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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:01:49 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois villes: Rome + +Author: Émile Zola + +Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528] +[Last updated: August 17, 2017] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +LES TROIS VILLES + +ROME + +PAR + +ÉMILE ZOLA + +DOUZIÈME MILLE + +PARIS +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1896 +Tous droits réservés. + + + + +ROME + + + + +I + + +Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et +Civita-Vecchia, et il allait être neuf heures du matin, lorsque l'abbé +Pierre Froment, après un dur voyage de vingt-cinq heures, débarqua enfin +à Rome. Il n'avait emporté qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au +milieu de la bousculade de l'arrivée, écartant les porteurs qui +s'empressaient, se chargeant lui-même de son léger bagage, dans la hâte +qu'il éprouvait d'être arrivé, de se sentir seul et de voir. Et, tout de +suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, étant monté dans une +des petites voitures découvertes, rangées le long du trottoir, il posa +la valise près de lui, après avoir donné l'adresse au cocher: + +--Via Giulia, palazzo Boccanera. + +C'était un lundi, le 3 septembre, par une matinée de ciel clair, d'une +douceur, d'une légèreté délicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux +yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant +un prêtre français, à l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture +partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais. +Mais, presque aussitôt, après avoir longé les verdures du petit square, +arrivé sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours, +désignant de son fouet des ruines. + +--Les Thermes de Dioclétien, dit-il en un mauvais français de cocher +obligeant, désireux de plaire aux étrangers, pour s'assurer leur +clientèle. + +Des hauteurs du Viminal, où se trouve la Gare, la voiture descendit au +grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, dès lors, il ne cessa +plus, il tourna la tête à chaque monument, le montra du même geste. Dans +ce bout de large voie, il n'y avait que des bâtisses neuves. Sur la +droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels +s'allongeait un interminable bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne. + +--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher. + +Pierre, depuis une semaine que son voyage était décidé, passait les +jours à étudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres. +Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir à demander son chemin, et les +explications le trouvaient prévenu. Ce qui le déroutait pourtant, +c'étaient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui étagent en +terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien +qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample, +lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, fraîche et +crayeuse encore, tout un pâté gigantesque de pierres, surchargé de +sculptures, de frontons et de statues. + +--La Banque Nationale. + +Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre, +qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, très haut, supporté par un +grand mur lisse, un jardin suspendu, d'où se dressait, dans le ciel +limpide, l'élégant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il +sentit toute la fierté et toute la grâce de Rome. + +--La villa Aldobrandini. + +Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le +passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans +l'angle, une trouée de lumière se produisait. C'était, en contre-bas, +une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante +poussière d'or; et, dans cette gloire matinale, s'érigeait une colonne +de marbre géante, toute dorée du côté où l'astre la baignait à son +lever, depuis des siècles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, +car il ne se l'était pas imaginée ainsi, dans ce trou d'éblouissement, +au milieu des ombres voisines. + +--La colonne Trajane. + +Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière fois. Et ce +furent encore des noms jetés, au trot vit du cheval: le palais Colonna, +dont le jardin est bordé de maigres cyprès; le palais Torlonia, à demi +éventré pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et +redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique de forteresse +du moyen âge, oubliée là dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La +surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses. +Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui +indiqua triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine aussi +large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil à gauche, noire +d'ombre à droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple +faisait comme une étoile de lumière: était-ce donc là le cœur de la +ville, la promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le sang +de Rome? + +Déjà la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue +la rue Nationale, les deux trouées dont on a coupé l'ancienne cité de +part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du +Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre l'église et le +lourd palais Altieri, qu'on n'avait point osé jeter bas, la rue +s'étranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au delà, +devant la façade du Gesù, sur la place, le soleil recommençait, +éclatant, déroulant ses nappes dorées; tandis qu'au loin, au fond de la +rue d'Aracoeli, noyée d'ombre également, des palmiers ensoleillés +apparaissaient. + +--Le Capitole, là-bas, dit le cocher. + +Le prêtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout +du ténébreux couloir. Il était pénétré comme d'un frisson par ces +alternatives soudaines de chaude lumière et d'ombre froide. Devant le +palais de Venise, devant le Gesù, il lui avait semblé que toute la nuit +des jours anciens lui glaçait les épaules; puis, c'était, à chaque +place, à chaque élargissement des voies nouvelles, une rentrée dans la +lumière, dans la douceur gaie et tiède de la vie. Les coups de soleil +jaune tombaient des toitures, découpaient nettement les ombres +violâtres. Entre les façades, on apercevait des bandes de ciel très bleu +et très doux. Et il trouvait à l'air qu'il respirait un goût spécial, +encore indéterminé, un goût de fruit qui augmentait en lui la fièvre de +l'arrivée. + +Malgré son irrégularité, c'est une fort belle voie moderne que le cours +Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville +quelconque, aux vastes bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant +la Chancellerie, le chef-d'œuvre de Bramante, le monument type de la +Renaissance romaine, son étonnement revint, son esprit retourna aux +palais qu'il venait déjà d'entrevoir, à cette architecture nue, +colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils à des +hôpitaux ou à des prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les +fameux palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence +extérieure. C'était évidemment fort beau, il finirait par comprendre, +mais il devrait y réfléchir. + +Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel, +pénétra dans des ruelles tortueuses, où elle avait peine à passer. Le +calme s'était fait, le désert, la vieille ville endormie et glaciale, au +sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se +rappela les plans consultés, il se dit qu'il approchait de la via +Giulia; et sa curiosité qui avait grandi, s'accrut alors jusqu'à le +faire souffrir, désespéré de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de +suite davantage. Dans l'état de fièvre où il était depuis son départ, +les étonnements qu'il éprouvait à ne pas trouver les choses telles qu'il +les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination, +aggravaient sa passion, le jetaient au désir aigu et immédiat de se +contenter. Neuf heures sonnaient à peine, il avait toute la matinée pour +se présenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire +sur-le-champ à l'endroit classique, au sommet d'où l'on voyait Rome +entière, étalée sur les sept collines? Quand cette pensée fut entrée en +lui, elle le tortura, il finit par céder. + +Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui +crier la nouvelle adresse: + +--A San Pietro in Montorio. + +D'abord, l'homme s'étonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son +fouet, il indiqua que c'était là-bas, au loin. Enfin, comme le prêtre +insistait, il se remit à sourire complaisamment, avec un branle amical +de la tête. Bon, bon! il voulait bien, lui. + +Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du dédale des +rues étroites. On en suivit une, étranglée entre de hauts murs, où le +jour descendait comme au fond d'une tranchée. Puis, au bout, il y eut +une rentrée soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique +pont de Sixte IV, tandis qu'à droite et à gauche s'étendaient les +nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des constructions +récentes. De l'autre côté, le Transtévère lui aussi était éventré; et la +voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur +de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernière fois, le cocher +eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale. + +--Via Garibaldi. + +Le cheval avait dû ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience +enfantine, se retournait pour voir, à mesure que la ville, derrière lui, +s'étendait et se découvrait davantage. La montée était longue, des +quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, +dans l'émotion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva qu'il +gâtait la satisfaction de son désir, en l'émiettant ainsi, à cette +conquête lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en +plein front, Rome entière vue d'un regard, la ville sainte ramassée, +embrassée d'une seule étreinte. Et il eut la force de ne plus se +retourner, malgré l'élan de tout son être. + +En haut, il y a une vaste terrasse. L'église San Pietro in Montorio se +trouve là, à l'endroit où saint Pierre, dit-on, fut crucifié. La place +est nue et rousse, cuite par les grands soleils d'été; pendant qu'un peu +plus loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola +tombent à gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale, +dans une éternelle fraîcheur. Et, le long du parapet qui borde la +terrasse, à pic sur le Transtévère, s'alignent toujours des touristes, +des Anglais minces, des Allemands carrés, béants d'admiration +traditionnelle, leur Guide à la main, qu'ils consultent, pour +reconnaître les monuments. + +Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la +banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger près +des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son siège, au +plein soleil, la tête basse comme son cheval, tous deux résignés +d'avance à la longue station accoutumée. + +Et Pierre, déjà, regardait de toute sa vue, de toute son âme, debout +contre le parapet, dans son étroite soutane noire, les mains nues et +serrées nerveusement, brûlantes de sa fièvre. Rome, Rome! la Ville des +Césars, la Ville des Papes, la Ville éternelle qui deux fois a conquis +le monde, la Ville prédestinée du rêve ardent qu'il faisait depuis des +mois! elle était là enfin, il la voyait! Des orages, les jours +précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d'août. Cette admirable +matinée de septembre fraîchissait dans le bleu léger du ciel sans tache, +infini. Et c'était une Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui +semblait s'évaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleuâtre +flottait sur les toits des bas quartiers, mais à peine sensible, d'une +délicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains +se perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d'abord, il ne +voulait s'arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome entière, au +colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol fait de la poussière +des générations. Chaque siècle en avait renouvelé la gloire, comme sous +la sève d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui +faisait battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première +rencontre, c'était qu'il trouvait Rome telle qu'il la désirait, matinale +et rajeunie, d'une gaieté envolée, immatérielle presque, toute souriante +de l'espoir d'une vie nouvelle, à cette aube si pure d'un beau jour. + +Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains +toujours serrées et brûlantes, revécut en quelques minutes les trois +dernières années de sa vie. Ah! quelle année terrible, la première, +celle qu'il avait passée au fond de sa petite maison de Neuilly, portes +et fenêtres closes, terré là comme un animal blessé qui agonise! Il +revenait de Lourdes l'âme morte, le cœur sanglant, n'ayant plus en lui +que de la cendre. Le silence et la nuit s'étaient faits sur les ruines +de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'écoulèrent, sans +qu'il entendît ses veines battre, sans qu'une lueur se levât, éclairant +les ténèbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait +d'avoir le courage de se reprendre à l'existence, au nom de la raison +souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'était-il +pas plus résistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie +tranquillement à ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter +la soutane, fidèle à un amour unique et par dégoût du parjure, pourquoi +ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise à un prêtre, +l'astronomie ou l'archéologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mère +sans doute, une immense tendresse éperdue que rien n'avait assouvie +encore, qui se désespérait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'était +la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie restée vive, dans la +haute dignité de sa raison reconquise. + +Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit +en relations avec un vieux prêtre, l'abbé Rose, vicaire à +Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au +fond du rez-de-chaussée humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois +pièces transformées en asile, pour les petits enfants abandonnés, qu'il +ramassait dans les rues voisines. Et, dès ce moment, sa vie changea, un +intérêt nouveau et tout-puissant y était entré, il devint l'aide peu à +peu passionné du vieux prêtre. Le chemin était long, de Neuilly à la rue +de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il +se dérangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le +soir. Les trois pièces ne suffisant plus, il avait loué le premier +étage, il s'y était réservé une chambre, où il finit par coucher +souvent; et toutes ses petites rentes passaient là, dans ce secours +immédiat donné à l'enfance pauvre; et le vieux prêtre, ravi, touché aux +larmes de ce jeune dévouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en +pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu. + +La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre alors la connut, +vécut chez elle, avec elle, pendant deux années. Cela commença par ces +petits êtres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charité des voisins +lui amenait, maintenant que l'asile était connu du quartier: des +garçonnets, des fillettes, des tout petits tombés à la rue, pendant que +les pères et les mères travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le +père avait disparu, la mère se prostituait, l'ivrognerie et la débauche +étaient entrées au logis avec le chômage; et c'était la nichée au +ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé, les +autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne, +sous les roues d'un fardier, il avait retiré deux petits garçons, deux +frères, qui ne purent même lui donner une adresse, venus ils ne savaient +d'où. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un +petit ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et qui +pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là. Et, plus tard, +forcément, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbutés du nid, il +remonta aux parents, il fut amené à pénétrer de la rue dans les bouges, +s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en +connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant, éperdu +d'angoisse terrifiée et de charité vaine. + +Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de la déchéance et +de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant +ces deux années qui bouleversèrent son être! Dans ce quartier +Sainte-Marguerite, au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif, +si courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides, des +ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une humidité de cave, +où croupissait, où agonisait, empoisonnée, toute une population de +misérables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les +ordures amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement, tombé +à la saleté, à la promiscuité la plus basse. Des vitres manquaient, le +vent faisait rage, la pluie entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le +carreau nu, sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge, une +vie de bête qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de +l'instinct et de la rencontre. Là dedans, en tas, tous les sexes, tous +les âges, l'humanité revenue à l'animalité par la dépossession de +l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de +dents les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y était +cette dégradation de la créature humaine, non plus le libre sauvage qui +allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forêts primitives, +mais l'homme civilisé retourné à la brute, avec toutes les tares de sa +déchéance, souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des +raffinements d'une cité reine du monde. + +Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire. Au début, il y +avait eu de la jeunesse, de la gaieté, la loi du travail acceptée +courageusement. Puis, la lassitude était venue: toujours travailler pour +ne jamais être riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir +d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des soins du +ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au +hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait +le reste. Plus souvent encore, le chômage était le grand coupable: il ne +se contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le courage, +il habitue à la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident, +les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfiévré +d'action, de trouver la moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre +en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même réussi à +être accepté pour balayer les rues, car l'emploi est recherché, il y +faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pavé de la grande +ville où resplendissent, où retentissent les millions, un homme qui +cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange +pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'était +la famine noire, l'abrutissement, puis la révolte, tous les liens +sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur +faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont +cinquante années de dur labeur avaient usé les membres, sans qu'il pût +mettre un sou de côté, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, +au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de +marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où, ne travaillant +plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir à l'hôpital. +D'autres disparaissaient, ignorés, emportés dans le flot boueux de la +rue. Un matin, au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie, +Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis une semaine, et +dont les rats avaient dévoré le visage. + +Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda. L'hiver, les +souffrances des misérables deviennent atroces, dans les taudis sans feu, +où la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert +de glace, toutes sortes d'industries sont forcées de chômer. Dans les +cités des chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en vont +pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés par de brusques +rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq +et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas +mangé depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le +premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la chambre +d'épouvante, où une mère venait de se suicider avec ses cinq petits, de +désespoir et de faim, un drame de la misère dont tout Paris allait +frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout +avait dû être vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que +le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse à moitié vide, +la mère était tombée en allaitant son dernier né, un nourrisson de trois +mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se +tendaient les lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans +et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur éternel +sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons, plus âgés, l'un +s'était anéanti, la tête entre les mains, accroupi contre le mur, +pendant que l'autre avait agonisé par terre, en se débattant, comme s'il +s'était traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins +accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le +père ne trouvant pas de travail, glissant à la boisson peut-être, le +propriétaire las d'attendre, menaçant le ménage d'expulsion, et la mère +perdant la tête, voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle, +pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pavé. +Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misérable +rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi +qu'un bœuf assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un tel +cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait. + +Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans l'abandon et dans la +faim, Pierre l'avait emporté au fond de ses oreilles, au fond de son +cœur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce +possible, une abomination pareille, un dénuement si complet, la misère +noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de +richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la +rue? Quoi! d'un côté de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices +satisfaits, des vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une +pauvreté acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les mères se +tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus à donner que +le sang de leurs mamelles taries! Et une révolte le souleva, il eut un +instant conscience de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon +faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux +parents, prolonger les souffrances des vieux? L'édifice social était +pourri à la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang. +Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour +reconstruire le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la +cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de la misère +sûrement mortel, qu'il comprit les violents, prêt lui-même à accepter +l'ouragan dévastateur et purificateur, la terre régénérée par le fer et +le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie +pour assainir les villes maudites. + +Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter, monta le gronder +paternellement. C'était un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis. +Désespérer, grand Dieu! quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine +maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du +monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que +fût le mal, on en viendrait tout de même bien vite à bout, le jour où +l'on retournerait en arrière, à l'époque d'humilité, de simplicité et de +pureté, lorsque les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle +délicieuse peinture il faisait de la société évangélique, dont il +évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille, comme si elle devait +se réaliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire à +ce beau conte consolateur, dans son besoin d'échapper au cauchemar +affreux de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les jours +suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre chérissait, +abondant toujours en nouveaux détails, parlant du règne prochain de +l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme +qui était certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre. + +Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La pratique de la +charité, dans ce quartier pauvre, l'avait amené à un attendrissement +immense: son cœur défaillait, éperdu, meurtri de cette misère qu'il +désespérait de jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il +sentait parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce +besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en lui, imaginant +des soulagements chimériques, attendant une aide des puissances +inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalité des faits, acheva +de le jeter au désir croissant du salut par l'amour. Il était grand +temps de conjurer l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre +fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à +disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction où il était +que l'injustice se trouvait à son comble, que l'heure vengeresse allait +sonner où les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut dès +lors à rêver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les +hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle que Jésus +l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent: était-ce possible, +ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le +ramener à la jeunesse, à la candeur du christianisme primitif? Il +s'était mis à l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en +plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement +menait grand bruit depuis quelques années; et, dans son amour +frissonnant des misérables, préparé comme il l'était au miracle de la +fraternité, il perdait peu à peu les scrupules de son intelligence, il +se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter +l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit, +en cette certitude que le catholicisme, épuré, ramené à ses origines, +pouvait être l'unique pacte, la loi suprême qui sauverait la société +actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle était menacée. Deux +années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté par toute +cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et l'âme inquiète pourtant +devant l'éternel besoin du divin qui tourmente la créature, un cri était +monté en lui, du plus profond de son être: une religion nouvelle! une +religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion nouvelle, ou +plutôt cette religion renouvelée, qu'il croyait avoir découverte, dans +un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule +autorité morale debout, la lointaine organisation du plus admirable +outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des peuples. + +Durant cette période de lente formation que Pierre traversa, deux +hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent une grande influence sur lui. +Une bonne œuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un +évêque, dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense de toute +une vie d'admirable charité, malgré la sourde opposition de son +entourage qui flairait chez le prélat français un esprit libre, +gouvernant en père son diocèse; et Pierre s'enflamma davantage au +contact de cet apôtre, de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et +bons, tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais la +rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des +associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus décisive pour son +apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, à la face +longue et noble, gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait +indiquer l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un des +agitateurs les plus actifs du socialisme catholique français. Il +possédait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontât +que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emporté déjà +près de la moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer +des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en matière de +socialisme chrétien; et il ne semblait guère, non plus, que le succès +l'encourageât. Seulement, cela lui avait servi à se faire nommer député, +et il parlait à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en +longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il +conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait des réunions, faisait +des conférences, se donnait surtout au peuple, dont la conquête, +disait-il dans l'intimité, pouvait seule assurer le triomphe de +l'Église. Et il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui +admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait dépourvu, un +esprit d'organisation, une volonté militante un peu brouillonne, tout +entière appliquée à recréer en France la société chrétienne. Le jeune +prêtre apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand même +le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse des nécessités +politiques, allait droit à la cité future du bonheur universel; tandis +que le vicomte avait la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale +de 89, en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la +colère de la démocratie. + +Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte n'avait vécu si +absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brûla de la +passion de son apostolat. Ce peuple misérable qu'il visitait, ces hommes +sans travail, ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la +certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait naître, +pour faire cesser une injustice dont le monde révolté allait violemment +mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du +christianisme primitif, il était résolu à y travailler, à la hâter de +toutes les forces de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne +croyait toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles. Mais un +espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore faire du bien, en +prenant en main l'irrésistible mouvement démocratique moderne, afin +d'éviter aux nations la catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était +calmée, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile au +cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs. Il agissait, il +souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait rapporté de Lourdes; et, +comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le +dévorait plus. C'était avec la sérénité d'un simple devoir accompli +qu'il continuait à dire sa messe. Même il finissait par penser que le +mystère qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les dogmes +n'étaient en somme que des symboles, des rites nécessaires à l'enfance +de l'humanité, et dont on se débarrasserait plus tard, lorsque +l'humanité grandie, épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la +vérité nue. + +Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion de crier tout +haut sa croyance, s'était trouvé un matin à sa table, écrivant un livre. +Cela était venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de +son cœur, en dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il +ne dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres: _la Rome +nouvelle_. Et cela disait tout, car n'était-ce pas de Rome, l'éternelle +et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorité +existante se trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la +terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique. En deux mois, il +écrivit ce livre, qu'il préparait depuis un an sans en avoir conscience, +par ses études sur le socialisme contemporain. C'était en lui comme un +bouillonnement de poète, il lui semblait parfois rêver ces pages, tandis +qu'une voix intérieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il +lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes écrites la veille, +celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en +disant que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné, et +qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes +pourtant, qu'on aurait chantées dans les ateliers. Quant à monseigneur +Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touché +profondément du souffle ardent de charité qui sortait de chaque page, il +commit même l'imprudence d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en +l'autorisant à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était +cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de l'Index allait +frapper d'interdiction, c'était pour la défense de cette œuvre que le +jeune prêtre venait d'accourir à Rome, plein de surprise et +d'enthousiasme, tout enflammé du désir de faire triompher sa foi, résolu +à plaider sa cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était +convaincu d'avoir exprimé simplement les idées. + +Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années dernières, il n'avait +pas bougé, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rêvée et +tant souhaitée. Derrière lui, des arrivées et des départs brusques de +voitures se succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds +défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq minutes +marquées dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre +attendaient complaisamment, la tête basse sous le grand soleil, qui +chauffait la valise restée seule sur la banquette. Et lui semblait +s'être aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé, immobile et +fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri après Lourdes, +son visage s'était fondu. Depuis que sa mère l'emportait de nouveau, le +grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait à son père, +semblait décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte, le +menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son âme, +qui brûlait aussi dans la flamme charitable des yeux. + +Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son +livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rêve! Si, d'abord, +l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voilée de l'admirable +matinée, il distinguait maintenant des détails, il s'arrêtait à des +monuments. Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait +tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des plans et dans des +collections de photographies. Là, sous ses pieds, le Transtévère +s'étendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons +rougeâtres, dont les tuiles mangées de soleil cachaient le cours du +Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée +ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette vue à vol +d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines, une houle presque +insensible au milieu de la mer élargie des façades. Là-bas, à droite, +se détachant en violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts +Albains, c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées +parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné, qu'une +ligne de cyprès bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrière, se +perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, pâlis dans la +poussière d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits +dômes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en +face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que, sur les +hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de lumière, qu'une confusion +de blocs blanchâtres, striés de petites raies brunes, sans doute des +constructions récentes, pareilles à une carrière de pierres abandonnée. +Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir. Il dut +s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le +campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, là-bas, cette tour carrée, +si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et, +à gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable à la longue façade +du palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un jaune dur, +plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières. Mais, comme il +achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de +la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dôme de +Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure; et, dans +le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un bleu de ciel si léger, +qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre +qui le surmonte, toute blanche et éblouissante de clarté, était comme +suspendue. + +Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout +de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, à la grâce +fière des monts de la Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont +la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait par +échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un désert de mort, d'un +vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse +et ronde du tombeau de Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne +pâle indiquait l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs semaient +l'herbe rase, dans la poussière des mondes écroulés. Et il ramenait ses +regards, et c'était la ville de nouveau, le pêle-mêle des édifices, au +petit bonheur de la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa +loggia tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse. +Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait être celle du +Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient les murs reblanchis de +Saint-Paul hors les Murs, pareils à ceux d'une grange colossale, les +statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses +comme des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du Gesù, celui +de Saint-Charles, celui de Saint-André de la Vallée, celui de Saint-Jean +des Florentins; puis, tant d'autres édifices encore, resplendissants de +souvenirs, le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la villa +Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse du Pincio où +blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages +de la villa Borghèse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. +Vainement il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait, +très doux, commençait pourtant à dissiper les buées matinales. Sur les +lointains vaporeux, des quartiers entiers se dégageaient avec vigueur, +tels que des promontoires, dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi +l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche +éclatait, une rangée de vitres jetait des flammes, un jardin étalait une +tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le +pêle-mêle des rues, des places, les îlots sans fin, semés en tous sens, +s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que +de hautes fumées blanches, montées des toits, traversaient avec lenteur +l'infinie pureté du ciel. + +Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa plus qu'à +trois points de l'horizon immense. Là-bas, la ligne de cyprès minces qui +frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait, +derrière, que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés, +rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les voir se dresser +comme des fantômes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la +matinée splendide. Puis, ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là +le dôme était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait +être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal, +couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le +roi géant, régnant sur la ville, vu de partout, éternellement. Puis, il +reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais +du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée +de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome, avec ses continuels +bouleversements, ses résurrections successives, était là pour lui, dans +ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient, +par-dessus le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un entassement de +palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la +splendeur impériales; la Rome papale, victorieuse au moyen âge, +maîtresse du monde, faisant peser sur la chrétienté cette église +colossale de la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il +ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si froid, +lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative bureaucratique et +fâcheuse, d'un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, qu'il +aurait fallu laisser au rêve de l'avenir. Cette sensation presque +pénible d'un présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas +s'arrêter à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en +construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement près de +Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, à lui, il l'avait +rêvée, et il la rêvait encore, même en face du Palatin anéanti dans la +poussière des siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre +endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf et repeint, +régnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de +toutes parts, éventrant la vieille ville aux toits roux, éclatante sous +le clair soleil matinal. + +_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit à flamboyer devant +Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revécut son livre, après +avoir revécu sa vie. Il l'avait écrit d'enthousiasme, utilisant les +notes amassées au hasard; et la division en trois parties s'était tout +de suite imposée: le passé, le présent, l'avenir. + +Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme primitif, +de la lente évolution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme +actuel. Il démontrait que, sous toute évolution religieuse, se cache une +question économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle lutte n'a +jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immédiatement +après la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la propriété +se crée, la lutte des classes éclate. Il y a des riches et il y a des +pauvres: dès lors naît la question sociale. La transition avait été +brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres, +se rappelant encore l'âge d'or de la vie nomade, souffrirent et +réclamèrent avec d'autant plus de violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes +ne sont que des révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui +disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent +tous les maux, en punition de leur injustice et de leur dureté. Jésus +lui-même n'est que le dernier d'eux, et il apparaît comme la +revendication vivante du droit des pauvres. Les prophètes, socialistes +et anarchistes, avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la +destruction du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte également +aux misérables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace +contre la richesse, contre la propriété; et, si l'on entendait par le +Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette +terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de la vie +pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne, tel qu'il semble +avoir été réalisé après lui, par ses disciples. Pendant les trois +premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une +véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors +les femmes. Les apologistes et les premiers pères de l'Église en font +foi, le christianisme n'était alors que la religion des humbles et des +pauvres, une démocratie, un socialisme, en lutte contre la société +romaine. Et, quand celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle +succomba sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers, +plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de +termites des chrétiens. La question d'argent est toujours à la base. +Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme, +triomphant enfin, grâce aux conditions historiques, sociales et +humaines, fut déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa +victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et les +puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels sophismes, les +pères de l'Église en arrivent à découvrir dans l'Évangile de Jésus la +défense de la propriété. Il y avait là pour le christianisme une +nécessité politique de vie, il n'est devenu qu'à ce prix le +catholicisme, l'universelle religion. Dès lors, la redoutable machine +s'érige, l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les puissants, +les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui +n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, à qui l'on +enseigne la résignation et l'obéissance, en leur réservant le Royaume +futur, la compensation divine et éternelle. Monument admirable, qui a +duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse de l'au-delà, sur +cette soif inextinguible d'immortalité et de justice dont l'homme est +dévoré. + +Cette première partie de son livre, cette histoire du passé, Pierre +l'avait complétée par une étude à grands traits du catholicisme jusqu'à +nos jours. C'était d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à +Rome par un coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui +avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les premiers +papes, de simples chefs d'associations funéraires, c'était le lent +avènement de la papauté toute-puissante, en continuelle lutte de +conquête dans le monde entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire +son rêve de domination universelle. Au moyen âge, avec les grands papes, +elle crut un instant toucher au but, être la maîtresse souveraine des +peuples. La vérité absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la +terre, régnant sur les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme +Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition totale et +démesurée, d'une logique parfaite, a été remplie par Auguste, empereur +et pontife, maître du monde; et, renaissant toujours des ruines de la +Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté les papes, +c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir +s'étant dédoublé après l'effondrement de l'empire romain, il fallut +partager, laisser à l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant +sur lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le peuple +était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur, au nom de Dieu, et +pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication était +l'arme terrible, souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la +possession réelle et définitive de l'empire. En somme, entre le pape et +l'empereur, l'éternelle querelle a été le peuple qu'ils se disputaient, +la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de +sourds grondements disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On +disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'Église aidait +vraiment à la civilisation, rendait des services à l'humanité, répandait +d'abondantes aumônes. Toujours, le rêve ancien de la communauté +chrétienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses +amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres, un tiers pour les +pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée, l'existence rendue possible +aux fidèles sans désirs terrestres, en attendant les satisfactions +inouïes du ciel? Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi +trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or régnera, +au milieu de la résignation et de l'obéissance de tous! + +Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par les plus grands +dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen âge. La Renaissance +faillit l'emporter dans son luxe et son débordement, dans le +bouillonnement de sève vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée, +laissée pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore étaient +les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait +commencer à se délier. La Réforme avait éclaté comme une protestation de +la raison et de la justice, un rappel aux vérités méconnues de +l'Évangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la +rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du concile de +Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut +alors l'entrée de la papauté dans deux siècles de paix et d'effacement, +car les solides monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe +pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de +l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que +comme un maître de cérémonie, chargé de certains rites. Un +déséquilibrement s'était produit dans la possession du peuple: si les +rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement +enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir à intervenir, +quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement des États. Jamais Rome +n'a été moins près de réaliser son rêve séculaire de domination +universelle. Et, quand la Révolution française éclata, on put croire que +la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté, +dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué sur les nations. +Aussi quelle inquiétude première, quelle colère, quelle défense +désespérée, au Vatican, contre l'idée de liberté, contre ce nouveau +credo de la raison libérée et de l'humanité rentrant en possession +d'elle-même! C'était le dénouement apparent de la longue lutte entre +l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur +disparaissait, et le peuple, libre désormais de disposer de lui, +prétendait échapper au pape, solution imprévue où paraissait devoir +crouler tout l'antique échafaudage du catholicisme. + +Pierre terminait ici la première partie de son livre, par un rappel du +christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le +triomphe des riches et des puissants. Cette société romaine que Jésus +était venu détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome +catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles, dans son +œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand +on constatait qu'après dix-huit cents ans d'Évangile, le monde +s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques véreuses, les désastres +financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgés de +richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient de faim! +Tout le salut des misérables était à recommencer. Mais ces choses +terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charité, si +noyées d'espérance, qu'elles y avaient perdu leur danger +révolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son +livre n'était que le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème, +où brûlait l'unique amour du prochain. + +Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent, l'étude de la +société catholique actuelle. Là, Pierre avait fait une peinture affreuse +de la misère des pauvres, de cette misère d'une grande ville, qu'il +connaissait, dont il saignait pour en avoir touché les plaies +empoisonnées. L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité +devenait impuissante, la souffrance était si épouvantable, que tout +espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait contribué à tuer la +foi en lui, n'était-ce pas le spectacle monstrueux de la chrétienté, +dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de +vengeance? Et tout de suite, après ce tableau d'une civilisation +pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution +française, à l'immense espérance que l'idée de liberté avait apportée au +monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libéral, +s'était chargé de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la +liberté, décidément, après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir +donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine politique, une +désillusion commence. En tout cas, si le troisième état se déclare +satisfait, depuis qu'il règne, le quatrième état, les travailleurs, +souffrent toujours et continuent à réclamer leur part. On les a +proclamés libres, on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont +en somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous +leur servitude économique, que la liberté de mourir de faim. Toutes les +revendications socialistes sont nées de là, le problème terrifiant dont +la solution menace d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors +entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde +antique, pour faire place au salariat, la révolution fut immense; et, +certainement, l'idée chrétienne était un des facteurs puissants qui ont +détruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat +par autre chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux +bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir +une action nouvelle? Cet avènement prochain et fatal de la démocratie, +c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la +société de demain qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la +papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si elle ne +voulait pas disparaître du monde, comme un rouage devenu décidément +inutile. + +De là naissait la légitimité du socialisme catholique. Lorsque, de +toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple +à coups de solutions, l'Église devait apporter la sienne. Et c'était ici +que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait, +dans un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église catholique +n'avait rien, en son principe, de contraire à une démocratie. Il lui +suffirait même de reprendre la tradition évangélique, de redevenir +l'Église des humbles et des pauvres, le jour où elle rétablirait +l'universelle communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique, et +si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le +christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obéir à la +nécessité de se défendre pour vivre, en sacrifiant de sa pureté +première; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes +dirigeantes condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables, +elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se +purifierait des compromissions politiques qu'elle a dû subir. En tous +temps, l'Église, sans renoncer en rien à son absolu, a su plier devant +les circonstances: elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère +simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend avec patience, même +pendant des siècles, la minute où elle redeviendra la maîtresse du +monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise +qui se préparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la +possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction ont fait de +lui une force, un être de conscience et de volonté réclamant sa part, +tous les gouvernants veulent le gagner, régner par lui et même avec lui, +s'il le faut. Le socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de +règne; et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur trône, les +chefs bourgeois des républiques inquiètes, les meneurs ambitieux qui +rêvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'État capitaliste est un +retour au monde païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser +l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois +de l'offre et de la demande, le salaire calculé sur le strict nécessaire +dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux +grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération, +pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions continuent, les +systèmes se croisent, les bonnes volontés s'épuisent à tenter des +remèdes impuissants. C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé +des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme +catholique, aussi ardent que le socialisme révolutionnaire, est entré à +son tour dans la bataille, en tâchant de vaincre. + +Alors, toute une étude suivait des longs efforts du socialisme +catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui frappait surtout, c'était +que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, dès qu'elle se +livrait sur une terre de propagande, encore non conquise complètement au +christianisme. Par exemple, dans les nations où celui-ci se trouvait en +présence du protestantisme, les prêtres luttaient pour la vie avec une +passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du +peuple, à coups de hardiesses, de théories audacieusement démocratiques. +En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler +parla un des premiers de frapper les riches de contributions, créa plus +tard une vaste agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à +des associations et à des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur +Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les évêques, +maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes +démocrates, qu'ils espèrent convertir sans doute au jour du partage. En +Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur, le cardinal +Manning remporta des victoires considérables, prit la défense des +ouvriers pendant une grève fameuse, détermina un mouvement populaire que +signalèrent de fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique, +aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de +pleine démocratie, qui a forcé des évêques tels que monseigneur Ireland +à se mettre à la tête des revendications ouvrières: toute une Église +nouvelle semble là en germe, confuse encore et débordante de sève, +soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore du christianisme rajeuni +de demain. Et, si l'on passe ensuite à l'Autriche et à la Belgique, +nations catholiques, on voit que, chez la première, le socialisme +catholique se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde, il +n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement s'arrête et même +disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne et à l'Italie, ces vieilles +terres de foi, l'Espagne toute aux violences des révolutionnaires, avec +ses évêques têtus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme +aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition, sans +initiative possible, réduite au silence et au respect, autour du +Saint-Siège. