiner la diplomatie, ses brillants
+dbuts, son intelligence vive, une des plus vastes et des
+plus renseignes qui pt tre, lorsque, brusquement, il fut
+rappel Rome, o, presque tout de suite, on lui confia la
+situation d'assesseur du Saint-Office. On prtendit alors
+que c'tait l un dsir formel du pape, qui, le connaissant
+bien, voulant avoir au Saint-Office un homme lui, l'avait
+fait revenir, en disant qu'il rendrait beaucoup plus de
+services Rome que dans une nonciature. Dj prlat domestique,
+Nani tait depuis peu chanoine de Saint-Pierre
+et protonotaire apostolique participant, en passe de<a name="page_117" id="page_117"></a>
+devenir cardinal, le jour o le pape trouverait un autre
+assesseur favori, qui lui plairait davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme
+suprieur, qui connat admirablement son Europe moderne,
+et avec cela un trs saint prtre, un croyant sincre,
+d'un dvouement absolu l'glise, d'une foi solide de
+politique avis, diffrente il est vrai de l'troite et sombre
+foi thologique, telle que nous la connaissons en France!
+C'est pourquoi il vous sera difficile d'abord de comprendre
+ici les gens et les choses. Ils laissent Dieu dans le sanctuaire,
+ils rgnent en son nom, convaincus que le catholicisme
+est l'organisation humaine du gouvernement de
+Dieu, la seule parfaite et ternelle, en dehors de laquelle
+il n'y a que mensonge et que danger social. Pendant que
+nous nous attardons encore, dans nos querelles religieuses,
+ discuter furieusement sur l'existence de Dieu, eux n'admettent
+pas que cette existence puisse tre mise en doute,
+puisqu'ils sont les ministres dlgus par Dieu; et ils
+sont uniquement leur rle de ministres qu'on ne saurait
+dpossder, exerant le pouvoir pour le plus grand bien de
+l'humanit, employant toute leur intelligence, toute leur
+nergie rester les matres accepts des peuples. Songez
+qu'un homme comme monsignor Nani, aprs avoir t
+ml la politique du monde entier, est depuis dix ans
+Rome, dans les fonctions les plus dlicates, ml aux
+affaires les plus diverses et les plus importantes. Il continue
+ voir l'Europe entire qui dfile Rome, connat
+tout, a la main dans tout. Et, avec cela, admirablement
+discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite,
+sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si
+lger, la plus haute ambition, la tiare souveraine.</p>
+
+<p>Encore un candidat la papaut! pensa Pierre, qui
+avait cout passionnment, car cette figure de Nani l'intressait,
+lui causait une sorte de trouble instinctif,
+comme s'il avait senti, derrire le visage ros et souriant,
+tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal les<a name="page_118" id="page_118"></a>
+explications de son ami, il retomba l'effarement de son
+arrive dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait
+ses prvisions.</p>
+
+<p>Mais monsignor Nani avait aperu les deux jeunes gens,
+et il s'avanait la main tendue, trs cordial.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb Froment, je suis heureux de
+vous revoir, et je ne vous demande pas si vous avez bien
+dormi, car on dort toujours bien Rome... Bonjour, monsieur
+Habert, votre sant est bonne, depuis que je vous ai
+rencontr devant la Sainte Thrse du Bernin, que vous
+admirez tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous
+les deux. C'est charmant. Monsieur l'abb, je vous dnonce
+en monsieur Habert un des passionns de notre
+ville, qui vous mnera dans les beaux endroits.</p>
+
+<p>Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite tre
+renseign sur l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en
+couta trs attentivement le rcit, hochant la tte certains
+dtails, rprimant parfois son fin sourire. L'accueil
+svre du cardinal, la certitude o tait le prtre de ne
+trouver prs de lui aucune aide, ne l'tonna nullement,
+comme s'il s'tait attendu ce rsultat. Mais, au nom de
+Sanguinetti, en apprenant qu'il tait venu le matin et qu'il
+avait dclar l'affaire du livre trs grave, il parut s'oublier
+un instant, il parla avec une soudaine vivacit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arriv
+trop tard. A la premire nouvelle des poursuites, j'ai
+couru chez Son minence le cardinal Sanguinetti, pour
+lui dire qu'on allait faire votre &oelig;uvre une rclame immense.
+Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous
+savons que vous tes un peu exalt, l'me enthousiaste et
+prompte la lutte. Nous serions bien avancs, si nous
+nous mettions sur les bras la rvolte d'un jeune prtre,
+qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un livre
+dont on a dj vendu des milliers d'exemplaires. Moi,
+d'abord, je voulais qu'on ne bouget pas. Et je dois dire
+que le cardinal, qui est un homme d'esprit, pensait comme<a name="page_119" id="page_119"></a>
+moi. Il a lev les bras au ciel, il s'est emport, en criant
+qu'on ne le consultait jamais, que maintenant la sottise
+tait faite, et qu'il tait absolument impossible d'arrter
+le procs, du moment que la congrgation se trouvait
+saisie, la suite des dnonciations les plus autorises,
+lances pour les motifs les plus graves... Enfin, comme
+il le disait, la sottise tait faite, et j'ai d songer autre
+chose...</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux
+ardents de Pierre fixs sur les siens, tchant de comprendre.
+Une imperceptible rougeur rosa son teint davantage,
+tandis que, trs l'aise, il continuait sans laisser
+voir sa contrarit d'en avoir trop dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai song vous aider de toute ma faible influence,
+pour vous tirer des ennuis o cette affaire va
+srement vous mettre.</p>
+
+<p>Un souffle de rbellion souleva Pierre, dans la sensation
+obscure qu'on se jouait de lui peut-tre. Pourquoi
+donc n'aurait-il pas affirm sa foi, qui tait si pure, si
+dgage de tout intrt personnel, si brlante de charit
+chrtienne?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai
+moi-mme mon livre, comme on me le conseille. Ce
+serait une lchet et un mensonge, car je ne regrette
+rien, je ne dsavoue rien. Si je crois que mon &oelig;uvre
+apporte un peu de vrit, je ne puis la dtruire, sans tre
+criminel envers moi-mme et envers les autres... Jamais!
+entendez-vous, jamais!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitt:</p>
+
+<p>&mdash;C'est aux genoux du Saint-Pre que je veux faire
+cette dclaration. Il me comprendra, il m'approuvera.</p>
+
+<p>Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme
+ferme dsormais. Il sembla tudier curieusement la
+subite violence du prtre, qu'il s'effora ensuite de calmer
+par sa bienveillance tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute... L'obissance et l'humilit<a name="page_120" id="page_120"></a>
+ont de grandes douceurs. Mais, enfui, je comprends que
+vous vouliez causer avant tout avec Sa Saintet... Ensuite,
+n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, il s'intressa beaucoup la demande
+d'audience. Vivement, il regrettait que Pierre n'et pas
+lanc cette demande de Paris mme, avant son arrive
+Rome: c'tait la plus sre faon de la faire agrer. Au
+Vatican, on n'aimait gure le bruit, et pour peu que la
+nouvelle de la prsence du jeune prtre se rpandt, pour
+peu qu'on caust des motifs qui l'amenaient, tout allait
+tre perdu.</p>
+
+<p>Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'tait offert pour
+prsenter Pierre l'ambassadeur de France prs du
+Saint-Sige, il parut pris d'inquitude, il se rcria.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernire
+imprudence!... D'abord, vous courez le risque de gner
+monsieur l'ambassadeur, dont la situation est toujours
+dlicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il chouait, et
+ma crainte est qu'il n'choue, oui! s'il chouait, ce serait
+fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir,
+d'autre part, l'audience demande; car on ne voudrait pas
+infliger monsieur l'ambassadeur la petite blessure
+d'amour-propre d'avoir cd une autre influence que la
+sienne.</p>
+
+<p>Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la
+tte, l'air gn, hsitant.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons
+demand dernirement, pour un personnage politique
+franais, une audience, qui a t refuse; et cela nous a
+t fort dsagrable... Monseigneur a raison. Il faut rserver
+notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque nous
+aurons puis les autres moyens d'approche.</p>
+
+<p>Et, voyant le dsappointement de Pierre, il reprit avec
+son obligeance:</p>
+
+<p>&mdash;Notre premire visite sera donc pour mon cousin,
+au Vatican.<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>tonn, l'attention veille de nouveau, Nani regarda
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Au Vatican? vous y avez un cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.</p>
+
+<p>&mdash;Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me
+souviens... Ah! vous avez song Gamba pour agir prs
+de Sa Saintet. Sans doute, c'est une ide, il faut voir, il
+faut voir...</p>
+
+<p>Plusieurs fois, il rpta la phrase pour se donner le
+temps de voir lui-mme, de discuter intrieurement l'ide.
+Monsignor Gamba del Zoppo tait un brave homme,
+sans rle aucun, dont la nullit avait fini par tre lgendaire
+au Vatican. Il amusait de ses commrages le
+pape, qu'il flattait beaucoup, et qui aimait se promener
+ son bras, dans les jardins. C'tait pendant ces promenades
+qu'il obtenait l'aise toutes sortes de petites faveurs.
+Mais il tait d'une poltronnerie extraordinaire, il craignait
+ un tel point de compromettre son influence, qu'il ne
+risquait pas une sollicitation, sans s'tre longuement
+assur qu'il ne pouvait en rsulter pour lui aucun tort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! l'ide n'est pas mauvaise, dclara enfin
+Nani. Oui, oui! Gamba pourra vous obtenir l'audience,
+s'il le veut bien... Je le verrai moi-mme, je lui expliquerai
+l'affaire.</p>
+
+<p>Pour conclure, d'ailleurs, il se rpandit en conseils d'extrme
+prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se
+mfier beaucoup de l'entourage du pape. Hlas! oui,
+Sa Saintet tait si bonne, croyait si aveuglment au
+bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers
+avec le soin critique qu'elle aurait d y mettre. Jamais on
+ne savait qui l'on s'adressait, ni dans quel pige on
+pouvait poser le pied. Mme il donna entendre qu'il
+ne fallait, aucun prix, s'adresser directement Son
+minence le Secrtaire d'tat, parce qu'elle-mme n'tait
+pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues
+dont la complication la paralysait, dans ses meilleures<a name="page_122" id="page_122"></a>
+volonts. Et, mesure qu'il parlait ainsi, trs doucement,
+avec une onction parfaite, le Vatican apparaissait comme
+un pays gard par des dragons jaloux et tratres, un pays
+o l'on ne devait point franchir une porte, risquer un
+pas, hasarder un membre, sans s'tre soigneusement
+assur d'avance qu'on n'y laisserait pas le corps entier.</p>
+
+<p>Pierre continuait l'couter, glac de plus en plus,
+retomb l'incertitude.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire...
+Ah! vous me dcouragez, monseigneur!</p>
+
+<p>Nani retrouva son sourire cordial.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! mon cher fils. J'en serais dsol... Je veux
+seulement vous rpter d'attendre, de rflchir. Surtout
+pas de fivre. Rien ne presse, je vous le jure, car on
+a choisi seulement hier un consulteur, pour faire le
+rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon
+mois... vitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que
+vous existez, visitez Rome en paix, c'est la meilleure faon
+d'avancer vos affaires.</p>
+
+<p>Et, prenant une main du prtre, dans ses deux mains
+aristocratiques, grasses et douces:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous
+parler ainsi... Moi-mme, je me serais offert, j'aurais
+tenu honneur de vous conduire tout droit Sa Saintet.
+Seulement, je ne veux pas m'en mler encore, je sens
+trop qu' cette heure ce serait de la mauvaise besogne...
+Plus tard, vous entendez! plus tard, dans le cas o personne
+n'aurait russi, ce sera moi qui vous obtiendrai
+une audience. Je m'y engage formellement... Mais, en
+attendant, je vous en prie, vitez de prononcer les mots
+de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans
+votre livre, et que je vous ai entendu dire encore hier
+soir. Il ne peut y avoir de religion nouvelle, mon cher
+fils: il n'y a qu'une religion ternelle, sans compromis
+ni abandon possible, la religion catholique, apostolique
+et romaine. De mme, laissez vos amis de Paris o<a name="page_123" id="page_123"></a>
+ils sont, ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot,
+dont la haute pit n'est pas apprcie suffisamment
+Rome... Je vous assure que je vous parle en ami.</p>
+
+<p>Puis, le voyant dsempar, moiti bris dj, ne sachant
+plus par quel ct il devait commencer la campagne,
+il le rconforta de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux
+du monde, pour le bien de l'glise et pour votre propre
+bien... Et je vous demande pardon, mais je vous quitte,
+je ne verrai pas Son minence aujourd'hui, car il m'est
+impossible d'attendre davantage.</p>
+
+<p>L'abb Paparelli, que Pierre avait cru voir rder
+derrire eux, l'oreille aux aguets, se prcipita, jura monsignor
+Nani qu'il n'y avait plus, avant lui, que deux personnes.
+Mais le prlat donna l'assurance, trs gracieusement,
+qu'il reviendrait, l'affaire dont il avait entretenir
+Son minence ne pressant en aucune faon. Et il se
+retira, avec des saluts courtois pour tous.</p>
+
+<p>Presque aussitt, le tour de Narcisse vint. Avant
+d'entrer dans la salle du trne, il serra la main de Pierre,
+il rpta:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir
+mon cousin; et, ds que j'aurai une rponse quelconque,
+je vous la ferai connatre... A bientt.</p>
+
+<p>Il tait midi pass, il ne restait plus l qu'une des deux
+vieilles dames, qui semblait s'tre endormie. A sa petite
+table de secrtaire, don Vigilio crivait toujours, de son
+criture menue, sur les immenses feuilles de son papier
+jaune. Et, de temps autre seulement, ses regards noirs
+se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa continuelle
+dfiance, que rien ne le menaait.</p>
+
+<p>Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un
+moment encore, immobile, au fond de la vaste embrasure
+de fentre. Ah! que son pauvre tre d'enthousiaste
+et de tendre tait anxieux! En quittant Paris, il avait vu
+les choses si simples, si naturelles! On l'accusait injustement,<a name="page_124" id="page_124"></a>
+et il partait pour se dfendre, il arrivait, se jetait
+aux genoux du pape, qui l'coutait avec indulgence.
+Est-ce que le pape n'tait pas la religion vivante, l'intelligence
+qui comprend, la justice qui fait la vrit? et
+n'tait-il pas avant tout le Pre, le dlgu de l'infini
+pardon, de la divine misricorde, dont les bras restaient
+tendus tous les enfants de l'glise, mme aux coupables?
+Est-ce qu'il ne devait pas laisser grande ouverte
+sa porte, pour que les plus humbles de ses fils pussent
+entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer leur
+conduite, boire la source de l'ternelle bont? Et, ds
+le premier jour de son arrive, les portes se fermaient
+violemment, il tombait dans un monde hostile, sem
+d'embches, barr de gouffres. Tous lui criaient casse-cou,
+comme s'il courait les dangers les plus graves, en
+y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prtention
+exorbitante, une affaire de russite si difficile, qu'elle
+mettait en branle les intrts, les passions, les influences
+du Vatican entier. Et c'taient des conseils sans fin, des
+habilets discutes longuement, des tactiques de gnraux
+menant une arme la victoire, des complications sans
+cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on
+devinait par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand
+Dieu! que tout cela tait diffrent de l'accueil charitable
+attendu, la maison du pasteur ouverte sur le chemin
+toutes les ouailles, les dociles et les gares!</p>
+
+<p>Ce qui commenait effrayer Pierre, c'tait ce qu'il
+sentait de mchant s'agiter confusment dans l'ombre.
+Le cardinal Bergerot suspect, trait de rvolutionnaire,
+si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus le
+nommer! Il revoyait la moue de mpris du cardinal
+Boccanera parlant de son collgue. Et monsignor Nani
+qui l'avertissait de n'avoir plus prononcer les mots de
+religion nouvelle, comme s'il n'tait pas clair pour tous
+que ces mots signifiaient le retour du catholicisme la
+puret primitive du christianisme! tait-ce donc l un<a name="page_125" id="page_125"></a>
+des crimes dnoncs la congrgation de l'Index? Ces
+dnonciateurs, il finissait par les souponner, et il prenait
+peur, car il avait maintenant conscience autour de lui
+d'une attaque souterraine, d'un vaste effort pour l'abattre
+et supprimer son &oelig;uvre. Tout ce qui l'entourait lui devenait
+suspect. Il allait se recueillir pendant quelques
+jours, regarder et tudier ce monde noir de Rome, si
+imprvu pour lui. Mais, dans la rvolte de sa foi d'aptre,
+il se faisait le serment, ainsi qu'il l'avait dit, de ne cder
+jamais, de ne rien changer, pas une page, pas une ligne,
+ son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme
+l'inbranlable tmoignage de sa croyance. Mme condamn
+par l'Index, il ne se soumettrait pas, il ne retirerait
+rien. Et, s'il le fallait, il sortirait de l'glise, il irait
+jusqu'au schisme, continuant de prcher la religion
+nouvelle, crivant un second livre, la Rome vraie, telle
+que, vaguement, il commenait la voir.</p>
+
+<p>Cependant, don Vigilio avait cess d'crire, et il regardait
+Pierre d'un regard si fixe, que celui-ci finit par
+s'approcher poliment pour prendre cong. Malgr sa
+crainte, cdant un besoin de confidence, le secrtaire
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait
+connatre le rsultat de votre entrevue avec Son minence.</p>
+
+<p>Le nom de monsignor Nani n'eut pas mme besoin
+d'tre prononc entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est hors de doute... Et, si vous coutiez mon
+conseil, vous agiriez sagement en faisant tout de suite de
+bonne grce ce qu'il dsire de vous, car il est absolument
+certain que vous le ferez plus tard.</p>
+
+<p>Cela acheva de troubler et d'exasprer Pierre. Il s'en
+alla avec un geste de dfi. On verrait bien s'il obissait.
+Et les trois antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui
+parurent plus noires, plus vides et plus mortes. Dans la<a name="page_126" id="page_126"></a>
+seconde, l'abb Paparelli le salua d'une petite rvrence
+muette; dans la premire, le valet ensommeill ne
+sembla pas mme le voir. Sous le baldaquin, une
+araigne filait sa toile, entre les glands du grand chapeau
+rouge. N'aurait-il pas mieux valu mettre la pioche
+dans tout ce pass pourrissant, tombant en poudre, pour
+que le soleil entrt librement et rendt au sol purifi
+une fcondit de jeunesse?<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p>L'aprs-midi de ce mme jour, Pierre songea, puisqu'il
+avait des loisirs, commencer tout de suite ses courses
+dans Rome par une visite qui lui tenait au c&oelig;ur. Ds
+l'apparition de son livre, une lettre venue de cette ville
+l'avait profondment mu et intress, une lettre du
+vieux comte Orlando Prada, le hros de l'indpendance
+et de l'unit italienne, qui, sans le connatre, lui crivait
+spontanment sous le coup d'une premire lecture; et
+c'tait, en quatre pages, une protestation enflamme,
+un cri de foi patriotique, juvnile encore chez le vieillard,
+l'accusant d'avoir oubli l'Italie dans son &oelig;uvre,
+rclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifie
+et libre enfin. Une correspondance avait suivi, et le
+prtre, tout en ne cdant pas sur le rve qu'il faisait du
+no-catholicisme sauveur du monde, s'tait mis aimer
+de loin l'homme qui lui crivait ces lettres o brlait un
+si grand amour de la patrie et de la libert. Il l'avait
+prvenu de son voyage, en lui promettant d'aller le voir.
+Mais, maintenant, l'hospitalit accepte par lui au palais
+Boccanera le gnait beaucoup, car il lui semblait difficile,
+aprs l'accueil de Benedetta, si affectueux, de se rendre
+ainsi ds le premier jour, sans la prvenir, chez le pre
+de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
+en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait,
+avec son fils, le petit palais que celui-ci avait fait btir,
+dans le haut de la rue du Vingt-Septembre.</p>
+
+<p>Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule la<a name="page_128" id="page_128"></a>
+contessina elle-mme. Il avait appris d'ailleurs, par le
+vicomte Philibert de la Choue, qu'elle gardait pour
+le hros une filiale tendresse, mle d'admiration. En
+effet, aprs le djeuner, au premier mot qu'il lui dit de
+l'embarras o il tait, elle se rcria.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur l'abb, allez, allez vite! Vous savez
+que le vieil Orlando est une de nos gloires nationales; et
+ne vous tonnez pas de me l'entendre nommer ainsi, toute
+l'Italie lui donne ce petit nom tendre, par affection et gratitude.
+Moi, j'ai grandi dans un monde qui l'excrait, qui le
+traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai connu, je
+l'ai aim, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus
+juste qui soit sur la terre.</p>
+
+<p>Elle s'tait mise sourire, tandis que des larmes discrtes
+mouillaient ses yeux, sans doute au souvenir de
+l'anne passe l-bas, dans cette maison de violence, o
+elle n'avait eu d'heures paisibles que prs du vieillard.
+Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part
+que je l'aime toujours et que jamais je n'oublierai sa
+bont, quoi qu'il arrive.</p>
+
+<p>Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre,
+il voqua toute cette histoire hroque du
+vieil Orlando, qu'il s'tait fait conter. On y entrait en
+pleine pope, dans la foi, la bravoure et le dsintressement
+d'un autre ge.</p>
+
+<p>Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise,
+fut tout jeune brl d'une telle haine contre l'tranger,
+qu' peine g de quinze ans il faisait partie d'une socit
+secrte, une des ramifications de l'antique carbonarisme.
+Cette haine de la domination autrichienne venait de loin,
+des vieilles rvoltes contre la servitude, lorsque les conspirateurs
+se runissaient dans des cabanes abandonnes,
+au fond des bois; et elle tait exaspre encore par le
+rve sculaire de l'Italie dlivre, rendue elle-mme,
+redevenant enfin la grande nation souveraine, digne fille<a name="page_129" id="page_129"></a>
+des anciens conqurants et matres du monde. Ah! cette
+glorieuse terre d'autrefois, cette Italie dmembre, morcele,
+en proie une foule de petits tyrans, continuellement
+envahie et possde par les nations voisines, quel
+rve ardent et superbe que de la tirer de ce long opprobre!
+Battre l'tranger, chasser les despotes, rveiller
+le peuple de la basse misre de son esclavage, proclamer
+l'Italie libre, l'Italie une, c'tait alors la passion qui soulevait
+toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui
+faisait clater d'enthousiasme le c&oelig;ur du jeune Orlando.
+Il vcut son adolescence dans une indignation sainte,
+dans la fire impatience de donner son sang la patrie, et
+de mourir pour elle, s'il ne la dlivrait pas.</p>
+
+<p>Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando
+vivait retir, frmissant sous le joug, perdant les jours en
+conspirations vaines; et il venait de se marier, il avait
+vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle arriva de la fuite de
+Pie IX et de la rvolution Rome. Brusquement, il lcha
+tout, logis, femme, pour courir Rome, comme appel
+par la voix de sa destine. C'tait la premire fois qu'il
+s'en allait ainsi battre les chemins, la conqute de
+l'indpendance; et que de fois il devait se remettre en
+campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
+il se passionna un instant pour cette figure mystique de
+rpublicain unitaire. Rvant lui-mme de rpublique universelle,
+il adopta la devise mazinienne Dio e popolo,
+il suivit la procession qui parcourut en grande pompe la
+Rome de l'meute. On tait une poque de vastes
+espoirs, travaille dj par le besoin d'une rnovation du
+catholicisme, dans l'attente d'un Christ humanitaire,
+charg de sauver le monde une seconde fois. Mais bientt
+un homme, un capitaine des anciens ges, Garibaldi,
+l'aurore de sa gloire pique, le prit tout entier, ne fit
+plus de lui qu'un soldat de la libert et de l'unit.
+Orlando l'aima comme un dieu, se battit en hros son
+ct, fut de la victoire de Rieti sur les Napolitains, le<a name="page_130" id="page_130"></a>
+suivit dans sa retraite d'obstin patriote, lorsqu'il se porta
+au secours de Venise, forc d'abandonner Rome l'arme
+franaise du gnral Oudinot, qui venait y rtablir Pie IX.
+Et quelle aventure extraordinaire et follement brave!
+cette Venise que Manin, un autre grand patriote, un
+martyr, avait refaite rpublicaine, et qui depuis de longs
+mois rsistait aux Autrichiens! et ce Garibaldi, avec une
+poigne d'hommes, qui part pour la dlivrer, frte treize
+barques de pche, en laisse huit entre les mains de l'ennemi,
+est oblig de revenir aux rivages romains, y perd
+misrablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux,
+avant de retourner en Amrique, o il avait habit dj
+en attendant l'heure de l'insurrection! Ah! cette terre
+d'Italie, toute grondante alors du feu intrieur de son
+patriotisme, d'o poussaient en chaque ville des hommes
+de foi et de courage, d'o les meutes clataient de partout
+comme des ruptions, et qui, au milieu des checs,
+allait quand mme au triomphe, invinciblement!</p>
+
+<p>Orlando revint Milan, prs de sa jeune femme, et il
+y vcut deux ans, cach, rong par l'impatience du glorieux
+lendemain, si long natre. Un bonheur l'attendrit,
+dans sa fivre: il eut un fils, Luigi; mais l'enfant cota
+la vie sa mre, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
+davantage Milan, o la police le surveillait, le traquait,
+finissant par trop souffrir de l'occupation trangre, Orlando
+se dcida raliser les dbris de sa fortune, puis
+se retira Turin, prs d'une tante de sa femme, qui prit
+soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en grand politique,
+travaillait ds lors l'indpendance, prparait le Pimont
+au rle dcisif qu'il devait jouer. C'tait l'poque o le
+roi Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse
+les rfugis qui lui arrivaient de toute l'Italie, mme
+ceux qu'il savait rpublicains, compromis et en fuite,
+la suite d'insurrections populaires. Dans cette rude et
+ruse maison de Savoie, le rve de raliser l'unit italienne,
+au profit de la monarchie pimontaise, venait de<a name="page_131" id="page_131"></a>
+loin, mrissait depuis des annes. Et Orlando n'ignorait
+point sous quel matre il s'enrlait; mais dj, en lui, le
+rpublicain passait aprs le patriote, il ne croyait plus
+une Italie faite au nom de la rpublique, mise sous la
+protection d'un pape libral, comme Mazzini l'avait imagin
+un moment. N'tait-ce pas l une chimre, qui
+dvorerait des gnrations, si l'on s'enttait la poursuivre?
+Lui, refusait de mourir sans avoir couch Rome,
+en conqurant. Quitte y laisser la libert, il voulait la
+patrie reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil.
+Aussi avec quelle fivre heureuse s'engagea-t-il, lors de la
+guerre de 1859, et comme son c&oelig;ur battait lui briser la
+poitrine, aprs Magenta, quand il entra dans Milan avec
+l'arme franaise, dans ce Milan que huit annes plus tt
+il avait quitt en proscrit, l'me dsespre! A la suite
+de Solferino, le trait de Villafranca fut une dception
+amre: la Vntie chappait, Venise restait captive. Mais
+c'tait pourtant le Milanais reconquis, et c'taient aussi
+la Toscane, les duchs de Parme et de Modne, qui
+votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
+formait, la patrie se reconstituait, autour du Pimont
+victorieux.</p>
+
+<p>Puis, l'anne suivante, Orlando rentra dans l'pope.
+Garibaldi tait revenu de ses deux sjours en Amrique,
+entour de toute une lgende, des exploits de paladin
+dans les pampas de l'Uruguay, une traverse extraordinaire
+de Canton Lima; et il avait reparu pour se battre
+en 1859, devanant l'arme franaise, culbutant un marchal
+autrichien, entrant dans des villes, Cme, Bergame,
+Brescia. Tout d'un coup, on apprit qu'il tait dbarqu
+avec mille hommes seulement, Marsala, les mille de
+Marsala, la poigne illustre de braves. Au premier rang,
+Orlando se battit. Palerme rsista trois jours, fut emporte.
+Devenu le lieutenant favori du dictateur, il l'aida
+organiser le gouvernement, passa ensuite avec lui le
+dtroit, fut sa droite de l'entre triomphale dans Naples,<a name="page_132" id="page_132"></a>
+d'o le roi s'tait enfui. C'tait une folie d'audace et de
+vaillance, l'explosion de l'invitable, toutes sortes d'histoires
+surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnrable,
+mieux protg par sa chemise rouge que par la
+plus paisse des armures, Garibaldi mettant en droute
+les armes adverses, comme un archange, rien qu'en
+brandissant sa flamboyante pe. Les Pimontais, de leur
+ct, qui venaient de battre le gnral Lamoricire
+Castelfidardo, avaient envahi les tats romains. Et Orlando
+tait l, lorsque le dictateur, se dmettant du pouvoir,
+signa le dcret d'annexion des Deux-Siciles la
+Couronne d'Italie; de mme qu'il fit galement partie, au
+cri violent de Rome ou la mort!, de la tentative dsespre
+qui finit tragiquement Aspromonte: la petite
+arme disperse par les troupes italiennes, Garibaldi
+bless, fait prisonnier, renvoy dans la solitude de son
+le de Caprera, o il ne fut plus qu'un laboureur.</p>
+
+<p>Les six annes d'attente qui suivirent, Orlando les vcut
+ Turin, mme lorsque Florence fut choisie comme nouvelle
+capitale. Le snat avait acclam Victor-Emmanuel
+roi d'Italie; et, en effet, l'Italie tait faite, il n'y manquait
+que Rome et Venise. Dsormais les grands combats
+semblaient finis, l're de l'pope se trouvait close.
+Venise allait tre donne par la dfaite. Orlando tait
+ la bataille malheureuse de Custozza, o il reut deux
+blessures, le c&oelig;ur plus mortellement frapp par la douleur
+qu'il prouva croire un instant l'Autriche triomphante.
+Mais, au mme moment, celle-ci, battue Sadowa,
+perdait la Vntie, et cinq mois plus tard il voulut tre
+Venise, dans la joie du triomphe, lorsque Victor-Emmanuel
+y fit son entre, aux acclamations frntiques du
+peuple. Rome seule restait prendre, une fivre d'impatience
+poussait vers elle l'Italie entire, qu'arrtait le
+serment fait par la France amie de maintenir le pape.
+Une troisime fois, Garibaldi rva de renouveler les
+prouesses lgendaires, se jeta sur Rome, indpendant de<a name="page_133" id="page_133"></a>
+tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme
+illumine. Et, une troisime fois, Orlando fut de cette folie
+d'hrosme, qui devait se briser Mentana, contre les
+zouaves pontificaux, aids d'un petit corps franais.
+Bless de nouveau, il rentra Turin presque mourant.
+L'me frmissante, il fallait se rsigner, la situation
+restait insoluble. Tout d'un coup, clata le coup de tonnerre
+de Sedan, l'crasement de la France; et le chemin
+de Rome devenait libre, et Orlando, rentr dans l'arme
+rgulire, faisait partie des troupes qui prirent position,
+dans la Campagne romaine, pour assurer la scurit du
+Saint-Sige, selon les termes de la lettre que Victor-Emmanuel
+crivit Pie IX. Il n'y eut, d'ailleurs, qu'un
+simulacre de combat: les zouaves pontificaux du gnral
+Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers
+qui pntra dans la ville par la brche de la porte Pia.
+Ah! ce vingt septembre, ce jour o il prouva le plus
+grand bonheur de sa vie, un jour de dlire, un jour de
+complet triomphe, o se ralisait le rve de tant d'annes
+de luttes terribles, pour lequel il avait donn son
+repos, sa fortune, son intelligence et sa chair!</p>
+
+<p>Ensuite, ce furent encore plus de dix annes heureuses,
+dans Rome conquise, dans Rome adore, mnage et
+flatte, comme une femme en laquelle on a mis tout son
+espoir. Il attendait d'elle une si grande vigueur nationale,
+une si merveilleuse rsurrection de force et de gloire,
+pour la jeune nation! L'ancien rpublicain, l'ancien
+soldat insurrectionnel qu'il tait, avait d se rallier et
+accepter un sige de snateur: Garibaldi lui-mme, son
+Dieu, n'allait-il pas rendre visite au roi et siger au parlement?
+Mazzini seul, dans son intransigeance, n'avait
+point voulu d'une Italie indpendante et une, qui ne ft
+pas rpublicaine. Puis, une autre raison avait dcid
+Orlando, l'avenir de son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit
+ans, au lendemain de l'entre dans Rome. Si lui
+s'accommodait des miettes de sa fortune d'autrefois,<a name="page_134" id="page_134"></a>
+mange au service de la patrie, il rvait de vastes destins
+pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'ge
+hroque tait achev, il voulait faire de lui un grand
+politique, un grand administrateur, un homme utile la
+nation souveraine de demain; et c'tait pourquoi il n'avait
+pas repouss la faveur royale, la rcompense de son long
+dvouement, voulant tre l, aider Luigi, le surveiller,
+le diriger. Lui-mme tait-il donc si vieux, si fini, qu'il
+ne pt se rendre utile dans l'organisation, comme il
+croyait l'avoir t dans la conqute? Il avait plac le
+jeune homme au ministre des Finances, frapp de la
+vive intelligence qu'il montrait pour les questions d'affaires,
+devinant peut-tre aussi par un sourd instinct que
+la bataille allait continuer maintenant sur le terrain
+financier et conomique. Et, de nouveau, il vcut dans le
+rve, croyant toujours avec enthousiasme l'avenir splendide,
+dbordant d'une esprance illimite, regardant
+Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle vgtation
+de quartiers neufs, redevenir ses yeux d'amant
+ravi la reine du monde.</p>
+
+<p>Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant
+l'escalier, Orlando fut frapp de paralysie, les deux jambes
+tout coup mortes, d'une pesanteur de plomb. On avait
+d le remonter, jamais plus il ne remit les pieds sur le
+pav de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six ans, et
+depuis quatorze ans il n'avait pas quitt son fauteuil,
+clou l dans une immobilit de pierre, lui qui autrefois
+avait si rudement couru les champs de bataille de l'Italie.
+C'tait une grande piti, l'croulement d'un hros. Et le
+pis, alors, fut que le vieux soldat, de cette chambre o il
+se trouvait prisonnier, assista au lent branlement de
+tous ses espoirs, envahi d'une mlancolie affreuse, dans
+la peur inavoue de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis
+que la griserie de l'action ne l'aveuglait plus et qu'il
+passait ses longues journes vides rflchir. Cette Italie
+qu'il avait voulue si puissante, si triomphante en son<a name="page_135" id="page_135"></a>
+unit, agissait follement, courait la ruine, la banqueroute
+peut-tre. Cette Rome qui avait toujours t pour
+lui la capitale ncessaire, la ville de gloire sans pareille
+qu'il fallait au peuple roi de demain, semblait se refuser
+ ce rle d'une grande capitale moderne, lourde comme
+une morte, pesant du poids des sicles sur la poitrine de
+la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son Luigi,
+qui le dsolait, rebelle toute direction, devenu un des
+enfants dvorateurs de la conqute, se ruant la cure
+chaude de cette Italie, de cette Rome, que son pre
+semblait avoir uniquement voulues pour que lui-mme
+les pillt et s'en engraisst. Vainement, il s'tait oppos
+ ce qu'il quittt le ministre, ce qu'il se jett dans
+l'agio effrn sur les terrains et les immeubles, que dterminait
+le coup de dmence des quartiers neufs. Il l'adorait
+quand mme, il tait rduit au silence, surtout maintenant
+que les oprations financires les plus hasardeuses
+lui avaient russi, comme cette transformation de la villa
+Montefiori en une vritable ville, affaire colossale o les
+plus riches s'taient ruins, dont lui s'tait retir avec
+des millions. Et Orlando, dsespr et muet, dans le
+petit palais que Luigi Prada avait fait btir, rue du
+Vingt-Septembre, s'tait entt n'y occuper qu'une
+chambre troite, o il achevait ses jours clotr, avec un
+seul serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette
+hospitalit, vivant pauvrement de son humble rente.</p>
+
+<p>Comme il arrivait cette rue neuve du Vingt-Septembre,
+ouverte sur le flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre
+fut frapp de la somptuosit lourde des nouveaux palais,
+o s'accusait le got hrditaire de l'norme. Dans la
+chaude aprs-midi de vieil or pourpr, cette rue large et
+triomphale, ces deux files de faades interminables et
+blanches disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle
+Rome, le dsir de souverainet qui avait fait pousser du
+sol ces btisses colossales. Mais surtout il demeura bant
+devant le Ministre des Finances, un amas gigantesque,<a name="page_136" id="page_136"></a>
+un cube cyclopen o les colonnes, les balcons, les frontons,
+les sculptures s'entassent, tout un monde dmesur,
+enfant en un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et
+c'tait l, en face, un peu plus haut, avant d'arriver la
+villa Bonaparte, que se trouvait le petit palais du comte
+Prada.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut pay son cocher, Pierre resta embarrass
+un instant. La porte tant ouverte, il avait pntr dans
+le vestibule; mais il n'y apercevait personne, ni concierge,
+ni serviteur. Il dut se dcider monter au premier tage.
+L'escalier, monumental, la rampe de marbre, reproduisait
+en petit les dimensions exagres de l'escalier
+d'honneur du palais Boccanera; et c'tait la mme nudit
+froide, tempre par un tapis et des portires rouges, qui
+tranchaient violemment sur le stuc blanc des murs. Au
+premier tage, se trouvait l'appartement de rception,
+haut de cinq mtres, dont il aperut deux salons en enfilade,
+par une porte entre-bille, des salons d'une richesse
+toute moderne, avec une profusion de tentures, de velours
+et de soie, de meubles dors, de hautes glaces refltant
+l'encombrement fastueux des consoles et des tables. Et
+toujours personne, pas une me, dans ce logis comme
+abandonn, o la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre,
+pour sonner, quand un valet se prsenta enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte Prada, je vous prie.</p>
+
+<p>Le valet considra en silence ce petit prtre et daigna
+demander:</p>
+
+<p>&mdash;Le pre ou le fils?</p>
+
+<p>&mdash;Le pre, monsieur le comte Orlando Prada.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! montez au troisime tage.</p>
+
+<p>Puis, il voulut bien ajouter une explication.</p>
+
+<p>&mdash;La petite porte, droite sur le palier. Frappez fort
+pour qu'on vous ouvre.</p>
+
+<p>En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit
+vieux trs sec, d'allure militaire, un ancien soldat du
+comte rest son service, qui vint lui ouvrir, en disant,<a name="page_137" id="page_137"></a>
+pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus vite, qu'il
+tait en train d'arranger les jambes de son matre. Tout
+de suite il annona le visiteur. Et celui-ci, aprs une
+obscure antichambre, trs troite, resta saisi de la pice
+dans laquelle il entrait, une pice relativement petite,
+toute nue, toute blanche, tapisse simplement d'un papier
+tendre fleurettes bleues. Derrire un paravent, il n'y avait
+qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun autre
+meuble, rien que le fauteuil o l'infirme passait ses jours,
+une table de bois noir prs de lui, couverte de journaux
+et de livres, deux antiques chaises de paille qui servaient
+ faire asseoir les rares visiteurs. Contre un des
+murs, quelques planches tenaient lieu de bibliothque.
+Mais la fentre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
+sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pt
+voir.</p>
+
+<p>Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le
+vieil Orlando, dans une soudaine et profonde motion.
+C'tait un vieux lion blanchi, superbe encore, trs fort,
+trs grand. Une fort de cheveux blancs, sur une tte
+puissante, la bouche paisse, au nez gros et cras, aux
+larges yeux noirs tincelants. Une longue barbe blanche,
+d'une vigueur de jeunesse, frise comme celle d'un dieu.
+Dans ce mufle lonin, on devinait les terribles passions
+qui avaient d gronder; mais toutes, les charnelles, les
+intellectuelles, avaient fait ruption en patriotisme, en
+bravoure folle et en dsordonn amour de l'indpendance.
+Et le vieil hros foudroy, le buste toujours droit et haut,
+tait clou l, sur son fauteuil de paille, les jambes
+mortes, ensevelies, disparues dans une couverture noire.
+Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la face clatait
+de force et d'intelligence.</p>
+
+<p>Orlando s'tait tourn vers son serviteur, pour lui dire
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux
+heures.<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<p>Puis, regardant Pierre bien en face, il s'cria de sa voix
+reste sonore, malgr ses soixante-dix ans:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment,
+et nous allons pouvoir causer tout notre aise... Tenez!
+prenez cette chaise, asseyez-vous devant moi.</p>
+
+<p>Mais il avait remarqu le regard surpris que le prtre
+jetait sur la nudit de la chambre. Il ajouta gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule.
+Oui, je vis ici en moine, en vieux soldat retrait,
+dsormais l'cart de la vie... Mon fils me tourmente
+encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
+bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime gure
+les lits de plume, car mes vieux os sont accoutums la
+terre dure... Et puis, j'ai l une si belle vue, toute Rome
+qui se donne moi, maintenant que je ne peux plus aller
+ elle!</p>
+
+<p>D'un geste vers la fentre, il avait cach l'embarras, la
+lgre rougeur dont il tait pris, chaque fois qu'il excusait
+son fils de la sorte, sans vouloir dire la vraie raison, le
+scrupule de probit, qui le faisait s'entter dans son
+installation de pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est trs bien! mais c'est superbe! dclara
+Pierre, pour lui faire plaisir. Je suis si heureux de vous
+voir enfin, moi aussi! si heureux de serrer vos mains vaillantes
+qui ont accompli tant de grandes choses!</p>
+
+<p>D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir carter le
+pass.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterr... Parlons de
+vous, mon cher monsieur Froment, de vous si jeune qui
+tes le prsent, et parlons vite de votre livre qui est l'avenir...
+Ah! votre livre, votre Rome nouvelle, si vous
+saviez dans quel tat de colre il m'a jet d'abord!</p>
+
+<p>Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait
+justement sur la table, prs de lui; et, tapant sur la couverture,
+de sa large main de colosse:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts<a name="page_139" id="page_139"></a>
+de protestation je l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et
+toujours le pape! La Rome nouvelle pour le pape et par
+le pape! La Rome triomphante de demain grce au pape,
+donne au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
+pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions
+que nous avons dpenss pour faire de Rome une grande
+capitale?... Ah! qu'il faut tre un Franais, et un Franais
+de Paris, pour crire le livre que voil! Mais, cher
+monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la capitale
+du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il
+y a les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure,
+et qui entend garder pour lui Rome, la glorieuse, la
+ressuscite!</p>
+
+<p>Cette fougue juvnile fit rire Pierre son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous m'avez crit cela. Seulement, qu'importe,
+ mon point de vue! L'Italie n'est qu'une nation,
+une partie de l'humanit, et je veux l'accord, la fraternit
+de toutes les nations, l'humanit rconcilie, croyante et
+heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement, une
+monarchie, une rpublique! qu'importe l'ide de la patrie
+une et indpendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre,
+vivant de justice et de vrit!</p>
+
+<p>De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un
+mot. Il reprit plus bas, d'un air songeur:</p>
+
+<p>&mdash;La rpublique! je l'ai voulue ardemment, dans
+ma jeunesse. Je me suis battu pour elle, j'ai conspir
+avec Mazzini, un saint, un croyant, qui s'est bris contre
+l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les ncessits
+pratiques, les plus intransigeants se sont rallis...
+Aujourd'hui, la rpublique nous sauverait-elle? En tout
+cas, elle ne diffrerait gure de notre monarchie parlementaire:
+voyez ce qui se passe en France. Alors, pourquoi
+risquer une rvolution qui mettrait le pouvoir aux mains
+des rvolutionnaires extrmes, des anarchistes? Nous
+craignons tous cela, c'est ce qui explique notre rsignation...
+Je sais bien que quelques-uns voient le salut dans<a name="page_140" id="page_140"></a>
+une fdration rpublicaine, tous les anciens petits tats
+reconstitus en autant de rpubliques, que Rome prsiderait.
+Le Vatican aurait peut-tre gros gagner dans
+l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en
+envisage simplement l'ventualit sans dplaisir. Mais
+c'est un rve, un rve!</p>
+
+<p>Il retrouva sa gaiet, mme une pointe tendre d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous doutez-vous de ce qui m'a sduit dans votre
+livre? car, malgr mes protestations, je vous ai lu deux
+fois... C'est que Mazzini aurait pu presque l'crire. Oui!
+j'y ai retrouv toute ma jeunesse, tout l'espoir fou de mes
+vingt-cinq ans, la religion du Christ, la pacification du
+monde par l'vangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
+longtemps avant vous, la rnovation du catholicisme? Il
+cartait le dogme et la discipline, il ne retenait que la
+morale. Et c'tait la Rome nouvelle, la Rome du peuple
+qu'il donnait pour sige l'glise universelle, o toutes
+les glises du pass allaient se fondre: Rome, l'ternelle
+Cit, la prdestine, la mre et la reine dont la domination
+renaissait pour le bonheur dfinitif des hommes!...
+N'est-ce pas curieux que le no-catholicisme actuel, le
+vague rveil spiritualiste, le mouvement de communaut,
+de charit chrtienne dont on mne tant de bruit, ne soit
+qu'un retour des ides mystiques et humanitaires de
+1848? Hlas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu,
+et je sais quel beau gchis nous ont conduits ces envoles
+dans le bleu du mystre. Que voulez-vous! je n'ai
+plus confiance.</p>
+
+<p>Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et
+rpondre, il l'arrta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous
+soyez bien convaincu de la ncessit absolue o nous
+tions de prendre Rome, d'en faire la capitale de l'Italie.
+Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait pas tre. Elle tait
+la gloire antique, elle dtenait dans sa poussire la
+souveraine puissance que nous voulions rtablir, elle<a name="page_141" id="page_141"></a>
+donnait qui la possdait la force, la beaut, l'ternit.
+Au centre du pays, elle en tait le c&oelig;ur, elle devait en
+devenir la vie, ds qu'on l'aurait rveille du long sommeil
+de ses ruines... Ah! que nous l'avons dsire, au
+milieu des victoires et des dfaites, pendant des annes
+d'affreuse impatience! Moi, je l'ai aime et voulue plus
+qu'aucune femme, le sang brl, dsespr de vieillir.
+Et, quand nous l'avons possde, notre folie a t de la
+vouloir fastueuse, immense, dominatrice, l'gal des
+autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris,
+Londres... Regardez-la, elle est encore mon seul amour,
+ma seule consolation, aujourd'hui que je suis mort,
+n'ayant plus de vivants que les yeux.</p>
+
+<p>Du mme geste, il avait de nouveau indiqu la fentre.
+Rome, sous le ciel intense, s'tendait l'infini, tout
+empourpre et dore par le soleil oblique. Trs lointains,
+les arbres du Janicule fermaient l'horizon de leur ceinture
+verte, d'un vert limpide d'meraude; tandis que le
+dme de Saint-Pierre, plus gauche, avait la pleur
+bleue d'un saphir, teint dans la trop vive lumire. Puis,
+c'tait la ville basse, la vieille cit rousse, comme cuite
+par des sicles d'ts brlants, si douce l'&oelig;il, si belle
+de la vie profonde du pass, un chaos sans bornes de
+toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
+Mais, au premier plan, sous la fentre, il y avait
+la jeune ville, celle qu'on btissait depuis vingt-cinq
+annes, des cubes de maonnerie entasss, crayeux
+encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient draps de
+leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministre
+des Finances talaient des steppes dsastreuses, infinies
+et blafardes, d'une cruelle laideur. Et c'tait sur cette
+dsolation des constructions nouvelles que les regards du
+vieux soldat de la conqute avaient fini par se fixer.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le
+petit froid de la tristesse cache, inavoue, et il attendait
+courtoisement.<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous avoir coup la
+parole, reprit Orlando. Mais il me semble que nous ne
+pouvons causer utilement de votre livre, tant que vous
+n'aurez pas vu et tudi Rome de prs. Vous n'tes ici
+que depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez,
+questionnez, et je crois que beaucoup de vos ides changeront.
+J'attends surtout votre impression sur le Vatican,
+puisque vous tes venu uniquement pour voir le pape et
+dfendre votre &oelig;uvre contre l'Index. Pourquoi discuterions-nous
+aujourd'hui, si les faits eux-mmes doivent
+vous amener d'autres ides, mieux que je n'y russirais
+par les plus beaux discours du monde?... C'est
+entendu, vous reviendrez, et nous saurons de quoi nous
+parlerons, nous nous entendrons peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, dit Pierre. Je n'tais venu aujourd'hui
+que pour vous tmoigner ma gratitude d'avoir bien
+voulu lire mon livre avec intrt et que pour saluer en
+vous une des gloires de l'Italie.</p>
+
+<p>Orlando n'coutait pas, absorb, les yeux toujours
+fixs sur Rome. Il ne voulait plus qu'on en parlt, et
+malgr lui, tout son inquitude secrte, il continua
+d'une voix basse, comme dans une involontaire confession.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous sommes alls beaucoup trop vite.
+Il y a eu des dpenses d'une utilit indispensable, les
+routes, les ports, les chemins de fer. Et il a bien fallu
+armer le pays aussi, je n'ai pas dsapprouv d'abord les
+grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet crasant
+budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue,
+dont l'attente nous a ruins! Ah! j'ai toujours t l'ami
+de la France, je ne lui reproche que de n'avoir pas
+compris la situation qui nous tait faite, l'excuse vitale
+que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et le
+milliard englouti Rome! C'est ici que la folie a souffl,
+nous avons pch par enthousiasme et par orgueil. Dans
+mes songeries de vieux bonhomme solitaire, un des<a name="page_143" id="page_143"></a>
+premiers, j'ai senti le gouffre, l'effroyable crise financire,
+le dficit o allait sombrer la nation. Je l'ai cri
+mon fils, tous ceux qui m'approchaient; mais quoi
+bon? ils ne m'coutaient pas, ils taient fous, achetant,
+revendant, btissant, dans l'agio et dans la chimre.
+Vous verrez, vous verrez... Le pis est que nous n'avons
+pas, comme chez vous, dans la population dense des campagnes,
+une rserve d'argent et d'hommes, une pargne
+toujours prte combler les trous creuss par les
+catastrophes. Chez nous, l'ascension du peuple, nulle
+encore, ne rgnre pas le sang social, par un apport
+continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il n'a pas
+de bas de laine vider. La misre est effroyable, il faut
+bien le dire. Ceux qui ont de l'argent, prfrent le
+manger petitement dans les villes, que de le risquer dans
+des entreprises agricoles ou industrielles. Les usines sont
+lentes se btir, la terre en est encore presque partout
+ la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voil
+Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite
+sa capitale par son ardent et unique dsir, Rome qui
+n'est toujours que le splendide dcor de la gloire des
+sicles, Rome qui ne nous a donn encore que l'clat
+de ce dcor, avec sa population papale abtardie, toute
+de fiert et de fainantise! Je l'ai trop aime, je l'aime
+trop, pour regretter d'y tre. Mais, grand Dieu! quelle
+dmence elle a mise en nous, que de millions elle nous
+a cot, de quel poids triomphal elle nous crase!...
+Voyez, voyez!</p>
+
+<p>Et c'taient les toitures blafardes du Ministre des
+Finances, l'immense steppe dsole, qu'il montrait,
+comme s'il y et vu la moisson de gloire coupe en herbe,
+l'affreuse nudit de la banqueroute menaante. Ses yeux
+se voilaient de larmes contenues, il tait superbe d'espoir
+branl, d'inquitude douloureuse, avec sa tte norme
+de vieux lion blanchi, dsormais impuissant, clou dans
+cette chambre si nue et si claire, d'une pauvret si<a name="page_144" id="page_144"></a>
+hautaine, qui semblait tre une protestation contre la
+richesse monumentale de tout le quartier. C'tait donc l
+ce qu'on avait fait de la conqute! et il tait foudroy
+maintenant, incapable de donner de nouveau son sang et
+son me!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! lana-t-il dans un dernier cri, on donnait
+tout, son c&oelig;ur et sa tte, son existence entire, tant qu'il
+s'est agi de faire la patrie une et indpendante. Mais,
+aujourd'hui que la patrie est faite, allez donc vous
+enthousiasmer pour rorganiser ses finances! Ce n'est pas
+un idal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux
+meurent, pas un homme nouveau ne se lve parmi les
+jeunes.</p>
+
+<p>Brusquement, il s'arrta, un peu gn, souriant de sa
+fivre.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, me voil reparti, je suis incorrigible...
+C'est entendu, laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous
+causerons, quand vous aurez tout vu.</p>
+
+<p>Ds lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son
+regret d'avoir trop parl, la bonhomie sductrice, l'affection
+envahissante dont il l'enveloppa. Il le suppliait de
+rester longtemps Rome, de ne pas la juger trop vite,
+d'tre convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours la
+France; et il voulait aussi qu'on aimt l'Italie, il prouvait
+une anxit vritable, l'ide qu'on ne l'aimait peut-tre
+plus. Ainsi que la veille, au palais Boccanera, le
+prtre eut conscience l d'une sorte de pression exerce
+sur lui pour le forcer l'admiration et la tendresse.
+L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beaut,
+doutant d'elle et susceptible, s'inquitait de l'opinion des
+visiteurs, s'efforait de garder malgr tout leur amour.</p>
+
+<p>Mais, lorsque Orlando sut que Pierre tait descendu
+au palais Boccanera, il se passionna de nouveau, et il eut
+un geste de contrarit vive, en entendant frapper la
+porte, juste ce moment mme. Tout en criant d'entrer,
+il le retint.<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, ne partez pas, je veux savoir...</p>
+
+<p>Une dame entra, qui avait dpass la quarantaine,
+petite et ronde, jolie encore, avec ses traits menus, ses
+gentils sourires, noys dans la graisse. Elle tait blonde,
+avait les yeux verts, d'une limpidit d'eau de source.
+Assez bien habille, en toilette rsda, lgante et
+sobre, elle paraissait d'air agrable, modeste et avis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa
+embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter,
+pour prendre de vos nouvelles.</p>
+
+<p>C'tait madame Sacco, une nice d'Orlando, ne
+Naples d'une mre venue de Milan et marie au banquier
+napolitain Pagani, tomb plus tard en dconfiture. Aprs
+la ruine, Stefana avait pous Sacco, lorsqu'il n'tait
+encore que petit employ des Postes. Sacco, ds lors, voulant
+relever la maison de son beau-pre, s'tait lanc
+dans des affaires terribles, compliques et louches, au
+bout desquelles il avait eu la chance imprvue de se faire
+nommer dput. Depuis qu'il tait venu Rome, pour la
+conqurir son tour, sa femme avait d l'aider dans son
+ambition dvorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si
+elle s'y montrait encore un peu gauche, elle lui rendait
+pourtant des services qui n'taient pas ddaigner, trs
+conome, trs prudente, menant la maison en bonne
+mnagre, toutes les excellentes et solides qualits de
+l'Italie du Nord, hrites de sa mre, et qui faisaient
+merveille ct de la turbulence et des abandons de son
+mari, chez lequel l'Italie du Midi flambait avec sa rage
+d'apptits continuelle.</p>
+
+<p>Le vieil Orlando, dans son mpris pour Sacco, avait
+gard quelque affection sa nice, chez qui il retrouvait
+son sang. Il la remercia; et, tout de suite, il parla de la
+nouvelle donne par les journaux du matin, souponnant
+bien que le dput avait envoy sa femme pour avoir son
+opinion.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et ce ministre?</p>
+
+<p>Elle s'tait assise, elle ne se pressa pas, regarda les
+journaux qui tranaient sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien n'est fait encore, la presse a parl trop
+vite. Sacco a t appel par le prsident du conseil, et ils
+ont caus. Seulement, il hsite beaucoup, il craint de
+n'avoir aucune aptitude pour l'Agriculture. Ah! si c'taient
+les Finances!... Et puis, il n'aurait pris aucune rsolution
+sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon oncle?</p>
+
+<p>D'un geste violent, il l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne me mle pas de a!</p>
+
+<p>C'tait, pour lui, une abomination, le commencement
+de la fin, ce rapide succs de Sacco, un aventurier,
+un brasseur d'affaires qui avait toujours pch en eau
+trouble. Son fils Luigi, certes, le dsolait. Mais, quand
+on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
+qualits si belles encore, n'tait rien, tandis que ce Sacco,
+ce brouillon, ce jouisseur sans cesse affam, aprs s'tre
+gliss la Chambre, se trouvait en passe de dcrocher un
+portefeuille! Un petit homme brun et sec, avec de gros
+yeux ronds, les pommettes saillantes, le menton prominent,
+toujours dansant et criant, d'une loquence intarissable,
+dont toute la force tait dans la voix, une voix admirable
+de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant
+de tout, sducteur et dominateur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu entends, Stefana, dis ton mari que le seul
+conseil que j'aie lui donner est de rentrer petit employ
+aux Postes, o il rendra peut-tre des services.</p>
+
+<p>Ce qui outrait et dsesprait le vieux soldat, c'tait un
+tel homme, un Sacco, tomb en bandit Rome, dans cette
+Rome dont la conqute avait cot tant de nobles efforts.
+Et, son tour, Sacco la conqurait, l'enlevait ceux qui
+l'avaient si durement gagne, la possdait, mais pour s'y
+dlecter, pour y assouvir son amour effrn du pouvoir.
+Sous des dehors trs clins, il tait rsolu dvorer tout.
+Aprs la victoire, lorsque le butin se trouvait l, chaud<a name="page_147" id="page_147"></a>
+encore, les loups taient venus. Le Nord avait fait l'Italie,
+le Midi montait la cure, se jetait sur elle, vivait d'elle
+comme d'une proie. Et il y avait surtout cela, au fond de
+la colre du hros foudroy: l'antagonisme de plus en
+plus marqu entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur
+et conome, politique avis, savant, tout aux grandes
+ides modernes; le Midi ignorant et paresseux, tout la
+joie immdiate de vivre, dans un dsordre enfantin des
+actes, dans un clat vide des belles paroles sonores.</p>
+
+<p>Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui
+s'tait retir prs de la fentre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous
+aimez bien tout de mme, et vous m'avez donn, moi,
+plus d'un bon conseil, ce dont je vous remercie... C'est
+comme pour l'histoire d'Attilio...</p>
+
+<p>Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure
+amoureuse avec Celia, la petite princesse Buongiovanni,
+dont tous les salons noirs et blancs s'entretenaient.</p>
+
+<p>&mdash;Attilio, c'est autre chose, s'cria Orlando. Ainsi que
+toi, il est de mon sang, et c'est merveilleux comme je me
+retrouve dans ce gaillard-l. Oui, il est tout moi, quand
+j'avais son ge, et beau, et brave, et enthousiaste!... Tu
+vois que je me fais des compliments. Mais, en vrit,
+Attilio me tient chaud au c&oelig;ur, car il est l'avenir, il me
+rend l'esprance... Eh bien! son histoire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis.
+Je vous en ai dj parl, et vous avez hauss les paules,
+en disant que, dans ces questions-l, les parents n'avaient
+qu' laisser les amoureux rgler leurs affaires eux-mmes...
+Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise partout que nous
+poussons notre fils enlever la petite princesse, pour qu'il
+pouse ensuite son argent et son titre.</p>
+
+<p>Orlando s'gaya franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de
+me l'exprimer? Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la
+dlicatesse en cette occasion... Moi, je te le rpte, je me<a name="page_148" id="page_148"></a>
+crois aussi honnte que lui, et j'aurais un fils tel que le
+tien, si droit, si bon, si navement amoureux, que je le
+laisserais pouser qui il voudrait et comme il voudrait...
+Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
+leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront trs
+honors d'avoir pour gendre un beau garon, au grand
+c&oelig;ur!</p>
+
+<p>De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide.
+Elle ne venait srement que pour tre approuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon oncle, je redirai cela mon mari;
+et il en tiendra grand compte; car, si vous tes svre
+pour lui, il a pour vous une vritable vnration... Quant
+ ce ministre, rien ne se fera peut-tre, Sacco se dcidera
+selon les circonstances.</p>
+
+<p>Elle s'tait leve, elle prit cong en embrassant le
+vieillard, comme son arrive, trs tendrement. Et elle
+le complimenta sur sa belle mine, le trouva trs beau, le
+fit sourire en lui nommant une dame qui tait encore folle
+de lui. Puis, aprs avoir rpondu d'une lgre rvrence
+au salut muet du jeune prtre, elle s'en alla, de son allure
+modeste et sage.</p>
+
+<p>Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la
+porte, repris d'une tristesse, songeant sans doute ce
+prsent louche et pnible, si diffrent du glorieux pass.
+Et, brusquement, il revint Pierre, qui attendait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon ami, vous tes donc descendu au palais
+Boccanera. Ah! quel dsastre aussi de ce ct!</p>
+
+<p>Mais, lorsque le prtre lui eut rpt sa conversation
+avec Benedetta, la phrase o elle avait dit qu'elle l'aimait
+toujours et que jamais elle n'oublierait sa bont, quoi
+qu'il arrivt, il s'attendrit, sa voix eut un tremblement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est une bonne me, elle n'est pas mchante.
+Seulement, que voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-mme
+a t un peu violent peut-tre... Ces choses ne sont
+plus un mystre, je vous en parle librement, puisque,
+mon grand chagrin, tout le monde les connat.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>Orlando, s'abandonnant ses souvenirs, dit sa joie vive,
+la veille du mariage, la pense de cette admirable crature
+qui serait sa fille, qui remettrait de la jeunesse et
+du charme autour de son fauteuil d'infirme. Il avait toujours
+eu le culte de la beaut, un culte passionn d'amant,
+dont l'unique amour serait rest celui de la femme, si
+la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-mme. Et
+Benedetta, en effet, l'adora, le vnra, montant sans cesse
+passer des heures avec lui, habitant sa petite chambre
+pauvre, qui resplendissait alors de l'clat de divine grce
+qu'elle y apportait. Il revivait dans son haleine frache,
+dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
+dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais,
+tout de suite, quel affreux drame, et que son c&oelig;ur avait
+saign, de ne savoir comment rconcilier les poux! Il
+ne pouvait donner tort son fils de vouloir tre le mari
+accept, aim. D'abord, aprs la premire nuit dsastreuse,
+ce heurt de deux tres, entts chacun dans son
+absolu, il avait espr ramener Benedetta, la jeter aux
+bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes, elle lui eut fait
+ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
+disant toute sa rvolte imprvue devant l'acte, le don de
+sa virginit un autre homme, il comprit que jamais
+elle ne cderait. Et toute une anne s'tait coule, il
+avait vcu une anne, clou sur son fauteuil, avec ce
+drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
+luxueux dont les bruits n'arrivaient mme pas
+ ses oreilles. Que de fois il avait essay d'entendre,
+craignant des querelles, dsol de ne pouvoir se rendre
+utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien par
+son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des dtails que
+par Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans
+dfense; et ce mariage, o il avait vu un instant l'alliance
+tant dsire de l'ancienne Rome avec la nouvelle, ce
+mariage non consomm le dsesprait, comme l'chec
+de tous ses espoirs, l'avortement final du rve qui avait<a name="page_150" id="page_150"></a>
+empli sa vie. Lui-mme finit par souhaiter le divorce,
+tellement la souffrance d'une pareille situation devenait
+insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalit
+de certains antagonismes, et comment, avec le c&oelig;ur
+le plus tendre, la raison la plus droite, on peut faire son
+malheur et celui des autres!</p>
+
+<p>Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans
+avoir frapp, le comte Prada entra. Tout de suite, aprs
+un salut rapide au visiteur qui s'tait lev, il prit doucement
+les mains de son pre, les tta, en craignant de les
+trouver trop chaudes ou trop froides.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive l'instant de Frascati, o j'ai d coucher,
+tellement ces constructions interrompues me tracassent.
+Et l'on me dit que vous avez pass une nuit mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, je t'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous
+ vivre ici, sans aucune douceur? Cela n'est
+plus de votre ge. Vous me feriez tant plaisir en acceptant
+une chambre plus confortable, o vous dormiriez
+mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien,
+mon bon Luigi. Mais, je t'en prie, laisse-moi faire au gr
+de ma vieille tte. C'est la seule faon de me rendre
+heureux.</p>
+
+<p>Pierre fut trs frapp de l'ardente affection qui enflammait
+les regards des deux hommes, pendant qu'ils se
+contemplaient, les yeux dans les yeux. Cela lui parut
+infiniment touchant, d'une grande beaut de tendresse,
+au milieu de tant d'ides et d'actes contraires, de tant de
+ruptures morales, qui les sparaient.</p>
+
+<p>Et il s'intressa les comparer. Le comte Prada, plus
+court, plus trapu, avait bien la mme tte nergique et
+forte, plante de rudes cheveux noirs, les mmes yeux
+francs, un peu durs, dans une face d'un teint clair, barre
+d'paisses moustaches. Mais la bouche diffrait, une<a name="page_151" id="page_151"></a>
+bouche la dentition de loup, sensuelle et vorace, une
+bouche de proie, faite pour les soirs de bataille, quand
+il ne s'agit plus que de mordre la conqute des autres.
+C'tait ce qui faisait dire, lorsqu'on vantait ses yeux de
+franchise: Oui, mais je n'aime pas sa bouche. Les
+pieds taient forts, les mains grasses et trop larges, trs
+belles.</p>
+
+<p>Et Pierre s'merveillait de le trouver tel qu'il l'avait
+attendu. Il connaissait assez intimement son histoire,
+pour reconstituer en lui le fils du hros que la conqute
+a gt, qui mange dents pleines la moisson coupe par
+l'pe glorieuse du pre. Il tudiait surtout comment les
+vertus du pre avaient dvi, s'taient, chez l'enfant,
+transformes en vices, les qualits les plus nobles se pervertissant,
+l'nergie hroque et dsintresse devenant
+le froce apptit des jouissances, l'homme des batailles
+aboutissant l'homme du butin, depuis que les grands
+sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne
+se battait plus, qu'on tait l au repos, parmi les dpouilles
+entasses, pillant et dvorant. Et le hros, le
+pre paralytique, immobilis, qui assistait cela, cette
+dgnrescence du fils, du brasseur d'affaires gorg de
+millions!</p>
+
+<p>Mais Orlando prsenta Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Pierre Froment, dont je t'ai parl,
+l'auteur du livre que je t'ai fait lire.</p>
+
+<p>Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de
+Rome, avec une passion intelligente, en homme qui voulait
+en faire une grande capitale moderne. Il avait vu
+Paris transform par le second empire, il avait vu Berlin
+agrandi et embelli, aprs les victoires de l'Allemagne; et,
+selon lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle
+ne devenait pas la ville habitable d'un grand peuple, elle
+tait menace d'une mort prompte. Ou un muse croulant,
+ou une cit refaite, ressuscite.</p>
+
+<p>Pierre, intress, presque gagn dj, coutait cet<a name="page_152" id="page_152"></a>
+habile homme dont l'esprit ferme et clair le charmait. Il
+savait avec quelle adresse il avait man&oelig;uvr dans l'affaire
+de la villa Montefiori, s'y enrichissant lorsque tant
+d'autres s'y ruinaient, ayant prvu sans doute la catastrophe
+fatale, au moment o la rage de l'agio affolait
+encore la nation entire. Pourtant, il surprenait dj des
+signes de fatigue, des rides prcoces, les lvres affaisses,
+sur cette face de volont et d'nergie, comme si l'homme
+se lassait de la continuelle lutte, parmi les croulements
+voisins, qui minaient le sol, menaant d'emporter par
+contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait
+que Prada, dans les derniers temps, avait eu des inquitudes
+srieuses; et plus rien n'tait solide, tout pouvait
+tre englouti, la suite de la crise financire qui s'aggravait
+de jour en jour. Chez ce rude fils de l'Italie du
+Nord, c'tait une sorte de dchance, un lent pourrissement,
+sous l'influence amollissante, pervertissante de
+Rome. Tous ses apptits s'y taient rus leur satisfaction,
+il s'puisait les y contenter, apptits d'argent,
+apptits de femmes. Et de l venait la grande tristesse
+muette d'Orlando, quand il voyait cette dchance rapide
+de sa race de conqurant, tandis que Sacco, l'Italien du
+Midi, servi par le climat, fait cet air de volupt, ces
+villes d'antique poussire, brles de soleil, s'y panouissait
+comme la vgtation naturelle du sol satur des
+crimes de l'histoire, s'y emparait peu peu de tout, de
+la richesse et de la puissance.</p>
+
+<p>Le nom de Sacco fut prononc, le pre dit au fils un
+mot de la visite de Stefana. Sans rien ajouter, tous deux
+se regardrent avec un sourire. Le bruit courait que le
+ministre de l'Agriculture, dcd, ne serait peut-tre pas
+remplac tout de suite, qu'un autre ministre ferait l'intrim,
+et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.</p>
+
+<p>Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre,
+alors, redoubla d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dit le comte, vous tes descendu rue Giulia.<a name="page_153" id="page_153"></a>
+Toute la vieille Rome dort l, dans le silence de l'oubli.</p>
+
+<p>Trs l'aise, il s'entretint du cardinal et mme de Benedetta,
+la comtesse, comme il disait en parlant de sa
+femme. Il s'tudiait ne montrer aucune colre. Mais le
+jeune prtre le sentit frmissant, saignant toujours, grondant
+de rancune. Chez lui, la passion de la femme, le
+dsir clatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
+satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore l
+une des vertus gtes du pre, le rve enthousiaste courant
+au but, aboutissant l'action immdiate. Aussi, aprs
+sa liaison avec la princesse Flavia, quand il avait voulu
+Benedetta, la nice divine d'une tante reste si belle,
+s'tait-il rsign tout, au mariage, la lutte contre cette
+jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre
+sa vie entire. Plutt que de ne pas l'avoir, il
+aurait incendi Rome. Et ce dont il souffrait sans espoir de
+gurison, la plaie sans cesse avive qu'il portait au flanc,
+c'tait de ne pas l'avoir eue, de se dire qu'elle tait sienne
+et qu'elle s'tait refuse. Jamais il ne devait pardonner
+l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair inassouvie,
+o le moindre souffle en rveillait la cuisson. Et,
+sous son apparence d'homme correct, le sensuel dlirait
+alors, jaloux et vindicatif, capable d'un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb est au courant, murmura le vieil
+Orlando de sa voix triste.</p>
+
+<p>Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde
+tait au courant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pre, si je ne vous avais pas obi, jamais
+je ne me serais prt ce procs en annulation de mariage!
+La comtesse aurait bien t force de rintgrer le
+domicile conjugal, et elle ne serait pas aujourd'hui se
+moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.</p>
+
+<p>D'un geste, son tour, Orlando voulut protester.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, mon pre. Pourquoi croyez-vous
+donc qu'elle s'est enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre
+aux bras de son amant, chez elle? Et je trouve mme que<a name="page_154" id="page_154"></a>
+le palais de la rue Giulia, avec son cardinal, abrite l des
+choses assez malpropres.</p>
+
+<p>C'tait le bruit qu'il rpandait, l'accusation qu'il portait
+partout contre sa femme, cette liaison adultre, selon lui
+publique, honte. Au fond, cependant, il n'y croyait pas
+lui-mme, connaissant trop bien la raison ferme de Benedetta,
+l'ide superstitieuse et comme mystique qu'elle
+mettait dans sa virginit, la volont qu'elle avait d'tre
+seulement l'homme qu'elle aimerait et qui serait son
+mari devant Dieu. Mais il trouvait une accusation pareille
+de bonne guerre, trs efficace.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, s'cria-t-il brusquement, vous savez, mon
+pre, que j'ai reu communication du mmoire de Morano;
+et c'est chose entendue: si le mariage n'a pu tre consomm,
+c'est par suite de l'impuissance du mari.</p>
+
+<p>Il partit d'un clat de rire, dsirant montrer que cela
+lui semblait tre le comble du comique. Seulement, il
+avait pli de sourde exaspration, sa bouche riait durement,
+avec une cruaut meurtrire; et il tait vident
+que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
+insultante pour un homme de sa virilit, l'avait dcid
+se dfendre, dans ce procs, dont il voulait d'abord ne
+tenir aucun compte. Il plaiderait donc, convaincu d'ailleurs
+que sa femme n'obtiendrait pas l'annulation du mariage.
+Et, toujours riant, il donnait des dtails un peu libres sur
+l'acte, expliquant que ce n'tait pas si commode avec une
+femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du
+reste, il n'tait pas si certain que a de ne pas l'avoir accompli.
+En tout cas, il demanderait l'preuve, le jugement
+de Dieu, comme il disait en s'gayant plus fort de sa plaisanterie,
+et devant les cardinaux assembls, s'ils poussaient
+la conscience jusqu' vouloir constater la chose par
+eux-mmes.</p>
+
+<p>&mdash;Luigi! dit Orlando doucement, en dsignant le
+jeune prtre d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me tais, vous avez raison, mon pre. Mais,<a name="page_155" id="page_155"></a>
+en vrit, c'est tellement abominable et ridicule... Vous
+savez le mot de Lisbeth: Ah! mon pauvre ami, c'est
+donc d'un petit Jsus que je vais accoucher.</p>
+
+<p>De nouveau, Orlando parut mcontent, car il n'aimait
+point, quand il y avait l un visiteur, que son fils afficht
+si tranquillement devant lui sa liaison. Lisbeth Kauffmann,
+ peine ge de trente ans, trs blonde, trs rose,
+et d'une gaiet toujours rieuse, appartenait la colonie
+trangre, veuve d'un mari mort depuis deux ans Rome,
+o il tait venu soigner une maladie de poitrine. Demeure
+libre, suffisamment riche pour n'avoir besoin de personne,
+elle y tait reste par got, passionne d'art, faisant
+elle-mme un peu de peinture; et elle avait achet,
+rue du Prince-Amde, dans un quartier neuf, un petit
+palais, o la grande salle du second tage, transforme en
+atelier, embaume de fleurs en toute saison, tendue de
+vieilles toffes, tait bien connue de la socit aimable et
+intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle allgresse,
+vtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
+terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'tant
+encore compromise qu'avec Prada. Il lui avait plu sans
+doute, elle s'tait simplement donne lui, lorsque sa
+femme, depuis quatre mois dj, l'avait quitt; et elle
+tait enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne
+cachait point, l'air si tranquille et si heureux, que son
+vaste cercle de connaissances continuait la venir voir,
+comme si de rien n'tait, dans cette vie facile, libre,
+des grandes villes cosmopolites. Cette grossesse, naturellement,
+au milieu des circonstances o se trouvait le
+comte, le ravissait, devenait ses yeux le meilleur des
+arguments, contre l'accusation dont souffrait son orgueil
+d'homme. Mais, au fond de lui, sans qu'il l'avout, la blessure
+ingurissable n'en saignait pas moins; car ni cette
+paternit prochaine, ni la possession amusante et flatteuse
+de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de
+Benedetta: c'tait celle-ci qu'il brlait d'avoir, qu'il<a name="page_156" id="page_156"></a>
+aurait voulu punir tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas
+eue.</p>
+
+<p>Pierre, n'tant pas au courant, ne pouvait comprendre.
+Comme il sentait une gne, dsireux de se donner une
+contenance, il avait pris sur la table, parmi les journaux,
+un gros volume, tonn de rencontrer l un ouvrage franais
+classique, un de ces manuels pour le baccalaurat,
+o se trouve un abrg des connaissances exiges dans
+les programmes. Ce n'tait qu'un livre humble et pratique
+d'instruction premire, mais il traitait forcment de toutes
+les sciences mathmatiques, de toutes les sciences physiques,
+chimiques et naturelles, de sorte qu'il rsumait en
+gros les conqutes du sicle, l'tat actuel de l'intelligence
+humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'cria Orlando, heureux de la diversion, vous
+regardez le livre de mon vieil ami Thophile Morin. Vous
+savez qu'il tait un des Mille de Marsala et qu'il a conquis
+la Sicile et Naples avec nous. Un hros!... Et, depuis
+plus de trente ans, il est retourn en France, sa chaire
+de simple professeur, qui ne l'a gure enrichi. Aussi a-t-il
+publi ce livre, dont la vente, parat-il, marche si bien,
+qu'il a eu l'ide d'en tirer un nouveau petit bnfice avec
+des traductions, entre autres avec une traduction italienne...
+Nous sommes rests des frres, il a song utiliser
+mon influence, qu'il croit dcisive. Mais il se trompe,
+hlas! je crains bien de ne pas russir faire adopter
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>Prada, redevenu trs correct et charmant, eut un lger
+haussement d'paules, plein du scepticisme de sa gnration,
+uniquement dsireuse de maintenir les choses
+existantes, pour en tirer le plus de profit possible.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de
+livres!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! reprit passionnment le vieillard, il n'y
+a jamais trop de livres! Il en faut, et encore, et toujours!
+C'est par le livre, et non par l'pe, que l'humanit vaincra<a name="page_157" id="page_157"></a>
+le mensonge et l'injustice, conquerra la paix finale de
+la fraternit entre les peuples... Oui, tu souris, je sais
+que tu appelles a mes ides de 48, de vieille barbe,
+comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment.
+Mais il n'en est pas moins vrai que l'Italie est morte,
+si l'on ne se hte de reprendre le problme par en bas, je
+veux dire si l'on ne fait pas le peuple; et il n'y a qu'une
+faon de faire un peuple, de crer des hommes, c'est de
+les instruire, c'est de dvelopper par l'instruction cette
+force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans
+l'ignorance et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est
+faite, faisons les Italiens. Des livres, des livres encore! et
+allons toujours plus en avant, dans plus de science, dans
+plus de clart, si nous voulons vivre, tre sains, bons et
+forts!</p>
+
+<p>Le vieil Orlando tait superbe, moiti soulev, avec
+son puissant mufle lonin, tout flambant de la blancheur
+clatante de la barbe et de la chevelure. Et, dans cette
+chambre candide, si touchante en sa pauvret voulue, il
+avait pouss son cri d'espoir avec une telle fivre de foi,
+que le jeune prtre vit s'voquer devant lui une autre
+figure, celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout,
+les cheveux seuls de neige, admirable lui aussi de beaut
+hroque, au milieu de son palais en ruine, dont les plafonds
+dors menaaient de crouler sur ses paules. Ah!
+les entts magnifiques, les croyants, les vieux qui restent
+plus virils, plus passionns que les jeunes! Ceux-ci
+taient aux deux bouts opposs des croyances, n'ayant ni
+une ide, ni une tendresse communes; et, dans cette antique
+Rome o tout volait en poudre, eux seuls semblaient
+protester, indestructibles, face face par-dessus leur ville,
+comme deux frres spars, immobiles l'horizon. De les
+avoir ainsi vus l'un aprs l'autre, si grands, si seuls, si
+dsintresss de la bassesse quotidienne, cela emplissait
+une journe d'un rve d'ternit.</p>
+
+<p>Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard,<a name="page_158" id="page_158"></a>
+pour le calmer dans une treinte tendrement
+filiale.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! pre, c'est vous qui avez raison, toujours
+raison, et je suis un imbcile de vous contredire. Je vous
+en prie, ne vous remuez pas de la sorte, car vous vous
+dcouvrez, vos jambes vont se refroidir encore.</p>
+
+<p>Et il se mit genoux, il arrangea la couverture avec un
+soin infini; puis, restant par terre, comme un petit garon,
+malgr ses quarante-deux ans sonns, il leva ses
+yeux humides, suppliants d'adoration muette; tandis que
+le vieux, calm, trs mu, lui caressait les cheveux de ses
+doigts tremblants.</p>
+
+<p>Pierre tait l depuis prs de deux heures, lorsque enfin
+il prit cong, trs frapp et trs touch de tout ce qu'il
+avait vu et entendu. Et, de nouveau, il dut promettre de
+revenir, pour causer longuement. Dehors, il s'en alla au
+hasard. Quatre heures sonnaient peine, son ide tait
+de traverser Rome ainsi, sans itinraire arrt d'avance,
+ cette heure dlicieuse o le soleil s'abaissait, dans l'air
+rafrachi, immensment bleu. Mais, presque tout de
+suite, il se trouva dans la rue Nationale, qu'il avait descendue
+en voiture, la veille, son arrive; et il reconnut
+les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde
+et dmesure, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini.
+Puis, au dtour, comme il s'arrtait pour revoir la
+colonne Trajane, qui maintenant se dtachait en un ft
+sombre, au fond de la place basse dj envahie par le crpuscule,
+il fut surpris de l'arrt brusque d'une victoria,
+d'o un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
+signe de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Froment! monsieur l'abb Froment!</p>
+
+<p>C'tait le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire
+sa promenade quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que
+des libralits de son oncle le cardinal, presque toujours
+ court d'argent. Mais, comme tous les Romains, il n'aurait<a name="page_159" id="page_159"></a>
+mang que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour garder
+sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture
+est le luxe indispensable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Froment, si vous voulez bien monter,
+je serai heureux de vous montrer un peu notre ville.</p>
+
+<p>Sans doute il dsirait faire plaisir Benedetta, en tant
+aimable pour son protg. Puis, dans son oisivet, il lui
+plaisait d'initier ce jeune prtre, qu'on disait si intelligent,
+ ce qu'il croyait tre la fleur de Rome, la vie
+inimitable.</p>
+
+<p>Pierre dut accepter, bien qu'il et prfr sa promenade
+solitaire. Le jeune homme pourtant l'intressait, ce
+dernier n d'une race puise, qu'il sentait incapable
+de pense et d'action, fort sduisant d'ailleurs, dans son
+orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que patriote,
+il n'avait jamais eu la moindre vellit de se rallier,
+satisfait de vivre l'cart, ne rien faire; et, si passionn
+qu'il ft, il ne commettait point de folies, trs
+pratique au fond, trs raisonnable, comme tous ceux de
+sa ville, sous leur apparente fougue. Ds que la voiture,
+aprs avoir travers la place de Venise, s'engagea dans le
+Corso, il laissa clater sa vanit enfantine, son amour de
+la vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et
+tout cela apparut trs clairement, dans le simple geste
+qu'il fit, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le Corso!</p>
+
+<p>De mme que la veille, Pierre fut saisi d'tonnement.
+La longue et troite rue s'tendait de nouveau, jusqu' la
+place du Peuple blanche de lumire, avec la seule diffrence
+que c'taient les maisons de droite qui baignaient
+dans le soleil, tandis que celles de gauche taient noires
+d'ombre. Comment! c'tait a, le Corso! cette tranche
+ demi obscure, trangle entre les hautes et lourdes
+faades! cette chausse mesquine, o trois voitures au
+plus passaient de front, que des boutiques serres bordaient
+de leurs talages de clinquant! Ni espace libre, ni<a name="page_160" id="page_160"></a>
+horizons vastes, ni verdure rafrachissante! Rien que la
+bousculade, l'entassement, l'touffement, le long des petits
+trottoirs, sous une mince bande de ciel! Et Dario eut
+beau lui nommer les palais historiques et fastueux, le
+palais Bonaparte, le palais Doria, le palais Odelscachi, le
+palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer la
+place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurle, la place
+la plus vivante de la ville, o pitine un continuel peuple
+debout, causant et regardant; il eut beau, jusqu' la
+place du Peuple, lui faire admirer les glises, les maisons,
+les rues transversales, la rue des Condotti, au bout
+de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
+l'apparition de la Trinit des Monts, toute en or, en haut
+du triomphal escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression
+dsillusionne de voie sans largeur et sans air,
+les palais lui semblaient des hpitaux ou des casernes
+tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres,
+seule la Trinit des Monts l'avait sduit, par son resplendissement
+lointain d'apothose.</p>
+
+<p>Mais il fallut revenir de la place du Peuple la place
+de Venise, et retourner encore, et revenir encore, deux,
+trois, quatre tours, sans lassitude. Dario, ravi, se montrait,
+regardait, tait salu, saluait. Sur les deux trottoirs,
+une foule compacte dfilait, dont les yeux plongeaient au
+fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
+mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu peu,
+le nombre des voitures devenait tel, que la double file
+tait ininterrompue, serre, oblige de marcher au pas.
+On se touchait, on se dvisageait, dans ce perptuel frlement
+de celles qui montaient et de celles qui descendaient.
+C'tait la promiscuit du plein air, toute Rome
+entasse dans le moins de place possible, les gens qui se
+connaissaient, qui se retrouvaient comme en l'intimit
+d'un salon, les gens qui ne se parlaient pas, des mondes
+les plus adverses, mais qui se coudoyaient, qui se fouillaient
+du regard, jusqu' l'me. Et Pierre, alors, eut la<a name="page_161" id="page_161"></a>
+rvlation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion
+et la gloire de la ville. Justement, le plaisir tait l, dans
+l'troitesse de la voie, dans ce coudoiement forc, qui
+permettait les rencontres attendues, les curiosits satisfaites,
+l'talage des vanits heureuses, les provisions des
+commrages sans fin. La ville entire s'y revoyait chaque
+jour, s'talait, s'piait, se donnait son spectacle elle-mme,
+brle d'un tel besoin, indispensable la longue,
+de se voir ainsi, qu'un homme bien n qui manquait le
+Corso, tait comme un homme dpays, sans journaux,
+vivant en sauvage. Et l'air tait d'une douceur dlicieuse,
+l'troite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
+avait une infinie puret bleue.</p>
+
+<p>Dario ne cessait de sourire, d'incliner lgrement la
+tte; et il nommait Pierre des princes et des princesses,
+des ducs et des duchesses, des noms retentissants dont
+l'clat emplit l'Histoire, dont les syllabes sonores voquent
+des chocs d'armures dans les batailles, des dfils
+de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or,
+aux vtements sacrs tincelants de pierreries; et Pierre
+tait dsespr d'apercevoir de grosses dames, de petits
+messieurs, des tres bouffis ou chtifs, que le costume
+moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques jolies
+femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux
+grands yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer
+le palais Buongiovanni, une immense faade du dix-septime
+sicle, aux fentres encadres de rinceaux, d'une
+pesanteur de got fcheuse, il ajouta, d'un air gay:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tenez, voici Attilio, l, sur le trottoir... Le
+jeune lieutenant Sacco, vous savez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>D'un signe, Pierre rpondit qu'il tait au courant.
+Attilio, en tenue, le sduisit tout de suite, trs jeune,
+l'air vif et brave, avec son visage de franchise o luisaient
+tendrement les yeux bleus de sa mre. Il tait vraiment
+la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
+dsintress de toute basse proccupation d'avenir.<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, quand nous repasserons devant le
+palais, reprit Dario. Il sera encore l, et je vous montrerai
+quelque chose.</p>
+
+<p>Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses,
+ces petites duchesses, leves si discrtement au
+Sacr-C&oelig;ur, d'ailleurs si ignorantes pour la plupart,
+achevant leur ducation ensuite dans les jupons de leurs
+mres, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
+Corso, vivant les interminables jours clotres, emprisonnes
+au fond des palais sombres. Mais quelles temptes
+dans ces mes muettes, o personne n'tait
+descendu! quelle lente pousse de volont parfois, sous
+cette obissance passive, sous cette apparente inconscience
+de ce qui les entourait! Combien entendaient
+obstinment faire leur vie elles-mmes, choisir l'homme
+qui leur plairait, l'avoir malgr le monde entier! Et c'tait
+l'amant cherch et lu, parmi le flot des jeunes hommes,
+au Corso; c'tait l'amant pch des yeux pendant la promenade,
+les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient
+ l'aveu, au don total, sans mme un souffle des lvres,
+chastement closes; et c'taient enfin les billets doux
+remis furtivement l'glise, la femme de chambre gagne,
+facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout,
+il y avait souvent un mariage.</p>
+
+<p>Celia, elle, avait voulu Attilio, ds que leurs regards
+s'taient rencontrs, le jour de mortel ennui, o, pour la
+premire fois, elle l'avait aperu, d'une fentre du palais
+Buongiovanni. Il venait de lever la tte, elle l'avait pris
+jamais, en se donnant elle-mme, de ses grands yeux
+purs, poss sur les siens. Elle n'tait qu'une amoureuse,
+rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas
+un autre. Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait
+bien le conqurir tout de suite par la tranquille obstination
+de sa volont. On racontait les terribles fureurs
+du prince son pre, qui se brisaient contre son silence
+respectueux et ttu. Le prince, de sang ml, fils d'une<a name="page_163" id="page_163"></a>
+Amricaine, ayant pous une Anglaise, ne luttait que
+pour garder intacts son nom et sa fortune, au milieu des
+croulements voisins; et le bruit courait qu' la suite
+d'une querelle, o il avait voulu s'en prendre sa femme,
+en l'accusant de n'avoir pas veill suffisamment sur leur
+fille, la princesse s'tait rvolte, d'un orgueil et d'un
+gosme d'trangre qui avait apport cinq millions.
+N'tait-ce point assez de lui avoir donn cinq enfants?
+Elle vivait les jours s'adorer, abandonnant Celia, se
+dsintressant de la maison, o soufflait la tempte.</p>
+
+<p>Mais la voiture allait passer de nouveau devant le
+palais, et Dario prvint Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, voil Attilio revenu... Et, maintenant,
+regardez l-haut, la troisime fentre du premier tage.</p>
+
+<p>Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau
+qui s'cartait un peu, et la douce figure de Celia apparut,
+un lis candide et ferm. Elle ne sourit pas, elle ne bougea
+pas. Rien ne se lisait sur cette bouche de puret, dans
+ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle prenait Attilio,
+elle se donnait lui, sans rserve. Le rideau retomba.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on
+jamais ce qu'il y a derrire tant d'innocence?</p>
+
+<p>Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tte leve
+encore, la face immobile et ple lui aussi, avec sa bouche
+close, ses yeux largement ouverts. Et cela le toucha infiniment,
+l'amour absolu dans sa brusque toute-puissance,
+l'amour vrai, ternel et jeune, en dehors des ambitions et
+des calculs de l'entourage.</p>
+
+<p>Puis, Dario donna son cocher l'ordre de monter au
+Pincio: le tour obligatoire du Pincio, par les belles
+aprs-midi claires. Et ce fut d'abord la place du Peuple,
+la plus are et la plus rgulire de Rome, avec ses
+amorces de rues et ses glises symtriques, son oblisque
+central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant,
+aux deux cts du petit pav blanchi, entre les architectures
+graves, dores de soleil. A droite, ensuite, la voiture<a name="page_164" id="page_164"></a>
+s'engagea sur les rampes du Pincio, un chemin en
+lacet, magnifique, orn de bas-reliefs, de statues, de
+fontaines, toute une sorte d'apothose de marbre, un
+ressouvenir de la Rome antique, qui se dressait parmi
+les verdures. Mais, en haut, Pierre trouva le jardin petit,
+ peine un grand square, un carr aux quatre alles
+ncessaires pour que les quipages pussent tourner indfiniment.
+Les images des hommes illustres de l'ancienne
+Italie et de la nouvelle bordent ces alles d'une file ininterrompue
+de bustes. Il admira surtout les arbres, les
+essences les plus varies et les plus rares, choisis et
+entretenus avec un grand soin, presque tous feuillage
+persistant, ce qui perptuait l, l'hiver comme l't,
+d'admirables ombrages, nuancs de tous les verts imaginables.
+Et la voiture s'tait mise tourner, par les
+belles alles fraches, la suite des autres voitures,
+un flot continu, jamais lass.</p>
+
+<p>Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria
+bleu sombre, trs correctement mene. Elle tait
+fort jolie, petite, chtaine, avec un teint mat, de grands
+yeux doux, l'air modeste, d'une simplicit sduisante.
+Svrement habille de soie feuille morte, elle avait un
+grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario
+la dvisageait, le prtre lui demanda son nom, ce qui fit
+sourire le jeune prince. Oh! personne, la Tonietta, une
+des rares demi-mondaines dont Rome s'occupait. Puis,
+librement, avec la belle franchise de la race sur les
+choses de l'amour, il continua, donna des dtails: une
+fille dont l'origine restait obscure, les uns la faisant partir
+de trs bas, d'un cabaretier de Tivoli, les autres la disant
+ne Naples, d'un banquier; mais, en tout cas, une fille
+fort intelligente, qui s'tait fait une ducation, qui recevait
+admirablement dans son petit palais de la rue des Mille,
+un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort prsent.
+Elle ne s'affichait pas, n'avait gure qu'un amant la
+fois, et les princesses, les duchesses qui s'inquitaient<a name="page_165" id="page_165"></a>
+d'elle, chaque jour, au Corso, la trouvaient bien. Une
+particularit surtout l'avait rendue clbre, des coups de
+c&oelig;ur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner
+pour rien l'aim, n'acceptant strictement de lui chaque
+matin qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que,
+lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant des semaines
+souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de
+marie, on souriait d'un air de tendre complaisance.</p>
+
+<p>Mais Dario s'interrompit pour saluer crmonieusement
+une dame qui passait dans un landau immense, seule en
+compagnie d'un monsieur. Et il dit simplement au
+prtre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mre.</p>
+
+<p>Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son
+histoire du vicomte de la Choue: son second mariage,
+cinquante ans, aprs la mort du prince Onofrio Boccanera;
+la faon dont, superbe encore, elle avait pch des
+yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel
+homme son got, de quinze ans plus jeune qu'elle; et
+quel tait cet homme, ce Jules Laporte, ancien sergent
+de la garde suisse, disait-on, ancien commis voyageur en
+reliques, compromis dans une histoire extraordinaire de
+reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un
+marquis Montefiori, de belle prestance, le dernier des
+aventuriers heureux, triomphant au pays lgendaire o
+les bergers pousent des reines.</p>
+
+<p>A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre
+les regarda tous les deux. La marquise tait vraiment
+surprenante, toute la classique beaut romaine panouie,
+grande, forte, trs brune, avec une tte de desse, aux
+traits rguliers, un peu massifs, n'accusant son ge que
+par le duvet dont sa lvre suprieure tait recouverte. Et
+le marquis, ce Suisse de Genve romanis, avait vraiment
+fire tournure, avec sa carrure de solide officier et ses
+moustaches au vent, pas bte, disait-on, trs gai et trs
+souple, amusant pour les dames. Elle en tait si glorieuse,<a name="page_166" id="page_166"></a>
+qu'elle le tranait et l'talait, ayant recommenc l'existence
+avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant son
+cou la petite fortune sauve du dsastre de la villa Montefiori,
+si oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait
+seulement parfois la promenade, le saluant ainsi qu'une
+connaissance de hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Allons voir le soleil se coucher derrire Saint-Pierre,
+dit Dario, dans son rle d'homme consciencieux qui
+montre les curiosits.</p>
+
+<p>La voiture revint sur la terrasse, o une musique militaire
+jouait avec des clats de cuivre terribles. Pour entendre,
+beaucoup d'quipages dj stationnaient, tandis
+qu'une foule de pitons, de simples promeneurs, sans
+cesse accrue, s'tait amasse. Et, de cette terrasse admirable,
+trs haute, trs large, se droulait une des vues
+les plus merveilleuses de Rome. Au del du Tibre, par-dessus
+le chaos blafard du nouveau quartier des Prs du
+Chteau, se dressait Saint-Pierre, entre les verdures du
+mont Mario et du Janicule. Puis, c'tait gauche toute la
+vieille ville, une tendue de toits sans bornes, une mer
+roulante d'difices, perte de vue. Mais les regards, toujours,
+revenaient Saint-Pierre, trnant dans l'azur,
+d'une grandeur pure et souveraine. Et, de la terrasse, au
+fond du ciel immense, les lents couchers de soleil, derrire
+le colosse, taient sublimes.</p>
+
+<p>Parfois, ce sont des croulements de nues sanglantes,
+des batailles de gants, luttant coups de montagnes, succombant
+sous les ruines monstrueuses de villes en
+flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se dtachent que des
+gerures rouges, comme si un filet de lumire tait jet,
+pour repcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois,
+c'est une brume rose, toute une poussire dlicate qui
+tombe, raye de perles par un lointain coup de pluie,
+dont le rideau est tir sur le mystre de l'horizon. Parfois,
+c'est un triomphe, un cortge de pourpre et d'or, des
+chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des<a name="page_167" id="page_167"></a>
+galres qui flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses
+et extravagantes, s'abmant au gouffre peu peu
+insondable du crpuscule.</p>
+
+<p>Mais, ce soir-l, Pierre eut le spectacle sublime, dans
+une grandeur calme, aveuglante et dsespre. D'abord,
+juste au-dessus du dme de Saint-Pierre, descendant du
+ciel sans tache, d'une limpidit profonde, le soleil tait
+si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
+soutenir l'clat. Dans cette splendeur, le dme semblait
+incandescent, un dme d'argent liquide; tandis que
+le quartier voisin, les toitures du Borgo taient comme
+changes en un lac de braise. Puis, mesure que le soleil
+s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
+bientt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrire
+le dme, qui se dtacha en bleu sombre, lorsque, entirement
+cach, l'astre ne fut plus, autour, qu'une aurole,
+une gloire d'o jaillissait une couronne de flamboyants
+rayons. Et, alors, commena le rve, le singulier clairage
+du rang des fentres qui rgnent sous la coupole,
+traverses de part en part, devenues des bouches rougeoyantes
+de fournaise; de sorte qu'on aurait pu croire
+que le dme tait pos sur un brasier, isol en l'air,
+soulev et port par la violence du feu. Cela dura trois
+minutes peine. En bas, les toits confus du Borgo se
+noyaient de vapeurs violtres, pendant que l'horizon, du
+Janicule au mont Mario, dcoupait sa ligne nette et noire;
+et ce fut le ciel qui devint son tour de pourpre et d'or,
+un calme infini de clart surhumaine, au-dessus de la
+terre qui s'anantissait. Enfin, les fentres s'teignirent,
+le ciel s'teignit, il ne resta que la rondeur du dme
+de Saint-Pierre, vague, de plus en plus efface, dans la
+nuit envahissante.</p>
+
+<p>Et, par une sourde liaison d'ides, Pierre vit ce moment
+s'voquer devant lui, une fois encore, les hautes, et
+tristes, et dclinantes figures du cardinal Boccanera et
+du vieil Orlando. Au soir de ce jour, o il les avait<a name="page_168" id="page_168"></a>
+connus l'un aprs l'autre, si grands dans l'obstination de
+leur espoir, ils taient l tous les deux, debout l'horizon,
+sur leur ville anantie, au bord du ciel que la mort semblait
+prendre. tait-ce donc que tout allait ainsi crouler
+avec eux, que tout allait s'teindre et disparatre, dans
+la nuit des temps rvolus?<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p>Le lendemain, Narcisse Habert, dsol, vint dire
+Pierre que son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le
+camrier secret, qui se prtendait souffrant, avait demand
+deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
+prtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva
+donc immobilis, n'osant rien tenter d'autre part pour
+voir le pape, car on l'avait effray un tel point, qu'il
+craignait de tout compromettre par une dmarche maladroite.
+Et, ds&oelig;uvr, il se mit visiter Rome, voulant
+occuper son temps.</p>
+
+<p>Sa premire visite fut pour les ruines du Palatin. Ds
+huit heures, un matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se
+prsenta l'entre, qui se trouve rue Saint-Thodore,
+une grille que flanquent les pavillons des gardiens. Et, tout
+de suite, un de ceux-ci se dtacha, s'offrit pour servir de
+guide. Lui, aurait prfr voyager sa fantaisie, errer
+au hasard de ses dcouvertes et de son rve. Mais il lui
+fut pnible de refuser l'offre de cet homme qui parlait le
+franais trs nettement, avec un bon sourire de complaisance.
+C'tait un petit homme trapu, un ancien soldat,
+d'une soixantaine d'annes, la figure carre et rougeaude,
+que barraient de grosses moustaches blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si monsieur l'abb veut me suivre... Je vois
+que monsieur l'abb est Franais. Moi, je suis Pimontais,
+et je les connais bien, les Franais: j'tais avec eux
+ Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise, a ne s'oublie<a name="page_170" id="page_170"></a>
+pas, quand on a t frres... Tenez! montez par ici,
+droite.</p>
+
+<p>Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de
+cyprs qui borde le plateau du Palatin, du ct du Tibre,
+et qu'il avait aperue du Janicule, le jour de son arrive.
+Dans l'air si dlicatement bleu, le vert intense de ces
+arbres mettait l comme une frange noire. On ne voyait
+qu'eux, la pente s'tendait nue et dvaste, d'un gris sale
+de poussire, parseme de quelques buissons, au milieu
+desquels affleuraient des bouts d'antiques murailles.
+C'tait le ravage, la tristesse lpreuse des terrains de
+fouille, o seuls les savants s'enthousiasment.</p>
+
+<p>&mdash;Les maisons de Tibre, de Caligula et des Flaviens
+sont l-haut, reprit le guide. Mais nous les gardons pour
+la fin, il faut que nous fassions le tour.</p>
+
+<p>Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrta
+devant une excavation, une sorte de grotte dans le flanc
+du mont.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est l'antre lupercal, o la louve allaita Romulus
+et Remus. Autrefois, on voyait encore, l'entre, le
+figuier Ruminal, qui avait abrit les deux jumeaux.</p>
+
+<p>Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien
+soldat semblait simple et convaincu dans ses explications,
+trs fier d'ailleurs de toute cette gloire antique qui tait
+sienne. Mais, lorsque, prs de la grotte, le digne homme
+lui eut montr les vestiges de la Roma quadrata, des
+restes de murailles qui paraissent rellement remonter
+ la fondation de Rome, il s'intressa, une premire motion
+lui fit battre le c&oelig;ur. Et, certes, ce n'tait pas que le
+spectacle ft admirable, car il s'agissait de quelques blocs
+de pierre taills, poss l'un sur l'autre, sans ciment ni
+chaux. Seulement, un pass de vingt-sept sicles s'voquait,
+et ces pierres effrites et noircies, qui avaient
+support un si retentissant difice de splendeur et de
+toute-puissance, prenaient une extraordinaire majest.</p>
+
+<p>La visite continua, ils revinrent droite, longeant toujours<a name="page_171" id="page_171"></a>
+le flanc du mont. Les annexes des palais avaient d
+descendre jusque-l: des restes de portiques, des salles
+effondres, des colonnes et des frises remises debout,
+bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
+herbes folles de cimetire; et le guide, rcitant ce qu'il
+savait si bien pour l'avoir rpt quotidiennement depuis
+dix annes, continuait affirmer les hypothses les moins
+sres, en donnant chaque dbris un nom, un emploi,
+une histoire.</p>
+
+<p>&mdash;La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste
+de la main qui indiquait des boulis de terre.</p>
+
+<p>Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se
+hasarda demander:</p>
+
+<p>&mdash;O donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, il parat qu'on en voyait
+encore la faade la fin du sicle dernier. On y entrait
+de l'autre ct, par la voie Sacre. De ce ct-ci, il y avait
+un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque Maxime, et
+d'o l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous
+pouvez le constater, le palais se trouve encore presque
+totalement enfoui sous ce grand jardin, l-haut, le jardin
+de la villa Mills; et, quand on aura l'argent pour les
+fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que le
+temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.</p>
+
+<p>Il tourna gauche, entra dans le Stade, le petit cirque
+pour les courses pied, qui s'allongeait au flanc mme
+de la maison d'Auguste; et, cette fois, le prtre, saisi,
+commena se passionner. Ce n'tait point qu'il y et
+l une ruine suffisamment conserve et d'aspect monumental;
+aucune colonne n'tait reste en place, seules les
+murailles de droite se dressaient encore; mais on avait
+retrouv tout le plan, les bornes chaque bout, le portique
+autour de la piste, la loge de l'empereur, colossale,
+qui, aprs avoir t gauche, dans la maison d'Auguste,
+s'tait ouverte ensuite droite, encastre dans le palais
+de Septime Svre. Et le guide allait toujours, au milieu<a name="page_172" id="page_172"></a>
+de ces dbris pars, donnait des explications abondantes
+et prcises, assurait que ces messieurs de la Direction des
+fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux plus petits dtails,
+ ce point qu'ils taient en train d'en tablir un plan
+exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les
+niches, la nature des marbres dont les murs se trouvaient
+recouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par
+dclarer, d'un air bat lui-mme. Les Allemands n'auront
+pas mordre, et ils ne viendront pas tout bouleverser
+ici, comme ils l'ont fait au Forum, o l'on ne se reconnat
+plus, depuis qu'ils y ont pass avec leur science.</p>
+
+<p>Pierre sourit, et l'intrt s'accrut encore, lorsqu'il
+l'eut suivi, par des escaliers rompus et des ponts de bois
+jets sur des trous, dans les ruines gantes du palais de
+Septime Svre. Le palais s'levait la pointe mridionale
+du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
+Campagne, au loin, perte de vue. Il n'en reste que les
+substructions, les salles souterraines, mnages sous les
+arches des terrasses, dont on avait largi le plateau du
+mont, devenu trop troit; et ces substructions, dcouronnes,
+suffisent donner l'ide du triomphal palais
+qu'elles soutenaient, tellement elles sont restes
+normes et puissantes, dans leur masse indestructible. L
+s'levait le fameux Septizonium, la tour aux sept tages,
+qui n'a disparu qu'au quatorzime sicle. Une terrasse
+s'avance encore, porte par des arcades cyclopennes, et
+d'o la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un entassement
+d'paisses murailles demi croules, des
+gouffres bants travers des plafonds effondrs, des enfilades
+de couloirs sans fin et de salles immenses, dont
+l'usage chappe. Toutes ces ruines, bien entretenues par
+la nouvelle administration, balayes, dbarrasses des
+vgtations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique,
+pour prendre une grandeur nue et morne. Mais des coups
+de vivant soleil doraient les antiques murailles, pntraient<a name="page_173" id="page_173"></a>
+par des brches au fond des salles noires, animaient
+de leur poussire clatante la muette mlancolie de cette
+souverainet morte, exhume de la terre o elle avait
+dormi pendant des sicles. Sur les vieilles maonneries
+rousses, faites de briques noyes de ciment, dpouilles
+de leur revtement fastueux de marbre, le manteau de
+pourpre du soleil drapait de nouveau toute une impriale
+gloire.</p>
+
+<p>Depuis prs d'une heure et demie dj, Pierre marchait,
+et il lui restait visiter l'amas des palais antrieurs, sur
+le plateau mme, au nord et l'est.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous
+voyez, les jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure
+nous bouchent le chemin. On ne pourra
+passer que lorsque les fouilles auront dblay tout ce
+ct-ci... Ah! monsieur l'abb, si vous vous tiez promen
+sur le Palatin, il y a cinquante ans peine! Moi,
+j'ai vu des plans de ce temps-l. Ce n'taient que des
+vignes, que des petits jardins, coups de haies, une vraie
+campagne, un vrai dsert, o l'on ne rencontrait pas une
+me... Et dire que tous ces palais dormaient l-dessous!</p>
+
+<p>Pierre le suivait, et ils repassrent devant la maison
+d'Auguste, ils remontrent et dbouchrent dans la maison
+des Flaviens, immense, demi engage encore sous la
+villa voisine, compose d'un grand nombre de salles,
+petites et grandes, sur la destination desquelles on continue
+ discuter. La salle du trne, la salle de justice, la
+salle manger, le pristyle semblent certains. Mais, ensuite,
+tout n'est que fantaisie, surtout pour les pices
+troites des appartements privs. Et, d'ailleurs, pas un mur
+n'est entier, il n'y a l que des fondations qui affleurent,
+que des soubassements tronqus qui dessinent terre le
+plan de l'difice. La seule ruine conserve comme par
+miracle, en contre-bas, est la maison qu'on prtend tre
+celle de Livie, toute petite ct des vastes palais voisins,
+et dont trois salles sont intactes, avec leurs peintures<a name="page_174" id="page_174"></a>
+murales, des scnes mythologiques, des fleurs et des
+fruits, d'une singulire fracheur. Quant la maison de
+Tibre, il n'en parat absolument rien, les restes en sont
+cachs sous l'adorable jardin public, qui continue, sur le
+plateau, les anciens jardins Farnse; et, de la maison de
+Caligula, ct, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
+pour la maison de Septime Svre, que des substructions
+normes, des contreforts, des tages entasss, des arcades
+hautes qui portaient le palais, sortes d'immenses sous-sols,
+o la domesticit et les postes de gardes vivaient,
+gorgs, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
+sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges
+ peine reconnaissables, de vastes terrains gris et nus,
+creuss par la pioche, hrisss de quelques pans de vieux
+murs; et il fallait un effort d'imagination rudite pour
+reconstituer l'antique splendeur impriale qui avait
+triomph l.</p>
+
+<p>Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications,
+avec une conviction tranquille, montrant le vide, comme
+si les monuments se fussent encore dresss devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la
+faade du palais de Domitien est gauche, la faade du
+palais de Caligula est droite; et, en vous tournant, vous
+avez en face de vous le temple de Jupiter Stator... La
+voie Sacre montait jusqu' cette place et passait sous la
+porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
+primitive.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest
+du mont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez remarqu que, de ce ct, les Csars
+n'ont point bti. C'est videmment qu'ils ont d respecter
+de trs anciens monuments, antrieurs la fondation de
+la ville et vnrs du peuple. L taient le temple de la
+Victoire bti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal
+que je vous ai montr, l'humble cabane de Romulus, faite
+de roseaux et de terre... Tout cela a t retrouv,<a name="page_175" id="page_175"></a>
+monsieur l'abb; et, malgr ce que disent les Allemands,
+il n'y a aucun doute.</p>
+
+<p>Mais, tout d'un coup, il se rcria, de l'air d'un homme
+qui oublie le plus intressant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain
+o Caligula a t assassin.</p>
+
+<p>Et ils descendirent dans une longue galerie couverte,
+o le soleil, aujourd'hui, par des brches, jette de gais
+rayons. Certaines dcorations en stuc et des parties de
+mosaque se voient encore. Le lieu n'en est pas moins
+morne et dsert, fait pour l'horreur tragique. La voix de
+l'ancien soldat s'tait assombrie, il raconta comment
+Caligula, qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de
+descendre seul dans ce couloir, pour assister des danses
+sacres, que, ce jour-l, y rptaient de jeunes Asiatiques.
+Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le chef des conjurs,
+Chras, put le frapper le premier au ventre. L'empereur
+voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
+cratures, ses amis les plus aims, se rurent tous, le
+renversrent, le hachrent de coups; pendant que, fou de
+rage et de peur, il emplissait le couloir obscur et sourd
+de son hurlement de bte qu'on gorge. Quand il fut
+mort, le silence retomba; et les meurtriers, pouvants,
+s'enfuirent.</p>
+
+<p>La visite classique des ruines du Palatin tait finie.
+Lorsque Pierre fut remont, il n'eut plus qu'un dsir, se
+dbarrasser du guide, rester seul dans ce jardin si discret,
+si rveur, qui occupait le sommet du mont, dominant
+Rome. Depuis trois heures bientt, il pitinait, il entendait
+cette voix grosse et monotone, bourdonnant ses
+oreilles, sans lui faire grce d'une pierre. Maintenant, le
+brave homme revenait sur son amiti pour la France,
+racontait longuement la bataille de Magenta. Il prit, avec
+un bon sourire, la pice blanche que le prtre lui donna;
+puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaait
+de ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame<a name="page_176" id="page_176"></a>
+survint, en qute d'un renseignement. Tout de suite, il
+l'accompagna.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur l'abb. Vous pouvez descendre
+par le palais de Caligula. Et vous savez qu'un escalier
+secret, creus dans le sol, conduisait de ce palais la
+maison des Vestales, en bas, sur le Forum. On ne l'a pas
+retrouv, mais il doit y tre.</p>
+
+<p>Ah! quel soulagement dlicieux, quand Pierre, enfin
+seul, put s'asseoir un instant sur un des bancs de marbre
+du jardin! Il n'y avait l que quelques bouquets d'arbres,
+des buis, des cyprs, des palmiers; mais les beaux
+chnes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient
+une ombre noire d'une fracheur exquise. Et le charme
+venait aussi de la solitude songeuse, du silence frissonnant
+qui semblait sortir de ce vieux sol satur d'histoire,
+de l'histoire la plus retentissante, dans l'clat d'un orgueil
+surhumain. Anciennement, les jardins Farnse avaient
+chang cette partie du mont en un sjour aimable, orn
+de bocages; les btiments de la villa, fort endommags,
+existent encore; et toute une grce a persist sans doute,
+le souffle de la Renaissance passe toujours, comme une
+caresse, dans les feuillages luisants des vieux chnes
+verts. On est l en pleine me du pass, au milieu du
+peuple lger des visions, sous les haleines errantes des
+gnrations sans nombre, endormies dans les herbes.</p>
+
+<p>Mais Rome parse au loin, tout autour de ce sommet
+auguste, sollicita Pierre si vivement, qu'il ne put rester
+assis. Il se leva, s'approcha de la balustrade d'une terrasse;
+et, sous lui, le Forum se droula; et, au bout, le
+mont du Capitule apparut.</p>
+
+<p>Ce n'tait plus qu'un entassement de constructions
+grises, sans grandeur ni beaut. Dominant le mont, on
+ne voyait que la faade postrieure du palais des Snateurs,
+une faade plate, aux fentres troites, que surmontait
+le haut campanile carr. Ce grand mur nu, d'un ton
+de rouille, cachait l'glise d'Aracoeli, le fate o le temple<a name="page_177" id="page_177"></a>
+de Jupiter capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa
+royaut de protection divine. Puis, gauche, sur la
+pente du Caprinus, o les chvres paissaient au moyen ge,
+s'tageaient de laides maisons; tandis que les quelques
+beaux arbres du palais Caffarelli, occup par l'ambassade
+d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche
+Tarpienne, presque introuvable aujourd'hui, perdue,
+noye dans les murs de soutnement. Et c'tait l ce mont
+du Capitole, la plus glorieuse des sept collines, avec sa
+forteresse, avec son temple, auquel tait promis l'empire
+du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont
+escarp du ct du Forum, pic du ct du Champ de
+Mars, d'aspect formidable! ce mont que la foudre visitait,
+que le bois de l'Asile, avec ses chnes sacrs, au plus lointain
+des ges, rendait mystrieux, frissonnant d'un inconnu
+farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables
+de son tat civil. Les triomphateurs y montrent, les empereurs
+y devinrent dieux, debout dans leurs statues de
+marbre. Et les yeux, cette heure, cherchent avec tonnement,
+comment tant d'histoire, tant de gloire ont pu
+tenir dans si peu d'espace, cet lot montueux et confus
+de mesquines toitures, une taupinire pas plus grande,
+pas plus haute qu'un petit bourg perch entre deux
+vallons.</p>
+
+<p>Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant
+du Capitole, s'allongeant au bas du Palatin: une
+troite place resserre entre les collines voisines, un bas-fond
+o Rome grandissante avait d entasser les difices,
+touffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser profondment,
+pour retrouver le sol vnrable de la Rpublique,
+sous les quinze mtres d'alluvion amens par les sicles;
+et le spectacle n'est maintenant qu'une longue fosse blafarde,
+tenue avec propret, sans ronces ni lierres,
+o apparaissent, tels que des dbris d'os, les fragments du
+pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
+fondations. A terre, la basilique Julia, reconstitue en entier,<a name="page_178" id="page_178"></a>
+est simplement comme la projection d'un plan d'architecte.
+Seul, de ce ct, l'arc de Septime Svre a gard
+sa carrure intacte; tandis que les quelques colonnes qui
+restent du temple de Vespasien, isoles, debout par
+miracle au milieu des effondrements, ont pris une
+lgance fire, une souveraine audace d'quilibre, fines
+et dores dans le ciel bleu. La colonne de Phocas est aussi
+l, debout; et, des rostres, ct, on voit ce qu'on en a
+rtabli, avec des morceaux dcouverts aux alentours. Mais
+il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de
+Castor et Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des
+Vestales, plus loin que le temple de Faustine, o l'glise
+chrtienne San Lorenzo s'est installe si tranquillement,
+plus loin encore que le temple rond de Romulus, pour
+prouver l'extraordinaire sensation d'normit que cause
+la basilique de Constantin, avec ses trois colossales votes
+bantes. Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts
+pour un monde de gants, d'une telle paisseur de maonnerie,
+qu'un fragment, tomb d'une des arcades, gt par
+terre, tel qu'un bloc dtach d'une montagne. Et l, dans
+ce Forum illustre, si troit et si dbordant, l'histoire du
+plus grand des peuples avait tenu pendant des sicles,
+depuis la lgende des Sabines rconciliant les Romains
+et les Sabins, jusqu' la proclamation des liberts publiques,
+lentement conquises par les plbiens sur
+les patriciens. N'tait-ce pas la fois le March, la Bourse,
+le Tribunal, la Salle des assembles politiques, ouverte
+au plein air? Les Gracques y avaient dfendu la cause des
+humbles, Sylla y afficha ses listes de proscription, Cicron
+y parla, et sa tte sanglante y fut accroche. Puis, les
+empereurs en obscurcirent le vieil clat, les sicles
+enfouirent sous leur poussire les monuments et les
+temples, ce point que le moyen ge n'y trouva de place
+que pour y installer un march aux b&oelig;ufs. Le respect est
+revenu, un respect violateur des tombes, une fivre de
+curiosit et de science, qui s'irrite aux hypothses, gare<a name="page_179" id="page_179"></a>
+dans ce sol historique o les gnrations se superposent,
+partage entre les quinze vingt reconstitutions qu'on a
+faites du Forum, toutes aussi plausibles les unes que les
+autres. Pour un simple passant, qui n'est ni un
+rudit, ni un lettr de profession, qui n'a point relu
+de la veille l'Histoire romaine, les dtails disparaissent, il
+ne reste, dans ce terrain fouill de partout, qu'un cimetire
+de ville o blanchissent les vieilles pierres exhumes, et
+d'o s'lve la grande mlancolie des peuples morts. De
+place en place, Pierre voyait la voie Sacre qui reparat,
+tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creus
+par la roue des chars; et il songeait au triomphe, l'ascension
+du triomphateur, que son char devait secouer si
+durement sur ce rude pav de gloire.</p>
+
+<p>Mais, vers le sud-est, l'horizon s'largissait encore, et
+il apercevait la grande masse du Colise, au del de l'arc
+de Titus et de l'arc de Constantin. Ah! ce colosse dont les
+sicles n'ont entam qu'une moiti, comme d'un immense
+coup de faux, il reste, dans son normit, dans sa majest,
+tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines
+de baies vides, bantes sur le bleu du ciel! C'est un
+monde de vestibules, d'escaliers, de paliers, de couloirs,
+un monde o l'on se perd, au milieu d'une solitude et
+d'un silence de mort; et, l'intrieur, les gradins ravins,
+mangs par l'air, semblent les degrs informes de quelque
+ancien cratre teint, une sorte de cirque naturel, taill
+par la force des lments, en pleine roche indestructible.
+Seuls, les grands soleils de dix-huit cents ans ont cuit et
+roussi cette ruine, qui est retourne l'tat de nature,
+nue et dore ainsi qu'un flanc de montagne, depuis qu'on
+l'a dpouille de la vgtation, de toute la flore qui en
+faisait un coin de fort vierge. Et, maintenant, quelle
+vocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination
+remet la chair, le sang et la vie, emplit le cirque des
+quatre-vingt-dix mille spectateurs qu'il pouvait contenir,
+droule les jeux et les combats de l'arne, entasse l une<a name="page_180" id="page_180"></a>
+civilisation, depuis l'empereur et sa cour jusqu' la
+houle de la plbe, dans l'agitation et l'clat de tout un
+peuple enflamm de passion, sous le rouge reflet du gigantesque
+vlum de pourpre. Puis, c'tait aussi, plus loin,
+l'horizon, une autre ruine cyclopenne, les thermes de
+Caracalla, laisse l de mme comme le vestige d'une
+race de gants, disparue de la terre: des salles d'une
+ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables;
+deux vestibules recevoir la population d'une ville; un
+frigidarium o la piscine pouvait contenir la fois
+cinq cents baigneurs; un tpidarium, un caldarium
+d'gale taille, ns de la folie de l'norme; et la masse
+effroyable du monument, l'paisseur des massifs, telle
+qu'aucun chteau fort n'en a connu de pareille; et
+toute cette immensit o les visiteurs qui passent ont
+l'air de fourmis gares, une si extraordinaire dbauche
+de ciment et de briques, qu'on se demande pour quels
+hommes, pour quelles foules ce monstrueux difice a
+pu tre bti. On dirait aujourd'hui des rochers frustes,
+des matriaux abattus de quelque sommet, entasss
+l, pour la construction d'une demeure de Titans.</p>
+
+<p>Et Pierre tait envahi par ce pass dmesur o il
+baignait. De toutes parts, des quatre points de l'horizon
+vaste, l'Histoire ressuscitait, montait vers lui, en un flot
+dbordant. Au nord et l'ouest, ces plaines bleutres,
+ l'infini, c'tait l'trurie antique; les montagnes de la
+Sabine dcoupaient l'est leurs crtes denteles; tandis
+que, vers le sud, les monts Albains et le Latium s'largissaient
+dans la pluie d'or du soleil; et Albe la Longue
+tait l, ainsi que le mont Cave, couronn de chnes,
+avec son couvent qui a remplac le vieux temple de
+Jupiter. Puis, ses pieds, au del du Forum, au del
+du Capitole, Rome elle-mme s'tendait, l'Esquilin en
+face, le Coelius et l'Aventin sa droite, les autres
+qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le Viminal, sa
+gauche. Derrire, au bord du Tibre, tait le Janicule.<a name="page_181" id="page_181"></a>
+Et la ville entire prenait une voix, lui contait sa grandeur
+morte.</p>
+
+<p>Alors, ce fut en lui une involontaire vocation, une
+rsurrection vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter,
+ce Palatin gris et morne, ras comme une cit maudite,
+sem de quelques murs croulants, tout d'un coup s'anima,
+se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples. C'tait
+le berceau mme de Rome, Romulus avait fond l
+sa ville, sur ce sommet, dominant le Tibre, tandis que
+les Sabins, en face, occupaient le Capitole. Les sept rois de
+ses deux sicles et demi de monarchie l'avaient srement
+habit, enferms dans les hautes et fortes murailles, que
+trois portes seulement trouaient. Ensuite, se droulaient
+les cinq sicles de rpublique, les plus grands, les plus
+glorieux, ceux qui avaient soumis la pninsule italique,
+puis le monde, la domination romaine. Pendant ces
+victorieuses annes de luttes sociales et guerrires, Rome
+agrandie avait peupl les sept collines, le Palatin n'tait
+demeur que le berceau vnrable, avec ses temples lgendaires,
+peu peu envahi lui-mme par des maisons
+prives. Mais Csar, incarnant la toute-puissance de la
+race, venait, aprs les Gaules et aprs Pharsale, de
+triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
+empereur, ayant achev la colossale besogne, dont les
+cinq nouveaux sicles d'empire allaient profiter fastueusement,
+au galop lch de tous les apptits. Et Auguste
+pouvait prendre le pouvoir, la gloire tait son comble,
+les milliards attendaient d'tre vols au fond des provinces,
+le gala imprial commenait, dans la capitale du
+monde, aux yeux des nations lointaines, blouies et
+vaincues. Lui tait n au Palatin, et son orgueil, aprs
+que la victoire d'Actium lui eut donn l'empire, fut de
+revenir rgner du haut de ce mont sacr, vnr du
+peuple. Il y acheta des maisons particulires, il y btit
+son palais, dans un clat de luxe, inconnu jusqu'alors:
+un atrium soutenu par quatre pilastres et huit colonnes;<a name="page_182" id="page_182"></a>
+un pristyle qu'entouraient cinquante-six colonnes d'ordre
+ionique; des appartements privs l'entour, tout en
+marbre; une profusion de marbres, venus grands frais
+de l'tranger, des couleurs les plus vives, resplendissant
+comme des pierres prcieuses. Et il s'tait log avec les
+dieux, il avait bti prs de sa demeure le grand temple
+d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer la royaut
+divine, ternelle. Ds lors, la semence des palais impriaux
+se trouvait jete, ils allaient crotre, et pulluler, et
+couvrir le Palatin entier.</p>
+
+<p>Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre
+annes d'un pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun
+despote, mme dans la folie de ses rves, n'en a connu
+le pareil! Il s'tait fait donner tous les titres, il avait runi
+en sa personne toutes les magistratures. Imperator et
+consul, il commandait les armes, il exerait le pouvoir
+excutif; proconsul, il avait la suprmatie dans les provinces;
+censeur perptuel et princeps, il rgnait sur le
+snat; tribun, il tait le matre du peuple. Et il s'tait fait
+proclamer Auguste, sacr, dieu parmi les hommes, ayant
+ses temples, ses prtres, ador de son vivant comme une
+divinit de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
+tre grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir
+civil, ralisant l, par un coup de gnie, la totalit de
+la domination suprme laquelle un homme puisse
+monter. Le grand pontife ne devant pas habiter une maison
+prive, il avait dclar sa maison proprit de l'tat. Le
+grand pontife ne pouvant s'loigner du temple de Vesta,
+il avait eu chez lui un temple de cette desse, laissant aux
+Vestales, en bas du Palatin, la garde de l'ancien autel.
+Rien ne lui cotait, car il sentait bien que la souverainet
+humaine, la main mise sur les hommes et le monde,
+tait l, dans cette double puissance en une personne,
+tre la fois le roi et le prtre, l'empereur et le pape.
+Toute la sve d'une forte race, toutes les victoires amasses
+et toutes les fortunes parses encore, s'panouirent<a name="page_183" id="page_183"></a>
+chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
+plus ne devait rayonner avec cet clat. Il fut vraiment le
+matre de la terre, les pieds sur le front des peuples
+conquis et pacifis, dans une immortelle gloire de littrature
+et d'art. Il semble qu'en lui se soit satisfaite, ce
+moment, la vieille et pre ambition de son peuple, les
+sicles de conqute patiente qu'il avait mis tre le
+peuple roi. C'est le sang romain, c'est le sang d'Auguste
+qui rougeoie enfin au soleil, en pourpre impriale. C'est
+le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu souverain
+des corps et des mes, ce sang d'un homme auquel aboutit
+la longue hrdit de sept sicles d'orgueil national, et
+d'o une postrit d'universel orgueil, innombrable et
+sans fin, va descendre travers les ges. Car, ds lors,
+c'en tait fait, le sang d'Auguste devait renatre et battre
+dans les veines de tous les matres de Rome, en les hantant
+du rve, ternellement recommenc, de la possession
+du monde. Un instant, le rve a t ralis,
+Auguste, empereur et pontife, a possd l'humanit, l'a
+tenue dans sa main, tout entire, sans rserve, ainsi
+qu'une chose lui. Et, plus tard, aprs la dchance,
+lorsque le pouvoir s'est scind, a t de nouveau partag
+entre le roi et le prtre, les papes n'ont pas eu d'autre
+passionn dsir, d'autre politique sculaire, que de vouloir
+reconqurir l'autorit civile, la totalit de la domination,
+le c&oelig;ur brl par le sang atavique, le flot rouge et
+dvorateur du sang de l'anctre.</p>
+
+<p>Puis, Auguste mort et son palais ferm, consacr,
+devenu un temple, Pierre voyait sortir du sol le palais de
+Tibre. C'tait cette place mme, sous ses pieds, sous
+ces beaux chnes verts qui l'abritaient. On le rvait solide
+et grand, avec des cours, des portiques, des salles, malgr
+l'humeur assombrie de l'empereur, qui vcut loin de
+Rome, au milieu d'un peuple de dlateurs et de dbauchs,
+le c&oelig;ur et le cerveau empoisonns par le pouvoir
+jusqu'au crime, jusqu'aux accs des plus extraordinaires<a name="page_184" id="page_184"></a>
+dmences. Puis, c'tait le palais de Caligula qui surgissait,
+un agrandissement de la maison de Tibre, des arcades
+tablies pour en largir les constructions, un pont jet
+par-dessus le Forum, aboutissant au Capitole, o le prince
+voulait pouvoir aller causer l'aise avec Jupiter, dont il se
+disait le fils; et le trne avait aussi rendu celui-ci froce,
+un fou furieux lch dans la toute-puissance. Puis, aprs
+Claude, Nron, renchrissant, n'avait pas trouv le Palatin
+assez vaste, exigeant pour lui un palais immense, s'emparant
+des jardins dlicieux qui montaient jusqu'au
+sommet de l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or,
+un rve de l'normit dans la somptuosit, qu'il ne put
+mener jusqu'au bout, dont les ruines disparurent vite,
+pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort de
+monstre affol d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba,
+Othon, Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et
+dans le sang, rendus leur tour monstrueux et imbciles
+par la pourpre, gorgs de jouissances l'auge impriale,
+ainsi que des btes immondes; et ce sont alors les Flaviens,
+un repos d'abord de la raison et de la bont humaines,
+Vespasien, Titus qui btirent peu sur le Palatin, Domitien
+ensuite avec qui recommence la folie sombre de
+l'omnipotence, sous le rgime de la peur et de la dlation,
+des atrocits absurdes, des crimes, des dbauches hors
+nature, des constructions d'une vanit dmente dont le
+faste luttait avec celui des temples levs aux dieux:
+telle cette maison de Domitien, qu'une ruelle sparait de
+celle de Tibre, et qui s'levait colossale, un palais d'apothose,
+avec sa salle d'audience au trne d'or, aux seize
+colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux huit
+niches garnies de statues admirables, avec sa salle de
+tribunal, sa grande salle manger, son pristyle, ses
+appartements, o les granits, les porphyres, les albtres
+dbordaient, travaills par les artistes fameux, prodigus
+pour l'blouissement du monde. Puis, enfin, des annes
+plus tard, un dernier palais s'ajoutait l'norme masse<a name="page_185" id="page_185"></a>
+des autres, le palais de Septime Svre, une btisse
+d'orgueil encore, des arches qui supportaient des salles
+hautes, des tages qui s'levaient sur des terrasses, des
+tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
+babylonien, dress l, la pointe extrme du mont, en
+face de la voie Appienne, pour que, disait-on, les
+compatriotes de l'empereur, les provinciaux venus
+d'Afrique o il tait n, pussent, ds l'horizon, s'merveiller
+de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.</p>
+
+<p>Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants,
+Pierre les avait devant lui, autour de lui, tous ces
+palais voqus, ressuscits au grand soleil. Ils taient
+comme souds les uns aux autres, quelques-uns peine
+spars par des passages troits. Dans le dsir de ne pas
+perdre un pouce du terrain, sur ce sommet sacr, ils
+avaient pouss en une masse compacte, ainsi qu'une
+monstrueuse floraison de la force, de la puissance et de
+l'orgueil drgls, se satisfaisant coups de millions,
+saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, la
+vrit, il n'y avait l qu'un palais unique, sans cesse
+agrandi, mesure que l'empereur dfunt passait dieu et
+que le nouvel empereur, dsertant la demeure consacre,
+devenue temple, o l'ombre du mort l'pouvantait peut-tre,
+prouvait l'imprieux besoin de se btir sa maison
+lui, de tailler dans l'ternit de la pierre l'indestructible
+souvenir de son rgne. Tous avaient eu cette fureur de la
+construction, elle semblait tenir au sol, au trne qu'ils
+occupaient, elle renaissait chez chacun d'eux, avec une
+intensit grandissante, les dvorant du besoin de lutter,
+de se surpasser par des murs plus pais et plus hauts, par
+des amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes,
+de statues. Et la pense de survie glorieuse tait la mme
+chez tous, laisser aux gnrations stupfaites le tmoignage
+de leur grandeur, se perptuer dans des merveilles qui
+ne devaient pas prir, peser jamais sur la terre de
+tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emport<a name="page_186" id="page_186"></a>
+leur lgre cendre. Et le plateau du Palatin n'avait
+plus t ainsi que la base vnrable d'un prodigieux
+monument, une vgtation drue d'difices juxtaposs,
+empils, o chaque nouveau corps de logis tait comme
+un accs ruptif de la fivre d'orgueil, et dont la masse,
+avec l'clat de neige des marbres blancs, avec les tons
+vifs des marbres de couleur, avait fini par couronner
+Rome et la terre entire de la maison souveraine, palais,
+temple, basilique ou cathdrale, la plus extraordinaire
+et la plus insolente, qui jamais se soit dresse sous
+le ciel.</p>
+
+<p>Mais la mort tait dans cet excs de force et de gloire.
+Sept sicles et demi de monarchie et de rpublique
+avaient fait la grandeur de Rome; et, en cinq sicles
+d'empire, le peuple roi allait tre mang, jusqu'au dernier
+muscle. C'tait l'immense territoire, les provinces
+les plus lointaines peu peu pilles, puises;
+c'tait le fisc dvorant tout, creusant le gouffre de la banqueroute
+invitable; et c'tait aussi le peuple abtardi,
+nourri du poison des spectacles, tomb la fainantise
+dbauche des Csars, pendant que des mercenaires se
+battaient et cultivaient le sol. Ds Constantin, Rome a
+une rivale, Byzance, et le dmembrement s'opre avec
+Honorius, et douze empereurs alors suffisent pour
+achever l'&oelig;uvre de dcomposition, la proie mourante
+ronger, jusqu' Romulus Augustule, le dernier, le chtif
+misrable, dont le nom est comme une drision de toute
+la glorieuse histoire, un double soufflet au fondateur de
+Rome et au fondateur de l'empire. Sur le Palatin dsert,
+les palais, le colossal amas de murailles, d'tages, de
+terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours.
+Dj, pourtant, on avait arrach des ornements, enlev
+des statues, pour les porter Byzance. L'empire, devenu
+chrtien, ferma ensuite les temples, teignit le feu de
+Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la
+statue d'or de la Victoire, symbole de la Rome ternelle,<a name="page_187" id="page_187"></a>
+qui tait religieusement garde dans la chambre mme de
+l'empereur. Jusqu'au quatrime sicle, elle conserva son
+culte. Mais, au cinquime sicle, les Barbares se ruent,
+saccagent, brlent Rome, emportent pleins chariots les
+dpouilles laisses par la flamme. Tant que la ville avait
+dpendu de Byzance, un surintendant des palais impriaux
+tait demeur l, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie,
+tout s'effondre dans la nuit du moyen ge. Il semble bien
+que, ds lors, les papes aient lentement pris la place
+des Csars, leur succdant dans leur maison de marbre
+abandonne et dans leur volont toujours vivante de domination.
+Ils ont srement habit le palais de Septime
+Svre, un concile a t tenu au Septizonium, de mme
+que, plus tard, Glase II a t lu dans un monastre voisin,
+sur ce mont d'apothose. C'tait Auguste encore, se
+relevant du tombeau, de nouveau matre du monde,
+avec son Sacr Collge, qui allait ressusciter le Snat
+romain. Au douzime sicle, le Septizonium appartenait
+des moines camaldules, lesquels le cdrent la puissante
+famille des Frangipani, qui le fortifirent, comme
+ils avaient fortifi le Colise, les arcs de Constantin et
+de Titus, toute une vaste forteresse englobant le mont
+vnrable, le berceau, presque en entier. Et les violences
+des guerres civiles, les ravages des invasions, passrent
+telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasrent
+les palais et les tours. Des gnrations vinrent plus tard qui
+envahirent les ruines, s'y installrent par droit de trouvaille
+et de conqute, en firent des caves, des greniers
+ fourrage, des curies pour les mulets. Dans les terres
+boules, recouvrant les mosaques des salles impriales,
+des jardins potagers se crrent, des vignes furent plantes.
+De toutes parts, obstruant ces champs dserts, les orties
+et les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger
+les portiques abattus. Et il vint un jour o le colossal
+entassement de palais et de temples, o le triomphal logis
+des empereurs, que le marbre devait rendre ternel,<a name="page_188" id="page_188"></a>
+sembla rentrer dans la poussire du sol, disparut sous la
+houle de terre et de vgtation que l'impassible Nature
+avait roule sur elle. Au brlant soleil, parmi les fleurs
+sauvages, il n'y avait plus l que de grosses mouches
+bourdonnantes, tandis que des troupeaux de chvres
+erraient en libert, au travers de la salle du trne de
+Domitien et du sanctuaire effondr d'Apollon.</p>
+
+<p>Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de
+force et d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide,
+tout un monde balay, jamais! Quel souffle nouveau,
+barbare et vengeur, avait d souffler sur cette clatante
+civilisation pour l'teindre ainsi, et dans quelle nuit rparatrice,
+dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle avait
+d tomber pour s'anantir d'un coup, avec son faste et ses
+chefs-d'&oelig;uvre! Il se demandait comment des palais
+entiers, peupls encore de leurs sculptures admirables,
+de leurs colonnes et de leurs statues, avaient pu s'enliser
+peu peu, s'enfouir, sans que personne s'avist de les
+protger. Ces chefs-d'&oelig;uvre, qu'on devait plus tard dterrer,
+dans un cri d'universelle admiration, ce n'tait pas
+une catastrophe qui les avait engloutis, ils s'taient comme
+noys, pris aux jambes, puis la taille, puis au cou, jusqu'au
+jour o la tte avait sombr, sous le flot montant;
+et comment expliquer que des gnrations avaient assist
+ cela, insoucieuses, ne songeant mme pas tendre la
+main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement
+tir sur le monde, et c'est une autre humanit qui recommence,
+avec un cerveau neuf qu'il faut reptrir et
+meubler. Rome s'tait vide, on ne rparait plus ce que
+le fer et la flamme avaient entam, une extraordinaire
+incurie laissait crouler les difices trop vastes, devenus
+inutiles; sans compter que la religion nouvelle traquait
+l'ancienne, lui volait ses temples, renversait ses dieux.
+Enfin, des remblais achevrent le dsastre, car le sol
+montait toujours, les alluvions du jeune monde chrtien
+recouvraient et nivelaient l'antique socit paenne.<a name="page_189" id="page_189"></a>
+Et, aprs le vol des temples, le vol des toitures de bronze,
+des colonnes de marbre, le comble, plus tard, ce fut le
+vol des pierres, arraches au Colise et au Thtre de
+Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs casss
+coups de marteau, jets dans des fours, pour fabriquer
+la chaux ncessaire aux nouveaux monuments de la Rome
+catholique.</p>
+
+<p>Il tait prs d'une heure, et Pierre s'veilla comme
+d'un rve. Le soleil tombait en pluie d'or, travers les
+feuilles luisantes des chnes verts, Rome s'tait assoupie
+ ses pieds, sous la grande chaleur. Et il se dcida
+quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'ingal pav
+du chemin de la Victoire, l'esprit hant encore d'aveuglantes
+visions. Pour que la journe ft complte, il s'tait
+promis de voir, l'aprs-midi, l'ancienne voie Appienne. Il
+ne voulut pas retourner rue Giulia, il djeuna dans un
+cabaret de faubourg, dans une vaste salle demi obscure,
+o, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
+mouches, il s'oublia plus de deux heures, attendre le
+dclin du soleil.</p>
+
+<p>Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes,
+trouant la campagne de sa longue ligne droite, avec la
+double range de ses orgueilleux tombeaux, elle ne fut
+pour lui que le prolongement triomphal du Palatin!
+C'tait la mme volont de splendeur et de domination,
+le mme besoin d'terniser sous le soleil, dans le marbre,
+la mmoire de la grandeur romaine. L'oubli tait vaincu,
+les morts ne consentaient pas au repos, restaient debout
+parmi les vivants, jamais, aux deux bords de ce chemin
+o passaient les foules du monde entier; et les images
+difies de ceux qui n'taient plus que poussire, regardent
+aujourd'hui encore les passants de leurs yeux vides;
+et les inscriptions parlent encore, disent tout haut les
+noms et les titres. Du tombeau de Ccilia Metella celui
+de Casal Rotondo, sur ces kilomtres de route plate et
+directe, la double range tait jadis ininterrompue, une<a name="page_190" id="page_190"></a>
+sorte de double cimetire en long, dans lequel les puissants
+et les riches luttaient de vanit, qui laisserait le
+mausole le plus vaste, dcor avec la prodigalit la
+plus fastueuse: passion de la survie, dsir pompeux d'immortalit,
+besoin de diviniser la mort en la logeant dans
+des temples, dont la magnificence actuelle du Campo
+Santo de Gnes et du Campo Verano de Rome, avec leurs
+tombes monumentales, est comme le lointain hritage.
+Et quelle vocation de tombes dmesures, droite et
+gauche du pav glorieux que les lgions romaines ont
+foul, au retour de la conqute de la terre! Ce tombeau
+de Ccilia Metella, aux blocs normes, aux murs assez
+pais pour que le moyen ge en ait fait le donjon crnel
+d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
+constructions modernes qu'on a leves, pour y rtablir
+ leur place les fragments de marbre dcouverts aux
+alentours; les massifs anciens de ciment et de briques,
+dpouills de leurs sculptures, rests debout ainsi que
+des roches manges demi; les blocs dnuds, indiquant
+encore des formes, des dicules en faon de temple, des
+cippes, des sarcophages, poss sur des soubassements.
+Toute une tonnante succession de hauts reliefs reprsentant
+les portraits des morts par groupes de trois et de
+cinq, de statues debout o les morts revivaient en une
+apothose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs
+pussent s'asseoir en bnissant l'hospitalit des
+morts, d'pitaphes louangeuses clbrant les morts, les
+connus et les inconnus, les enfants de Sextus Pompe
+Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus,
+les Rabirius Hermodorus, sans compter les spultures
+hasardeusement attribues, celle de Snque, celle des
+Horaces et des Curiaces. Et enfin, au bout, la plus
+extraordinaire, la plus gante, celle qu'on dsigne sous
+le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec
+un bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions,
+qui portaient une double rotonde, orne de pilastres<a name="page_191" id="page_191"></a>
+corinthiens, de grands candlabres et de masques scniques.</p>
+
+<p>Pierre, qui s'tait fait amener en voiture jusqu'au
+tombeau de Ccilia Metella, continua sa promenade
+pied, alla lentement jusqu' Casal Rotondo. Par places,
+l'ancien pav reparat, de grandes pierres plates, des
+morceaux de lave, djets par le temps, rudes aux voitures
+les mieux suspendues. A droite et gauche, filent
+deux bandes d'herbe, o s'alignent les ruines des tombeaux,
+d'une herbe abandonne de cimetire, brle par
+les soleils d't, seme de gros chardons violtres et de
+hauts fenouils jaunes. Un petit mur hauteur d'appui,
+bti en pierres sches, clt de chaque ct ces marges
+rousstres, pleines d'un crpitement de sauterelles; et,
+au del, perte de vue, la Campagne romaine s'tend,
+immense et nue. A peine, prs des bords, de loin en
+loin, aperoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers,
+des figuiers, blancs de poussire. Sur la gauche,
+les restes de l'Acqua Claudia dtachent dans les prs
+leurs arcades couleur de rouille, des cultures maigres
+s'tendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
+jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains,
+d'un bleu violtre, o les taches claires de Frascati, de
+Rocca di Papa, d'Albano, grandissent et blanchissent,
+mesure qu'on approche; tandis que, sur la droite, du
+ct de la mer, la plaine s'largit et se prolonge, par
+vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une
+grandeur simple extraordinaire, une ligne unique, toute
+plate, un horizon d'ocan qu'une ligne droite, d'un bout
+ l'autre, spare du ciel. Au gros de l't, tout brle, la
+prairie illimite flambe, d'un ton fauve de brasier. Ds
+septembre, cet ocan d'herbe commence verdir, se perd
+dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu clatant,
+clabouss d'or, des beaux couchers de soleil.</p>
+
+<p>Et Pierre, promenant sa rverie, tait seul, s'avanait
+ pas lents, le long de l'interminable route plate, dont la<a name="page_192" id="page_192"></a>
+mlancolique majest est faite de solitude et de silence,
+toute nue, toute droite l'infini, dans l'infini de la Campagne.
+En lui, la rsurrection du Palatin recommenait,
+les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau,
+avec l'blouissante blancheur de leurs marbres. N'tait-ce
+pas ici, au pied de ce massif de briques, affectant l'trange
+forme d'un grand vase, qu'on avait trouv la tte d'une
+statue colossale, mle des dbris d'normes sphinx?
+et il revoyait debout la colossale statue, entre les normes
+sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
+spulture, c'tait une belle statue de femme sans tte
+qu'on avait dcouverte; et il la revoyait entire, avec un
+visage de grce et de force, souriante la vie. D'un bout
+ l'autre, les inscriptions se compltaient, il les lisait,
+les comprenait couramment, revivait en frre avec ces
+morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
+peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armes
+dfilaient d'un pas lourd, le peuple de Rome voisine le
+coudoyait, dans l'agitation fivreuse des grandes cits. On
+tait sous les Flaviens, sous les Antonins, aux grandes
+annes de l'empire, lorsque la voie Appienne atteignit
+tout le faste de ses tombeaux gants, sculpts et dcors
+comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort,
+quelle arrive dans Rome, cette rue toute droite o les
+grands morts vous accueillaient, vous introduisaient chez
+les vivants, avec l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui
+survivait leur cendre! Chez quel peuple souverain,
+dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour qu'il
+et confi ses morts le soin de dire l'tranger que rien
+ne finissait chez lui, pas mme les morts, ternellement
+glorieux dans des monuments dmesurs? Un soubassement
+de citadelle, une tour de vingt mtres de diamtre,
+pour y coucher une femme! Et Pierre, s'tant retourn,
+aperut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
+clatante, borde des marbres de ses palais funbres, le
+Palatin qui s'levait au loin, dressant les marbres tincelants<a name="page_193" id="page_193"></a>
+du palais des empereurs, l'norme entassement
+des palais dont la toute-puissance dominait la terre.</p>
+
+<p>Mais il eut un lger tressaillement: deux carabiniers,
+qu'il n'avait point vus, dans ce dsert, parurent entre les
+ruines. L'endroit n'tait pas sr, l'autorit veillait discrtement
+sur les touristes, mme en plein midi. Et, plus
+loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une motion.
+C'tait un ecclsiastique, un grand vieillard la soutane
+noire, lisre et ceinture de rouge, dans lequel il eut la
+surprise de reconnatre le cardinal Boccanera. Il avait quitt
+la route, il marchait avec lenteur dans la bande d'herbe,
+au milieu des hauts fenouils et des rudes chardons; et,
+la tte basse, parmi les dbris de tombeaux que ses pieds
+frlaient, il tait tellement absorb, qu'il ne vit mme
+pas le jeune prtre. Celui-ci, courtoisement, se dtourna,
+saisi de le voir seul, si loin. Puis, il comprit, en dcouvrant,
+derrire une construction, un lourd carrosse,
+attel de deux chevaux noirs, prs duquel attendait,
+immobile, un laquais la livre sombre, tandis que le
+cocher n'avait mme pas quitt le sige; et il se souvenait
+que les cardinaux, ne pouvant marcher pied dans
+Rome, devaient gagner en voiture la campagne, s'ils
+voulaient prendre quelque exercice. Mais quelle tristesse
+hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise part,
+dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez
+les hommes et chez Dieu, forc d'aller ainsi au dsert, au
+travers des tombes, pour respirer un peu l'air rafrachi du
+soir!</p>
+
+<p>Pierre s'tait attard pendant de longues heures, le
+crpuscule tombait, et il assista encore un admirable
+coucher de soleil. Sur la gauche, la Campagne devenait
+couleur d'ardoise, confuse, coupe par les arcades jaunissantes
+des aqueducs, barre au loin par les monts
+Albains, qui s'vaporaient dans du rose; pendant que,
+sur la droite, vers la mer, l'astre s'abaissait parmi de
+petits nuages, tout un archipel d'or semant un ocan de<a name="page_194" id="page_194"></a>
+braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
+stri de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la
+Campagne. Rien autre, ni un monticule, ni un troupeau,
+ni un arbre. Rien que la silhouette noire du cardinal
+Boccanera, debout parmi les tombeaux, et qui se dtachait,
+grandie, sur la pourpre dernire du soleil.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fivre
+de tout voir, revint la voie Appienne, pour visiter les
+catacombes de Saint-Calixte. C'est le plus vaste, le plus
+remarquable des cimetires chrtiens, celui o furent
+enterrs plusieurs des premiers papes. On monte travers
+un jardin demi brl, parmi des oliviers et des
+cyprs; on arrive une masure de planches et de pltre,
+dans laquelle on a install un petit commerce d'objets
+religieux; et on y est, un escalier moderne, relativement
+commode, permet la descente. Mais Pierre fut
+heureux de trouver l des trappistes franais, chargs de
+garder et de montrer aux touristes ces catacombes. Justement,
+un Frre allait descendre avec deux dames, deux
+Franaises, la mre et la fille, l'une adorable de jeunesse,
+l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes
+deux, un peu peures pourtant, pendant qu'il allumait
+les minces bougies longues. Il avait un front bossu, une
+large et solide mchoire de croyant ttu, et ses ples
+yeux clairs disaient l'enfantine ingnuit de son me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur l'abb, vous arrivez propos... Si ces
+dames le veulent bien, vous allez vous joindre nous;
+car trois Frres sont dj en bas avec du monde, et vous
+attendriez longtemps... C'est la grosse saison des voyageurs.</p>
+
+<p>Ces dames, poliment, inclinrent la tte, et il remit au
+prtre une des petites bougies minces. Ni la mre ni la
+fille ne devaient tre des dvotes, car elles avaient eu un
+coup d'&oelig;il oblique sur la soutane de leur compagnon,
+brusquement srieuses. On descendit, on arriva une
+sorte de couloir trs troit.<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mesdames, rptait le religieux en
+clairant le sol avec sa bougie. Marchez doucement, il y
+a des bosses et des pentes.</p>
+
+<p>Et il commena l'explication, d'une voix aigu, avec
+une force de certitude extraordinaire. Pierre tait descendu
+silencieux, la gorge serre, le c&oelig;ur battant d'motion.
+Ah! ces Catacombes des premiers chrtiens, ces asiles de
+la foi primitive, que de fois il les avait rves, au temps
+innocent du sminaire! et, dernirement encore, pendant
+qu'il crivait son livre, que de fois il y avait song, comme
+au plus antique et au plus vnrable vestige de cette
+communaut des petits et des simples, dont il prchait le
+retour! Mais il avait le cerveau tout plein des pages
+crites par les potes, par les grands prosateurs, qui ont
+dcrit les Catacombes. Il les voyait travers ce grandissement
+de l'imagination, il les croyait vastes, pareilles
+ des villes souterraines, avec des avenues larges, avec
+des salles amples, capables de contenir des foules. Et dans
+quelle pauvre et humble ralit il tombait!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, oui! rpondait le Frre aux questions de
+la mre et de la fille, a n'a gure plus d'un mtre, deux
+personnes ne passeraient pas de front... Et comment on
+a creus a? Oh! c'est fort simple. Une famille, une
+corporation funbre ouvrait une spulture, n'est-ce pas?