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout +une lutte d'idées. La guerre, en somme, s'y menait contre la Révolution, +et il semblait qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des +temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était ainsi que la +question des corporations ouvrières était devenue l'affaire unique, +comme la panacée à tous les maux des travailleurs. Mais on était loin de +s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence de +l'État, qui préconisaient une action purement morale, voulaient les +corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients, +résolus à l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre, +reconnues et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la Choue +avait particulièrement mené une ardente campagne, par la parole, par la +plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin +était de n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement +sur le cas de savoir si les corporations devaient être ouvertes ou +fermées. A l'entendre, le sort de la société était là, la solution +paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait +tout emporter. Au fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait +fini par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque d'accord, +l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses étaient faites, +des sociétés coopératives de consommation, des sociétés d'habitations +ouvrières, des banques populaires, des retours plus ou moins déguisés +aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que, de jour en jour, au +milieu de la confusion de l'heure présente, dans le trouble des âmes et +dans les difficultés politiques que traversait le pays, le parti +catholique militant sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude +aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du monde. + +Justement, la deuxième partie du livre finissait par un tableau du +malaise intellectuel et moral où se débat cette fin de siècle. Si la +masse des travailleurs souffre d'être mal partagée et exige que, dans un +nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble +que l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la laissent +sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est la fameuse +banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-même. +Les esprits que dévore le besoin de l'absolu, se lassent des +tâtonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vérités +prouvées; ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur faut une +synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir en paix; et, brisés, +ils retombent à genoux sur la route, éperdus à la pensée qu'ils ne +sauront jamais tout, préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un +acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre +soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée séculaire que +nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une éternité de +jouissances. Elle n'en est qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour +chacun, que la solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple +facteur du travail universel; et comme l'on comprend la révolte des +cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé de beaux anges, plein de +lumière, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on +les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et +avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter l'abomination +de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pensée du néant, et +échapper à l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin +dans l'inébranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la +solution heureuse de tous les problèmes de la destinée! Ce rêve, les +peuples le rêveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, à +cette fin de siècle, par suite du surmenage des esprits, par suite +également du trouble profond où est l'humanité, grosse d'un monde +prochain, le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté +d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une +justice supérieure. Les religions peuvent disparaître, le sentiment +religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Une religion +nouvelle! une religion nouvelle! et n'était-ce pas le vieux catholicisme +qui, dans cette terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce +miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir en une +toute jeune et immense floraison? + +Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre avait dit, en +phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait être l'avenir, ce catholicisme +rajeuni, apportant aux nations agonisantes la santé et la paix, l'âge +d'or oublié du christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un +portrait attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le prédestiné +chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué, il l'avait vu ainsi, +dans son désir brûlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin à la +misère. Ce n'était pas un portrait d'étroite ressemblance, mais le +sauveur nécessaire, l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence +larges, tels qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents, +étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation +religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles, le long épiscopat à +Pérouse. Dès que Léon XIII est pape, dans la difficile situation laissée +par Pie IX, se révèle la dualité de sa nature, le gardien inébranlable +du dogme, le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi +loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne, +il remonte, par delà la Renaissance, au moyen âge, il restaure dans les +écoles catholiques la philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint +Thomas d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la sorte à +l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes les puissances, +s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activité +extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège avec l'Allemagne, se +rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amitié de +l'Angleterre, écrire à l'empereur de la Chine pour lui demander de +protéger les missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard, il +interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la République. Dès +le début, une pensée se dégage, la pensée qui fera de lui un des grands +papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pensée séculaire de la +papauté, la conquête de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du +monde. Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de +l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour la rendre +invincible, dans la lutte sociale qui se prépare. En Russie, il tâche de +faire reconnaître l'autorité morale du Vatican; en Angleterre, il rêve +de désarmer l'Église anglicane, de l'amener à une sorte de trêve +fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les +Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées, dont son +cœur de père sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne +disposerait-elle pas, le jour où elle régnerait sans conteste sur les +chrétiens de la terre entière? + +Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII. Encore évêque de +Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale, où se montrait un vague +socialisme humanitaire. Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change +d'opinion, foudroie les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait +l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les +faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains +des ennemis du catholicisme. Il écoute les évêques populaires des pays +de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire +l'excommunication dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers du +travail, défend de mettre à l'index les livres hardis des écrivains +catholiques socialistes. Cette évolution vers la démocratie se retrouve +dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution +des États; _Libertas_, sur la liberté humaine; _Sapientiæ_, sur les +devoirs des citoyens chrétiens; _Rerum novarum_, sur la condition des +ouvriers; et c'est particulièrement cette dernière qui semble avoir +rajeuni l'Église. Le pape y constate la misère imméritée des +travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop +réduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqué par la +faim est injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner +l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme en fortune +pour quelques-uns la misère du plus grand nombre. Forcé de rester vague +sur les questions d'organisation, il se borne à encourager le mouvement +corporatif, qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir +ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en sa place +souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par +l'antique respect dû à la famille et à la propriété. Mais cette main +secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux +humbles et aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle +alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la terre? Désormais, +le peuple savait qu'il n'était pas abandonné. Et, dès lors, dans quelle +gloire était monté Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé +épiscopal avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une foule +immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyées par +tous les souverains! + +Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel, ce qu'il +croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans +sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinément qu'au +premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là +une simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques, et +qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui, était convaincu que, si +jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait à la perte du pouvoir +temporel cet élargissement de son autorité, cette splendeur pure de +toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes +et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome, +depuis quinze siècles! Au quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il +ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le +pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cité passe au +Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus tard que Charlemagne +reconnaît les faits accomplis, en donnant formellement au pape les États +de l'Église. La guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance +spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois +aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas +déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe en armes, la papauté reine +d'un lambeau de territoire, où elle serait exposée à toutes les +vexations, où elle ne pourrait être maintenue que par une armée +étrangère? Que deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute? +et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute, dégagée de +tout souci terrestre, régnant sur le monde des âmes! Aux premiers temps +de l'Église, la papauté, de locale, de purement romaine, s'est peu à peu +catholicisée, universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté +entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord le sénat +romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de nos jours par être la +plus universelle de nos assemblées, dans laquelle siègent des membres de +toutes les nations. Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi +sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorité +internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libérée des intérêts +monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité, par-dessus même la +notion de patrie? La solution tant cherchée, au milieu de si longues +guerres, est sûrement là: ou donner la royauté temporelle du monde au +pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant de +Dieu, souverain absolu et infaillible par délégation divine, il ne peut +que rester dans le sanctuaire, si, déjà maître des âmes, il n'est pas +reconnu par tous les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des +rois. + +Mais quelle étrange aventure que cette poussée nouvelle de la papauté +dans le champ ensemencé par la Révolution française, ce qui l'achemine +peut-être vers la domination dont la volonté la tient debout depuis tant +de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les rois sont abattus; +et, puisque le peuple est libre désormais de se donner à qui bon lui +semble, pourquoi ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que +subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le terrain +économique, le parti libéral semble vaincu. Les travailleurs, mécontents +de 89, se plaignent de leur misère aggravée, s'agitent, cherchent le +bonheur désespérément. D'autre part, les régimes nouveaux ont accru la +puissance internationale de l'Église, les membres catholiques sont en +nombre dans les parlements des républiques et des monarchies +constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser +cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une +vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de banqueroute, ce +qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre +le champ illimité du mystère et de l'impossible. Et, alors, on rappelle +une prophétie qui a été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour +où elle marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni les +Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique, apostolique et +romaine. Les temps étaient sûrement venus, puisque le pape, donnant +congé aux grands et aux riches de ce monde, laissait à l'exil les rois +chassés du trône, pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs +sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-être quelques années +de misère affreuse, d'inquiétante confusion, d'effroyable danger social, +et le peuple, le grand muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera, +retournera au berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la +destruction menaçante des sociétés humaines. + +Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée de la Rome +nouvelle, de la Rome spirituelle qui règnerait bientôt sur les peuples +réconciliés, fraternisant dans un autre âge d'or. Il y voyait même la +fin des superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe +aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux élargi, +affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction de la charité +humaine; et, encore blessé de son voyage à Lourdes, il avait cédé au +besoin de contenter son cœur. Cette superstition de Lourdes, si +grossière, n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de trop +de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement répandu et +pratiqué, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des +conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains dès lors de +trouver assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs +maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes, un +déplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait +douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparaîtrait dans +la société vraiment chrétienne de demain. Ah! cette société, cette +communauté chrétienne, c'était au désir ardent de sa prochaine venue que +toute l'œuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la +religion de justice et de vérité qu'il était, avant de s'être laissé +conquérir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres +régnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la loi +égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de la fédération +des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'être la règle +morale, le lien de charité et d'amour qui unit tous les êtres! Et +n'était-ce pas la réalisation prochaine des promesses du Christ? Les +temps allaient s'accomplir, la société civile et la société religieuse +se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et +ce serait l'âge de triomphe et de bonheur prédit par tous les prophètes, +plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un +merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le +royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la +religion nouvelle! + +Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient, +sans s'apercevoir qu'il étonnait les maigres Anglais et les Allemands +trapus, défilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers +la Rome réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses +pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il l'avait dit, +trouver chez elle le remède à nos impatiences et à nos inquiétudes? Le +catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir à l'esprit du +christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le +monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et +vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi. Il revoyait +le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en lisant son livre; il entendait +le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une +armée; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot, +cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la congrégation de +l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis +qu'on l'avait officieusement prévenu de venir à Rome, s'il voulait se +défendre, il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles +pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du plus pur +christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme et de courage, +il avait hâte d'être aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste +protection, en lui disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans +s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique. +Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très sincèrement, il +croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant dans son œuvre d'unité +chrétienne et d'universelle paix? + +Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis près +d'une heure, il était là, ne parvenant pas à rassasier sa vue de la +grandeur de Rome, qu'il aurait voulu posséder tout de suite, dans +l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à +l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était une expérience +encore, après Lourdes, et plus grave, décisive, dont il sentait bien +qu'il sortirait raffermi ou foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la +foi naïve et totale du petit enfant, mais la foi supérieure de +l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles, +travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son +besoin de certitude. Son cœur battait à ses tempes: quelle serait la +réponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se +détachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les +collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades +prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers de +fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales flottaient +encore, des voiles légers semblaient monter des rues basses, noyant les +sommets, où elles s'évaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans +fin. Il crut un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à +peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière même de ses +ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du +roi semblait s'être reculé dans une brume, si peu important avec sa +façade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; +tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre +avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le +ciel, dominant la ville entière. + +Ah! la Rome de cette première rencontre, la Rome matinale où, brûlant de +la fièvre de l'arrivée, il n'avait pas même aperçu les quartiers neufs, +de quel espoir illimité elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait +trouver là vivante, telle qu'il l'avait rêvée! Et, par ce beau jour, +pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait +ainsi, quel cri de prochaine rédemption lui paraissait monter des toits, +quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacrée, deux +fois reine du monde! C'était la troisième Rome, la Rome nouvelle, dont +la paternelle tendresse, par-dessus les frontières, allait à tous les +peuples, pour les réunir, consolés, en une commune étreinte. Il la +voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand +ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du matin, dans la candeur +passionnée de son rêve. + +Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tête basse, en plein +soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas bougé. Sur la banquette, la +valise brûlait, chauffée par l'astre déjà lourd. Et il remonta dans la +voiture, en donnant de nouveau l'adresse: + +--Via Giulia, palazzo Boccanera. + + + + +II + + +A cette heure, la rue Giulia, qui s'étend toute droite sur près de cinq +cents mètres, du palais Farnèse à l'église Saint-Jean des Florentins, +était baignée d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout à +l'autre, blanchissant le petit pavé carré de sa chaussée sans trottoirs; +et la voiture la remonta presque entièrement, entre les vieilles +demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fenêtres grillées +de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles +à des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rêvait de la border de +palais magnifiques, la rue, la plus régulière, la plus belle de Rome à +l'époque, avait servi de Corso au seizième siècle. On sentait l'ancien +beau quartier, tombé au silence, au désert de l'abandon, envahi par une +sorte de douceur et de discrétion cléricales. Et les vieilles façades se +succédaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes +grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures où +sommeillaient d'humbles commerces, installés dans des dépendances; +tandis que les passants étaient rares, d'actives bourgeoises qui se +hâtaient, de pauvres femmes en cheveux traînant des enfants, une +charrette de foin attelée d'un mulet, un moine superbe drapé de bure, un +vélocipédiste filant sans bruit et dont la machine étincelait au soleil. + +Enfin, le cocher se tourna, montra un grand bâtiment carré, au coin +d'une ruelle qui descendait vers le Tibre. + +--Palazzo Boccanera. + +Pierre leva la tête, et ce sévère logis, noirci par l'âge, d'une +architecture si nue et si massive, lui serra un peu le cœur. Comme le +palais Farnèse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait été +bâti par Antonio da San Gallo, vers 1540; même, comme pour le premier, +la tradition voulait que l'architecte eût employé, dans la construction, +des pierres volées au Colisée et au Théâtre de Marcellus. Vaste et +carrée sur la rue, la façade à sept fenêtres avait trois étages, le +premier très élevé, très noble. Et, pour toute décoration, les hautes +fenêtres du rez-de-chaussée, barrées d'énormes grilles saillantes, dans +la crainte sans doute de quelque siège, étaient posées sur de grandes +consoles et couronnées par des attiques qui reposaient elles-mêmes sur +des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entrée, +aux battants de bronze, devant la fenêtre du milieu, régnait un balcon. +La façade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont +la frise offrait une grâce et une pureté d'ornements admirables. Cette +frise, les consoles et les attiques des fenêtres, les chambranles de la +porte étaient de marbre blanc, mais si terni, si émietté, qu'ils avaient +pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et à gauche de la +porte, se trouvaient deux antiques bancs portés par des griffons, de +marbre également; et l'on voyait encore, encastrée dans le mur, à l'un +des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un +Amour qui chevauchait un dauphin, à peine reconnaissable, tellement +l'usure avait mangé le relief. + +Mais les regards de Pierre venaient d'être attirés surtout par un +écusson sculpté au-dessus d'une des fenêtres du rez-de-chaussée, les +armes des Boccanera, le dragon ailé soufflant des flammes; et il lisait +nettement la devise, restée intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche +noire, âme rouge. Au-dessus d'une autre fenêtre, en pendant, il y avait +une de ces petites chapelles encore nombreuses à Rome, une sainte Vierge +vêtue de satin, devant laquelle une lanterne brûlait en plein jour. + +Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche +sombre et béant, lorsque le jeune prêtre, saisi de timidité, l'arrêta. + +--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile. + +Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise à la +main, sous la voûte, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontré +âme qui vive. + +C'était une cour carrée, vaste, entourée d'un portique, comme un +cloître. Sous les arcades mornes, des débris de statues, des marbres de +fouille, un Apollon sans bras, une Vénus dont il ne restait que le +tronc, étaient rangés contre les murs; et une herbe fine avait poussé +entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaïque blanche et noire. +Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu'à ce pavé moisi +d'humidité. Il régnait là une ombre, un silence, d'une grandeur morte et +d'une infinie tristesse. + +Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours +quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une +ombre, il se décida à franchir une autre voûte, qui conduisait à un +petit jardin, sur le Tibre. De ce côté, la façade, tout unie, sans un +ornement, n'offrait que les trois rangées de ses fenêtres symétriques. +Mais le jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au centre, +dans un bassin comblé, avaient poussé de grands buis amers. Parmi les +herbes folles, des orangers aux fruits d'or mûrissants indiquaient seuls +le dessin des allées, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite, +entre deux énormes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxième +siècle, des faunes violentant des femmes, toute une effrénée bacchanale, +une de ces scènes d'amour vorace, que la Rome de la décadence mettait +sur les tombeaux; et, transformé en auge, ce sarcophage de marbre, +effrité, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large +masque tragique, scellé dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait +anciennement là une sorte de loggia à portique, une terrasse d'où un +double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais étaient +en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait déjà plus bas +que le nouveau sol, parmi des décombres, des pierres de taille +abandonnées, au milieu de l'éventrement crayeux et lamentable qui +bouleversait le quartier. + +Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il +retourna dans la cour, il s'y trouva en présence d'une femme qui devait +approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, très +vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant, à la vue du prêtre, son +visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprimé comme une méfiance. + +Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son +mauvais italien. + +--Madame, je suis l'abbé Pierre Froment... + +Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en très bon français, +avec l'accent un peu gras et traînard de l'Ile-de-France: + +--Ah! monsieur l'abbé, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des +ordres. + +Et, comme il la regardait, ébahi: + +--Moi, je suis Française... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays, +et je n'ai pas encore pu m'y faire, à leur satané charabia! + +Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait +parlé de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau, +venue à Rome à vingt-deux ans, avec une maîtresse phtisique, dont la +mort brusque l'avait laissée éperdue, comme au milieu d'un pays de +sauvages. Aussi s'était-elle donnée corps et âme à la comtesse Ernesta +Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramassée +sur le pavé pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'idée +qu'elle l'aiderait à apprendre le français. Depuis vingt-cinq ans dans +la famille, elle s'était haussée au rôle de gouvernante, tout en +restant une illettrée, si dénuée du don des langues, qu'elle n'était +parvenue qu'à baragouiner un italien exécrable, pour les besoins du +service, dans ses rapports avec les autres domestiques. + +--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarité +franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il +descend ici, à chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la +contessina ont reçu de lui, hier, une lettre qui vous annonçait. + +C'était, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout +arrangé pour le séjour de Pierre à Rome. De l'antique et vigoureuse race +des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse +sa sœur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis +leur nièce Benedetta, dont la mère, Ernesta, avait suivi au tombeau son +mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera, +dont le père, le prince Onofrio Boccanera, était mort, et la mère, une +Montefiori, remariée. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'était +trouvé petit parent de cette famille: son frère cadet avait épousé une +Brandini, la sœur du père de Benedetta; et c'était ainsi, à titre +complaisant d'oncle, qu'il avait séjourné plusieurs fois au palais de la +rue Giulia, du vivant du comte. Il s'était attaché à la fille de +celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fâcheux mariage, qu'elle +tâchait de faire annuler. Maintenant qu'elle était revenue près de sa +tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui écrivait souvent, il +lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc +adressé celui de Pierre, et toute l'histoire était partie de là, des +lettres échangées, puis une lettre de Benedetta annonçant que l'œuvre +était dénoncée à la congrégation de l'Index, conseillant à l'auteur +d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalité au palais. Le +vicomte, aussi étonné que le jeune prêtre, n'avait pas compris; mais il +l'avait décidé à partir, par bonne politique, passionné lui-même pour +une victoire qu'à l'avance il faisait sienne. Et, dès lors, l'effarement +de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engagé +dans une aventure héroïque dont les raisons et les conditions lui +échappaient. + +Victorine reprit tout d'un coup: + +--Mais je vous laisse là, monsieur l'abbé... Je vais vous conduire dans +votre chambre. Où est votre malle? + +Puis, lorsqu'il lui eut montré sa valise, qu'il s'était décidé à poser +par terre, en lui expliquant que, pour un séjour de quinze jours, il +s'était contenté d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle +sembla très surprise. + +--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous +verrez bien. + +Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer: + +--Giacomo, montez ça dans la chambre rouge... Si monsieur l'abbé veut me +suivre? + +Pierre venait d'être tout égayé et réconforté par cette rencontre +imprévue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce +sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'écoutait +lui conter que la princesse était sortie, et que la contessina, comme on +continuait à appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgré son +mariage, n'avait pas encore paru ce matin-là, un peu souffrante. Mais +elle répétait qu'elle avait des ordres. + +L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un +escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un +cheval aurait pu les monter aisément, mais aux murs de pierre si nus, +aux paliers si vides et si solennels, qu'une mélancolie de mort tombait +des hautes voûtes. + +Arrivée au premier étage, Victorine eut un sourire, en remarquant +l'émoi de Pierre. Le palais semblait inhabité, pas un bruit ne venait +des salles closes. Elle désigna simplement une grande porte de chêne, à +droite. + +--Son Éminence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivière, oh! pas +le quart de l'étage seulement... On a fermé tous les salons de réception +sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et +pourquoi faire? Il faudrait du monde. + +Elle continuait de monter de son pas alerte, restée étrangère, trop +différente sans doute pour être pénétrée par le milieu; et, au second +étage, elle reprit: + +--Tenez! voici, à gauche, l'appartement de donna Serafina et, à droite, +voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu +chaud, où l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la +princesse reçoit ce soir. Vous verrez ça. + +Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, très étroit: + +--Nous autres, nous logeons au troisième... Si monsieur l'abbé veut bien +me permettre de passer devant lui? + +Le grand escalier d'honneur s'arrêtait au second; et elle expliqua que +le troisième étage était seulement desservi par cet escalier de service, +qui descendait à la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. +Il y avait là une porte particulière, c'était très commode. + +Enfin, au troisième, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des +portes. + +--Voici le logement de don Vigilio, le secrétaire de Son Éminence... +Voici le mien... Et voici celui qui va être le vôtre... Chaque fois que +monsieur le vicomte vient passer quelques jours à Rome, il n'en veut pas +d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand +il veut. Je vous donnerai, comme à lui, une clef de la porte en bas... +Et puis, vous allez voir quelle jolie vue! + +Elle était entrée. Le logement se composait de deux pièces, un salon +assez vaste, tapissé d'un papier rouge à grands ramages, et une chambre +au papier gris de lin, semé de fleurs bleues décolorées. Mais le salon +faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle était +allée tout de suite aux deux fenêtres, l'une ouvrant sur les lointains +du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtévère et sur le +Janicule, de l'autre côté de l'eau. + +--Ah! oui, c'est très agréable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout +près d'elle. + +Giacomo, sans se presser, arriva derrière eux, avec la valise. Il était +onze heures passées. Alors, voyant le prêtre fatigué, comprenant qu'il +devait avoir très faim, après un tel voyage, Victorine offrit de lui +faire servir tout de suite à déjeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait +l'après-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames +que le soir, au dîner. Il se récria, déclara qu'il sortirait, qu'il +n'allait certainement pas perdre une après-midi entière. Mais il accepta +de déjeuner, car, en effet, il mourait de faim. + +Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo, +qui le servait sous les ordres de Victorine, était sans hâte. Et +celle-ci, pleine de méfiance, ne quitta le voyageur qu'après s'être +assurée qu'il ne manquait réellement de rien. + +--Ah! monsieur l'abbé, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous +en faire la moindre idée. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y +habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne! + +Puis, tout en mettant elle-même sur la table une assiette de figues, +elle le stupéfia, quand elle ajouta qu'une ville où il n'y avait que des +curés ne pouvait pas être une bonne ville. Cette servante incrédule, si +active et si gaie, dans ce palais, recommençait à l'effarer. + +--Comment! vous êtes sans religion? + +--Non, non! monsieur l'abbé, les curés, voyez-vous, ce n'est pas mon +affaire. J'en avais déjà connu un, en France, quand j'étais petite. +Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas ça pour +Son Éminence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et +l'on sait, dans la maison, que je suis une honnête fille: jamais je ne +me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du +moment que j'aime bien mes maîtres et que je fais soigneusement mon +service? + +Elle finit par rire franchement. + +--Ah! quand on m'a dit qu'un prêtre allait venir, comme si nous n'en +avions déjà pas assez, ça m'a fait d'abord grogner dans les coins... +Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous +entendrons à merveille... Je ne sais pas à cause de quoi je vous en +raconte si long, peut-être parce que vous venez de France et peut-être +aussi parce que la contessina s'intéresse à vous... Enfin, vous +m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, et croyez-moi, reposez-vous +aujourd'hui, ne faites pas la bêtise d'aller courir leur ville, où il +n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent. + +Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accablé, sous la +fatigue accumulée du voyage, accrue encore par la matinée de fièvre +enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme grisé, étourdi par les +deux œufs et la côtelette mangés en hâte, il se jeta tout vêtu sur le +lit, avec la pensée de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas +sur-le-champ, il songeait à ces Boccanera, dont il connaissait en partie +l'histoire, dont il rêvait la vie intime, dans le grossissement de ses +premières surprises, au travers de ce palais désert et silencieux, d'une +grandeur si délabrée et si mélancolique. Puis, ses idées se +brouillèrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les +unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient +de leurs yeux d'énigme, en tournoyant dans l'inconnu. + +Les Boccanera avaient compté deux papes, l'un au treizième siècle, +l'autre au quinzième; et c'était de ces deux élus, maîtres +tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des +terres considérables du côté de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des +objets d'art à emplir des galeries, un amas d'or à combler des caves. La +famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la +foi brûlait, dont l'épée avait toujours été au service de l'Église; la +plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi, +continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colère des +Boccanera était passée en proverbe. Et de là venaient leurs armes, le +dragon ailé soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui +jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, âme +rouge, la bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant comme un +brasier de foi et d'amour. Des légendes de passions folles, d'actes de +justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le +Boccanera qui, vers le milieu du seizième siècle, avait justement fait +bâtir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure, +démolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'était laissé baiser sur les +lèvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis +amener chez lui, les membres liés de cordes; et là, dans une grande +salle, avant de le délivrer, il le força de se confesser à un moine. +Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, +il cria au comte de garder le poignard et de se défendre. Pendant près +d'une heure, dans une obscurité complète, au fond de cette salle +encombrée de meubles, les deux hommes se cherchèrent, s'évitèrent, +s'étreignirent, en se lardant à coups de lame. Et, quand on enfonça les +portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables +renversées, des sièges brisés, Costamagna le nez coupé, les cuisses +déchiquetées de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu +deux doigts de la main droite, les épaules trouées comme un crible. Le +miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tôt, +sur cette même rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans à +peine, la belle et passionnée Cassia, avait frappé Rome de terreur et +d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille +rivale, exécrée, que son père, le prince Boccanera, lui refusait +rudement, et que son frère aîné, Ercole, avait juré de tuer, s'il le +surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque, +elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, +Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un +couteau en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rétablir les faits, +on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et désespérée, faisant +justice, ne voulant pas elle-même survivre à son amour, s'était jetée +sur son frère, avait saisi de la même étreinte irrésistible le meurtrier +et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouvé +les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, écrasait leurs +visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, restés d'une blancheur +de neige. + +Mais c'étaient là des époques disparues. Aujourd'hui, si la foi +demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera. +Leur grande fortune aussi s'en était allée, dans la lente déchéance qui, +depuis un siècle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres +avaient dû être vendues, le palais s'était vidé, tombant peu à peu au +train médiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se +refusaient obstinément à toute alliance étrangère, glorieux de leur sang +romain resté pur. Et la pauvreté n'était rien, ils contentaient là leur +orgueil immense, ils vivaient à part, sans une plainte, au fond du +silence et de l'ombre où s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort +en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal, +Serafina, qui ne s'était pas mariée pour demeurer près de son frère; et, +Ernesta n'ayant laissé qu'une fille, il ne restait donc comme héritier +mâle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince +Dario, âgé de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postérité, les +Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient +disparaître. + +Dès l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'étaient aimés d'une +passion souriante, profonde et naturelle. Ils étaient nés l'un pour +l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent être venus au monde pour +autre chose que pour être mari et femme, lorsqu'ils seraient en âge de +se marier. Le jour où, déjà près de la quarantaine, le prince Onofrio, +homme aimable très populaire dans Rome, dépensant son peu de fortune au +gré de son cœur, s'était décidé à épouser la fille de la Montefiori, la +petite marquise Flavia, dont la beauté superbe de Junon enfant l'avait +rendu fou, il était allé habiter la villa Montefiori, la seule richesse, +l'unique propriété que ces dames possédaient, du côté de Sainte-Agnès +hors les Murs: un vaste jardin, un véritable parc, planté d'arbres +centenaires, où la villa elle-même, une assez pauvre construction du +dix-septième siècle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur +ces dames, la mère presque déclassée depuis qu'elle était veuve, la +fille trop belle, les allures trop conquérantes. Aussi le mariage +avait-il été désapprouvé formellement par Serafina, très rigide, et par +le frère aîné, Pio, alors seulement camérier secret participant du +Saint-Père, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait +gardé avec son frère, qu'elle adorait pour son charme rieur, des +relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction +était devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute +une journée à la villa Montefiori. Et quelle journée délicieuse pour +Benedetta et pour Dario, âgés elle de dix ans, lui de quinze, quelle +journée, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste, +presque abandonné, avec ses pins parasols, ses buis géants, ses bouquets +de chênes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une forêt +vierge! + +Ce fut une âme de passion et de souffrance que la pauvre âme étouffée +d'Ernesta. Elle était née avec un besoin de vivre immense, une soif de +soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la +citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux +visage. Très ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine, +ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses +françaises, elle avait grandi cloîtrée au fond du noir palais Boccanera, +ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait +en voiture, avec sa mère, au Corso et au Pincio. Puis, à vingt-cinq ans, +lasse et désolée déjà, elle contracta le mariage habituel, elle épousa +le comte Brandini, le dernier-né d'une très noble famille, très +nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia, +où toute une aile du second étage fut disposée pour que le jeune ménage +s'y installât. Et rien ne fut changé, Ernesta continua de vivre dans la +même ombre froide, dans ce passé mort dont elle sentait de plus en plus +sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'était d'ailleurs, de +part et d'autre, un mariage très honorable. Le comte Brandini passa +bientôt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il +était d'une religion stricte, formaliste et intolérant, et il triompha, +lorsqu'il parvint, après des intrigues sans nombre, de sourdes menées +qui durèrent dix ans, à se faire nommer grand écuyer de Sa Sainteté. Dès +lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majesté morne du Vatican +entrât dans son ménage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, +sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fenêtres sur la rue, +recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations à des +fêtes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se +déclara prisonnier, ce fut le sépulcre, rue Giulia. On ferma la grande +porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; +et, pendant douze années, on ne passa que par le petit escalier, donnant +sur la ruelle. Défense également d'ouvrir les persiennes de la façade. +C'était la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tombé à +une immobilité de mort; et une réclusion totale, plus de réceptions, de +rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se +glissaient par la porte étroite, entre-bâillée à peine. Alors, pendant +ces douze années lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette +pauvre âme sourdement désespérée agonisa d'être ainsi enterrée vive. + +Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, à trente-trois ans. +D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence réglée la +reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au +Sacré-Cœur de la Trinité des Monts, chez les religieuses françaises qui +l'avaient instruite elle-même. Benedetta en sortit grande fille, à +dix-neuf ans, sachant le français et l'orthographe, un peu +d'arithmétique, le catéchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la +vie des deux femmes avait continué, une vie de gynécée où l'Orient se +sent déjà, jamais une sortie avec le mari, avec le père, les journées +passées au fond de l'appartement clos, égayées par l'unique, l'éternelle +promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la +maison, l'obéissance restait absolue, le lien de famille gardait une +autorité, une force, qui les pliait toutes deux sous la volonté du +comte, sans révolte possible; et, à cette volonté, s'ajoutait celle de +donna Serafina et du cardinal, sévères défenseurs des vieilles coutumes. +Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand écuyer +laissait des loisirs au comte, car les écuries se trouvaient +singulièrement réduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son +service, simplement d'apparat, avec un déploiement de zèle dévot, comme +une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installée au +Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son père rentra, +un soir, d'une cérémonie à Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit +jours après, il mourait, emporté par une fluxion de poitrine. Et, au +milieu de leur deuil, ce fut une délivrance inavouée pour les deux +femmes, qui se sentirent libres. + +Dès ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pensée, sauver sa fille de +cette affreuse existence murée, ensevelie. Elle s'était trop ennuyée, il +n'était plus temps pour elle de renaître, mais elle ne voulait pas que +Benedetta vécût à son tour une vie contre nature, dans une tombe +volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une révolte pareilles se +montraient chez quelques familles patriciennes, qui, après la bouderie +des premiers temps, commençaient à se rapprocher du Quirinal. Pourquoi +les enfants, avides d'action, de liberté et de grand soleil, +auraient-ils épousé éternellement la querelle des pères? et, sans qu'une +réconciliation pût se produire entre le monde noir et le monde blanc, +des nuances se fondaient déjà, des alliances imprévues avaient lieu. La +question politique laissait Ernesta indifférente; elle l'ignorait même; +mais ce qu'elle désirait avec passion, c'était que sa race sortît enfin +de cet exécrable sépulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, où ses +joies de femme s'étaient glacées d'une mort si longue. Elle avait trop +souffert dans son cœur de jeune fille, d'amante et d'épouse, elle +cédait à la colère de sa destinée manquée, perdue en une imbécile +résignation. Et le choix d'un nouveau confesseur, à cette époque, influa +encore sur sa volonté; car elle était restée très religieuse, +pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se libérer +davantage, elle venait de quitter le père jésuite choisi par son mari +lui-même, et elle avait pris l'abbé Pisoni, le curé d'une petite église +voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse. C'était un homme de +cinquante ans, très doux et très bon, d'une charité rare en pays romain, +dont l'archéologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un +ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il fût, il avait à +plusieurs reprises servi d'intermédiaire entre le Vatican et le +Quirinal, dans des affaires délicates; et, devenu aussi le confesseur de +Benedetta, il aimait à entretenir la mère et la fille de la grandeur de +l'unité italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour où +le pape et le roi s'entendraient. + +Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hâte, de cet +amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un à l'autre. Mais +il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinément au +mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui +enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera! +Ce serait l'ensevelissement continué, la ruine aggravée, la même misère +orgueilleuse, l'éternelle bouderie qui déprime et endort. Elle +connaissait bien le jeune homme, le savait égoïste et affaibli, +incapable de penser et d'agir, destiné à enterrer sa race en souriant, à +laisser crouler les dernières pierres de la maison sur sa tête, sans +tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle +voulait, c'était une fortune autre, son enfant renouvelée, enrichie, +s'épanouissant à la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Dès +ce moment, la mère ne cessa de s'entêter à faire le bonheur de sa fille +malgré elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer +sa déplorable histoire. Cependant, elle aurait échoué, contre la volonté +paisible de la jeune fille qui s'était donnée à jamais, si des +circonstances particulières ne l'avaient mise en rapport avec le gendre +qu'elle rêvait. Justement, à la villa Montefiori, où Benedetta et Dario +s'étaient engagés, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils +d'Orlando, un des héros de l'unité italienne. Venu de Milan à Rome, avec +son père, à l'âge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il était entré +d'abord au ministère des Finances, comme simple employé, tandis que le +vieux brave, nommé sénateur, vivait petitement d'une modeste rente, +l'épave dernière d'une fortune mangée au service de la patrie. Mais, +chez le jeune homme, la belle folie guerrière de l'ancien compagnon de +Garibaldi s'était tournée en un furieux appétit de butin, au lendemain +de la victoire, et il était devenu un des vrais conquérants de Rome, un +des hommes de proie qui dépeçaient et dévoraient la ville. Lancé dans +d'énormes spéculations sur les terrains, déjà riche, à ce qu'on +racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait +affolé, en lui soufflant l'idée de vendre le grand parc de la villa +Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres +affirmaient qu'il était l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus +âgée que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez +lui, une violence de désir, un besoin de curée dans la conquête, qui lui +ôtait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Dès la +première rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir +comme maîtresse, elle n'était qu'à épouser; et il n'hésita pas un +instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affamé de cette pure +virginité, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si +adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mère, était pour +lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une +grande surprise, car il avait une quinzaine d'années de plus qu'elle; +mais il était comte, il portait un nom déjà historique, il entassait les +millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome +entière se passionna. + +Jamais ensuite Benedetta ne s'était expliqué comment elle avait pu finir +par consentir. Six mois plus tôt, six mois plus tard, certainement, un +pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale +soulevé dans le monde noir. Une Boccanera, la dernière de cette antique +race papale, donnée à un Prada, à un des spoliateurs de l'Église! Et il +avait fallu que ce projet fou tombât à une heure particulière et brève, +au moment où un rapprochement suprême était tenté entre le Vatican et le +Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le +roi consentait à reconnaître au pape la propriété souveraine de la cité +Léonine et d'une étroite bande de territoire, allant jusqu'à la mer. +Dès lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme +le symbole de l'union, de la réconciliation nationale? Cette belle +enfant, le lis pur du monde noir, n'était-il pas l'holocauste consenti, +le gage accordé au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas +d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on espérait. La +jeune fille, elle, n'entrait guère dans ces raisons, n'écoutant que son +cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donné déjà. +Mais, du matin au soir, elle avait à subir les prières de sa mère, qui +la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout +elle était travaillée par les conseils de son confesseur, le bon abbé +Pisoni, dont le zèle patriotique éclatait en cette circonstance: il +pesait sur elle de toute sa foi aux destinées chrétiennes de l'Italie, +il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour +hâler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier. +Et, à coup sûr, l'influence de son confesseur fut une des causes +décisives qui la déterminèrent, car elle était très pieuse, très dévote +particulièrement à une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque +dimanche, dans la petite église de la place Farnèse. Un fait la frappa +beaucoup, l'abbé Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui +brûlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il +s'agenouillait lui-même, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage +rédempteur à sa pénitente. Ainsi agirent des forces supérieures; et elle +cédait par obéissance à sa mère, que le cardinal et donna Serafina +avaient combattue, puis qu'ils laissèrent faire à son gré, lorsque la +question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une pureté, dans +une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-même, si fermée à la vie, +que le mariage