+Eh bien! elle creusait une premire galerie, la pioche,
+dans ce terrain qu'on appelle du tuf granulaire: une terre
+rougetre comme vous voyez, la fois tendre et rsistante,
+trs facile travailler, et absolument impermable;
+enfin, une terre faite exprs, qui a merveilleusement
+conserv les corps.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, montra, la faible flamme de sa
+bougie, les cases creuses droite et gauche, dans les
+parois.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, ce sont les <i>loculi</i>... Ils ouvraient donc
+une galerie souterraine, dans laquelle, des deux cts,
+ils pratiquaient ces cases superposes, o ils couchaient<a name="page_196" id="page_196"></a>
+les corps, le plus souvent envelopps d'un simple suaire.
+Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de marbre,
+qu'ils cimentaient soigneusement... Ds lors, n'est-ce
+pas? tout s'explique. Si d'autres familles se joignaient
+la premire, si la corporation s'tendait, ils prolongeaient
+la galerie au fur et mesure qu'elle s'emplissait; ils en
+ouvraient d'autres, droite, gauche, dans tous les sens;
+mme ils craient un deuxime tage, plus profond...
+Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre
+mtres de haut. Naturellement, on se demande comment
+ils pouvaient hisser les corps, une pareille hauteur. Ils
+ne les hissaient pas, ils les descendaient au contraire,
+continuant fouiller le sol davantage, ds que la range
+des cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la
+sorte qu'ici, par exemple, en moins de quatre sicles,
+ils ont creus seize kilomtres de galeries, o plus
+d'un million de chrtiens ont d tre inhums. Or, des
+Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne
+de Rome est ainsi troue. Songez cela et faites le
+calcul.</p>
+
+<p>Pierre coutait, passionnment. Autrefois, il avait visit
+une fosse houillre, en Belgique, et il retrouvait ici les
+mmes couloirs trangls, la mme pesanteur touffante,
+un nant d'obscurit et de silence. Seules, les petites
+bougies toilaient l'ombre paisse, qu'elles n'clairaient
+pas. Et il comprenait enfin ce travail de termites funraires,
+ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
+selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans
+symtrie, au petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux
+montait et descendait chaque pas, les parois s'en
+allaient de biais, rien n'avait d tre fait au fil plomb,
+ni l'querre. Ce n'tait l qu'une &oelig;uvre de ncessit et
+de charit, de nafs fossoyeurs de bonne grce, des
+ouvriers illettrs, tombs la maladresse de main de
+la dcadence. Cela, surtout, devenait trs sensible, dans
+les inscriptions et les emblmes gravs sur les plaques de<a name="page_197" id="page_197"></a>
+marbre. On aurait dit les dessins purils que les gamins
+des rues tracent sur les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent
+il n'y a qu'un nom; parfois mme pas de nom, et simplement
+les mots <i>in pace</i>... D'autres fois, il y a un emblme,
+la colombe de la puret, la palme du martyre, ou bien le
+poisson, dont le nom grec est compos de cinq lettres,
+qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jsus-Christ,
+fils de Dieu, Sauveur des hommes.</p>
+
+<p>Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on
+distinguait la palme, un seul trait central, hriss de
+quelques autres petits traits, la colombe ou le poisson,
+faits d'un contour, avec la queue figure par un zigzag,
+l'&oelig;il par un point rond. Les lettres des inscriptions brves
+s'en allaient de travers, ingales, dformes, la grosse
+criture des ignorants et des simples.</p>
+
+<p>Mais on tait arriv une crypte, une sorte de petite
+salle, o l'on avait retrouv les tombeaux de plusieurs
+papes, entre autres celui de Sixte II, un saint martyr, en
+l'honneur duquel on y voyait une inscription mtrique
+superbe, place l par le pape Damase. Puis, dans une
+salle voisine, aussi troite, un caveau de famille dcor
+plus tard de naves peintures murales, on montrait la
+place o l'on avait dcouvert le corps de sainte Ccile. Et
+l'explication continuait, le religieux commentait les
+peintures, en tirait avec force la confirmation irrfutable
+de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptme,
+l'eucharistie, la rsurrection, Lazare sortant du tombeau,
+Jonas rejet par la baleine, Daniel dans la fosse aux
+lions, Mose faisant jaillir l'eau du rocher, le Christ sans
+barbe des premiers ges accomplissant des miracles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, rptait-il, tout est l, a n'a pas
+t prpar, et rien n'est plus authentique.</p>
+
+<p>Sur une question de Pierre, dont l'tonnement augmentait,
+il convint que les Catacombes taient primitivement
+de simples cimetires et qu'aucune crmonie religieuse<a name="page_198" id="page_198"></a>
+n'y tait clbre. Plus tard seulement, au quatrime sicle,
+quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes pour
+le culte. De mme, elles ne devinrent un lieu de refuge
+que pendant les perscutions, aux poques o les chrtiens
+durent en dissimuler les entres. Jusque-l, elles
+taient restes librement, lgalement ouvertes. Et telle
+tait l'histoire vraie: des cimetires de quatre sicles,
+devenus des lieux d'asile et ravags durant les troubles,
+honors ensuite jusqu'au huitime sicle, dpouills alors
+de leurs saintes reliques, puis tombs dans l'oubli, bouchs
+par les terres, enfouis pendant plus de sept cents ans,
+dans une telle insouciance, que les premiers travaux de
+recherches, au quinzime sicle, les remirent la lumire
+comme une extraordinaire trouvaille, un vritable problme
+historique dont on n'a eu le dernier mot que de
+nos jours.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment
+le Frre. Vous voyez, dans cette case, un squelette
+auquel on n'a point touch. Il est l depuis seize
+dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien comprendre
+comment on couchait les corps... Les savants disent que
+c'est une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette
+tait absolument complet, l'anne dernire encore.
+Mais, vous le voyez, le crne est dfonc. C'est un Amricain
+qui l'a cass d'un coup de canne, pour bien s'assurer
+que la tte n'tait pas fausse.</p>
+
+<p>Ces dames s'taient penches, et leurs ples visages,
+la faible lumire dansante, exprimrent une piti mle
+d'effroi. La fille surtout, si frmissante de vie, avec sa
+bouche rouge, ses grands yeux noirs, apparut un instant,
+pitoyable et douloureuse. Et tout retomba dans l'ombre,
+les petites bougies se relevrent, continurent, promenes
+le long des galeries, dans les tnbres lourdes. Durant
+une heure encore, la visite se poursuivit, car le guide ne
+faisait pas grce d'un dtail, aimant certains coins, fouett
+de zle, comme s'il et travaill au salut des touristes.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde
+se passait en lui. Peu peu, mesure qu'il voyait
+et comprenait, sa stupeur premire de trouver la ralit
+si diffrente de l'embellissement des conteurs et des
+potes, sa dsillusion de tomber dans ces trous de taupe,
+si pauvrement, si grossirement creuss au fond de cette
+terre rougetre, se changeaient en une motion fraternelle,
+en un attendrissement qui lui bouleversait le c&oelig;ur.
+Et ce n'tait pas la pense des quinze cents martyrs, dont
+les os sacrs avaient repos l. Mais quelle humanit
+douce, rsigne et berce d'esprance dans la mort! Pour
+les chrtiens, ces basses galeries obscures n'taient qu'un
+lieu temporaire de sommeil. S'ils ne brlaient pas les
+corps, comme les paens, s'ils les enterraient, c'tait qu'ils
+avaient pris aux Juifs leur croyance la rsurrection de
+la chair; et cette ide heureuse de sommeil, de bon repos
+aprs une vie juste, en attendant les rcompenses clestes,
+faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cit
+souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse,
+tout y dormait en une immobilit ravie, tout y patientait
+jusqu'au lointain rveil. Quoi de plus touchant que ces
+plaques de terre cuite ou de marbre, ne portant pas mme
+un nom, uniquement graves des mots <i>in pace</i>, en paix!
+tre en paix enfin, dormir en paix, esprer en paix le ciel
+futur, aprs la tche faite! Et cette paix, elle paraissait
+d'autant plus dlicieuse, qu'elle tait gote dans une
+parfaite humilit. Sans doute, tout art avait disparu, les
+fossoyeurs creusaient au hasard, avec des irrgularits
+d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus graver
+un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement,
+quelle voix de jeune humanit s'levait de cette
+pauvret et de cette ignorance! Des pauvres, des petits,
+des simples, le peuple pullulant couch, endormi sous la
+terre, pendant que le soleil, l-haut, continuait son &oelig;uvre.
+Une charit, une fraternit dans la mort: l'poux et
+l'pouse souvent couchs ensemble, avec l'enfant leurs<a name="page_200" id="page_200"></a>
+pieds; le flot dbordant des inconnus qui noyait le personnage,
+l'vque, le martyr; la plus touchante des galits,
+celle de la modestie au fond de toute cette poussire, les
+cases pareilles, les plaques sans un ornement, la mme
+ingnuit et la mme discrtion confondant les ranges
+sans fin de ttes ensommeilles. C'tait peine si les
+inscriptions se permettaient des louanges, et combien
+prudentes, combien dlicates: les hommes sont trs
+dignes, trs pieux, les femmes sont trs douces, trs
+belles, trs chastes. Un parfum d'enfance montait, une
+tendresse illimite et si largement humaine, la mort de
+la primitive communaut chrtienne, cette mort qui se
+cachait pour revivre et qui ne rvait plus l'empire de
+ce monde.</p>
+
+<p>Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir
+les tombeaux de la veille, ces tombeaux fastueux
+qu'il avait voqus aux deux bords de la voie Appienne,
+qui talaient au plein soleil l'orgueil dominateur de tout
+un peuple. Ils clataient d'une ostentation superbe, avec
+leurs dimensions colossales, leur entassement de marbres,
+leurs inscriptions indiscrtes, leurs chefs-d'&oelig;uvre de
+sculpture, des frises, des bas-reliefs, des statues. Ah! cette
+avenue de la mort pompeuse, en pleine Campagne rase,
+menant comme une voie de triomphe la ville reine,
+ternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la
+comparait la cit souterraine des chrtiens, cette cit de
+la mort cache, trs douce, trs belle, trs chaste! Ce
+n'tait plus que du sommeil, de la nuit voulue et accepte,
+toute une rsignation sereine, qui il ne cotait rien de se
+confier au bon repos de l'ombre, en attendant les batitudes
+du ciel; et il n'tait pas jusqu'au paganisme mourant,
+perdant de sa beaut, cette maladresse de main des
+ouvriers ingnus, qui n'ajoutt au charme de ces pauvres
+cimetires, creuss loin du soleil, dans la nuit de la terre.
+Des millions d'tres s'taient couchs humblement dans
+cette terre fore comme par des fourmis prudentes, y<a name="page_201" id="page_201"></a>
+avaient dormi leur sommeil durant des sicles, l'y dormiraient
+encore, mystrieux, bercs de silence et d'obscurit,
+si les hommes n'taient venus dranger leur dsir
+d'oubli, avant que les trompettes du Jugement eussent
+sonn la rsurrection. La mort avait alors parl de la vie,
+rien ne s'tait trouv plus vivant, d'une vie plus intime et
+plus mue, que ces villes enfouies des morts sans nom,
+ignors et innombrables. Tout un souffle immense en
+tait sorti autrefois, le souffle d'une humanit nouvelle,
+qui allait renouveler le monde. Avec l'humilit, avec le
+mpris de la chair, avec la haine terrifie de la nature,
+l'abandon des jouissances terrestres, la passion de la mort
+qui dlivre et ouvre le paradis, un autre monde commenait.
+Et le sang d'Auguste, si fier de sa pourpre au soleil,
+si clatant de souveraine domination, sembla un moment
+disparatre, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond
+de ses tnbres spulcrales.</p>
+
+<p>Le Frre insista pour montrer ces dames l'escalier
+de Diocltien; et il leur en contait la lgende.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats
+poursuivaient des chrtiens, qui se rfugirent dans ces
+Catacombes; et, lorsque les soldats s'enttrent les y
+suivre, l'escalier se rompit, tous furent prcipits... Les
+marches sont effondres aujourd'hui encore. Venez voir,
+c'est deux pas.</p>
+
+<p>Mais ces dames taient brises, envahies la longue
+d'un tel malaise par ces tnbres et ces histoires de mort,
+qu'elles voulurent absolument remonter. D'ailleurs, les
+minces bougies tiraient leur fin, et ce fut pour tous un
+blouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
+soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune
+fille acheta un presse-papier, un morceau de marbre sur
+lequel tait grav le poisson, le symbole de Jsus-Christ,
+Fils de Dieu, Sauveur des hommes.</p>
+
+<p>L'aprs-midi du mme jour, Pierre tint visiter la
+basilique de Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore,<a name="page_202" id="page_202"></a>
+pour l'avoir traverse en voiture, que la place grandiose,
+avec son oblisque et ses deux fontaines, dans le cadre
+vaste de la colonnade du Bernin, cette quadruple range
+de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
+majest monumentale. Au fond, la basilique s'lve,
+rapetisse et alourdie par sa faade, mais emplissant le
+ciel de son dme souverain.</p>
+
+<p>Sous le soleil brlant, des pentes s'tendaient, cailloutes,
+dsertes, des marches basses se succdaient, uses
+et blanchies; et Pierre, tout au bout, entra. Il tait trois
+heures, de larges rayons tombaient des hautes fentres
+carres, une crmonie, des vpres sans doute, commenait
+dans la chapelle Clmentine, gauche. Mais il n'entendit
+rien, il ne fut que frapp par l'immensit du vaisseau.
+A pas lents, les yeux en l'air, il en parcourut les
+dimensions dmesures. C'taient, ds l'entre, les bnitiers
+gants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
+c'tait la nef centrale, la colossale vote en berceau, dcore
+de caissons; c'taient surtout, la croise, les quatre
+piliers cyclopens qui soutiennent le dme; c'taient
+encore les transepts et l'abside, dont chacun est lui seul
+vaste comme une de nos glises. Et la pompe orgueilleuse,
+le faste clatant, crasant, le saisissait aussi: la
+coupole, pareille un astre, qui resplendissait des tons
+vifs et des ors des mosaques; le baldaquin somptueux,
+dont le bronze a t pris au Panthon, et qui couronne le
+matre-autel rig sur le tombeau mme de saint Pierre,
+o descend le double escalier de la Confession, qu'clairent
+les quatre-vingt-sept lampes, ternellement allumes;
+les marbres, enfin, une profusion, une prodigalit de
+marbres extraordinaire, des marbres blancs, des marbres
+de couleur, tals, entasss. Ah! ces marbres polychromes
+dont le Bernin a eu la folie luxueuse: le dallage
+splendide o tout l'difice se reflte; le revtement des
+piliers orns de mdaillons reprsentant les papes, alternant
+avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;<a name="page_203" id="page_203"></a>
+les murs surchargs d'attributs compliqus, parmi
+lesquels se rpte partout la colombe d'Innocent X; les
+niches avec leurs statues colossales, d'un got baroque;
+les loges et leurs balcons, la rampe de la Confession et
+son double escalier, les autels riches et les tombeaux
+plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas cts,
+les transepts, l'abside, taient en marbre, suaient le
+marbre, rayonnaient de la richesse du marbre, sans
+qu'on pt trouver un coin, large comme la paume de la
+main, qui n'et pas l'ostentation insolente du marbre. Et
+la basilique triomphait, indiscute, reconnue et admire
+pour tre l'glise la plus grande et la plus opulente du
+monde, l'normit dans la magnificence.</p>
+
+<p>Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait,
+accabl, sans rien distinguer encore. Il s'arrta un instant
+devant le Saint Pierre de bronze, la pose raidie, hiratique,
+sur son socle de marbre. Quelques fidles s'approchaient,
+baisant le pouce du pied droit: les uns l'essuyaient
+pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
+appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il
+retourna ensuite dans le transept de gauche, o sont
+les confessionnaux. Des prtres y restent demeure,
+prts confesser en toutes les langues. D'autres attendent,
+arms d'une longue baguette; et ils frappent lgrement
+le crne des pcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure
+ ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais trs peu de
+monde tait l, les prtres occupaient leur attente, crivaient,
+lisaient, comme chez eux, dans les troites caisses
+de bois. Et il se retrouva devant la Confession, intress
+par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes ainsi
+que des toiles. Le matre-autel, o le pape seul peut
+officier, semblait avoir une mlancolie hautaine de
+solitude, sous le baldaquin gigantesque et fleuri, dont la
+main-d'&oelig;uvre et la dorure ont cot plus d'un demi-million.
+Puis, le souvenir lui revint de la crmonie qu'on
+clbrait dans la chapelle Clmentine, et il s'tonna, car<a name="page_204" id="page_204"></a>
+il n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut
+s'en assurer. Alors, mesure qu'il se rapprocha, il saisit
+un souffle lger, comme un air de flte qui venait de loin.
+Cela grandissait, il ne reconnut un chant d'orgues que
+lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges, tirs
+devant les fentres, tamisaient le soleil; et elle tait
+ainsi toute rougeoyante d'une clart de fournaise, toute
+sonore d'une musique grave. Mais combien perdue, combien
+rduite dans l'immensit du vaisseau, pour qu'
+soixante pas on ne distingut mme plus ni les voix ni le
+grondement des orgues!</p>
+
+<p>En entrant, Pierre avait cru l'glise compltement vide,
+immense et morte. Puis, il s'tait aperu de la prsence
+de quelques tres, devins au loin. Des gens se trouvaient
+l, mais si espacs, si rares, que cela tait comme
+s'ils n'taient pas. Des touristes s'garaient, les jambes
+lasses, leur Guide la main. Au milieu de la grande nef,
+un peintre, avec son chevalet, ainsi que dans une galerie
+publique, prenait une vue. Tout un sminaire franais
+dfila ensuite, conduit par un prlat qui expliquait les
+tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
+comptaient point, faisaient peine l'effet, par la vaste
+tendue, de quelques fourmis noires gares, cherchant
+leur route avec effarement. Et, ds lors, il eut la sensation
+nette d'une salle de gala gante, d'une vritable
+salle des pas perdus, dans un palais de rception dmesur.
+Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes
+fentres carres, sans verrire, l'clairaient d'une clart
+aveuglante, la traversaient de part en part d'une gloire.
+Pas un banc, pas une chaise, rien que le dallage superbe
+et nu, l'infini, un dallage de muse, qui miroitait sous
+la pluie dansante des rayons. Aucun coin de recueillement,
+pas un coin d'ombre, de mystre, pour s'agenouiller et
+prier. Partout la lumire vive, l'blouissement d'une souverainet
+et d'une somptuosit de plein jour. Et lui, dans
+cette salle d'opra, si dserte, allume d'un tel flamboiement<a name="page_205" id="page_205"></a>
+d'or et de pourpre, qui arrivait avec le frisson de nos
+cathdrales gothiques, o des foules obscures sanglotent
+parmi la fort des piliers! lui qui apportait le souvenir
+endolori de l'architecture et de la statuaire macies
+du moyen ge, tout me, au milieu de cette majest d'apparat,
+de cette pompe norme et vide, qui tait tout corps!
+Vainement, il chercha une pauvre femme genoux, un
+tre de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
+s'abandonnant l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche
+close. Il n'y avait toujours l que le va-et-vient lass des
+touristes, l'air affair des prlats menant les jeunes prtres
+aux stations obligatoires; tandis que les vpres continuaient,
+dans la chapelle de gauche, sans que le bruit en
+parvnt aux oreilles des visiteurs, peine une onde confuse,
+le branle d'une cloche descendu du dehors, travers
+les votes.</p>
+
+<p>Pierre comprit que c'tait l le splendide squelette d'un
+colosse monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour
+l'emplir, pour l'animer de son me vritable, toutes les
+magnificences des pompes religieuses. Il y fallait les
+quatre-vingt mille fidles que le vaisseau pouvait contenir,
+les grandes crmonies pontificales, l'clat des ftes de
+la Nol et de Pques, les dfils, les cortges, droulant
+le luxe sacr, dans un dcor et une mise en scne de grand
+opra. Et il voqua ce qu'il savait de la splendeur
+d'hier, la basilique dbordant d'une foule idoltre, le
+cortge surhumain dfilant au milieu des fronts prosterns,
+la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
+allant deux deux comme des dieux de pliade, vtus du
+rochet de dentelle, de la robe et du manteau de moire
+rouge, dont les caudataires tenaient la queue, puis le pape
+enfin, en Jupiter tout-puissant, lev sur un pavois de
+velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge et
+d'or, habill de velours blanc, avec la chape d'or, l'tole
+d'or, la tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire
+tincelaient dans leurs tuniques rouges brodes de soie.<a name="page_206" id="page_206"></a>
+Les flabelli agitaient, au-dessus de la tte du pontife
+unique et souverain, les grands ventails de plume, qu'on
+balanait autrefois devant les idoles de la Rome antique.
+Et, autour de la chaise de triomphe, quelle cour blouissante
+et glorieuse! toute la famille pontificale, le flot des
+prlats assistants, les patriarches, les archevques, les
+vques, draps et mitrs d'or! les camriers secrets participants
+en soie violette, les camriers de cape et d'pe
+participants, portant le costume de velours noir, avec la
+fraise et la chane d'or! l'innombrable suite, ecclsiastique
+et laque, dont cent pages de la <i>Gerarchia</i> n'puisent
+pas l'numration, les protonotaires, les chapelains,
+les prlats de toutes les classes et de tous les
+degrs, sans compter la maison militaire, les gendarmes
+avec le bonnet poil, les gardes palatins en pantalon bleu
+et tunique noire, les gardes suisses cuirasss d'argent,
+rays de jaune, de noir et de rouge, les gardes-nobles,
+superbes d'apparat dans leurs hautes bottes, leur culotte
+de peau blanche, leur tunique rouge brode d'or, les
+paulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome
+tait la capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus
+ deux battants, on les fermait au contraire avec un soin
+jaloux; et, les rares fois o le pape descendait officier
+encore, se montrer comme l'lu suprme, Dieu incarn
+sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invits,
+il fallait pour entrer une carte. Ce n'tait plus le
+peuple, les cinquante mille, les soixante mille chrtiens
+accourant, s'entassant, au hasard du flot; c'tait un
+choix, des assistants amis, tris pour des solennits particulires
+et fermes; et mme, lorsqu'on arrivait en
+runir des milliers, il n'y avait toujours l qu'un public
+restreint, convi au spectacle d'un concert monstre.</p>
+
+<p>Et Pierre, de plus en plus, mesure qu'il parcourait
+ce muse froid et majestueux, parmi l'clat dur des
+marbres, tait pntr de cette sensation qu'il se trouvait
+l dans un temple paen, lev au dieu de la lumire<a name="page_207" id="page_207"></a>
+et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique
+tait certainement pareil, avec les mmes murs revtus
+de marbres polychromes, les mmes colonnes prcieuses,
+les mmes votes aux caissons dors. Cette
+sensation, il devait la ressentir davantage encore en
+visitant les autres basiliques, qui allaient finir par faire
+en lui la vrit indiscutable. C'tait d'abord l'glise chrtienne
+s'installant, en toute audace et tranquillit, dans
+le temple paen, San Lorenzo in Miranda qui se logeait
+comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine,
+dont il gardait le portique rare en marbre cipolin et le
+bel entablement de marbre blanc; ou bien c'tait l'glise
+chrtienne qui repoussait du tronc abattu, de l'difice
+antique dtruit, le Saint-Clment actuel par exemple,
+sous lequel il y a des sicles de croyances contraires
+stratifis, un monument trs ancien du temps de la rpublique,
+un autre du temps de l'empire, dans lequel on
+a reconnu un temple de Mithra, enfin une basilique de
+la primitive foi. C'tait ensuite l'glise chrtienne, comme
+ Sainte-Agns hors les Murs, se btissant exactement
+sur le modle de la basilique civile des Romains, le Tribunal
+et la Bourse qui accompagnaient tout Forum; et
+c'tait surtout l'glise chrtienne construite avec les
+matriaux vols aux temples en ruine: les seize colonnes
+superbes de cette mme Sainte-Agns, de marbres diffrents,
+prises videmment plusieurs dieux; les vingt et
+une colonnes de Sainte-Marie du Transtvre, de tous les
+ordres, arraches d'un temple d'Isis et de Srapis, dont
+les chapiteaux ont conserv les figures; les trente-six
+colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
+d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine;
+les vingt-deux colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli,
+toutes diverses de matire, de dimension et de travail, et
+dont la lgende veut que certaines aient t drobes
+Jupiter lui-mme, au temple de Jupiter Capitolin, qui
+s'levait la mme place, sur le sommet sacr. Aujourd'<a name="page_208" id="page_208"></a>hui
+encore, les temples de la riche poque impriale
+renaissaient dans les basiliques somptueuses, Saint-Jean
+de Latran et Saint-Paul hors les Murs. La basilique
+de Saint-Jean, la Mre et la Tte de toutes les
+glises, dveloppant ses cinq nefs, divises par quatre
+ranges de colonnes, alignant ses douze statues colossales
+des Aptres, comme une double haie de dieux
+menant au Matre des dieux, prodiguant les bas-reliefs,
+les frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais
+d'honneur d'une Divinit paenne, dont le royaume opulent
+tait de ce monde? Et, Saint-Paul surtout, tel
+qu'on vient de l'achever, dans le resplendissement neuf
+des marbres, pareils des miroirs, ne retrouvait-on pas la
+demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type, la
+majestueuse colonnade sous le plafond plat, caissons
+dors, le pavage de marbre, d'une beaut de matire et
+de travail incomparable, les pilastres violets base et
+chapiteau blancs, l'entablement blanc frise violette, le
+mlange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
+divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains
+des grandes desses, baigns d'aurore? Nulle part,
+pas plus qu' Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de
+mystre, ouvrant sur l'invisible. Et Saint-Pierre restait
+quand mme le monstre, par son droit de colosse, encore
+plus grand que les plus grands, dmesur tmoignage de ce
+que peut la folie de l'norme, quand l'orgueil humain
+rve de loger Dieu, coups de millions dpenss, dans la
+demeure de pierres, trop vaste et trop riche, o triomphe
+l'homme en son nom.</p>
+
+<p>C'tait donc ce colosse de gala qu'avait abouti, aprs
+des sicles, la ferveur de la foi primitive! On y retrouvait
+cette sve du sol de Rome, qui, dans tous les temps, a
+repouss en monuments draisonnables. Il semble que
+les matres absolus qui, successivement, y ont rgn,
+aient apport avec eux cette passion de la construction
+cyclopenne, l'aient puise dans la terre natale o ils<a name="page_209" id="page_209"></a>
+ont grandi, car ils se la sont transmise sans arrt, de
+civilisation en civilisation. C'est une vgtation continue
+de la vanit humaine, le besoin d'inscrire son nom sur un
+mur, de laisser de soi, aprs avoir t le matre de la
+terre, une trace indestructible, la preuve tangible de
+toute cette gloire d'un jour, l'difice ternel de bronze et
+de marbre qui en tmoignera jusqu' la fin des ges. Au
+fond, il n'y a l que l'esprit de conqute, l'ambition fire
+de la race, toujours en peine de la domination du monde;
+et, lorsque tout a croul, lorsqu'une socit nouvelle
+renat des ruines, et qu'on peut la croire gurie de l'orgueil,
+retrempe dans l'humilit, ce n'est encore qu'une
+erreur, elle a le vieux sang en ses veines, elle cde de
+nouveau la folie insolente des anctres, livre toute
+la violence de l'hrdit, ds qu'elle est grande et forte.
+Il n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu btir, qui
+n'ait repris la tradition des Csars, ternisant leur rgne
+dans la pierre, se faisant lever des temples leur mort,
+pour passer au rang des dieux. Le mme souci d'immortalit
+terrestre clate, c'est qui lguera le monument
+le plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la
+maladie est si aigu que ceux, moins fortuns, qui, ne
+pouvant construire, ont d se contenter de rparer, se sont
+plu transmettre aux gnrations la mmoire de leurs
+travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
+marbre, graves d'inscriptions pompeuses: de l la continuelle
+rencontre de ces plaques, pas une muraille consolide
+sans qu'un pape l'ait timbre de ses armes, pas une
+ruine rtablie, pas un palais remis en tat, pas une fontaine
+nettoye, sans que le pape rgnant signe l'&oelig;uvre de
+son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise,
+une involontaire dbauche, la floraison fatale de ce terreau
+fait de dcombres, depuis plus de deux mille ans.
+Des monuments sans cesse remontent de cette poussire
+de monuments. Et l'on se demande si Rome a jamais t
+chrtienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain<a name="page_210" id="page_210"></a>
+a presque tout de suite entach la doctrine de Jsus, cette
+volont de domination, ce dsir de la gloire terrestre qui
+ont fait le triomphe du catholicisme, au mpris des
+humbles et des purs, des fraternels et des simples du
+christianisme primitif.</p>
+
+<p>Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination
+brusque, vit la vrit clater et se rsumer en lui, au
+moment o, pour la seconde fois, il faisait le tour de
+l'immense basilique, en admirant les tombeaux des papes.
+Ah! ces tombeaux! L-bas, dans la Campagne rase, sous
+le plein soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui
+tait comme l'entre triomphale de Rome, conduisant
+l'tranger au Palatin auguste, ceint d'une couronne de
+palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des puissants
+et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence
+sans pareille, qui ternisait dans le marbre l'orgueil
+et la pompe d'une race forte, dominatrice des peuples.
+Puis, prs de l, sous la terre, en pleine nuit discrte, au
+fond de misrables trous de taupe, se cachaient les autres
+tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
+ni richesse, dont l'humilit disait qu'un souffle de tendresse
+et de rsignation avait pass, qu'un homme tait
+venu prcher la fraternit et l'amour, l'abandon des biens
+de cette vie pour les ternelles joies de la vie future,
+confiant la terre nouvelle le bon grain de son vangile,
+semant l'humanit rajeunie qui allait transformer le
+vieux monde. Et voil que de cette semence enfouie dans
+le sol durant des sicles, voil que de ces tombeaux si
+humbles, si inconnus, o les martyrs dormaient leur
+doux sommeil, en attendant le rveil glorieux, voil que
+d'autres tombeaux encore avaient pouss, aussi gants,
+aussi fastueux que les antiques tombeaux dtruits des idoltres,
+dressant leurs marbres parmi les splendeurs
+paennes d'un temple, talant le mme orgueil surhumain,
+la mme passion affole de domination universelle.
+A la Renaissance, Rome redevient paenne, le vieux sang<a name="page_211" id="page_211"></a>
+imprial remonte, emporte le christianisme, sous la plus
+rude attaque qu'il ait eu subir. Ah! ces tombeaux des
+papes, Saint-Pierre, dans leur insolente glorification,
+dans leur normit charnelle et luxueuse, dfiant la
+mort, mettant sur cette terre l'immortalit! Ce sont des
+papes de bronze, dmesurs, ce sont des figures allgoriques,
+des anges quivoques, beaux comme des belles
+filles, des femmes dsirables, avec des hanches et des
+gorges de desses. Paul III est assis sur un haut pidestal,
+la Justice et la Prudence sont demi couches ses
+pieds. Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion,
+Innocent XI entre la Religion et la Justice, Innocent XII
+entre la Justice et la Charit, Grgoire XIII entre la Religion
+et la Force. A genoux, Alexandre VII, assist de la
+Prudence et de la Justice, a devant lui la Charit et la
+Vrit; et un squelette se lve, montrant le sablier
+vide. Clment XIII, agenouill galement, triomphe au-dessus
+d'un sarcophage monumental, sur lequel s'appuie
+la Religion tenant la croix; tandis que le Gnie de la
+Mort, qui s'accoude l'angle de droite, a sous lui deux
+lions normes, symbole de la toute-puissance. Le bronze
+disait l'ternit des figures, les marbres blancs clataient
+en belles chairs opulentes, les marbres de couleur s'enroulaient
+en riches draperies, dressaient les monuments
+en pleine apothose, sous la vive lumire dore des nefs
+immenses.</p>
+
+<p>Et Pierre passait de l'un l'autre, continuait de marcher
+au travers de la basilique ensoleille, superbe et
+dserte. Oui, ces tombeaux, d'une impriale ostentation,
+rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'tait Rome srement,
+la terre de Rome, cette terre o l'orgueil et la domination
+poussaient comme l'herbe des champs, qui avait
+fait de l'humble christianisme primitif le catholicisme
+victorieux, alli aux puissants et aux riches, machine
+gante de gouvernement, dresse pour la conqute des
+peuples. Les papes s'taient rveills Csars. Et la lointaine<a name="page_212" id="page_212"></a>
+hrdit agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau
+jailli, coulant dans leurs veines, leur brlant le
+crne d'ambitions surhumaines. Seul, Auguste avait ralis
+l'empire du monde, la fois empereur et grand
+pontife, matre des corps et des mes. De l, l'ternel
+rve des papes, dsesprs de ne dtenir que le spirituel,
+s'obstinant ne rien cder du temporel, dans l'espoir
+sculaire, jamais abandonn, que le rve, se ralisant
+encore, fera du Vatican un autre Palatin, d'o ils rgneront,
+en despotes absolus, sur les nations conquises.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+<p>Depuis quinze jours dj, Pierre se trouvait Rome,
+et l'affaire pour laquelle il tait venu, la dfense de son
+livre, n'avanait point. Il en tait encore son dsir brlant
+de voir le pape, sans prvoir quand ni comment il le
+satisferait, au milieu des continuels retards, dans la
+terreur que monsignor Nani lui avait inspire d'une dmarche
+imprudente. Et, comprenant que son sjour
+pouvait s'terniser, il s'tait dcid faire viser son
+<i>celebret</i> au vicariat, il disait sa messe chaque matin
+Sainte-Brigitte, place Farnse, o il avait reu un bienveillant
+accueil de l'abb Pisoni, l'ancien confesseur
+de Benedetta.</p>
+
+<p>Ce lundi-l, il rsolut de descendre de bonne heure
+la petite rception intime de donna Serafina, avec l'espoir
+d'y apprendre des nouvelles et d'y hter son affaire.
+Peut-tre monsignor Nani serait-il l, peut-tre aurait-il
+la chance de tomber sur quelque prlat ou sur quelque
+cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tch d'utiliser
+don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements
+certains. Comme repris de mfiance et de peur,
+aprs s'tre montr un instant serviable, le secrtaire du
+cardinal Boccanera l'vitait, se cachait, l'air rsolu ne
+pas se mler d'une aventure dcidment louche et dangereuse.
+D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'tre
+pris d'un accs atroce de fivre, qui le forait garder la
+chambre.</p>
+
+<p>Et il n'y avait absolument, pour rconforter Pierre, que<a name="page_214" id="page_214"></a>
+Victorine Bosquet, l'ancienne bonne monte au rang de
+gouvernante, la Beauceronne qui conservait son c&oelig;ur de
+vieille France, aprs trente ans de vie dans cette Rome
+qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle
+l'avait quitt la veille. Mais, ce jour-l, elle n'avait point
+sa vivacit accorte, sa gaiet d'habitude; et, quand elle
+sut qu'il descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha
+la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma
+pauvre Benedetta a de gros ennuis. Il parat que son
+divorce va trs mal.</p>
+
+<p>Toute Rome en causait, c'tait une reprise extraordinaire
+de commrages qui bouleversait le monde blanc et
+le monde noir. Aussi Victorine n'avait-elle pas faire de
+la discrtion inutile, vis--vis d'un compatriote. Donc, en
+rponse au mmoire de l'avocat consistorial Morano, qui,
+s'appuyant sur des tmoignages et sur des preuves crites,
+dmontrait que le mariage n'avait pu tre consomm, par
+suite de l'impuissance du mari, monsignor Palma, thologien,
+choisi dans l'affaire par la congrgation du Concile,
+comme dfenseur du mariage, venait son tour de dposer
+un mmoire vraiment terrible. D'abord, il mettait
+fortement en doute l'tat de virginit de la demanderesse,
+discutant les termes techniques du certificat des deux
+sages-femmes, exigeant l'examen fond fait par deux
+mdecins, formalit devant laquelle avait recul la pudeur
+de la jeune femme; et encore citait-il des cas physiologiques,
+parfaitement tablis, o des filles avaient eu
+commerce avec des hommes, sans paratre le moins du
+monde dflores. Il tirait grand parti du rcit contenu
+dans le mmoire du comte Prada, qui, trs sincrement,
+hsitait dire si le mariage avait t consomm ou
+non, tellement la comtesse s'tait dbattue; lui, sur le
+moment, avait bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout,
+dans les conditions normales; mais, depuis, en y rflchissant,
+il n'osait tre affirmatif, il admettait que,<a name="page_215" id="page_215"></a>
+cdant la violence de son dsir, il avait pu s'illusionner
+sur une possession incomplte. Et monsignor Palma
+triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements
+subtils que comportait la dlicate matire, en
+arrivait retourner contre l'pouse violente la dposition
+de la femme de chambre, cite par elle, qui avait
+entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur
+et madame, la suite de cette premire nuit, avaient
+toujours fait lit part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument
+dcisif du mmoire tait que, si mme la demanderesse
+faisait la preuve complte de sa virginit, il n'en demeurerait
+pas moins certain que son refus seul avait empch
+la consommation du mariage, la condition foncire de
+l'acte tant l'obissance de la femme. Et, enfin, sur un
+quatrime mmoire, celui du rapporteur, o ce dernier
+rsumait et discutait les trois autres, la congrgation
+avait vot, accordant l'annulation du mariage, mais
+une voix de majorit seulement, solution si prcaire, que
+sans attendre, selon son droit, monsignor Palma s'tait
+empress de demander un supplment d'informations,
+ce qui remettait en question toute la procdure et rendait
+un nouveau vote ncessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre contessina! s'cria Victorine, elle
+en mourra de chagrin, car la chre fille brle petit feu,
+sous son air si calme... Il parat que ce monsignor
+Palma est le matre de la situation, qu'il peut faire durer
+l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec a, on a dj
+dpens tant d'argent, et il va falloir en dpenser encore...
+L'abb Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu l
+une belle ide, le jour o il a voulu ce mariage; et ce
+n'est pas pour chagriner la mmoire de ma bonne matresse,
+la comtesse Ernesta, qui tait une sainte, mais
+elle a srement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a
+donne au comte Prada.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit. Puis, emporte par l'esprit de justice
+qui tait en elle:<a name="page_216" id="page_216"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il a d'ailleurs raison de ne pas tre content, le
+comte Prada. On se moque par trop de lui... Et, vous
+savez, a ne m'empche pas de dire que ma Benedetta
+est bien sotte d'y mettre tant de formalits. Si a dpendait
+de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa
+chambre, puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment
+tous les deux et qu'ils se veulent depuis si longtemps...
+Ah! ma foi, oui! sans maire et sans cur, pour le plaisir
+d'tre jeunes, d'tre beaux et d'avoir du bonheur ensemble...
+Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si
+rare!</p>
+
+<p>Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se
+mit rire de son air de belle sant, avec le tranquille
+quilibre du menu peuple de France qui ne croit plus
+gure qu' la vie heureuse, mene honntement.</p>
+
+<p>Puis, d'une faon plus discrte, elle se dsola d'un
+autre ennui qui assombrissait la maison, un contre-coup
+encore de cette malheureuse affaire du divorce. Il y avait
+brouille entre donna Serafina et l'avocat Morano, trs
+mcontent du demi-chec de son mmoire devant la congrgation,
+accusant le pre Lorenza, le confesseur de la
+tante et de la nice, de les avoir pousses un procs
+fcheux, o il n'y aurait que du scandale pour tout le
+monde. Et il n'avait plus reparu au palais Boccanera,
+c'tait la rupture d'une vieille liaison de trente annes,
+une vritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui
+dsapprouvaient formellement Morano. Donna Serafina
+tait d'autant plus ulcre, qu'elle le souponnait de soulever
+l une mauvaise querelle et de la quitter pour une
+tout autre cause, un brusque dsir inavouable, criminel
+chez un homme de sa position et de sa pit, la passion
+qu'une petite bourgeoise jeune, une intrigante, avait allume
+en lui.</p>
+
+<p>Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de
+brocatelle jaune, grandes fleurs Louis XIV, il trouva en
+effet qu'une mlancolie y rgnait, sous la clart plus<a name="page_217" id="page_217"></a>
+sourde des lampes voiles de dentelle. Il n'y avait l,
+d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canap,
+causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui
+au fond d'un fauteuil, coutait, sans mot dire, le bavardage
+intarissable de la vieille parente, qui, chaque lundi,
+amenait la petite princesse. Donna Serafina tait seule,
+sa place habituelle, au coin droit de la chemine, avec la
+secrte rage de voir devant elle le coin gauche vide, ce
+coin que Morano avait occup pendant les trente ans de
+sa fidlit. Et Pierre remarqua le coup d'&oelig;il anxieux, puis
+dsespr, dont elle avait accueilli son entre, guettant
+la porte, attendant sans doute encore le volage. Elle se
+tenait, du reste, trs droite et trs fire, la taille fine, plus
+serre que jamais dans son corset, avec sa face dure de
+vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils trs
+noirs.</p>
+
+<p>Tout de suite Pierre, aprs lui avoir prsent ses hommages,
+laissa percer sa proccupation, en demandant s'il
+n'aurait pas le plaisir de voir monsignor Nani, ce soir-l.
+Et elle-mme ne put s'empcher de rpondre:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les
+autres. C'est lorsqu'on a besoin des gens qu'ils disparaissent.</p>
+
+<p>Elle gardait aussi une rancune au prlat de ce qu'il
+s'tait employ au divorce trs mollement, aprs avoir
+beaucoup promis. Sans doute, comme toujours, sous sa
+bienveillance extrme, pleine de caresses, il avait quelque
+autre plan lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que
+la colre lui avait arrach; et elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il va peut-tre venir. Il est si bon, il nous aime
+tant!</p>
+
+<p>Malgr la vivacit de son sang, elle voulait tre politique,
+pour vaincre les chances mauvaises. Son frre, le
+cardinal, lui avait dit combien l'irritait l'attitude de la
+congrgation du Concile, car il ne doutait pas que le froid
+accueil, fait la demande de sa nice, ne vnt en partie<a name="page_218" id="page_218"></a>
+du dsir que certains de ses collgues, les cardinaux,
+avaient de lui tre dsagrables. Lui-mme souhaitait le
+divorce, qui seul devait assurer la continuation de la race,
+puisque Dario s'enttait ne vouloir pouser que sa
+cousine. Et c'tait un concours de dsastres, toute la famille
+atteinte, lui frapp dans son orgueil, sa s&oelig;ur partageant
+cette souffrance et blesse par contre-coup au c&oelig;ur,
+les deux amoureux dsesprs de voir leur esprance
+recule une fois encore.</p>
+
+<p>Quand Pierre s'approcha du canap, o causaient les
+jeunes gens, il entendit bien qu'on ne parlait que de la
+catastrophe, demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous dsoler? disait Celia. En somme,
+l'annulation du mariage a t adopte, la majorit d'une
+voix. Le procs est repris, ce n'est qu'un retard.</p>
+
+<p>Mais Benedetta hochait la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! si monsignor Palma s'entte, jamais Sa
+Saintet ne donnera son approbation. C'est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si l'on tait riche, trs riche! murmura Dario
+d'un air convaincu, qui ne fit sourire personne.</p>
+
+<p>Puis, tout bas, sa cousine:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons
+plus vivre de la sorte.</p>
+
+<p>Et elle rpondit de mme, dans un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Descends demain soir, cinq heures. Je resterai,
+je serai seule, ici.</p>
+
+<p>La soire s'ternisa ensuite. Pierre tait infiniment
+touch de l'air d'accablement o il trouvait Benedetta, si
+calme et si raisonnable d'habitude. Ses yeux profonds,
+dans son visage pur, d'une dlicatesse d'enfance, taient
+comme voils de larmes contenues. Il s'tait dj pris
+pour elle d'une vritable tendresse, la voir toujours d'une
+humeur gale, un peu indolente, cachant sous cette apparence
+de grande sagesse la passion de son me de
+flamme. Elle tchait pourtant de sourire, en coutant les
+jolies confidences de Celia, dont les amours marchaient<a name="page_219" id="page_219"></a>
+mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de
+conversation gnrale, lorsque la vieille parente, haussant
+la voix, parla de l'indigne attitude de la presse
+italienne, l'gard du Saint-Pre. Jamais les rapports ne
+semblaient avoir t aussi mauvais entre le Vatican et le
+Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude, annona
+que le pape, l'occasion des ftes sacrilges du 20 septembre,
+clbrant la prise de Rome, lancerait une
+nouvelle lettre de protestation, la face de tous les
+tats chrtiens, complices du rapt par leur indiffrence.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit
+donna Serafina d'une voix amre, en faisant allusion au
+dplorable mariage de sa nice.</p>
+
+<p>Elle paraissait hors d'elle, il tait trop tard maintenant,
+et l'on n'attendait plus monsignor Nani, ni personne.
+Pourtant, un bruit inespr de pas, ses yeux se rallumrent,
+elle regarda ardemment la porte, eut la dernire
+dception de voir entrer Narcisse Habert, qui vint s'excuser
+prs d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,
+le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si
+ferm, et il y tait bien accueilli, cause de ses ides
+religieuses, que l'on disait intransigeantes. Ce soir-l,
+d'ailleurs, il n'y accourait, malgr l'heure avance, que
+pour Pierre. Il le prit tout de suite l'cart.</p>
+
+<p>&mdash;J'tais certain de vous trouver ici, j'ai dn l'ambassade
+avec mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et
+j'ai une bonne nouvelle vous annoncer... Il nous recevra
+demain matin, vers onze heures, son appartement du
+Vatican.</p>
+
+<p>Puis, baissant encore la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien qu'il tchera de vous introduire auprs
+du Saint-Pre... Enfin, l'audience me parat certaine.</p>
+
+<p>Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui
+arrivait dans la tristesse de ce salon, o, depuis prs de
+deux heures, il se chagrinait et tombait la dsesprance.
+Enfin, il aurait donc une solution! Narcisse, aprs<a name="page_220" id="page_220"></a>
+avoir serr la main de Dario, salua Benedetta et Celia,
+puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, dbarrass
+de la vieille parente, se dcidait parler. Mais il ne
+causait gure que de sa sant, du temps qu'il faisait, des
+anecdotes insignifiantes qu'on lui avait contes, sans
+jamais un mot sur les mille affaires compliques et terribles
+qu'il brassait la Propagande. C'tait, en dehors
+de son cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain
+d'effacement et de mdiocrit, o il se reposait du souci
+de gouverner la terre. Et tout le monde se leva, on prit
+cong.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, rpta Narcisse Pierre, demain
+matin, dix heures, vous me trouverez la chapelle
+Sixtine. Et, en attendant l'heure de notre rendez-vous, je
+vous montrerai le Botticelli.</p>
+
+<p>Le lendemain, ds neuf heures et demie, Pierre, venu
+ pied, tait sur la vaste place; et, avant de se diriger
+droite, vers la porte de bronze, dans l'angle de la colonnade,
+il leva les yeux, il s'arrta quelques minutes pour
+regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins monumental
+que cet entassement de constructions, grandies l'ombre
+du dme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun,
+sans rgularit quelconque. Les toitures se superposaient,
+les faades s'tendaient, larges et plates, au hasard des
+ailes ajoutes et surleves. Seuls, les trois cts de la
+cour Saint-Damase, symtriques, apparaissaient au-dessus
+de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes
+loges, fermes aujourd'hui, qui les faisaient ressembler
+ trois corps de serre immenses, tincelant au soleil
+dans le ton roux de la pierre. Et c'tait l le plus beau
+palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,
+celui qui contenait les plus admirables chefs-d'&oelig;uvre du
+gnie humain! Mais, dans sa dsillusion, Pierre ne
+s'intressa qu' la haute faade de droite, qui donne sur
+la place, et o il savait que s'ouvraient les fentres de l'appartement
+particulier du pape, au second tage. Il contempla<a name="page_221" id="page_221"></a>
+longuement ces fentres, on lui avait dit que la
+cinquime, droite, tait celle de la chambre coucher, o
+l'on voyait toujours brler une lampe, trs tard dans la nuit.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il derrire cette porte de bronze, qu'il apercevait
+l, devant lui, et qui tait le seuil sacr, la communication
+entre tous les royaumes de la terre et le
+royaume de Dieu, dont l'auguste reprsentant s'tait emprisonn
+dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait
+de loin, avec ses panneaux de mtal, garnis de gros
+clous tte carre, et il se demandait ce qu'elle dfendait,
+ce qu'elle cachait, ce qu'elle murait, de son air dur
+d'antique porte de forteresse. Quel monde allait-il trouver
+derrire, quel trsor de charit humaine conserv jalousement
+dans l'ombre, quelle rsurrection d'espoir pour les
+peuples nouveaux, avides de fraternit et de justice? Il se
+plaisait ce rve, le pasteur unique et sacr veillant au
+fond de ce palais clos, prparant le rgne dfinitif de
+Jsus, pendant que s'croulaient les vieilles civilisations
+pourries, et la veille enfin de proclamer ce rgne, en
+faisant de nos dmocraties la grande communaut chrtienne,
+que le Sauveur avait promise. C'tait l'avenir qui
+s'laborait derrire la porte de bronze, et l'avenir sans
+doute qui en sortirait.</p>
+
+<p>Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver
+en face de monsignor Nani, qui justement quittait le
+Vatican, pour regagner pied, deux pas, le palais du
+Saint-Office, o il logeait comme assesseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur
+Habert, va me prsenter son cousin, monsignor
+Gamba del Zoppo, et je crois bien que je vais obtenir
+l'audience tant dsire.</p>
+
+<p>De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais.</p>
+
+<p>Il se reprit.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils.
+Seulement, soyez prudent.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>Puis, craignant que son aveu n'et fait comprendre au
+jeune prtre qu'il sortait de voir monsignor Gamba del
+Zoppo, le prlat le plus facile terrifier de toute la
+discrte famille pontificale, il conta qu'il courait depuis
+le matin pour deux dames franaises, qui, elles aussi, se
+mouraient du dsir de voir le pape; et il avait grand'peur
+de ne pas russir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai, monseigneur, dclara Pierre, que
+je commenais me dcourager. Oui, il est temps que
+j'aie un peu de rconfort, car mon sjour ici n'est pas fait
+pour m'assainir l'me.</p>
+
+<p>Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de
+briser en lui la foi. De telles journes, celle qu'il
+avait passe au Palatin et la voie Appienne, puis celle
+qu'il avait vcue aux Catacombes et Saint-Pierre,
+n'taient bonnes qu' le troubler, qu' gter son rve
+d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en
+proie au doute, envahi d'une lassitude commenante,
+ayant perdu de son enthousiasme toujours prt la
+rvolte.</p>
+
+<p>Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'coutait,
+hochait la tte d'un air d'approbation. videmment, c'tait
+bien cela, les choses devaient se passer ainsi. Il semblait
+l'avoir prvu et en tre satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du
+moment que vous tes certain de voir Sa Saintet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique
+espoir dans le trs juste et trs clairvoyant Lon XIII.
+Lui seul peut me juger, puisque, dans mon livre, lui seul
+reconnatra sa pense, que, trs fidlement, je crois avoir
+traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jsus, par la
+dmocratie et par la science, il sauvera le vieux
+monde!</p>
+
+<p>Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus
+affable, avec ses yeux aigus et ses lvres minces, approuva
+de nouveau.<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez,
+vous verrez.</p>
+
+<p>Puis, comme tous deux, levant la tte, regardaient la
+faade du Vatican, il poussa l'amabilit jusqu' le
+dtromper. Non, la fentre o l'on voyait de la lumire
+chaque soir, n'tait pas celle de la chambre coucher
+du pape. C'tait celle d'un palier de l'escalier, que des
+becs de gaz clairaient toute la nuit. La chambre du pape
+se trouvait deux fentres de l. Et ils retombrent dans
+le silence, ils continurent regarder la faade, trs
+graves l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez
+l'entrevue, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Ds que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze,
+le c&oelig;ur battant grands coups, comme s'il ft entr dans
+le lieu sacr et redoutable o s'laborait le bonheur futur.
+Un poste veillait l, un garde suisse marchait pas lents,
+drap en un manteau gris bleu, qui laissait dpasser seulement
+la culotte bariole de noir, de jaune et de rouge;
+et il semblait que ce manteau discret ft jet ainsi sur
+un dguisement, pour en dissimuler l'tranget devenue
+gnante. Puis, tout de suite, droite, s'ouvrait le grand
+escalier couvert qui conduit la cour Saint-Damase. Mais,
+pour se rendre la chapelle Sixtine, il fallait suivre
+la longue galerie, entre une double range de colonnes,
+et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde
+gant, o toutes les dimensions s'exagraient, d'une
+crasante majest, soufflait un peu, en gravissant les larges
+marches.</p>
+
+<p>Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il prouva
+d'abord une surprise. Elle lui parut petite, une sorte de
+salle rectangulaire, trs haute, avec sa fine cloison de
+marbre qui la coupe aux deux tiers, la partie o se
+tiennent les invits, les jours de grande crmonie, et le
+ch&oelig;ur o s'assoient les cardinaux sur de simples bancs
+de chne, tandis que les prlats restent debout, derrire.<a name="page_224" id="page_224"></a>
+Le trne pontifical, sur une estrade basse, est droite de
+l'autel, d'une richesse sobre. A gauche, dans la muraille,
+s'ouvre l'troite loge, balcon de marbre, rserve aux
+chanteurs. Et il faut lever la tte, il faut que les regards
+montent de l'immense fresque du Jugement dernier, qui
+occupe la paroi entire du fond, aux peintures de la
+vote, qui descendent jusqu' la corniche, entre les
+douze fentres claires, six de chaque ct, pour que,
+brusquement, tout s'largisse, tout s'carte et s'envole,
+en plein infini.</p>
+
+<p>Il n'y avait heureusement l que trois ou quatre touristes,
+peu bruyants. Et Pierre aperut tout de suite
+Narcisse Habert, sur un des bancs des cardinaux; au-dessus
+de la marche o s'assoient les caudataires. Le
+jeune homme, immobile, la tte un peu renverse,
+semblait comme en extase. Mais ce n'tait pas l'&oelig;uvre de
+Michel-Ange qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux,
+en dessous de la corniche, une des fresques antrieures.
+Et, lorsqu'il eut reconnu le prtre, il se contenta de murmurer,
+les regards noys:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!</p>
+
+<p>Puis, il retomba dans son ravissement.</p>
+
+<p>Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein
+c&oelig;ur, venait d'tre pris tout entier par le gnie surhumain
+de Michel-Ange. Le reste disparut, il n'y eut plus,
+l-haut, comme en un ciel illimit, que cette extraordinaire
+cration d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le stupfiait,
+c'tait que le peintre avait accept d'tre l'unique
+artisan de l'&oelig;uvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs,
+ni aucun autre corps d'tat. Le peintre, avec son pinceau,
+avait suffi pour les pilastres, les colonnes, les corniches
+de marbre, pour les statues et les ornements de bronze,
+pour les fleurons et les rosaces d'or, pour toute cette dcoration
+d'une richesse inoue qui encadrait les fresques.
+Et il se l'imaginait, le jour o on lui avait livr la vote
+nue, rien que le pltre, rien que la muraille plate et<a name="page_225" id="page_225"></a>
+blanche, des centaines de mtres carrs couvrir. Et il
+le voyait devant cette page immense, ne voulant pas
+d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec
+sa besogne gante, jalousement, violemment, passant
+quatre annes et demie solitaire et farouche, dans son enfantement
+quotidien de colosse. Ah! cette &oelig;uvre norme,
+faite pour emplir une vie, cette &oelig;uvre qu'il avait d commencer
+dans une tranquille confiance en sa volont et en
+sa force, tout un monde tir de son cerveau et jet l,
+d'une pousse continue de la virilit cratrice, en plein
+panouissement de la toute-puissance!</p>
+
+<p>Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il
+passa l'examen de cette humanit agrandie de visionnaire,
+dbordant en des pages de synthse dmesure, de
+symbolisme cyclopen. Et telles que des floraisons naturelles,
+toutes les beauts resplendissaient, la grce et la
+noblesse royales, la paix et la domination souveraines.
+Et la science parfaite, les plus violents raccourcis oss
+dans la certitude de la russite, la perptuelle victoire
+technique sur les difficults que les plans courbes prsentaient.
+Et surtout une ingnuit de moyens incroyable,
+la matire rduite presque rien, quelques couleurs
+employes largement, sans aucune recherche d'adresse
+ni d'clat. Et cela suffisait, et le sang grondait avec emportement,
+les muscles saillaient sous la peau, les figures
+s'animaient et sortaient du cadre, d'un lan si nergique,
+qu'une flamme semblait passer l-haut, donnant ce
+peuple une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'tait la
+vie qui clatait, qui triomphait, une vie norme et pullulante,
+un miracle de vie ralis par une main unique, qui
+apportait le don suprme, la simplicit dans la force.</p>
+
+<p>Qu'on ait vu l une philosophie, qu'on ait voulu y trouver
+toute la destine, la cration du monde, de l'homme
+et de la femme, la faute, le chtiment, puis la rdemption,
+et enfin la justice de Dieu au dernier jour du monde:
+Pierre ne pouvait s'y arrter, ds cette premire rencontre,<a name="page_226" id="page_226"></a>
+dans la stupeur merveille o une telle &oelig;uvre
+le jetait. Mais quelle exaltation du corps humain, de sa
+beaut, de sa puissance et de sa grce! Ah! ce Jhova, ce
+royal vieillard, terrible et paternel, emport dans l'ouragan
+de sa cration, les bras largis, enfantant les mondes!
+et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue,
+et que Jhova anime du doigt, sans le toucher, geste
+admirable, espace sacr entre ce doigt du crateur et celui
+de la crature, petit espace o tient l'infini de l'invisible
+et du mystre! et cette ve puissante et adorable, cette
+ve aux flancs solides, capables de porter la future humanit,
+d'une grce fire et tendre de femme qui voudra
+tre aime jusqu' la perdition, toute la femme avec sa
+sduction, sa fcondit, son empire! Puis, c'taient mme
+les figures dcoratives, assises sur les pilastres, aux quatre
+coins des fresques, qui clbraient le triomphe de la
+chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'tre nus,
+d'une splendeur de torse et de membres incomparable,
+d'une intensit de vie telle, qu'une folie du mouvement
+les emporte, les plie et les renverse, en des attitudes
+de hros. Et, entre les fentres, trnaient les gants, les
+Prophtes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus
+dieux, dmesurs dans la force de la musculature et dans
+la grandeur de l'expression intellectuelle: Jrmie, le
+coude appuy sur le genou, la mchoire dans la main,
+rflchissant, au fond mme de la vision et du rve; la
+Sibylle d'rythre, au profil si pur, si jeune en son opulence,
+un doigt sur le livre ouvert du destin; Isae,
+l'paisse bouche de vrit, toute gonfle sous le charbon
+ardent, hautain, la face tourne demi et une main leve,
+en un geste de commandement; la Sibylle de Cumes,
+terrifiante de science et de vieillesse, reste d'une solidit
+de roc, avec son masque rid, son nez de proie, son menton
+carr qui avance et s'obstine; Jonas, vomi par la
+baleine, lanc l en un raccourci extraordinaire, le torse
+tordu, les bras replis, la tte renverse, la bouche grande<a name="page_227" id="page_227"></a>
+ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de la
+mme famille ample et majestueuse, rgnant avec la
+souverainet de l'ternelle sant et de l'ternelle intelligence,
+ralisant le rve d'une humanit indestructible,
+plus large et plus haute. D'ailleurs, dans les cintres des
+fentres, dans les lunettes, des figures de beaut, de puissance
+et de grce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,
+les anctres du Christ, les mres songeuses aux
+beaux enfants nus, les hommes aux regards lointains, fixs
+sur l'avenir, la race punie, lasse, dsireuse du Sauveur
+promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre angles,
+s'voquaient, vivantes, des scnes bibliques, les victoires
+d'Isral sur l'esprit du mal. Et c'tait enfin la colossale
+fresque du fond, le Jugement dernier, avec son peuple
+grouillant de figures, si innombrables, qu'il faut des jours
+et des jours pour les bien voir, une foule perdue, emporte
+dans un brlant souffle de vie, depuis les morts que
+rveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement
+de la trompette, depuis les rprouvs que les dmons
+jettent l'enfer, en grappes d'pouvante, jusqu'au
+Jsus justicier, entour des aptres et des saints, jusqu'aux
+lus radieux qui montent, soutenus par des anges, pendant
+que, plus haut encore, d'autres anges, chargs des instruments
+de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et,
+pourtant, au-dessus de cette page gigantesque, peinte
+trente ans plus tard, dans toute la maturit de l'ge, le
+plafond garde son envole, sa supriorit certaine, car
+c'tait l que l'artiste avait donn son effort vierge, toute
+sa jeunesse, toute la flambe premire de son gnie.</p>
+
+<p>Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange tait
+le monstre, dominant tout, crasant tout. Et il n'y avait
+qu' voir, sous l'immensit de son &oelig;uvre, les &oelig;uvres du
+Prugin, du Pinturicchio, de Rosselli, de Signorelli, de
+Botticelli, les fresques antrieures, admirables, qui se
+droulaient en dessous de la corniche, autour de la
+chapelle.<a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<p>Narcisse n'avait pas lev les yeux vers la splendeur
+foudroyante du plafond. Abm d'extase, il ne quittait pas
+du regard Botticelli, qui a l trois fresques. Enfin, il
+parla, d'un murmure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Botticelli, Botticelli! l'lgance et la grce de
+la passion qui souffre, le profond sentiment de la tristesse
+dans la volupt! toute notre me moderne devine
+et traduite, avec le charme le plus troublant qui soit
+jamais sorti d'une cration d'artiste!</p>
+
+<p>Stupfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda
+demander:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez ici pour voir Botticelli?</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, rpondit le jeune homme d'un
+air tranquille. Je ne viens que pour lui, pendant des
+heures, chaque semaine, et je ne regarde absolument
+que lui... Tenez! tudiez donc cette page: Mose et les
+filles de Jthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la
+mlancolie humaines ont produit de plus pntrant?</p>
+
+<p>Et il continua, avec un petit tremblement dvot de
+la voix, de l'air du prtre qui pntre dans le frisson
+dlicieux et inquitant du sanctuaire. Ah! Botticelli,
+Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa face longue,
+sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous
+les draperies minces, avec son allure haute, souple et
+volante, o tout son corps se livre! les jeunes hommes,
+les anges de Botticelli, si rels, et beaux pourtant comme
+des femmes, d'un sexe quivoque, dans lequel se mle la
+solidit savante des muscles la dlicatesse infinie des
+contours, tous soulevs par une flamme de dsir dont on
+emporte la brlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces
+bouches charnelles, fermes comme des fruits, ironiques
+ou douloureuses, nigmatiques en leurs plis sinueux,
+sans qu'on puisse savoir si elles taisent des purets ou
+des abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de
+langueur, de passion, de pmoison mystique ou voluptueuse,
+pleins d'une douleur si profonde, parfois, dans<a name="page_229" id="page_229"></a>
+leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus insondables,
+ouverts sur le nant humain! les mains de Botticelli,
+si travailles, si soignes, ayant comme une vie
+intense, jouant l'air libre, s'unissant les unes aux autres,
+se baisant et se parlant, avec un souci tel de la grce,
+qu'elles en sont parfois manires, mais chacune avec son
+expression, toutes les expressions de la jouissance et de
+la souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'effmin ni
+de menteur, partout une sorte de fiert virile, un mouvement
+passionn et superbe soufflant, emportant les
+figures, un souci absolu de la vrit, l'tude directe, la
+conscience, tout un vritable ralisme que corrige et
+relve l'tranget gniale du sentiment et du caractre,
+donnant la laideur mme la transfiguration inoubliable
+du charme!</p>
+
+<p>L'tonnement de Pierre grandissait, et il coutait Narcisse,
+dont il remarquait pour la premire fois la
+distinction un peu tudie, les cheveux boucls, taills
+ la florentine, les yeux bleus, presque mauves, qui
+plissaient encore dans l'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux
+artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...</p>
+
+<p>D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-l! Il a
+tout gch, il a tout perdu. Un homme qui s'attelait
+comme un b&oelig;uf la besogne, qui abattait l'ouvrage ainsi
+qu'un man&oelig;uvre, tant de mtres par jour! Et un
+homme sans mystre, sans inconnu, qui voyait gros
+dgoter de la beaut, des corps d'hommes tels que des
+troncs d'arbres, des femmes pareilles des bouchres
+gantes, des masses de chair stupides, sans au-del d'mes
+divines ou infernales!... Un maon, et si vous voulez, oui!
+un maon colossal, mais pas davantage!</p>
+
+<p>Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de
+moderne las, compliqu, gt par la recherche de l'original<a name="page_230" id="page_230"></a>
+et du rare, clatait la haine fatale de la sant, de
+la force, de la puissance. C'tait l'ennemi, ce Michel-Ange
+qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss la cration la
+plus prodigieuse dont un artiste et jamais accouch. Le
+crime tait l, crer, faire de la vie, en faire au point que
+toutes les petites crations des autres, mme les plus
+dlicieuses, fussent noyes, disparussent dans ce flot
+dbordant d'tres, jets vivants sous le soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dclara Pierre courageusement, je ne suis
+pas de votre avis. Je viens de comprendre qu'en art la vie
+est tout et que l'immortalit n'est vraiment qu'aux cratures.
+Le cas de Michel-Ange me parat dcisif, car il
+n'est le matre surhumain, le monstre qui crase les
+autres, que grce cet extraordinaire enfantement de
+chair vivante et magnifique, dont votre dlicatesse se
+blesse: Allez, que les curieux, les jolis esprits, les intellectuels
+pntrants raffinent sur l'quivoque et l'invisible,
+qu'ils mettent le ragot de l'art dans le choix du trait
+prcieux et dans la demi-obscurit du symbole, Michel-Ange
+reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le
+Matre de la clart, de la simplicit et de la sant, ternel
+comme la vie elle-mme!</p>
+
+<p>Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de
+ddain indulgent et courtois. Tout le monde n'allait pas
+ la chapelle Sixtine s'asseoir pendant des heures devant
+un Botticelli, sans jamais lever la tte, pour voir les
+Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil qu'il est onze heures. Mon cousin devait me
+faire prvenir ici, ds qu'il pourrait nous recevoir, et je
+suis tonn de n'avoir encore vu personne... Voulez-vous
+que nous montions aux chambres de Raphal, en attendant?</p>
+
+<p>Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, trs
+lucide et trs juste pour les &oelig;uvres, retrouvant toute son
+intelligence aise, ds qu'il n'tait plus soulev par sa
+haine des besognes colossales et du gnial dcor.</p>
+
+<p>Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine;<a name="page_231" id="page_231"></a>
+et il lui fallut chapper l'treinte du monstre, oublier
+ce qu'il venait de voir, s'habituer ce qu'il voyait l, pour
+en goter toute la beaut pure. C'tait comme un vin
+trop rude qui l'avait d'abord tourdi et qui l'empchait de
+goter ensuite cet autre vin plus lger, d'un bouquet
+dlicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de
+foudre; mais le charme opre avec une puissance lente
+et irrsistible. C'est Racine ct de Corneille, Lamartine
+ ct d'Hugo, l'ternelle paire, le couple de la
+femelle et du mle, dans les sicles de gloire. Avec
+Raphal, triomphent la noblesse, la grce, la ligne exquise
+et correcte, d'une harmonie divine; et ce n'est plus
+seulement le symbole matriel superbement jet par
+Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une pntration
+profonde, apporte dans la peinture. L'homme y
+est plus pur, plus idalis, vu davantage par le dedans.
+Et, toutefois, s'il y a l un sentimental, un fminin dont
+on sent le frisson de tendresse, cela est aussi d'une solidit
+de mtier admirable, trs grand et trs fort. Pierre
+peu peu s'abandonnait cette matrise souveraine,
+conquis par cette lgance virile de beau jeune homme,
+touch jusqu'au fond du c&oelig;ur par cette vision de la
+suprme beaut dans la suprme perfection. Mais, si la
+Dispute du Saint-Sacrement et l'cole d'Athnes, antrieures
+aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent
+les chefs-d'&oelig;uvre de Raphal, il sentit que, dans l'Incendie
+du Bourg, et plus encore dans l'Hliodore chass
+du Temple et dans l'Attila arrt aux portes de Rome,
+l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grce, impressionn
+par l'crasante grandeur de Michel-Ange. Quel
+foudroiement, lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte
+et que les rivaux entrrent! Le monstre avait procr
+en bas, et le plus grand parmi les humains y laissa de
+son me, sans jamais plus se dbarrasser de l'influence
+subie.</p>
+
+<p>Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, cette galerie<a name="page_232" id="page_232"></a>
+vitre, si claire et d'une dcoration si dlicieuse. Mais
+Raphal tait mort, il n'y avait l, sur les cartons
+qu'il avait laisss, qu'un travail d'lves. C'tait une chute
+brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux compris que
+le gnie est tout, que lorsqu'il disparat, l'cole sombre.
+L'homme de gnie rsume l'poque, donne, une heure
+de la civilisation, toute la sve du sol social, qui reste
+ensuite puis, parfois pour des sicles. Et il s'intressa
+davantage l'admirable vue qu'on a des loges, lorsqu'il
+remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre ct de la
+cour Saint-Damase, l'tage habit par le pape. En bas, la
+cour avec son portique, sa fontaine, son pav blanc, tait
+claire et nue, sous le brlant soleil. Cela n'avait dcidment
+rien de l'ombre, du mystre touff et religieux,
+que les alentours des vieilles cathdrales du Nord lui
+avaient fait rver. A droite et gauche du perron qui
+menait chez le pape et chez le cardinal secrtaire, cinq
+voitures se trouvaient ranges, les cochers raides sur
+leurs siges, les chevaux immobiles dans la lumire vive;
+et pas une me ne peuplait le dsert de la vaste cour
+carre, aux trois tages de loges vitres comme des
+serres immenses; et l'clat des vitres, le ton roux de la
+pierre semblaient dorer la nudit du pav et des faades,
+dans une sorte de majest grave de temple paen, consacr
+au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus
+encore, ce fut le prodigieux panorama de Rome qui se
+droule, sous ces fentres du Vatican. Il n'avait point
+song que cela dt tre, il venait d'tre tout d'un coup
+saisi par cette pense que le pape, de ses fentres, voyait
+ainsi Rome entire, tale devant lui, ramasse, comme
+s'il n'avait eu qu' tendre la main pour la reprendre. Et
+il s'emplit longuement les yeux et le c&oelig;ur de ce spectacle
+inou, car il voulait l'emporter, le garder, tout frmissant
+des rveries sans fin qu'il voquait.</p>
+
+<p>Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner
+la tte; et il aperut un domestique en livre noire, qui,<a name="page_233" id="page_233"></a>
+aprs s'tre acquitt d'un message prs de Narcisse, le
+saluait profondment.</p>
+
+<p>Le jeune homme se rapprocha du prtre, l'air trs contrari.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait
+dire qu'il ne pourra nous recevoir ce matin. Il est pris,
+parat-il, par un service inattendu.</p>
+
+<p>Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait gure
+cette excuse et qu'il commenait souponner son parent
+de trembler de se compromettre, averti, terrifi sans
+doute par quelque bonne me. Cela l'indignait d'ailleurs,
+obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;coutez, il y a peut-tre un moyen de forcer les
+portes... Si vous pouvez disposer de votre aprs-midi,
+nous allons djeuner ensemble, puis nous reviendrons
+visiter le Muse des Antiques; et je finirai bien par rejoindre
+mon cousin, sans compter l'heureuse chance que
+nous avons de rencontrer le pape lui-mme, s'il descend
+aux jardins.</p>
+
+<p>Pierre, d'abord, l'annonce de l'audience encore recule,
+avait prouv le plus vif dsappointement. Aussi,
+libre de sa journe entire, accepta-t-il trs volontiers
+l'offre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes trop aimable, et je ne crains que d'abuser...
+Merci mille fois.</p>
+
+<p>Ils djeunrent en face de Saint-Pierre mme, dans
+un petit restaurant du Borgo, dont les plerins faisaient
+l'ordinaire clientle. On y mangeait fort mal, du reste.
+Puis, vers deux heures, ils firent le tour de la basilique,
+par la place de la Sacristie et par la place Sainte-Marthe,
+pour gagner, derrire, l'entre du Muse. C'tait un
+quartier clair, dsert et brlant, o le jeune prtre retrouva,
+dcuple, la sensation de majest nue et fauve,
+comme cuite au soleil, qu'il avait eue en regardant la
+cour Saint-Damase. Mais surtout, quand il contourna
+l'abside gante du colosse, il en comprit davantage l'normit,<a name="page_234" id="page_234"></a>
+toute une floraison d'architectures mises en tas,
+que bordent les espaces vides du pav, o verdit une herbe
+fine. Il n'y avait l, dans cette immensit muette, que
+deux enfants, qui jouaient l'ombre d'un mur. L'ancienne
+Monnaie des papes, la Zecca, devenue italienne
+et garde par des soldats du roi, se trouve gauche du
+passage conduisant au Muse; tandis qu'en face, droite,
+s'ouvre une porte d'honneur du Vatican, o veille un
+poste de la garde suisse; et c'est par cette porte que
+passent les voitures deux chevaux, qui, selon l'tiquette,
+amnent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du cardinal
+secrtaire et de Sa Saintet.</p>
+
+<p>Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre
+une aile du palais et le mur des jardins pontificaux. Et
+ils arrivrent enfin au Muse des Antiques. Ah! ce Muse
+immense, compos de salles sans fin, ce Muse qui en
+contient trois, le trs ancien Muse Pio-Clementino, le
+Muse Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde
+retrouv dans la terre, exhum, glorifi sous le plein
+jour! Pendant plus de deux heures, le jeune prtre le
+parcourut, passa d'une salle une autre, dans l'blouissement
+des chefs-d'&oelig;uvre, dans l'tourdissement de tant
+de gnie et de tant de beaut. Ce n'taient pas seulement
+les morceaux clbres qui l'tonnaient, le Laocoon et
+l'Apollon des cabinets du Belvdre, ni le Mlagre, ni
+mme le torse d'Hercule. Il tait pris plus encore par
+l'ensemble, par la quantit innombrable des Vnus, des
+Bacchus, des empereurs et des impratrices difis, par
+toute cette pousse superbe de belles chairs, de chairs
+augustes, clbrant l'immortalit de la vie. Trois jours
+auparavant, il avait visit le Muse du Capitole, o il
+avait admir la Vnus, le Gaulois mourant, les merveilleux
+Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire
+des bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration
+dcuple jusqu' la stupeur, par la richesse inpuisable
+des salles. Et, plus curieux peut-tre de vie que d'art,<a name="page_235" id="page_235"></a>
+il s'oublia de nouveau devant les bustes, o ressuscite
+si relle la Rome historique, qui fut incapable certainement
+de l'idale beaut de la Grce, mais qui enfanta
+de la vie. Ils sont tous l, les empereurs, les philosophes,
+les savants, les potes, ils revivent tous, avec
+une prodigieuse intensit, tels qu'ils taient, tudis et
+rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs dformations,
+leurs tares, les moindres particularits de leurs
+traits; et, de ce souci extrme de vrit, jaillit le caractre,
+une vocation d'une puissance incomparable. Rien
+n'est plus haut en somme, ce sont les hommes eux-mmes
+qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire
+fausse dont l'enseignement suffit faire excrer l'antiquit
+par les gnrations d'lves. Ds lors, comme on
+comprend, comme on sympathise! Et c'tait ainsi que
+les moindres fragments de marbre, les statues tronques,
+les bas-reliefs en morceaux, un seul membre mme,
+bras divin de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre,
+voquaient le resplendissement d'une civilisation de
+lumire, de grandeur et de force.</p>
+
+<p>Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candlabres,
+longue de cent mtres, et o se trouvent de fort
+beaux morceaux de sculpture.</p>
+
+<p>&mdash;coutez, mon cher abb, il n'est gure que quatre
+heures, et nous allons nous asseoir un instant ici, car il
+arrive, m'a-t-on dit, que le Saint-Pre y passe parfois
+pour descendre aux jardins... Ce serait une vraie chance,
+si vous pouviez le voir, lui parler peut-tre, qui sait?...
+En tout cas, a vous reposera, vous devez avoir les jambes
+rompues.</p>
+
+<p>Il tait connu de tous les gardiens, sa parent avec monsignor
+Gamba del Zoppo lui ouvrait toutes les portes du
+Vatican, o il aimait venir passer ainsi des journes
+entires. Deux chaises taient l, ils s'installrent, et il
+se remit parler d'art, immdiatement.</p>
+
+<p>Cette Rome, quelle tonnante destine, quelle royaut<a name="page_236" id="page_236"></a>
+souveraine et d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle
+soit un centre o le monde entier converge et aboutit,
+mais o rien ne pousse du sol mme, frapp de strilit
+ds le dbut. Il faut y acclimater les arts, y transplanter
+le gnie des peuples voisins, qui, ds lors,
+y fleurit magnifiquement. Sous les empereurs, lorsqu'elle
+est la reine de la terre, c'est de la Grce que
+lui vient la beaut de ses monuments et de ses sculptures.
+Plus tard, quand le christianisme nat, il reste chez elle
+tout imprgn du paganisme; et c'est ailleurs, dans un
+autre terrain, qu'il produit l'art gothique, l'art chrtien
+par excellence. Plus tard encore, la Renaissance, c'est
+bien Rome que resplendit le sicle de Jules II et de
+Lon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie
+qui prparent le mouvement, qui lui en apportent la
+prodigieuse envole. Pour la seconde fois, l'art lui vient
+du dehors, lui donne la royaut du monde, en prenant
+chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le rveil
+extraordinaire de l'antiquit, c'est Apollon et c'est Vnus
+ressuscits, adors par les papes eux-mmes, qui, ds
+Nicolas V, rvent d'galer la Rome papale la Rome impriale.
+Aprs les prcurseurs, si sincres, si tendres et si
+forts, Fra Angelico, le Prugin, Botticelli et tant d'autres,
+apparaissent les deux souverainets, Michel-Ange et Raphal,
+le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque,
+il faut attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage,
+ tout ce que la science de la peinture a pu conqurir,
+en l'absence du gnie, la couleur et le model puissants.
+Ensuite, la dchance continue jusqu'au Bernin,
+qui est le transformateur, le vritable crateur de la
+Rome des papes actuels, le jeune prodige enfantant ds
+sa dix-huitime anne toute une ligne de filles de
+marbre colossales, l'architecte universel dont l'effrayante
+activit a termin la faade de Saint-Pierre, bti la
+colonnade, dcor l'intrieur de la basilique, lev des
+fontaines, des glises, des palais sans nombre. Et c'tait<a name="page_237" id="page_237"></a>
+la fin de tout, car, depuis, Rome est sortie peu peu de
+la vie, s'est limine davantage chaque jour du monde
+moderne, comme si, elle qui a toujours vcu des autres
+cits, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre,
+pour s'en faire encore de la gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bernin, ah! le dlicieux Bernin, continua
+demi-voix Narcisse, de son air pm. Il est puissant et
+exquis, une verve toujours prte, une ingniosit sans
+cesse en veil, une fcondit pleine de grce et de magnificence!...
+Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'&oelig;uvre,
+sa correcte et froide Chancellerie, eh bien!
+disons qu'il a t le Michel-Ange et le Raphal de l'architecture,
+et n'en parlons plus!... Mais le Bernin, le
+Bernin exquis, dont le prtendu mauvais got est fait de
+plus de dlicatesse, de plus de raffinement, que les autres
+n'ont mis de gnie dans la perfection et l'normit! L'me
+du Bernin, varie et profonde, o tout notre ge devrait se
+retrouver, d'un manirisme si triomphal, d'une recherche
+de l'artificiel si troublante, si dgage des bassesses de la
+ralit!... Allez donc voir, la Villa Borghse, le groupe
+d'Apollon et Daphn, qu'il fit dix-huit ans, et surtout
+allez voir sa Sainte Thrse en extase, Sainte-Marie de
+la Victoire. Ah! cette Sainte Thrse! le ciel ouvert, le
+frisson que la jouissance divine peut mettre dans le corps
+de la femme, la volupt de la foi pousse jusqu'au
+spasme, la crature perdant le souffle, mourant de plaisir
+aux bras de son Dieu!... J'ai pass devant elle des heures
+et des heures, sans jamais puiser l'infini prcieux et
+dvorant du symbole.</p>
+
+<p>Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'tonnait plus de sa
+haine sourde, inconsciente, contre la sant, la simplicit
+et la force, l'coutait peine, tait lui-mme tout l'ide
+dont il se sentait de plus en plus envahi: la Rome paenne
+ressuscitant dans la Rome chrtienne, faisant d'elle la
+Rome catholique, le nouveau centre politique, hirarchis
+et dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle<a name="page_238" id="page_238"></a>
+mme jamais t chrtienne, en dehors de l'ge primitif
+des Catacombes? C'tait, en lui, un prolongement,
+une affirmation de plus en plus vidente des penses qu'il
+avait eues au Palatin, la voie Appienne, puis Saint-Pierre.
+Et, le matin mme, dans la chapelle Sixtine et
+dans la chambre de la Signature, au milieu de l'tourdissement
+o le jetait l'admiration, il avait bien compris la
+preuve nouvelle que le gnie apportait. Sans doute, chez
+Michel-Ange et chez Raphal, le paganisme ne reparaissait
+que transform par l'esprit chrtien. Mais est-ce qu'il
+n'tait pas la base mme? est-ce que les nudits gantes
+de l'un ne venaient pas du terrible ciel de Jhova, vu
+travers l'Olympe? est-ce que les idales figures de l'autre
+ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge, les
+chairs divines et dsirables de Vnus? Maintenant,
+Pierre en avait la conscience, il entrait dans son accablement
+un peu de gne, car ces beaux corps prodigus, ces
+nudits glorifiant l'ardente passion de la vie, allaient
+contre le rve qu'il avait fait dans son livre, le christianisme
+rajeuni donnant la paix au monde, le retour la
+simplicit, la puret des premiers temps.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui,
+sans qu'il pt savoir par quelle transition, s'tait mis le
+renseigner sur l'existence quotidienne de Lon XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher abb, quatre-vingt-quatre ans, une
+activit de jeune homme, une vie de volont et de travail,
+comme ni vous ni moi ne voudrions la vivre!... Ds
+six heures, il est debout, dit sa messe dans sa chapelle
+particulire, djeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures
+ midi, c'est un dfil ininterrompu de cardinaux, de
+prlats, toutes les affaires des congrgations qui lui
+passent sous les yeux, et je vous rponds qu'il n'en est
+pas de plus nombreuses ni de plus compliques. A midi,
+le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.
+A deux heures, il dne. Vient alors la sieste, qu'il
+a bien gagne, ou la promenade dans les jardins, jusqu'<a name="page_239" id="page_239"></a>
+six heures. Les audiences particulires, parfois, le tiennent
+ensuite pendant une heure ou deux. Il soupe neuf heures,
+et il mange peine, vit de rien, toujours seul sa petite
+table... Hein! que pensez-vous de l'tiquette qui l'oblige
+ cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a
+pas eu un convive, ternellement l'cart dans sa grandeur!...
+Et, dix heures, aprs avoir dit le Rosaire
+avec ses familiers, il s'enferme dans sa chambre. Mais,
+s'il se couche, il dort peu, il est pris de frquentes
+insomnies, se relve, appelle un secrtaire, pour lui
+dicter des notes, des lettres. Lorsqu'une affaire intressante
+l'occupe, il s'y donne tout entier, y songe sans
+cesse. C'est l sa vie, sa sant mme: une intelligence
+continuellement en veil, en travail, une force et une
+autorit qui ont le besoin de se dpenser... Vous n'ignorez
+pas, d'ailleurs, qu'il a longtemps cultiv avec tendresse
+la posie latine. On dit aussi qu'il a eu la passion
+du journalisme, dans ses heures de lutte, au point d'inspirer
+les articles des journaux qu'il subventionnait, et
+mme, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses ides
+les plus chres taient en jeu.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense
+galerie des Candlabres, dserte et solennelle, au
+milieu des marbres immobiles, d'une blancheur d'apparition,
+Narcisse allongeait la tte, pour voir si le petit
+cortge du pape n'allait pas dboucher de la galerie des
+Tapisseries, puis dfiler devant eux, en se rendant aux
+jardins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une
+chaise basse, assez troite pour qu'elle puisse passer par
+toutes les portes. Et quel voyage! prs de deux kilomtres,
+au travers des loges, des chambres de Raphal,
+des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les
+escaliers nombreux, toute une promenade interminable,
+avant qu'on le dpose, en bas, dans une alle o une
+calche deux chevaux l'attend... Le temps est trs<a name="page_240" id="page_240"></a>
+beau, ce soir. Il va srement venir. Ayons quelque patience.</p>
+
+<p>Et, pendant que Narcisse donnait ces dtails, Pierre,
+galement dans l'attente, voyait revivre devant lui toute
+l'extraordinaire Histoire. C'taient d'abord les papes
+mondains et fastueux de la Renaissance, ceux qui avaient
+ressuscit passionnment l'antiquit, rvant de draper
+le Saint-Sige dans la pourpre de l'Empire: Paul II,
+le Vnitien magnifique, qui avait bti le palais de
+Venise, Sixte IV, qui l'on doit la chapelle Sixtine,
+et Jules II, et Lon X, qui firent de Rome une ville de
+pompe thtrale, de ftes prodigieuses, des tournois, des
+ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La
+papaut venait de retrouver l'Olympe sous la terre, dans
+la poussire des ruines; et, comme grise par ce flot de
+vie qui remontait du vieux sol, elle crait les muses,
+en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus
+au culte de l'admiration universelle. Jamais l'glise
+n'avait travers un tel pril de mort, car, si le Christ
+continuait d'tre honor Saint-Pierre, Jupiter et tous
+les dieux, toutes les desses de marbre, aux belles
+chairs triomphantes, trnaient dans les salles du Vatican.
+Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes
+avant l'occupation italienne, Pie IX libre encore et
+sortant souvent dans sa bonne ville de Rome. Le grand
+carrosse rouge et or tait tran par six chevaux, entour
+par la garde suisse, suivi par un peloton de gardes-nobles.
+Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,
+poursuivait sa promenade pied; et, alors, un
+garde cheval galopait en avant, avertissait, faisait
+tout arrter. Aussitt, les voitures se rangeaient, les
+hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pav,
+tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient
+la tte dvotement, l'approche du Saint-Pre, qui,
+d'un pas ralenti, allait ainsi avec sa cour jusqu' la
+place du Peuple, souriant et bnissant. Et, maintenant,<a name="page_241" id="page_241"></a>
+venait Lon XIII, prisonnier volontaire, enferm dans le
+Vatican depuis dix-huit annes, ayant pris une majest
+plus haute, une sorte de mystre sacr et redoutable,
+derrire les paisses murailles silencieuses, au fond de
+cet inconnu o s'coulait la vie discrte de chacune de
+ses journes.</p>
+
+<p>Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit
+plus, ce pape cach au commun des hommes, tel qu'une
+de ces divinits terribles dont les prtres seuls osent
+regarder la face! Et il s'est emprisonn dans ce Vatican
+somptueux que ses anctres de la Renaissance avaient
+bti et orn pour des ftes gantes; et il vit l, loin des
+foules, en prison, avec les beaux hommes et les belles
+femmes de Michel-Ange et de Raphal, avec les dieux et
+les desses de marbre, l'Olympe clatant, clbrant
+autour de lui la religion de la lumire et de la vie. Toute
+la papaut baigne l, avec lui, dans le paganisme.
+Quel spectacle, lorsque ce vieillard frle, d'une blancheur
+pure, suit ces galeries du Muse des Antiques,
+pour se rendre aux jardins! A droite, gauche, les
+statues le regardent passer, de toute leur chair nue; et
+c'est Jupiter, et c'est Apollon, et c'est Vnus, la dominatrice,
+et c'est Pan, l'universel dieu dont le rire sonne les
+joies de la terre. Des Nrides se baignent dans le flot
+transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes
+chaudes, sans voile. Des Centaures galopent, emportant
+sur leurs reins fumants de belles filles pmes. Ariane
+est surprise par Bacchus, Ganymde caresse l'aigle,
+Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc
+vieillard va toujours, balanc sur sa chaise basse, parmi
+ce triomphe de la chair, cette nudit tale, glorifie,
+qui clame la toute-puissance de la nature, l'ternelle
+matire. Depuis qu'ils l'ont retrouve, exhume, honore,
+elle rgne l de nouveau, imprissable; et, vainement,
+ils ont mis des feuilles de vigne aux statues,
+de mme qu'ils ont vtu les grandes figures de Michel-Ange:<a name="page_242" id="page_242"></a>
+le sexe flamboie, la vie dborde, la semence circule
+ torrents dans les veines du monde. Prs de l,
+dans la Bibliothque Vaticane, d'une incomparable
+richesse, o dort toute la science humaine, ce serait un
+danger plus terrible encore, une explosion qui emporterait
+le Vatican et mme Saint-Pierre, si, un jour, les
+livres se rveillaient leur tour, parlaient haut, comme
+parlaient la beaut des Vnus et la virilit des Apollons.
+Mais le blanc vieillard, si diaphane, semble ne pas
+entendre, ne pas voir, et les ttes colossales de Jupiter,
+et les torses d'Hercule, et les Antinos aux hanches quivoques,
+continuent le regarder passer.</p>
+
+<p>Impatient, Narcisse se dcida questionner un gardien,
+qui lui assura que Sa Saintet tait descendue dj. Le
+plus souvent, en effet, pour raccourcir, on passait par
+une petite galerie couverte, qui dbouchait devant la
+Monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il
+Pierre. Je vais tcher de vous faire visiter les jardins.</p>
+
+<p>En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur
+une large alle, il se remit causer avec un autre gardien,
+un ancien soldat pontifical, qu'il connaissait particulirement.
+Tout de suite, celui-ci le laissa passer avec
+son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor
+Gamba del Zoppo, ce jour-l, accompagnait Sa Saintet.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvrent
+tous les deux seuls dans l'alle, je ne dsespre pas
+encore d'une heureuse rencontre... Et vous voyez, voici
+les fameux jardins du Vatican.</p>
+
+<p>Ils sont trs vastes, le pape peut y faire quatre kilomtres,
+par les alles du bois, puis en passant par la vigne
+et par le potager. Ces jardins occupent le plateau de la
+colline Vaticane, que l'antique mur de Lon IV entoure
+encore de toute part, ce qui les isole des vallons voisins,
+comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois,
+le mur allait jusqu'au Chteau Saint-Ange; et c'tait l<a name="page_243" id="page_243"></a>
+ce qu'on nommait la cit Lonine. Rien ne les domine,
+aucun regard curieux ne saurait y descendre, si ce n'est
+du dme de Saint-Pierre, dont l'normit seule y jette
+son ombre, par les brlants jours d't. Ils sont, d'ailleurs,
+tout un monde, un ensemble vari et complet, que
+chaque pape s'est plu embellir: un grand parterre aux
+gazons gomtriques, plant de deux beaux palmiers,
+orn de citronniers et d'orangers en pots; un jardin plus
+libre, plus ombreux, o, parmi des charmilles profondes,
+se trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et
+l'ancien Casino de Pie IV; les bois ensuite, aux chnes
+verts superbes, des futaies de platanes, d'acacias et de
+pins, que coupent de larges alles, d'une douceur
+charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en
+tournant gauche, aprs d'autres bouquets d'arbres, le
+potager, la vigne, un plant de vigne trs soign.</p>
+
+<p>Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait
+ Pierre des dtails sur la vie du Saint-Pre, dans ces
+jardins. Lorsque le temps le permet, il s'y promne tous
+les deux jours. Jadis, ds le mois de mai, les papes
+quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus
+sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs Castel-Gandolfo,
+au bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Pre
+n'a plus, pour rsidence d't, qu'une tour de
+l'ancienne enceinte de Lon IV, peu prs intacte. Il y
+vient vivre les journes les plus chaudes. Il a mme fait
+construire, ct, une sorte de pavillon, pour y loger sa
+suite, de faon s'y installer demeure. Et Narcisse, en
+familier, entra librement, put obtenir que Pierre jett un
+coup d'&oelig;il dans l'unique pice, occupe par Sa Saintet,
+une vaste pice ronde, au plafond demi-sphrique, o le
+ciel est peint avec les figures symboliques des constellations,
+dont une, le Lion, a pour yeux deux toiles,
+qu'un systme d'clairage fait tinceler la nuit. Les murs
+sont d'une telle paisseur, qu'en murant une des fentres,
+on a pu mnager dans l'embrasure une sorte de chambre,<a name="page_244" id="page_244"></a>
+o se trouve un lit de repos. Du reste, le mobilier ne se
+compose que d'une grande table de travail, une plus
+petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,
+entirement dor, un des cadeaux du jubil piscopal. Et
+l'on rve aux journes de solitude, d'absolu silence, dans
+cette salle basse de donjon, frache comme un spulcre,
+lorsque les lourds soleils de juillet et d'aot brlent au
+loin Rome anantie.</p>
+
+<p>Puis, c'taient des dtails encore. Un observatoire astronomique
+a t install dans une autre tour, qu'on aperoit,
+parmi les verdures, surmonte d'une petite coupole
+blanche. Il y a aussi, sous des arbres, un chalet suisse,
+o Lon XIII aime se reposer. Il va parfois pied
+jusqu'au potager, il s'intresse surtout la vigne, qu'il
+visite, pour voir si le raisin mrit, si la rcolte sera belle.
+Mais ce qui tonna le plus le jeune prtre, ce fut
+d'apprendre que le Saint-Pre tait un dtermin
+chasseur, lorsque l'ge ne l'avait point encore affaibli. Il
+chassait au roccolo, passionnment. A la lisire d'un
+taillis, des filets larges mailles sont tendus, le long
+d'une alle, qu'ils bordent ainsi et ferment des deux
+cts. Au milieu, sur le sol, on pose les cages des appeaux,
+dont le chant ne tarde pas attirer les oiseaux du
+voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols,
+des becfigues de toute espce. Et, quand une bande tait
+l, nombreuse, Lon XIII, assis l'cart, guettant, tapait
+dans ses mains, effarait brusquement les oiseaux, qui
+s'envolaient et se prenaient par les ailes dans les grandes
+mailles des filets. Il n'y avait plus qu' les ramasser, puis
+ les touffer, d'un lger coup de pouce. Les becfigues
+rtis sont un dlicieux rgal.</p>
+
+<p>Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre
+surprise. Il tomba sur une Grotte de Lourdes, imite en
+petit, reproduite l'aide de rochers et de blocs de ciment.
+Et son motion fut telle, qu'il ne put la cacher son compagnon.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais
+le Saint-Pre plus intellectuel, dgag de ces superstitions
+basses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rpondit Narcisse, je crois que la Grotte date
+de Pie IX, qui avait une particulire reconnaissance
+Notre-Dame de Lourdes. En tout cas, ce doit tre un
+cadeau, et Lon XIII la fait entretenir, simplement.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux,
+devant cette reproduction, ce joujou enfantin
+de la foi. Des visiteurs, par zle dvot, avaient laiss leurs
+cartes de visite, piques dans les gerures du ciment. Et
+ce fut pour lui une trs grande tristesse, il se remit
+suivre son compagnon, la tte basse, perdu dans une
+rverie dsole sur l'imbcile misre du monde. Puis,
+la sortie du bois, de nouveau en face du parterre, il leva
+les yeux.</p>
+
+<p>Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour tait exquise
+pourtant, et quel charme victorieux montait de la terre,
+dans cette partie adorable des jardins! Plus que sous les
+ombrages alanguis du bois, plus mme que parmi les
+vignes fcondes, il sentait l toute la force de la puissante
+nature, au milieu de ce parterre nu, dsert, noble et
+brlant. C'taient peine, au-dessus des gazons maigres,
+ornant avec symtrie les compartiments gomtriques que
+les alles dcoupaient, quelques arbustes bas, des roseaux
+nains, des alos, de rares touffes de fleurs demi
+sches; et, dans le got baroque d'autrefois, des buissons
+verts dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant
+seul le chaud silence, on n'entendait que le petit
+bruit cristallin du jet d'eau central, une pluie de gouttes
+qui retombaient perptuellement d'une vasque. Rome
+entire avec son ciel ardent, sa grce souveraine, sa
+volupt conqurante, semblait animer de son me cette
+dcoration carre, vaste mosaque de verdure, dont le
+demi-abandon, le dlabrement roussi prenaient une mlancolique
+fiert, dans le frisson trs ancien d'une passion<a name="page_246" id="page_246"></a>
+de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques,
+des statues antiques, d'une nudit blanche sous le soleil
+couchant, bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des
+eucalyptus et des pins, plus forte aussi que l'odeur des
+oranges mrissantes, une odeur s'levait, celle des grands
+buis amers, si charge de vie pre, qu'elle troublait au
+passage, comme l'odeur mme de la virilit de ce vieux
+sol, satur de poussires humaines.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontr
+Sa Saintet, disait Narcisse. Sans doute, la voiture
+aura pris par l'autre alle du bois, tandis que nous nous
+arrtions la tour de Lon IV.</p>
+
+<p>Il en tait revenu son cousin, monsignor Gamba del
+Zoppo, il expliquait que la fonction de Copiere,
+d'chanson du pape, que celui-ci aurait d remplir, comme
+un des quatre camriers secrets participants, n'tait plus
+qu'une charge purement honorifique, surtout depuis que les
+dners diplomatiques et les dners de conscration piscopale
+avaient lieu la Secrtairerie d'tat, chez le cardinal
+secrtaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la
+nullit poltronne tait lgendaire, ne semblait avoir d'autre
+rle que de rcrer Lon XIII, qui l'aimait beaucoup,
+pour ses flatteries continuelles et pour les anecdotes qu'il
+en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce gros
+homme aimable, obligeant mme, tant que son intrt
+n'entrait pas en jeu, tait une vritable gazette vivante, au
+courant de tout, ne ddaignant pas les commrages des
+cuisines; de sorte qu'il s'acheminait tranquillement vers
+le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se donner
+d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures
+douces de la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans
+cesse d'amples moissons faire, dans ce Vatican ferm o
+s'agite un tel pullulement de prlats de toutes sortes,
+dans cette famille pontificale, sans femmes, compose de
+vieux garons portant la robe, que travaillent sourdement
+des ambitions dmesures, des luttes sourdes et abominables,<a name="page_247" id="page_247"></a>
+des haines froces qui, dit-on, vont encore parfois
+jusqu'au bon vieux poison des anciens temps!</p>
+
+<p>Brusquement, Narcisse s'arrta.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Pre... Mais
+nous n'avons pas de chance. Il ne nous verra mme pas,
+il va remonter en voiture.</p>
+
+<p>En effet, la calche venait de s'avancer jusqu' la lisire
+du bois, et un petit cortge, qui dbouchait d'une alle
+troite, se dirigeait vers elle.</p>
+
+<p>Pierre avait reu au c&oelig;ur un grand coup. Immobilis
+avec son compagnon, cach demi derrire le haut vase
+d'un citronnier, il ne put voir que de loin le blanc
+vieillard, si frle dans les plis flottants de sa soutane
+blanche, marchant trs lentement, d'un petit pas qui semblait
+glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la
+maigre figure de vieil ivoire diaphane, accentue par le
+grand nez, au-dessus de la bouche mince. Mais les yeux
+trs noirs luisaient d'un sourire, curieusement, tandis que
+l'oreille se penchait droite, vers monsignor Gamba del
+Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras
+et court, fleuri et digne. De l'autre ct, gauche, marchait
+un garde-noble; et deux autres prlats suivaient.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'une apparition familire, dj Lon XIII
+montait dans la calche ferme. Et Pierre, au milieu de
+ce grand jardin, brlant et odorant, retrouvait l'moi singulier
+qu'il avait ressenti, dans la galerie des Candlabres,
+quand il avait voqu le passage du pape au travers
+des Apollons et des Vnus, talant leur nudit triomphale.
+L, ce n'tait que l'art paen qui clbrait l'ternit de
+la vie, les forces superbes et toutes-puissantes de la nature.
+Et voil qu'ici il le voyait baigner dans la nature
+elle-mme, dans la plus belle, la plus voluptueuse, la plus
+passionne. Ah! ce pape, ce blanc vieillard promenant son
+Dieu de douleur, d'humilit et de renoncement, par les
+alles de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes
+journes de l't, sous la caresse des odeurs, les<a name="page_248" id="page_248"></a>
+pins et les eucalyptus, les oranges mres, les grands buis
+amers! Pan tout entier l'y enveloppait des effluves souverains
+de sa virilit. Comme il faisait bon de vivre l,
+parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y
+aimer la beaut de la femme, et de s'y rjouir dans la
+fcondit universelle! Brusquement clatait cette vrit
+dcisive que, de ce pays de lumire et de joie, n'avait pu
+pousser qu'une religion temporelle de conqute, de domination
+politique, et non la religion mystique et souffrante
+du Nord, une religion d'me.</p>
+
+<p>Mais Narcisse emmenait le jeune prtre, en lui contant
+encore des histoires, la bonhomie parfois de Lon XIII, qui
+s'arrtait pour causer avec les jardiniers, les questionnait
+sur la sant des arbres, sur la vente des oranges, et
+aussi la passion qu'il avait eue pour deux gazelles, envoyes
+en cadeau d'Afrique, de jolies btes fines qu'il
+aimait caresser, et dont il avait pleur la mort. D'ailleurs,
+Pierre n'coutait plus; et, quand ils se retrouvrent
+tous deux sur la place Saint-Pierre, il se retourna, il
+regarda une fois encore le Vatican.</p>
+
+<p>Ses yeux taient tombs sur la porte de bronze, et il se
+rappela que, le matin, il s'tait demand ce qu'il y avait
+derrire ces panneaux de mtal, garnis de gros clous
+tte carre. Et il n'osait se rpondre encore, il n'osait
+dcider si les peuples nouveaux, avides de fraternit et de
+justice, y trouveraient la religion attendue par les dmocraties
+de demain; car il n'emportait qu'une impression
+premire. Mais combien cette impression tait vive et quel
+commencement de dsastre pour son rve! Une porte de
+bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican sous
+ses lames antiques, le sparant du reste de la terre, si solidement,
+que rien n'y tait plus entr depuis trois sicles.
+Derrire, il venait de voir renatre les anciens sicles,
+jusqu'au seizime, immuables. Les temps s'y taient comme
+arrts, jamais. Rien n'y bougeait plus, les costumes eux-mmes
+des gardes suisses, des gardes-nobles, des prlats,<a name="page_249" id="page_249"></a>
+n'avaient pas chang; et l'on retrouvait l le monde d'il
+y a trois cents ans, avec son tiquette, ses vtements,
+ses ides. Si, depuis vingt-cinq annes, les papes, par une
+protestation hautaine, s'enfermaient volontairement dans
+leur palais, le sculaire emprisonnement dans le pass,
+dans la tradition, datait de bien plus loin et prsentait un
+danger autrement grave. Tout le catholicisme avait fini
+par y tre enferm comme eux, s'obstinant ses dogmes,
+ne vivant plus, immobile et debout, que grce la force
+de sa vaste organisation hirarchique. Alors, tait-ce
+donc que, malgr son apparente souplesse, le catholicisme
+ne pouvait cder sur rien, sous peine d'tre emport?
+Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition,
+tant de haines et de luttes! Et quelle prison trange,
+quels rapprochements sous les verrous, le Christ en compagnie
+de Jupiter Capitolin, toute l'antiquit paenne fraternisant
+avec les Aptres, toutes les splendeurs de la
+Renaissance entourant le pasteur de l'vangile, qui rgne
+au nom des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre,
+le soleil dclinait, la douce volupt romaine
+tombait du ciel limpide, et le jeune prtre restait perdu,
+aprs ce beau jour, pass avec Michel-Ange, Raphal, les
+Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher abb, excusez-moi, conclut Narcisse.
+Je vous l'avoue maintenant, je souponne mon
+brave cousin de ne pas vouloir se compromettre dans votre
+affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez bien de ne
+pas trop compter sur lui.</p>
+
+<p>Ce jour-l, il tait prs de six heures, lorsque Pierre
+revint au palais Boccanera. D'habitude, modestement, il
+passait par la ruelle et prenait la porte du petit escalier,
+dont il possdait une clef. Mais il avait reu, le matin, une
+lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il voulait communiquer
+ Benedetta; et il monta le grand escalier, il
+s'tonna de ne trouver personne dans l'antichambre.
+Les jours ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine<a name="page_250" id="page_250"></a>
+s'y installait, y travaillait quelque ouvrage de
+couture, en toute bonhomie. Sa chaise tait bien l, il vit
+mme sur une table le linge qu'elle y avait laiss; mais
+elle s'en tait alle sans doute, il se permit de pntrer
+dans le premier salon. Il y faisait presque nuit dj, le
+crpuscule s'y teignait avec une douceur mourante, et
+le prtre resta saisi, n'osa plus avancer, en entendant
+venir du salon voisin, le grand salon jaune, un bruit de
+voix perdues, des froissements, des heurts, toute une
+lutte. C'taient des supplications ardentes, puis des grondements
+dvorateurs. Et, brusquement, il n'hsita plus,
+il fut emport comme malgr lui, par cette certitude que
+quelqu'un se dfendait, dans cette pice, et allait succomber.</p>
+
+<p>Quand il se prcipita, ce fut une stupeur. Dario tait l,
+fou, lch en une sauvagerie de dsir o reparaissait tout
+le sang effrn des Boccanera, dans son puisement lgant
+de fin de race; et il tenait Benedetta aux paules, il
+l'avait renverse sur un canap, la violentant, la voulant,
+lui brlant la face de ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour de Dieu, chrie... Pour l'amour de
+Dieu, si tu ne souhaites pas que je meure et que tu
+meures... Puisque tu le dis toi-mme, puisque c'est fini,
+que jamais ce mariage ne sera cass, oh! ne soyons pas
+malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et
+laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!</p>
+
+<p>Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face
+de tendresse et de souffrance indicibles, la contessina le
+repoussait, pleine elle aussi d'une nergie farouche, en
+rptant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!</p>
+
+<p>A ce moment, dans son grondement dsespr, Dario
+eut la sensation que quelqu'un entrait. Il se releva violemment,
+regarda Pierre d'un air de dmence hbte,
+sans mme le bien reconnatre. Puis, il passa les deux
+mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux<a name="page_251" id="page_251"></a>
+sanglants; et il s'enfuit, en poussant un soupir, un han!
+terrible et douloureux, o son dsir refoul se dbattait
+encore dans des larmes et dans du repentir.</p>
+
+<p>Benedetta tait reste assise sur le canap, soufflante,
+ bout de courage et de force. Mais, au mouvement que
+Pierre fit pour se retirer galement, trs embarrass de
+son rle, ne trouvant pas un mot, elle le supplia d'une
+voix qui se calmait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur l'abb, ne vous en allez pas...
+Je vous en prie, asseyez-vous, je dsire causer avec vous
+un instant.</p>
+
+<p>Il crut pourtant devoir s'excuser de son entre si
+brusque, il expliqua que la porte du premier salon tait
+entr'ouverte et qu'il avait seulement aperu, dans l'antichambre,
+le travail de Victorine, laiss sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est vrai! s'cria la contessina, Victorine
+devait y tre, je venais de la voir. Je l'ai appele, quand
+mon pauvre Dario s'est mis perdre la tte... Pourquoi
+donc n'est-elle pas accourue?</p>
+
+<p>Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant
+demi, la face encore brlante de la lutte:</p>
+
+<p>&mdash;coutez, monsieur l'abb, je vais vous dire les
+choses, parce que je ne veux pas que vous emportiez une
+trop vilaine ide de mon pauvre Dario. a me ferait beaucoup
+de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma faute, ce
+qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demand un
+rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement;
+et, comme je savais que ma tante n'y serait pas
+aujourd'hui, cette heure, je lui ai donc dit de venir...
+C'tait fort naturel, n'est-ce pas? de nous voir, de nous
+entendre, aprs le gros chagrin que nous avons eu, la
+nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais
+annul. Nous souffrons trop, il faudrait prendre un parti...
+Et, alors, quand il a t l, nous nous sommes mis
+pleurer, nous sommes rests longtemps aux bras l'un de
+l'autre, nous caressant, mlant nos larmes. Je l'ai bais<a name="page_252" id="page_252"></a>
+mille fois en lui rptant que je l'adorais, que j'tais
+dsespre de faire son malheur, que je mourrais srement
+de ma peine, le voir si malheureux. Peut-tre
+a-t-il pu se croire encourag; et, d'ailleurs, il n'est pas
+un ange, je n'aurais pas d le garder de la sorte, si longtemps
+sur mon c&oelig;ur... Vous comprenez, monsieur l'abb,
+il a fini par tre comme un fou et par vouloir la chose
+que, devant la Madone, j'ai jur de ne jamais accorder
+qu' mon mari.</p>
+
+<p>Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras
+aucun, de son air de belle fille raisonnable et pratique.
+Un faible sourire parut sur ses lvres, quand elle
+continua.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et a ne
+m'empche pas de l'aimer, au contraire. Il a l'air dlicat,
+un peu maladif mme; mais, au fond, c'est un passionn,
+un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est le vieux
+sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu
+des colres, tant petite, rester par terre, et aujourd'hui
+encore, quand le grand souffle passe, il faut que je me
+batte contre moi-mme, que je me torture, pour ne pas
+faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre Dario! il
+sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les caprices
+doivent tre contents; mais, au fond pourtant, il a beaucoup
+de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le
+bonheur srieux est avec moi, qui l'adore.</p>
+
+<p>Et Pierre vit alors se prciser pour lui cette figure du
+jeune prince, reste vague jusque-l. Tout en mourant
+d'amour pour sa cousine, il s'tait toujours amus. Un
+fond d'gosme parfait, mais un trs aimable garon
+quand mme. Surtout une incapacit absolue de souffrir,
+une horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvret,
+chez lui et chez les autres. De chair et d'me
+pour la joie, l'clat, l'apparence, la vie au clair soleil.
+Et fini, puis, n'ayant plus de force que pour cette vie
+d'oisif, ne sachant mme plus penser et vouloir, ce<a name="page_253" id="page_253"></a>
+point que l'ide de se rallier au rgime nouveau ne lui
+tait pas mme venue. Avec a, l'orgueil dmesur du
+Romain, la paresse mle d'une sagacit, d'un sens pratique
+du rel, toujours en veil; et, dans le charme doux
+et finissant de sa race, dans son continuel besoin de
+femme, des coups de furieux dsir, une sensualit fauve
+qui parfois se ruait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je
+le lui permets, ajouta trs bas Benedetta, avec son beau
+sourire. N'est-ce pas? il ne faut point demander l'impossible
+ un homme, et je ne veux pas qu'il en meure.</p>
+
+<p>Et, comme Pierre la regardait, drang dans son ide
+de la jalousie italienne, elle s'cria, toute brlante de
+son adoration passionne:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne suis pas jalouse de a. C'est son
+plaisir, a ne me fait pas de peine. Et je sais trs bien
+qu'il me reviendra toujours, qu'il ne sera plus qu' moi,
+ moi seule, quand je le voudrai, quand je le pourrai.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or
+des grandes consoles s'teignait, une mlancolie infinie
+tombait du haut plafond obscur et des vieilles tentures
+jaunes, couleur d'automne. Bientt, par un hasard de
+l'clairage, un tableau se dtacha, au-dessus du canap
+o la contessina tait assise, le portrait de la jeune fille
+au turban, si belle, Cassia Boccanera, l'anctre, l'amoureuse
+et la justicire. De nouveau, la ressemblance frappa
+le prtre, et il pensa tout haut, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La tentation est la plus forte, il vient toujours une
+minute o l'on succombe, et tout l'heure, si je n'tais
+pas entr...</p>
+
+<p>Violemment, Benedetta l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je
+serais morte plutt.</p>
+
+<p>Et, dans une exaltation dvote extraordinaire, toute
+souleve d'amour, et comme si la foi superstitieuse et
+embras en elle la passion jusqu' l'extase:<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'ai jur la Madone de donner ma virginit
+l'homme que j'aimerai, seulement le jour o il sera mon
+mari, et ce serment, je l'ai tenu au prix de mon bonheur,
+je le tiendrai au prix de ma vie mme... Oui, Dario et moi,
+nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma
+parole, et les anges ne pleureront pas dans le ciel.</p>
+
+<p>Elle tait l tout entire, d'une simplicit qui pouvait
+d'abord paratre complique, inexplicable. Sans doute
+elle cdait cette singulire ide de noblesse humaine
+que le christianisme a mise dans le renoncement et la
+puret, toute une protestation contre l'ternelle matire,
+les forces de la nature, la fcondit sans fin de la vie.
+Mais, en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour
+inestimable donn la virginit, un cadeau exquis, d'une
+joie divine, qu'elle voulait faire l'amant lu, choisi par
+son c&oelig;ur, devenu le matre souverain de son corps, ds
+que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prtre,
+du mariage religieux, il n'y avait que pch mortel et
+abomination. Et, ds lors, on comprenait sa longue rsistance
+ Prada, qu'elle n'aimait pas, sa rsistance dsespre
+et si douloureuse Dario, qu'elle adorait, mais
+qui elle ne voulait s'abandonner qu'en lgitime union.
+Et quelle torture, pour cette me enflamme, que de
+rsister son amour! quel continuel combat du devoir,
+du serment fait la Vierge, contre la passion, cette
+passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,
+soufflait chez elle en tempte! Tout ignorante et indolente
+qu'elle ft, capable d'une ternelle fidlit de tendresse,
+elle exigeait d'ailleurs le srieux, le matriel de
+l'amour. Aucune fille n'tait moins qu'elle perdue dans
+le rve.</p>
+
+<p>Pierre la regardait, sous le crpuscule mourant, et il
+lui semblait qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la
+premire fois. Sa dualit s'accusait dans les lvres un
+peu fortes et charnelles, les yeux immenses, noirs et
+sans fond, et dans le visage si calme, si raisonnable,<a name="page_255" id="page_255"></a>
+d'une dlicatesse d'enfance. Avec cela, derrire ces yeux
+de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on
+sentait la tension intrieure de la superstitieuse, de
+l'orgueilleuse et de la volontaire, la femme qui se gardait
+obstinment son amour, ne man&oelig;uvrant que pour
+en jouir, toujours prte, dans sa raison avise, quelque
+folie de passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait
+qu'on l'aimt! comme il sentait qu'une crature
+si adorable, avec sa belle sincrit, sa fougue se
+rserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence
+d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la s&oelig;ur
+cadette de cette Cassia dlicieuse et tragique, qui n'avait
+pas voulu vivre avec sa virginit dsormais inutile, et qui
+s'tait jete au Tibre, en y entranant son frre, Ercole,
+et le cadavre de Flavio, son amant!</p>
+
+<p>Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta
+avait saisi les deux mains de Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, voici une quinzaine de jours que
+vous tes ici, et je vous aime bien, parce que je sens en
+vous un ami. Si vous ne nous comprenez pas du premier
+coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous juger. Je vous
+jure que, si peu savante que je sois, je tche toujours
+d'agir le mieux possible.</p>
+
+<p>Il fut infiniment touch de sa bonne grce, et il l'en
+remercia, en gardant un instant ses belles mains dans
+les siennes, car lui aussi se prenait pour elle d'une
+grande tendresse. Un rve de nouveau l'emportait, tre
+son ducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas repartir
+du moins sans avoir conquis cette me aux ides de
+charit et de fraternit futures, qui taient les siennes.
+N'tait-elle pas l'Italie d'hier, cette crature admirable,
+indolente, ignorante, inoccupe, ne sachant que dfendre
+son amour? L'Italie d'hier, si belle et si endormie, avec
+sa grce finissante, charmeresse dans son ensommeillement,
+et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux
+noirs, brlants de passion! Et quel rle que de l'veiller,<a name="page_256" id="page_256"></a>
+de l'instruire, de la conqurir pour la vrit, le peuple
+des souffrants et des pauvres, l'Italie rajeunie de demain,
+telle qu'il la rvait! Mme, dans le mariage dsastreux
+avec le comte Prada, dans la rupture, il voulait voir
+une premire tentative manque, l'Italie moderne du
+Nord allant trop vite en besogne, trop brutale aimer et
+ transformer la douce Rome attarde, grande encore
+et paresseuse. Mais ne pouvait-il reprendre la tche,
+n'avait-il pas remarqu que son livre, aprs l'tonnement
+de la premire lecture, tait rest chez elle une
+proccupation, un intrt, au milieu du vide de ses journes,
+emplies de ses seuls chagrins? Quoi! s'intresser
+aux autres, aux petits de ce monde, au bonheur des misrables!
+tait-ce possible, y avait-il donc l un apaisement
+ sa propre misre? Et elle tait mue dj, et il se promettait
+de faire jaillir ses larmes, frmissant lui-mme
+prs d'elle, la pense de l'infini d'amour qu'elle donnerait,
+le jour o elle aimerait.</p>
+
+<p>La nuit venait complte, et Benedetta s'tait leve pour
+demander une lampe. Puis, comme Pierre prenait cong,
+elle le retint un instant encore dans les demi-tnbres.
+Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement rpter de
+sa voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous n'emporterez pas
+une trop mauvaise opinion de nous? Dario et moi, nous
+nous aimons, et ce n'est pas un pch, quand on est sage...
+Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps! Figurez-vous,
+j'avais treize ans peine, lui en avait dix-huit; et nous
+nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans
+ce grand jardin de la villa Montefiori, qu'on a saccag...
+Ah! les jours que nous avons passs l, les aprs-midi
+entires, lchs travers les arbres, les heures vcues au
+fond de cachettes introuvables, nous baiser, ainsi que des
+chrubins! Lorsque venait le temps des oranges mres,
+c'tait un parfum qui nous grisait. Et les grands buis
+amers, mon Dieu! comme ils nous enveloppaient, de<a name="page_257" id="page_257"></a>
+quelle odeur puissante ils nous faisaient battre le c&oelig;ur!
+Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans dfaillir.</p>
+
+<p>Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez
+lui. Dans le petit escalier, il trouva Victorine, qui eut
+un lger sursaut, comme si elle s'tait poste l, le
+guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle causa, se renseigna;
+et, tout d'un coup, le prtre eut conscience de ce
+qui s'tait pass.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc n'tes-vous pas accourue, lorsque
+votre matresse vous a appele, puisque vous tiez en
+train de coudre, dans l'antichambre?</p>
+
+<p>D'abord, elle voulut faire l'tonne, dire qu'elle n'avait
+rien entendu. Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait
+mentir, riait quand mme. Elle finit par se confesser,
+de son air brave et gai.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! est-ce que a me regardait, d'intervenir
+entre des amoureux? Et puis, j'tais bien tranquille, je
+savais que le prince l'aime trop pour lui faire du mal,
+ma petite Benedetta.</p>
+
+<p>La vrit tait que, comprenant ce dont il s'agissait, au
+premier appel de dtresse, elle avait pos doucement son
+ouvrage sur la table et s'en tait alle pas de loup,
+pour ne pas avoir dranger ses chers enfants, ainsi
+qu'elle les nommait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a
+tort de se martyriser pour des ides de l'autre monde!
+Puisqu'ils s'aiment, o serait le mal, grand Dieu! s'ils se
+donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si drle.
+Et quel regret, plus tard, le jour o il ne serait plus
+temps!</p>
+
+<p>Rest seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un
+coup chancelant, perdu. Les grands buis amers! les
+grands buis amers! Comme lui, elle avait frissonn leur
+pre odeur de virilit, et ils revenaient, et ils voquaient
+ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins
+romains, dserts et brlants sous l'auguste soleil. Sa journe<a name="page_258" id="page_258"></a>
+entire se rsumait, prenait clairement sa signification
+totale. C'tait le rveil fcond, l'ternelle protestation
+de la nature et de la vie, la Vnus et l'Hercule qu'on
+peut enfouir pour des sicles dans la terre, mais qui en
+surgissent quand mme un jour, qu'on peut vouloir murer
+au fond du Vatican dominateur, immobile et ttu, mais
+qui rgnent mme l et gouvernent le monde, souverainement.<a name="page_259" id="page_259"></a></p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+<p>Le lendemain, comme Pierre, aprs une longue promenade,
+se retrouvait devant le Vatican, o une sorte
+d'obsession le ramenait toujours, il fit de nouveau la rencontre
+de monsignor Nani. C'tait un mercredi soir, et
+l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience
+hebdomadaire chez le pape, auquel il rendait compte de
+la sance tenue le matin par la sacre congrgation.</p>
+
+<p>&mdash;Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je
+pensais vous... Dsirez-vous voir Sa Saintet en public,
+avant de la voir en audience particulire?</p>
+
+<p>Et il avait son grand air d'obligeance souriante, o l'on
+sentait peine l'ironie lgre de l'homme suprieur qui
+savait tout, pouvait tout, prparait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, monseigneur, rpondit Pierre, un
+peu tonn par la brusquerie de l'offre. Toute distraction
+est la bienvenue, quand on perd ses journes attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous ne perdez pas vos journes, reprit
+vivement le prlat. Vous regardez, vous rflchissez, vous
+vous instruisez.... Enfin, voici. Sans doute savez-vous que
+le grand plerinage international du Denier de Saint-Pierre
+arrive vendredi Rome et qu'il sera reu samedi
+par Sa Saintet. Le lendemain, dimanche, autre crmonie.
+Sa Saintet dira la messe la basilique... Eh
+bien! il me reste quelques cartes, voici de trs bonnes
+places pour les deux jours.</p>
+
+<p>Il avait tir de sa poche un lgant petit portefeuille,<a name="page_260" id="page_260"></a>
+orn d'un chiffre d'or, o il prit deux cartes, une verte,
+une rose, qu'il remit au jeune prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous saviez comme on se les dispute!...
+Vous vous rappelez, ces deux dames franaises, qui se
+meurent du dsir de voir le Saint-Pre. Je n'ai pas voulu
+trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont d
+se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai donnes...
+Oui, le Saint-Pre est un peu las. Je viens de le
+trouver jauni, fivreux. Mais il a tant de courage, il ne vit
+que par l'me.</p>
+
+<p>Son sourire reparut, avec sa moquerie peine perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l un grand exemple pour les impatients, mon
+cher fils... J'ai appris que l'excellent monsignor Gamba del
+Zoppo n'a rien pu pour vous. Il ne faut pas vous en
+affliger outre mesure. Me permettez-vous de rpter que
+cette longue attente est srement une grce que vous fait
+la Providence, en vous renseignant, en vous forant
+comprendre des choses que vous autres, prtres de France,
+vous ne sentez malheureusement pas, quand vous arrivez
+ Rome? Et peut-tre cela vous vitera-t-il des fautes...
+Allons, calmez-vous, dites-vous que les vnements sont
+dans la main de Dieu et qu'ils se produiront l'heure
+fixe par sa souveraine sagesse.</p>
+
+<p>Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce
+main de femme, mais dont l'treinte avait la force d'un
+tau de fer. Et il monta dans sa voiture, qui l'attendait.</p>
+
+<p>Justement, la lettre que Pierre avait reue du vicomte
+Philibert de la Choue, tait un long cri de rancune et de
+dsespoir, l'occasion du grand plerinage international
+du Denier de Saint-Pierre. Il crivait de son lit, clou
+par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait venir.
+Mais ce qui mettait le comble sa peine, c'tait que le
+prsident du comit, charg naturellement de prsenter
+le plerinage au pape, se trouvait tre le baron de Fouras,
+un de ses adversaires acharns du vieux parti catholique<a name="page_261" id="page_261"></a>
+conservateur; et il ne doutait pas un instant que le baron
+ne profitt de l'occasion unique pour faire triompher dans
+l'esprit du pape sa thorie des corporations libres, tandis
+que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme
+et du monde que par le systme des corporations fermes,
+obligatoires. Aussi suppliait-il Pierre d'agir auprs des
+cardinaux favorables, et d'arriver quand mme tre
+reu par le Saint-Pre, et de ne pas quitter Rome sans
+lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait dcider
+de la victoire. La lettre donnait en outre d'intressants
+dtails sur le plerinage, trois mille plerins venus
+de tous les pays, que des vques et des suprieurs de
+congrgations amenaient par petits groupes, de France,
+de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, mme d'Allemagne.
+C'tait la France qui se trouvait le plus largement
+reprsente, prs de deux mille plerins. Un
+comit international avait fonctionn Paris pour tout
+organiser, besogne dlicate, car il y avait l un mlange
+voulu, des membres de l'aristocratie, des confrries de
+dames bourgeoises, des associations ouvrires, les classes,
+les ges, les sexes confondus, fraternisant dans la mme
+foi. Et le vicomte ajoutait que le plerinage, qui portait
+au pape des millions, avait choisi la date de son arrive,
+de manire tre la protestation du catholicisme universel
+contre les ftes du 20 septembre, par lesquelles le
+Quirinal venait de clbrer le glorieux anniversaire de
+Rome capitale.</p>
+
+<p>Pierre ne se mfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers
+onze heures, puisque la solennit tait pour midi. Elle
+devait avoir lieu dans la salle des Batifications, une grande
+et belle salle qui se trouve au-dessus du portique de
+Saint-Pierre, et qu'on a amnage en chapelle depuis
+1890. Une de ses fentres ouvre sur la loggia centrale,
+d'o le pape nouvellement lu, autrefois, bnissait le
+peuple, Rome et le monde. Elle est prcde de deux
+autres salles, la salle Royale et la salle Ducale. Et, lorsque<a name="page_262" id="page_262"></a>
+Pierre voulut gagner la place laquelle sa carte verte
+lui donnait droit, dans la salle mme des Batifications,
+il les trouva toutes les trois tellement bondes d'une foule
+compacte, qu'il s'ouvrit un chemin avec les plus extrmes
+difficults. Il y avait une heure dj qu'on touffait de la
+sorte, dans la fivre ardente, l'motion grandissante des
+trois quatre mille personnes enfermes l. Enfin, il put
+arriver jusqu' la porte de la troisime salle; mais il se
+dcouragea y voir l'extraordinaire entassement des ttes,
+il n'essaya mme pas d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Cette salle des Batifications, qu'il embrassait d'un
+regard, en se dressant sur la pointe des pieds, tait d'une
+grande richesse, dore et peinte, sous le haut plafond
+svre. En face de l'entre, la place ordinaire de l'autel,
+on avait plac, sur une estrade basse, le trne pontifical,
+un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les
+bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin,
+galement de velours rouge, retombaient derrire, dployaient
+comme deux larges ailes de pourpre. Mais ce
+qui l'intressait surtout, ce qui le saisissait, c'tait cette
+foule, cette foule d'effrne passion, telle qu'il n'en avait
+jamais vue, dont il entendait battre les c&oelig;urs grands
+coups, dont les yeux trompaient l'impatience fbrile de
+l'attente, en regardant, en adorant le trne vide. Ah! ce
+trne, il les blouissait, il les troublait jusqu' la pmoison
+des mes dvotes, ainsi que l'ostensoir d'or o Dieu
+en personne allait daigner prendre place. Il y avait l des
+ouvriers endimanchs, aux regards clairs d'enfant, aux
+rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vtues de
+la toilette noire rglementaire, toutes ples d'une sorte de
+terreur sacre dans l'excs de leur dsir, des messieurs
+en habit et en cravate blanche, glorieux, soulevs par la
+conviction qu'ils sauvaient l'glise et les peuples. Un
+groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulirement
+devant le trne, tout un paquet d'habits noirs, les membres
+du comit international, la tte duquel triomphait le<a name="page_263" id="page_263"></a>
+baron de Fouras, un homme d'une cinquantaine d'annes,
+trs grand, trs gros, trs blond, qui s'agitait, se dpensait,
+donnait des ordres, comme un gnral au matin
+d'une victoire dcisive. Puis, au milieu de la masse grise
+et neutre des vtements, clatait et l la soie violette
+d'un vque, chaque pasteur ayant voulu rester avec son
+troupeau; tandis que des rguliers, des pres suprieurs,
+en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de toutes
+leurs hautes ttes barbues ou rases. A droite et gauche,
+flottaient des bannires, que des associations, des congrgations
+apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait,
+et un bruit de mer s'enflait toujours, un tel amour
+impatient s'exhalait des faces en sueur, des yeux brlants,
+des bouches affames, que l'air s'en trouvait
+comme paissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce
+peuple entass.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, Pierre aperut prs du trne monsignor
+Nani, qui, l'ayant reconnu de loin, lui faisait des
+signes pour qu'il s'avant; et, comme il rpondait d'un
+geste modeste, signifiant qu'il prfrait rester o il tait,
+le prlat s'entta quand mme, lui envoya un huissier,
+avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque
+l'huissier le lui eut amen:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre
+place? Votre carte vous donne droit tre ici, la gauche
+du trne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, rpondit le prtre, il y avait tant de monde
+ dranger, que je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de
+l'honneur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! je vous ai donn cette place, afin que
+vous l'occupiez. Je dsire que vous soyez au premier
+rang, pour bien voir, pour ne rien perdre de la crmonie.</p>
+
+<p>Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs
+cardinaux et beaucoup de prlats de la famille pontificale
+attendaient, eux aussi, aux deux cts du trne. Vainement,<a name="page_264" id="page_264"></a>
+il chercha le cardinal Boccanera, qui ne paraissait
+ Saint-Pierre et au Vatican que les jours o le service
+de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal
+Sanguinetti, large et fort, qui causait trs haut avec le
+baron de Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor
+Nani revint, de son air complaisant, pour lui montrer
+deux autres minences, d'une importance de hauts
+et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros
+homme court, la face enfivre, brle d'ambition, et le
+cardinal secrtaire, robuste, ossu, taill coups de hache,
+un type romantique de bandit sicilien qui se serait dcid
+pour la discrte et souriante diplomatie ecclsiastique. A
+quelques pas encore, l'cart, se tenait le grand pnitencier,
+silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris et
+maigre d'ascte.</p>
+
+<p>Midi tait sonn. Il y eut une fausse joie, une motion
+qui vint des deux autres salles, en une vague profonde.
+Mais ce n'taient que les huissiers qui faisaient
+ranger la foule, afin de mnager un passage au cortge.
+Et, tout d'un coup, du fond de la premire salle, des
+acclamations partirent, grandirent, s'approchrent. Cette
+fois, c'tait le cortge. D'abord, un dtachement de gardes
+suisses en petit uniforme, conduit par un sergent; puis,
+les porteurs de chaise en rouge; puis, les prlats de la
+cour, parmi lesquels les quatre camriers secrets participants.
+Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles
+en demi-gala, le Saint-Pre marchait seul, pied, souriant
+d'un ple sourire, bnissant avec lenteur, droite et
+ gauche. Avec lui, la clameur, montant des salles voisines,
+s'tait engouffre dans la salle des Batifications,
+d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous la frle
+main blanche qui bnissait, toutes ces cratures bouleverses
+taient tombes deux genoux, il n'y avait plus
+par terre qu'un crasement de peuple dvot, comme foudroy
+par l'apparition du Dieu.</p>
+
+<p>Pierre, emport, avait frmi, s'tait agenouill avec les<a name="page_265" id="page_265"></a>
+autres. Ah! cette toute-puissance, cette contagion irrsistible
+de la foi, du souffle redoutable de l'au-del, se dcuplant
+dans un dcor et dans une pompe de grandeur
+souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque
+Lon XIII se fut assis sur le trne, entour des cardinaux
+et de sa cour; et, ds lors, la crmonie se droula, selon
+l'usage et le rite. Un vque parla d'abord, genoux,
+pour mettre aux pieds de Sa Saintet l'hommage des
+fidles de la chrtient entire. Le prsident du comit, le
+baron de Fouras, lui succda, lut debout un long discours,
+dans lequel il prsentait le plerinage, en expliquait
+l'intention, lui donnait toute la gravit d'une protestation
+ la fois politique et religieuse. Chez ce gros homme, la
+voix tait menue, perante, les phrases partaient avec un
+grincement de vrille; et il disait la douleur du monde
+catholique devant la spoliation dont le Saint-Sige souffrait
+depuis un quart de sicle, la volont de tous les peuples,
+reprsents l par des plerins, de consoler le Chef
+suprme et vnr de l'glise, en lui apportant l'obole
+des riches et des pauvres, le denier des plus humbles,
+pour que la papaut vct fire, indpendante, dans le
+mpris de ses adversaires. Il parla aussi de la France,
+dplora ses erreurs, prophtisa son retour aux traditions
+saines, fit entendre orgueilleusement qu'elle tait la
+plus opulente, la plus gnreuse, celle dont l'or et les
+cadeaux coulaient Rome, en un fleuve ininterrompu.
+Lon XIII, enfin, se leva, rpondit l'vque et au baron.
+Sa voix tait grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait,
+au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques
+phrases, il tmoigna sa gratitude, dit combien son c&oelig;ur
+tait mu de ce dvouement des nations la papaut.
+Les temps avaient beau tre mauvais, le triomphe final
+ne pouvait tarder davantage. Des signes vidents annonaient
+que le peuple revenait la foi, que les iniquits
+cesseraient bientt, sous le rgne universel du Christ.
+Quant la France, n'tait-elle pas la fille ane de<a name="page_266" id="page_266"></a>
+l'glise, qui avait donn au Saint-Sige trop de marques
+de tendresse, pour que celui-ci cesst jamais de l'aimer?
+Puis, levant le bras, tous les plerins prsents, aux
+socits et aux &oelig;uvres qu'ils reprsentaient, leurs
+familles et leurs amis, la France, toutes les nations
+de la catholicit, pour les remercier de l'aide prcieuse
+qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bndiction apostolique.
+Pendant qu'il se rasseyait, des applaudissements
+clatrent, des salves frntiques qui durrent pendant
+dix minutes, mles des vivats, des cris inarticuls,
+tout un dchanement passionn de tempte dont la
+salle tremblait.</p>
+
+<p>Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre
+regardait Lon XIII, redevenu immobile sur le trne.
+Coiff du bonnet papal, les paules couvertes de la plerine
+rouge garnie d'hermine, il avait, dans sa longue
+soutane blanche, la raideur hiratique de l'idole que deux
+cent cinquante millions de chrtiens vnrent. Sur le fond
+de pourpre des rideaux du baldaquin, entre cet cartement
+ail des draperies, o brlait comme un brasier de
+gloire, il prenait une vritable majest. Ce n'tait plus le
+vieillard dbile, la petite marche saccade, au cou frle
+de pauvre oiseau malade. Le dcharnement du visage, le
+nez trop fort, la bouche trop fendue, disparaissaient.
+Dans cette face de cire, on ne distinguait que les yeux
+admirables, noirs et profonds, d'une ternelle jeunesse,
+d'une intelligence, d'une pntration extraordinaires.
+Puis, c'tait un redressement volontaire de toute la
+personne, une conscience de l'ternit qu'il reprsentait,
+une royale noblesse qui lui venait de n'tre plus
+qu'un souffle, une me pure, dans un corps d'ivoire, si
+transparent, qu'on y voyait cette me dj, comme dlivre
+des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce
+qu'un tel homme, le pontife souverain, le roi obi de
+deux cent cinquante millions de sujets, devait tre pour
+les dvotes et dolentes cratures qui venaient l'adorer de<a name="page_267" id="page_267"></a>
+si loin, foudroyes ses pieds par le resplendissement
+des puissances qu'il incarnait. Derrire lui, dans la
+pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-del,
+quel infini d'idal et de gloire aveuglante! En un
+seul tre, l'lu, l'Unique, le Surhumain, tant de sicles
+d'histoire, depuis l'aptre Pierre, tant de force, de
+gnie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans
+cesse renouvel, le ciel daignant descendre dans cette
+chair humaine, Dieu habitant ce serviteur qu'il a choisi,
+qu'il met part, qu'il sacre au-dessus de l'immense
+foule des autres vivants, en lui donnant tout pouvoir et
+toute science! Quel trouble sacr, quel moi d'perdue
+tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse l, au
+fond de ses yeux, parlant par sa voix, manant de chacun
+de ses gestes de bndiction! S'imaginait-on cet absolu
+exorbitant d'un monarque infaillible, l'autorit totale en
+ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et comme
+l'on comprenait le vol vers lui des mes dvores du
+besoin de croire, l'anantissement en lui de ces mes qui
+trouvaient enfin la certitude tant cherche, la consolation
+de se donner et de disparatre en Dieu mme!</p>
+
+<p>Mais la crmonie s'achevait, le baron de Fouras prsentait
+au Saint-Pre les membres du comit, ainsi que
+quelques autres membres importants du plerinage.
+C'tait un lent dfil, des gnuflexions tremblantes, le
+baiser goulu la mule et l'anneau. Puis, les bannires
+furent offertes, et Pierre eut un serrement de c&oelig;ur, en
+reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannire
+de Lourdes, donne sans doute par les pres de
+l'Immacule-Conception. Sur la soie blanche, brode d'or,
+d'un ct la Vierge de Lourdes tait peinte, tandis que, de
+l'autre, se trouvait le portrait de Lon XIII. Il le vit sourire
+ son image, il en eut un grand chagrin, comme si
+tout son rve d'un pape intellectuel, vanglique, dgag
+des basses superstitions, croulait. Et ce fut ce moment
+qu'il rencontra de nouveau les regards de monsignor<a name="page_268" id="page_268"></a>
+Nani, qui ne le quittait pas des yeux depuis le commencement
+de la solennit, tudiant ses moindres impressions,
+de l'air curieux d'un homme en train de se livrer une
+exprience.</p>
+
+<p>Il s'tait rapproch, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est superbe, cette bannire, et quelle joie pour
+Sa Saintet d'tre si bien peinte, en compagnie de cette
+jolie sainte Vierge!</p>
+
+<p>Puis, comme le jeune prtre ne rpondait pas, devenu
+ple, il ajouta avec un air de dvote jouissance italienne:</p>
+
+<p>&mdash;Nous aimons beaucoup Lourdes Rome, c'est si
+dlicieux, cette histoire de Bernadette!</p>
+
+<p>Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre
+en resta longtemps boulevers. Il avait vu, Lourdes, des
+spectacles d'une idoltrie inoubliable, des scnes de foi
+nave, de passion religieuse exaspre, dont il frmissait
+encore d'inquitude et de douleur. Mais les foules se
+ruant la Grotte, les malades expirant d'amour devant la
+statue de la Vierge, tout un peuple dlirant sous la contagion
+du miracle, rien, rien n'approchait du coup de
+folie qui souleva, qui emporta les plerins, aux pieds du
+pape. Des vques, des suprieurs de congrgation, des
+dlgus de toutes sortes, s'taient avancs pour dposer
+prs du trne les offrandes qu'ils apportaient du monde
+catholique entier, la collecte universelle du denier de
+Saint-Pierre. C'tait l'impt volontaire d'un peuple son
+souverain, de l'argent, de l'or, des billets de banque,
+enferms dans des bourses, dans des aumnires, dans
+des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui tombaient
+ genoux, pour tendre les aumnires de soie ou
+de velours, qu'elles avaient brodes. Et d'autres avaient
+fait mettre sur les portefeuilles le chiffre en diamants de
+Lon XIII. Et l'exaltation devint telle, un instant, que
+des femmes se dpouillrent, jetrent leurs porte-monnaie,
+jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une, trs
+belle, trs brune, mince et grande, arracha sa montre de<a name="page_269" id="page_269"></a>
+son cou, ta ses bagues, les lana sur le tapis de l'estrade.
+Toutes auraient arrach leur chair, pour sortir leur c&oelig;ur
+brlant d'amour, le jeter aussi, se jeter entires, sans
+rien garder d'elles. Ce fut une pluie de prsents, le don
+total, la passion qui se dpouille en faveur de l'objet
+de son culte, heureuse de n'avoir rien elle qui ne
+soit lui. Et cela au milieu d'une clameur croissante,
+des vivats qui avaient repris, des cris d'adoration suraigus,
+tandis que des pousses de plus en plus violentes se produisaient,
+tous et toutes cdant l'irrsistible besoin de
+baiser l'idole.</p>
+
+<p>Un signal fut donn, Lon XIII se hta de descendre
+du trne et de reprendre sa place dans le cortge, pour
+regagner ses appartements. Des gardes suisses maintenaient
+nergiquement la foule, tchaient de dgager le
+passage, au travers des trois salles. Mais, la vue du
+dpart de Sa Saintet, une rumeur de dsespoir avait
+grandi, comme si le ciel se ft referm brusquement,
+devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore. Quelle
+dception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant
+de gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade
+fut si terrible, que la plus extraordinaire confusion rgna,
+balayant les gardes suisses. Et l'on vit des femmes se prcipiter
+derrire le pape, se traner quatre pattes sur les
+dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la poussire
+de ses pas. La grande dame brune, tombe au bord
+de l'estrade, venait de s'y vanouir, en poussant un grand
+cri; et deux messieurs du comit la tenaient, afin qu'elle
+ne se blesst point, dans l'attaque nerveuse qui la convulsait.
+Une autre, une grosse blonde, s'acharnait, mangeait
+des lvres, perdument, un des bras dors du fauteuil,
+o s'tait pos le pauvre coude frle du vieillard. D'autres
+l'aperurent, vinrent le lui disputer, s'emparrent des
+deux bras, du velours, la bouche colle au bois et
+l'toffe, le corps secou de gros sanglots. Il fallut employer
+la force pour les en arracher.<a name="page_270" id="page_270"></a></p>
+
+<p>Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rve pnible,
+le c&oelig;ur soulev, la raison rvolte. Et il retrouva
+le regard de monsignor Nani qui ne le quittait point.</p>
+
+<p>&mdash;Une crmonie superbe, n'est-ce pas? dit le prlat.
+Cela console de bien des iniquits.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, mais quelle idoltrie! ne put
+s'empcher de murmurer le prtre.</p>
+
+<p>Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le
+mot, comme s'il ne l'et pas entendu. A ce moment, les
+deux dames franaises, auxquelles il avait donn des
+cartes, s'approchrent pour le remercier; et Pierre eut
+la surprise de reconnatre en elles les deux visiteuses
+des Catacombes, la mre et la fille, si belles, si gaies et
+si saines. D'ailleurs, celles-ci n'taient enthousiastes que
+du spectacle. Elles dclarrent qu'elles taient bien contentes
+d'avoir vu a, que c'tait une chose tonnante,
+unique au monde.</p>
+
+<p>Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hte,
+Pierre se sentit toucher l'paule, et il aperut Narcisse
+Habert, trs enthousiaste lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait des signes, mon cher abb, mais
+vous ne m'avez pas vu.... Hein? cette femme brune qui
+est tombe raide, les bras en croix, tait-elle admirable
+d'expression! Un chef-d'&oelig;uvre des primitifs, un Cimabu,
+un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui
+mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe
+de suavit, de beaut et d'amour!... Jamais je ne manque
+ces crmonies, il y a toujours y voir des tableaux, des
+spectacles d'mes.</p>
+
+<p>Avec lenteur, l'norme flot des plerins s'coulait,
+descendait l'escalier, dans la brlante fivre dont le
+frisson persistait; et Pierre, suivi de monsignor Nani et
+de Narcisse, qui s'taient mis causer ensemble, rflchissait,
+sous le tumulte d'ides battant son crne. Ah!
+certes, c'tait grand et beau, ce pape qui s'tait mur au
+fond de son Vatican, qui avait mont dans l'adoration et<a name="page_271" id="page_271"></a>
+dans la terreur sacre des hommes, mesure qu'il disparaissait
+davantage, qu'il devenait un pur esprit, une
+pure autorit morale, dgage de tout souci temporel. Il
+y avait l une spiritualit, un envolement en plein idal,
+dont il tait remu profondment, car son rve d'un
+christianisme rajeuni reposait sur ce pouvoir pur,
+uniquement spirituel du Chef suprme; et il venait de
+constater ce qu'y gagnait, en majest et en puissance,
+ce Souverain Pontife de l'au-del, aux pieds duquel
+s'vanouissaient les femmes, qui, derrire lui, voyaient
+Dieu. Mais, la mme minute, il avait senti tout d'un
+coup se dresser la question d'argent, gtant sa joie, remettant
+ l'tude le problme. Si l'abandon forc du pouvoir
+temporel avait grandi le pape, en le librant des misres
+d'un petit roi menac sans cesse, le besoin d'argent restait
+encore comme un boulet son pied, qui le clouait la
+terre. Puisqu'il ne pouvait accepter la subvention du
+royaume d'Italie, l'ide vraiment touchante du denier de
+Saint-Pierre aurait d sauver le Saint-Sige de tout souci
+matriel, la condition que ce denier ft en ralit le
+sou du catholique, l'obole de chaque fidle, prise sur le
+pain quotidien, envoye directement Rome, tombant de
+l'humble main qui la donne dans l'auguste main qui la
+reoit; sans compter qu'un tel impt volontaire, pay par
+le troupeau son pasteur, suffirait l'entretien de
+l'glise, si chaque tte des deux cent cinquante millions
+de chrtiens donnait simplement son sou par semaine.
+De la sorte, le pape devant tous, chacun de ses enfants,
+ne devrait rien personne. C'tait si peu, un sou,
+et si ais, si attendrissant! Malheureusement, les choses
+ne se passaient point ainsi, le plus grand nombre des
+catholiques ne donnaient pas, des riches envoyaient de
+grosses sommes par passion politique, et surtout les dons
+se centralisaient entre les mains des vques et de
+certaines congrgations, de manire que les vritables
+donateurs semblaient tre ces vques, ces puissantes congrgations,<a name="page_272" id="page_272"></a>
+qui devenaient ouvertement les bienfaiteurs
+de la papaut, les caisses indispensables o elle puisait
+sa vie. Les petits et les humbles, dont l'obole emplissait
+le tronc, taient comme supprims; c'taient des intermdiaires,
+des hauts seigneurs sculiers ou rguliers,
+que dpendait le pape, forc ds lors de les mnager,
+d'couter leurs remontrances, d'obir parfois leurs
+passions, s'il ne voulait voir se tarir les aumnes. Allg
+du poids mort du pouvoir temporel, il n'tait tout de
+mme pas libre, tributaire de son clerg, ayant tenir
+compte autour de lui de trop d'intrts et d'apptits, pour
+tre le matre hautain, pur, tout me, le matre capable
+de sauver le monde. Et Pierre se rappelait la Grotte de
+Lourdes dans les jardins, la bannire de Lourdes qu'il
+venait de voir, et il savait que les pres de Lourdes prlevaient,
+chaque anne, une somme de deux cent mille francs
+sur les recettes de leur Vierge, pour les envoyer en
+cadeau au Saint-Pre. N'tait-ce pas la grande raison de
+leur toute-puissance? Il frmit, il eut la brusque conscience
+que, malgr sa prsence Rome, malgr l'appui
+du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamn.</p>
+
+<p>Enfin, comme il dbouchait sur la place Saint-Pierre,
+dans la bousculade dernire des plerins, il entendit
+Narcisse qui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui,
+ont dpass ce chiffre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu,
+rpondit monsignor Nani.</p>
+
+<p>Tous trois s'arrtrent un moment sous la colonnade
+de droite, regardant l'immense place ensoleille, o les
+trois mille plerins se rpandaient, petites taches noires,
+foule agite, telle qu'une fourmilire en rvolution.</p>
+
+<p>Trois millions! ce chiffre avait sonn aux oreilles de
+Pierre. Et il leva la tte, il regarda, de l'autre ct de
+la place, les faades du Vatican, toutes dores dans le<a name="page_273" id="page_273"></a>
+soleil, sur l'infini ciel bleu, comme s'il avait voulu suivre,
+au travers des murs, la marche de Lon XIII, regagnant
+par les galeries et par les salles son appartement, dont il
+apercevait l-haut les fentres. Il le voyait en pense
+charg des trois millions, les emportant sur lui, entre ses
+frles bras serrs contre sa poitrine, emportant l'or,
+l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que les femmes
+avaient jets. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? O s'en
+va-t-il avec?</p>
+
+<p>Narcisse et monsignor Nani lui-mme ne purent s'empcher
+de s'gayer, cette curiosit formule de la sorte.
+Ce fut le jeune homme qui rpondit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Sa Saintet les emporte dans sa chambre, ou
+du moins elle les y fait porter devant elle. N'avez-vous
+pas vu deux personnes de la suite qui ramassaient tout,
+les poches et les mains pleines?... Et, maintenant, Sa
+Saintet est enferme, toute seule. Elle a congdi le
+monde, elle a pouss soigneusement les verrous des
+portes... Et, si vous pouviez l'apercevoir, derrire cette
+faade, vous la verriez compter et recompter son trsor
+avec une attention heureuse, mettre en bon ordre les rouleaux
+d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes,
+par petits paquets gaux, puis tout ranger, tout
+faire disparatre au fond de cachettes connues d'elle
+seule.</p>
+
+<p>Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de
+nouveau lev les yeux sur les fentres du pape, comme
+s'il avait suivi la scne. D'ailleurs, le jeune homme continuait
+ses explications, disait que, dans la chambre, contre
+le mur de droite, il y avait un certain meuble, o l'argent
+tait serr. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs
+d'un bureau; et d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de
+l'alcve, qui tait trs vaste, l'argent dormait dans de
+grandes malles cadenasses. Il y avait bien, gauche du
+couloir menant aux Archives, une grande pice o se<a name="page_274" id="page_274"></a>
+tenait le caissier gnral, avec un monumental coffre-fort
+ trois compartiments. Mais l tait l'argent du patrimoine
+de Saint-Pierre, les recettes administratives faites
+ Rome; tandis que l'argent du denier, des aumnes de la
+chrtient entire, restait entre les mains de Lon XIII,
+qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul
+avec ces millions, dont il disposait en matre absolu, sans
+rendre de comptes personne. Aussi ne quittait-il pas sa
+chambre, lorsque les domestiques faisaient le mnage. A
+peine consentait-il rester sur le seuil de la pice voisine,
+pour viter la poussire. Et, quand il devait s'absenter pendant
+quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait
+les portes double tour, il emportait sur lui les
+clefs, qu'il ne confiait jamais personne.</p>
+
+<p>Narcisse s'arrta, se tourna vers monsignor Nani.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont l des faits
+connus de toute Rome.</p>
+
+<p>Le prlat, qui hochait la tte de son air souriant, sans
+approuver ni dsapprouver, s'tait remis suivre sur le
+visage de Pierre l'effet produit par ces histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je
+ne le sais pas, moi; mais puisque vous le savez, monsieur
+Habert!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Saintet
+d'avarice sordide, comme le bruit en court. Il circule des
+fables, les coffres pleins d'or, o elle passerait des heures
+ plonger les mains, les trsors entasss dans des coins,
+pour le plaisir de les compter et de les recompter sans
+cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Pre
+aime tout de mme un peu l'argent pour lui-mme,
+pour le plaisir de le toucher, de le ranger, quand il est
+seul, une manie bien excusable chez un vieillard qui n'a
+point d'autre distraction... Et je me hte d'ajouter qu'il
+aime l'argent plus encore pour la force sociale qui est en
+lui, pour l'appui dcisif qu'il doit donner la papaut
+de demain, si elle veut vaincre.<a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>Alors, se dressa la trs haute figure de ce pape, prudent
+et sage, conscient des ncessits modernes, enclin
+ utiliser les puissances du sicle pour le conqurir,
+faisant des affaires, ayant mme failli perdre dans un
+dsastre le trsor laiss par Pie IX, et voulant rparer la
+brche, reconstituer le trsor, afin de le lguer, solide et
+grossi, son successeur. conome, oui! mais conome
+pour les besoins de l'glise, qu'il sentait immenses, plus
+grands chaque jour, d'une importance vitale, si elle voulait
+combattre l'athisme sur le terrain des coles, des
+institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent,
+elle n'tait plus qu'une vassale, la merci des pouvoirs
+civils, du royaume d'Italie et des autres nations catholiques.
+Et c'tait ainsi que, tout en tant charitable, en
+soutenant largement les &oelig;uvres utiles, qui aidaient au
+triomphe de la Foi, il avait le mpris des dpenses sans
+but, il se montrait d'une duret hautaine pour lui-mme
+et pour les autres. Personnellement, il tait sans besoins.
+Ds le dbut de son pontificat, il avait nettement spar
+son petit patrimoine priv du riche patrimoine de Saint-Pierre,
+se refusant rien distraire de celui-ci pour aider
+les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins cd
+au npotisme, ce point que ses trois neveux et ses
+deux nices restaient pauvres, dans de gros embarras
+pcuniaires. Il n'entendait ni les commrages, ni les
+plaintes, ni les accusations, il restait intraitable et
+debout, dfendant avec rudesse les millions de la papaut
+contre tant d'acharnes convoitises, contre son
+entourage et contre sa famille, dans l'orgueil de laisser
+aux papes futurs l'arme invincible, l'argent qui donne
+la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les
+recettes et quelles sont les dpenses du Saint-Sige?</p>
+
+<p>Monsignor Nani se hta de rpter son aimable geste
+vasif.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en ces matires, je suis d'une ignorance...<a name="page_276" id="page_276"></a>
+Adressez-vous monsieur Habert, qui est si bien renseign.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dclara celui-ci, je sais ce que tout le
+monde sait dans les ambassades, ce qui se rpte couramment...
+Pour les recettes, il faut distinguer. D'abord,
+il y avait le trsor laiss par Pie IX, une vingtaine de
+millions, placs de faons diverses, qui rapportaient
+peu prs un million de rentes; mais, comme je vous l'ai
+dit, un dsastre est survenu, presque rpar maintenant,
+assure-t-on. Puis, outre le revenu fixe des capitaux
+placs, il y a les quelques centaines de mille francs que
+produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de
+toutes sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais
+que l'on paye aux congrgations... Seulement, comme le
+budget des dpenses dpasse sept millions, vous voyez qu'il
+fallait en trouver six chaque anne; et c'est srement le
+denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six peut-tre,
+mais trois ou quatre, avec lesquels on a spcul pour
+les doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long,
+cette histoire des spculations du Saint-Sige depuis
+une quinzaine d'annes, les premiers gains normes,
+puis la catastrophe qui a failli tout emporter, enfin l'obstination
+aux affaires qui peu peu a bouch les trous. Je
+vous la conterai un jour, si vous tes curieux de la connatre.</p>
+
+<p>Pierre coutait, trs intress.</p>
+
+<p>&mdash;Six millions! s'cria-t-il, mme quatre! Que rapporte-t-il
+donc, le denier de Saint-Pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! a, je vous le rpte, personne ne l'a jamais su
+exactement. Autrefois, les journaux catholiques publiaient
+des listes, les chiffres des offrandes; et l'on pouvait arriver
+ une certaine approximation. Mais sans doute on a
+jug cela mauvais, car aucun document ne parat plus, il
+est devenu radicalement impossible de se faire mme une
+ide de ce que le pape reoit. Lui seul, je le dis encore,
+connat le chiffre total, garde l'argent et en dispose, en<a name="page_277" id="page_277"></a>
+souverain matre. Il est croire que, les bonnes annes,
+les dons ont produit de quatre cinq millions. La France
+entrait d'abord pour la moiti dans cette somme; mais
+elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amrique
+donne galement beaucoup. Puis viennent la Belgique et
+l'Autriche, l'Angleterre et l'Allemagne. Quant l'Espagne
+et l'Italie... Ah! l'Italie...</p>
+
+<p>Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui,
+batement, dodelinait de la tte, de l'air d'un homme
+enchant d'apprendre des choses curieuses dont il n'aurait
+pas su le premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, mon cher fils!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'Italie ne se distingue gure. Si le pape
+n'avait pour vivre que les cadeaux des catholiques
+italiens, la famine rgnerait vite au Vatican. On peut
+mme dire que, loin de venir son aide, la noblesse
+romaine lui a cot fort cher, car une des principales
+causes de ses pertes a t l'argent prt par lui aux
+princes qui spculaient... Il n'y a rellement que la
+France et l'Angleterre o de riches particuliers, de grands
+seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et martyr, de
+royales aumnes. On cite un duc anglais qui, chaque
+anne, apportait une offrande considrable, la suite
+d'un v&oelig;u, pour obtenir du ciel la gurison d'un misrable
+fils, frapp d'imbcillit... Et je ne parle pas de l'extraordinaire
+moisson, pendant le jubil sacerdotal et le
+jubil piscopal, des quarante millions qui s'abattirent
+alors aux pieds du pape.</p>
+
+<p>&mdash;Et les dpenses? demanda Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions peu
+prs. On peut compter pour deux millions les pensions
+payes aux anciens serviteurs du gouvernement pontifical
+qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il faut ajouter
+que, chaque anne, ce chiffre diminue, par suite des extinctions
+naturelles... Ensuite, en gros, mettons un
+million pour les diocses italiens, un million pour la<a name="page_278" id="page_278"></a>
+Secrtairerie et les nonces, un million pour le Vatican.
+J'entends, par ce dernier article, les dpenses de la cour
+pontificale, des gardes militaires, des Muses, de l'entretien
+du palais et de la basilique... Nous sommes cinq
+millions, n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les
+&OElig;uvres soutenues, pour la Propagande et surtout pour
+les coles, que Lon XIII, avec son grand sens pratique,
+subventionne toujours trs largement, dans la juste pense
+que la lutte, le triomphe de la religion est l, chez
+les enfants qui seront les hommes de demain et qui
+dfendront leur mre, l'glise, si l'on a su leur inspirer
+l'horreur des abominables doctrines du sicle.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrtrent sous
+la majestueuse colonnade, o ils se promenaient petits
+pas. Peu peu, la place s'tait vide de sa foule grouillante,
+il n'y avait plus que l'oblisque et les deux fontaines,
+dans le dsert brlant du pav symtrique; tandis
+qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en
+face, se dtachaient les statues, en noble range immobile.</p>
+
+<p>Et Pierre, un instant, les yeux levs encore vers les
+fentres du pape, crut de nouveau le voir dans ce ruissellement
+d'or dont on lui parlait, baignant de toute sa
+personne blanche et pure, de tout son pauvre corps de
+cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il
+cachait, qu'il comptait, qu'il dpensait la seule gloire de
+Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, murmura-t-il, il est sans inquitude, il n'est
+pas embarrass?</p>
+
+<p>&mdash;Embarrass, embarrass! s'cria monsignor Nani,
+que ce mot jeta hors de lui, au point de le faire sortir
+de sa diplomatique discrtion. Ah! mon cher fils... Chaque
+mois, lorsque le trsorier, le cardinal Mocenni, va chez
+Sa Saintet, elle lui donne toujours la somme qu'il demande;
+elle la donnerait, si forte qu'elle ft. Certainement,
+elle a eu la sagesse de faire de grandes conomies,<a name="page_279" id="page_279"></a>
+le trsor de Saint-Pierre est plus riche que jamais...
+Embarrass, embarrass, bont divine! Mais savez-vous
+bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses,
+le Souverain Pontife faisait un appel direct la
+charit de tous ses enfants, des catholiques du monde
+entier, un milliard tomberait ses pieds, comme cet or,
+comme ces bijoux, qui tout l'heure pleuvaient sur les
+marches de son trne!</p>
+
+<p>Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car
+moi, je ne sais rien, je ne sais absolument rien; et il est
+heureux que monsieur Habert se soit trouv justement
+l pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert, monsieur
+Habert! moi qui vous croyais tout envol, vanoui dans
+l'art, bien loin des basses questions d'intrts terrestres!
+Vraiment, vous vous entendez ces choses comme un
+banquier et comme un notaire... Rien ne vous est inconnu,
+non! rien. C'est merveilleux.</p>
+
+<p>Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en
+effet, au fond de son tre, sous le Florentin d'emprunt,
+sous le garon anglique, aux longs cheveux boucls, aux
+yeux mauves qui se noyaient devant les Botticelli, un
+gaillard pratique, trs rompu aux affaires, menant admirablement
+sa fortune, un peu avare mme. Il se
+contenta de fermer demi les paupires, d'un air de
+langueur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, tout m'est rverie, et mon me
+est autre part.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se
+tournant vers Pierre, bien heureux, que vous ayez pu
+assister un spectacle si beau. Encore quelques occasions
+pareilles, et vous aurez vu, vous aurez compris par vous-mme,
+ce qui vaudra certainement mieux que toutes les
+explications du monde... A demain, ne manquez pas la
+grande crmonie Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous
+en tirerez des rflexions excellentes, j'en suis certain...<a name="page_280" id="page_280"></a>
+Et permettez-moi de vous quitter, ravi des bonnes dispositions
+o je vous vois.</p>
+
+<p>Ses yeux d'enqute, dans un dernier regard, semblaient
+avoir constat avec joie la lassitude, l'incertitude qui plissaient
+le visage de Pierre; et, quand il ne fut plus l, quand
+Narcisse lui-mme eut pris cong d'une lgre poigne
+de main, le jeune prtre, rest seul, sentit une sourde colre
+de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions
+o il tait! quelles bonnes dispositions? Ce Nani
+esprait-il donc le fatiguer, le dsesprer en le heurtant
+aux obstacles, de faon le vaincre ensuite tout l'aise?
+Une seconde fois, il eut la soudaine et brve conscience
+du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour l'investir
+et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit ddaigneux,
+dans la croyance o il tait de sa force de rsistance. De
+nouveau, il se jurait de ne jamais cder, de ne pas retirer
+son livre, quels que fussent les vnements. Lorsqu'on
+s'entte dans une rsolution, on est inexpugnable, qu'importent
+les dcouragements et les amertumes! Mais, avant
+de traverser la place, il leva encore les regards sur les
+fentres du Vatican; et tout se rsumait, il ne restait que
+cet argent dont la lourde ncessit attachait la terre, par
+de dernires entraves, le pape, aujourd'hui dlivr des
+bas soucis du pouvoir temporel, cet argent qui le liait,
+que rendait mauvais surtout la faon dont il tait donn.
+Alors, quand mme, une joie lui revint, en pensant que,
+s'il y avait uniquement l une question de perception
+ trouver, son rve d'un pape tout me, loi d'amour, chef
+spirituel du monde, n'en tait pas atteint srieusement.
+Et il ne voulut plus qu'esprer, dans l'motion heureuse
+du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard dbile
+resplendissant comme le symbole de la dlivrance
+humaine, obi et ador des foules, ayant seul en main
+la toute-puissance morale de faire enfin rgner sur la
+terre la charit et la paix.</p>
+
+<p>Heureusement, Pierre, pour la crmonie du lendemain,<a name="page_281" id="page_281"></a>
+avait une carte rose, qui lui assurait une place dans
+une tribune rserve; car la bousculade, aux portes de
+la basilique, fut terrible, ds six heures du matin, heure
+ laquelle on avait eu la prcaution d'ouvrir les grilles;
+et la messe, que le pape devait dire en personne, n'tait
+que pour dix heures. Le chiffre des trois mille fidles qui
+composaient le plerinage international du Denier de
+Saint-Pierre, allait se trouver dcupl par tous les touristes
+alors en Italie, accourus Rome, dsireux de voir
+une de ces grandes solennits pontificales, si rares dsormais;
+sans compter Rome elle-mme, les partisans, les
+dvots que le Saint-Sige y comptait, ainsi que dans les
+autres grandes villes du royaume, et qui s'empressaient
+de manifester, ds que s'en prsentait l'occasion. On prvoyait,
+par le nombre des cartes distribues, une affluence
+de quarante mille assistants. Et, lorsque, neuf heures,
+Pierre traversa la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe,
+ la porte Canonique, o taient reues les cartes
+roses, il vit encore, sous le portique de la faade, la queue
+sans fin qui pntrait trs lentement; tandis que des messieurs
+en habit noir, les membres d'un Cercle catholique,
+s'agitaient au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec
+l'aide d'un dtachement de gendarmes pontificaux. Des
+querelles violentes clataient dans la foule, des coups de
+poing mmes taient changs, au milieu des pousses
+involontaires. On touffait, on emporta deux femmes crases
+ demi.</p>
+
+<p>En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise
+dsagrable. L'immense vaisseau tait vtu, des chemises
+de vieux damas rouge galons d'or habillaient les colonnes
+et les pilastres de vingt-cinq mtres de hauteur; tandis
+que le pourtour des nefs latrales se trouvait galement
+drap de la mme toffe; et c'tait vraiment d'un got
+singulier, d'une gloriole de parure affecte et pauvre, que
+ces marbres pompeux, cette dcoration clatante et superbe,
+ainsi cache sous l'ornement de cette soie ancienne,<a name="page_282" id="page_282"></a>
+fane par l'ge. Mais il fut plus tonn encore, en apercevant
+la statue de bronze de Saint Pierre habille elle
+aussi, revtue, telle qu'un pape vivant, d'habits pontificaux
+somptueux, la tiare pose sur sa tte de mtal. Jamais
+il n'avait song qu'on pt habiller les statues, pour leur
+gloire ou pour le plaisir des yeux, et le rsultat lui en
+parut funeste. Le Saint-Pre devait dire la messe l'autel
+papal de la Confession, le matre-autel, sous le dme.
+A l'entre du transept de gauche, sur une estrade, se trouvait
+le trne, o il irait ensuite prendre place. Puis,
+des deux cts de la nef centrale, on avait construit des
+tribunes, celles des chanteurs de la chapelle Sixtine, du
+corps diplomatique, des chevaliers de Malte, de la noblesse
+romaine, des invits de toutes sortes. Et il n'y
+avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois ranges
+de bancs, recouverts de tapis rouges, le premier pour les
+cardinaux, les deux autres pour les vques et pour la prlature
+de la cour pontificale. Tout le reste des assistants
+allait demeurer debout.</p>
+
+<p>Ah! cette foule norme de concert monstre, ces trente,
+ces quarante mille fidles venus de partout, enflamms
+de curiosit, de passion et de foi, s'agitant, se poussant,
+se haussant pour voir, au milieu d'une grande rumeur de
+mare humaine, familire et gaie avec Dieu, comme si
+elle se ft trouve dans quelque thtre divin o il tait
+permis honntement de parler haut, de se rcrer au
+spectacle des pompes dvotes! Pierre en fut saisi d'abord,
+ne connaissant que les agenouillements inquiets et silencieux
+au fond des cathdrales sombres, n'tant pas habitu
+ cette religion de lumire dont l'clat transformait
+une crmonie en une fte de plein jour. Dans la tribune
+o il tait plac, il avait autour de lui des messieurs en
+habit et des dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles
+comme l'Opra, beaucoup de dames trangres,
+des Allemandes, des Anglaises, des Amricaines surtout,
+ravissantes, d'une grce d'oiseaux tourdis et bavards.<a name="page_283" id="page_283"></a>
+A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il
+reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, l,
+tranchant sur la simplicit rglementaire du costume, les
+grands voiles de dentelle luttaient d'lgance et de richesse.
+Puis, c'tait, sa droite, la tribune des chevaliers
+de Malte, o se trouvait le grand matre de l'ordre, au
+milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de
+l'autre ct de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique,
+il apercevait les ambassadeurs de toutes les
+nations catholiques, en grand costume, tincelants de broderies.
+Mais il revenait quand mme la foule, la grande
+foule vague et houleuse, o les trois mille plerins semblaient
+comme perdus, noys parmi les milliers d'autres
+fidles. Et pourtant la basilique, qui contiendrait l'aise
+quatre-vingt mille hommes, n'tait gure qu' moiti
+emplie par cette foule, qu'il voyait librement circuler le
+long des nefs latrales, se tasser entre les baies des colonnes,
+d'o le spectacle allait tre le plus commode
+suivre. Des gens gesticulaient, des appels s'levaient, au-dessus
+du grondement continu des conversations. Par les
+hautes fentres claires, de larges nappes de soleil tombaient,
+ensanglantant les tentures de damas rouge, clairant
+d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fivreuses
+d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept
+lampes de la Confession plissaient, tels que des lueurs
+de veilleuse, dans cette aveuglante clart; et ce n'tait
+plus que le gala mondain du Dieu imprial de la pompe
+romaine.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte.
+Des cris coururent, gagnrent la foule de proche en
+proche: <i>Eccolo! eccolo!</i> le voil! le voil! Et des
+pousses se produisirent, des remous firent tournoyer
+cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant,
+se ruant, dans une frnsie de voir Sa Saintet et le
+cortge. Mais ce n'tait encore qu'un dtachement de
+gardes-nobles, qui venaient se poster droite et gauche<a name="page_284" id="page_284"></a>
+de l'autel. On les admira pourtant, on leur fit une ovation,
+un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle
+tenue, d'une impassibilit, d'une raideur militaire exagre.
+Une Amricaine les dclara des hommes superbes.
+Une Romaine donna une amie, une Anglaise, des dtails
+sur ce corps d'lite, disant qu'autrefois les jeunes gens de
+l'aristocratie tenaient honneur d'en faire partie, pour
+la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler devant
+les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait
+difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux
+garons d'une noblesse douteuse et ruine, simplement
+heureux de toucher la maigre solde qui leur permettait
+de vivre. Et, durant un quart d'heure encore, les conversations
+particulires reprirent, emplirent les hautes
+nefs de leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait
+ dvisager les gens et se conter leur histoire, dans
+l'attente du spectacle.</p>
+
+<p>Enfin, le cortge dfila, et il tait la grande curiosit
+attendue, la pompe dont on souhaitait ardemment le passage,
+pour l'acclamer. Alors, comme au thtre, quand il
+apparut, de furieux applaudissements clatrent, montrent,
+roulrent sous les votes, lui faisant une entre,
+ainsi qu' l'acteur aim, au grand premier rle qui bouleverse
+tous les c&oelig;urs. Du reste, comme au thtre
+encore, on avait rgl cette apparition savamment, de
+faon qu'elle donnt tout son effet, au milieu du magnifique
+dcor o elle allait se produire. Le cortge
+venait de se former dans la coulisse, au fond de la
+chapelle de la Pieta, la premire en entrant, droite; et,
+pour s'y rendre, le Saint-Pre, qui tait arriv de ses
+appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement,
+avait d se dissimuler, passer derrire la draperie de la
+nef latrale, utilise de la sorte comme toile de fond.
+Les cardinaux, les archevques, les vques, toute la
+prlature pontificale, l'attendaient l, classs, groups
+selon la hirarchie, prts se mettre en marche. Et,<a name="page_285" id="page_285"></a>
+ainsi qu'au signal d'un matre de ballet, le cortge avait
+fait son entre, gagnant la grande nef, la remontant tout
+entire, triomphalement, de la porte centrale l'autel de
+la Confession, entre la double haie des fidles, dont les
+applaudissements redoublaient, devant tant de magnificence,
+ mesure que montait le dlire de leur enthousiasme.</p>
+
+<p>C'tait le cortge des solennits anciennes, la croix et
+le glaive, la garde suisse en grande tenue, les valets en
+simarre carlate, les chevaliers de cape et d'pe en
+costume Henri II, les chanoines en rochet de dentelle,
+les chefs des communauts religieuses, les protonotaires
+apostoliques, les archevques et les voques, toute la cour
+pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna
+draps de pourpre, marchant deux deux, largement
+espacs, solennellement. Enfin, autour de Sa Saintet, se
+groupaient les officiers de sa maison militaire, les prlats
+de l'antichambre secrte, monseigneur le majordome,
+monseigneur le matre de chambre, et tous les hauts dignitaires
+du Vatican, et le prince romain assistant au trne,
+le traditionnel et symbolique dfenseur de l'glise. Sur
+la chaise gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes
+plumes triomphales et que balanaient les porteurs, aux
+tuniques rouges brodes de soie, Sa Saintet tait revtue
+des vtements sacrs qu'elle avait mis dans la chapelle
+du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'tole, la chasuble
+blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux
+qui venaient de France, d'une somptuosit extraordinaire.
+Et, son approche, les mains se levaient, battaient plus
+haut, dans les ondes de vivant soleil qui tombaient des
+fentres.</p>
+
+<p>Pierre eut alors une impression nouvelle de Lon XIII.
+Ce n'tait plus le vieillard familier, las et curieux, se
+promenant au bras d'un prlat bavard dans le plus beau
+jardin du monde. Ce n'tait mme plus le Saint-Pre en
+plerine rouge et en bonnet papal, recevant paternellement<a name="page_286" id="page_286"></a>
+un plerinage qui lui apportait une fortune. C'tait
+le Souverain Pontife, le Matre tout-puissant, le Dieu
+que la chrtient adorait. Comme dans une chsse d'orfvrerie,
+son mince corps de cire semblait s'tre raidi
+dans son vtement blanc, lourd de broderies d'or; et il
+gardait une immobilit hiratique et hautaine, tel qu'une
+idole dessche, dore depuis des sicles, parmi la
+fume des sacrifices. Les yeux seuls vivaient, au milieu
+de la rigidit morte du visage, des yeux de diamant noir
+et tincelant, fixs au loin, hors de la terre, l'infini. Il
+n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux
+ni droite ni gauche, rest en plein ciel, ignorant ce
+qui se passait ses pieds. Et cette idole ainsi promene,
+comme embaume, sourde et aveugle, malgr l'clat de
+ses yeux, au milieu de cette foule frntique qu'elle
+paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majest
+redoutable, une inquitante grandeur, toute la raideur
+du dogme, toute l'immobilit de la tradition, exhume
+avec ses bandelettes, qui, seules, la tenaient debout.
+Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape tait
+souffrant, fatigu, sans doute cet accs de fivre dont
+monsignor Nani lui avait parl la veille, en glorifiant le
+courage, la grande me de ce vieillard de quatre-vingt-quatre
+ans, que la volont de vivre faisait vivre, dans la
+souverainet de sa mission.</p>
+
+<p>La crmonie commena. Descendu de la chaise gestatoire
+ l'autel de la Confession, Sa Saintet, lentement,
+clbra une messe basse, assist de quatre prlats et du
+pro-prfet des crmonies. Au lavabo, monseigneur le
+majordome et monseigneur le matre de chambre, que
+deux cardinaux accompagnaient, versrent l'eau sur les
+augustes mains de l'officiant; et, un peu avant l'lvation,
+tous les prlats de la cour pontificale, un cierge allum
+la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce fut un
+instant solennel, les quarante mille fidles, runis l,
+frmirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et<a name="page_287" id="page_287"></a>
+dlicieux de l'invisible, lorsque, pendant l'lvation, les
+clairons d'argent sonnrent le fameux ch&oelig;ur des anges,
+qui, chaque fois, fait vanouir des femmes. Presque
+aussitt, un chant arien descendit du dme, de la galerie
+suprieure o se trouvaient cachs cent vingt choristes; et
+ce fut un merveillement, une extase, comme si, l'appel
+des clairons, les anges eux-mmes eussent rpondu. Les
+voix descendaient, volaient sous les votes, d'une lgret
+de harpes clestes; puis, elles s'vanouirent en un accord
+suave, elles remontrent aux cieux avec un petit bruit
+d'ailes qui se perdit. Aprs la messe, Sa Saintet, encore
+debout l'autel, entonna elle-mme le <i>Te Deum</i>, que les
+chantres de la chapelle Sixtine et les ch&oelig;urs reprirent,
+chaque partie chantant un verset, alternativement. Mais
+bientt l'assistance entire se joignit eux, les quarante
+mille voix s'levrent, le chant d'allgresse et de gloire
+s'pandit dans l'immense vaisseau avec un clat incomparable.
+Alors, le spectacle fut vraiment d'une extraordinaire
+magnificence, cet autel surmont du baldaquin
+fleuri, triomphal et dor du Bernin, entour de la cour
+pontificale que les cierges allums constellaient d'toiles,
+ce Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un
+astre dans sa chasuble d'or, devant les bancs des cardinaux
+de pourpre, des archevques et des vques de soie
+violette, ces tribunes o tincelaient les costumes officiels,
+les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des
+officiers trangers, cette foule fluant de partout, roulant
+une houle de ttes, des plus lointaines profondeurs de la
+basilique. Et c'taient les proportions dmesures de cela
+qui saisissaient, des nefs latrales o toute une paroisse
+pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des glises
+de cit populeuse, un temple que des milliers et des
+milliers de dvots emplissaient peine. Et l'hymne glorieuse
+de ce peuple devenait elle-mme colossale, montait
+avec un souffle gant de tempte parmi les grands
+tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le<a name="page_288" id="page_288"></a>
+long des colonnes gigantesques, jusqu'aux votes droulant
+l'normit de leur ciel de pierre, jusqu'au firmament de
+la coupole, o l'infini s'ouvrait, dans le resplendissement
+d'or des mosaques.</p>
+
+<p>Il y eut une longue rumeur, aprs le <i>Te Deum</i>, pendant
+que Lon XIII, coiffant la tiare la place de la mitre,
+changeant la chasuble pour la chape pontificale, allait
+occuper son trne, sur l'estrade qui se dressait l'entre
+du transept de gauche. De l, il dominait toute l'assistance.
+Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme
+sous un souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva,
+aprs les prires du rituel! Il apparut grandi, sous la
+triple couronne symbolique, dans la gaine d'or de la
+chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que
+troublait seul le battement des c&oelig;urs, il leva le bras
+d'un geste trs noble, il donna lentement la bndiction
+papale, d'une voix haute et forte, qui semblait tre en
+lui la voix de Dieu mme, tellement elle surprenait, au
+sortir de ces lvres de cire, de ce corps exsangue et sans
+vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de
+nouveau clatrent, ds que le cortge se reforma pour
+s'en aller par o il tait venu, une frnsie d'enthousiasme
+arrive un tel paroxysme, que, les battements
+de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y mlrent,
+des cris qui gagnrent peu peu toute la foule. Cela
+commena prs de la statue de Saint Pierre, dans un
+groupe ardent: <i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i>
+Vive le pape roi! Vive le pape roi! Puis, sur le passage
+du cortge, cela courut comme une flamme d'incendie,
+embrasant les c&oelig;urs de proche en proche, finissant par
+jaillir des milliers de bouches en une tonnante protestation
+contre le vol des tats de l'glise. Toute la foi,
+tout l'amour des fidles, surexcits par le royal spectacle
+d'une si belle crmonie, retournaient au rve, au
+souhait exaspr du pape roi et pontife, matre des corps
+comme il tait matre des mes, souverain absolu de la<a name="page_289" id="page_289"></a>
+terre. L'unique vrit tait l, l'unique bonheur, l'unique
+salut. Qu'on lui donnt tout, l'humanit et le monde!
+<i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le pape roi!
+Vive le pape roi!</p>
+
+<p>Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre
+tant de fautes et couler tant de sang, ce cri d'abandon et
+d'aveuglement dont le v&oelig;u ralis aurait ramen les
+ges de souffrance! il rvolta Pierre, il le dcida
+quitter vivement la tribune o il se trouvait, comme
+pour chapper la contagion de l'idoltrie. Puis, pendant
+que le cortge dfilait toujours, il longea un moment
+la nef latrale de gauche, dans la bousculade, dans
+l'assourdissante clameur de la foule qui continuait; et,
+dsesprant de gagner la rue, voulant viter la cohue de
+la sortie, il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte,
+il se rfugia dans le vestibule d'o montait l'escalier
+conduisant sur le dme. Un sacristain, debout cette
+porte, effar et ravi de la manifestation, le regarda un
+instant, hsita l'arrter; mais la vue de la soutane
+sans doute, et plus encore l'motion profonde o il tait,
+le rendirent tolrant. D'un geste, il laissa passer Pierre,
+qui tout de suite s'engagea dans l'escalier, monta rapidement,
+pour fuir, aller plus haut, plus haut encore, dans
+la paix et le silence.</p>
+
+<p>Et, brusquement, le silence devint profond, les murs
+touffaient le cri, dont ils semblaient ne garder que
+le frmissement. C'tait un escalier commode et clair,
+aux larges marches paves, tournant dans une sorte de
+tourelle. Quand il dboucha sur les toitures des nefs, il
+eut une joie retrouver le soleil clair, l'air pur et vif
+qui soufflait l, comme en rase campagne. tonn, il parcourut
+des yeux cet immense dveloppement de plomb,
+de zinc et de pierre, toute une cit arienne, vivant
+de son existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait
+des dmes, des clochers, des terrasses, jusqu' des
+maisons et des jardins, les maisons gayes de fleurs<a name="page_290" id="page_290"></a>
+des quelques ouvriers qui vivent demeure sur la basilique,
+en continuels travaux d'entretien. Une petite
+population s'y agite, travaille, aime, mange et dort. Mais
+il voulut s'approcher de la balustrade, curieux d'examiner
+de prs les colossales statues du Sauveur et des Aptres,
+dont la faade est surmonte, au-dessus de la place Saint-Pierre,
+des gants de six mtres, sans cesse en rparation,
+dont les bras, les jambes, les ttes, demi mangs par
+le grand air, ne tiennent plus qu' l'aide de ciment, de
+barres et de crampons; et, comme il se penchait pour
+jeter un coup d'&oelig;il sur l'entassement roux des toits du
+Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'levait de
+la place. En hte, il reprit son ascension, dans le pilier
+qui menait la coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis
+des couloirs trangls et obliques, des rampes coupes
+de quelques marches, entre les deux parois de la coupole
+double, l'intrieure et l'extrieure. Une premire fois,
+curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la
+basilique, plus de soixante mtres du sol, sur une
+troite galerie qui faisait le tour du dme, juste au-dessus
+de la frise, o se lisait l'inscription: <i>Tu es Petrus
+et super hanc petram...</i>, en lettres de sept pieds de haut;
+et, s'tant accoud pour regarder l'effroyable trou qui
+se creusait sous lui, avec des chappes profondes sur
+les transepts et sur les nefs, il reut violemment au visage
+le cri, le cri dlirant de la foule, dont le grouillement
+norme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde
+fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre
+galerie, cette fois au-dessus des fentres, la naissance
+des resplendissantes mosaques, d'o la foule lui parut
+diminue, recule, perdue dans le vertige de l'abme,
+au fond duquel les statues gantes, l'autel de la Confession,
+le baldaquin triomphal du Bernin, n'taient plus
+que des joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idoltrie
+et de guerre s'leva de nouveau, le souffleta avec une
+rudesse d'ouragan, dont la course accrot la force. Il dut<a name="page_291" id="page_291"></a>
+monter plus haut, monter toujours, jusque sur la galerie
+extrieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour
+cesser d'entendre.</p>
+
+<p>Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il
+y gota d'abord un soulagement dlicieux! Au-dessus de
+lui, il n'y avait plus que la boule de bronze dor, dans
+laquelle sont monts des empereurs et des reines, ainsi
+que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs,
+la boule creuse, o la voix retentit en fracas de tonnerre,
+o retentissent tous les bruits de l'espace. Il tait sorti du
+ct de l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux,
+dont les massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient
+tels que des buissons, au ras du sol; et il reconstitua
+sa promenade rcente, le vaste parterre semblable
+un tapis de Smyrne, de couleur fane, le grand bois d'un
+vert profond et glauque de mare dormante, le potager et
+la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines,
+la tour de l'Observatoire, le Casino o le pape passait les
+chaudes journes d't, ne faisaient que de petites taches
+blanches, au milieu de ces terrains irrguliers, enclos
+bourgeoisement par le terrible mur de Lon IV, qui
+gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna
+autour de la lanterne, le long de l'troite galerie, et il se
+trouva brusquement devant Rome, une immensit droule
+d'un coup, la mer lointaine l'ouest, les chanes
+ininterrompues des montagnes l'est et au midi, la
+Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille un
+dsert uniforme et verdtre, et la Ville, la Ville ternelle
+ ses pieds. Jamais il n'avait eu une sensation si majestueuse
+de l'tendue. Rome tait l, ramasse sous le
+regard, vol d'oiseau, avec la nettet d'un plan gographique
+en relief. Un tel pass, une telle histoire, tant de
+grandeur, et une Rome si rapetisse par la distance, des
+maisons lilliputiennes et jolies comme des jouets, peine
+une tache de moisissure sur la vaste terre! Et ce qui le
+passionnait, c'tait de comprendre clairement, en un<a name="page_292" id="page_292"></a>
+coup d'&oelig;il, les divisions de la ville, la cit antique l-bas,
+au Capitole, au Forum, au Palatin, la cit papale dans ce
+Borgo qu'il dominait, dans Saint-Pierre et le Vatican, qui
+regardaient la cit moderne, le Quirinal italien, par-dessus
+la cit du moyen ge, tasse au fond de l'angle droit que
+formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une
+remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture
+crayeuse que faisaient les quartiers neufs au noyau central
+des vieux quartiers roux, brls par le soleil, un
+vritable symbole du rajeunissement tent, le vieux c&oelig;ur
+aux rparations si lentes, tandis que les membres extrmes
+se renouvelaient comme par miracle.</p>
+
+<p>Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait
+pas la Rome si claire, si pure, qu'il avait vue le matin de
+son arrive, sous la douceur dlicieuse de l'astre son
+lever. Ce n'tait plus la Rome souriante et discrte, voile
+ demi d'une brume d'or, comme envole dans un rve
+d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inonde de
+clart crue, d'une duret immobile, d'un silence de mort.
+Les fonds taient comme mangs par une flamme trop
+vive, noys d'une poussire de feu o ils s'anantissaient.
+Et la ville entire se dcoupait violemment sur ces
+lointains dcolors, en grandes masses de lumire et
+d'ombre, aux brutales artes. On aurait dit quelque
+trs ancienne carrire de pierres abandonne, claire
+d'aplomb, que les rares lots d'arbres tachaient seuls de
+vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour roussie
+du Capitole, les cyprs noirs du Palatin, les ruines du
+palais de Septime-Svre, pareilles des os blanchis,
+une carcasse de monstre fossile, apporte l par les
+dluges. En face, la ville moderne trnait avec les longs
+btiments du Quirinal, remis neuf, enduit d'un badigeon
+dont la crudit jaune clatait, extraordinaire, parmi les
+cimes vigoureuses du jardin; et, au del, sur les hauteurs
+du Viminal, droite, gauche, les nouveaux quartiers
+taient d'une blancheur de pltre, une ville de craie,<a name="page_293" id="page_293"></a>
+raye par les mille petites raies d'encre des fentres.
+Puis, et l, au hasard, c'taient la mare stagnante du
+Pincio, la villa Mdicis dressant son double campanile, le
+fort Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de
+Sainte-Marie-Majeure brlant comme un cierge, les trois
+glises de l'Aventin assoupies parmi les branches, le palais
+Farnse avec ses tuiles vieil or, cuites par les ts, les
+dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Jean
+des Florentins, et des dmes, et des dmes encore,
+tous en fusion, incandescents dans la fournaise du ciel. Et
+Pierre, alors, sentit de nouveau son c&oelig;ur se serrer devant
+cette Rome violente, dure, si peu semblable la Rome de
+son rve, la Rome de rajeunissement et d'espoir, qu'il
+avait cru trouver le premier matin, et qui s'vanouissait
+maintenant, pour faire place l'immuable cit de l'orgueil
+et de la domination, s'obstinant sous le soleil
+jusque dans la mort.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, seul l-haut, Pierre comprit. Ce fut
+comme un trait de flamme qui le frappa, dans l'espace
+libre, illimit, d'o il planait. tait-ce la crmonie
+laquelle il venait d'assister, le cri fanatique de servage
+dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'tait-ce pas
+plutt la vue de cette ville couche ses pieds, comme la
+reine embaume, qui rgne encore, parmi la poussire de
+son tombeau? Il n'aurait pu le dire, les deux causes
+agissaient sans doute. Mais la clart fut complte, il sentit
+que le catholicisme ne saurait tre sans le pouvoir temporel,
+qu'il disparatrait fatalement, le jour o il ne serait
+plus roi sur cette terre. D'abord, c'tait l'atavisme, les
+forces de l'Histoire, la longue suite des hritiers des
+Csars, les papes, les grands pontifes, dans les veines
+desquels n'avait cess de couler le sang d'Auguste, exigeant
+l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le
+Vatican, ils venaient des maisons impriales du Palatin,
+du palais de Septime-Svre, et leur politique, travers
+tant de sicles, n'avait jamais poursuivi que le rve de<a name="page_294" id="page_294"></a>
+la domination romaine, tous les peuples vaincus, soumis,
+obissant Rome. En dehors de cette royaut universelle,
+de la possession totale des corps et des mes, le catholicisme
+perdait sa raison d'tre, car l'glise ne peut reconnatre
+l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement,
+l'empereur ou le roi tant de simples dlgus
+temporaires, chargs d'administrer les peuples, en attendant
+de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanit
+avec la terre entire, sont l'glise, qui les tient de Dieu.
+Si elle n'en a pas aujourd'hui la relle possession, c'est
+qu'elle cde devant la force, oblige d'accepter les faits
+accomplis, mais sous la rserve formelle qu'il y a usurpation
+coupable, qu'on dtient injustement son bien, et
+dans l'attente de la ralisation des promesses du Christ,
+qui, au jour fix, lui rendra pour jamais la terre et les
+hommes, la toute-puissance. Telle est la vritable cit
+future, la Rome catholique, souveraine une seconde fois.
+Rome fait partie du rve, c'est Rome aussi que l'ternit
+a t prdite, c'est le sol mme de Rome qui a donn
+au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu.
+Aussi tait-ce pour cela que le destin de la papaut se
+trouvait li celui de Rome, ce point qu'un pape hors
+de Rome ne serait plus un pape catholique. Et Pierre,
+accoud la mince rampe de fer, pench de si haut
+au-dessus du gouffre, o la ville morne et dure achevait
+de s'mietter sous l'ardent soleil, en resta pouvant,
+sentit tout d'un coup passer dans ses os le grand frisson
+des tres et des choses.</p>
+
+<p>Une vidence se faisait. Si Pie IX, si Lon XIII avaient
+rsolu de s'emprisonner dans le Vatican, c'tait qu'une
+ncessit les clouait Rome. Un pape n'est pas le matre
+d'en sortir, d'tre ailleurs le chef de l'glise. De mme, un
+pape, quelle que soit son intelligence du monde moderne,
+ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir
+temporel. Il y a l un hritage inalinable, dont il a la dfense;
+et c'est en outre une question de vie qui s'impose,<a name="page_295" id="page_295"></a>
+sans discussion possible. Aussi Lon XIII a-t-il gard le
+titre de Matre du domaine temporel de l'glise, d'autant
+plus que, comme cardinal, ainsi que tous les membres du
+Sacr Collge, lors de leur lection, il avait, dans son
+serment, jur de conserver intact ce domaine. Que
+l'Italie pendant un sicle encore garde Rome capitale, et
+pendant un sicle les papes qui se succderont, ne cesseront
+de protester violemment, en rclamant leur royaume.
+Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait srement
+base sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on
+pas dit, lorsque des bruits de rconciliation couraient,
+que le pape rgnant mettait, comme condition formelle,
+la possession au moins de la cit Lonine, avec la neutralisation
+d'une route allant la mer? Rien du tout n'est
+point assez, on ne peut partir de rien pour arriver tout
+avoir. Tandis que la cit Lonine, ce coin de ville si
+troit, c'est dj un peu de terre royale; et il n'y a plus
+qu' reconqurir le reste, Rome, puis l'Italie, puis les
+nations voisines, puis le monde. Jamais l'glise n'a dsespr,
+mme aux jours o, battue, dpouille, elle semblait
+mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera
+aux promesses du Christ, car elle croit son avenir illimit,
+elle se dit indestructible, ternelle. Qu'on lui accorde
+un caillou pour reposer sa tte, et elle espre bien ravoir
+bientt le champ o se trouve ce caillou, l'empire o se
+trouve ce champ. Si un pape ne peut mener bien le recouvrement
+de l'hritage, un autre pape s'y emploiera,
+dix, vingt autres papes. Les sicles ne comptent plus.
+C'tait ce qui faisait qu'un vieillard de quatre-vingt-quatre
+ans entreprenait des besognes colossales qui demandaient
+plusieurs vies d'homme, dans la certitude que des successeurs
+viendraient et que les besognes seraient quand
+mme continues et termines.</p>
+
+<p>Et Pierre se vit imbcile, avec son rve d'un pape
+purement spirituel, en face de cette vieille cit de gloire
+et de domination, obstine dans sa pourpre. Cela lui<a name="page_296" id="page_296"></a>
+sembla si diffrent, si dplac, qu'il en prouva une sorte
+de dsespoir honteux. Le nouveau pape vanglique que
+serait un pape purement spirituel, rgnant sur les mes
+seules, ne pouvait certainement pas tomber sous le
+sens d'un prlat romain. L'horreur de cela, la rpugnance
+pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au souvenir
+de cette cour papale, fige dans les rites, dans l'orgueil et
+dans l'autorit. Ah! comme ils devaient tre pleins
+d'tonnement et de mpris, devant cette singulire imagination
+du Nord, un pape sans terres et sans sujets, sans
+maison militaire et sans honneurs royaux, pur esprit,
+pure autorit morale, enferm au fond du temple, ne
+gouvernant le monde que de son geste de bndiction,
+par la bont et l'amour! Ce n'tait l qu'une invention
+gothique, embrume de brouillards, pour ce clerg latin,
+prtres de la lumire et de la magnificence, pieux certes,
+superstitieux mme, mais laissant Dieu bien abrit dans
+le tabernacle, afin de gouverner en son nom, au mieux des
+intrts du ciel, rusant ds lors en simples politiques,
+vivant d'expdients au milieu de la bataille des apptits
+humains, marchant d'un pas discret de diplomates la
+victoire terrestre et dfinitive du Christ, qui devait trner
+un jour sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle
+stupeur pour un prlat franais, pour un monseigneur
+Bergerot, ce saint vque du renoncement et de la charit,
+lorsqu'il tombait dans ce monde du Vatican! quelle difficult
+de voir clair d'abord, de se mettre au point, et
+quelle douleur ensuite ne pouvoir s'entendre avec ces
+sans-patrie, ces internationaux toujours penchs sur la
+carte des deux mondes, enfoncs dans les combinaisons
+qui devaient leur assurer l'empire! Des journes et
+des journes taient ncessaires, il fallait vivre Rome,
+et lui-mme ne venait de comprendre qu'aprs un mois
+de sjour, sous la crise violente des pompes royales de
+Saint-Pierre, en face de l'antique ville dormant au soleil
+son lourd sommeil, rvant son rve d'ternit.<a name="page_297" id="page_297"></a></p>
+
+<p>Mais il avait abaiss son regard vers la place, en bas,
+devant la basilique, et il aperut le flot de monde, les
+quarante mille fidles qui sortaient, pareils une irruption
+d'insectes, un fourmillement noir sur le pav blanc.
+Alors, il lui sembla que le cri recommenait: <i>Evviva il
+papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le pape roi! Vive
+le pape roi! Tout l'heure, pendant qu'il gravissait les
+escaliers sans fin, le colosse de pierre lui avait paru frmir
+de ce cri frntique, pouss sous ses votes. Et, maintenant,
+mont jusque dans la nue, il croyait le retrouver
+l-haut, travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de
+lui, en vibrait encore, n'tait-ce pas comme sous une
+dernire pousse de sve, le long de ses vieux murs, un
+renouveau du sang catholique qui l'avait autrefois voulu
+si dmesur, tel que le roi des temples, et qui tentait
+aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie,
+l'heure o la mort commenait pour ses nefs trop vastes
+et dsertes? La foule sortait toujours, la place en tait
+pleine, et une affreuse tristesse lui serra le c&oelig;ur, car elle
+venait de balayer, avec son cri, le dernier espoir. La
+veille encore, aprs la rception du plerinage, dans la
+salle des Batifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant
+la ncessit de l'argent qui cloue le pape la terre,
+pour ne voir que le vieillard dbile, tout me, resplendissant
+comme le symbole de l'autorit morale. Mais c'en
+tait fait prsent de sa foi en ce pasteur de l'vangile,
+dgag des biens terrestres, roi du seul royaume des
+cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas
+seul un dur servage Lon XIII, qui tait en outre le prisonnier
+de la tradition, l'ternel roi de Rome, clou ce
+sol, ne pouvant quitter la ville ni renoncer au pouvoir
+temporel. Au bout taient fatalement la mort sur place,
+le dme de Saint-Pierre s'croulant ainsi que s'tait
+croul le temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme
+jonchant l'herbe de ses ruines, pendant que le schisme
+clatait ailleurs, une foi nouvelle pour les peuples nouveaux.<a name="page_298" id="page_298"></a>
+Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit son
+rve dtruit, son livre emport, dans le cri qui s'largissait,
+comme s'il et vol aux quatre coins du monde catholique:
+<i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le
+pape roi! Vive le pape roi! Et, sous lui, il crut sentir dj
+le gant de marbre et d'or osciller, dans l'branlement
+des vieilles socits pourries.</p>
+
+<p>Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'motion
+encore de rencontrer monsignor Nani sur les toitures des
+nefs, dans cette tendue ensoleille, vaste y loger une
+ville. Le prlat accompagnait les deux dames franaises,
+la mre et la fille, si heureuses, si amuses, qui sans
+doute il avait aimablement offert de monter sur le dme.
+Mais, ds qu'il reconnut le jeune prtre, il l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher fils, tes-vous content? Avez-vous
+t impressionn, difi?</p>
+
+<p>De ses yeux d'enqute, il le fouillait jusqu' l'me, il
+constatait o en tait l'exprience. Puis, satisfait, il se
+mit rire doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vois... Allons, vous tes tout de mme
+un garon raisonnable. Je commence croire que votre
+malheureuse affaire, ici, finira trs bien.<a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p>Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir,
+Pierre avait pris l'habitude de passer des heures dans
+l'troit jardin abandonn, que terminait autrefois une
+sorte de loggia portique, d'o l'on descendait au Tibre
+par un double escalier. Aujourd'hui, c'tait l un coin de
+solitude dlicieuse, qui sentait bon les oranges mres, des
+orangers centenaires dont les lignes symtriques indiquaient
+seules le dessin primitif des alles, disparues
+sous les herbes folles. Et il y retrouvait aussi l'odeur des
+buis amers, de grands buis pousss dans l'ancien bassin
+central, que des boulis de terre avaient combl.</p>
+
+<p>Par ces matines d'octobre, si lumineuses, d'un charme
+si tendre et si pntrant, on y gotait une infinie douceur
+de vivre. Mais le prtre y apportait sa rverie du Nord, le
+souci de la souffrance, son me de continuelle fraternit
+apitoye, qui lui rendait plus douce la caresse du clair
+soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir
+contre la muraille de droite, sur un fragment de
+colonne renverse, l'ombre d'un laurier norme, dont
+l'ombre tait noire, d'une fracheur balsamique. Et,
+ct de lui, dans l'antique sarcophage verdi, o des faunes
+lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui
+tombait du masque tragique, scell au mur, mettait la
+continuelle musique de sa note de cristal. Il lisait les
+journaux, ses lettres, toute une correspondance du bon
+abb Rose, qui le tenait au courant de son &oelig;uvre, les
+misrables du Paris sombre, dj glac par les brouillards,<a name="page_300" id="page_300"></a>
+noy sous la boue. Ah! ces misres du pays froid,
+les mres et les petits qui allaient bientt grelotter au
+fond des mansardes mal closes, les hommes que les
+grandes geles jetteraient au chmage, toute cette agonie
+sous la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud
+soleil, parfum d'un got de fruit, dans ce pays de ciel
+bleu et d'heureuse paresse, o, l'hiver mme, il faisait
+bon dormir dehors, l'abri du vent, sur les dalles
+tides!</p>
+
+<p>Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le
+fragment de colonne, qui servait de banc. Elle eut un
+lger cri de surprise, elle resta un instant gne, car
+elle tenait justement la main le livre du prtre, cette
+<i>Rome nouvelle</i>, qu'elle avait lue une premire fois, sans
+bien la comprendre. Et elle se hta ensuite de le retenir,
+voulut qu'il prt place ct d'elle, en lui avouant avec
+sa belle franchise, son air de tranquille raison, qu'elle
+tait descendue l, pour tre seule et s'appliquer sa lecture,
+ainsi qu'une colire ignorante. Ils causrent en
+amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle
+vitt de parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins
+seuls la rapprochaient de lui, comme si la souffrance
+lui et largi le c&oelig;ur, jusqu' la faire se proccuper
+de tous ceux qui souffraient en ce monde. Jamais
+encore elle n'avait song ces choses, dans son orgueil
+patricien qui regardait la hirarchie ainsi qu'une loi divine,
+les heureux en haut, les misrables en bas, sans
+aucun changement possible; et, devant certaines pages
+du livre, quels tonnements elle gardait, quelle peine
+elle prouvait s'initier! Quoi? s'intresser au bas peuple,
+croire qu'il avait la mme me, les mmes chagrins,
+vouloir travailler sa joie comme celle d'un frre!
+Elle s'y efforait pourtant, sans trop russir, avec une
+sourde crainte de commettre un pch, car le mieux est
+de ne rien changer l'ordre social tabli par Dieu,
+consacr par l'glise. Certes, elle tait charitable, elle<a name="page_301" id="page_301"></a>
+donnait les petites aumnes accoutumes; mais elle ne
+donnait pas son c&oelig;ur, elle manquait totalement d'altruisme,
+de sympathie vritable, ne et grandie dans l'atavisme
+d'une race diffrente, faite pour avoir, en haut
+du ciel, des trnes au-dessus de la plbe des lus.</p>
+
+<p>Et, d'autres matins, ils se retrouvrent l'ombre du
+laurier, prs de la fontaine chantante; et Pierre, inoccup,
+las d'attendre une solution qui semblait reculer
+d'heure en heure, se passionna pour animer de sa fraternit
+libratrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante
+d'un jeune amour. Une ide continuait l'enflammer,
+celle qu'il catchisait l'Italie elle-mme, la reine
+de beaut assoupie encore dans son ignorance, et qui
+retrouverait sa grandeur ancienne, si elle s'veillait aux
+temps nouveaux, avec une me largie, pleine de piti
+pour les choses et pour les tres. Il lui lut les lettres du
+bon abb Rose, il la fit frmir de l'effroyable sanglot qui
+monte des grandes villes. Puisqu'elle avait des yeux si
+profonds de tendresse, puisque d'elle entire manait le
+bonheur d'aimer et d'tre aim, pourquoi donc ne reconnaissait-elle
+pas avec lui que la loi d'amour tait l'unique
+salut de l'humanit souffrante, tombe par la haine en
+danger de mort? Elle le reconnaissait, elle voulait lui
+faire le plaisir de croire la dmocratie, la refonte fraternelle
+de la socit, mais chez les autres peuples, pas
+ Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, ds
+qu'il voquait ce qu'il restait du Transtvre fraternisant
+avec ce qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non!
+c'tait depuis trop longtemps ainsi, il ne fallait rien
+changer ces choses. Et, en somme, l'lve ne faisait
+gure de progrs, elle n'tait rellement touche que
+par la passion d'aimer qui brlait si intense chez ce prtre,
+et qu'il avait chastement dtourne de la crature, pour
+la reporter sur la cration entire. Pendant ces quelques
+matins d'octobre ensoleills, un lien d'une exquise douceur
+se noua entre eux, ils s'aimrent rellement d'un<a name="page_302" id="page_302"></a>
+amour profond et pur, dans le grand amour qui les dvorait
+tous les deux.</p>
+
+<p>Puis, un jour, Benedetta, le coude appuy au sarcophage,
+parla de Dario, dont elle avait vit de prononcer
+le nom jusque-l. Ah! le pauvre ami, comme il s'tait
+montr discret et repentant, aprs son coup de brutale
+dmence! D'abord, pour cacher sa gne, il s'en tait all
+passer trois jours Naples, o l'on disait que la Tonietta,
+l'aimable fille aux bouquets de roses blanches, tombe
+follement amoureuse de lui, avait couru le rejoindre. Et,
+depuis son retour au palais, il vitait de se retrouver
+seul avec sa cousine, il ne la voyait gure que le lundi
+soir, l'air soumis, implorant des yeux son pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontr dans l'escalier,
+je lui ai donn la main, et il a compris que je
+n'tais plus fche, il a t bien heureux... Que voulez-vous?
+On ne peut pas tre longtemps svre. Et puis, j'ai
+peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette
+femme, s'il s'amusait trop, pour s'tourdir. Il faut qu'il
+sache bien que je l'aime toujours, que je l'attends toujours...
+Oh! il est moi, moi seule! Il serait l, dans
+mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un mot. Mais nos
+affaires vont si mal, si mal!</p>
+
+<p>Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses
+yeux. Le procs en annulation de mariage, en effet,
+semblait s'arrter, devant des obstacles de toutes sortes,
+qui, chaque jour, renaissaient.</p>
+
+<p>Et Pierre fut trs mu de ces larmes, si rares chez elle.
+Parfois, elle-mme avouait, avec son calme sourire,
+qu'elle ne savait pas pleurer. Mais son c&oelig;ur se fondait,
+elle resta un instant comme anantie, accoude au sarcophage
+moussu, demi rong par l'eau, tandis que le
+filet clair, tomb de la bouche bante du masque tragique,
+continuait sa note perle de flte. L'ide brusque de la
+mort s'tait dresse devant le prtre, la voir, si jeune,
+si clatante de beaut, dfaillir au bord de ce marbre, o<a name="page_303" id="page_303"></a>
+les faunes qui s'y ruaient parmi des femmes, en une bacchanale
+frntique, disaient la toute-puissance de l'amour,
+dont les anciens se plaisaient sculpter le symbole sur les
+tombes, pour affirmer l'ternit de la vie. Et un petit
+souffle de vent chaud passa dans la solitude ensoleille
+et silencieuse du jardin, apportant l'odeur pntrante des
+orangers et des buis.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante
+dj. Je ne suis qu'une enfant... Mais c'est votre faute,
+avec votre livre. Je ne le comprends bien que lorsque je
+souffre... Tout de mme, n'est-ce pas? je fais des progrs.
+Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient donc
+mes frres, et qu'elles soient mes s&oelig;urs, toutes celles qui
+ont des peines comme moi!</p>
+
+<p>D'ordinaire, Benedetta remontait la premire son
+appartement, et Pierre s'attardait parfois, restait seul sous
+le laurier, dans le lger parfum de femme qu'elle laissait.
+Il rvait confusment des choses douces et tristes.
+Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres
+tres que brlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui,
+le silence s'tait largi encore, tout le vieux palais
+dormait son lourd sommeil de ruine, avec sa cour voisine,
+seme d'herbe, entoure de son portique mort, o moisissaient
+des marbres de fouille, un Apollon sans bras et
+le torse tronqu d'une Vnus; et, de loin en loin, ce
+silence de tombe n'tait troubl que par le grondement
+brusque d'un carrosse de prlat, en visite chez le
+cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans la
+cour dserte, grand bruit de roues.</p>
+
+<p>Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de
+donna Serafina, il n'y avait plus que les jeunes gens.
+Monsignor Nani n'avait fait que paratre, le cardinal Sarno
+venait de partir. Et, prs de la chemine, sa place habituelle,
+donna Serafina elle-mme se tenait comme l'cart,
+les yeux fixs sur la place inoccupe de l'avocat Morano,<a name="page_304" id="page_304"></a>
+qui s'enttait ne point reparatre. Devant le canap, o
+Benedetta et Celia se trouvaient assises, Dario, l'abb
+Pierre et Narcisse Habert taient debout, causant et
+riant. Depuis quelques minutes, Narcisse s'amusait
+plaisanter le jeune prince, qu'il prtendait avoir rencontr
+en compagnie d'une trs belle fille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher, ne vous dfendez pas, car elle est
+vraiment superbe... Elle marchait ct de vous, et vous
+vous tes engags dans une ruelle dserte, le Borgo Angelico
+je crois, o je ne vous ai pas suivis, par discrtion.</p>
+
+<p>Dario souriait, l'air trs l'aise, en homme heureux,
+incapable de renier son got passionn de la beaut.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, c'tait bien moi, je ne nie
+pas... Seulement, l'affaire n'est pas celle que vous pensez.</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Benedetta, qui s'gayait, elle
+aussi, sans aucune ombre d'inquitude jalouse, comme
+ravie au contraire du plaisir des yeux qu'il avait pu
+prendre un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai
+trouve en larmes, il y a prs de six semaines... Oui,
+cette ouvrire en perles qui sanglotait cause du
+chmage, et qui s'est mise, toute rouge, galoper devant
+moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai
+voulu lui donner une pice blanche... Pierina, tu te
+rappelles bien?</p>
+
+<p>&mdash;Pierina, parfaitement!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, imaginez-vous, je l'ai dj, depuis ce jour,
+rencontre quatre ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est
+vrai, elle est si extraordinairement belle, que je m'arrte
+et que je cause... L'autre jour, je l'ai conduite ainsi
+jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas encore trouv
+d'ouvrage, elle s'est remise pleurer; et, ma foi, pour la
+consoler un peu, je l'ai embrasse... Ah! elle en est
+reste saisie, et heureuse, si heureuse!</p>
+
+<p>Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la
+premire, se calma. Elle dit d'une voix trs grave:<a name="page_305" id="page_305"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas
+tre mchant.</p>
+
+<p>Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de
+nouveau Benedetta, avec un hochement gai de la tte,
+pour dire que, s'il tait aim, lui n'aimait pas. Une
+perlire, une fille du bas peuple, ah! non! Elle pouvait
+tre une Vnus, elle n'tait pas une matresse possible.
+Et il s'amusa beaucoup lui-mme de l'aventure romanesque,
+que Narcisse arrangeait, en un sonnet la mode
+ancienne: la belle perlire tombant amoureuse folle du
+jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui lui a
+donn un cu, touch de son infortune; la belle perlire,
+ds lors, le c&oelig;ur boulevers de le trouver aussi charitable
+que beau, ne rvant plus que de lui, le suivant partout,
+attache ses pas par un lien de flamme; et la belle
+perlire, enfin, qui a refus l'cu, demandant de ses yeux
+soumis et tendres, obtenant l'aumne que le jeune prince
+daigne un soir lui faire de son c&oelig;ur. Benedetta se plut
+beaucoup ce jeu. Mais Celia, avec sa face anglique,
+son air de petite fille qui aurait d tout ignorer, restait
+trs srieuse, rptait tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire
+souffrir.</p>
+
+<p>Alors, la contessina finit par s'apitoyer son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'cria le prince, une misre ne pas croire!
+Le jour o elle m'a men l-bas, aux Prs du Chteau,
+j'en suis rest suffoqu. C'est une horreur, une horreur
+tonnante!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le
+projet d'aller les visiter, ces malheureux, et c'est fort
+mal d'avoir tard jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur
+l'abb Froment, vous tiez trs dsireux, pour vos tudes,
+de nous accompagner et de voir ainsi de prs la classe
+pauvre Rome.</p>
+
+<p>Elle avait lev les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis<a name="page_306" id="page_306"></a>
+un instant. Il fut trs attendri que cette pense de charit
+lui revnt; car il sentit, au lger tremblement de sa voix,
+qu'elle voulait se montrer ainsi une lve docile, faisant
+des progrs dans l'amour des humbles et des misrables.
+Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat
+l'avait repris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'aprs y avoir
+vu le peuple qui souffre, sans travail et sans pain. La
+maladie est l, pour toutes les nations, et le salut ne peut
+venir que par la gurison de la misre. Quand les racines
+de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous
+tout de suite, vous viendrez avec nous aux Prs du
+Chteau... Dario nous conduira.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui avait cout le prtre d'un air stupfait,
+sans bien comprendre l'image de l'arbre et de ses racines,
+se rcria, plein de dtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! cousine, promne l-bas monsieur l'abb,
+si cela t'amuse... Moi, j'y suis all, et je n'y retourne
+pas. Ma parole! en rentrant, j'ai failli me mettre au lit,
+la cervelle et l'estomac l'envers... Non, non! c'est trop
+triste, ce n'est pas possible, des abominations pareilles!</p>
+
+<p>A ce moment, une voix mcontente s'leva du coin de
+la chemine. Donna Serafina sortait de son long silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, Dario! Envoie ton aumne, ma chre,
+et j'y joindrai volontiers la mienne... Seulement, il y a
+d'autres endroits plus utiles voir, o tu peux conduire
+monsieur l'abb... Tu vas, en vrit, lui faire emporter
+l un beau souvenir de notre ville!</p>
+
+<p>L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise
+humeur. A quoi bon montrer ses plaies aux trangers
+qui viennent, amens peut-tre par des curiosits hostiles?
+Il fallait tre toujours en beaut, ne montrer
+Rome que dans l'apparat de sa gloire.</p>
+
+<p>Mais Narcisse s'tait empar de Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander<a name="page_307" id="page_307"></a>
+cette promenade... Il faut absolument que vous
+visitiez le nouveau quartier qu'on a bti aux Prs du Chteau.
+Il est typique, il rsume tous les autres; et vous
+n'aurez pas perdu votre temps, je vous en rponds, car
+rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome
+actuelle. C'est extraordinaire, extraordinaire!</p>
+
+<p>Puis, s'adressant Benedetta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?...
+Vous nous trouveriez l-bas, l'abb et moi, parce que je
+tiens le mettre d'abord au courant, pour qu'il comprenne...
+A dix heures, voulez-vous?</p>
+
+<p>Avant de rpondre, la contessina, qui s'tait tourne
+vers sa tante, lui tint tte, respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, ma tante, monsieur l'abb a d rencontrer
+assez de mendiants dans nos rues, il peut tout voir. Et,
+d'ailleurs, d'aprs ce qu'il raconte dans son livre, il n'en
+verra pas plus Rome qu'il n'en a vu Paris. Partout,
+comme il le dit quelque part, la faim est la mme.</p>
+
+<p>Puis, elle s'attaqua Dario, trs douce, l'air raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros
+plaisir, en me conduisant l-bas. Sans toi, nous aurions
+trop l'air de tomber du ciel... Nous prendrons la voiture,
+nous irons rejoindre ces messieurs, et a nous fera une
+trs jolie promenade... Il y a si longtemps que nous ne
+sommes sortis ensemble!</p>
+
+<p>Certainement, c'tait l ce qui la ravissait, d'avoir ce
+prtexte pour l'emmener, pour se rconcilier tout fait
+avec lui. Il sentit cela, il ne put se drober, et il affecta
+de plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars
+tout le restant de la semaine. Une partie de
+plaisir comme a, vois-tu, c'est gter pour huit jours le
+bonheur de vivre!</p>
+
+<p>Il frmissait de rvolte l'avance, les rires recommencrent;
+et, malgr la muette dsapprobation de donna<a name="page_308" id="page_308"></a>
+Serafina, le rendez-vous fut dfinitivement fix au lendemain,
+dix heures. En partant, Celia regretta vivement de
+ne pouvoir en tre. Mais elle, avec sa candeur ferme de
+lis en bouton, ne s'intressait qu' la Pierina. Aussi,
+dans l'antichambre, se pencha-t-elle l'oreille de son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Cette beaut, regarde-la bien, ma chre, pour me
+dire si elle est belle, trs belle, plus belle que toutes.</p>
+
+<p>Le lendemain, neuf heures, lorsque Pierre retrouva
+Narcisse prs du Chteau Saint-Ange, il s'tonna de le
+voir retomb dans son enthousiasme d'art, langoureux et
+pm. D'abord, il ne fut plus du tout question des quartiers
+nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financire
+qu'ils avaient provoque. Le jeune homme raconta qu'il
+s'tait lev avec le soleil, pour aller passer une heure
+devant la Sainte Thrse du Bernin. Quand il ne l'avait
+pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le c&oelig;ur
+gros de larmes, comme de la privation d'une matresse
+trs aime. Et il avait des heures pour l'aimer ainsi,
+diffremment, cause de l'clairage: le matin, de tout
+un lan mystique de son me, sous la lumire d'aube qui
+l'habillait de blancheur; l'aprs-midi, de toute la passion
+rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques
+du soleil couchant, dont la flamme semblait ruisseler en
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, dclara-t-il de son air las, les yeux
+noys de mauve, ah! mon ami, vous n'avez pas ide de
+son troublant et dlicieux rveil, ce matin... Une vierge
+ignorante et pure, et qui, brise de volupt, ouvre languissamment
+les yeux, encore pme d'avoir t possde
+par Jsus... Ah! c'est mourir!</p>
+
+<p>Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de
+sa voix nette de garon pratique, trs d'aplomb dans la
+vie:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement
+aux Prs du Chteau, dont vous apercevez les constructions<a name="page_309" id="page_309"></a>
+l-bas, en face de nous; et, pendant que nous marcherons,
+je vous raconterai ce que je sais, oh! l'histoire la plus
+extravagante, un de ces coups de folie de la spculation
+qui sont beaux comme l'&oelig;uvre monstrueuse et belle de
+quelque gnie dtraqu... J'ai t mis au courant par des
+parents moi, qui ont jou ici, et qui, ma foi! ont gagn
+des sommes considrables.</p>
+
+<p>Alors, avec une clart et une prcision d'homme de
+finances, employant les termes techniques d'un air d'aisance
+parfaite, il conta l'extraordinaire aventure. Au lendemain
+de la conqute de Rome, lorsque l'Italie entire
+dlirait d'enthousiasme, l'ide de possder enfin la
+capitale tant dsire, l'antique et glorieuse ville, l'ternelle
+qui avait la promesse de l'empire du monde, ce
+fut d'abord une explosion bien lgitime de la joie et de
+l'espoir d'un peuple jeune, constitu de la veille, ayant hte
+d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre possession
+de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne
+d'un grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir,
+de la nettoyer des ordures qui la dshonoraient. On
+ne peut plus s'imaginer dans quelle salet immonde
+baignait la ville des papes, la Roma sporca regrette des
+artistes: pas mme de latrines, la voie publique servant
+ tous les besoins, les ruines augustes transformes en
+dpotoirs, les abords des vieux palais princiers souills
+d'excrments, un lit d'pluchures, de dtritus, de matires
+en dcomposition montant de partout, changeant
+les rues en gouts empoisonns, d'o soufflaient de
+continuelles pidmies. La ncessit de vastes travaux
+d'dilit s'imposait, c'tait une vritable mesure de
+salut, le rajeunissement, la vie assure et plus large, de
+mme qu'il tait juste de songer btir de nouvelles maisons
+pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de
+toutes parts. Le fait s'tait pass Berlin, aprs la constitution
+de l'empire d'Allemagne, la ville avait vu sa
+population s'accrotre en coup de foudre, par centaines<a name="page_310" id="page_310"></a>
+de mille mes. Rome, certainement, allait elle aussi doubler,
+tripler, quintupler, attirant elle les forces vives
+des provinces, devenant le centre de l'existence nationale.
+Et l'orgueil s'en mla, il fallait montrer au gouvernement
+dchu du Vatican ce dont l'Italie tait capable, de quelle
+splendeur rayonnerait la nouvelle Rome, la troisime
+Rome, qui dpasserait les deux autres, l'impriale et la
+papale, par la magnificence de ses voies et le flot dbordant
+de ses foules.</p>
+
+<p>Les premires annes, cependant, le mouvement des
+constructions garda quelque prudence. On fut assez sage
+pour ne btir qu'au fur et mesure des besoins. D'un
+bond, la population avait doubl, tait monte de deux
+cent mille quatre cent mille habitants: tout le petit
+monde des employs, des fonctionnaires, venus avec les
+administrations publiques, toute la cohue qui vit de l'tat
+ou espre en vivre, sans compter les oisifs, les jouisseurs,
+qu'une cour trane aprs elle. Ce fut l une premire cause
+de griserie, personne ne douta que cette marche ascensionnelle
+ne continut, ne se prcipitt mme. Ds lors,
+la cit de la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre
+faire face aux besoins du lendemain, en largissant Rome
+hors de Rome, dans tous les antiques faubourgs dserts.
+On parlait aussi du Paris du second empire, si agrandi,
+chang en une ville de lumire et de sant. Mais, aux
+bords du Tibre, le malheur fut, la premire heure, qu'il
+n'y eut pas un plan gnral, pas plus qu'un homme de
+regard clair, matre souverain de la situation, s'appuyant
+sur des Socits financires puissantes. Et ce que l'orgueil
+avait commenc, cette ambition de surpasser en clat la
+Rome des Csars et des Papes, cette volont de refaire
+de la Cit ternelle, prdestine, le centre et la reine
+de la terre, la spculation l'acheva, un de ces extraordinaires
+souffles de l'agio, une de ces temptes qui
+naissent, font rage, dtruisent et emportent tout, sans que
+rien les annonce ni les arrte. Brusquement, le bruit<a name="page_311" id="page_311"></a>
+courut que des terrains, achets cinq francs le mtre, se
+revendaient cent francs; et la fivre s'alluma, la fivre
+de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de spculateurs,
+venu de la haute Italie, s'tait abattu sur
+Rome, la plus noble et la plus facile des proies. Pour
+ces montagnards, pauvres, affams, la cure des apptits
+commena, dans ce Midi voluptueux, o la vie est si douce;
+de sorte que les dlices du climat, elles-mmes corruptrices,
+activrent la dcomposition morale. Puis, il n'y
+avait vraiment qu' se baisser, les cus d'abord se ramassrent
+ la pelle, parmi les dcombres des premiers
+quartiers qu'on ventra. Les gens adroits, qui, flairant
+le trac des voies nouvelles, s'taient rendus acqureurs
+des immeubles menacs d'expropriation, dcuplrent leurs
+fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit,
+empoisonna la ville entire, de proche en proche; les
+habitants leur tour furent emports, toutes les classes
+entrrent en folie, les princes, les bourgeois, les petits
+propritaires, jusqu'aux boutiquiers, les boulangers, les
+piciers, les cordonniers; ce point qu'on cita plus tard
+un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq
+millions. Et ce n'tait plus que le jeu exaspr, un jeu
+formidable dont la fivre avait remplac le petit train
+rglement du loto papal, un jeu coups de millions o
+les terrains et les btisses devenaient fictifs, de simples
+prtextes des oprations de Bourse. Le vieil orgueil
+atavique qui avait rv de transformer Rome en capitale
+du monde, s'exalta ainsi jusqu' la dmence, sous cette
+fivre chaude de la spculation, achetant des terrains,
+btissant des maisons pour les revendre, sans mesure,
+sans arrt, de mme qu'on lance des actions, tant que les
+presses veulent bien en imprimer.</p>
+
+<p>Certainement, jamais ville en volution n'a donn pareil
+spectacle. Aujourd'hui, lorsqu'on tche de comprendre,
+on reste confondu. Le chiffre de la population avait dpass
+quatre cent mille, et il semblait rester stationnaire;<a name="page_312" id="page_312"></a>
+mais cela n'empchait pas la vgtation des quartiers neufs
+de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple
+futur btissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle
+aberration en arrivait-on ne pas attendre les habitants,
+ prparer ainsi des milliers de logements aux familles
+de demain, qui viendraient peut-tre? La seule excuse tait
+de s'tre dit, d'avoir pos l'avance, comme une vrit
+indiscutable, que la troisime Rome, la capitale triomphante
+de l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million
+d'mes. Elles n'taient pas venues, mais elles allaient
+venir srement: aucun patriote n'en pouvait douter, sans
+crime de lse-patrie. Et on btissait, on btissait, on btissait
+sans relche, pour les cinq cent mille citoyens en
+route. On ne s'inquitait mme plus du jour de leur
+arrive, il suffisait que l'on comptt sur eux. Encore, dans
+Rome, les Socits qui s'taient formes pour la construction
+des grandes voies, au travers des vieux quartiers
+malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles,
+ralisaient de gros bnfices. Seulement,
+mesure que la folie croissait, pour satisfaire la fringale
+du lucre, d'autres Socits se crrent, dans le but
+d'lever, hors de Rome, des quartiers encore, des quartiers
+toujours, de vritables petites villes, dont on n'avait
+nul besoin. A la porte Saint-Jean, la porte Saint-Laurent,
+des faubourgs poussrent comme par miracle. Sur
+les immenses terrains de la villa Ludovisi, de la porte
+Salaria la porte Pia, jusqu' Sainte-Agns, une bauche
+de ville fut commence. Enfin, aux Prs du Chteau, ce
+fut toute une cit qu'on voulut d'un coup faire natre du
+sol, avec son glise, son cole, son march. Et il ne
+s'agissait pas de petites maisons ouvrires, de logements
+modestes pour le menu peuple et les employs, il s'agissait
+de btisses colossales, de vrais palais trois et quatre
+tages, dveloppant des faades uniformes et dmesures,
+qui faisaient de ces nouveaux quartiers excentriques des
+quartiers babyloniens, que des capitales de vie intense et<a name="page_313" id="page_313"></a>
+d'industrie, comme Paris ou Londres, pourraient seules
+peupler. Ce sont l les monstrueux produits de l'orgueil
+et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leon amre,
+lorsque Rome, aujourd'hui ruine, se voit dshonore en
+outre, par cette laide ceinture de grandes carcasses
+crayeuses et vides, inacheves pour la plupart, dont les
+dcombres dj sment les rues pleines d'herbe!</p>
+
+<p>L'effondrement fatal, le dsastre fut effroyable. Narcisse
+en donnait les raisons, en suivait les diverses phases,
+si nettement, que Pierre comprit. De nombreuses Socits
+financires avaient naturellement pouss dans ce
+terreau de la spculation, l'Immobilire, la Societ
+edilizia, la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque
+toutes faisaient construire, btissaient des maisons
+normes, des rues entires, pour les revendre. Mais elles
+jouaient galement sur les terrains, les cdaient de gros
+bnfices aux petits spculateurs qui s'improvisaient de
+toutes parts, rvant des bnfices leur tour, dans la hausse
+continue et factice que dterminait la fivre croissante
+de l'agio. Le pis tait que ces bourgeois, ces boutiquiers
+sans exprience, sans argent, s'affolaient jusqu' faire
+construire eux aussi, en empruntant aux banques, en se
+retournant vers les Socits qui leur avaient vendu les terrains,
+pour obtenir d'elles l'argent ncessaire l'achvement
+des constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout
+perdre, les Socits se trouvaient un jour forces de reprendre
+les terrains et les constructions, mme inacheves,
+ce qui amenait entre leurs mains un engorgement
+formidable, dont elles devaient prir. Si le million d'habitants
+tait venu occuper les logements qu'on lui prparait,
+dans un rve d'espoir si extraordinaire, les gains
+auraient pu tre incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait,
+devenait une des plus florissantes capitales du
+monde. Seulement, ces habitants s'enttaient ne pas
+venir, rien ne se louait, les logements restaient vides.
+Et, alors, la crise clata en coup de foudre, avec une violence<a name="page_314" id="page_314"></a>
+sans pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons
+bties par les Socits taient des morceaux trop
+gros, d'un achat difficile, devant lesquels reculait la
+foule des rentiers moyens, dsireux de placer leur argent
+dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs
+avaient vu trop grand, une srie de palais magnifiques,
+destins craser ceux des autres ges, et qui
+allaient rester mornes et dserts, comme un des tmoignages
+les plus inous de l'orgueil impuissant. Il ne
+se rencontra donc pas de capitaux particuliers qui osassent
+ou qui pussent se substituer ceux des Socits. Ensuite,
+ailleurs, Paris, Berlin, les quartiers neufs, les embellissements
+se sont faits avec des capitaux nationaux,
+avec l'argent de l'pargne. Au contraire, Rome, tout
+s'est bti avec du crdit, des lettres de change trois mois,
+et surtout avec de l'argent tranger. On estime prs d'un
+milliard l'norme somme engloutie, dont les quatre cinquimes
+taient de l'argent franais. Cela se faisait simplement
+de banquiers banquiers, les banquiers franais
+prtant trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers
+italiens, qui de leur ct prtaient aux spculateurs, aux
+constructeurs de Rome, six, sept et mme huit pour
+cent. Aussi s'imagine-t-on le dsastre, lorsque la France,
+que fchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne, retira ses
+huit cents millions en moins de deux ans. Un immense
+reflux se produisit, vidant les banques italiennes; et les
+Socits foncires, toutes celles qui spculaient sur les
+terrains et les constructions, forces de rembourser leur
+tour, durent s'adresser aux Socits d'mission, celles
+qui avaient la facult d'mettre du papier. En mme temps,
+elles intimidrent l'tat, elles le menacrent d'arrter les
+travaux et de mettre sur le pav de Rome quarante mille
+ouvriers sans ouvrage, s'il n'obligeait pas les Socits
+d'mission leur prter les cinq ou six millions de papier
+dont elles avaient besoin, ce que l'tat finit par faire,
+pouvant l'ide d'une faillite gnrale. Naturellement,<a name="page_315" id="page_315"></a>
+aux chances, les cinq ou six millions ne purent tre
+rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se
+louaient, de sorte que l'croulement commena, se prcipita,
+des dcombres sur des dcombres: les petits spculateurs
+tombrent sur les constructeurs, ceux-ci sur les
+Socits foncires, celles-ci sur les Socits d'mission,
+qui tombrent sur le crdit public, ruinant la nation.
+Voil comment une crise simplement dilitaire devint un
+effroyable dsastre financier, un danger d'effondrement
+national, tout un milliard inutilement englouti, Rome
+enlaidie, encombre de jeunes ruines honteuses, les
+logements bants et vides, pour les cinq ou six cent mille
+habitants rvs, qu'on attend toujours.</p>
+
+<p>D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'tat lui-mme
+voyait colossal. Il s'agissait de crer de toutes pices
+une Italie triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq
+ans la besogne d'unit et de grandeur, que d'autres
+nations ont mis des sicles faire solidement. Aussi
+tait-ce une activit fbrile, des dpenses prodigieuses,
+des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des
+travaux publics dmesurs dans toutes les villes. On
+improvisait, on organisait la grande nation, sans compter.
+Depuis l'alliance avec l'Allemagne, le budget de la guerre
+et de la marine dvorait les millions inutilement. Et on
+ne faisait face aux besoins, sans cesse grandissants, qu'
+coups d'missions, les emprunts se succdaient d'anne
+en anne. Rien qu' Rome, la construction du Ministre
+de la Guerre cotait dix millions, celle du Ministre des
+Finances quinze, et l'on dpensait cent millions pour les
+quais, qui ne sont pas finis, et l'on engloutissait plus de
+deux cent cinquante millions dans les travaux de dfense,
+autour de la ville. C'tait encore et toujours la flambe
+d'orgueil fatal, la sve de cette terre qui ne peut s'panouir
+qu'en projets trop vastes, la volont d'blouir le
+monde et de le conqurir, ds qu'on a pos le pied au
+Capitole, mme dans la poussire accumule de tous les<a name="page_316" id="page_316"></a>
+pouvoirs humains, qui s'y sont crouls les uns sur les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais
+dans les histoires qui circulent, qu'on se raconte
+ l'oreille, si je vous citais certains faits, vous seriez stupfait,
+pouvant, du degr de dmence o cette ville
+entire, si raisonnable au fond, si indolente et si goste,
+a pu monter, sous la terrible fivre contagieuse de la passion
+du jeu. Le petit monde, les ignorants et les sots, ne
+s'y sont pas ruins seuls, car les grandes familles, presque
+toute la noblesse romaine y a laiss crouler les antiques
+fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries de chefs-d'&oelig;uvre,
+qu'elle devait la munificence des papes. Ces
+colossales richesses, qu'il avait fallu des sicles de npotisme
+pour entasser entre les mains de quelques-uns, ont
+fondu comme de la cire, en dix ans peine, au feu niveleur
+de l'agio moderne.</p>
+
+<p>Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait un
+prtre, il conta une de ces histoires quivoques:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le
+dernier du nom, qui en est rduit vivre des miettes de
+son oncle le cardinal, lequel n'a plus gure que l'argent
+de sa charge, eh bien! il roulerait srement carrosse,
+sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On
+doit vous avoir dj mis au courant: les vastes terrains de
+cette villa cds pour dix millions une compagnie financire;
+puis, le prince Onofrio, le pre de Dario, mordu par
+le besoin de spculer, rachetant fort cher ses propres terrains,
+jouant dessus, faisant btir; puis, la catastrophe finale
+emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il possdait lui-mme,
+les dbris de la fortune anciennement colossale des
+Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce
+sont les causes caches, le rle que le comte Prada, justement
+l'poux spar de cette dlicieuse contessina que
+nous attendons, a jou l dedans. Il tait l'amant de la
+princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui avait<a name="page_317" id="page_317"></a>
+apport la villa au prince, oh! une crature admirable,
+beaucoup plus jeune que son mari; et l'on assure que
+Prada tenait le mari par la femme, ce point que
+celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux prince hsitait
+ donner une signature, s'engager davantage dans une
+aventure dont il avait flair d'abord le danger. Prada y a
+gagn les millions qu'il mange aujourd'hui d'une faon
+fort intelligente. Et quant la belle Flavia, devenue
+mre, vous savez qu'aprs avoir tir une petite fortune du
+dsastre, elle a renonc galamment son titre de princesse
+Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second
+mari beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle
+a fait un marquis Montefiori, lequel l'entretient en joie et
+en beaut opulente, malgr ses cinquante ans passs...
+Dans tout cela, il n'y a de victime que notre bon ami Dario,
+totalement ruin, rsolu pouser sa cousine, pas plus
+riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable
+de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela,
+il aurait dj accept quelque Amricaine, une hritire
+ millions, ainsi que tant d'autres princes; moins que
+le cardinal et donna Serafina ne s'y fussent opposs, car ces
+deux-l sont aussi des hros dans leur genre, des Romains
+d'orgueil et d'enttement, qui entendent garder leur sang
+pur de toute alliance trangre... Enfin, esprons que
+le bon Dario et cette Benedetta exquise seront heureux
+ensemble.</p>
+
+<p>Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en
+silence, il continua plus bas:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai un parent qui a ramass prs de trois millions
+dans l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je
+regrette de n'tre arriv ici qu'aprs ces temps hroques
+de l'agio! comme cela devait tre amusant, et quels coups
+ faire, pour un joueur de sang-froid!</p>
+
+<p>Mais, brusquement, en levant la tte, il aperut devant
+lui le quartier neuf des Prs du Chteau; et sa physionomie
+changea, il redevint l'me artiste, indigne des abominations<a name="page_318" id="page_318"></a>
+modernes dont on avait souill la Rome papale.
+Ses yeux plirent, sa bouche exprima l'amer ddain du
+rveur bless dans sa passion des sicles disparus.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Lon X,
+ville de l'ternelle puissance et de l'ternelle beaut!</p>
+
+<p>Pierre, en effet, restait lui-mme saisi. A cette place,
+autrefois, s'tendaient en terrain plat les prairies du Chteau
+Saint-Ange, coupes de peupliers, tout le long du
+Tibre, jusqu'aux premires pentes du mont Mario, vastes
+herbages, aims des artistes, pour le premier plan de
+riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dme lointain
+de Saint-Pierre. Et c'tait, maintenant, au milieu de cette
+plaine bouleverse, lpreuse et blanchtre, une ville
+entire, une ville de maisons massives, colossales, des
+cubes de pierres rguliers, tous pareils, avec des rues
+larges, se coupant angle droit, un immense damier aux
+cases symtriques. D'un bout l'autre, les mmes faades
+se reproduisaient, on aurait dit des sries de couvents,
+de casernes, d'hpitaux, dont les lignes identiques se continuaient
+sans fin. Et l'tonnement, l'impression extraordinaire
+et pnible, venait surtout de la catastrophe,
+inexplicable d'abord, qui avait immobilis cette ville en
+pleine construction, comme si, par quelque matin maudit,
+un magicien de dsastre avait, d'un coup de baguette,
+arrt les travaux, vid les chantiers turbulents, laiss
+les btisses telles qu'elles taient, cette minute prcise,
+dans un morne abandon. Tous les tats successifs se
+retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds
+creuss pour les fondations, rests bants et que des herbes
+folles avaient envahis, jusqu'aux maisons entirement
+debout, acheves et habites. Il y avait des maisons dont
+les murs sortaient peine du sol; il y en avait d'autres
+qui atteignaient le deuxime, le troisime tage, avec
+leurs planchers de solives de fer jour, leurs fentres ouvertes
+sur le ciel; il y en avait d'autres, montes compltement,
+couvertes de leur toit, telles que des carcasses<a name="page_319" id="page_319"></a>
+livres aux batailles des vents, toutes semblables des
+cages vides. Puis, c'taient des maisons termines, mais
+dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extrieurs;
+et d'autres qui taient demeures sans boiseries,
+ni aux portes ni aux fentres; et d'autres qui avaient bien
+leurs portes et leurs persiennes, mais cloues, telles que
+des couvercles de cercueil, les appartements morts, sans
+une me; et d'autres enfin habites, quelques-unes en
+partie, trs peu totalement, vivantes de la plus inattendue
+des populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse
+de ces choses, la ville de la Belle au Bois dormant, frappe
+d'un sommeil mortel avant mme d'avoir vcu, s'anantissant
+au lourd soleil, dans l'attente d'un rveil qui
+paraissait ne devoir jamais venir.</p>
+
+<p>A la suite de son compagnon, Pierre s'tait engag dans
+les larges rues dsertes, d'une immobilit et d'un silence
+de cimetire. Pas une voiture, pas un piton n'y passait.
+Certaines n'avaient pas mme de trottoir, l'herbe envahissait
+la chausse, non pave encore, telle qu'un champ qui
+retournait l'tat de nature; et, pourtant, des becs de gaz
+provisoires restaient l depuis des annes, de simples
+tuyaux de plomb lis des perches. Aux deux cts, les
+propritaires avaient clos hermtiquement les baies des
+rez-de-chausse et des tages, l'aide de grosses planches,
+pour viter d'avoir payer l'impt des portes et fentres.
+D'autres maisons, commences peine, taient barres
+de palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent
+le repaire de tous les bandits du pays. Mais, surtout, la
+dsolation tait les jeunes ruines, de hautes btisses
+superbes, pas finies, pas crpies mme, n'ayant pu vivre
+encore de leur existence de gants de pierre, et qui se
+lzardaient dj de toutes parts, et qu'il avait fallu tayer
+avec des complications de charpentes, pour qu'elles
+ne tombassent pas en poudre sur le sol. Le c&oelig;ur se
+serrait, comme dans une cit d'o un flau aurait balay
+les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont<a name="page_320" id="page_320"></a>
+ces carcasses bantes semblaient garder les traces. Puis,
+ l'ide que c'tait l une naissance avorte, et non une
+mort, que la destruction allait faire son &oelig;uvre, avant que
+les habitants rvs, attendus en vain, eussent apport la
+vie ces maisons mort-nes, la mlancolie s'aggravait,
+on tait dbord d'une infinie dsesprance humaine.
+Et il y avait encore l'ironie affreuse, chaque angle, de
+magnifiques plaques de marbre portant les noms des rues,
+des noms illustres emprunts l'Histoire, les Gracques,
+les Scipion, Pline, Pompe, Jules Csar, qui clataient
+l, sur ces murs inachevs et croulants, comme une drision,
+comme un soufflet du pass donn l'impuissance
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Alors, Pierre fut une fois de plus frapp de cette
+vrit que quiconque possde Rome est dvor de la folie
+du marbre, du besoin vaniteux de btir et de laisser aux
+peuples futurs son monument de gloire. Aprs les Csars
+entassant leurs palais au Palatin, aprs les papes rebtissant
+la Rome du moyen ge et la timbrant de leurs
+armes, voil que le gouvernement italien n'avait pu devenir
+le matre de la ville, sans vouloir tout de suite la reconstruire,
+plus resplendissante et plus norme qu'elle n'avait
+jamais t. C'tait la suggestion mme du sol, c'tait le
+sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crne des
+derniers venus, les jetait la dmence de faire de la
+troisime Rome la nouvelle reine de la terre. Et de l les
+projets gigantesques, les quais cyclopens, les simples
+Ministres luttant avec le Colise; et de l ces quartiers
+neufs aux maisons gantes, pousses tout autour de l'antique
+cit comme autant de petites villes. Il se souvenait
+de cette ceinture crayeuse, entourant les vieilles toitures
+rousses, qu'il avait vue du dme de Saint-Pierre, pareille
+de loin des carrires abandonnes; car ce n'tait pas
+aux Prs du Chteau seulement, c'tait aussi la porte
+Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, la villa Ludovisi,
+sur les hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des<a name="page_321" id="page_321"></a>
+quartiers inachevs et vides croulaient dj, dans l'herbe
+des rues dsertes. Cette fois, aprs deux mille ans de
+fertilit prodigieuse, il semblait que le sol ft enfin puis,
+que la pierre des monuments refust d'y pousser encore.
+De mme que, dans de trs vieux jardins fruitiers, les
+pruniers et les cerisiers qu'on replante s'tiolent et
+meurent, les murs neufs sans doute ne trouvaient plus
+boire la vie dans cette poussire de Rome, appauvrie par
+la vgtation sculaire d'un si grand nombre de temples,
+de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'glises.
+Et les maisons modernes qu'on avait tent d'y faire fructifier
+de nouveau, les maisons inutiles et trop vastes,
+toutes gonfles de l'ambition hrditaire, n'avaient pu
+arriver maturit, dressant des moitis de faade que
+trouaient les fentres bantes, sans force pour monter
+jusqu' la toiture, restes l infcondes, telles que les
+broussailles sches d'un terrain qui a trop produit.
+L'affreuse tristesse venait d'une grandeur passe si cratrice
+aboutissant un pareil aveu d'actuelle impuissance,
+Rome qui avait couvert le monde de ses monuments
+indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.</p>
+
+<p>&mdash;On les finira bien un jour! s'cria Pierre.</p>
+
+<p>Narcisse le regarda tonn.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui donc?</p>
+
+<p>Et c'tait le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille
+habitants dont on avait rv la venue, qu'on attendait
+toujours, o vivaient-ils l'heure prsente, dans quelles
+campagnes voisines, dans quelles villes recules? Si un
+grand enthousiasme patriotique avait pu seul esprer une
+telle population, aux premiers jours de la conqute, il
+aurait fallu aujourd'hui un singulier aveuglement pour
+croire encore qu'elle viendrait jamais. L'exprience semblait
+faite, Rome restait stationnaire, on ne prvoyait aucune
+des causes qui en auraient doubl les habitants, ni
+les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un commerce et
+d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie sociale<a name="page_322" id="page_322"></a>
+et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable.
+En tout cas, des annes et des annes seraient indispensables.
+Et, alors, comment peupler les maisons finies et
+vides, qui n'attendaient que des locataires? Pour qui terminer
+les maisons restes l'tat de squelette, s'miettant
+au soleil et la pluie? Elles demeureraient donc indfiniment
+l, les unes dcharnes, ouvertes toutes les
+bises, les autres closes, muettes comme des tombes,
+dans la laideur lamentable de leur inutilit et de leur
+abandon? Quel terrible tmoignage sous le ciel splendide!
+Les nouveaux matres de Rome taient mal partis,
+et s'ils savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire,
+oseraient-ils jamais dfaire ce qu'ils avaient fait? Puisque
+le milliard qui tait l semblait dfinitivement gch et
+compromis, on se mettait souhaiter un Nron de volont
+dmesure et souveraine, prenant la torche et la pioche,
+et brlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison
+et de la beaut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.</p>
+
+<p>Benedetta avait fait arrter la voiture un carrefour
+des rues dsertes; et, par ces larges voies, si calmes,
+pleines d'herbes, faites pour les amoureux, elle s'avanait
+au bras de Dario, tous les deux ravis de la promenade, ne
+songeant plus aux tristesses qu'ils taient venus voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant
+les deux amis. Voyez donc ce soleil si doux!...
+Et c'est si bon de marcher un peu pied, comme dans la
+campagne!</p>
+
+<p>Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, la joie
+prsente de promener sa cousine son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre, il faut pourtant aller visiter ces gens,
+puisque tu t'enttes ce caprice, qui va srement nous
+gter la belle journe... Voyons, il faut que je me
+retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort pour me
+reconnatre dans les endroits o je n'aime pas aller...
+Avec a, ce quartier est imbcile, avec ces rues mortes,<a name="page_323" id="page_323"></a>
+ces maisons mortes, o il n'y a pas une figure dont on se
+souvienne, pas une boutique qui vous remette dans le
+bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi toujours,
+nous verrons bien.</p>
+
+<p>Et les quatre promeneurs se dirigrent vers la partie
+centrale du quartier, faisant face au Tibre, o un commencement
+de population s'tait form. Les propritaires
+tiraient parti comme ils le pouvaient des quelques maisons
+termines, ils en louaient les logements trs bas
+prix, ne se fchaient pas lorsque les loyers se faisaient
+attendre. Des employs ncessiteux, des mnages sans
+argent s'taient donc installs l, payant la longue,
+arrivant toujours donner quelques sous. Mais le pis tait
+qu' la suite de la dmolition de l'ancien Ghetto et des
+perces dont on avait ar le Transtvre, de vritables
+hordes de loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans
+vtements, s'taient abattues sur les maisons inacheves,
+les avaient envahies de leur souffrance et de leur vermine;
+et il avait bien fallu fermer les yeux, tolrer cette
+brutale prise de possession, sous peine de laisser toute
+cette pouvantable misre tale en pleine voie publique.
+C'tait ces htes effrayants que venaient d'choir les
+grands palais rvs, les colossales btisses de quatre et
+cinq tages, o l'on entrait par des portes monumentales,
+ornes de hautes statues, o des balcons sculpts, que
+soutenaient des cariatides, allaient d'un bout l'autre des
+faades. Les boiseries des portes et des fentres manquaient,
+chaque famille de misrables avait fait son choix,
+fermant parfois les fentres avec des planches, bouchant
+les portes l'aide de simples haillons, occupant tout un
+tage princier, ou prfrant des pices plus troites, pour
+s'y entasser son got. Des linges affreux schaient sur
+les balcons sculpts, pavoisaient de leur immonde dtresse
+ces faades d'avortement, souffletes dans leur
+orgueil. Une usure rapide, des souillures sans nom dgradaient
+dj les belles constructions blanches, les rayaient,<a name="page_324" id="page_324"></a>
+les claboussaient de taches infmes; et, par les porches
+magnifiques, faits pour la royale sortie des quipages,
+c'tait un ruisseau d'ignominie qui dbouchait, des ordures
+et des fientes, dont les mares stagnantes pourrissaient
+ensuite sur la chausse sans trottoirs.</p>
+
+<p>A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons
+sur leurs pas. Il s'garait, il s'assombrissait de
+plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais d prendre gauche. Mais comment voulez-vous
+savoir? Est-ce possible, au milieu d'un monde
+pareil?</p>
+
+<p>Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se tranaient
+dans la poussire. Ils taient d'une extraordinaire salet,
+presque nus, la chair noire, les cheveux en broussaille,
+tels que des paquets de crins. Et des femmes circulaient
+en jupes sordides, en camisoles dfaites, montrant des
+flancs et des seins de juments surmenes. Beaucoup,
+toutes droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante;
+d'autres, assises sur de vieilles chaises, les mains
+allonges sur les genoux, restaient ainsi pendant des
+heures, sans rien faire. On rencontrait peu d'hommes. Quelques-uns,
+allongs l'cart, parmi l'herbe rousse, le nez
+contre la terre, dormaient lourdement au soleil.</p>
+
+<p>Mais l'odeur surtout devenait nausabonde, une odeur
+de misre malpropre, le btail humain s'abandonnant,
+vivant dans sa crasse. Et cela s'aggrava des manations
+d'un petit march improvis qu'il fallut franchir, des
+fruits gts, des lgumes cuits et aigres, des fritures de
+la veille, la graisse fige et rance, que de pauvres marchandes
+vendaient par terre, au milieu de la convoitise
+affame d'un troupeau d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne sais plus, ma chre! s'cria le prince,
+en s'adressant sa cousine. Sois raisonnable, nous en
+avons assez vu, retournons la voiture.</p>
+
+<p>Rellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta
+elle-mme, il ne savait pas souffrir. Cela lui semblait<a name="page_325" id="page_325"></a>
+monstrueux, un crime imbcile, que d'attrister sa vie par
+une promenade pareille. La vie tait faite pour tre vcue
+lgre et aimable, sous le ciel clair. Il fallait l'gayer
+uniquement par des spectacles gracieux, des chants,
+des danses. Et, dans son gosme naf, il avait une vritable
+horreur du laid, du pauvre, du souffrant, ce point
+que la vue seule lui en causait un malaise, une sorte de
+courbature physique et morale.</p>
+
+<p>Mais Benedetta, qui frmissait comme lui, voulait tre
+brave devant Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intress,
+si passionnment pitoyable, qu'elle ne cda pas,
+dans son effort sympathiser avec les humbles et les
+malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs
+veulent tout voir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit
+plus long que toutes les promenades classiques travers
+les ruines et les monuments.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous exagrez, dclara Narcisse son
+tour. Seulement, j'accorde que cela est intressant, trs
+intressant... Les vieilles femmes surtout, ah! extraordinaires
+d'expression, les vieilles femmes!</p>
+
+<p>A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration
+heureuse, en apercevant devant elle une jeune fille
+d'une beaut superbe.</p>
+
+<p>&mdash;<i>O che bellezza!</i></p>
+
+<p>Et Dario, l'ayant reconnue, s'cria du mme air ravi:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.</p>
+
+<p>Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se
+permettre d'approcher. Ses regards s'taient ardemment
+fixs sur le prince, luisant d'une joie d'esclave amoureuse;
+puis, ils avaient vivement dvisag la contessina, mais
+sans colre, avec une sorte de soumission tendre, de
+bonheur rsign, la trouver trs belle, elle aussi. Et
+elle tait en vrit telle que le prince l'avait dpeinte,
+grande, solide, avec une gorge de desse, un vrai antique,<a name="page_326" id="page_326"></a>
+une Junon vingt ans, le menton un peu fort, la bouche
+et le nez d'une correction parfaite, de larges yeux de
+gnisse, et la face clatante, comme dore d'un coup de
+soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta,
+familire, souriante, dj console des laideurs voisines,
+ l'ide qu'il pouvait exister des cratures pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame, oui! tout de suite.</p>
+
+<p>Elle courut devant eux, chausse de souliers sans trous,
+vtue d'une vieille robe de laine marron, qu'elle avait
+d laver et raccommoder rcemment. On sentait sur elle
+certains soins de coquetterie, un dsir de propret, que
+n'avaient pas les autres; moins que ce ne ft simplement
+sa grande beaut qui rayonnt de ses pauvres vtements
+et ft d'elle une desse.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Che bellezza! che bellezza!</i> ne se lassait pas de
+rpter la contessina, tout en la suivant. C'est un rgal,
+mon Dario, que cette fille regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'elle te plairait, rpondit-il simplement,
+flatt de sa trouvaille, ne parlant plus de s'en
+aller, puisqu'il pouvait enfin reposer les yeux sur quelque
+chose d'agrable voir.</p>
+
+<p>Derrire eux venait Pierre, merveill galement,
+qui Narcisse disait les scrupules de son got, qui tait
+pour le rare et le subtil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement,
+leur type romain, mon cher, au fond, rien n'est plus
+lourd, sans me, sans au-del... Il n'y a que du sang sous
+leur peau, il n'y a pas de ciel.</p>
+
+<p>Mais la Pierina s'tait arrte, et, d'un geste, elle
+montra sa mre, assise sur une caisse dfonce demi,
+devant la haute porte d'un palais inachev. Elle avait d
+tre aussi fort belle, ruine quarante ans, les yeux
+teints de misre, la bouche dforme, aux dents noires, la
+face coupe de grandes rides molles, la gorge norme et
+tombante; et elle tait d'une salet affreuse, ses cheveux<a name="page_327" id="page_327"></a>
+grisonnants dpeigns, envols en mches folles, sa jupe
+et sa camisole souilles, fendues, laissant voir la crasse
+des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses genoux
+un nourrisson, son dernier-n, qui s'tait endormi. Elle
+le regardait, comme foudroye, et sans courage, de l'air
+de la bte de somme rsigne son sort, en mre qui
+avait fait des enfants et les avait nourris sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tte, c'est le
+monsieur qui est venu me donner un cu, parce qu'il
+t'avait rencontre en train de pleurer. Et il revient nous
+voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de mme de
+braves c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans
+chercher mme les apitoyer. Elle s'appelait Giacinta,
+elle avait pous un maon, Tommaso Gozzo, dont elle
+avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un grand
+garon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de
+deux annes en deux annes, et puis celui-ci enfin, un
+garon de nouveau, qu'elle tenait sur les genoux. Trs
+longtemps, ils avaient habit le mme logement au Transtvre,
+dans une vieille maison qu'on venait d'abattre.
+Et il semblait qu'on et, en mme temps, abattu leur
+existence; car, depuis qu'ils s'taient rfugis aux Prs
+du Chteau, tous les malheurs les frappaient, la crise
+terrible sur les constructions qui avait rduit au chmage
+Tommaso et son fils Tito, la fermeture rcente de l'atelier
+de perles de cire o la Pierina gagnait jusqu' vingt sous,
+de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne ne
+travaillait plus, la famille vivait de hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous prfrez monter, madame et messieurs?
+Vous trouverez l-haut Tommaso, avec son frre Ambrogio,
+que nous avons pris chez nous; et ils sauront mieux vous
+parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire... Que
+voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il
+dort, puisqu'il n'a rien de mieux faire.<a name="page_328" id="page_328"></a></p>
+
+<p>De la main, elle montrait, allong dans l'herbe sche,
+un grand gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait
+les admirables yeux de la Pierina. Il s'tait content de
+lever la tte, inquiet de ces gens. Un pli farouche creusa
+son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi sa s&oelig;ur
+contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tte, mais
+il ne referma pas les paupires, il les guetta.</p>
+
+<p>&mdash;Pierina, conduis donc madame et ces messieurs,
+puisqu'ils veulent voir.</p>
+
+<p>D'autres femmes s'taient approches, tranant leurs
+pieds nus dans des savates; des bandes d'enfants grouillaient,
+des fillettes demi vtues, parmi lesquelles sans
+doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables avec
+leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmles, que les
+mres seules pouvaient les reconnatre; et c'tait en plein
+soleil comme un pullulement, un campement de misre,
+au milieu de cette rue de majestueux dsastre, borde de
+palais inachevs et dj en ruine.</p>
+
+<p>Doucement, Benedetta dit son cousin, avec une tendresse
+souriante:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort,
+mon Dario... Tu as t bien aimable de venir jusqu'ici,
+attends-moi sous ce beau soleil, puisque monsieur l'abb
+et monsieur Habert m'accompagnent.</p>
+
+<p>Il se mit rire, lui aussi, et il accepta trs volontiers, il
+alluma une cigarette, puis se promena petits pas, satisfait
+de la douceur de l'air.</p>
+
+<p>La Pierina tait entre vivement sous le vaste porche,
+ la haute vote, orne de caissons rosaces; mais un
+vritable lit de fumier, dans le vestibule, couvrait les
+dalles de marbre dont on avait commenc la pose. Ensuite,
+c'tait le monumental escalier de pierre, la rampe
+ajoure et sculpte; et les marches se trouvaient dj
+rompues, souilles d'une telle paisseur d'immondices,
+qu'elles en paraissaient noires. Partout, les mains avaient
+laiss des traces graisseuses. Toute une ignominie sortait<a name="page_329" id="page_329"></a>
+des murs, rests l'tat brut, dans l'attente des peintures
+et des dorures qui devaient les dcorer.</p>
+
+<p>Au premier tage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrta;
+et elle se contenta de crier, par la baie d'une grande
+porte bante, sans huisserie ni vantaux:</p>
+
+<p>&mdash;Pre, c'est une dame et deux messieurs qui vont te
+voir.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers la contessina:</p>
+
+<p>&mdash;Tout au fond, dans la troisime salle.</p>
+
+<p>Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite
+qu'elle ne l'avait mont, courant sa passion.</p>
+
+<p>Benedetta et ses compagnons traversrent deux salons
+immenses, au sol bossu de pltre, aux fentres ouvertes
+sur le vide. Et ils tombrent enfin dans un salon
+plus petit, o toute la famille Gozzo s'tait installe,
+avec les dbris qui lui servaient de meubles. Par terre,
+sur les solives de fer laisses nu, tranaient cinq ou
+six paillasses lpreuses, manges de sueur. Une longue
+table, solide encore, tenait le milieu; et il y avait aussi
+de vieilles chaises dpailles, raccommodes l'aide de
+cordes. Mais le gros travail avait consist boucher deux
+fentres sur trois avec des planches, tandis que la troisime
+et la porte taient fermes par d'anciennes toiles
+matelas, cribles de taches et de trous.</p>
+
+<p>Tommaso, le maon, parut surpris, et il fut vident qu'il
+n'tait gure habitu de pareilles visites de charit. Il
+tait assis devant la table, les deux coudes sur le bois, le
+menton entre les mains, en train de se reposer, comme
+l'avait dit sa femme Giacinta. C'tait un fort gaillard de
+quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et
+longue, d'une srnit de snateur romain, dans sa misre
+et dans son oisivet. La vue des deux trangers, qu'il
+flaira tout de suite, l'avait fait se lever, d'un brusque
+mouvement de dfiance. Mais il sourit, ds qu'il reconnut
+Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario rest en
+bas, en lui expliquant leur but charitable:<a name="page_330" id="page_330"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien
+qui vous tes, car j'ai mur une fentre, au palais Boccanera,
+du temps de mon pre.</p>
+
+<p>Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il
+rpondit Pierre surpris qu'on n'tait pas trs heureux,
+mais qu'enfin on aurait vcu tout de mme, si l'on avait
+pu travailler deux jours seulement par semaine. Et, au
+fond, on le sentait assez content de se serrer le ventre,
+du moment qu'il vivait sa guise, sans fatigue. C'tait
+toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appel par un
+voyageur pour ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef
+tait perdue, refusait absolument de se dranger,
+l'heure de la sieste. On ne payait plus son logement, puisqu'il
+y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde,
+et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement
+on tait sobre et peu difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur l'abb, tout allait beaucoup mieux
+sous le pape... Mon pre, qui tait maon comme moi,
+a travaill sa vie entire au Vatican; et moi-mme, aujourd'hui
+encore, quand j'ai quelques journes d'ouvrage,
+c'est toujours l que je les trouve... Voyez-vous, nous avons
+t gts par ces dix annes de gros travaux, o l'on ne
+quittait pas les chelles, o l'on gagnait ce qu'on voulait.
+Naturellement, on mangeait mieux, on s'habillait, on ne
+se refusait aucun plaisir; et c'est plus dur aujourd'hui de
+se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abb, si vous
+tiez venu nous voir! Pas d'impts, tout se donnait pour
+rien, on n'avait vraiment qu' se laisser vivre.</p>
+
+<p>A ce moment, un grondement s'leva d'une des paillasses,
+dans l'ombre des fentres bouches, et le maon
+reprit de son air lent et paisible:</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frre Ambrogio qui n'est pas de mon avis...
+Lui a t avec les rpublicains, en quarante-neuf, l'ge
+de quatorze ans... a ne fait rien, nous l'avons pris avec
+nous, quand nous avons su qu'il se mourait dans une
+cave, de faim et de maladie.<a name="page_331" id="page_331"></a></p>
+
+<p>Les visiteurs, alors, eurent un frmissement de piti.
+Ambrogio tait l'an de quinze ans, et, g de soixante
+ans peine, il n'tait plus qu'une ruine, dvor par la
+fivre, tranant des jambes si diminues, qu'il passait les
+jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que son frre,
+plus maigre et turbulent, il avait exerc l'tat de menuisier.
+Mais, dans sa dchance physique, il gardait une
+tte extraordinaire, une face d'aptre et de martyr, d'une
+expression noble et tragique, encadre dans un hrissement
+de barbe et de chevelure blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parl
+du pape. C'est sa faute pourtant, si la tyrannie continue.
+Lui seul, en quarante-neuf, aurait pu nous donner
+la rpublique, et nous n'en serions pas o nous en
+sommes.</p>
+
+<p>Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosit
+vague, le rve d'un pape rpublicain, faisant enfin rgner
+la libert et la fraternit sur la terre. Mais, plus tard, sa
+passion pour Garibaldi, en troublant cette conception, lui
+avait fait juger la papaut indigne dsormais, incapable de
+travailler la libration humaine. De sorte qu'il ne savait
+plus trop au juste, partag entre la chimre de sa
+jeunesse et la rude exprience de sa vie. D'ailleurs, il
+n'avait jamais agi que sous le coup d'une motion violente,
+et il en restait de belles paroles, des souhaits
+vastes et indtermins.</p>
+
+<p>&mdash;Ambrogio, mon frre, reprit tranquillement Tommaso,
+le pape est le pape, et la sagesse est de se mettre
+avec lui, parce qu'il sera toujours le pape, c'est--dire le
+plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je voterais pour lui.</p>
+
+<p>Le vieil ouvrier ne se hta pas de rpondre. Toute la
+prudence avise de la race l'avait calm.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Tommaso, mon frre, je voterais contre, toujours
+contre... Et tu sais bien que nous aurions la majorit.
+C'est fini, le pape roi. Le Borgo lui-mme se rvolterait...
+Mais a ne veut pas dire qu'on ne doive pas s'entendre<a name="page_332" id="page_332"></a>
+avec lui, pour que la religion de tout le monde soit respecte.</p>
+
+<p>Intress vivement, Pierre coutait. Il se risqua poser
+une question.</p>
+
+<p>&mdash;Et y a-t-il beaucoup de socialistes, Rome, parmi
+le peuple?</p>
+
+<p>Cette fois, la rponse se fit attendre davantage encore.</p>
+
+<p>&mdash;Des socialistes, monsieur l'abb, oui, sans doute,
+quelques-uns, mais bien moins nombreux que dans
+d'autres villes... Ce sont des nouveauts, o vont les
+impatients, sans y entendre grand'chose peut-tre... Nous,
+les vieux, nous tions pour la libert, nous ne sommes
+pas pour l'incendie ni pour le massacre.</p>
+
+<p>Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces
+messieurs, il se mit geindre en s'allongeant sur sa
+paillasse, pendant que la contessina prenait cong, un
+peu incommode par l'odeur, aprs avoir averti le prtre
+qu'il tait prfrable de remettre leur aumne la femme,
+en bas.</p>
+
+<p>Dj, Tommaso avait repris sa place devant la table, le
+menton entre les mains, tout en saluant ses htes, sans
+plus s'motionner leur sortie qu' leur entre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien au revoir, et trs heureux d'avoir pu vous tre
+agrable.</p>
+
+<p>Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse clata. Il
+se retourna, pour admirer encore la tte du vieil Ambrogio.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher abb, quel chef-d'&oelig;uvre! La voil la
+merveille, la voil la beaut! Combien cela est moins
+banal que le visage de cette fille!... Ici, je suis certain
+que le pige du sexe ne m'induit pas en une tentation
+malpropre. Je ne m'meus pas pour des raisons basses...
+Et puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel
+inconnu au fond des yeux noys, quel mystre parmi
+le hrissement de la barbe et des cheveux! On rve un
+prophte, un Dieu le Pre!</p>
+
+<p>En bas, Giacinta tait encore assise sur la caisse demi<a name="page_333" id="page_333"></a>
+dfonce, avec son nourrisson en travers des genoux; et,
+ quelques pas, la Pierina, debout devant Dario, le regardait
+finir sa cigarette, d'un air d'enchantement; tandis
+que Tito, ras dans l'herbe, comme une bte l'afft, ne
+les quittait toujours pas des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, reprit la mre de sa voix rsigne et
+dolente, vous avez vu, ce n'est gure habitable. La seule
+bonne chose, c'est qu'on a vraiment de la place. Autrement,
+il y a des courants d'air, prendre la mort matin
+et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants,
+ cause des trous.</p>
+
+<p>Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un
+soir, croyant sortir sur le palier, avait pris une fentre
+pour la porte, et s'tait tue net, en culbutant dans la rue.
+Une petite fille, aussi, s'tait cass les deux bras, en
+tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de rampe.
+D'ailleurs, on serait rest mort l dedans, sans que personne
+le st et s'avist d'aller vous ramasser. La veille,
+on avait trouv, au fond d'une pice perdue, couch sur
+le pltre, le corps d'un vieil homme, que la faim devait
+y avoir trangl depuis prs d'une semaine; et il y serait
+rest srement, si l'odeur infecte n'avait averti les voisins
+de sa prsence.</p>
+
+<p>&mdash;Encore si l'on avait manger! continua Giacinta. Et
+quand on nourrit et qu'on ne mange pas, on n'a pas de
+lait. Ce petit-l, ce qu'il me suce le sang! Il se fche, il
+en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets pleurer, car
+ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.</p>
+
+<p>Des larmes, en effet, taient montes ses pauvres
+yeux plis. Mais elle fut prise d'une brusque colre, en
+remarquant que Tito n'avait pas boug de son herbe,
+vautr comme une bte au soleil, ce qu'elle jugeait mal
+poli pour ce beau monde, qui allait srement lui laisser
+une aumne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Tito, fainant! est-ce que tu ne pourrais pas te
+mettre debout, quand on vient te voir?<a name="page_334" id="page_334"></a></p>
+
+<p>Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se
+relever, d'un air de grande mauvaise humeur; et Pierre,
+qu'il intressait, tcha de le faire parler, de mme qu'il
+avait questionn le pre et l'oncle, l-haut. Il n'en tira
+que des rponses brves, pleines de dfiance et d'ennui.
+Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu'
+dormir. Ce n'tait pas en se fchant qu'on changerait les
+choses. Le mieux tait donc de vivre comme on pouvait,
+sans augmenter sa peine. Quant des socialistes, oui!
+peut-tre, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en connaissait
+pas. Et, de son attitude lasse, indiffrente, il ressortait
+clairement que, si le pre tait pour le pape et
+l'oncle pour la rpublique, lui, le fils, n'tait certainement
+pour rien. Pierre sentit l une fin de peuple, ou
+plutt le sommeil d'un peuple, dans lequel une dmocratie
+ne s'tait pas veille encore.</p>
+
+<p>Mais, comme le prtre continuait, voulant savoir son
+ge, quelle cole il tait all, dans quel quartier il
+tait n, Tito, brusquement, coupa court, en disant d'une
+voix grave, un doigt en l'air, tourn vers sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Io son Romano di Roma!</i></p>
+
+<p>En effet, cela ne rpondait-il pas tout? Moi, je suis
+Romain de Rome. Pierre eut un sourire triste, et se tut.
+Jamais il n'avait mieux senti l'orgueil de la race, le lointain
+hritage de gloire, si lourd aux paules. Chez ce
+garon dgnr, qui savait peine lire et crire, revivait
+la vanit souveraine des Csars. Ce meurt-de-faim connaissait
+sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux
+belles pages. Les noms des grands empereurs et des
+grands papes lui taient familiers. Et pourquoi travailler
+alors, aprs avoir t les matres de la terre? Pourquoi ne
+pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle
+des villes, sous le plus beau des ciels?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Io son Romano di Roma.</i></p>
+
+<p>Benedetta avait gliss son aumne dans la main de la
+mre; et Pierre ainsi que Narcisse, voulant s'associer sa<a name="page_335" id="page_335"></a>
+bonne &oelig;uvre, faisaient de mme, lorsque Dario, qui lui
+aussi s'tait joint sa cousine, eut une ide gentille,
+dsireux de ne pas oublier la Pierina, qui il n'osait
+offrir de l'argent. Il posa lgrement les doigts sur ses
+lvres, il dit avec un lger rire:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la beaut.</p>
+
+<p>Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoy, ce
+rire qui s'en moquait un peu, ce prince familier, que
+touchait l'adoration muette de la belle perlire, comme
+dans une histoire d'amour du temps jadis.</p>
+
+<p>La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle
+perdit la tte, elle se jeta sur la main de Dario, y colla
+ses lvres chaudes, dans un mouvement irraisonn, o il
+entrait autant de divine reconnaissance que de tendresse
+amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flamb de
+colre, il saisit brutalement sa s&oelig;ur par sa jupe, l'carta
+du poing, en grondant sourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.</p>
+
+<p>Il tait grand temps de partir, car d'autres femmes,
+ayant flair l'argent, s'approchaient, tendaient la main,
+lanaient des enfants en larmes. Un moi agitait le misrable
+quartier des grandes btisses abandonnes, un cri
+de dtresse montait des rues mortes, aux plaques de
+marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner
+ tous. Il n'y avait que la fuite, le c&oelig;ur dbord de tristesse,
+devant cette conclusion de la charit impuissante.</p>
+
+<p>Lorsque Benedetta et Dario furent revenus leur voiture,
+ils se htrent d'y monter, ils se serrrent l'un
+contre l'autre, ravis d'chapper un tel cauchemar. Elle
+tait heureuse pourtant de s'tre montre brave devant
+Pierre; et elle lui serra la main en lve attendrie, lorsque
+Narcisse eut dclar qu'il gardait le prtre, pour l'emmener
+djeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre,
+d'o l'on avait une vue si intressante sur le
+Vatican.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario<a name="page_336" id="page_336"></a>
+redevenu trs gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les
+ides noires.</p>
+
+<p>Mais Pierre se montrait insatiable de dtails. En chemin,
+il questionna encore Narcisse sur le peuple de Rome,
+sa vie, ses habitudes, ses m&oelig;urs. L'instruction tait
+presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs, aucun commerce
+pour le dehors. Les hommes exeraient les quelques
+mtiers courants, toute la consommation ayant lieu sur
+place. Parmi les femmes, il y avait des perlires, des brodeuses,
+et l'article religieux, les mdailles, les chapelets,
+avait de tout temps occup un certain nombre d'ouvriers,
+de mme que la fabrication des bijoux locaux. Mais, ds
+que la femme tait marie, mre de ces nues d'enfants
+qui poussaient miracle, elle ne travaillait gure. En
+somme, c'tait une population se laissant vivre, travaillant
+juste assez pour manger, se contentant de lgumes, de
+ptes, de basse viande de mouton, sans rvolte, sans ambition
+d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie prcaire,
+au jour le jour. Les deux seuls vices taient le jeu et les
+vins rouges et blancs des Chteaux romains, des vins de
+querelle et de meurtre, qui, les soirs de fte, au sortir des
+cabarets, semaient les rues d'hommes rlants, la peau
+troue coups de couteau. Les filles se dbauchaient peu,
+on comptait celles qui se donnaient avant le mariage. Cela
+venait de ce que la famille tait reste trs unie, soumise
+troitement l'autorit absolue du pre. Et les frres
+eux-mmes veillaient sur l'honntet des s&oelig;urs, comme
+ce Tito si dur la Pierina, la gardant avec un soin
+farouche, non par une pense de jalousie inavouable,
+mais pour le bon renom, pour l'honneur de la famille. Et
+cela sans religion relle, au milieu de la plus enfantine
+idoltrie, tous les c&oelig;urs allant la Madone et aux saints,
+qui seuls existaient, que seuls on implorait, en dehors de
+Dieu, qui personne ne s'avisait de songer.</p>
+
+<p>Ds lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait
+aisment. Il y avait, derrire, des sicles de paresse encourage,<a name="page_337" id="page_337"></a>
+de vanit flatte, de molle existence accepte. Quand
+ils n'taient ni maons, ni menuisiers, ni boulangers, ils
+taient domestiques, ils servaient les prtres, la solde
+plus ou moins directe de la papaut. De l, les deux partis
+tranchs: les anciens carbonari, devenus des mazziniens
+et des garibaldiens, les plus nombreux srement, l'lite
+du Transtvre; puis, les clients du Vatican, tous ceux
+qui vivaient de l'glise, de prs ou de loin, et qui regrettaient
+le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela restait l'tat
+d'opinion dont on causait, sans que jamais l'ide s'veillt
+d'un effort faire, d'une chance courir. Il aurait fallu
+une brusque passion balayant la solide raison de la
+race, la jetant quelque courte dmence. A quoi bon?
+La misre venait de tant de sicles, le ciel tait si bleu, la
+sieste valait mieux que tout, aux heures chaudes! Et un
+seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la majorit
+certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise,
+ ce point qu'une rvolte avait failli clater dans la cit
+Lonine, lorsque le bruit avait couru d'un accord entre
+l'Italie et le pape, ayant pour base le rtablissement du
+pouvoir temporel sur cette cit. Si la misre pourtant semblait
+avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait davantage,
+c'tait qu'il n'avait vraiment rien gagn aux travaux
+normes qui s'taient, pendant quinze ans, excuts chez
+lui. D'abord, plus de quarante mille ouvriers avaient envahi
+sa ville, des ouvriers venus du Nord pour la plupart, qui
+travaillaient bas prix, plus courageux et plus rsistants.
+Puis, lorsque lui-mme avait eu sa part dans la besogne,
+il avait mieux vcu, sans faire d'conomies; de sorte que,
+lorsque la crise s'tait produite et qu'on avait d rapatrier
+les quarante mille ouvriers des provinces, lui s'tait retrouv
+comme devant, dans une ville morte, o les ateliers
+chmaient, sans espoir de se faire embaucher de longtemps.
+Et il retombait ainsi son antique indolence,
+satisfait au fond que trop de travail ne le bouscult plus,
+faisant de nouveau le meilleur mnage possible avec sa<a name="page_338" id="page_338"></a>
+vieille matresse la misre, sans un sou et grand seigneur.</p>
+
+<p>Pierre, surtout, tait frapp des caractres diffrents
+de la misre, Paris et Rome. Certes, ici, le dnuement
+tait plus absolu, la nourriture plus immonde,
+la salet plus repoussante. Pourquoi donc ces effroyables
+pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaiet relle?
+Lorsqu'il voquait un hiver de Paris, les bouges qu'il
+avait tant visits, o la neige entrait, o grelottaient des
+familles sans feu et sans pain, il se sentait le c&oelig;ur perdu
+d'une compassion, qu'il ne venait pas d'prouver si vive,
+aux Prs du Chteau. Et il comprit enfin: la misre,
+Rome, tait une misre qui n'avait pas froid. Ah! oui,
+quelle douce et ternelle consolation, un soleil toujours
+clair, un ciel bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par
+bont pour les misrables! Qu'importait l'abomination du
+logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans la caresse du vent
+tide! Qu'importait mme la faim, si la famille attendait
+l'aubaine du hasard, par les rues ensoleilles, au travers
+des herbes sches! Le climat rendait sobre, aucun besoin
+d'alcool ni de viandes rouges pour affronter les brouillards.
+La divine fainantise riait aux soires d'or, la pauvret
+devenait une jouissance libre, dans cet air dlicieux, o
+semblait suffire la crature le bonheur de vivre. A
+Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers
+du port et de Sainte-Lucie, aux rues troites, nausabondes,
+pavoises de linges en train de scher, la vie
+entire du peuple se passait dehors. Les femmes et les
+enfants qui n'taient pas en bas, dans la rue, vivaient sur
+les lgers balcons de bois, suspendus toutes les fentres.
+On y cousait, on y chantait, on s'y dbarbouillait. Mais la
+rue, surtout, tait la salle commune, des hommes qui
+achevaient de passer leur culotte, des femmes demi-nues
+qui pouillaient leurs enfants et qui s'y peignaient elles-mmes,
+une population d'affams dont le couvert s'y trouvait
+toujours mis. C'tait sur de petites tables, dans des
+voitures, un continuel march de mangeailles bas prix,<a name="page_339" id="page_339"></a>
+des grenades et des pastques trop mres, des ptes cuites,
+des lgumes bouillis, des poissons frits, des coquillages,
+toute une cuisine faite, constamment prte parmi la cohue,
+qui permettait de manger l, au plein air, sans jamais
+allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mres
+sans cesse gesticuler, les pres assis la file le long
+des trottoirs, les enfants lchs en galops sans fin, cela
+au milieu d'une frnsie de vacarme, des cris, des chansons,
+de la musique, la plus extraordinaire des insouciances!
+Des voix rauques clataient en grands rires, des
+faces brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui
+flambaient de la joie d'tre, sous les cheveux d'encre
+bouriffs. Ah! pauvre peuple gai, si enfant, si ignorant,
+dont l'unique dsir se bornait aux quelques sous ncessaires
+pour manger sa faim, dans cette foire perptuelle!
+Certainement, jamais dmocratie n'avait eu moins conscience
+d'elle-mme. Puisque, disait-on, ils regrettaient
+l'ancienne monarchie, sous laquelle leurs droits cette
+vie de pauvret insoucieuse semblaient mieux assurs, on
+se demandait s'il fallait se fcher pour eux, leur conqurir
+malgr eux plus de science et de conscience, plus de
+bien-tre et de dignit. Une infinie tristesse, pourtant,
+montait au c&oelig;ur de Pierre de cette gaiet des meurt-de-faim,
+dans la griserie et la duperie du soleil. C'tait bien
+le beau ciel qui faisait l'enfance prolonge de ce peuple,
+qui expliquait pourquoi cette dmocratie ne s'veillait pas
+plus vite. Sans doute, Naples, Rome, ils souffraient de
+manquer de tout; mais ils ne gardaient pas en eux la rancune
+des atroces jours d'hiver, la rancune noire d'avoir
+trembl de froid, pendant que les riches se chauffaient
+devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses rveries,
+dans les taudis battus par la neige, devant la maigre
+chandelle qui va s'teindre, le besoin alors de faire
+justice, le devoir de la rvolte, pour sauver la femme et
+les enfants de la phtisie, pour qu'ils aient eux aussi un nid
+chaud, o l'existence soit possible. Ah! la misre qui a<a name="page_340" id="page_340"></a>
+froid, c'est l'excs de l'injustice sociale, la plus terrible
+cole o le pauvre apprend connatre sa souffrance, s'en
+indigne et jure de la faire cesser, quitte faire crouler
+le vieux monde!</p>
+
+<p>Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel,
+l'explication de saint Franois, le divin mendiant d'amour,
+battant les chemins, clbrant le charme dlicieux de la
+pauvret. Il tait sans doute un inconscient rvolutionnaire,
+il protestait sa faon contre le luxe dbordant de
+la cour de Rome, par ce retour l'amour des humbles,
+la simplicit de la primitive glise. Mais jamais un tel
+rveil de l'innocence et de la sobrit ne se serait produit
+dans une contre du Nord, que glacent les froids de dcembre.
+Il y fallait l'enchantement de la nature, la frugalit
+d'un peuple nourri de soleil, la mendicit bnie par
+les routes toujours tides. C'tait ainsi qu'il avait d en
+venir au total oubli de soi-mme. La question paraissait
+d'abord embarrassante: comment un saint Franois avait-il
+pu natre jadis, l'me si brlante de fraternit, communiant
+avec les cratures, les btes, les choses, sur cette
+terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, mprisant
+son bas peuple, ne faisant pas mme l'aumne
+son pape? tait-ce donc que l'antique orgueil avait dessch
+les c&oelig;urs, ou bien tait-ce que l'exprience des trs
+vieux peuples menait un gosme final, pour que l'Italie
+semblt s'tre ainsi engourdi l'me dans son catholicisme
+dogmatique et pompeux, tandis que le retour l'idal
+vanglique, la passion des humbles et des souffrants se
+rveillait de nos jours aux plaines douloureuses du septentrion,
+parmi les peuples privs de soleil? C'tait tout
+cela, et c'tait surtout que saint Franois, lorsqu'il avait
+pous si gaiement sa dame la Pauvret, avait pu ensuite
+la promener, pieds nus, vtue peine, par des printemps
+splendides, au travers de populations que brlait alors un
+ardent besoin de compassion et d'amour.</p>
+
+<p>Tout en causant, Pierre et Narcisse taient arrivs sur<a name="page_341" id="page_341"></a>
+la place Saint-Pierre, et ils s'assirent la porte du restaurant
+o ils avaient dj djeun, devant une des petites
+tables, au linge douteux, qui se trouvaient ranges l, le
+long du pav. Mais la vue tait vraiment superbe, la basilique
+en face, le Vatican droite, au-dessus du dveloppement
+majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre
+avait lev les yeux, s'tait remis regarder ce Vatican qui
+le hantait, ce deuxime tage aux fentres toujours
+closes, o vivait le pape, o jamais rien de vivant n'apparaissait.
+Et, comme le garon commenait son service
+en apportant des hors-d'&oelig;uvre, des finocchi et des anchois,
+le prtre eut un lger cri, pour attirer l'attention de
+Narcisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyez donc, mon ami... L, cette fentre, que
+l'on m'a donne comme tant celle du Saint-Pre... Vous
+ne distinguez pas une figure ple, tout debout, immobile?</p>
+
+<p>Le jeune homme se mit rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, ce doit tre le Saint-Pre en personne.
+Vous dsirez tant le voir, que votre dsir l'voque.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, rpta Pierre, qu'il y a l, derrire
+les vitres, une figure toute blanche qui regarde.</p>
+
+<p>Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de
+plaisanter. Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde,
+c'est le moment de nous occuper encore de lui... Je vous
+ai promis de vous raconter comment il avait englouti les
+millions du patrimoine de Saint-Pierre dans l'effroyable
+crise financire dont vous venez de voir les ruines, et une
+visite au quartier neuf des Prs du Chteau ne serait pas
+complte, si cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait
+de conclusion.</p>
+
+<p>Sans perdre une bouche, il parla longuement. A la
+mort de Pie IX, le patrimoine de Saint-Pierre dpassait
+vingt millions. Longtemps, le cardinal Antonelli, qui
+spculait et faisait gnralement de bonnes affaires, avait
+laiss cet argent en partie chez Rothschild, en partie entre<a name="page_342" id="page_342"></a>
+les mains des diffrents nonces, qu'il chargeait ainsi de le
+faire fructifier l'tranger. Mais, aprs la mort du cardinal
+Antonelli, son remplaant, le cardinal Simeoni,
+redemanda l'argent aux nonces pour le placer Rome.
+Ce fut alors que, ds son avnement, Lon XIII composa,
+dans le but de grer le patrimoine, une commission de
+cardinaux, dont monsignor Folchi fut nomm secrtaire.
+Ce prlat, qui joua pendant douze annes un rle considrable,
+tait le fils d'un employ de la Daterie, lequel
+laissa un million d'hritage, gagn dans d'adroites oprations.
+Trs habile lui-mme, tenant de son pre, il se
+rvla comme un financier de premier ordre, de sorte
+que la commission, peu peu, lui abandonna tous ses
+pouvoirs, le laissa agir compltement son gr, en se
+contentant d'approuver le rapport qu'il prsentait
+chaque sance. Le patrimoine ne produisait gure qu'un
+million de rente, et comme le budget des dpenses tait
+de sept millions, il fallait en trouver six autres. Sur le
+denier de Saint-Pierre, le pape donna donc annuellement
+trois millions monsignor Folchi, qui, pendant les douze
+annes de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler,
+par la science de ses spculations et de ses placements,
+de faon faire face au budget, sans jamais entamer le
+patrimoine. Ainsi, dans les premiers temps, il ralisa des
+gains considrables, en jouant Rome sur les terrains.
+Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles,
+il jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les
+conduites d'eau; sans compter tout un agio men de
+concert avec une banque catholique, la Banque de Rome.
+merveill de tant d'adresse, le pape qui, jusque-l,
+avait spcul de son ct, par l'intermdiaire d'un homme
+de confiance, nomm Sterbini, le congdia et chargea
+monsignor Folchi de faire travailler son argent, puisqu'il
+faisait travailler si rudement celui du Saint-Sige. Ce fut
+l'poque de la grande faveur du prlat, l'apoge de sa
+toute-puissance. Les mauvais jours commenaient, le sol<a name="page_343" id="page_343"></a>
+craquait dj, l'croulement allait se produire en coups
+de foudre. Malheureusement, une des oprations de
+Lon XIII tait de prter de fortes sommes aux princes
+romains, qui, mordus par la folie du jeu, engags dans
+des affaires de terrains et de btisses, manquaient d'argent;
+et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions;
+si bien que, lorsque vint la dbcle, le pape n'eut plus,
+entre les mains, que des chiffons de papier. D'autre part,
+il y avait toute une histoire dsastreuse, la tentative de
+crer une maison de crdit Paris, afin d'couler, parmi
+la clientle religieuse et aristocratique, des obligations
+qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on
+disait que le pape tait dans l'affaire; et le pis, en effet,
+tait qu'il devait y compromettre trois millions. En
+somme, la situation devenait d'autant plus critique, que,
+peu peu, il avait mis les millions dont il disposait dans la
+terrible partie d'agio qui se jouait Rome, sous les fentres
+de son Vatican, brl srement de la passion du jeu, anim
+peut-tre aussi du sourd espoir de reconqurir par l'argent
+cette ville qu'on lui avait arrache par la force. Sa
+responsabilit allait rester entire, car jamais monsignor
+Folchi ne risquait une affaire importante sans le consulter;
+et il se trouvait tre ainsi le vritable artisan du dsastre,
+dans son pret au gain, dans son dsir plus haut de
+donner l'glise la toute-puissance moderne des gros
+capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prlat paya
+seul les fautes communes. Il tait de caractre imprieux
+et difficile, les cardinaux de la commission ne l'aimaient
+gure, jugeant les sances parfaitement inutiles, puisqu'il
+agissait en matre absolu et qu'on se runissait uniquement
+pour approuver ce qu'il voulait bien faire connatre
+de ses oprations. Quand la catastrophe clata, un complot
+fut ourdi, les cardinaux terrifirent le pape par les mauvais
+bruits qui couraient, puis forcrent monsignor Folchi
+rendre ses comptes devant la commission. La situation
+tait trs mauvaise, des pertes normes ne pouvaient plus<a name="page_344" id="page_344"></a>
+tre vites. Et il fut disgraci, et depuis ce temps il a
+vainement implor une audience de Lon XIII, qui, durement,
+a toujours refus de le recevoir, comme pour le
+punir de leur aberration tous deux, cette folie du lucre
+qui les avait aveugls; mais il ne s'est jamais plaint, trs
+pieux, trs soumis, gardant ses secrets, et s'inclinant.
+Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions
+que le patrimoine de Saint-Pierre a laisss dans cette
+bagarre de Rome, change en tripot, et si les uns n'en
+avouent que dix, les autres vont jusqu' trente. Il est
+croyable que la perte a t d'une quinzaine de millions.</p>
+
+<p>Aprs des ctelettes aux tomates, le garon apportait un
+poulet frit. Et Narcisse conclut en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le trou est bouch maintenant, je vous ai dit
+les sommes considrables fournies par le denier de Saint-Pierre,
+dont le pape seul connat le chiffre et rgle l'emploi...
+D'ailleurs, il n'est pas corrig, je sais de bonne
+source qu'il joue toujours, avec plus de prudence, voil
+tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un
+prlat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires
+d'argent... Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est
+de son temps, que diable!</p>
+
+<p>Pierre avait cout avec une surprise croissante, o
+s'tait mle une sorte de terreur et de tristesse. Ces
+choses taient bien naturelles, lgitimes mme; mais
+jamais il n'avait song qu'elles dussent exister, dans son
+rve d'un pasteur des mes, trs loin, trs haut, dgag
+de tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce pre
+spirituel des petits et des souffrants, avait spcul sur des
+terrains, sur des valeurs de Bourse! Il avait jou, plac
+des fonds chez des banquiers juifs, pratiqu l'usure, fait
+suer l'argent des intrts, ce successeur de l'Aptre, ce
+pontife du Christ, du Jsus de l'vangile, l'ami divin des
+pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de millions
+l-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de
+quelque meuble discret! tant de millions qui travaillaient,<a name="page_345" id="page_345"></a>
+qui fructifiaient, sans cesse placs et dplacs pour qu'ils
+produisissent davantage, tels que des &oelig;ufs d'or couvs
+avec une tendresse passionne d'avare! et tout prs, en
+bas, dans ces abominables btisses inacheves du quartier
+neuf, tant de misre! tant de pauvres gens qui mouraient
+de faim au milieu de leur ordure, les mres sans lait
+pour leur nourrisson, les hommes rduits la fainantise
+par le chmage, les vieux agonisant comme des btes de
+somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes
+rien! Ah! Dieu de charit, Dieu d'amour, tait-ce possible?
+Sans doute, l'glise avait des besoins matriels, elle
+ne pouvait vivre sans argent, c'tait une pense de prudence
+et de haute politique que de lui gagner un trsor
+pour lui permettre de combattre victorieusement ses
+adversaires. Mais comme cela tait blessant, salissant, et
+comme elle descendait de sa royaut divine pour n'tre
+plus qu'un parti, une vaste association internationale, organise
+dans le but de conqurir et de possder le monde!</p>
+
+<p>Et Pierre s'tonnait davantage encore devant l'extraordinaire
+aventure. Avait-on jamais imagin drame plus
+inattendu, plus saisissant? Ce pape qui s'enfermait troitement
+dans son palais, une prison certes, mais une
+prison dont les cent fentres ouvraient sur l'immensit,
+Rome, la Campagne, les collines lointaines; ce pape
+qui, de sa fentre, toutes les heures du jour et de la
+nuit, par toutes les saisons, embrassait d'un coup d'&oelig;il,
+voyait sans cesse se drouler ses pieds sa ville, la ville
+qu'on lui avait vole, dont il exigeait la restitution d'un
+cri de plainte ininterrompu; ce pape qui, ds les premiers
+travaux, avait assist ainsi, de jour en jour, aux transformations
+que sa ville subissait, les perces nouvelles, les
+vieux quartiers abattus, les terrains vendus, les btisses
+neuves s'levant peu peu de toutes parts, finissant par
+faire une ceinture blanche aux antiques toitures rousses;
+et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie
+de construction qu'il pouvait suivre de son lever son<a name="page_346" id="page_346"></a>
+coucher, gagn lui-mme par la passion du jeu qui montait
+de la cit entire, telle qu'une fume d'ivresse; et ce
+pape, du fond de sa chambre stoquement close, se mettant
+ jouer sur les embellissements de son ancienne
+ville, tchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires
+dtermin par ce gouvernement italien qu'il traitait de
+spoliateur, puis perdant brusquement des millions dans
+une colossale catastrophe qu'il aurait d souhaiter, mais
+qu'il n'avait pas prvue! Non, jamais, un roi dtrn
+n'avait cd une suggestion plus singulire, pour se
+compromettre dans une aventure plus tragique, qui le
+frappait comme un chtiment. Et ce n'tait pas un roi,
+c'tait le dlgu de Dieu, c'tait Dieu lui-mme, infaillible,
+aux yeux de la chrtient idoltre!</p>
+
+<p>Le dessert venait d'tre servi, un fromage de chvre,
+des fruits, et Narcisse achevait une grappe de raisin,
+lorsque, levant les yeux, il s'cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez raison, mon cher, je vois trs bien
+cette ombre ple, l-haut, derrire les vitres, dans la
+chambre du Saint-Pre.</p>
+
+<p>Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fentre, dit
+lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparatre,
+et elle est toujours l, immobile, toute blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune
+homme, de son air languissant, sans qu'on st s'il se
+moquait. Il est comme tout le monde, il regarde par sa
+fentre, quand il veut se distraire un peu; d'autant plus
+qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.</p>
+
+<p>Et c'tait bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait
+de Pierre, l'envahissait d'une motion grandissante. On
+parlait du Vatican ferm, il s'tait imagin un palais
+sombre, clos de hautes murailles, car personne n'avait
+dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait
+Rome et que, de sa fentre, le pape voyait le monde. Cette
+immensit, Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du<a name="page_347" id="page_347"></a>
+sommet du Janicule, pour l'avoir revue des loges de
+Raphal et du dme de la basilique. Et ce que Lon XIII
+regardait cette minute, immobile et blanc derrire les
+vitres, Pierre l'voquait, le voyait avec lui. Au centre du
+vaste dsert de la Campagne, que bornaient les monts de
+la Sabine et les monts Albains, Lon XIII voyait les sept
+collines illustres, le Janicule que couronnaient les arbres
+de la villa Pamphili, l'Aventin o il ne restait que les
+trois glises demi caches dans les verdures, le Coelius
+plus recul, dsert encore, parfum par les oranges
+mres de la villa Mattei, le Palatin que bordait une
+maigre range de cyprs, pousss l comme sur la tombe
+des Csars, l'Esquilin d'o se dressait le clocher mince
+de Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait
+une carrire ventre, avec son amas confus et blanchtre
+de constructions neuves, le Capitule qu'indiquait peine
+le campanile carr du palais des Snateurs, le Quirinal
+o s'allongeait le palais du roi, d'un jaune clatant parmi
+les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre Sainte-Marie-Majeure,
+toutes les basiliques, Saint-Jean de
+Latran, le berceau de la papaut, Saint-Paul hors les
+Murs, Sainte-Croix de Jrusalem, Sainte-Agns, et les
+dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Charles,
+de Saint-Jean des Florentins, et les quatre cents
+glises de Rome, qui font de la ville un champ sacr
+plant de croix. Il voyait les monuments fameux, tmoignages
+de l'orgueil de tous les sicles, le fort Saint-Ange,
+un tombeau d'empereur transform en une forteresse
+papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie
+Appienne, l-bas, puis les ruines parses des Thermes
+de Caracalla, de la maison de Septime-Svre, des colonnes,
+des portiques, des arcs de triomphe, puis les
+palais et les villas des somptueux cardinaux de la Renaissance,
+le palais Farnse, le palais Borghse, la villa
+Mdicis, et d'autres, et d'autres, dans un pullulement
+de toitures et de faades. Mais il voyait surtout, sous sa<a name="page_348" id="page_348"></a>
+fentre mme, gauche, l'abomination du nouveau quartier
+inachev des Prs du Chteau. L'aprs-midi, lorsqu'il
+se promenait dans ses jardins, que le mur de Lon IV
+bastionne comme un plateau de citadelle, il avait la vue
+affreuse du vallon qu'on a ravag au pied du mont Mario,
+pour y tablir des briqueteries, l'heure fivreuse de la
+folie des constructions. Les pentes vertes sont ventres,
+des tranches jauntres les coupent de toutes parts; tandis
+que les usines, fermes aujourd'hui, ne sont plus que des
+ruines lamentables, avec leurs hautes chemines mortes,
+d'o la fume ne monte plus. Et, toutes les autres heures
+du jour, il ne pouvait s'approcher de sa fentre, sans
+avoir sous les yeux le spectacle des btisses abandonnes,
+pour lesquelles avaient travaill tant de briqueteries,
+ces btisses mortes galement avant d'avoir vcu, o il
+n'y avait cette heure que la misre grouillante de Rome,
+qui pourrissait l comme la dcomposition mme des
+vieilles socits.</p>
+
+<p>Mais Pierre surtout s'imaginait que Lon XIII, l'ombre
+toute blanche l-haut, finissait par oublier le reste de la
+ville, pour laisser sa rverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui
+dcouronn, ne dressant dans le ciel bleu que
+ses cyprs noirs. Sans doute il rebtissait en pense les
+palais des Csars, il aimait y voquer de grandes
+ombres glorieuses, vtues de pourpre, ses anctres vritables,
+empereurs et grands pontifes, qui seuls pouvaient
+lui dire comment on rgnait sur tous les peuples, en matre
+absolu du monde. Puis, ses regards allaient au Quirinal,
+et l il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle
+de la royaut d'en face. Quelle trange rencontre, ces
+deux palais qui se regardent, le Quirinal et le Vatican,
+qui dominent, qui sont dresss l'un devant l'autre, par-dessus
+la Rome du moyen ge et de la Renaissance, dont
+les toitures, cuites et dores sous les brlants soleils, s'entassent
+et se confondent au bord du Tibre. Avec une
+simple jumelle de thtre, le pape et le roi, quand ils se<a name="page_349" id="page_349"></a>
+mettent leur fentre, peuvent se voir trs nettement.
+Ils ne sont que des points ngligeables, perdus dans
+l'tendue sans bornes; et quel abme entre eux, que de
+sicles d'histoire, que de gnrations qui ont lutt et
+souffert, que de grandeur morte et que de semence pour
+le mystrieux avenir! Ils se voient, ils en sont encore
+l'ternelle lutte, qui aura le peuple dont le flot s'agite
+l sous leurs yeux, qui restera le souverain absolu, du
+pontife, pasteur des mes, ou du monarque, matre des
+corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles taient les
+rflexions, les rveries de Lon XIII, derrire ces vitres,
+o il croyait toujours distinguer sa ple figure d'apparition.
+Devant la nouvelle Rome, aux vieux quartiers ravags,
+aux nouveaux quartiers battus par un vent de dsastre,
+il devait certainement se rjouir de l'avortement colossal
+du gouvernement italien. On lui avait vol sa ville, on
+avait eu l'air de dire qu'on voulait lui montrer comment
+on crait une grande capitale, et on aboutissait cette
+catastrophe, tant de laides btisses inutiles, qu'on ne
+savait mme comment finir. Il ne pouvait qu'tre ravi
+des embarras terribles, dans lesquels le rgime usurpateur
+tait tomb, la crise politique, la crise financire,
+tout un malaise national grandissant, o ce rgime semblait
+menac de sombrer un jour; et, pourtant, n'avait-il
+pas lui-mme l'me d'un patriote, n'tait-il pas un fils
+aimant de cette Italie, dont le gnie et la sculaire ambition
+circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien
+contre l'Italie, tout au contraire pour qu'elle redevnt la
+matresse de la terre! Une douleur montait srement, au
+milieu de la joie de son esprance, quand il la voyait
+ainsi ruine, menace de la faillite, talant cette Rome
+bouleverse et inacheve, qui tait l'aveu public de son
+impuissance. Mais, si la dynastie de Savoie devait tre
+emporte un jour, n'tait-il pas l, lui, pour la remplacer
+et rentrer enfin en possession de sa ville, que, depuis
+quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fentre, en proie<a name="page_350" id="page_350"></a>
+aux dmolisseurs et aux maons? Il redevenait le matre,
+il rgnait sur le monde, trnait dans la Cit prdestine,
+ laquelle les prophties avaient assur l'ternit et
+l'universelle domination.</p>
+
+<p>Et l'horizon s'largissait, et Pierre se demanda ce
+que Lon XIII voyait par del Rome, par del la Campagne
+romaine, par del les monts de la Sabine et les
+monts Albains, dans la chrtient entire. Puisqu'il s'tait
+enferm dans son Vatican depuis dix-huit annes, puisqu'il
+n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fentre
+de sa chambre, que voyait-il de l-haut, quels chos,
+quelles vrits et quelles certitudes lui arrivaient de nos
+socits modernes? Parfois, des hauteurs du Viminal o
+la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives
+devaient lui parvenir; et c'tait notre civilisation scientifique,
+les peuples rapprochs, l'humanit libre allant
+l'avenir. Rvait-il lui-mme de libert, lorsque, tournant
+les regards vers la droite, il devinait la mer, l-bas, au
+del des tombeaux de la voie Appienne? Avait-il jamais
+voulu partir, quitter Rome et son pass, pour fonder
+ailleurs la papaut des nouvelles dmocraties? Puisqu'on
+le disait d'un esprit si net, si pntrant, il aurait d comprendre,
+il aurait d trembler, aux bruits lointains qui
+lui venaient de certains pays de lutte, de cette Amrique
+par exemple, o des vques rvolutionnaires taient en
+train de conqurir le peuple. tait-ce pour lui ou pour
+eux qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il
+s'enttait dans son Vatican, li de tous cts par le dogme
+et la tradition, n'tait-il pas craindre qu'une rupture un
+jour ne s'impost? Et la menace d'un vent de schisme,
+soufflant de loin, lui passait sur la face, l'emplissait d'une
+angoisse croissante. C'tait bien pour cela qu'il s'tait
+fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler
+dans sa main toutes les forces parses de l'glise, fermant
+les yeux sur les audaces de certains vques autant
+que la tolrance le permettait, s'efforant lui-mme de<a name="page_351" id="page_351"></a>
+conqurir le peuple, en se mettant avec lui contre les
+monarchies tombes. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se
+trouvait-il pas mur derrire la porte de bronze, dans la
+stricte formule catholique, o les sicles l'enchanaient?