avec un autre que Dario était simplement la rupture d'une +longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa +chair et de son cœur. Elle pleura beaucoup, et elle épousa Prada, en +un jour d'abandon, ne trouvant pas la volonté de résister aux siens et +à tout le monde, consommant une union dont Rome entière était devenue +complice. + +Et alors, le soir même des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le +Piémontais, l'Italien du Nord et de la conquête, montra-t-il la +brutalité de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait +traité la ville, en maître impatient de se contenter? ou bien la +révélation de l'acte fut-elle seulement imprévue pour Benedetta, trop +salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put +se résigner à subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle +ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec +obstination de la rouvrir à son mari. Pendant un mois, il dut y avoir +des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle à sa passion +affolait. Il était outragé, il saignait dans son orgueil et dans son +désir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile, +à coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se +brisait contre l'indomptable volonté qui avait poussé en un soir, sous +le front étroit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'étaient +réveillés en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au +monde, pas même la mort, ne l'aurait forcée à vouloir. Puis, c'était +chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour à +Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps à lui seul, puisque +à lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il +avait dû accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en +cacha même pas, lui écrivit de revenir, s'engagea de nouveau à ne jamais +appartenir à un autre. D'ailleurs, sa dévotion avait grandi encore, cet +entêtement de garder sa virginité à l'amant choisi se mêlait, dans son +culte, à une pensée de fidélité à Jésus. Un cœur ardent de grande +amoureuse s'était révélé en elle, prêt au martyre pour la foi jurée. Et, +quand sa mère, désespérée, la suppliait à mains jointes de se résigner +au devoir conjugal, elle répondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle +ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord +avait échoué entre le Vatican et le Quirinal, à ce point, que les +journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence +nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout +le monde avait travaillé, comme à un gage de paix, croulait dans la +débâcle, n'était plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres. + +Ernesta en mourut. Elle s'était trompée, son existence manquée d'épouse +sans joie aboutissait à cette suprême erreur de la mère. Le pis était +qu'elle restait seule, sous l'entière responsabilité du désastre, car +son frère, le cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de +reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le désespoir de l'abbé +Pisoni, doublement frappé, par la perte de ses espérances patriotiques +et par le regret d'avoir travaillé à une telle catastrophe. Et, un +matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla +d'une rupture au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait +affreusement, discrètement, sans se plaindre, comme elle avait souffert +toute sa vie. Il y avait déjà près d'un an que Benedetta était mariée, +se refusant à son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile +conjugal, pour éviter à sa mère le coup terrible d'un scandale public. +Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir +d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux +du Saint-Père; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cédant +elle-même à de certains conseils, elle lui avait donné pour directeur +son propre confesseur, le père jésuite Lorenza, en remplacement de +l'abbé Pisoni. Ce père jésuite, âgé de trente-cinq ans à peine, était un +homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la +persuasion. Benedetta ne se décida qu'au lendemain de la mort de sa +mère, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera, +l'appartement où elle était née, où sa mère venait de s'éteindre. Tout +de suite, d'ailleurs, le procès en annulation de mariage fut porté, pour +une première instruction, devant le cardinal vicaire, chargé du diocèse +de Rome. On racontait que la contessina ne s'y était décidée qu'après +avoir obtenu une audience secrète du pape, qui lui avait témoigné la +plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer +judiciairement sa femme à réintégrer le domicile conjugal. Puis, supplié +par son père, le vieil Orlando, que cette affaire désolait, il se +contenta d'accepter le débat devant l'autorité ecclésiastique, exaspéré +surtout de ce que la demanderesse alléguait que le mariage n'avait pas +été consommé, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les +plus nets, acceptés comme valables en cour de Rome. Dans son mémoire, +l'avocat consistorial Morano, une des autorités du barreau romain, +négligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause +unique la résistance de la femme; et tout un débat se livrait sur ce +point délicat, si scabreux, que la vérité semblait impossible à faire: +on donnait, de part et d'autre, des détails intimes en latin, on +produisait des témoins, des amis, des domestiques, ayant assisté à des +scènes, racontant la cohabitation d'une année. Enfin, la pièce la plus +décisive était un certificat, signé par deux sages-femmes, qui, après +examen, concluaient à la virginité intacte de la jeune fille. Le +cardinal vicaire, agissant comme évêque de Rome, avait donc déféré le +procès à la congrégation du Concile, ce qui était pour Benedetta un +premier succès, et les choses en étaient là, elle attendait que la +congrégation se prononçât définitivement, avec l'espoir que l'annulation +religieuse du mariage serait ensuite un argument irrésistible pour +obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement +glacial où sa mère Ernesta, soumise et désespérée, venait de mourir, la +contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait très calme, +très forte en sa passion, ayant juré de ne se donner à personne autre +qu'à Dario, et de ne se donner à lui que le jour où un prêtre les aurait +saintement unis devant Dieu. + +Justement, Dario, lui aussi, était venu habiter le palais Boccanera, six +mois plus tôt, à la suite de la mort de son père et de toute une +catastrophe qui l'avait ruiné. Le prince Onofrio, après avoir, sur le +conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions à une compagnie +financière, s'était laissé prendre à la fièvre de spéculation qui +brûlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si +bien qu'il s'était mis à jouer, en rachetant ses propres terrains, et +qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable où +s'engloutissait la fortune de la ville entière. Totalement ruiné, +endetté même, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au +Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il était mort +accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus +tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'était arrangée pour +repêcher dans le désastre une villa moderne et quarante mille francs de +rente, avait épousé un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse +nommé Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Père, ensuite +courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis +Montefiori, ayant conquis le titre en conquérant la femme, par un bref +spécial du pape. La princesse Boccanera était redevenue la marquise +Montefiori. Et c'était alors que, blessé, le cardinal Boccanera avait +exigé que son neveu Dario vînt occuper, près de lui, un petit +appartement, au premier étage du palais. Dans le cœur du saint homme, +qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse +pour ce frêle garçon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille +souche pût reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage +avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier +et si hautement convaincu de leur piété, en les prenant tous les deux +près de lui, qu'il dédaignait les bruits abominables que les amis du +comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la réunion du +cousin et de la cousine sous le même toit. Donna Serafina gardait +Benedetta, comme lui-même gardait Dario, et dans le silence, dans +l'ombre du vaste palais désert, ensanglanté autrefois par tant de +violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs +passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait, +au seuil d'un monde nouveau. + +Lorsque, brusquement, l'abbé Pierre Froment se réveilla, la tête lourde +de rêves pénibles, il fut désolé de voir que le jour tombait. Sa montre, +qu'il se hâta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se +reposer une heure au plus, en avait dormi près de sept, dans un +accablement invincible. Et, même éveillé, il restait sur le lit, brisé, +comme vaincu déjà avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette +prostration, ce découragement sans cause, ce frisson de doute, venu il +ne savait d'où, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune +enthousiasme du matin? Les Boccanera étaient-ils liés à cette faiblesse +soudaine de son âme? Il avait entrevu, dans le noir de ses rêves, des +figures si troubles, si inquiétantes, et son angoisse continuait, il les +évoquait encore, effaré de se réveiller ainsi au fond d'une chambre +ignorée, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus +raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'était Benedetta qui avait +écrit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre +que son livre était dénoncé à la congrégation de l'Index; et quel +intérêt elle pouvait avoir à ce que l'auteur vînt se défendre à Rome; et +dans quel but elle avait poussé l'amabilité jusqu'à vouloir qu'il +descendît chez eux. Sa stupeur, en somme, était d'être là, étranger, sur +ce lit, dans cette pièce, dans ce palais dont il entendait autour de lui +le grand silence de mort. Les membres anéantis, le cerveau comme vide, +il avait une brusque lucidité, il comprenait que des choses lui +échappaient, que toute une complication devait se cacher sous +l'apparente simplicité des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le +soupçon s'effaça, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le +triste crépuscule d'être la cause unique de ce frisson et de cette +désespérance, dont il avait honte. + +Pierre, alors, pour se remuer, se mit à examiner les deux pièces. Elles +étaient meublées d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles +dépareillés, datant du commencement du siècle. Le lit n'avait pas de +tentures, ni les fenêtres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu, +passé au rouge et ciré, des petits tapis de pied s'alignaient seuls +devant les sièges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudité +et de cette froideur bourgeoises, la chambre où il avait couché, enfant, +à Versailles, chez sa grand'mère, qui avait tenu là un petit commerce de +mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, à un mur de la chambre, devant le +lit, un ancien tableau l'intéressa, parmi des gravures enfantines et +sans valeur. C'était, à peine éclairé par le jour mourant, une figure de +femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et +sévère logis, dont on semblait l'avoir chassée. Les deux battants de +bronze venaient de se refermer à jamais, et elle demeurait là, drapée +dans une simple toile blanche, tandis que des vêtements épars, lancés +rudement, au hasard, traînaient sur les épaisses marches de granit. Elle +avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulsées de +douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable +chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle +honte affreuse, quel abandon exécrable, cachait-elle ainsi, cette +rejetée, cette obstinée d'amour, dont on rêvait sans fin l'histoire, +d'un cœur éperdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa +misère, dans ce lambeau de linge drapé à ses épaules; mais le reste +d'elle appartenait au mystère, et sa passion, et peut-être son +infortune, et sa faute peut-être. A moins qu'elle ne fût là seulement le +symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte +éternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien +qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une +pureté divines. Ce n'était qu'une illusion, le tableau avait beaucoup +souffert, noirci, délaissé, et il se demandait de quel maître inconnu +pouvait bien être ce panneau, pour l'émouvoir à ce point. Sur le mur d'à +côté, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle, +l'irrita par la banalité de son sourire. + +Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fenêtre du salon, +s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le +Janicule, le mont d'où il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'était plus, +à cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rêve, envolée dans le +soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se +noyait, indistinct et morne. Là-bas, à gauche, il devinait de nouveau le +Palatin, par-dessus les toits; et, à droite, là-bas, c'était toujours le +dôme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis +que derrière lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui +aussi sous la brume. Quelques minutes se passèrent, et tout se brouilla +encore, il sentit Rome s'évanouir, s'effacer dans son immensité, qu'il +ignorait. Son doute et son inquiétude sans cause le reprirent, si +douloureusement, qu'il ne put rester à la fenêtre davantage; il la +referma, alla s'asseoir, laissa les ténèbres le submerger, d'un flot +d'infinie tristesse. Et sa rêverie désespérée ne prit fin que lorsque la +porte s'ouvrit doucement et que la clarté d'une lampe égaya la pièce. + +C'était Victorine qui entrait avec précaution, en apportant de la +lumière. + +--Ah! monsieur l'abbé, vous voici debout. J'étais venue vers quatre +heures; mais je vous ai laissé dormir. Et vous avez joliment bien fait +de dormir à votre contentement. + +Puis, comme il se plaignait d'être courbaturé et frissonnant, elle +s'inquiéta. + +--N'allez pas prendre leurs vilaines fièvres! Vous savez que le +voisinage de leur rivière n'est pas sain. Don Vigilio, le secrétaire de +Son Éminence, les a, les fièvres, et je vous assure que ce n'est pas +drôle. + +Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle +l'excuserait auprès de la princesse et de la contessina. Il finit par la +laisser dire et faire, car il était hors d'état d'avoir une volonté. Sur +son conseil, il dîna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et +des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand +bien, il se sentit comme réparé, à ce point qu'il refusa de se mettre au +lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir même, de +leur aimable hospitalité. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il +se présenterait. + +--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, ça vous +distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous +prendre à neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le. + +Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque, à neuf +heures précises, un coup discret fut frappé à la porte. Un petit prêtre +se présenta, âgé de trente ans à peine, maigre et débile, la face longue +et ravagée, couleur de safran. Depuis deux années, des crises de fièvre, +chaque jour, à la même heure, le dévoraient. Mais, dans sa face jaunie, +ses yeux noirs, quand il oubliait de les éteindre, brûlaient, embrasés +par son âme de feu. + +Il fit une révérence et dit simplement, en un français très pur: + +--Don Vigilio, monsieur l'abbé, et entièrement à votre service... Si +vous voulez bien que nous descendions? + +Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne +parla plus, se contenta de répondre par des sourires. Ils avaient +descendu le petit escalier, ils se trouvèrent au second étage, sur le +vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et +attristé du faible éclairage, de loin en loin des becs de gaz d'hôtel +garni louche, dont les taches jaunes étoilaient à peine les profondes +ténèbres des hauts couloirs sans fin. C'était gigantesque et funèbre. +Même sur le palier, où s'ouvrait la porte de l'appartement de donna +Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nièce, rien +n'indiquait qu'il pût y avoir réception, ce soir-là. La porte restait +close, pas un bruit ne sortait des pièces, dans le silence de mort +montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, après une nouvelle +révérence, tourna discrètement le bouton, sans sonner. + +Une seule lampe à pétrole, posée sur une table, éclairait l'antichambre, +une large pièce aux murs nus, peints à fresque d'une tenture rouge et +or, drapée régulièrement tout autour, à l'antique. Sur les chaises, +quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, étaient jetés; tandis +que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos +au mur, sommeillait. + +Mais, comme don Vigilio s'effaçait pour le laisser entrer dans un +premier salon, une pièce tendue de brocatelle rouge, à demi obscure et +qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une +femme vêtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il +entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant: + +--Contessina, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur l'abbé Pierre +Froment, arrivé de France ce matin. + +Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon +désert, dans la lueur dormante de deux lampes voilées de dentelle. Mais, +à présent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont +la porte, ouverte à deux battants, découpait un carré de clarté plus +vive. + +Tout de suite la jeune femme s'était montrée accueillante, avec une +parfaite simplicité. + +--Ah! monsieur l'abbé, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que +votre indisposition ne fût grave. Vous voilà tout à fait remis, n'est-ce +pas? + +Il l'écoutait, séduit par sa voix lente, légèrement grasse, où toute une +passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la +voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si +blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lèvres +un peu fortes, le nez très fin, des traits d'une délicatesse d'enfance. +Mais c'étaient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux +immenses, d'une infinie profondeur, où personne n'était certain de lire. +Dormait-elle? Rêvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes +saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilité de son visage? Si +blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute +une allure très réfléchie, très noble et rythmique. Et, aux oreilles, +elle portait deux grosses perles, d'une pureté admirable, des perles qui +venaient d'un collier célèbre de sa mère, et que Rome entière +connaissait. + +Pierre s'excusa, remercia. + +--Madame, je suis confus, j'aurais voulu dès ce matin vous dire combien +j'étais touché de votre bonté trop grande. + +Il avait hésité à l'appeler madame, en se rappelant le motif allégué +dans son instance en nullité de mariage. Mais, évidemment, tout le monde +l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, était resté tranquille et +bienveillant, et elle voulut le mettre à son aise. + +--Vous êtes chez vous, monsieur l'abbé. Il suffit que notre parent, +monsieur de la Choue, vous aime et s'intéresse à votre œuvre. Vous +savez que j'ai pour lui une grande affection... + +Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait +parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalité offerte. + +--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoyé votre livre. Je l'ai lu, je l'ai +trouvé très beau. Il m'a troublée. Mais je ne suis qu'une ignorante, je +n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions, +vous m'expliquerez vos idées, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? + +Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la +surprise, l'émoi d'une âme d'enfant, mise en présence d'inquiétants +problèmes qu'elle n'avait jamais soulevés. Ce n'était donc pas elle qui +s'était prise de passion, qui avait voulu l'avoir près d'elle, pour le +soutenir, pour être de sa victoire? Il soupçonna de nouveau, et très +nettement cette fois, une influence secrète, quelqu'un dont la main +menait tout, vers un but ignoré. Mais il était charmé de tant de +simplicité et de franchise, chez une créature si belle, si jeune et si +noble; et il se donnait à elle, dès ces quelques mots échangés. Il +allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entièrement, lorsqu'il +fut interrompu par l'arrivée d'une autre femme, également vêtue de noir, +dont la haute et mince taille se détacha durement dans le cadre lumineux +de la porte grande ouverte du salon voisin. + +--Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter voir? Don Vigilio +vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant. + +--Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici. + +Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre. + +--Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse Boccanera. + +Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à la soixantaine, +et elle se serrait tellement, qu'on l'eût prise, par derrière, pour une +jeune femme. C'était d'ailleurs sa coquetterie dernière, les cheveux +tout blancs, épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les +sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand nez +volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle, et elle était +restée fille, blessée mortellement du choix du comte Brandini qui avait +voulu Ernesta, sa cadette, résolue dès lors à mettre ses joies dans +l'unique satisfaction de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait. +Les Boccanera avaient déjà compté deux papes, et elle espérait bien ne +pas mourir avant que son frère le cardinal fût le troisième. Elle +s'était faite sa femme de charge secrète, elle ne l'avait pas quitté, +veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement, +accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait +crouler les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle +recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'était par +haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une +menace. + +Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il pesait devant +elle, petit prêtre étranger qui n'était pas même prélat. Et cela +l'étonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi +l'avait-on invité, que venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles? +Il la savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir par +comprendre qu'elle le recevait seulement par égard pour le vicomte; car, +à son tour, elle ne trouva que cette phrase: + +--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la +Choue! Il y a deux ans, il nous a amené un si beau pèlerinage! + +Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune prêtre dans le +salon voisin. C'était une vaste pièce carrée, tendue de vieille +brocatelle jaune, à grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, très élevé, +avait un revêtement merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à +rosaces d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces, deux +superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils du dix-septième +siècle; puis, le reste lamentable, un lourd guéridon empire tombé on ne +savait d'où, des choses hétéroclites venues de quelque bazar, des +photographies affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles. +Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs, d'anciens +tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu et délicieux, une +Visitation du quatorzième siècle, la Vierge toute petite, d'une +délicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense, +superbe, l'inondait du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face, +un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très belle, +coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait de Cassia +Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec +son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre +lampes éclairaient, d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme +jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un +bouquet de fleurs. + +Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un mot; et, dans le +silence, dans l'arrêt brusque des conversations, il sentit les regards +qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosité promise et attendue. Il +y avait là une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario, +debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amenée par +une vieille parente, qui entretenait à demi-voix un prélat, monsignor +Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout +d'être frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le +vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer la +situation particulière dans la maison, afin de lui éviter des fautes. +Depuis trente ans, Morano était l'ami de donna Serafina. Cette liaison, +autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, était devenue, +après son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée, +acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels que la +tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très dévots, s'étaient +certainement assuré les indulgences nécessaires. Et Morano se trouvait +là, à la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin +de la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas allumé encore. +Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de maîtresse de maison, +elle reprit elle-même sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face +de lui. + +Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio, silencieux et +discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il +contait à Celia. Il était joli homme, de taille moyenne, svelte et +élégant, portant toute sa barbe brune et très soignée, avec la face +longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme +amollis par le séculaire appauvrissement du sang. + +--Oh! une beauté, répéta-t-il avec emphase, une beauté étonnante! + +--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant. + +Celia, qui ressemblait à la petite Vierge du primitif, accroché +au-dessus de sa tête, s'était mise à rire. + +--Mais, chère, une pauvre fille, une ouvrière, que Dario a vue +aujourd'hui. + +Et Dario dut recommencer son récit. Il passait dans une étroite rue, du +côté de la place Navone, quand il avait aperçu, sur les marches d'un +perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondrée, qui pleurait à +gros sanglots. Touché surtout de sa beauté, il s'était approché d'elle, +avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une +fabrique de perles de cire, mais que le chômage était venu, que +l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents, +tellement la misère y était grande. Sous le déluge de ses larmes, elle +levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche +quelque argent. Et elle s'était levée d'un bond, toute rouge et confuse, +se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il +pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait ça à sa mère. Puis, +elle avait filé vivement, vers le pont Saint-Ange. + +--Oh! une beauté, répéta-t-il d'un air d'extase, une beauté +magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une +gorge de déesse! Un vrai antique, une Vénus à vingt ans, le menton un +peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les +yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tête, coiffée d'un +casque de lourds cheveux noirs, la face éclatante, comme dorée d'un coup +de soleil! + +Tous s'étaient mis à écouter, ravis, dans cette passion de la beauté +que, malgré tout, Rome garde au cœur. + +--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano. +On pourrait battre le Transtévère, sans en rencontrer. Voici qui prouve +pourtant qu'il en existe encore, au moins une. + +--Et comment l'appelles-tu, ta déesse? demanda Benedetta souriante, +amusée et extasiée ainsi que les autres. + +--Pierina, répondit Dario, riant lui aussi. + +--Et qu'en as-tu fait? + +Mais le visage excité du jeune homme prit une expression de malaise et +de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une +laide bête. + +--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misère, une +misère à vous rendre malade! + +Il l'avait suivie par curiosité, il était arrivé, derrière elle, de +l'autre côté