+L'obstination y tait fatale, il lui serait impossible de ne
+rgner que sur les mes, par sa force relle et toute-puissante,
+ce pouvoir purement spirituel, cette autorit morale
+de l'au-del, qui amenait l'humanit ses pieds, qui faisait
+s'agenouiller les plerinages et s'vanouir les femmes.
+Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce
+serait changer le centre du monde catholique, ce serait
+n'tre plus lui, chef du catholicisme, mais un autre, chef
+d'une autre chose. Et quelles penses inquites, cette
+fentre, si le vent du soir, parfois, lui apportait la vague
+image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle,
+confuse encore, qui s'laborait, dans le sourd pitinement
+des nations en marche, dont les bruits lui arrivaient la
+fois de tous les points de l'horizon!</p>
+
+<p>Mais, ce moment, Pierre sentit que, derrire les vitres
+closes, l'ombre blanche, l'ombre immobile tait tenue debout
+par l'orgueil, dans la continuelle certitude de vaincre.
+Si les hommes n'y suffisaient pas, le miracle interviendrait.
+Il avait l'absolue conviction qu'il rentrerait en possession
+de Rome; et, si ce n'tait pas lui, ce serait son
+successeur. L'glise, dans son indomptable nergie de
+vivre, n'avait-elle pas l'ternit devant elle? D'ailleurs,
+pourquoi pas lui? Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible?
+Demain, si Dieu le voulait, malgr tous les raisonnements
+humains, malgr l'apparence de la logique des
+faits, sa ville lui serait rendue, quelque brusque
+tournant de l'Histoire. Ah! quelle fte cette fille prodigue,
+dont il n'avait cess de suivre les aventures quivoques,
+de ses yeux paternels mouills de larmes! Il
+oublierait vite les dbordements auxquels il venait
+d'assister pendant dix-huit annes, toutes les heures et
+par toutes les saisons. Peut-tre rvait-il ce qu'il ferait<a name="page_352" id="page_352"></a>
+de ces quartiers nouveaux, dont on l'avait souille: les
+abattrait-il, les laisserait-il l comme un tmoignage de
+la dmence des usurpateurs? Elle redeviendrait la ville
+auguste et morte, ddaigneuse des vains soucis de propret
+et d'aisance matrielles, rayonnant sur le monde
+telle qu'une me pure, dans la gloire traditionnelle des
+sicles passs. Et son rve continuait, imaginait la faon
+dont les choses allaient se passer, demain sans doute.
+Tout valait mieux que la maison de Savoie, mme une
+rpublique. Pourquoi pas une rpublique fdrative, qui
+morcellerait l'Italie selon les anciennes divisions politiques
+abolies, et qui lui restituerait Rome, et qui le choisirait
+comme le protecteur naturel de l'tat, ainsi reconstitu?
+Puis, ses regards s'tendaient au del de Rome, au del de
+l'Italie, son rve s'largissait, s'largissait toujours, englobait
+la France rpublicaine, l'Espagne qui pouvait l'tre
+de nouveau, l'Autriche elle-mme qui un jour serait
+gagne, toutes les nations catholiques devenues les tats-Unis
+d'Europe, pacifies et fraternisant sous sa haute
+prsidence de Souverain Pontife. Puis, dans le triomphe
+suprme, c'taient enfin toutes les autres glises qui
+disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient
+ lui comme au pasteur unique, Jsus qui rgnait en sa
+personne sur la dmocratie universelle.</p>
+
+<p>Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rve qu'il
+prtait Lon XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des
+statues, l, sur la colonnade!</p>
+
+<p>Il s'tait fait servir une tasse de caf, il fumait languissamment
+un cigare, retomb ses seules proccupations
+d'esthtique raffine.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire
+sur le mauve, comme si le sang bleu des anges coulait
+dans leurs veines de pierre... C'est le soleil de Rome,
+mon ami, qui leur donne cette vie supra-terrestre, car elles
+vivent, je les ai vues me sourire et me tendre les bras, par<a name="page_353" id="page_353"></a>
+certains beaux crpuscules... Ah! Rome, Rome merveilleuse
+et dlicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi
+pauvre que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!</p>
+
+<p>Cette fois, Pierre ne put s'empcher d'tre surpris, en
+se rappelant sa voix si nette, son esprit de financier si
+clair et si sec. Et sa pense retourna aux Prs du Chteau,
+une affreuse tristesse lui noya le c&oelig;ur, devant cette vocation
+dernire de tant de misre et de tant de souffrance. Il
+revoyait de nouveau la salet immonde o tant de cratures
+se gtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne
+le plus grand nombre une existence de btes
+maudites, sans joie, sans pain. Et, comme ses regards
+remontaient encore vers les fentres du Vatican, il songea,
+en croyant voir se lever une main ple, derrire les vitres,
+ cette bndiction papale que Lon XIII donnait de si
+haut, par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les
+monts, aux fidles de la chrtient entire. Et cette bndiction
+lui apparut tout d'un coup drisoire et impuissante,
+puisque depuis tant de sicles elle n'avait pu supprimer
+une seule des douleurs de l'humanit, puisqu'elle n'arrivait
+mme pas faire un peu de justice pour les misrables
+qui agonisaient l, en bas, sous la fentre.<a name="page_354" id="page_354"></a></p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+<p>Ce soir-l, au crpuscule, comme Benedetta avait fait
+dire Pierre qu'elle dsirait lui parler, il descendit et la
+trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant
+toutes deux sous le jour finissant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'criait la
+jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec
+Dario encore; ou plutt elle devait le guetter, il l'a
+aperue qui l'attendait, dans une alle du Pincio,
+et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
+beaut!</p>
+
+<p>Benedetta s'gaya doucement de son enthousiasme.
+Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car,
+bien que trs raisonnable, elle finissait par souffrir de
+cette passion, qu'elle sentait si nave et si forte. Que Dario
+s'amust, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait lui,
+qu'il tait jeune et qu'il n'tait pas dans les ordres. Seulement,
+cette misrable fille l'aimait trop, et elle craignait
+qu'il ne s'oublit, la fleur de beaut excusant tout. Aussi
+avoua-t-elle le secret de son c&oelig;ur, en dtournant la
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur l'abb... Vous voyez, nous
+sommes en train de mdire. Mon pauvre Dario est accus
+de mettre mal toutes les beauts de Rome... Ainsi, on
+raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre
+les bouquets de roses dont la Tonietta promne la blancheur
+au Corso, depuis quinze jours.</p>
+
+<p>Celia aussitt se passionna.<a name="page_355" id="page_355"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est certain, ma chre! D'abord, on a dout,
+on a nomm le petit Pontecorvo et Moretti, le lieutenant.
+Et les histoires marchaient, tu penses... Aujourd'hui,
+tout le monde sait que le coup de c&oelig;ur de la Tonietta
+est Dario en personne. D'ailleurs, il est all la voir dans
+sa loge, au Costanzi.</p>
+
+<p>Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette
+Tonietta, que le jeune prince lui avait montre, au Pincio,
+une des rares demi-mondaines dont la belle socit de
+Rome se proccupait. Et il se rappela aussi la galante
+particularit qui rendait celle-ci clbre, le caprice dsintress
+qui la prenait parfois pour un amant de passage,
+dont elle s'obstinait ds lors n'accepter chaque matin
+qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, lorsqu'elle
+apparaissait, au Corso, pendant des semaines souvent,
+avec ces roses pures, c'tait parmi les dames de la bonne
+compagnie tout un moi, toute une ardente curiosit, en
+qute du nom de l'homme lu et ador. Depuis la mort
+du vieux marquis Manfredi, qui lui avait laiss son petit
+palais de la rue des Mille, la Tonietta tait rpute pour
+la correction de sa voiture, l'lgante simplicit de sa
+toilette, que dparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants.
+Il y avait prs d'un mois que le riche Anglais qui
+l'entretenait, tait en voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est trs bien, elle est trs bien, rpta Celia
+avec conviction, de son air candide de vierge qui ne s'intressait
+qu'aux choses de l'amour. Et jolie, avec ses
+grands yeux doux, oh! pas belle comme la Pierina, non!
+cela est impossible; mais jolie voir, une vraie caresse
+pour le regard!</p>
+
+<p>D'un geste involontaire, Benedetta sembla carter la
+Pierina de nouveau; et, quant la Tonietta, elle l'acceptait,
+elle savait bien qu'elle tait une simple distraction,
+la caresse d'un moment, ainsi que le disait son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui<a name="page_356" id="page_356"></a>
+se ruine en roses blanches! Il faudra que je le plaisante
+un peu... Elles finiront par me le voler, elles ne me le
+laisseront pas, pour peu que notre affaire tarde s'arranger...
+Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles.
+Oui, l'affaire va tre reprise, et ma tante est sortie justement
+pour a.</p>
+
+<p>Et, comme Celia se levait, au moment o Victorine
+apportait une lampe, Benedetta se tourna vers Pierre, qui
+se mettait galement debout.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant
+pour le divorce de son amie, voulant savoir o en taient
+les choses et si le mariage des deux amants aurait bientt
+lieu. Et elle l'embrassa perdument.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu as de l'espoir dsormais, tu crois que le
+Saint-Pre le rendra ta libert? Oh! ma chrie, que je
+suis heureuse pour toi, comme ce sera gentil quand tu
+seras avec Dario!... Moi, ma chrie, je suis de mon ct
+trs contente, parce que je vois bien que mon pre et ma
+mre se lassent de mon enttement. Hier encore, je leur
+ai dit, tu sais, de mon petit air tranquille: Je veux
+Attilio, et vous me le donnerez. Alors, mon pre a eu
+une colre pouvantable, m'accablant d'injures, me menaant
+du poing, criant que, s'il m'avait fait la tte aussi
+dure que la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il
+s'est tourn furieusement vers ma mre, silencieuse et
+ennuye, en disant: Eh! donnez-le-lui donc, son Attilio,
+pour qu'elle nous fiche la paix... Oh! ce que je suis
+contente, ce que je suis contente!</p>
+
+<p>Pierre et Benedetta ne purent s'empcher de rire, tellement
+son visage de vierge, d'une puret de lis, exprimait
+une joie innocente et cleste. Et elle partit enfin,
+en compagnie de la femme de chambre, qui l'attendait
+dans le premier salon.</p>
+
+<p>Ds qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a charge<a name="page_357" id="page_357"></a>
+de vous donner... Il parat que le bruit de votre prsence
+ Rome se rpand et qu'on fait circuler sur vous les histoires
+les plus inquitantes. Votre livre serait un appel
+ardent au schisme, vous-mme ne seriez qu'un schismatique
+ambitieux et turbulent, qui, aprs avoir publi son
+&oelig;uvre Paris, se serait empress d'accourir Rome
+pour la lancer, en dchanant tout un affreux scandale
+autour d'elle... Si vous tenez toujours voir Sa Saintet
+pour plaider votre cause, on vous conseille donc de vous
+faire oublier, de disparatre compltement pendant deux
+ trois semaines.</p>
+
+<p>Pierre coutait dans la stupeur. Mais on finirait par le
+rendre enrag! mais on la lui donnerait, l'ide du
+schisme, d'un scandale justicier et librateur, en le promenant
+ainsi d'chec en chec, comme pour user sa patience!
+Il voulut se rcrier, protester. Puis, il eut un
+geste de lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme,
+qui, certainement, tait sincre et affectueuse?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a prie de me donner ce conseil?</p>
+
+<p>Elle ne rpondit pas, se contenta de sourire. Et il eut
+une brusque intuition.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Alors, sans vouloir rpondre directement, elle se mit
+faire un loge mu du prlat. Cette fois, il consentait la
+diriger dans l'interminable affaire de l'annulation de son
+mariage. Il en avait confr longuement avec sa tante,
+donna Serafina, qui venait justement de se rendre au
+palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de certaines
+premires dmarches. Le pre Lorenza, le confesseur de
+la tante et de la nice, devait aussi se trouver l'entrevue,
+car cette affaire du divorce tait au fond son &oelig;uvre, il
+y avait toujours pouss les deux femmes, comme pour
+trancher le lien qu'avait nou, au milieu de si belles illusions,
+le cur patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait les
+raisons de son esprance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si<a name="page_358" id="page_358"></a>
+heureuse, maintenant que mon affaire est entre ses mains...
+Mon ami, soyez raisonnable vous aussi, ne vous rvoltez
+pas, abandonnez-vous. Je vous assure que vous vous en
+trouverez bien un jour.</p>
+
+<p>La tte basse, Pierre rflchissait. Rome l'avait envelopp,
+il y satisfaisait chaque heure des curiosits plus
+vives, et la pense d'y rester deux trois semaines encore
+n'avait rien pour lui dplaire. Sans doute il sentait, dans
+ces continuels retards, un miettement possible de sa
+volont, une usure d'o il sortirait diminu, dcourag,
+inutile. Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours
+de ne rien abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Pre
+que pour affirmer plus hautement sa foi nouvelle?
+Il refit tout bas ce serment, puis il cda. Et, comme il
+s'excusait d'tre un embarras au palais:</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'cria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir!
+Je vous garde, je m'imagine que votre prsence ici va
+nous porter bonheur tous, maintenant que la chance
+semble tourner.</p>
+
+<p>Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rder autour
+de Saint-Pierre ni du Vatican, o la vue continuelle de sa
+soutane devait avoir veill l'attention. Il promit mme
+de rester huit jours sans presque sortir du palais, dsireux
+de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
+Rome mme. Et il causa encore un instant, heureux du
+grand calme qui rgnait dans le salon, depuis que la
+lampe l'clairait d'une clart dormante. Six heures venaient
+de sonner, la nuit tait noire dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence n'a-t-elle pas t souffrante aujourd'hui?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, rpondit la contessina. Oh! un peu de
+fatigue seulement, nous ne sommes pas inquiets... Mon
+oncle m'a fait prvenir par don Vigilio qu'il s'enfermait
+dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui dicter des
+lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.</p>
+
+<p>Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue<a name="page_359" id="page_359"></a>
+dserte ni du vieux palais vide, muet et songeur comme
+une tombe. Et, ce moment, dans ce salon si mollement
+endormi, plein dsormais de la douceur d'un rve d'espoir,
+il y eut une entre en tempte, un tourbillon de jupes,
+une haleine entrecoupe d'pouvante. C'tait Victorine,
+qui, disparue depuis qu'elle avait apport la lampe,
+revenait essouffle, effare.</p>
+
+<p>&mdash;Contessina, contessina...</p>
+
+<p>Benedetta s'tait leve, toute blanche, toute froide
+soudainement, comme l'entre d'un vent de malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? quoi?... Qu'as-tu courir et trembler?</p>
+
+<p>&mdash;Dario, monsieur Dario, en bas... J'tais descendue
+pour voir si l'on avait allum la lanterne du porche,
+parce qu'on l'oublie souvent... Et l, sous le porche, dans
+l'ombre, j'ai butt contre monsieur Dario... Il est par
+terre, il a un coup de couteau quelque part.</p>
+
+<p>Un cri jaillit du c&oelig;ur de l'amoureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, bless.</p>
+
+<p>Mais elle n'entendait pas, elle continuait crier d'une
+voix qui montait:</p>
+
+<p>&mdash;Mort! mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il m'a parl... Et, de grce, taisez-vous!
+Il m'a fait taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on
+sache; il m'a dit de venir vous chercher, vous, vous
+seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abb est l, il va
+descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.</p>
+
+<p>Pierre l'coutait, perdu lui aussi. Et, lorsqu'elle
+voulut prendre la lampe, sa main droite qui tremblait
+apparut tache de sang, ayant sans doute tt le corps,
+par terre. Cette vue fut si horrible pour Benedetta, qu'elle
+se remit gmir follement.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons
+sans faire de bruit. Je prends la lampe, parce que tout
+de mme il faut voir clair... Vite, vite!</p>
+
+<p>En bas, en travers du porche, devant l'entre du vestibule,<a name="page_360" id="page_360"></a>
+Dario gisait sur le dallage, comme si, frapp dans
+la rue, il n'avait eu que la force de faire quelques pas pour
+tomber l. Et il venait de s'vanouir, trs ple, les lvres
+pinces, les yeux clos. Benedetta, qui retrouvait l'nergie
+de sa race, dans l'excs de sa douleur, ne se lamentait plus,
+ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, largis
+et fous, sans comprendre. L'horrible, c'tait le coup
+de foudre de la catastrophe, l'imprvu, l'inexpliqu, le
+pourquoi et le comment de ce meurtre, au milieu du
+silence noir du vieux palais dsert, envahi par la nuit.
+La blessure devait saigner trs peu, les vtements seuls
+taient souills.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite! rpta Victorine demi-voix, aprs
+avoir baiss et promen la lampe pour se rendre compte.
+Le portier n'est pas l, il est toujours chez le menuisier
+d' ct, rire avec la femme, et vous voyez qu'il n'a pas
+encore allum la lanterne; mais il peut rentrer... Monsieur
+l'abb et moi, nous allons vite monter le prince
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>Elle seule avait maintenant toute sa tte, en femme de
+bel quilibre et de tranquille activit. Les deux autres,
+dans leur stupeur persistante, l'coutaient sans trouver un
+mot, lui obissaient avec une docilit d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Contessina, il va falloir que vous nous clairiez.
+Tenez, prenez la lampe et baissez-la un peu, pour qu'on
+voie les marches... Vous, monsieur l'abb, chargez-vous
+des pieds. Moi, je vais le prendre sous les bras. Et n'ayez
+pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!</p>
+
+<p>Ah! cette monte, par l'escalier monumental, aux
+marches basses, aux paliers larges comme des salles
+d'armes! Cela facilitait le cruel transport, mais quel
+lugubre cortge, sous la faible clart vacillante de la
+lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par
+la volont! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille
+demeure morte, o l'on n'entendait que l'miettement
+des murs, le petit travail de ruine qui achevait de faire<a name="page_361" id="page_361"></a>
+craquer les plafonds. Victorine continuait chuchoter
+des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
+au bord des pierres luisantes, dployait une force
+exagre, qui l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient
+le long des piliers, des vastes murailles nues,
+jusqu' la haute vote, dcore de caissons. Il fallut faire
+une halte, tant l'tage paraissait interminable. Puis, la
+lente marche fut reprise.</p>
+
+<p>Heureusement, l'appartement de Dario, compos de
+trois pices, une chambre, un cabinet de toilette et un
+salon, se trouvait au premier, la suite de celui du cardinal,
+dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils n'avaient
+plus qu' suivre la galerie en touffant le bruit de leurs
+pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le
+bless sur son lit.</p>
+
+<p>Victorine en eut un lger rire de satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait!... Dbarrassez-vous donc de la lampe,
+contessina. Tenez! ici, sur cette table... Et je vous rponds
+bien que personne ne nous a entendus; d'autant plus que
+c'est une vraie chance que donna Serafina soit sortie et
+que Son minence ait gard don Vigilio avec elle, les
+portes closes... J'avais envelopp les paules dans ma
+jupe, pas une goutte de sang n'a d tomber; et, tout
+l'heure, je donnerai moi-mme un coup d'ponge, en
+bas.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Il respire... Alors, je vous laisse l tous les deux
+pour le garder, et moi je cours chercher le bon docteur
+Giordano, qui vous a vue natre, contessina, et qui est un
+homme sr.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls, en face du bless vanoui,
+dans cette chambre demi obscure, o semblait frissonner
+maintenant tout l'affreux cauchemar qui tait en eux,
+Benedetta et Pierre restrent aux deux cts du lit, sans
+trouver encore un mot se dire. Elle avait ouvert les
+bras, s'tait tordu les mains, avec un gmissement sourd,<a name="page_362" id="page_362"></a>
+dans un besoin de dtendre et d'exhaler sa douleur. Puis,
+se penchant, elle guetta la vie sur ce visage ple, aux
+yeux ferms. Il respirait en effet, mais d'une respiration
+trs lente, peine sensible. Une faible rougeur pourtant
+montait ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait
+serre, comme pour y mettre l'angoisse de son c&oelig;ur;
+et elle fut si heureuse de sentir qu'il lui rendait faiblement
+son treinte.</p>
+
+<p>&mdash;Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arriv,
+mon Dieu?</p>
+
+<p>Mais lui, sans rpondre, s'inquitait de la prsence de
+Pierre. Quand il l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant
+du regard, avec crainte, si personne autre n'tait
+dans la chambra. Et il finit par murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'a vu, personne ne sait?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter
+avec Victorine, sans rencontrer me qui vive. Ma tante est
+sortie, mon oncle est enferm chez lui.</p>
+
+<p>Alors, il sembla soulag, il eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que personne ne sache, c'est si bte!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arriv, mon Dieu? demanda-t-elle de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...</p>
+
+<p>Il abaissait les paupires, d'un air de fatigue, tchant
+d'chapper la question. Puis, il dut comprendre qu'il
+ferait mieux de dire tout de suite une partie de la vrit.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qui s'tait cach dans l'ombre du porche,
+au crpuscule, et qui devait m'attendre... Sans doute,
+alors, quand je suis rentr, il m'a plant son couteau, l,
+dans l'paule.</p>
+
+<p>Frmissante, elle se pencha encore, le regarda au
+fond des yeux, en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc, qui donc, cet homme?</p>
+
+<p>Et, comme il bgayait, d'une voix de plus en plus lasse,
+qu'il ne savait pas, que l'homme avait fui dans les<a name="page_363" id="page_363"></a>
+tnbres, sans qu'il pt le reconnatre, elle eut un cri
+terrible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!</p>
+
+<p>Elle dlirait.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas t lui, il ne
+veut pas que nous soyons l'un l'autre, et il te tuera
+plutt, le jour o je serai libre de me donner toi. Je le
+connais bien, jamais je ne serai heureuse... C'est Prada,
+c'est Prada!</p>
+
+<p>Mais une brusque nergie avait soulev le bless, et il
+protestait loyalement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un
+homme travaillant pour lui... a, je te le jure. Je n'ai
+pas reconnu l'homme, mais ce n'est pas Prada, non,
+non!</p>
+
+<p>Dario avait un tel accent de vrit, que Benedetta dut
+tre convaincue. D'ailleurs, elle fut reprise d'pouvante,
+elle sentit la main qu'elle tenait mollir dans la sienne,
+redevenir moite et inerte, comme si elle se glaait.
+puis par l'effort qu'il venait de faire, il tait retomb,
+la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, vanoui.
+Et il semblait mourir.</p>
+
+<p>perdue, elle le toucha de ses mains ttonnantes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, voyez donc, voyez donc... Mais il
+se meurt! mais il se meurt! le voici dj tout froid...
+Ah! grand Dieu, il se meurt!</p>
+
+<p>Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'effora de
+la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Il a trop parl, il a perdu connaissance, comme
+tout l'heure... Je vous assure que je sens son c&oelig;ur
+battre. Tenez! mettez votre main... De grce, ne vous
+affolez pas, le mdecin va venir, tout ira trs bien.</p>
+
+<p>Et elle ne l'coutait pas, et il assista alors une scne
+extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement,
+elle s'tait jete sur le corps de l'homme ador, elle le
+serrait d'une treinte frntique, elle le baignait de<a name="page_364" id="page_364"></a>
+larmes, elle le couvrait de baisers, en balbutiant des paroles
+de flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me
+suis pas donne toi, j'ai eu cette btise de me refuser,
+lorsqu'il tait temps encore de connatre le bonheur...
+Oui, une ide pour la Madone, une ide que la virginit
+lui plat et qu'on doit se garder vierge son mari, si l'on
+veut qu'elle bnisse le mariage... Qu'est-ce que a pouvait
+lui faire que nous fussions heureux tout de suite?
+Et puis, et puis, vois-tu, si elle m'avait tromp, si elle te
+prenait avant que nous eussions dormi aux bras l'un de
+l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui de
+ne m'tre pas damne avec toi, oui, oui! la damnation
+plutt que de ne pas nous tre possds de tout notre
+sang, de toutes nos lvres!</p>
+
+<p>tait-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui
+patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre,
+terrifi, ne la reconnaissait plus. Jusque-l, il l'avait vue
+d'une telle rserve, d'une pudeur si naturelle, dont le
+charme presque enfantin semblait venir de sa nature
+elle-mme! Sans doute, sous le coup de la menace et de
+la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se rveiller
+en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil,
+de furieux apptits, exasprs et dchans. Elle voulait
+sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle
+clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
+arrachait de sa propre chair.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, madame, rptait le prtre, calmez-vous...
+Il vit, son c&oelig;ur bat... Vous vous faites un
+mal affreux.</p>
+
+<p>Mais elle voulait mourir avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon chri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi...
+Je me coucherai sur ton c&oelig;ur, je te serrerai si
+fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens,
+et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble...
+Oui, oui, nous serons morts et nous serons maris tous<a name="page_365" id="page_365"></a>
+de mme. Je t'ai promis de n'tre qu' toi, je serai toi
+malgr tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chri,
+ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux
+que je meure mon tour, quand tu seras mort!</p>
+
+<p>Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis,
+toute une flambe de passion sauvage, de feu et de sang,
+avait pass. Mais les larmes gagnrent Benedetta, de gros
+sanglots la brisrent, la jetrent au bord du lit, aveugle,
+sans force. Et, heureusement, mettant fin la farouche
+scne, le mdecin parut, amen par Victorine.</p>
+
+<p>Le docteur Giordano, qui avait dpass la soixantaine,
+tait un petit vieillard boucles blanches, ras et frais de
+teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure
+d'aimable prlat, au milieu de sa clientle d'glise. Et il
+tait excellent homme, disait-on, soignait les pauvres
+pour rien, se montrait surtout d'une rserve et d'une
+discrtion ecclsiastiques, dans les cas dlicats. Depuis
+trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes,
+et jusqu' l'minentissime cardinal lui-mme, ne passaient
+que par ses mains prudentes.</p>
+
+<p>Doucement, clair par Victorine, aid par Pierre, il
+dshabilla Dario que la douleur tira de son vanouissement,
+examina la blessure, la dclara tout de suite sans
+danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines
+de lit au plus, et aucune complication craindre.
+Et, comme tous les mdecins de Rome, en amoureux des
+beaux coups de couteau qu'il avait journellement soigner,
+parmi ses clients de hasard du bas peuple, il
+s'attardait avec complaisance la plaie, l'admirait en
+connaisseur, trouvait sans doute que c'tait l de la
+besogne bien faite. Il finit par dire au prince, demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Nous appelons a un avertissement... L'homme n'a
+pas voulu tuer, le coup a t port de haut en bas, de
+faon glisser dans les chairs, sans mme intresser
+l'os... Ah! il faut tre adroit, c'est joliment plant.<a name="page_366" id="page_366"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, murmura Dario, il m'a pargn, il m'aurait
+trou de part en part.</p>
+
+<p>Benedetta n'entendait point. Depuis que le mdecin
+avait dclar le cas sans gravit aucune, en expliquant
+que la faiblesse et l'vanouissement ne venaient que de
+la violente secousse nerveuse, elle tait tombe sur une
+chaise, dans un tat de prostration absolue. C'tait la dtente
+de la femme, aprs l'affreuse crise de dsespoir.
+Des larmes douces, lentes, se mirent couler de ses
+yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec
+une effusion de joie passionne et muette.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est
+inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire...
+Personne n'a rien vu, parat-il, except monsieur l'abb,
+ qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on
+n'aille pas surtout inquiter le cardinal, ni mme ma
+tante, enfin aucun des amis de la maison.</p>
+
+<p>Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez
+pas... Pour tout le monde, vous tes tomb dans l'escalier
+et vous vous tes dmis l'paule... Et, maintenant
+que vous voil pans, tchez de dormir sans trop de
+fivre. Je reviendrai demain matin.</p>
+
+<p>Alors, des jours de grand calme s'coulrent lentement,
+une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta
+les premires journes sans mme sortir du vieux palais
+ensommeill, lisant, crivant, n'ayant chaque aprs-midi,
+jusqu'au crpuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
+dans la chambre de Dario, o il tait certain de trouver
+Benedetta. Aprs quarante-huit heures d'une fivre assez
+intense, la gurison avait pris son train accoutum;
+et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de
+l'paule dmise tait accepte par tout le monde, ce
+point que le cardinal exigea de la stricte conomie de
+donna Serafina qu'une seconde lanterne ft allume sur
+le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelt plus.<a name="page_367" id="page_367"></a>
+Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut
+qu'une secousse dernire, une menace de trouble plutt,
+ laquelle Pierre fut ml, un soir qu'il s'attardait prs
+du convalescent.</p>
+
+<p>Comme Benedetta s'tait absente quelques minutes,
+Victorine, qui avait mont un bouillon, se pencha en
+reprenant la tasse, pour dire trs bas au prince:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina,
+qui vient tous les jours en pleurant demander de
+vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rde, et
+j'aime mieux vous prvenir.</p>
+
+<p>Malgr lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque
+certitude, il comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait,
+vit bien ce qu'il pensait. Aussi, sans rpondre Victorine:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, l'abb, c'est cette brute de Tito... Je vous
+demande un peu! est-ce assez bte?</p>
+
+<p>Mais, bien qu'il se dfendt d'avoir rien fait, pour que
+le frre lui donnt l'avertissement de ne pas toucher
+sa s&oelig;ur, il souriait d'un air d'embarras, trs ennuy, un
+peu honteux mme d'une pareille histoire. Et il fut videmment
+soulag, lorsque le prtre promit de voir la
+jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre
+qu'elle devait rester chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Une aventure stupide, stupide! rptait le prince en
+exagrant sa colre, comme pour se railler lui-mme.
+Vraiment, c'est d'un autre sicle.</p>
+
+<p>Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint
+s'asseoir prs de son cher malade. Et la douce veille
+continua, dans la vieille chambre assoupie, dans le vieux
+palais mort, d'o ne montait pas un souffle.</p>
+
+<p>Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord
+que dans le quartier, pour prendre l'air un instant. Cette
+rue Giulia l'intressait, il savait son ancienne splendeur,
+au temps de Jules II, qui la rectifia et la rva borde de
+<a name="page_368" id="page_368"></a>palais splendides. Pendant le carnaval, des courses y
+avaient lieu: on partait pied ou cheval du palais Farnse,
+pour aller jusqu' la place Saint-Pierre. Et il venait
+de lire que l'ambassadeur du roi de France, d'Estre,
+marquis de Cour, qui habitait le palais Saccheti, y avait
+ft magnifiquement, en 1630, la naissance du dauphin,
+en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto Saint-Jean
+des Florentins, avec un dploiement de luxe extraordinaire,
+la rue jonche de fleurs, toutes les fentres
+pavoises des plus riches tentures. Le second soir, une
+machine de feux d'artifice fut tire sur le Tibre, reprsentant
+la nef Argo qui emportait Jason la conqute de
+la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnse,
+le Mascherone, coula du vin. Combien ces temps taient
+lointains et changs, et aujourd'hui quelle rue de solitude
+et de silence, dans la grandeur triste de son abandon,
+large et toute droite, ensoleille ou tnbreuse, au
+milieu du quartier dsert! Ds neuf heures, le plein soleil
+l'enfilait, blanchissait le petit pav de la chausse, plate
+et sans trottoir; tandis que, sur les deux cts qui passaient
+alternativement de la vive lumire l'ombre
+paisse, les palais anciens, les lourdes et vieilles maisons
+dormaient, des portes antiques bardes de plaques et de
+clous, des fentres barres par d'normes grilles de
+fer, des tages entiers aux volets clos, comme clous
+pour ne plus laisser entrer la clart du jour. Quand les
+portes restaient ouvertes, on apercevait des votes profondes,
+des cours intrieures, humides et froides, taches
+de verdures sombres, et que, pareils des clotres, des
+portiques entouraient. Puis, dans les dpendances, dans
+les constructions basses qui avaient fini par se grouper
+l, surtout du ct des ruelles dvalant au bord du Tibre,
+des petites industries silencieuses s'taient installes, un
+boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces obscurs,
+des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades
+sur une planche, des dbits de vin, qui affichaient les crus
+de Frascati et de Genzano, et o les buveurs semblaient<a name="page_369" id="page_369"></a>
+morts. Vers le milieu de la rue, la prison qui s'y trouve
+actuellement, avec son abominable mur jaune, n'tait
+point faite pour l'gayer. Toute une vole de fils tlgraphiques
+suivait de bout en bout ce long couloir de tombe,
+aux rares passants, o s'miettait la poussire du pass,
+de l'arcade du palais Farnse l'chappe lointaine, au
+del du fleuve, sur les arbres de l'Hpital du Saint-Esprit.
+Mais surtout, le soir, ds la nuit faite, Pierre
+tait saisi par la dsolation, la sorte d'horreur sacre
+que la rue prenait. Pas une me, l'anantissement
+absolu. Pas une lumire aux fentres, rien que la double
+file des becs de gaz, trs espacs, des lueurs affaiblies
+de veilleuse, manges par les tnbres. Les portes verrouilles,
+barricades, d'o pas un bruit, pas un souffle
+ne sortait. Seulement, de loin en loin, un dbit de
+vin clair, des vitres dpolies derrire lesquelles brlait
+une lampe dans une immobilit complte, sans un
+clat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes
+que les deux sentinelles de la prison, l'une devant la
+porte, l'autre au coin de la ruelle de droite, toutes les
+deux debout et figes, dans la rue morte.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien
+beau quartier tomb l'oubli, si cart de la vie moderne,
+n'exhalant dsormais qu'une odeur de renferm, la
+fade et discrte odeur ecclsiastique. Du ct de Saint-Jean
+des Florentins, l'endroit o le nouveau cours Victor-Emmanuel
+est venu tout ventrer, l'opposition tait violente,
+entre les hautes maisons cinq tages, sculptes,
+clatantes, peine finies, et les noires demeures, affaisses
+et borgnes, des ruelles voisines. Le soir, des globes
+lectriques tincelaient, d'une blancheur blouissante;
+tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et des
+autres rues n'taient plus que des lampions fumeux.
+C'taient d'anciennes voies clbres, la rue des Banchi
+Vecchi, la rue du Pellegrino, la rue de Monserrato,
+puis une infinit de traverses qui les coupaient, qui<a name="page_370" id="page_370"></a>
+les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si troites, que
+les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait
+son glise, une multitude d'glises presque semblables,
+trs dcores, trs dores et peintes, ouvertes seulement
+aux heures des offices, pleines alors de soleil et d'encens.
+Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
+San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici,
+se trouvait dans le bas, derrire le palais Farnse,
+l'glise des Morts, o il aimait entrer pour y rver cette
+sauvage Rome, aux pnitents qui desservaient cette glise
+et dont la mission tait d'aller ramasser, dans la Campagne,
+les cadavres abandonns qu'on leur signalait. Un soir,
+il y assista au service de deux corps inconnus, depuis
+quinze jours sans spulture, qu'on avait dcouverts dans
+un champ, droite de la voie Appienne.</p>
+
+<p>Mais la promenade prfre de Pierre devint bientt le
+nouveau quai du Tibre, devant l'autre faade du palais
+Boccanera. Il n'avait qu' descendre le vicolo, l'troite
+ruelle, et il dbouchait dans un lieu de solitude, o les
+choses l'emplissaient d'infinies penses. Le quai n'tait
+pas achev, les travaux semblaient mme abandonns
+compltement, c'tait tout un chantier immense, encombr
+de gravats, de pierres de taille, coup de palissades
+demi rompues et de baraques outils dont les toits s'effondraient.
+Sans cesse le lit du fleuve s'est exhauss, tandis
+que les fouilles continuelles ont abaiss le sol de la ville,
+aux deux bords. Aussi tait-ce pour la mettre l'abri des
+inondations qu'on venait d'emprisonner les eaux dans ces
+gigantesques murs de forteresse. Et il avait fallu surlever
+les anciennes berges un tel point, que, sous l'abri de son
+portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, avec
+son double escalier o l'on amarrait autrefois les bateaux
+de plaisance, se trouvait en contre-bas, menace d'tre
+ensevelie et de disparatre, quand on achverait les travaux
+de voirie. Rien encore n'tait nivel, les terres rapportes
+restaient l telles que les tombereaux les dchargeaient,<a name="page_371" id="page_371"></a>
+il n'y avait partout que des fondrires, des
+boulements, au milieu des matriaux laisss l'abandon.
+Seuls, des enfants misrables venaient jouer parmi ces
+dcombres o le palais s'enfonait, des ouvriers sans travail
+dormaient lourdement au grand soleil, des femmes
+tendaient leur pauvre lessive sur les tas de cailloux. Et,
+cependant, c'tait pour Pierre un asile heureux, de paix
+certaine, inpuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait
+pendant des heures, regarder le fleuve, et les quais, et
+la ville, en face, aux deux bouts.</p>
+
+<p>Ds huit heures, le soleil dorait la vaste troue de sa
+lumire blonde. Quand il regardait l-bas, vers la gauche,
+il apercevait les toits lointains du Transtvre, qui se
+dcoupaient, d'un gris bleu noy de brume, sur le ciel
+clatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude au del
+de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers
+de l'Hpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre
+rive leur verdoyant rideau, laissant voir, l'horizon, le
+profil clair du Chteau Saint-Ange. Mais, surtout, il ne
+pouvait dtacher les yeux de la berge d'en face, car un
+morceau de la trs vieille Rome y tait demeur intact. Du
+pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
+rive droite, la partie des quais laisse en suspens, dont la
+construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve
+entre les deux colossales murailles de forteresse, hautes et
+blanches. Et c'tait en vrit une surprise et un charme
+que cette extraordinaire vocation des anciens ges, cette
+berge charge de tout un lambeau de la vieille ville des
+papes. Sur la rue de la Lungara, les faades uniformes
+avaient d tre rebadigeonnes; mais, ici, les derrires
+des maisons, qui descendaient jusque dans l'eau, restaient
+lzards, roussis, clabousss de rouille, patins par les
+ts brlants, comme d'antiques bronzes. Et quel amas,
+quel entassement incroyable! En bas, des votes noires
+o le fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des
+pans de construction romaine plongeant pic; puis, des<a name="page_372" id="page_372"></a>
+escaliers raides, disloqus, verdis, qui montaient de la
+grve, des terrasses qui se superposaient, des tages qui
+alignaient leurs petites fentres irrgulires, perces au
+hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres
+maisons; et cela ple-mle, avec une extravagante fantaisie
+de balcons, de galeries de bois, de ponts jets au
+travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on aurait dits
+pousss sur les toits, de mansardes ajoutes, plantes au
+milieu des tuiles roses. Un gout, en face, tombait d'une
+gorge de pierre, use et souille, gros bruit. Partout o
+la berge apparaissait, dans le retrait des maisons, elle
+tait couverte d'une vgtation folle, des herbes, des
+arbustes, des manteaux de lierre tranant plis royaux.
+Et la misre, la salet disparaissaient sous la gloire du
+soleil, les vieilles faades tasses, djetes, devenaient
+en or, des lessives entires qui schaient aux fentres les
+pavoisaient de la pourpre des jupons rouges et de la neige
+aveuglante des linges. Tandis que, plus haut encore, au-dessus
+du quartier, le Janicule s'levait dans l'blouissement
+de l'astre, avec le fin profil de Saint-Onuphre,
+parmi les cyprs et les pins.</p>
+
+<p>Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de
+l'norme mur du quai, et il restait l longtemps, le c&oelig;ur
+gonfl, plein de la tristesse des sicles morts, regarder
+couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la grande lassitude
+de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de cette
+tranche babylonienne o elles taient enfermes, des
+murailles dmesures de prison, droites, lisses, nues,
+toutes blafardes encore, dans leur laideur neuve. Au
+soleil, le fleuve jaune se dorait, se moirait de vert et de
+bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, ds qu'il
+tait gagn par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
+boue, d'une vieillesse si paisse et si lourde, que les
+maisons d'en face ne s'y refltaient mme plus. Et quel
+abandon dsol, quel fleuve de silence et de solitude! Si,
+aprs les pluies d'hiver, il roulait furieusement parfois<a name="page_373" id="page_373"></a>
+son flot menaant, il s'engourdissait pendant les longs
+mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une
+coule sourde, comme dsabuse de tout bruit inutile. On
+pouvait demeurer l, pench, durant la journe entire,
+sans voir passer une barque, une voile qui l'animt. Les
+quelques bateaux, les deux ou trois petits vapeurs venus
+du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de Sicile,
+s'arrtaient tous au pied de l'Aventin. Au del, il n'y avait
+plus que dsert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin
+en loin, un pcheur immobile laissait pendre sa ligne.
+Pierre ne voyait toujours, un peu sa droite, au pied de
+l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique pniche couverte,
+une arche de No demi pourrie, peut-tre un bateau-lavoir,
+mais o jamais il n'apercevait une me; et il y
+avait encore, sur une langue de boue, un canot chou, le
+flanc crev, lamentable dans son symbole de toute navigation
+impossible et abandonne. Ah! cette ruine de
+fleuve, aussi morte que les ruines fameuses dont elle
+tait lasse de baigner la poussire, depuis tant de sicles!
+Et quelle vocation, ces sicles d'histoire que les eaux
+jaunes avaient reflts, tant de choses, tant d'hommes,
+dont elles avaient pris la fatigue et le dgot, au point
+d'tre devenues si lourdes, si muettes, si dsertes, dans
+leur souhait de nant!</p>
+
+<p>Ce fut l que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout
+derrire une des baraques de bois qui avaient servi
+ serrer les outils. Elle allongeait la tte, elle regardait
+fixement, depuis des heures peut-tre, la fentre de la
+chambre de Dario, au coin de la ruelle et du quai. Effraye
+sans doute par la faon svre dont Victorine l'avait reue,
+elle ne s'tait pas reprsente au palais, pour avoir des
+nouvelles; mais elle venait l, elle y passait les journes,
+ayant appris de quelque domestique o tait la fentre,
+attendant sans se lasser une apparition, un signe de vie et
+de salut, dont l'espoir seul lui faisait battre le c&oelig;ur. Le
+prtre s'approcha, infiniment touch de la voir se dissimuler<a name="page_374" id="page_374"></a>
+de la sorte, si humble, si tremblante d'adoration,
+dans sa royale beaut. Au lieu de la gronder, de la chasser,
+ainsi qu'il en avait la mission, il se montra trs doux
+et trs gai, lui parla des siens comme si rien ne s'tait
+pass, s'arrangea de manire prononcer le nom du prince,
+pour lui faire entendre qu'il serait sur pied avant quinze
+jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, farouche, mfiante,
+prte fuir. Puis, quand elle eut compris, des
+larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant,
+bien heureuse, elle lui envoya un baiser de la main, elle
+lui cria: <i>Grazie, grazie!</i> Merci, merci!, en se sauvant
+ toutes jambes. Jamais il ne la revit.</p>
+
+<p>Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait
+dire sa messe Sainte-Brigitte, sur la place Farnse,
+eut la surprise de rencontrer Benedetta sortant de cette
+glise, de si bonne heure, une toute petite fiole d'huile
+la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
+expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait
+obtenir du bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait
+la lampe brlant devant une antique statue de bois
+de la Madone, en qui elle avait une absolue confiance. Elle
+avouait mme qu'elle n'avait de confiance qu'en celle-l,
+car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'tait
+adresse d'autres, pourtant trs rputes, des Madones
+de marbre et mme d'argent. Aussi une dvotion ardente,
+toute sa dvotion en ralit, brlait-elle dans son c&oelig;ur
+pour cette image sainte qui ne lui refusait rien. Et elle
+affirma trs simplement, comme une chose naturelle,
+hors de discussion, que c'taient ces quelques gouttes
+d'huile, dont elle frottait matin et soir la plaie de Dario,
+qui dterminaient une gurison si prompte, tout fait miraculeuse.
+Pierre, saisi, dsol d'une religion si enfantine
+chez cette admirable crature de sagesse, de passion et
+de grce, ne se permit pas un sourire.</p>
+
+<p>Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il
+venait passer une heure dans la chambre de Dario convalescent,<a name="page_375" id="page_375"></a>
+Benedetta voulait qu'il racontt ses journes
+pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses tonnements,
+ses motions, ses colres parfois, prenaient un
+charme triste, au milieu du grand calme touff de la
+pice. Mais, surtout, quand il osa de nouveau sortir du
+quartier, quand il se prit de tendresse pour les jardins
+romains, o il allait ds l'ouverture des portes, afin d'tre
+sr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des sensations
+enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres,
+des eaux jaillissantes, des terrasses largies sur des
+horizons sublimes.</p>
+
+<p>Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins,
+qui lui emplirent le c&oelig;ur davantage. A la villa Borghse,
+le petit bois de Boulogne de Rome, il y avait des
+futaies majestueuses, des alles royales, o les voitures
+venaient tourner l'aprs-midi, avant la promenade obligatoire
+du Corso; et il fut plus touch par le jardin rserv
+devant la villa, cette villa d'un luxe de marbre blouissant,
+o se trouve aujourd'hui le plus beau muse du monde:
+un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin central que
+domine la blancheur nue d'une Vnus, et des fragments
+d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
+rangs symtriquement en carr, et rien autre
+que cette herbe dserte, ensoleille et mlancolique. Au
+Pincio, o il retourna, il eut une matine exquise, il
+comprit le charme de ce coin troit, avec ses arbres rares
+toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et
+Saint-Pierre au lointain, dans la clart si tendre, si limpide,
+poudre de soleil. A la villa Albani, la villa Pamphili,
+il retrouva les superbes pins parasols, d'une grce
+gante et fire, les chnes verts puissants, aux membres
+tordus, la verdure noire. Dans la dernire surtout, les
+chnes noyaient les alles d'un demi-jour dlicieux, le
+petit lac tait plein de rve avec ses saules pleureurs et
+ses touffes de roseaux, le parterre en contre-bas droulait
+une mosaque d'un got baroque, tout un dessin compliqu<a name="page_376" id="page_376"></a>
+de rosaces et d'arabesques, que la diversit des
+fleurs et des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce
+jardin, le plus noble, le plus vaste, le mieux soign, ce
+fut, en longeant un petit mur, de revoir Saint-Pierre
+encore, sous un aspect nouveau et si imprvu, qu'il en
+emporta jamais la symbolique image. Rome avait disparu
+compltement, il n'y avait plus l, entre les pentes du
+mont Mario et un autre coteau bois qui cachait la ville,
+que le dme colossal dont la masse semblait pose sur des
+blocs pars, blancs et roux. C'taient les lots des maisons
+du Borgo, les constructions entasses du Vatican et
+de la basilique, qu'il dominait, qu'il crasait ainsi de sa
+coupole dmesure, d'un gris bleu dans le bleu clair
+du ciel; tandis que, derrire lui, au loin, fuyait une
+chappe bleutre de campagne illimite, trs dlicate.</p>
+
+<p>Mais Pierre sentit davantage l'me des choses dans des
+jardins moins somptueux, d'une grce plus ferme. Ah!
+la villa Mattei, sur la pente du Coelius, avec son jardin en
+terrasses, avec ses alles intimes qui descendent bordes
+d'alos, de lauriers et de fusains gants, avec ses buis
+amers taills en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et
+ses fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut
+une gale impression de charme que sur l'Aventin, en visitant
+les trois glises, qui s'y noient parmi la verdure,
+Sainte-Sabine surtout, le berceau des Dominicains, dont
+le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, dort
+dans une paix tide et odorante, plant d'orangers, au
+milieu desquels l'oranger sculaire de Saint-Dominique,
+norme et noueux, est encore charg d'oranges mres.
+Puis, ct, au Prieur de Malte, le jardin au contraire
+s'ouvrait sur un horizon immense, pic au-dessus du
+Tibre, enfilant le cours du fleuve, les faades et les toitures
+qui se serraient le long des deux rives, jusqu'au
+lointain sommet du Janicule. C'taient toujours, d'ailleurs,
+dans ces jardins de Rome, les mmes buis taills,
+les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles ples, longues<a name="page_377" id="page_377"></a>
+comme des chevelures, les chnes verts trapus et sombres,
+les pins gants, les cyprs noirs, des marbres blanchis
+parmi des touffes de roses, des fontaines bruissantes sous
+des manteaux de lierre. Et il ne gota une joie plus tendrement
+attriste qu' la villa du pape Jules, dont le
+portique ouvert en hmicycle sur le jardin raconte la vie
+d'une poque aimable et sensuelle, avec sa dcoration
+peinte, son treillage d'or charg de fleurs, o passent des
+vols souriants de petits Amours. Le soir enfin o il revint
+de la villa Farnsine, il dit qu'il en rapportait toute l'me
+morte de la vieille Rome; et ce n'taient pas les peintures
+excutes d'aprs les cartons de Raphal qui l'avaient
+touch, c'tait plutt la jolie salle du bord de l'eau,
+la dcoration bleu tendre, lilas tendre et rose tendre,
+d'un art sans gnie, mais si charmant et si romain;
+c'tait surtout le jardin abandonn, qui descendait autrefois
+jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
+maintenant, d'une dsolation lamentable, ravag, bossu,
+envahi d'herbes folles, tel qu'un cimetire, o pourtant
+mrissaient toujours les fruits d'or des orangers et des
+citronniers.</p>
+
+<p>Puis, une dernire fois, il eut une secousse au c&oelig;ur,
+le beau soir o il visita la villa Mdicis. L, il tait en
+terre franaise. Et quel merveilleux jardin encore, avec
+ses buis, ses pins, ses alles de magnificence et de charme!
+quel refuge de rverie antique que le trs vieux et trs
+noir bois de chnes verts, o, dans le bronze luisant des
+feuilles, le soleil son dclin jetait des lueurs braisillantes
+d'or rouge! Il y faut monter par un escalier interminable,
+et de l-haut, du belvdre qui domine, on
+possde Rome entire d'un regard, comme si, en largissant
+les bras, on allait la prendre toute. Du rfectoire
+de la villa, que dcorent les portraits de tous les artistes
+pensionnaires qui s'y sont succd, de la bibliothque surtout,
+une grande salle au calme profond, on a la mme
+vue admirable, la plus large et la plus conqurante, une<a name="page_378" id="page_378"></a>
+vue d'ambition dmesure dont l'infini devrait mettre
+au c&oelig;ur des jeunes gens, enferms l, la volont de possder
+le monde. Lui, qui tait venu hostile l'institution
+du prix de Rome, cette ducation traditionnelle et uniforme
+si dangereuse pour l'originalit, resta sduit un
+instant par cette paix tide, cette solitude limpide du jardin,
+cet horizon sublime o semblaient battre les ailes du
+gnie. Ah! quelles dlices, avoir vingt ans, vivre trois
+annes dans cette douceur de rve, au milieu des plus
+belles &oelig;uvres humaines, se dire qu'on est trop jeune pour
+produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre
+ jouir, souffrir, aimer! Mais, ensuite, il rflchit que
+ce n'tait point l une besogne de jeunesse, que pour
+goter la divine jouissance d'une telle retraite d'art et de
+ciel bleu, il fallait certainement l'ge mr, les victoires
+dj gagnes, la lassitude commenante des &oelig;uvres accomplies.
+Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que,
+si les jeunes mes de songe et de contemplation, ainsi que
+la simple mdiocrit, s'y accommodaient de cette vie
+clotre dans l'art du pass, tout artiste de bataille, tout
+temprament personnel s'y mourait d'impatience, les yeux
+tourns vers Paris, dvor par la hte d'tre en pleine
+fournaise de production et de lutte.</p>
+
+<p>Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir,
+avec ravissement, veillaient chez Benedetta et chez Dario
+le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd'hui
+saccag, autrefois si verdoyant, plant des plus beaux
+orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
+dans lequel ils avaient appris s'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je me rappelle, disait la contessina, l'poque
+des fleurs, c'tait une bonne odeur en mourir, tellement
+forte, tellement grisante, qu'une fois je suis reste dans
+l'herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario?
+tu m'as prise dans tes bras, tu m'as porte prs de la fontaine,
+o il faisait trs bon et trs frais.</p>
+
+<p>Elle tait assise, au bord du lit, comme son ordinaire,<a name="page_379" id="page_379"></a>
+et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui
+s'tait mis sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je t'ai baise sur les yeux, et tu les as
+rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-l,
+tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait...
+Mais nous tions des enfants, et si nous n'avions
+pas t des enfants, nous aurions t mari et femme tout
+de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et o nous
+courions si libres!</p>
+
+<p>Elle approuvait de la tte, convaincue que la Madone
+seule les avait protgs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur,
+maintenant que nous allons pouvoir tre l'un l'autre,
+sans faire pleurer les anges!</p>
+
+<p>La conversation en revenait toujours l, l'affaire de
+l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en
+plus favorable, et Pierre assistait chaque soir leur
+enchantement, ne les entendait causer que de leur union
+prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
+lchs en plein paradis. Dirige cette fois par une main
+toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses
+avec vigueur, car il ne se passait gure de jour, sans
+qu'elle rapportt quelque nouvelle heureuse. Elle avait
+hte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour
+l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait pouser
+que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait
+tout, ferait tout excuser, en mettant fin une situation
+dsormais intolrable. Le scandale abominable, les
+affreux commrages qui bouleversaient le monde noir et
+le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant
+plus qu'elle sentait la ncessit d'une victoire, devant
+l'ventualit d'un conclave possible, o elle dsirait que
+le nom de son frre brillt d'un clat pur, souverain. Jamais
+cette secrte ambition de toute sa vie, cet espoir de
+voir sa race donner un troisime pape l'glise, ne
+l'avait brle d'une pareille passion, comme si elle avait<a name="page_380" id="page_380"></a>
+eu le besoin de se consoler dans son froid clibat, depuis
+que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano,
+la dlaissait si durement. Toujours vtue d'une robe
+sombre, active et si mince, si pince, qu'on l'aurait prise
+par derrire pour une jeune fille, elle tait comme l'me
+noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout,
+rdant en intendante soigneuse, veillant jalousement
+sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque
+fois d'un petit froid au c&oelig;ur, en la voyant de visage si
+dessch, coup de longs plis, plant du grand nez volontaire
+de la famille. Mais elle lui rendait peine son salut,
+reste ddaigneuse de ce petit prtre tranger, ne le tolrant
+dans son intimit que pour complaire monsignor
+Nani, dsireuse en outre d'tre agrable au vicomte Philibert
+de la Choue, qui avait amen de si beaux plerinages
+ Rome.</p>
+
+<p>Peu peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience
+d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit
+par se passionner avec eux, en souhaitant une solution
+prompte. L'affaire allait se reprsenter devant la congrgation
+du Concile, dont une premire dcision en faveur
+du divorce tait reste nulle, le dfenseur du mariage,
+monsignor Palma, ayant demand, selon son droit, un
+supplment d'enqute. D'ailleurs, cette premire dcision,
+prise seulement une voix de majorit, n'aurait srement
+pas t ratifie par le Saint-Pre. Et il s'agissait en somme
+de conqurir des voix parmi les dix cardinaux dont la
+congrgation se composait, de les convaincre, d'obtenir
+la presque unanimit: besogne ardue, car la parent de
+Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout
+faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues
+compliques du Vatican, des rivalits qui brlaient de
+tuer en lui le pape possible, en ternisant le scandale.
+C'tait cette conqute des voix que donna Serafina se
+lanait chaque aprs-midi, dirige par son confesseur,
+le pre Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au<a name="page_381" id="page_381"></a>
+Collge Germanique, le dernier refuge Rome des Jsuites,
+qui ont cess d'y tre les matres du Ges. L'espoir
+du succs tenait surtout ce que Prada, lass, irrit,
+avait dclar formellement qu'il ne se prsenterait plus.
+Il ne rpondait mme pas aux assignations rptes,
+tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse
+et ridicule, depuis que Lisbeth, sa matresse avre, tait
+enceinte de ses &oelig;uvres, aux yeux de la ville entire. Il
+se taisait donc, affectait de n'avoir jamais t mari, bien
+que la blessure de son dsir tenu en chec, de son orgueil
+de mle soufflet, saignt toujours au fond, rouverte sans
+cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa
+paternit, que faisait courir le monde noir. Et, puisque
+la partie adverse se dsistait, disparaissait de son plein
+gr, on comprenait l'esprance croissante de Benedetta et
+de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant,
+leur annonait qu'elle croyait bien avoir gagn encore la
+voix d'un cardinal.</p>
+
+<p>Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous,
+tait monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrgation
+pour dfendre le lien sacr du mariage. Il
+avait des droits presque illimits, pouvait en rappeler
+encore, en tout cas ferait traner l'affaire autant qu'il lui
+plairait. Son premier plaidoyer, en rponse celui de
+Morano, avait dj t terrible, mettant l'tat de virginit
+en doute, citant scientifiquement des cas o des femmes
+possdes offraient les particularits d'aspect constates
+par les sages-femmes, rclamant d'ailleurs l'examen
+minutieux de deux mdecins asserments, dclarant enfin
+que, la condition premire de l'acte tant l'obissance de
+la femme, la demanderesse, mme vierge, n'tait pas
+fonde rclamer l'annulation d'un mariage dont ses
+refus ritrs avaient seuls empch la consommation. Et
+l'on annonait que le nouveau plaidoyer qu'il prparait,
+serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction
+tait absolue. Devant cette belle nergie de vrit et de<a name="page_382" id="page_382"></a>
+logique, le pis allait tre que les cardinaux, mme bienveillants,
+n'oseraient jamais conseiller l'annulation au
+Saint-Pre. Aussi le dcouragement reprenait-il Benedetta,
+lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite
+ monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un
+ami commun s'tait charg de voir monsignor Palma.
+Mais cela, sans doute, coterait trs cher. Monsignor
+Palma, thologien rompu aux affaires canoniques et d'une
+honntet parfaite, avait eu une grande douleur dans sa
+vie, une nice pauvre, d'une admirable beaut, qu'il
+s'tait mis sur le tard aimer follement, et qu'il avait d,
+afin d'viter le scandale, marier un chenapan qui,
+depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
+restaient dignes, le prlat traversait justement une crise
+affreuse, las de se dpouiller, n'ayant plus l'argent ncessaire
+pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie
+au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune
+homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation,
+sans rien demander l'oncle, qui, un soir, aprs la nuit
+tombe, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant
+remercier donna Serafina de sa bont.</p>
+
+<p>Ce soir-l, Pierre tait avec Dario, lorsque Benedetta
+entra riant, tapant de joie dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui
+a jur une reconnaissance ternelle. Maintenant, le voil
+bien forc d'tre aimable.</p>
+
+<p>Plus mfiant, Dario demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il
+engag formellement?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, comment veux-tu? c'tait si dlicat!...
+On assure que c'est un trs honnte homme.</p>
+
+<p>Pourtant, elle-mme fut effleure d'une nouvelle inquitude.
+Si monsignor Palma, malgr le grand service reu,
+allait demeurer incorruptible? Cela, ds lors, les hanta.
+Leur attente recommenait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle aprs un<a name="page_383" id="page_383"></a>
+silence, je me suis dcide leur fameuse visite. Oui, ce
+matin, je suis alle chez deux mdecins avec ma tante.</p>
+
+<p>Elle s'tait remise sourire, elle ne semblait aucunement
+gne.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda-t-il du mme air tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne
+mentais pas, ils ont rdig chacun une espce de certificat
+en latin... C'tait, parat-il, absolument ncessaire pour
+permettre monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a
+dit.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce latin! monsieur l'abb... J'aurais bien dsir
+savoir tout de mme, et j'ai song vous, pour que vous
+ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas
+voulu me laisser les pices, elle les a fait joindre immdiatement
+au dossier.</p>
+
+<p>Trs embarrass, le prtre se contenta de rpondre d'un
+vague signe de tte, car il n'ignorait pas ce qu'taient ces
+sortes de certificats, une description nette et complte,
+en termes prcis, avec tous les dtails d'tat, de couleur
+et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas l de
+pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et
+heureux mme, puisque toute la flicit de leur vie allait
+en dpendre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, conclut Benedetta, esprons que monsignor
+Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon
+Dario, guris-toi vite, pour le beau jour tant souhait
+de notre bonheur.</p>
+
+<p>Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tt,
+sa blessure s'tait rouverte, ce qui devait le forcer garder
+le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque
+soir, le venir distraire, en lui contant ses promenades.
+Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de
+Rome, dcouvrait avec ravissement les curiosits classiques,
+catalogues dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il
+leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales<a name="page_384" id="page_384"></a>
+places de la ville, qu'il avait trouves banales
+d'abord, qui lui apparaissaient maintenant trs diverses,
+ayant chacune son originalit profonde: la place du
+Peuple, si ensoleille, si noble, dans sa symtrie monumentale;
+la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des
+trangers, avec son double escalier de cent trente-deux
+marches, dor par les ts, d'une ampleur et d'une grce
+gantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de
+peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux
+espoir, debout, flnant autour de la colonne de
+Marc-Aurle, en attendant que la fortune lui tombe du
+ciel; la place Navone, longue, rgulire, dserte depuis
+que le march ne s'y tient plus, gardant le mlancolique
+souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du
+Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte
+du march aux fruits et du march aux lgumes, toute
+une plantation de grands parapluies, des entassements de
+tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant
+des marchandes et des mnagres. Sa grande
+surprise fut la place du Capitole, qui veillait en lui une
+ide de sommet, de lieu dcouvert dominant la ville et le
+monde, et qu'il trouva petite, carre, enferme entre
+ses trois palais, ouverte d'un seul ct sur un court horizon,
+born par quelques toitures. Personne ne passe
+l, on monte par une rampe d'accs que bordent des
+palmiers, les trangers seuls font un dtour pour arriver
+en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent
+un moment, le nez lev vers l'admirable bronze
+antique, le Marc-Aurle cheval, plac au centre. Vers
+quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche,
+dtachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement,
+on dirait une tide et douce petite place de province,
+avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
+sous le portique, et ses bandes d'enfants dpenaills,
+lchs l comme toute une cole dans une cour de rcration.<a name="page_385" id="page_385"></a></p>
+
+<p>Et, un autre soir, Pierre dit Benedetta et Dario son
+admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde
+o les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus
+magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis
+la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
+Barberini, les Tortues de l'troite place qui a pris leur
+nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, o
+triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin,
+et surtout jusqu' la colossale fontaine de Trevi, d'un
+got si fastueux, domine par le roi Neptune, entre
+les hautes figures de la Sant et de la Fcondit. Et, un
+autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait
+enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient
+les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la
+rive gauche du Tibre, l o des masures se collaient aux
+flancs des grands palais princiers: c'tait qu'elles n'avaient
+pas de trottoirs et que les pitons marchaient au milieu,
+ l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'ide de
+filer aux deux bords, contre les faades. Vieux quartiers
+qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, troites places
+irrgulires, palais normes et carrs, comme disparus
+dans la foule bouscule des petites maisons qui les
+noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi,
+partout des escaliers qui montent, caillouts de gris,
+chaque marche ourle de pierre blanche, des pentes
+brusques qui tournent, des terrasses qui s'tagent, des sminaires
+et des couvents aux fentres closes, comme des
+habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel
+se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du
+ciel. Et, un autre soir, ayant pouss plus loin encore sa
+promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre,
+en amont du pont Molle, il revint enthousiasm d'avoir eu
+la rvlation de tout un art classique, qu'il n'avait gure
+got jusque-l. En suivant la rive, il venait de voir des
+Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plants de roseaux,
+les falaises basses, dcoupes, dont la blancheur<a name="page_386" id="page_386"></a>
+crayeuse se dtachait sur les fonds roux de l'immense
+plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
+de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un
+portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une
+file oblique de moutons ples qui descendaient boire,
+tandis que le berger, appuy d'une paule au tronc d'un
+chne vert, regardait. Beaut spciale, large et rousse,
+faite de rien, simplifie jusqu' la ligne droite et plate,
+tout anoblie des grands souvenirs: toujours les lgions
+romaines en marche par les voies paves, au travers de
+la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen
+ge, puis le rveil de l'antique nature dans la foi catholique,
+ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la
+matresse du monde.</p>
+
+<p>Un jour que Pierre tait all visiter le Campo Verano,
+le grand cimetire de Rome, il trouva, le soir, prs du lit
+de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur l'abb, s'cria la petite princesse,
+a vous amuse d'aller voir les morts?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces Franais! reprit Dario, que l'ide seule
+d'un cimetire dsobligeait, ces Franais! ils se gtent la
+vie plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierre doucement, on n'chappe pas la
+ralit de la mort. Le mieux est de la regarder en face.</p>
+
+<p>Du coup, le prince se fcha.</p>
+
+<p>&mdash;La ralit, la ralit! quoi bon? Quand la ralit
+n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de
+n'y penser jamais.</p>
+
+<p>De son air tranquille et souriant, le prtre n'en continua
+pas moins dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue
+du cimetire, l'air de fte que le clair soleil d'automne y
+mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues
+de marbre prodigues sur les tombeaux, des chapelles
+de marbre, des monuments de marbre. Srement
+l'atavisme antique agissait, les somptueux mausoles de
+la voie Appienne repoussaient l, une pompe, un orgueil<a name="page_387" id="page_387"></a>
+dmesur dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse
+romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
+vritables temples, des figures colossales, des scnes
+plusieurs personnages, d'un got parfois dplorable, mais
+o des millions avaient d tre dpenss. Et ce qui tait
+charmant, parmi les ifs et les cyprs, c'tait l'admirable
+conservation, la blancheur intacte des marbres, que les
+ts brlants doraient, sans une tache de mousse, sans
+ces balafres de pluie qui rendent si mlancoliques les
+statues des pays du Nord.</p>
+
+<p>Benedetta, silencieuse, touche du malaise de Dario,
+finit par interrompre Pierre, en disant Celia:</p>
+
+<p>&mdash;Et la chasse a t intressante?</p>
+
+<p>Au moment o le prtre tait entr, la petite princesse
+parlait d'une chasse au renard, laquelle sa mre l'avait
+conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! chre, tout ce qu'il y a de plus intressant!...
+Le rendez-vous tait pour une heure, l-bas, au tombeau
+de Ccilia Metella, o l'on avait install le buffet, sous
+une tente. Et un monde, la colonie trangre, les jeunes
+gens des ambassades, des officiers, sans compter nous
+autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup
+de femmes en amazone... Le dpart a t donn
+une heure et demie, et le galop a dur plus de deux
+heures, si bien que le renard s'est all faire prendre trs
+loin, trs loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de
+mme, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que
+toute la chasse a d sauter, puis des fosss, des haies, une
+course folle derrire les chiens... Il y a eu deux accidents,
+peu de chose, un monsieur qui s'est foul le
+poignet et un autre qui a eu la jambe casse.</p>
+
+<p>Dario avait cout avec passion, car ces chasses au
+renard taient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade
+au travers de cette Campagne romaine si plate et
+si hrisse d'obstacles pourtant, la joie de djouer les
+ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels<a name="page_388" id="page_388"></a>
+dtours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin ds
+qu'il tombe puis de fatigue; et des chasses sans fusil,
+des chasses pour l'unique bonheur de courir la queue
+de cette bte, de la gagner de vitesse et de la vaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il dsespr, est-ce imbcile d'tre clou
+dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.</p>
+
+<p>Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni
+une tristesse de ce cri naf d'gosme. Elle qui tait si
+heureuse de l'avoir tout elle, dans cette chambre o
+elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage la
+fois, avait un coin de maternit, et elle comprenait parfaitement
+qu'il ne s'amust gure, priv de ses plaisirs
+habituels, spar de ses amis qu'il cartait, dans la crainte
+que l'histoire de son paule dmise ne leur part louche.
+Plus de ftes, plus de soires au thtre, plus de visites
+aux dames. Et c'tait le Corso qui lui manquait surtout,
+une souffrance, une vritable dsesprance de ne plus
+voir ni savoir, en regardant, de quatre cinq heures,
+dfiler Rome entire. Aussi, ds qu'un intime venait,
+c'taient des questions interminables, et si l'on avait rencontr
+celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment
+avaient fini les amours d'un troisime, et si quelque aventure
+nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires,
+gros commrages d'un jour, intrigues puriles d'une
+heure, o jusque-l s'taient dpenses toutes ses nergies
+d'homme.</p>
+
+<p>Celia, qui aimait lui apporter les bavardages innocents,
+reprit aprs un silence, en fixant sur lui ses yeux
+candides, ses yeux sans fond de vierge nigmatique:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est long se remettre, une paule!</p>
+
+<p>Avait-elle donc devin, cette enfant, dont l'unique
+affaire tait l'amour? Dario, gn, se tourna vers Benedetta,
+qui continuait sourire, l'air placide. Mais, dj, la petite
+princesse sautait un autre sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une
+dame...<a name="page_389" id="page_389"></a></p>
+
+<p>Elle s'arrta, surprise elle-mme et embarrasse de
+cette nouvelle qui venait de lui chapper. Puis, trs
+bravement, elle continua, en amie d'enfance qui tait
+dans les petits secrets amoureux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une jolie personne que vous connaissez bien.
+Elle avait tout de mme un bouquet de roses blanches.</p>
+
+<p>Cette fois, Benedetta s'gaya franchement, tandis que
+Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisant, les
+premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre
+de ses nouvelles. Lui, au fond, n'tait pas fch de cette
+rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gnante;
+et, quoique un peu bless dans sa fatuit de joli
+homme, il tait content d'apprendre que la Tonietta l'avait
+dj remplac.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours
+tort.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'on aime n'est jamais absent, dclara
+Celia de son air grave et pur.</p>
+
+<p>Mais Benedetta s'tait leve, pour remonter les oreillers,
+derrire le dos du convalescent.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, mon Dario, toutes ces misres sont finies, et
+je te garderai, tu n'auras plus que moi aimer.</p>
+
+<p>Il la contempla avec passion, il la baisa sur les
+cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aim
+qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle
+comptait le garder toujours, elle seule, ds qu'elle se
+serait donne. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
+chambre, elle tait heureuse de le retrouver enfant,
+tel qu'elle l'avait aim autrefois, sous les orangers de la
+villa Montefiori. Il gardait une purilit singulire, sans
+doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de
+retour l'enfance, qu'on remarque chez les peuples trs
+vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait
+pendant des heures des photographies, qui le faisaient
+rire. Son incapacit de souffrir avait encore grandi, il
+voulait qu'elle ft gaie et qu'elle chantt, il l'amusait<a name="page_390" id="page_390"></a>
+par la gentillesse de son gosme, qui l'amenait rver
+avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela
+serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de
+ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde
+dt-il crouler quelque part, sans qu'on se donnt la peine
+d'y aller voir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement,
+c'est que monsieur l'abb a fini par tomber
+amoureux de Rome.</p>
+
+<p>Pierre, qui avait cout en silence, acquiesa de bonne
+grce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta,
+il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et
+aimer Rome. Si vous n'tiez rest que quinze jours, vous
+auriez emport de nous une ide dplorable; tandis que,
+maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes
+bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez nous
+sans tendresse.</p>
+
+<p>Elle tait d'un charme dlicieux en parlant ainsi, et il
+s'inclina une seconde fois. Mais il avait dj rflchi au
+phnomne, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive
+ Rome, on apporte une Rome soi, une Rome rve,
+tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
+est le pire des dsenchantements. Aussi faut-il attendre
+que l'accoutumance se fasse, que la ralit mdiocre
+s'attnue, pour donner le temps l'imagination de recommencer
+son travail d'embellissement, de manire ne
+voir de nouveau les choses relles qu' travers la prodigieuse
+splendeur du pass.</p>
+
+<p>Celia s'tait leve, prenant cong.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chre, et bientt le mariage, n'est-ce
+pas? Dario... Vous savez que je veux tre fiance avant
+la fin du mois, oui, oui! une grande soire que je forcerai
+bien mon pre donner... Ah! que ce serait aimable,
+si les deux noces pouvaient se faire en mme temps!<a name="page_391" id="page_391"></a></p>
+
+<p>Ce fut deux jours plus tard que Pierre, aprs une
+grande promenade qu'il fit au Transtvre, suivie d'une
+visite au palais Farnse, sentit se rsumer en lui la terrible
+et mlancolique vrit sur Rome. Plusieurs fois dj, il
+avait parcouru le Transtvre, dont la population misrable
+l'attirait, dans sa passion navre pour les pauvres
+et les souffrants. Ah! ce cloaque de misre et d'ignorance!
+Il avait vu, Paris, des coins de faubourg abominables,
+des cits d'pouvante o l'humanit en tas pourrissait.
+Mais rien n'approchait de cette stagnation dans l'insouciance
+et dans l'ordure. Par les plus beaux jours de ce
+pays du soleil, une ombre humide glaait les ruelles
+tortueuses, trangles, pareilles des couloirs de cave;
+et l'odeur tait affreuse surtout, une nause qui prenait le
+passant la gorge, faite des lgumes aigres, des graisses
+rances, du btail humain parqu l, parmi ses fientes.
+C'taient d'antiques masures irrgulires, jetes dans un
+ple-mle aim des artistes romantiques, avec des portes
+noires et bantes qui s'enfonaient sous terre, des escaliers
+extrieurs qui montaient aux tages, des balcons de bois
+tenus comme par miracle en quilibre sur le vide. Et des
+faades demi croules qu'il avait fallu tayer l'aide
+de poutres, et des logements sordides dont les fentres
+creves laissaient voir la crasse nue, et des boutiques
+d'infime commerce, toute la cuisine en plein air d'un
+peuple de paresse qui n'allumait pas de feu: les fritureries
+avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant
+dans l'huile puante, les marchands de lgumes cuits talant
+des navets normes, des paquets de cleris, de choux-fleurs,
+d'pinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
+mal coupe, tait noire, des cous de bte hrisss
+de caillots violtres, comme arrachs. Les pains des boulangers
+s'entassaient sur une planche, ainsi que des pavs
+ronds; de pauvres fruitires n'avaient d'autres marchandises
+que des piments et des pommes de pin, leurs portes
+enguirlandes de tomates sches et enfiles; tandis que les<a name="page_392" id="page_392"></a>
+seules boutiques allchantes taient celles des charcutiers,
+dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de
+leur odeur pre, l'infection des ruisseaux. Les bureaux
+de loterie, o les numros gagnants taient affichs, alternaient
+avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas,
+qui annonaient en grosses lettres les vins choisis des
+Chteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par
+les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles
+et malpropre, des bandes d'enfants moiti nus que
+la vermine dvorait, des femmes en cheveux, en camisole,
+en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des
+vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
+bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agite,
+au milieu du continuel va-et-vient de petits nes tranant
+des charrettes, d'hommes conduisant des dindes coups
+de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se
+ruaient aussitt des bandes de mendiants. Des savetiers
+s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir.
+A la porte d'un petit tailleur, un vieux seau de mnage
+tait accroch, plein de terre, fleuri d'une plante grasse.
+Et, de toutes les fentres, de tous les balcons, sur des
+cordes jetes d'une maison l'autre, en travers de la
+rue, pendaient les lessives des mnages, un pavoisement
+de loques sans nom, qui taient comme les drapeaux symboliques
+de l'abominable misre.</p>
+
+<p>Pierre sentait son me fraternelle se soulever d'une
+piti immense. Ah! certes, oui! il fallait les jeter bas,
+ces quartiers de souffrance et de peste, o le peuple avait
+si longtemps croupi comme dans une gele empoisonne,
+et il tait pour l'assainissement, pour la dmolition, quitte
+ tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes.
+Dj le Transtvre tait bien chang, des voies nouvelles
+l'ventraient, des prises d'air pratiques grands coups
+de pioche, qui le pntraient de nappes de soleil. Ce qui
+en restait semblait plus noir, plus immonde, au milieu
+de ces abatis de maisons, de ces troues rcentes,<a name="page_393" id="page_393"></a>
+vastes terrains vagues, o l'on n'avait pu reconstruire
+encore. Cette ville en volution l'intressait infiniment.
+Plus tard sans doute, on achverait de la rebtir, mais
+quelle heure passionnante, celle o la vieille cit agonisait
+dans la nouvelle, travers tant de difficults! Il
+fallait avoir connu la Rome des immondices, noye sous
+les excrments, les eaux mnagres et les dtritus de
+lgumes. Le Ghetto, rcemment ras, avait, depuis des
+sicles, imprgn le sol d'une telle pourriture humaine,
+que l'emplacement, demeur nu, plein de bosses et de
+fondrires, exhalait toujours une infme pestilence. On
+faisait bien de le laisser longtemps se scher ainsi et se
+purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du
+Tibre, o l'on a entrepris des travaux d'dilit considrables,
+c'est chaque pas la mme rencontre: on suit
+une rue troite, puante, d'une humidit glaciale, entre
+les faades sombres, aux toits qui se touchent presque, et
+l'on tombe brusquement dans une claircie, dans une
+clairire ouverte coups de hache, parmi la fort des
+vieilles masures lpreuses. Il y a l des squares, des
+trottoirs larges, de hautes constructions blanches, charges
+de sculptures, une capitale moderne l'tat d'bauche,
+pas finie, encombre de gravats, barre de palissades.
+Partout des amorces de voies projetes, le colossal chantier
+que la crise financire menace d'terniser maintenant, la
+ville de demain arrte dans sa croissance, reste en dtresse,
+avec ses commencements dmesurs, trop htifs et
+qui dtonnent. Mais ce n'en tait pas moins une besogne
+bonne et saine, d'une ncessit sociale absolue pour une
+grande ville d'aujourd'hui, moins de laisser la vieille
+Rome se pourrir sur place, telle qu'une curiosit des
+anciens ges, une pice de muse qu'on garde sous verre.</p>
+
+<p>Ce jour-l, Pierre, en se rendant du Transtvre au
+palais Farnse, o il tait attendu, fit un dtour, passa
+par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari,
+la premire si sombre, si resserre entre le grand mur<a name="page_394" id="page_394"></a>
+noir de l'Hpital et les misrables maisons d'en face, la
+seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout
+gaye par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chanes
+d'or, et par les talages des marchands d'toffe, o flottent
+des ls immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d'un ton
+clatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de parcourir,
+puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait maintenant,
+voqurent en lui le quartier d'affreuse misre
+qu'il avait visit dj, la masse pitoyable des travailleurs
+dchus, rduits par le chmage la mendicit, campant
+parmi les constructions superbes et abandonnes des Prs
+du Chteau. Ah! le pauvre, le triste peuple rest enfant,
+maintenu dans une ignorance, dans une crdulit de sauvages
+par des sicles de thocratie, si accoutum la nuit
+de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu'il
+reste quand mme aujourd'hui en dehors du rveil social,
+simplement heureux si on le laisse jouir l'aise de son
+orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait aveugle
+et sourd en sa dchance, il continuait sa vie stagnante
+d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome
+nouvelle, sans en prouver autre chose que les ennuis,
+les vieux quartiers o il logeait abattus, les habitudes
+changes, les vivres plus chers, comme si la clart, la
+propret, la sant le gnaient, quand il fallait les payer de
+toute une crise ouvrire et financire. Cependant, qu'on
+l'et voulu ou non, c'tait au fond pour lui uniquement
+qu'on nettoyait Rome, qu'on la rebtissait, dans l'ide
+d'en faire une grande capitale moderne; car la dmocratie
+est au bout de ces transformations actuelles, c'est le
+peuple qui hritera demain des cits d'o l'on chasse la
+salet et la maladie, o la loi du travail finira par s'organiser,
+tuant la misre. Et voil pourquoi, si l'on maudit
+les ruines poussetes, tenues bourgeoisement, le Colise
+dbarrass de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
+sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si
+l'on se fche devant les affreux murs de forteresse qui<a name="page_395" id="page_395"></a>
+emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges
+si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis
+trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie nat de la
+mort et que demain doit forcment refleurir dans la
+poudre du pass.</p>
+
+<p>Pierre, en songeant ces choses, tait arriv sur la
+place Farnse, dserte, svre, avec ses maisons closes et
+ses deux fontaines, dont l'une, en plein soleil, grenait
+sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence; et il
+regarda un instant la faade nue et monumentale du lourd
+palais carr, sa haute porte o flottait le drapeau tricolore,
+ses treize fentres de faade, sa fameuse frise d'un
+art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse
+Habert, un des attachs de l'ambassade prs du roi
+d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire visiter le
+palais immense, le plus beau de Rome, que la France a
+lou pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale
+demeure, somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour
+portique, d'une humidit sombre, son escalier gant, aux
+marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries
+et ses salles dmesures! C'tait d'une pompe souveraine
+dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pntrait
+jusqu'aux os les fourmis humaines qui s'aventuraient
+sous les votes. L'attach, avec un sourire discret, avouait
+que l'ambassade s'y ennuyait mourir, cuite l't, gele
+l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la partie
+occupe par l'ambassadeur, le premier tage donnant
+sur le Tibre. L, de la clbre galerie des Carrache, on
+voit le Janicule, les jardins Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus
+de San Pietro in Montorio. Puis, aprs un vaste
+salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, gay
+de soleil. Mais la salle manger, les chambres, les autres
+salles qui suivent, occupes par le personnel, retombent
+dans l'ombre morne d'une rue latrale. Toutes ces vastes
+pices, de sept huit mtres de hauteur, ont des plafonds
+peints ou sculpts admirables, des murs nus, quelques-uns<a name="page_396" id="page_396"></a>
+dcors de fresques, des mobiliers disparates, de
+superbes consoles mles tout un bric--brac moderne.
+Et cette tristesse des choses tourne l'abomination, lorsqu'on
+pntre dans les appartements de gala, les grandes
+pices d'honneur qui occupent la faade sur la place. Plus
+un meuble, plus une tenture, rien qu'un dsastre, des
+salles magnifiques dsertes, livres aux araignes et aux
+rats. L'ambassade n'en occupe qu'une, o elle entasse ses
+archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par
+terre, dans tous les coins. A ct, l'norme salle de dix
+mtres de hauteur, sur deux tages, que le propritaire,
+l'ancien roi de Naples, s'tait rserve, est un vritable
+grenier de dbarras, o des maquettes, des statues
+inacheves, un trs beau sarcophage tranent, parmi un
+entassement sans nom de dbris mconnaissables. Et ce
+n'tait l qu'une partie du palais: le rez-de-chausse est
+compltement inhabit, notre cole de Rome occupe un
+coin du second tage, tandis que notre ambassade se serre
+frileusement dans l'angle le plus logeable du premier,
+force d'abandonner tout le reste, de fermer les portes
+ double tour, pour viter l'inutile peine de donner un
+coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
+Farnse, bti par le pape Paul III, occup sans interruption
+pendant plus d'un sicle par des cardinaux; mais
+quelle incommodit cruelle, quelle affreuse mlancolie,
+dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pices
+sont mortes, inutiles, impossibles, retranches de la vie!
+Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
+couloirs envahis par les paisses tnbres, les quelques
+becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l'interminable
+voyage travers ce lugubre dsert de pierre, pour arriver
+jusqu'au salon tide et aimable de l'ambassadeur!</p>
+
+<p>Pierre sortit de l saisi, le cerveau bourdonnant. Et
+tous les autres palais, tous les grands palais de Rome
+qu'il avait vus pendant ses promenades, se dressaient
+dans sa mmoire, tous dchus de leur splendeur, vides<a name="page_397" id="page_397"></a>
+des trains princiers d'autrefois, tombs n'tre plus que
+d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries,
+de ces salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune
+ne pouvait suffire y mener la vie fastueuse pour
+laquelle on les avait bties, ni mme y nourrir le personnel
+ncessaire leur entretien? Ils taient rares, les
+princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse
+ligne, occupaient seuls leurs palais. La presque
+totalit louaient les antiques demeures des aeux des
+socits, des particuliers, en se rservant un tage,
+parfois mme un simple logement dans le coin le plus
+obscur. Lou le palais Chigi, le rez-de-chausse des
+banques, le premier l'ambassadeur d'Autriche, tandis
+que le prince et sa famille se partagent le second avec
+un cardinal. Lou le palais Sciarra, le premier au ministre
+des Affaires trangres, le second un snateur,
+tandis que le prince et sa mre n'habitent que le rez-de-chausse.
+Lou le palais Barberini, le rez-de-chausse,
+le premier tage et le second des familles, tandis que
+le prince s'est log au troisime, dans les anciennes
+chambres des domestiques. Lou le palais Borghse, le
+rez-de-chausse un marchand d'antiquits, le premier
+une loge maonnique, tout le reste des mnages, tandis
+que le prince n'a gard que les quelques pices d'un
+petit appartement bourgeois. Lou le palais Odelscachi,
+lou le palais Colonna, lou le palais Doria, tandis que
+les princes n'y mnent plus que l'existence rduite de
+bons propritaires, tirant de leurs immeubles tout le profit
+possible, pour joindre les deux bouts. C'tait qu'un vent
+de ruine soufflait sur le patriciat romain, les plus grosses
+fortunes venaient de s'crouler dans la crise financire,
+trs peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
+d'une richesse immobile et morte, que ni le ngoce ni
+l'industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux
+qui avaient tent les affaires taient dpouills. Les
+autres, terrifis, frapps d'impts normes qui leur<a name="page_398" id="page_398"></a>
+prenaient prs du tiers de leurs revenus, devaient dsormais
+se rsigner voir leurs derniers millions stagnants
+s'puiser sur place, se diviser par les partages,
+mourir comme l'argent meurt, ainsi que toutes choses,
+lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n'y
+avait l qu'une question de temps, car la ruine finale
+tait irrmdiable, d'une absolue fatalit historique. Et
+ceux qui consentaient louer, luttaient encore pour la
+vie, tchaient de s'accommoder l'poque prsente, en
+s'efforant au moins de peupler le dsert de leurs palais
+trop vastes; tandis que la mort habitait dj chez les
+autres, chez les entts et les superbes qui se muraient
+dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais
+Boccanera, tombant en poudre, si glac d'ombre et de
+silence, o l'on n'entendait de loin en loin que le vieux
+carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement
+sur l'herbe de la cour.</p>
+
+<p>Mais Pierre, surtout, venait d'tre frapp de ces deux
+visites successives, au Transtvre et au palais Farnse,
+et elles s'clairaient l'une l'autre, et elles aboutissaient
+une conclusion, qui jamais encore ne s'tait formule en
+lui avec une nettet si effrayante: pas encore de peuple
+et bientt plus d'aristocratie. Cela, ds lors, le hanta
+comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misrable,
+d'une ignorance et d'une rsignation telles, dans
+la longue enfance o le maintenaient l'histoire et le climat,
+que de longues annes d'ducation et d'instruction
+taient ncessaires pour qu'il constitut une dmocratie
+forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
+ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de
+mourir au fond de ses palais croulants, elle n'tait plus
+qu'une race finie, abtardie, si mlange d'ailleurs de sang
+amricain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang
+romain devenait la rare exception; sans compter qu'elle
+avait cess d'tre d'pe et d'glise, rpugnant servir
+l'Italie constitutionnelle, dsertant le Sacr Collge, o<a name="page_399" id="page_399"></a>
+les parvenus seuls revtaient la pourpre. Et, entre les
+petits d'en bas et les puissants d'en haut, il n'existait pas
+encore une bourgeoisie solidement installe, forte d'une
+sve nouvelle, assez instruite et assez sage pour tre
+l'ducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie,
+c'taient les anciens domestiques, les anciens clients des
+princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
+notaires ou avocats, qui graient leurs fortunes;
+c'tait le monde d'employs, de fonctionnaires de tous
+rangs et de toutes classes, de dputs, de snateurs, que le
+gouvernement avait amens des provinces; et c'tait enfin
+la vole des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, les
+Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume
+entier, dont les ongles et le bec dvoraient tout, le peuple
+et l'aristocratie. Pour qui donc avait-on travaill? Pour
+qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d'un
+espoir et d'un orgueil si dmesurs, qu'on ne pouvait les
+finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait entendre,
+veillant dans tous les c&oelig;urs fraternels une
+inquitude en larmes. Oui! la menace de la fin d'un
+monde, pas encore de peuple, plus d'aristocratie, et une
+bourgeoisie dvorante, menant la cure parmi les ruines.
+Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait
+btis sur le modle gant des palais d'autrefois, ces palais
+normes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille
+mes vainement espres, ces palais o devait s'installer
+la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle
+capitale du monde, et qui taient devenus les
+lamentables refuges, souills et dj branlants, de la
+basse misre du peuple, de tous les mendiants et de tous
+les vagabonds!</p>
+
+<p>Le soir de ce jour, Pierre, la nuit noire, alla passer
+une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera.
+C'tait un recueillement, une solitude extraordinaire
+qu'il affectionnait, malgr les avis de Victorine, qui
+prtendait que l'endroit n'tait pas sr. Et, en ralit,<a name="page_400" id="page_400"></a>
+par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
+n'avait droul un dcor plus tragique. Pas une me, pas
+un passant; un silence, une ombre, un vide, qui s'tendaient
+ droite, gauche, en face. Les palissades qui
+fermaient de partout l'immense chantier abandonn, barraient
+le passage aux chiens eux-mmes. A l'angle du
+palais, noy de tnbres, un bec de gaz, rest en contre-bas
+depuis le remblai, clairait le quai bossu, au ras du
+sol, d'une lueur louche; et les matriaux qui tranaient
+l, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient
+de grandes ombres vagues. A droite, quelques lumires
+brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et
+aux fentres de l'Hpital du Saint-Esprit. A gauche, dans
+l'enfoncement indfini de la coule du fleuve, les lointains
+quartiers sombraient, disparus. Puis, en face, c'tait
+le Transtvre, les maisons de la berge telles que de ples
+fantmes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une clart
+trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait
+seule le Janicule, o les lanternes de quelque
+promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle
+d'toiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, ces heures
+nocturnes, d'une si mlancolique majest. Il restait accoud
+au parapet de pierre, il le regardait couler pendant
+de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui,
+la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence
+d'une prison btie l pour un gant. Tant que les lumires
+brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux lourdes
+passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le
+frisson leur donnait une vie mystrieuse. Et il rvait sans
+fin tout le pass fameux de ce fleuve, il voquait souvent
+la lgende qui veut que des richesses fabuleuses soient
+enterres dans la boue de son lit. A chaque invasion des
+Barbares, et particulirement lors du sac de Rome, on y
+aurait jet les trsors des temples et des palais, pour les
+soustraire au pillage, des vainqueurs. L-bas, ces barres
+d'or qui tremblaient dans l'eau glauque, n'tait-ce pas le<a name="page_401" id="page_401"></a>
+chandelier d'or sept branches, que Titus avait rapport
+de Jrusalem? et ces pleurs sans cesse dformes par
+les remous, n'taient-ce pas des blancheurs de colonnes
+et de statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes
+de petites flammes, n'tait-ce pas un amas, un ple-mle
+de mtaux prcieux, des coupes, des vases, des bijoux
+orns de pierreries? Quel rve que ce pullulement entrevu
+au sein du vieux fleuve, la vie cache de ces trsors,
+qui auraient dormi l pendant tant de sicles! et
+quel espoir, pour l'orgueil et l'enrichissement d'un
+peuple, que les trouvailles miraculeuses qu'on ferait
+dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le desscher
+un jour, comme le projet en a dj t fait! La fortune
+de Rome tait l peut-tre.</p>
+
+<p>Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoud au parapet,
+n'avait en lui que des penses de svre ralit. Il
+continuait les rflexions de la journe, que lui avait inspires
+sa visite au Transtvre, puis au palais Farnse. Il
+aboutissait, devant cette eau morte, cette conclusion que
+le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
+tait le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et
+il savait bien que ce choix s'imposait comme invitable,
+Rome tant la reine de gloire, l'antique matresse du
+monde laquelle l'ternit tait promise, sans laquelle
+l'unit nationale avait toujours paru impossible; de sorte
+que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie
+ne pouvait pas tre, et qu'avec Rome il semblait maintenant
+difficile qu'elle ft. Ah! ce fleuve mort, quelle
+sourde voix de dsastre il prenait dans la nuit! Pas une
+barque, pas un frisson de l'activit commerciale et industrielle
+des eaux qui charrient la vie au c&oelig;ur des grandes
+villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome
+port de mer, des travaux gigantesques, le lit creus pour
+permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'
+l'Aventin; mais ce n'taient l que des chimres, peine
+finirait-on par dsembourber l'embouchure, qui, continuellement,<a name="page_402" id="page_402"></a>
+se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la
+Campagne romaine, le dsert de mort que le fleuve mort
+traversait et qui faisait Rome une ceinture de strilit?
+On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
+vainement sur la question de savoir si elle tait fertile
+sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au
+milieu de son vaste cimetire, comme une ville d'autrefois
+spare jamais du monde moderne, par cette lande
+o s'est accumule la poussire des sicles. Les raisons
+gographiques qui lui ont jadis donn l'empire du monde
+connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation
+s'est dplac de nouveau, le bassin de la Mditerrane
+a t partag entre des nations puissantes. Tout
+aboutit Milan, la cit de l'industrie et du commerce,
+tandis que Rome n'est dsormais qu'un passage. Aussi,
+depuis vingt-cinq annes, les efforts les plus hroques
+n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue
+l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite
+est reste en dtresse et a presque ruin la nation. Les
+nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
+fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent ds les
+premires chaleurs, pour en viter le climat mortel;
+ce point que les htels et les magasins se ferment, que
+les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas
+acquis de vie propre, retombant la mort, ds que la
+vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en
+attente, dans cette capitale de simple dcor, o la population
+aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, o il
+faudrait une pousse nouvelle d'argent et d'hommes pour
+achever et peupler les immenses constructions inutiles
+des quartiers neufs. Et, s'il tait vrai que demain refleurissait
+toujours dans la poudre du pass, il fallait donc
+se forcer l'espoir. Mais ce sol n'tait-il pas puis, et
+puisque les monuments eux-mmes n'y poussaient plus,
+la sve qui fait les tres sains, les nations fortes, n'y
+tait-elle pas galement tarie jamais?<a name="page_403" id="page_403"></a></p>
+
+<p>A mesure que la nuit avanait, les lumires des maisons
+du Transtvre, en face, s'teignaient une une.
+Et Pierre resta longtemps encore, envahi de dsesprance,
+pench sur les eaux devenues noires. C'taient
+les tnbres sans fond, il ne restait, dans l'paississement
+d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains,
+le triangle d'toiles. Aucun reflet ne moirait plus le
+Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le
+mystre de son courant, la vision chimrique de fabuleuses
+richesses; et c'en tait fait de la lgende, du
+chandelier d'or sept branches, des vases d'or, des
+bijoux d'or, tout ce rve d'un trsor antique tomb la
+nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-mme. Pas
+une clart, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
+chute grosse et lourde de l'gout, droite, qu'on ne
+voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre
+n'avait plus que la sensation de leur coule de plomb
+dans les tnbres, la pesante vieillesse, la fatigue sculaire,
+l'immense tristesse et l'envie de nant de ce Tibre
+trs ancien et trs glorieux, qui semblait ne rouler dsormais
+que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche,
+l'ternel ciel fastueux droulait la vie clatante de ses milliards
+d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les
+ruines de prs de trois mille ans.</p>
+
+<p>Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, tait entr
+s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva
+Victorine, en train de prparer tout pour la nuit, et qui se
+rcria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'o il venait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur l'abb, vous vous tes encore
+promen sur le quai, cette heure! C'est donc que vous
+voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau...
+Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard,
+dans cette satane ville!</p>
+
+<p>Puis, avec sa familiarit, elle se tourna vers le prince,
+allong dans un fauteuil, et qui souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus<a name="page_404" id="page_404"></a>
+venue, mais je l'ai vue qui rdait l-bas, parmi les dmolitions.</p>
+
+<p>D'un geste, Dario la fit taire. Il s'tait tourn vers le
+prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez parl pourtant. C'est imbcile la
+fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter
+son couteau dans l'autre paule!</p>
+
+<p>Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta,
+qui, entre sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir,
+l'coutait. Son embarras fut extrme, il voulut parler,
+s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette
+aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
+tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses
+bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir
+rflchi et compris... Si j'ai cess de te questionner, c'est
+que je savais et que je t'aimais tout de mme.</p>
+
+<p>Elle tait d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le
+soir mme que monsignor Palma, le dfenseur du mariage
+dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer
+reconnaissant du service rendu son neveu, en dposant
+un nouveau plaidoyer, qui lui tait favorable. Non pas
+que le prlat, dsireux de ne pas trop se dmentir, se ft
+dclar pour elle compltement; mais les certificats des
+deux mdecins lui avaient permis de conclure l'tat de
+virginit certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la
+non-consommation provenait de la rsistance de la femme,
+il avait habilement group les quelques raisons qui rendaient
+l'annulation ncessaire. Ainsi, toute esprance de
+rapprochement tant carte, il devenait vident que les
+poux se trouvaient en continuel danger de tomber dans
+l'incontinence. Il faisait une allusion discrte au mari, le
+montrait comme ayant dj succomb ce danger; puis,
+il clbrait la haute moralit de la femme, sa dvotion,
+toutes les vertus qui tait une garantie en faveur de sa
+vracit. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait<a name="page_405" id="page_405"></a>
+ la sagesse de la congrgation. Mais, ds lors, puisque
+monsignor Palma rptait peu prs les arguments de
+l'avocat Morano, et puisque Prada s'enttait ne plus
+se prsenter, il paraissait hors de doute que la congrgation
+voterait l'annulation une forte majorit, ce qui
+permettrait au Saint-Pre d'agir avec bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dario, nous voil au bout de nos chagrins...
+Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous
+laisseront peine de l'eau boire.</p>
+
+<p>Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse
+passionne. Ce n'tait pas que la juridiction des congrgations
+ft ruineuse, car en principe la justice y tait gratuite.
+Seulement, il y avait une infinit de petits frais
+payer, tous les employs subalternes, puis les expertises
+mdicales, les transcriptions, les mmoires, les plaidoyers.
+Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement
+les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient
+de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les cratures,
+faire agir tout un monde autour de Leurs minences. Sans
+compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican,
+lorsqu'on les fait avec tact, les raisons dcisives qui
+tranchent les pires difficults. Et, enfin, le neveu de
+monsignor Palma avait cot horriblement cher.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voil guri,
+qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et
+c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai
+encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va
+me rester.</p>
+
+<p>Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compt dans
+son existence. Il n'en avait jamais eu son gr, il esprait
+simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal,
+qui ne laisserait pas le jeune mnage sur le pav. Dans
+leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne reprsentaient
+rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
+divorces en avaient cot cinq cent mille. Aussi ne
+trouva-t-il qu'une plaisanterie.<a name="page_406" id="page_406"></a></p>
+
+<p>&mdash;Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma
+chre, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux
+palais, mme s'il faut en vendre les meubles.</p>
+
+<p>Elle fut enthousiasme, elle lui saisit la tte entre ses
+deux mains, et elle lui baisa les yeux perdument, dans
+un lan de passion extraordinaire.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, monsieur l'abb, j'ai une commission
+pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous
+apporter la bonne nouvelle, et il m'a charge de vous dire
+que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir
+pour la dfense de votre livre.</p>
+
+<p>tonn, le prtre l'coutait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est lui qui m'a conseill de disparatre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Seulement, il parat que l'heure est
+venue o vous devez aller voir les gens, plaider votre
+cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom
+du rapporteur qu'on a charg d'examiner votre livre:
+c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.</p>
+
+<p>Pierre sentait crotre sa stupfaction. Jamais cela ne se
+faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret,
+pour assurer l'entire libert de jugement. tait-ce donc
+une nouvelle phase de son sjour Rome qui allait commencer?
+Et il rpondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.<a name="page_407" id="page_407"></a></p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+<p>Ds le lendemain, Pierre, dont l'unique pense tait
+d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude
+l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage
+commencer ses visites, s'il dsirait viter toute
+faute, dans un monde qu'il sentait si compliqu et si vaniteux?
+Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
+d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrtaire
+du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me rendre un service, monsieur l'abb.
+Je me confie vous, j'ai besoin d'un conseil.</p>
+
+<p>Il le sentait trs renseign, ml tout, dans sa discrtion
+outre et peureuse, ce petit homme maigre, au teint
+de safran, qui tremblait toujours la fivre, et qui, jusque-l,
+avait presque paru le fuir, sans doute pour chapper
+au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque
+temps dj, il se montrait moins sauvage, ses yeux
+noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme
+s'il tait pris lui-mme de l'impatience dont celui-ci
+devait brler, tre immobilis de la sorte, durant des
+journes si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'viter l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous
+faire entrer dans cette pice en dsordre. Ce matin, j'ai
+encore reu de Paris du linge et des vtements d'hiver...
+Imaginez-vous que j'tais venu avec une petite valise,
+pour quinze jours, et voil bientt trois mois que je suis
+ici, sans tre plus avanc que le matin de mon arrive.<a name="page_408" id="page_408"></a></p>
+
+<p>Don Vigilio eut un lger hochement de tte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais.</p>
+
+<p>Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui
+ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le
+monde, pour dfendre son livre, il tait fort embarrass,
+ignorant dans quel ordre rgler ses visites, d'une faon
+utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor
+Fornaro, le prlat consulteur charg du rapport sur
+son livre, dont on lui avait dit le nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'cria don Vigilio frmissant, monsignor Nani
+est all jusque-l, il vous a livr le nom!... Ah! c'est plus
+extraordinaire encore que je ne croyais!</p>
+
+<p>Et, s'oubliant, s'abandonnant sa passion:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro.
+Allez d'abord rendre une visite trs humble au
+prfet de la congrgation de l'Index, Son minence le
+cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait
+pas d'avoir port un autre votre premier hommage, s'il
+le savait un jour...</p>
+
+<p>Il s'arrta, il ajouta voix plus basse, dans un petit
+frisson de sa fivre:</p>
+
+<p>&mdash;Et il le saurait, tout se sait.</p>
+
+<p>Puis, comme s'il et cd une brusque vaillance de
+sympathie, il prit les deux mains du jeune prtre tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je
+serais trs heureux de vous tre bon quelque chose,
+parce que vous tes une me simple et que vous finissez
+par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander
+l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous
+les prils qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir
+vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune
+faon sur mon matre, Son minence le cardinal
+Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a dsapprouv
+absolument votre livre... Seulement, celui-l est
+un saint, un grand honnte homme, et s'il ne vous dfend<a name="page_409" id="page_409"></a>
+pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par gard
+pour sa nice, la contessina, qu'il adore et qui vous protge...
+Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre
+cause, cela ne servirait rien et pourrait l'irriter.</p>
+
+<p>Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il
+avait compris, ds sa premire entrevue avec le cardinal,
+et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis,
+respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa
+neutralit.</p>
+
+<p>Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-tre
+que j'ai parl, et quel dsastre! ma situation serait
+compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez
+d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce
+pas? que je n'ai rien dit autre chose.</p>
+
+<p>Et, ce jour-l, il ne voulut pas causer davantage, il quitta
+la pice, frissonnant, en fouillant droite et gauche le
+corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquitude.</p>
+
+<p>Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
+Sanguinetti. Il tait dix heures, il avait quelque
+chance de le trouver. Le cardinal habitait, ct de
+l'glise Saint-Louis des Franais, dans une rue noire et
+troite, le premier tage d'un petit palais, amnag bourgeoisement.
+Ce n'tait pas la ruine gante, d'une grandeur
+princire et mlancolique, o s'enttait le cardinal Boccanera.
+L'ancien appartement de gala rglementaire tait
+rduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trne,
+ni de grand chapeau rouge accroch sous un baldaquin,
+ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourn contre
+le mur. Deux pices successives servant d'antichambres,
+un salon o le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans
+confortable mme, des meubles d'acajou datant de l'empire,
+des tentures et des tapis poussireux, fans par
+l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et,<a name="page_410" id="page_410"></a>
+lorsqu'un domestique, qui, sans hte, remettait sa veste,
+finit par entre-biller la porte, ce fut pour rpondre que
+Son Excellence tait depuis la veille Frascati.</p>
+
+<p>Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti tait
+en effet un des voques suburbicaires. Il avait, Frascati,
+son vch, une villa, o il allait parfois passer quelques
+jours, lorsqu'un dsir de repos ou une raison politique
+l'y poussait.</p>
+
+<p>&mdash;Et Son minence reviendra bientt?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne sait pas... Son minence est souffrante.
+Elle a bien recommand qu'on n'envoie personne la tourmenter
+l-bas.</p>
+
+<p>Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit
+tout dsorient par ce premier contretemps. Allait-il,
+sans tarder davantage, puisque les choses pressaient
+maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, la place
+Navone, qui tait voisine? Mais il se rappela la recommandation
+que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord
+les cardinaux; et il eut une inspiration, il rsolut de voir
+immdiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par
+faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans
+son effacement volontaire, tous le considraient comme
+un des membres les plus puissants et les plus redoutables
+du Sacr Collge, ce qui n'empchait pas son neveu,
+Narcisse, de dclarer qu'il ne connaissait pas d'homme
+plus obtus sur les questions trangres ses occupations
+habituelles. S'il ne sigeait pas la congrgation de l'Index,
+il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-tre
+agir sur ses collgues par sa grande influence.</p>
+
+<p>Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande,
+o il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais,
+dont on aperoit la lourde faade de la place d'Espagne,
+est une norme construction nue et massive qui occupe
+tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
+italien desservait, s'y perdit, monta des tages qu'il lui
+fallut redescendre, un vritable labyrinthe d'escaliers,<a name="page_411" id="page_411"></a>
+de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber
+sur le secrtaire du cardinal, un jeune prtre aimable,
+qu'il avait dj vu au palais Boccanera.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, je crois que Son minence voudra
+bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir
+ cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez
+me suivre, je vous prie.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps
+secrtaire la Propagande, y prsidait aujourd'hui,
+comme cardinal, la commission qui organisait le culte
+dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et d'Ocanie,
+nouvellement conquis au catholicisme; et, ce
+titre, il avait l un cabinet, des bureaux, toute une installation
+administrative, o il rgnait en fonctionnaire
+maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans
+jamais tre sorti du cercle troit de ses cartons verts,
+sans connatre autre chose du monde que le spectacle de
+la rue, dont les pitons et les voitures passaient sous sa
+fentre.</p>
+
+<p>Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz
+devaient clairer en plein jour, le secrtaire laissa son
+compagnon sur une banquette. Puis, aprs un grand quart
+d'heure, il revint de son air empress et affable.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence est occupe, une confrence avec des
+missionnaires qui partent. Mais a va tre fini, et elle m'a
+dit de vous mettre dans son cabinet, o vous l'attendrez.</p>
+
+<p>Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina
+avec curiosit l'amnagement. C'tait une assez vaste
+pice, sans luxe, tapisse de papier vert, garnie d'un
+meuble de damas vert, bois noir. Les deux fentres,
+qui donnaient sur une rue latrale, troite, clairaient
+d'un jour morne les murs assombris et le tapis dteint; et
+il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau
+prs d'une des fentres, une simple table de bois noir,
+la moleskine mange, tellement encombre d'ailleurs,
+qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.<a name="page_412" id="page_412"></a>
+Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil dfonc
+par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil
+encrier clabouss d'encre. Puis, il commena s'impatienter,
+dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le
+grand silence inquitant que troublaient seuls les roulements
+touffs de la rue.</p>
+
+<p>Mais, comme il se dcidait marcher doucement de
+long en large, Pierre tomba sur une carte, accroche au
+mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des penses les plus
+vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en
+couleurs, tait celle du monde catholique, la terre entire,
+la mappemonde droule, o les diverses teintes indiquaient
+les territoires, selon qu'ils appartenaient au
+catholicisme victorieux, matre absolu, ou bien au catholicisme
+toujours en lutte contre les infidles, et ces
+derniers pays classs selon l'organisation en vicariats ou
+en prfectures. N'tait-ce pas, graphiquement, tout l'effort
+sculaire du catholicisme, la domination universelle
+qu'il a voulue ds la premire heure, qu'il n'a cess de
+vouloir et de poursuivre travers les temps? Dieu a donn
+le monde son glise, mais il faut bien qu'elle en prenne
+possession, puisque l'erreur s'entte rgner. De l,
+l'ternelle bataille, les peuples disputs de nos jours
+encore aux religions ennemies, comme l'poque o
+les Aptres quittaient la Jude pour rpandre l'vangile.
+Pendant le moyen ge, la grande besogne fut d'organiser
+l'Europe conquise, sans qu'on pt mme tenter la
+rconciliation avec les glises dissidentes d'Orient. Puis,
+la Rforme clata, ce fut le schisme ajout au schisme,
+la moiti protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe
+ reconqurir. Mais, avec la dcouverte du Nouveau
+Monde, l'ardeur guerrire s'tait rveille, Rome ambitionnait
+d'avoir elle cette seconde face de la terre, des
+missions furent cres, allrent soumettre Dieu ces
+peuples, ignors la veille, et qu'il avait donns avec les
+autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrtient<a name="page_413" id="page_413"></a>
+s'taient ainsi formes d'elles-mmes: d'une part, les
+nations catholiques, celles o la foi n'avait qu' tre entretenue,
+et que dirigeait souverainement la Secrtairerie
+d'tat, installe au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques
+ou simplement paennes, qu'il s'agissait de
+ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforait
+de rgner la congrgation de la Propagande.
+Ensuite, cette congrgation avait d, son tour, se diviser
+en deux branches, pour faciliter le travail, la branche
+orientale charge spcialement des sectes dissidentes de
+l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'tend sur
+tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation
+conqurante, immense filet, aux mailles fortes et
+serres, jet sur le monde et qui ne devait pas laisser
+chapper une me.</p>
+
+<p>Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette
+sensation d'une telle machine, fonctionnant depuis des
+sicles, faite pour absorber l'humanit. Dote richement
+par les papes, disposant d'un budget considrable, la
+Propagande lui apparut comme une force part, une
+papaut dans la papaut; et il comprit le nom de pape
+rouge donn au prfet de la congrgation, car de quel pouvoir
+illimit ne jouissait-il pas, l'homme de conqute et
+de domination, dont les mains vont d'un bout de la terre
+l'autre? Si le cardinal secrtaire avait l'Europe centrale, un
+point si troit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, des
+espaces infinis, les contres lointaines, inconnues encore?
+Puis, les chiffres taient l, Rome ne rgnait sans conteste
+que sur deux cents et quelques millions de catholiques,
+apostoliques et romains; tandis que les schismatiques,
+ceux de l'Orient et ceux de la Rforme, si on les additionnait,
+dpassaient dj ce nombre; et quel cart, lorsqu'on
+ajoutait le milliard des infidles dont la conversion restait
+encore faire! Brusquement, il fut frapp par ces chiffres,
+ un tel point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! tait-ce
+donc vrai? environ cinq millions de Juifs, prs de deux<a name="page_414" id="page_414"></a>
+cents millions de Mahomtans, plus de sept cents millions
+de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter les
+cent millions d'autres paens, de toutes les religions, au
+total un milliard, devant lequel les chrtiens n'taient
+gure que quatre cents millions, diviss entre eux, en
+continuelle bataille, une moiti avec Rome, l'autre moiti
+contre Rome! tait-ce possible que le Christ n'et pas
+mme, en dix-huit sicles, conquis le tiers de l'humanit,
+et que Rome, l'ternelle, la toute-puissante, ne comptt
+comme soumise que la sixime partie des peuples? Une
+seule me sauve sur six, quelle proportion effrayante!
+Mais la carte parlait brutalement, l'empire de Rome,
+colori en rouge, n'tait qu'un point perdu, quand on le
+comparait l'empire des autres dieux, colori en jaune,
+les contres sans fin que la Propagande avait encore soumettre.
+Et la question se posait, combien de sicles faudrait-il
+pour que les promesses du Christ fussent remplies,
+la terre entire soumise sa loi, la socit
+religieuse recouvrant la socit civile, ne formant plus
+qu'une croyance et qu'un royaume? Et, devant cette
+question, devant cette prodigieuse besogne terminer,
+quel tonnement, lorsqu'on songeait la tranquille srnit
+de Rome, son obstination patiente, qui n'a jamais
+dout, qui doute aujourd'hui moins que jamais, toujours
+ l'&oelig;uvre par ses vques et par ses missionnaires, incapable
+de lassitude, faisant son &oelig;uvre sans arrt comme les
+infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
+qu'elle seule, un jour, sera la matresse de la terre!</p>
+
+<p>Ah! cette arme continuellement en marche, Pierre la
+voyait, l'entendait cette heure, par del les mers, au
+travers des continents, prparer et assurer la conqute
+politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait cont
+avec quel soin les ambassades devaient surveiller les
+agissements de la Propagande, Rome; car les missions
+taient souvent des instruments nationaux, au loin, d'une
+force dcisive. Le spirituel assurait le temporel, les<a name="page_415" id="page_415"></a>
+mes conquises donnaient les corps. Aussi tait-ce une
+lutte incessante, dans laquelle la congrgation favorisait
+les missionnaires de l'Italie ou des nations allies, dont
+elle souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle
+s'tait montre jalouse de sa rivale franaise, la Propagation
+de la foi, installe Lyon, aussi riche qu'elle,
+aussi puissante, plus abondante en hommes d'nergie et
+de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
+tribut considrable, elle la contrecarrait, la sacrifiait,
+partout o elle craignait son triomphe. A maintes
+reprises, les missionnaires franais, les ordres franais
+venaient d'tre chasss, pour cder la place des religieux
+italiens ou allemands. Et c'tait maintenant ce
+secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait,
+sous l'ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne
+et poussireux, que jamais n'gayait le soleil. Son frisson
+l'avait repris, ce frisson des choses que l'on sait et qui,
+tout d'un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses
+et terrifiantes. N'tait-ce pas bouleverser les plus sages,
+ faire plir les plus braves, cette machine de conqute
+et de domination, universellement organise, fonctionnant
+dans le temps et dans l'espace avec un enttement
+d'ternit, ne se contentant pas de vouloir les mes,
+mais travaillant son rgne futur sur tous les hommes,
+et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle,
+disposant d'eux, les cdant au matre temporaire qui
+les lui gardera? Quel rve prodigieux, Rome souriante,
+attendant avec tranquillit le sicle o elle aura absorb
+les deux cents millions de Mahomtans et les sept cents
+millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un
+peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle,
+au nom du Christ triomphant!</p>
+
+<p>Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en
+apercevant le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu
+entrer. Ce fut pour lui, d'tre trouv de la sorte devant
+cette carte, comme si on le surprenait en train de mal<a name="page_416" id="page_416"></a>
+faire, occup violer un secret. Une rougeur intense lui
+envahit le visage.</p>
+
+<p>Mais le cardinal, qui l'avait regard fixement de ses
+yeux ternes, alla jusqu' sa table, se laissa tomber sur son
+fauteuil, sans dire une parole. D'un geste, il l'avait dispens
+du baisement de l'anneau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu prsenter mes hommages Votre minence...
+Est-ce que Votre minence est souffrante?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne
+veut pas me quitter. Et puis, j'ai en ce moment tant
+d'affaires!</p>
+
+<p>Pierre le regardait, sous le jour livide de la fentre, si
+malingre, si contrefait, avec son paule gauche plus haute
+que la droite, n'ayant plus rien de vivant, pas mme le
+regard, dans son visage us et terreux. Il se rappelait un
+de ses oncles, Paris, qui, aprs trente annes passes
+au fond d'un bureau de ministre, avait ce regard mort,
+cette peau de parchemin, cet hbtement las de tout
+l'tre. tait-ce donc vrai que celui-ci, ce petit vieillard
+dessch et flottant dans sa soutane noire, lisre
+de rouge, ft le matre du monde, possdant en lui un
+tel point la carte de la chrtient, sans tre jamais sorti
+de Rome, que le prfet de la Propagande ne prenait pas
+la moindre dcision avant de connatre son avis?</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous un instant, monsieur l'abb... Alors,
+vous tes venu me voir, vous avez quelque demande
+me faire...</p>
+
+<p>Et, tout en s'apprtant couter, il feuilletait de ses
+doigts maigres les dossiers entasss devant lui, jetait un
+coup d'&oelig;il sur chaque pice, ainsi qu'un gnral, un
+tacticien de science profonde, dont l'arme est au loin, et
+qui la conduit la victoire, du fond de son cabinet de
+travail, sans jamais perdre une minute.</p>
+
+<p>Un peu gn de voir ainsi poser nettement le but
+intress de sa visite, Pierre se dcida brusquer les
+choses.<a name="page_417" id="page_417"></a></p>
+
+<p>&mdash;En effet, je me permets de venir demander des
+conseils la haute sagesse de Votre minence. Elle
+n'ignore pas que je suis Rome pour dfendre mon
+livre, et je serais trs heureux, si elle voulait bien me
+diriger, m'aider de son exprience.</p>
+
+<p>Brivement, il dit o en tait l'affaire, il plaida sa
+cause. Mais, mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal
+se dsintresser, songer autre chose, ne plus comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vous avez crit un livre, il en a t question
+un soir, chez donna Serafina... C'est une faute, un prtre
+ne doit pas crire. A quoi bon?... Et, si la congrgation
+de l'Index le poursuit, elle a raison srement. Que
+puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrgation,
+je ne sais rien, rien du tout.</p>
+
+<p>Vainement, Pierre s'effora de l'instruire, de l'mouvoir,
+dsol de le sentir si ferm, si indiffrent. Et il
+s'aperut que cette intelligence, vaste et pntrante
+dans le domaine o elle voluait depuis quarante ans, se
+bouchait ds qu'on la sortait de sa spcialit. Elle n'tait
+ni curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de
+toute tincelle de vie, le crne semblait se dprimer
+encore, la physionomie entire prenait un air d'imbcillit
+morne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, je ne puis rien, rpta-t-il. Et
+jamais je ne recommande personne.</p>
+
+<p>Pourtant, il fit un effort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Nani est l dedans. Que vous conseille-t-il de
+faire, Nani?</p>
+
+<p>&mdash;Monsignor Nani a eu l'obligeance de me rvler le
+nom du rapporteur, monsignor Fornaro, en me faisant
+dire d'aller le voir.</p>
+
+<p>Le cardinal parut surpris et comme rveill. Un peu
+de lumire revint ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que
+Nani ait fait cela, c'est qu'il a son ide. Allez voir monsignor
+Fornaro.<a name="page_418" id="page_418"></a></p>
+
+<p>Il s'tait lev de son fauteuil, il congdia le visiteur,
+qui dut le remercier, en s'inclinant profondment. D'ailleurs,
+sans l'accompagner jusqu' la porte, il s'tait rassis
+tout de suite, et il n'y eut plus, dans la pice morte, que
+le petit bruit sec de ses doigts osseux feuilletant les dossiers.</p>
+
+<p>Pierre, docilement, suivit le conseil. Il dcida de passer
+par la place Navone, en retournant la rue Giulia.
+Mais, chez monsignor Fornaro, un serviteur lui dit que
+son matre venait de sortir et qu'il fallait se prsenter de
+bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
+le lendemain matin seulement qu'il put tre reu. Auparavant,
+il avait eu soin de se renseigner, il savait sur le
+prlat le ncessaire: la naissance Naples, les tudes
+commences chez les pres Barnabites de cette ville, termines
+ Rome au Sminaire, enfin le long professorat
+l'Universit Grgorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
+congrgations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure,
+monsignor Fornaro brlait de l'ambition immdiate
+d'obtenir le canonicat Saint-Pierre, et faisait le rve
+lointain d'tre nomm un jour secrtaire de la Consistoriale,
+charge cardinalice qui donne la pourpre. Thologien
+remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier
+parfois la littrature, en crivant dans les revues
+religieuses des articles, qu'il avait la haute prudence de
+ne pas signer. On le disait aussi trs mondain.</p>
+
+<p>Ds que Pierre eut remis sa carte, il fut reu, et le
+soupon qu'on l'attendait lui serait venu peut-tre, si
+l'accueil qui lui tait fait n'avait tmoign de la plus sincre
+surprise, mle un peu d'inquitude.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Froment, monsieur l'abb Froment,
+rptait le prlat en regardant la carte qu'il avait garde
+la main. Veuillez entrer, je vous prie.... J'allais dfendre
+ma porte, car j'ai un travail trs press.... a ne fait rien,
+asseyez-vous.</p>
+
+<p>Mais Pierre restait charm, en admiration devant ce bel<a name="page_419" id="page_419"></a>
+homme, grand et fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient.
+Rose, ras, avec des boucles de cheveux peine
+grisonnants, il avait un nez aimable, des lvres humides,
+des yeux caresseurs, tout ce que la prlature romaine peut
+offrir de plus sduisant et de plus dcoratif. Il tait vraiment
+superbe dans sa soutane noire collet violet, trs
+soign de sa personne, d'une lgance simple. Et la vaste
+pice o il recevait, gaiement claire par deux larges fentres
+sur la place Navone, meuble avec un got trs rare
+aujourd'hui chez le clerg romain, sentait bon, lui faisait
+un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, monsieur l'abb Froment, et
+veuillez me dire ce qui me cause l'honneur de votre visite.</p>
+
+<p>Il s'tait remis, l'air naf, simplement obligeant; et
+Pierre, tout d'un coup, devant cette question naturelle,
+qu'il aurait d prvoir, se trouva trs gn. Allait-il donc
+aborder directement l'affaire, avouer le motif dlicat de
+sa visite? Il sentit que c'tait encore le parti le plus prompt
+et le plus digne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens
+faire prs de vous ne se fait pas. Mais on m'a conseill
+cette dmarche, et il m'a sembl qu'entre honntes gens,
+il ne peut jamais tre mauvais de chercher la vrit de
+bonne foi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, quoi donc? demanda le prlat, d'un air
+de candeur parfaite, sans cesser de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrgation
+de l'Index vous avait remis mon livre: <i>la Rome nouvelle</i>,
+en vous chargeant de l'examiner, et je me permets
+de me prsenter, dans le cas o vous auriez me demander
+quelques explications.</p>
+
+<p>Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre
+davantage. Il porta les deux mains sa tte, se recula,
+toujours courtois cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas,<a name="page_420" id="page_420"></a>
+vous me feriez un chagrin immense... Mettons, si vous
+voulez, qu'on vous a tromp, car on ne doit rien savoir,
+on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De grce,
+ne parlons pas de ces choses.</p>
+
+<p>Heureusement, Pierre, qui avait remarqu l'effet dcisif
+que produisait le nom de l'assesseur du Saint-Office,
+eut l'ide de rpondre:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner
+le moindre embarras, et je vous rpte que jamais je
+ne me serais permis de venir vous importuner, si monsignor
+Nani lui-mme ne m'avait fait connatre votre nom
+et votre adresse.</p>
+
+<p>Cette fois encore, l'effet fut immdiat. Seulement, monsignor
+Fornaro mit une grce aise se rendre, comme
+ tout ce qu'il faisait. Il ne cda pas tout de suite, d'ailleurs,
+trs malicieux, plein de nuances.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret!
+Mais je le gronderai, je me fcherai!... Et qu'en sait-il?
+il n'est pas de la congrgation, il a pu tre induit en
+erreur.... Vous lui direz qu'il s'est tromp, que je ne suis
+pour rien dans votre affaire, ce qui lui apprendra rvler
+des secrets ncessaires, respects de tous.</p>
+
+<p>Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa
+bouche fleurie:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, puisque monsignor Nani le dsire, je veux
+bien causer un instant avec vous, mon cher monsieur Froment,
+ la condition que vous ne saurez rien de moi sur
+mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se dire la
+congrgation.</p>
+
+<p>A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait quel
+point les choses devenaient faciles, lorsque les formes
+taient sauves. Et il se mit expliquer une fois de plus son
+cas, l'tonnement profond o l'avait jet le procs fait
+son livre, l'ignorance o il tait encore des griefs qu'il
+cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.</p>
+
+<p>&mdash;En vrit, en vrit! rpta le prlat, l'air bahi de<a name="page_421" id="page_421"></a>
+tant d'innocence. La congrgation est un tribunal, et elle
+ne peut agir que si on la saisit de l'affaire. Votre livre
+est poursuivi, parce qu'on l'a dnonc, tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, dnonc!</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, la plainte a t porte par trois
+vques franais, dont vous me permettrez de taire les
+noms, et il a bien fallu que la congrgation passt l'examen
+de l'&oelig;uvre incrimine.</p>
+
+<p>Pierre le regardait, effar. Dnonc par trois vques,
+et pourquoi, et dans quel but?</p>
+
+<p>Puis, l'ide de son protecteur lui revint.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, le cardinal Bergerot m'a crit une lettre
+approbative, que j'ai mise comme prface en tte de mon
+livre. Est-ce que cela n'tait pas une garantie qui aurait
+d suffire l'piscopat franais?</p>
+
+<p>Finement, monsignor Fornaro hocha la tte, avant de
+se dcider dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, certainement, la lettre de Son minence,
+une trs belle lettre... Je crois cependant qu'elle aurait
+beaucoup mieux fait de ne pas l'crire, pour elle, et surtout
+pour vous.</p>
+
+<p>Et, comme le prtre, dont la surprise augmentait,
+ouvrait la bouche, voulant le presser de s'expliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son
+minence le cardinal Bergerot est un saint que tout le
+monde rvre, et s'il pouvait pcher, il faudrait srement
+n'en accuser que son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un
+abme. Il n'osa insister, il reprit avec quelque violence:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres
+des autres? Je n'entends pas mon tour me faire dnonciateur,
+mais que de livres je connais, sur lesquels Rome
+ferme les yeux, et qui sont singulirement plus dangereux
+que le mien!<a name="page_422" id="page_422"></a></p>
+
+<p>Cette fois, monsignor Fornaro sembla trs heureux
+d'abonder dans son sens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, nous savons bien que nous ne
+pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en
+sommes dsols. Il faut songer au nombre incalculable
+d'ouvrages que nous serions forcs de lire. Alors, n'est-ce
+pas? nous condamnons les pires en bloc.</p>
+
+<p>Il entra dans des explications complaisantes. En principe,
+les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre
+sous presse, sans en avoir au pralable soumis le manuscrit
+ l'approbation de l'vque. Mais, aujourd'hui, dans
+l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
+quel serait l'embarras terrible des vchs, si, brusquement,
+les imprimeurs se conformaient la rgle. On n'y
+avait ni le temps, ni l'argent, ni les hommes ncessaires,
+pour cette colossale besogne. Aussi la congrgation de
+l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir les examiner,
+les livres parus ou paratre de certaines catgories:
+d'abord tous les livres dangereux pour les m&oelig;urs, tous
+les livres rotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles
+en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas
+tre permis sans discrtion; enfin les livres de sorcellerie,
+des livres de science, d'histoire ou de philosophie contraires
+au dogme, les livres d'hrsiarques ou de simples
+ecclsiastiques discutant la religion. C'taient l des lois
+sages, rendues par diffrents papes, dont l'expos servait
+de prface au catalogue des livres dfendus que la congrgation
+publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour
+tre complet, aurait empli lui seul une bibliothque. En
+somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que l'interdiction
+frappait surtout des livres de prtres, Rome ne
+gardant gure, devant la difficult et l'normit de la
+tche, que le souci de veiller avec soin la bonne police
+de l'glise. Et tel tait le cas de Pierre et de son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que
+nous n'allons pas faire de la rclame un tas de livres<a name="page_423" id="page_423"></a>
+malsains, en les honorant d'une condamnation particulire.
+Ils sont lgions, chez tous les peuples, et nous
+n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les
+atteindre. De temps autre, nous nous contentons d'en
+frapper un, lorsqu'il est sign d'un nom clbre, qu'il fait
+trop de bruit ou qu'il renferme des attaques inquitantes
+contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde que nous
+existons et que nous nous dfendons, sans rien abandonner
+de nos droits ni de nos devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon livre, mon livre? s'cria Pierre, pourquoi
+cette poursuite contre mon livre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'explique, autant que cela m'est permis,
+mon cher monsieur Froment. Vous tes prtre, votre livre
+a du succs, vous en avez publi une dition bon march
+qui se vend trs bien; et je ne parle pas du mrite
+littraire qui est remarquable, un souffle de relle posie
+qui m'a transport et dont je vous fais mon sincre compliment...
+Comment voulez-vous que, dans ces conditions,
+nous fermions les yeux sur une &oelig;uvre o vous concluez
+l'anantissement de notre sainte religion et la destruction
+de Rome?</p>
+
+<p>Pierre resta bant, suffoqu de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la
+veux rajeunie, ternelle, de nouveau reine du monde!</p>
+
+<p>Et, repris de son brlant enthousiasme, il se dfendit,
+il confessa de nouveau sa foi, le catholicisme retournant
+ la primitive glise, puisant un sang rgnr dans le
+christianisme fraternel de Jsus, le pape libr de toute
+royaut terrestre, rgnant sur l'humanit entire par la
+charit et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
+sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume
+de Dieu, la communaut chrtienne de tous les peuples
+unis en un seul peuple.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le Saint-Pre peut me dsavouer? Est-ce
+que ce ne sont pas l ses ides secrtes, qu'on commence
+ deviner et que mon seul tort serait d'exprimer trop tt<a name="page_424" id="page_424"></a>
+et trop librement? Est-ce que, si l'on me permettait de le
+voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la cessation
+des poursuites?</p>
+
+<p>Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de
+hocher la tte, sans se fcher de la fougue juvnile du
+prtre. Au contraire, il souriait avec une amabilit croissante,
+comme trs amus par tant d'innocence et tant de
+rve. Enfin, il rpondit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrterai, il
+m'est dfendu de rien dire... Mais le pouvoir temporel, le
+pouvoir temporel...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.</p>
+
+<p>De nouveau, le prlat ne parlait plus. Il levait au ciel
+sa face aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et,
+quand il reprit, ce fut pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y
+est deux fois, la religion nouvelle, la religion nouvelle...
+Ah! Dieu!</p>
+
+<p>Il s'agita davantage, il se pma, ce point, que Pierre,
+saisi d'impatience, s'cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur,
+mais je vous affirme que jamais je n'ai entendu attaquer
+le dogme. Et, de bonne foi, voyons! cela ressort de tout
+mon livre, je n'ai voulu faire qu'une &oelig;uvre de piti et
+de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
+intentions.</p>
+
+<p>Monsignor Fornaro tait redevenu trs calme, trs
+paterne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les intentions, les intentions...</p>
+
+<p>Il se leva, pour congdier le visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que
+je suis trs honor de votre dmarche prs de moi...
+Naturellement, je ne puis vous dire quel sera mon rapport,
+nous en avons dj trop caus, et j'aurais d mme
+refuser d'entendre votre dfense. Vous ne m'en trouverez
+pas moins prt vous tre agrable en tout ce qui n'ira<a name="page_425" id="page_425"></a>
+point contre mon devoir... Mais je crains fort que votre
+livre ne soit condamn.</p>
+
+<p>Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et
+non les intentions. Toute dfense est donc inutile, le
+livre est l, et il est ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer,
+vous ne le changerez pas... C'est pourquoi la congrgation
+ne convoque jamais les accuss, n'accepte d'eux
+que la rtractation pure et simple. Et c'est encore ce que
+vous auriez de plus sage faire, retirer votre livre, vous
+soumettre... Non! vous ne voulez pas? Ah! que vous tes
+jeune, mon ami!</p>
+
+<p>Il riait plus haut du geste de rvolte, d'indomptable
+fiert, qui venait d'chapper son jeune ami, comme il le
+nommait. Puis, la porte, dans une nouvelle expansion,
+baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour
+vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond,
+je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l'imprime, on le lit,
+quitte n'en tenir aucun compte... Tandis que le secrtaire
+de la congrgation, le pre Dangelis, peut tout,
+mme l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
+Dominicains, derrire la place d'Espagne... Ne me nommez
+pas. Et au revoir, mon cher, au revoir!</p>
+
+<p>Pierre, tourdi, se retrouva sur la place Navone, ne
+sachant plus ce qu'il devait croire et esprer. Une pense
+lche l'envahissait: pourquoi continuer cette lutte o les
+adversaires restaient ignors, insaisissables? Pourquoi
+davantage s'entter dans cette Rome si passionnante et si
+dcevante? Il fuirait, il retournerait le soir mme
+Paris, y disparatrait, y oublierait les dsillusions amres
+dans la pratique de la plus humble charit. Il tait dans
+une de ces heures d'abandon o la tche longtemps rve
+apparat brusquement impossible. Mais, au milieu de son
+dsarroi, il allait pourtant, il marchait quand mme son
+but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti,<a name="page_426" id="page_426"></a>
+et enfin place d'Espagne, il rsolut de voir encore le pre
+Dangelis. Le couvent des Dominicains est l, en bas de la
+Trinit des Monts.</p>
+
+<p>Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais song eux, sans
+un respect ml d'un peu d'effroi. Pendant des sicles,
+quels vigoureux soutiens ils s'taient montrs de l'ide
+autoritaire et thocratique! L'glise leur avait d sa plus
+solide autorit, ils taient les soldats glorieux de sa
+victoire. Tandis que saint Franois conqurait pour Rome
+les mes des humbles, saint Dominique lui soumettait
+les mes des intelligents et des puissants, toutes les mes
+suprieures. Et cela passionnment, dans une flamme de
+foi et de volont admirables, par tous les moyens d'action
+possibles, par la prdication, par le livre, par la pression
+policire et judiciaire. S'il ne cra pas l'Inquisition, il
+l'utilisa, son c&oelig;ur de douceur et de fraternit combattit le
+schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines,
+de pauvret, de chastet et d'obissance, les grandes
+vertus de ces temps orgueilleux et drgls, il allait par
+les villes, prchait les impies, s'efforait de les ramener
+ l'glise, les dfrait aux tribunaux religieux, quand sa
+parole ne suffisait pas. Il s'attaquait aussi la science,
+il la voulut sienne, il fit le rve de dfendre Dieu par les
+armes de la raison et des connaissances humaines, aeul
+de l'anglique saint Thomas, lumire du moyen ge, qui
+a tout mis dans <i>la Somme</i>, la psychologie, la logique, la
+politique, la morale. Et ce fut ainsi que les Dominicains
+emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans
+les chaires clbres de tous les peuples, en lutte presque
+partout contre l'esprit libre des Universits, vigilants gardiens
+du dogme, artisans infatigables de la fortune des
+papes, les plus puissants parmi les ouvriers d'art, de
+sciences et de lettres, qui ont construit l'norme difice
+du catholicisme, tel qu'il existe encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet difice
+qu'on avait cru bti chaux et sable, pour l'ternit,<a name="page_427" id="page_427"></a>
+se demandait de quelle utilit ils pouvaient bien
+tre encore, ces ouvriers d'un autre ge, avec leur police
+et leurs tribunaux morts sous l'excration, leur parole
+qu'on n'coute plus, leurs livres qu'on ne lit gure, leur
+rle de savants et de civilisateurs fini, devant la science
+actuelle, dont les vrits font de plus en plus craquer
+le dogme de toutes parts. Certes, ils constituent toujours
+un ordre influent et prospre; seulement, qu'on est loin
+de l'poque o leur gnral rgnait Rome, matre du
+sacr palais, ayant par l'Europe entire des couvents,
+des coles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste
+hritage, il ne leur reste dsormais que quelques situations
+acquises et, entre autres, la charge de secrtaire de
+la congrgation de l'Index, une ancienne dpendance du
+Saint-Office, o ils gouvernaient souverainement.</p>
+
+<p>Tout de suite, on introduisit Pierre auprs du pre Dangelis.
+La salle tait vaste, nue et blanche, inonde de
+clair soleil. Il n'y avait l qu'une table et des escabeaux,
+avec un grand crucifix de cuivre, pendu au mur. Prs de
+la table, le pre se tenait debout, un homme d'environ
+cinquante ans, trs maigre, drap svrement de
+l'ample costume blanc et noir. Dans sa longue face d'ascte,
+ la bouche mince, au nez mince, au menton
+mince et ttu, les yeux gris avaient une fixit gnante.
+Et, d'ailleurs, il se montra trs net, trs simple, d'une
+politesse glaciale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Froment, l'auteur de <i>la Rome nouvelle</i>,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez, monsieur l'abb, me faire connatre l'objet
+de votre visite.</p>
+
+<p>Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa
+dfense; et cela ne tarda pas lui devenir d'autant plus
+pnible, que ses paroles tombaient dans un silence, dans
+un froid de mort. Le pre ne bougeait pas, les mains<a name="page_428" id="page_428"></a>
+croises sur les genoux, les yeux aigus et pntrants, fixs
+dans les yeux du prtre.</p>
+
+<p>Enfin, quand celui-ci s'arrta, il dit sans hte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre,
+mais je n'avais point couter tout ceci. Le
+procs de votre livre s'instruit, et aucune puissance au
+monde ne saurait en entraver la marche. Je ne vois donc
+pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.</p>
+
+<p>La voix tremblante, Pierre osa rpondre:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends de la bont et de la justice.</p>
+
+<p>Un ple sourire, d'une orgueilleuse humilit, monta
+aux lvres du religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, Dieu a toujours daign m'clairer
+dans mes modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune
+justice rendre, je suis un simple employ, charg de
+classer et de documenter les affaires. Et ce sont Leurs minences
+seules, les membres de la congrgation, qui se prononceront
+sur votre livre... Ils le feront srement avec l'aide
+du Saint-Esprit, vous n'aurez qu' vous incliner devant
+leur sentence, lorsqu'elle sera ratifie par Sa Saintet.</p>
+
+<p>Il coupa court, se leva, forant Pierre se lever. Ainsi,
+c'taient presque les mmes paroles que chez monsignor
+Fornaro, dites seulement avec une nettet tranchante,
+une sorte de tranquille bravoure. Partout, il se heurtait
+la mme force anonyme, la machine puissamment
+monte, dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et
+qui crase. Longtemps encore, on le promnerait sans
+doute, de l'un l'autre, sans qu'il trouvt jamais la tte,
+la volont raisonnante et agissante. Et il n'y avait qu'
+s'incliner.</p>
+
+<p>Pourtant, avant de partir, il eut l'ide de prononcer
+une fois de plus le nom de monsignor Nani, dont il commenait
+ connatre la puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous avoir drang inutilement.
+Je n'ai cd qu'aux bienveillants conseils de
+monsignor Nani, qui daigne s'intresser moi.<a name="page_429" id="page_429"></a></p>
+
+<p>Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage
+du pre Dangelis s'claira d'un sourire, d'un plissement
+des lvres, o s'aiguisait le plus ironique ddain. Il tait
+devenu plus ple, et ses yeux de vive intelligence flambrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh
+bien! mais, si vous croyez avoir besoin de protection, il
+est inutile de vous adresser un autre qu' lui-mme.
+Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le voir.</p>
+
+<p>Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de
+sa visite: le conseil de retourner chez celui qui l'envoyait.
+Il sentit qu'il perdait pied, il rsolut de rentrer
+au palais Boccanera, pour rflchir et comprendre, avant
+de continuer ses dmarches. Tout de suite, la pense de
+questionner don Vigilio lui tait venue; et la chance
+voulut, ce soir-l, aprs le souper, qu'il rencontrt le
+secrtaire dans le corridor, avec sa bougie, au moment
+o celui-ci allait se coucher.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais tant de choses vous dire! Je vous en prie,
+cher monsieur, entrez donc un instant chez moi.</p>
+
+<p>D'un geste, l'abb le fit taire. Puis, voix trs basse:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas aperu l'abb Paparelli au premier
+tage? Il nous suivait.</p>
+
+<p>Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire,
+dont la face molle, l'air sournois et fureteur de
+vieille fille en jupe noire lui dplaisaient souverainement.
+Mais il ne s'en inquitait point, et il fut surpris de
+la question. D'ailleurs, sans attendre la rponse, don
+Vigilio tait retourn au bout du couloir, o il couta
+longuement. Puis, il revint pas de loup, il souffla sa
+bougie, pour entrer d'un saut chez son voisin.</p>
+
+<p>&mdash;L, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte
+fut referme. Et, si vous le voulez bien, ne restons pas
+dans ce salon, passons dans votre chambre. Deux murs
+valent mieux qu'un.</p>
+
+<p>Enfin, quand la lampe eut t pose sur la table, et<a name="page_430" id="page_430"></a>
+qu'ils se trouvrent assis tous les deux au fond de cette
+pice ple, dont le papier gris de lin, les meubles dpareills,
+le carreau et les murs nus avaient la mlancolie
+des vieilles choses fanes, Pierre remarqua que l'abb
+tait en proie un accs de fivre plus intense que de
+coutume. Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses
+yeux de braise n'avaient brl si noirs, dans sa pauvre
+face jaune et ravage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous tes souffrant? Je n'entends pas
+vous fatiguer.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au
+contraire, je veux parler... Je n'en puis plus, je n'en puis
+plus! Il faut bien qu'un jour ou l'autre on se soulage.</p>
+
+<p>tait-ce de son mal qu'il dsirait se distraire? tait-ce
+son long silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en
+mourir touff? Tout de suite, il se fit raconter les dmarches
+des derniers jours, il s'agita davantage, lorsqu'il
+sut de quelle faon le cardinal Sarno, monsignor Fornaro
+et le pre Dangelis avaient reu le visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'tonne
+plus, et cependant je m'indigne pour vous, oui! a ne me
+regarde pas et a me rend malade, car a rveille toutes
+mes misres, moi!... Il faut ne pas compter le cardinal
+Sarno, qui vit autre part, toujours trs loin, et qui
+n'a jamais aid personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a paru fort aimable, plutt bienveillant, et je
+crois en vrit qu' la suite de notre entrevue, il adoucira
+beaucoup son rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est
+montr plus tendre. Il vous mangera, il s'engraissera de
+cette proie facile. Ah! vous ne le connaissez gure, si dlicieux,
+et sans cesse aux aguets pour btir sa fortune avec
+les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la dfaite
+doit tre agrable aux puissants!... J'aime mieux
+l'autre, le pre Dangelis, un terrible homme, mais franc<a name="page_431" id="page_431"></a>
+et brave au moins, et d'une intelligence suprieure.
+J'ajoute que celui-ci vous brlerait comme une poigne
+de paille, s'il tait le matre... Et si je pouvais tout vous
+dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
+dessous de ce monde, les monstrueux apptits d'ambition,
+les complications abominables des intrigues, les vnalits,
+les lchets, les tratrises, les crimes mme!</p>
+
+<p>En le voyant si exalt, sous la flambe d'une telle rancune,
+Pierre songea tirer de lui les renseignements
+qu'il avait en vain cherchs jusque-l.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi seulement o en est mon affaire. Lorsque
+je vous ai questionn, ds mon arrive ici, vous m'avez
+rpondu qu'aucune pice n'tait encore parvenue au
+cardinal. Mais le dossier s'est form, vous devez tre au
+courant, n'est-ce pas?... Et, ce propos, monsignor
+Fornaro m'a parl de trois vques franais qui auraient
+dnonc mon livre, en exigeant des poursuites. Trois
+vques! est-ce possible?</p>
+
+<p>Don Vigilio haussa violemment les paules.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous tes une belle me! Moi, je suis surpris
+qu'il n'y en ait que trois... Oui, plusieurs pices de
+votre affaire sont entre nos mains, et d'ailleurs je me
+doutais bien de ce qu'elle pouvait tre, votre affaire. Les
+trois vques sont l'vque de Tarbes d'abord, qui videmment
+excute les vengeances des Pres de Lourdes, puis
+les vques de Poitiers et d'vreux, tous les deux connus
+par leur intransigeance ultramontaine, adversaires
+passionns du cardinal Bergerot. Ce dernier, vous le
+savez, est mal vu au Vatican, o ses ides gallicanes, son
+esprit largement libral soulvent de vritables colres...
+Et ne cherchez pas autre part, toute l'affaire est l, une
+excution que les tout-puissants Pres de Lourdes exigent
+du Saint-Pre, sans compter qu'on dsire atteindre, par-dessus
+votre livre, le cardinal, grce la lettre d'approbation
+qu'il vous a si imprudemment crite et que vous
+avez publie en guise de prface... Depuis longtemps, les<a name="page_432" id="page_432"></a>
+condamnations de l'Index ne sont souvent, entre ecclsiastiques,
+que des coups de massue changs dans l'ombre.
+La dnonciation rgne en matresse souveraine, et c'est
+ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous citer des
+faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
+autres, pour tuer une ide ou un homme; car, derrire
+l'auteur, on vise presque toujours quelqu'un, plus loin et
+plus haut. Il y a l un tel nid d'intrigues, une telle source
+d'abus, o se satisfont les basses rancunes personnelles,
+que l'institution de l'Index croule, et qu'ici mme, dans
+l'entourage du pape, on sent l'absolue ncessit de la
+rglementer nouveau prochainement, si on ne veut
+pas qu'elle tombe un discrdit complet... S'entter
+ garder l'universel pouvoir, gouverner par toutes les
+armes, je comprends cela, certes! mais encore faut-il que
+les armes soient possibles, qu'elles ne rvoltent pas par
+l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage
+ne fasse pas sourire!</p>
+
+<p>Pierre coutait, le c&oelig;ur envahi d'un tonnement douloureux.
+Sans doute, depuis qu'il tait Rome, depuis
+qu'il y voyait les Pres de la Grotte salus et redouts,
+matres par les larges aumnes qu'ils envoyaient au denier
+de Saint-Pierre, il les sentait derrire les poursuites, il
+devinait qu'il allait avoir payer la page de son livre o
+il constatait, Lourdes, un dplacement de la fortune
+inique, un spectacle effroyable qui faisait douter de Dieu,
+une continuelle cause de combat qui disparatrait dans
+la socit vraiment chrtienne de demain. De mme, il
+n'tait pas sans avoir compris maintenant le scandale que
+devaient avoir soulev sa joie avoue du pouvoir temporel
+perdu et surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle,
+suffisant, lui seul, pour armer les dlateurs. Mais
+ce qui le surprenait et le dsolait, c'tait d'apprendre
+cette chose inoue, la lettre du cardinal Bergerot impute
+ crime, son livre dnonc et condamn pour atteindre
+par derrire le pasteur vnrable qu'on n'osait frapper de<a name="page_433" id="page_433"></a>
+face. La pense d'affliger le saint homme, d'tre pour lui
+une cause de dfaite, dans son ardente charit, lui tait
+cruelle. Et quelle dsesprance trouver, au fond de ces
+querelles, o devrait lutter seul l'amour du pauvre, les
+plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
+et les apptits lchs dans le plus froce gosme!</p>
+
+<p>Puis, ce fut, chez Pierre, une rvolte contre cet Index
+odieux et imbcile. Il en suivait prsent le fonctionnement,
+depuis la dnonciation jusqu' l'affichage public
+des livres condamns. Le secrtaire de la congrgation,
+il venait de le voir, le pre Dangelis, entre les mains
+duquel la dnonciation arrivait, qui ds lors instruisait
+l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
+autoritaire et lettr, rvant de gouverner les intelligences
+et les consciences comme aux temps hroques de l'Inquisition.
+Les prlats consulteurs, il en avait visit un, monsignor
+Fornaro, charg du rapport sur son livre, si ambitieux
+et si accueillant, thologien subtil qui n'tait point
+embarrass pour trouver des attentats contre la foi dans
+un Trait d'algbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait.
+Ensuite, c'taient les rares runions des cardinaux,
+votant, supprimant de loin en loin un livre ennemi, dans
+le mlancolique dsespoir de ne pouvoir les supprimer
+tous; et c'tait enfin le pape, approuvant, signant le
+dcret, une formalit pure, car tous les livres n'taient-ils
+pas coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable
+bastille du pass, que cet Index vieilli, caduc,
+tomb en enfance! On sentait la formidable puissance
+qu'il avait d tre autrefois, lorsque les livres taient
+rares et que l'glise avait des tribunaux de sang et de feu
+pour faire excuter ses arrts. Puis, les livres s'taient
+multiplis tellement, la pense crite, imprime, tait
+devenue un fleuve si profond et si large, que ce fleuve
+avait tout submerg, tout emport. Dbord, frapp d'impuissance,
+l'Index se trouvait maintenant rduit la
+vaine protestation de condamner en bloc la colossale production<a name="page_434" id="page_434"></a>
+moderne, limitant de plus en plus son champ
+d'action, s'en tenant l'unique examen des &oelig;uvres d'ecclsiastiques,
+et l encore corrompu dans son rle, gt
+par les pires passions, chang en un instrument d'intrigues,
+de haine et de vengeance. Ah! cette misre de
+ruine, cet aveu de vieillesse infirme, de paralysie gnrale
+et croissante, au milieu de l'indiffrence railleuse
+des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent glorieux de
+civilisation, en tre venu l, jeter au feu de son
+enfer les livres en tas, et quel tas! presque toute la
+littrature, l'histoire, la philosophie, la science des sicles
+passs et du ntre! Peu de livres se publient cette
+heure, qui ne tomberaient sous les foudres de l'glise.