du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction, +bâti sur les anciens Prés du Château; et là, au premier étage d'une des +maisons abandonnées, à peine sèche et déjà en ruine, il était tombé sur +un spectacle affreux, dont son cœur restait soulevé: toute une famille, +la mère, le père, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim, +pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles +pour en parler, il écartait l'horrible vision d'un geste effrayé de la +main. + +--Enfin, je me suis sauvé, et je vous réponds que je n'y retournerai +pas. + +Il y eut un hochement de tête général, dans le silence froid et gêné qui +s'était fait. Morano conclut en une phrase amère, où il accusait les +spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'être l'unique cause de toute la +misère de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du +député Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures +louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible +et prochaine. + +Et seule Benedetta, dont le regard s'était fixé sur Pierre, en songeant +à son livre, murmura: + +--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas +retourner les voir? + +Pierre, dépaysé et distrait d'abord, venait d'être profondément remué +par le récit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misères +de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, dès son +arrivée à Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il +haussa la voix, il dit très haut: + +--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmènerez. Ces +questions me passionnent tant! + +L'attention de tous fut ainsi ramenée sur lui. On se mit à le +questionner, il les sentit inquiets de son impression première, de ce +qu'il pensait de leur ville et d'eux-mêmes. Surtout on lui recommandait +de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui +avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et +lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir répondre, n'ayant rien vu, +n'étant pas même sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut +la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener à +l'admiration et à l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas +céder à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui +révélât son âme. + +--Monsieur l'abbé, combien de temps comptez-vous rester parmi nous? +demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair. + +C'était monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la +première fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le +prélat ne le quittait pas de ses yeux bleus, très vifs, tandis qu'il +semblait écouter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. +Et, avant de répondre, il le regarda dans sa soutane lisérée de +cramoisi, l'écharpe de soie violette serrée à la taille, l'air jeune +encore bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, avec ses cheveux restés +blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus délicat et le +plus ferme, aux dents admirablement blanches. + +--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-être. + +Le salon entier se récria. Comment! trois semaines? Il avait la +prétention de connaître Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un +an, dix ans! L'impression première était toujours désastreuse; et, pour +en revenir, cela demandait un long séjour. + +--Trois semaines! répéta donna Serafina de son air de dédain. Est-ce +qu'on peut s'étudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous +reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connaître. + +Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'était d'abord contenté de +sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son +origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait, +disait que, venu pour faire certaines démarches, il partirait lorsque +ces démarches seraient faites, le prélat conclut, en souriant toujours: + +--Oh! monsieur l'abbé restera plus de trois semaines, nous aurons le +bonheur, j'espère, de le posséder longtemps. + +Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le +jeune prêtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il +demanda tout bas à don Vigilio, demeuré près de lui, muet: + +--Qui est-ce, monsignor Nani? + +Mais le secrétaire ne répondit pas tout de suite. Son visage fiévreux se +plomba encore. Ses yeux ardents virèrent, s'assurèrent que personne ne +le surveillait. Et, dans un souffle: + +--L'assesseur du Saint-Office. + +Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur, +qui assistait en silence aux réunions du Saint-Office, se rendait chaque +mercredi soir, après la séance, chez le Saint-Père, pour lui rendre +compte des affaires traitées l'après-midi. Cette audience hebdomadaire, +cette heure passée avec le pape, dans une intimité qui permettait +d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation à part, +un pouvoir considérable. Et, d'ailleurs, la fonction était cardinalice, +l'assesseur ne pouvait être ensuite nommé que cardinal. + +Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait +à regarder le jeune prêtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut +aller occuper, près de lui, le siège laissé enfin libre par la vieille +tante de Celia. N'était-ce pas un présage de victoire, cette rencontre, +faite le premier jour, d'un prélat puissant dont l'influence lui +ouvrirait peut-être toutes les portes? Il se sentit alors très touché, +lorsque celui-ci, dès la première question, lui demanda obligeamment, +d'un ton de profond intérêt: + +--Alors, mon cher fils, vous avez donc publié un livre? + +Et, repris par l'enthousiasme, oubliant où il était, Pierre se livra, +conta son initiation de brûlant amour au travers des souffrants et des +humbles, rêva tout haut le retour à la communauté chrétienne, triompha +avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la démocratie +universelle. Peu à peu, il avait de nouveau élevé la voix; et le silence +se faisait dans l'antique salon sévère, tous s'étaient remis à +l'écouter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace, +qu'il ne sentait pas. + +Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son éternel sourire, dont +la pointe d'ironie ne se montrait même plus. + +--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est très beau, oh! très beau, +tout à fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrétien... Mais +que comptez-vous faire, maintenant? + +--Aller droit au Saint-Père, pour me défendre. + +Il y eut un léger rire réprimé, et donna Serafina exprima l'avis +général, en s'écriant: + +--On ne voit pas comme ça le Saint-Père! + +Mais Pierre se passionna. + +--Moi, j'espère bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprimé +ses idées? Est-ce que je n'ai pas défendu sa politique? Est-ce qu'il +peut laisser condamner mon livre, où je crois m'être inspiré du meilleur +de lui-même? + +--Sans doute, sans doute, se hâta de répéter Nani, comme s'il eût craint +qu'on ne brusquât trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le +Saint-Père est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir... +Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, réfléchissez +un peu, prenez votre heure... + +Puis, se tournant-vers Benedetta: + +--N'est-ce pas? Son Éminence n'a pas encore vu monsieur l'abbé. Dès +demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de +ses sages conseils. + +Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux réceptions de sa +sœur, le lundi soir. Il était toujours là, en pensée, comme le maître +absent et souverain. + +--C'est que, répondit la contessina en hésitant, je crains bien que mon +oncle ne soit pas dans les idées de monsieur l'abbé. + +Nani se remit à sourire. + +--Justement, il lui dira des choses bonnes à entendre. + +Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci +inscrirait le prêtre pour une audience, le lendemain matin, à dix +heures. + +Mais, à ce moment, un cardinal entra, vêtu de l'habit de ville, la +ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisérée et boutonnée de +rouge. C'était le cardinal Sarno, un très ancien familier des Boccanera; +et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaillé très tard, le salon se +taisait, s'empressait, avec déférence. Mais, pour le premier cardinal +qu'il voyait, Pierre éprouvait une déception vive, car il ne trouvait +pas la majesté, le bel aspect décoratif, auquel il s'était attendu. +Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'épaule gauche plus +haute que la droite, le visage usé et terreux, avec des yeux morts. Il +lui faisait l'effet d'un très vieil employé de soixante-dix ans, hébété +par un demi-siècle de bureaucratie étroite, déformé et alourdi de +n'avoir jamais quitté le rond de cuir, sur lequel il avait vécu sa vie. +Et, en réalité, son histoire entière était là: enfant chétif d'une +petite famille bourgeoise, élève au Séminaire romain, plus tard +professeur de droit canonique pendant dix ans à ce même Séminaire, puis +secrétaire à la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On +venait de célébrer son jubilé cardinalice. Né à Rome, il n'avait jamais +passé hors de Rome un seul jour, il était le type parfait du prêtre +grandi à l'ombre du Vatican et maître du monde. Bien qu'il n'eût occupé +aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services à la +Propagande, par ses habitudes méthodiques de travail, qu'il était devenu +président d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement +des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'était ainsi +qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crâne bas, d'expression obtuse, il +y avait la carte immense de la chrétienté. + +Nani lui-même s'était levé, plein d'un sourd respect devant cet homme +effacé et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus +reculés de la terre, sans être jamais sorti de son bureau. Il le savait, +dans son apparente nullité, dans son lent travail de conquête méthodique +et organisée, d'une puissance à bouleverser les empires. + +--Est-ce que Votre Éminence est remise de ce rhume, qui nous a désolés? + +--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le +dos glacé, dès que je sors de mon cabinet. + +A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait +même de le présenter au cardinal. Et il dut rester là pendant près d'une +heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors +enfantin, retourné à une enfance triste. Sous la morgue, la réserve +hautaine, il devinait maintenant une réelle timidité, la méfiance +inavouée d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas +générale, c'était que personne n'osait; et il entendait, dans les coins, +des bavardages puérils et sans fin, les menues histoires de la semaine, +les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu, +les moindres aventures prenaient des proportions énormes. Il finit par +avoir la sensation nette qu'il se trouvait transporté dans un salon +français du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes +épiscopales de province. Aucun rafraîchissement n'était servi. La +vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne +répondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait +pas desserré les dents de la soirée. Une longue conversation, à voix +très basse, s'était engagée entre Nani et Morano, tandis que donna +Serafina, qui se penchait pour les écouter, approuvait d'un lent signe +de tête. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la +regardaient de temps à autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste +pièce, dans la clarté dormante des lampes, il n'y avait que le groupe +jeune, formé par Benedetta, Dario et Celia, qui semblât vivre, +babillant à demi-voix, étouffant parfois des rires. + +Tout d'un coup, Pierre fut frappé de la grande ressemblance qu'il y +avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'était la +même enfance délicate, la même bouche de passion et les mêmes grands +yeux infinis, dans la même petite face ronde, raisonnable et saine. Il y +avait là, certainement, une âme droite et un cœur de flamme. Puis, un +souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et +candide tête de Béatrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, à +cet instant, être l'exacte reproduction. Cette double ressemblance +l'émut, lui fit regarder Benedetta avec une inquiète sympathie, comme si +toute une fatalité violente de pays et de race allait s'abattre sur +elle. Mais elle était si calme, l'air si résolu et si patient! Et, +depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle +et Dario, aucune tendresse qui ne fût fraternelle et gaie, surtout de sa +part, à elle, dont le visage gardait la sérénité claire des grands +amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en +plaisantant, les avait serrées; et, s'il s'était mis à rire un peu +nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hâte, +avait dégagé ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres. +Elle l'aimait, visiblement, de tout son être, pour toute la vie. + +Mais Dario ayant étouffé un léger bâillement, en regardant sa montre, et +s'étant esquivé, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame, +Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canapé, près de la chaise de +Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs +confidences. La petite princesse était l'aînée du prince Matteo +Buongiovanni, père de cinq enfants déjà, marié à une Mortimer, une +Anglaise qui lui avait apporté cinq millions. D'ailleurs, on citait les +Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches +encore, debout au milieu des ruines du passé croulant de toutes parts. +Eux aussi avaient compté deux papes, ce qui n'empêchait pas le prince +Matteo de s'être rallié au Quirinal, sans toutefois se fâcher avec le +Vatican. Fils lui-même d'une Américaine, n'ayant plus dans les veines le +pur sang romain, il était d'une politique plus souple, fort avare, +disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la +toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamnée à l'inévitable mort. +Et c'était dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'éclat +continuait à emplir la ville, qu'une aventure venait d'éclater, +soulevant des commérages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un +jeune lieutenant, à qui elle n'avait jamais parlé; l'entente passionnée +des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout +se dire que l'échange d'un regard; la volonté tenace de la jeune fille +qui, après avoir déclaré à son père qu'elle n'aurait pas d'autre mari, +attendait inébranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son +choix. Le pis était que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait être +le fils du député Sacco, un parvenu, que le monde noir méprisait, comme +vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes. + +--C'est pour moi que Morano a parlé tout à l'heure, murmurait Celia à +l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltraité le père +d'Attilio, à propos de ce ministère dont on s'occupe... Il a voulu +m'infliger une leçon. + +Toutes deux s'étaient juré une éternelle tendresse, dès le Sacré-Cœur, +et Benedetta, son aînée de cinq ans, se montrait maternelle. + +--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours à ce jeune +homme? + +--Oh! chère, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me +plaît, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je +l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple. + +Pierre, saisi, la regarda. Elle était un lis candide et fermé, avec sa +douce figure de vierge. Un front et un nez d'une pureté de fleur, une +bouche d'innocence aux lèvres closes sur les dents blanches, des yeux +d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues +d'une fraîcheur de satin, pas une inquiétude ni une curiosité dans le +regard ingénu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle +était la vierge dans tout son inconnu redoutable. + +--Ah! chère, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. Ça +ne réussit guère, de marier le pape et le roi. + +--Mais, dit Celia avec tranquillité, tu n'aimais pas Prada, tandis que +moi j'aime Attilio. La vie est là, il faut aimer. + +Cette parole, prononcée si naturellement par cette enfant ignorante, +troubla Pierre à un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux +yeux. L'amour, oui! c'était la solution à toutes les querelles, +l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier. +Mais donna Serafina s'était levée, en se doutant du sujet de +conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'œil à +don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas à Pierre +que l'heure était venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia +partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un +instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque +difficulté qui se présentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le +premier salon, lorsque Benedetta eut baisé Celia sur les deux joues, +elle prit congé de Pierre avec beaucoup de bonne grâce. + +--Demain matin, en répondant au vicomte, je lui dirai combien nous +sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne +croyez... N'oubliez pas, à dix heures, de descendre saluer mon oncle le +cardinal. + +En haut, au troisième étage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun +un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se séparer +devant leurs portes, le premier ne put s'empêcher de poser au second une +question qui le tracassait. + +--C'est un personnage très influent que monsignor Nani? + +Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux +bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambèrent, une +curiosité parut le saisir à son tour. + +--Vous le connaissiez déjà, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans répondre. + +--Moi! pas du tout! + +--Vraiment!... Il vous connaît très bien, lui! Je l'ai entendu parler de +vous, lundi dernier, en des termes si précis, qu'il m'a semblé au +courant des plus petits détails de votre vie et de votre caractère. + +--Jamais je n'avais même entendu prononcer son nom. + +--Alors, c'est qu'il se sera renseigné. + +Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui +s'étonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir +Victorine, de son air tranquille et actif. + +--Ah! monsieur l'abbé, j'ai voulu m'assurer par moi-même que vous ne +manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre, +des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du café? Non! du lait +pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et +reposez-vous, dormez bien. Moi, les premières nuits, oh! j'ai eu une +peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la +queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'être, on se +repose. + +Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se détendre, d'échapper au +malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mêlaient, +s'effaçaient en lui comme des ombres, sous la lumière dormante des +lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les +âmes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants +d'aujourd'hui. Et, malgré son long repos de la journée, jamais il ne +s'était senti si las, si désireux de sommeil, l'esprit confus et +brouillé, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit à se +déshabiller, l'étonnement d'être là, de se coucher là, le reprit avec +une intensité telle, qu'il crut un moment être un autre. Que pensait +tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid +logis qu'il devinait hostile? Était-ce donc pour l'aider ou pour le +vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher +d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins +de la cheminée, tandis que, derrière la tête passionnée et calme de +Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de +ruse, aux lèvres d'indomptable énergie. + +Il se coucha, puis se releva, étouffant, ayant un tel besoin d'air frais +et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fenêtre, pour s'y accouder. +Mais la nuit était d'un noir d'encre, les ténèbres avaient submergé +l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les étoiles, la +voûte opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons +du Transtévère dormaient depuis longtemps, pas une fenêtre ne luisait, +un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une étincelle perdue. +Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du +néant, les vingt-quatre siècles de Rome, le Palatin antique et le +moderne Quirinal, le dôme géant de Saint-Pierre, effacé du ciel par le +flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait même +pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte. + + + + +III + + +A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au +premier étage du palais, pour se présenter à l'audience du cardinal +Boccanera. Il venait de se réveiller plein de courage, repris par +l'enthousiasme naïf de sa foi; et rien n'était resté de son singulier +accablement de la veille, des doutes et des soupçons qui l'avaient +saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrivée. Il +faisait si beau, le ciel était si pur, que son cœur s'était remis à +battre d'espérance. + +Sur le vaste palier, la porte de la première antichambre se trouvait +large ouverte, à deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux +du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les +fenêtres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vétusté, avait +gardé l'appartement de réception d'un de ses grands-oncles, cardinal +comme lui, vers la fin du dix-huitième siècle. C'était une série de +quatre immenses pièces, hautes de six mètres, qui prenaient jour sur la +ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pénétrait jamais, +barré par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc été +conservée dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands +dignitaires de l'Église. Mais aucune réparation n'était faite, aucun +soin n'était pris, les tentures pendaient en loques, la poussière +mangeait les meubles, au milieu d'une complète insouciance, où l'on +sentait comme une volonté hautaine d'arrêter le temps. + +Pierre éprouva un léger saisissement, en entrant dans la première +pièce, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux, +en tenue, restaient là à demeure, parmi un flot de valets; et un seul +domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa présence fantomatique +la mélancolie de cette vaste salle, à demi obscure. Surtout ce qui +frappait la vue, en face des fenêtres, c'était un autel drapé de rouge, +surmonté d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel étaient brodées les +armes des Boccanera, le dragon ailé, soufflant des flammes, avec la +devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle, +l'ancien grand chapeau de cérémonie, se trouvait également là, ainsi que +les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au +mur, qu'on emportait dans le carrosse, à chaque sortie. Au milieu de +l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites +qui rongeaient depuis un siècle tout ce passé mort, qu'un coup de +plumeau aurait fait tomber en poudre. + +La seconde antichambre, celle où se tenait autrefois le secrétaire, une +salle aussi vaste, était vide; et Pierre dut la traverser, il ne +découvrit don Vigilio que dans la troisième, l'antichambre noble. Avec +son personnel désormais réduit au strict nécessaire, le cardinal avait +préféré avoir son secrétaire sous la main, à la porte même de l'ancienne +salle du trône, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si +jaune, si frissonnant de fièvre, était là comme perdu, à une toute +petite et pauvre table noire, chargée de papiers. Plongé au fond d'un +dossier, il leva la tête, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, à +peine un murmure dans le silence: + +--Son Éminence est occupée... Veuillez attendre. + +Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour échapper à toute +tentative de conversation. + +N'osant s'asseoir, Pierre examina la pièce. Elle était peut-être encore +plus délabrée que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, élimée +par l'âge, pareille à la mousse qui se décolore sur les vieux arbres. +Mais le plafond restait superbe, toute une décoration somptueuse, une +haute frise dont les ornements peints et dorés encadraient un Triomphe +d'Amphitrite, d'un des élèves de Raphaël. Et, selon l'antique usage, +c'était dans cette pièce que la barrette était posée, sur une crédence, +au pied d'un grand crucifix d'ébène et d'ivoire. + +Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup très +intéressé par un portrait en pied du cardinal, peint récemment. Celui-ci +y était représenté en grand costume de cérémonie, la soutane de moire +rouge, le rochet de dentelle, la cappa jetée royalement sur les épaules. +Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gardé, dans ce vêtement +d'Église, son allure fière de prince, entièrement rasé, les cheveux si +blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les +épaules. C'était le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la +bouche grande, aux lèvres minces, dans une face longue, coupée de larges +plis; et surtout les yeux de sa race éclairaient la face pâle, des yeux +très bruns, de vie ardente, sous des sourcils épais, restés noirs. La +tête laurée, il aurait rappelé les têtes des empereurs romains, très +beau et maître du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses +veines. + +Pierre savait son histoire, et ce portrait l'évoquait en lui. Élevé au +Collège des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitté Rome qu'une fois, très +jeune, à peine diacre, pour aller à Paris présenter une barrette, comme +ablégat. Puis, sa carrière ecclésiastique s'était déroulée +souverainement, les honneurs lui étaient venus d'une façon toute +naturelle, dus à sa naissance: consacré de la main même de Pie IX, fait +plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camérier secret +participant, nommé Majordome après l'occupation italienne, et enfin +cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il était camerlingue, et l'on +racontait tout bas que Léon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme +Pie IX autrefois l'avait choisi lui-même, afin de l'écarter de la +succession au trône pontifical; car, si, en le nommant, le conclave +avait méconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pût être +élu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et +l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le règne +passé, entre le pape et le camerlingue, ce dernier à l'écart, condamnant +la politique du Saint-Siège, d'opinion radicalement opposée en tout, +attendant muet, dans le néant actuel de sa charge, la mort du pape, qui +lui donnerait le pouvoir intérimaire jusqu'à l'élection du pape nouveau, +le devoir d'assembler le conclave et de veiller à la bonne expédition +transitoire des affaires de l'Église. L'ambition de la papauté, le rêve +de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape, +n'était-il pas derrière ce grand front sévère, dans la flamme même de +ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome, +il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne, +et il se montrait d'ailleurs très pieux, d'une religion austère, d'une +foi pleine et solide, incapable du plus léger doute. + +Mais un chuchotement tira Pierre de ses réflexions. C'était don Vigilio +qui l'invitait à s'asseoir, de son air prudent. + +--Ce sera long peut-être, vous pouvez prendre un tabouret. + +Et il se mit à couvrir une grande feuille jaunâtre d'une écriture fine, +tandis que Pierre, machinalement, pour obéir, s'asseyait, sur un des +tabourets de chêne, rangés le long du mur, en face du portrait. Il +retomba dans une rêverie, il crut voir renaître et éclater, autour de +lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour +où il était nommé, le cardinal donnait des fêtes, des réjouissances +publiques, dont certaines sont citées encore pour leur splendeur. +Pendant trois journées, les portes des salons de réception restaient +grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des +huissiers lançaient, répétaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu +peuple, Rome entière, que le nouveau cardinal accueillait avec une bonté +souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'était toute une royauté +organisée, certains cardinaux jadis déplaçaient plus de cinq cents +personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices, +vivaient au milieu d'une véritable cour. Même, plus récemment, lorsque +la vie se fut simplifiée, un cardinal, s'il était prince, avait droit à +un train de gala de quatre voitures, attelées de chevaux noirs. Quatre +domestiques le