+Si elle parat fermer les yeux, c'est afin d'viter l'impossible
+besogne de tout poursuivre et de tout dtruire;
+et elle s'entte pourtant conserver l'apparence de sa
+souveraine autorit sur les intelligences, telle qu'une
+reine trs ancienne, dpossde de ses tats, dsormais
+sans juges ni bourreaux, qui continuerait rendre de
+vaines sentences, acceptes par une minorit infime. Mais
+qu'on la suppose un instant victorieuse, matresse par un
+miracle du monde moderne, et qu'on se demande ce
+qu'elle ferait de la pense humaine, avec des tribunaux
+pour condamner, des gendarmes pour excuter. Qu'on
+suppose les rgles de l'Index appliques strictement,
+un imprimeur ne pouvant rien mettre sous presse sans
+l'approbation de l'vque, tous les livres dfrs ensuite
+ la congrgation, le pass expurg, le prsent garrott,
+soumis au rgime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
+pas la fermeture des bibliothques, le long hritage de
+la pense crite mis au cachot, l'avenir barr, l'arrt
+total de tout progrs et de toute conqute? De nos jours,
+Rome est l comme un terrible exemple de cette exprience
+dsastreuse, avec son sol refroidi, sa sve morte,
+tue par des sicles de gouvernement papal, Rome devenue
+si infertile, que pas un homme, pas une &oelig;uvre n'a pu y<a name="page_435" id="page_435"></a>
+natre encore au bout de vingt-cinq ans de rveil et de
+libert. Et qui accepterait cela, non pas parmi les esprits
+rvolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de
+quelque culture et de quelque largeur? Tout croulait
+dans l'enfantin et dans l'absurde.</p>
+
+<p>Le silence tait profond, et Pierre, que ces rflexions
+bouleversaient, eut un geste dsespr, en regardant don
+Vigilio muet devant lui. Un moment, tous deux se turent,
+dans l'immobilit de mort qui montait du vieux palais
+endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
+clairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se
+pencha, le regard tincelant, qui souffla dans un petit
+frisson de sa fivre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours
+eux.</p>
+
+<p>Pierre, qui ne comprit pas, s'tonna, un peu inquiet de
+cette parole gare, tombe l sans transition apparente.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, eux?</p>
+
+<p>&mdash;Les Jsuites!</p>
+
+<p>Et le petit prtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri
+la rage concentre de sa passion, qui clatait. Ah! tant
+pis, s'il faisait une nouvelle sottise! le mot tait lch
+enfin! Il eut pourtant un dernier coup d'&oelig;il de dfiance
+perdue, autour des murs. Puis, il se soulagea longuement,
+dans une dbcle de paroles, d'autant plus irrsistible,
+qu'il l'avait plus longtemps refoule au fond de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les Jsuites, les Jsuites!... Vous croyez les
+connatre, et vous ne vous doutez seulement pas de leurs
+&oelig;uvres abominables ni de leur incalculable puissance. Il
+n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. Dites-vous cela,
+ds que vous cessez de comprendre, si vous voulez comprendre.
+Quand il vous arrivera une peine, un dsastre,
+quand vous souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitt:
+Ce sont eux, ils sont l. Je ne suis pas sr qu'il
+n'y en a pas un sous ce lit, dans cette armoire... Ah! les<a name="page_436" id="page_436"></a>
+Jsuites, les Jsuites! Ils m'ont dvor, moi, et ils me
+dvorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair
+ni de mes os.</p>
+
+<p>De sa voix entrecoupe, il conta son histoire, il dit sa
+jeunesse pleine d'esprance. Il tait de petite noblesse
+provinciale, et riche de jolies rentes, et d'une intelligence
+trs vive, trs souple, souriante l'avenir. Aujourd'hui,
+il serait srement prlat, en marche pour les hautes
+charges. Mais il avait eu le tort imbcile de mal parler
+des Jsuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances.
+Et, ds lors, l'entendre, ils avaient fait pleuvoir
+sur lui tous les malheurs imaginables: sa mre et
+son pre taient morts, son banquier avait pris la fuite,
+les bons postes lui chappaient ds qu'il s'apprtait les
+occuper, les pires msaventures le poursuivaient dans le
+saint ministre, ce point, qu'il avait failli se faire interdire.
+Il ne gotait un peu de repos que depuis le jour o
+le cardinal Boccanera, prenant en piti sa malechance,
+l'avait recueilli et attach sa personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils excrent Son
+minence, qui n'a jamais t avec eux; mais ils n'ont
+point encore os s'attaquer elle, ni ses gens... Oh! je
+ne m'illusionne pas, ils me rattraperont quand mme.
+Peut-tre sauront-ils notre conversation de ce soir et me
+la feront-ils payer trs cher; car j'ai tort de parler, je
+parle malgr moi... Ils m'ont vol tout le bonheur, ils
+m'ont donn tout le malheur possible, tout, tout, entendez-vous
+bien!</p>
+
+<p>Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'cria,
+en s'efforant de plaisanter:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jsuites qui vous
+ont donn les fivres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio.
+Je les ai prises au bord du Tibre, un soir que j'allais y
+pleurer, dans le gros chagrin d'avoir t chass de la
+petite glise que je desservais.<a name="page_437" id="page_437"></a></p>
+
+<p>Jusque-l, Pierre n'avait pas cru la terrible lgende
+des Jsuites. Il tait d'une gnration qui souriait des
+loups-garous et qui trouvait un peu sotte la peur bourgeoise
+des fameux hommes noirs, cachs dans les murs,
+terrorisant les familles. C'taient l, pour lui, des contes
+de nourrice, exagrs par les passions religieuses et politiques.
+Aussi examinait-il don Vigilio avec ahurissement,
+pris de la crainte d'avoir affaire un maniaque.</p>
+
+<p>Cependant, l'extraordinaire histoire des Jsuites s'voquait
+en lui. Si saint Franois d'Assise et saint Dominique
+sont l'me mme et l'esprit du moyen ge, les
+matres et les ducateurs, l'un exprimant toute l'ardente
+foi charitable des humbles, l'autre dfendant le dogme,
+fixant la doctrine pour les intelligents et les puissants,
+Ignace de Loyola apparat au seuil des temps modernes
+pour sauver le sombre hritage qui priclite, en accommodant
+la religion aux socits nouvelles, en lui donnant
+de nouveau l'empire du monde qui va natre. Ds lors,
+l'exprience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante
+avec le pch allait tre vaincu, car il tait dsormais
+certain que l'ancienne volont de supprimer la nature,
+de tuer dans l'homme l'homme mme, avec ses
+apptits, ses passions, son c&oelig;ur et son sang, ne pouvait
+aboutir qu' une dfaite dsastreuse, o l'glise se trouvait
+ la veille de sombrer; et ce sont les Jsuites qui
+viennent la tirer d'un tel pril, qui la rendent la vie
+conqurante, en dcidant que c'est elle maintenant qui
+doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
+vouloir aller elle. Tout est l, ils dclarent qu'il est
+avec le ciel des arrangements, ils se plient aux m&oelig;urs,
+aux prjugs, aux vices mme, ils sont souriants, condescendants,
+sans nul rigorisme, d'une diplomatie aimable,
+prte tourner les pires abominations la plus grande
+gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur
+morale en dcoule, cette morale dont on a fait leur crime,
+que tous les moyens sont bons pour atteindre le but,<a name="page_438" id="page_438"></a>
+quand le but est la royaut de Dieu mme, reprsente
+par celle de son glise. Aussi quel succs foudroyant!
+Ils pullulent, ils ne tardent pas couvrir la terre, tre
+partout les matres incontests. Ils confessent les rois, ils
+acquirent d'immenses richesses, ils ont une force d'envahissement
+si victorieuse, qu'ils ne peuvent mettre le
+pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
+possder bientt, mes, corps, pouvoir, fortune. Surtout
+ils fondent des coles, ils sont des ptrisseurs de cerveau
+incomparables, car ils ont compris que l'autorit appartient
+toujours demain, aux gnrations qui poussent
+et dont il faut rester les matres, si l'on veut rgner ternellement.
+Leur puissance est telle, base sur la ncessit
+d'une transaction avec le pch, qu'au lendemain du
+concile de Trente, ils transforment l'esprit du catholicisme,
+le pntrent et se l'identifient, se trouvent tre les
+soldats indispensables de la papaut, qui vit d'eux et
+pour eux. Depuis lors, Rome est eux, Rome o leur
+gnral a si longtemps command, d'o sont partis si
+longtemps les mots d'ordre de cette tactique obscure et
+gniale, aveuglment suivie par leur innombrable arme,
+dont la savante organisation couvre le globe d'un rseau
+de fer, sous le velours des mains douces, expertes au
+maniement de la pauvre humanit souffrante. Mais le
+prodige, en tout cela, tait encore la stupfiante vitalit
+des Jsuites, sans cesse traqus, condamns, excuts,
+et debout quand mme. Ds que leur puissance s'affirme,
+leur impopularit commence, peu peu universelle. C'est
+une hue d'excration qui monte contre eux, des accusations
+abominables, des procs scandaleux o ils apparaissent
+comme des corrupteurs et des malfaiteurs. Pascal
+les voue au mpris public, des parlements condamnent
+leurs livres au feu, des universits frappent leur morale
+et leur enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulvent
+dans chaque royaume de tels troubles, de telles luttes,
+que la perscution s'organise et qu'on les chasse bientt<a name="page_439" id="page_439"></a>
+de partout. Pendant plus d'un sicle, ils sont errants,
+expulss, puis rappels, passant et repassant les frontires,
+sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y
+rentrer ds que l'apaisement s'est fait. Enfin, supprims
+par un pape, dsastre suprme, mais rtablis par un
+autre, ils sont depuis cette poque peu prs tolrs.
+Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire
+o ils ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins
+triomphants, l'air tranquille et certain de la victoire, en
+soldats qui ont pour jamais conquis la terre.</p>
+
+<p>Pierre savait qu'aujourd'hui, ne voir que l'apparence
+des choses, ils semblaient dpossds de Rome. Ils ne
+desservaient plus le Ges, ils ne dirigeaient plus le Collge
+Romain, o ils avaient faonn tant d'mes; et,
+sans maison eux, rduits l'hospitalit trangre, ils
+s'taient rfugis modestement au Collge Germanique,
+dans lequel se trouvait une petite chapelle. L, ils professaient,
+ils confessaient encore, mais sans clat, sans
+les splendeurs dvotes du Ges, sans les succs glorieux
+du Collge Romain. Et fallait-il croire, ds lors,
+ une habilet souveraine, cette ruse de disparatre
+pour rester les matres secrets et tout-puissants, la
+volont cache qui dirige tout? On disait bien que la
+proclamation de l'Infaillibilit du pape tait leur &oelig;uvre,
+l'arme dont ils s'taient arms eux-mmes, en feignant
+d'en armer la papaut, pour les besognes prochaines et
+dcisives que leur gnie prvoyait, la veille des grands
+bouleversements sociaux. Elle tait peut-tre vraie, cette
+souverainet occulte que racontait don Vigilio dans un
+frisson de mystre, cette mainmise sur le gouvernement
+de l'glise, cette royaut ignore et totale au Vatican.</p>
+
+<p>Un sourd rapprochement s'tait fait dans l'esprit de
+Pierre, et il demanda tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Monsignor Nani est donc Jsuite?</p>
+
+<p>Ce nom parut rendre don Vigilio toute sa passion
+inquite. Il eut un geste tremblant de la main.<a name="page_440" id="page_440"></a></p>
+
+<p>&mdash;Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour
+avoir pris la robe. Mais il sort de ce Collge Romain o
+sa gnration a t forme, il y a bu ce gnie des Jsuites
+qui s'adaptait si exactement son propre gnie. S'il a
+compris le danger de se marquer d'une livre impopulaire
+et gnante, voulant tre libre, il n'en est pas moins
+Jsuite, oh! Jsuite dans la chair, dans les os, dans
+l'me, et suprieurement. Il a l'vidente conviction que
+l'glise ne peut triompher qu'en se servant des passions
+des hommes, et avec cela il l'aime trs sincrement, il
+est trs pieux au fond, trs bon prtre, servant Dieu
+sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne ses
+ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalit
+ni d'une faute, aid par la ligne de nobles Vnitiens
+qu'il a derrire lui, instruit profondment par la
+connaissance du monde auquel il s'est beaucoup ml,
+Vienne, Paris, dans les nonciatures, sachant tout, connaissant
+tout, grce aux dlicates fonctions qu'il occupe
+ici depuis dix ans, comme assesseur du Saint-Office...
+Oh! une toute-puissance, non pas le Jsuite furtif, dont
+la robe noire passe au milieu des dfiances, mais le
+chef sans un uniforme qui le dsigne, la tte, le cerveau!</p>
+
+<p>Ceci rendit Pierre srieux, car il ne s'agissait plus des
+hommes cachs dans les murs, des sombres complots
+d'une secte romantique. Si son scepticisme rpugnait
+ces contes, il admettait trs bien qu'une morale opportuniste,
+comme celle des Jsuites, ne des besoins de la
+lutte pour la vie, se ft inocule et prdomint dans
+l'glise entire. Mme les Jsuites pouvaient disparatre,
+leur esprit leur survivrait, puisqu'il tait l'arme de
+combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui pouvait
+remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la
+lutte restait, en ralit, dans cette tentative d'accommodement
+qui se poursuivait, entre la religion et le sicle.
+Ds lors, il comprenait que des hommes, comme monsignor<a name="page_441" id="page_441"></a>
+Nani, pouvaient prendre une importance norme,
+dcisive.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don
+Vigilio, il est partout, il a la main dans tout. Tenez! pas
+une affaire ne s'est passe ici, chez les Boccanera, sans
+que je l'aie trouv au fond, brouillant et dbrouillant les
+fils, selon des ncessits que lui seul connat.</p>
+
+<p>Et, dans cette fivre intarissable de confidences dont
+la crise le brlait, il raconta comment monsignor Nani
+avait srement travaill au divorce de Benedetta. Les
+Jsuites ont toujours eu, malgr leur esprit de conciliation,
+une attitude irrconciliable l'gard de l'Italie, soit
+qu'ils ne dsesprent pas de reconqurir Rome, soit
+qu'ils attendent l'heure de traiter avec le vainqueur
+vritable. Aussi, familier de donna Serafina depuis longtemps,
+Nani avait-il aid celle-ci reprendre sa nice,
+prcipiter la rupture avec Prada, ds que Benedetta eut
+perdu sa mre. C'tait lui qui, pour vincer l'abb
+Pisoni, ce cur patriote, le confesseur de la jeune fille,
+qu'on accusait d'avoir fait le mariage, avait pouss cette
+dernire prendre le mme directeur que sa tante, le
+pre Jsuite Lorenza, un bel homme aux yeux clairs et
+bienveillants, dont le confessionnal tait assig, la
+chapelle du Collge Germanique. Et il semblait certain
+que cette man&oelig;uvre avait dcid de toute l'aventure, ce
+qu'un cur venait de faire pour l'Italie, un pre allait le
+dfaire contre l'Italie. Maintenant, pourquoi Nani, aprs
+avoir ainsi consomm la rupture, paraissait-il s'tre dsintress
+un moment, jusqu'au point de laisser pricliter
+la demande en annulation de mariage? et pourquoi,
+dsormais, s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter
+monsignor Palma, mettant donna Serafina en campagne,
+pesant lui-mme sur les cardinaux de la congrgation
+du Concile? Il y avait l des points obscurs, comme dans
+toutes les affaires dont il s'occupait; car il tait surtout
+l'homme des combinaisons longue porte. Mais on<a name="page_442" id="page_442"></a>
+pouvait supposer qu'il voulait hter le mariage de
+Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux commrages
+abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
+cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'&oelig;il plein
+d'indulgence de leur oncle, le cardinal. Ou peut-tre ce
+divorce, obtenu prix d'argent et sous la pression des
+influences les plus notoires, tait-il un scandale volontaire,
+tran en longueur, prcipit prsent, pour
+nuire au cardinal lui-mme, dont les Jsuites devaient
+avoir besoin de se dbarrasser, dans une circonstance
+prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;J'incline assez cette supposition, conclut don
+Vigilio, d'autant plus que j'ai appris ce soir que le pape
+tait souffrant. Avec un vieillard de quatre-vingt-quatre
+ans bientt, une catastrophe soudaine est possible, et le
+pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le Sacr
+Collge et la prlature soient en l'air, bouleverss par la
+brusque bataille des ambitions... Or les Jsuites ont
+toujours combattu la candidature du cardinal Boccanera.
+Ils devraient tre pour lui, pour son rang, pour son
+intransigeance l'gard de l'Italie; mais ils sont inquiets
+ l'ide de se donner un tel matre, ils le trouvent d'une
+rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse,
+trop dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie
+que traverse l'glise... Et je ne serais aucunement tonn
+qu'on chercht le dconsidrer, rendre sa candidature
+impossible, par les moyens les plus dtourns et les
+plus honteux.</p>
+
+<p>Pierre commenait tre envahi d'un petit frisson de
+peur. La contagion de l'inconnu, des noires intrigues
+trames dans l'ombre, agissait, au milieu du silence de
+la nuit, au fond de ce palais, prs de ce Tibre, dans cette
+Rome toute pleine des drames lgendaires. Et il fit
+un brusque retour sur lui-mme, sur son cas personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, l dedans, moi! pourquoi monsignor<a name="page_443" id="page_443"></a>
+Nani semble-t-il s'intresser moi, comment se trouve-t-il
+ml au procs qu'on fait mon livre?</p>
+
+<p>Don Vigilio eut un grand geste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!...
+Ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que
+lorsque les dnonciations des vques de Tarbes, de Poitiers
+et d'vreux se trouvaient dj entre les mains du
+pre Dangelis, le secrtaire de l'Index; et j'ai appris galement
+qu'il s'est efforc, alors, d'arrter le procs, le
+trouvant inutile et impolitique sans doute. Mais quand la
+congrgation est saisie, il est presque impossible de la
+dessaisir, d'autant plus qu'il a d se heurter contre le
+pre Dangelis, qui, en fidle Dominicain, est l'adversaire
+passionn des Jsuites... C'est ce moment qu'il a fait
+crire par la contessina monsieur de la Choue, pour
+qu'il vous dise d'accourir ici vous dfendre, et pour que
+vous acceptiez, pendant votre sjour, l'hospitalit dans ce
+palais.</p>
+
+<p>Cette rvlation acheva d'motionner Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes certain de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout fait certain, je l'ai entendu parler de
+vous, un lundi, et dj je vous ai prvenu qu'il paraissait
+vous connatre intimement, comme s'il s'tait livr une
+enqute minutieuse. Pour moi, il avait lu votre livre, il
+en tait extrmement proccup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez donc dans mes ides, il serait sincre,
+il se dfendrait en s'efforant de me dfendre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, oh! pas du tout... Vos ides, il les excre
+srement, et votre livre, et vous-mme! Il faut connatre,
+sous son amabilit si caressante, son ddain du faible,
+sa haine du pauvre, son amour de l'autorit, de la
+domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, bien
+qu'il y ait l une arme merveilleuse de gouvernement.
+Mais jamais il ne vous pardonnera d'tre avec les petits
+de ce monde et de vous prononcer contre le pouvoir
+temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec une tendre<a name="page_444" id="page_444"></a>
+frocit de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
+pleureur lgiaque du no-catholicisme!</p>
+
+<p>Pierre porta les deux mains ses tempes, se serra la
+tte dsesprment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en
+prie!... Pourquoi me faire venir et m'avoir ici, dans cette
+maison, sa disposition entire? Pourquoi me promener
+depuis trois mois dans Rome, me heurter contre les obstacles,
+ me lasser, lorsqu'il lui tait si facile de laisser
+l'Index supprimer mon livre, s'il en est gn? Il est vrai
+que les choses ne se seraient pas passes tranquillement,
+car j'tais dispos ne pas me soumettre, confesser ma
+foi nouvelle hautement, mme contre les dcisions de
+Rome.</p>
+
+<p>Les yeux noirs de don Vigilio tincelrent dans sa face
+jaune.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est peut-tre ce qu'il n'a pas voulu. Il vous
+sait trs intelligent et trs enthousiaste, je l'ai entendu
+rpter souvent qu'on ne doit pas lutter de face avec les
+intelligences et les enthousiasmes.</p>
+
+<p>Mais Pierre s'tait lev, et il n'coutait mme plus, il
+marchait travers la pice, comme emport dans le dsordre
+de ses ides.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, il est ncessaire que je sache et
+que je comprenne, si je veux continuer la lutte. Vous
+allez me rendre le service de me renseigner en dtail
+sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
+Jsuites, des Jsuites partout! Mon Dieu! je veux bien,
+vous avez peut-tre raison. Encore faut-il, que vous me
+disiez les nuances... Ainsi, par exemple, ce Fornaro?</p>
+
+<p>&mdash;Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut.
+Mais il a t lev aussi, celui-l, au Collge Romain, et
+soyez persuad qu'il est Jsuite, Jsuite par ducation,
+par position, par ambition. Il brle d'tre cardinal, et s'il
+devient cardinal un jour, il brlera d'tre pape. Tous des
+candidats la papaut, ds le sminaire!<a name="page_445" id="page_445"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et le cardinal Sanguinetti?</p>
+
+<p>&mdash;Jsuite, Jsuite!... Entendons-nous, il l'a t, ne
+l'a plus t, l'est de nouveau certainement. Sanguinetti
+a coquet avec tous les pouvoirs. Longtemps on l'a cru
+pour la conciliation entre le Saint-Sige et l'Italie; puis,
+la situation s'est gte, il a violemment pris parti contre
+les usurpateurs. De mme, il s'est brouill plusieurs fois
+avec Lon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au
+Vatican sur un pied de diplomatique rserve. En somme,
+il n'a qu'un but, la tiare, et il le montre mme trop, ce qui
+use un candidat... Mais, pour le moment, la lutte semble
+se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et c'est
+pourquoi il s'est remis avec les Jsuites, exploitant leur
+haine contre son rival, comptant bien que, dans leur dsir
+d'vincer celui-ci, ils seront forcs de le soutenir.
+Moi j'en doute, car je les sais trop fins, ils hsiteront patronner
+un candidat si compromis dj... Lui, brouillon,
+passionn, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque
+vous me dites qu'il est Frascati, je suis sr qu'il a couru
+s'y enfermer, ds la nouvelle de la maladie du pape, dans
+un but de haute tactique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et le pape lui-mme, Lon XIII?</p>
+
+<p>Ici don Vigilio eut une courte hsitation, un lger
+battement de paupires.</p>
+
+<p>&mdash;Lon XIII? il est Jsuite, Jsuite!... Oh! je sais
+qu'on le dit avec les Dominicains, et c'est vrai, si l'on
+veut, car il se croit anim de leur esprit, il a remis en
+faveur saint Thomas, a restaur sur la doctrine tout l'enseignement
+ecclsiastique... Mais il y a aussi le Jsuite
+sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera
+le plus fameux exemple. tudiez ses actes, rendez-vous
+compte de sa politique: vous y verrez l'manation, l'action
+mme de l'me jsuite. C'est qu'il en est imprgn
+son insu, c'est aussi que toutes les influences qui agissent
+sur lui, directement ou indirectement, partent de ce
+foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous rpte<a name="page_446" id="page_446"></a>
+qu'ils ont tout conquis, tout absorb, que Rome est eux,
+depuis le plus infime clerc jusqu' Sa Saintet elle-mme!</p>
+
+<p>Et il continua, et il rpondit chaque nouveau nom que
+citait Pierre, par ce cri entt et maniaque: Jsuite, Jsuite!
+Il semblait qu'il ne ft plus possible d'tre autre
+chose dans l'glise, que cette explication se vrifit d'un
+clerg rduit pactiser avec le monde nouveau, s'il voulait
+sauver son Dieu. L'ge hroque du catholicisme
+tait accompli, ce dernier ne pouvait vivre dsormais que
+de diplomatie et de ruses, de concessions et d'accommodements.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce Paparelli, Jsuite, Jsuite! continua don Vigilio,
+en baissant instinctivement la voix, oh! le Jsuite
+humble et terrible, le Jsuite dans sa plus abominable
+besogne d'espionnage et de perversion! Je jurerais qu'on
+l'a mis ici pour surveiller Son minence, et il faut voir
+avec quel gnie de souplesse et d'astuce il est parvenu
+remplir sa tche, au point qu'il est maintenant l'unique
+volont, ouvrant la porte qui lui plat, usant de son
+matre comme d'une chose lui, pesant sur chacune de
+ses rsolutions, le possdant enfin par un lent envahissement
+de chaque heure. Oui! c'est la conqute du lion par
+l'insecte, c'est l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment
+grand, ce simple abb si infime, le caudataire dont
+le rle est de s'asseoir aux pieds de son cardinal comme
+un chien fidle, et qui en ralit rgne sur lui, le pousse
+o il veut... Ah! le Jsuite, le Jsuite! Dfiez-vous de lui,
+quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil
+ une vieille femme en jupe noire, avec sa face molle et
+ride de dvote. Regardez s'il n'est pas derrire les portes,
+au fond des armoires, sous les lits. Je vous dis qu'ils
+vous mangeront comme ils m'ont mang, et qu'ils vous
+donneront, vous aussi, la fivre, la peste, si vous ne
+prenez garde!</p>
+
+<p>Brusquement, Pierre s'arrta devant le prtre. Il perdait<a name="page_447" id="page_447"></a>
+pied, la crainte et la colre finissaient par l'envahir.
+Aprs tout, pourquoi pas? toutes ces histoires extraordinaires
+devaient tre vraies.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous
+ai justement pri d'entrer chez moi, ce soir, parce que je
+ne savais plus que faire et que je sentais le besoin d'tre
+remis dans la bonne route.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous
+la pousse de sa passion qui dbordait.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime
+mieux partir. Cette pense m'est dj venue, mais dans
+une heure de lchet, avec l'ide de disparatre, de retourner
+vivre en paix dans mon coin; tandis que, maintenant,
+si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour
+crier, de Paris, ce que j'ai vu Rome, ce qu'on y a fait
+du christianisme de Jsus, le Vatican tombant en poudre,
+l'odeur de cadavre qui s'en chappe, l'imbcile illusion de
+ceux qui esprent voir un renouveau de l'me moderne
+sortir un jour de ce spulcre, o dort la dcomposition
+des sicles... Oh! je ne cderai pas, je ne me soumettrai
+pas, je dfendrai mon livre par un nouveau livre. Et,
+celui-ci, je vous rponds qu'il fera quelque bruit dans le
+monde, car il sonnera l'agonie d'une religion qui se
+meurt et qu'il faut se hter d'enterrer, si l'on ne veut
+pas que ses restes empoisonnent les peuples.</p>
+
+<p>Ceci dpassait la cervelle de don Vigilio. Le prtre italien
+se rveillait en lui, avec sa croyance troite, sa terreur
+ignorante des ides nouvelles. Il joignit les mains,
+pouvant.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphmes...
+Et puis, vous ne pouvez vous en aller ainsi, sans tenter
+encore de voir Sa Saintet. Elle seule est souveraine. Et
+je sais que je vais vous surprendre, mais le pre Dangelis,
+en se moquant, vous a encore donn le seul bon conseil:
+retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira
+la porte du Vatican.<a name="page_448" id="page_448"></a></p>
+
+<p>Pierre en eut un nouveau sursaut de colre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que je sois parti de monsignor Nani,
+pour retourner monsignor Nani! Quel est ce jeu?
+Puis-je accepter d'tre un volant que se renvoient toutes
+les raquettes? A la fin, on se moque de moi!</p>
+
+<p>Et, harass, perdu, Pierre revint tomber sur sa chaise,
+en face de l'abb qui ne bougeait pas, la face plombe par
+cette veille trop longue, les mains toujours agites d'un
+petit tremblement. Il y eut un long silence. Puis, don Vigilio
+expliqua qu'il avait bien une autre ide, il connaissait
+un peu le confesseur du pape, un pre Franciscain,
+d'une grande simplicit, auquel il pourrait l'adresser.
+Peut-tre, malgr son effacement, ce pre lui serait-il
+utile. C'tait toujours une tentative faire. Et le silence
+recommena, et Pierre, dont les yeux vagues restaient
+fixs sur le mur, finit par distinguer le tableau ancien, qui
+l'avait touch si profondment, le jour de son arrive.
+Dans la ple lueur de la lampe, il venait peu peu de le voir
+se dtacher et vivre, tel que l'incarnation mme de son cas,
+de son dsespoir inutile devant la porte rudement ferme
+de la vrit et de la justice. Ah! cette femme rejete, cette
+obstine d'amour, sanglotant dans ses cheveux et dont
+on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait,
+tombe de douleur sur les marches de ce palais, l'impitoyable
+porte close! Elle tait grelottante, drape d'un
+simple linge, elle ne disait point son secret, infortune ou
+faute, douleur immense d'abandon; et, derrire ses mains
+serres sur la face, il lui prtait sa figure, elle devenait sa
+s&oelig;ur, ainsi que toutes les pauvres cratures sans toit ni
+certitude, qui pleurent d'tre nues et d'tre seules, qui
+usent leurs poings vouloir forcer le seuil mchant des
+hommes. Il ne pouvait jamais la regarder sans la plaindre,
+il fut si remu, ce soir-l, de la retrouver toujours inconnue,
+sans nom et sans visage, et toujours baigne des
+plus affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don
+Vigilio.<a name="page_449" id="page_449"></a></p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me
+remue jusqu' l'me, ainsi qu'un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Stupfait de cette question imprvue, qui tombait l
+sans transition aucune, le prtre leva la tte, regarda,
+s'tonna davantage quand il eut examin le panneau noirci,
+dlaiss, dans son cadre pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;D'o vient-elle, savez-vous? rpta Pierre. Comment
+se fait-il qu'on l'ait relgue au fond de cette chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, avec un geste d'indiffrence, ce n'est rien,
+il y a comme a partout des peintures anciennes sans valeur...
+Celle-ci a toujours t l sans doute. Je ne sais
+pas, je ne l'avais mme pas vue.</p>
+
+<p>Enfin, il s'tait lev avec prudence. Mais ce simple
+mouvement venait de lui donner un tel frisson, qu'il put
+ peine prendre cong, les dents claquant de fivre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans
+cette pice... Et, pour conclure, le mieux serait encore de
+vous abandonner aux mains de monsignor Nani, car celui-l,
+au moins, est suprieur. Je vous l'ai dit, ds votre
+arrive, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire
+ce qu'il voudra. Alors, quoi bon lutter?... Et jamais un
+mot de notre conversation de cette nuit, ce serait ma
+mort!</p>
+
+<p>Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec mfiance,
+ droite, gauche, dans les tnbres du couloir, puis se
+hasarda, disparut, rentra chez lui si doucement, qu'on
+n'entendit mme point l'effleurement de ses pieds, au milieu
+du sommeil de tombe de l'antique palais.</p>
+
+<p>Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et
+qui voulait tout essayer, se fit recommander par don Vigilio
+au confesseur du pape, ce pre Franciscain que le secrtaire
+connaissait un peu. Mais il tomba sur un bon moine,
+l'homme le plus timor, videmment choisi trs modeste
+et trs simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abust
+point de sa situation toute-puissante prs du Saint-Pre. Il
+y avait aussi une humilit affecte, de la part de celui-ci,<a name="page_450" id="page_450"></a>
+ n'avoir pour confesseur que le plus humble des rguliers,
+l'ami des pauvres, le saint mendiant des routes. Ce pre
+jouissait pourtant d'une renomme d'orateur plein de foi,
+le pape assistait ses sermons, cach selon la rgle derrire
+un voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible,
+il ne pouvait recevoir la leon d'aucun prtre, on
+admettait que, comme homme, il tirt quand mme profit
+de la bonne parole. En dehors de son loquence naturelle,
+le bon pre tait vraiment un simple blanchisseur
+d'mes, le confesseur qui coute et qui absout, sans se
+souvenir des impurets qu'il lave, aux eaux de la pnitence.
+Et Pierre, le voir si rellement pauvre et nul,
+n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.</p>
+
+<p>Ce jour-l, la figure de l'amant ingnu de la Pauvret,
+du dlicieux Franois, comme disait Narcisse Habert, le
+hanta jusqu'au soir. Souvent il s'tait tonn de la venue
+de ce nouveau Jsus, si doux aux hommes, aux btes et
+aux choses, le c&oelig;ur enflamm d'une si brlante charit
+pour les misrables, dans cette Italie d'gosme et de
+jouissance, o la joie de la beaut est seule reste reine.
+Sans doute les temps sont changs, et quelle sve d'amour
+il a fallu, aux temps anciens, pendant les grandes souffrances
+du moyen ge, pour qu'un tel consolateur des
+humbles, pouss du sol populaire, se mt prcher le don
+de soi-mme aux autres, le renoncement aux richesses,
+l'horreur de la force brutale, l'galit et l'obissance qui
+devaient assurer la paix du monde. Il marchait par les
+chemins, vtu ainsi que les plus pauvres, une corde serrant
+ ses reins la robe grise, des sandales ses pieds
+nus, sans bourse ni bton. Et ils avaient, lui et ses
+frres, le verbe haut et libre, d'une verdeur de posie,
+d'une hardiesse de vrit souveraines, se faisant justiciers
+partout, attaquant les riches et les puissants, osant
+dnoncer les mauvais prtres, les vques dbauchs,
+simoniaques et parjures. Un long cri de soulagement les
+accueillait, le peuple les suivait en foule, ils taient les<a name="page_451" id="page_451"></a>
+amis, les librateurs de tous les petits qui souffraient.
+Aussi, d'abord, de tels rvolutionnaires inquitrent-ils
+Rome, les papes hsitrent avant d'autoriser l'ordre; et,
+quand ils cdrent enfin, ce fut srement dans l'ide
+d'utiliser leur profit cette force nouvelle, la conqute
+du peuple infime, de la masse immense et vague, dont
+la sourde menace a toujours grond travers les ges,
+mme aux poques les plus despotiques. Ds lors, la
+papaut avait eu, dans les fils de Saint-Franois, une
+arme de continuelle victoire, l'arme errante qui se
+rpandait partout, par les routes, par les villages, par les
+villes, qui pntrait jusqu'au foyer de l'ouvrier et du
+paysan, gagnant les c&oelig;urs simples. S'imaginait-on la puissance
+dmocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles
+du peuple! De l, la prosprit si rapide, le nombre des
+frres pullulant en quelques annes, des couvents se
+fondant de toutes parts, le tiers ordre envahissant la population
+laque au point de l'imprgner et de l'absorber.
+Et ce qui prouvait qu'il y avait l une production du sol,
+une vgtation vigoureuse de la souche plbienne,
+c'tait que tout un art national allait en natre, les prcurseurs
+de la Renaissance en peinture, et Dante lui-mme,
+l'me du gnie de l'Italie.</p>
+
+<p>Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait,
+ces grands ordres d'autrefois, et se heurtait contre eux,
+dans la Rome actuelle. Les Franciscains et les Dominicains,
+qui avaient si longtemps combattu de compagnie
+pour l'glise, rivaux anims de la mme foi, taient toujours
+l, face face, dans leurs vastes couvents, d'apparence
+prospre. Mais il semblait que l'humilit des
+Franciscains les et la longue mis l'cart. Peut-tre
+aussi tait-ce que leur rle d'amis et de librateurs
+du peuple a cess, depuis que le peuple se libre lui-mme,
+dans ses conqutes politiques et sociales. Et la
+seule bataille restait srement entre les Dominicains et
+les Jsuites, les prcheurs et les ducateurs, qui, les uns<a name="page_452" id="page_452"></a>
+et les autres, ont gard la prtention de ptrir le monde
+ l'image de leur foi. On entendait gronder les influences,
+c'tait une guerre de toutes les heures, dont Rome, le
+pouvoir suprme au Vatican, demeurait l'ternel enjeu.
+Les premiers, cependant, avaient beau avoir saint Thomas
+qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur
+vieille science dogmatique, ils devaient cder chaque
+jour un peu de terrain aux seconds, victorieux avec le
+sicle. Puis, c'taient encore les Chartreux, vtus de leur
+robe de drap blanc, les silencieux trs saints et trs purs,
+les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
+clotres aux cellules calmes, les dsesprs et les consols
+dont le nombre peut tre moindre, mais qui vivront ternellement,
+comme la douleur et le besoin de solitude.
+C'taient les Bndictins, les enfants de Saint-Benot dont
+la rgle admirable a sanctifi le travail, les ouvriers passionns
+des lettres et des sciences, qui ont longtemps t,
+ leur poque, des instruments puissants de civilisation,
+aidant l'instruction universelle par leurs immenses travaux
+d'histoire et de critique; et ceux-ci, Pierre qui les
+aimait, qui se serait rfugi chez eux deux sicles plus tt,
+s'tonnait pourtant de leur voir btir, sur l'Aventin, une
+vaste demeure, pour laquelle Lon XIII a dj donn des
+millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain
+et encore t un champ o ils pussent moissonner:
+quoi bon? lorsque les ouvriers ont chang, lorsque les
+dogmes sont l pour barrer la route qui doit passer en
+les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'tait
+le pullulement des ordres moindres, dont on compte des
+centaines: c'taient les Carmes, les Trappistes, les Minimes,
+les Barnabites, les Lazaristes, les Eudistes, les
+Missionnaires, les Rcollets, les Frres de la Doctrine
+chrtienne; c'taient les Bernardins, les Augustins, les
+Thatins, les Observantins, les Clestins, les Capucins;
+sans compter les ordres correspondants de femmes, ni
+les Clarisses, ni les religieuses sans nombre, telles que<a name="page_453" id="page_453"></a>
+les religieuses de la Visitation et celles du Calvaire.
+Chaque maison avait son installation modeste ou somptueuse,
+certains quartiers de Rome n'taient faits que de
+couvents, et tout ce peuple, derrire les faades muettes,
+bourdonnait, s'agitait, intriguait, dans la continuelle
+lutte des intrts et des passions. L'ancienne volution
+sociale qui les avait produits n'agissait plus depuis longtemps,
+ils s'enttaient vivre quand mme, de plus en
+plus inutiles et affaiblis, destins cette agonie lente,
+jusqu'au jour o l'air et le sol leur manqueront la fois,
+au sein de la socit nouvelle.</p>
+
+<p>Et, dans ses dmarches, dans ses courses qui recommenaient,
+ce n'tait pas le plus souvent contre les rguliers
+que se heurtait Pierre: il avait affaire surtout au
+clerg sculier, ce clerg de Rome, qu'il finissait par
+bien connatre. Une hirarchie, rigoureuse encore, y maintenait
+les classes et les rangs. Au sommet, autour du
+pape, rgnait la famille pontificale, les cardinaux et les
+prlats, trs hauts, trs nobles, d'une grande morgue, sous
+leur apparente familiarit. En dessous d'eux, le clerg
+des paroisses formait comme une bourgeoisie, trs digne,
+d'un esprit sage et modr, o les curs patriotes n'taient
+mme pas rares; et l'occupation italienne, depuis un
+quart de sicle, avait eu ce singulier rsultat, en installant
+tout un monde de fonctionnaires, tmoins des m&oelig;urs,
+de purifier la vie intime des prtres romains, dans laquelle
+la femme autrefois jouait un rle si dcisif, que Rome tait
+ la lettre un gouvernement de servantes matresses, trnant
+dans des mnages de vieux garons. Et, enfin, on
+tombait cette plbe du clerg, que Pierre avait tudie
+curieusement, tout un ramassis de misrables prtres,
+crasseux, demi nus, rdant en qute d'une messe,
+comme des btes famliques, s'chouant dans les tavernes
+louches, en compagnie des mendiants et des voleurs.
+Mais il tait plus intress encore par la foule flottante
+des prtres accourus de la chrtient entire, les aventuriers,<a name="page_454" id="page_454"></a>
+les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome
+attirait comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes
+de l'ombre. Il y en avait de toute nationalit, de toute
+fortune, de tout ge, galopant sous le fouet de leurs
+apptits, se bousculant du matin au soir autour du Vatican,
+pour mordre la proie qu'ils taient venus saisir.
+Partout, il les retrouvait, et il se disait avec quelque honte
+qu'il tait un d'eux, qu'il augmentait de son unit ce
+nombre incroyable de soutanes qu'on rencontrait par les
+rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle mare,
+dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
+Les sminaires des diverses nations auraient suffi
+ pavoiser les rues, avec leurs queues d'lves en frquentes
+promenades: les Franais tout noirs, les Amricains
+du Sud noirs avec l'charpe bleue, les Amricains
+du Nord noirs avec l'charpe rouge, les Polonais noirs
+avec l'charpe verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges,
+les Romains violets, et les autres, et les autres, brods,
+lisrs de cent faons. Puis, il y avait en outre les confrries,
+les pnitents, les blancs, les noirs, les bleus,
+les gris, avec des cagoules, avec des plerines diffrentes,
+grises, bleues, noires ou blanches. Et c'tait ainsi que,
+parfois encore, la Rome papale semblait ressusciter et
+qu'on la sentait vivace et tenace, luttant pour ne pas
+disparatre, dans la Rome cosmopolite actuelle, o s'effacent
+le ton neutre et la coupe uniforme des vtements.</p>
+
+<p>Mais Pierre avait beau courir de chez un prlat chez un
+autre, frquenter des prtres, traverser des glises, il ne
+pouvait s'habituer au culte, cette dvotion romaine, qui
+l'tonnait quand elle ne le blessait pas. Un dimanche
+qu'il tait entr, par un matin de pluie, Sainte-Marie-Majeure,
+il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
+d'une richesse inoue certes, avec ses colonnes et son
+plafond de temple antique, le baldaquin somptueux de
+son autel papal, les marbres clatants de sa Confession,
+de sa chapelle Borghse surtout, et o Dieu cependant ne<a name="page_455" id="page_455"></a>
+semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
+pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidles qui la
+traversaient, comme on traverse une gare, en trempant de
+leurs souliers mouills le prcieux dallage de mosaque;
+des femmes et des enfants, que la fatigue avait fait asseoir
+autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, dans
+l'encombrement des grands dparts, attendant leur train.
+Et, pour cette foule pitinante de menu peuple, entre en
+passant, un prtre disait une messe basse, au fond d'une
+chapelle latrale, devant laquelle une file unique de
+gens debout s'tait forme, troite, longue, une queue de
+thtre barrant la nef en travers. A l'lvation, tous s'inclinrent
+d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se
+dissipa, la messe tait dite. C'tait partout la mme assistance
+des pays du soleil, presse, n'aimant pas s'installer
+sur des siges, ne faisant Dieu que de courtes
+visites familires, en dehors des grandes rceptions de
+gala, Saint-Paul comme Saint-Jean de Latran, dans
+toutes les vieilles basiliques comme Saint-Pierre lui-mme.
+Au Ges seul, il tomba, un autre dimanche matin,
+sur une grand'messe qui lui rappela les foules dvotes du
+Nord: l, il y avait des bancs, des femmes assises, une
+tideur mondaine, sous le luxe des votes, charges d'or,
+de sculptures et de peintures, d'une splendeur fauve
+admirable, depuis que le temps en a fondu le got baroque
+trop vif. Mais que d'glises vides, parmi les plus anciennes
+et les plus vnrables, Saint-Clment, Sainte-Agns,
+Sainte-Croix de Jrusalem, o l'on ne voyait gure, aux
+heures des offices, que les quelques voisins du quartier!
+Quatre cents glises, mme pour Rome, c'taient bien des
+nefs peupler; et il y en avait qu'on frquentait uniquement
+ certains jours fixes de crmonie, beaucoup n'ouvraient
+leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fte
+du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de
+possder un ftiche, une idole secourable aux misres
+humaines: l'Aracoeli avait le petit Jsus miraculeux, il<a name="page_456" id="page_456"></a>
+Bambino, qui gurissait les enfants malades; Sant'Agostino
+avait la Madona del Parto, la Vierge qui dlivrait
+heureusement les femmes enceintes. D'autres taient
+rputes pour l'eau de leurs bnitiers, l'huile de leurs
+lampes, la puissance d'un saint de bois ou d'une madone
+de marbre. D'autres semblaient dlaisses, abandonnes
+aux touristes, livres la petite industrie des bedeaux,
+telles que des muses, peupls de dieux morts. D'autres
+enfin restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda,
+installe dans le Panthon, une salle ronde qui
+tient du cirque, et o la Vierge est demeure l'vidente
+locataire de l'Olympe. Il s'tait intress aux glises des
+quartiers pauvres, Saint-Onuphre, Sainte-Ccile,
+Sainte-Marie du Transtvre, sans y rencontrer la foi
+vive, le flot populaire qu'il esprait. Une aprs-midi, dans
+cette dernire compltement vide, il avait entendu des
+chantres chanter pleine voix, un lamentable chant au
+milieu de cette solitude. Un autre jour, tant entr San
+Grisogono, il l'avait trouv tendu, sans doute pour une
+fte du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de
+damas rouge, les portiques sous des lambrequins et des
+rideaux alterns, jaunes et bleus, blancs et rouges; et il
+avait fui, devant cette affreuse dcoration, d'un clinquant
+de foire. Ah! qu'il tait loin des cathdrales o, dans son
+enfance, il avait cru et pri! Partout, il retrouvait la mme
+glise, l'ancienne basilique antique, accommode au got
+de la Rome du dernier sicle par le Bernin ou ses lves.
+A Saint-Louis des Franais, dont le style est meilleur,
+d'une sobrit lgante, il ne fut mu que par les grands
+morts, les hros et les saints, qui dormaient sous les
+dalles, dans la terre trangre. Et, comme il cherchait du
+gothique, il finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve,
+qu'on lui disait tre le seul chantillon du style gothique
+ Rome. Ce fut pour lui la stupfaction dernire, ces
+colonnes engages recouvertes de marbre, ces ogives qui
+n'osent s'lancer, touffes dans le plein cintre, ces votes<a name="page_457" id="page_457"></a>
+qui s'arrondissent, condamnes la lourde majest du
+dme. Non, non! la foi dont les cendres tides demeuraient
+l, n'tait plus celle dont le brasier avait envahi et brl
+au loin la chrtient entire. Monsignor Fornaro, que le
+hasard lui fit rencontrer justement, au sortir de Sainte-Marie
+de la Minerve, s'leva contre le gothique, en le
+traitant d'hrsie pure. La premire glise chrtienne,
+c'tait la basilique, ne du temple; et l'on blasphmait,
+lorsqu'on voyait la vritable glise chrtienne dans la
+cathdrale gothique, car le gothique n'tait que le dtestable
+esprit anglo-saxon, le gnie rvolt de Luther. Il
+voulut rpondre passionnment au prlat; puis, il se tut,
+de crainte d'en trop dire. N'tait-ce pas, en effet, la preuve
+dcisive que le catholicisme tait la vgtation mme du
+sol de Rome, le paganisme transform par le christianisme?
+Ailleurs, celui-ci a pouss dans un esprit diffrent,
+ ce point qu'il est entr en rbellion, qu'il s'est tourn
+contre la Cit mre, au jour du schisme. L'cart est all
+en s'largissant toujours, les dissemblances s'accusent
+aujourd'hui de plus en plus, dans l'volution des socits
+nouvelles, malgr les efforts dsesprs d'unit, de sorte
+que le schisme, une fois encore, apparat invitable et
+prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
+d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches,
+des belles et grandes cloches, aimes des humbles. Il
+faut des clochers, pour les cloches, et il n'y a pas de
+clochers Rome, il n'y a que des dmes. Dcidment,
+Rome n'tait pas la ville de Jsus, sonnante et carillonnante,
+d'o la prire montait en ondes sonores parmi le
+vol tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.</p>
+
+<p>Cependant, Pierre continuait ses dmarches, envahi par
+une sourde irritation qui le faisait s'obstiner, retournant
+voir les gens, tenant la parole qu'il s'tait donne de
+rendre visite chacun des cardinaux de la congrgation
+de l'Index, malgr les blessures. Et il se trouva peu peu
+lanc travers les autres congrgations, ces ministres<a name="page_458" id="page_458"></a>
+de l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins
+nombreuses, mais d'une complication de rouages extraordinaire
+encore, ayant chacune un cardinal pour prfet,
+des membres cardinaux tenant sance, des prlats consulteurs,
+tout un monde d'employs. Il dut aller plusieurs
+fois la Chancellerie o sige la congrgation de l'Index,
+il se perdit dans cette immensit d'escaliers, de couloirs
+et de salles, gagn ds le portique de la cour par le frisson
+glac des vieux murs, ne pouvant arriver aimer ce
+palais, l'&oelig;uvre matresse de Bramante, le type pur de la
+renaissance romaine, d'une beaut si nue et si froide. Il
+connaissait dj la congrgation de la Propagande, o le
+cardinal Sarno l'avait reu; et ce fut le hasard de ses
+visites, renvoy de l'un l'autre, dans cette chasse aux
+influences, qui lui fit connatre de mme les autres
+congrgations, celle des vques et Rguliers, celle des
+Rites, celle du Concile. Mme il entrevit la Consistoriale,
+la Daterie, la Sacre Pnitencerie. C'tait le mcanisme
+norme de l'administration de l'glise, le monde entier
+gouverner, largir les conqutes, grer les affaires des
+pays conquis, juger les questions de foi, de m&oelig;urs et de
+personnes, examiner et punir les dlits, accorder les dispenses,
+vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre
+effroyable d'affaires qui, chaque matin, tombait au Vatican,
+les questions les plus graves, les plus dlicates, les
+plus complexes, dont la solution donnait lieu des recherches,
+ des tudes sans nombre. Il fallait bien rpondre
+ ce peuple de visiteurs, qui encombraient Rome,
+venus de tous les points de la chrtient, ces lettres,
+ces suppliques, ces dossiers, dont le flot se distribuait,
+s'entassait dans les bureaux. Et le miracle tait le
+grand silence discret dans lequel se faisait la colossale
+besogne, pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements,
+des fabriques de saints et de nobles d'o ne
+sortait pas mme la petite trpidation du travail, une mcanique
+si bien huile, que, malgr la rouille des sicles,<a name="page_459" id="page_459"></a>
+l'usure profonde et irrmdiable, elle fonctionnait sans
+qu'on la devint, derrire les murs. Toute la politique de
+l'glise n'tait-elle pas l? se taire, crire le moins possible,
+attendre. Mais quelle mcanique prodigieuse, suranne
+et si puissante encore! et comme il se sentait pris,
+au milieu de ces congrgations, dans le rseau de fer du
+plus absolu pouvoir qu'on et jamais organis pour dominer
+les hommes! Il avait beau y constater des lzardes,
+des trous, une vtust annonant la ruine, il ne lui appartenait
+pas moins, depuis qu'il s'y tait risqu, il tait
+saisi, broy, emport au travers de cet inextricable filet,
+de ce labyrinthe sans fin des influences et des intrigues,
+o s'agitaient les vanits et les vnalits, les corruptions
+et les ambitions, tant de misre et tant de grandeur. Et
+qu'il tait loin de la Rome qu'il avait rve, et quelle
+colre le soulevait parfois dans sa lassitude, dans sa volont
+de se dfendre!</p>
+
+<p>Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre
+n'avait jamais comprises. Un jour qu'il tait retourn
+la Propagande, le cardinal Sarno lui parla de la Franc-Maonnerie
+avec une telle rage froide, que, tout d'un
+coup, il vit clair. Jusque-l, la Franc-Maonnerie l'avait
+fait sourire, il n'y croyait gure plus qu'aux Jsuites,
+trouvant enfantines les ridicules histoires qui circulaient,
+renvoyant la lgende ces hommes de mystre et d'ombre,
+dont le secret pouvoir, incalculable, aurait gouvern le
+monde. Il s'tonnait surtout de la haine aveugle qui affolait
+certaines gens, ds que le mot de francs-maons leur
+venait aux lvres: un prlat, et des plus distingus, des
+plus intelligents, lui avait affirm d'un air de conviction
+profonde que toute loge maonnique tait prside, au
+moins une fois l'an, par le Diable en personne, visible.
+C'tait confondre le simple bon sens. Et il venait de
+comprendre la rivalit, la furieuse lutte de l'glise catholique
+et romaine contre l'autre glise, l'glise d'en face.
+La premire avait beau se croire triomphante, elle n'en<a name="page_460" id="page_460"></a>
+sentait pas moins dans l'autre une concurrence, une trs
+vieille ennemie, qui se prtendait mme plus ancienne
+qu'elle, et dont la victoire restait toujours possible. Surtout,
+le heurt rsultait de ce que les deux sectes avaient
+la mme ambition de souverainet universelle, la mme
+organisation internationale, le mme coup de filet jet
+sur les peuples, des mystres, des dogmes, des rites. Dieu
+contre Dieu, foi contre foi, conqute contre conqute; et,
+ds lors, de mme que deux maisons rivales, tablies aux
+deux cts d'une rue, elles se gnaient, l'une devait finir
+par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
+caduc, menac de ruine, il restait galement sceptique
+sur la puissance de la Franc-Maonnerie. Il avait questionn,
+fait une enqute, pour se rendre compte de la
+ralit de cette puissance, dans cette ville de Rome o les
+deux pouvoirs suprmes se trouvaient en prsence, o le
+grand matre trnait en face du pape. On lui avait bien
+racont que les derniers princes romains se croyaient
+forcs de se faire recevoir francs-maons, pour ne pas se
+rendre la vie trop rude, aggraver leur situation difficile,
+barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne cdaient-ils
+pas uniquement la force irrsistible de l'volution
+sociale actuelle? La Franc-Maonnerie n'allait-elle pas
+tre noye, elle aussi, dans son propre triomphe,
+celui des ides de justice, de raison et vrit, qu'elle
+avait si longtemps dfendues, au travers des tnbres et
+des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la
+victoire de l'ide tue la secte qui la propage, rend
+inutile et un peu baroque l'appareil dont les sectaires
+ont d s'entourer pour frapper les imaginations. Le
+carbonarisme n'a pu survivre la conqute des liberts
+politiques qu'il rclamait, et le jour o l'glise catholique
+croulera, ayant fait son &oelig;uvre civilisatrice, l'autre
+glise, l'glise franc-maonne d'en face, disparatra de
+mme, sa tche de libration tant faite. Aujourd'hui, la
+fameuse toute-puissance des loges serait un pauvre instrument<a name="page_461" id="page_461"></a>
+de conqute, entrav lui-mme par des traditions,
+gt par un crmonial dont on plaisante, rduit n'tre
+qu'un lien d'entente et de secours mutuel, si le grand
+souffle de la science n'emportait les peuples, aidant la
+destruction des religions vieillies.</p>
+
+<p>Alors, Pierre, bris par tant de courses et de dmarches,
+fut repris d'anxit, dans son obstination ne pas
+quitter Rome, sans s'tre battu jusqu'au bout, en soldat
+d'une esprance qui ne veut pas croire la dfaite. Il
+avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
+tre de quelque utilit. Il avait vu le cardinal vicaire,
+charg du diocse de Rome, un lettr qui avait caus
+d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui
+s'tait mis le questionner sur la France, sur la Rpublique,
+sur le budget de la guerre et de la marine, sans
+s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il
+avait vu le Grand Pnitencier, le cardinal aperu dj
+au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage
+dcharn d'ascte, dont il n'avait pu tirer qu'un long
+blme, des paroles svres contre les jeunes prtres,
+gts par le sicle, auteurs d'ouvrages excrables. Enfin, il
+avait vu, au Vatican, le cardinal secrtaire, en quelque
+sorte le ministre des Affaires trangres de Sa Saintet,
+la grande puissance du Saint-Sige, dont on l'avait cart
+jusque-l, en le terrifiant sur les consquences d'une
+visite malheureuse. Il s'tait excus de venir si tard, et
+il avait trouv l'homme le plus aimable, corrigeant par
+une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de
+sa personne, le questionnant d'un air d'intrt aprs
+l'avoir fait asseoir, l'coutant, le rconfortant mme.
+Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien
+compris que son affaire n'avait point avanc d'un pas, et
+que, s'il arrivait un jour forcer la porte du pape, ce ne
+serait jamais en passant par la Secrtairerie d'tat. Et, ce
+soir-l, il tait rentr rue Giulia effar, surmen, la tte
+brise aprs tant de visites tant de gens, si perdu<a name="page_462" id="page_462"></a>
+de s'tre senti peu peu prendre tout entier par cette
+machine aux cent rouages, qu'il s'tait demand avec
+terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien
+faire, qu' devenir fou.</p>
+
+<p>Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et
+il voulut de nouveau le consulter, obtenir de lui un bon
+conseil. Mais celui-ci le fit taire d'un geste inquiet, sans
+qu'il st pourquoi. Il avait ses yeux de terreur. Puis,
+dans un souffle, l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez
+le voir, allez le voir. Je vous rpte que vous n'avez pas
+d'autre chose faire.</p>
+
+<p>Il cda. Pourquoi rsister, en effet? En dehors de la
+passion d'ardente charit qui l'avait amen pour dfendre
+son livre, n'tait-il pas Rome dans un but d'exprience?
+Il fallait bien pousser jusqu'au bout les tentatives.</p>
+
+<p>Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous
+la colonnade de Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en
+attendant. Jamais encore il n'avait mieux senti l'normit
+de ces quatre ranges tournantes de colonnes, de
+cette fort aux gigantesques troncs de pierre, o personne
+ne se promne d'ailleurs. C'est un dsert grandiose et
+morne, on se demande pourquoi un portique si majestueux:
+pour l'unique majest sans doute, pour la
+pompe de la dcoration; et toute Rome, une fois de plus,
+tait l. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva
+devant le palais du Saint-Office, derrire la Sacristie,
+dans un quartier de solitude et de silence, que le
+pas d'un piton, le roulement d'une voiture troublent
+ peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promne, en
+nappes lentes, sur le petit pav blanchi. On y devine
+le voisinage de la basilique, l'odeur d'encens, la paix
+clotre, dans le sommeil des sicles. Et, un angle,
+le palais du Saint-Office est d'une nudit pesante et
+inquitante: une haute faade jaune, perce d'une
+seule ligne de fentres; tandis que, sur la rue latrale,<a name="page_463" id="page_463"></a>
+l'autre faade est plus louche encore, avec son rang de
+fentres plus troites, des judas aux vitres glauques.
+Dans l'clatant soleil, ce colossal cube de maonnerie
+couleur de boue parat dormir, presque sans jour sur le
+dehors, ferm et mystrieux comme une prison.</p>
+
+<p>Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que
+d'un enfantillage. La sainte, romaine et universelle
+Inquisition, la sacre congrgation du Saint-Office,
+comme on la nommait aujourd'hui, n'tait plus celle de
+la lgende, la pourvoyeuse des bchers, le tribunal
+occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanit
+entire. Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa
+besogne, elle se runissait chaque mercredi, jugeait et
+condamnait, sans que rien, pas mme un souffle, sortt
+des murs. Mais, si elle continuait frapper le crime d'hrsie,
+si elle ne s'en tenait pas aux &oelig;uvres et frappait
+aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni
+fer, ni feu, rduite un rle de protestation, ne pouvant
+mme infliger aux siens, aux ecclsiastiques, que des
+peines disciplinaires.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut entr et qu'on l'eut introduit dans le
+salon de monsignor Nani, qui habitait le palais, titre
+d'assesseur, Pierre prouva une surprise heureuse. La
+pice tait vaste, situe au midi, inonde de gai soleil;
+et il rgnait l une douceur exquise, malgr la raideur
+des meubles, la couleur sombre des tentures, comme
+si une femme y et vcu, accomplissant ce prodige de
+mettre de sa grce dans ces choses svres. Il n'y avait
+pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, pandu,
+prenait les c&oelig;urs, ds le seuil.</p>
+
+<p>Tout de suite, monsignor Nani s'tait avanc, souriant,
+avec sa face rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux
+blonds que l'ge poudrait. Et les deux mains tendues:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher fils, que vous tes aimable d'tre
+venu me voir... Voyons, asseyez-vous, causons comme
+deux amis.<a name="page_464" id="page_464"></a></p>
+
+<p>Il le questionna sans attendre, avec une apparence
+d'affection extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;O en tes-vous? Racontez-moi a, dites-moi bien
+tout ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>Pierre, touch malgr les confidences de don Vigilio,
+gagn par la sympathie qu'il croyait sentir, se confessa
+sans rien omettre. Il dit ses visites au cardinal Sarno,
+monsignor Fornaro, au pre Dangelis; il conta ses autres
+dmarches prs des cardinaux influents, tous ceux de
+l'Index, et le Grand Pnitencier, et le cardinal vicaire, et
+le cardinal secrtaire; il insista sur ses courses sans fin
+d'une porte une autre, travers tout le clerg de Rome,
+ travers toutes les congrgations, dans cette immense
+ruche active et silencieuse, o il s'tait lass les pieds,
+bris les membres, hbt le cerveau.</p>
+
+<p>Et monsignor Nani, qui semblait l'couter d'un air
+de ravissement, s'exclamait, rptait chaque station de
+ce calvaire du solliciteur:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est trs bien! mais c'est parfait! Oh! votre
+affaire marche! A merveille, merveille, elle marche!</p>
+
+<p>Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie
+malsante. Il n'avait que son joli regard d'enqute, qui
+fouillait le jeune prtre, pour savoir s'il l'avait enfin
+amen au point d'obissance o il le dsirait. tait-il
+assez las, assez dsillusionn, assez renseign sur la ralit
+des choses, pour qu'on pt en finir avec lui? Trois
+mois de Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un
+rsign au moins, de l'enthousiaste un peu fou du premier
+jour?</p>
+
+<p>Brusquement, monsignor Nani demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son
+minence le cardinal Sanguinetti.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, c'est que Son minence est Frascati,
+je n'ai pu la voir.</p>
+
+<p>Alors, le prlat, comme s'il et recul encore le dnouement,
+avec une secrte jouissance de diplomate artiste,<a name="page_465" id="page_465"></a>
+se rcria, leva ses petites mains grasses au ciel, de l'air
+inquiet d'un homme qui dclare tout perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faut voir Son minence, il faut voir Son
+minence! C'est absolument ncessaire. Pensez donc! le
+prfet de l'Index! Nous ne pourrons agir qu'aprs votre
+visite, car vous n'avez vu personne, si vous ne l'avez pas
+vu... Allez, allez Frascati, mon cher fils.</p>
+
+<p>Et Pierre ne put que s'incliner.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, monseigneur.<a name="page_466" id="page_466"></a></p>
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+<p>Bien qu'il st ne pouvoir se prsenter chez le cardinal
+Sanguinetti que vers onze heures, Pierre, qui avait pris
+un train matinal, descendit ds neuf heures la petite
+gare de Frascati. Dj, il y tait venu, en un de ses jours
+d'oisivet force; il avait fait l'excursion classique de ces
+Chteaux romains, qui vont de Frascati Rocca di Papa,
+et de Rocca di Papa au Monte Cave; et il tait charm, il se
+promettait deux heures de promenade apaisante, sur ces
+premiers coteaux des monts Albains, o Frascati est bti
+parmi les roseaux, les oliviers et les vignes, dominant
+l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut
+d'un promontoire, jusqu' Rome lointaine qui blanchit,
+telle qu'un lot de marbre, six grandes lieues.</p>
+
+<p>Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied
+des hauteurs boises de Tusculum, avec sa terrasse fameuse
+d'o l'on a la plus belle vue du monde, avec
+ses anciennes villas patriciennes aux fires et lgantes
+faades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours
+verts, plants de cyprs, de pins et de chnes! C'tait une
+douceur, une joie, une sduction dont il ne se serait
+jamais lass. Et, depuis plus d'une heure, il errait dlicieusement
+par les routes bordes d'antiques oliviers
+noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les
+grands arbres des proprits voisines, par les sentiers
+odorants, au bout desquels, chaque coude, la Campagne
+se droulait l'infini, lorsqu'il fit une rencontre imprvue,
+qui le contraria d'abord.<a name="page_467" id="page_467"></a></p>
+
+<p>Il tait redescendu prs de la gare, dans les terrains
+bas, d'anciennes vignes o tout un mouvement de constructions
+nouvelles s'tait produit depuis quelques annes;
+et il fut surpris de voir une victoria, trs correctement
+attele de deux chevaux, qui venait de Rome,
+s'arrter prs de lui, et de s'entendre appeler par son
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur l'abb Froment, vous ici en
+promenade, de si bonne heure!</p>
+
+<p>Alors, il reconnut le comte Prada qui, tant descendu,
+laissa la voiture vide achever la route, tandis qu'il faisait
+ pied les deux ou trois derniers cents mtres, ct du
+jeune prtre. Aprs une cordiale poigne de main, il expliqua
+son got.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je
+viens en voiture. a promne mes chevaux... Vous savez
+que j'ai des intrts par ici, toute une affaire de constructions,
+qui malheureusement ne va pas trs bien. Et c'est
+pourquoi, malgr la saison avance, je suis encore forc
+d'y venir plus souvent que je ne voudrais.</p>
+
+<p>Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera
+avaient d vendre la villa somptueuse, btie l par un
+cardinal, leur anctre, sur les plans de Jacques de la
+Porte, dans la seconde moiti du seizime sicle: une
+demeure d't royale, d'admirables ombrages, des charmilles,
+des bassins, des cascades, surtout une terrasse,
+clbre entre toutes celles du pays, qui s'avanait comme
+un cap, au-dessus de la Campagne romaine, dont l'immensit
+sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables
+de la Mditerrane. Et, dans le partage, Benedetta tenait
+de sa mre de vastes champs de vignes, en bas de Frascati,
+qu'elle avait apports en dot Prada, au moment o
+la folie de la pierre soufflait de Rome sur les provinces.
+Aussi Prada avait-il eu l'ide de construire l tout un
+quartier de villas bourgeoises, dans le got de celles
+qui encombrent la banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs<a name="page_468" id="page_468"></a>
+s'taient prsents, l'effondrement financier tait
+survenu, et il liquidait pniblement cette affaire fcheuse,
+aprs en avoir dsintress sa femme, ds leur sparation.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on
+part, quand on veut; tandis qu'on est esclave des heures
+du chemin de fer. Ainsi, j'ai ce matin rendez-vous avec des
+entrepreneurs, des experts, des avocats, et je ne sais le
+temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
+n'est-ce pas? dont nous avons raison d'tre trs fiers,
+Rome. J'ai beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne
+puis m'y retrouver, sans que mon c&oelig;ur batte de joie.</p>
+
+<p>Ce qu'il ne disait pas, c'tait que son amie, comme il
+la nommait, Lisbeth Kauffmann, venait de passer l't
+dans une des villas neuves, o elle avait install son
+atelier de dlicieuse artiste, visit par toute la colonie
+trangre, qui tolrait l'irrgularit de sa situation, depuis
+la mort de son mari, grce sa gaiet et sa peinture,
+juste assez pour tre libre. On avait fini mme par accepter
+sa grossesse, et elle tait rentre Rome ds le
+milieu de novembre, pour y accoucher d'un gros garon,
+dont la venue avait rallum, dans les salons blancs et
+dans les salons noirs, les commrages passionns sur
+le divorce imminent de Benedetta et de Prada. L'amour
+de ce dernier pour Frascati tait srement fait de ses
+tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil o le
+jetait cette naissance d'un fils.</p>
+
+<p>Pierre, qui gardait en sa prsence une gne, comme une
+sorte de malaise, dans sa haine instinctive des hommes
+d'argent et de proie, voulut pourtant rpondre son amabilit
+parfaite, en lui demandant des nouvelles de son
+pre, le vieil Orlando, le hros de la conqute.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! part les jambes, il se porte merveille, il
+vivra cent ans. Ce pauvre pre! j'aurais t si heureux de
+l'installer dans une de ces petites maisons, cet t! Mais
+jamais il n'a voulu, il s'entte ne pas quitter Rome,<a name="page_469" id="page_469"></a>
+comme s'il craignait qu'on ne la lui reprt, pendant son
+absence.</p>
+
+<p>Il clata d'un beau rire, s'gayant tout seul plaisanter
+ainsi l'ge hroque et dmod de l'indpendance.
+Puis, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abb.
+Il s'tonne de ne pas vous avoir revu.</p>
+
+<p>Cela chagrina Pierre, car il s'tait mis aimer Orlando
+d'une tendresse respectueuse. Deux fois, depuis la premire
+visite, il tait retourn le saluer; et, chaque fois,
+le vieillard avait refus de causer de Rome, tant que son
+jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
+Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient
+conclure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, s'cria Pierre, veuillez lui dire
+que je ne l'oublie pas et que, si ma visite se fait attendre,
+c'est que je dsire le satisfaire. Mais je ne partirai pas
+sans aller lui dire combien j'ai t touch de son accueil.</p>
+
+<p>Tous deux continuaient marcher lentement, par
+la route montante, au milieu des quelques villas nouvelles,
+dont plusieurs n'taient mme pas acheves. Et,
+lorsque Prada sut que le prtre tait venu pour se prsenter
+chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau
+rire, son rire de loup aimable, qui dcouvrait ses dents
+blanches.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant...
+Ah! vous allez le trouver dans un bel tat de
+fivre!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que les nouvelles de la sant du Saint-Pre
+ne sont pas bonnes, ce matin. Quand j'ai quitt
+Rome, le bruit courait qu'il avait pass une nuit affreuse.</p>
+
+<p>Il s'tait arrt un coude de la route, devant une antique
+chapelle, une petite glise, d'une grce solitaire et triste,
+ la lisire d'un bois d'oliviers. Et, tout ct, se trouvait
+une masure tombant en ruine, l'ancienne cure sans<a name="page_470" id="page_470"></a>
+doute, d'o sortait un prtre, grand, noueux, la face
+paisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, ferma
+rudement la porte, avant de s'loigner.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un
+dont le c&oelig;ur doit battre aussi bien fort, et qui monte
+srement chez votre cardinal, aux nouvelles.</p>
+
+<p>Pierre, surpris, avait regard le prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe,
+que j'ai vu, le lendemain de mon arrive, chez le cardinal
+Boccanera, auquel il apportait un panier de figues,
+en venant lui demander un bon certificat pour son jeune
+frre, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, avait
+fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal
+lui a refus absolument.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui-mme, n'en doutez pas, car il a t autrefois
+un familier de la villa Boccanera, o son jeune frre
+tait jardinier. Aujourd'hui, il est le client, la crature
+du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure curieuse, que
+ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
+suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il
+dessert cette trs vieille chapelle de Sainte-Marie des
+Champs, o l'on ne vient pas entendre la messe trois
+fois par anne. Oui, une vritable sincure, qui lui
+permet de vivre, avec son millier de francs de traitement,
+en paysan philosophe, cultivant le jardin assez
+vaste, que vous voyez l, entour de grands murs.</p>
+
+<p>En effet, le clos s'tendait sur la pente, derrire la
+cure, ferm soigneusement de toutes parts, comme un
+refuge farouche o les regards eux-mmes ne pntraient
+pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la muraille de gauche,
+qu'un superbe figuier, un figuier gant, dont les feuilles
+hautes se dcoupaient en noir sur le ciel clair.</p>
+
+<p>Prada s'tait remis marcher, et il continuait parler
+de Santobono, qui l'intressait videmment. Un prtre
+patriote, un garibaldien. N Nemi, dans ce coin rest
+sauvage des monts Albains, il tait du peuple, encore prs<a name="page_471" id="page_471"></a>
+de la terre; mais il avait tudi, il savait assez d'histoire
+pour connatre la grandeur passe de Rome et pour rver
+le rtablissement de l'empire romain, au profit de la jeune
+Italie. Et il s'tait mis croire passionnment qu'un grand
+pape seul pouvait raliser ce rve, en s'emparant du pouvoir,
+puis en conqurant toutes les autres nations. Quoi
+de plus simple, puisque le pape commandait des millions
+de catholiques? Est-ce que la moiti de l'Europe
+n'tait pas lui? La France, l'Espagne, l'Autriche cderaient,
+ds qu'elles le verraient puissant, dictant des lois
+au monde. Quant l'Allemagne et l'Angleterre, toutes
+les nations protestantes, elles seraient invitablement
+conquises, la papaut tant l'unique digue qu'on pt opposer
+ l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. Politiquement,
+il s'tait malgr a dclar en faveur de l'Allemagne,
+dans la pense que la France avait besoin d'tre
+crase, pour se jeter entre les bras du Saint-Pre. Et
+les contradictions, les imaginations folles se heurtaient
+ainsi dans cette tte fumeuse, o les ides brlaient, tournaient
+vite la violence, sous la rudesse primitive de la
+race: un barbare de l'vangile, un ami des humbles et
+des souffrants, qui tait de la famille des sectaires exalts,
+capables des grandes vertus et des grands crimes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, conclut Prada, il s'est donn au cardinal Sanguinetti,
+parce qu'il a vu en lui le grand pape possible, le
+pape de demain, qui doit faire de Rome l'unique capitale
+des peuples. Et cela ne va pas, non plus, sans quelque
+ambition plus basse, celle, par exemple, de conqurir un
+titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans
+les petits dsagrments de l'existence, comme le jour o
+il a eu besoin de tirer son frre d'embarras. On met sa
+chance sur un cardinal, ainsi qu'on nourrit un terne la
+loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une fortune...
+C'est pourquoi vous le voyez l-bas marcher si longues
+enjambes, dans la hte de savoir si Lon XIII va mourir
+et si son terne sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.<a name="page_472" id="page_472"></a></p>
+
+<p>Intress et pris d'inquitude, Pierre demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc le pape malade ce point?</p>
+
+<p>Le comte sourit, leva les deux bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand
+ils ont intrt l'tre. Mais je le crois vraiment indispos,
+un drangement d'entrailles, dit-on; et, son ge, la
+moindre indisposition peut devenir fatale.</p>
+
+<p>Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau,
+le prtre posa une question.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si le Saint-Sige se trouvait libre, le cardinal
+Sanguinetti aurait de grandes chances?</p>
+
+<p>&mdash;De grandes chances! de grandes chances! voil
+encore une de ces choses qu'on ne sait jamais. La vrit
+est qu'on le classe parmi les candidats possibles; et, si le
+dsir d'tre pape suffisait, Sanguinetti serait srement le
+pape futur, car il y met une passion, une fougue de
+volont extraordinaire, brl jusqu'aux os par cette ambition
+suprme. C'est mme l sa faiblesse, il s'use et il
+le sent. Aussi doit-il tre dcid tout pour les derniers
+jours de lutte. Soyez certain que, s'il est venu s'enfermer
+ici, en ce moment critique, ce doit tre afin de mieux
+diriger sa bataille de loin, tout en affectant un dsir
+de retraite, un dtachement du meilleur effet.</p>
+
+<p>Et il s'tendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il
+aimait l'intrigue, l'pre apptit de conqute, l'activit
+excessive, mme un peu brouillonne. Il l'avait connu son
+retour de la nonciature de Vienne, rompu aux affaires,
+rsolu ds lors mettre la main sur la tiare. Cette ambition
+expliquait tout, ses brouilles et ses raccommodements
+avec le pape rgnant, sa tendresse pour l'Allemagne
+suivie d'une brusque volution vers la France, ses attitudes
+successives devant l'Italie, d'abord le souhait d'une
+entente, puis une intransigeance absolue, pas de concessions,
+tant que Rome ne serait pas vacue. Et il semblait
+s'en tenir l dsormais, il affectait de dplorer le rgne
+flottant de Lon XIII, de garder sa fervente admiration<a name="page_473" id="page_473"></a>
+ Pie IX, le grand pape hroque de la rsistance, dont
+le bon c&oelig;ur n'empchait pas l'inbranlable fermet.
+C'tait dire que, lui, restaurerait la bonhomie sans faiblesse
+dans l'glise, en dehors des complaisances dangereuses
+de la politique. Pourtant, il ne rvait que de
+politique au fond, il avait d en arriver tout un programme,
+volontairement vague, mais que ses clients, ses
+cratures rpandaient, d'un air de mystre extasi. Depuis
+une autre indisposition du pape, qui datait dj du printemps,
+il vivait dans une inquitude mortelle, car le bruit
+avait couru que les Jsuites, bien que le cardinal Boccanera
+ne les aimt gure, se rsigneraient le soutenir.
+Sans doute, ce dernier tait rude, d'une pit outre,
+dangereuse, en ce sicle de tolrance; seulement,
+n'appartenait-il pas au patriciat, son lection ne signifierait-elle
+pas que jamais la papaut ne renoncerait au
+pouvoir temporel? Ds lors, Boccanera tait devenu
+l'homme redoutable aux yeux de Sanguinetti, lequel ne
+vivait plus, se voyait dpouill, passait ses heures
+chercher la combinaison qui le dbarrasserait de ce
+rival tout-puissant, sans mnager les histoires abominables
+sur ses complaisances pour Benedetta et Dario,
+sans cesser de le reprsenter comme l'Antchrist, dont
+le rgne devait consommer la ruine de la papaut. Sa
+dernire combinaison, afin de s'assurer l'appui des
+Jsuites, tait donc de faire rpandre par ses familiers
+que lui, non seulement maintiendrait intact le principe
+du pouvoir temporel, mais encore qu'il s'engageait
+reconqurir ce pouvoir. Et il avait tout un plan qu'on
+se chuchotait l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
+foudroyant dans ses rsultats, malgr d'apparentes concessions:
+ne plus dfendre aux catholiques de voter et
+d'tre candidats, envoyer la Chambre cent membres, puis
+deux cents, puis trois cents, renverser lors la monarchie
+de Savoie, pour installer une sorte de vaste fdration
+des provinces italiennes, dont le Saint-Pre, rentr en<a name="page_474" id="page_474"></a>
+possession de Rome, deviendrait le Prsident auguste et
+souverain.</p>
+
+<p>En terminant, Prada se mit rire de nouveau, montrant
+ses dents blanches, peu faites pour lcher la proie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que nous avons bien nous dfendre,
+car il s'agit de nous jeter dehors. Heureusement qu'il y
+a, tout cela, de petits empchements. Mais de tels rves
+n'en ont pas moins une action norme sur certaines
+cervelles exaltes, comme celle de ce Santobono par
+exemple; et, tenez! en voil un que Sanguinetti mnerait
+loin, d'un mot, s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes!
+Regardez-le donc l-haut, il est arriv, il entre dans le
+petit palais du cardinal, cette villa toute blanche qui a
+des balcons sculpts.</p>
+
+<p>En effet, on apercevait le petit palais, une des premires
+maisons de Frascati, construction moderne, de
+style Renaissance, et dont les fentres s'ouvraient sur
+l'immensit de la Campagne romaine.</p>
+
+<p>Il tait onze heures, et comme Pierre prenait cong du
+comte, pour monter faire lui-mme sa visite, celui-ci
+garda un instant sa main dans la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, si vous tiez trs gentil, eh bien!
+vous djeuneriez avec moi... Voulez-vous? Ds que vous
+serez libre, venez me rejoindre ce restaurant, l, cette
+faade rose. Moi, en une heure, j'aurai rgl mes affaires,
+et je serai ravi de ne pas manger seul.</p>
+
+<p>D'abord, Pierre refusa, se dfendit; mais il n'avait
+aucune excuse possible; et il dut se rendre enfin, cdant
+malgr lui au charme rel de Prada. Ds qu'ils se
+furent spars, il n'eut qu' monter une rue, pour se
+trouver la porte du cardinal. Ce dernier tait d'un
+abord trs facile, par un besoin naturel d'expansion, par
+un calcul aussi de jouer l'homme populaire. A Frascati
+surtout, ses portes s'ouvraient deux battants, mme
+devant les plus humbles soutanes. Le jeune prtre fut
+donc introduit tout de suite, un peu tonn de cet accueil,<a name="page_475" id="page_475"></a>
+en se souvenant de la mauvaise humeur du domestique
+de Rome, qui lui avait dconseill le voyage, Son minence
+n'aimant pas tre drange, quand elle tait souffrante.
+A la vrit, il n'tait gure question de maladie,
+car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
+inonde de soleil. Le salon d'attente, o l'on venait de le
+laisser seul, meubl d'un affreux meuble de velours
+rouge, n'avait ni luxe ni confort; mais il tait gay par
+la plus belle lumire du monde, et il donnait sur cette
+extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une beaut
+sans gale, toute de rve, dans le continuel mirage du
+pass. Aussi, en attendant d'tre reu, alla-t-il se planter
+ une des fentres, grande ouverte sur un balcon, merveill,
+parcourant des yeux la mer sans fin des herbages,
+jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome, que dominait
+le dme de Saint-Pierre, une petite tache tincelante,
+peine large comme l'ongle du petit doigt.</p>
+
+<p>Il s'oubliait l, lorsque le bruit d'une conversation,
+dont les mots lui arrivaient trs nets, le surprit. Il se
+pencha, il finit par comprendre que c'tait Son minence
+elle-mme, debout sur le balcon voisin, qui causait avec
+un prtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
+Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son
+premier mouvement fut de se retirer, par discrtion; et
+puis, les paroles qu'il entendit le retinrent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons savoir dans un instant, disait Son minence
+de sa voix grasse. J'ai envoy Eufemio Rome, je
+n'ai de confiance qu'en lui. Et voici le train qui le ramne.</p>
+
+<p>En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit
+encore, tel qu'un jouet d'enfant. Ce devait tre pour le
+guetter que Sanguinetti tait venu s'accouder la balustrade
+du balcon. Et il restait l, les yeux sur Rome, au
+loin.</p>
+
+<p>Santobono pronona passionnment quelques mots, que
+Pierre entendit mal. Mais, tout de suite, le cardinal reprit,
+distinctement:<a name="page_476" id="page_476"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand
+malheur. Ah! que Dieu nous conserve longtemps encore
+Sa Saintet...</p>
+
+<p>Il s'arrta, et comme il n'tait pas hypocrite, il complta
+sa pens:</p>
+
+<p>&mdash;Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car
+l'heure est mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus
+affreuse, les partisans de l'Antchrist ont gagn beaucoup
+de terrain dans ces derniers temps.</p>
+
+<p>Un cri chappa Santobono.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre minence agira, triomphera!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse?
+Je ne suis qu' la disposition de mes amis, de ceux qui
+croiront en moi, uniquement pour la victoire du Saint-Sige.
+C'est eux qui doivent agir, travailler chacun dans
+ses moyens barrer la route aux mchants, de manire
+ce que les bons russissent... Ah! si l'Antchrist rgne...</p>
+
+<p>Ce mot d'Antchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup
+Pierre. Tout d'un coup, il se souvint de ce que lui
+avait dit le comte: l'Antchrist, c'tait le cardinal Boccanera.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, songez cela: l'Antchrist au Vatican,
+consommant la ruine de la religion par son orgueil implacable,
+sa volont de fer, sa sombre folie du nant; car
+il n'y a plus en douter, il est la bte de mort annonce
+par les prophties, celle qui menace de tout engloutir
+avec elle, dans sa furieuse course aux tnbres de l'abme.
+Je le connais, il ne rve qu'obstination et qu'effondrement,
+il prendra les piliers du temple et les branlera
+pour s'abmer sous les dcombres, lui et la catholicit
+entire. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit chass
+de Rome, fch avec toutes les nations, excr de l'Italie,
+tranant par le monde le fantme errant du dernier pape.</p>
+
+<p>Un grognement sourd, un juron touff de Santobono
+accueillit cette effroyable prdiction. Mais le train tait
+arriv en gare; et, parmi les quelques voyageurs qui<a name="page_477" id="page_477"></a>
+venaient d'en descendre, Pierre distinguait un petit abb,
+dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
+C'tait l'abb Eufemio, le secrtaire du cardinal. Quand
+il eut aperu celui-ci au balcon, il lcha tout respect humain,
+il se mit courir, pour gravir la rue en pente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici Eufemio! s'cria Son minence, frmissante
+d'anxit. Nous allons savoir, nous allons savoir
+enfin!</p>
+
+<p>Le secrtaire s'tait engouffr sous la porte, et il dut
+monter si vivement, que Pierre, presque aussitt, le vit
+traverser hors d'haleine le salon d'attente, o il se trouvait,
+puis disparatre dans le cabinet du cardinal. Celui-ci
+avait quitt le balcon pour aller la rencontre de son
+messager; mais il y revint, au milieu de questions,
+d'exclamations, de tout un tumulte, caus par les mauvaises
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est bien vrai, la nuit a t mauvaise, Sa
+Saintet n'a pas dormi un instant... Des coliques, vous
+a-t-on racont? Mais, son ge, rien n'est plus grave,
+a peut l'emporter en deux heures... Et les mdecins, que
+disent-ils?</p>
+
+<p>La rponse ne parvint pas Pierre. Seulement, il comprit
+en entendant le cardinal reprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les mdecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs,
+quand ils ne veulent plus parler, c'est que la mort n'est
+pas loin... Mon Dieu! quel malheur, si la catastrophe ne
+peut tre recule de quelques jours!</p>
+
+<p>Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur
+Rome, l-bas, regardant de toute son angoisse ambitieuse
+le dme de Saint-Pierre, la petite tache tincelante,
+peine grande comme l'ongle du petit doigt, au milieu de
+l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation,
+si le pape tait mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'
+tendre le bras pour prendre dans le creux de sa main la
+Ville ternelle, la Ville sacre, qui ne tenait pas plus de
+place, l'horizon, qu'un tas de gravier, jet l par la<a name="page_478" id="page_478"></a>
+pelle d'un enfant. Dj, il rvait du conclave, lorsque les
+dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien,
+immobile, souverain, le couronnerait de pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez raison, mon cher, s'cria-t-il en
+s'adressant Santobono, il faut agir, c'est pour le salut
+de l'glise... Et puis, il n'est pas possible que le ciel ne
+soit pas avec nous, qui voulons uniquement son triomphe.
+S'il le faut, au moment suprme, il saura bien foudroyer
+l'Antchrist.</p>
+
+<p>Alors, pour la premire fois, Pierre entendit nettement
+Santobono, qui disait d'une voix rude, avec une sorte de
+sauvage dcision:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!</p>
+
+<p>Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus.
+Le balcon tait vide, et son attente recommena,
+dans le salon ensoleill, d'une gaiet calme et dlicieuse.
+Brusquement, la porte du cabinet de travail s'ouvrit
+toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut tonn
+de trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les
+deux prtres, qui s'en taient alls par une autre porte.</p>
+
+<p>Dans la vive lumire blonde, le cardinal tait debout
+prs d'une fentre, avec sa face colore au nez fort, aux
+grosses lvres, son air de jeunesse trapue et vigoureuse,
+malgr ses soixante ans. Il avait repris le sourire paternel
+dont il accueillait les plus humbles, par bonne politique.
+Et, tout de suite, ds que Pierre se fut inclin et eut
+bais l'anneau, il lui indiqua une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous
+venez pour cette malheureuse affaire de votre livre. Je
+suis bien heureux, bien heureux d'en causer avec vous.</p>
+
+<p>Lui-mme avait pris une chaise, devant cette fentre
+ouverte sur Rome, dont il semblait ne pouvoir s'loigner.
+Le prtre s'aperut qu'il ne l'coutait gure, les yeux de
+nouveau l-bas, vers la proie si chaudement dsire,
+pendant qu'il s'excusait d'tre venu le troubler dans son
+repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention tait<a name="page_479" id="page_479"></a>
+parfaite, il s'merveilla de la volont que cet homme devait
+avoir, pour paratre si calme, si dvou aux affaires des
+autres, lorsqu'un tel vent de tempte soufflait en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence daignera donc me pardonner...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma sant
+chancelante me retient ici... Je vais un peu mieux,
+d'ailleurs, et il est trs naturel que vous dsiriez me
+fournir des explications, dfendre votre &oelig;uvre, clairer
+mon jugement. Mme je m'tonnais de ne pas vous avoir
+encore vu, car je sais que votre foi est grande et que vous
+n'pargnez pas vos dmarches pour convertir vos juges...
+Parlez, cher fils, je vous coute, de toute la bonne joie
+que j'aurais vous absoudre.</p>
+
+<p>Et Pierre se laissa prendre ces bienveillantes paroles.
+Un espoir lui revint, celui de gagner sa cause le prfet
+de l'Index, tout-puissant. Il le jugeait dj d'une intelligence
+rare, d'une cordialit exquise, cet ancien nonce
+qui avait appris, Bruxelles d'abord, puis Vienne,
+l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait,
+en leur promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi
+retrouva-t-il une fois encore sa flamme d'aptre, pour
+exposer ses ides sur la Rome de demain, la Rome qu'il
+rvait, de nouveau matresse du monde, si elle revenait
+au christianisme de Jsus, dans l'ardent amour des petits
+et des humbles.</p>
+
+<p>Sanguinetti souriait, hochait doucement la tte, s'exclamait
+de ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;Trs bien, trs bien! c'est parfait... Ah! je pense
+comme vous, cher fils! On ne peut mieux dire... Mais
+c'est l'vidence mme, vous tes l avec tous les bons
+esprits.</p>
+
+<p>Puis, tout le ct posie le touchait profondment,
+disait-il. Il aimait passer, comme Lon XIII, par rivalit
+sans doute, pour un latiniste des plus distingus, et
+il avait vou Virgile une tendresse spciale et sans
+bornes.<a name="page_480" id="page_480"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui
+revient, consolant les pauvres que l'hiver a glacs, oh! je
+l'ai relue trois fois! Et vous doutez-vous que vous tes
+plein de tournures latines? J'ai not chez vous plus de cinquante
+expressions qu'on retrouverait dans les glogues.
+Un charme, votre livre, un vrai charme!</p>
+
+<p>Comme il n'tait point sot, et qu'il sentait l, dans ce
+petit prtre, une grande intelligence, il finissait par s'intresser,
+non pas lui, mais au profit quelconque qu'il y
+avait peut-tre tirer de lui. C'tait, dans sa fivre d'intrigues,
+sa continuelle proccupation, tirer des autres,
+des cratures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
+apportaient d'utile son propre triomphe. Et il se dtournait
+un instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur,
+l'coutait parler, en se demandant quoi il
+pourrait bien l'employer, tout de suite, dans la crise qu'il
+traversait, ou plus tard, quand il serait pape. Mais le
+prtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
+pouvoir temporel de l'glise et de prononcer les mots
+malencontreux de religion nouvelle.</p>
+
+<p>D'un geste, le cardinal l'arrta, toujours souriant, sans
+rien perdre de son amabilit, bien que sa rsolution,
+prise depuis longtemps, ft ds lors confirme et dfinitive.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien
+des points, et je suis souvent avec vous, oh! tout fait...
+Seulement, voyons, vous ignorez sans doute que je suis
+ici le protecteur de Lourdes. Alors, aprs la page que
+vous avez crite sur la Grotte, comment voulez-vous que
+je me prononce pour vous, contre les Pres?</p>
+
+<p>Pierre fut atterr par ce fait, qu'il ignorait en effet.
+Personne n'avait eu la prcaution de l'avertir. A Rome,
+les &oelig;uvres catholiques du monde entier ont chacune
+pour protecteur un cardinal, dsign par le Saint-Pre,
+charg de la reprsenter et de la dfendre au besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Ces bons Pres! continua doucement Sanguinetti,<a name="page_481" id="page_481"></a>
+vous leur avez fait beaucoup de peine, et vraiment nous
+avons les mains lies, nous ne pouvons augmenter leur
+chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de messes
+qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de
+nos pauvres prtres qui mourrait de faim.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu' s'incliner. Pierre se heurtait une fois
+de plus cette question d'argent, la ncessit o se
+trouvait le Saint-Sige d'assurer son budget, bon an mal
+an. C'tait toujours le servage du pape, que la perte de
+Rome avait libr du souci de rgner, mais que sa gratitude
+force pour les aumnes reues, clouait quand
+mme la terre. Les besoins taient si grands, que
+l'argent rgnait, tait la puissance souveraine, devant
+laquelle tout pliait en cour de Rome.</p>
+
+<p>Sanguinetti se leva pour donner cong au visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous
+dsesprez pas. Je n'ai d'ailleurs que ma voix, je
+vous promets de tenir compte des excellentes explications
+que vous venez de me fournir... Et qui sait?
+si Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme malgr
+nous!</p>
+
+<p>C'tait son ordinaire tactique, il avait pour principe de
+ne jamais pousser personne bout, en renvoyant les gens
+sans espoir. A quoi bon dire celui-ci que la condamnation
+de son livre tait chose faite et que le seul parti
+prudent serait de le dsavouer? Il n'y avait qu'un sauvage,
+comme Boccanera, pour souffler la colre sur les
+mes de feu et les jeter la rbellion.</p>
+
+<p>&mdash;Esprez, esprez! rpta-t-il avec son sourire, en
+ayant l'air de sous-entendre une foule de choses heureuses,
+qu'il ne pouvait dire.</p>
+
+<p>Pierre, profondment touch, se sentit renatre. Il
+oubliait mme la conversation qu'il avait surprise, cette
+pret d'ambition, cette rage sourde contre le rival redout.
+Et puis, chez les puissants, l'intelligence ne pouvait-elle
+tenir lieu de c&oelig;ur? Si celui-ci tait pape un jour,<a name="page_482" id="page_482"></a>
+et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-tre le pape
+attendu, acceptant la tche de rorganiser l'glise des
+tats-Unis d'Europe, matresse spirituelle du monde?
+Il le remercia avec motion, s'inclina et le laissa son
+rve, debout devant cette fentre grande ouverte, d'o
+Rome lui apparaissait au loin toute prcieuse et luisante
+comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans
+le resplendissement du soleil d'automne.</p>
+
+<p>Il tait prs d'une heure, lorsque Pierre et le comte
+Prada purent enfin djeuner, une des petites tables du
+restaurant, o ils s'taient donn rendez-vous. Leurs
+affaires les avaient retards l'un et l'autre. Mais le comte
+paraissait fort gai, ayant rgl son avantage des questions
+fcheuses; et le prtre lui-mme, repris d'esprance,
+s'abandonnait, se laissait dlicieusement vivre,
+dans la douceur de ce dernier beau jour. Aussi le djeuner
+fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
+peinte en bleu et en rose, absolument dserte cette
+poque de l'anne. Des Amours volaient au plafond, des
+paysages rappelant de loin les Chteaux romains dcoraient
+les murs. Et ils mangrent des choses fraches, ils
+burent de ce vin de Frascati, qui a un got brl de
+terroir, comme si les anciens volcans avaient laiss la
+terre un peu de leur flamme.</p>
+
+<p>Longuement, la conversation roula sur les monts
+Albains, dont la grce farouche domine si heureusement
+la plate Campagne romaine, pour le plaisir des yeux.
+Pierre, qui avait fait la classique excursion en voiture,
+de Frascati Nemi, tait rest sous le charme; et il en
+parlait encore avec feu. C'tait d'abord l'adorable chemin
+de Frascati Albano, montant et descendant au flanc
+des collines, plantes de roseaux, de vignes et d'oliviers,
+parmi lesquels s'ouvraient de continuelles chappes sur
+l'immensit houleuse de la Campagne. A gauche, le village
+de Rocca di Papa, en amphithtre, blanchissait sur un
+mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronn de grands<a name="page_483" id="page_483"></a>
+arbres sculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se
+retournait vers Frascati, on apercevait, trs haut, la
+lisire d'un bois de pins, les ruines lointaines de Tusculum,
+de grandes ruines rousses, cuites par des sicles
+de soleil, et d'o la vue sans bornes devait tre admirable.
+Puis, on traversait Marino, la grande rue en
+pente, la vaste glise, au vieux palais noirci et demi
+mang des Colonna. Puis, aprs un bois de chnes verts,
+on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
+les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre ct des
+eaux immobiles, clair miroir; le Monte Cave gauche,
+avec Rocca di Papa et Palazzola; et Castel-Gandolfo
+droite, dominant le lac, comme du haut d'une falaise.
+Dans le cratre teint, ainsi qu'au fond d'une coupe de
+verdure gante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe
+de mtal fondu, que le soleil moirait d'or d'un ct,
+tandis que l'autre moiti, dans l'ombre, tait noire. Et
+la route montait ensuite, jusqu' Castel-Gandolfo, perch
+sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la
+mer, toujours rafrachi par une brise, mme aux heures
+les plus brlantes de l't, autrefois clbre par sa villa
+des Papes, o Pie IX aimait vivre des journes d'indolence,
+o Lon XIII n'est jamais venu. Et la route
+descendait ensuite; et les chnes verts recommenaient,
+des chnes verts fameux par leur normit, une double
+range de colosses, de monstres aux membres tordus,
+deux ou trois fois centenaires; et l'on arrivait enfin
+Albano, une petite ville moins nettoye, moins modernise
+que Frascati, un coin de terroir qui a gard un peu
+de son odeur d'ancienne sauvagerie; et c'tait encore
+l'Arricia, avec le palais Chigi, des coteaux couverts de
+forts, des ponts enjambant des gorges dbordantes d'ombrages;
+et c'tait encore Genzano, c'tait encore Nemi,
+de plus en plus reculs et farouches, perdus au milieu
+des rocs et des arbres.</p>
+
+<p>Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaable Pierre en avait<a name="page_484" id="page_484"></a>
+gard, ce Nemi au bord de son lac, ce Nemi dlicieux de
+loin, d'une apparition si charmeresse, vocatrice des
+anciennes lgendes, des villes fes nes dans la verdure
+du mystre des eaux, et d'une salet repoussante
+quand on l'aborde enfin, croulant de partout, domin
+encore par la tour des Orsini, comme par le gnie mauvais
+des anciens ges, qui semble y maintenir les m&oelig;urs
+froces, les passions violentes et les coups de couteau! Il
+tait de l, ce Santobono, dont le frre avait tu, et qui lui-mme
+semblait brler d'une flamme meurtrire, avec ses
+yeux de crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le
+lac rond comme une lune teinte, tombe l, dans ce
+fond de cratre, cette coupe plus profonde et plus troite
+qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une vigueur et
+d'une densit prodigieuses! Les pins, les ormes, les
+saules, en un flot vert de branches qui s'crasent, descendent
+jusqu' la rive. Cette fcondit formidable nat
+des continuelles vapeurs d'eau qui se dgagent, sous
+l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent dans
+ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidit
+chaude et lourde, les alles des jardins environnants
+se verdissent de mousses, des brouillards pais emplissent
+souvent le matin l'immense coupe d'une vapeur blanche,
+comme d'un lait fumeux de sorcire, aux louches malfices.
+Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant
+ce lac o paraissent dormir des atrocits anciennes, toute
+une religion mystrieuse d'abominables pratiques, au
+milieu de l'admirable dcor. Il l'avait vu, l'approche du
+soir, dans l'ombre de sa ceinture de forts, tel qu'une
+plaque de mtal terni, noir et argent, d'une immobilit
+pesante; et cette eau trs claire, mais si profonde, cette
+eau dserte, sans une barque, cette eau morte, auguste
+et spulcrale, lui avait laiss une indicible tristesse, une
+mlancolie en mourir, la dsesprance des grands ruts
+solitaires, la terre et les eaux gonfles de la douleur
+muette des germes, inquitantes de fcondit. Ah! ces<a name="page_485" id="page_485"></a>
+bords noirs qui s'enfonaient, ce lac morne et noir qui
+gisait, l-bas, au fond!</p>
+
+<p>Le comte Prada s'tait mis rire de cette impression.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous
+les jours. Je l'ai vu, par des temps gris, couleur de
+plomb; et les grands soleils, tout en l'clairant, ne
+l'animent gure. Pour mon compte, je sais que je prirais
+d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute
+nue. Mais il a pour lui les potes et les femmes romanesques,
+celles qui adorent les grands amours passionns,
+aux dnouements tragiques.</p>
+
+<p>Puis, comme les deux convives s'taient levs de table,
+pour aller prendre le caf sur une terrasse, la conversation
+changea.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez
+vous rendre la rception du prince Buongiovanni? Ce
+sera, pour un tranger, un spectacle curieux, que je vous
+conseille de ne pas manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une invitation, rpondit Pierre. C'est un
+de mes amis, monsieur Narcisse Habert, un attach de
+notre ambassade, qui me l'a procure et qui, du reste,
+doit m'y conduire.</p>
+
+<p>En effet, il devait y avoir, le soir mme, une fte au
+palais Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas
+comme il ne s'en donne que deux ou trois par hiver. On
+racontait que celui-ci dpasserait tout en magnificence,
+car il avait lieu l'occasion des fianailles de Celia, la
+petite princesse. Brusquement, le prince, aprs avoir
+gifl sa fille, disait-on, et avoir lui-mme couru des
+risques srieux d'apoplexie, dans une crise d'effroyable
+colre, venait de cder devant le tranquille et doux enttement
+de la jeune fille, en consentant son mariage
+avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et
+tous les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que
+le monde noir, en taient bouleverss.</p>
+
+<p>Le comte Prada s'gayait de nouveau.<a name="page_486" id="page_486"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi,
+j'en suis enchant, pour mon bon cousin Attilio, qui est
+vraiment un trs honnte et trs charmant garon. Et
+rien au monde ne me ferait manquer l'entre, dans les
+antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle
+Sacco, qui vient enfin de dcrocher le portefeuille de
+l'Agriculture. Ce sera vraiment extraordinaire et superbe...
+Ce matin, mon pre, qui prend tout au srieux, m'a dit
+qu'il n'en avait pas ferm l'&oelig;il de la nuit.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, pour reprendre aussitt:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, il est dj deux heures et demie, vous
+n'aurez plus un train avant cinq heures. Et vous ne savez
+pas ce que vous devriez faire? ce serait de rentrer
+Rome avec moi, en voiture.</p>
+
+<p>Mais Pierre se rcriait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, merci mille fois! Je dne avec mon ami
+Narcisse, je ne puis m'attarder.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous
+allons partir trois heures, nous serons Rome avant
+cinq heures... Il n'y a pas de promenade plus dlicieuse
+ faire, quand le jour tombe, et, voyons! je vous promets
+un admirable coucher de soleil.</p>
+
+<p>Il fut si pressant que le prtre dut accepter, gagn dcidment
+par tant d'amabilit et de belle humeur. Ils passrent
+encore une heure fort agrable, causer de Rome,
+de l'Italie, de la France. Ils taient remonts un instant
+dans Frascati, o le comte voulait revoir un entrepreneur.
+Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
+mollement bercs cte cte, sur les coussins de la victoria,
+au trot lger des deux chevaux. C'tait dlicieux,
+en effet, ce retour Rome, au travers de l'immense Campagne
+nue, sous le grand ciel limpide, par cette fin
+exquise de la plus douce des journes d'automne.</p>
+
+<p>Mais d'abord, grande allure, la victoria dut descendre
+les pentes de Frascati, entre de continuels champs
+de vignes et des bois d'oliviers. La route pave tournait,<a name="page_487" id="page_487"></a>
+peu frquente: peine quelques paysans en vieux chapeaux
+de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attele
+d'un ne; c'tait seulement le dimanche que les dbits de
+vin se peuplaient et que les artisans leur aise venaient
+manger le chevreau dans les bastides d'alentour. On passa
+devant une fontaine monumentale, un coude du chemin.
+Tout un troupeau de moutons dfila, barra un instant le
+passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de
+l'immense Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait
+dans les vapeurs violettes du soir, semblait s'enfoncer
+peu peu, mesure que la voiture descendait davantage.
+Il vint un moment o elle ne fut plus, au ras de l'horizon,
+qu'une mince raie grise, peine toile de blanc
+par quelques faades ensoleilles. Puis, elle s'abma en
+terre, elle se noya sous la houle des champs infinis.</p>
+
+<p>Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrire
+elle les monts Albains, tandis qu' droite, gauche,
+en face, commenait la mer des prairies et des chaumes.
+Et ce fut alors que le comte, s'tant pench, s'cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voyez donc en avant, l-bas, notre homme
+de ce matin, le Santobono en personne... Hein? quel
+gaillard, comme il marche! Mes chevaux ont peine le
+rattraper.</p>
+
+<p>Pierre se pencha son tour. C'tait bien le cur de
+Sainte-Marie des Champs, grand et noueux, comme taill
+ coups de serpe, dans sa longue soutane noire. Sous la
+fine lumire, le clair soleil blond qui l'inondait, il faisait
+une dure tache d'encre; et il allait d'un tel pas, rgulier
+et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout
+de son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on
+distinguait mal.</p>
+
+<p>Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna
+l'ordre au cocher de ralentir; et il engagea la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, l'abb! vous allez bien?</p>
+
+<p>&mdash;Trs bien, monsieur le comte. Mille grces!<a name="page_488" id="page_488"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et o courez-vous donc si gaillardement?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je vais Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Rome? Si tard!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'y serai presque aussitt que vous. La route ne
+me fait pas peur, et c'est de l'argent vite gagn.</p>
+
+<p>Il ne perdait pas une enjambe, tournant peine la
+tte, allongeant le pas, le long des roues; si bien que
+Prada, mis en joie par la rencontre, dit tout bas Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, il nous amusera.</p>
+
+<p>Puis, voix haute:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous allez Rome, l'abb, montez donc, il
+y a une place pour vous.</p>
+
+<p>Immdiatement, sans se faire prier davantage, Santobono
+accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, mille grces!... a vaut encore mieux
+de ne point user ses souliers.</p>
+
+<p>Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec
+une brusque humilit la place que Pierre voulait poliment
+lui cder prs du comte. Ceux-ci venaient enfin de reconnatre,
+dans l'objet qu'il portait, un petit panier plein de
+figues, joliment arrang et recouvert de feuilles.</p>
+
+<p>Les chevaux taient repartis un trot plus vif, la voiture
+roulait sur la belle route plate.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous allez Rome? reprit le comte, pour
+faire causer le cur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vais porter Son minence rvrendissime
+le cardinal Boccanera ces quelques figues, les dernires
+de la saison, dont j'avais promis de lui faire le petit
+cadeau.</p>
+
+<p>Il avait pos sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement
+entre ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une
+chose fragile et rare.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai,
+elles sont tout miel... Mais dbarrassez-vous donc, vous
+n'allez pas les garder sur vos genoux jusqu' Rome. Donnez-les-moi,
+je vais les mettre dans la capote.<a name="page_489" id="page_489"></a></p>
+
+<p>Il s'agita, les dfendit, ne voulut absolument pas s'en
+sparer.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grces! mille grces!... Elles ne me gnent,
+pas du tout, elles sont trs bien l, et je suis sr de cette
+faon qu'il ne leur arrivera pas d'accident.</p>
+
+<p>Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin
+amusait beaucoup Prada, qui poussait le coude de
+Pierre. Il demanda de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Et le cardinal les aime, vos figues?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, Son minence daigne les
+adorer. Autrefois, lorsqu'elle passait l't la villa, elle
+ne voulait pas en manger d'un autre arbre. Alors, vous
+comprenez, a ne me cote gure de lui faire plaisir, du
+moment que je connais son got.</p>
+
+<p>Mais il avait jet sur Pierre un regard si aigu, que le
+comte sentt la ncessit de les prsenter l'un l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Froment est justement descendu au
+palais Boccanera, o il loge depuis trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais, dit avec tranquillit Santobono. J'ai
+vu monsieur l'abb chez Son minence, un jour o, dj,
+j'tais all porter des figues. Seulement, elles taient
+moins mres. Celles-ci sont parfaites.</p>
+
+<p>Il eut un regard de complaisance sur le petit panier,
+qu'il parut serrer plus troitement entre ses doigts
+normes, couverts de poils fauves. Et il se fit un silence,
+tandis que la Campagne se droulait sans fin, aux deux
+bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas
+un mur, pas un arbre, rien que les ondulations vastes,
+dont l'approche de l'hiver commenait verdir les herbes
+maigres et rases. Une tour, une ruine demi croule,
+qui apparut gauche, prit tout coup une importance
+extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de
+la ligne plate, illimite de l'horizon. Puis, droite, dans
+un grand parc, ferm de pieux, se montrrent de lointaines
+silhouettes de b&oelig;ufs et de chevaux; d'autres b&oelig;ufs,
+attels encore, rentraient lentement du labour, sous les<a name="page_490" id="page_490"></a>
+piqres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lanc au
+galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son
+coup d'&oelig;il du soir, travers les terres laboures. La
+route par moments se peuplait. Un biroccino, trs lgre
+voiture deux grandes roues, avec un simple sige pos
+sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps
+autre, la victoria dpassait un carrotino, la charrette basse,
+dans laquelle le paysan, abrit sous une sorte de tente
+aux couleurs vives, apportait Rome le vin, les lgumes,
+les fruits des Chteaux romains. On entendait de loin les
+clochettes grles des chevaux, s'en allant d'eux-mmes,
+par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
+dormait poings ferms. Des femmes rentraient
+par groupes de trois ou quatre, la jupe releve, les cheveux
+nus et noirs, avec des fichus carlates. Et la route
+se vidait ensuite, et le dsert se faisait de plus en plus,
+sans un passant, sans une bte, pendant des kilomtres,
+sous le ciel rond et infini, o descendait le soleil oblique,
+l-bas, au bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose
+et triste.</p>
+
+<p>&mdash;Et le pape, l'abb? demanda soudain Prada; est-il
+mort?</p>
+
+<p>Santobono ne s'effara mme pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'espre bien, dit-il simplement, que Sa Saintet a
+encore de longs jours vivre, pour le triomphe de l'glise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin,
+chez votre vque, le cardinal Sanguinetti?</p>
+
+<p>Cette fois, le cur ne put rprimer un lger tressaillement.
+On l'avait donc vu? Lui, dans sa hte, n'avait pas
+remarqu ces deux passants, qui venaient derrire son
+dos, sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rpondit-il, en se remettant tout de suite, on
+ne sait jamais au juste si les nouvelles sont bonnes ou
+mauvaises... Il parat que Sa Saintet a pass une assez
+pnible nuit, et je fais des v&oelig;ux pour que la nuit prochaine
+soit meilleure.<a name="page_491" id="page_491"></a></p>
+
+<p>Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler
+ lui Sa Saintet, il ne laisserait pas son troupeau sans
+pasteur, il aurait dj choisi et marqu le Souverain Pontife
+de demain.</p>
+
+<p>Cette belle rponse accrut encore la joie de Prada.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, l'abb, vous tes extraordinaire... Alors,
+vous pensez que les papes se font ainsi par la grce de
+Dieu? Le pape de demain est nomm l-haut, n'est-ce pas?
+et il attend, simplement. Je m'imaginais, moi, que les
+hommes se mlaient un peu de l'affaire... Mais peut-tre
+savez-vous dj quel est le cardinal lu d'avance par la
+faveur divine!</p>
+
+<p>Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui
+laissaient du reste le prtre dans un calme parfait. Ce dernier
+finit mme par rire, lui aussi, lorsque le comte,
+faisant allusion l'ancienne passion que le peuple joueur
+de Rome mettait, lors de chaque conclave, parier sur
+l'lu probable, lui dit qu'il y aurait l, pour lui, une
+fortune gagner, s'il tait dans le secret de Dieu. Puis, il
+fut question des trois soutanes blanches, de trois grandeurs
+diffrentes, qui attendaient dans une armoire du
+Vatican, toujours prtes: serait-ce cette fois la petite, la
+grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
+maladie srieuse du pape rgnant, c'tait ainsi une motion
+extraordinaire, un rveil aigu de toutes les ambitions,
+de toutes les intrigues, ce point que, non seulement
+dans le monde noir, mais encore dans la ville entire, il
+n'y avait plus d'autre curiosit, d'autre entretien, d'autre
+occupation, que pour discuter les titres des cardinaux et
+peur prdire celui qui l'emporterait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez,
+vous, je veux absolument que vous me disiez... Sera-ce
+le cardinal Moretta?</p>
+
+<p>Santobono, malgr son vidente volont de rester digne
+et dsintress, en bon prtre pieux, se passionnait peu <a name="page_492" id="page_492"></a>
+peu, cdait sa flamme intrieure. Et cet interrogatoire
+l'acheva, il ne put se contenir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Moretta, allons donc! il est vendu toute l'Europe!</p>
+
+<p>&mdash;Sera-ce le cardinal Bartolini?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est us
+ tout vouloir et ne jamais rien obtenir!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sera-ce le cardinal Dozio?</p>
+
+<p>&mdash;Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait
+dsesprer de notre sainte glise, car il n'y a pas d'esprit
+plus bas ni plus mchant!</p>
+
+<p>Prada leva les mains, comme s'il tait bout de candidats
+srieux. Il mettait un malin plaisir ne pas nommer
+le cardinal Sanguinetti, le candidat certain du cur, pour
+exasprer celui-ci davantage. Puis, soudain, il parut avoir
+trouv, il s'cria gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal
+Boccanera!</p>
+
+<p>Du coup, Santobono fut touch en plein c&oelig;ur, dans sa
+rancune, dans sa foi de patriote. Dj, sa bouche terrible
+s'ouvrait, il allait crier non, non! de toute sa force. Mais
+il parvint retenir le cri, rduit au silence, avec son
+cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que ses
+deux mains serrrent, le briser; et l'effort qu'il dut
+faire, le laissa si frmissant, qu'il fut forc d'attendre,
+avant de rpondre d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Son minence rvrendissime le cardinal Boccanera
+est un saint homme, digne du trne, et je craindrais seulement
+qu'il n'apportt la guerre, dans sa haine contre
+notre Italie nouvelle.</p>
+
+<p>Mais Prada voulut aggraver la blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop
+pour ne pas vous rjouir de ses chances. Et je crois que,
+cette fois, nous sommes dans le vrai, car tout le monde
+est convaincu que le conclave n'en peut nommer un autre...
+Allons, il est trs grand, ce sera la grande soutane blanche
+qui servira.<a name="page_493" id="page_493"></a></p>
+
+<p>&mdash;La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono
+sourdement et comme malgr lui, moins pourtant...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion.
+Et Pierre, qui coutait en silence, s'merveilla, car il se
+rappelait la conversation qu'il avait surprise, chez le cardinal
+Sanguinetti. videmment, les figues n'taient qu'un
+prtexte pour forcer la porte du palais Boccanera, o
+quelque familier, l'abb Paparelli sans doute, pouvait
+seul donner des renseignements certains son ancien
+camarade. Mais quel empire cet exalt avait sur lui-mme,
+dans les mouvements les plus dsordonns de son me!</p>
+
+<p>Aux deux cts de la route, la Campagne continuait
+drouler l'infini ses nappes d'herbe, et Prada regardait
+sans voir, devenu srieux et songeur. Il acheva tout haut
+ses rflexions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qu'on dira, l'abb, s'il meurt cette
+fois... a ne sent gure bon, ce brusque malaise, ces
+coliques, ces nouvelles qu'on cache... Oui, oui, le poison,
+comme pour les autres.</p>
+
+<p>Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonn!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le poison, encore! cria-t-il.</p>
+
+<p>Effar, il les contemplait tous les deux. Le poison
+comme aux temps des Borgia, comme dans un drame
+romantique, la fin de notre dix-neuvime sicle! Cette
+imagination lui semblait la fois monstrueuse et ridicule.</p>
+
+<p>Santobono, la face devenue immobile, impntrable, ne
+rpondit pas. Mais Prada hocha la tte, et la conversation
+ne fut plus qu'entre lui et le jeune prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est
+reste vivace et trs grande. Ds qu'une mort y parat
+inexplicable, trop prompte ou accompagne de circonstances
+tragiques, la premire pense est unanime, tout le
+monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de
+ville, je crois, o les morts subites soient plus frquentes,
+je ne sais au juste pour quelles causes, les fivres, dit-on...<a name="page_494" id="page_494"></a>
+Oui, oui, le poison avec toute sa lgende, le poison qui
+tue comme la foudre et ne laisse pas de trace, la fameuse
+recette lgue d'ge en ge, sous les empereurs et sous
+les papes, et jusqu' nos jours de bourgeoise dmocratie.</p>
+
+<p>Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-mme,
+dans sa terreur sourde, de race et d'ducation. Et
+il citait des faits. Les dames romaines se dbarrassaient
+de leurs maris ou de leurs amants, en employant le venin
+d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste s'adressait aux
+plantes, faisait bouillir une plante qui devait tre l'aconit.
+Aprs les Borgia, la Toffana vendait, Naples, dans des
+fioles dcores de l'image de saint Nicolas de Bari, une
+eau clbre, base d'arsenic sans doute. Et c'taient encore
+des histoires extraordinaires, des pingles la piqre
+foudroyante, une coupe de vin qu'on empoisonnait en y
+effeuillant une rose, une bcasse qu'un couteau prpar
+partageait en deux et dont la moiti contamine tuait l'un
+des deux convives.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un
+ami dont la fiance, l'glise, le jour du mariage, est
+tombe morte pour avoir simplement respir un bouquet
+de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que la
+fameuse recette se soit rellement transmise et reste
+connue de quelques initis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de
+progrs. Si les anciens croyaient des poisons mystrieux,
+c'tait qu'ils manquaient de tout moyen d'analyse. Aujourd'hui,
+la drogue des Borgia mnerait droit en cour
+d'assises le naf qui s'en servirait. Ce sont des contes
+dormir debout, et c'est peine si les bonnes gens les
+tolrent encore dans les romans-feuilletons.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gn.
+Vous avez sans doute raison... Seulement, allez donc
+dire cela, tenez! votre hte, au cardinal Boccanera, qui
+a tenu dans ses bras un vieil ami lui, tendrement aim,
+monsignor Gallo, mort l't dernier, en deux heures.<a name="page_495" id="page_495"></a></p>
+
+<p>&mdash;En deux heures, une congestion crbrale suffit, et
+un anvrisme tue mme en deux minutes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pens devant
+les longs frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se
+creusaient, ce masque d'pouvante o il ne retrouvait plus
+rien de son ami. Il en a la conviction absolue, monsignor
+Gallo a t empoisonn, parce qu'il tait son confident
+le plus cher, son conseiller toujours cout, dont les
+sages avis taient des garants de victoire.</p>
+
+<p>L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa
+directement Santobono, qui achevait de le troubler par
+son impassibilit irritante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est imbcile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur
+le cur, vous croyez ces affreuses histoires?</p>
+
+<p>Pas un poil du prtre ne bougea. Il ne desserra pas ses
+grosses lvres violentes, il ne dtourna pas ses yeux de
+flamme noire, qu'il tenait fixs sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs,
+continuait donner des exemples. Et monsignor
+Nazzarelli, qu'on avait trouv dans son lit, rduit et calcin
+comme un charbon! et monsignor Brando, frapp
+Saint-Pierre mme, pendant les vpres, mort dans la
+sacristie, vtu de ses habits sacerdotaux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant,
+que je finirai par trembler, moi aussi, et par ne plus oser
+manger que des &oelig;ufs la coque, dans votre terrible Rome!</p>
+
+<p>Cette boutade les gaya un instant, le comte et lui. Et
+c'tait vrai, une terrible Rome se dgageait de leur conversation,
+la ville ternelle du crime, du poignard et du
+poison, o, depuis plus de deux mille ans, depuis le premier
+mur bti, la rage du pouvoir, l'apptit furieux de
+possder et de jouir, avait arm les mains, ensanglant
+le pav, jet des victimes au Tibre ou dans la terre.
+Assassinats et empoisonnements sous les empereurs, empoisonnements
+et assassinats sous les papes, le mme flot
+d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans
+la gloire souveraine du soleil.<a name="page_496" id="page_496"></a></p>
+
+<p>&mdash;N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs
+prcautions n'ont peut-tre pas tort. On dit que plus d'un
+cardinal frissonne et se mfie. J'en sais un qui ne mange
+rien que les viandes achetes et prpares par son cuisinier.
+Et, quant au pape, s'il a des inquitudes...</p>
+
+<p>Pierre eut un nouveau cri de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le pape lui-mme! le pape a la crainte du
+poison!</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! mon cher abb, on le prtend du moins. Il
+est certainement des jours o il se voit le premier menac.
+Ne savez-vous pas que l'ancienne croyance, Rome,
+est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que, lorsqu'il
+s'entte ne pas mourir temps, on l'aide? Sa place
+est naturellement au ciel, ds qu'un pape tombe en enfance,
+devient une gne, mme un danger pour l'glise
+par sa snilit. Les choses, d'ailleurs, sont faites trs
+proprement, le moindre rhume est le prtexte dcent
+pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trne de
+Saint-Pierre.</p>
+
+<p>A ce propos, il ajouta de curieux dtails. Un prlat,
+disait-on, voulant calmer les craintes de Sa Saintet,
+avait imagin tout un systme de prcautions, entre autres
+une petite voiture cadenasse pour les provisions destines
+ la table pontificale, trs frugale du reste. Mais cette
+voiture tait reste l'tat de simple projet.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut
+bien mourir un jour, surtout lorsque c'est pour le bien
+de l'glise... N'est-ce pas, l'abb?</p>
+
+<p>Depuis un instant, Santobono, dans son immobilit,
+avait baiss les regards, comme s'il et examin sans fin
+le petit panier de figues, qu'il tenait sur ses genoux avec
+tant de prcautions, tel qu'un saint sacrement. Interpell
+d'une faon si directe et si vive, il ne put viter de relever
+les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence, il
+se contenta d'incliner longuement la tte.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, l'abb, rpta Prada, que c'est Dieu<a name="page_497" id="page_497"></a>
+seul, et non le poison, qui fait mourir?... On raconte
+que telle a t la dernire parole du pauvre monsignor
+Gallo, quand il a expir dans les bras de son ami, le cardinal
+Boccanera.</p>
+
+<p>Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tte.
+Et tous trois se turent, songeurs.</p>
+
+<p>La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensit
+nue de la Campagne. Toute droite, la route paraissait
+aller l'infini. A mesure que le soleil descendait vers
+l'horizon, des jeux d'ombre et de lumire marquaient
+davantage les vastes ondulations des terrains, qui se succdaient
+ainsi, d'un vert rose et d'un gris violtre, jusqu'aux
+bords lointains du ciel. Le long de la route,
+droite, gauche, il n'y avait toujours que de grands chardons
+schs, des fenouils gants aux ombelles jaunes.
+Puis, ce fut encore, un moment, un attelage de quatre
+b&oelig;ufs, attards dans un labour, s'enlevant en noir sur
+l'air ple, d'une extraordinaire grandeur, au milieu de la
+morne solitude. Plus loin, des moutons en tas, dont le
+vent apportait l'pre odeur de suint, tachaient de brun
+les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
+seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce dsert
+silencieux, o semblait rgner la paix souveraine des
+morts. Mais il y eut un chant lger, des alouettes s'envolaient,
+une d'elles monta trs haut, tout en haut du ciel
+d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
+limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses
+tours et ses dmes, ainsi qu'une ville de marbre blanc,
+qui natrait d'un mirage parmi les verdures d'un jardin
+enchant.</p>
+
+<p>&mdash;Matteo, cria Prada son cocher, arrte-nous
+l'Osteria Romana.</p>
+
+<p>Et, s'adressant ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas
+des &oelig;ufs frais pour mon pre. Il les adore.</p>
+
+<p>On arrivait, et la voiture s'arrta. C'tait, au bord mme<a name="page_498" id="page_498"></a>
+de la route, une sorte d'auberge primitive, au nom
+sonore et fier: Antica Osteria Romana, simple relais
+pour les charretiers, o les chasseurs seuls se hasardaient
+ boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette
+et un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois,
+le petit peuple de Rome poussait jusque-l, venait s'y
+rjouir. Mais, en semaine, dans l'immense Campagne nue,
+des journes s'coulaient, sans qu'une me y entrt.</p>
+
+<p>Dj le comte sautait lestement de la voiture, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.</p>
+
+<p>L'osteria ne se composait que d'une longue construction
+basse, un seul tage; et l'on montait cet tage
+par un escalier extrieur, fait de grosses pierres, que les
+grands soleils avaient cuites. Toute la btisse, d'ailleurs,
+tait fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au rez-de-chausse,
+une salle commune, une remise, une curie,
+des hangars. A ct, prs d'un bouquet de pins parasols,
+l'arbre unique qui poussait dans le sol ingrat, se trouvait
+une tonnelle en roseaux, sous laquelle taient ranges
+cinq ou six tables de bois, quarries coups de hache.
+Et, comme fond ce coin de vie pauvre et morne, se dressait,
+derrire, un fragment d'aqueduc antique, dont les
+arches bantes sur le vide, croules demi, coupaient
+seules la ligne plate de l'horizon sans bornes.</p>
+
+<p>Mais le comte revint brusquement sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, l'abb, vous accepterez bien un verre de
+vin blanc. Je sais que vous tes un peu vigneron, et il y a
+ici un petit vin qu'il faut connatre.</p>
+
+<p>Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit
+ son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de
+Marino, qu'on rcolte dans une terre plus maigre que nos
+terres de Frascati.</p>
+
+<p>Et, comme il ne lchait toujours pas son panier de
+figues, l'emportant avec lui, le comte s'impatienta.<a name="page_499" id="page_499"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc
+dans la voiture!</p>
+
+<p>Le cur ne rpondit pas, marcha devant, tandis que
+Pierre se dcidait aussi descendre, curieux de voir une
+osteria, une de ces guinguettes du petit peuple, dont on
+lui avait parl.</p>
+
+<p>Prada tait connu, tout de suite une vieille femme
+s'tait montre, grande, sche, d'allure royale dans sa
+misrable jupe. L dernire fois, elle avait fini par trouver
+une demi-douzaine d'&oelig;ufs frais; et, cette fois, elle
+allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
+jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les
+coins.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe
+de vin blanc.</p>
+
+<p>Tous trois entrrent dans la salle commune. La nuit y
+tait dj noire. Bien que la saison chaude ft passe, on
+y entendait, ds le seuil, le ronflement sourd du vol des
+mouches. Une odeur cre de vin aigrelet et d'huile rance
+prenait la gorge. Et, ds que leurs yeux se furent un
+peu accoutums, ils purent distinguer la vaste pice,
+noircie, empuantie, meuble simplement de bancs et de
+tables, en gros bois, peine rabot. Elle semblait vide,
+tellement le silence y tait absolu, sous le vol des mouches.
+Il y avait pourtant l deux hommes, deux passants, immobiles
+et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
+basse, prs de la porte, dans le peu de jour qui entrait,
+la fille de la maison, une maigre fille jaune, tremblait de
+fivre, les deux mains serres entre les genoux, oisive.</p>
+
+<p>En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de
+se faire servir dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!</p>
+
+<p>Et la fille, pendant que la mre cherchait les &oelig;ufs et
+que le pre, sous un hangar voisin, raccommodait une
+roue, dut se lever en grelottant, pour porter la carafe de
+vin et les trois verres sur une des tables de la tonnelle.<a name="page_500" id="page_500"></a>
+Elle empocha les six sous de la carafe, elle retourna
+s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir t
+force de faire un tel voyage.</p>
+
+<p>Gaiement, lorsque tous trois se furent attabls, Prada
+emplit les verres, malgr les supplications de Pierre,
+incapable, disait-il, de boire ainsi du vin entre ses repas.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas,
+l'abb, qu'il est amusant, ce petit vin?... Voyons, la
+sant du pape, puisqu'il est souffrant!</p>
+
+<p>Santobono, aprs avoir vid son verre d'un trait, fit
+claquer sa langue. Il avait pos le panier par terre,
+ct de lui, d'une main douce, avec un soin paternel;
+et il enleva son chapeau, il respira largement. La soire
+tait vraiment dlicieuse, une puret de ciel admirable,
+un immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer
+sans fin de la Campagne, qui allait s'endormir dans une
+immobilit, une paix souveraine. Et le petit vent dont les
+souffles passaient, au travers du grand silence, avait un
+got exquis d'herbes et de fleurs sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagn
+par ce charme. Et quel dsert d'ternel repos, pour y
+oublier le reste du monde!</p>
+
+<p>Mais Prada, qui avait vid la carafe, en remplissant de
+nouveau le verre du cur, s'amusait fort, sans rien dire,
+d'une aventure, qu'il fut d'abord seul remarquer. Il
+avertit le jeune prtre d'un coup d'&oelig;il de gaie complicit;
+et, ds lors, tous deux en suivirent les pripties dramatiques.
+Quelques poules maigres erraient autour d'eux,
+dans l'herbe roussie, en qute des sauterelles. Or, une de
+ces poules, une petite poule noire, fine et luisante, d'une
+grande effronterie, ayant aperu le panier de figues, par
+terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant, quand
+elle fut tout prs, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
+cou, tournait la tte, dardait la braise de son &oelig;il rond.
+Enfin, la passion fut la plus forte; et, comme une figue se
+montrait entre deux feuilles, elle s'avana sans hte, en<a name="page_501" id="page_501"></a>
+levant les pattes trs haut; et, brusquement, elle allongea
+un grand coup de bec, elle troua la figue, qui saigna.</p>
+
+<p>Prada, heureux comme un enfant, put lcher l'clat de
+rire qu'il avait contenu grand'peine.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! l'abb, gare vos figues!</p>
+
+<p>Justement, Santobono achevait son second verre, la
+tte renverse, les yeux au ciel, dans une bate satisfaction.
+Il eut un sursaut, regarda, comprit en voyant la
+poule. Et ce fut tout un clat de colre, de grands gestes,
+des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait ce
+moment un autre coup de bec, ne lcha pas, piqua la
+figue, l'emporta, les ailes battantes, si prompte et si
+comique, que Prada et Pierre lui-mme rirent aux larmes,
+devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
+un instant, en la menaant du poing.</p>
+
+<p>&mdash;Voil ce que c'est que de ne pas avoir laiss le panier
+dans la voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prvenu,
+la poule mangeait tout.</p>
+
+<p>Sans rpondre, grondant encore de sourdes imprcations,
+le cur avait pos le panier sur la table; et il
+souleva les feuilles, rangea de nouveau les figues avec
+art, pour combler le trou; puis, les feuilles replaces,
+le mal rpar, il se calma.</p>
+
+<p>Il tait temps de repartir, le soleil s'abaissait l'horizon,
+la nuit tait proche. Aussi le comte finit-il par
+s'impatienter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et ces &oelig;ufs!</p>
+
+<p>Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit sa
+recherche. Il entra dans l'curie, visita ensuite la remise.
+La femme ne s'y trouvait point. Alors, il passa derrire
+la maison, pour jeter un coup d'&oelig;il sous les hangars.
+Mais, l, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrta
+net. Par terre, la petite poule noire gisait, foudroye,
+morte. Elle n'avait au bec qu'un mince flot de sang,
+violtre, et qui coulait encore.</p>
+
+<p>D'abord, il ne fut qu'tonn. Il se baissa, la toucha.<a name="page_502" id="page_502"></a>
+Elle tait tide, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans
+doute un coup de sang. Puis, aussitt, il devint affreusement
+ple, la vrit l'envahissait, le glaait. Comme dans
+un clair, il voquait Lon XIII malade, Santobono courant
+aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant
+ensuite pour Rome faire cadeau du panier de figues au
+cardinal Boccanera. Et il se rappelait la conversation
+depuis Frascati, la mort ventuelle du pape, les candidats
+possibles la tiare, les histoires lgendaires de
+poison qui terrorisaient encore les alentours du Vatican;
+et il revoyait le cur avec son petit panier sur les
+genoux, plein de soins paternels; et il revoyait la petite
+poule noire piquant dans le panier, se sauvant avec une
+figue au bec. La petite poule tait l, morte, foudroye.</p>
+
+<p>Sa conviction fut immdiate, absolue. Mais il n'eut pas
+mme le temps de se demander ce qu'il allait faire. Une
+voix, derrire lui, se rcriait.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?</p>
+
+<p>C'tait Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture,
+avait fait, lui aussi, le tour de la maison, pour
+regarder de plus prs le fragment d'aqueduc, demi
+croul parmi les pins parasols.</p>
+
+<p>Prada, frmissant comme s'il tait le coupable, rpondit
+par un mensonge, sans l'avoir prmdit, cdant
+une sorte d'instinct.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu
+bataille. Au moment o j'arrivais, cette autre poule que
+vous apercevez l-bas, s'est jete sur celle-ci pour avoir la
+figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un coup de bec,
+dfonc le crne... Vous voyez bien, le sang coule.</p>
+
+<p>Pourquoi disait-il ces choses? Il s'tonnait lui-mme
+en les inventant. Voulait-il donc rester matre de la situation,
+n'tre avec personne dans l'abominable confidence,
+pour agir ensuite son gr? C'tait la fois une gne
+honteuse devant un tranger, un got personnel de la
+violence qui mlait de l'admiration sa rvolte d'honnte<a name="page_503" id="page_503"></a>
+homme, un sourd besoin d'examiner la chose au point
+de vue de son intrt personnel, avant de prendre un parti.
+Honnte homme, il l'tait, il n'allait srement pas laisser
+empoisonner les gens.</p>
+
+<p>Pierre, pitoyable aux btes, regardait la poule avec la
+petite motion que lui causait la brusque suppression de
+toute vie. Et il accepta trs naturellement l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une frocit
+imbcile que les hommes ont peine gale! J'avais un
+poulailler chez moi, et une d'elles ne pouvait se blesser
+ la patte, sans que toutes les autres, en voyant perler le
+sang, vinssent la piquer et la manger jusqu' l'os.</p>
+
+<p>Tout de suite, Prada s'loigna; et, justement, la femme
+le cherchait de son ct, pour lui remettre quatre &oelig;ufs,
+qu'elle avait dnichs grand'peine, dans les coins de la
+maison. Il se hta de les payer, rappela Pierre qui
+s'attardait.</p>
+
+<p>&mdash;Dpchons, dpchons! Maintenant, nous ne serons
+plus Rome qu' la nuit noire.</p>
+
+<p>Dans la voiture, ils retrouvrent Santobono, qui attendait
+tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin,
+l'chine fortement appuye contre le sige du cocher,
+ses grandes jambes ramenes sous lui; et il tenait de
+nouveau, sur ses genoux, le petit panier de figues, si
+coquettement arrang, qu'il protgeait de ses grosses
+mains noueuses, comme une chose rare et fragile, que le
+moindre cahot des roues aurait pu endommager. Sa soutane
+faisait une grande tache sombre. Dans sa face paisse
+et terreuse de paysan rest prs de la sauvage terre, mal
+dgrossi par ses quelques annes d'tudes thologiques,
+ses yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dvorante
+de passion.</p>
+
+<p>En l'apercevant si carrment install, si calme, Prada
+avait eu un petit frisson. Puis, ds que la victoria se fut
+remise rouler, par la route toute droite et sans fin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l'abb, voil un coup de vin qui va nous<a name="page_504" id="page_504"></a>
+protger du mauvais air. Si le pape pouvait faire comme
+nous, a le gurirait srement de ses coliques.</p>
+
+<p>Mais Santobono, pour toute rponse, ne lcha qu'un
+sourd grondement. Il ne voulait plus parler, il s'enferma
+dans un absolu silence, comme envahi par la nuit lente
+qui tombait. Et Prada se tut son tour, les yeux fixs sur
+lui, en se demandant ce qu'il allait faire.</p>
+
+<p>La route tournait, puis la voiture roula, roula encore,
+sur une chausse interminable, dont le pav blanc
+semblait filer l'infini, d'un trait. Maintenant, cette blancheur
+de la route prenait une sorte de lumire, droulait
+un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux
+deux bords, se noyait peu peu d'une ombre fine. Dans
+les creux des vastes ondulations, les tnbres s'amassaient,
+une mare violtre semblait s'en pandre, recouvrant
+partout de son flot l'herbe rase, largissant la plaine
+perte de vue, telle qu'une mer dteinte. Tout se confondait,
+ce n'tait plus que la houle indistincte et neutre,
+d'un bout de l'horizon l'autre. Et le dsert s'tait vid
+encore, une dernire charrette indolente venait de passer,
+un dernier tintement de clochettes claires s'teignait au
+loin; plus un passant, plus une bte, la mort des couleurs
+et des sons, toute vie tombant au sommeil, la paix
+sereine du nant. A droite, des fragments d'aqueduc
+continuaient se montrer de place en place, pareils des
+tronons de mille-pattes gants, que la faux des sicles
+aurait coups; puis, ce fut, gauche, une nouvelle tour,
+dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
+d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent
+de ce ct une valeur dmesure, en se dtachant sur le
+coucher du soleil. Ah! l'heure unique, l'heure du crpuscule
+dans la Campagne romaine, quand tout s'y noie et
+s'y rsume, l'heure de l'immensit nue, de l'infini dans la
+simplicit! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate
+de l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isole, debout,
+et ce rien est d'une majest, d'une grandeur souveraines.<a name="page_505" id="page_505"></a></p>
+
+<p>Mais le soleil se couchait, l-bas, gauche, vers
+la mer. Dans le ciel limpide, il descendait, tel qu'un
+globe de braise, d'un rouge aveuglant. Il plongea lentement
+derrire l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages que
+quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine
+et bouillonn soudain, sous la flamme de cette royale
+visite. Tout de suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel
+s'empourpra d'une mare de sang, tandis que la Campagne
+devenait grise. Il n'y avait plus, au bout de la plaine
+dcolore, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
+peu peu mourir, derrire les arches noires des
+aqueducs; et, de l'autre ct, les autres arches parses,
+restes roses, s'enlevaient en clair sur le ciel couleur
+d'tain. Puis, les vapeurs d'incendie se dissiprent, le
+couchant finit par s'teindre, dans une grande mlancolie
+farouche. Au firmament apais, devenu de cendre bleue,
+les toiles s'allumaient une une, pendant que les
+lumires de Rome encore lointaine, au ras de l'horizon,
+en face, scintillaient pareilles des phares.</p>
+
+<p>Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons,
+au milieu de l'infinie tristesse du soir, envahi lui-mme
+d'une dtresse indicible, continuait se questionner,
+ se demander ce qu'il allait faire. Ses yeux
+n'avaient pas quitt Santobono, dont la figure se noyait
+de nuit, mais si tranquille, abandonnant son grand corps
+au balancement de la voiture. Il se rptait qu'il ne
+pouvait laisser empoisonner ainsi les gens. Les figues
+taient srement destines au cardinal Boccanera, et peu
+lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins,
+un pape possible dont l'action historique future tait
+difficile prvoir. Dans son pre conception de conqurant,
+tout la lutte pour la vie, le mieux lui avait toujours
+sembl de laisser faire le destin, sans compter qu'il
+ne voyait aucun mal ce que le prtre manget le prtre,
+ce qui gayait son athisme. Il songea aussi qu'il pouvait
+tre dangereux d'intervenir dans cette abominable affaire,<a name="page_506" id="page_506"></a>
+au fond des basses intrigues, louches et insondables, du
+monde noir. Mais le cardinal n'tait pas seul au palais
+Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper
+d'adresse, aller d'autres personnes, qu'on ne voulait
+pas atteindre? Cette ide de rvoltant hasard, maintenant,
+le hantait. Et, sans qu'il voult y arrter sa pense,
+les visages de Benedetta et de Dario s'taient dresss
+devant lui, revenaient malgr son effort pour ne pas les
+voir, s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de
+ces fruits? Benedetta, il l'carta tout de suite, car il
+savait qu'elle faisait table part avec sa tante, qu'il n'y
+avait rien de commun entre les deux cuisines. Mais Dario
+djeunait chaque jour avec son oncle. Un instant, il vit
+Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du cardinal,
+comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les
+yeux creux, foudroy en deux heures.</p>
+
+<p>Non, non! cela tait affreux, il ne pouvait permettre
+une abomination pareille. Alors, son parti fut arrt. Il
+allait attendre que la nuit ft complte; et, tout simplement,
+il prendrait le panier sur les genoux du cur, il le
+jetterait la vole dans quelque trou d'ombre, sans dire
+un mot. Le cur comprendrait. L'autre, le jeune prtre,
+ne s'apercevrait peut-tre pas de l'aventure. D'ailleurs,
+peu importait, car il tait bien dcid ne pas mme
+expliquer son acte. Et il se sentit tout fait calm, lorsque
+l'ide lui vint de jeter le panier, au moment o la voiture
+passerait sous la porte Furba, quelques kilomtres avant
+Rome. Dans les tnbres de la porte, ce serait trs bien,
+on ne pourrait rien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes attards, nous ne serons gure
+ Rome avant six heures, reprit-il tout haut, en se tournant
+vers Pierre. Mais vous aurez le temps d'aller vous
+habiller et de rejoindre votre ami.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la rponse, il s'adressa Santobono:</p>
+
+<p>&mdash;Vos figues arriveront bien tard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le cur, Son minence reoit jusqu' huit<a name="page_507" id="page_507"></a>
+heures. Et puis, ce n'est pas pour ce soir, les figues! On
+ne mange pas de figues le soir. Ce sera pour demain
+matin.</p>
+
+<p>Il retomba dans son silence, il ne parla plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pour demain matin, oui, oui! sans doute, rpta
+Prada. Et le cardinal pourra vraiment s'en rgaler, si
+personne ne l'aide.</p>
+
+<p>Pierre, tourdiment, donna alors une nouvelle qu'il
+savait.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera sans doute seul les manger, car son neveu,
+le prince Dario, a d partir aujourd'hui pour Naples, un
+petit voyage de convalescence, aprs l'accident qui l'a
+tenu au lit pendant un grand mois.</p>
+
+<p>Brusquement, il s'arrta, en songeant qui il parlait.
+Mais le comte avait remarqu sa gne.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne
+me faites aucune peine. C'est dj trs ancien... Et il est
+parti, ce jeune homme, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moins qu'il n'ait remis son dpart. Je m'attends
+ ne pas le retrouver au palais.</p>
+
+<p>Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que
+le roulement continu des roues. Et Prada se taisait, repris
+de trouble, rendu au malaise de son incertitude. Si pourtant
+Dario n'tait pas l, de quoi allait-il se mler? Toutes
+ces rflexions lui fatiguaient le crne, et il finit par penser
+tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'en est all, ce doit tre par convenance, afin
+de ne pas assister la soire des Buongiovanni, car la
+congrgation du Concile s'est runie ce matin pour se
+prononcer dfinitivement, dans le procs que la comtesse
+m'a intent... Oui, tout l'heure, je saurai si l'annulation
+de notre mariage sera signe par le Saint-Pre.</p>
+
+<p>Sa voix tait devenue un peu rauque, on sentait la
+vieille blessure se rouvrir et saigner, la plaie faite son
+orgueil d'homme par cette femme qui tait sienne et qui
+s'tait refuse, en se rservant pour un autre. Son amie<a name="page_508" id="page_508"></a>
+Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
+d'impuissance, l'outrage sa virilit, renaissait sans
+cesse, lui gonflait le c&oelig;ur d'aveugles colres. Il eut un
+violent et brusque frisson, comme si tout un grand souffle
+glac lui et travers la chair; et, dtournant l'entretien,
+il ajouta tout coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure
+mauvaise, Rome, l'heure de la tombe du jour, o l'on
+empoigne trs bien une bonne fivre, si l'on ne se mfie
+pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos jambes, enveloppez-vous
+soigneusement.</p>
+
+<p>Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence
+se fit encore, plus lourd, pareil au sommeil invincible
+qui endormait la Campagne, submerge dans la nuit.
+Enfin, la porte apparut, la clart des toiles vives; et elle
+n'tait autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous laquelle
+passait la route. Ce dbris d'aqueduc semblait, de
+loin, barrer le passage de sa masse norme de vieux murs
+ demi crouls. Ensuite, l'arche gante, toute noire
+d'ombre, se creusait, telle qu'un porche bant. Et l'on
+passait en pleines tnbres, dans le roulement plus sonore
+des roues.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut de l'autre ct, Santobono avait toujours
+sur les genoux le petit panier de figues, et Prada le
+regardait, boulevers, se demandant par quelle subite
+paralysie de ses deux mains, il ne l'avait pas saisi, jet
+aux tnbres. Cependant, il y tait dcid encore, quelques
+secondes avant de pntrer sous la vote. Il l'avait mme
+regard une dernire fois, pour bien calculer le mouvement
+qu'il aurait faire. Que venait-il donc de se passer
+en lui? Et il se sentait en proie une indcision grandissante,
+incapable dsormais de vouloir un acte dfinitif,
+ayant le besoin d'attendre, dans l'ide sourde de se satisfaire
+pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il press
+maintenant, puisque Dario tait sans doute parti et
+puisque ces figues ne seraient srement pas manges<a name="page_509" id="page_509"></a>
+avant le lendemain? Le soir mme, il devait apprendre si
+la congrgation du Concile avait annul son mariage, il
+saurait jusqu' quel point la justice de Dieu tait vnale
+et mensongre. Certes, il ne laisserait empoisonner personne,
+pas mme le cardinal Boccanera, dont l'existence,
+cependant, lui importait si peu. Mais, depuis le dpart de
+Frascati, n'tait-ce pas le destin en marche que ce petit
+panier? Ne cdait-il pas une jouissance d'absolu pouvoir,
+en se disant qu'il tait le matre de l'arrter ou de
+lui permettre d'aller jusqu'au bout de son &oelig;uvre de mort?
+Et, d'ailleurs, il s'abandonnait la plus obscure des
+luttes, il ne raisonnait pas, les mains lies au point de ne
+pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait glisser une
+lettre d'avertissement dans la bote aux lettres du palais,
+avant de se mettre au lit, tout en tant heureux de penser
+que, si pourtant il avait intrt ne pas le faire, il ne le
+ferait pas.</p>
+
+<p>Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce
+silence las, dans le frisson du soir, qui semblait avoir
+glac les trois hommes. Vainement, le comte, pour chapper
+au combat de ses rflexions, revint sur le gala des
+Buongiovanni, donnant des dtails, dcrivant les splendeurs
+auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient
+rares, gnes et distraites. Puis, il s'effora de rconforter
+Pierre, de le rendre son espoir, en lui reparlant du
+cardinal Sanguinetti, si aimable, si plein de promesses;
+et, bien que le jeune prtre rentrt trs heureux, dans
+l'ide que son livre n'tait pas condamn encore et qu'il
+triompherait peut-tre, si on l'aidait, il rpondit peine,
+tout sa rverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas,
+comme disparu, noir dans la nuit noire. Et les lumires
+de Rome s'taient multiplies, des maisons avaient reparu,
+ droite, gauche, d'abord espaces largement, peu
+peu ininterrompues. C'tait le faubourg, des champs de
+roseaux encore, des haies vives, des oliviers dont la tte
+dpassait les long murs de clture, de grands portails<a name="page_510" id="page_510"></a>
+aux piliers surmonts de vases, enfin la ville, avec ses
+ranges de petites maisons grises, de commerces pauvres,
+de cabarets borgnes, d'o sortaient parfois des cris et des
+bruits de bataille.</p>
+
+<p>Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue
+Giulia, cinquante mtres du palais.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me gne pas, et d'aucune faon, je vous
+assure... Voyons, vous ne pouvez achever la route pied,
+presss comme vous l'tes!</p>
+
+<p>Dj, la rue Giulia dormait dans sa paix sculaire, absolument
+dserte, d'une mlancolie d'abandon, avec la
+double file morne de ses becs de gaz. Et, ds qu'il fut
+descendu de voiture, Santobono n'attendit pas Pierre,
+qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
+ruelle latrale.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, l'abb.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur le comte. Mille grces!</p>
+
+<p>Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au
+palais Boccanera, dont la vieille porte monumentale,
+noire d'ombre, tait encore grande ouverte. Un instant,
+ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait cette ombre.
+Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier, portant
+le destin.<a name="page_511" id="page_511"></a></p>
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+<p>Il tait dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui
+avaient dn au Caf de Rome, o ils s'taient ensuite
+oublis dans une longue causerie, descendirent pied le
+Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils eurent
+toutes les peines du monde en gagner la porte. Les voitures
+arrivaient par files serres, et la foule des curieux
+qui stationnaient, dbordant, envahissant la chausse,
+malgr les agents, devenait si compacte, que les chevaux
+n'avanaient plus. Dans la longue faade monumentale,
+les dix hautes fentres du premier tage flambaient,
+une grande clart blanche, la clart de plein jour des
+lampes lectriques, qui clairait, comme d'un coup de
+soleil, la rue, les quipages embourbs dans le flot
+humain, la houle des ttes ardentes et passionnes, au
+milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des cris.</p>
+
+<p>Et il n'y avait pas l que la curiosit habituelle de
+regarder passer des uniformes et descendre des femmes
+en riches toilettes, car Pierre entendit vite que cette
+foule tait venue attendre l'arrive du roi et de la reine,
+qui avaient promis de paratre au bal de gala, que le
+prince Buongiovanni donnait pour fter les fianailles de
+sa fille Celia avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un
+des ministres de Sa Majest. Puis, ce mariage tait un
+ravissement, le dnouement heureux d'une histoire
+d'amour qui passionnait la ville entire, le coup de
+foudre, le couple jeune et si beau, la fidlit obstine,
+victorieuse des obstacles, et cela dans des conditions<a name="page_512" id="page_512"></a>
+romanesques, dont le rcit circulait de bouche en
+bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre tous les
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p>C'tait cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant
+dix heures, venait encore de conter Pierre, qui la
+connaissait en partie. On affirmait que, si le prince avait
+fini par cder, aprs une dernire scne pouvantable, il
+ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia quitter un
+beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en
+menaait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge
+ignorante, un tel mpris de tout ce qui n'tait pas son
+amour, qu'il la sentait capable des pires folies, commises
+ingnument. La princesse, sa femme, s'tait dsintresse,
+en Anglaise flegmatique, belle encore, qui croyait
+avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq
+millions de sa dot et en donnant cinq enfants son mari.
+Le prince, inquiet et faible dans ses violences, o se
+retrouvait le vieux sang romain, gt dj par son mlange
+avec celui d'une race trangre, n'agissait plus
+que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa
+fortune, restes jusque-l intactes, au milieu des ruines
+accumules du patriciat; et, en cdant enfin, il avait
+d obir l'ide de se rallier par sa fille, d'avoir un
+pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre
+du Vatican. Sans doute, c'tait une honte brlante, son
+orgueil saignait de s'allier ces Sacco, des gens de
+rien. Mais Sacco tait ministre, il avait march si vite,
+de succs en succs, qu'il semblait en passe de monter
+encore, de conqurir, aprs le portefeuille de l'Agriculture,
+celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps.
+Avec lui, c'tait la faveur certaine du roi, la
+retraite assure de ce ct, si le pape un jour sombrait.
+Puis, le prince avait pris des renseignements sur le fils,
+un peu dsarm devant cet Attilio si beau, si brave, si
+droit, qui tait l'avenir, peut-tre l'Italie glorieuse de
+demain. Il tait soldat, on le pousserait aux plus hauts<a name="page_513" id="page_513"></a>
+grades. On ajoutait mchamment que la dernire raison
+qui avait dcid le prince, fort avare, dsespr d'avoir
+ disperser sa fortune entre ses cinq enfants, tait l'occasion
+heureuse de pouvoir donner Celia une dot drisoire.
+Et, ds lors, le mariage consenti, il avait rsolu de
+clbrer les fianailles par une fte retentissante, comme
+on n'en donnait plus que bien rarement Rome, les
+portes ouvertes tous les mondes, les souverains
+invits, le palais flambant ainsi qu'aux grands jours
+d'autrefois, quitte y laisser un peu de cet argent
+qu'il dfendait si prement, mais voulant par bravoure
+prouver qu'il n'tait pas vaincu et que les Buongiovanni
+ne cachaient rien, ne rougissaient de rien. A la vrit,
+on prtendait que cette bravoure superbe ne venait pas
+de lui, qu'elle lui avait t souffle, sans mme qu'il en
+et conscience, par Celia, la tranquille, l'innocente, qui
+dsirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant
+Rome entire, applaudissant cette histoire d'amour qui
+finissait bien, comme dans les beaux contes de fes.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait,
+jamais nous n'arriverons en haut. Ils ont donc
+invit toute la ville!</p>
+
+<p>Et, comme Pierre s'tonnait de voir passer un prlat
+en carrosse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux
+n'osent se risquer, cause de la prsence des souverains,
+la prlature viendra srement. Il s'agit d'un
+salon neutre, o le monde noir et le monde blanc peuvent
+fraterniser. Puis, les ftes ne sont pas si nombreuses,
+on s'y crase.</p>
+
+<p>Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la
+cour donnait par hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles
+pour dcider le patriciat offrir des galas
+pareils. Deux ou trois salons noirs ouvraient bien encore
+une fois leurs salons, vers la fin du carnaval. Mais, partout,
+les petites sauteries intimes remplaaient les rceptions<a name="page_514" id="page_514"></a>
+fastueuses. Quelques princesses avaient simplement
+leur jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient
+une gale intimit, mlange plus ou moins, car pas une
+matresse de maison n'tait devenue la reine indiscute
+du monde nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.</p>
+
+<p>Pierre, inquiet, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la
+fiance, et je tiens ce que vous me prsentiez.</p>
+
+<p>Mais c'tait encore un effort rude et long, que de
+monter le vaste escalier, tellement la cohue des arrivants
+s'y bousculait. Mme aux temps anciens, lors des chandelles
+de cire et des lampes huile, jamais il n'avait
+resplendi d'un tel clat de lumire. Des lampes lectriques
+l'inondaient de clart blanche, brlant en bouquets
+dans les admirables candlabres de bronze qui ornaient
+les paliers. On avait cach les stucs froids des murs sous
+une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de Psych et de
+l'Amour, des merveilles restes dans la famille depuis la
+Renaissance. Un pais tapis recouvrait l'usure des
+marches, et des massifs de plantes vertes garnissaient les
+coins, des palmiers grands comme des arbres. Tout un
+sang nouveau affluait, chauffait l'antique demeure, une
+rsurrection de vie qui montait avec le flot des femmes
+rieuses et sentant bon, les paules nues, tincelantes de
+diamants.</p>
+
+<p>Quand ils furent en haut, Pierre aperut tout de suite,
+ l'entre du premier salon, le prince et la princesse
+Buongiovanni, debout cte cte, recevant leurs invits.
+Le prince, un blond qui grisonnait, grand et mince,
+avait les ples yeux du Nord que sa mre lui avait lgus,
+dans une face nergique d'ancien capitaine des papes. La
+princesse, au petit visage rond et dlicat, paraissait
+peine avoir trente ans, bien qu'elle et dpass la quarantaine,
+jolie toujours, d'une srnit souriante que<a name="page_515" id="page_515"></a>
+rien ne dconcertait, simplement heureuse de s'adorer
+elle-mme. Elle portait une toilette de satin rose, toute
+rayonnante d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui
+semblait allumer de courtes flammes sur sa peau fine et
+dans ses fins cheveux de blonde. Et, des cinq enfants, le
+fils an qui voyageait, les trois autres filles trop jeunes,
+encore en pension, Celia seule tait l, Celia en petite
+robe de lgre soie blanche, blonde elle aussi, dlicieuse
+avec ses grands yeux d'innocence et sa bouche de
+candeur, gardant jusqu'au bout de son aventure d'amour
+son air de grand lis ferm, impntrable en son mystre
+de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et
+Attilio, qui tait rest prs de sa fiance, portait son
+simple uniforme de lieutenant, mais si navement, si
+ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa jolie
+tte, la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance,
+en resplendissait, d'un clat extraordinaire de jeunesse
+et de force. Tous les deux, l'un prs de l'autre, dans ce
+triomphe de leur passion, apparaissaient, ds le seuil,
+comme la joie, la sant mme de la vie, l'espoir illimit
+aux promesses du lendemain; et tous les invits qui
+entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empcher de
+sourire, s'attendrissaient, oubliant leur curiosit maligne
+et bavarde, jusqu' donner leur c&oelig;ur ce couple
+d'amour, si beau et si ravi.</p>
+
+<p>Narcisse s'tait avanc pour prsenter Pierre. Mais
+Celia ne lui en laissa pas le temps. Elle fit un pas la
+rencontre du prtre, elle le mena son pre et sa mre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb Pierre Froment, un ami de ma
+chre Benedetta.</p>
+
+<p>Il y eut des saluts crmonieux. Pierre fut trs touch
+de cette bonne grce de la jeune fille, qui lui dit
+ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit
+tre si heureuse, ce soir! Et vous verrez comme elle est
+belle!<a name="page_516" id="page_516"></a></p>
+
+<p>Pierre et Narcisse la flicitrent alors. Mais ils ne
+pouvaient rester l, le flot les poussait, le prince et la
+princesse n'avaient que le temps de saluer d'un branle
+aimable et continu de la tte, noys, dbords. Et Celia,
+quand elle eut men les deux amis Attilio, dut revenir
+prendre sa place de petite reine de la fte, prs de ses
+parents.</p>
+
+<p>Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des flicitations
+nouvelles et des poignes de main. Puis, curieusement,
+tous deux man&oelig;uvrrent pour s'arrter un
+instant dans ce premier salon, o le spectacle en valait
+vraiment la peine. C'tait une vaste pice, tendue de
+velours vert, fleurs d'or, qu'on appelait la salle des
+armures, et qui contenait en effet une collection d'armures
+trs remarquable, des cuirasses, des haches
+d'armes, des pes, ayant presque toutes appartenu des
+Buongiovanni, au quinzime sicle et au seizime. Et, au
+milieu de ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable
+chaise porteurs du sicle dernier, orne des dorures
+et des peintures les plus dlicates, dans laquelle l'arrire-grand'mre
+du Buongiovanni actuel, la clbre Bettina,
+une beaut lgendaire, se faisait conduire aux offices.
+D'ailleurs, sur les murs, ce n'taient que tableaux historiques,
+batailles, signatures de traits, rceptions royales,
+o les Buongiovanni avaient jou un rle; sans compter
+les portraits de famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines
+de terre et de mer, grands dignitaires de l'glise,
+prlats, cardinaux, parmi lesquels, la place d'honneur,
+triomphait le pape, le Buongiovanni vtu de blanc, dont
+l'avnement au trne pontifical avait enrichi la longue
+descendance. Et c'tait parmi ces armures, prs de la
+galante chaise porteurs, c'tait au-dessous de ces antiques
+portraits, que les Sacco, le mari et la femme,
+venaient de s'arrter, eux aussi, quelques pas des
+matres de la maison, prenant leur part des flicitations
+et des saluts.<a name="page_517" id="page_517"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tenez! souffla tout bas Narcisse Pierre, les Sacco,
+l, en face de nous, ce petit homme noir et cette dame
+en soie mauve.</p>
+
+<p>Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontre chez le
+vieil Orlando, avec sa figure claire au gentil sourire, ses
+traits menus que noyait un embonpoint naissant. Mais ce
+fut surtout le mari qui l'intressa, brun et sec, les yeux
+gros dans un teint de jaunisse, le menton prominent et
+le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle
+napolitain, et dansant, criant, et d'une belle humeur si
+envahissante, que les gens, autour de lui, taient gagns
+tout de suite. Il avait une faconde extraordinaire, une
+voix surtout, un instrument de charme et de conqute
+incomparable. Rien qu' le voir, dans ce salon, sduire si
+aisment les c&oelig;urs, on comprenait ses succs foudroyants,
+au milieu du monde brutal et mdiocre de la politique.
+Pour le mariage de son fils, il venait de man&oelig;uvrer avec
+une adresse rare, affectant une dlicatesse outre, contre
+Celia, contre Attilio lui-mme, dclarant qu'il refusait
+son consentement, de peur qu'on ne l'accust de voler
+une dot et un titre. Il n'avait cd qu'aprs les Buongiovanni,
+il avait voulu prendre auparavant l'avis du vieil
+Orlando, dont la haute loyaut hroque tait proverbiale
+dans l'Italie entire; d'autant plus qu'en agissant ainsi, il
+savait aller au-devant d'une approbation, car le hros ne
+se gnait pas pour rpter tout haut que les Buongiovanni
+devaient tre enchants d'accueillir dans leur
+famille son petit-neveu, un beau garon, de c&oelig;ur sain et
+brave, qui rgnrerait leur vieux sang puis, en faisant
+ leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette
+affaire, s'tait merveilleusement servi du nom lgendaire
+d'Orlando, faisant sonner sa parent, montrant une vnration
+filiale pour le glorieux fondateur de la patrie, sans
+paratre vouloir se douter un instant quel point celui-ci le
+mprisait et l'excrait, dsespr de son arrive au pouvoir,
+convaincu qu'il mnerait le pays la ruine et la honte.<a name="page_518" id="page_518"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Narcisse, en s'adressant Pierre, un
+homme souple et pratique, que les soufflets ne gnent
+pas! Il en faut, parat-il, de ces hommes sans scrupules,
+dans les tats tombs en dtresse, qui traversent des
+crises politiques, financires et morales. On dit que
+celui-ci, avec son aplomb imperturbable, l'ingniosit de
+son esprit, ses infinies ressources de rsistance qui ne
+reculent devant rien, a compltement conquis la faveur
+du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne croirait
+pas qu'il est dj le matre de ce palais, au milieu du flot
+de courtisans qui l'entoure!</p>
+
+<p>En effet, les invits qui passaient en saluant devant les
+Buongiovanni, s'amassaient autour de Sacco; car il tait le
+pouvoir, les places, les pensions, les croix; et, si l'on
+souriait encore de le trouver l, avec sa maigreur noire et
+turbulente, parmi les grands anctres de la maison, on
+l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force dmocratique,
+si trouble encore, qui se levait de partout, mme
+de ce vieux sol romain, o le patriciat gisait en ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels
+sont donc tous ces gens?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rpondit Narcisse, c'est dj trs ml. Ils n'en
+sont plus ni au monde noir, ni au monde blanc; ils en sont
+au monde gris. L'volution tait fatale, l'intransigeance
+d'un cardinal Boccanera ne peut tre celle d'une ville
+entire, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non,
+restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se
+transforme, invinciblement. De sorte que, malgr les
+rsistances, dans quelques annes, Rome sera italienne...
+Vous savez que, ds maintenant, lorsqu'un prince a deux
+fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il
+faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger
+de mort, n'ont pas l'hrosme de pousser l'obstination
+jusqu'au suicide... Et je vous ai dj dit que nous tions
+ici sur un terrain neutre, car le prince Buongiovanni a
+compris un des premiers la ncessit de la conciliation.<a name="page_519" id="page_519"></a>
+Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie
+ni dans les affaires, il la voit dj miette entre
+ses cinq enfants, qui l'mietteront leur tour; et c'est
+pourquoi il s'est mis du ct du roi, sans vouloir rompre
+avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous, dans ce
+salon, l'image exacte de la dbcle, du ple-mle qui
+rgne dans les opinions et dans les ides du prince.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui
+entraient.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voici un gnral, trs aim, depuis sa dernire
+campagne en Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de
+militaires, tous les suprieurs d'Attilio, qu'on a invits
+pour faire un entourage de gloire au jeune homme... Et
+tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est croire
+que le corps diplomatique viendra presque en entier,
+ cause de la prsence de Leurs Majests... Et, par
+opposition, vous voyez bien ce gros homme, l-bas? C'est
+un dput fort influent, un enrichi de la bourgeoisie
+nouvelle. Il n'tait encore, il y a trente ans, qu'un fermier
+du prince Albertini, un de ces mercanti di campagna,
+qui battaient la Campagne romaine, en bottes
+fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez ce
+prlat qui entre...</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor
+Fornaro.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage.
+Vous m'avez en effet cont qu'il est rapporteur, dans
+l'affaire de votre livre... Un prlat dlicieux! Avez-vous
+remarqu de quelle rvrence il vient de saluer la princesse?
+Et quelle noble allure, quelle grce, sous son
+petit manteau de soie violette!</p>
+
+<p>Narcisse continua numrer ainsi des princes et des
+princesses, des ducs et des duchesses, des hommes politiques
+et des fonctionnaires, des diplomates et des
+ministres, des bourgeois et des officiers, le plus incroyable
+tohu-bohu, sans compter la colonie trangre, des Anglais,<a name="page_520" id="page_520"></a>
+des Amricains, des Allemands, des Espagnols, des
+Russes, la vieille Europe et les deux Amriques. Puis, il
+revint brusquement aux Sacco, la petite madame Sacco,
+pour raconter les efforts hroques qu'elle avait faits,
+dans la bonne pense d'aider les ambitions de son mari,
+en ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste,
+tait une personne trs ruse, pourvue des qualits les
+plus solides, la patience et la rsistance pimontaises,
+l'ordre, l'conomie. Aussi, dans le mnage, rtablissait-elle
+l'quilibre, que le mari compromettait par son exubrance.
+Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en
+doutt. Mais, jusqu'ici, elle avait chou opposer, aux
+derniers des salons noirs, un salon blanc qui ft l'opinion.
+Elle ne runissait toujours que des gens de son monde,
+pas un prince n'tait venu, on dansait le lundi chez elle,
+comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois,
+sans clat et sans puissance. Le vritable salon blanc,
+menant les hommes et les choses, matre de Rome, restait
+encore l'tat de chimre.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine
+tout ici, reprit Narcisse. Je suis bien sr qu'elle s'instruit
+et qu'elle dresse des plans. A prsent qu'elle va tre
+allie une famille princire, peut-tre espre-t-elle
+avoir enfin la belle socit.</p>
+
+<p>La foule devenait telle, dans la pice, grande pourtant,
+qu'ils touffaient, bousculs, serrs contre un mur. Aussi
+l'attach d'ambassade emmena-t-il le prtre, en lui donnant
+des dtails sur ce premier tage du palais, un des
+plus somptueux de Rome, clbre par la magnificence des
+appartements de rception. On dansait dans la galerie
+de tableaux, une salle longue de vingt mtres, royale,
+dbordante de chefs-d'&oelig;uvre, dont les huit fentres
+ouvraient sur le Corso. Le buffet tait dress dans la
+salle des Antiques, une salle de marbre, o il y avait une
+Vnus, dcouverte prs du Tibre, et qui rivalisait avec
+celle du Capitole. Puis, c'tait une suite de salons<a name="page_521" id="page_521"></a>
+merveilleux, encore resplendissants du luxe ancien, tendus
+des toffes les plus rares, ayant gard de leurs mobiliers
+d'autrefois des pices uniques, que guettaient les antiquaires,
+dans l'espoir de la ruine future, invitable. Et,
+parmi ces salons, un surtout tait fameux, le petit salon des
+glaces, une pice ronde, de style Louis XV, entirement
+garnie de glaces, dans des cadres de bois sculpt, d'une
+extrme richesse et d'un rococo exquis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse.
+Mais entrons ici, si nous voulons respirer un peu... C'est
+ici qu'on a apport les fauteuils de la galerie voisine,
+pour les belles dames dsireuses de s'asseoir, d'tre vues
+et d'tre aimes.</p>
+
+<p>Le salon tait vaste, drap de la plus admirable tenture
+de velours de Gnes qu'on pt voir, cet ancien velours
+jardinire, fond de satin ple, fleurs clatantes, mais
+dont les verts, les bleus, les rouges se sont divinement
+plis, d'un ton doux et fan de vieilles fleurs d'amour. Il
+y avait l, sur les consoles, dans les vitrines, les objets
+d'art les plus prcieux du palais, des coffrets d'ivoire, des
+bois sculpts, peints et dors, des pices d'argenterie, un
+entassement de merveilles. Et, sur les siges nombreux,
+des dames en effet s'taient dj rfugies, fuyant la cohue,
+assises par petits groupes, riant et causant avec les
+quelques hommes qui avaient dcouvert ce coin de grce
+et de galanterie. Rien n'tait plus aimable regarder, sous
+le vif clat des lampes, que ces nappes d'paules nues,
+d'une finesse de soie, que ces nuques souples, o se
+tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les bras nus
+sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels
+que de vivantes fleurs de chair. Les ventails battaient
+avec lenteur, comme pour aviver les feux des pierres
+prcieuses, jetant chaque souffle une odeur de femme,
+mle un parfum dominant de violettes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'cria Narcisse, notre bon ami, monsignor
+Nani, qui salue l-bas l'ambassadrice d'Autriche.<a name="page_522" id="page_522"></a></p>
+
+<p>Ds que Nani aperut le prtre et son compagnon, il
+vint eux; et, tous trois, ils gagnrent l'embrasure d'une
+fentre, pour causer un instant l'aise. Le prlat souriait,
+l'air enchant de la beaut de la fte, mais gardant la
+srnit d'une me triplement cuirasse d'innocence, au
+milieu de toutes ces paules tales, comme s'il ne les
+avait pas mme vues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher fils, dit-il Pierre, que je suis heureux
+de vous rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de
+notre Rome, quand elle se mle de donner des ftes?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est superbe, monseigneur!</p>
+
+<p>Il parlait avec attendrissement de la haute pit de
+Celia, il affectait de ne voir chez le prince et la princesse
+que des fidles du Vatican, pour faire honneur ce dernier
+de ce gala fastueux, sans paratre mme savoir que
+le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens vous toute la journe, mon cher fils.
+Oui, j'avais appris que vous tiez all voir Son minence
+le cardinal Sanguinetti, pour votre affaire... Voyons,
+comment vous a-t-il reu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! trs paternellement... D'abord, il m'a fait entendre
+l'embarras o le mettait sa situation de protecteur
+de Lourdes. Mais, comme je partais, il s'est montr
+charmant, il m'a formellement promis son aide, avec une
+dlicatesse dont j'ai t trs touch.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'tonnez
+pas, Son Excellence est si bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu
+le c&oelig;ur lger, plein d'esprance. Dsormais, il me
+semble que mon procs est moiti gagn.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien naturel, je comprends cela.</p>
+
+<p>Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence,
+aiguis d'une pointe d'ironie, si discrte, qu'on n'en sentait
+pas la piqre. Aprs un court silence, il ajouta trs
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur est que votre livre a t condamn,<a name="page_523" id="page_523"></a>
+avant-hier, par la congrgation de l'Index, qui s'est
+runie tout exprs, sur une convocation du secrtaire.
+Et l'arrt sera mme port la signature de Sa Saintet
+aprs-demain.</p>
+
+<p>Pierre, tourdi, le regardait. L'croulement du vieux
+palais sur sa tte ne l'aurait pas accabl davantage.
+C'tait donc fini! le voyage qu'il avait fait Rome, l'exprience
+qu'il tait venu y tenter aboutissait donc cette
+dfaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de
+cette fte! Et il n'avait mme pu se dfendre, il avait
+perdu les jours, sans trouver qui parler, devant qui
+plaider sa cause! Une colre montait en lui, il ne put
+s'empcher de dire demi-voix, amrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme on m'a dup! Ce cardinal qui me disait
+ce matin: Si Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme
+malgr vous! Oui, oui, je comprends cette heure, il
+jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un dsastre,
+pour que la soumission me gagnt le ciel... Me soumettre,
+ah! je ne puis pas, je ne puis pas encore! J'ai le c&oelig;ur
+trop gonfl d'indignation et de chagrin.</p>
+
+<p>Curieusement, Nani l'coutait, l'tudiait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher fils, rien n'est dfinitif, tant que le
+Saint-Pre n'aura pas sign. Vous avez la journe de
+demain, et mme la matine d'aprs-demain. Un miracle
+est toujours possible.</p>
+
+<p>Et, baissant la voix, le prenant part, pendant que
+Narcisse, en esthte amoureux des cols allongs et des
+gorges puriles, examinait les dames:</p>
+
+<p>&mdash;coutez, j'ai une communication vous faire, en
+grand secret... Tout l'heure, pendant le cotillon, venez
+me rejoindre dans le petit salon des glaces. Nous y causerons
+ l'aise.</p>
+
+<p>Pierre promit d'un signe de tte; et, discrtement, le
+prlat s'loigna, se perdit au milieu de la foule. Mais les
+oreilles du prtre bourdonnaient, il ne pouvait plus
+esprer. Que ferait-il en un jour, puisqu'il avait perdu<a name="page_524" id="page_524"></a>
+trois mois, sans arriver seulement tre reu par le
+pape? Dans son tourdissement, il entendit Narcisse, qui
+lui parlait d'art.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tonnant comme le corps de la femme s'est
+abm, depuis nos affreux temps de dmocratie. Il s'empte,
+il devient horriblement commun. Voyez donc l,
+devant nous, pas une qui ait la ligne florentine, la poitrine
+petite, le col dgag et royal...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, pour s'crier:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec
+des bandeaux... Tenez! celle que monsignor Fornaro
+vient d'aborder.</p>
+
+<p>Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait
+de belle dame en belle dame, d'un air d'aimable conqute.
+Il tait superbe, ce soir-l, avec sa haute taille
+dcorative, ses joues fleuries, sa bonne grce victorieuse.
+Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il
+tait accept simplement comme un prlat galant qui se
+plaisait dans la compagnie des femmes. Et il s'arrtait,
+causait, se penchait au-dessus des paules nues, les
+frlait, les respirait, les lvres humides et les yeux
+riants, dans une sorte de ravissement dvot.</p>
+
+<p>Il aperut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avana.
+Le jeune homme dut le saluer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu
+l'honneur de vous voir l'ambassade?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! trs bien, trs bien!... Hein? quelle dlicieuse
+fte!</p>
+
+<p>Pierre s'tait inclin. C'tait cet homme, dont le rapport
+avait fait condamner son livre; et il lui reprochait
+surtout son air de caresse, les promesses menteuses de
+son accueil si charmant. Mais le prlat, trs fin, dut
+sentir qu'il avait appris l'arrt de la congrgation. Aussi
+trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnatre ouvertement.
+Il se contenta, lui aussi, d'incliner la tte, avec un
+lger sourire.<a name="page_525" id="page_525"></a></p>
+
+<p>&mdash;Que de monde! rpta-t-il, et que de belles personnes!
+On ne va bientt plus pouvoir circuler dans
+ce salon.</p>
+
+<p>Maintenant, tous les siges y taient occups par des
+dames, et l'on commenait y touffer, au milieu de ce
+parfum de violettes, que chauffait la fauve odeur des
+nuques blondes ou brunes. Les ventails battaient plus
+vifs, des rires clairs s'levaient, dans le brouhaha grandissant,
+toute une rumeur de conversation, o l'on entendait
+circuler les mmes mots. Quelque nouvelle, sans
+doute, venait d'tre apporte, un bruit qui se chuchotait,
+qui jetait la fivre de groupe en groupe.</p>
+
+<p>Monsignor Fornaro, trs au courant, voulut donner
+lui-mme la nouvelle, qu'on ne disait pas encore voix
+haute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce qui les passionne toutes?</p>
+
+<p>&mdash;La sant du Saint-Pre? demanda Pierre, dans
+son inquitude. Est-ce que la situation s'est encore
+aggrave ce soir?</p>
+
+<p>Le prlat le regarda, tonn. Puis, avec une sorte d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, oh! non, Sa Saintet va beaucoup mieux,
+Dieu merci! Quelqu'un du Vatican me disait tout l'heure
+qu'elle avait pu se lever, cette aprs-midi, et recevoir ses
+intimes, ainsi qu' l'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;On a eu tout de mme grand'peur, interrompit
+son tour Narcisse. A l'ambassade, j'avoue que nous
+n'tions pas rassurs, parce qu'un conclave, en ce
+moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y
+aurait aucun pouvoir, notre gouvernement rpublicain
+a tort de traiter la papaut comme une quantit ngligeable...
+Seulement, sait-on jamais si le pape est malade
+ou non? J'ai appris d'une faon certaine qu'il a failli tre
+emport, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait
+mot; tandis que, la dernire fois, lorsque tous les journaux
+le tuaient, en parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui<a name="page_526" id="page_526"></a>
+vous parle, trs gaillard et trs gai... Il est malade,
+quand il le faut, je crois.</p>
+
+<p>D'un geste press, monsignor Fornaro carta ce sujet
+importun.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, on est rassur, on n'en cause dj plus...
+Ce qui passionne toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui
+la congrgation du Concile a vot l'annulation du mariage,
+dans l'affaire Prada, une grosse majorit.</p>
+
+<p>De nouveau, Pierre s'mut. N'ayant eu le temps de voir
+personne au palais Boccanera, son retour de Frascati,
+il craignait que la nouvelle ne ft fausse. Et le prlat
+crut devoir donner sa parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre
+de la congrgation.</p>
+
+<p>Mais, brusquement, il s'excusa, s'chappa.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperue
+et que je dsire saluer.</p>
+
+<p>Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne
+pouvant s'asseoir, il resta debout, courbant sa grande
+taille, comme s'il et envelopp de sa galante courtoisie
+la jeune femme, si frache, si nue, qui riait d'un si beau
+rire, sous l'effleurement lger du petit manteau de soie
+violette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda
+Narcisse Pierre. Non! vraiment?... C'est la bonne amie
+du comte Prada, la toute charmante Lisbeth Kauffmann,
+qui vient de lui donner un gros garon, et qui reparat ce
+soir pour la premire fois dans le monde... Vous savez
+qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et
+qu'elle peint un peu, assez joliment mme. On pardonne
+beaucoup ces dames de la colonie trangre, et celle-ci
+est particulirement aime, pour la belle humeur avec
+laquelle elle reoit, dans son petit palais de la rue du
+Prince-Amde... Vous pensez si la nouvelle qui circule
+de l'annulation du mariage, doit l'amuser!</p>
+
+<p>Elle tait vraiment exquise, cette Lisbeth, trs blonde,<a name="page_527" id="page_527"></a>
+trs rose, trs gaie, avec sa peau de satin, son visage de
+lait, ses yeux si tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable
+sourire tait clbre pour sa grce. Et, dans sa toilette
+de soie blanche paillete d'or, elle avait surtout, ce soir-l,
+une telle joie de vivre, une telle certitude heureuse,
+ se sentir libre, aimante et aime, qu'autour d'elle la
+nouvelle qu'on chuchotait, les mchancets dites derrire
+les ventails, semblaient tourner son triomphe. Tous
+les regards s'taient un instant fixs sur elle. On rptait
+son mot Prada, quand elle s'tait vue enceinte, des
+&oelig;uvres d'un homme que l'glise dcrtait aujourd'hui
+d'impuissance: Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit
+Jsus que je vais accoucher! Et des rires s'touffaient,
+d'irrespectueuses plaisanteries circulaient tout bas, de
+bouche oreille, tandis qu'elle, radieuse dans son insolente
+srnit, acceptait d'un air de ravissement les
+galanteries de monsignor Fornaro, qui la flicitait sur
+une toile, une Vierge au lis, envoye par elle une
+Exposition.</p>
+
+<p>Ah! cette annulation de mariage, qui dfrayait la
+chronique scandaleuse de Rome depuis un an, quelle
+rumeur dernire elle produisait, en tombant ainsi au
+beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc
+l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille,
+pour y changer les plus incroyables mdisances, des
+commrages sans fin, des histoires dormir debout. Et
+c'tait fini cette fois, le Vatican imperturbable osait prononcer
+l'annulation, sous le prtexte que le mariage
+n'avait pu tre consomm, par suite de l'impuissance du
+mari. Rome entire allait en rire, avec son libre scepticisme,
+ds qu'il s'agissait des affaires d'argent de
+l'glise. Personne dj n'ignorait les incidents de la
+lutte, Prada rvolt qui s'tait tenu l'cart, les Boccanera
+inquiets qui avaient remu ciel et terre, et l'argent
+distribu aux cratures des cardinaux pour acheter leur
+influence, et la grosse somme dont on avait paye indirectement<a name="page_528" id="page_528"></a>
+le rapport enfin favorable de monsignor Palma.
+On parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on
+ne trouvait pas trop cher, car un autre divorce, celui d'une
+comtesse franaise, avait cot prs d'un million. Le
+Saint-Pre avait tant de besoins! Et cela, d'ailleurs, ne
+fchait personne, on se contentait d'en plaisanter malignement,
+les ventails battaient toujours dans la chaleur
+croissante, les dames avaient un frmissement d'aise,
+sous le vol discret des mots lgers, murmurs peine,
+qui frlaient leurs paules nues.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que la contessina doit tre contente! reprit
+Pierre. Je n'avais pas compris pourquoi sa petite amie
+nous disait, notre arrive, qu'elle allait tre, ce soir, si
+heureuse et si belle... Et c'est cause de cela, certainement,
+qu'elle va venir, elle qui, depuis ce procs, se
+considrait comme en deuil.</p>
+
+<p>Mais Lisbeth, ayant rencontr les yeux de Narcisse, lui
+avait souri, et il dut aller la saluer son tour, car il la
+connaissait, pour avoir travers son atelier, comme toute
+la colonie trangre. Il revenait prs de Pierre, lorsqu'une
+nouvelle motion parut agiter les aigrettes de diamants
+et les fleurs, dans les chevelures. Des ttes se tournrent,
+le brouhaha grandit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura
+Narcisse merveill. Une jolie carrure tout-de mme!
+Habillez-le de velours et d'or, et quelle figure de bel
+aventurier du quinzime sicle, mordant sans scrupule
+toutes les jouissances!</p>
+
+<p>Prada entrait, l'air trs l'aise, gai, presque triomphant.
+Et, au-dessus du large plastron blanc de la chemise,
+que l'habit encadrait de noir, il avait vraiment une
+haute mine de proie, avec ses yeux francs et durs, sa face
+nergique, barre d'paisses moustaches brunes. Jamais
+sa bouche vorace n'avait montr sa dentition de loup,
+dans un sourire de sensualit plus ravie. D'un regard
+rapide, il examina, dshabilla toutes les femmes. Puis,<a name="page_529" id="page_529"></a>
+quand il eut aperu Lisbeth, si gamine, si rose et si
+blonde, il s'adoucit, il vint trs ouvertement elle,
+sans s'inquiter le moins du monde de l'ardente curiosit
+qui le dvisageait. Il se pencha, causa bas un instant, ds
+que monsignor Fornaro lui eut cd la place. Sans doute la
+nouvelle qui courait lui fut confirme par la jeune femme,
+car il eut un geste, un rire un peu forc, en se relevant.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans
+l'embrasure de la fentre. Il serra galement la main de
+Narcisse. Et, tout de suite, avec sa bravoure:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir
+de Frascati... Eh bien! il parat que c'est fait, ils ont
+annul mon mariage... C'est si gros, si impudent, si imbcile,
+que j'en doutais tout l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! se permit de dclarer Pierre, la nouvelle est
+certaine. Elle vient de nous tre confirme par monsignor
+Fornaro, qui la tenait d'un membre de la congrgation.
+Et l'on assure que la majorit a t trs forte.</p>
+
+<p>Un rire encore secoua Prada.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est
+le plus beau soufflet que je connaisse, donn la justice et
+au simple bon sens. Ah! si l'on parvient aussi faire
+casser le mariage civilement, et si mon amie que vous
+voyez l-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans
+Rome! Mais oui! je l'pouserai Sainte-Marie-Majeure,
+en grande pompe. Et il y a, de par le monde, un cher
+petit tre qui sera de la fte, aux bras de sa nourrice!</p>
+
+<p>Il riait trop haut, il tait trop brutal, dans cette allusion
+ son enfant, preuve vivante de sa virilit. Souffrait-il
+donc, pour avoir aux lvres un pli qui les retroussait, montrant
+ses dents blanches? On le sentait frmissant, en
+lutte contre un rveil de passion sourde, tumultueuse,
+qu'il ne s'avouait pas lui-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cher abb, reprit-il vivement, connaissez-vous
+l'autre nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse
+allait venir?<a name="page_530" id="page_530"></a></p>
+
+<p>Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant
+qu'elle n'tait plus sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;On vient de me le dire en effet, rpondit Pierre.</p>
+
+<p>Un moment, il hsita, avant d'ajouter, cdant au besoin
+de prvenir toute surprise fcheuse:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il
+n'est pas parti pour Naples, comme je vous le disais. Un
+empchement, la dernire minute, je crois.</p>
+
+<p>Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face
+brusquement srieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons,
+nous les verrons tous les deux!</p>
+
+<p>Et il se tut, comme envahi d'un flot de penses graves
+qui le foraient la rflexion, pendant que les deux amis
+continuaient de causer. Puis, il eut un geste d'excuse, il
+s'enfona davantage dans l'embrasure, tira d'une poche un
+calepin, en dchira une feuille, sur laquelle, en grossissant
+seulement un peu les caractres, il crivit au crayon
+ces quatre lignes: Une lgende assure que le figuier de
+Judas repousse Frascati, mortel pour quiconque veut un
+jour tre pape. N'en mangez pas les figues empoisonnes,
+ne les donnez ni vos gens ni vos poules. Et il plia
+la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse:
+Son minence Rvrendissime et Illustrissime le cardinal
+Boccanera. Quand il eut replac le tout dans sa
+poche, il respira largement, il retrouva son rire.</p>
+
+<p>C'tait comme un malaise invincible, une lointaine terreur
+qui l'avait glac. Sans qu'un raisonnement net se
+formult en lui, il venait de sentir le besoin de s'assurer
+contre la tentation d'une lchet, d'une abomination possible.
+Et il n'aurait pu dire la relation des ides qui l'avait
+amen crire les quatre lignes, tout de suite, l'endroit
+mme o il se trouvait, sous peine du plus grand des
+malheurs. Il n'avait qu'une pense bien arrte: il irait
+jeter le billet, en sortant du bal, dans la bote du palais
+Boccanera. Maintenant, il tait tranquille.<a name="page_531" id="page_531"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, mon cher abb? demanda-t-il en
+se mlant de nouveau la conversation. Vous tes tout
+assombri.</p>
+
+<p>Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle
+qu'il avait reue, son livre condamn, l'unique journe
+qu'il aurait le lendemain pour agir encore, s'il ne voulait
+pas que son voyage Rome ft une dfaite, il se rcria,
+comme si lui-mme avait besoin d'agitation, d'tourdissement,
+afin d'esprer quand mme et de vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ne vous dcouragez donc pas, on y laisse
+toute sa force! C'est beaucoup qu'une journe, on fait tant
+de choses dans une journe! Une heure, une minute suffit
+pour que le destin agisse et change les dfaites en victoires.</p>
+
+<p>Il s'enfivrait, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! allons dans la salle de bal. Il parat que
+c'est un prodige.</p>
+
+<p>Il changea un dernier regard tendre avec Lisbeth,
+tandis que Pierre et Narcisse le suivaient, tous trois se
+dgageant grand'peine, gagnant la galerie voisine au
+milieu du flot press des jupes, parmi cette houle de
+nuques et d'paules, d'o montait la passion qui fait la vie,
+l'odeur d'amour et de mort.</p>
+
+<p>Dans une splendeur incomparable, la galerie se droulait,
+large de dix mtres, longue de vingt, avec ses huit
+fentres qui donnaient sur le Corso, nues, sans rideaux de
+vitrage, incendiant les maisons d'en face. C'tait une clart
+blouissante, sept paires d'normes candlabres de marbre,
+que des bouquets de lampes lectriques changeaient en
+torchres gantes, pareilles des astres; et, en haut,
+tout le long des corniches, d'autres lampes, enfermes
+dans des fleurs aux teintes claires, faisaient une miraculeuse
+guirlande de fleurs de flamme, des tulipes, des
+pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lam
+d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive.
+Aux portes et aux fentres, les tentures taient de vieille<a name="page_532" id="page_532"></a>
+dentelle, brode de soies de couleur, des fleurs encore,
+d'une intensit vivante. Mais, sous le plafond somptueux,
+aux caissons orns de rosaces d'or, la richesse sans pareille,
+unique au monde, tait la collection de chefs-d'&oelig;uvre,
+telle qu'aucun muse n'en offrait de plus belle. Il y avait
+l des Raphal, des Titien, des Rembrandt et des Rubens,
+des Velasquez et des Ribera, des &oelig;uvres fameuses entre
+toutes, qui soudainement, dans cet clairage inattendu,
+apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme rveilles
+ l'immortelle vie du gnie. Et, Leurs Majests ne devant
+arriver que vers minuit, le bal venait d'tre ouvert, une
+valse emportait des couples, des vols de toilettes tendres,
+au travers de la cohue fastueuse, un ruissellement de dcorations
+et de joyaux, d'uniformes brods d'or et de robes
+brodes de perles, dans un dbordement sans cesse largi
+de velours, de soie et de satin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est prodigieux vraiment! dclara Prada, de son
+air excit. Venez donc par ici, nous allons nous remettre
+dans une embrasure de fentre. Il n'y a pas de meilleure
+place pour bien voir, sans tre trop bouscul.</p>
+
+<p>Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvrent plus
+que deux, Pierre et le comte, quand ils eurent gagn
+enfin l'embrasure dsire. L'orchestre, plac sur une
+petite estrade, au fond, venait de finir la valse, et les
+danseurs s'taient remis marcher lentement, d'un air
+d'tourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la
+foule, lorsqu'il se produisit une entre qui fit tourner les
+ttes. Donna Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme
+si elle et port les couleurs de son frre le cardinal,
+arrivait royalement au bras de l'avocat consistorial Morano.
+Et jamais elle ne s'tait serre davantage, d'une
+taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de vieille
+demoiselle, coupe de grands plis, peine adoucie par
+les cheveux blancs, n'avait exprim une si ttue et si
+victorieuse domination. Il y eut un murmure d'approbation
+discrte, une sorte de soulagement public, car le<a name="page_533" id="page_533"></a>
+monde romain avait absolument condamn la conduite
+indigne de Morano, rompant une liaison de trente annes,
+ laquelle les salons s'taient habitus, ainsi qu' un
+lgitime mariage. On parlait d'un caprice inavouable
+pour une petite bourgeoise, d'un mauvais prtexte de
+rupture, la suite d'une querelle survenue au sujet du
+divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait
+dur prs de deux mois, au grand scandale de Rome, o
+persiste le culte des longues tendresses fidles. Aussi la
+rconciliation touchait-elle tous les c&oelig;urs, comme une
+des plus heureuses consquences du procs, gagn ce jour-l,
+devant la congrgation du Concile. Morano repentant,
+donna Serafina reparaissant son bras, dans cette fte,
+c'tait trs bien, l'amour vainqueur, les bonnes m&oelig;urs
+sauves, l'ordre rtabli.</p>
+
+<p>Mais il y eut une sensation plus profonde, ds que,
+derrire sa tante, on aperut Benedetta qui entrait avec
+Dario, cte cte. Le jour mme o son mariage venait
+d'tre annul, cette indiffrence tranquille des ordinaires
+convenances, cette victoire de leur amour avoue, clbre
+devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une
+telle bravoure de jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut
+aussitt pardonne, dans une rumeur d'universelle admiration.
+Comme pour Celia et Attilio, les c&oelig;urs volaient
+ eux, l'clat de beaut dont ils rayonnaient, l'extraordinaire
+bonheur dont resplendissaient leurs visages.
+Dario, encore pli par sa longue convalescence, tait,
+dans sa dlicatesse un peu mince, avec ses beaux yeux
+clairs de grand enfant, sa barbe brune et frise de jeune
+dieu, d'une fiert svelte, o se retrouvait tout le vieux
+sang princier des Boccanera. Benedetta, la trs blanche
+sous son casque de cheveux noirs, la trs calme, la trs
+sage, avait son beau rire, ce rire si rare chez elle, mais
+d'une sduction irrsistible, qui la transfigurait, donnait
+un charme de fleur sa bouche un peu forte, emplissait
+d'une clart de ciel l'infini de ses grands yeux sombres,<a name="page_534" id="page_534"></a>
+insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si
+gaie, si bonne, elle avait eu le dlicieux instinct de se
+mettre en robe blanche, une robe tout unie de jeune fille,
+dont le symbole disait sa virginit, le grand lis pur qu'elle
+tait reste obstinment, pour le mari de son choix. Rien
+de sa chair ne se montrait encore, pas mme la discrte
+chancrure permise sur la gorge. C'tait le mystre
+d'amour impntrable, redoutable, une beaut souveraine
+de femme, dont la toute-puissance dormait l, voile de
+blanc. Aucune parure, pas un bijou, ni aux mains, ni aux
+oreilles. Sur le corsage, rien qu'un collier, mais un
+collier de reine, le fameux collier de perles des Boccanera,
+qu'elle tenait de sa mre et que Rome entire connaissait,
+des perles d'une grosseur fabuleuse, jetes l,
+ son cou, ngligemment, et qui suffisaient, dans sa robe
+simple, lui donner la royaut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Pierre extasi, qu'elle est heureuse
+et qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pens voix haute;
+car il entendit, son ct, une plainte sourde de fauve,
+un involontaire grondement, qui lui rappela la prsence
+du comte. Celui-ci, d'ailleurs, touffa ce cri de sa blessure,
+brusquement rouverte. Et il eut encore la force
+d'affecter une gaiet brutale.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les
+deux! J'espre bien qu'on va les marier et les coucher
+devant nous.</p>
+
+<p>Puis, regrettant cette grossiret de plaisanterie, o se
+rvoltait la souffrance de son dsir inassouvi de mle, il
+voulut se montrer indiffrent.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a
+les plus belles paules du monde, et que c'est un vrai
+succs pour elle que de paratre plus belle encore, en ne
+les montrant pas.</p>
+
+<p>Il continua, parvint causer d'un air dtach, contant
+de menus faits sur celle qu'il s'obstinait nommer la<a name="page_535" id="page_535"></a>
+comtesse. Mais il s'tait renfonc un peu dans l'embrasure,
+de crainte sans doute qu'on ne remarqut sa pleur,
+le tic douloureux qui contractait ses lvres. Il n'tait pas
+en tat de lutter, de se faire voir riant et insolent, ct
+de la joie du couple, si navement affiche. Et il fut heureux
+du rpit que lui donna, ce moment, l'arrive du
+roi et de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici Leurs Majests! s'cria-t-il en se tournant
+vers la fentre. Voyez donc cette bousculade, dans la
+rue!</p>
+
+<p>En effet, malgr les vitres fermes, un tumulte de foule
+montait des trottoirs. Et Pierre, ayant regard, vit, dans
+le reflet des lampes lectriques, une nappe de ttes
+humaines envahir la chausse et se presser autour des
+carrosses. Dj, plusieurs reprises, il avait rencontr
+le roi, pendant ses promenades quotidiennes la villa
+Borghse, venant l comme un modeste particulier, un
+brave bourgeois, sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui,
+dans sa victoria, qu'un aide de camp. D'autres fois, il tait
+seul, il conduisait un lger phaton, accompagn simplement
+d'un valet de pied en livre noire. Mme une fois,
+il avait emmen la reine, tous deux assis cte cte, en
+bon mnage qui se promne pour son plaisir. Et le monde
+affair des rues, les promeneurs des jardins, en les voyant
+passer ainsi, se contentaient de les saluer d'un geste
+affectueux, sans les importuner d'acclamations, tandis que
+les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement
+pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'ide traditionnelle
+qu'il se faisait des rois qui se gardent et qui
+dfilent, entours de toute une pompe militaire, avait-il
+t singulirement surpris et touch de la bonhomie
+aimable de ce mnage royal s'en allant sa guise, avec
+une belle scurit, au milieu de l'amour souriant de son
+peuple. D'autres dtails sur le Quirinal lui taient venus
+de partout, la bont et la simplicit du roi, son dsir de
+paix, sa passion de la chasse, de la solitude et du grand<a name="page_536" id="page_536"></a>
+air, qui avait d souvent, dans le dgot du pouvoir, lui
+faire rver une vie libre, loin de cette besogne autoritaire
+de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait.
+Mais surtout la reine tait adore, d'une honntet si
+naturelle et si sereine, qu'elle tait la seule ignorer
+les scandales de Rome, trs cultive, trs affine, au
+courant de toutes les littratures, et trs heureuse d'tre
+intelligente, suprieure de beaucoup son entourage,
+et le sachant, et aimant le faire voir, sans effort, avec
+une parfaite grce.</p>
+
+<p>Prada qui tait rest, ainsi que Pierre, le visage contre
+une vitre de la fentre, montra la foule d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se
+coucher contents. Et il n'y a pas l, je vous en rponds,
+un seul agent de police... Ah! tre aim, tre aim!</p>
+
+<p>Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en
+plaisantant.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer
+l'entre de Leurs Majests. C'est le plus beau de la fte.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'coulrent, et l'orchestre, brusquement,
+s'interrompit au milieu d'une polka, pour
+jouer, de toute la sonorit de ses cuivres, la marche
+royale. Il y eut une dbcle parmi les danseurs, le milieu
+de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagns
+par le prince et par la princesse Buongiovanni,
+qui taient alls les recevoir en bas de l'escalier. Le roi
+tait simplement en frac, la reine avait une robe de satin
+paille, recouverte d'une admirable dentelle blanche; et,
+sous le diadme de brillants qui ceignait ses beaux
+cheveux blonds, elle gardait un grand air de jeunesse,
+une face ronde et frache, faite d'amabilit, de douceur
+et d'esprit. La musique jouait toujours, avec une violence
+d'accueil, enthousiaste. Derrire son pre et sa mre,
+Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient
+pour voir; puis taient venus Attilio, les Sacco, des parents,
+des personnages officiels. Et, en attendant que la<a name="page_537" id="page_537"></a>
+marche royale ft finie, il n'y avait encore, au milieu
+de la sonorit des instruments et de l'clat des lampes,
+que des saluts, des regards, des sourires; pendant que
+tous les invits, debout, se poussaient, se haussaient, le
+cou tendu, les yeux luisants, un flux montant de ttes et
+d'paules, tincelantes de pierreries.</p>
+
+<p>Enfin, l'orchestre se tut, les prsentations eurent lieu.
+Leurs Majests, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la flicitrent
+avec une bont toute paternelle. Mais Sacco,
+comme ministre autant que comme pre, tenait surtout
+prsenter son fils Attilio. Il courba sa souple chine de
+petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si
+bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le
+roi, tandis qu'il rservait pour la reine l'hommage du
+beau garon, si passionnment aim. De nouveau, Leurs
+Majests se montrrent d'une bienveillance extrme,
+mme pour madame Sacco, toujours modeste et prudente,
+qui s'effaait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le
+rcit, colport de salon en salon, allait y soulever des
+commentaires sans fin. Apercevant Benedetta, que le
+comte Prada lui avait amene aprs son mariage, la reine
+lui sourit, ayant conu pour sa beaut et pour son charme
+une admiration tendre; de sorte que, force de s'approcher,
+la jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation
+de quelques minutes, accompagne des plus
+aimables paroles, que toutes les oreilles voisines purent
+entendre. Certainement, la reine ignorait l'vnement du
+jour, le mariage avec Prada annul, l'union prochaine
+avec Dario annonce publiquement, dans ce gala qui ftait
+dsormais de doubles fianailles. Mais l'impression n'en
+tait pas moins produite, on ne parla plus que de ces
+compliments adresss Benedetta par la plus vertueuse et
+la plus intelligente des reines, et son triomphe en fut
+accru, elle en devint plus belle, plus fire, plus victorieuse,
+dans ce bonheur d'tre enfin l'poux choisi, qui
+la faisait rayonner.<a name="page_538" id="page_538"></a></p>
+
+<p>Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant
+que les souverains continuaient s'entretenir, la
+reine avec les dames qui venaient la saluer, le roi avec
+des officiers, des diplomates, tout un dfil des personnages
+importants, Prada, lui, ne voyait toujours que Benedetta
+flicite, caresse, hausse en pleine tendresse et
+en pleine gloire. Dario tait prs d'elle, jouissait, resplendissait
+avec elle. C'tait pour eux que ce bal tait donn,
+pour eux que les lampes tincelaient, que l'orchestre
+jouait, que toutes les belles femmes de Rome s'taient
+dvtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un violent
+parfum d'amour; c'tait pour eux que Leurs Majests
+venaient d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux
+que la fte tournait l'apothose, pour eux qu'une souveraine
+adore souriait, apportait ces fianailles le
+cadeau de sa prsence, pareille la bonne fe des contes
+bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-ns.
+Et il y avait, dans cette heure d'extraordinaire clat,
+un apoge de chance et d'allgresse, une victoire de
+cette femme dont il avait eu la beaut lui, sans la pouvoir
+possder, de cet homme qui maintenant allait la lui
+prendre, victoire si publique, si tale, si insultante,
+qu'il la recevait en plein visage, brlante comme un
+soufflet. Puis, ce n'tait pas que son orgueil et sa passion
+qui saignaient ainsi, il se sentait encore frapp dans sa
+fortune par le triomphe des Sacco. tait-ce donc vrai que
+le climat dlicieux de Rome devait finir par corrompre
+les rudes conqurants du Nord, pour qu'il et cette sensation
+de fatigue et d'puisement, moiti mang dj?
+Le jour mme, Frascati, avec cette dsastreuse histoire
+de btisses, il avait entendu craquer ses millions, bien
+qu'il refust de convenir que ses affaires devenaient
+mauvaises, comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu
+de cette fte, il voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter,
+en homme qui vit l'aise des cures chaudes, faites goulment
+sous le soleil de flamme. Ce Sacco ministre, ce<a name="page_539" id="page_539"></a>
+Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son fils
+ une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine,
+en passe d'tre un jour le matre de Rome et de l'Italie,
+remuant ds maintenant, pleines mains, l'argent et le
+peuple, quel soufflet encore pour sa vanit d'homme de
+proie, pour ses apptits toujours voraces de jouisseur, qui
+se sentait pouss hors de la table avant la fin du festin!
+Tout croulait, tout lui chappait, Sacco lui volait ses
+millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui
+cette abominable blessure du dsir inassouvi, dont jamais
+plus il ne devait gurir.</p>
+
+<p>A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte
+sourde de fauve, ce grondement involontaire et dsespr,
+qui lui avait dj boulevers le c&oelig;ur. Et il regarda le
+comte, il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez?</p>
+
+<p>Mais, devant cet homme blme, qui gardait un grand
+calme par un effort surhumain de volont, il regretta sa
+question indiscrte, reste d'ailleurs sans rponse. Aussi,
+pour le mettre l'aise, continua-t-il, en disant tout haut
+les rflexions que faisait natre en lui le spectacle de la
+pompe qui se droulait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre pre avait raison, nous autres Franais,
+avec notre ducation si profondment catholique, mme
+en ces jours de doute universel, nous ne voyons toujours
+dans Rome que la Rome sculaire des papes, sans presque
+savoir, sans pouvoir presque comprendre les modifications
+profondes, qui, d'anne en anne, en font la Rome italienne
+d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis
+arriv ici, combien le roi avec son gouvernement, combien
+ce jeune peuple travaillant se faire une grande capitale,
+taient pour moi des quantits ngligeables! Oui,
+j'cartais cela, je n'en tenais aucun compte, dans mon
+rve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrtienne
+et vanglique, pour le bonheur des peuples.</p>
+
+<p>Il eut un lger rire, prenant en piti sa candeur; et,<a name="page_540" id="page_540"></a>
+d'un geste, il montrait la galerie, le prince Buongiovanni
+en ce moment inclin devant le roi, la princesse
+coutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie papale
+abattue, les parvenus d'hier accepts, le monde noir et
+le monde blanc mls ce point, qu'il n'y avait plus gure
+l que des sujets, la veille de ne faire qu'un peuple.
+L'impossible conciliation entre le Quirinal et le Vatican
+ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les faits, sinon
+dans les principes, en face de l'volution quotidienne,
+de ces hommes, de ces femmes en joie, riants et pars,
+que le souffle du dsir emportait? Il fallait bien vivre,
+aimer, tre aim, faire de la vie, ternellement! Et le
+mariage d'Attilio et de Celia allait tre le symbole de
+l'union ncessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des
+vieilles haines, toutes les querelles oublies dans cette
+treinte du beau garon qui passe et qui emmne son
+cou la belle fille conquise, pour que le monde continue.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces
+fiancs, et jeunes, et gais, et riant l'avenir! Je comprends
+bien que votre roi soit venu ici pour faire plaisir
+ son ministre et pour achever de rallier son trne
+une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de
+la brave et paternelle politique. Mais je veux croire aussi
+qu'il a compris la touchante signification de ce mariage,
+la vieille Rome, dans la personne de cette dlicieuse
+enfant, si ingnue, si amoureuse, se donnant la jeune
+Italie, cet enthousiaste et loyal garon, qui porte si crnement
+l'uniforme. Et que leurs noces soient donc dfinitives
+et fcondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que
+je vous souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant
+que j'apprends vous connatre!</p>
+
+<p>Dans l'branlement douloureux de son ancien rve
+d'une Rome vanglique et universelle, il venait de prononcer
+ce souhait d'une nouvelle fortune pour l'ternelle
+cit, avec une si vive, si profonde motion, que Prada
+ne put s'empcher de rpondre:<a name="page_541" id="page_541"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, vous faites l un v&oelig;u qui est dans
+le c&oelig;ur de tout bon Italien.</p>
+
+<p>Mais sa voix s'trangla. Pendant qu'il regardait Celia
+et Attilio, qui causaient en se souriant, il venait d'apercevoir
+Benedetta et Dario, qui les rejoignaient, avec le
+mme sourire d'immense bonheur. Et, lorsque les deux
+couples furent runis, si clatants, si triomphants de vie
+heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester l, de
+les voir et de souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une soif crever, dit-il brutalement. Venez
+donc au buffet boire quelque chose.</p>
+
+<p>Et il man&oelig;uvra pour se glisser derrire la foule, le long
+des fentres, de manire ne pas tre remarqu, en gagnant
+la porte de la salle des Antiques, l'extrmit de la galerie.</p>
+
+<p>Comme Pierre le suivait, un flot de monde les spara,
+et le prtre se trouva port vers les deux couples, qui causaient
+toujours tendrement. Celia, l'ayant reconnu, l'appela
+d'un petit geste amical. Elle tait en extase devant
+Benedetta, dans son culte ardent de la beaut, joignant
+devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait
+devant la Madone.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur l'abb, faites-moi ce plaisir, dites-lui
+qu'elle est belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de
+plus beau sur la terre, plus belle que le soleil, la lune
+et les toiles!... Si tu savais, chrie, a m'en donne un
+frisson, de te voir belle ce point, belle comme le
+bonheur, belle comme l'amour!</p>
+
+<p>Benedetta se mit rire, pendant que les deux jeunes
+gens s'gayaient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es aussi belle que moi, chrie... C'est parce que
+nous sommes heureuses que nous sommes belles.</p>
+
+<p>Celia rpta doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir o tu
+me disais que a ne russissait gure, de marier le roi et
+le pape? Attilio et moi, nous les marions, et nous sommes
+si heureux pourtant!<a name="page_542" id="page_542"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire!
+reprit gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me
+l'as rpondu, ce mme soir, il suffit de s'aimer, et l'on
+sauve le monde!</p>
+
+<p>Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des
+Antiques, o tait install le buffet, il y retrouva Prada
+debout, clou l, immobilis, s'emplissant quand mme
+les yeux de l'atroce spectacle qu'il voulait fuir. Il avait d
+se retourner, voir, voir encore. Et ce fut ainsi qu'il assista,
+le c&oelig;ur saignant, la reprise des danses, la premire
+figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'clat
+de ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se
+faisaient vis--vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces
+deux couples de jeunesse et de joie, dansant dans la
+clart blanche, dans le luxe et dans l'odeur d'amour, que
+le roi et la reine s'approchrent, s'intressrent. Il y eut
+des bravos d'admiration, une infinie tendresse s'pandit
+de tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Je crve de soif, venez donc! rpta Prada, qui put
+enfin s'arracher sa torture.</p>
+
+<p>Il se fit servir un verre de limonade glace, il l'avala
+d'un trait, de l'air goulu d'un fivreux qui jamais plus
+n'apaisera le feu intrieur dont il est brl.</p>
+
+<p>Cette salle des Antiques tait une vaste pice, dalle
+d'une mosaque, dcore de stuc, o se trouvait, le long
+des murs, une clbre collection de vases, de bas-reliefs,
+de statues. Les marbres dominaient, il y avait l pourtant
+quelques bronzes, entre autres un gladiateur mourant,
+d'une beaut incomparable. Mais la merveille tait
+la fameuse Vnus, un pendant la Vnus du Capitole,
+plus fine, plus souple, le bras gauche dtendu, en un
+geste de voluptueux abandon. Ce soir-l, un puissant
+rflecteur lectrique jetait sur elle une blouissante
+clart d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudit,
+semblait vivre d'une vie surhumaine, immortelle.</p>
+
+<p>Contre le mur du fond, on avait install le buffet, une<a name="page_543" id="page_543"></a>
+longue table, recouverte d'une nappe brode, charge
+d'assiettes de fruits, de ptisseries, de viandes froides.
+Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au milieu des bouteilles
+de champagne, des punchs brlants et des sorbets
+glacs, de l'arme des verres, des tasses th et des bols
+ bouillon, toute une richesse de cristaux, de porcelaines,
+d'argenterie tincelante aux lumires. Et l'innovation
+heureuse tait qu'on avait empli toute une moiti de la
+salle par des ranges de petites tables, o les invits, au
+lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire
+servir, comme dans un caf.</p>
+
+<p>Pierre, une de ces petites tables, aperut Narcisse,
+assis prs d'une jeune femme; et Prada s'approcha, en
+reconnaissant Lisbeth.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie,
+dit galamment l'attach d'ambassade. Puisque vous
+m'aviez perdu, je n'ai rien trouv de mieux que d'aller
+offrir mon bras madame pour l'amener ici.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne ide, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant
+plus que j'avais trs soif.</p>
+
+<p>Ils s'taient fait servir du caf glac, qu'ils buvaient
+lentement, l'aide de petites cuillers de vermeil.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dclara le comte, je meurs de soif, je ne
+puis pas me dsaltrer... Vous nous invitez, n'est-ce pas?
+cher monsieur. Ce caf-l va peut-tre me calmer un
+peu... Ah! chre amie, que je vous prsente donc
+monsieur l'abb Froment, un jeune prtre franais des
+plus distingus.</p>
+
+<p>Tous quatre demeurrent longtemps assis, causant et
+s'gayant un peu des invits qui dfilaient. Mais Prada
+restait proccup, malgr sa galanterie habituelle pour
+son amie; par moments, il l'oubliait, retombait dans sa
+souffrance; et ses yeux, quand mme, retournaient vers
+la galerie voisine, d'o lui arrivaient des bruits de
+musique et de danse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, quoi donc pensez-vous?<a name="page_544" id="page_544"></a>
+demanda gentiment Lisbeth, en le voyant un moment si
+ple, si perdu. tes-vous indispos?</p>
+
+<p>Il ne rpondit pas, il dit tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voyez donc, voil le vrai couple, voil
+l'amour et le bonheur!</p>
+
+<p>Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori,
+la mre de Dario, et son second mari, ce Jules Laporte,
+cet ancien sergent de la garde suisse, plus jeune qu'elle
+de quinze ans, qu'elle avait pch au Corso, de ses yeux
+de flamme rests superbes, et dont elle avait fait un marquis
+Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout elle.
+Dans les bals, dans les soires, elle ne le lchait pas,
+le gardait son bras malgr l'usage, se faisait conduire
+au buffet par lui, tant elle tait heureuse de le montrer,
+en beau garon dont elle tait fire. Et tous les deux
+buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout,
+elle extraordinaire encore de beaut massive, malgr
+ses cinquante ans passs, lui de fire tournure, les
+moustaches au vent, en aventurier heureux dont la
+brutalit gaie plaisait aux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a d le
+tirer d'une vilaine aventure. Oui, il plaait des reliques,
+il vivotait en faisant le courtage pour les couvents de Belgique
+et de France, et il avait lanc toute une affaire de
+reliques fausses, des juifs d'ici qui fabriquaient de petits
+reliquaires anciens avec des dbris d'os de mouton, le tout
+scell, sign par les autorits les plus authentiques. On a
+touff cette affaire, dans laquelle trois prlats se trouvaient
+galement compromis... Ah! l'heureux homme!
+Regardez donc comme elle le dvore des yeux! Et lui, est-il
+assez grand seigneur, avec sa faon de lui tenir cette
+assiette, o elle mange un blanc de volaille!</p>
+
+<p>Puis, rudement, avec une ironie sourde et pre, il continua,
+en parlant des amours Rome. Les femmes y
+taient ignorantes, ttues et jalouses. Quand une femme
+y avait conquis un homme, elle le gardait la vie entire,<a name="page_545" id="page_545"></a>
+il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait toute
+heure pour son plaisir elle. Et il citait des liaisons sans
+fin, celle entre autres de donna Serafina et de Morano,
+devenues de vritables mariages; et il raillait ce manque de
+fantaisie, ce don total et trop lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient,
+qui ne pouvaient finir, s'ils finissaient,
+qu'au milieu des catastrophes les plus dsagrables.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami?
+se rcria de nouveau Lisbeth en riant. C'est trs gentil au
+contraire, ce que vous nous racontez l! Lorsqu'on s'aime,
+il faut bien s'aimer toujours.</p>
+
+<p>Elle tait dlicieuse, avec ses fins cheveux blonds envols,
+sa dlicate nudit blonde; et Narcisse, languissant,
+les yeux demi ferms, la compara une figure de Botticelli,
+qu'il avait vue Florence. La nuit s'avanait, Pierre
+tait retomb dans sa proccupation assombrie, lorsqu'il
+entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait dj le
+cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au
+loin, et il se rappela brusquement le rendez-vous que
+monsignor Nani lui avait donn, dans le petit salon des
+glaces.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant
+que le prtre saluait Lisbeth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher
+un peu, je vous accompagnerai jusque l-bas... N'est-ce
+pas? vous me retrouverez ici.</p>
+
+<p>Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu,
+avant d'arriver, tout au bout, au petit salon des glaces.
+Ce dernier tait en vrit une merveille, d'un rococo
+exquis, une rotonde de glaces plies, que d'admirables
+bois dors encadraient. Mme au plafond, les glaces continuaient
+en pans inclins, de sorte que, de toutes parts,
+les images se multipliaient, se mlaient, se renversaient,
+ l'infini. Par une heureuse discrtion, l'lectricit n'y
+avait pas t mise, deux candlabres seulement y brlaient,<a name="page_546" id="page_546"></a>
+chargs de bougies roses. Les tentures et le
+meuble taient de soie bleue trs tendre. Et l'impression,
+en entrant, tait d'une douceur, d'un charme sans pareil,
+comme si l'on tait entr chez les fes, reines des sources,
+au milieu d'un palais d'eaux limpides, illumin jusqu'aux
+plus lointaines profondeurs, par des bouquets d'toiles.</p>
+
+<p>Tout de suite Pierre aperut monsignor Nani, assis
+paisiblement sur un canap bas; et, comme ce dernier
+l'avait espr, il se trouvait absolument seul, le cotillon
+ayant attir la foule vers la galerie. Un grand silence
+rgnait, on entendait peine l'orchestre qui venait mourir
+l, en un vague petit souffle de flte.</p>
+
+<p>Le prtre s'excusa de s'tre fait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec
+son amabilit, que rien n'puisait, j'tais fort bien dans
+cet asile... Quand j'ai vu la foule par trop menaante, je
+me suis rfugi ici.</p>
+
+<p>Il ne parla pas de Leurs Majests, mais il laissait entendre
+qu'il avait vit leur prsence, courtoisement.
+S'il tait venu, c'tait par grande tendresse pour Celia;
+et c'tait aussi dans un but de trs dlicate diplomatie,
+pour que le Vatican ne part pas rompre tout fait avec
+les Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans
+les fastes de la papaut. Sans doute le Vatican ne pouvait
+signer ce mariage, qui semblait unir la vieille
+Rome au jeune royaume d'Italie; mais, cependant, il
+ne voulait pas non plus avoir l'air de disparatre, de se
+dsintresser, en abandonnant ses plus fidles serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher fils, reprit le prlat, il s'agit maintenant
+de vous... Je vous ai dit que, si la congrgation de
+l'Index avait conclu la condamnation de votre livre, la
+sentence ne serait soumise au Saint-Pre, et signe par
+lui, qu'aprs-demain. Vous avez donc toute une journe
+encore devant vous.</p>
+
+<p>Pierre ne put s'empcher de l'interrompre, avec une
+vivacit douloureuse.<a name="page_547" id="page_547"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hlas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse?
+J'ai dj rflchi, je ne trouve aucune occasion, aucun
+moyen de me dfendre... Voir Sa Saintet, et comment,
+maintenant qu'elle est malade!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin,
+Sa Saintet va beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui
+mme, comme tous les mercredis, l'honneur d'tre
+reu par elle. Quand elle est fatigue un peu, et qu'on la
+dit trs malade, elle laisse dire: a la repose et a lui
+permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et
+certaines impatiences.</p>
+
+<p>Mais Pierre tait trop boulevers pour couter attentivement.
+Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est fini, je suis dsespr. Vous m'avez parl
+d'un miracle possible, je ne crois gure aux miracles.
+Puisque je suis battu Rome, je repartirai, je retournerai
+ Paris, o je continuerai la lutte... Oui! mon me
+ne peut se rsigner, mon espoir du salut par l'amour ne
+peut mourir, et je rpondrai par un nouveau livre, et je
+dirai dans quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs,
+o l'intelligence avait la nettet et le tranchant de l'acier.
+Dans le grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit
+salon, dont les glaces refltaient les bougies sans nombre,
+un clat plus sonore de l'orchestre entra, droula un lent
+bercement de valse, puis mourut.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, la colre est mauvaise... Vous rappelez-vous
+que, ds votre arrive, je vous ai promis, lorsque
+vous auriez vainement tch d'tre reu par le Saint-Pre,
+de faire mon tour une tentative?</p>
+
+<p>Et, voyant le jeune prtre s'agiter:</p>
+
+<p>&mdash;coutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Saintet,
+hlas! n'est pas toujours conseille prudemment. Elle a
+autour d'elle des personnes dont le dvouement manque
+parfois de l'intelligence dsirable. Je vous l'ai dj dit, je<a name="page_548" id="page_548"></a>
+vous ai mis en garde contre les dmarches inconsidres...
+C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines dj, remettre
+moi-mme votre livre Sa Saintet, pour qu'elle
+daignt y jeter les yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait
+empch d'arriver jusqu' elle... Et voil ce que j'tais
+charg de vous dire: Sa Saintet, qui a eu l'extrme
+bont de lire votre livre, dsire formellement vous voir.</p>
+
+<p>Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge
+de Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, ah! monseigneur!</p>
+
+<p>Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux,
+d'un air d'inquitude extrme, comme s'il et redout
+qu'on pt les entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut! c'est un secret, Sa Saintet dsire vous
+recevoir tout fait en particulier, sans mettre personne
+dans la confidence... coutez bien. Il est deux heures du
+matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui mme, neuf heures
+prcises du soir, vous vous prsenterez au Vatican, en demandant
+ toutes les portes monsieur Squadra. Partout,
+on vous laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous
+attendra et vous introduira... Et pas un mot, que pas une
+me ne se doute de ces choses!</p>
+
+<p>Le bonheur, la reconnaissance de Pierre dbordrent
+enfin. Il avait saisi les deux mains douces et grasses du
+prlat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma
+gratitude? Si vous saviez, la nuit et la rvolte taient dans
+mon me, depuis que je me sentais le jouet de ces minences
+puissantes qui se moquaient de moi!... Mais vous
+me sauvez, je suis de nouveau sr de vaincre, puisque je
+vais pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Saintet, le
+Pre de toute vrit et de toute justice. Il ne peut que
+m'absoudre, moi qui l'aime, qui l'admire, qui suis convaincu
+de n'avoir lutt jamais que pour sa politique et
+ses ides les plus chres... Non, non! c'est impossible,
+il ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!<a name="page_549" id="page_549"></a></p>
+
+<p>Nani, qui avait dgag ses mains, tchait de le calmer,
+d'un geste paternel, tout en gardant son petit sourire de
+mpris, pour une telle dpense inutile d'enthousiasme.
+Il y parvint, il le supplia de s'loigner. L'orchestre avait
+repris, au loin. Puis, lorsque le prtre se retira, en le
+remerciant encore, il lui dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obissance
+est grande.</p>
+
+<p>Pierre, qui n'avait plus que l'ide de partir, retrouva
+presque tout de suite Prada, dans la salle des armures.
+Leurs Majests venaient de quitter le bal, en grande
+crmonie, accompagnes par les Buongiovanni et les
+Sacco. La reine avait maternellement embrass Celia,
+pendant que le roi serrait la main d'Attilio, honneurs
+d'une bonhomie charmante dont les deux familles rayonnaient.
+Mais beaucoup d'invits suivaient l'exemple des
+souverains, s'en allaient dj par petits groupes. Et le
+comte, qui paraissait singulirement nerv, plus pre
+et plus amer, tait impatient de partir, lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons
+vite, voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse
+Habert, m'a pri de vous dire que vous ne le cherchiez
+pas. Il est descendu, pour accompagner mon amie
+Lisbeth jusqu' sa voiture... Moi, dcidment, j'ai besoin
+d'air. Je veux faire un tour pied, je vais aller avec vous
+jusqu' la rue Giulia.</p>
+
+<p>Puis, comme tous deux reprenaient leurs vtements au
+vestiaire, il ne put s'empcher de ricaner, en ajoutant de
+sa voix brutale:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble,
+vos bons amis; et vous faites bien d'aimer rentrer
+pied, car il n'y avait pas de place pour vous dans le
+carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle effronterie,
+ son ge, de s'tre trane ici, avec son Morano, pour
+triompher du retour de l'infidle!... Et les deux autres,
+les deux jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler<a name="page_550" id="page_550"></a>
+d'eux tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en
+se montrant de la sorte, une abomination d'une impudence
+et d'une cruaut rares!</p>
+
+<p>Ses mains tremblaient, il murmura encore:</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il
+part pour Naples!... Oui, j'ai entendu dire Celia qu'il
+partait ce soir, six heures, pour Naples. Eh bien! que
+mes v&oelig;ux l'accompagnent, bon voyage!</p>
+
+<p>Dehors, les deux hommes eurent une sensation dlicieuse,
+au sortir de la chaleur touffante des salles, en
+entrant dans l'admirable nuit, limpide et froide. C'tait
+une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de
+Rome, o la ville dort sous le ciel immense, dans une
+clart lysenne, comme berce d'un rve d'infini. Et ils
+prirent le beau chemin, ils descendirent le Corso, suivirent
+ensuite le cours Victor-Emmanuel.</p>
+
+<p>Prada s'tait un peu calm, mais il restait ironique, il
+parlait pour s'tourdir sans doute, avec une abondance
+fivreuse, revenant aux femmes de Rome, cette fte
+qu'il avait trouve splendide, et qu'il raillait maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur
+vont pas, des robes qu'elles font venir de Paris, et qu'elles
+n'ont pu naturellement essayer. C'est comme leurs bijoux,
+elles ont encore des diamants et surtout des perles de
+toute beaut, mais monts si lourdement, qu'ils sont
+affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur
+frivolit, sous leur apparente morgue! Tout est chez elles
+en surface, mme la religion: dessous, il n'y a rien, qu'un
+vide insondable. Je les regardais, au buffet, manger
+belles dents. Ah! pour a, elles ont un vigoureux apptit!
+Remarquez que, ce soir, les invits se sont conduits assez
+bien, on n'a pas trop dvor. Mais, si vous assistiez un
+bal de la cour, vous verriez un pillage sans nom, le
+buffet assig, les plats engloutis, une bousculade d'une
+voracit extraordinaire!</p>
+
+<p>Pierre ne rpondait que par des monosyllabes. Il tait<a name="page_551" id="page_551"></a>
+tout sa joie dbordante, cette audience du pape, qu'il
+rvait dj, la prparant dans ses moindres dtails, sans
+pouvoir se confier personne. Et les pas des deux hommes
+sonnaient sur le pav sec, dans la large rue, dserte et
+claire, tandis que la lune dcoupait nettement les ombres
+noires.</p>
+
+<p>Brusquement, Prada se tut. Il tait bout de bravoure
+bavarde, envahi tout entier et comme paralys par
+l'effrayante lutte qui se livrait en lui. A deux reprises
+dj, il avait touch, dans la poche de son habit, le billet
+crit au crayon, dont il se rptait les quatre lignes:
+Une lgende assure que le figuier de Judas repousse
+Frascati, mortel pour quiconque veut un jour tre pape.
+N'en mangez pas les figues empoisonnes, ne les donnez
+ni vos gens ni vos poules. Le billet tait bien l,
+il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre,
+c'tait pour le jeter dans la bote du palais Boccanera. Il
+continuait marcher d'un pas vif, le billet serait dans la
+bote avant dix minutes, aucune puissance au monde ne
+pouvait l'empcher de l'y jeter, puisque sa volont tait
+arrte formellement. Jamais il ne commettrait le crime
+de laisser empoisonner les gens.</p>
+
+<p>Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta
+et ce Dario venaient de soulever en lui un tel orage
+de haine jalouse! Il en oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et
+cet enfant, ce petit tre de sa chair, dont il tait si orgueilleux.
+Toujours la femme l'avait ravag d'un dsir de mle
+conqurant, il n'avait violemment joui que de celles qui
+rsistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde,
+qu'il avait voulue, qu'il avait achete en l'pousant, et qui
+s'tait refuse ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait
+pas eue, il ne l'aurait jamais. Pour l'avoir, autrefois, il
+aurait incendi Rome; maintenant, il se demandait ce
+qu'il allait bien faire, pour l'empcher d'tre un autre.
+Ah! c'tait cette pense qui rouvrait la plaie saignante
+son flanc, la pense de cet autre jouissant de son bien.<a name="page_552" id="page_552"></a>
+Comme ils devaient se moquer de lui ensemble! Comme
+ils s'taient plu le ridiculiser en lanant le mensonge
+de sa prtendue impuissance, dont il se sentait quand
+mme atteint, malgr toutes les preuves qu'il pourrait
+faire de sa virilit. Sans trop y croire, il les avait accuss
+d'tre amant et matresse depuis longtemps, se
+rejoignant la nuit, n'ayant qu'une alcve, au fond de ce
+sombre palais Boccanera, dont les histoires d'amour
+taient lgendaires. A prsent, cela certainement allait
+tre, puisqu'ils taient libres, dlis au moins du lien
+religieux. Ils les voyaient cte cte sur la mme couche,
+il voquait des visions brlantes, leurs treintes, leurs
+baisers, le ravissement de leur dlire. Ah! non, ah! non,
+c'tait impossible, la terre croulerait plutt!</p>
+
+<p>Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel,
+pour s'engager parmi les anciennes rues,
+trangles et tortueuses, qui conduisent la rue Giulia, il
+se revit jetant le billet dans la bote du palais. Ensuite, il
+se disait comment les choses devaient se passer. Le billet
+dormirait jusqu'au matin dans la bote. Don Vigilio, le
+secrtaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la
+clef de cette bote, descendrait de bonne heure, trouverait
+la lettre, la remettrait Son minence, laquelle ne permettait
+pas qu'on en dcachett aucune. Et les figues
+seraient jetes, il n'y aurait plus de crime possible, le
+monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le billet ne
+se trouvait pas dans la bote, que se produirait-il? Alors, il
+admit cette supposition, vit nettement les figues arriver
+sur la table, au dner d'une heure, dans leur joli petit
+panier, si coquettement recouvert de feuilles. Dario tait
+l comme de coutume, seul avec son oncle, puisqu'il ne
+partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu mangeaient-ils
+l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et
+lequel des deux? Ici, la vision se brouillait, c'tait de
+nouveau le destin en marche, ce destin qu'il avait rencontr
+sur la route de Frascati, allant son but inconnu,<a name="page_553" id="page_553"></a>
+sans arrt possible, au travers des obstacles. Le petit
+panier de figues allait, allait toujours, sa besogne
+ncessaire, qu'aucune main au monde n'tait assez forte
+pour empcher.</p>
+
+<p>La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de
+lune, et Pierre sortit comme d'un rve, devant le palais
+Boccanera, noir sous le ciel d'argent. Trois heures du
+matin sonnaient une glise du voisinage. Et il se sentit un
+petit frisson, en entendant prs de lui cette plainte douloureuse
+de fauve bless mort, ce sourd grondement
+involontaire que le comte, dans sa lutte affreuse, venait
+de laisser chapper de nouveau.</p>
+
+<p>Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en
+serrant la main du prtre:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait
+ici, cette heure, on croirait que je suis retomb amoureux
+de ma femme.</p>
+
+<p>Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire,
+sans se retourner.<a name="page_554" id="page_554"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+<p>Pierre, lorsqu'il s'veilla, fut tout surpris d'entendre
+sonner onze heures. Dans la fatigue de ce bal, o il tait
+rest si tard, il avait dormi d'un sommeil d'enfant, d'une
+paix dlicieuse, comme s'il avait, en dormant, senti son
+bonheur. Et, ds qu'il eut ouvert les yeux, le radieux
+soleil qui entrait par les fentres, le baigna d'espoir. Sa
+premire pense fut que, le soir enfin, il verrait le pape,
+ neuf heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant
+cette journe bnie, dont le ciel splendide et pur lui
+semblait d'un si heureux prsage?</p>
+
+<p>Il se leva, ouvrit les fentres, laissa entrer la tideur
+de l'air, qui lui sembla avoir ce got de fruit et de fleur,
+remarqu ds le jour de son arrive, dont il avait plus
+tard essay vainement d'analyser la nature, un got
+d'orange et de rose. tait-ce possible qu'on ft en dcembre?
+Quel pays adorable, pour qu'avril part y refleurir,
+au seuil mme de l'hiver! Puis, sa toilette faite,
+comme il s'accoudait, pour regarder au del du Tibre,
+couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes en toute
+saison, il aperut Benedetta assise prs de la fontaine,
+dans le petit jardin abandonn du palais. Et il descendit,
+ne pouvant tenir en place, cdant un besoin de vie, de
+gaiet et de beaut.</p>
+
+<p>Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait
+d'elle, rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.<a name="page_555" id="page_555"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher abb, que je suis heureuse, que je
+suis heureuse!</p>
+
+<p>Souvent, ils avaient pass les matines dans ce coin de
+calme et d'oubli. Mais quelles matines tristes, quand,
+l'un et l'autre, ils taient sans esprance! Aujourd'hui,
+l'abandon des alles envahies par les herbes folles, les
+buis qui avaient pouss dans le vieux bassin combl, les
+orangers symtriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
+des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme
+infini, une intimit rveuse et tendre, dans laquelle il
+tait trs bon de reposer sa joie. Et surtout il faisait si
+tide, ct du grand laurier, dans l'angle o se trouvait
+la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'norme
+bouche bante du masque tragique, avec sa chanson de
+flte. Une fracheur montait du grand sarcophage de
+marbre, dont le bas-relief droulait une bacchanale frntique,
+des faunes emportant, renversant des femmes
+sous leurs baisers voraces. Et l'on tait l hors des temps
+et des lieux, au fond d'un pass rvolu, si lointain, que
+les alentours disparaissaient, les constructions rcentes
+des quais, le quartier ventr, gris encore de la poussire
+des dcombres, Rome elle-mme bouleverse, en mal
+d'un monde nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! rpta Benedetta, que je suis heureuse!...
+J'touffais dans ma chambre, j'ai d descendre ici, tant
+mon c&oelig;ur avait besoin de place, d'air et de soleil, pour
+battre son aise!</p>
+
+<p>Elle tait assise, prs du sarcophage, sur le fragment
+de colonne renverse, qui servait de banc; et elle voulut
+que le prtre vnt se mettre ct d'elle. Jamais il ne
+l'avait vue d'une telle beaut, avec ses noirs cheveux
+encadrant sa face pure, toute rose et dlicate comme
+une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans
+fond, dans la lumire, taient des brasiers o roulait de
+l'or; tandis que sa bouche d'enfance, sa bouche de candeur
+et de sage raison, avait un rire de bonne crature,<a name="page_556" id="page_556"></a>
+libre enfin d'aimer selon son c&oelig;ur, sans offenser ni les
+hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir,
+rvant tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai dj
+obtenu la sparation de corps, je finirai par obtenir le
+divorce civil, du moment que l'glise aura annul mon
+mariage. Et j'pouserai Dario, oui! vers le printemps
+prochain, peut-tre plus tt, si l'on arrive hter les
+formalits... Ce soir, six heures, il part pour Naples,
+o il va rgler une affaire d'intrt, une proprit que
+nous y possdions encore, et qu'il a fallu vendre, car tout
+cela a cot trs cher. Mais qu'importe prsent, puisque
+nous voil l'un l'autre!... Dans quelques jours, ds qu'il
+sera revenu, que de bonnes heures, comme nous allons
+rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en
+ai pas dormi, aprs ce bal qui a t si beau, tant j'ai
+fait des projets, ah! des projets magnifiques, vous verrez,
+vous verrez, car je veux que vous restiez Rome,
+dsormais, jusqu' notre mariage.</p>
+
+<p>Il se mit rire avec elle, gagn par cette explosion de
+jeunesse et de bonheur, au point qu'il devait faire un rude
+effort sur lui-mme, pour ne pas dire lui aussi sa flicit,
+l'espoir dont sa prochaine entrevue avec le pape l'emplissait.
+Mais il avait jur de n'en parler personne.</p>
+
+<p>Dans le silence frissonnant de l'troit jardin ensoleill,
+un cri persistant d'oiseau revenait par intervalles; et
+Benedetta en plaisantant leva la tte, regarda une cage
+qui tait accroche une fentre du premier tage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut
+que tout le monde soit content dans la maison.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'colire
+en vacances:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez
+pas Tata?... Mais c'est la perruche de mon oncle
+le cardinal! Je la lui ai donne au dernier printemps, et
+il l'adore, il lui permet de voler les morceaux sur son<a name="page_557" id="page_557"></a>
+assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la rentre,
+craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la
+laisse dans la salle manger, la seule pice de son appartement
+o il fasse un peu chaud.</p>
+
+<p>Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche,
+une de ces jolies petites perruches d'un vert cendr, si
+soyeuses et si souples. Elle se pendait du bec aux barreaux
+de sa cage, se balanait, battait des ailes, dans l'allgresse
+du clair soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Parle-t-elle? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, elle crie, rpondit Benedetta en riant. Mon
+oncle prtend qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il
+cause trs bien avec elle.</p>
+
+<p>Brusquement, elle sauta un autre sujet, comme si
+une obscure liaison d'ides la faisait penser son autre
+oncle, l'oncle par alliance qu'elle avait Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir reu une lettre du vicomte de la
+Choue... Il m'a crit hier son chagrin de voir que vous
+n'arriviez pas tre reu par Sa Saintet. Il avait tant
+compt sur vous, sur votre victoire, pour le triomphe de
+ses ides!</p>
+
+<p>En effet, Pierre recevait frquemment des lettres du
+vicomte, o celui-ci se dsesprait de l'importance prise
+par son adversaire, le baron de Fouras, depuis le grand
+succs de sa dernire campagne Rome, avec le plerinage
+international du Denier de Saint-Pierre. C'tait le
+rveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les
+conqutes librales du no-catholicisme menaces, si
+l'on n'obtenait pas du Saint-Pre une adhsion formelle
+aux fameuses corporations obligatoires, pour battre en
+brche les corporations libres, soutenues par les conservateurs.
+Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans compliqus,
+dans son impatience de le voir reu enfin au
+Vatican.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu dj une lettre
+dimanche, et j'en ai encore trouv une hier soir, en revenant<a name="page_558" id="page_558"></a>
+de Frascati... Ah! je serais si heureux, si heureux
+de pouvoir lui rpondre par la bonne nouvelle!</p>
+
+<p>De nouveau, sa joie dborda, la pense que le soir il
+verrait le pape, lui ouvrirait son me brlante d'amour,
+recevrait de lui l'encouragement suprme, raffermi dans
+sa mission du salut social, au nom fraternel des petits et
+des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lcha
+son secret, qui lui gonflait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce
+soir.</p>
+
+<p>Benedetta ne comprit pas d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre,
+ce matin, ce bal, que le Saint-Pre, auquel il avait
+remis mon livre, dsirait me voir... Et je serai reu ce
+soir, neuf heures.</p>
+
+<p>Elle tait devenue toute rouge, tellement elle faisait
+sienne la joie du jeune prtre, qu'elle avait fini par
+aimer d'une ardente amiti. Et ce succs d'un ami tombant
+dans sa flicit elle, prenait une importance
+extraordinaire, comme une certitude de complte russite
+pour tout le monde. Elle eut un cri de superstitieuse
+exalte et ravie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! a va nous porter chance!... Ah!
+que je suis heureuse, mon ami, que je suis heureuse de
+voir que le bonheur vous arrive en mme temps qu'
+moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur
+que vous ne pouvez pas vous imaginer... Et c'est sr,
+maintenant, que tout marchera trs bien, car une maison
+o il y a quelqu'un qui voit le pape est bnie, la
+foudre ne la frappe plus.</p>
+
+<p>Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si clatante
+de gaiet, qu'il s'inquita.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut! on m'a demand le secret... Je vous en
+supplie, pas un mot personne, ni votre tante, ni mme
+ Son minence... Monsignor Nani serait trs contrari.<a name="page_559" id="page_559"></a></p>
+
+<p>Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait
+de monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car
+n'tait-ce pas lui qu'elle devait d'tre parvenue enfin
+faire annuler son mariage? Puis, reprise d'une bouffe
+de folle joie:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur
+seul est bon?... Vous ne me demandez pas des larmes,
+aujourd'hui, mme pour les pauvres qui souffrent, qui ont
+froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a vraiment que
+le bonheur de vivre! a gurit tout. On ne souffre pas, on
+n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!</p>
+
+<p>Stupfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait
+cette singulire solution donne la question redoutable
+de la misre. Soudainement, il sentait que toute sa tentative
+d'apostolat tait vaine, sur cette fille d'un beau
+ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de sicles de souveraine
+aristocratie. Il avait voulu la catchiser, l'amener
+ l'amour chrtien des humbles et des misrables, la
+conqurir la nouvelle Italie qu'il rvait, veille aux
+temps nouveaux, pleine de piti pour les choses et
+pour les tres. Et, si elle s'tait attendrie avec lui sur les
+souffrances du bas peuple, aux heures o elle souffrait
+elle-mme, le c&oelig;ur saignant des plus cruelles blessures,
+la voil qui, ds sa gurison, clbrait l'universelle flicit,
+en crature des brlants ts et des hivers doux
+comme des printemps!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les
+connaissez pas, les pauvres!... Qu'on donne une fille de
+notre Transtvre le garon qu'elle aime, et elle est aussi
+radieuse qu'une reine, elle mange son pain sec, le soir,
+en lui trouvant le got sucr le plus dlicieux. Les mres
+qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui
+sont vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient
+leurs numros sortir la loterie, tout le monde est
+comme a, tout le monde ne demande que de la chance<a name="page_560" id="page_560"></a>
+et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir tre juste
+et tcher de mieux rpartir la fortune, il n'y aura toujours
+de satisfaits que ceux dont le c&oelig;ur chantera, souvent
+mme sans en savoir la cause, par un beau jour de
+soleil comme aujourd'hui!</p>
+
+<p>Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en
+plaidant de nouveau la cause de tant de pauvres tres,
+qui, cette minute mme, agonisaient au loin, quelque
+part, succombant la douleur physique ou la douleur
+morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si
+doux, une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie
+de la joie, la dsesprance sans bornes du soleil,
+comme si quelqu'un qu'on ne voyait pas avait laiss tomber
+cette ombre. tait-ce donc l'odeur trop forte du laurier,
+la senteur amre des orangers et des buis qui lui
+donnaient ce vertige? tait-ce le frisson de sensuelle tideur
+dont ses veines se mettaient battre, parmi ces
+ruines, dans ce coin de passion trs ancienne? Ou plutt
+n'tait-ce que ce sarcophage avec son enrage bacchanale,
+qui veillait l'ide de la mort prochaine, au fond
+mme des obscures volupts de l'amour, sous le baiser
+inassouvi des amants? Un instant, la claire chanson de la
+fontaine lui parut un long sanglot, et il lui sembla que
+tout s'anantissait, dans cette ombre formidable venue de
+l'invisible.</p>
+
+<p>Dj, Benedetta lui avait pris les deux mains et le
+rveillait l'enchantement d'tre l, prs d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'lve est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et
+elle a le crne bien dur. Que voulez-vous? il y a des
+ides qui n'entrent pas dans notre tte. Non, jamais vous
+ne ferez entrer ces choses dans la tte d'une fille de
+Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous
+aimer telles que nous sommes, belles de toute notre force,
+autant que nous pouvons l'tre!</p>
+
+<p>Et elle tait si belle cette minute, si belle dans le
+resplendissement de son bonheur, qu'il en tremblait,<a name="page_561" id="page_561"></a>
+comme devant un dieu, devant la toute-puissance qui
+menait le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, bgaya-t-il, la beaut, la beaut, souveraine
+encore, souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle
+suffire rassasier l'ternelle faim des pauvres hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre...
+Montons dner, ma tante doit nous attendre.</p>
+
+<p>Le dner avait lieu une heure, et les rares fois o
+Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis
+la table de ces dames, dans la petite salle manger du
+second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle.
+A la mme heure, au premier tage, dans la salle ensoleille
+dont les fentres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
+dnait, lui aussi, trs heureux d'avoir pour convive son
+neveu Dario, car son secrtaire, don Vigilio, son autre
+convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on
+l'interrogeait. Les deux services taient absolument distincts,
+ni la mme cuisine, ni le mme personnel; et il
+n'existait gure de commune, en bas, qu'une grande pice
+servant d'office.</p>
+
+<p>Mais la salle manger du second avait beau tre morne,
+attriste par le demi-jour verdtre de la cour, le djeuner
+de ces dames et du jeune prtre fut trs gai. Donna Serafina,
+si rigide d'ordinaire, semblait elle-mme dtendue
+par une grande flicit intrieure. Sans doute elle n'avait
+pas encore puis les dlices de son triomphe de la veille,
+au bras de Morano, ce bal; et ce fut elle qui parla de
+la soire la premire, pleine d'loges, bien que la prsence
+du roi et de la reine l'et beaucoup gne, disait-elle.
+Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle
+avait vit de se faire prsenter. D'ailleurs, elle esprait
+que son affection bien connue pour Celia, dont elle tait
+la marraine, suffirait expliquer sa prsence dans ce
+salon neutre, o tous les pouvoirs s'taient coudoys. Elle
+devait pourtant garder un scrupule, car elle annona
+que, tout de suite aprs le djeuner, elle comptait sortir,<a name="page_562" id="page_562"></a>
+pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrtaire,
+qui elle dsirait parler d'une &oelig;uvre dont elle tait dame
+patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de
+la soire des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable.
+Jamais elle n'avait brl de plus de zle, ni de plus
+d'espoir, propos du prochain avnement de son frre,
+le cardinal, au trne de saint Pierre: c'tait, pour elle,
+un suprme triomphe une exaltation de sa race, que son
+orgueil du nom jugeait ncessaire et invitable; et, pendant
+la dernire indisposition du pape rgnant, elle avait
+pouss les choses jusqu' s'inquiter du trousseau qu'elle
+voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.</p>
+
+<p>Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant
+de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionne d'une
+femme dont le bonheur d'amour se plat au bonheur
+d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert,
+elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Giacomo, et les figues?</p>
+
+<p>Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la
+regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait
+la pice.</p>
+
+<p>&mdash;Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles figues donc, contessina?</p>
+
+<p>&mdash;Mais les figues que j'ai vues ce matin l'office, par
+o j'ai eu la curiosit de passer en allant au jardin... Des
+figues superbes, dans un petit panier. Mme, je me suis
+tonne qu'il pt encore y en avoir, en cette saison... Je
+les aime bien, moi. Je m'tais rgale l'avance, en songeant
+que j'en mangerais au dner.</p>
+
+<p>Victorine se mit rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues
+que ce prtre de Frascati, vous vous rappelez, le cur de
+l-bas, est venu, hier soir, dposer en personne pour Son
+minence. J'tais l, il a rpt trois reprises que
+c'tait un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de<a name="page_563" id="page_563"></a>
+Son minence, sans mme dranger une feuille... Alors,
+on a fait comme il a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est gentil, s'cria Benedetta, avec une
+colre comique. En voil des gourmands qui se rgalent
+sans nous! Il me semble qu'on aurait pu partager.</p>
+
+<p>Donna Serafina intervint, en demandant Victorine:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? vous parlez du cur qui venait autrefois
+nous voir la villa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le cur Santobono, celui qui dessert l-bas
+la petite glise Sainte-Marie des Champs... Quand il vient,
+il fait toujours demander l'abb Paparelli, dont il a t le
+camarade au sminaire, je crois. Et, hier soir encore,
+c'est l'abb Paparelli qui a d nous l'amener l'office,
+avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que,
+malgr les recommandations, on avait oubli de le mettre
+tout l'heure sur la table de Son minence, de sorte que
+les figues n'auraient, ce matin, t pour personne, si l'abb
+Paparelli n'tait descendu les prendre en courant et ne
+les avait montes lui-mme, avec une vraie dvotion,
+comme s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que
+Son minence les trouve si bonnes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce matin que mon frre leur fera grande
+fte, conclut la princesse, car il a un peu de drangement,
+il a pass une nuit mauvaise.</p>
+
+<p>Au nom rpt de Paparelli, elle tait devenue soucieuse.
+Le caudataire, avec sa face molle et ride, sa taille
+grosse et courte de vieille fille dvote en jupe noire, lui
+dplaisait, depuis qu'elle s'tait aperue de l'extraordinaire
+empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
+humilit et de son effacement. Il n'tait rien qu'un domestique,
+en apparence le plus chtif, et il gouvernait, elle le
+sentait combattre sa propre influence, dfaire souvent ce
+qu'elle avait fait, pour le triomphe des ambitions de son
+frre. Le pis tait que, deux fois dj, elle le souponnait
+d'avoir pouss celui-ci des actes qu'elle considrait
+comme de vritables fautes. Peut-tre s'tait-elle trompe,<a name="page_564" id="page_564"></a>
+elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares
+mrites et une pit tout fait exemplaire.</p>
+
+<p>Cependant, Benedetta continuait rire et plaisanter.
+Et, comme Victorine tait sortie de la salle, elle appela
+le valet.</p>
+
+<p>&mdash;coutez, Giacomo, vous allez me faire une petite
+commission...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, pour dire sa tante et Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je
+les vois table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils
+doivent, comme nous, en tre au dessert. Mon oncle soulve
+les feuilles, se sert avec un bon sourire, passe le
+panier Dario, qui le passe don Vigilio. Et, tous les
+trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous?
+les voyez-vous?</p>
+
+<p>Elle les voyait, elle, et c'tait son besoin d'tre prs de
+Dario, sa continuelle pense volant vers lui, qui l'voquait
+ainsi, avec les deux autres. Son c&oelig;ur tait en bas, elle
+voyait, elle entendait, elle sentait, par tous les sens
+exquis de son amour.</p>
+
+<p>&mdash;Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire
+Son minence que nous mourons d'envie de goter ses
+figues et qu'elle serait bien aimable en nous envoyant
+celles dont elle ne voudra pas.</p>
+
+<p>Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant
+sa voix svre.</p>
+
+<p>&mdash;Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.</p>
+
+<p>Et elle s'adressa sa nice:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces
+sortes de gamineries.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse,
+il y a si longtemps que je n'ai ri de si bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Pierre, jusque-l, s'tait content d'couter, s'gayant
+simplement lui-mme de la voir gaie ce point. Comme
+il se produisait un petit froid, il parla alors, dit son
+propre tonnement d'avoir aperu la veille, si tard en<a name="page_565" id="page_565"></a>
+saison, des fruits sur ce fameux figuier de Frascati. Cela
+tenait sans doute l'exposition de l'arbre, au grand mur
+qui le protgeait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda
+Benedetta.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, j'ai mme voyage avec les figues qui vous
+ont fait tant d'envie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, voyag avec les figues?</p>
+
+<p>Dj, il regrettait la parole qui venait de lui chapper.
+Puis, il prfra tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rencontr l-bas quelqu'un qui tait venu en
+voiture et qui a voulu absolument me ramener Rome.
+En route, nous avons recueilli le cur Santobono,
+parti pied pour faire le chemin, trs gaillardement,
+avec son panier... Mme nous nous sommes arrts un
+instant dans une osteria.</p>
+
+<p>Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives,
+au travers de la Campagne romaine, envahie par le crpuscule.
+Mais Benedetta le regardait fixement, prvenue,
+renseigne, n'ignorant pas les frquentes visites que
+Prada faisait, l-bas, ses terrains et ses constructions.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, le comte, rpondit simplement Pierre.
+Je l'ai revu cette nuit, il tait boulevers, et il faut le
+plaindre.</p>
+
+<p>Les deux femmes ne se blessrent pas, tellement cette
+parole charitable du jeune prtre tait dite avec une
+motion profonde et naturelle, dans le dbordement
+d'amour qu'il aurait voulu pandre sur les tres et sur les
+choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle
+affectait de n'avoir pas mme entendu; tandis que Benedetta,
+d'un geste, sembla dire qu'elle n'avait tmoigner
+ni piti ni haine pour un homme qui lui tait devenu
+compltement tranger. Cependant, elle ne riait plus, elle<a name="page_566" id="page_566"></a>
+finit par dire, en songeant au petit panier qui s'tait promen
+dans la voiture de Prada:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout,
+je prfre maintenant ne pas en avoir mang.</p>
+
+<p>Tout de suite aprs le caf, donna Serafina les quitta,
+dans la hte qu'elle avait de mettre un chapeau et de
+partir pour le Vatican. Rests seuls, Benedetta et Pierre
+s'attardrent table un instant encore, repris de leur
+gaiet, causant en bons amis. Le prtre reparla de son
+audience du soir, de sa fivre d'impatience heureuse. A
+peine deux heures, encore sept heures attendre: qu'allait-il
+faire, quoi allait-il employer cette aprs-midi
+interminable? Alors, elle, trs gentiment, eut une ide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes
+tous si contents, il ne faut pas nous quitter... Dario a sa
+voiture. Il doit, comme nous, avoir fini de djeuner, et je
+vais lui faire dire de monter nous prendre, de nous emmener
+pour une grande promenade, le long du Tibre,
+trs loin.</p>
+
+<p>Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet.
+Mais, juste ce moment, don Vigilio parut, l'air effar.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la princesse n'est pas l?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Son minence qui m'envoie... Le prince vient
+de se sentir indispos, en se levant de table... Oh! rien,
+rien de bien grave sans doute.</p>
+
+<p>Elle eut un cri, plutt de surprise que d'inquitude.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre.
+Venez donc, monsieur l'abb. Il ne faut pas qu'il soit
+malade, pour nous emmener en voiture.</p>
+
+<p>Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine,
+elle la fit descendre aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dario se trouve indispos, on peut avoir besoin de
+toi.</p>
+
+<p>Tous quatre entrrent dans la chambre, vaste et suranne,
+meuble simplement, o le jeune prince venait dj<a name="page_567" id="page_567"></a>
+de passer un long mois, clou l par sa blessure l'paule.
+On y arrivait en traversant un petit salon; et, partant du cabinet
+de toilette voisin, un couloir reliait ces pices
+ l'appartement intime du cardinal: la salle manger,
+la chambre coucher, le cabinet de travail, relativement
+troits, qu'on avait taills dans une des immenses salles de
+jadis, l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle,
+dont la porte ouvrait sur le couloir, une simple chambre
+nue, o se trouvait un autel de bois peint, sans un tapis,
+sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, pour
+s'agenouiller et prier.</p>
+
+<p>En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario
+tait allong, tout vtu. Prs de lui, le cardinal Boccanera
+se tenait debout, paternellement; et, dans l'inquitude
+commenante, il gardait sa haute taille fire, son
+calme d'me souveraine et sans reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?</p>
+
+<p>Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il
+n'tait encore que trs ple, l'air ivre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est rien, un tourdissement... Imagine-toi,
+c'est comme si j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble,
+et il m'a sembl que j'allais tomber... Alors, je n'ai eu
+que le temps de venir me jeter sur mon lit.</p>
+
+<p>Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre
+haleine. Et le cardinal, son tour, entra dans
+quelques dtails.</p>
+
+<p>&mdash;Nous achevions tranquillement de djeuner, je
+donnais des ordres don Vigilio pour l'aprs-midi, et
+j'tais sur le point de quitter la table, lorsque j'ai vu
+Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se rasseoir,
+il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en
+ouvrant les portes de ses mains ttonnantes... Et nous
+l'avons suivi, sans comprendre. J'avoue que je cherche,
+que je ne comprends pas encore.</p>
+
+<p>D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement,
+o semblait avoir souffl un brusque vent de<a name="page_568" id="page_568"></a>
+catastrophe. Toutes les portes taient restes grandes
+ouvertes, on voyait en enfilade le cabinet de toilette, puis
+le couloir, au bout duquel la salle manger apparaissait
+dans son dsordre de pice abandonne soudainement,
+avec la table servie encore, les serviettes jetes, les
+chaises repousses. Cependant, on ne s'effarait toujours
+pas.</p>
+
+<p>Benedetta fit, voix haute, la rflexion habituelle en
+pareil cas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que vous n'ayez rien mang de mauvais!</p>
+
+<p>D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobrit
+ordinaire de sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des &oelig;ufs, des ctelettes d'agneau, un plat
+d'oseille, ce n'est pas ce qui a pu lui charger l'estomac.
+Moi, je ne bois que de l'eau pure; lui, prend deux doigts
+de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y est pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio
+Son minence et moi, nous serions galement indisposs.</p>
+
+<p>Dario, qui avait un moment ferm les yeux, les rouvrit,
+respira fortement de nouveau, en s'efforant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens dj beaucoup
+plus l'aise. Il faut que je me remue.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Benedetta, coute le projet que j'ai
+fait... Tu vas me prendre en voiture, avec monsieur l'abb
+Froment, et tu nous conduiras dans la Campagne, trs loin.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers! Elle est gentille, ton ide... Victorine,
+aidez-moi donc.</p>
+
+<p>Il s'tait soulev, en s'aidant pniblement du poignet.
+Mais, avant que la servante se ft avance, il eut une
+lgre convulsion, il retomba, comme foudroy par une
+syncope. Ce fut le cardinal, rest au bord du lit, qui le
+reut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
+perdait la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! a le reprend... Vite, vite, il
+faut le mdecin.<a name="page_569" id="page_569"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre,
+que la scne commenait bouleverser, lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se
+dpcher. Elle connat l'adresse... Le docteur Giordano,
+tu sais, Victorine.</p>
+
+<p>La servante partit, et un lourd silence tomba dans la
+pice, o un frisson d'anxit croissait de minute en minute.
+Benedetta, trs ple, tait revenue prs du lit, pendant
+que le cardinal, qui avait gard Dario entre ses
+bras, la tte tombe sur son paule, le regardait. Et un
+affreux soupon venait de natre en lui, vague, indtermin
+encore: il lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse
+terrifie, qu'il avait remarqu chez le plus cher
+ami de son c&oelig;ur, monsignor Gallo, quand il l'avait ainsi
+tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'tait
+la mme syncope, la mme sensation qu'il n'treignait
+plus que le corps froid d'un tre aim, dont le c&oelig;ur s'arrtait;
+c'tait surtout la pense grandissante du poison,
+venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, autour de lui, en
+coup de foudre. Longtemps, il resta pench de la sorte,
+au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
+cherchant, tudiant, retrouvant les symptmes du mal
+mystrieux et implacable, qui lui avait dj emport la
+moiti de lui-mme.</p>
+
+<p>Mais Benedetta, demi-voix, le suppliait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en
+prie, laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, mon tour...
+N'ayez pas peur, je le tiendrai trs doucement, il sentira
+que c'est moi, et a le rveillera peut-tre.</p>
+
+<p>Il leva enfin la tte, la regarda; et il lui cda la place,
+aprs l'avoir serre et baise perdument, les yeux gros
+de larmes, toute une brusque motion, o l'adoration
+qu'il avait pour elle fondait la rigide froideur qu'il affectait
+d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bgaya-t-il,
+avec un grand tremblement de chne dracin.<a name="page_570" id="page_570"></a></p>
+
+<p>Tout de suite, d'ailleurs, il se matrisa, se reconquit. Et,
+tandis que Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient
+qu'on et besoin d'eux, dsesprs de n'tre bons
+ rien, il se mit marcher avec lenteur au travers de la
+chambre. Puis, cette pice parut tre trop troite pour les
+penses qu'il roulait, il s'carta d'abord jusque dans le
+cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par
+pousser jusqu' la salle manger. Et il allait toujours, et
+il revenait toujours, srieux, impassible, la tte basse,
+perdu dans la mme rverie sombre. Quel monde de
+rflexions s'agitait dans le crne de ce croyant, de ce
+prince hautain, qui s'tait donn Dieu, et qui tait sans
+pouvoir contre l'invitable destine? De temps autre, il
+revenait prs du lit, s'assurait des progrs du mal, regardait
+sur le visage de Dario o en tait la crise; ensuite, il
+repartait du mme pas rythmique, disparaissait, reparaissait,
+comme emport par la rgularit monotone des
+forces que l'homme n'arrte point. Peut-tre se trompait-il,
+peut-tre ne s'agissait-il que d'une simple indisposition,
+dont le mdecin sourirait. Il fallait esprer et
+attendre. Et il allait encore, et il revenait encore, et rien,
+au milieu du silence lourd, ne pouvait sonner plus
+anxieusement que les pas cadencs de ce haut vieillard,
+dans l'attente du destin.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit, Victorine rentra, essouffle.</p>
+
+<p>&mdash;Le mdecin, je l'ai trouv, le voici!</p>
+
+<p>De son air souriant, le docteur Giordano se prsenta,
+avec sa petite tte rose boucles blanches, toute sa personne
+discrtement paterne, qui lui donnaient une
+allure d'aimable prlat. Mais, ds qu'il eut flair la
+chambre, vu ce monde angoiss, qui l'attendait, il devint
+aussitt trs grave, il prit l'attitude ferme, l'absolu respect
+du secret ecclsiastique, qu'il devait la frquentation
+de sa clientle d'glise. Et il ne laissa chapper
+qu'un mot, murmur peine, ds qu'il eut jet un regard
+sur le malade.<a name="page_571" id="page_571"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment, encore! a recommence!</p>
+
+<p>Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il
+avait rcemment soign. Qui donc s'acharnait sur ce
+pauvre jeune prince, si inoffensif, si peu gnant? Personne,
+du reste, ne pouvait comprendre, si ce n'taient
+Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une
+telle fivre d'impatience, brlant d'tre rassure, qu'elle
+n'coutait pas, n'entendait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le,
+dites-nous que ce n'est rien... a ne peut rien
+tre, puisqu'il tait si bien portant, si gai tout l'heure...
+Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement
+rien... Nous allons voir.</p>
+
+<p>Il s'tait tourn, et il s'inclina profondment devant
+le cardinal, qui revenait du fond de la salle manger, de
+son pas gal et songeur, pour se planter au pied du lit,
+immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux sombres fixs
+sur les siens, une inquitude mortelle, car il n'ajouta
+rien, il se mit examiner Dario, en homme qui a senti
+le prix des minutes. Et, mesure que son examen avanait,
+son visage d'affable optimisme prenait une gravit blme,
+une sourde terreur, que tmoignait seule un petit frmissement
+des lvres. C'tait lui qui, prcisment, avait
+assist monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci tait
+mort, une crise de fivre infectieuse, ainsi qu'il l'avait
+diagnostiqu pour le bulletin de dcs. Sans doute lui
+aussi reconnaissait les mmes terribles symptmes, la face
+d'un gris de plomb, l'hbtement d'affreuse ivresse; et,
+en vieux mdecin romain, habitu aux morts subites, il
+sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science
+ait encore bien compris, exhalaison putride du Tibre ou
+sculaire poison de la lgende.</p>
+
+<p>Mais il avait relev la tte, et son regard de nouveau
+se rencontra avec le regard noir du cardinal, qui ne le
+quittait pas.<a name="page_572" id="page_572"></a></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous
+n'tes pas trop inquiet, j'espre?... Ce n'est qu'une
+mauvaise digestion, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le mdecin s'inclina une seconde fois. Il devinait,
+au lger tremblement de la voix, la cruelle anxit de
+cet homme puissant, frapp encore dans la plus chre
+affection de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence doit avoir raison, une digestion
+mauvaise certainement. Parfois, de tels accidents sont
+dangereux, quand la fivre s'en mle... Je n'ai pas besoin
+de dire Votre minence combien elle peut compter sur
+ma prudence et sur mon zle...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, pour reprendre aussitt de sa voix
+nette de praticien:</p>
+
+<p>&mdash;Le temps presse, il faut dshabiller le prince et
+agir promptement. Qu'on me laisse un instant seul, j'aime
+mieux cela.</p>
+
+<p>Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait.
+S'il avait besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo.
+Son dsir vident tait d'loigner la famille, afin
+d'tre plus libre, sans tmoins gnants. Et le cardinal
+comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
+lui-mme son bras jusque dans la salle manger
+o Pierre et don Vigilio les suivirent.</p>
+
+<p>Quand les portes furent refermes, le plus morne et le
+plus pesant des silences rgna dans cette salle manger,
+que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumire et d'une
+tideur dlicieuses. La table tait toujours servie, avec
+son couvert abandonn, la nappe salie de miettes, une
+tasse de caf demi pleine encore; et, au milieu, se
+trouvait le panier de figues, dont on avait cart les
+feuilles, mais o ne manquaient que deux ou trois fruits.
+Devant la fentre, Tata, la perruche, sortie de sa cage,
+tait sur son bton, ravie, blouie, dans un grand rayon
+jaune, o dansaient des poussires. Pourtant, elle avait
+cess de crier et de se lisser les plumes du bec, tonne<a name="page_573" id="page_573"></a>
+de voir entrer tout ce monde, trs sage, tournant la tte
+ demi pour mieux tudier ces gens, de son &oelig;il rond et
+scrutateur.</p>
+
+<p>Des minutes interminables s'coulrent, dans l'attente
+fbrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine.
+Don Vigilio s'tait silencieusement assis l'cart, tandis
+que Benedetta et Pierre, rests debout, se taisaient eux
+aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche
+sans fin, ce pitinement instinctif et berceur, par lequel
+il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus
+vite l'explication qu'il cherchait obscurment, au milieu
+d'une effroyable tempte d'ides. Pendant que son pas
+rythm sonnait avec une rgularit machinale, c'tait en
+lui une fureur sombre, une recherche exaspre du pourquoi
+et du comment, une extraordinaire confusion des
+mouvements les plus extrmes et les plus contraires. Mais
+dj, deux reprises, en passant, il avait promen son
+regard sur la dbandade de la table, comme s'il y avait
+qut quelque chose. tait-ce, peut-tre, ce caf inachev?
+ce pain dont les miettes tranaient encore? ces
+ctelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment
+o, pour la troisime fois, il passait en regardant, ses
+yeux rencontrrent le panier de figues; et il s'arrta net,
+sous le coup d'une rvlation soudaine. L'ide l'avait
+saisi, l'envahissait, sans qu'il st quelle exprience faire
+pour que le brusque soupon se changet en certitude.
+Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les
+yeux fixs sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha,
+comme pour l'examiner de tout prs. Mais elle
+n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi
+les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les
+figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination,
+l'exprience cherche qui s'offrait.</p>
+
+<p>Lentement, de son air srieux, le visage noy d'ombre,
+le cardinal porta la figue la perruche, la lui donna,
+sans une hsitation ni un regret. C'tait une trs jolie<a name="page_574" id="page_574"></a>
+bte, la seule qu'il et ainsi aime passionnment. Allongeant
+son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se
+moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la
+figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec.
+Mais, quand elle l'eut fouille, elle n'en mangea que trs
+peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours
+grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut
+de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il
+gratta la tte de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait
+caresser, tournait le cou, levait sur son matre son petit
+&oelig;il rouge, d'un vif clat de rubis. Et, tout d'un coup, elle
+se renversa sans mme un battement d'ailes, elle tomba
+comme un plomb. Tata tait morte, foudroye.</p>
+
+<p>Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains leves,
+jetes au ciel, dans l'pouvante de ce qu'il savait enfin.
+Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse mprise, un
+jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui
+chappa, l'ombre de son visage tait devenue farouche et
+noire.</p>
+
+<p>Pourtant, il y eut un cri, un cri clatant de Benedetta,
+qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi
+l'acte du cardinal avec un tonnement qui s'tait ensuite
+chang en terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Du poison! du poison! ah! Dario, mon c&oelig;ur, mon
+me!</p>
+
+<p>Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa
+nice, en lanant un coup d'&oelig;il oblique sur les deux
+petits prtres, ce secrtaire et cet tranger, prsents
+la scne.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! tais-toi!</p>
+
+<p>Elle se dgagea, d'une secousse, rvolte, souleve par
+une rage de colre et de haine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le
+coup, je le dnoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!...
+Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur
+Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture,<a name="page_575" id="page_575"></a>
+avec ce cur Santobono et ce panier de figues... Oui,
+oui! j'ai des tmoins, c'est Prada, c'est Prada!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! tu es folle, tais-toi!</p>
+
+<p>Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tchait
+de la matriser de toute son autorit souveraine.
+Lui, qui savait l'influence que le cardinal Sanguinetti
+exerait sur la tte exalte de Santobono, venait de
+s'expliquer l'aventure, non pas une complicit directe,
+mais une pousse sourde, l'animal excit, puis lch sur
+le rival gnant, l'heure o le trne pontifical allait
+sans doute tre libre. La probabilit, la certitude de
+cela avait brusquement clat ses yeux, sans qu'il et
+besoin de tout comprendre, malgr les lacunes et les
+obscurits. Cela tait, parce qu'il sentait que cela devait
+tre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme
+n'a aucune raison de m'en vouloir, et moi seul tais vis,
+c'est moi qu'on a donn ces fruits... Voyons, rflchis!
+Il a fallu une indisposition imprvue pour m'empcher
+d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore;
+et, pendant que mon pauvre Dario les gotait seul, je
+plaisantais, je lui disais de me garder les plus belles
+pour demain... L'abominable chose tait pour moi, et c'est
+lui qui est frapp, ah! Seigneur! par le hasard le plus
+froce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
+Seigneur! vous nous avez donc abandonns!</p>
+
+<p>Des larmes taient montes ses yeux, tandis qu'elle,
+frmissante, ne semblait pas convaincue encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi
+voulez-vous que ce Santobono attente ainsi vos
+jours?</p>
+
+<p>Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une rponse
+suffisante. Dj, la volont du silence se faisait en
+lui, dans une grandeur suprme. Puis, un souvenir lui
+revint, et il se rsigna au mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Santobono a toujours eu la cervelle un peu drange,<a name="page_576" id="page_576"></a>
+et je sais qu'il m'excre, depuis que j'ai refus de
+tirer de prison son frre, un de nos anciens jardiniers,
+en lui donnant le bon certificat qu'il ne mritait certes
+pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des
+causes plus graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance
+ tirer de moi.</p>
+
+<p>Alors, Benedetta, brise, incapable de discuter davantage,
+se laissa tomber sur une chaise, avec un geste
+d'abandon dsespr.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et
+puis, qu'est-ce que a fait, maintenant que mon Dario en
+est l? Il n'y a qu'une chose, il faut le sauver, je veux
+qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils font dans
+cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
+chercher?</p>
+
+<p>Le silence recommena, perdu. Le cardinal, sans
+parler, prit sur la table le panier de figues, le porta dans
+une armoire, qu'il ferma double tour; puis, il mit la
+clef dans sa poche. Sans doute, ds que la nuit serait
+tombe, il se proposait de le faire disparatre lui-mme,
+en descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait
+de l'armoire, il aperut ces deux petits prtres, dont
+les yeux l'avaient forcment suivi. Et il leur dit simplement,
+grandement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander
+d'tre discrets... Il est des scandales qu'il faut pargner
+ l'glise, laquelle n'est pas, ne peut pas tre coupable.
+Livrer un des ntres aux tribunaux civils, s'il est criminel,
+c'est frapper l'glise entire, car les passions
+mauvaises s'emparent ds lors du procs, pour faire
+remonter jusqu' elle la responsabilit du crime. Et
+notre seul devoir est de remettre le meurtrier aux
+mains de Dieu, qui saura le punir plus srement... Ah!
+pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou
+dans ma famille, dans mes plus tendres affections, je
+dclare, au nom du Christ mort sur la croix, que je n'ai<a name="page_577" id="page_577"></a>
+ni colre, ni besoin de vengeance, et que j'efface le nom
+du meurtrier de ma mmoire, et que j'ensevelis son action
+abominable dans l'ternel silence de la tombe!</p>
+
+<p>Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant
+que, la main leve dans un geste large, il prononait
+ce serment, cet abandon de ses ennemis l'unique
+justice de Dieu; car ce n'tait pas de Santobono qu'il entendait
+parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
+dont il avait devin l'influence nfaste. Et une infinie
+dtresse, une souffrance tragique le bouleversait,
+dans l'hrosme de son orgueil, la pense de la lutte
+sombre autour de la tiare, de tout ce qui s'agitait de mauvais
+et de vorace, au fond des tnbres.</p>
+
+<p>Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient,
+pour lui promettre de se taire, une motion invincible
+l'trangla, le sanglot qu'il refoulait monta brusquement
+ sa gorge, pendant qu'il bgayait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah!
+l'unique fils de notre race, le seul amour et le seul
+espoir de mon c&oelig;ur! Ah! mourir, mourir ainsi!</p>
+
+<p>Mais, violente de nouveau, Benedetta s'tait releve.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous
+allons le soigner, nous allons retourner prs de lui. Et
+nous le prendrons dans nos bras, et nous le sauverons.
+Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je ne veux
+pas, je ne veux pas qu'il meure!</p>
+
+<p>Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empche
+de rentrer dans la chambre, lorsque, justement, Victorine
+parut, l'air gar, ayant perdu tout courage, malgr sa
+belle srnit habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Le docteur prie madame et Son minence de venir
+tout de suite, tout de suite.</p>
+
+<p>Pierre, frapp de stupeur par ces choses, ne les suivit
+pas, resta un instant en arrire, avec don Vigilio, dans
+la salle manger ensoleille. Eh quoi! le poison, le
+poison comme au temps des Borgia, dissimul lgamment,<a name="page_578" id="page_578"></a>
+servi avec ces fruits par un tratre tnbreux, qu'on
+n'osait mme pas dnoncer! Et il se rappelait sa conversation,
+au retour de Frascati, son scepticisme de Parisien
+ propos de ces drogues lgendaires, qu'il n'admettait
+qu'au cinquime acte d'un drame romantique. Et elles
+taient vraies, les abominables histoires, les bouquets et
+les couteaux empoisonns, les prlats et jusqu'aux papes
+gnants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat
+du matin; car ce Santobono passionn et tragique tait
+bien un empoisonneur, il n'en pouvait plus douter, il
+revoyait toute sa journe de la veille, sous cet effrayant
+clairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
+surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hte d'agir
+devant la mort probable du pape rgnant, la suggestion
+du crime au nom du salut de l'glise, puis ce cur rencontr
+sur la route, avec son petit panier de figues, puis
+ce panier promen par le crpuscule de la mlancolique
+campagne, longuement, dvotement, sur les genoux du
+prtre, ce panier dont le souvenir le hantait maintenant
+d'un cauchemar, dont il reverrait toujours, avec un
+frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le poison,
+le poison! c'tait vrai pourtant, a existait, a circulait
+encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des pres
+apptits de conqute et de domination!</p>
+
+<p>Et, soudainement, dans la mmoire de Pierre, la figure
+de Prada se dressa, elle aussi. Tout l'heure, lorsque
+Benedetta l'avait accus si violemment, il s'tait un moment
+avanc pour le dfendre, pour crier cette histoire
+du poison qu'il savait, et le point d'o le panier tait
+parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitt, une
+rflexion venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait
+le crime, Prada l'avait laiss faire. Un souvenir encore,
+aigu comme une lame, le traversait, celui de la petite
+poule noire, dans le morne dcor de l'osteria, morte sous
+le hangar, foudroye, avec le mince flot de sang violtre
+qui lui coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir,<a name="page_579" id="page_579"></a>
+Tata, la perruche, gisait de mme, molle et tide, le bec
+tach d'une goutte de sang. Pourquoi donc Prada avait-il
+menti en racontant une bataille? C'tait toute une complication
+de passions et de luttes obscures, dans les tnbres
+desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de mme
+qu'il ne savait comment reconstituer l'effroyable combat
+qui avait d se produire dans le cerveau de cet homme,
+pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le revoir son
+ct, l'voquer pendant son retour matinal au palais Boccanera,
+sans frmir, en devinant sourdement tout ce qui
+s'tait dcid d'pouvantable, cette porte. D'ailleurs,
+malgr les obscurits et les impossibilits, que ce ft
+contre le cardinal ou plutt dans l'espoir d'une flche
+gare qui le vengerait, au petit bonheur du hasard farouche,
+le fait terrible tait l: Prada savait, Prada aurait
+pu arrter le destin en marche, et il avait laiss le destin
+accomplir son aveugle besogne de mort.</p>
+
+<p>Mais Pierre, en tournant la tte, aperut don Vigilio
+l'cart, sur la chaise d'o il n'avait pas boug, si dfait et
+si ple, qu'il le crut frapp, lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous tes souffrant?</p>
+
+<p>D'abord, le secrtaire sembla ne pouvoir rpondre,
+tellement la terreur le serrait la gorge. Puis, d'une voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'en ai pas mang... Ah! grand Dieu!
+quand je songe que j'en avais grande envie et que la dfrence
+seule m'a retenu, en voyant que Son minence
+n'en mangeait pas!</p>
+
+<p>Il eut un petit grelottement de tout son corps, cette
+pense que son humilit seule venait de le sauver. Et il
+gardait, sur ses mains, sur son visage, le froid de la mort
+voisine, dont il avait senti le frlement.</p>
+
+<p>A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans
+son effroi, il cartait d'un geste l'affreuse chose, en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Paparelli, Paparelli!<a name="page_580" id="page_580"></a></p>
+
+<p>Pierre, trs mu, n'ignorant pas ce qu'il pensait du
+caudataire, tcha de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?...
+Croyez-vous donc qu'ils l'ont pouss et que ce
+sont eux, en somme?</p>
+
+<p>Le mot de Jsuites ne fut pas mme dit, mais la grande
+ombre noire passa dans le gai soleil de la salle manger,
+qu'elle parut un moment emplir de tnbres.</p>
+
+<p>&mdash;Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux
+toujours! Ds qu'on pleure, ds qu'on meurt, ils en sont,
+ce sont eux, quand mme! Et c'tait fait pour moi, je
+m'tonne de n'y tre pas rest!</p>
+
+<p>Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte,
+d'excration et de colre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Paparelli, Paparelli!</p>
+
+<p>Et il se tut, refusant de rpondre, regardant de ses yeux
+effars les murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir
+le caudataire, avec sa face molle de vieille fille, son trot
+roulant de souris rongeuse, ses mains de mystre et
+d'envahissement, qui taient alles prendre l'office le
+panier de figues oubli, pour l'apporter sur la table.</p>
+
+<p>Alors, tous deux se dcidrent retourner dans la
+chambre, o peut-tre avait-on besoin d'eux; et Pierre,
+en entrant, fut saisi du dchirant spectacle qu'elle offrait.
+Depuis une demi-heure, vainement, le docteur Giordano,
+souponnant le poison, avait employ les remdes d'usage,
+un vomitif, puis la magnsie. Il venait mme de faire
+battre, par Victorine, des blancs d'&oelig;ufs dans de l'eau. Mais
+le mal empirait, avec une si foudroyante rapidit, que
+maintenant tout secours devenait inutile. Dshabill,
+couch sur le dos, le buste soutenu par des oreillers,
+et les bras allongs hors des draps, Dario tait effrayant,
+dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractrisait ce
+mal mystrieux et redoutable, auquel monsignor Gallo,
+dj, et d'autres, avaient succomb. Il semblait frapp
+d'une stupeur de vertige, ses yeux s'enfonaient de plus<a name="page_581" id="page_581"></a>
+en plus au fond des orbites noires, tandis que la face
+entire se desschait, vieillissait vue d'&oelig;il, envahie
+d'une ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant,
+accabl, il avait ferm les yeux, il n'avait de vivants que
+les souffles oppresss, pnibles et longs, qui soulevaient
+sa poitrine. Et, debout, penche sur ce pauvre visage
+d'agonisant, Benedetta se tenait l, souffrant sa souffrance,
+envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-mme
+tait mconnaissable, si blanche, si perdue d'angoisse,
+comme prise elle aussi par la mort, peu peu, en mme
+temps que lui.</p>
+
+<p>Dans l'embrasure de fentre o le cardinal Boccanera
+avait emmen le docteur Giordano, il y eut quelques mots
+changs voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est perdu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le docteur, boulevers galement, eut un geste dsol
+de vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Hlas! oui. Je dois prvenir Votre minence que
+dans une heure tout sera fini.</p>
+
+<p>Un court silence rgna.</p>
+
+<p>&mdash;Et, n'est-ce pas, de la mme maladie que Gallo?</p>
+
+<p>Puis, comme le docteur ne rpondait pas, tremblant,
+dtournant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, d'une fivre infectieuse?</p>
+
+<p>Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait
+ainsi. C'tait le silence, le crime enfoui, jamais,
+pour le bon renom de sa mre l'glise. Et rien n'tait
+plus grand, d'une grandeur tragique plus haute, que ce
+vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et souverain,
+ne voulant pas que sa famille spirituelle pt dchoir, pas
+plus qu'il ne consentait ce qu'on trant sa famille humaine
+dans les invitables salissures d'un procs retentissant.
+Non, non! le silence, l'ternel silence o tout
+repose et s'oublie!</p>
+
+<p>De son air doux de discrtion clricale, le docteur finit
+par s'incliner.<a name="page_582" id="page_582"></a></p>
+
+<p>&mdash;videmment, d'une fivre infectieuse, comme le dit
+si bien Votre minence.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes, aussitt, reparurent dans les yeux
+de Boccanera. Maintenant qu'il avait mis Dieu l'abri,
+son humanit saignait de nouveau. Il supplia le mdecin
+de tenter un effort suprme, d'essayer l'impossible; mais
+celui-ci secouait la tte, montrait le malade de ses pauvres
+mains tremblantes. Pour son pre, pour sa mre, il
+n'aurait rien pu. La mort tait l. A quoi bon fatiguer,
+torturer un mourant, dont il n'aurait fait qu'aggraver les
+souffrances? Et, comme le cardinal, devant la catastrophe
+prochaine, songeait sa s&oelig;ur Serafina, se dsesprait en
+disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernire
+fois, si elle s'attardait au Vatican, o elle devait
+tre, le mdecin offrit d'aller la chercher avec sa voiture,
+qu'il avait garde en bas. C'tait une affaire de vingt minutes.
+Il serait de retour, si, dans les derniers moments,
+on avait besoin de lui.</p>
+
+<p>Rest seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile,
+un instant encore. Par la fentre, les yeux obscurcis
+de ses larmes, il regardait le ciel. Et ses bras frmissants
+se tendirent, en un geste d'imploration ardente. O Dieu!
+puisque la science des hommes tait si courte et si vaine,
+puisque ce mdecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
+l'embarras de son impuissance, Dieu! que ne faisiez-vous
+un miracle, pour montrer l'clat de votre pouvoir
+sans bornes! Un miracle, un miracle! il le demandait du
+fond de son me de croyant, avec l'insistance, la prire
+imprative d'un prince de la terre, qui croyait avoir rendu
+au ciel un service considrable, par sa vie entire donne
+ l'glise. Il le demandait pour la continuation de sa race,
+pour que le dernier mle ne dispart pas si misrablement,
+pour qu'il pt pouser cette cousine tant aime,
+l pleurante et si malheureuse cette heure. Un miracle,
+un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un
+miracle qui ft renatre la famille! un miracle qui ternist<a name="page_583" id="page_583"></a>
+le glorieux nom des Boccanera, en permettant qu'il
+sortt de ces jeunes poux toute une ligne sans nombre
+de vaillants et de fidles!</p>
+
+<p>Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal
+apparut transfigur, les yeux schs par la foi, l'me dsormais
+forte et soumise, exempte de toute faiblesse. Il
+s'tait remis entre les mains de Dieu, il avait rsolu d'administrer
+lui-mme l'extrme-onction Dario. D'un geste,
+il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pice
+voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours
+la clef sur lui. Cette pice nue, o personne n'entrait,
+cette pice o se trouvait simplement un petit autel
+de bois peint, surmont d'un grand crucifix de cuivre,
+avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
+et terrible, car Son minence, disait-on, y passait les
+nuits genoux, conversant avec Dieu en personne.
+Et, pour qu'il y entrt publiquement, pour qu'il en
+laisst ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il voult
+forcer Dieu en sortir avec lui, dans son dsir d'un
+miracle.</p>
+
+<p>On avait mnag une armoire derrire l'autel, et le
+cardinal y passa prendre l'tole et le surplis. La bote
+aux saintes huiles tait galement l, une trs ancienne
+bote d'argent, timbre des armes des Boccanera. Puis,
+don Vigilio tant rentr dans la chambre la suite de
+l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
+alternrent.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Pax huic domui.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Et omnibus habitantibus in ea.</i></p>
+
+<p>La mort venait, si menaante, si prochaine, que tous
+les prparatifs habituels se trouvaient forcment supprims.
+Il n'y avait ni les deux cierges, ni la petite table
+recouverte d'une nappe blanche. De mme, l'assistant
+n'ayant pas apport le bnitier et l'aspersoir, l'officiant
+dut se contenter de faire le geste, bnissant la chambre
+et le mourant, en prononant les paroles du rituel:<a name="page_584" id="page_584"></a></p>
+
+<p>&mdash;<i>Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis
+me, et super nivem dealbabor.</i></p>
+
+<p>Dans un long frisson, en voyant paratre le cardinal,
+avec les saintes huiles, Benedetta tait tombe genoux,
+au pied du lit; tandis que Pierre et Victorine, un peu en
+arrire, s'agenouillaient eux aussi, bouleverss par la
+douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux immenses,
+largis dans sa face d'une pleur de neige, la
+contessina ne quittait pas du regard son Dario qu'elle ne
+reconnaissait plus, le visage terreux, la peau tanne et
+ride ainsi que celle d'un vieillard. Et ce n'tait pas pour
+leur mariage, accept et dsir par lui, que leur oncle,
+ce tout-puissant prince de l'glise, apportait le sacrement,
+c'tait pour la rupture suprme, la fin humaine de
+tout orgueil, la mort qui achve et emporte les races,
+comme le vent balaye la poussire des routes.</p>
+
+<p>Il ne pouvait s'attarder, il rcita promptement le <i>Credo</i>
+ demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Credo in unum Deum...</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>, rpondit don Vigilio.</p>
+
+<p>Aprs les prires du rituel, ce dernier balbutia les
+litanies, pour que le ciel prt en piti l'homme misrable
+qui allait comparatre devant Dieu, si un prodige de Dieu
+ne lui faisait pas grce.</p>
+
+<p>Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le
+cardinal ouvrit la bote des saintes huiles; et, se bornant
+ une seule onction, comme il tait permis dans le cas
+d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille d'argent, une
+seule goutte sur la bouche dessche, dj fltrie par la
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam
+misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per
+visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.</i></p>
+
+<p>Ah! de quel c&oelig;ur brlant de foi il les prononait, ces
+appels au pardon, pour que la divine misricorde effat<a name="page_585" id="page_585"></a>
+les pchs commis par les cinq sens, ces cinq portes de
+l'ternelle tentation ouvertes sur l'me! Mais c'tait encore
+avec l'espoir que, si Dieu avait frapp le pauvre tre
+pour ses fautes, peut-tre aurait-il l'indulgence entire
+de le rendre mme la vie, ds qu'il les aurait pardonnes.
+La vie, Seigneur! la vie, pour que cette antique
+ligne des Boccanera pullule encore, continue vous
+servir au travers des ges, dans les combats et devant les
+autels!</p>
+
+<p>Un instant, le cardinal resta les mains frmissantes,
+regardant la face muette, les yeux ferms du moribond,
+attendant le miracle. Rien ne se produisait, pas une
+clart n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la bouche
+avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
+sortt des lvres. Et l'oraison dernire fut dite,
+l'officiant retourna dans la chapelle, suivi de l'assistant,
+au milieu de l'effrayant silence qui retombait. Et l tous
+deux s'agenouillrent, le cardinal s'abma dans une prire
+brlante, sur le carreau nu. Les yeux levs vers le crucifix
+de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien,
+il se donna tout entier, suppliant Jsus de le prendre
+ la place de son neveu, s'il fallait un holocauste, ne
+dsesprant toujours pas de flchir la colre cleste, tant
+que Dario aurait un souffle de vie, et tant que lui-mme
+serait ainsi genoux, en conversation avec Dieu. Il tait
+ la fois si humble et si souverain! De Dieu un Boccanera,
+l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux
+palais pouvait crouler, il n'aurait pas senti la chute des
+poutres.</p>
+
+<p>Dans la chambre, cependant, rien n'avait boug encore,
+sous le poids de cette majest tragique que la crmonie
+semblait y avoir laisse. Et ce fut alors seulement que
+Dario ouvrit les paupires. Il regarda ses mains, il les vit
+si vieillies, si rduites, qu'un immense regret de l'existence
+se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, ce moment
+de lucidit, au milieu de cette sorte de griserie du poison<a name="page_586" id="page_586"></a>
+qui l'accablait, il eut pour la premire fois conscience de
+son tat. Ah! mourir, dans une telle douleur, une telle
+dchance, quelle rvoltante abomination pour cet tre
+de lgret et d'gosme, pour cet amant de la beaut, de
+la gaiet et de la lumire, qui ne savait pas souffrir! Le
+destin froce chtiait en lui avec trop de rudesse sa race
+finissante. Il se fit horreur lui-mme, il fut pris d'un
+dsespoir, d'une terreur d'enfant, qui lui donnrent la
+force de se soulever sur son sant et de regarder perdument
+autour de la chambre, pour voir si tout le monde
+ne l'avait pas abandonn. Et, lorsque son regard rencontra
+Benedetta toujours agenouille au pied du lit,
+il eut un suprme lan vers elle, il lui tendit ses deux
+bras, brlant du dsir goste de l'emmener son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me
+laisse pas mourir seul!</p>
+
+<p>Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne
+l'avait pas quitt des yeux. Le mal horrible qui emportait
+son amant, semblait de plus en plus la possder et la
+dtruire, mesure que lui s'affaiblissait. Elle devenait
+d'une blancheur immatrielle; et, par les trous de ses
+prunelles si claires, on commenait voir son me.
+Mais, quand elle l'aperut, ressuscitant, les bras tendus
+et l'appelant, elle se leva son tour, elle s'approcha, se
+tint debout prs du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, mon Dario... Me voil, me voil!</p>
+
+<p>Et Pierre et Victorine, alors, toujours genoux, assistrent
+ l'acte sublime, d'une si extraordinaire grandeur,
+qu'ils en restrent clous au sol, comme devant un spectacle
+extra-terrestre, o les humains n'avaient plus
+intervenir. Elle-mme, Benedetta parlait, agissait en
+crature dlivre de tous liens conventionnels et sociaux,
+dj hors de la vie, ne voyant et n'interpellant plus les
+tres et les choses que de trs loin, du fond de l'inconnu
+o elle allait disparatre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dario, on a voulu nous sparer. Oui, c'est<a name="page_587" id="page_587"></a>
+pour que je ne puisse me donner toi, c'est pour que
+nous ne soyons jamais heureux, aux bras l'un de l'autre,
+qu'on a rsolu ta mort, en sachant bien que ta vie emporterait
+la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il
+est ton assassin, mme si un autre t'a frapp. C'est lui
+qui est la cause premire, qui m'a vole toi quand j'allais
+tre tienne, qui a ravag notre existence tous deux,
+qui a souffl autour de nous, en nous, l'excrable poison
+dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le hais,
+d'une haine dont je voudrais l'craser avant de partir
+ ton cou!</p>
+
+<p>Elle n'levait pas la voix, elle disait ces choses affreuses
+dans un murmure profond, simplement, passionnment.
+Prada ne fut pas mme nomm, et elle se tourna peine
+vers Pierre, frapp d'immobilit, derrire elle, pour
+ajouter d'un air de commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui verrez son pre, je vous charge de lui dire
+que j'ai maudit son fils. Le hros si tendre m'a bien
+aime, je l'aime bien encore, et cette parole que vous lui
+porterez lui dchirera le c&oelig;ur. Mais je veux qu'il sache,
+il doit savoir, pour la vrit et pour la justice.</p>
+
+<p>Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les
+bras, en sentant qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait
+plus ses yeux clairs fixs sur les siens.</p>
+
+<p>&mdash;Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit
+toute noire, je ne veux pas y entrer seul!</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, je viens, mon Dario... Me voil!</p>
+
+<p>Elle s'tait rapproche encore, elle le touchait presque,
+debout contre le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce serment que j'avais fait la Madone de n'tre
+ aucun homme, pas mme toi, avant que Dieu l'et
+permis, par la bndiction d'un de ses prtres! Je mettais
+une noblesse suprieure, divine, tre immacule, vierge
+comme la Vierge, ignorante des souillures et des bassesses
+de la chair. Et c'tait en outre un cadeau d'amour exquis
+et rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire <a name="page_588" id="page_588"></a>
+l'amant lu par mon c&oelig;ur, pour qu'il ft jamais le seul
+matre de mon me et de mon corps... Cette virginit
+dont j'tais si orgueilleuse, je l'ai dfendue contre l'autre,
+des ongles et des dents, comme on se dfend contre un
+loup, je l'ai dfendue contre toi, avec des larmes, pour
+que tu n'en salisses pas le trsor, dans une fivre sacrilge,
+avant l'heure sainte des dlices permises... Et si tu
+savais quelles terribles luttes je soutenais aussi contre
+moi-mme, pour ne pas cder! J'avais un besoin fou de
+te crier de me prendre, de me possder, de m'emporter.
+Car c'tait toi tout entier que je voulais, et c'tait moi
+tout entire que je te donnais, oui! sans rserve, en
+femme qui sait, et qui accepte, et qui rclame tout
+l'amour, celui qui fait l'pouse et la mre... Ah! mon
+serment la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu,
+lorsque le vieux sang soufflait chez moi en tempte, et
+maintenant quel dsastre!</p>
+
+<p>Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se
+faisait plus ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te souviens, le soir o tu es rentr, avec un coup
+de couteau dans l'paule... Je t'ai cru mort, j'ai cri de
+rage, l'ide que tu allais partir, que j'allais te perdre,
+sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la
+Madone, je regrettais, en ce moment-l, de ne m'tre
+pas damne avec toi, pour mourir avec toi, enlacs tous
+les deux dans une treinte si rude, qu'il aurait fallu
+nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement
+ne devait servir rien! J'ai t assez aveugle,
+assez sotte, pour ne pas entendre la leon. Te voil frapp
+de nouveau, on te vole mon amour, et tu t'en vas
+avant que je me sois donne enfin, lorsqu'il en tait
+temps encore... Ah! misrable orgueilleuse, rveuse
+imbcile!</p>
+
+<p>Ce qui grondait prsent dans sa voix touffe, c'tait,
+contre elle-mme, la colre de la femme pratique et raisonnable
+qu'elle avait toujours t. Est-ce que la Madone,<a name="page_589" id="page_589"></a>
+si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle
+indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, les voir
+aux bras l'un de l'autre, si passionns, si heureux? Non,
+non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants,
+mme en dehors du prtre, s'aimaient sur la terre; au
+contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allgresse. Et
+c'tait srement une duperie abominable que de ne pas
+puiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de
+la vie battait dans les veines.</p>
+
+<p>&mdash;Benedetta, Benedetta! rpta le mourant, en l'pouvante
+d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond
+de l'ternelle nuit noire.</p>
+
+<p>&mdash;Me voil, me voil! mon Dario... Je viens!</p>
+
+<p>Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile
+pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empcher
+de faire l'acte:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse, laisse, Victorine, rien au monde dsormais
+ne peut empcher cela, parce que cela est plus fort que
+tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant,
+quand j'tais genoux, m'a redresse, m'a pousse.
+Je sais o je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas jur, le soir
+du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'tre lui seul,
+jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et
+qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons maris
+tout de mme et pour toujours!</p>
+
+<p>Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, me voil, me voil!</p>
+
+<p>Et ce fut inou. Dans une exaltation grandissante, dans
+une flambe d'amour qui la soulevait, elle commena
+sans hte se dvtir. D'abord, le corsage tomba, et les
+bras blancs, les paules blanches resplendirent; puis, les
+jupes glissrent, et, dchausss, les pieds blancs, les
+chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers
+linges, un un, s'en allrent, et le ventre blanc, la
+gorge blanche, les cuisses blanches, s'panouirent en une
+haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait<a name="page_590" id="page_590"></a>
+tout retir, avec une audace ingnue, une tranquillit
+souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle tait
+debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudit candide,
+dans sa royaut ddaigneuse, ignorante des regards. Elle
+clairait, elle parfumait la morne chambre de la beaut
+de son corps, un prodige de beaut, la perfection vivante
+des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine
+d'une desse guerrire, la ligne fire et souple de l'paule
+au talon, les rondeurs sacres des membres et des flancs.
+Et elle tait si blanche, que ni les statues de marbre, ni
+les colombes, ni la neige elle-mme, n'taient plus
+blanches.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, me voil, me voil!</p>
+
+<p>Comme renverss terre par une apparition, le glorieux
+flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine
+la regardaient de leurs yeux aveugls, blouis.
+Celle-ci n'avait pas mme fait un mouvement pour l'arrter
+dans son action extraordinaire, envahie de cette
+sorte de respect terrifi qu'on prouve devant les folies
+de la passion et de la foi. Et, lui, paralys, sentait passer
+quelque chose de si grand, qu'il n'tait plus capable que
+d'un frisson d'admiration perdue. Rien d'impur ne lui
+venait de cette nudit de neige et de lis, de cette vierge
+de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner
+d'une lumire propre, de l'clat mme du puissant
+amour dont il brlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une
+&oelig;uvre de vrit, transfigure par le gnie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, me voil, me voil!</p>
+
+<p>Et Benedetta, s'tant couche, prit dans ses bras Dario
+agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se
+refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa
+tranquillit apparente, dans la blancheur liliale de son
+obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
+d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dvore, mme
+aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable
+lui volait son amant, elle refusait de se rsigner <a name="page_591" id="page_591"></a>
+cette duperie de le perdre sans s'tre donne, puisqu'elle
+avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils taient
+tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force.
+Et, dans sa folie, clatait la rvolte de la nature, le cri
+inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir infconde,
+inutile comme la graine emporte par un vent de
+dsastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, me voil, me voil!</p>
+
+<p>Elle l'treignait de tous ses membres nus, de toute son
+me nue. Et Pierre, ce moment, aperut contre le mur,
+au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien
+panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur
+velours violet. Oui, c'tait bien le dragon ail soufflant des
+flammes; c'tait bien la devise farouche et ardente,
+<i>Bocca nera, Alma rosa</i>, bouche noire, me rouge, la
+bouche entnbre d'un rugissement, l'me flamboyant
+comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille
+race de passion et de violence, aux lgendes tragiques,
+venait de renatre, pour pousser cette fille dernire, si
+adorable, ces effrayantes et prodigieuses fianailles dans
+la mort. Et la vue des armes brodes voqua en lui un
+autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera,
+l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au Tibre avec
+son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
+Corradini. N'tait-ce pas la mme treinte dsespre qui
+tchait de vaincre la mort, la mme sauvagerie se jetant
+ l'abme avec le corps du bien-aim, l'lu et l'unique?
+Toutes deux se ressemblaient ainsi que des s&oelig;urs, celle
+qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
+mourait l de la mort de son amant, comme si cette
+dernire n'tait que la revenante de l'autre, avec leurs
+mmes traits d'enfance dlicate, la mme bouche de
+dsir et les mmes grands yeux de rve, dans la mme
+petite face ronde, sage et ttue.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dario, me voil, me voil!</p>
+
+<p>Pendant une ternit, une seconde peut-tre, ils s'treignirent.<a name="page_592" id="page_592"></a>
+Elle y apportait une frnsie du don d'elle-mme,
+une frnsie sacre allant au del de la vie,
+jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commenait
+pour eux. Elle se mlait lui, entrait dans lui, sans terreur
+ni rpugnance du mal qui le rendait mconnaissable;
+et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur
+dont la flicit lui arrivait enfin, restait les bras serrs,
+nous convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait.
+Alors, fut-ce de la douleur de cette possession
+incomplte, en songeant sa virginit inutile, qui ne
+pouvait plus tre fconde? ou bien fut-ce au milieu de
+la joie suprme d'avoir consomm quand mme le mariage,
+de toute la volont de son tre? Elle eut au c&oelig;ur,
+dans cette treinte de l'impuissante mort, un tel flot de
+sang, que son c&oelig;ur clata. Elle tait morte au cou de
+son amant mort, tous les deux troitement serrs,
+jamais, entre les bras l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Il y eut un gmissement, Victorine s'tait approche,
+avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait
+frmissant d'admiration et de larmes, soulev par le
+sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, bgaya voix trs basse la servante,
+elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant,
+ma pauvre enfant! elle est morte!</p>
+
+<p>Et le prtre murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'ils sont beaux!</p>
+
+<p>C'tait vrai, jamais beaut si haute, si resplendissante,
+n'avait clat sur des visages morts. La face, tout l'heure
+terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pleur,
+une noblesse de marbre, les traits allongs, simplifis,
+comme dans un lan d'ineffable allgresse. Benedetta
+restait trs grave, avec un pli d'ardente volont aux lvres,
+tandis que la figure entire exprimait une batitude douloureuse
+et infinie, dans une infinie blancheur. Ils
+mlaient leurs chevelures, et leurs yeux, rests grands
+ouverts, les uns au fond des autres, continuaient se<a name="page_593" id="page_593"></a>
+regarder sans fin, d'une ternelle douceur de caresse.
+Ils taient le couple pour toujours enlac, parti pour
+l'immortalit dans l'enchantement de leur union, et qui
+avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beaut ravie
+de l'amour immortel et vainqueur.</p>
+
+<p>Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mls
+de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et
+Pierre, boulevers prsent, ne s'expliqua pas trop comment
+la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des
+gens, qu'une sorte de terreur dsespre agitait. Le cardinal
+avait d accourir de sa chapelle, avec don Vigilio.
+Sans doute aussi, cette minute, le docteur Giordano
+ramenait donna Serafina, prvenue de la mort prochaine
+de son neveu, car elle tait l maintenant, dans la stupeur
+de ces coups de foudre successifs qui frappaient la
+maison. Lui-mme, le docteur avait cet tonnement
+troubl des plus vieux mdecins dont l'exprience s'effare
+toujours devant les faits; et il tentait une explication,
+il parlait en hsitant d'un anvrisme possible, peut-tre
+d'une embolie.</p>
+
+<p>Victorine, en servante que sa douleur faisait l'gale de
+ses matres, osa l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les
+deux, est-ce que a ne suffit pas pour mourir ensemble?</p>
+
+<p>Donna Serafina, aprs avoir bais au front les chers
+enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y
+parvenir, les paupires se rouvraient ds que le doigt les
+abandonnait, les yeux recommenaient se sourire,
+changer fixement la caresse de leur regard d'ternit.
+Et, comme elle parlait, pour la dcence, de sparer les
+deux corps, en essayant de dnouer leurs membres:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, oh! madame! se rcria de nouveau
+Victorine. Vous leur casseriez plutt les bras. Voyez donc,
+on dirait que les doigts sont entrs dans les paules, jamais
+ils ne se quitteront.</p>
+
+<p><a name="page_594" id="page_594"></a>Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le
+miracle. Il tait livide, sans une larme, dans un dsespoir
+glac qui le grandissait. Il eut un geste souverain
+d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de
+l'glise, disposant des volonts du ciel, il acceptait ainsi
+les deux amants embrasss devant le tribunal suprme,
+largement ddaigneux des convenances, en face de ce
+cas de superbe amour, mu jusqu'aux entrailles par les
+souffrances de leur vie et par la beaut de leur mort.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-les, laissez-les, ma s&oelig;ur, ne les troublez pas
+dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts,
+puisqu'ils veulent avoir jusqu' la fin des temps pour se
+regarder, sans jamais en tre las! Et qu'ils dorment donc
+aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas pch durant
+leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi nous d'une
+treinte que pour se coucher dans la terre!</p>
+
+<p>Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil,
+chaud encore des anciennes aventures de batailles
+et de passions:</p>
+
+<p>&mdash;Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entire
+les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les
+l'un l'autre, ma s&oelig;ur. Dieu les connat et les attend.</p>
+
+<p>Tous les assistants s'taient agenouills, le cardinal
+rcita lui-mme les prires des morts. La nuit venait, une
+ombre croissante envahissait la chambre, o bientt deux
+flammes de cierge brillrent comme deux toiles.</p>
+
+<p>Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le
+petit jardin abandonn du palais, au bord du Tibre. Il devait
+y tre descendu, touffant de fatigue et de chagrin,
+ayant besoin d'air. Les tnbres noyaient le coin charmant,
+l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant
+du masque tragique chantait sa grle chanson de flte; et
+le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers
+des plates-bandes n'taient plus que des masses indistinctes,
+sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il tait
+doux et gai le matin, ce dlicieux jardin mlancolique!
+et comme les rires de Benedetta y avaient laiss un cho<a name="page_595" id="page_595"></a>
+dsol, toute cette belle joie sonnante du bonheur
+prochain, qui maintenant gisait l-haut, dans le nant des
+choses et des tres! Il eut le c&oelig;ur serr si douloureusement,
+qu'il clata en gros sanglots, assis la place mme
+o elle s'tait assise, sur le fragment de colonne renverse,
+dans l'air qu'elle avait respir et qui paraissait garder son
+odeur pure de femme adorable.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures.
+Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que
+c'tait le soir mme que le pape devait le recevoir, neuf
+heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas song pendant
+l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois
+et des mois s'taient couls, cela revenait en lui comme
+un trs ancien rendez-vous, auquel, aprs des annes
+d'absence, on arrive vieilli, le c&oelig;ur et le cerveau changs
+par des vnements sans nombre. Et, pniblement, il reprenait
+pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait
+enfin le pape.<a name="page_596" id="page_596"></a></p>
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+<p>Le soir, comme Pierre dbouchait du Borgo devant le
+Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier
+entnbr et sommeillant dj, laissa tomber un grand
+coup sonore, la demie de huit heures. Il tait en avance,
+il rsolut d'attendre vingt minutes, de faon n'tre en
+haut, la porte des appartements, qu' neuf heures,
+l'heure exacte de l'audience.</p>
+
+<p>Et ce rpit lui fut un soulagement, dans l'motion et
+dans la tristesse infinies qui lui treignaient le c&oelig;ur. Il
+arrivait les membres briss, affreusement las de l'aprs-midi
+tragique qu'il venait de passer au fond de cette
+chambre de mort, o Dario et Benedetta dormaient
+maintenant leur ternel sommeil, aux bras l'un de l'autre.
+Il n'avait pu manger, il tait hant par l'image farouche
+et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des
+soupirs involontaires s'chappaient de sa gorge, tandis
+que des pleurs sans cesse remontaient ses yeux. Ah!
+qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer son aise,
+satisfaire ce besoin immense de larmes dont il touffait!
+Et c'tait un attendrissement qui gagnait toutes ses penses,
+la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour
+lui la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait
+d'une piti plus grande, d'une vritable angoisse de charit
+pour tous les misrables et pour tous les souffrants
+de ce monde, si perdu cette vocation de tant de plaies
+physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome o il
+avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il<a name="page_597" id="page_597"></a>
+avait peur, chaque pas, d'clater en sanglots, les bras
+tendus vers le ciel noir.</p>
+
+<p>Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena
+sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'tait
+une immensit de tnbres et de solitude. Quand il tait
+arriv, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre.
+Mais, peu peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
+n'tait clair que par les quatre candlabres sept becs,
+aux quatre coins de l'Oblisque, et que par les rares becs,
+ droite et gauche, le long des btiments qui montent
+ la basilique. Sous le double portique de la colonnade,
+d'autres lanternes brlaient d'une lueur jaune, parmi la
+colossale fort des quatre ranges de piliers, dont elles
+dcoupaient bizarrement les fts. Et, sur la place, il n'y
+avait de visible que l'Oblisque ple, se dressant d'un
+air d'apparition. La faade de Saint-Pierre s'voquait elle
+aussi, peine distincte, comme en un rve, et close, et
+morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil,
+d'immobilit et de silence. Il ne voyait pas le dme,
+peine une rondeur bleutre, gante, devine sur le ciel.
+Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement
+des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurit
+vague; puis, il finit par distinguer le fantme mince et
+mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
+au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait,
+sans lune, de velours bleu sombre, o les toiles
+semblaient avoir une grosseur et un clat d'escarboucles,
+le Chariot renvers sur la toiture du Vatican, avec ses
+roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarr
+des trois astres d'or de son baudrier, l-bas sur Rome,
+du ct de la rue Giulia.</p>
+
+<p>Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait l
+qu'un entassement de faades confuses, o ne luisaient
+que deux petites lueurs de lampe, l'tage des appartements
+du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, claire
+intrieurement, la faade du fond et celle de gauche<a name="page_598" id="page_598"></a>
+braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages
+de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement,
+pas mme un dplacement de l'ombre. Deux personnes
+traversrent l'immensit de la place, il en vint
+une troisime qui disparut son tour; puis, il ne resta
+qu'une cadence de pas rythms, trs lointaine. C'tait le
+dsert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas mme
+l'ombre d'un rdeur sous la colonnade, entre la fort de
+piliers, aussi vide que les sauvages forts centenaires des
+premiers ges. Et quel dsert solennel, quel silence de
+hautaine dsolation! Jamais il n'avait prouv une sensation
+de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine
+noblesse de mort.</p>
+
+<p>A neuf heures moins dix, Pierre se dcida, se dirigea
+vers la porte de bronze. Un seul battant en tait ouvert encore,
+au bout du portique de droite, dans un paississement
+des tnbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions
+prcises que monsignor Nani lui avait donnes:
+demander chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter
+une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu' se
+laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le
+savait l, puisque Benedetta n'tait plus. Quand il eut
+franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le
+garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeill,
+il dit simplement le mot convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Squadra.</p>
+
+<p>Et, le garde suisse n'ayant pas boug, ne lui barrant
+pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite droite,
+dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre
+ l'norme cage carre, qui monte la cour Saint-Damase.
+Et pas une me, rien que l'cho touff des
+pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les
+globes dpolis blanchissaient mollement la clart.</p>
+
+<p>En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir
+dj vue, des loges de Raphal, avec son portique, sa
+fontaine, son pav blanc, sous le brlant soleil. Mais il<a name="page_599" id="page_599"></a>
+n'y apercevait mme plus les cinq ou six voitures qui
+attendaient, les chevaux figs, les cochers raidis sur
+leurs siges. C'tait une solitude, un vaste carr nu et
+ple, d'un sommeil spulcral, sous la lumire morne des
+lanternes, dont les rverbrations blanchissaient les
+hauts vitrages des trois faades. Et, un peu inquiet, gagn
+par le petit frisson du vide et du silence, il se hta, il se
+dirigea, droite, vers le perron, abrit d'une marquise,
+dont les quelques degrs mnent l'escalier des appartements.</p>
+
+<p>L, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand
+uniforme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Squadra.</p>
+
+<p>D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra
+l'escalier.</p>
+
+<p>Pierre monta. C'tait un escalier trs large, la
+rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs
+enduits d'un suc jauntre. Dans les globes de verre
+dpoli, les becs de gaz semblaient avoir t baisss dj,
+par une conomie sage. Et, sous cette clart de veilleuse,
+rien n'tait d'une solennit plus triste que cette majestueuse
+nudit, si blme et si froide. A chaque palier, un
+garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans
+le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait
+plus que les pas rguliers de ces hommes, allant et venant
+toujours, sans doute pour ne pas succomber l'engourdissement
+des choses.</p>
+
+<p>Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand
+silence frissonnant, la monte paraissait interminable.
+Chaque tage se coupait en tronons, encore un, encore
+un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du
+deuxime tage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent
+ans. Devant la porte vitre de la salle Clmentine, dont
+le battant de droite tait seul ouvert, un dernier garde
+suisse veillait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Squadra.<a name="page_600" id="page_600"></a></p>
+
+<p>Le garde s'effaa, laissa entrer le jeune prtre.</p>
+
+<p>Cette salle Clmentine, immense, semblait sans bornes
+ cette heure, dans la clart crpusculaire des lampes.
+La dcoration si riche, les sculptures, les peintures, les
+dorures, se noyait, n'tait plus qu'une vague apparition
+fauve, des murs de rve o dormaient des reflets de
+joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le
+dallage sans fin, une solitude largie, se perdant au fond
+des demi-tnbres.</p>
+
+<p>Enfin, l'autre bout, prs d'une porte, Pierre crut
+apercevoir des formes, le long d'un banc. C'taient trois
+gardes suisses assis l, ensommeills.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Squadra.</p>
+
+<p>Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre
+comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troubl par
+le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder
+autour de lui, en voquant les foules qui avaient
+peupl cette salle. Aujourd'hui encore, elle tait la salle
+accessible tous et que tous devaient traverser, simplement
+une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte
+de pas, d'alles et de venues sans nombre. Mais quelle
+mort pesante, ds que la nuit l'avait envahie, et comme
+elle tait dsespre et lasse d'avoir vu dfiler tant de
+choses et tant d'tres!</p>
+
+<p>Enfin, le garde revint, et derrire lui apparut, sur le
+seuil de la pice voisine, un homme d'une quarantaine
+d'annes, vtu entirement de noir, qui tenait du domestique
+de grande maison et du bedeau de cathdrale. Il
+avait un beau visage correct et ras, avec un nez un peu
+fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Squadra, dit Pierre une dernire fois.</p>
+
+<p>L'homme s'inclina, pour dire qu'il tait monsieur
+Squadra. Puis, d'une nouvelle rvrence, il invita le
+prtre le suivre. Et tous deux, l'un derrire l'autre,
+sans hte aucune, s'engagrent dans l'interminable enfilade
+des salles.<a name="page_601" id="page_601"></a></p>
+
+<p>Pierre, au courant du crmonial, et qui en avait caus
+plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les
+salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit
+des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon
+son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine
+porte; de sorte que les personnes qui doivent tre reues
+par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles
+des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles
+des camriers d'honneur, puis en celles des camriers
+secrets, jusqu'au Saint-Pre. Mais, ds huit heures,
+les salles se vident, de rares lampes brlent seules sur
+les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pices dsertes,
+ demi obscures, assoupies, au fond du nant auguste o
+tombe le palais entier.</p>
+
+<p>Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti,
+de simples huissiers, vtus de velours rouge, brod
+aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs
+jusqu' la porte de l'antichambre d'honneur. A cette
+heure tardive, un seul tait encore l, assis sur une banquette,
+en un tel coin d'ombre, que sa tunique de
+pourpre paraissait noire. Il leva la tte, laissa passer,
+dans ces tnbres o s'teignait toute la pompe clatante
+du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes,
+o la rgle tait que les secrtaires des cardinaux et des
+hauts personnages attendissent le retour de leurs matres;
+et elle tait compltement vide, pas un seul des beaux
+uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule
+des fines soutanes, qui s'y mlaient pendant les heures
+brillantes des rceptions. Vide galement la salle suivante,
+plus petite, rserve la garde palatine, cette
+milice recrute parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait
+la tunique noire, les paulettes d'or, le shako surmont
+d'un plumet rouge. On tourna droite, dans une autre
+enfilade de salles, et vide encore la premire o l'on
+entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe
+avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables,<a name="page_602" id="page_602"></a>
+signs Audran, Jsus faisant des miracles et les
+Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles,
+avec ses escabeaux de bois, sa console droite,
+que surmonte un grand crucifix, entre une paire de
+lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre
+petite pice, une sorte d'alcve contenant un autel, o le
+Saint-Pre dit sa messe, isol, pendant que les assistants
+restent genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine,
+toute resplendissante des uniformes ensoleills des
+gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la
+salle du trne, dans laquelle le pape reoit en audience
+publique, jusqu' deux et trois cents personnes la
+fois. En face des fentres, sur une estrade basse, est le
+trne, un fauteuil dor, recouvert de velours rouge,
+sous un baldaquin de mme velours. A ct se trouve le
+coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est droite et
+gauche deux consoles face face, l'une avec une pendule,
+l'autre avec un crucifix, entre de hauts candlabres
+ pied de bois dor, portant des bougies. La tenture
+de damas rouge, larges palmes Louis XIV, monte
+jusqu' la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs
+et de figures allgoriques; et le magnifique et
+froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
+Smyrne que devant le trne. Mais, les jours d'audience
+particulire, lorsque le pape se tenait dans la salle du
+petit trne ou mme dans sa chambre, la salle du trne
+n'tait plus que l'antichambre d'honneur, o toute la prlature
+attendait, les hauts dignitaires de l'glise mls
+aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous
+rangs. Le service y tait fait par les deux camriers d'honneur,
+l'un en habit violet, l'autre de cape et d'pe, qui y
+recevaient, des mains des bussolanti, les personnes
+admises au prcieux honneur d'une audience, pour les
+conduire eux-mmes la porte de la pice voisine, l'antichambre
+secrte, o ils les remettaient aux mains des
+camriers secrets. C'tait la salle la plus luxueuse, la<a name="page_603" id="page_603"></a>
+plus vivante, dans l'clat des uniformes et des costumes,
+dans l'motion qui grandissait, mesure qu'on approchait
+du tabernacle habit par l'lu et l'Unique, au travers de
+cette succession sans fin de salles, o le c&oelig;ur battait de
+plus en plus fort, treint jusqu' l'touffement par cette
+gradation savante, de splendeur moindre en splendeur
+sans cesse accrue. Et, cette heure de nuit, toujours pas
+une me, pas un geste, pas une voix, rien que le silence
+tombant des tnbres du plafond sur le trne de velours
+rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait
+l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.</p>
+
+<p>Monsieur Squadra, qui ne s'tait pas encore retourn,
+marchant d'un pas lent et muet, s'arrta un instant la
+porte de l'antichambre secrte, comme pour donner au
+visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter
+l'entre du sanctuaire. Seuls les camriers secrets avaient
+le droit de vivre l, et seuls les cardinaux pouvaient y
+attendre que le pape daignt les recevoir. Pierre, en y
+pntrant, lorsque monsieur Squadra se fut dcid l'introduire,
+sentit bien, son petit frisson d'homme nerveux,
+qu'il entrait dans l'au-del redoutable, de l'autre
+ct de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le
+jour, un garde-noble de faction en gardait la porte;
+mais la porte, cette heure, tait libre, la pice tait vide
+comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait voquer
+les trs nobles et trs puissants personnages qui la
+garnissaient d'ordinaire, en grand habit de crmonie.
+Elle s'tranglait un peu, en forme de couloir, avec ses
+deux fentres donnant sur le nouveau quartier des Prs du
+Chteau, tandis qu'une seule fentre s'ouvrait sur la
+place Saint-Pierre, au bout, prs de la porte qui conduisait
+ la salle du petit trne. C'tait l, entre cette porte
+et cette fentre, assis devant une table troite, que se
+tenait d'habitude un secrtaire, absent en ce moment.
+Et toujours la mme console dore, avec le mme
+crucifix, entre la mme paire de lampes. Une grande<a name="page_604" id="page_604"></a>
+horloge, dans une gaine d'bne incruste de cuivre,
+battait lourdement l'heure. La seule curiosit, sous le
+plafond rosaces d'or, tait la tenture, en damas rouge,
+sem d'cussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant
+avec le lion, la griffe pose sur la boule du monde.</p>
+
+<p>Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement
+ l'tiquette, Pierre tenait encore la main son
+chapeau, qu'il aurait d laisser dans la salle des bussolanti.
+Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette.
+Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-mme
+sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester
+au moins l. Puis, sans un mot toujours, d'une simple
+rvrence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur
+ Sa Saintet, et que celui-ci voult bien attendre un
+instant dans cette pice.</p>
+
+<p>Demeur seul, Pierre respira profondment. Il touffait,
+son c&oelig;ur battait se rompre. Pourtant sa raison restait
+claire, il avait trs bien jug dans les demi-tnbres ces
+fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite
+de salons splendides, avec des murs orns de tapisseries,
+tendus de soie, des frises dores et peintes, des plafonds
+droulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que
+des consoles, des escabeaux et des trnes; et les lampes,
+les pendules, les crucifix, mme les trnes, rien que des
+cadeaux, apports des quatre coins du monde, aux jours
+de ferveur des grands jubils. Pas le moindre confortable,
+tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
+Italie tait l, avec son continuel gala et son
+manque de vie intime et tide. On avait d jeter quelques
+tapis sur les admirables dallages de marbre, o les pieds
+se glaaient. On avait fini par installer rcemment des
+calorifres, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer
+le pape. Et ce qui avait frapp Pierre davantage
+encore, ce qui le pntrait jusqu'aux os, maintenant qu'il
+tait l, debout, attendre, c'tait ce silence extraordinaire,
+un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de<a name="page_605" id="page_605"></a>
+plus profond, comme si, autour de lui, tout le nant noir
+du Vatican colossal, tomb au sommeil, ft mont cet
+tage, dans cette enfilade de salles dsertes, somptueuses
+et mortes, o brlaient les petites flammes immobiles des
+lampes.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnrent l'horloge d'bne, et il s'tonna.
+Comment! dix minutes seulement s'taient coules, depuis
+qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru
+qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il
+voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'tranglait,
+car jamais il n'tait sr de lui-mme, il craignait
+toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une
+crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna
+un coup d'&oelig;il au crucifix de la console, regarda le globe
+de la lampe, o les doigts gras d'un domestique avaient
+laiss leur empreinte. Elle clairait d'une lueur si jaune
+et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa
+pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre,
+devant la fentre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et
+il eut une minute de saisissement, Rome immense s'tendait,
+dans l'entre-billement des persiennes mal fermes,
+Rome telle qu'il l'avait dj vue des loges de Raphal,
+telle qu'il l'avait reconstruite, le jour o, du petit restaurant
+de la place, il s'tait imagin voir Lon XIII la
+fentre de sa chambre. Seulement, c'tait la Rome de nuit,
+la Rome largie encore au fond des tnbres, sans bornes
+comme le ciel toil. Dans cette mer illimite, aux vagues
+noires, on ne reconnaissait srement que les grandes
+voies, changes en voies lactes par les blancheurs vives
+de l'clairage lectrique: le cours Victor-Emmanuel,
+puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait
+angle droit, coup lui-mme par la rue du Triton, que
+continuait la rue San Nicol da Tolentino, laquelle tait
+relie la Gare par la lointaine lueur de la place des
+Thermes. De l'autre ct du cours Victor-Emmanuel et de
+la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places,<a name="page_606" id="page_606"></a>
+quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais
+l'ombre dj submergeait tout. Pour le reste, ce n'tait
+plus qu'un pullulement de petites clarts jaunes, les
+miettes d'un ciel demi teint, balay sur la terre. De
+rares constellations, des toiles brillantes traant de mystrieuses
+et nobles figures, tchaient vainement de lutter
+et de se dgager. Elles taient noyes, effaces dans le
+chaos confus de cette poussire d'un vieil astre, qui se
+serait bris l, y laissant sa gloire, rduite dsormais
+n'tre qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle
+immensit noire, ainsi poudre de lumire, quelle masse
+norme d'obscurit et d'inconnu, dans laquelle semblaient
+avoir sombr les vingt-sept sicles de la Ville ternelle,
+ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire,
+jusqu' ne plus pouvoir dire o elle commenait
+ni o elle finissait, peut-tre largie jusqu'au bord illimit
+de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-tre si diminue, si
+disparue, que le soleil son retour n'en clairerait que
+le peu de cendre!</p>
+
+<p>Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgr son effort
+pour la calmer, augmentait de seconde en seconde,
+mme devant cet ocan de tnbres, d'une souveraine
+paix. Il s'carta de la fentre, il tressaillit de tout son
+tre en entendant un lger bruit de pas et en croyant
+qu'on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine,
+la salle du petit trne, dont il s'aperut alors que
+la porte tait reste entr'ouverte. N'entendant plus rien,
+il se hasarda, dans sa fivre d'impatience, il allongea la
+tte, pour voir. C'tait encore une salle tendue de damas
+rouge, assez vaste, avec un fauteuil dor, recouvert de
+velours rouge, sous un baldaquin de mme velours; et
+l'on y trouvait l'invitable console, le haut crucifix
+d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candlabres,
+deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
+taille, sortis de la manufacture de Svres, orns d'un
+portrait du Saint-Pre. Pourtant, on sentait l plus de<a name="page_607" id="page_607"></a>
+confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage
+entier, quelques fauteuils s'alignaient contre les murs,
+une fausse chemine, drape d'toffe, servait de pendant
+ la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette
+salle, y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait
+honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, l'ide
+qu'il n'avait plus qu'une pice traverser, que si prs de
+lui, derrire cette simple porte de bois, tait Lon XIII.
+Pourquoi le faisait-on attendre? Se prparait-on le
+recevoir dans cette pice, pour ne pas l'admettre dans une
+intimit trop troite? On lui avait cont des visites mystrieuses,
+reues pareille heure, des personnages inconnus
+introduits de mme faon, silencieusement, de grands
+personnages dont on murmurait les noms trs bas. Lui,
+ce devait tre qu'on le jugeait compromettant, qu'on dsirait
+causer l'aise, sans paratre s'engager en rien,
+l'insu de l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua
+la cause du bruit qu'il avait entendu, en apercevant, sur la
+console, prs de la lampe, une petite caisse de bois, une
+sorte de profond plateau anses, o se trouvait la desserte
+d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le
+verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqu
+cette desserte dans la chambre, venait de l'apporter l,
+puis qu'il devait tre rentr faire un bout de mnage. Il
+savait la grande frugalit du pape, ses repas pris sur un
+troit guridon, le tout apport la fois dans cette petite
+caisse, une viande, un lgume, deux doigts de bordeaux
+par ordonnance du mdecin, du bouillon surtout, des
+tasses de bouillon qu'il aimait offrir aux vieux cardinaux,
+ses favoris, comme on offre du th, tout un rgal
+rparateur de vieux garons. L'ordinaire de Lon XIII
+tait fix huit francs par jour. O dbauches d'Alexandre
+VI, festins et galas de Jules II et de Lon X! Mais
+il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre, qu'il
+ne put s'expliquer, et il fut terrifi de son indiscrtion, il
+se hta de retirer sa tte, en croyant voir toute la salle<a name="page_608" id="page_608"></a>
+rouge du petit trne flamber d'un brusque incendie, dans
+la paix morte o elle dormait.</p>
+
+<p>Alors, il prfra marcher pas touffs, trop frmissant
+pour rester immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait
+maintenant d'en avoir entendu parler par Narcisse:
+tout un gros personnage, l'homme le plus important, le
+plus influent, le valet de chambre bien-aim de Sa Saintet,
+qui seul pouvait la dcider, les jours de rception,
+ mettre une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait
+se trouvait par trop salie de tabac. Sa Saintet s'obstinait
+galement s'enfermer chaque nuit toute seule
+dans sa chambre, sans vouloir que personne coucht prs
+d'elle, par indpendance, on disait aussi par inquitude
+d'avare, qui entend dormir seul avec son trsor; ce qui
+causait de continuelles inquitudes, car il n'tait gure
+raisonnable qu'un vieillard de cet ge se barricadt de la
+sorte; et monsieur Squadra couchait seulement dans une
+pice voisine, mais l'oreille aux aguets, toujours prt
+rpondre au plus lger appel. C'tait lui encore qui
+intervenait avec respect, lorsque Sa Saintet veillait trop
+tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait
+difficilement raison, se relevait durant les heures d'insomnie,
+l'envoyait rveiller un secrtaire, pour dicter des
+notes, jeter sur le papier un projet d'encyclique. Quand
+la rdaction d'une encyclique la passionnait, elle y aurait
+pass les jours et les nuits, de mme que jadis, quand
+elle se piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait
+parfois en train de polir une strophe. Elle dormait
+fort peu, en proie un continuel travail, d'une activit
+crbrale extraordinaire, toujours hante par la ralisation
+de quelque volont ancienne. La mmoire seule
+avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-tre
+bien que monsieur Squadra venait de trouver Sa Saintet
+plus souffrante, la suite d'un excs de travail, puisque,
+la veille encore, on la disait si malade, et que le plus
+souvent, d'ailleurs, elle ddaignait de se soigner.<a name="page_609" id="page_609"></a></p>
+
+<p>Tandis qu'il continuait marcher doucement, Pierre
+tait ainsi envahi peu peu par cette haute et souveraine
+figure. Des dtails infimes de la vie quotidienne, il montait
+ la vie intellectuelle, ce rle d'un grand pape que
+Lon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu,
+Saint-Paul hors les murs, se drouler la frise interminable
+o sont reprsents les portraits des deux cent soixante-deux
+papes; et il se demandait, dans cette longue suite
+de mdiocres, de saints, de criminels et de gnies, quel
+tait le pape auquel Lon XIII aurait voulu ressembler.
+tait-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux
+qui se sont succd pendant les trois premiers sicles de
+vie cache, simples chefs d'associations funraires, pasteurs
+fraternels de la communaut chrtienne? tait-ce
+le pape Damase, le premier grand btisseur, le cerveau
+lettr qui se plut aux choses de l'esprit, le croyant de foi
+vive qui ouvrit les catacombes la pit des fidles?
+tait-ce Lon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne,
+acheva la rupture avec l'Orient que le grand
+schisme avait dj spar, porta l'empire l'Occident par
+l'unique et toute-puissante volont de Dieu et de son
+glise, qui ds lors disposa des couronnes? tait-ce le terrible
+Grgoire VII, le purificateur du temple, le souverain
+des rois, tait-ce Innocent III, tait-ce Boniface VIII, les
+matres des mes, des peuples et des trnes, arms de
+l'excommunication farouche, rgnant sur le moyen ge
+pouvant, dans une telle domination, que jamais le
+catholicisme ne devait raliser d'aussi prs son rve?
+tait-ce Urbain II, tait-ce Grgoire IX, ou un autre des
+papes dans le c&oelig;ur desquels flamba la passion rouge des
+croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva les
+foules, qui les jeta la conqute de l'inconnu et du divin?
+tait-ce Alexandre III dfendant la papaut contre l'empire,
+luttant jusqu'au bout pour ne rien cder de l'autorit
+suprme qu'il tenait de Dieu, finissant par vaincre,
+en posant son pied triomphal sur la tte de Frdric Barberousse?<a name="page_610" id="page_610"></a>
+tait-ce, longtemps aprs les tristesses d'Avignon,
+Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la
+puissance politique du Saint-Sige? tait-ce Lon X, le
+fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout
+un grand sicle d'art, mais l'esprit court et imprvoyant
+qui traitait Luther de simple moine rvolt? tait-ce
+Pie V, la raction noire et vengeresse, la flamme des
+bchers chtiant la terre redevenue paenne, tait-ce
+quelque autre des papes qui rgnrent aprs le concile de
+Trente, d'une foi absolue, la croyance rtablie dans son
+intgrit, l'glise sauve par son orgueil, son intransigeance,
+son enttement au respect total des dogmes?
+tait-ce, au dclin de la papaut, lorsqu'elle n'avait plus
+t qu'une matresse de crmonie, rglant le gala des
+grandes monarchies de l'Europe, tait-ce Benot XIV, la
+vaste intelligence, le profond thologien, qui, les mains
+lies, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde,
+avait pass sa belle vie rglementer les choses du ciel?
+Et l'histoire de cette papaut se droulait ainsi, la plus
+prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus
+basses, les plus misrables, comme les plus hautes, les
+plus clatantes, une obstine volont de vivre qui l'avait
+fait vivre quand mme, au travers des incendies, des
+massacres et des croulements de peuples, toujours militante
+et debout dans la personne de ses papes, la plus
+extraordinaire ligne de souverains absolus, conqurants
+et dominateurs, tous matres du monde, mme les chtifs
+et les humbles, tous glorieux de l'imprissable gloire du
+ciel, lorsqu'on les voquait de la sorte, dans ce Vatican
+sculaire, o leurs ombres srement se rveillaient la
+nuit, venaient rder par les galeries sans fin, par les
+salles immenses, au fond de ce silence ananti de tombe,
+dont le frisson devait tre fait du lger frlement de leurs
+pas sur les dalles de marbre.</p>
+
+<p>Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait
+bien, le grand pape que Lon XIII voulait tre. C'tait,<a name="page_611" id="page_611"></a>
+tout au dbut de la puissance catholique, Grgoire le
+Grand, le conqurant et l'organisateur. Celui-l tait
+d'antique souche romaine, un peu du vieux sang imprial
+battait dans son c&oelig;ur. Il administra Rome sauve des
+Barbares, il fit cultiver les domaines ecclsiastiques, il
+partagea les biens de la terre, un tiers aux pauvres, un
+tiers au clerg, un tiers l'glise. Puis, le premier, il
+cra la Propagande, envoya ses prtres civiliser et pacifier
+les nations, poussa la conqute jusqu' soumettre la
+Grande-Bretagne la divine loi du Christ. Et c'tait aussi,
+aprs un intervalle norme de sicles, Sixte-Quint, le
+pape financier et politique, le fils de jardinier qui se
+rvla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
+vastes et les plus souples d'une poque fertile en beaux
+diplomates. Il thsaurisait, il se montrait d'une avarice
+rude, pour gouverner en monarque qui a toujours, dans ses
+coffres, l'or ncessaire la guerre et la paix. Il passait
+des annes en ngociations avec les rois, il ne dsesprait
+jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait
+son temps, il l'acceptait tel qu'il tait, puis tchait de le
+modifier au gr des intrts du Saint-Sige, conciliant
+pour tout et avec tous, rvant dj un quilibre europen,
+dont il comptait devenir le centre et le matre. Avec cela,
+un trs saint pape, un mystique fervent, mais un pape,
+l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doubl d'un
+politique dcid aux actes pour assurer sur cette terre la
+royaut de Dieu.</p>
+
+<p>Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgr
+sa volont de calme, remontait en lui, balayait en lui
+toutes les prudences et tous les doutes, Pierre se demandait
+pourquoi interroger ainsi le pass. Est-ce que le seul
+Lon XIII n'tait pas celui de son livre, le grand pape
+dont il avait eu la rvlation, qu'il avait peint selon son
+c&oelig;ur, tel que les mes le voulaient et l'attendaient? Ce
+n'tait point sans doute un portrait d'troite ressemblance,
+mais il fallait bien que les grandes lignes en fussent<a name="page_612" id="page_612"></a>
+vraies, pour que l'humanit ne dsesprt pas de son
+salut. Et des pages nombreuses de son livre s'voqurent,
+flambrent devant ses yeux, il revit son Lon XIII, le
+politique sage, le conciliateur, travaillant l'unit de
+l'glise, voulant la rendre forte et invincible, au jour
+prochain de la lutte invitable. Il le revit dgag des
+soucis du pouvoir temporel, grandi, pur, clatant de
+splendeur morale, seule autorit debout, au-dessus des
+nations, ayant compris le mortel danger qu'il y avait
+laisser la solution socialiste entre les mains des ennemis
+du christianisme, rsolu ds lors intervenir dans la
+querelle contemporaine, comme Jsus autrefois, pour la
+dfense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre
+du ct des dmocraties, accepter la rpublique en France,
+laisser l'exil les rois chasss de leurs trnes, raliser la
+prdiction qui promettait Rome de nouveau l'empire du
+monde, lorsque la papaut, ayant unifi la croyance,
+marcherait la tte du peuple. Les temps s'accomplissaient,
+Csar tait abattu, le pape demeurait seul, et le
+peuple, le grand muet, que les deux pouvoirs s'taient
+disput si longtemps, n'allait-il pas se donner au Pre,
+puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le c&oelig;ur
+embras, la main tendue, accueillant les travailleurs sans
+pain et les mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe
+qui menaait les socits pourries, dans l'affreuse
+misre qui ravageait les villes, il n'y avait pas d'autre
+solution possible. Lon XIII le prdestin, le rdempteur
+ncessaire, le pasteur envoy pour sauver ses ouailles du
+prochain dsastre, en rtablissant la communaut chrtienne,
+l'ge d'or oubli du christianisme primitif! La
+justice rgnant enfin, la vrit resplendissant comme le
+soleil, tous les hommes rconcilis, plus qu'un peuple
+vivant dans la paix, n'obissant qu' la loi galitaire du
+travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de
+charit et d'amour!</p>
+
+<p>Alors, Pierre fut comme soulev par une flamme, port,<a name="page_613" id="page_613"></a>
+pouss en avant. Enfin, enfin, il allait le voir, vider son
+c&oelig;ur, ouvrir son me! Il y avait tant de jours qu'il souhaitait
+cette minute passionnment, qu'il luttait de tout
+son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les obstacles
+sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver,
+depuis son arrive Rome; et cette longue lutte, ce succs
+final inespr, redoublaient sa fivre, exaspraient son
+dsir de victoire. Oui, oui! il vaincrait, il confondrait
+les adversaires de son livre. Ainsi qu'il l'avait dit monsignor
+Fornaro, est-ce que le Saint-Pre pouvait le dsavouer?
+est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprim
+ses ides secrtes, trop tt peut-tre, faute pardonnable?
+Et il se souvenait aussi de sa dclaration monsignor
+Nani, le jour o il avait jur que jamais il ne supprimerait
+lui-mme son livre, car il ne regrettait rien, il ne
+dsavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait,
+il croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa
+volont de se dfendre, de faire triompher sa foi, dans la
+violente excitation nerveuse o l'attente le jetait, aprs sa
+course sans fin au travers de ce Vatican norme, qu'il
+sentait son entour si muet et si noir. Cependant, il se
+troublait de plus en plus, il en venait chercher ses ides,
+il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
+quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient
+s'tre amasses en lui, car leur pesanteur tait pour beaucoup
+dans son touffement, sans qu'il voult s'en rendre
+compte. Tout au fond, il tait bris, las dj, n'ayant plus
+d'autre ressort que l'envole de son rve, son cri de piti
+devant l'abominable misre. Oui, oui! il entrerait vite,
+il tomberait genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant
+son c&oelig;ur dborder. Et srement le Saint-Pre sourirait,
+le renverrait en disant qu'il ne signerait pas la condamnation
+d'une &oelig;uvre, o il venait de se revoir tout
+entier, avec ses penses les plus chres.</p>
+
+<p>Pierre eut une telle dfaillance, qu'il marcha de nouveau
+jusqu' la fentre, pour appuyer son front brlant<a name="page_614" id="page_614"></a>
+contre une vitre glace. Ses oreilles bourdonnaient, ses
+jambes flchissaient, tandis que le sang, grands coups,
+battait dans son crne. Et il s'efforait de ne plus penser
+ rien, il regardait Rome noye d'ombre, en lui demandant
+un peu du sommeil o elle s'anantissait. Il voulut se
+distraire de sa hantise, il essaya de reconnatre des rues,
+des monuments, la seule faon dont se groupaient les
+lumires. Mais c'tait la mer sans bornes, ses ides se
+brouillaient, s'en allaient la drive, au fond de ce
+gouffre de tnbres sem de clarts menteuses. Ah! pour
+se calmer, pour ne plus penser enfin, la nuit, la nuit totale
+et rparatrice, la nuit o l'on dort jamais, guri de la
+misre et de la souffrance! Brusquement, il eut la nette
+sensation que quelqu'un tait debout derrire lui, immobile,
+et il se retourna, avec un lger sursaut.</p>
+
+<p>Debout en effet, dans sa livre noire, monsieur Squadra
+attendait. Il eut simplement une de ses rvrences,
+pour inviter le visiteur le suivre. Puis, il se remit
+marcher le premier, traversa la salle du petit trne,
+ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaa,
+laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.</p>
+
+<p>Pierre tait dans la chambre de Sa Saintet. Il avait
+craint une de ces motions foudroyantes qui affolent ou
+paralysent, on lui avait cont que des femmes arrivaient
+mourantes, pmes, l'air ivre, ou bien se prcipitaient,
+comme souleves, dansantes, apportes par le vol d'ailes
+invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa
+fivre accrue de tout l'heure aboutissait une sorte de
+saisissement, une raction qui le faisait trs calme, les
+yeux clairs, voyant tout. En entrant, l'importance dcisive
+d'une telle audience lui tait nettement apparue, lui
+simple petit prtre devant le suprme pontife, chef de
+l'glise, matre souverain des mes. Toute sa vie religieuse
+et morale allait en dpendre, et c'tait peut-tre
+cette pense soudaine qui le glaait ainsi, au seuil du sanctuaire
+redoutable, vers lequel il venait de marcher d'un<a name="page_615" id="page_615"></a>
+pas si frmissant, dans lequel il n'aurait cru pntrer que
+le c&oelig;ur perdu, les sens abolis, ne trouvant plus balbutier
+que ses prires de petit enfant.</p>
+
+<p>Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se
+rappela qu'il avait vu Lon XIII d'abord, mais dans le
+cadre o il tait, dans cette grande chambre, tendue de
+damas jaune, l'alcve immense, si profonde, que le lit
+y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une
+chaise longue, une armoire, des malles, les fameuses
+malles o se trouvait, disait-on, sous de triples serrures,
+le trsor du Denier de Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV,
+une sorte de bureau cuivres cisels, faisait face une
+grande console Louis XV, dore et peinte, sur laquelle,
+prs d'un haut crucifix, brlait une lampe. La chambre
+tait nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq
+chaises recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste
+espace que recouvrait un tapis, dj fort us. Et Lon XIII
+tait l, sur un des fauteuils, assis ct d'une petite
+table volante, o l'on avait pos une seconde lampe garnie
+d'un abat-jour. Trois journaux y tranaient, deux franais,
+un italien, celui-ci demi dpli, comme si le pape
+venait de le quitter l'instant, pour tourner, l'aide d'une
+longue cuiller de vermeil, un verre de sirop, plac prs
+de lui.</p>
+
+<p>Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume,
+la soutane de drap blanc boutons blancs, la calotte
+blanche, la plerine blanche, la ceinture blanche, frange
+d'or, les bouts brods des clefs d'or. Les bas taient
+blancs, les mules taient de velours rouge, galement
+brodes des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce
+fut le visage, le personnage tout entier, qui lui paraissait
+diminu, qu'il reconnaissait peine. C'tait la quatrime
+rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
+dlices des jardins, souriant et familier, coutant les
+commrages d'un prlat favori, tandis qu'il s'avanait de
+son petit pas de vieillard, un sautillement d'oiseau bless.<a name="page_616" id="page_616"></a>
+Il l'avait vu dans la salle des Batifications, en pape bien-aim
+et attendri, les joues roses de contentement, pendant
+que les femmes lui offraient des bourses, des calottes
+blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux
+pour les jeter ses pieds, se seraient arrach le c&oelig;ur
+pour le jeter de mme. Il l'avait vu Saint-Pierre, port
+sur le pavois, pontifiant, dans toute sa gloire de Dieu
+visible que la chrtient adorait, telle qu'une idole enferme
+en sa gaine d'or et de pierreries, la face fige,
+d'une immobilit hiratique et souveraine. Et il le
+revoyait, l, sur ce fauteuil, dans l'intimit troite, l'air
+aminci, si frle, qu'il en prouvait une sorte d'inquitude,
+mle d'attendrissement. Le cou surtout tait
+extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
+oiseau trs vieux et trs blanc. D'une pleur d'albtre,
+la face avait une transparence caractristique, on apercevait
+la clart de la lampe travers le grand nez dominateur,
+comme si le sang se ft totalement retir. La
+bouche immense, aux lvres de neige, coupait d'une
+ligne mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls
+taient rests beaux et jeunes, des yeux admirables,
+d'un noir luisant de diamants noirs, d'un clat, d'une
+force qui ouvraient les mes, les foraient de confesser
+la vrit voix haute. Les rares cheveux sortaient de
+la calotte blanche en lgres boucles blanches, couronnant
+de blanc la maigre figure blanche, dont la laideur
+s'purait dans tout ce blanc, cette blancheur toute me
+o la chair semblait se fondre en une candide floraison
+de lis.</p>
+
+<p>Mais, au premier coup d'&oelig;il, Pierre avait constat que,
+si monsieur Squadra l'avait fait attendre, ce n'tait pas
+pour obliger le Saint-Pre passer une soutane propre,
+car celle qu'il portait se trouvait fortement tache de
+tabac, des salissures brunes qui avaient coul le long des
+boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Pre avait un mouchoir
+sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait<a name="page_617" id="page_617"></a>
+bien portant, remis de son indisposition de la veille,
+comme il se remettait d'ordinaire, avec facilit, en vieillard
+trs sobre et trs sage, qui n'avait aucune maladie
+organique et qui s'en allait simplement un peu chaque
+jour, d'puisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui,
+force de donner sa flamme, finit un soir par s'teindre.</p>
+
+<p>Ds la porte, Pierre avait senti les deux yeux tincelants,
+les deux yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le
+silence tait norme, les lampes brlaient d'une flamme
+immobile et ple, dans cet immense calme du Vatican
+endormi, sans qu'on sentt autre chose, au loin, que
+l'antique Rome sombre sous l'amas des tnbres, comme
+un lac d'encre o se refltaient les toiles. Il dut s'approcher,
+il fit les trois gnuflexions, il se pencha pour baiser
+la mule de velours rouge, pose sur un coussin. Et il n'y
+eut pas une parole, pas un geste, pas un mouvement. Et,
+lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants noirs,
+les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
+toujours.</p>
+
+<p>Enfin, Lon XIII, qui n'avait pas voulu lui pargner
+l'humilit du baisement de pied, et qui maintenant le
+laissait debout, parla le premier, sans cesser de l'examiner,
+lui fouillant l'me, au plus profond de son tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, vous avez vivement dsir me voir, et j'ai
+consenti vous donner cette satisfaction.</p>
+
+<p>Il parlait en franais, un franais un peu incertain,
+qu'il prononait l'italienne, si lentement, qu'on aurait
+pu crire les phrases, comme sous une dicte. La voix
+tait forte, nasale, une de ces voix grosses et grondantes
+qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps dbiles,
+qui paraissent exsangues et sans souffle.</p>
+
+<p>Pierre s'tait content de s'incliner de nouveau, en
+signe de profond remerciement, sachant que, pour parler,
+le respect voulait qu'on attendt d'tre questionn d'une
+faon directe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitez Paris?<a name="page_618" id="page_618"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, Saint-Pre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes attach une des grandes paroisses de la
+ville?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Saint-Pre, je ne suis desservant qu' la petite
+glise de Neuilly.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, oui, je sais, c'est du ct du Bois de Boulogne,
+n'est-ce pas?... Et quel est votre ge, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-quatre ans, Saint-Pre.</p>
+
+<p>Il y eut un court silence. Lon XIII avait fini par baisser
+les yeux. Il reprit, de sa frle main d'ivoire, le verre
+de sirop, le tourna avec la longue cuiller, but une gorge.
+Et cela doucement, d'un air prudent et raisonn, comme
+tout ce qu'il devait penser et faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie.
+D'habitude, on ne me soumet que des fragments. Mais quel
+qu'un qui s'intresse vous m'a remis directement le
+volume, en me suppliant de le parcourir. C'est ainsi que
+j'ai pu en prendre connaissance.</p>
+
+<p>Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir
+une protestation contre l'isolement o le tenait son entourage,
+cet excrable entourage qui faisait bonne garde
+pour que rien d'inquitant n'entrt du dehors, selon le
+mot de monsignor Nani lui-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Saintet du trs grand honneur
+qu'elle a daign me faire, se permit alors de dire le
+prtre. Il ne pouvait pas m'arriver de bonheur plus haut
+ni plus ardemment souhait.</p>
+
+<p>Il tait si heureux! Il s'imagina que sa cause tait gagne,
+en voyant le pape trs calme, sans colre, lui parler
+de son livre sur ce ton, en homme qui le connaissait
+fond maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? mon fils, vous tes en relations avec
+monsieur le vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord t
+frapp de la ressemblance de certaines de vos ides avec
+celles de ce trs dvou serviteur, qui nous a donn
+d'autre part des preuves prcieuses de son bon esprit.<a name="page_619" id="page_619"></a></p>
+
+<p>&mdash;En effet, Saint-Pre, monsieur de la Choue veut
+bien m'aimer un peu. Nous avons longuement caus, il
+n'y a rien d'tonnant ce que j'aie reproduit plusieurs de
+ses penses les plus chres.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des
+corporations, il s'en occupe beaucoup, un peu trop mme.
+Lors de son dernier voyage, il m'en a entretenu avec une
+rare insistance. De mme que, ces temps derniers, un
+autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
+minent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amen
+ce si beau plerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas
+eu de cesse que je ne le reoive, pour m'en parler lui aussi
+pendant prs d'une heure. Seulement, il faut dire qu'ils
+ne s'entendent gure ensemble, car l'un me supplie de
+faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.</p>
+
+<p>Ds le dbut, la conversation bifurquait. Pierre sentit
+qu'elle dviait de son livre, mais il se rappela la promesse
+formelle qu'il avait faite au vicomte, s'il voyait
+le pape et si l'occasion se prsentait, de tenter un
+effort afin d'obtenir une parole dcisive, au sujet de
+la fameuse question de savoir si les corporations devaient
+tre libres ou obligatoires, ouvertes ou fermes.
+Depuis qu'il tait Rome, il avait reu lettre sur lettre
+du malheureux vicomte, clou Paris par la goutte, pendant
+que son rival, le baron, profitait de l'admirable
+occasion du plerinage, dont il tait le chef, pour tcher
+d'arracher au pape le simple mot approbatif, qu'il aurait
+rapport triomphalement. Et le prtre tint remplir sa
+promesse avec conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Saintet sait mieux que nous tous o est la
+sagesse. Monsieur de Fouras croit que le salut, la solution
+de la question ouvrire, se trouve simplement dans le
+rtablissement des anciennes corporations libres, tandis
+que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protges
+par l'tat, soumises des rgles nouvelles. Et, certainement,
+cette dernire conception est davantage avec les<a name="page_620" id="page_620"></a>
+ides sociales d'aujourd'hui... Si Votre Saintet daignait
+se prononcer dans ce sens, le jeune parti catholique, en
+France, saurait en tirer srement le plus beau rsultat,
+tout un mouvement ouvrier la gloire de l'glise.</p>
+
+<p>Lon XIII rpondit de son air tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne peux pas. On me demande toujours de
+France des choses que je ne peux pas, que je ne veux pas
+faire. Ce que je vous permets de dire de ma part monsieur
+de la Choue, c'est que, si je ne puis le contenter,
+je n'ai pas content davantage monsieur de Fouras. Il
+n'a galement emport de moi que l'expression de ma
+bienveillance l'gard de vos chers ouvriers franais, qui
+peuvent tant pour le rtablissement de la foi. Comprenez
+donc, chez vous, qu'il est des questions de dtail, de simple
+organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible
+de descendre, sous peine de leur donner une importance
+qu'elles n'ont pas, et de mcontenter violemment
+les uns, si je faisais trop de plaisir aux autres.</p>
+
+<p>Il eut un ple sourire o tout le politique conciliant et
+avis apparut, bien rsolu ne pas laisser compromettre
+son infaillibilit dans des aventures inutiles. Et il but une
+nouvelle gorge de sirop, il s'essuya avec son mouchoir,
+en souverain dont la journe d'apparat tait finie, qui
+prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude
+et de silence pour causer sans hte, aussi longuement
+qu'il en aurait le dsir.</p>
+
+<p>Pierre tcha de le ramener son livre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a t si
+affectueux pour moi, il attend avec tant d'motion le sort
+rserv mon livre, comme si cette &oelig;uvre tait sienne!
+C'est pourquoi j'aurais t bien heureux de lui rapporter
+une bonne parole de Votre Saintet.</p>
+
+<p>Mais le pape continuait s'essuyer, sans rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connu chez Son minence le cardinal Bergerot,
+un autre grand c&oelig;ur, dont l'ardente charit devrait
+suffire refaire une France croyante.<a name="page_621" id="page_621"></a></p>
+
+<p>Cette fois, l'effet fut immdiat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa
+lettre en tte de votre livre. Il a t bien mal inspir, en
+vous l'crivant, et vous, mon fils, bien coupable, le jour
+o vous l'avez publie... Je ne puis croire encore que
+monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
+pages, quand il vous a envoy son approbation pleine et
+entire. J'aime mieux l'accuser d'ignorance et d'tourderie.
+Comment aurait-il approuv vos attaques contre le
+dogme, vos thories rvolutionnaires qui tendent la
+destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu,
+il n'a d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable,
+impardonnable... Il est vrai qu'il rgne un si mauvais
+esprit dans une partie du clerg franais. Ce sont les
+ides gallicanes qui repoussent sans cesse comme les
+herbes mauvaises, tout un libralisme frondeur, en rvolte
+contre notre autorit, en continuel apptit de libre
+examen et d'aventures sentimentales.</p>
+
+<p>Il s'animait, des mots d'italien se mlaient son franais
+hsitant, sa grosse voix nasale sortait de son frle corps
+de cire et de neige avec des sonorits de cuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien,
+nous le briserons, le jour o nous ne verrons plus en lui
+qu'un fils rvolt. Il doit l'exemple de l'obissance, nous
+lui ferons part de notre mcontentement, nous esprons
+qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilit, la charit sont
+de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours
+les honorer en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le
+refuge d'un c&oelig;ur de rebelle, car elles ne sont rien, si
+l'obissance ne les accompagne pas, l'obissance, l'obissance!
+la plus belle parure des grands saints!</p>
+
+<p>Saisi, boulevers, Pierre l'coutait. Il s'oubliait, il
+ne songeait qu' l'homme de bont et de tolrance sur
+lequel il venait d'attirer cette toute-puissante colre.
+Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les dnonciations des
+vques de Poitiers et d'vreux allaient atteindre, par-dessus<a name="page_622" id="page_622"></a>
+sa tte, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
+le doux et bon cardinal Bergerot, l'me
+ouverte toutes les misres, toutes les souffrances des
+pauvres et des humbles. Il en tait dsespr, acceptant
+encore la dnonciation de l'vque de Tarbes, l'instrument
+des Pres de la Grotte, qui ne frappait que lui, au
+moins, en rponse sa page sur Lourdes; tandis que la
+guerre sournoise des deux autres l'exasprait, le jetait
+une indignation douloureuse. Et, du vieillard chtif, au
+cou grle d'oiseau trs vieux, buvant tranquillement son
+verre de sirop, il venait de voir se lever un matre si
+courrouc, si formidable, qu'il en tremblait. Comment
+avait-il pu se laisser prendre aux apparences, en entrant,
+croire qu'il n'y avait l qu'un pauvre homme puis par
+l'ge, dsireux de paix, rsolu tout concder? Un souffle
+venait de passer dans la chambre endormie, et c'tait la
+lutte encore, le rveil de ses doutes, de ses angoisses.
+Ah! ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait
+dpeint, Rome, tel qu'il n'avait pas voulu le croire,
+plus intellectuel que sentimental, d'un orgueil dmesur,
+ayant eu ds sa jeunesse l'ambition suprme, au
+point d'avoir promis le triomphe sa famille pour obtenir
+d'elle les sacrifices ncessaires, montrant partout et en
+tout une volont unique, depuis qu'il occupait le trne
+pontifical, rgner, rgner quand mme, rgner en matre
+absolu, omnipotent! La ralit se dressait avec une force
+irrsistible, et pourtant il se dbattit, il s'entta ressaisir
+son rve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Saint-Pre, j'aurais tant de chagrin, si, cause
+de mon malheureux livre, Son minence avait une
+seconde de contrarit! Moi, coupable, je puis rpondre
+de ma faute, mais Son minence qui n'a obi qu' son
+c&oelig;ur, qui n'aurait pch que par son trop grand amour
+des dshrits de ce monde!</p>
+
+<p>Lon XIII ne rpondit pas. Il avait relev sur Pierre
+ses yeux admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face<a name="page_623" id="page_623"></a>
+immobile d'idole d'albtre. De nouveau, fixement, il le
+regardait.</p>
+
+<p>Et Pierre le voyait toujours, dans la fivre qui le reprenait,
+grandir en clat et en puissance. Maintenant, derrire
+lui, il s'imaginait voir s'enfoncer, au lointain des
+ges, la longue suite des papes qu'il avait voqus tout
+l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
+asctes, les diplomates et les thologiens, ceux qui avaient
+port la cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix,
+ceux qui avaient dispos des empires comme de simples
+provinces que Dieu remettait en leur garde. Puis, particulirement,
+c'tait Grgoire le Grand, le conqurant
+et le fondateur, c'tait Sixte-Quint, le ngociateur et le
+politique, qui avait le premier entrevu la victoire de la
+papaut sur les monarchies vaincues. Quelle foule de
+princes magnifiques, de rois souverains, de cerveaux
+et de bras tout-puissants, derrire ce ple vieillard immobile!
+Quel amas accumul de volont inpuisable,
+d'obstin gnie, de domination sans bornes! Toute l'histoire
+de l'ambition humaine, tout l'effort pour soumettre
+les peuples l'orgueil d'un seul, la force la plus haute
+qui ait jamais conquis, exploit, faonn les hommes,
+au nom de leur bonheur! Et, maintenant mme que sa
+royaut terrestre avait pris fin, dans quelle souverainet
+spirituelle tait mont ce mince vieillard, si ple, devant
+lequel il avait vu des femmes s'vanouir, comme foudroyes
+par la divinit redoutable, mane de sa personne!
+Ce n'taient plus seulement les gloires retentissantes,
+les triomphes dominateurs de l'histoire qui se
+droulaient derrire lui, c'tait le ciel qui s'ouvrait,
+l'au-del qui resplendissait, dans l'blouissement du
+mystre. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait
+aux mes, l'antique symbole revivait avec une intensit
+nouvelle, dgag enfin du royaume salissant d'ici-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en supplie, Saint-Pre, s'il faut un
+exemple, ne frappez pas un autre que moi. Je suis venu,<a name="page_624" id="page_624"></a>
+me voici, dcidez de mon sort, mais n'aggravez pas ma
+punition, en me donnant le remords d'avoir fait condamner
+un innocent.</p>
+
+<p>Sans rpondre, Lon XIII continua de le regarder de
+ses yeux brlants. Et il ne voyait plus Lon XIII, deux
+cent soixante-troisime pape, vicaire de Jsus-Christ,
+successeur du prince des Aptres, souverain pontife de
+l'glise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
+archevque et mtropolitain de la province romaine, souverain
+des domaines temporels de la sainte glise. Il
+voyait le Lon XIII qu'il avait rv, le messie attendu, le
+sauveur envoy pour conjurer l'effroyable dsastre social
+o sombrait la vieille socit pourrie. Il le voyait avec
+son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique de
+conciliation, vitant les heurts, travaillant l'unit, avec
+son c&oelig;ur dbordant d'amour, allant droit au c&oelig;ur des
+foules, donnant une fois encore le meilleur de son sang,
+en signe de l'alliance nouvelle. Il le dressait comme
+l'unique autorit morale, comme l'unique lien possible
+de charit et de paix, comme le Pre enfin qui pouvait
+seul faire cesser l'injustice parmi ses enfants, tuer la
+misre, rtablir la loi libratrice du travail, en ramenant
+les peuples la foi de l'glise primitive, la douceur
+et la sagesse de la communaut chrtienne. Et cette
+haute figure, dans le silence profond de la chambre,
+prenait une toute-puissance invincible, une extraordinaire
+majest.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grce, coutez-moi, Saint-Pre! Ne me
+frappez mme pas, ne frappez personne, oh! personne,
+ni un tre, ni une chose, ni rien de ce qui peut souffrir
+sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la bont
+que la douleur du monde a d mettre en vous!</p>
+
+<p>Alors, quand il vit que Lon XIII se taisait toujours,
+en le laissant debout devant lui, il tomba sur les deux
+genoux, comme s'il croulait, perdu sous l'motion croissante
+qui faisait son c&oelig;ur si lourd. Et ce fut en son tre<a name="page_625" id="page_625"></a>
+une sorte de dbcle, l'amas de tous les doutes, de toutes
+les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'touffaient de
+nouveau, qui crevaient en un flot irrsistible. Il y avait
+l l'affreuse journe, les morts si tragiques de Dario et de
+Benedetta, dont le chagrin terrifi restait sur son c&oelig;ur, en
+un poids inconscient, d'une pesanteur de plomb. Il y
+avait l tout ce qu'il avait souffert depuis qu'il tait
+Rome, les illusions peu peu dtruites, les intimes dlicatesses
+blesses, le jeune enthousiasme soufflet par la
+ralit des hommes et des choses. Puis, c'tait, plus
+profondment encore, toute la misre humaine elle-mme,
+les affams qui hurlaient, les mres aux mamelles
+taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les
+pres sans travail qui se rvoltaient, les poings serrs,
+l'excrable misre, vieille comme l'humanit, dont celle-ci
+est ronge depuis le premier jour, qu'il avait trouve
+partout, grandissante, dvorante, effrayante, sans espoir
+qu'on puisse la gurir jamais. Et c'tait enfin, plus immense,
+plus ingurissable, une douleur sans nom, sans
+cause prcise, pour rien ni pour personne, une douleur
+universelle, illimite, dans laquelle il baignait et se sentait
+fondre, dsesprment, peut-tre la douleur de vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Saint-Pre, moi, je n'existe pas, et mon livre
+n'existe pas. J'ai dsir voir Votre Saintet, oh! passionnment,
+pour m'expliquer, pour me dfendre. Et je ne
+sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses que je
+voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
+m'touffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai
+que le besoin de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres,
+oh! les humbles, que j'ai vus depuis deux ans dans nos
+faubourgs de Paris, si misrables et si douloureux, de
+pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de pauvres
+petits anges qui n'avaient pas mang depuis deux jours,
+des femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu,
+au fond de taudis immondes, des hommes jets sur le
+pav par le chmage, las de quter du travail comme on<a name="page_626" id="page_626"></a>
+qute une aumne, retournant leurs tnbres ivres de
+colre, avec l'unique pense vengeresse de mettre le
+feu aux quatre coins de la ville. Et le soir, le terrible
+soir, o, dans la chambre d'pouvante, j'ai vu une mre
+qui venait de se suicider avec ses cinq petits, la mre
+tombe sur une paillasse en allaitant son nouveau-n, les
+deux fillettes dormant aussi l leur dernier sommeil de
+blondines jolies, les deux garons foudroys plus loin,
+l'un ananti contre un mur, l'autre renvers par terre,
+tordu en une suprme rvolte... Oh! Saint-Pre, je ne
+suis plus que leur ambassadeur, l'envoy de ceux qui
+souffrent et qui sanglotent, l'humble dlgu des
+humbles qui meurent de misre, sous l'excrable duret,
+l'effroyable injustice sociale. Et j'apporte Votre Saintet
+leurs larmes, et je mets ses pieds leurs tortures, et je
+lui fais entendre leur cri de dtresse, comme un cri
+mont de l'abme, demandant justice, si l'on ne veut pas
+que le ciel croule... Oh! soyez bon, Saint-Pre, soyez bon!</p>
+
+<p>Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de
+suprme appel la piti divine. Puis, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Et, Saint-Pre, dans cette Rome ternelle et resplendissante,
+est-ce que la misre aussi n'est pas affreuse?
+Depuis des semaines que j'erre au hasard, dans l'attente,
+ travers la poussire fameuse de ses ruines, je ne fais
+que me heurter des maux ingurissables, qui m'ont
+empli d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui
+expire, l'agonie de tant de gloire, l'affreuse mlancolie
+d'un monde qui se meurt d'puisement et de faim!... L,
+sous les fentres de Votre Saintet, est-ce que je n'ai pas
+vu un quartier d'horreur, des palais inachevs, frapps
+d'une hrdit maudite, ainsi que des enfants rachitiques
+qui ne peuvent aller au bout de leur croissance, des palais
+en ruine dj, devenus les refuges de toute la misre
+pitoyable de Rome? Et, comme Paris, quelle population
+de souffrance, tale au plein air avec plus d'impudeur
+encore, toute la plaie sociale, le chancre dvorant<a name="page_627" id="page_627"></a>
+tolr et montr, en sa terrible inconscience! Des
+familles entires qui vivent leur oisivet affames sous le
+soleil splendide, les vieux devenus infirmes, les pres
+attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, les fils
+dormant parmi les herbes sches, les mres et les filles
+tranant leur paresse bavarde, fltries avant l'ge... Oh!
+Saint-Pre, ds l'aurore, demain, que Votre Saintet
+ouvre cette fentre, et qu'elle le rveille de sa bndiction,
+ce grand peuple enfant, qui sommeille encore dans
+son ignorance et dans sa pauvret! Qu'elle lui donne
+l'me qui lui manque, l'me consciente de la dignit
+humaine, de la loi ncessaire du travail, de la vie libre
+et fraternelle, rgle par la seule justice! Oui, qu'elle
+fasse un peuple de ce ramassis de misrables, dont l'excuse
+est de tant souffrir dans son intelligence et dans
+son corps, vivant comme la bte qui passe et meurt sans
+savoir, sans comprendre, et qu'on roue de coups!</p>
+
+<p>Peu peu, les sanglots l'tranglaient, il ne parla plus
+que secou, emport par sa passion.</p>
+
+<p>&mdash;Et, Saint-Pre, n'est-ce pas vous que je dois
+m'adresser, au nom des misrables? N'tes-vous pas
+le Pre? N'est-ce pas devant le Pre que l'envoy des
+pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
+agenouill en ce moment? Et n'est-ce pas au Pre qu'il
+doit apporter l'norme charge de leurs douleurs, en
+demandant piti enfin, aide et secours, justice, oh! surtout
+justice?... Puisque vous tes le Pre, ouvrez donc la
+porte largement, que tout le monde puisse entrer, jusqu'aux
+plus petits de vos enfants, les fidles, les passants
+de hasard, mme les rvolts, les gars, ceux qui entreront
+peut-tre, qui vous pargnerez les fautes de l'abandon.
+Soyez le refuge des routes mauvaises, le tendre accueil
+offert aux voyageurs, la lampe hospitalire toujours
+allume, aperue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
+puisque vous tes la puissance, Pre, soyez le salut.
+Vous pouvez tout, vous avez derrire vous des sicles de<a name="page_628" id="page_628"></a>
+domination, vous tes mont aujourd'hui dans une autorit
+morale qui vous a rendu l'arbitre du monde, vous
+tes l, devant moi, comme la majest mme du soleil qui
+claire et qui fconde. Oh! soyez l'astre de bont et de
+charit, soyez le rdempteur, reprenez la besogne de
+Jsus qu'on a pervertie au cours des sicles, en la laissant
+entre les mains des puissants et des riches, qui ont fini
+par faire de l'&oelig;uvre vanglique le plus excrable monument
+d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'&oelig;uvre est manque,
+recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les
+humbles, avec les pauvres, ramenez-les la paix, la
+fraternit, la justice de la communaut chrtienne... Et
+dites, Pre, dites que je vous ai compris, que j'ai simplement
+exprim l vos ides chres, le seul et vivant
+dsir de votre rgne. Le reste, oh! le reste, mon livre,
+moi, qu'importe! Je ne me dfends pas, je ne veux
+que votre gloire et le bonheur des hommes. Dites que, du
+fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
+sourd des vieilles socits corrompues. Dites que vous
+avez trembl de piti attendrie, dites que vous avez voulu
+empcher l'pouvantable catastrophe, en rappelant l'vangile
+au c&oelig;ur de vos enfants frapps de folie, en les ramenant
+ l'ge de simplicit et de puret, lorsque les premiers
+chrtiens vivaient comme des frres innocents... Oui,
+n'est-ce pas? c'est bien pour cela que vous vous tes remis
+avec les pauvres, Pre, et c'est pour cela que je suis ici,
+ vous demander piti, bont, justice, de toute mon me,
+oh! de toute mon me de pauvre homme!</p>
+
+<p>Alors, il succomba sous l'motion, il s'crasa par terre,
+dans une dbcle de gros sanglots. Son c&oelig;ur clatait et
+se rpandait. C'taient des sanglots normes, des sanglots
+sans fin, toute une houle effrayante qui venait de son tre
+entier, qui venait de plus loin, de tous les tres misrables,
+qui venait du monde dont les veines charriaient la
+douleur avec le sang mme de la vie. Il tait l, dans sa
+brusque faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la<a name="page_629" id="page_629"></a>
+souffrance, ainsi qu'il l'avait dit. Et, aux genoux de ce
+pape immobile et muet, il tait l toute la misre humaine
+en larmes.</p>
+
+<p>Lon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait
+faire un effort sur lui-mme pour couter parler les
+autres, avait d'abord, deux reprises, lev une de ses
+mains ples pour l'interrompre. Puis, saisi peu peu
+d'tonnement, gagn lui-mme par l'motion, il lui avait
+permis de continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri,
+dans le dsordre du flot irrsistible qui l'emportait. Un
+peu de sang tait mont la neige de son visage, ses lvres
+et ses joues s'taient roses faiblement, tandis que ses
+yeux noirs luisaient d'un clat plus vif. Ds qu'il le vit
+sans voix, abattu ses pieds, secou par ces gros sanglots
+qui semblaient lui arracher le c&oelig;ur, il s'inquita,
+il se pencha.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...</p>
+
+<p>Mais les sanglots continuaient, dbordaient, emportaient
+toute raison et tout respect, dans la plainte perdue
+de l'me blesse, dans le grondement de la chair qui
+souffre et qui agonise.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable...
+Tenez! prenez cette chaise.</p>
+
+<p>Et, d'un geste d'autorit, il l'invita enfin s'asseoir.</p>
+
+<p>Pierre, pniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber.
+Il cartait ses cheveux de son front, il essuyait de ses
+mains ses larmes brlantes, l'air fou, tchant de se ressaisir,
+ne pouvant comprendre ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites appel au Saint-Pre. Ah! certes, soyez
+convaincu que son c&oelig;ur est plein de piti et de tendresse
+pour les malheureux. Mais la question n'est pas l, il s'agit
+de notre sainte religion... J'ai lu votre livre, un mauvais
+livre, je vous le dis tout de suite, le plus dangereux et le
+plus condamnable des livres, prcisment par ses qualits,
+par les pages qui m'ont intress moi-mme. Oui,
+j'ai t sduit souvent, je n'aurais pas continu ma lecture,<a name="page_630" id="page_630"></a>
+si je ne m'tais senti comme soulev dans le souffle
+ardent de votre foi et de votre enthousiasme. Ce sujet
+tait si beau, il me passionne tant! La Rome nouvelle,
+ah! sans doute il y avait un livre faire avec
+ce titre, mais dans un esprit totalement diffrent du
+vtre... Vous croyez m'avoir compris, mon fils, vous tre
+pntr de mes crits et de mes actes, au point de n'exprimer
+que mes ides les plus chres. Non, non! vous
+ne m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous
+voir, vous expliquer, vous convaincre.</p>
+
+<p>Muet et immobile, c'tait maintenant Pierre qui coutait.
+Il n'tait cependant venu que pour se dfendre, il
+souhaitait avec fivre cette entrevue depuis trois mois,
+prparant ses arguments, certain de la victoire; et il
+entendait traiter son livre de dangereux, de condamnable,
+sans protester, sans rpondre par toutes les bonnes
+raisons qu'il avait crues irrsistibles. Une lassitude extraordinaire
+l'accablait, comme puis par son accs de
+larmes. Tout l'heure, il serait brave, il dirait ce qu'il
+avait rsolu de dire.</p>
+
+<p>&mdash;On ne me comprend pas, on ne me comprend pas!
+rptait Lon XIII, d'un air d'impatience irrite. En
+France surtout, c'est incroyable que j'aie tant de peine
+ me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
+exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le
+Saint-Sige transigera sur cette question? C'est un langage
+indigne d'un prtre, c'est la chimre d'un ignorant
+qui ne se rend pas compte des conditions dans lesquelles
+la papaut a vcu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit continuer
+de vivre, si elle ne veut pas disparatre du monde.
+Ne voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la dclarez
+d'autant plus haute qu'elle est dgage davantage des
+soucis de sa royaut terrestre? Ah! oui, une belle imagination,
+la pure royaut spirituelle, la souverainet par
+la charit et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui
+nous fera l'aumne d'une pierre pour reposer notre tte,<a name="page_631" id="page_631"></a>
+si nous sommes jamais chass, errant par les routes? Qui
+assurera notre indpendance, quand nous serons la
+merci de tous les tats?... Non, non! cette terre de Rome
+est nous, car nous en avons reu l'hritage de la longue
+suite des anctres, et elle est le sol indestructible, ternel,
+sur lequel la sainte glise est btie, de sorte que
+l'abandonner, ce serait vouloir l'croulement de la sainte
+glise catholique, apostolique et romaine. D'ailleurs,
+nous ne le pourrions pas, nous sommes li par notre serment
+envers Dieu et envers les hommes.</p>
+
+<p>Il se tut un instant, pour laisser Pierre rpondre. Mais
+celui-ci avait la stupeur de ne rien trouver dire, car il
+s'apercevait que ce pape parlait comme il devait le faire. Les
+choses confuses et lourdes, amasses en lui, dont il avait
+senti la gne, tout l'heure, dans l'antichambre secrte,
+s'clairaient maintenant, se prcisaient avec une nettet
+de plus en plus grande. C'tait, depuis son arrive Rome,
+tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas
+de ses dsillusions, des ralits existantes, sous lesquelles
+son rve d'un retour au christianisme primitif tait
+demi mort dj, cras. Il venait brusquement de se
+rappeler l'heure, o, sur le dme de Saint-Pierre, il
+s'tait vu imbcile avec son imagination d'un pape purement
+spirituel, en face de la vieille cit de gloire obstine
+dans sa pourpre. Ce jour-l, il avait fui le cri furieux
+des plerins du Denier de Saint-Pierre acclamant le
+pape roi. La ncessit de l'argent, de ce dernier esclavage
+du pape, il l'avait accepte. Mais tout avait croul ensuite,
+quand la vritable Rome lui tait apparue, la ville sculaire
+de l'orgueil et de la domination, o la papaut ne
+saurait tre sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le
+dogme, la tradition, le milieu, le sol lui-mme la rendaient
+immuable, jamais. Elle ne pouvait cder que sur
+les apparences, il viendrait quand mme une heure o
+ses concessions s'arrteraient, devant l'impossibilit
+d'aller plus loin sans se suicider. La Rome nouvelle ne se<a name="page_632" id="page_632"></a>
+raliserait peut-tre un jour qu'en dehors de Rome, au
+loin; et l seulement se rveillerait le christianisme, car
+le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le dernier
+des papes, clou cette terre de ruines, disparatrait
+sous le dernier craquement du dme de Saint-Pierre,
+qui s'effondrerait comme s'tait effondr le temple
+de Jupiter Capitolin. Quant ce pape d'aujourd'hui, il
+avait beau tre sans royaume, avoir la fragilit chtive de
+son grand ge, la pleur exsangue d'une trs vieille idole
+de cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge
+de la souverainet universelle, il n'en tait pas moins le
+fils obstin de l'anctre, le Pontifex Maximus, le Cesar
+Imperator, dans les veines duquel coulait le sang d'Auguste,
+matre du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement vu, reprit Lon XIII, l'ardent
+dsir d'unit qui nous a toujours possd. Nous
+avons t bien heureux le jour o nous avons unifi le
+rite, en imposant le rite romain dans la catholicit entire.
+C'est l une de nos plus chres victoires, car elle
+peut beaucoup pour notre autorit. Et j'espre que nos
+efforts, en Orient, finiront par ramener nous nos chers
+frres gars des communions dissidentes, de mme que
+je ne dsespre pas de convaincre les sectes anglicanes,
+sans parler des sectes protestantes qui seront forces de
+rentrer dans le sein de l'glise unique, l'glise catholique,
+apostolique et romaine, quand les temps prdits
+par le Christ s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas
+dit, c'est que l'glise ne peut rien abandonner du dogme.
+Au contraire, vous avez sembl croire qu'une entente
+interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des concessions;
+et c'est l une pense condamnable, un langage
+qu'un prtre ne peut tenir sans tre criminel. Non, la vrit
+est absolue, pas une pierre de l'difice ne sera change.
+Oh! dans la forme, tout ce qu'on voudra! Nous sommes
+prt la conciliation la plus grande, s'il ne s'agit que de
+tourner certaines difficults, de mnager les termes pour<a name="page_633" id="page_633"></a>
+faciliter l'accord... Et c'est comme notre rle dans le
+socialisme contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux
+que vous avez si bien nomms les dshrits de ce monde,
+sont l'objet de notre sollicitude. Si le socialisme est simplement
+un dsir de justice, une volont constante de venir
+au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
+nous s'en proccupe, y travaille avec plus d'nergie? Est-ce
+que l'glise n'a pas toujours t la mre des affligs, l'aide
+et la bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les
+progrs raisonnables, nous admettons toutes les formes
+sociales nouvelles qui aideront la paix, la fraternit...
+Seulement, nous ne pouvons que condamner le socialisme
+qui commence par chasser Dieu pour assurer le
+bonheur des hommes. C'est l un simple tat de sauvagerie,
+un abominable retour en arrire, o il n'y aura
+que catastrophes, qu'incendies et que massacres. Et c'est
+encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de force, car
+vous n'avez pas dmontr qu'aucun progrs ne saurait
+avoir lieu en dehors de l'glise, qu'elle est en somme la
+seule initiatrice, la seule conductrice, laquelle il soit
+permis de s'abandonner sans crainte. Mme, et c'est l
+votre crime encore, il m'a sembl que vous mettiez Dieu
+ l'cart, que la religion demeurait uniquement pour vous
+un tat d'me, une floraison d'amour et de charit, o il
+suffisait de se trouver, pour faire son salut. Hrsie excrable,
+Dieu est toujours prsent, matre des mes et des
+corps, la religion reste le lien, la loi, le gouvernement
+mme des hommes, sans laquelle il ne saurait y avoir que
+barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et,
+encore une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le
+dogme demeure. Ainsi, notre adhsion la Rpublique,
+en France, prouve que nous n'entendons pas lier le sort
+de la religion une forme gouvernementale, mme auguste
+et sculaire. Si les dynasties ont fait leur temps,
+Dieu est ternel. Prissent les rois, et que Dieu vive!
+D'ailleurs, la forme rpublicaine n'a rien d'antichrtien,<a name="page_634" id="page_634"></a>
+et il semble au contraire qu'elle soit comme un rveil de
+cette communaut chrtienne dont vous avez parl en des
+pages vraiment charmantes. Le pis est que la libert devient
+tout de suite de la licence et qu'on nous rcompense
+souvent bien mal de notre dsir de conciliation... Ah!
+quel mauvais livre vous avez crit, mon fils, avec les
+meilleures intentions, je veux le croire, et comme votre
+silence est bien la preuve que vous commencez entrevoir
+les consquences dsastreuses de votre faute!</p>
+
+<p>Pierre continuait se taire, ananti, sentant en effet
+ses arguments qui tombaient un un, comme devant
+une roche sourde et aveugle, impntrable, o il devenait
+inutile et drisoire de vouloir les faire entrer. A quoi
+bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
+proccupation, il se demandait avec surprise comment un
+homme de cette intelligence, de cette ambition, ne s'tait
+pas fait du monde moderne une ide plus nette et plus
+exacte. videmment, il le sentait document, renseign
+sur tout, curieux de tout, ayant dans la tte la vaste carte
+de la chrtient, avec les besoins, les espoirs, les actes,
+lucide et clair, au milieu de l'cheveau compliqu de ses
+luttes diplomatiques. Mais que de trous pourtant! La
+vrit devait tre qu'il connaissait du monde uniquement
+ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature
+Bruxelles. Ensuite venait son piscopat Prouse, o il
+ne s'tait ml qu' la vie de la jeune Italie naissante. Et,
+depuis dix-huit annes, il se trouvait enferm dans son
+Vatican, isol du reste des hommes, ne communiquant
+avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
+inintelligent, le plus menteur, le plus tratre. En outre,
+il tait prtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique,
+li par la tradition, soumis aux influences de
+race et de milieu, cdant au besoin d'argent, aux ncessits
+politiques; sans parler de son orgueil immense, la
+certitude d'tre le Dieu auquel on doit obir, le seul pouvoir
+lgitime et raisonnable sur la terre. De l, les causes<a name="page_635" id="page_635"></a>
+de dformation fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait
+tre, avec ses erreurs, ses lacunes, parmi tant d'admirables
+qualits, la comprhension vive, la volont patiente,
+le vaste effort qui gnralise et qui agit. Mais l'intuition
+surtout paraissait prodigieuse, car n'tait-ce pas elle, elle
+seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement
+volontaire, l'norme volution, au loin, de l'humanit
+d'aujourd'hui? Il avait ainsi la nette conscience de
+l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, de cette
+mer montante de la dmocratie, de cet ocan sans bornes
+de la science, qui menaait de submerger l'lot troit o
+triomphait encore le dme de Saint-Pierre. Il pouvait
+mme se dispenser de se mettre sa fentre, les voix du
+dehors traversaient les murs, lui apportaient le cri d'enfantement
+des socits nouvelles. Et toute sa politique
+partait de l, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de
+vaincre pour rgner. S'il voulait l'unit de l'glise, c'tait
+pour la rendre forte, inexpugnable, dans l'assaut qu'il
+prvoyait. S'il prchait la conciliation, cdant de tout son
+pouvoir sur les questions de forme, tolrant les audaces
+des vques d'Amrique, c'tait que sa grande peur
+inavoue tait la dislocation de l'glise elle-mme, quelque
+schisme brusque qui aurait prcipit le dsastre. Ah! ce
+schisme, il devait le sentir dans l'air venu des quatre
+points de l'horizon, tel qu'une menace prochaine, un
+pril invitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
+ l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour
+de tendresse vers le peuple, sa proccupation du socialisme,
+la solution chrtienne qu'il offrait aux misres
+d'ici-bas! Puisque Csar tait abattu, la longue dispute de
+savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
+trouvait-elle pas vide, par ce fait que le pape seul restait
+debout et que le peuple, le grand muet, allait enfin parler
+et se donner lui? L'exprience tait tente en France,
+il y abandonnait la monarchie vaincue, il y reconnaissait
+la Rpublique, il la rvait forte, victorieuse, car elle tait<a name="page_636" id="page_636"></a>
+toujours la fille ane de l'glise, la seule nation catholique
+assez puissante encore pour restaurer un jour peut-tre
+le pouvoir temporel du Saint-Sige. Rgner, rgner
+par la France, puisqu'il semblait impossible de rgner
+par l'Allemagne! Rgner par le peuple, puisque le peuple
+devenait le matre et le dispensateur des trnes! Rgner
+par la Rpublique italienne, si cette Rpublique seule
+pouvait lui rendre Rome, arrache la maison de Savoie,
+une Rpublique fdrative qui ferait du pape le prsident
+des tats-Unis d'Italie, en attendant qu'il le devnt des
+tats-Unis d'Europe! Rgner quand mme, rgner malgr
+tout, rgner sur le monde, comme avait rgn Auguste,
+dont le sang dvorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
+obstin dans sa domination!</p>
+
+<p>&mdash;Et, mon fils, continua Lon XIII, le crime enfin est
+d'avoir os demander une religion nouvelle. Cela est
+impie, blasphmatoire, sacrilge. Il n'est qu'une religion,
+notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.
+En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que tnbres et que
+damnation... J'entends bien que c'est au christianisme que
+vous prtendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante,
+si coupable, si nfaste, n'a pas eu d'autre prtexte.
+Ds qu'on s'carte de la stricte observation des dogmes,
+du respect absolu des traditions, on tombe dans les plus
+effroyables prcipices... Ah! le schisme, ah! le schisme,
+mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
+vrai Dieu, la bte de tentation immonde, suscite par
+l'enfer, pour la perte des fidles. Quand il n'y aurait que
+ces mots de religion nouvelle, dans votre livre, il faudrait
+le dtruire, le brler, comme un poison mortel des mes.</p>
+
+<p>Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait ce
+que lui avait dit don Vigilio, ces Jsuites tout-puissants
+dans l'ombre, au Vatican comme ailleurs, qui gouvernaient
+souverainement l'glise. tait-ce donc vrai qu' son insu
+mme, si imbu qu'il croyait tre de la doctrine de saint
+Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours<a name="page_637" id="page_637"></a>
+en veil, tait un des leurs, un instrument docile entre
+leurs souples mains de conqute sociale? Lui aussi pactisait
+avec le sicle, allait au monde, consentait le flatter, pour
+le possder. Pierre n'avait jamais senti si cruellement
+que l'glise en tait dsormais rduite l, ne vivre que
+de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue
+claire de ce clerg romain, si difficile d'abord comprendre
+pour un prtre franais, de ce gouvernement de
+l'glise, reprsent par le pape, ses cardinaux, ses prlats,
+que Dieu en personne a chargs d'administrer ici-bas
+son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par
+mettre Dieu de ct, au fond du tabernacle, ne tolrant
+plus qu'on le discute, imposant les dogmes comme les
+vrits de son essence, mais eux-mmes ne s'embarrassant
+plus de lui, ne s'amusant plus prouver son existence par
+de vaines discussions thologiques. videmment il existe,
+puisqu'ils gouvernent en son nom. Cela suffit. Ds lors,
+ils sont au nom de Dieu les matres, consentant bien
+signer des concordats pour la forme, mais ne les observant
+pas, ne pliant que devant la force, rservant toujours
+leur souverainet finale, qui un jour triomphera. Dans
+l'attente de ce jour, ils agissent en simples diplomates,
+ils organisent la lente conqute en fonctionnaires du Dieu
+triomphant de demain, et la religion n'est ainsi que l'hommage
+public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la magnificence
+qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire
+rgner sur l'humanit ravie et conquise, ou plutt de
+rgner en son lieu et place, puisqu'ils sont ses reprsentants
+visibles, dlgus par lui. Ils descendent du
+droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
+vieux sol paen de Rome, et s'ils ont dur, s'ils comptent
+durer ternellement, jusqu' l'heure espre o l'empire
+du monde leur sera rendu, c'est qu'ils sont les hritiers
+directs des Csars, draps dans leur pourpre, ligne ininterrompue
+et vivante du sang d'Auguste.</p>
+
+<p>Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres<a name="page_638" id="page_638"></a>
+nerfs, ses abandons de sentimental et d'enthousiaste!
+Une pudeur lui venait, comme s'il s'tait montr l dans
+la nudit de son me. Et si inutilement, grand Dieu! au
+fond de cette chambre o jamais rien ne s'tait dit de
+semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre!
+Cette ide politique des papes, de rgner par les humbles
+et par les pauvres, lui faisait horreur. N'tait-ce pas la
+conciliation du loup, cette pense d'aller au peuple,
+dbarrass de ses anciens matres, pour s'en nourrir
+son tour? Et il avait d tre fou, en vrit, le jour o il
+s'tait imagin qu'un prlat romain, un cardinal, un pape,
+taient capables d'admettre le retour la communaut
+chrtienne, une floraison nouvelle du christianisme primitif
+pacifiant les peuples vieillis, que la haine dvore.
+Une pareille conception ne pouvait mme tomber sous le
+sens d'hommes qui, depuis des sicles, vivaient en matres
+du monde, pleins d'un mpris insoucieux des petits et
+des souffrants, frapps la longue d'une totale impuissance
+de charit et d'amour.</p>
+
+<p>Mais Lon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait
+toujours. Et le prtre l'entendit qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous crit sur Lourdes cette page
+entache d'un si mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a
+rendu de grands services la religion. J'ai souvent
+exprim aux personnes qui sont venues me raconter les
+touchants miracles, presque quotidiens la Grotte, mon
+vif dsir de voir ces miracles confirms, tablis par la
+science la plus rigoureuse. Et, d'aprs ce que j'ai lu, il
+me semble qu'aujourd'hui les esprits malveillants ne
+sauraient douter davantage, car les miracles sont dsormais
+prouvs scientifiquement d'une faon irrfutable...
+La science, mon fils, doit tre la servante de Dieu. Elle
+ne peut rien contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive
+ la vrit. Toutes les solutions qu'on prtend trouver
+actuellement et qui paraissent dtruire les dogmes, seront
+forcment reconnues fausses un jour, car la vrit de Dieu<a name="page_639" id="page_639"></a>
+restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis.
+Ce sont l pourtant des certitudes bien simples, ce que
+savent les petits enfants et ce qui suffirait la paix, au
+salut des hommes, s'ils voulaient s'en contenter... Et
+soyez convaincu, mon fils, que la foi n'est pas incompatible
+avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas l, qui a
+tout prvu, tout expliqu, tout rgl? Votre foi a t
+branle sous les assauts de l'esprit d'examen, vous avez
+connu des troubles, des angoisses, que le ciel veut bien
+pargner nos prtres, sur cette terre d'antique croyance,
+cette Rome sanctifie par le sang de tant de martyrs. Mais
+nous ne craignons pas l'esprit d'examen, tudiez davantage,
+lisez fond saint Thomas, et votre foi reviendra,
+plus solide, dfinitive et triomphante.</p>
+
+<p>Effar, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux
+de la vote du firmament lui fussent tombs sur le
+crne. O Dieu de vrit! les miracles de Lourdes prouvs
+scientifiquement, la science servante de Dieu, la foi compatible
+avec la raison, saint Thomas suffisant la certitude
+du sicle! Comment rpondre, Dieu! et pourquoi
+rpondre?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus coupable et le plus dangereux des livres,
+finit par conclure Lon XIII, un livre dont le titre, <i>la
+Rome nouvelle</i>, est lui seul un mensonge et un poison,
+un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes les
+sductions du style, toutes les perversions des chimres
+gnreuses, un livre enfin qu'un prtre, s'il l'a conu
+dans une heure d'garement, doit brler en public, par
+pnitence, de la main mme qui en a crit les pages d'erreur
+et de scandale.</p>
+
+<p>Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le
+silence norme qui s'tait fait, autour de cette chambre
+morte, si plement claire, il n'y avait que la Rome du
+dehors, la Rome nocturne, noye de tnbres, immense
+et noire, seme seulement d'une poussire d'astres. Et il
+allait crier:<a name="page_640" id="page_640"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir
+retrouve, dans la piti que la misre du monde m'avait
+mise au c&oelig;ur. Vous tiez mon dernier espoir, le Pre,
+le sauveur attendu. Et voil que c'est un rve encore, vous
+ne pouvez tre de nouveau Jsus, pacifier les hommes,
+ la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prpare.
+Vous ne pouvez laisser l le trne, venir par les chemins,
+avec les humbles, avec les pauvres, pour faire l'&oelig;uvre
+suprme de fraternit. Eh bien! c'en est fini de vous, de
+votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout croule sous
+l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
+Vous n'tes plus, il n'y a plus ici que des dcombres.</p>
+
+<p>Mais il ne pronona point ces paroles. Il s'inclina et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Pre, je me soumets et je rprouve mon
+livre.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait d'un amer dgot, ses mains ouvertes
+eurent un geste d'abandon, comme s'il avait lch son
+me. C'tait la formule exacte de la soumission: <i>Auctor
+laudabiliter se subjecit et opus reprobavit</i>, l'auteur
+louablement s'est soumis et a rprouv son &oelig;uvre. Rien
+ne fut d'un dsespoir plus haut, d'une grandeur plus
+souveraine dans l'aveu d'une erreur et dans le suicide
+d'une esprance. Mais quelle affreuse ironie! ce livre qu'il
+avait jur de ne retirer jamais, pour le triomphe duquel il
+s'tait battu si passionnment, et qu'il reniait, qu'il supprimait
+lui-mme tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait
+coupable, mais parce qu'il venait de le sentir inutile
+et chimrique comme un dsir d'amant, un rve de pote.
+Ah! oui, puisqu'il s'tait tromp, puisqu'il avait rv,
+puisqu'il ne trouvait l ni le Dieu, ni le prtre qu'il avait
+voulus pour le bonheur des hommes, quoi bon s'entter
+dans l'illusion d'un impossible rveil! Plutt jeter son
+livre la terre comme une feuille morte, plutt le renier,
+le retrancher de lui, tel qu'un membre mort, dsormais
+sans raison ni usage!<a name="page_641" id="page_641"></a></p>
+
+<p>Un peu surpris d'une si prompte victoire, Lon XIII eut
+une lgre exclamation de contentement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trs bien, trs bien, mon fils! Vous venez de
+dire les seules paroles sages qui convenaient votre caractre
+de prtre.</p>
+
+<p>Et, dans son vidente satisfaction, lui qui n'abandonnait
+jamais rien au hasard, qui prparait chacune de ses audiences,
+avec les mots qu'il dirait, les gestes qu'il ferait,
+il se dtendit un peu, il montra une bonhomie vritable.
+Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais motifs
+de la soumission de ce rvolt, il gotait la joie orgueilleuse
+de l'avoir si aisment rduit au silence, car son
+entourage lui avait fait de lui un portrait de rvolutionnaire
+terrible. Aussi une telle conversion le flattait-elle
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre
+esprit distingu. Reconnatre sa faute, en faire pnitence,
+se soumettre, il n'y a pas de jouissance plus haute.</p>
+
+<p>D'un geste familier, il avait repris sur la petite table
+son verre de sirop, il s'tait remis, avant de la boire, en
+tourner la dernire gorge, avec la longue cuiller de vermeil.
+Et Pierre tait surtout frapp de le retrouver, ainsi
+qu'au dbut, l'air rduit, dchu de sa majest souveraine,
+pareil un petit bourgeois trs vieux qui buvait solitairement
+son verre d'eau sucre, avant de se mettre au lit. La
+figure, aprs avoir grandi et rayonn, comme un astre qui
+monte au znith, venait de retomber l'horizon, au ras
+du sol, dans son humaine mdiocrit. Il le revoyait chtif,
+frle, avec son cou mince de petit oiseau malade, avec sa
+laideur snile, qui le rendait si difficile pour ses portraits,
+toiles peintes ou photographies, mdailles d'or ou bustes
+de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci,
+mais Lon XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition
+de laisser la postrit une si haute image. Et Pierre,
+qui avait cess de les voir un instant, tait de nouveau
+gn par le mouchoir rest sur les genoux, par la soutane<a name="page_642" id="page_642"></a>
+malpropre, tache de tabac. Et il n'prouvait plus qu'une
+piti attendrie pour tant de vieillesse pure et toute
+blanche, qu'une profonde admiration pour l'entte puissance
+de vie qui s'tait rfugie dans les yeux noirs,
+qu'une dfrence respectueuse de travailleur pour le large
+cerveau, aux vastes projets, si dbordant de penses et
+d'actions sans nombre.</p>
+
+<p>L'audience tait finie, il s'inclina profondment.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Saintet du paternel accueil
+qu'elle a daign me faire.</p>
+
+<p>Mais Lon XIII voulut bien le retenir encore une minute,
+en lui reparlant de la France, en lui disant son vif
+dsir de la voir prospre, calme et forte, pour le plus
+grand bien de l'glise. Et Pierre, pendant cette dernire
+minute, eut une singulire vision, une vritable hantise.
+En regardant le front d'ivoire du Saint-Pre, tandis qu'il
+songeait son grand ge, au moindre rhume qui pouvait
+l'emporter, il venait, par un involontaire rapprochement,
+de se rappeler la scne d'usage, d'une grandeur farouche:
+Pie IX, Giovanni Masta, mort depuis deux heures, le
+visage couvert d'un linge blanc, entour de la famille
+pontificale bouleverse; puis, le cardinal Pecci, camerlingue,
+s'approchant du lit funbre, faisant carter le
+voile, tapant trois fois de son marteau d'argent sur le front
+du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: Giovanni!
+Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas
+rpondu, le camerlingue se tournait aprs avoir patient
+quelques secondes, disait: Le pape est mort! Pierre,
+en mme temps, avait vu se dresser l-bas, rue Giulia, le
+cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
+son marteau d'argent; et il s'tait imagin Lon XIII,
+Joachim Pecci, mort depuis deux heures, le visage couvert
+d'un linge blanc, entour de ses prlats, dans cette
+chambre mme; et il voyait le camerlingue qui s'approchait,
+faisait carter le voile, tapait trois fois sur le front
+d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim!<a name="page_643" id="page_643"></a>
+Joachim! Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas rpondu,
+il se tournait aprs avoir patient quelques secondes, il
+disait: Le pape est mort! Lon XIII s'en souvenait-il
+des trois coups qu'il avait donns sur le front de Pie IX,
+et sentait-il parfois son front la crainte glace des trois
+coups, le froid mortel du marteau dont il avait arm le
+camerlingue, l'implacable adversaire qu'il savait avoir
+dans le cardinal Boccanera?</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Saintet, comme
+bndiction dernire. Votre faute vous sera remise,
+puisque vous l'avez confesse et que vous en tmoignez
+l'horreur.</p>
+
+<p>Pierre, sans rpondre, l'me en dtresse, acceptant
+l'humiliation comme le chtiment mrit de sa chimre,
+s'en alla reculons, selon le crmonial d'usage. Il s'inclina
+profondment trois reprises, il franchit la porte
+sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Lon XIII,
+qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur
+la table le journal, dont il avait interrompu la lecture
+pour le recevoir, ayant gard le got de la presse, une
+curiosit vive des nouvelles, bien qu'il se trompt souvent
+sur l'importance des articles, au fond de son isolement,
+donnant certains, sur certains points, une gravit qu'ils
+n'avaient pas. Les deux lampes brlaient avec une douce
+clart immobile, la chambre retomba dans son grand silence
+et dans sa paix infinie.</p>
+
+<p>Au milieu de l'antichambre secrte, monsieur Squadra
+debout, immobile et noir, attendait. Et, comme il constata
+que Pierre, perdu dans son tourdissement, passait en
+oubliant son chapeau sur la console o il l'avait laiss,
+il prit discrtement ce chapeau, le lui tendit, avec une
+muette rvrence. Puis, sans hte aucune, du mme pas
+qu' l'arrive, il se remit marcher devant lui, pour le
+reconduire la salle Clmentine.</p>
+
+<p>Alors, ce fut, en sens inverse, la mme immense promenade,
+le dfil sans fin au travers des salles interminables.<a name="page_644" id="page_644"></a>
+Et toujours pas une me, pas un bruit, pas un
+souffle. Dans chaque pice vide, l'unique lampe, solitaire
+et comme oublie, charbonnait, brlait plus ple dans
+plus de silence. Le dsert semblait s'tre largi, mesure
+que la nuit avanait, noyant d'ombre les rares
+meubles, pars sous les hauts plafonds dors, les trnes,
+les escabeaux de bois, les consoles, les crucifix, les candlabres,
+qui se rptaient chaque salle nouvelle. Et ce
+fut ainsi, aprs l'antichambre d'honneur dont le damas
+rougeoyait, la salle des gardes-nobles, endormie dans
+une lgre odeur d'encens, qu'une messe dite le matin
+y avait laisse; puis, ce furent la salle des Tapisseries,
+la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes;
+et, dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier
+domestique de service, rest sur la banquette, s'y tait
+assoupi d'un si bon sommeil, qu'il ne s'veilla point.
+Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, touffs
+dans l'air morne de ce palais clos, mur de partout
+ainsi qu'une tombe, envahi cette heure tardive d'un
+nant qui le submergeait. Enfin, ce fut la salle Clmentine,
+que le poste de la garde suisse venait de quitter.</p>
+
+<p>Jusqu' cette salle, monsieur Squadra n'avait pas
+tourn la tte. Toujours muet, sans un geste, il s'effaa,
+laissa passer Pierre, qu'il salua d'une dernire rvrence.
+Ensuite, il disparut.</p>
+
+<p>Et Pierre descendit les deux tages de l'escalier monumental,
+que les globes dpolis des becs de gaz clairaient
+d'une lueur de veilleuse, dans un accablement
+extraordinaire du silence, depuis que les pas des gardes
+suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers.
+Et il traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous
+la ple clart des lanternes du perron, descendit la scala
+Pia, l'autre escalier gant, aussi vide, aussi mort dans sa
+demi-obscurit, franchit enfin la porte de bronze, qu'un
+portier, derrire lui, roula et ferma d'une pousse lente.
+Et quel grondement, quel cri farouche de dur mtal, sur<a name="page_645" id="page_645"></a>
+tout ce que cette porte enfermait l, tant de tnbres
+entasses, tant de silence accru, les sicles immobiles
+que la tradition y perptuait, les idoles indestructibles
+des dogmes conservs sous leurs bandelettes de momies,
+toutes les chanes qui psent et qui lient, tout l'appareil
+d'troit servage, de domination souveraine, dont les chos
+des salles dsertes et noires renvoyaient le formidable
+retentissement!</p>
+
+<p>Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensit
+sombre, il se retrouva seul. Pas un promeneur attard,
+pas un tre. mergeant de la vaste mosaque du petit
+pav gris, rien que la haute apparition de l'Oblisque
+blme, entre les quatre candlabres. La faade de la
+basilique s'voquait, elle aussi, d'une pleur de rve,
+largissant, pareilles deux bras normes, les quadruples
+ranges de piliers de la colonnade, noyes d'obscurit,
+ainsi que des futaies de pierre. Et rien autre, le
+dme n'tait qu'une rondeur dmesure, devine peine
+dans le ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines,
+qu'on finissait par distinguer comme de grles fantmes
+mouvants, mettaient l une voix, un murmure sans fin de
+triste plainte, venu on ne savait de quelles tnbres.
+Ah! la mlancolique grandeur de ce sommeil, toute cette
+place fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la
+nuit, noys d'ombre et de silence! Soudain l'horloge
+sonna dix heures, d'une cloche si lente et si forte, que
+jamais heures plus solennelles, plus dfinitives, n'avaient
+sembl tomber dans plus d'infini noir et insondable.</p>
+
+<p>Pierre, immobile au milieu de l'tendue, avait tressailli
+de tout son pauvre tre bris. Eh! quoi, il n'avait
+caus, l-haut, que trois quarts d'heure peine, avec le
+blanc vieillard qui venait de lui arracher toute son me?
+Oui, c'tait l'arrachement final, la dernire croyance
+arrache de son cerveau, de son c&oelig;ur saignants. L'exprience
+suprme tait faite, un monde en lui avait croul.
+Tout d'un coup, il songea monsignor Nani, en rflchissant<a name="page_646" id="page_646"></a> que
+celui-l seul avait eu raison. On lui disait bien
+qu'il finirait quand mme par faire ce que voudrait monsignor
+Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir
+fait.</p>
+
+<p>Mais un brusque dsespoir le saisit, une dtresse si
+atroce, que, du fond de l'abme de tnbres o il tait, il
+leva ses deux bras frmissants dans le vide, il parla tout
+haut.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! vous n'tes point ici, Dieu de vie et
+d'amour, Dieu de salut! et venez donc, apparaissez,
+puisque vos enfants se meurent de ne savoir ni qui vous
+tes ni o vous tes, dans l'infini des mondes!</p>
+
+<p>Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait,
+de velours bleu sombre, l'infini muet et bouleversant
+o palpitaient les constellations. Sur les toitures du
+Vatican, le Chariot semblait s'tre renvers davantage,
+ses roues d'or comme dvies du droit chemin, son brancard
+d'or en l'air; tandis que l-bas, sur Rome, du ct
+de la rue Giulia, Orion allait disparatre, ne montrant
+dj plus qu'une seule des trois toiles d'or qui chamarraient
+son baudrier.<a name="page_647" id="page_647"></a></p>
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+<p>Pierre ne s'tait assoupi qu'au petit jour, bris d'motion,
+brlant de fivre. Ds son retour au palais Boccanera,
+dans la nuit noire, il avait retrouv l'affreux deuil de
+la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers neuf heures,
+lorsqu'il se fut rveill et qu'il eut djeun, il voulut descendre
+tout de suite l'appartement du cardinal, o l'on
+avait expos les corps des deux amants, pour que la
+famille, les amis, les clients, pussent leur apporter leurs
+larmes et leurs prires.</p>
+
+<p>Pendant qu'il djeunait, Victorine, qui ne s'tait pas
+couche, d'une bravoure active dans son dsespoir, venait
+de lui raconter les vnements de la nuit et de la matine.
+Donna Serafina, par un respect de prude pour les
+convenances, avait risqu une nouvelle tentative, voulant
+qu'on spart les deux corps. Cette femme nue qui, dans
+la mort, treignait si troitement cet homme dvtu lui-mme,
+blessait toutes ses pudeurs. Mais il n'tait plus
+temps, la rigidit s'tait produite, ce qu'on n'avait pas
+fait au premier moment ne pouvait plus l'tre, sans une
+horrible profanation. Leur treinte d'amour tait si puissante,
+qu'il aurait fallu, pour les dnouer l'un de l'autre,
+arracher leurs chairs, casser leurs membres. Et le cardinal,
+qui, dj, n'avait pas permis qu'on troublt leur sommeil,
+leur union d'ternit, s'tait presque querell avec
+sa s&oelig;ur. Sous sa robe de prtre, il se retrouvait de
+sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours
+violentes, des beaux coups de dague, disant que, si la<a name="page_648" id="page_648"></a>
+famille comptait deux papes, de grands capitaines, de
+grands amoureux l'avaient aussi illustre. Jamais il ne
+laisserait toucher ces deux enfants, si purs en leur douloureuse
+existence, et que la tombe seule avait unis. Il
+tait le matre en son palais, on les coudrait dans le
+mme suaire, on les clouerait dans le mme cercueil.
+Ensuite, le service religieux serait fait San Carlo,
+l'glise voisine, dont il avait le titre cardinalice, o il
+tait le matre encore. Et, s'il le fallait, il irait jusqu'au
+pape. Et telle tait sa volont souveraine, exprime si
+hautement, que tout le monde dans la maison avait d
+s'incliner, sans se permettre un geste ni un souffle.</p>
+
+<p>Alors, donna Serafina s'tait occupe de la toilette dernire.
+Selon l'usage, les domestiques se trouvaient l,
+Victorine avait aid la famille, comme la servante la plus
+ancienne, la plus aime. Il avait fallu se contenter d'envelopper
+d'abord les deux amants dans les cheveux dnous
+de Benedetta, la chevelure odorante, paisse et large,
+ainsi qu'un royal manteau; puis, on les avait vtus d'un
+mme linceul de soie blanche, serr leurs cous, qui
+faisait d'eux un seul tre dans la mort. Et, de nouveau,
+le cardinal avait exig qu'ils fussent descendus chez lui,
+qu'on les coucht sur un lit de parade, au milieu de la
+salle du trne, pour leur rendre un suprme hommage,
+comme aux derniers du nom, aux deux fiancs tragiques,
+avec qui la gloire jadis retentissante des Boccanera retournait
+ la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'tait range
+tout de suite ce projet, car elle jugeait peu dcent que
+sa nice, mme morte, ft aperue dans cette chambre,
+sur ce lit d'un jeune homme. L'histoire arrange circulait
+dj: le brusque dcs de Dario emport en quelques
+heures par une fivre infectieuse; la douleur folle de
+Benedetta, qui avait expir sur son corps, en le serrant
+une dernire fois entre ses bras; et les honneurs royaux
+qu'on leur rendait, et les belles noces funbres qu'on
+leur faisait, allongs tous les deux sur le mme lit d'ternel<a name="page_649" id="page_649"></a>
+repos. Rome entire, bouleverse par cette histoire
+d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines,
+causer d'autre chose.</p>
+
+<p>Pierre serait parti le soir mme pour la France, dans
+sa hte de quitter cette ville de dsastre, o il devait
+laisser le dernier lambeau de sa foi. Mais il voulait attendre
+les obsques, il avait remis son dpart au lendemain soir.
+Et, toute cette journe encore, il la passerait l, dans
+ce palais qui croulait, prs de cette morte qu'il avait aime,
+lchant de retrouver pour elle des prires, au fond de
+son c&oelig;ur vide et meurtri.</p>
+
+<p>Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement
+de rception du cardinal, le souvenir lui revint
+du premier jour o il s'tait prsent l. C'tait la mme
+sensation d'ancienne pompe princire, dans l'usure et
+dans la poussire du pass. Les portes des trois immenses
+antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les salles
+taient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs,
+cause de l'heure matinale. Dans la premire, celle des
+domestiques, il n'y avait que Giacomo en livre noire,
+immobile et debout, en face de l'antique chapeau rouge,
+accroch sous le baldaquin, avec ses glands mangs demi,
+parmi lesquels les araignes filaient leur toile. Dans la
+seconde, celle o le secrtaire se tenait autrefois, l'abb
+Paparelli, le caudataire qui remplissait aussi la fonction de
+matre de chambre, attendait les visiteurs en marchant
+petits pas silencieux; et jamais il n'avait plus ressembl
+une trs vieille fille en jupe noire, blmie, ride par des
+pratiques trop svres, avec son humilit conqurante, son
+air louche de toute-puissance obsquieuse. Enfin, dans la
+troisime antichambre, l'antichambre noble, o la barrette,
+pose sur une crdence, faisait face au grand portrait
+imprieux du cardinal en costume de crmonie, le
+secrtaire, don Vigilio, avait quitt sa petite table de travail
+pour se tenir la porte de la salle du trne, saluant
+d'une rvrence les personnes qui en passaient le seuil.<a name="page_650" id="page_650"></a>
+Et, par cette sombre matine d'hiver, ces salles apparaissaient
+plus mornes, plus dlabres, les tentures en lambeaux,
+les rares meubles ternis de poussire, les vieilles
+boiseries s'miettant sous le continu travail des vers, les
+plafonds seuls gardant leur fastueuse envole de dorures
+et de peintures triomphales.</p>
+
+<p>Mais Pierre, que l'abb Paparelli venait de saluer profondment,
+d'une faon exagre, o se sentait l'ironie
+d'une sorte de cong donn un vaincu, tait surtout
+saisi par la grandeur triste de ces trois vastes salles en
+ruine, qui conduisaient, ce jour-l, cette salle du trne
+transforme en salle de mort, dans laquelle dormaient les
+deux derniers enfants de la maison. Quel gala superbe et
+dsol de la mort, toutes les larges portes ouvertes, tout
+le vide de ces pices trop grandes, dpeuples de leurs
+anciennes foules, aboutissant au deuil suprme de la fin
+d'une race! Le cardinal s'tait enferm dans son petit
+cabinet de travail, o il recevait les membres de la famille,
+les intimes qui tenaient lui prsenter leurs condolances;
+tandis que donna Serafina, de son ct, avait choisi une
+chambre voisine, pour y attendre les dames amies, dont
+le dfil allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que Victorine
+avait renseign sur ce crmonial, dut se dcider
+entrer directement dans la salle du trne, de nouveau
+salu par une grande rvrence de don Vigilio, ple et
+muet, qui sembla mme ne pas le reconnatre.</p>
+
+<p>Une surprise attendait le prtre. Il s'tait imagin une
+chapelle ardente, la nuit compltement faite, des centaines
+de cierges brlant autour d'un catafalque, au milieu de
+la salle tendue de draperies noires. On lui avait dit que
+l'exposition se faisait l, parce que l'antique chapelle du
+palais, situe au rez-de-chausse, tait ferme depuis cinquante
+ans, hors d'usage, et que la petite chapelle prive
+du cardinal se trouvait trop troite pour une pareille crmonie.
+Aussi avait-il fallu improviser un autel dans la salle
+du trne, o les messes se succdaient depuis le matin.<a name="page_651" id="page_651"></a>
+D'ailleurs, des messes devaient galement tre dites toute
+la journe dans la chapelle prive; de mme qu'on avait
+install deux autres autels, un dans une petite pice voisine
+de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcve
+qui s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'tait
+ainsi que des prtres, surtout des franciscains, des religieux
+appartenant aux ordres pauvres, allaient sans interruption
+et concurremment clbrer le divin sacrifice, sur
+ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un
+instant le sang divin ne cesst de couler chez lui pour la rdemption
+des deux mes chres, envoles ensemble. Dans
+le palais en deuil, au travers des salles funbres, les tintements
+des sonnettes de l'lvation ne s'arrtaient pas, les
+murmures frissonnants des paroles latines ne se taisaient
+pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient continuellement,
+sans que Dieu pt une seule minute s'absenter
+de cet air lourd, qui sentait la mort.</p>
+
+<p>Et Pierre, tonn, trouva la salle du trne telle qu'il
+l'avait vue, le jour de sa premire visite. Les rideaux des
+quatre grandes fentres n'avaient pas mme t tirs, la
+sombre matine d'hiver entrait en une clart faible, grise
+et froide. C'taient encore, sous le plafond de bois sculpt
+et dor, les tentures rouges des murs, une brocatelle
+grandes palmes, mange par l'usure; et l'ancien trne se
+trouvait l, le fauteuil retourn contre la muraille, dans
+l'attente inutile du pape, qui ne venait jamais plus. Seul,
+l'autel improvis, dress ct de ce trne, changeait un
+peu l'aspect de la pice, dbarrasse de ses quelques
+meubles, siges, tables, consoles. Puis, au milieu, on
+avait pos sur une marche basse le lit d'apparat, o Benedetta
+et Dario taient couchs, dans une jonche de fleurs.
+Au chevet du lit, deux cierges simplement, un de chaque
+ct, brlaient. Et rien autre, et seulement des fleurs
+encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne savait dans
+quel jardin chimrique on avait bien pu la couper, des
+roses blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des<a name="page_652" id="page_652"></a>
+gerbes de roses s'croulant du lit, des gerbes de roses
+couvrant la marche, dbordant de la marche jusque sur
+le dallage magnifique de la salle.</p>
+
+<p>Pierre s'tait approch du lit, le c&oelig;ur boulevers d'une
+motion profonde. Ces deux cierges dont le jour ple
+teignait demi les petites flammes jaunes, cette continuelle
+plainte basse de la messe voisine, ce parfum pntrant
+des roses qui alourdissait l'air, mettaient une infinie
+dtresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la
+grande salle suranne et poudreuse. Et pas un geste, pas
+un souffle, rien autre, par instants, qu'un petit bruit de
+sanglots touffs, parmi les quelques personnes qui se
+trouvaient l. Des domestiques de la maison se relayaient
+sans cesse, quatre toujours taient au chevet du lit, debout,
+immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidles. De
+temps autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait
+de tout, depuis le matin, traversait la pice, l'air press,
+d'un pas silencieux. Et, sur la marche, tous ceux qui entraient
+venaient s'agenouiller, priaient, pleuraient. Pierre
+y aperut trois dames, la face dans leur mouchoir. Un vieux
+prtre y tait aussi, tremblant de douleur, la tte basse,
+et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut
+surtout attendri par la vue d'une jeune fille, vtue pauvrement,
+qu'il prit pour une servante, si crase par le
+chagrin sur les dalles, qu'elle n'tait plus l qu'une loque
+de misre et de souffrance.</p>
+
+<p>Alors, son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement
+professionnel des lvres, il tcha de retrouver le latin des
+prires consacres, qu'il avait dites si souvent comme
+prtre, au chevet des morts. Son motion grandissante
+brouillait sa mmoire, il s'anantit dans le spectacle adorable
+et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient
+quitter. Sous la jonche des roses, les corps se
+distinguaient peine, dans leur treinte; mais les deux
+ttes mergeaient, serres au cou par le suaire de soie.
+Et qu'elles taient belles encore, d'une beaut de passion<a name="page_653" id="page_653"></a>
+enfin satisfaite, poses toutes deux sur le mme coussin,
+mlant leurs chevelures! Benedetta avait gard sa face divinement
+rieuse, aimante et fidle pour l'ternit, exalte
+d'avoir rendu son dernier souffle en un baiser d'amour.
+Dario, en son allgresse dernire, tait rest plus douloureux,
+tel que les marbres des pierres funraires, que les
+amoureuses s'puisent treindre vainement. Et ils avaient
+encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond
+des autres, et ils continuaient se regarder sans fin, avec
+une douceur de caresse que jamais rien ne devait plus
+troubler.</p>
+
+<p>Mon Dieu! tait-ce donc vrai qu'il l'avait aime, cette
+Benedetta, d'un amour si pur, si dgag de toute ide
+d'impossible possession! Et Pierre tait remu jusqu'au
+fond de l'me par les heures dlicieuses qu'il avait passes
+prs d'elle, dans un lien d'une exquise amiti, aussi
+douce que l'amour. Elle tait si belle, si sage, si brlante
+de passion! Lui-mme avait fait un si beau rve, animer
+de sa fraternit libratrice cette admirable crature,
+l'me de feu, aux airs indolents, en laquelle il revoyait
+toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu rveiller et conqurir
+ l'Italie de demain. Il rvait de la catchiser, de
+lui largir le c&oelig;ur et le cerveau, en lui donnant l'amour
+des petits et des pauvres, le flot de piti d'aujourd'hui
+pour les choses et pour les tres. Maintenant, cela l'aurait
+fait un peu sourire, s'il n'avait pas dbord de larmes.
+Comme elle s'tait montre charmante, en s'efforant de
+le contenter, malgr les obstacles invincibles, la race,
+l'ducation, le milieu, qui l'empchaient de le suivre! Elle
+tait une colire docile, mais incapable de progrs vritable.
+Un jour pourtant, elle avait sembl se rapprocher,
+de lui, comme si la souffrance lui ouvrait l'me toutes
+les charits. Puis, l'illusion du bonheur tait venue, et
+elle n'avait plus rien compris la misre des autres, elle
+s'en tait alle dans l'gosme de son espoir et de sa joie,
+ elle. tait-ce donc, grand Dieu! que cette race, condamne<a name="page_654" id="page_654"></a>
+ disparatre, devait finir ainsi, si belle encore
+parfois, si adore, mais si ferme l'amour des humbles,
+ la loi de charit et de justice, qui, en rglementant le
+travail, pouvait seule dsormais sauver le monde?</p>
+
+<p>Puis, ce fut chez Pierre une autre dsolation encore,
+qui le laissa balbutiant, sans prires prcises. Il venait
+de songer au coup de violence qui avait emport les deux
+enfants, dans une revanche foudroyante de la nature.
+Quelle drision d'avoir promis la Vierge de ne faire le
+cadeau de sa virginit qu'au mari lu, de s'tre fait saigner
+sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence
+entire, pour en venir se jeter dans la mort, au
+cou de l'amant, perdue de regrets, brlante de se donner
+toute! Et elle s'tait donne avec l'emportement d'une
+protestation dernire, et il avait suffi du fait brutal de la
+sparation menaante, l'avertissant de la duperie, la ramenant
+ l'instinct de l'universel amour. C'tait encore
+une fois l'glise vaincue, le grand Pan, semeur des
+germes, rassemblant les couples de son geste continu de
+fcondit. Si, lors de la Renaissance, l'glise n'avait pas
+croul sous l'assaut des Vnus et des Hercules exhums
+du vieux sol romain, la lutte continuait aussi pre, et
+chaque heure les peuples nouveaux, dbordants de sve,
+affams de vie, en guerre contre une religion qui n'tait
+qu'un apptit de la mort, menaaient d'emporter l'ancien
+difice catholique, dont les murs dj croulaient de vieillesse
+infconde.</p>
+
+<p>Et, ce moment. Pierre eut la sensation que la mort
+de cette Benedetta adorable tait pour lui le suprme
+dsastre. Il la regardait toujours, et des larmes brlrent
+ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimre. Comme la
+veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer
+sa dernire esprance, la rsurrection tant souhaite de
+la vieille Rome, en une Rome de jeunesse et de salut.
+Cette fois, c'tait bien la fin: Rome la catholique, la princire,
+tait morte, couche l, telle qu'un marbre, sur ce<a name="page_655" id="page_655"></a>
+lit funbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux souffrants
+de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant
+de sa passion goste, quand il tait trop tard pour
+aimer et enfanter. Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la
+vieille maison romaine tait vide dsormais, strile, sans
+rveil possible. Pierre, dont la chre morte laissait l'me
+veuve, en deuil d'un si grand rve, prouvait une telle
+douleur la voir ainsi immobile et glace, qu'il se sentit
+dfaillir. tait-ce le jour livide, toil par les taches jaunes
+des deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des
+roses, alourdi dans l'air de mort, qui le grisait comme
+d'une ivresse, le sourd murmure continu de l'officiant en
+train d'achever sa messe, derrire lui, qui bourdonnait
+dans son crne, en l'empchant de retrouver ses prires?
+Il craignit de tomber en travers de la marche, il se releva
+pniblement et s'carta.</p>
+
+<p>Puis, comme il se rfugiait au fond de l'embrasure d'une
+fentre, pour se remettre, il eut l'tonnement de rencontrer
+l Victorine, assise sur une banquette, qu'on y
+avait demi dissimule. Elle avait des ordres de donna
+Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants,
+ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des
+yeux les personnes qui entraient et qui sortaient. Tout
+de suite, elle fit asseoir le jeune prtre, lorsqu'elle le
+vit si ple, prs de s'vanouir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il trs bas, lorsqu'il eut longuement respir,
+qu'ils aient au moins la joie d'tre ensemble ailleurs, de
+revivre une autre vie, dans un autre monde!</p>
+
+<p>Elle haussa doucement les paules, elle rpondit
+voix trs basse, elle aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! revivre, monsieur l'abb, pourquoi faire?
+Quand on est mort, allez! le mieux est encore d'tre
+mort et de dormir. Les pauvres enfants ont eu assez de
+peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de recommencer
+ailleurs.</p>
+
+<p>Ce mot si naf et si profond d'illettre incroyante fit<a name="page_656" id="page_656"></a>
+passer un frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les
+dents avaient parfois claqu de terreur, la nuit, la
+brusque vocation du nant! Il la trouvait hroque de
+n'tre pas trouble par les ides d'ternit et d'infini. Ah!
+si tout le monde avait eu cette tranquille irrligion, cette
+insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrdule de
+France, quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie
+heureuse!</p>
+
+<p>Et, comme elle le sentait qui frmissait ainsi, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc qu'il y ait aprs la mort? On
+a bien mrit de dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus
+dsirable et de plus consolant. Si Dieu avait rcompenser
+les bons et punir les mchants, il aurait vraiment
+trop faire. Est-ce que c'est possible, un pareil jugement?
+Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans
+chacun, ce point mls, que le mieux serait encore
+d'acquitter tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, murmura-t-il, ces deux-l, si aimables, si
+aims, n'ont pas vcu, et pourquoi ne pas se donner la
+joie de croire qu'ils revivent, rcompenss ailleurs, aux
+bras l'un de l'autre, ternellement?</p>
+
+<p>De nouveau, elle secoua la tte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre
+Benedetta avait tort de se martyriser avec des ides de
+l'autre monde, en se refusant son amoureux, qu'elle
+dsirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui aurais
+amen dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et
+sans cur encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de
+regret, plus tard, quand il n'est plus temps!... Et voil
+toute l'histoire de ces deux pauvres mignons. Il n'est plus
+temps pour eux, ils sont morts, et on a beau mettre les
+amoureux dans les toiles, voyez-vous, quand ils sont
+morts, ils le sont bien, a ne leur fait plus ni chaud ni
+froid, de s'embrasser!</p>
+
+<p>A son tour, elle tait reprise par les larmes, elle sanglotait.<a name="page_657" id="page_657"></a></p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont
+pas eu seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant
+la grande nuit qui ne finira plus!... Regardez-les
+donc, comme ils sont blancs! et pensez-vous cela, quand
+il ne restera que les os de leurs deux ttes, sur le coussin,
+et que les os seuls de leurs bras se serreront encore?...
+Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne
+savent plus, ils ne sentent plus!</p>
+
+<p>Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son
+doute, dans son dsir anxieux de survie, la regardait,
+cette femme dont les curs ne faisaient pas l'affaire, qui
+avait gard son franc-parler de Beauceronne, l'air si paisible
+et si content du devoir accompli, en son humble
+situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au
+milieu d'un pays de loups, o elle n'avait pas mme pu
+apprendre la langue. Oh! oui, tre comme elle, avoir son
+bel quilibre de crature saine et borne qui se contentait
+de la terre, qui se couchait pleinement satisfaite le
+soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte
+ne se rveiller jamais!</p>
+
+<p>Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funbre,
+venait de reconnatre le vieux prtre, agenouill sur la
+marche, et dont la tte basse, accable de douleur, ne
+lui avait point permis de distinguer les traits.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas l'abb Pisoni, le cur de Sainte-Brigitte,
+o j'ai dit quelques messes? Ah! le pauvre homme,
+comme il pleure!</p>
+
+<p>Victorine rpondit de sa voix tranquille et navre:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de quoi. Le jour o il s'est avis de marier
+ma pauvre Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un
+beau coup. Tant d'abominations ne seraient pas arrives,
+si on avait donn tout de suite son Dario la chre
+enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bte de ville,
+avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave
+homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauv le
+monde, en mariant le pape et le roi, comme il disait avec<a name="page_658" id="page_658"></a>
+un rire doux de vieux savant qui n'a jamais aim que les
+vieilles pierres: vous savez bien, leurs antiquailles, leurs
+ides patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous voyez,
+aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps...
+L'autre aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le pre
+Lorenza, le Jsuite, celui qui a t le confesseur de la
+contessina, aprs l'abb Pisoni, et qui a dfait ce que ce
+dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau gcheur
+de besogne encore, un empcheur d'tre heureux, avec
+toutes les complications sournoises qu'il a mises dans
+l'histoire du divorce... J'aurais voulu que vous fussiez l,
+pour voir la faon dont il a fait un grand signe de croix,
+aprs s'tre mis genoux. Il n'a pas pleur, lui, ah! non,
+et il semblait dire que, puisque les choses finissaient
+si mal, c'tait que Dieu s'tait finalement retir de toute
+cette affaire. Tant pis pour les morts!</p>
+
+<p>Elle parlait doucement, sans arrt, comme soulage de
+pouvoir se vider le c&oelig;ur, aprs les terribles heures de
+bousculade et d'touffement, qu'elle vivait depuis la
+veille.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez
+donc point?</p>
+
+<p>Elle dsignait du regard la jeune fille pauvrement
+vtue, qu'il avait prise pour une servante, et que le chagrin,
+une dtresse affreuse, crasait sur les dalles, devant
+le lit. Dans un mouvement d'perdue souffrance, elle
+venait de relever, de renverser la tte, une tte d'une
+beaut extraordinaire, noye dans la plus admirable des
+chevelures noires.</p>
+
+<p>&mdash;La Pierina! dit-il. La pauvre fille!</p>
+
+<p>Victorine eut un geste de piti et de tolrance.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? je lui ai permis de monter
+jusqu'ici... Je ne sais comment elle a pu apprendre le
+malheur. Il est vrai qu'elle rde toujours autour du palais.
+Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si vous l'aviez
+entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots<a name="page_659" id="page_659"></a>
+la grce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu!
+elle ne fait de mal personne, l, par terre, les
+regarder tous les deux, de ses beaux yeux d'amoureuse,
+pleins de larmes. Elle y est depuis une demi-heure, je
+m'tais promis de la faire sortir, si elle ne se conduisait
+pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge
+seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse
+le c&oelig;ur pour la vie entire!</p>
+
+<p>Et c'tait, en vrit, un spectacle sublime, que cette
+Pierina, cette fille d'ignorance, de passion et de beaut,
+foudroye de la sorte, anantie, au bas de la couche
+nuptiale, o les deux amants enlacs dormaient, dans la
+mort, leur premire et ternelle nuit. Elle s'tait affaisse
+sur les talons, elle avait laiss tomber ses bras trop
+lourds, les mains ouvertes; et, la face leve, immobile,
+comme fige en une extase d'agonie, elle ne quittait plus
+du regard le couple adorable et tragique. Jamais visage
+humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de souffrance
+et d'amour si clatante, la Douleur antique, mais
+toute frmissante de vie, avec son front royal, ses joues
+de grce fire, sa bouche de perfection divine. A quoi
+pensait-elle, de quoi souffrait-elle, en regardant fixement
+son prince, jamais dans les bras de sa rivale?
+tait-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaait
+le sang de ses veines? tait-ce plutt la seule souffrance
+de l'avoir perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernire
+fois, sans haine contre cette autre femme qui tchait
+vainement de le rchauffer, contre sa chair, aussi froide
+que la sienne? Ses yeux noys restaient doux pourtant,
+ses lvres amres gardaient leur tendresse. Elle les trouvait
+si purs, si beaux, couchs parmi cette jonche de
+fleurs! Et, dans sa beaut elle, sa beaut de reine qui
+s'ignore, elle tait l sans souffle, en humble servante,
+en esclave amoureuse, dont ses matres, en mourant, ont
+arrach et emport le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un<a name="page_660" id="page_660"></a>
+pas ralenti, avec des visages de deuil, s'agenouillaient,
+priaient pendant quelques minutes, puis sortaient, de la
+mme allure muette et dsole. Et Pierre eut un serrement
+de c&oelig;ur, quand il vit arriver ainsi la mre de
+Dario, la toujours belle Flavia, accompagne correctement
+de son mari, le beau Jules Laporte, l'ancien sergent
+de la garde suisse dont elle avait fait un marquis
+Montefiori. Prvenue ds la mort, elle tait venue la
+veille au soir. Mais elle revenait d'un air de crmonie,
+en grand deuil, superbe dans tout ce noir, qui allait trs
+bien sa majest de Junon un peu forte. Lorsqu'elle se
+fut approche royalement du lit, elle resta un instant
+debout, avec deux larmes au bord des paupires, qui ne
+coulaient pas. Puis, au moment de se mettre genoux,
+elle s'assura que Jules tait bien son ct, elle lui
+commanda d'un coup d'&oelig;il de s'agenouiller aussi, prs
+d'elle. Tous deux s'inclinrent au bord de la marche,
+restrent l en prire le temps convenable, elle trs
+digne et accable, lui beaucoup mieux qu'elle encore,
+d'une dsolation parfaite d'homme qui n'tait dplac
+dans aucune des circonstances de la vie, mme les plus
+graves. Ensuite, tous les deux se relevrent, disparurent
+avec lenteur par la porte des appartements, o le cardinal
+et donna Serafina recevaient la famille et les
+intimes.</p>
+
+<p>Cinq dames entrrent la file, tandis que deux capucins
+et l'ambassadeur d'Espagne prs du Saint-Sige
+sortaient. Et Victorine, qui se taisait depuis quelques
+minutes, reprit soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici la petite princesse, et bien afflige, elle
+qui aimait tant notre Benedetta!</p>
+
+<p>Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil,
+elle aussi, pour cette visite d'abominable adieu. Derrire
+elle, la femme de chambre, dont elle s'tait fait accompagner,
+tenait, dans chacun de ses bras, une gerbe
+norme de roses blanches.<a name="page_661" id="page_661"></a></p>
+
+<p>&mdash;La chre petite! murmura encore Victorine, elle
+qui voulait que ses noces avec son Attilio se fissent en
+mme temps que les noces des deux pauvres morts dont
+les amours maintenant reposent l! Et ce sont eux qui
+l'ont devance, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment
+dj, leur premire nuit!</p>
+
+<p>Tout de suite, Celia s'tait agenouille, avait fait le
+signe de la croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas,
+elle regardait les deux chers amants, dans la stupeur
+dsespre de les retrouver si blancs, si froids, d'une
+beaut de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient
+suffi, la vie s'en tait alle, jamais plus les lvres ne se
+baiseraient? Elle les revoyait encore, au milieu de ce
+bal de l'autre nuit, si clatants, si triomphants de vivant
+amour! Une protestation furieuse montait de son jeune
+c&oelig;ur, ouvert la vie, avide de joie et de soleil, en rvolte
+contre l'imbcile mort. Et cette colre, cet effroi, cette
+douleur en face du nant, o toute passion se glace, se
+lisaient sur son visage ingnu de lis candide et ferm.
+Jamais sa bouche d'innocence aux lvres closes sur les
+dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs et
+sans fond, n'avaient exprim plus d'insondable mystre,
+la vie de passion qu'elle ignorait, o elle entrait, et qui
+se heurtait, ds le seuil, ces deux morts tendrement
+aims, dont la perte lui bouleversait l'me.</p>
+
+<p>Doucement, elle ferma les yeux, elle tcha de prier,
+tandis que de grosses larmes, maintenant, coulaient de
+ses paupires abaisses. Un temps s'coula, au milieu du
+silence frissonnant, que troublaient seuls les petits bruits
+de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner par
+la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches,
+qu'elle voulait dposer elle-mme sur le lit. Debout sur
+la marche, elle hsita, finit par les mettre droite et
+gauche du coussin o reposaient les deux ttes, comme
+si elle les et couronnes de ces fleurs, les mlant
+leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum<a name="page_662" id="page_662"></a>
+si doux et si fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en
+allait pas, elle demeurait l, tout prs, penche sur eux,
+tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait bien leur dire
+encore, leur laisser d'elle, jamais. Et elle trouva,
+elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers,
+toute son me profonde d'amoureuse, sur les fronts
+glacs de l'poux et de l'pouse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes
+coulrent. Vous avez vu, elle les a baiss, et personne n'a
+song encore cela, pas mme la mre... Ah! le brave
+petit c&oelig;ur, c'est pour sr qu'elle a pens son Attilio!</p>
+
+<p>En se retournant pour descendre de la marche, Celia
+venait d'apercevoir la Pierina, toujours demi renverse,
+dans son adoration douloureuse et muette. Elle la reconnut,
+elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit reprise de si
+gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge
+de desse, en taient secous affreusement. Cette peine
+d'amour la bouleversa, telle qu'un dsastre o sombrait
+tout le reste. On l'entendit dire demi-voix, d'un ton
+d'infinie piti:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chre, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en
+prie, soyez plus raisonnable, ma chre.</p>
+
+<p>Puis, comme la Pierina, saisie d'tre ainsi plainte et
+secourue, sanglotait plus fort, au point de faire scandale,
+Celia la releva, la soutint entre ses deux bras, de crainte
+qu'elle ne tombt par terre. Et elle l'emmena dans une
+fraternelle treinte, ainsi qu'une s&oelig;ur de tendresse et de
+dsespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui prodiguant
+les plus douces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent,
+dit Victorine Pierre. Moi, je ne veux pas
+bouger d'ici, a me tranquillise de les veiller, ces chers
+enfants.</p>
+
+<p>A l'autel improvis, un autre prtre, un capucin,
+commenait une autre messe; et, de nouveau, la sourde<a name="page_663" id="page_663"></a>
+psalmodie latine reprit, tandis que, de la salle prochaine,
+venaient les coups de sonnette de l'lvation, dans l'indistinct
+bourdonnement de la messe d' ct. Le parfum
+des fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse
+de vertige, au milieu de l'air immobile et morne de la
+vaste salle. Au fond, les domestiques, ainsi que pour
+une rception de gala, ne bougeaient point. Et, devant
+le lit de parade, que les deux cierges ples toilaient,
+le dfil de deuil continuait sans bruit, des femmes, des
+hommes, qui touffaient l un instant, puis qui s'en
+allaient, en emportant l'inoubliable vision des deux
+amants tragiques, dormant leur ternel sommeil.</p>
+
+<p>Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre
+noble, o se tenait don Vigilio. On y avait apport, en un
+coin, les quelques siges de la salle du trne, et la petite
+princesse venait de forcer l'ouvrire s'asseoir sur un
+fauteuil, pour qu'elle se remt un peu. Elle tait en
+extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle
+que toutes, comme elle disait. Puis, elle reparla des deux
+chers morts qui lui avaient sembl bien beaux, eux aussi,
+d'une beaut superbe et douce, extraordinaire. Elle en
+restait transporte d'admiration, au milieu de ses larmes.
+En faisant causer la Pierina, le prtre sut que Tito, son
+frre, tait l'hpital, en grand danger, le flanc trou
+d'un coup de couteau terrible; et la misre avait grandi,
+affreuse, aux Prs du Chteau, depuis le commencement
+de l'hiver. C'taient pour tout le monde de grands chagrins,
+ceux que la mort emportait devaient se rjouir. Mais
+Celia, d'un geste d'invincible espoir, cartait la souffrance,
+la mort elle-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il faut vivre. Et, ma chre, a suffit d'tre
+belle pour vivre... Allons, ma chre, ne restez pas ici,
+ne pleurez plus, vivez pour la joie d'tre belle.</p>
+
+<p>Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils,
+envahi d'une telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne
+plus bouger. Don Vigilio, debout, continuait saluer<a name="page_664" id="page_664"></a>
+chaque visiteur d'une rvrence. Dans la nuit, il avait eu
+un accs de fivre, il en grelottait encore, trs jaune, les
+yeux brlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de continuels
+regards, comme dvor du dsir de lui parler; mais
+la terreur d'tre vu de l'abb Paparelli, par la porte
+grande ouverte de l'antichambre voisine, combattait sans
+doute ce dsir, car il ne cessait aussi de guetter le caudataire.
+Enfin, celui-ci dut s'absenter un moment, don
+Vigilio s'approcha du prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu Sa Saintet hier soir.</p>
+
+<p>Stupfait, Pierre le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout se sait, je vous l'ai dj dit... Et qu'avez-vous
+fait? Vous avez purement et simplement retir votre
+livre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>La stupeur grandissante du prtre le renseigna, sans
+qu'il lui laisst mme le temps de rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais, mais je tenais en avoir la certitude...
+Ah! que tout cela est bien leur &oelig;uvre! Me croyez-vous
+maintenant, tes-vous convaincu que ceux qu'ils
+n'empoisonnent pas, ils les touffent?</p>
+
+<p>Il devait parler des Jsuites. Prudemment, il allongea
+la tte, s'assura que l'abb Paparelli n'tait point de
+retour.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, finit par rpondre Pierre, je n'ai pas encore
+vu monsignor Nani.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je croyais... Il a pass par cette salle, avant
+votre arrive. Si vous ne l'avez pas vu dans la salle du
+trne, c'est qu'il a d se rendre prs de donna Serafina et
+de Son minence, pour les saluer. Il va srement repasser
+par ici, vous allez le voir.</p>
+
+<p>Puis, avec son amertume de faible, toujours terroris
+et vaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais bien prdit que vous finiriez par faire
+ce qu'il voudrait.</p>
+
+<p>Mais il crut entendre le lger pitinement de l'abb<a name="page_665" id="page_665"></a>
+Paparelli, il revint vivement sa place, salua de sa rvrence
+deux vieilles dames qui se prsentaient. Et Pierre,
+rest assis, accabl, les yeux demi clos, vit se dresser
+enfin la figure de Nani, dans sa ralit d'intelligence et de
+diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don Vigilio,
+pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de
+cet homme bien trop adroit pour s'tre marqu d'une robe
+impopulaire, prlat charmant d'ailleurs, connaissant fond
+le monde par ses fonctions successives dans les nonciatures
+et au Saint-Office, ml tout, document sur tout, une
+des ttes, un des cerveaux de la moderne arme noire,
+dont l'opportunisme entend ramener le sicle l'glise.
+Et, brusquement, la lumire totale se faisait en lui, il
+comprenait par quelle souple et admirable tactique cet
+homme l'avait amen l'acte qu'il voulait obtenir de sa
+libre volont apparente, le retrait pur et simple de son
+livre. C'tait d'abord une contrarit vive, la nouvelle
+qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquitude qu'on
+ne jett l'auteur exalt dans quelque rvolte fcheuse; et
+c'tait aussitt le plan arrt, les renseignements pris sur
+ce jeune prtre capable de schisme, son voyage provoqu
+ Rome, l'invitation qu'on lui avait faite de descendre dans
+un antique palais, dont les murs eux-mmes allaient le
+glacer et l'instruire. Puis, c'taient, ds lors, les obstacles
+sans cesse renaissants, la faon de prolonger son sjour
+en l'empchant de voir le pape, en lui promettant de lui
+obtenir l'audience tant dsire, lorsque l'heure serait
+venue, aprs l'avoir promen partout, l'avoir heurt contre
+tout, de monsignor Fornaro au pre Dangelis, du cardinal
+Sarno au cardinal Sanguinetti. C'tait, enfin, branl par
+les choses et par les hommes, lass, c&oelig;ur, rendu son
+doute, l'audience laquelle on le prparait depuis trois
+mois, cette visite au pape qui devait achever de tuer en
+lui son rve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son fin
+sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait
+ une exprience, il l'entendait lui rpter de sa voix<a name="page_666" id="page_666"></a>
+lgrement railleuse que c'tait une vritable grce de la
+Providence, si ces retards lui permettaient de visiter
+Rome, de rflchir, de comprendre, toute une instruction,
+toute une ducation qui lui viteraient bien des fautes. Et
+lui qui tait arriv avec son enthousiasme d'aptre, brlant
+de se battre, jurant que jamais il ne retirerait son
+livre! N'tait-ce pas la plus dlicate des diplomaties, et
+la plus profonde, que d'avoir ainsi bris son sentiment
+contre sa raison, en faisant appel son intelligence pour
+qu'elle supprimt, sans lutte scandaleuse, l'&oelig;uvre inutile
+et fausse, sortie d'elle-mme, ds qu'elle se serait rendu
+compte, devant la Rome relle, du ridicule norme qu'il
+y avait rver une Rome nouvelle?</p>
+
+<p>A ce moment, Pierre aperut monsignor Nani qui venait
+de la salle du trne, et il n'prouva pas le sentiment
+d'irritation et de rancune auquel il s'attendait. Au contraire,
+il fut heureux, lorsque le prlat, l'ayant vu son
+tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci ne
+souriait pas comme son habitude, il avait l'air trs grave,
+douloureusement frapp.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher fils, quelle pouvantable catastrophe!
+Je sors de chez Son Excellence, elle est dans les larmes.
+C'est horrible, horrible!</p>
+
+<p>Il s'assit sur un des siges, en invitant le prtre se
+rasseoir lui-mme, et il resta silencieux un moment, las
+d'motion sans doute, ayant besoin de ces quelques minutes
+de repos, sous le poids des rflexions qui assombrissaient
+visiblement son clair visage. Puis, d'un geste,
+il parut vouloir carter cette ombre, il retrouva son
+aimable obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Saintet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de
+la grande bont que vous avez mise satisfaire mon dsir.</p>
+
+<p>Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible
+remontait ses lvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez t<a name="page_667" id="page_667"></a>
+sage, en faisant votre soumission entire aux pieds de Sa
+Saintet. J'en tais certain, je n'attendais pas moins de
+votre belle intelligence. Mais vous me rendez tout de
+mme trs heureux, car je suis ravi de constater que je
+ne m'tais pas tromp sur votre compte.</p>
+
+<p>Il s'abandonnait, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai discut avec vous. A quoi bon? puisque
+les faits taient l pour vous convaincre. Et, maintenant
+que vous avez retir votre livre, toute discussion serait
+plus inutile encore... Pourtant, rflchissez donc que, s'il
+tait en votre puissance de ramener l'glise ses dbuts,
+ cette communaut chrtienne dont vous avez trac une
+si dlicieuse peinture, l'glise ne pourrait qu'voluer de
+nouveau dans la voie o Dieu l'a une premire fois conduite;
+de sorte que, au bout du mme nombre de sicles,
+elle se retrouverait exactement o elle en est aujourd'hui...
+Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'glise
+telle qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est,
+c'est elle seule de savoir comment elle finira par tablir
+solidement son rgne ici-bas. Et voil pourquoi votre
+attaque contre le pouvoir temporel tait une faute impardonnable,
+un crime, car en dpossdant la papaut de
+son domaine, vous la livrez la merci des peuples...
+Votre religion nouvelle n'est que l'croulement final de
+toute religion, l'anarchie morale, la libert du schisme,
+en un mot la destruction de l'difice divin, ce catholicisme
+sculaire, si prodigieux de sagesse et de solidit, qui a
+suffi au salut des hommes jusqu'ici, qui peut seul les
+sauver demain et toujours.</p>
+
+<p>Pierre le sentit sincre, pieux, d'une foi vraiment inbranlable,
+aimant l'glise en fils reconnaissant, convaincu
+qu'elle tait la plus belle, la seule des organisations sociales
+capables de rendre l'humanit heureuse. Et, s'il
+entendait gouverner le monde, c'tait sans doute pour
+la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la
+certitude que personne ne le gouvernerait mieux que lui.<a name="page_668" id="page_668"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens,
+et je les veux affables pour mon compte, aussi humains
+qu'il se pourra, tout de conciliation avec le sicle qui
+parat nous chapper, justement parce qu'il y a un simple
+malentendu, entre lui et nous. Mais nous le ramnerons,
+j'en suis sr... Et voil pourquoi, mon cher fils, je suis si
+content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme
+nous, prt lutter avec nous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le prtre retrouvait l tous les arguments de Lon XIII
+lui-mme. Voulant viter de rpondre directement, dsormais
+sans colre, mais sentant toujours la plaie vive de
+son rve arrach, il s'inclina de nouveau, ralentissant la
+voix pour en cacher l'amer tremblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous
+remercie de m'avoir opr de mes vaines illusions, d'une
+main si habile de parfait chirurgien. Demain, quand je ne
+souffrirai plus, je vous en garderai une ternelle gratitude.</p>
+
+<p>Monsignor Nani continuait le regarder, avec son sourire.
+Il entendait bien que ce jeune prtre restait l'cart,
+tait une force vive perdue pour l'glise. Que ferait-il le
+lendemain? Quelque autre sottise sans doute. Mais le
+prlat devait se contenter de l'avoir aid rparer la premire,
+ne pouvant prvoir l'avenir. Et il eut un joli geste,
+comme pour dire que chaque jour suffisait sa tche.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il
+enfin. Soyez sage, votre bonheur de prtre et d'homme
+est dans l'humilit. Vous serez affreusement malheureux,
+si vous employez contre Dieu l'admirable intelligence que
+Dieu vous a donne.</p>
+
+<p>Puis, d'un geste encore, il carta toute cette affaire,
+bien finie, dont il n'y avait plus s'occuper. Et l'autre
+affaire revint l'assombrir, celle qui s'achevait elle aussi,
+mais si tragiquement, par la mort foudroyante de ces deux
+enfants endormis l, dans la salle voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal,<a name="page_669" id="page_669"></a>
+ils m'ont boulevers le c&oelig;ur! Jamais catastrophe
+ne s'est abattue plus cruellement sur une maison... Non,
+non, c'est trop! le malheur va trop loin, l'me en est
+rvolte!</p>
+
+<p>Mais, ce moment, un bruit de voix vint de la seconde
+antichambre, et Pierre eut la surprise de voir passer le
+cardinal Sanguinetti, que l'abb Paparelli amenait avec un
+redoublement d'obsquiosit.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre minence a l'extrme bont de me suivre,
+je vais la conduire moi-mme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis arriv hier soir de Frascati, et quand j'ai
+su la triste nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes
+regrets et mes consolations.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre minence daigne s'arrter un instant
+prs des corps, et je la conduirai ensuite Son minence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, je dsire qu'on sache bien la part immense
+que je prends au deuil qui frappe cette illustre maison.</p>
+
+<p>Il disparut dans la salle du trne, et Pierre resta bant
+de cette tranquille audace. Il ne l'accusait certainement
+pas de complicit directe avec Santobono, il n'osait mesurer
+jusqu'o pouvait aller sa complicit morale. Mais,
+ le voir passer de la sorte, le front si haut, la parole si
+nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il
+savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans
+doute comme les crimes se savent, dans ces dessous tnbreux,
+entre gens intresss savoir. Et il demeurait
+glac de la faon hautaine dont cet homme se prsentait,
+pour arrter les soupons peut-tre, pour faire srement
+un acte de bonne politique, en donnant son rival un
+public tmoignage d'estime et de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal, ici! ne put-il s'empcher de murmurer.</p>
+
+<p>Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des penses de
+Pierre dans ses yeux d'enfance, o tout se lisait, affecta
+de se tromper sur le sens de cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'avais appris, en effet, qu'il tait rentr Rome<a name="page_670" id="page_670"></a>
+depuis hier soir. Il a tenu ne pas s'absenter davantage,
+le Saint-Pre allant mieux et pouvant avoir besoin
+de lui.</p>
+
+<p>Bien que cela ft dit d'un air d'innocence parfaite,
+Pierre ne s'y mprit pas un instant. Et, son tour, ayant
+regard le prlat, il fut convaincu que lui aussi savait.
+Tout d'un coup, l'affaire lui apparaissait dans sa complication
+terrible, dans la frocit que lui avait donne le
+destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera, n'tait
+point sans c&oelig;ur, aimait srement Benedetta d'une affection
+charme par tant de beaut et de grce. On pouvait
+expliquer ainsi la faon victorieuse dont il avait fini par
+faire prononcer l'annulation du mariage. Mais, entendre
+don Vigilio, ce divorce obtenu prix d'argent et sous la
+pression des influences les plus notoires, tait simplement
+un scandale, tran d'abord par lui en longueur, prcipit
+ensuite vers une solution retentissante, dans l'unique but
+de dconsidrer le cardinal et de l'carter de la tiare,
+la veille du conclave que tout le monde croyait prochain.
+Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que le cardinal,
+intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait tre le
+candidat de Nani, si souple, si dsireux d'entente universelle;
+de sorte que le long travail de ce dernier dans cette
+maison, tout en aidant au bonheur de la chre contessina,
+n'avait pu tre que la destruction lente, ininterrompue,
+de la brlante ambition de la s&oelig;ur et du frre, ce troisime
+pape triomphal que leur antique famille devait
+donner l'glise. Seulement, s'il avait toujours voulu
+cela, s'il avait mme un instant combattu pour le cardinal
+Sanguinetti, mettant en lui son espoir, jamais il ne s'tait
+imagin qu'on irait jusqu'au crime, cette abomination
+imbcile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait
+des innocents. Non, non! comme il le disait, c'tait
+trop, l'me en tait rvolte. Il se servait d'armes plus
+douces, une telle brutalit le rpugnait, l'indignait; et
+son visage, si rose et si soign, gardait encore la gravit<a name="page_671" id="page_671"></a>
+de sa rvolte, devant le cardinal en larmes et ces deux
+tristes amants foudroys sa place.</p>
+
+<p>Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti tait toujours
+le candidat secret du prlat, restait quand mme
+tourment par l'ide de savoir jusqu'o allait la complicit
+morale de ce dernier, dans l'excrable aventure. Il
+reprit la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;On dit Sa Saintet fche avec Son minence le
+cardinal Sanguinetti. Naturellement, le pape rgnant ne
+peut voir d'un trs bon &oelig;il le pape futur.</p>
+
+<p>Monsignor Nani s'gaya un instant, en toute franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le cardinal s'est fch et raccommod trois ou
+quatre fois avec le Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Pre
+n'a pas montrer de jalousie posthume, il sait qu'il peut
+faire un trs bon accueil Son minence.</p>
+
+<p>Puis, il regretta d'avoir exprim ainsi une certitude, il
+se reprit.</p>
+
+<p>&mdash;Je plaisante, Son minence est tout fait digne de
+la haute fortune qui l'attend peut-tre.</p>
+
+<p>Mais Pierre tait fix, le cardinal Sanguinetti n'tait
+certainement plus le candidat de monsignor Nani. Sans
+doute le trouvait-il trop us par son ambition impatiente,
+trop dangereux aussi par les alliances quivoques qu'il
+avait conclues, dans sa fivre, avec tous les mondes, mme
+avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'clairait, le
+cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dvoraient,
+se supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse
+en intrigues, ne reculant devant aucun compromis, rvant
+de reconqurir Rome par la voie des lections; l'autre
+immobile et debout dans son intransigeance, excommuniant
+le sicle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait
+sauver l'glise. Pourquoi ne pas laisser les deux
+thories, ainsi mises face face, se dtruire, avec ce
+qu'elles avaient d'extrme et d'inquitant? Si Boccanera
+avait chapp au poison, il n'en tait pas moins atteint
+par la tragique aventure, dsormais impossible comme<a name="page_672" id="page_672"></a>
+candidat, tu sous les histoires dont bourdonnait Rome
+entire; et, si Sanguinetti pouvait se croire enfin dbarrass
+d'un rival, il n'avait pas vu qu'il se frappait lui-mme,
+qu'il tuait galement sa candidature, en la brlant
+dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse
+des moyens, menaante pour tous. Monsignor Nani
+en tait visiblement enchant: ni l'un ni l'autre, la place
+nette, l'histoire de ces deux loups lgendaires qui s'taient
+battus et mangs, sans qu'on retrouvt rien, pas mme les
+deux queues. Et, au fond de ses yeux ples, en toute sa personne
+discrte, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable,
+le candidat choisi dfinitivement, patronn par la toute-puissante
+arme dont il tait un des chefs les plus adroits.
+Un tel homme ne se dsintressait jamais, avait toujours
+la solution prte. Qui donc, qui donc allait tre le pape
+de demain?</p>
+
+<p>Il s'tait lev, il prenait cordialement cong du jeune
+prtre:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous
+souhaite un bon voyage...</p>
+
+<p>Pourtant, il ne s'loignait pas, il continuait regarder
+Pierre de son air de pntration vive; et il le fit se
+rasseoir, il reprit lui-mme un sige.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, vous irez srement, ds votre retour en
+France, saluer le cardinal Bergerot... Veuillez donc me
+rappeler respectueusement son souvenir. Je l'ai connu
+un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau. C'est une
+des plus grandes lumires du clerg franais... Ah! si
+une telle intelligence voulait travailler la bonne entente
+dans notre sainte glise! Malheureusement, je crains
+bien qu'il n'ait des prventions de race et de milieu, il ne
+nous aide pas toujours.</p>
+
+<p>Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la
+premire fois, cette minute dernire, Pierre l'coutait
+avec curiosit. Puis, il ne se gna plus, il rpondit en
+toute franchise:<a name="page_673" id="page_673"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui, Son minence a des ides trs arrtes sur
+notre vieille glise de France. Ainsi, il professe une vritable
+horreur des Jsuites...</p>
+
+<p>D'une lgre exclamation, monsignor Nani l'arrta. Et
+il avait un air le plus sincrement tonn, le plus franc
+qu'on pt voir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'horreur des Jsuites? En quoi les
+Jsuites peuvent-ils l'inquiter? Il n'y en a plus, c'est de
+l'histoire finie, les Jsuites! Est-ce que vous en avez vu
+Rome? Est-ce qu'ils vous ont gn en rien, ces pauvres
+Jsuites, qui n'y possdent mme plus une pierre pour
+reposer leur tte?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage
+cet pouvantail, c'est enfantin!</p>
+
+<p>Pierre le regardait son tour, merveill de son
+aisance, de son audace tranquille, sur ce sujet brlant.
+Il ne dtournait pas les yeux, laissait sa face ouverte,
+comme un livre de vrit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si par Jsuites vous entendez les prtres sages,
+qui, au lieu d'engager avec les socits modernes des
+luttes striles, dangereuses, s'efforcent de les ramener
+humainement l'glise, mon Dieu! nous sommes tous
+plus ou moins des Jsuites, car il serait fou de ne pas
+tenir compte de l'poque o l'on vit... Oh! d'ailleurs,
+je ne m'arrte pas aux mots, peu m'importe! Des Jsuites,
+oui! si vous voulez, des Jsuites!</p>
+
+<p>Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, o il
+y avait tant de moquerie et tant d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot,
+dites-lui qu'il est draisonnable, en France, de traquer
+les Jsuites, de les traiter en ennemis de la nation. C'est
+tout le contraire qui est la vrit, les Jsuites sont pour
+la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour la force
+et le courage. La France est la seule grande nation catholique
+reste debout, souveraine encore, la seule sur
+laquelle la papaut puisse un jour s'appuyer solidement.
+Aussi, le Saint-Pre, aprs avoir rv un instant d'obtenir<a name="page_674" id="page_674"></a>
+cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il fait alliance
+avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant qu'il
+n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'glise. Et il
+n'a obi en cela qu' la politique des Jsuites, de ces affreux
+Jsuites que votre Paris excre... Dites bien en outre au
+cardinal Bergerot qu'il serait beau lui de travailler
+l'apaisement, en faisant comprendre combien votre Rpublique
+a tort de ne pas aider davantage le Saint-Pre dans
+son &oelig;uvre de conciliation. Elle affecte de le considrer en
+quantit ngligeable, et c'est l une faute dangereuse
+pour des gouvernants, car s'il parat dpouill de toute
+action politique, il n'en est pas moins une immense
+force morale, qui peut, chaque heure, soulever les
+consciences, dterminer des agitations religieuses, d'une
+incalculable porte. C'est toujours lui qui dispose des
+peuples, puisqu'il dispose des mes, et la Rpublique
+agit avec une lgret bien grande, dans son intrt
+mme, en montrant qu'elle ne s'en doute plus... Et
+dites-lui enfin que c'est une vraie piti de voir la
+misrable faon dont cette Rpublique choisit ses
+vques, comme si elle voulait affaiblir volontairement
+son piscopat. A part quelques exceptions heureuses, vos
+vques sont de bien pauvres cervelles, et par consquent
+vos cardinaux, ttes mdiocres, n'ont ici aucune influence,
+ne jouent aucun rle. Lorsque le prochain conclave va
+s'ouvrir, quelle triste figure vous y ferez! Pourquoi, ds
+lors, traitez-vous avec une haine si sotte et si aveugle ces
+Jsuites qui sont politiquement vos amis? pourquoi n'employez-vous
+pas leur zle intelligent, prt vous servir,
+de manire vous assurer l'aide du pape de demain? Il
+vous le faut vous et pour vous, il faut qu'il continue chez
+vous l'&oelig;uvre de Lon XIII, cette &oelig;uvre si mal juge, si
+combattue, qui se soucie peu des petits rsultats d'aujourd'hui,
+qui travaille surtout l'avenir, l'unit de tous les
+peuples en leur sainte mre l'glise... Dites-le, dites-le
+bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il<a name="page_675" id="page_675"></a>
+travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape
+de demain! mais toute la question est l, malheur la
+France, si elle ne trouve pas un continuateur de Lon XIII
+dans le pape de demain!</p>
+
+<p>Il s'tait lev de nouveau, et cette fois il partait. Jamais
+il ne s'tait panch de la sorte, si longuement. Mais il
+n'avait srement dit que ce qu'il voulait dire, dans un but
+qu'il connaissait seul, avec une lenteur, une douceur
+fermes, o l'on sentait chaque parole mrie, pese
+l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon cher fils, et encore une fois rflchissez
+ tout ce que vous aurez vu et entendu Rome, soyez bien
+sage, ne gtez pas votre vie.</p>
+
+<p>Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple
+que le prlat lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous remercie encore de vos bonts,
+et soyez convaincu que je n'oublierai rien de mon voyage.</p>
+
+<p>Il le regarda disparatre, dans sa soutane fine, de son
+pas lger et conqurant, qui croyait aller toutes les victoires
+de l'avenir. Non, non, il n'oublierait rien de son
+voyage! Il la connaissait, cette unit de tous les peuples en
+leur sainte mre l'glise, ce servage temporel, o la loi
+du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, matre du
+monde. Et ces Jsuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent
+la France, la fille ane de l'glise, la seule qui pt
+aider encore sa mre reconqurir la royaut universelle;
+mais ils l'aimaient comme les vols noirs de sauterelles
+aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent et qu'ils
+dvorent. Une infinie tristesse lui tait revenue au c&oelig;ur,
+en ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroy,
+dans ce deuil et dans cet croulement, c'taient
+eux, eux encore, qui devaient tre les artisans de la douleur
+et du dsastre.</p>
+
+<p>Justement, s'tant retourn, il aperut don Vigilio,
+adoss la crdence, devant le grand portrait du cardinal,
+la face entre les mains, comme s'il et voulu s'anantir,<a name="page_676" id="page_676"></a>
+disparatre jamais, et grelottant de tous ses membres,
+autant de peur que de fivre. Dans un moment o aucun
+visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber une
+crise de dsespoir terrifi, il s'abandonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en
+s'avanant. tes-vous malade, puis-je vous secourir?</p>
+
+<p>Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bgayait
+entre ses mains serres. Et il ne lcha que son cri
+touff d'pouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Paparelli, Paparelli!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prtre
+tonn.</p>
+
+<p>Alors, le secrtaire dgagea son visage, cda encore au
+besoin frissonnant de se confier quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc
+rien, vous ne voyez donc rien! Avez-vous remarqu la
+faon dont il s'est empar du cardinal Sanguinetti pour
+le mener Son minence? Imposer ce rival souponn,
+excr, Son minence, en un moment pareil, quelle
+insolente audace! Et, quelques minutes auparavant,
+avez-vous constat avec quelle sournoiserie mchante il a
+conduit une vieille dame, une trs ancienne amie, qui
+demandait seulement baiser les mains de Son minence,
+un peu de vraie tendresse dont Son minence
+aurait t si heureuse?... Je vous dis qu'il est le matre
+ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte son gr, qu'il
+nous tient tous entre ses doigts, comme la pince de poussire
+qu'on jette au vent!</p>
+
+<p>Pierre s'inquita de le voir si frmissant et si jaune.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, mon cher, vous exagrez.</p>
+
+<p>&mdash;J'exagre... Savez-vous ce qui s'est pass cette nuit,
+la scne laquelle j'ai assist, malgr moi? Non, n'est-ce
+pas? Eh bien! je vais vous la dire.</p>
+
+<p>Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle tait rentre
+la veille, pour tomber dans l'effroyable catastrophe qui
+l'attendait, revenait dj l'me ulcre, toute brise des<a name="page_677" id="page_677"></a>
+mauvaises nouvelles qu'elle avait apprises. Au Vatican,
+chez le cardinal secrtaire, puis chez des prlats de sa
+connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation
+de son frre priclitait singulirement, qu'il s'tait
+cr des ennemis de plus en plus nombreux dans le
+Sacr Collge, ce point que son lection au trne pontifical,
+probable l'anne prcdente, semblait dsormais
+tre devenue impossible. Tout d'un coup, le rve de sa vie
+croulait, l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait
+en poudre ses pieds. Comment? pourquoi? elle s'tait
+dsesprment enquis des motifs, et elle avait su toutes
+sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des manifestations
+inopportunes, des gens blesss par un mot, par
+un acte, une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait
+dite prise volontairement pour gter les choses. Le pis
+tait que, dans chacune de ces fautes, elle avait reconnu
+des maladresses, blmes, dconseilles par elle, et que
+son frre s'tait obstin commettre, sous l'influence
+inavoue de l'abb Paparelli, ce caudataire si humble, si
+infime, en qui elle sentait une puissance nfaste, un destructeur
+de sa propre influence, si vigilante et si dvoue.
+Aussi, malgr le deuil o tait la maison, n'avait-elle pas
+voulu retarder l'excution du tratre, d'autant plus que
+l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, l'histoire
+du panier de figues qui avait pass des mains de
+celui-ci dans les mains de celui-l, la glaaient d'un
+soupon qu'elle vitait mme d'claircir. Mais, ds les premiers
+mots, ds sa demande formelle de jeter le tratre
+la porte, sur l'heure, elle avait trouv chez son frre une
+rsistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu l'entendre,
+il s'tait fch, une de ces colres d'ouragan dont
+la violence balayait tout, disant que c'tait trs mal elle
+de s'en prendre un saint homme si modeste, si pieux,
+l'accusant de faire l le jeu de ses ennemis, qui, aprs lui
+avoir tu monsignor Gallo, cherchaient empoisonner son
+affection dernire pour ce pauvre prtre sans importance.<a name="page_678" id="page_678"></a>
+Il traitait toutes ces histoires d'abominables inventions,
+il jurait de le garder, rien que pour montrer son ddain
+de la calomnie. Et elle avait d se taire.</p>
+
+<p>Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'tait de
+nouveau couvert le visage de ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Paparelli, Paparelli!</p>
+
+<p>Et il bgayait de sourdes invectives: le louche hypocrite
+de modestie et d'humilit, le vil espion charg au
+palais de tout voir, de tout couter, de tout pervertir,
+l'insecte immonde et destructeur, matre des plus nobles
+proies, dvorant la crinire du lion, le Jsuite, le Jsuite
+valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne
+de vermine triomphante!</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, calmez-vous, rptait Pierre, qui,
+tout en faisant la part de l'exagration folle, tait envahi
+lui-mme par ce frisson de l'inconnu redoutable, des
+choses menaantes et vagues qu'il sentait s'agiter rellement
+au fond de l'ombre.</p>
+
+<p>Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des
+terribles figues, depuis que la foudre tait tombe prs
+de lui, en avait gard ce tremblement, cet effroi perdu
+que rien ne pouvait plus calmer. Mme seul, la nuit,
+couch, la porte verrouille, des terreurs le prenaient, le
+faisaient se cacher sous le drap, en touffant des cris,
+comme si des hommes allaient entrer par le mur, pour
+l'trangler.</p>
+
+<p>Il reprit, essouffl, d'une voix dfaillante, ainsi qu'au
+sortir d'une lutte:</p>
+
+<p>&mdash;Je le disais bien, le soir o nous avons caus dans
+votre chambre, enferms pourtant triple tour... J'avais
+tort de vous parler librement d'eux, de me soulager le
+c&oelig;ur, en vous racontant tout ce dont ils sont capables.
+J'tais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils
+l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce
+moment mme, j'ai tort de vous dire cela, parce qu'ils
+vont le savoir, et que cette fois ils ne me manqueront<a name="page_679" id="page_679"></a>
+pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble maison
+que je croyais si sre sera mon tombeau!</p>
+
+<p>Une piti profonde prenait Pierre pour ce malade, ce
+cerveau de fivreux hant de cauchemars, achevant de
+gter sa vie manque, dans les angoisses de la terreur
+perscutrice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France,
+allez n'importe o.</p>
+
+<p>Stupfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe
+o, ils y sont. Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je
+serais quand mme avec eux, chez eux... Non, non! je
+prfre rester ici, autant mourir ici tout de suite, si Son
+minence ne peut plus me dfendre.</p>
+
+<p>Il avait lev sur le grand portrait de crmonie, o le
+cardinal resplendissait dans sa soutane de moire rouge,
+un regard d'infinie supplication, o s'efforait de luire
+encore un espoir. Mais la crise revint, l'agita, le submergea,
+dans un redoublement furieux de sa fivre.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me
+faites pas causer davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il
+revenait, s'il nous voyait, s'il m'entendait parler... Jamais
+plus je ne parlerai. Je m'attacherai la langue, je me la
+couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous me tuez,
+qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en,
+oh! de grce, allez-vous-en!</p>
+
+<p>Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour
+s'y craser la face, s'y murer la bouche d'un silence de
+tombe, et Pierre se dcida l'abandonner, craignant de
+provoquer un accs plus grave, s'il s'enttait le secourir.</p>
+
+<p>Dans la salle du trne, o il rentra, Pierre se retrouva
+au milieu du deuil affreux de la maison, irrparable. Une
+autre messe y succdait l'autre, des messes toujours
+dont les prires balbuties montaient sans fin implorer la
+misricorde divine, pour qu'elle accueillt avec bienveillance<a name="page_680" id="page_680"></a>
+les deux chres mes envoles. Et, dans l'odeur
+mourante des roses qui se fanaient, devant les deux toiles
+plies des cierges, il songea cet croulement suprme
+des Boccanera. Dario tait le dernier du nom. Avec lui,
+les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait empli
+l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal,
+chez qui l'orgueil du nom restait l'unique pch,
+pour ce frle garon, la fin de la race, le seul rejeton par
+lequel la vieille souche pt reverdir; et, si lui, si donna
+Serafina avaient voulu le divorce, puis le mariage,
+c'tait, plus que le dsir de faire cesser le scandale, l'esprance
+de voir natre des deux beaux enfants une ligne
+nouvelle et forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient
+ ne pas se marier, si on ne les donnait pas l'un
+ l'autre. Maintenant, avec eux, l, sur ce lit de parade,
+dans leur mortelle treinte infconde, gisait la dpouille
+dernire, les pauvres restes d'une si longue suite de princes
+clatants, prlats et capitaines, que la tombe allait boire.
+C'tait fini, rien ne natrait d'une vieille fille qui n'tait
+plus femme, d'un vieux prtre qui avait cess d'tre un
+homme. Tous deux demeuraient face face, striles, tels
+que deux chnes rests seuls debout de l'ancienne fort
+disparue, et dont la mort laisserait bientt la plaine absolument
+rase. Et quelle douleur impuissante de survivre,
+quelle dtresse de se dire qu'on est la fin de tout, qu'on
+emporte toute la vie, tout l'espoir du lendemain! Dans le
+balbutiement des messes, dans l'odeur dfaillante des
+roses, dans la pleur des deux cierges, Pierre sentait
+ prsent l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la
+pierre qui retombait jamais sur une famille teinte, sur
+un monde ananti.</p>
+
+<p>Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison,
+saluer donna Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se
+fit introduire dans la chambre voisine, o la princesse
+recevait. Il la trouva, vtue de noir, trs mince, trs
+droite, assise sur un fauteuil, d'o elle se levait un<a name="page_681" id="page_681"></a>
+instant, avec une dignit lente, pour rpondre au salut de
+chacune des personnes qui entraient. Et elle coutait les
+condolances, elle ne rpondait pas une parole, l'air
+rigide, victorieux de la douleur physique. Mais lui, qui
+avait appris la connatre, devinait au creusement des
+traits, aux yeux vides, la bouche amre, l'effroyable
+dsastre intrieur, tout ce qui s'tait croul en elle,
+sans espoir de rparation possible. Non seulement la race
+tait finie, mais encore son frre ne serait jamais pape,
+le pape qu'elle avait si longtemps cru faire par son dvouement,
+son renoncement de femme qui donnait son
+cerveau et son c&oelig;ur ce rve, ses soins, sa fortune, sa
+vie manque d'pouse et de mre. Au milieu de tant de
+ruines, c'tait peut-tre de cette ambition due qu'elle
+saignait davantage. Elle se leva pour le jeune prtre, son
+hte, comme elle se levait pour les autres personnes;
+mais elle arrivait mettre des nuances dans la faon dont
+elle quittait son sige, il sentit trs bien qu'il tait rest
+ ses yeux le petit prtre franais, l'infime serviteur
+attard dans la domesticit de Dieu, du moment qu'il
+n'avait pas mme su s'lever au titre de prlat. Un moment,
+lorsqu'elle se fut assise de nouveau, aprs avoir
+accueilli son compliment d'une lgre inclinaison de tte,
+il demeura debout, par politesse. Aucun bruit, pas un
+mot, ne troublait la paix morne de la pice. Quatre ou
+cinq dames, des visiteuses, taient cependant l, assises
+elles aussi, dans une immobilit dsole et muette.
+Mais ce qui le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal
+Sarno, un des vieux amis de la maison, avec son
+corps chtif, son paule gauche plus haute que la droite,
+affaiss, presque couch au fond d'un fauteuil, les paupires
+closes. Il s'y tait d'abord oubli, aprs les
+condolances qu'il apportait; puis, il venait de s'y
+endormir, envahi par le silence lourd, par la tideur
+touffante de l'air; et tout le monde respectait son sommeil.
+Rvait-il, en son assoupissement, cette carte de<a name="page_682" id="page_682"></a>
+la chrtient entire qu'il avait dans son crne bas,
+d'expression obtuse? Continuait-il, en son rve, derrire
+son masque blmi de vieux fonctionnaire, hbt par un
+demi-sicle de bureaucratie troite, sa terrible besogne
+de conqute, la terre soumise et gouverne du fond de
+son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de
+dames attendries et dfrentes se fixaient sur lui, on le
+grondait parfois doucement de trop travailler, on voyait
+l'excs de son gnie et de son zle dans ces somnolences
+qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre
+ne devait emporter de cette minence toute-puissante que
+cette dernire image, un vieillard puis, se reposant dans
+l'motion d'un deuil, dormant l comme un vieil enfant
+candide, sans qu'on pt savoir si c'tait l'imbcillit
+commenante ou la fatigue d'une nuit passe faire
+rgner Dieu sur quelque continent lointain.</p>
+
+<p>Deux dames partirent, trois autres arrivrent. Donna
+Serafina s'tait leve de son sige, avait salu, puis avait
+repris son attitude rigide, le buste droit, le visage dur et
+dsespr. Le cardinal Sarno dormait toujours. Alors,
+Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le c&oelig;ur
+battant grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme
+il passait dans la salle manger, pour se rendre au petit
+cabinet de travail o le cardinal Boccanera recevait, il se
+trouva en prsence de l'abb Paparelli, qui gardait la
+porte jalousement.</p>
+
+<p>Quand le caudataire l'eut flair, il sembla comprendre
+qu'il ne pouvait lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque
+cet intrus repartait le lendemain, battu et honteux, on
+n'avait rien en craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dsirez voir Son minence, bon, bon!... Tout
+ l'heure, attendez!</p>
+
+<p>Et, jugeant qu'il s'avanait trop prs de la porte, il le repoussa
+ l'autre bout de la pice, dans la crainte sans
+doute qu'il ne surprt un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Son minence est encore enferme avec Son minence<a name="page_683" id="page_683"></a>
+le cardinal Sanguinetti... Attendez, attendez l!</p>
+
+<p>En effet, Sanguinetti avait affect de rester trs longtemps
+ genoux, devant les deux corps, dans la salle du
+trne. Puis, il venait aussi de prolonger sa visite donna
+Serafina, pour bien marquer quelle part il prenait la
+dsolation de la famille. Et il tait, depuis plus de dix
+minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendt autre chose,
+par moments, au travers de la porte, que le murmure de
+leurs deux voix.</p>
+
+<p>Mais Pierre, en retrouvant l Paparelli, fut hant de
+nouveau par tout ce que don Vigilio lui avait cont. Il le
+regardait, si gros, si court, ballonn d'une mauvaise
+graisse, avec sa face molle que dformaient les rides,
+pareil, quarante ans, dans sa soutane malpropre, une
+trs vieille fille, dont le clibat aurait fait une outre demi
+dtendue. Et il s'tonnait. Comment le cardinal Boccanera,
+ce prince superbe, qui portait si haut la tte, dans la fiert
+indestructible de son nom, avait-il pu se laisser envahir
+et dominer par un tel tre, si cruellement affreux, suant
+ ce point la bassesse et le dgot? N'tait-ce pas justement
+cette dchance physique de la crature, cette profonde
+humilit morale, qui l'avaient frapp, troubl d'abord,
+puis sduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui
+lui manquaient? Cela souffletait sa propre beaut, son
+propre orgueil. Lui qui ne pouvait tre dform ainsi,
+qui ne parvenait pas vaincre son dsir de gloire, devait
+en tre arriv, par un effort de sa foi, jalouser cet infiniment
+laid et cet infiniment petit, l'admirer, le subir
+comme une force suprieure de pnitence, de ravalement
+humain, ouvrant toutes grandes les portes du ciel. Qui
+dira jamais l'ascendant que le monstre a sur le hros, que
+le saint couvert de vermine, devenu un objet d'horreur,
+prend sur les puissants de ce monde, dans leur pouvante
+de payer leurs joies terrestres des flammes ternelles? Et
+c'tait bien le lion mang par l'insecte, tant de force et
+d'clat dtruit par l'invisible. Ah! tre comme cette belle<a name="page_684" id="page_684"></a>
+me, si certaine du paradis, enferme pour son bien dans
+ce corps immonde, avoir la bienheureuse humilit de cette
+intelligence, de ce thologien remarquable qui se battait
+de verges tous les matins et qui consentait n'tre que le
+plus infime des domestiques!</p>
+
+<p>Debout, tass dans sa graisse livide, l'abb Paparelli
+surveillait Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au
+milieu des mille plis de sa face. Et celui-ci commenait
+ tre pris de malaise, en se demandant ce que les deux
+minences pouvaient bien se dire, enfermes si longtemps
+ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux
+hommes, si Boccanera souponnait, chez Sanguinetti,
+l'vque qui avait Santobono dans sa clientle! Quelle
+srnit d'audace, chez l'un, d'avoir os se prsenter, et
+quelle force d'me, chez l'autre, quel empire sur soi-mme,
+au nom de la sainte religion, d'viter le scandale, en se
+taisant, en acceptant la visite comme une simple marque
+d'estime et d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se
+dire? Combien cela aurait t passionnant de les voir en
+face l'un de l'autre, de les entendre changer les paroles
+diplomatiques qui convenaient une pareille entrevue,
+tandis que leurs mes grondaient de furieuse haine!</p>
+
+<p>Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti
+reparut, la face calme, pas plus rouge qu' l'habitude,
+dcolore mme un peu, et gardant la plus juste
+mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de montrer.
+Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, dcelaient
+sa joie d'tre dbarrass d'une corve fort lourde
+en somme. Il s'en allait, dans son espoir, comme l'unique
+pape dsormais possible.</p>
+
+<p>L'abb Paparelli s'tait prcipit.</p>
+
+<p>&mdash;Si Son minence veut bien me suivre... Je vais reconduire
+Son minence...</p>
+
+<p>Et, se tournant vers Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez entrer, maintenant.</p>
+
+<p>Pierre les regarda disparatre, l'un si humble, derrire<a name="page_685" id="page_685"></a>
+l'autre si triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au
+milieu du cabinet de travail, troit, meubl d'une simple
+table et de trois chaises, il aperut le cardinal Boccanera
+debout encore, dans l'attitude haute et noble, qu'il avait
+prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trne, redout,
+excr. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se
+croyait aussi le seul pape possible, celui que devait lire
+le conclave de demain.</p>
+
+<p>Mais, quand la porte fut referme, la vue de ce jeune
+prtre, son hte, qui avait assist la mort de ses deux
+chers enfants, endormis pour toujours dans la salle voisine,
+le cardinal fut repris d'une motion indicible, d'une
+faiblesse inattendue, o toute son nergie sombra. C'tait
+la revanche de son humanit, maintenant que son rival
+n'tait plus l pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil
+arbre tremblant sous la cogne, il s'affaissa sur une chaise,
+tout d'un coup suffoqu par de gros sanglots. Et, comme
+Pierre voulait, selon le crmonial, baiser l'meraude
+qu'il portait l'annulaire, il le releva, le fit asseoir
+immdiatement devant lui, en bgayant d'une voix entrecoupe:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon cher fils, prenez ce sige, attendez...
+Excusez-moi, laissez-moi un instant, j'ai le
+c&oelig;ur qui clate.</p>
+
+<p>Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se
+matriser, renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux
+encore, qu'il serrait sur ses joues et sur ses tempes.</p>
+
+<p>Des larmes montrent alors aux yeux de Pierre, revivant
+ son tour l'affreuse aventure, boulevers de voir
+pleurer ce grand vieillard, ce saint et ce prince d'ordinaire
+si hautain, si matre de lui, et qui n'tait plus l
+qu'un pauvre tre d'agonie et de souffrance, aussi perdu,
+aussi faible qu'un enfant. touffant lui-mme, il voulut
+pourtant prsenter ses condolances, il chercha par
+quelles bonnes paroles il apporterait quelque douceur
+ce dsespoir.<a name="page_686" id="page_686"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je supplie Votre minence de croire mon chagrin
+profond. J'ai t chez elle combl de bonts, j'ai
+tenu lui dire tout de suite combien cette perte irrparable...</p>
+
+<p>Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne dites rien, de grce, ne dites rien!</p>
+
+<p>Et un silence rgna, tandis qu'il pleurait toujours,
+secou par sa lutte, attendant de redevenir assez fort,
+pour se vaincre. Enfin, il dompta son frisson, il dgagea
+lentement sa face, peu peu apaise, redevenue celle
+d'un croyant fort de sa foi, soumis la volont de Dieu.
+Puisque Dieu s'tait refus faire un miracle, puisqu'il
+frappait si durement sa maison, il avait ses raisons
+sans doute, et lui, un de ses ministres, un des hauts
+dignitaires de sa cour terrestre, n'avait qu' s'incliner.</p>
+
+<p>Le silence se prolongea un moment encore. Puis,
+d'une voix qu'il avait russi rendre naturelle et obligeante:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher
+fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre cong
+de Votre minence, en la remerciant une fois encore
+de sa bienveillance inpuisable.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez su que la congrgation de l'Index
+avait condamn votre livre, comme cela tait invitable?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'tre reu par Sa Saintet,
+et c'est devant elle que je me suis soumis et que j'ai
+rprouv mon &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Une flamme commena remonter aux yeux humides
+du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi,
+mon cher fils! Ce n'tait que votre devoir strict de
+prtre, mais il y en a tant de nos jours qui ne font pas
+mme leur devoir!... Comme membre de la congrgation,
+j'ai tenu la parole que je vous avais donne, de lire<a name="page_687" id="page_687"></a>
+votre livre, d'en tudier soigneusement surtout les pages
+vises par l'accusation. Et si, ensuite, je suis rest neutre,
+si j'ai affect de me dsintresser de l'affaire, jusqu'
+manquer la sance o elle a t juge, ce n'a t que
+pour faire plaisir ma pauvre chre nice, qui vous
+aimait, qui vous dfendait prs de moi...</p>
+
+<p>Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il
+allait dfaillir encore, s'il voquait le souvenir de Benedetta,
+l'adore, la regrette. Aussi fut-ce avec une pret
+batailleuse qu'il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel livre excrable, mon cher fils, permettez-moi
+de le dire! Vous m'aviez affirm que vous tiez respectueux
+du dogme, et je me demande encore par quelle
+aberration vous aviez pu tomber dans un aveuglement
+tel, que la conscience mme de votre crime vous chappait.
+Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'&oelig;uvre
+entire est la ngation mme de toute notre sainte religion...
+Vous n'aviez donc pas senti qu'en demandant une
+religion nouvelle, c'tait condamner absolument l'ancienne,
+la seule vraie, la seule bonne, la seule ternelle.
+Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel
+des poisons, un de ces livres infmes qu'on brlait autrefois
+par la main du bourreau, qu'on laisse forcment circuler
+de nos jours, aprs l'avoir interdit et dsign par
+l mme aux curiosits perverses, ce qui explique la
+pourriture contagieuse du sicle... Ah! que j'ai bien
+reconnu l les ides de notre distingu et potique parent,
+ce cher vicomte Philibert de la Choue! Un homme
+de lettres, oui! un homme de lettres! De la littrature,
+rien que de la littrature! Je prie Dieu de lui pardonner,
+car il ne sait srement pas ce qu'il fait ni o il va, avec
+son christianisme d'lgie pour les ouvriers beaux parleurs
+et pour les jeunes gens des deux sexes dont la
+science a rendu l'me vague. Et je ne garde ma colre
+que contre Son minence le cardinal Bergerot, car
+celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites<a name="page_688" id="page_688"></a>
+rien, ne le dfendez pas. Il est la rvolution dans l'glise,
+il est contre Dieu!</p>
+
+<p>En effet, Pierre, bien qu'il se ft promis de ne pas
+rpondre, de ne pas discuter, avait laiss chapper un
+geste de protestation, devant cette furieuse attaque contre
+l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait le plus au
+monde. D'ailleurs, il cda, il s'inclina de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement
+Boccanera, oui! mon horreur de tout ce songe creux
+d'une religion nouvelle! de cet appel aux plus laides passions
+qui soulve les pauvres contre les riches, en leur
+annonant je ne sais quel partage, quelle communaut
+aujourd'hui impossible! de cette basse flatterie au menu
+peuple qui lui promet, sans pouvoir jamais les lui donner,
+une galit et une justice, qui vient de Dieu seul,
+que Dieu seul pourra faire rgner enfin, au jour marqu
+par sa toute-puissance! de cette charit intresse dont
+on abuse contre le ciel lui-mme, pour l'accuser d'iniquit
+et d'indiffrence, de cette charit larmoyante et
+amollissante, indigne des c&oelig;urs solides et forts, comme
+si la souffrance humaine n'tait pas ncessaire au salut,
+comme si nous ne devenions pas plus grands, plus purs,
+plus prs de l'infini bonheur, mesure que nous souffrons
+davantage!</p>
+
+<p>Il s'exaltait, il tait saignant et superbe. C'tait son
+deuil, sa blessure au c&oelig;ur qui l'exasprait ainsi, le coup
+de massue qui l'avait abattu un moment, et sous lequel il
+se relevait, si provocant contre la douleur, si entt
+dans son ide stoque d'un Dieu omnipotent, matre
+des hommes, rservant sa flicit aux seuls lus de son
+choix.</p>
+
+<p>De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit
+plus doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert,
+et vous y voil de retour, puisque vous vous tes repenti.
+Vous ne sauriez croire combien j'en suis heureux.<a name="page_689" id="page_689"></a></p>
+
+<p>A son tour, Pierre s'effora de se montrer conciliant,
+afin de ne pas ulcrer davantage cette me violente et
+endolorie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre minence peut tre certaine que je tcherai
+de n'oublier aucune de ses bonnes paroles, pas plus
+que je n'oublierai le paternel accueil de Sa Saintet
+Lon XIII.</p>
+
+<p>Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation.
+Ce ne furent tout d'abord que des paroles sourdes,
+retenues demi, comme s'il se dbattait pour ne pas interroger
+directement le jeune prtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vous avez vu Sa Saintet, vous avez caus
+avec elle, et elle a d vous dire, n'est-ce pas? comme
+ tous les trangers qui vont la saluer, qu'elle voulait
+la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois plus que
+dans les occasions invitables, voici plus d'un an que je
+n'ai pas t admis en audience particulire.</p>
+
+<p>Cette preuve publique de dfaveur, cette lutte sourde
+qui, de mme qu'au temps de Pie IX, heurtait le Saint-Pre
+et le camerlingue, emplissait d'amertume ce dernier.
+Il lui fut impossible de se contenir, il parla, en se
+disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un
+homme sr, qui d'ailleurs partait le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux
+mots, si souvent vides de vraie sagesse et de courage...
+La vrit terrible, c'est que les dix-huit annes de concessions
+de Lon XIII ont tout branl dans l'glise, et
+que, s'il rgnait longtemps encore, le catholicisme croulerait,
+tomberait en poudre, ainsi qu'un difice dont on
+a sap les colonnes.</p>
+
+<p>Pierre, trs intress, ne put s'empcher de soulever
+des objections, pour s'instruire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne s'est-il pas montr trs prudent, n'a-t-il pas
+mis le dogme l'cart, dans une forteresse inexpugnable?
+En somme, s'il parat avoir cd en beaucoup de points,
+a n'a jamais t que dans la forme.<a name="page_690" id="page_690"></a></p>
+
+<p>&mdash;La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion
+croissante, il vous a dit comme aux autres qu'intraitable
+sur le fond, il cdait volontiers sur la forme. Parole
+dplorable, diplomatie quivoque, quand elle n'est pas
+une simple et basse hypocrisie! Mon me se soulve
+cet opportunisme, ce jsuitisme qui ruse avec le sicle,
+qui est fait seulement pour jeter le doute parmi les
+croyants, le dsarroi du sauve-qui-peut, cause prochaine
+des irrmdiables dfaites! Une lchet, la pire des lchets,
+l'abandon de ses armes afin d'tre plus prompt la
+retraite, la honte d'tre soi tout entier, le masque accept
+dans l'espoir de tromper le monde, de pntrer chez
+l'ennemi et de le rduire par la tratrise! Non, non! la
+forme est tout, dans une religion traditionnelle, immuable,
+qui depuis dix-huit cents ans a t, qui est encore,
+qui restera jusqu' la fin des ges la loi mme de
+Dieu!</p>
+
+<p>Il ne put rester assis, il se leva, se mit marcher au
+travers de l'troite pice, qu'il semblait emplir de sa
+haute taille. Et c'tait tout le rgne, toute la politique de
+Lon XIII qu'il discutait, qu'il condamnait violemment.</p>
+
+<p>&mdash;L'unit, la fameuse unit qu'on lui fait une gloire
+si grande de vouloir rtablir dans l'glise, ce n'est l
+que l'ambition furieuse, et aveugle d'un conqurant qui
+largit son empire, sans se demander si les nouveaux
+peuples soumis ne vont pas dsorganiser son ancien
+peuple, jusque-l fidle, l'adultrer, lui apporter la contagion
+de toutes les erreurs. Et, si les schismatiques
+d'Orient, si les schismatiques des autres pays, en rentrant
+dans l'glise catholique, la transforment fatalement,
+ ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une
+glise nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'tre que ce
+qu'on est, mais tre solidement... De mme, n'est-ce pas
+ la fois un danger et une honte, cette prtendue alliance
+avec la dmocratie, cette politique que suffit condamner
+l'esprit sculaire de la papaut? La monarchie est de<a name="page_691" id="page_691"></a>
+droit divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser
+avec la Rvolution, rver ce dnouement monstrueux
+d'utiliser la dmence des hommes, pour mieux rtablir
+sur eux son pouvoir. Toute rpublique est un tat d'anarchie,
+et c'est ds lors la plus criminelle des fautes, c'est
+branler jamais l'ide d'autorit, d'ordre, de religion
+mme, que de reconnatre la lgitimit d'une rpublique,
+dans l'unique but de caresser le rve d'une conciliation
+impossible... Aussi voyez ce qu'il a fait du pouvoir temporel.
+Il le rclame bien encore, il affecte de rester
+intransigeant sur cette question de la reddition de Rome.
+Mais, en ralit, est-ce qu'il n'en a pas consomm la
+perte, est-ce qu'il n'y a pas renonc dfinitivement, puisqu'il
+reconnat que les peuples ont le droit de disposer
+d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre comme
+les btes libres, au fond des forts?</p>
+
+<p>Brusquement, il s'arrta, leva les deux bras au ciel,
+dans un lan de sainte colre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanit,
+par son besoin du succs, aura t la ruine de l'glise!
+cet homme qui n'a cess de tout corrompre, de tout dissoudre,
+de tout mietter, afin de rgner sur le monde
+qu'il croit reconqurir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant,
+pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappel
+vous?</p>
+
+<p>Et cet appel la mort prenait un accent si sincre, il y
+avait l une haine grandie par un si rel dsir de sauver
+Dieu en pril ici-bas, que Pierre fut travers lui aussi
+d'un grand frisson. Maintenant, il le voyait, ce cardinal
+Boccanera, qui hassait religieusement, passionnment
+Lon XIII, il le voyait guettant depuis des annes dj,
+du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort
+officielle qu'il avait la charge de constater, titre de camerlingue.
+Comme il devait l'attendre, comme il souhaitait
+avec une impatience fbrile l'heure bienheureuse o
+il irait, arm du petit marteau d'argent, taper les trois<a name="page_692" id="page_692"></a>
+coups symboliques sur le crne de Lon XIII glac, rigide,
+tendu sur son lit, entour de sa cour pontificale!
+Ah! taper enfin ce mur du cerveau, pour tre bien certain
+que rien ne rpondait plus, qu'il n'y avait plus rien
+l dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces trois
+appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et,
+le cadavre ne rpondant pas, le camerlingue se tournerait
+aprs avoir patient quelques secondes, puis il
+dirait: Le pape est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au
+prsent, la conciliation est une arme de l'poque, c'est
+pour vaincre coup sr que le Saint-Pre consent cder
+sur les questions de forme.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera.
+Jamais l'glise n'a eu la victoire qu'en s'obstinant dans
+son intgralit, dans l'ternit immuable de son essence
+divine. Et il est certain que, le jour o elle laisserait
+toucher une seule pierre de son difice, elle croulerait...
+Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a pass, au
+temps du concile de Trente. La Rforme venait de
+l'branler d'une faon profonde, le relchement de la
+discipline et des m&oelig;urs s'aggravait partout, c'tait un flot
+montant de nouveauts, d'ides souffles par l'esprit du
+mal, de projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme,
+lch en pleine licence. Et, dans le concile mme, bien
+des membres taient troubls, gangrens, prts voter les
+modifications les plus folles, tout un vritable schisme
+s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, cette poque critique,
+sous la menace d'un si grand pril, le catholicisme
+a t sauv du dsastre, c'est que la majorit, claire par
+Dieu, a maintenu le vieil difice intact, c'est qu'elle a eu
+le divin enttement de s'enfermer dans le dogme troit,
+c'est qu'elle n'a rien concd, rien, rien! ni sur le fond,
+ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la situation n'est
+pas pire qu' l'poque du concile de Trente. Mettons
+qu'elle soit la mme, et dites-moi s'il n'est pas plus<a name="page_693" id="page_693"></a>
+noble, plus courageux et plus sr pour l'glise d'avoir
+comme autrefois la bravoure de dire hautement ce qu'elle
+est, ce qu'elle a t, ce qu'elle sera. Il n'y a de salut pour
+elle que dans sa souverainet totale, indiscutable; et,
+puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est
+la tuer que de vouloir la concilier avec le sicle.</p>
+
+<p>Il se remit marcher, de son pas songeur et puissant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! pas un accommodement, pas un abandon,
+pas une faiblesse! Le mur d'airain qui barre la route, la
+borne de granit qui limite un monde!... Je vous l'ai dj
+dit, le jour de votre arrive, mon cher fils. Vouloir accommoder
+le catholicisme aux temps nouveaux, c'est
+hter sa fin, s'il est vraiment menac d'une mort prochaine,
+comme les athes le prtendent. Et il mourrait
+bassement, honteusement, au lieu de mourir debout,
+digne et fier, dans sa vieille royaut glorieuse... Ah!
+mourir debout, sans rien renier de son pass, en bravant
+l'avenir, en confessant sa foi entire!</p>
+
+<p>Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir
+encore, sans peur devant l'anantissement final, avec un
+geste de hros qui dfiait les sicles futurs. La foi lui
+avait donn la paix sereine, cette paix que l'explication
+de l'inconnu par le divin apporte l'esprit, dont elle satisfait
+pleinement le besoin de certitude, en le remplissant.
+Il croyait, il savait, il tait sans doute et sans peur sur le
+lendemain de la mort. Mais une mlancolie hautaine
+avait pass dans sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu peut tout, mme dtruire son &oelig;uvre, s'il la
+trouve mauvaise. Tout croulerait demain, la sainte glise
+disparatrait au milieu des ruines, les sanctuaires les plus
+vnrs s'effondreraient sous la chute des astres, qu'il
+faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, aprs
+avoir cr le monde, l'anantirait ainsi, pour sa gloire...
+Et j'attends, je me soumets d'avance sa volont, qui
+seule peut se produire, car rien n'arrive sans qu'il le
+veuille. Si vraiment les temples sont branls, si le catholicisme<a name="page_694" id="page_694"></a>
+doit demain tomber en poudre, je serai l pour
+tre le ministre de la mort, comme j'ai t le ministre de
+la vie... Mme, je le confesse, il est certain qu'il y a des
+heures o des signes terribles me frappent. Peut-tre en
+effet la fin des temps est-elle proche et allons-nous
+assister cet croulement du vieux monde dont on nous
+menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroys,
+comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes
+de la terre; et n'ai-je pas senti le souffle de l'abme, o
+tout va sombrer, depuis que ma maison, pour des fautes
+que j'ignore, est frappe de ce deuil affreux, qui la jette
+au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, jamais!</p>
+
+<p>L, dans la pice voisine, il voquait les deux chers
+morts, qui ne cessaient d'tre prsents. Des sanglots
+remontaient sa gorge, ses mains tremblaient, son grand
+corps tait agit d'une dernire rvolte de douleur, sous
+l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se ft permis
+de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race,
+de commencer ainsi par le plus grand, par le plus fidle,
+ce devait tre que le monde tait dfinitivement condamn.
+La fin de sa maison, n'tait-ce pas la fin prochaine de
+tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de
+prtre, il trouva un cri de suprme rsignation.</p>
+
+<p>&mdash;O Dieu puissant, que votre volont soit donc faite!
+Que tout meure, que tout croule, que tout retourne la
+nuit du chaos! Je resterai debout dans ce palais en ruine,
+j'attendrai d'y tre enseveli sous les dcombres. Et, si
+votre volont m'appelle tre le fossoyeur auguste de
+votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais
+rien d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la
+maintiendrai debout comme moi, aussi fire, aussi intraitable
+qu'au temps de sa toute-puissance. Je l'affirmerai
+avec la mme obstination vaillante, sans rien abandonner
+ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, le jour
+venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la
+terre plutt que de rien cder d'elle, la gardant entre mes<a name="page_695" id="page_695"></a>
+bras glacs pour la rendre votre inconnu, telle que
+vous l'avez donne en garde votre glise... O Dieu puissant,
+souverain Matre, disposez de moi, faites de moi, si
+cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de
+la mort du monde!</p>
+
+<p>Saisi, Pierre frmissait de peur et d'admiration devant
+cette extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape
+menant les funrailles du catholicisme. Il comprenait que
+Boccanera avait d parfois faire ce rve, il le voyait, dans
+son Vatican, dans son Saint-Pierre qu'ventrait la foudre,
+debout, seul au travers des salles immenses, que sa cour
+pontificale, terrifie et lche, avait abandonnes. Lentement,
+vtu de sa soutane blanche, portant ainsi en blanc
+le deuil de l'glise, il descendait une fois encore jusqu'au
+sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps,
+tombt, crasant la terre. Trois fois, il redressait le grand
+Crucifix, que les convulsions suprmes du sol avaient
+renvers. Puis, lorsque le craquement final fendait les
+marbres, il le saisissait d'une treinte, il s'anantissait
+avec lui, sous l'effondrement des votes. Et rien n'tait
+d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.</p>
+
+<p>D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans
+faiblesse, invincible et droit quand mme dans sa haute
+taille, donna cong Pierre, qui, cdant sa passion de
+la beaut et de la vrit, trouvant que lui seul tait grand,
+que lui seul avait raison, lui baisa la main.</p>
+
+<p>Ce fut le soir, dans la salle du trne, quand les visites
+cessrent, la nuit tombe, qu'on ferma les portes et
+qu'on procda la mise en bire. Les messes venaient de
+finir, les sonnettes de l'lvation ne tintaient plus, le
+balbutiement des paroles latines se taisait, aprs avoir
+bourdonn aux oreilles des deux chers enfants morts pendant
+douze heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence,
+il ne restait que le parfum violent des roses, que l'odeur
+chaude des deux cierges de cire. Comme ceux-ci n'clairaient
+gure la vaste salle, on avait apport des lampes,<a name="page_696" id="page_696"></a>
+que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des
+torches. Selon l'usage, tous les domestiques de la maison
+taient l, pour dire un dernier adieu aux matres, qu'on
+allait coucher jamais dans la mort.</p>
+
+<p>Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin,
+se donnait beaucoup de peine, pour veiller aux mille dtails,
+venait de courir encore, dsespr de ne pas voir
+arriver le triple cercueil. Enfin, des domestiques le montrent,
+on put commencer. Le cardinal et donna Serafina
+se tenaient cte cte, prs du lit. Pierre tait l galement,
+ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit
+coudre les deux amants dans le mme suaire, une large
+pice de soie blanche, o ils semblrent vtus de la mme
+robe de marie, la robe gaie et pure de leur union. Puis,
+deux domestiques s'avancrent, aidrent Pierre et don
+Vigilio, les coucher dans le premier cercueil, de bois
+de sapin, capitonn de satin rose. Il n'tait gure plus
+large que les cercueils ordinaires, tellement les deux
+amants taient jeunes, d'une lgance mince, et tellement
+leur treinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un seul corps.
+Quand ils y furent allongs, ils y continurent leur ternel
+sommeil, la tte demi noye parmi leurs chevelures
+odorantes qui se mlaient. Et, quand cette premire bire
+se trouva enferme dans la seconde, de plomb, puis dans
+la troisime, de chne, quand les trois couvercles eurent
+t souds et visss, on continua voir les faces des deux
+amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une paisse glace,
+pratique, selon la mode romaine, dans les trois bires.
+Et, jamais spars des vivants, seuls au fond de ce
+triple cercueil, ils se souriaient toujours, ils se regardaient
+toujours, de leurs yeux obstinment ouverts, ayant
+l'ternit pour puiser leur amour infini.<a name="page_697" id="page_697"></a></p>
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+<p>Le lendemain, au retour du cimetire, aprs l'enterrement.
+Pierre djeuna seul dans sa chambre, en se rservant
+de prendre, l'aprs-midi, cong du cardinal et de
+donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il partait par le
+train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus,
+il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une
+visite dernire au vieil Orlando, le hros de l'indpendance,
+auquel il avait fait la formelle promesse de ne
+point retourner Paris, sans venir causer longuement.
+Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre qui le
+conduisit rue du Vingt-Septembre.</p>
+
+<p>Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidit
+noyait la ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait
+cess, mais le ciel restait sombre, et les grands palais
+neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce morne ciel
+de dcembre, avaient des faades livides, d'une mlancolie
+interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs
+rangs rguliers de fentres qui n'en finissaient pas. Le
+Ministre des Finances surtout, ce colossal entassement
+de maonnerie et de sculptures, prenait une apparence
+de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps
+exsangue, dont la vie s'tait retire. La pluie avait
+adouci l'air, il faisait presque chaud, une tideur
+moite de fivre.</p>
+
+<p>Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut
+surpris de se rencontrer avec quatre ou cinq messieurs,
+en train de retirer leurs paletots; et un serviteur lui dit<a name="page_698" id="page_698"></a>
+que monsieur le comte avait une runion avec des entrepreneurs.
+Puisque monsieur l'abb venait voir le pre de
+monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu' monter au
+troisime tage. La petite porte, droite sur le palier.</p>
+
+<p>Mais, au premier tage, Pierre se trouva brusquement
+face face avec Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et
+il remarqua qu'il devenait, en le reconnaissant, d'une
+pleur affreuse. Depuis l'pouvantable drame, ils ne
+s'taient pas revus. Aussi le prtre comprit-il quel trouble
+sa prsence veillait chez cet homme, quel souvenir importun
+de complicit morale, quelle mortelle inquitude
+d'avoir t devin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez me voir, vous avez quelque chose me
+dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je pars, je viens faire mes adieux votre pre.</p>
+
+<p>La pleur de Prada s'accrut, un frmissement agita
+toute sa face.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est pour mon pre... Il est un peu souffrant,
+mnagez-le.</p>
+
+<p>Et son angoisse confessait clairement, malgr lui,
+tout ce qu'il redoutait, une parole imprudente, peut-tre
+mme une mission dernire, la maldiction de cet
+homme et de cette femme qu'il avait tus. Srement, son
+pre en serait mort, lui aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec
+vous! Ces messieurs sont l qui m'attendent... Mon Dieu!
+que je suis contrari! Ds que je vais le pouvoir, je vous
+rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!</p>
+
+<p>Ne sachant comment l'arrter, il fallait bien qu'il le
+laisst se trouver seul avec son pre, pendant que lui-mme
+restait l, clou par ses affaires d'argent, qui priclitaient.
+Mais de quels yeux de dtresse il le regarda
+monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son
+pre, le seul amour vritable, la grande passion pure et
+fidle de sa vie!</p>
+
+<p>&mdash;Ne le faites pas trop parler, gayez-le, n'est-ce pas?<a name="page_699" id="page_699"></a></p>
+
+<p>En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si
+dvou son matre, qui vint ouvrir, mais un tout jeune
+homme que Pierre ne remarqua point d'abord. Et ce dernier
+retrouva la petite chambre toute nue, toute blanche,
+tapisse simplement d'un papier clair, fleurettes bleues,
+avec son pauvre lit de fer derrire un paravent, ses
+quatre planches contre un mur, servant de bibliothque,
+sa table de bois noir et ses deux chaises de paille, pour
+tout mobilier. Et, par la fentre large et claire, sans
+rideaux, c'tait le mme admirable panorama de Rome,
+toute Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une
+Rome crase, ce jour-l, sous un ciel de plomb, envahie
+d'une ombre de morne tristesse. Mais le vieil Orlando,
+lui, n'avait pas chang, avec sa tte superbe de vieux lion
+blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, tincelant
+encore des passions qui avaient grond dans cette
+me de feu. Pierre le retrouvait sur le mme fauteuil,
+prs de la mme table, encombre par les mmes journaux,
+les jambes enveloppes, ensevelies dans la mme
+couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent
+immobilis l dans une gaine de pierre, ce point qu'
+des mois, des annes de distance, on tait sr de l'y
+revoir sans nul changement possible, avec son buste
+vivant, sa face qui clatait de force et d'intelligence.</p>
+
+<p>Cependant, par cette journe grise, il paraissait abattu,
+le visage assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis
+trois jours, je songe vous, je vis les atroces jours
+que vous avez d vivre, dans ce tragique palais Boccanera.
+Mon Dieu! quel pouvantable deuil! J'en ai le c&oelig;ur retourn,
+ces journaux viennent encore de me bouleverser
+l'me, avec les nouveaux dtails qu'ils donnent.</p>
+
+<p>Il indiquait les journaux pars sur la table. Puis, il
+carta d'un geste la sombre histoire, cette figure de Benedetta
+morte, qui le hantait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, et vous?<a name="page_700" id="page_700"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans
+serrer vos mains vaillantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez? mais votre livre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon livre... J'ai t reu par le Saint-Pre, je me
+suis soumis, j'ai rprouv mon livre.</p>
+
+<p>Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence,
+pendant lequel leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce
+qu'il y avait dire. Et ni l'un ni l'autre ne sentit la ncessit
+d'une explication plus longue. Le vieillard conclut
+simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, votre livre tait une chimre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une chimre, un enfantillage, et je l'ai condamn
+moi-mme, au nom de la vrit et de la raison.</p>
+
+<p>Un sourire reparut sur les lvres douloureuses du hros
+foudroy.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez
+maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir
+sans avoir avec vous la bonne et franche conversation
+que nous nous sommes promise.</p>
+
+<p>Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il
+parut se rappeler le jeune homme qui tait all ouvrir la
+porte, puis qui avait repris modestement sa place, sur
+une chaise, l'cart, prs de la fentre. C'tait presque
+un enfant, vingt ans peine, imberbe encore, d'une
+beaut blonde comme il en fleurit parfois Naples, avec
+de longs cheveux boucls, un teint de lis, une bouche de
+rose, des yeux surtout d'une langueur rveuse et d'une
+infinie douceur. Et le vieillard le prsenta paternellement:
+Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses vieux
+camarades de guerre, l'pique Mascara des Mille, qui
+tait mort en hros, le corps trou de cent blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en
+souriant. Imaginez-vous que ce gaillard-l, avec son air
+de fille, donne dans les ides nouvelles! Il est anarchiste,
+des trois ou quatre douzaines d'anarchistes que nous<a name="page_701" id="page_701"></a>
+comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui n'a plus
+que sa mre, qui la soutient, grce au maigre emploi qu'il
+occupe et d'o il va se faire chasser, un de ces beaux
+malins... Voyons, voyons, mon enfant, il faut que tu me
+promettes d'tre raisonnable.</p>
+
+<p>Alors, Angiolo, dont les vtements uss et propres
+disaient en effet la misre dcente, rpondit d'une voix
+grave, musicale:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les
+autres qui ne le sont pas. Quand tous les hommes seront
+raisonnables, voudront la vrit et la justice, le monde
+sera heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous croyez qu'il cdera! cria Orlando. Ah!
+mon pauvre enfant, la justice, la vrit, demande monsieur
+l'abb si l'on sait jamais o elles sont. Enfin, il faut
+te laisser le temps de vivre, de voir et de comprendre!</p>
+
+<p>Et, sans plus s'occuper de lui, il revint Pierre. Mais
+Angiolo resta dans son coin, l'air trs sage, les yeux
+ardemment fixs sur les interlocuteurs, les oreilles ouvertes
+et frmissantes, ne perdant pas une de leurs paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment,
+que vos ides changeraient et que la connaissance
+de Rome vous amnerait des opinions plus exactes,
+beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j'aurais
+tch de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais dout que
+vous retireriez votre livre, de votre plein gr, comme
+une erreur fcheuse, ds que les choses et les hommes
+vous auraient renseign sur le Vatican... Mais, n'est-ce
+pas? mettons le Vatican de ct, il n'y a l rien faire,
+qu' le laisser crouler, dans sa ruine lente et invitable.
+Ce qui m'intresse, moi, ce qui me passionne encore,
+c'est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement
+conquise, si fivreusement ressuscite, que vous traitiez
+en quantit ngligeable, et que vous avez vue, et dont
+nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant
+que vous la connaissez.<a name="page_702" id="page_702"></a></p>
+
+<p>Tout de suite, il concda beaucoup, avoua les fautes
+commises, reconnut l'tat dplorable des finances, les
+difficults graves de toutes sortes, en homme d'intelligence
+et de bon sens, qui, clou par la paralysie, loin de
+la lutte, avait les journes entires pour rflchir et s'inquiter.
+Ah! sa conqute, son Italie adore, pour laquelle
+il aurait voulu donner encore le sang de ses veines,
+ quelles inquitudes mortelles, quelles indicibles souffrances
+elle tait de nouveau tombe! Ils avaient pch
+par un lgitime orgueil, ils taient alls trop vite en
+voulant improviser un grand peuple, en rvant de faire
+de l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un
+simple coup de baguette. Et de l cette folie des quartiers
+neufs, cette spculation dmente sur les terrains et sur
+les constructions, qui avait mis la nation deux doigts de
+la banqueroute.</p>
+
+<p>Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule
+ laquelle il en tait arriv, aprs ses courses et ses
+tudes dans Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fivre, cette cure de la premire heure,
+cette dbcle financire, ce n'est rien encore. Toutes les
+plaies d'argent se rparent. Mais le grave est que votre
+Italie reste faire... Plus d'aristocratie, pas encore de
+peuple, et une bourgeoisie ne d'hier, dvorante, en
+train de manger en herbe la riche moisson future.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tte
+de vieux lion, dsormais impuissant. Cette duret nette
+de la formule le frappait au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi
+mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont l, vidents
+aux yeux de tous?... Cette bourgeoisie, mon Dieu!
+cette classe moyenne, dont je vous avais dj parl, si
+affame de places, d'emplois, de distinctions, de panache,
+et si avare avec cela, si mfiante pour son argent, qu'elle
+place dans les banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture,
+dans l'industrie ou dans le commerce, dvore<a name="page_703" id="page_703"></a>
+du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente
+au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son dgot
+du travail, son mpris du peuple, sa passion unique de
+vivre petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir
+ une administration quelconque... Et cette aristocratie
+qui se meurt, ce patriciat dcouronn, ruin, tomb
+l'abtardissement des races finissantes, le plus grand
+nombre rduits la misre, les autres, les rares qui ont
+gard leur argent, crass sous les impts trop lourds,
+n'ayant plus que des fortunes mortes, incapables de
+renouvellement, diminues par les continuels partages,
+destines bientt disparatre, avec les princes eux-mmes,
+dans l'croulement des vieux palais, devenus
+inutiles... Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant
+souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitu
+ sa souffrance, qu'il ne parat seulement pas concevoir
+l'ide d'en sortir, aveugle et sourd, poussant les choses
+jusqu' regretter peut-tre l'ancienne servitude, d'un
+accablement stupide de bte sur son fumier, d'une ignorance
+totale, l'abominable ignorance qui est l'unique
+cause de sa misre, sans espoir, sans lendemain, sans
+cette consolation de comprendre que cette Italie, cette
+Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons
+conquises et que nous tchons de les ressusciter, dans
+leur ancienne gloire... Oui, oui, plus d'aristocratie, pas
+encore de peuple, et une bourgeoisie si inquitante! Comment
+ne pas cder parfois aux terreurs des pessimistes,
+de ceux qui prtendent que tous nos malheurs ne sont
+rien encore, que nous allons des catastrophes bien plus
+terribles, comme si nous n'en tions qu'aux premiers
+symptmes de la fin de notre race, prcurseurs de
+l'anantissement final!</p>
+
+<p>Il avait lev vers la fentre, vers la lumire, ses deux
+grands bras frmissants, et Pierre, trs mu, se rappela
+ce geste de dtresse suppliante, qu'il avait vu faire la
+veille au cardinal Boccanera, dans son appel la puissance<a name="page_704" id="page_704"></a>
+divine. Tous deux, si opposs de croyance, avaient
+la mme grandeur dsespre et farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons
+pourtant voulu que les seules choses logiques et invitables.
+Cette Rome, avec son pass de splendeur et de
+domination, qui pse si lourdement sur nous, nous ne
+pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle
+seule tait le lien, le symbole vivant de notre unit, en
+mme temps que la promesse d'ternit, le renouveau de
+notre grand rve de rsurrection et de gloire.</p>
+
+<p>Il continua, il reconnut toutes les conditions dsastreuses
+de Rome capitale. Une ville de simple dcor, au
+sol puis, reste l'cart de la vie moderne, une ville
+malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement
+envahie par la mort, au milieu du dsert strile
+de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres
+villes qui la jalousent: Florence, devenue si indiffrente,
+si sceptique pourtant, d'une humeur d'insouciance
+heureuse, inexplicable aprs les passions frntiques, les
+flots de sang de son histoire; Naples, qui son clair
+soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait
+si l'on doit plaindre de son ignorance et de sa misre,
+puisqu'il parat en jouir si paresseusement; Venise, rsigne
+ n'tre plus qu'une merveille de l'art ancien, qu'on
+devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte,
+endormie dans le faste et la souverainet de ses annales;
+Gnes, toute son commerce, active et bruyante, une des
+dernires reines de cette Mditerrane, de ce lac aujourd'hui
+infime qui a t la mer opulente, le centre o roulaient
+les richesses du monde; Turin et Milan surtout,
+les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernises,
+que les touristes les ddaignent comme n'tant
+pas des villes italiennes, toutes deux sauves du sommeil
+des ruines, entres dans l'volution occidentale qui prpare
+le prochain sicle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il
+donc la laisser crouler, telle qu'un muse poussireux,<a name="page_705" id="page_705"></a>
+pour le plaisir des mes artistes, comme sont en train de
+crouler ses petites villes de la Grande-Grce, de l'Ombrie
+et de la Toscane, pareilles ces bibelots exquis qu'on
+n'ose faire rparer, de crainte d'en gter le caractre?
+Ou la mort prochaine, invitable, ou la pioche des dmolisseurs,
+les murs branlants jets par terre, des villes de
+travail, de science, de sant cres partout, enfin une
+Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite
+pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l'humanit!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi dsesprer? reprit-il avec force.
+Rome a beau tre lourde nos paules, elle n'en est pas
+moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes,
+nous y resterons, en attendant les vnements... D'ailleurs,
+si la population a cess de s'y accrotre, elle y reste
+stationnaire, quatre cent mille mes environ, et le flot
+ascendant peut parfaitement reprendre, le jour o disparatraient
+les causes qui l'ont arrt. Nous avons eu le
+tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un
+Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques,
+ethniques mme semblent jusqu' prsent s'y opposer;
+mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire
+l'esprance, la foi que nous avons dans le sang qui
+coule en nos veines, ce sang des anciens conqurants du
+monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec
+mes deux jambes mortes, foudroy, ananti, il est des
+heures o ma folie me reprend, o je crois Rome
+comme ma mre, invincible, immortelle, o j'attends
+les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler
+ces douloureux quartiers neufs que vous avez visits,
+vides et croulants dj. Certainement, ils viendront.
+Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous verrez, vous verrez,
+tout se peuplera, il faudra btir encore... Et puis,
+franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possde
+la Lombardie? Notre Midi lui-mme n'est-il pas d'une
+richesse inpuisable? Laissez la paix se faire, le Midi se<a name="page_706" id="page_706"></a>
+fondre avec le Nord, toute une gnration de travailleurs
+grandir; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien
+qu'un jour la grande moisson attendue pousse et mrisse
+au brlant soleil!</p>
+
+<p>L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse
+enflammait ses yeux. Pierre souriait, tait gagn;
+et, quand il put parler, il dit son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut reprendre le problme par le bas, par le
+peuple. Il faut faire des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse
+de le rpter, il faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent
+d'est ait emport ailleurs, loin de notre vieille terre, la
+semence humaine, la semence des peuples vigoureux et
+puissants. Notre peuple, comme le vtre, en France,
+n'est pas un rservoir d'hommes et d'argent, o l'on
+puise mains pleines. C'est ce rservoir inpuisable que
+je voudrais voir se crer chez nous. Et c'est donc par en
+bas qu'il faut agir, oui! des coles partout, l'ignorance
+pourchasse, la brutalit et la paresse combattues coups
+de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant
+le peuple travailleur dont nous avons besoin, si
+nous ne voulons pas disparatre du concert des grandes
+nations. Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaill
+en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisime
+gloire, si ce n'est pour la dmocratie de demain?
+et comme on s'explique que tout s'y effondre, que rien
+n'y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette
+dmocratie y est radicalement absente!... Oui, oui! la
+solution du problme n'est pas ailleurs, faire un peuple,
+faire une dmocratie italienne!</p>
+
+<p>Pierre s'tait calm, inquiet, n'osant dire qu'une nation
+ne se modifiait pas facilement, que l'Italie tait ce que le
+sol, l'histoire, la race l'avaient faite, et que vouloir la
+transformer toute, d'un coup, pouvait tre une besogne
+dangereuse. Les peuples, comme les cratures, n'ont-ils
+pas une jeunesse active, un ge mr resplendissant, une<a name="page_707" id="page_707"></a>
+vieillesse plus ou moins lente, aboutissant la mort? Une
+Rome moderne, dmocratique, grand Dieu! Les Romes
+modernes s'appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se
+contenta de dire avec prudence:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en attendant ce grand travail de rnovation par
+le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d'tre
+sages? Vos finances sont dans un si mauvais tat, vous
+traversez de si grosses difficults sociales et conomiques,
+que vous courez le risque des pires catastrophes, avant
+d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent
+ministre ce serait, si un de vos ministres disait la tribune:
+Eh bien! notre orgueil s'est tromp, nous avons
+eu tort de nous improviser grande nation du matin au
+soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience;
+et nous consentons n'tre encore qu'un peuple jeune
+qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier,
+sans vouloir jouer d'ici longtemps un rle
+dominateur; et nous dsarmons, nous rayons le budget
+de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets
+d'ostentation extrieure, pour ne nous consacrer qu' la
+prosprit intrieure, l'instruction, l'ducation physique
+et morale du grand peuple que nous nous jurons
+d'tre dans cinquante ans. Enrayer, oui! enrayer, votre
+salut est l!</p>
+
+<p>Orlando l'avait cout, peu peu assombri de nouveau,
+retomb une songerie anxieuse. Il eut un geste las et
+vague, il dit demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces
+choses. Ce serait un aveu trop dur qu'on ne peut demander
+ un peuple. Les c&oelig;urs bondiraient, sauteraient
+hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas
+plus grand peut-tre, si on laissait crouler brusquement
+tout ce qui a t fait? Que d'espoirs avorts, que de
+ruines, que de matriaux inutilement pars! Non! nous
+ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le
+courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes un<a name="page_708" id="page_708"></a>
+peuple trs jeune, nous avons voulu faire en cinquante
+ans l'unit que d'autres nations ont mis deux cents ans
+conqurir. Eh bien! il faut payer cette hte, il faut attendre
+que la moisson mrisse et qu'elle emplisse nos
+granges.</p>
+
+<p>D'un nouveau geste, raffermi, largi, il s'entta dans
+son espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que j'ai toujours t contre l'alliance
+avec l'Allemagne. Je l'avais prdit, elle nous a ruins.
+Nous n'tions pas encore de taille marcher de compagnie
+avec une si riche et si puissante personne, et c'est
+en vue de la guerre sans cesse prochaine, juge invitable,
+que nous souffrons si cruellement cette heure
+de nos budgets crasants de grande nation. Ah! cette
+guerre qui n'est pas venue, elle a puis le meilleur de
+notre sang, notre sve, notre or, sans profit aucun! Aujourd'hui,
+nous n'avons plus qu' rompre avec une
+allie, qui a jou de notre orgueil, sans jamais nous
+servir en rien, sans qu'il nous soit venu d'elle autre
+chose que des mfiances et d'excrables conseils... Mais
+tout cela tait invitable, et c'est ce qu'on ne veut pas
+admettre en France. J'en puis parler librement, car je
+suis un ami dclar de la France, on m'en garde mme
+ici quelque rancune. Expliquez donc vos compatriotes,
+puisqu'ils s'enttent ne pas comprendre, qu'au lendemain
+de notre conqute de Rome, dans notre frntique
+dsir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait
+bien jouer notre rle en Europe, nous affirmer comme
+une puissance avec laquelle on compterait dsormais. Et
+l'hsitation n'tait pas permise, tous nos intrts semblaient
+nous pousser vers l'Allemagne, il y avait l une
+vidence aveuglante qui s'est impose. La dure loi de
+la lutte pour la vie pse aussi fatalement sur les peuples
+que sur les individus, et c'est ce qui explique, ce qui
+justifie la rupture des deux s&oelig;urs, l'oubli de tant de liens
+communs, la race, les rapports commerciaux, mme, si<a name="page_709" id="page_709"></a>
+vous le voulez, les services rendus... Les deux s&oelig;urs, oui!
+et elles se dchirent maintenant, elles se poursuivent
+d'une telle haine, que, de part et d'autre, tout bon sens
+parat aboli. Mon pauvre vieux c&oelig;ur en saigne de souffrance,
+lorsque je lis les articles que vos journaux et les
+ntres changent comme des flches empoisonnes. Quand
+cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle
+des deux qui comprendra la premire la ncessit de la
+paix, cette alliance des races latines qui s'impose, si elles
+veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant
+des autres races?</p>
+
+<p>Et, gaiement, avec sa bonhomie de hros dsarm par
+l'ge, rfugi dans le rve:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous
+allez me promettre de nous aider, ds votre retour
+Paris. Dans votre champ d'action, si troit qu'il puisse
+tre, jurez-moi de travailler faire la paix entre la France
+et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous
+venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire
+ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, oh! en
+toute franchise. Si nous avons des torts, vous en avez srement
+aussi. Eh! que diable! les querelles de famille ne
+peuvent pas tre ternelles!</p>
+
+<p>Gn, Pierre rpondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les
+plus tenaces. Dans les familles, quand le sang s'exaspre
+contre son sang, on va jusqu'au couteau et au poison. Il
+n'y a plus de pardon possible.</p>
+
+<p>Et il n'osa dire toute sa pense. Depuis qu'il tait
+Rome, qu'il coutait et qu'il jugeait, cette querelle entre
+l'Italie et la France se rsumait pour lui en un beau conte
+tragique. Il tait une fois deux princesses nes d'une
+reine puissante, matresse du monde. L'ane, qui avait
+hrit du royaume de sa mre, eut le chagrin secret de
+voir sa cadette, tablie en un pays voisin, grandir peu
+peu en richesse, en force, en clat, tandis qu'elle-mme<a name="page_710" id="page_710"></a>
+dclinait, comme affaiblie par l'ge, dmembre, si puise
+et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, le jour o elle
+tenta un effort suprme pour reconqurir la souverainet
+universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours
+ouverte, voir sa s&oelig;ur se remettre des plus effroyables
+secousses, reprendre son gala blouissant, rgner sur la
+terre par sa force, par sa grce et par son esprit! Jamais
+elle ne pardonnerait, quelle que ft l'attitude son gard
+de cette s&oelig;ur envie et dteste. L tait la blessure au
+flanc, ingurissable, cette vie de l'une empoisonne par la
+vie de l'autre, cette haine du vieux sang contre le sang
+jeune, qui ne s'apaiserait qu'avec la mort. Et mme, le
+jour prochain peut-tre o la paix se ferait entre elles,
+devant l'vident triomphe de la cadette, l'autre garderait
+au plus profond de son c&oelig;ur la douleur sans fin d'tre
+l'ane et la vassale.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de mme comptez sur moi, reprit affectueusement
+Pierre. C'est en effet une grande douleur, un grand
+pril, que cette enrage querelle des deux peuples... Mais
+je ne dirai sur vous que ce que je crois tre la vrit. Je
+suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que
+vous ne l'aimiez gure, que vous n'y soyez gure prpars,
+ni par le temprament, ni par l'usage. Les potes de
+toutes les nations qui sont venus et qui ont parl de
+Rome, avec le traditionnel enthousiasme de leur culture
+classique, vous ont griss de telles louanges, que vous
+me semblez peu faits pour entendre la vrit vraie sur
+votre Rome d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la
+part superbe, il faudrait bien en arriver la ralit des
+choses, et c'est justement cette ralit que vous ne voulez
+pas admettre, en amoureux du beau quand mme, trs
+susceptibles, pareils ces femmes qui ne se sentent plus
+en beaut et que dsespre la moindre remarque sur leurs
+rides.</p>
+
+<p>Orlando s'tait mis rire, d'un rire enfantin.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, on doit toujours embellir un peu. A<a name="page_711" id="page_711"></a>
+quoi bon parler des laids visages? Nous autres, nous
+n'aimons au thtre que la jolie musique, la jolie danse,
+les jolies pices qui font plaisir. Le reste, tout ce qui est
+dsagrable, ah! grand Dieu, cachons-le!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le prtre, je confesse volontiers tout
+de suite la capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne
+que j'avais nglige, pour la sacrifier la Rome
+papale, dont je rvais le rveil, elle existe, et si puissante,
+si triomphante dj, que c'est srement l'autre qui est
+fatalement destine disparatre avec le temps. Comme
+je l'ai observ, le pape a beau s'entter tre immuable,
+dans son Vatican, de plus en plus lzard, menaant
+ruine, tout volue autour de lui, le monde noir est
+dj devenu le monde gris, en se mlangeant au monde
+blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu' la fte
+donne par le prince Buongiovanni, pour les fianailles de
+sa fille avec votre petit-neveu. J'en suis sorti absolument
+enchant, gagn votre cause de rsurrection.</p>
+
+<p>Les yeux du vieillard tincelrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous y tiez! N'est-ce pas que vous avez eu l
+un spectacle inoubliable et que vous ne doutez plus de
+notre vitalit, du peuple que nous devons tre, quand
+les difficults d'aujourd'hui seront vaincues? Qu'importe
+un quart de sicle, qu'importe un sicle! L'Italie renatra
+dans sa gloire ancienne, ds que le grand peuple de
+demain aura pouss de terre!... Et c'est bien vrai que
+j'excre ce Sacco, parce qu'il incarne pour moi les intrigants,
+les jouisseurs dont les apptits ont tout retard,
+en se ruant la cure de notre conqute, qui nous avait
+cot tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans
+mon bien-aim Attilio, cette vraie chair de ma chair, si
+tendre et si vaillant, qui va tre l'avenir, la gnration de
+braves gens dont la venue instruira et purifiera le pays...
+Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de lui
+et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana,
+ma nice, une femme de raison au fond, m'a amene<a name="page_712" id="page_712"></a>
+l'autre jour. Si vous aviez vu cette enfant se jeter mon
+cou, m'appeler des plus doux noms, me dire que je serai
+le parrain de son premier fils, pour qu'il s'appelt comme
+moi et qu'il sauvt une seconde fois l'Italie... Oui, oui!
+que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que
+l'union de ces chers enfants soit l'indissoluble mariage
+entre Rome et la nation entire, et que tout soit rpar,
+et que tout resplendisse dans leur amour!</p>
+
+<p>Des larmes taient montes ses yeux. Pierre, trs touch
+de cette flamme inextinguible de patriotisme, qui brlait
+encore chez le hros foudroy, voulut lui faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le v&oelig;u que j'ai fait moi-mme, la fte de leurs
+fianailles, en disant votre fils peu prs ce que vous
+venez de dire. Oui! que leurs noces soient dfinitives et
+fcondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous
+souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant que j'ai
+appris vous connatre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit a! cria Orlando, vous avez dit a!
+Allons, je vous pardonne votre livre, vous avez compris
+enfin, et la nouvelle Rome, la voil! la Rome qui est la
+ntre, que nous voulons refaire digne de son glorieux
+pass, une troisime fois reine du monde!</p>
+
+<p>D'un de ses gestes amples, o il mettait tout ce qui lui
+restait de vie, il montra, par la fentre claire, sans rideaux,
+l'immense panorama qui se droulait, Rome tale
+au loin, d'un bout de l'horizon l'autre. Sous le ciel couleur
+d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville prenait
+une sorte de majest plus haute, la mlancolique
+grandeur d'une cit reine, aujourd'hui dchue encore,
+qui attend, muette, immobile, dans l'air morne, le rveil
+clatant, la royaut enfin reconnue de tous, qu'on lui a de
+nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux
+arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux
+cimes vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles,
+des dmes, avait une largeur d'ocan, dans un
+balancement sans fin de vagues profondes et grises.<a name="page_713" id="page_713"></a></p>
+
+<p>Mais, brusquement, Orlando avait tourn la tte, saisi
+d'un accs de paternelle indignation, apostrophant le
+jeune Angiolo Mascara.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sclrat que tu es, c'est notre Rome que tu rves
+de dtruire coups de bombes, que tu parles de raser
+comme une vieille maison branlante et pourrie, afin d'en
+dbarrasser jamais la terre!</p>
+
+<p>Angiolo, jusque-l silencieux, avait cout passionnment
+la conversation. Sur son visage imberbe, d'une
+beaut de fille blonde, les moindres motions passaient
+en rougeurs soudaines; et surtout ses grands yeux bleus
+avaient brl, entendre parler du peuple, de ce peuple
+nouveau qu'il s'agissait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale,
+oui! la raser, n'en pas laisser une seule pierre! mais la
+dtruire pour la reconstruire!</p>
+
+<p>Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je la reconstruirais, rpta l'enfant debout, d'une
+voix tremblante de prophte inspir, je la reconstruirais,
+oh! si grande, si belle, si noble! Ne faut-il pas pour
+l'universelle dmocratie de demain, pour l'humanit enfin
+libre, une cit unique, l'arche d'alliance, le centre
+mme du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est dsigne,
+que les prophties ont marque comme l'ternelle, l'immortelle,
+celle en qui s'accompliront les destines des
+peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire dfinitif,
+la capitale des royaumes dtruits o s'assembleront, une
+fois par an, les sages de toutes les contres, on doit la
+purifier d'abord par le feu, ne rien laisser en elle des
+souillures anciennes. Ensuite, quand le soleil aura bu
+les pestilences du vieux sol, nous la rebtirons dix fois
+plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais t. Et
+quelle ville enfin de vrit et de justice, la Rome annonce,
+attendue depuis trois mille ans, toute en or, toute en
+marbre, emplissant la Campagne, de la mer aux monts<a name="page_714" id="page_714"></a>
+de la Sabine et aux monts Albains, si prospre et si sage,
+que ses vingt millions d'habitants vivront dans l'unique
+joie d'tre, aprs avoir rglement la loi du travail. Oui!
+oui! Rome, la Mre, la Reine, seule sur la face de la
+terre, et pour l'ternit!</p>
+
+<p>Bant, Pierre l'coutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en
+venait l? Au moyen ge, les papes n'avaient pu tre les
+matres de Rome, sans prouver l'imprieux besoin de la
+rebtir, dans leur volont sculaire de rgner de nouveau
+sur le monde. Rcemment, ds que la jeune Italie
+s'tait empare de Rome, elle avait aussitt cd cette
+folie atavique de la domination universelle, voulant son
+tour en faire la plus grande des villes, construisant des
+quartiers entiers pour une population qui n'tait pas
+venue. Et voil que les anarchistes eux-mmes, en leur
+rage de bouleversement, taient possds du mme rve
+obstin de la race, dmesur cette fois, une quatrime
+Rome monstrueuse, dont les faubourgs finiraient par
+envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur humanit
+libertaire, runie en une famille unique! C'tait le
+comble, jamais preuve plus extravagante ne serait donne
+du sang d'orgueil et de souverainet qui avait brl les
+veines de cette race, depuis qu'Auguste lui avait laiss
+l'hritage de son empire absolu, avec le furieux instinct
+de croire que le monde tait lgalement elle et qu'elle
+avait la mission toujours prochaine de le reconqurir.
+Cela sortait du sol mme, une sve qui avait gris tous
+les enfants de ce terreau historique, qui les poussait
+tous faire de leur ville la Ville, celle qui avait rgn,
+qui rgnerait, resplendissante, aux jours prdits par les
+oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques,
+le S. P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse,
+qu'il avait retrouves partout dans la Rome actuelle,
+comme un ordre de dfinitif triomphe donn au destin,
+sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur
+les tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient<a name="page_715" id="page_715"></a>
+les ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse
+vanit de ces gens hants par la grandeur des aeux, hypnotiss
+devant le pass de leur Rome, dclarant qu'elle
+renferme tout, qu'eux-mmes ne parviennent pas la
+connatre, qu'elle est le sphinx charg de dire un jour
+le mot de l'univers, si grande et si noble que tout y
+grandit et s'y anoblit, qu'ils en arrivent exiger pour elle
+le respect idoltre de la terre entire, dans cette vivace
+illusion de la lgende o elle demeure, cette inextricable
+confusion de ce qui a pu tre grand et de ce qui ne l'est
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je la connais, ta quatrime Rome, reprit Orlando,
+qui s'gayait de nouveau. C'est la Rome du peuple,
+la capitale de la Rpublique universelle, que Mazzini
+a dj rve. Il est vrai qu'il y ajoutait le pape... Vois-tu,
+mon garon, si nous, les vieux rpublicains, nous nous
+sommes rallis, c'est que notre crainte a t de voir, en
+cas de rvolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux
+qui t'ont troubl la cervelle. Et, ma foi! nous nous
+sommes rsigns notre monarchie, qui n'est pas sensiblement
+diffrente d'une bonne Rpublique parlementaire...
+Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre
+mre en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens
+que je t'embrasse tout de mme.</p>
+
+<p>Angiolo, sous le baiser affectueux du hros, devint rouge
+comme une jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux
+de songeur veill, aprs avoir salu poliment le prtre,
+d'un signe de tte, sans ajouter une parole.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant
+rencontr les journaux, pars sur la table, il reparla de
+l'affreux deuil du palais Boccanera. Cette Benedetta,
+qu'il avait adore comme une fille chre, aux jours de
+tristesse o elle vivait prs de lui, quelle mort foudroyante,
+quel tragique destin, d'avoir t ainsi emporte
+dans la mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant
+les rcits des journaux singuliers, le c&oelig;ur douloureux et<a name="page_716" id="page_716"></a>
+tourment par ce qu'il sentait l d'obscur, il demandait
+des dtails, lorsque son fils Prada entra brusquement, la
+face torture d'inquitude, essouffl d'avoir mont trop
+vite. Il venait de congdier ses entrepreneurs avec une
+brutalit impatiente, sans tenir compte de la situation
+grave, de sa fortune compromise, en train de crouler, cdant
+ un tel dsir d'tre en haut prs de son pre, qu'il
+ne les coutait mme pas, insoucieux de savoir si la maison
+n'allait pas s'effondrer sur sa tte. Et, quand il fut
+en haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux
+fut pour le dvisager, pour se rendre compte si le prtre,
+par quelque mot imprudent, ne venait pas de le frapper
+mort.</p>
+
+<p>Il frmit de le trouver frissonnant, mu aux larmes de
+l'aventure terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il
+arrivait trop tard, que le malheur tait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! pre, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?</p>
+
+<p>Et il s'tait jet ses pieds, agenouill, lui prenant les
+mains, le regardant passionnment, dans une telle adoration,
+qu'il semblait offrir tout le sang de son c&oelig;ur, pour
+lui viter la moindre peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement
+Orlando. Je disais monsieur Froment combien elle
+m'avait dsol, et j'ajoutais que j'en tais encore comprendre
+l'aventure... Les journaux parlent d'une mort
+subite, c'est toujours si extraordinaire!</p>
+
+<p>Trs ple, Prada se releva. Le prtre n'avait pas parl.
+Mais quelle effrayante minute! S'il rpondait, s'il parlait!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tiez prsent, n'est-ce pas? continua le vieillard.
+Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment
+les choses se sont passes.</p>
+
+<p>Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixrent, entrrent
+l'un dans l'autre. Entre eux, tout recommenait.
+C'tait encore le destin en marche, Santobono rencontr
+au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier; c'tait<a name="page_717" id="page_717"></a>
+le retour travers la Campagne mlancolique, la conversation
+sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se
+balanait doucement sur les genoux du cur; et c'tait
+surtout l'osteria sommeillante au dsert, la petite poule
+noire foudroye, morte, un filet de sang violtre au bec.
+Puis, c'tait, dans la nuit mme, le bal des Buongiovanni
+qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un
+triomphe de l'amour. Enfin, c'tait devant le palais Boccanera,
+noir sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un
+cigare, qui s'en allait sans retourner la tte, laissant
+l'obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire,
+l'un et l'autre la savaient, la revivaient, n'avaient pas
+besoin de se la rpter tout haut, pour tre certains qu'ils
+s'taient devins, jusqu'au fond de l'me.</p>
+
+<p>Pierre n'avait pas rpondu tout de suite au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des
+choses affreuses...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est ce que j'ai souponn, reprit
+Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant
+la mort, a pardonn.</p>
+
+<p>Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre,
+s'appuya si lourd, si charg d'une ardente supplication,
+que le prtre en fut remu profondment. Il venait de se
+rappeler l'angoisse de cet homme pendant le bal, l'atroce
+torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au
+destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui
+avait d se passer au fond de lui, ensuite, aprs l'effroyable
+dnouement: d'abord, la stupeur de cette rudesse
+du destin, de cette vengeance qu'il n'avait pas demande
+si froce; puis, le calme glac du beau joueur qui attend
+les vnements, lisant les journaux, n'ayant d'autre
+remords que celui du capitaine qui la victoire a cot
+trop d'hommes. Tout de suite, il avait compris que le
+cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de l'glise.
+Il gardait seulement au c&oelig;ur un poids lourd, le regret
+peut-tre de cette femme si dsire, qu'il n'avait pas eue,<a name="page_718" id="page_718"></a>
+qu'il n'aurait jamais, peut-tre aussi une horrible jalousie
+dernire, qu'il ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours,
+celle de la savoir ternellement aux bras d'un
+autre homme, dans la tombe. Et voil, de cet effort vainqueur
+pour tre calme, de cette attente froide et sans
+remords, que se dressait le chtiment, la peur que le
+destin, cheminant avec les figues empoisonnes, ne se ft
+pas encore arrt dans sa marche, et ne vnt par contre-coup
+frapper son pre. Encore un coup de foudre, encore
+une victime, la plus inattendue, la plus adore. Toute sa
+force de rsistance avait croul en une minute, il tait l
+dans l'pouvante du destin, plus dsarm et plus tremblant
+qu'un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il et
+cherch ses mots, les journaux ont d vous dire que le
+prince avait d'abord succomb et que la contessina tait
+morte de douleur, en l'embrassant une dernire fois...
+Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les
+mdecins eux-mmes, d'ordinaire, n'osent gure se prononcer
+exactement...</p>
+
+<p>Il s'arrta, il venait d'entendre soudainement la voix
+de Benedetta mourante lui donner l'ordre terrible: Vous
+qui verrez son pre, je vous charge de lui dire que j'ai
+maudit son fils. Je veux qu'il sache, il doit savoir, pour
+la vrit et la justice. Grand Dieu! allait-il obir,
+tait-ce donc l un de ces ordres sacrs qu'il fallait excuter
+quand mme, dussent les larmes et le sang couler flots?
+Pendant quelques secondes, il souffrit du plus dchirant
+des combats, partag entre cette vrit, cette justice
+invoques par la morte, et son besoin personnel de
+pardon, l'horreur qu'il se serait faite lui-mme s'il avait
+tu ce vieillard, en remplissant son implacable mission,
+sans bnfice pour personne. Et, certainement, l'autre,
+le fils, dut comprendre que quelque lutte suprme se
+livrait en lui, d'o allait sortir le sort de son pre, car son
+regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.<a name="page_719" id="page_719"></a></p>
+
+<p>&mdash;On a cru d'abord une mauvaise digestion, continua
+Pierre. Mais le mal a si vite empir, qu'on s'est affol et
+qu'on a couru chercher le mdecin...</p>
+
+<p>Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils taient devenus si
+dsesprs, si pleins des choses les plus touchantes, les
+plus fortes, que le prtre y lisait toutes les raisons dcisives
+qui allaient l'empcher de parler. Non, non! il ne
+frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien promis,
+il aurait cru charger d'un crime la mmoire de la morte,
+s'il avait obi sa haine dernire. Prada, lui, pendant
+ces quelques minutes d'angoisse, venait de souffrir une
+vie entire de douleur, si abominable, que tout de mme
+un peu de justice tait faite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, acheva Pierre, quand le mdecin a t l, il
+a formellement reconnu qu'il s'agissait d'une fivre infectieuse.
+Il n'y a aucun doute... J'ai assist ce matin aux
+obsques, c'tait bien beau et bien touchant.</p>
+
+<p>Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire
+combien, lui aussi, avait t mu toute la matine, en
+songeant ces obsques. Puis, comme le vieillard se
+tournait, rangeant les journaux sur la table, de ses mains
+restes tremblantes, Prada, le corps glac d'une sueur
+mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise
+pour ne pas tomber, regarda Pierre encore, d'un regard
+fixe, mais d'un regard trs doux, perdu de reconnaissance,
+qui disait merci.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars ce soir, rpta Pierre bris, voulant rompre
+la conversation. Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous
+pas de commission me donner pour Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, aucune, dit Orlando.</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, se souvenant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez,
+le livre de mon vieux compagnon de batailles Thophile
+Morin, un des Mille de Garibaldi, ce manuel
+pour le baccalaurat, qu'il voudrait faire traduire et
+adopter chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse<a name="page_720" id="page_720"></a>
+qu'on le lui prendra dans nos coles, mais la condition
+qu'il fera quelques changements... Luigi, donne-moi donc
+le volume qui est l, sur cette planche.</p>
+
+<p>Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra
+Pierre les notes qu'il avait crites au crayon, sur les
+marges, il lui fit comprendre les modifications qu'on exigeait
+de l'auteur, dans le plan gnral de l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc assez gentil pour porter vous-mme cet
+exemplaire Morin, dont l'adresse est au verso de la couverture.
+Vous m'pargnerez une longue lettre, vous en
+direz plus en dix minutes, d'une faon plus nette et plus
+complte, que je ne le ferais en dix pages... Et vous embrasserez
+Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime
+toujours, ah! de tout mon c&oelig;ur d'autrefois, lorsque
+j'avais mes jambes et que l'un et l'autre nous nous battions
+comme des diables, sous la pluie des balles!</p>
+
+<p>Il y eut un court silence, ce silence, cette gne attendrie
+de la minute du dpart.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous,
+embrassez-moi tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a
+tout l'heure embrass... Je suis si vieux et si fini, mon
+cher monsieur Froment, que vous me permettez bien de
+vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un
+aeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en
+la vie qui seule aide vivre.</p>
+
+<p>Pierre fut si touch, que des larmes lui montrent aux
+yeux, et lorsqu'il baisa de toute son me, sur les deux
+joues, le hros foudroy, il le sentit lui aussi qui pleurait.
+D'une main vigoureuse encore, pareille un tau, il le
+retint un instant, contre son fauteuil d'infirme, tandis
+que de l'autre, d'un geste suprme, il lui montrait une
+dernire fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel
+de cendre. Sa voix se fit basse, frmissante et suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;Et, de grce, jurez-moi de l'aimer quand mme,
+malgr tout, car elle est le berceau, elle est la mre!<a name="page_721" id="page_721"></a>
+Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, pour ce qu'elle veut
+tre!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, aimez-la,
+pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!</p>
+
+<p>Sans pouvoir rpondre, Pierre l'embrassa de nouveau,
+boulevers de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait
+de sa ville comme on parle trente ans d'une femme
+adore. Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hrissement
+de vieux lion blanchi, dans sa volont obstine de
+rsurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand
+vieillard, le cardinal Boccanera, s'voqua devant lui, entt
+galement dans sa foi, n'abandonnant rien de son rve,
+quitte tre cras sur place, par la chute du ciel. Ils
+taient toujours face face, aux deux bouts de leur ville,
+dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant
+l'avenir.</p>
+
+<p>Puis, lorsque Pierre eut salu Prada et qu'il se retrouva
+dehors, dans la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus
+qu'une hte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia,
+pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d'adieu
+taient faites, il ne lui restait qu' prendre cong de donna
+Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalit
+si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes
+s'ouvrirent, car ils s'taient enferms chez eux, au retour
+des obsques, rsolus ne recevoir personne. Ds le crpuscule,
+Pierre put donc se croire compltement seul
+dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine qui
+lui tnt compagnie. Comme il tmoignait le dsir de
+souper avec don Vigilio, elle le prvint que l'abb, lui
+aussi, s'tait enferm dans sa chambre; et, lorsqu'il alla
+frapper cette chambre voisine de la sienne, dsireux au
+moins de lui serrer une dernire fois la main, il n'obtint
+mme pas de rponse, il devina que le secrtaire, pris
+de quelque crise de fivre et de mfiance, s'enttait ne
+point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage.
+Ds lors, tout fut rgl, il fut entendu que, le train
+ne partant qu' dix heures dix-sept, Victorine lui ferait<a name="page_722" id="page_722"></a>
+servir son souper sur la petite table de sa chambre, huit
+heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-mme
+une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne
+voulut absolument pas qu'elle l'aidt, et elle dut le laisser
+faire tranquillement sa malle.</p>
+
+<p>Il avait achet une petite caisse, car sa valise ne pouvait
+suffire, pour emporter le linge et les vtements qu'il
+s'tait fait envoyer de Paris, mesure que son sjour se
+prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l'armoire
+vide, les tiroirs visits, la petite caisse et la valise
+emplies, fermes clef. Il n'tait que sept heures, il
+avait attendre une heure, avant le souper, lorsque ses
+regards, en faisant le tour des murs, pour tre certain de
+ne rien oublier, tombrent sur le tableau ancien, cette
+peinture d'un matre ignor qui l'avait si souvent mu,
+pendant son sjour. Justement, la lampe l'clairait en
+plein, d'une lumire vocatrice; et, cette fois encore, il
+reut un coup au c&oelig;ur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina
+voir, cette heure dernire, tout un symbole de son
+chec Rome, dans cette dolente et tragique figure de
+femme, demi nue, drape en un lambeau, assise au seuil
+du palais dont on l'avait chasse, pleurant entre ses mains
+jointes. Cette rejete, cette obstine d'amour, qui sanglotait
+ainsi, dont on ne savait rien, ni quel tait son visage,
+ni d'o elle venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas
+l'image de tout l'effort inutile pour forcer la porte de la
+vrit, de tout l'abandon affreux o l'homme tombe, ds
+qu'il se heurte au mur qui barre l'inconnu? Longuement
+il la regarda, repris du tourment de s'en aller ainsi, avant
+d'avoir connu sa face, noye de ses cheveux d'or, cette
+face de douloureuse beaut, qu'il rvait rayonnante de
+jeunesse, si dlicieuse dans son mystre. Et il croyait la
+connatre, il tait sur le point de la possder enfin, lorsqu'on
+frappa la porte.</p>
+
+<p>Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti
+depuis trois jours Florence, une de ces fugues o se<a name="page_723" id="page_723"></a>
+plaisait la flnerie d'art du jeune attach d'ambassade.
+Tout de suite Narcisse s'excusa de son brusque envahissement.</p>
+
+<p>&mdash;Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je
+n'ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer
+la main... Et que d'pouvantables choses, depuis que nous
+nous sommes vus! Je ne suis revenu que cette aprs-midi,
+je n'ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez
+penser quel a t mon saisissement, lorsque j'ai appris
+ces deux morts affreuses.</p>
+
+<p>Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavou,
+en homme qui connaissait la sombre Rome lgendaire.
+D'ailleurs, il n'insista pas, bien trop prudent, au fond,
+pour se charger inutilement de secrets redoutables. Il
+se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prtre lui
+dit des deux amants, enlacs aux bras l'un de l'autre,
+d'une beaut surhumaine dans la mort. Et il se fcha de
+ce que personne n'en avait pris un dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-mme, mon cher! a ne fait rien que
+vous ne sachiez pas dessiner. Vous y auriez mis votre ingnuit,
+vous auriez peut-tre laiss un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Puis, se calmant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince!
+N'importe, voyez-vous, tout peut crouler dans ce pays, ils
+ont eu la beaut, et la beaut reste indestructible!</p>
+
+<p>Pierre fut frapp du mot. Et ils causrent longuement
+de l'Italie, de Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence,
+rptait languissamment Narcisse. Il avait allum
+une cigarette, sa parole se faisait plus lente, tandis qu'il
+promenait les regards autour de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tiez bien ici, dans un grand calme. Jamais
+encore je n'tais mont cet tage.</p>
+
+<p>Ses yeux continuaient errer sur les murs, lorsqu'ils
+furent arrts par la toile ancienne, que la lampe clairait.
+Un instant, il battit des paupires, l'air surpris. Et,
+tout d'un coup, il se leva, il s'approcha.<a name="page_724" id="page_724"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? quoi donc? mais c'est trs bien, mais
+c'est trs beau, a!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je
+n'en ai pas moins t remu ds le premier jour, et que
+de fois j'ai t retenu l, le c&oelig;ur battant et gonfl de
+choses indicibles!</p>
+
+<p>Narcisse ne parlait plus, examinait de prs la peinture,
+avec le soin d'un connaisseur, d'un expert dont le coup
+d'&oelig;il tranchant dcide de l'authenticit, fixe la valeur
+marchande. La plus extraordinaire des joies se peignit
+sur sa face blonde et pme, tandis que ses doigts taient
+pris d'un petit tremblement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas
+un doute avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la
+draperie. Et ce ton de la chevelure, et ce faire, cet envolement
+de toute la composition... Un Botticelli, ah! mon
+Dieu, un Botticelli!</p>
+
+<p>Il dfaillait, il tait dbord par une admiration croissante,
+ mesure qu'il pntrait dans ce sujet si simple et
+si poignant. Est-ce que cela n'tait pas d'un modernisme
+aigu? L'artiste avait prvu tout notre sicle douloureux,
+nos inquitudes devant l'invisible, notre dtresse de ne
+pouvoir franchir la porte du mystre, jamais close. Et
+quel symbole ternel de la misre du monde, cette femme
+dont on ne voyait pas le visage et qui sanglotait perdument,
+sans qu'on pt essuyer ses larmes! Un Botticelli
+inconnu, un Botticelli de cette qualit absent de tous les
+catalogues, quelle trouvaille!</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;Vous saviez que c'tait un Botticelli?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non! J'ai interrog un jour don Vigilio,
+mais il a paru faire peu de cas de cette peinture. Et
+Victorine, qui j'en ai parl galement, m'a rpondu
+que toutes ces vieilleries, ce n'taient que des nids
+poussire.</p>
+
+<p>Stupfait, Narcisse se rcria.<a name="page_725" id="page_725"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli
+sans le savoir! Ah! que je reconnais bien l mes princes
+romains, incapables la plupart de se reconnatre parmi
+leurs chefs-d'&oelig;uvre, si l'on n'a pas coll des tiquettes
+dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute,
+mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une
+toile fameuse, que je crois estimer trop bas en disant
+qu'un muse la payerait...</p>
+
+<p>Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant
+la phrase d'un geste vague. La soire s'avanait, et
+comme Victorine entrait, suivie de Giacomo, pour mettre
+le couvert sur la petite table, il tourna le dos au Botticelli,
+il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont l'attention
+tait veille, devinait tout le travail qui se faisait au
+fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses
+yeux mauves devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus
+que, sous le garon anglique, sous le Florentin d'emprunt,
+il y avait un gaillard rompu aux affaires, menant
+admirablement sa fortune, un peu avare mme, disait-on.
+Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant
+l'affreuse Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime
+sicle, pendue ct du chef-d'&oelig;uvre, en
+s'criant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami
+a charg de lui acheter quelques vieux tableaux... Dites
+donc, Victorine, maintenant que voil donna Serafina et
+le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se dbarrasseraient
+volontiers de certaines toiles sans valeur?</p>
+
+<p>La servante leva les deux bras, comme pour dire
+que, si a dpendait d'elle, on pouvait bien tout emporter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, un marchand, non! cause des
+vilains bruits qui courraient tout de suite; mais un
+ami, je suis certaine qu'ils seraient heureux de faire
+ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y serait le
+bienvenu.<a name="page_726" id="page_726"></a></p>
+
+<p>Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse souper
+avec lui. Le jeune homme donna sa parole d'honneur
+qu'il tait attendu. Mme il s'tait mis en retard. Et il
+se sauva, aprs avoir serr les deux mains du prtre, en
+lui souhaitant affectueusement un bon voyage.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient. Ds qu'il fut seul, Pierre s'assit
+devant la petite table, et Victorine resta l, le servir,
+aprs avoir renvoy Giacomo, qui avait mont la vaisselle
+et les plats, dans un panier.</p>
+
+<p>&mdash;Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur,
+dit-elle. Et puis, monsieur l'abb, c'est un plaisir
+pour moi que de vous servir votre dernier repas. Vous
+voyez, je vous ai fait faire un petit dner la franaise,
+une sole au gratin et un poulet rti.</p>
+
+<p>Il fut touch de son attention, heureux d'avoir pour
+compagne cette compatriote, pendant qu'il mangeait, au
+milieu de l'norme silence du vieux palais noir et dsert.
+Elle avait encore sur elle, en toute sa personne grasse et
+ronde, la tristesse de son deuil, la perte douloureuse de
+sa chre contessina. Mais, dj, sa besogne quotidienne
+qui l'avait reprise, son servage accept la redressait, lui
+rendait son activit alerte, dans son humilit de pauvre
+fille, rsigne aux pires catastrophes de ce monde. Et
+elle causait presque gaiement, tout en lui passant les
+plats.</p>
+
+<p>&mdash;Dire, monsieur l'abb, qu'aprs-demain matin vous
+serez Paris! Moi, vous savez, il me semble que j'ai
+quitt Auneau hier. Ah! c'est la terre qui est belle par
+l, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de
+leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules
+si frais, si gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit
+bois o il y a tant de mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont
+que des arbres en fer-blanc, sous leur bte de soleil qui
+rtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers temps,
+j'aurais donn je ne sais quoi pour une bonne pluie qui
+me trempt, me nettoyt de leur sale poussire. Aujourd'<a name="page_727" id="page_727"></a>hui
+encore, le c&oelig;ur me bat, ds que je songe aux
+jolies matines de chez nous, quand il a plu la veille et
+que toute la campagne est si douce, si agrable, comme
+si elle se mettait rire aprs avoir pleur... Non, non!
+jamais je ne m'y ferai, leur satane Rome! Quelles gens,
+quel pays!</p>
+
+<p>Il s'gayait de son obstination fidle son terroir,
+qui, aprs vingt-cinq ans de sjour, la laissait impntrable,
+trangre, ayant l'horreur de cette ville de lumire
+dure et de vgtation noire, en fille d'une aimable contre
+tempre, souriante, baigne au matin de brumes roses.
+Lui-mme ne pouvait se dire, sans une motion vive,
+qu'il allait retrouver les bords attendris et dlicieux de
+la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune
+matresse n'est plus, qui vous retient ici, pourquoi ne
+prenez-vous pas le train avec moi?</p>
+
+<p>Elle le regarda, pleine de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, m'en aller avec vous, retourner l-haut!... Oh!
+non, monsieur l'abb, c'est impossible. Ce serait trop
+d'ingratitude d'abord, parce que donna Serafina est habitue
+ moi et que j'agirais trs mal en les abandonnant,
+elle et Son minence, quand ils sont dans la peine. Et
+puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant,
+mon trou est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Non, jamais, c'est certain.</p>
+
+<p>&mdash;Et a ne vous fera rien d'tre enterre ici, de dormir
+dans cette terre qui sent le soufre?</p>
+
+<p>Elle se mit rire franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand je serai morte, a m'est gal d'tre n'importe
+o!... On est bien partout pour dormir, allez, monsieur
+l'abb! Et c'est drle que a vous inquite tant, ce
+qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien, pardi! Ce qui
+me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que
+ce sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon<a name="page_728" id="page_728"></a>
+Dieu nous doit bien a, nous autres qui aurons tant
+travaill... Vous savez que je ne suis pas une dvote, oh!
+non. Mais a ne m'a pas empche de me conduire honntement,
+et c'est si vrai que, telle que vous me voyez,
+je n'ai jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-l,
+ mon ge, on a l'air bte. Tout de mme, je la dis,
+parce que c'est la vrit pure.</p>
+
+<p>Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait
+pas aux curs et qui n'avait pas un pch sur la conscience.
+Et Pierre s'merveillait une fois encore de ce
+simple courage vivre, de ce grand bon sens pratique,
+chez cette laborieuse si dvoue, qui incarnait pour lui le
+menu peuple incroyant de France, ceux qui ne croyaient
+plus, qui ne croiraient jamais plus. Ah! tre comme
+elle, faire sa tche et se coucher pour l'ternel sommeil,
+sans rvolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa part de
+besogne accomplie!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau,
+je dirai bonjour pour vous au petit bois plein de
+mousse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est a, monsieur l'abb, dites-lui qu'il est dans
+mon c&oelig;ur et que je l'y vois reverdir tous les jours.</p>
+
+<p>Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la
+desserte par Giacomo. Puis, comme il n'tait que huit
+heures et demie, elle conseilla au prtre de passer
+bien tranquillement une heure encore dans sa chambre.
+A quoi bon aller se glacer trop tt la gare? A neuf
+heures et demie, elle enverrait chercher un fiacre;
+et, ds que cette voiture serait en bas, elle monterait
+le prvenir, elle ferait descendre ses bagages. Donc, il
+pouvait tre bien tranquille, il n'avait plus s'inquiter
+de rien.</p>
+
+<p>Quand elle s'en fut alle et que Pierre se trouva seul,
+il prouva en effet un sentiment de vide, de dtachement
+extraordinaire. Ses bagages, sa valise et sa petite caisse,
+taient par terre, dans un coin de la chambre. Et quelle<a name="page_729" id="page_729"></a>
+chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait dj
+comme trangre! Il ne lui restait qu' partir, il tait parti,
+Rome autour de lui n'tait plus qu'une image, celle qu'il
+allait emporter dans sa mmoire. Une heure encore, cela
+lui semblait d'une longueur dmesure. Sous lui, le vieux
+palais noir et dsert dormait dans l'anantissement de son
+silence. Il s'tait assis pour patienter, il tomba une
+rverie profonde.</p>
+
+<p>Ce fut son livre qui s'voqua, <i>la Rome nouvelle</i>, tel
+qu'il l'avait crit, tel qu'il tait venu le dfendre. Et il se
+rappela sa premire matine sur le Janicule, au bord de
+la terrasse de San Pietro in Montorio, en face de la Rome
+qu'il rvait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand
+ciel pur, comme envole dans la fracheur du matin. L,
+il s'tait pos la question dcisive: le catholicisme pouvait-il
+se renouveler, retourner l'esprit du christianisme
+primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi
+que le monde moderne boulevers, en danger de mort,
+attend pour s'apaiser et vivre? Son c&oelig;ur battait d'enthousiasme
+et d'espoir, il venait, peine remis de son
+dsastre de Lourdes, tenter l une autre exprience
+suprme, en demandant Rome quelle serait sa rponse.
+Et, maintenant, l'exprience avait chou, il connaissait
+la rponse que Rome lui avait faite par ses ruines, par
+ses monuments, par sa terre elle-mme, par son peuple,
+par ses prlats, par ses cardinaux, par son pape. Non!
+le catholicisme ne pouvait se renouveler, non! il ne
+pouvait revenir l'esprit du christianisme primitif, non!
+il ne pouvait tre la religion de la dmocratie, la foi nouvelle
+qui sauverait les vieilles socits croulantes, en
+danger de mort. S'il semblait d'origine dmocratique, il
+tait clou dsormais ce sol romain, roi quand mme,
+forc de s'entter au pouvoir temporel sous peine de
+suicide, li par la tradition, enchan par le dogme,
+n'voluant qu'en apparence, rduit rellement une telle
+immobilit, que, derrire la porte de bronze du Vatican,<a name="page_730" id="page_730"></a>
+la papaut tait la prisonnire, la revenante de dix-huit
+sicles d'atavisme, dans son rve ininterrompu de la
+domination universelle. O sa foi de prtre, exalt par
+l'amour des souffrants et des pauvres, tait venue chercher
+la vie, une rsurrection de la communaut chrtienne,
+il avait trouv la mort, la poussire d'un monde
+dtruit, sans germination possible, une terre puise de
+laquelle ne pousserait jamais plus que cette papaut
+despotique, matresse des corps ainsi qu'elle tait matresse
+des mes. A son cri perdu qui demandait une
+religion nouvelle, Rome s'tait contente de rpondre en
+condamnant son livre, comme entach d'hrsie, et lui-mme
+l'avait retir, dans l'amre douleur de sa dsillusion.
+Il avait vu, il avait compris, tout s'tait effondr.
+Et c'tait lui, son me et son cerveau, qui gisait parmi
+les dcombres.</p>
+
+<p>Pierre touffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute
+grande la fentre qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder
+un instant. La pluie s'tait remise tomber vers
+le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser. Il faisait
+trs doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel
+d'un gris de cendre, la lune devait s'tre leve, car on la
+sentait derrire les nuages, qu'elle clairait d'une lumire
+jaune et louche, infiniment triste. Sous cette clart dormante
+de veilleuse, le vaste horizon apparaissait noir,
+fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons entasses
+du Transtvre, la coule du fleuve l-bas,
+gauche, vers la hauteur confuse du Palatin, tandis que le
+dme de Saint-Pierre, droite, dtachait sa rondeur
+dominatrice au fond de l'air ple. Il ne pouvait apercevoir
+le Quirinal, mais il le savait derrire lui, il se
+l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa faade interminable,
+dans cette nuit si mlancolique, d'un vague
+de songe. Et quelle Rome finissante, demi mange par
+l'ombre, diffrente de la Rome de jeunesse et de chimre
+qu'il avait vue et passionnment aime, le premier jour,<a name="page_731" id="page_731"></a>
+du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal
+cette heure la masse entnbre! Un autre souvenir
+s'veilla, les trois points souverains, les trois sommets
+symboliques qui avaient, ds ce jour-l, rsum pour
+lui l'histoire sculaire de Rome, l'antique, la papale,
+l'italienne. Mais, si le Palatin tait rest le mme mont
+dcouronn o ne se dressait que le fantme de l'anctre,
+Auguste empereur et pontife, matre du monde, il voyait
+avec d'autres yeux Saint-Pierre et le Quirinal, qui avaient
+comme chang de plans. Ce palais du roi qu'il ngligeait
+alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce
+gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai
+de modernit sacrilge sur une cit part, il leur accordait
+maintenant, ainsi qu'il l'avait dit Orlando,
+la place considrable, grandissante, qu'ils tenaient dans
+l'horizon, au point de l'emplir bientt tout entier; pendant
+que Saint-Pierre, ce dme qu'il avait trouv triomphal,
+couleur du ciel, rgnant sur la ville en roi gant
+que rien ne pouvait branler, lui apparaissait prsent
+plein de lzardes, diminu dj, d'une de ces vieillesses
+normes dont la masse s'effondre parfois d'un seul
+coup, dans l'usure secrte, l'miettement ignor des
+charpentes.</p>
+
+<p>Un murmure sourd, une plainte grondante montait du
+Tibre grossi, et Pierre frissonna, au souffle glac de
+fosse qui lui passa sur la face. Cette ide des trois sommets,
+du triangle symbolique, veillait en lui la longue
+souffrance du grand muet, du peuple des petits et des
+pauvres, dont le pape et le roi s'taient toujours disput
+la possession. Cela venait de loin, du jour o, dans le
+partage de l'hritage d'Auguste, l'empereur avait d se
+contenter des corps, en laissant les mes au pape, qui,
+ds ce moment, n'avait plus brl que du dsir de reconqurir
+ce pouvoir temporel, dont on dpouillait Dieu en
+sa personne. La querelle avait boulevers et ensanglant
+tout le moyen ge, sans que ni l'glise ni l'Empire<a name="page_732" id="page_732"></a>
+pussent s'entendre sur la proie qu'ils s'arrachaient par
+lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de
+misre, voulut parler, secoua le joug du pape, aux
+temps de la Rforme, commena plus tard de renverser
+les rois, dans sa furieuse explosion de 89. Et l'extraordinaire
+aventure de la papaut tait partie de l,
+comme Pierre l'avait crit dans son livre, une fortune
+nouvelle qui permettait au pape de reprendre le rve
+sculaire, le pape se dsintressant des trnes abattus,
+se remettant avec les misrables, esprant bien cette fois
+conqurir le peuple, l'avoir enfin tout lui. N'tait-ce
+pas prodigieux, ce Lon XIII dpouill de son royaume,
+qui se laissait dire socialiste, qui rassemblait sous lui le
+troupeau des dshrits, qui marchait contre les rois, la
+tte du quatrime tat, auquel appartiendra le sicle
+prochain? L'ternelle lutte continuait aussi pre pour
+cette possession du peuple, Rome mme, et dans l'espace
+le plus resserr, le Vatican en face du Quirinal, le
+pape et le roi pouvant se voir de leurs fentres, toujours
+se battant qui aurait l'empire, ayant sous leurs yeux les
+toits roux de la vieille ville, cette menue population
+qu'ils en taient encore se disputer, comme le faucon
+et l'pervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et
+c'tait ici, pour Pierre, que le catholicisme se trouvait
+condamn, vou une ruine fatale, parce que justement
+il tait d'essence monarchique, ce point que la papaut
+apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir
+temporel, sous peine d'tre autre chose et de disparatre.
+Vainement elle feignait un retour au peuple, vainement
+elle apparaissait tout me, il n'y avait pas de place, au
+milieu de nos dmocraties, pour la souverainet totale et
+universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il voyait
+l'imperator repousser dans le pontife, et c'tait l surtout
+ce qui avait tu son rve, dtruit son livre, amass le tas
+de dcombres, devant lequel il restait perdu, sans force
+ni courage.<a name="page_733" id="page_733"></a></p>
+
+<p>Cette Rome noye de cendre, dont les difices s'effaaient,
+finit par lui serrer tellement le c&oelig;ur, qu'il revint
+tomber sur la chaise, prs de ses bagages. Jamais encore
+il n'avait prouv une pareille dtresse, il lui sembla que
+c'tait la fin de son me. Il se rappelait comment ce
+voyage Rome, cette exprience nouvelle s'tait pose
+pour lui, la suite de son dsastre de Lourdes. Il n'y
+tait plus venu demander la foi nave et entire du petit
+enfant, mais la foi suprieure de l'intellectuel, s'levant
+au-dessus des rites et des symboles, travaillant au plus
+grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son
+besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme
+rajeuni ne pouvait tre la religion, la loi morale du nouveau
+peuple, si le pape Rome, avec Rome, n'tait pas
+le Pre, l'arche d'alliance, le chef spirituel cout, obi,
+c'tait ses yeux le naufrage de l'esprance dernire, un
+suprme craquement o les socits actuelles s'abmaient.
+La trop longue souffrance des pauvres allait incendier
+le monde. Tout cet chafaudage du socialisme
+catholique, qui lui avait sembl si heureux, si triomphant,
+pour consolider la vieille glise, il le voyait par terre
+cette heure, il le jugeait svrement comme un simple
+expdient transitoire qui, pendant des annes, pourrait
+peut-tre tayer l'difice en ruine; mais ces choses n'taient
+construites que sur un malentendu volontaire, sur un mensonge
+habile, sur de la diplomatie et de la politique. Non,
+non! le peuple encore gagn et dup, caress pour tre
+asservi, cela rpugnait la raison, et tout le systme apparaissait
+btard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir
+ de pires catastrophes. Alors, c'tait donc la fin, rien ne
+restait debout, le vieux monde devait disparatre, dans
+l'effroyable crise sanglante dont des signes certains annonaient
+l'approche. Et lui, devant ce chaos, n'avait plus
+d'me, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette exprience
+qu'il avait sentie dcisive, convaincu l'avance
+d'en sortir raffermi ou foudroy jamais. C'tait la<a name="page_734" id="page_734"></a>
+foudre qui tait tombe. Maintenant, grand Dieu! qu'allait-il
+faire?</p>
+
+<p>Son angoisse l'treignit si rudement, que Pierre se
+leva, se mit marcher par la chambre, en qute d'un peu
+de calme. Grand Dieu! que faire, prsent qu'il tait
+rendu au doute immense, la ngation douloureuse,
+et que jamais sa soutane n'avait pes si lourd ses
+paules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de
+se soumettre, disant monsignor Nani que son me ne
+pouvait se rsigner, que son espoir du salut par l'amour
+ne pouvait mourir, et qu'il rpondrait par un autre livre,
+et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser la
+religion nouvelle. Oui, un livre enflamm contre Rome,
+o il mettrait tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait
+entendu, un livre o serait la Rome vraie, la Rome sans
+charit, sans amour, en train d'agoniser dans l'orgueil de
+sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de
+l'glise, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages
+taient l, il partait, il crirait le livre, il serait le grand
+schismatique attendu. Ah! le schisme, est-ce que tout ne
+l'annonait pas? Est-ce qu'il ne semblait pas imminent,
+au milieu du prodigieux mouvement des esprits, las des
+vieux dogmes, affams pourtant du divin? Lon XIII en
+avait bien la sourde conscience, car toute sa politique,
+son effort vers l'unit chrtienne, sa tendresse pour la
+dmocratie, n'avait pas d'autre but que de grouper la
+famille autour de la papaut, de l'largir et de la consolider,
+afin de rendre le pape invincible dans la lutte
+prochaine. Mais les temps taient venus, le catholicisme
+allait bientt se trouver bout de concessions politiques,
+incapable de cder davantage sans en mourir, immobilis
+ Rome, tel qu'une vieille idole hiratique, tandis qu'il
+pouvait voluer ailleurs, dans ces pays de propagande o
+il se trouvait en lutte avec les autres religions. C'tait
+bien pour cela que Rome tait condamne, d'autant plus
+que l'abolition du pouvoir temporel, en habituant l'esprit<a name="page_735" id="page_735"></a>
+ l'ide d'un pape purement spirituel, dgag du sol,
+semblait devoir favoriser l'avnement d'un antipape, au
+loin, pendant que le successeur de saint Pierre serait
+forc de s'entter dans sa fiction impriale et romaine.
+Un vque, un prtre tait la veille de se lever, o, qui
+aurait pu le dire? Peut-tre l-bas, dans cette Amrique
+si libre, parmi ces prtres dont les ncessits de la lutte
+pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des dmocrates
+ardents, prts marcher avec le sicle prochain.
+Et, pendant que Rome ne pourra rien lcher de son pass,
+des mystres ni des dogmes, ce prtre abandonnera de
+ces choses tout ce qui tombe de soi-mme en poudre. tre
+ce prtre, ce grand rformateur, ce sauveur des socits
+modernes, quel rve norme, quel rle de messie espr,
+appel par les peuples en dtresse! Un instant, Pierre en
+fut affol, un vent d'esprance et de triomphe le soulevait,
+l'emportait; et si ce n'tait en France, Paris, ce
+serait donc plus loin, l-bas, de l'autre ct de l'Ocan,
+ou plus loin encore, n'importe o dans le monde, sur
+une terre assez fconde pour que la semence nouvelle
+pousst en une dbordante moisson. Une religion nouvelle,
+une religion nouvelle! comme il l'avait cri aprs
+Lourdes, une religion qui ne ft surtout pas un apptit
+de la mort! une religion qui ralist enfin ici-bas le
+Royaume de Dieu dont parle l'vangile, qui partaget
+quitablement la richesse, qui ft rgner, avec la loi du
+travail, la vrit et la justice!</p>
+
+<p>Pierre, dans la fivre de ce nouveau rve, voyait dj
+flamboyer devant lui les pages de son prochain livre, o
+il achverait de dtruire la vieille Rome en proclamant
+la loi du christianisme rajeuni et librateur, lorsque ses
+yeux rencontrrent un objet rest sur une chaise, dont la
+prsence le surprit d'abord. C'tait un livre aussi, le volume
+de Thophile Morin, que le vieil Orlando l'avait
+charg de remettre son auteur; et il fut fch contre
+lui-mme, quand il le reconnut, en se disant qu'il aurait<a name="page_736" id="page_736"></a>
+pu fort bien l'oublier l. Avant de rouvrir sa valise pour
+l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta, les ides
+brusquement changes, comme si, tout d'un coup, un
+vnement considrable s'tait produit, un de ces faits
+dcisifs qui rvolutionnent un monde. L'&oelig;uvre tait cependant
+des plus modestes, le classique manuel pour le
+baccalaurat, ne contenant gure que les lments des
+sciences; mais toutes les sciences y taient reprsentes,
+il rsumait assez bien l'tat actuel des connaissances
+humaines. Et c'tait en somme la science qui faisait irruption
+dans la rverie de Pierre, soudainement, avec la
+masse, avec l'nergie irrsistible d'une force toute-puissante,
+souveraine. Non seulement le catholicisme en tait
+balay, tel qu'une poussire de ruines, mais toutes les
+conceptions religieuses, toutes les hypothses du divin
+chancelaient, s'effondraient. Rien que cet abrg scolaire,
+cet infiniment petit livre classique, rien mme que le
+dsir universel de savoir, cette instruction qui s'tend
+toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystres
+devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne
+restait debout de l'antique foi. Un peuple nourri de
+science, qui ne croit plus aux mystres ni aux dogmes,
+au systme compensateur des peines et des rcompenses,
+est un peuple dont la foi est morte jamais; et, sans la
+foi, le catholicisme ne peut tre. L est le tranchant du
+couperet, le couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut
+un sicle, s'il en faut deux, la science les prendra. Elle
+seule est ternelle. C'est une absurdit de dire que la
+raison n'est pas contraire la foi et que la science doit tre
+la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, ds aujourd'hui,
+les critures sont ruines et que, pour en sauver
+des fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes
+nouvelles, en se rfugiant dans le symbole. Et
+quelle extraordinaire attitude, l'glise dfendant quiconque
+dcouvre une vrit contraire aux livres saints,
+de se prononcer d'une faon dfinitive, dans l'attente que<a name="page_737" id="page_737"></a>
+cette vrit sera convaincue un jour d'tre une erreur!
+Le pape est seul infaillible, la science est faillible, on
+exploite contre elle son continuel ttonnement, on reste
+aux aguets pour mettre ses dcouvertes d'aujourd'hui en
+contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un
+catholique, ses affirmations sacrilges, qu'importent les
+certitudes dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain
+qu' la fin des temps la science et la foi se rejoindront, de
+faon que celle-l sera redevenue la lettre l'humble
+esclave de celle-ci? N'tait-ce pas prodigieux d'aveuglement
+volontaire et d'impudente carrure, niant jusqu' la
+clart du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de
+vrit continuait son &oelig;uvre, en dtruisant quand mme
+l'erreur, en construisant la terre prochaine, comme les
+infiniment petits, les forces de la vie ont construit peu
+ peu les continents.</p>
+
+<p>Dans la grande clart brusque qui se faisait, Pierre
+enfin se sentait sur un terrain solide. Est-ce que la
+science a jamais recul? C'est le catholicisme qui a sans
+cesse recul devant elle et qui sera forc de reculer sans
+cesse. Jamais elle ne s'arrte, elle conquiert pas pas la
+vrit sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce
+qu'elle ne saurait expliquer le monde d'un coup, est
+simplement draisonnable. Si elle laisse, si elle laissera
+toujours sans doute un domaine de plus en plus rtrci
+au mystre, et si une hypothse pourra toujours essayer
+d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai
+qu'elle ruine, qu'elle ruinera chaque heure davantage
+les anciennes hypothses, celles qui s'effondrent devant
+les vrits conquises. Et le catholicisme, qui est dans ce
+cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui. Comme toutes les
+religions, il n'est au fond qu'une explication du monde,
+un code social et politique suprieur, destin faire
+rgner toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre.
+Ce code, qui embrasse l'universalit des choses, devient
+ds lors humain, mortel comme ce qui est humain. On<a name="page_738" id="page_738"></a>
+ne saurait le mettre part, en disant qu'il existe par lui-mme
+d'un ct, tandis que la science existe de l'autre.
+La science est totale, et elle le lui a bien fait voir dj,
+et elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant rparer
+les continuelles brches qu'elle lui cause, jusqu'au jour
+o elle le balayera, sous un dernier assaut de l'clatante
+vrit. Cela prte rire de voir des gens assigner un rle
+ la science, lui dfendre d'entrer sur tel domaine, lui
+prdire qu'elle n'ira pas plus loin, dclarer qu' la fin
+de ce sicle, lasse dj, elle abdique. Ah! petits hommes,
+cervelles troites ou mal bties, politiques expdients,
+dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant refaire
+les vieux rves, la science passera et les emportera,
+comme des feuilles sches!</p>
+
+<p>Et Pierre continuait parcourir l'humble livre, coutait
+ce qu'il lui disait de la science souveraine. Elle ne
+peut faire banqueroute, car elle ne promet pas l'absolu,
+elle qui est simplement la conqute successive de la
+vrit. Jamais elle n'a affich la prtention de donner,
+d'un coup, la vrit totale, cette sorte de construction
+tant prcisment le fait de la mtaphysique, de la rvlation,
+de la foi. Le rle de la science n'est au contraire
+que de dtruire l'erreur, mesure qu'elle avance et
+qu'elle augmente la clart. Ds lors, loin de faire banqueroute,
+dans sa marche que rien n'arrte, elle demeure la
+seule vrit possible, pour les cerveaux quilibrs et
+sains. Quant ceux qu'elle ne satisfait pas, ceux qui
+prouvent l'perdu besoin de la connaissance immdiate
+et totale, ils ont la ressource de se rfugier dans n'importe
+quelle hypothse religieuse, la condition pourtant, s'ils
+veulent sembler avoir raison, de ne btir leur chimre
+que sur les certitudes acquises. Tout ce qui est bti sur
+l'erreur prouve, croule. Si le sentiment religieux persiste
+chez l'homme, si, le besoin d'une religion reste
+ternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit ternel,
+car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas<a name="page_739" id="page_739"></a>
+toujours exist, que d'autres formes religieuses ont prcde,
+et que d'autres suivront. Les religions peuvent
+disparatre, le sentiment religieux en crera de nouvelles,
+mme avec la science. Et Pierre pensait ce prtendu
+chec de la science, devant le rveil actuel du mysticisme,
+dont il avait indiqu les causes dans son livre: le dchet
+de l'ide de libert parmi le peuple qu'on a dup lors du
+dernier partage, le malaise de l'lite dsespre du vide
+o la laissent sa raison libre, son intelligence largie.
+C'est l'angoisse de l'inconnu qui renat, mais ce n'est
+aussi qu'une raction naturelle et momentane, aprs
+tant de travail, l'heure premire o la science ne calme
+encore ni notre soif de justice, ni notre dsir de scurit,
+ni l'ide sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans
+la survie, dans une ternit de jouissance. Pour que le
+catholicisme pt renatre, comme on l'annonce, il faudrait
+que le sol social ft chang, et il ne saurait changer, il
+n'a plus la sve ncessaire au renouveau d'une formule
+caduque, que les coles et les laboratoires, chaque jour,
+tuent davantage. Le terrain est devenu autre, un autre
+chne y grandira. Que la science ait donc sa religion, s'il
+doit en pousser une d'elle, car cette religion sera bientt
+la seule possible, pour les dmocraties de demain, pour
+les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi catholique
+n'est dj que cendre!</p>
+
+<p>Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant l'imbcillit
+de la congrgation de l'Index. Elle avait frapp son
+livre, elle frapperait certainement le nouveau livre dont
+il venait d'avoir l'ide, s'il l'crivait jamais. Une belle
+besogne en vrit! de pauvres livres de rveur enthousiaste,
+des chimres qui s'acharnaient sur des chimres!
+Et elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre
+classique qu'il tenait l, entre ses mains, le seul redoutable,
+l'ennemi toujours triomphant qui renverserait srement
+l'glise! Celui-ci avait beau tre modeste, dans sa
+pauvre allure de manuel scolaire: le danger commenait<a name="page_740" id="page_740"></a>
+ l'alphabet pel par les bambins, et il croissait mesure
+que les programmes se chargeaient de connaissances, il
+clatait avec ces rsums des sciences physiques, chimiques
+et naturelles, qui ont remis en question la cration
+du Dieu des critures. Mais le pis tait que l'Index, dj
+dsarm, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces
+terribles soldats de la vrit, destructeurs de la foi. Qu'importait
+alors tout l'argent que Lon XIII prlevait sur son
+trsor cach du Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter
+les coles catholiques, dans la pense d'y former la gnration
+croyante de demain, dont la papaut avait besoin
+pour vaincre! qu'importait le don de cet argent prcieux,
+s'il ne devait servir qu' acheter ces volumes infimes et
+formidables, qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient
+toujours trop de science, de cette science grandissante
+dont l'clat finirait par faire sauter un jour le
+Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbcile et vain,
+quelle misre et quelle drision!</p>
+
+<p>Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de
+Thophile Morin, il revint s'accouder la fentre, et l
+il eut une extraordinaire vision. Dans la nuit si douce et
+si triste, sous le ciel nuageux, jauni par la lune, couleur
+de rouille, des brumes flottantes s'taient leves, qui
+cachaient en partie les toitures, derrire des lambeaux
+tranants, pareils des suaires. Des monuments entiers
+avaient disparu de l'horizon. Et il s'imagina que les
+temps taient accomplis, que la vrit venait de faire sauter
+le dme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou dans mille
+ans, il sera de la sorte, croul, ras au fond du ciel noir.
+Dj, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait
+sous lui, le jour de fivre o il y avait pass une heure,
+dsespr de voir de l-haut la Rome papale entte dans la
+pourpre des Csars, prvoyant ds lors que ce temple du
+Dieu catholique s'effondrerait, comme s'tait effondr le
+temple de Jupiter, au Capitole. Et c'tait fait, le dme
+avait jonch le sol de ses dbris, il ne restait plus debout,<a name="page_741" id="page_741"></a>
+avec un pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef
+centrale, supportant encore un morceau de l'entablement.
+Mais surtout les quatre piliers de la croise, qui avaient
+port le dme, les piliers cyclopens se dressaient toujours,
+isols et superbes, parmi les croulements voisins,
+l'air indestructible. Des brumes paissies roulrent leur
+flot, mille annes sans doute passrent encore, et plus
+rien ne resta. Maintenant, l'abside, les dernires colonnes,
+les piliers gants eux-mmes taient abattus. Le vent en
+avait emport la poussire, il aurait fallu fouiller le sol,
+pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques
+fragments de statues brises, des marbres gravs d'inscriptions,
+sur le sens desquelles les savants ne pouvaient
+s'entendre. Comme autrefois, au Capitole, parmi les dcombres
+enfouis du temple de Jupiter, des chvres grimpaient,
+se nourrissaient des buissons, dans la solitude,
+dans le grand silence des lourds soleils d't, empli du
+seul bourdonnement des mouches.</p>
+
+<p>Alors seulement, Pierre sentit en lui l'croulement
+suprme. C'tait bien fini, la science tait victorieuse, il
+ne demeurait rien du vieux monde. tre le grand schismatique,
+le rformateur attendu, quoi bon? N'tait-ce
+pas difier un autre rve? Seule, l'ternelle lutte de la
+science contre l'inconnu, son enqute qui traquait, qui
+rduisait sans cesse chez l'homme la soif du divin, lui
+semblait importer prsent, le laissait dans l'attente de
+savoir si elle triompherait jamais au point de suffire un
+jour l'humanit, en rassasiant tous ses besoins. Et, dans
+le dsastre de son enthousiasme d'aptre, en face des
+ruines qui comblaient son tre, sa foi morte, son espoir
+mort d'utiliser le vieux catholicisme pour le salut social
+et moral, il n'tait plus tenu debout que par la raison.
+Elle avait flchi un moment. S'il avait rv son livre, s'il
+venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'tait
+que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emport sur
+la raison. Sa mre s'tait mise pleurer en son c&oelig;ur, devant<a name="page_742" id="page_742"></a>
+la souffrance des misrables, dans l'irrsistible dsir
+de les soulager, afin de conjurer les prochains massacres;
+et son besoin de charit lui avait ainsi fait perdre
+les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait
+la voix de son pre, la raison haute, la raison pre,
+la raison qui avait pu s'clipser, mais qui revenait souveraine.
+Comme aprs Lourdes, il protestait contre la glorification
+de l'absurde et la dchance du sens commun,
+il tait la raison. Elle seule le faisait marcher droit et
+solide, parmi les dbris des croyances anciennes, mme
+au milieu des obscurits et des avortements de la science.
+Ah! la raison, il ne souffrait que par elle, il ne se contentait
+que par elle, il jurait de la satisfaire toujours
+davantage, comme la matresse unique, quitte y laisser
+le bonheur!</p>
+
+<p>Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, cette heure,
+tch de le savoir. Tout restait en suspens, il avait devant
+lui l'immense monde, encore encombr des ruines du
+pass, dbarrass demain peut-tre. L-bas, dans le faubourg
+douloureux, il allait retrouver le bon abb Rose,
+qui, la veille encore, lui avait crit de revenir, de revenir
+bien vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver,
+puisque cette Rome, si resplendissante de loin, tait
+sourde la charit. Et, autour du bon prtre paisible, il
+retrouverait aussi le flot toujours croissant des misrables,
+les petits tombs des nids, qu'il ramassait ples de faim,
+grelottant de froid, les mnages d'pouvantable dtresse,
+o le pre boit, o la mre se prostitue, o les fils et les
+filles tombent au vice et au crime, les maisons entires
+ travers lesquelles la famine soufflait, la salet la plus
+basse, la promiscuit la plus honteuse, pas de meubles,
+pas de linge, une vie de bte qui se contente et se soulage
+comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre.
+Puis, ce seraient encore les coups de froid de
+l'hiver, les dsastres du chmage, des rafales de phtisie
+emportant les faibles, tandis que les forts serraient les<a name="page_743" id="page_743"></a>
+poings, en rvant de vengeance. Puis, un soir, il rentrerait
+peut-tre dans quelque chambre d'pouvante, o
+une mre se serait tue avec ses cinq petits, son dernier-n
+entre les bras, sa mamelle vide, les autres pars
+sur le carreau nu, heureux enfin et rassasis d'tre morts.
+Non, non! cela n'tait plus possible, la misre noire
+aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant
+de richesses, ivre de jouissances, jetant pour le
+plaisir les millions la rue! L'difice social tait pourri
+ la base, tout croulait dans la boue et dans le sang.
+Jamais il n'avait senti ce point l'inutilit drisoire de la
+charit. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le mot
+attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet sculaire,
+du peuple cras et billonn, tait le mot de justice.
+Ah! oui, justice, et non plus charit! La charit
+n'avait fait qu'terniser la misre, la justice la gurirait
+peut-tre. C'tait de justice que les misrables avaient
+faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien
+monde, pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne
+serait ni au Vatican ni au Quirinal, ni au pape ni au roi,
+car il n'avait sourdement grond au travers des ges, dans
+sa longue lutte, tantt mystrieuse, tantt ouverte, il ne
+s'tait dbattu entre le pontife et l'empereur, qui chacun
+le voulait lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa
+volont de n'tre personne, le jour o il crierait justice.
+Demain allait-il donc tre enfin ce jour de justice et de
+vrit? Au milieu de son angoisse, partag entre le besoin
+du divin qui tourmente l'homme, et la souverainet de la
+raison, qui l'aide vivre debout, Pierre n'tait sr que de
+tenir son serment, prtre sans croyance veillant sur la
+croyance des autres, faisant chastement, honntement
+son mtier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu
+renoncer son intelligence, comme il avait renonc
+ sa chair d'amoureux et son rve de sauveur des
+peuples. Et, de nouveau, de mme qu'aprs Lourdes, il
+attendrait.<a name="page_744" id="page_744"></a></p>
+
+<p>Mais, cette fentre, en face de cette Rome envahie
+d'ombre, submerge sous les brumes dont le flot semblait
+en raser les difices, ses rflexions taient devenues si
+profondes, qu'il n'entendit pas une voix qui l'appelait. Il
+fallut qu'une main le toucht l'paule.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'abb, monsieur l'abb...</p>
+
+<p>Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas,
+Giacomo a dj descendu les bagages... Il faut partir,
+monsieur l'abb.</p>
+
+<p>Puis, le voyant battre des paupires, effar encore, elle
+eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faisiez vos adieux Rome. Un bien vilain
+ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien vilain, dit-il simplement.</p>
+
+<p>Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de
+cent francs, pour qu'elle le partaget avec les domestiques.
+Et elle s'tait excuse de prendre la lampe et de le prcder,
+parce que, expliquait-elle, on y voyait peine clair,
+tant le palais tait noir, cette nuit-l.</p>
+
+<p>Ah! ce dpart, cette descente dernire, au travers du
+palais noir et vide, Pierre en eut le c&oelig;ur boulevers! Il
+avait donn, autour de sa chambre, ce coup d'&oelig;il d'adieu
+qui le dsesprait toujours, qui laissait l un peu de son
+me arrache, mme quand il quittait une pice o il
+avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio,
+d'o ne sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina
+la tte au fond de l'oreiller, retenant son souffle, de peur
+que son souffle ne parlt encore, ne lui attirt des vengeances.
+Mais ce fut surtout, sur les paliers du second
+tage et du premier, en face des portes closes de donna
+Serafina et du cardinal, qu'il frmit de ne rien entendre,
+pas mme un souffle, comme s'il passait devant des
+tombes. Depuis leur rentre du convoi, ils n'avaient pas
+donn signe de vie, enferms, disparus, immobilisant
+avec eux la maison entire, sans qu'on pt y surprendre<a name="page_745" id="page_745"></a>
+le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un
+serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe la
+main, et Pierre la suivait, songeant ces deux qui restaient
+seuls, dans le palais en ruine, les derniers d'un
+monde demi croul, au seuil du monde nouveau. Dario
+et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de vie, il n'y
+avait plus l que la vieille fille et le prtre infcond, sans
+rsurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une
+ombre lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui
+semblait descendre au nant, ces salles immenses dont
+les murs se lzardaient de pauvret et d'abandon! et la
+cour intrieure, pareille un cimetire, avec son herbe,
+avec son portique humide o pourrissaient des torses de
+Vnus et d'Apollon! et le petit jardin dsert, embaum
+par les oranges mres, dans lequel personne n'irait plus,
+maintenant qu'il n'y rencontrerait plus la contessina
+adorable, sous le laurier, prs du sarcophage! Tout cela
+s'anantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de
+mort, o les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu'
+attendre, en leur grandeur farouche, que leur palais, ainsi
+que leur Dieu, s'effondrt sur leurs ttes. Et Pierre ne
+percevait rien autre chose qu'un bruit trs lger, un trot
+de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-tre,
+l'abb Paparelli en train quelque part, au fond des
+pices perdues, d'mietter les murailles, de manger
+sans fin la vieille demeure la base, pour en hter
+l'croulement.</p>
+
+<p>Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux
+lanternes dont les deux rayons jaunes trouaient l'obscurit
+de la rue. Les bagages y taient chargs dj, la
+petite caisse prs du cocher, la valise sur la banquette.
+Et le prtre monta tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez le temps, dit Victorine, reste debout
+sur le trottoir. Rien ne vous manque, je suis contente de
+voir que vous partez l'aise.</p>
+
+<p>A cette minute dernire, il fut rconfort d'avoir l<a name="page_746" id="page_746"></a>
+cette compatriote, cette bonne me, qui l'avait accueilli,
+le jour de l'arrive, et qui le saluait, au dpart.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abb, car je
+ne crois pas que vous reviendrez de sitt dans leur satane
+ville... Adieu, monsieur l'abb.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dj, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait
+dans les rues troites et tortueuses qui mnent au cours
+Victor-Emmanuel. Il ne pleuvait pas, la capote n'avait
+pas t releve; mais l'air humide avait beau tre doux,
+le prtre se sentit tout de suite pris de froid, sans vouloir
+perdre le temps faire arrter le cocher, un silencieux,
+celui-ci, qui semblait n'avoir que la hte de se dbarrasser
+de son voyageur.</p>
+
+<p>Et, lorsque Pierre dboucha sur le cours Victor-Emmanuel,
+il fut surpris de le trouver dj si dsert, cette
+heure peu avance de la nuit, les maisons barricades, les
+trottoirs vides, les lampes lectriques brlant seules dans
+la mlancolique solitude. A la vrit, il ne faisait gure
+chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus
+en plus les faades. Quand il passa devant la Chancellerie,
+il lui sembla que le svre et colossal monument se reculait,
+s'vanouissait dans un rve. Et, plus loin, droite,
+au bout de la rue d'Aracoeli toile de rares becs de gaz
+fumeux, le Capitole avait sombr en pleines tnbres. Puis,
+le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux
+masses sombres, crasantes, du Ges obscur et du lourd
+palais Altieri; et ce fut dans ce couloir trangl, o par les
+beaux soleils eux-mmes tombait toute l'humidit des
+temps anciens, qu'il s'abandonna une songerie nouvelle,
+la chair et l'me envahies d'un frisson.</p>
+
+<p>Brusquement, le rveil se faisait en lui de cette pense,
+dont il avait eu parfois l'inquitude, que l'humanit, partie
+l-bas de l'Asie, avait toujours march dans le sens
+du soleil. Un vent d'est avait toujours souffl, emportant
+ l'ouest la semence humaine, pour les moissons futures.<a name="page_747" id="page_747"></a>
+Et, depuis longtemps dj, le berceau tait frapp de destruction
+et de mort, comme si les peuples ne pouvaient
+avancer que par tapes, laissant derrire eux le sol puis,
+les villes dtruites, les populations dcimes et abtardies,
+ mesure qu'ils marchaient du levant au couchant,
+vers le but ignor. C'taient Ninive et Babylone sur les
+bords de l'Euphrate, c'taient Thbes et Memphis sur les
+bords du Nil, rduites en poudre, tombes de vieillesse et
+de lassitude un engourdissement mortel, sans qu'un rveil
+ft possible. Puis, de l, cette dcrpitude avait gagn
+les bords du grand lac mditerranen, ensevelissant dans
+la poussire de l'ge Tyr et Sidon, allant plus loin encore
+endormir Carthage, frappe de snilit en pleine splendeur.
+Cette humanit en marche, que la force cache des
+civilisations roulait ainsi de l'orient l'occident, marquait
+ses journes de route par des ruines, et quelle effrayante
+strilit aujourd'hui que celle de ce berceau de l'Histoire,
+cette Asie, cette gypte, retournes au bgayement de
+l'enfance, immobilises dans l'ignorance et dans la caducit,
+sur les dcombres des antiques capitales, jadis matresses
+du monde!</p>
+
+<p>Au passage, travers sa songerie, Pierre eut conscience
+que le palais de Venise, noy de nuit, semblait crouler
+sous quelque assaut de l'invisible. La brume en avait
+entam les crneaux, et les hautes murailles nues, si
+redoutables, flchissaient sous la pousse de l'obscurit
+croissante. Puis, aprs la troue profonde du Corso,
+gauche, dsert lui aussi dans l'clat blafard des lampes
+lectriques, le palais Torlonia apparut sur la droite, avec
+son aile ventre par la pioche des dmolisseurs; tandis
+que, de nouveau sur la gauche, plus haut, le palais
+Colonna allongeait sa faade morne, ses fentres closes,
+comme si, dsert par ses matres, dmnag de son ancien
+faste, il attendait les dmolisseurs son tour.</p>
+
+<p>Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commenait
+ gravir la monte de la rue Nationale, la rverie<a name="page_748" id="page_748"></a>
+continua. Est-ce que Rome n'tait pas atteinte, est-ce que
+son heure n'tait pas venue de disparatre, dans cette destruction
+que les peuples en marche laissaient continuellement
+derrire eux? La Grce, Athnes et Sparte s'ensommeillaient
+sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient
+plus dans le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de
+la pninsule italique tait dj gagn par la paralysie
+montante. Et, en mme temps que Naples, c'tait bien le
+tour de Rome dsormais. Elle se trouvait la limite de
+la contagion, cette marge de la tache de mort qui s'tend
+sans cesse sur le vieux continent, cette marge o l'agonie
+se dclare, o la terre appauvrie ne veut plus nourrir ni
+supporter des villes, o les hommes eux-mmes semblent
+frapps de vieillesse ds la naissance. Depuis deux sicles,
+Rome allait en dclinant, s'liminait peu peu de la vie
+moderne, sans industrie, sans commerce, incapable
+mme de science, de littrature et d'art. Et ce n'tait plus
+seulement la basilique de Saint-Pierre, qui s'effondrait,
+qui semait l'herbe de ses dbris, comme autrefois le
+temple de Jupiter Capitolin. Dans la rverie noire et
+douloureuse, c'tait Rome entire qui croulait en un
+suprme craquement, qui couvrait les sept collines du
+chaos de ses ruines, les glises, les palais, les quartiers
+entiers disparus, dormant sous les orties et les
+ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thbes et
+Memphis, Rome n'tait plus qu'une plaine rase, bossue
+par des dcombres, au milieu desquels on cherchait
+vainement reconnatre la place des anciens difices, et
+qu'habitaient seuls des n&oelig;uds de serpents et des bandes
+de rats.</p>
+
+<p>La voiture tournait, et Pierre reconnut, droite, dans
+un trou norme de nuit entasse, la colonne Trajane.
+Mais, cette heure, elle se dressait noire, telle que le
+tronc mort d'un arbre gant, dont le grand ge aurait
+abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place
+triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre rel qu'il<a name="page_749" id="page_749"></a>
+distingua sur le ciel de plomb, le pin parasol de la villa
+Aldobrandini, qui tait l comme la grce et la fiert de
+Rome, ne fut dsormais pour lui qu'une salissure, le petit
+nuage de poussire charbonneuse qui montait du total
+croulement de la ville.</p>
+
+<p>Une pouvante le prenait maintenant, au bout de ce
+rve tragique, dans sa fraternit inquite. Et, lorsque
+l'engourdissement qui monte travers le monde vieilli
+aurait dpass Rome, lorsque la Lombardie serait prise,
+que Gnes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme
+Venise dj s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la
+France! Les Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses
+ports combls par le sable, comme ceux de Tyr et de Sidon,
+Lyon tomberait la solitude et au sommeil, Paris
+enfin, envahi par l'invincible torpeur, chang en un champ
+de pierres strile, hriss de chardons, rejoindrait dans la
+mort Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples
+continueraient leur marche du levant au couchant, avec
+l'ternel soleil. Un grand cri traversa l'ombre, le cri de
+mort des races latines. L'Histoire, qui semblait tre ne
+dans le bassin de la Mditerrane, se dplaait, et l'Ocan
+aujourd'hui devenait le centre du monde. O en tait-on
+de la journe humaine? Partie de l-bas, du berceau, au
+lever de l'aube, l'humanit, d'tape en tape, semant sa
+route de ses ruines, se trouvait-elle la moiti du jour,
+lorsque midi flamboie? C'tait alors l'autre moiti des
+temps qui commenait, le nouveau monde aprs l'ancien,
+ces villes d'Amrique o s'bauchait la dmocratie, o
+poussait la religion de demain, les reines souveraines du
+prochain sicle, avec, l-bas, au del d'un autre Ocan, en
+revenant vers le berceau, sur l'autre face de la terre,
+l'Extrme-Orient immobile, la Chine et le Japon mystrieux,
+tout le pullulement menaant de la race jaune.</p>
+
+<p>Mais, mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale,
+Pierre sentait son cauchemar se dissiper. Un air plus
+lger soufflait, il rentrait dans plus d'esprance et de<a name="page_750" id="page_750"></a>
+courage. La Banque, cependant, avec sa laideur neuve,
+son normit crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantme
+promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des
+jardins confus, le Quirinal n'tait qu'une ligne noire,
+barrant le ciel. Seulement, la rue montait, s'largissait
+toujours, et sur le sommet du Viminal enfin, sur la place
+des Thermes, lorsqu'il passa devant les ruines de Diocltien,
+il respira pleins poumons. Non, non! la journe
+humaine ne pouvait finir, elle tait ternelle, et les tapes
+des civilisations se succderaient l'infini. Qu'importait
+ce vent d'est qui roulait les peuples l'ouest, comme
+charris dans la force du soleil? S'il le fallait, ils reviendraient
+par l'autre face du globe, ils feraient plusieurs
+fois le tour de la terre, jusqu'au jour o ils pourraient
+se fixer dans la paix, dans la vrit et la justice. Aprs la
+prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le
+centre, bord des villes matresses, une civilisation encore
+natrait, ayant pour centre le Pacifique, avec d'autres
+capitales riveraines, qu'on ne pouvait prvoir, dont les
+germes dormaient sur des rivages ignors. Puis, d'autres
+encore, toujours d'autres, en recommenant toujours! Et,
+ cette minute dernire, il eut cette pense de confiance
+et de salut que le grand mouvement des nationalits tait
+l'instinct, le besoin mme que les peuples avaient de revenir
+ l'unit. Partis de la famille unique, spars, disperss
+en tribus plus tard, heurts par des haines fratricides,
+ils tendaient malgr tout redevenir l'unique
+famille. Les provinces se runissaient en peuples, les
+peuples se runiraient en races, les races finiraient par
+se runir en la seule humanit immortelle. Enfin, l'humanit
+sans frontires, sans guerres possibles, l'humanit
+vivant du juste travail, dans la communaut universelle
+de tous les biens! N'tait-ce pas l'volution, le but du
+labeur qui se fait partout, le dnouement de l'Histoire?
+Que l'Italie ft donc un peuple sain et fort, que l'entente
+se ft donc entre elle et la France, et que cette fraternit<a name="page_751" id="page_751"></a>
+des races latines devnt le commencement de la
+fraternit universelle! Ah! cette patrie unique, la terre
+pacifie et heureuse, dans combien de sicles, et quel
+rve!</p>
+
+<p>Puis, la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne
+pensa plus. Il dut prendre son billet, faire enregistrer ses
+bagages. Et, tout de suite, il monta en wagon. Le surlendemain,
+au lever du jour, il serait Paris.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c">530.&mdash;L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c"><span class="smcap">G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, diteurs</span><br />
+11, RUE DE GRENELLE, 11</p>
+
+<p class="c">OUVRAGES DU MME AUTEUR</p>
+
+<p class="c">DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br />
+ 3 fr. 50 chaque volume.</p>
+
+<table summary="" style="font-size: small;" border="0" cellpadding="1" cellspacing="0">
+<tbody><tr><th colspan="4" align="center">LES ROUGON-MACQUART<br />
+histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire</th></tr>
+<tr><td align="left">LA FORTUNE DES ROUGON</td>
+<td align="right">33<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA CURE</td><td align="right">43<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE VENTRE DE PARIS</td><td align="right">40<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA CONQUTE DE PLASSANS</td><td align="right">37<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA FAUTE DE L'ABB MOURET</td><td align="right">49<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">SON EXCELLENCE EUGNE ROUGON</td><td align="right">30<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'ASSOMMOIR</td><td align="right">139<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">UNE PAGE D'AMOUR</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">NANA</td><td align="right">182<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">POT-BOUILLE</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">AU BONHEUR DES DAMES</td><td align="right">68<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA JOIE DE VIVRE</td><td align="right">51<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">GERMINAL</td><td align="right">99<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'&#338;UVRE</td><td align="right">58<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA TERRE</td><td align="right">123<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE RVE</td><td align="right">99<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA BTE HUMAINE</td><td align="right">94<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'ARGENT</td><td align="right">86<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA DBACLE</td><td align="right">196<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE DOCTEUR PASCAL</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="4" align="center">LES TROIS VILLES</th></tr>
+
+<tr><td align="left">LOURDES</td><td align="right"> 143<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="4" align="center">ROMANS ET NOUVELLES</th></tr>
+
+<tr><td align="left">CONTES A NINON. Nouvelle dition</td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">NOUVEAUX CONTES A NINON. Nouvelle dition</td><td colspan="2">&nbsp;</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LA CONFESSION DE CLAUDE. Nouvelle dition</td> <td colspan="2">&nbsp;</td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">THRSE RAQUIN. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">MADELEINE FRAT. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE V&#338;U D'UNE MORTE. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES MYSTRES DE MARSEILLE. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE CAPITAINE BURLE. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">MAS MICOULIN. Nouvelle dition </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="4" align="center">THATRE</th></tr>
+
+<tr><td align="left">THRSE RAQUIN.&#8212;LES HRITIERS RABOURDIN.&#8212;<br />
+LE BOUTON DE ROSE </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="4" align="center">&#338;UVRES CRITIQUES</th></tr>
+
+<tr><td align="left">MES HAINES </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE ROMAN EXPRIMENTAL </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE NATURALISME AU THATRE </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">NOS AUTEURS DRAMATIQUES </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LES ROMANCIERS NATURALISTES </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">DOCUMENTS LITTRAIRES </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">UNE CAMPAGNE, 1880-1881 </td><td colspan="2">&nbsp; </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+
+<tr><th colspan="4" align="center">EN COLLABORATION</th></tr>
+
+<tr><td align="left">LES SOIRES DE MDAN </td><td colspan="2">&nbsp; 21<sup>e</sup> mille. </td><td align="left">1 vol.</td></tr>
+</tbody>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME ***
+
+***** This file should be named 34528-h.htm or 34528-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..c9952fc
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #34528 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34528)