précédaient, en livrée à ses armes, portant le chapeau, +les coussins et les parasols. Il était en outre accompagné du secrétaire +en manteau de soie violette, du caudataire revêtu de la croccia, sorte +de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du +gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains +gantées. Quoique diminué déjà, le train de maison comprenait encore +l'auditeur chargé du travail des congrégations, le secrétaire uniquement +employé à la correspondance, le maître de chambre qui introduisait les +visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et +le chapelain, et le maître de maison, et le valet de chambre, sans +compter la nuée des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers, +les palefreniers, un véritable peuple dont bourdonnaient les palais +immenses. Et c'était de ce peuple que Pierre, par la pensée, remplissait +les trois vastes antichambres, précédant la salle du trône, c'était ce +flot de laquais en livrée bleue, aux passementeries armoriées, ce monde +d'abbés et de prélats en manteaux de soie, qui revivait devant lui, +mettant toute une vie passionnée et magnifique sous les hauts plafonds +vides, dans les demi-ténèbres qu'il éclairait de sa splendeur +ressuscitée. + +Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entrée des Italiens à Rome, les +grandes fortunes des princes romains s'étaient presque toutes +effondrées, et le faste des hauts dignitaires de l'Église avait +disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'écartant des charges +ecclésiastiques, mal rémunérées, de gloire médiocre, les abandonnait à +l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier +prince d'antique noblesse revêtu de la pourpre, n'avait guère, pour +tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille +francs de sa charge, augmentés de ce que lui rapportaient certaines +autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina +n'était venue à son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune +patrimoniale, qu'il avait jadis abandonnée à ses deux sœurs et à son +frère. Donna Serafina et Benedetta faisaient ménage à part, vivaient +chez elles, avec leur table, leurs dépenses personnelles, leurs +domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais +il ne donnait un dîner ni une réception. La plus grande dépense était +son unique voiture, le lourd carrosse à deux chevaux que le cérémonial +lui imposait, car un cardinal ne peut marcher à pied dans Rome. Encore +son cocher, un vieux serviteur, lui épargnait-il un palefrenier, par son +entêtement à soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs, +vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le père et +le fils, ce dernier né au palais. La femme du cuisinier aidait à la +cuisine. Mais les réductions portaient plus encore sur l'antichambre +noble et sur la première antichambre; tout l'ancien personnel si +brillant et si nombreux se réduisait maintenant à deux petits prêtres, +don Vigilio, le secrétaire, qui était en même temps l'auditeur et le +maître de maison, et l'abbé Paparelli, le caudataire, qui servait aussi +de chapelain et de maître de chambre. Où la foule des gens à gages de +toutes conditions avait circulé, emplissant les salles de leur éclat, on +ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit, +deux ombres discrètes perdues dans la grande ombre des pièces mortes. + +Et comme Pierre la comprenait, à présent, la hautaine insouciance du +cardinal, laissant le temps achever son œuvre de ruine, dans ce palais +des ancêtres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois! +Bâti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizième +siècle, le logis croulait, déserté et noir, sur la tête de son dernier +maître, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui +n'aurait pas su comment payer le plâtre nécessaire aux réparations. +Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion +n'était plus reine, puisque la société était changée et qu'on allait à +l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indifférence des générations +nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre, +dans l'orgueil obstiné de sa gloire séculaire? Les héros seuls mouraient +debout, sans rien abandonner du passé, fidèles jusqu'au dernier souffle +à la même foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie +tristesse d'assister à la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut +portrait du cardinal, dans sa face pâle, si fière, si désespérée et +brave, il y avait cette volonté têtue de s'anéantir sous les décombres +du vieil édifice social, plutôt que d'en changer une seule pierre. + +Le prêtre fut tiré de sa rêverie par le frôlement d'une marche furtive, +un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tête. Une porte venait +de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrêter +devant lui un abbé d'une quarantaine d'années, gros et court, qu'on +aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, très âgée déjà, +tellement sa face molle était couturée de rides. C'était l'abbé +Paparelli, le caudataire, le maître de chambre, qui, à ce dernier titre, +se trouvait chargé d'introduire les visiteurs; et il allait questionner +celui-ci, en l'apercevant là, lorsque don Vigilio intervint, pour le +mettre au courant. + +--Ah! bien, bien! monsieur l'abbé Froment, que Son Éminence daignera +recevoir... Il faut attendre, il faut attendre. + +Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la +seconde antichambre, où il se tenait d'habitude. + +Pierre n'aima point ce visage de vieille dévote, blêmi par le célibat, +ravagé par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'était +pas remis au travail, la tête lasse, les mains brûlées de fièvre, il se +hasarda à le questionner. Oh! l'abbé Paparelli, un homme de la foi la +plus vive, qui restait par simple humilité dans un poste modeste, près +de Son Éminence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en récompenser, en +ne dédaignant pas, parfois, d'écouter ses avis. Et il y avait, dans les +yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colère voilée +encore, tandis qu'il continuait à examiner Pierre, l'air rassuré un peu, +gagné par l'évidente droiture de cet étranger, qui ne devait faire +partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se départir de sa continue +et maladive méfiance. Il s'abandonna jusqu'à causer un instant. + +--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son +Éminence appartient à plusieurs congrégations, le Saint-Office, l'Index, +les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expédition des affaire qui lui +incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut +que j'étudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je +débrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance, +d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son Éminence est un +saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet +de vivre un peu à l'écart. + +Pierre s'intéressait vivement à ces détails intimes d'une de ces +existences de prince de l'Église, si cachées d'ordinaire, déformées +souvent par la légende. Il sut que le cardinal, hiver comme été, se +levait à six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une +petite pièce, meublée seulement d'un autel en bois peint, et où personne +n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se +composait que d'une chambre à coucher, une salle à manger et un cabinet +de travail, des pièces modestes, étroites, qu'on avait taillées dans une +grande salle, à l'aide de cloisons. Il y vivait très enfermé, sans luxe +aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il déjeunait, une tasse +de lait froid. Puis, les matins de séance, il se rendait aux +congrégations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui, à +recevoir. Le dîner était à une heure, et la sieste venait ensuite, +jusqu'à quatre heures et même cinq en été, la sieste de Rome, le moment +sacré, pendant lequel pas un domestique n'aurait osé même frapper à la +porte. Les jours de beau temps, au réveil, il faisait une promenade en +voiture, du côté de l'ancienne voie Appienne, d'où il revenait au +coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, après +avoir reçu de sept à neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne +reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont +chez le pape deux ou trois fois par mois, à jours fixes, pour les +besoins du service. Mais, depuis bientôt un an, le camerlingue n'avait +pas été admis en audience particulière, ce qui était un signe de +disgrâce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas, +avec prudence. + +--Son Éminence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement, +heureux de parler, dans un moment de détente. Mais il faut la voir +sourire, lorsque sa nièce, la contessina, qu'elle adore, descend +l'embrasser... Vous savez que, si vous êtes bien reçu, vous le devrez à +la contessina... + +A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxième +antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina très bas, en voyant +entrer un gros homme à la soutane noire ceinturée de rouge, coiffé d'un +chapeau noir à torsade rouge et or, et que l'abbé Paparelli amenait, +avec tout un déploiement d'humbles révérences. Il avait fait signe à +Pierre de se lever également, il put lui souffler encore: + +--Le cardinal Sanguinetti, préfet de la congrégation de l'Index. + +Mais l'abbé Paparelli se prodiguait, s'empressait, répétait d'un air de +béate satisfaction: + +--Votre Éminence révérendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire +tout de suite... Il y a déjà là Son Éminence le Grand Pénitencier. + +Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un éclat brusque et +familier. + +--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce +qu'on veut. Enfin, j'arrive. + +C'était un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et +colorée, avec un nez énorme, des lèvres épaisses, des yeux vifs toujours +en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active, +turbulente presque, les cheveux bruns encore, à peine semés de fils +d'argent, très soignés, ramenés en boucles sur les tempes. Il était né à +Viterbe, avait fait ses classes au séminaire de cette ville, avant de +venir à Rome les achever à l'Université Grégorienne. Ses états de +service ecclésiastique disaient son chemin rapide, son intelligence +souple: d'abord, secrétaire de nonciature à Lisbonne; ensuite, nommé +évêque titulaire de Thèbes et chargé d'une mission délicate, au Brésil; +dès son retour, fait nonce à Bruxelles, puis à Vienne; et enfin +cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'évêché suburbicaire de +Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqué toute l'Europe, il n'avait +contre lui que son ambition trop affichée, son intrigue toujours aux +aguets. On le disait maintenant irréconciliable, exigeant de l'Italie la +reddition de Rome, bien qu'autrefois il eût fait des avances au +Quirinal. Dans sa furieuse passion d'être le pape de demain, il sautait +d'une opinion à une autre, se donnait mille peines pour conquérir des +gens, qu'il lâchait ensuite. Deux fois déjà, il s'était fâché avec Léon +XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vérité était +que, candidat presque avoué à la papauté, il s'usait par son continuel +effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde. + +Mais Pierre n'avait vu en lui que le préfet de la congrégation de +l'Index; et une idée seule l'émotionnait, celle que cet homme allait +décider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et +que l'abbé Paparelli fut retourné dans la deuxième antichambre, ne +put-il s'empêcher de demander à don Vigilio: + +--Leurs Éminences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont +donc très liées? + +Un sourire pinça les lèvres du secrétaire, pendant que ses yeux +flambaient d'une ironie dont il n'était plus maître. + +--Oh! très liées, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent +pas faire autrement. + +Et il expliqua qu'on avait des égards pour la haute naissance du +cardinal Boccanera, de sorte qu'on se réunissait volontiers chez lui, +lorsqu'une affaire grave se présentait, comme ce jour-là précisément, +nécessitant une entrevue, en dehors des séances habituelles. Le cardinal +Sanguinetti était le fils d'un petit médecin de Viterbe. + +--Non, non! Leurs Éminences ne sont pas liées du tout... Quand on n'a ni +les mêmes idées, ni le même caractère, il est bien difficile de +s'entendre. Et surtout quand on se gêne! + +Il avait dit cela plus bas, comme à lui-même, avec son sourire mince. +D'ailleurs, Pierre écoutait à peine, tout à sa préoccupation +personnelle. + +--Peut-être bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont réunis? +demanda-t-il. + +Don Vigilio devait savoir le motif de la réunion. Mais il se contenta de +répondre que, pour une affaire de l'Index, la réunion aurait eu lieu +chez le préfet de la congrégation. Et Pierre, cédant à son impatience, +en fut réduit à lui poser une question directe. + +--Mon affaire à moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez, +n'est-ce pas? Puisque Son Éminence fait partie de la congrégation, et +que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-être me +donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle +hâte de savoir! + +Du coup, don Vigilio fut repris de son inquiétude effarée. Il bégaya +d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui était vrai. + +--Je vous assure, aucune pièce ne nous est encore parvenue, j'ignore +absolument tout. + +Puis, comme le prêtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il +se remit à écrire, jetant des regards furtifs vers la deuxième +antichambre, craignant sans doute que l'abbé Paparelli n'écoutât. +Décidément, il avait parlé beaucoup trop. Et il se rapetissait à sa +table, fondu, disparu dans son coin d'ombre. + +Alors, Pierre revint à sa rêverie, envahi de nouveau par tout cet +inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeillée des +choses. D'interminables minutes durent s'écouler, il était près de onze +heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'éveilla enfin. Il +s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en +allait en compagnie d'un autre cardinal, très maigre, très grand, avec +une figure grise et longue d'ascète. Mais ni l'un ni l'autre ne parut +même apercevoir ce simple petit prêtre étranger, incliné ainsi sur leur +passage. Ils causaient haut, familièrement. + +--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier. + +--C'est à coup sûr du siroco pour demain. + +Le silence retomba, solennel, dans la grande pièce obscure. Don Vigilio +écrivait toujours, sans qu'on entendît le petit bruit de sa plume sur le +dur papier jaunâtre. Il y eut un léger tintement de sonnette fêlée. Et +l'abbé Paparelli accourut de la deuxième antichambre, disparut un +instant dans la salle du trône, puis revint appeler d'un signe Pierre, +qu'il annonça d'une voix légère. + +--Monsieur l'abbé Pierre Froment. + +La salle, très grande, était une ruine, elle aussi. Sous l'admirable +plafond de bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une +brocatelle à grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait +quelques reprises, mais l'usure moirait de tons pâles la pourpre sombre +de la soie, autrefois d'un faste éclatant. La curiosité de la pièce +était l'ancien trône, le fauteuil de velours rouge où prenait place +jadis le Saint-Père, quand il rendait visite au cardinal. Un dais, +également de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait +accroché le portrait du pape régnant. Et, selon la règle, le fauteuil +était retourné contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y +asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste +salle, que des canapés, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse +table Louis XIV, de bois doré, à dessus de mosaïque, représentant +l'enlèvement d'Europe. + +Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout près d'une +autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire, +liserée et boutonnée de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et +plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de cérémonie. +C'étaient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupée de +larges plis, au nez fort et aux lèvres minces; et c'étaient les yeux +ardents éclairant la face pâle, sous les épais sourcils restés noirs. +Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi +qui se dégageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir +où était la vérité, et une absolue volonté de s'y tenir à jamais. + +Boccanera n'avait pas bougé, regardant fixement, de son regard noir, +s'avancer le visiteur; et le prêtre, qui connaissait le cérémonial, +s'agenouilla, baisa la grosse émeraude qu'il portait au doigt. Mais, +tout de suite, le cardinal le releva. + +--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nièce m'a parlé de +votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous +recevoir. + +Il s'était assis près de la table, sans lui dire encore de prendre +lui-même une chaise, et il continuait à l'examiner, en parlant d'une +voix lente, fort polie. + +--C'est hier matin que vous êtes arrivé, et bien fatigué, n'est-ce pas? + +--Votre Éminence est trop bonne... Oui, brisé, autant d'émotion que de +fatigue. Ce voyage est pour moi si grave! + +Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer dès les premiers mots la +question sérieuse. + +--Sans doute, il y a tout de même loin de Paris à Rome. Aujourd'hui, ça +se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable! + +Sa parole se ralentit. + +--Je suis allé à Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante +ans bientôt, et pour y passer une semaine à peine... Une grande et belle +ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens très bien +élevés, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut +l'oublier, même dans les tristes heures actuelles, la France a été la +fille aînée de l'Église... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitté +Rome. + +Et, d'un geste de tranquille dédain, il acheva sa pensée. A quoi bon des +courses au pays du doute et de la rébellion? Est-ce que Rome ne +suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville éternelle qui, aux +temps prédits, devait redevenir la capitale du monde? + +Pierre, muet, évoquant en lui le prince violent et batailleur +d'autrefois, réduit à porter cette simple soutane, le trouva beau, dans +son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait à elle-même. Mais +cette obstination d'ignorance, cette volonté de ne tenir compte des +autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquiétèrent, +lorsque, par un retour sur lui-même, il songea au motif qui l'amenait. +Et, comme le silence s'était fait, il crut devoir rentrer en matière par +un hommage. + +--Avant toute autre démarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de +Votre Éminence, car c'est en elle seule que j'espère, c'est elle que je +supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger. + +De la main, alors, Boccanera l'invita à s'asseoir sur une chaise, en +face de lui. + +--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je +les dois à tout chrétien désireux de bien faire. Vous auriez tort, +seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis +complètement à l'écart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons, +cela ne va pas nous empêcher de causer un peu. + +Il continua, aborda très franchement la question, sans ruse aucune, en +esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilités. + +--N'est-ce pas? vous avez écrit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois, +et vous venez pour défendre ce livre, qui est déféré à la congrégation +de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne +puis tout lire. Je lis seulement les œuvres que m'envoie la +congrégation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et même je me +contente souvent du rapport que rédige pour moi mon secrétaire... Mais +ma nièce Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait +pas d'intérêt, qu'il l'avait d'abord un peu étonnée et beaucoup émue +ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en étudier les +passages incriminés avec le plus grand soin. + +Pierre saisit l'occasion, pour commencer à plaider sa cause. Et il pensa +que le mieux était d'indiquer tout de suite ses références, à Paris. + +--Votre Éminence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait +mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me +témoigner quelque amitié, ne cesse de répéter qu'un livre pareil vaut au +Saint-Siège la meilleure des armées. + +--Oh! de la Choue, de la Choue, répéta le cardinal avec une moue de +bienveillant dédain, je n'ignore pas que de la Choue croit être un bon +catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il +descend au palais, je le vois volontiers, à la condition de ne pas +causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous +entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingué et bon de la +Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa démocratie +débarbouillée et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la +littérature. + +Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie méprisante, dont +lui-même se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre +répondant, qu'il pensait d'une autorité indiscutable. + +--Son Éminence le cardinal Bergerot a bien voulu donner à mon œuvre une +entière approbation. + +Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le +blâme railleur, la pitié que soulève l'acte inconsidéré d'un enfant, +destiné à un avortement certain. Une flamme de colère alluma les yeux +sombres, une volonté de combat durcit la face entière. + +--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une réputation +de grande piété, en France. Nous le connaissons peu, à Rome. +Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le +chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernièrement, ses +écrits et ses actes n'avaient contristé mon âme de croyant. Je ne suis +malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacré +Collège, personne qui l'approuve. + +Il s'arrêta, puis se prononça, d'une voix nette. + +--Le cardinal Bergerot est un révolutionnaire. + +Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un +révolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'âmes si doux, d'une charité +inépuisable, dont le rêve était que Jésus redescendît sur la terre, pour +faire régner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la +même signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que +la religion des pauvres et des souffrants devînt une passion +condamnable, simplement insurrectionnelle? + +Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilité +d'une discussion, il n'eut plus que le désir de raconter son livre, de +l'expliquer et de l'innocenter. Mais, dès les premiers mots, le cardinal +l'empêcha de poursuivre. + +--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux +lire les passages... Du reste, il est une règle absolue: tout livre est +pernicieux et condamnable qui touche à la foi. Votre livre est-il +profondément respectueux du dogme? + +--Je le pense, et j'affirme à Votre Éminence que je n'ai pas entendu +faire une œuvre de négation. + +--C'est bon, je pourrai être avec vous, si cela est vrai... Seulement, +dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil à vous donner, retirer +vous-même votre œuvre, la condamner et la détruire, sans attendre +qu'une décision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le +scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre +chair. Un prêtre n'a pas d'autre devoir que l'humilité et l'obéissance, +l'anéantissement complet de son être, dans la volonté souveraine de +l'Église. Et même pourquoi écrire? car il y a déjà de la révolte à +exprimer une opinion à soi, c'est toujours une tentation du diable qui +vous met la plume à la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en +cédant à l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre +livre, mon cher fils, c'est encore de la littérature, de la +littérature! + +Ce mot revenait avec un mépris tel, que Pierre sentit toute la détresse +des pauvres pages d'apôtre qu'il avait écrites, tombant sous les yeux de +ce prince devenu un saint. Il l'écoutait, il le regardait grandir, pris +d'une peur et d'une admiration croissantes. + +--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, désintéressée, qui croit +pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant +les mystères, sans chercher à les pénétrer, avec la conviction +tranquille qu'en les acceptant, on possède enfin le certain et le +définitif! N'est-ce pas la plus complète satisfaction intellectuelle, +cette satisfaction que donne le divin conquérant la raison, la +disciplinant et la comblant, à ce point qu'elle est comme remplie et +désormais sans désir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le +divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut +mettre en Dieu la vérité et la justice, si l'on veut qu'elles règnent +sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livré à +tous les désastres. C'est la foi seule qui délivre et apaise! + +Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se +dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanité souffrante se ruer à +la guérison du corps et à la consolation de l'âme. Ici, c'était le +croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se +satisfait, en goûtant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais +encore il n'avait entendu un tel cri de joie, à vivre dans l'obéissance, +sans inquiétude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera +avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualité où +flambait le sang rouge des ancêtres; et il s'émerveillait de la majesté +calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si +violente, dont l'orgueil était resté l'unique passion. + +--Pourtant, se hasarda-t-il à dire enfin, très doucement, si la foi +demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure, +tout évolue, le monde change. + +--Mais ce n'est pas vrai! s'écria le cardinal; le monde est immobile, à +jamais!... Il piétine, il s'égare, s'engage dans les plus abominables +voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramène au droit chemin. +Voilà le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ +s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de départ, à l'innocence +première? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixée au jour triomphal +où les hommes seront en possession de toute la vérité, apportée par +l'Évangile?... Non, non! la vérité est dans le passé, c'est toujours au +passé qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles +nouveautés, ces mirages du fameux progrès, ne sont que les pièges de +l'éternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse +des risques d'erreur, puisque la vérité, depuis dix-huit siècles, est +connue?... La vérité, mais elle est dans le catholicisme apostolique et +romain, tel que l'a créé la longue suite des générations! Quelle folie +de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'âmes +pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique +de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre! + +Pierre ne protesta plus, le cœur serré, car il ne pouvait douter +maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses idées +les plus chères. Il s'inclinait, respectueux, glacé, en sentant passer +sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid +mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute +taille, continuait de sa voix têtue, toute sonnante de fier courage: + +--Et si, comme ses ennemis le prétendent, le catholicisme est frappé à +mort, il doit mourir debout, dans son intégralité glorieuse... Vous +entendez bien, monsieur l'abbé, pas une concession, pas un abandon, pas +une lâcheté! Il est tel qu'il est, et il ne saurait être autrement. La +certitude divine, la vérité totale est sans modification possible; et la +moindre pierre enlevée à l'édifice, n'est jamais qu'une cause +d'ébranlement... N'est-ce pas évident, d'ailleurs? On ne sauve pas les +vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prétexte de les +réparer. On ne fait qu'augmenter les lézardes. S'il était vrai que Rome +menaçât de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les +replâtrages n'auraient pour résultat que de hâter l'inévitable +catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus +misérable des agonies, la fin d'un lâche qui se débat et demande +grâce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont là d'affreux +mensonges, que le catholicisme n'a jamais été plus solide, qu'il puise +son éternité dans l'unique source de vie. Mais, le soir où le ciel +croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'émiettent, +sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est +debout, dans les décombres, que je finirais, en récitant mon _Credo_ une +dernière fois. + +Sa voix s'était ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que, +d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, désert +et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. Était-ce donc un +involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui +l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait +expliqué, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries pâlies par la +poussière, le chapeau rouge que les mites dévoraient. Et cela était +d'une grandeur désespérée et superbe, ce prince et ce cardinal, ce +catholique intransigeant, retiré ainsi dans l'ombre croissante du passé, +bravant d'un cœur de soldat l'inévitable écroulement de l'ancien monde. + +Saisi, Pierre allait prendre congé, lorsqu'une petite porte s'ouvrit +dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience. + +--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille! + +Mais l'abbé Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand même, +sans s'émotionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une +phrase, très bas, à l'oreille du cardinal, qui s'était calmé à sa vue. + +--Quel curé?... Ah! oui, Santobono, le curé de Frascati. Je sais... +Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant. + +De sa voix menue, Paparelli recommença à parler bas. Des mots pourtant +s'entendaient: une affaire pressée, le curé était forcé de repartir, il +n'avait à dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il +introduisit le visiteur, son protégé, qu'il avait laissé derrière la +petite porte. Puis, lui-même disparut, avec la tranquillité d'un +subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant. + +Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prêtre, taillé à +coups de serpe, un fils de paysan, encore près de la terre. Il avait de +grands pieds, des mains noueuses, une face couturée et tannée, que des +yeux noirs, très vifs, éclairaient. Robuste encore, pour ses +quarante-cinq ans, il ressemblait un peu à un bandit déguisé, la barbe +mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la +physionomie restait fière, sans rien de bas. Et il portait un petit +panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement. + +Tout de suite, Santobono fléchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un +geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarité +respectueuse du menu peuple pour les grands: + +--Je demande pardon à Votre Éminence révérendissime d'avoir insisté. Du +monde attendait, et je n'aurais pas été reçu, si mon ancien camarade +Paparelli n'avait eu l'idée de me faire passer par cette porte... Oh! +j'ai à solliciter de Votre Éminence un si grand service, un vrai service +de cœur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit +cadeau. + +Boccanera l'écoutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois, +lorsqu'il allait passer les étés à Frascati, dans la villa princière que +la famille y possédait, une habitation reconstruite au seizième siècle, +un merveilleux parc dont la terrasse célèbre donnait sur la Campagne +romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa était aujourd'hui +vendue, et, sur des vignes, échues en partage à Benedetta, le comte +Prada, avant l'instance en divorce, avait commencé à faire bâtir tout un +quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne +dédaignait pas, pendant ses promenades à pied, d'entrer se reposer un +instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une +antique chapelle consacrée à sainte Marie des Champs; et le prêtre +occupait là, contre cette chapelle, une sorte de masure à demi ruinée, +dont le charme était un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-même, +avec une passion de vrai paysan. + +--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai +voulu que Votre Éminence goûtât mes figues. Ce sont les premières de la +saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant, +quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien +me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de +pareilles. + +Le cardinal ne put s'empêcher de sourire. Il adorait les figues, et +c'était vrai, le figuier de Santobono était réputé dans le pays entier. + +--Merci, mon cher curé, vous vous souvenez de mes petits défauts... +Voyons, que puis-je faire pour vous? + +Il était tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le +curé d'anciennes discussions, des façons de voir contraires, qui le +fâchaient. Santobono, né à Nemi, en plein pays farouche, d'une famille +violente dont l'aîné était mort d'un coup de couteau, avait professé de +tout temps des idées ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait +failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour où les Italiens +étaient entrés dans Rome, on avait dû l'empêcher de planter sur son toit +le drapeau de l'unité italienne. C'était son rêve passionné, Rome +maîtresse du monde, lorsque le pape et le roi, après s'être embrassés, +feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait là un +révolutionnaire dangereux, un prêtre renégat mettant le catholicisme en +péril. + +--Oh! ce que Votre Éminence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire, +si elle le daigne! répétait Santobono d'une voix brûlante, en joignant +ses grosses mains noueuses. + +Puis, se ravisant: + +--Est-ce que Son Éminence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de +mon affaire à Votre Éminence révérendissime? + +--Non, le cardinal m'a simplement prévenu de votre visite, en me disant +que vous aviez quelque chose à me demander. + +Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une sévérité plus +grande. Il n'ignorait pas que le prêtre était devenu le client de +Sanguinetti, depuis que ce dernier, nommé évêque suburbicaire, passait à +Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat à la papauté, a de +la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de +leur vie sur son élection possible: s'il est pape un jour, si eux-mêmes +l'aident à le devenir, ils entreront à sa suite dans la grande famille +pontificale. On racontait que Sanguinetti avait déjà tiré Santobono +d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris +en train d'escalader son mur, et qui était mort des suites d'une +correction trop rude. Mais, à la louange du prêtre, il fallait pourtant +ajouter que, dans son dévouement fanatique au cardinal, il entrait +surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destiné à faire +de l'Italie la grande nation souveraine. + +--Eh bien! voici mon malheur... Votre Éminence connaît mon frère +Agostino, qui a été pendant deux ans jardinier chez elle, à la villa. +Certainement, c'est un garçon très gentil, très doux, dont jamais +personne n'a eu à se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de +quelle façon, il lui est arrivé un accident, il a tué un homme d'un coup +de couteau, à Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en +suis tout à fait contrarié, je donnerais volontiers deux doigts de ma +main, pour le tirer de prison. Et j'ai pensé que Votre Éminence ne me +refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et +qu'elle a été toujours très contente de son bon caractère. + +Nettement, le cardinal protesta. + +--Je n'ai pas été content du tout d'Agostino. Il était d'une violence +folle, et j'ai dû justement le congédier parce qu'il vivait constamment +en querelle avec les autres domestiques. + +--Oh! que Votre Éminence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc +vrai que le caractère de mon pauvre petit Agostino s'était gâté! Mais il +y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre Éminence peut me +donner un certificat tout de même, en arrangeant les phrases. Cela +produirait un si bon effet, un certificat de Votre Éminence devant la +justice! + +--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai +pas de certificat. + +--Eh quoi! Votre Éminence révérendissime refuse? + +--Absolument!... Je sais que vous êtes un prêtre d'une moralité +parfaite, que vous remplissez votre saint ministère avec zèle et que +vous seriez un homme tout à fait recommandable, sans vos idées +politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous égare, je ne +puis mentir pour vous être agréable. + +Santobono le regardait, stupéfié, ne comprenant pas qu'un prince, un +cardinal tout-puissant, s'arrêtât à de si pauvres scrupules, lorsqu'il +s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus +fréquente, en ces pays encore sauvages des Châteaux romains. + +--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon +uniquement, quand il y en a, et tout de même Agostino a du bon. Dans un +certificat, ça dépend des phrases qu'on écrit. + +Il s'entêtait à cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tête +qu'on pût refuser de convaincre la justice, par une ingénieuse façon de +présenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait +rien, il eut un geste désespéré, sa face terreuse prit une expression de +violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colère +contenue. + +--Bien, bien! chacun voit la vérité à sa manière, je vais retourner dire +ça à Son Éminence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre Éminence +révérendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai dérangée +inutilement... Peut-être que les figues ne sont pas très mûres; mais je +me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison, +lorsqu'elles sont tout à fait bonnes et sucrées... Mille grâces et mille +bonheurs à Votre Éminence révérendissime. + +Il s'en allait à reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa +grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'était intéressé vivement à la +scène, retrouvait en lui le petit clergé de Rome et des environs, dont +on lui avait parlé avant son voyage. Ce n'était pas le «scagnozzo», le +prêtre misérable, affamé, venu de la province à la suite de quelque +fâcheuse aventure, tombé sur le pavé de Rome en quête du pain quotidien, +une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes +de l'Église, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant +avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal famés. Ce n'était +pas non plus le curé des campagnes lointaines, d'une ignorance totale, +d'une superstition grossière, paysan avec les paysans, traité d'égal à +égal par ses ouailles, qui, très pieuses, ne le confondaient jamais avec +le Bon Dieu, à genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant +l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite église +pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dépensait que le pain et la +viande, s'il récoltait le vin, les fruits, les légumes de son jardin. +Celui-ci n'était pas sans instruction, savait un peu de théologie, un +peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passée de Rome, +qui avait enflammé son patriotisme du rêve fou de la prochaine +domination universelle, réservée à la Rome renaissante, capitale de +l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit +clergé romain, souvent très digne et intelligent, et le haut clergé, les +hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'était pas au moins prélat +n'existait point. + +--Mille grâces à Votre Éminence révérendissime, et que tout lui +réussisse dans ses désirs! + +Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint à Pierre, qui +s'inclinait, lui aussi, pour prendre congé. + +--En somme, monsieur l'abbé, l'affaire de votre livre me paraît +mauvaise. Je vous répète que je ne sais rien de précis, que je n'ai pas +vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nièce s'intéressait à vous, +j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le préfet de l'Index, qui +était justement ici tout à l'heure. Et lui-même n'est guère plus au +courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrétaire. +Seulement, il m'a affirmé que la dénonciation venait de personnes +considérables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages +nombreuses, où l'on aurait relevé les passages les plus fâcheux, tant au +point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme. + +Très ému à cette pensée d'ennemis cachés, le poursuivant dans l'ombre, +le jeune prêtre s'écria: + +--Oh! dénoncé, dénoncé! si Votre Éminence savait combien ce mot me +gonfle le cœur! Et dénoncé pour des crimes à coup sûr involontaires, +puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'Église... +C'est donc aux genoux du Saint-Père que je vais aller me jeter et me +défendre. + +Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coupé son grand +front. + +--Sa Sainteté peut tout, même vous recevoir, si tel est son bon plaisir, +et vous absoudre... Mais, écoutez-moi, je vous conseille encore de +retirer votre livre de vous-même, de le détruire simplement et +courageusement, avant de vous lancer dans une lutte où vous aurez la +honte d'être brisé... Enfin, réfléchissez. + +Immédiatement, Pierre s'était repenti d'avoir parlé de sa visite au +pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel à +l'autorité souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'était possible, +celui-ci serait contre son œuvre, il n'espérait plus que faire peser +sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait +trouvé très net, très franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il +commençait à deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il +le salua. + +--Je remercie infiniment Votre Éminence et je lui promets de penser à +tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrême bonté de me dire. + +Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'étaient +présentées pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait là un +évêque, un prélat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don +Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en +conversation avec un grand jeune homme blond, un Français, qui s'écria, +saisi lui aussi d'étonnement: + +--Comment! vous ici, monsieur l'abbé! vous êtes à Rome! + +Le prêtre avait eu une seconde d'hésitation. + +--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous +reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que +vous étiez, depuis l'année dernière, attaché à l'ambassade. + +Mince, élancé, très élégant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un +bleu pâle, presque mauve, sa barbe blonde, finement frisée, portait ses +cheveux blonds bouclés, coupés sur le front à la florentine. D'une +famille de magistrats, très riches et d'un catholicisme militant, il +avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait décidé de sa destinée. +Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marquée à Rome, où il comptait +de puissantes parentés: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une +sœur avait épousé à Paris un notaire, son oncle; cousin germain de +monsignor Gamba del Zoppo, camérier secret participant, fils d'une de +ses tantes, mariée en Italie à un colonel. Et c'était ainsi qu'on +l'avait attaché à l'ambassade près du Saint-Siège, où l'on tolérait ses +allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le +promenait en flâneries sans fin au travers de Rome. Il était du reste +fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, très pratique au +fond, connaissant à merveille les questions d'argent; et il lui arrivait +même parfois, comme ce matin-là, de venir, de son air las et un peu +mystérieux, causer chez un cardinal d'une affaire sérieuse, au nom de +son ambassadeur. + +Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des +fenêtres, pour l'y entretenir à l'aise. + +--Ah! mon cher abbé, que je suis donc content de vous voir! Vous vous +souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le +cardinal Bergerot? Je vous ai indiqué, pour votre livre, des tableaux à +voir, des miniatures du quatorzième siècle et du quinzième. Et vous +savez que, dès aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter +Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouillé. +Oh! des trésors, des trésors! Mais au fond il n'y a qu'une œuvre, on en +revient toujours à sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah! +le Botticelli! + +Sa voix se mourait, il eut un geste brisé d'admiration. Et Pierre dut +promettre de s'abandonner à lui, d'aller avec lui à la Chapelle Sixtine. + +--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On +poursuit mon livre, on l'a dénoncé à la congrégation de l'Index. + +--Votre livre! pas possible! s'écria Narcisse. Un livre dont certaines +pages rappellent le délicieux saint François d'Assise! + +Obligeamment, alors, il se mit à sa disposition. + +--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous être très utile. C'est +l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilité charmante, et plein +de la vieille bravoure française... Cet après-midi, ou demain matin au +plus tard, je vous présenterai à lui; et, puisque vous désirez avoir +immédiatement une audience du pape, il tâchera de vous l'obtenir... +Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le +Saint-Père a beau l'aimer beaucoup, il échoue parfois, tellement les +approches sont compliquées. + +Pierre, en effet, n'avait pas songé à employer l'ambassadeur, dans son +idée naïve qu'un prêtre accusé, qui venait se défendre, voyait toutes +les portes s'ouvrir d'elles-mêmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse, +il le remercia vivement, comme si déjà l'audience était obtenue. + +--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques +difficultés, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne +parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilité aucune, +car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse à +toute démarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un +homme obligeant qui vit dans l'intimité du pape, dont son service le +rapproche à toute heure; et, s'il le faut, je vous mènerai à lui, il +trouvera le moyen sans doute de vous ménager une entrevue, bien que sa +grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons, +c'est entendu, confiez-vous à moi en tout et pour tout. + +--Ah! cher monsieur, s'écria Pierre, soulagé, heureux, j'accepte de +grand cœur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car, +depuis que je suis ici, tout le monde me décourage, vous êtes le premier +qui me rendiez quelque force, en traitant les choses à la française. + +Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera, +sa certitude de n'être aidé par lui en rien, les nouvelles fâcheuses +données par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalité qu'il avait +sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'écoutait en souriant, et lui +aussi s'abandonna aux commérages et aux confidences. Cette rivalité, +cette dispute prématurée de la tiare, dans leur furieux désir à tous +deux, révolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des +dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire +exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que +Boccanera représentait l'intransigeance, le catholicisme dégagé de tout +compromis avec la société moderne, attendant immobile le triomphe de +Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Père, l'Italie +repentante faisant pénitence de son sacrilège; tandis que Sanguinetti, +très souple, très politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi +nouvelles que hardies, une sorte de fédération républicaine de tous les +anciens petits États italiens mise sous le protectorat auguste du pape. +En somme, c'était la lutte entre les deux conceptions opposées, l'une +qui veut le salut de l'Église par le respect absolu de l'antique +tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas à +évoluer avec le siècle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel +inconnu, que l'opinion finissait par être que, si le pape actuel vivait +encore quelques années, ce ne serait sûrement ni Boccanera, ni +Sanguinetti qui lui succéderait. + +Brusquement, Pierre interrompit Narcisse. + +--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai causé avec lui hier +soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer. + +En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face +rose de prélat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette, +luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait très courtois à +l'égard de l'abbé Paparelli lui-même, qui l'accompagnait humblement, en +le suppliant de vouloir bien attendre que Son Éminence pût le recevoir. + +--Oh! murmura Narcisse, devenu sérieux, monsignor Nani est un homme dont +il faut être l'ami. + +Il savait son histoire, il la conta à demi-voix. Né à Venise, d'une +famille noble ruinée, qui avait compté des héros, Nani, après avoir fait +ses premières études chez les Jésuites, vint à Rome étudier la +philosophie et la théologie au Collège romain, que les Jésuites +tenaient. Ordonné prêtre à vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi +un nonce en Bavière, à titre de secrétaire particulier; et, de là, il +était allé, comme auditeur de nonciature, à Bruxelles, puis à Paris, +qu'il avait habité pendant cinq ans. Tout semblait le destiner à la +diplomatie, ses brillants débuts, son intelligence vive, une des plus +vastes et des plus renseignées qui pût être, lorsque, brusquement, il +fut rappelé à Rome, où, presque tout de suite, on lui confia la +situation d'assesseur du Saint-Office. On prétendit alors que c'était là +un désir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au +Saint-Office un homme à lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il +rendrait beaucoup plus de services à Rome que dans une nonciature. Déjà +prélat domestique, Nani était depuis peu chanoine de Saint-Pierre et +protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le +jour où le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait +davantage. + +--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme supérieur, qui connaît +admirablement son Europe moderne, et avec cela un très saint prêtre, un +croyant sincère, d'un dévouement absolu à l'Église, d'une foi solide de +politique avisé, différente il est vrai de l'étroite et sombre foi +théologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il +vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses. +Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils règnent en son nom, convaincus +que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu, +la seule parfaite et éternelle, en dehors de laquelle il n'y a que +mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore, +dans nos querelles religieuses, à discuter furieusement sur l'existence +de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse être mise en +doute, puisqu'ils sont les ministres délégués par Dieu; et ils sont +uniquement à leur rôle de ministres qu'on ne saurait déposséder, +exerçant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanité, employant +toute leur intelligence, toute leur énergie à rester les maîtres +acceptés des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, après +avoir été mêlé à la politique du monde entier, est depuis dix ans à +Rome, dans les fonctions les plus délicates, mêlé aux affaires les plus +diverses et les plus importantes. Il continue à voir l'Europe entière +qui défile à Rome, connaît tout, a la main dans tout. Et, avec cela, +admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite, +sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si léger, à la +plus haute ambition, à la tiare souveraine. + +Encore un candidat à la papauté! pensa Pierre, qui avait écouté +passionnément, car cette figure de Nani l'intéressait, lui causait une +sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrière le visage +rosé et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal +les explications de son ami, il retomba à l'effarement de son arrivée +dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prévisions. + +Mais monsignor Nani avait aperçu les deux jeunes gens, et il s'avançait +la main tendue, très cordial. + +--Ah! monsieur l'abbé Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne +vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien à +Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre santé est bonne, depuis que je +vous ai rencontré devant la Sainte Thérèse du Bernin, que vous admirez +tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est +charmant. Monsieur l'abbé, je vous dénonce en monsieur Habert un des +passionnés de notre ville, qui vous mènera dans les beaux endroits. + +Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite être renseigné sur +l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en écouta très attentivement le +récit, hochant la tête à certains détails, réprimant parfois son fin +sourire. L'accueil sévère du cardinal, la certitude où était le prêtre +de ne trouver près de lui aucune aide, ne l'étonna nullement, comme s'il +s'était attendu à ce résultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant +qu'il était venu le matin et qu'il avait déclaré l'affaire du livre très +grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine +vivacité. + +--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arrivé trop tard. A la +première nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son Éminence le +cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire à votre œuvre +une réclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons +que vous êtes un peu exalté, l'âme enthousiaste et prompte à la lutte. +Nous serions bien avancés, si nous nous mettions sur les bras la révolte +d'un jeune prêtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un +livre dont on a déjà vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je +voulais qu'on ne bougeât pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est +un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a levé les bras au ciel, il +s'est emporté, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant +la sottise était faite, et qu'il était absolument impossible d'arrêter +le procès, du moment que la congrégation se trouvait saisie, à la suite +des dénonciations les plus autorisées, lancées pour les motifs les plus +graves... Enfin, comme il le disait, la sottise était faite, et j'ai dû +songer à autre chose... + +Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre +fixés sur les siens, tâchant de comprendre. Une imperceptible rougeur +rosa son teint davantage, tandis que, très à l'aise, il continuait sans +laisser voir sa contrariété d'en avoir trop dit: + +--Oui, j'ai songé à vous aider de toute ma faible influence, pour vous +tirer des ennuis où cette affaire va sûrement vous mettre. + +Un souffle de rébellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on +se jouait de lui peut-être. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirmé sa +foi, qui était si pure, si dégagée de tout intérêt personnel, si +brûlante de charité chrétienne? + +--Jamais, déclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-même mon +livre, comme on me le conseille. Ce serait une lâcheté et un mensonge, +car je ne regrette rien, je ne désavoue rien. Si je crois que mon œuvre +apporte un peu de vérité, je ne puis la détruire, sans être criminel +envers moi-même et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais! + +Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitôt: + +--C'est aux genoux du Saint-Père que je veux faire cette déclaration. Il +me comprendra, il m'approuvera. + +Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme fermée désormais. Il +sembla étudier curieusement la subite violence du prêtre, qu'il +s'efforça ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille. + +--Sans doute, sans doute... L'obéissance et l'humilité ont de grandes +douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout +avec Sa Sainteté... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez. + +Et, de nouveau, il s'intéressa beaucoup à la demande d'audience. +Vivement, il regrettait que Pierre n'eût pas lancé cette demande de +Paris même, avant son arrivée à Rome: c'était la plus sûre façon de la +faire agréer. Au Vatican, on n'aimait guère le bruit, et pour peu que la +nouvelle de la présence du jeune prêtre se répandît, pour peu qu'on +causât des motifs qui l'amenaient, tout allait être perdu. + +Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'était offert pour présenter Pierre +à l'ambassadeur de France près du Saint-Siège, il parut pris +d'inquiétude, il se récria. + +--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernière imprudence!... +D'abord, vous courez le risque de gêner monsieur l'ambassadeur, dont la +situation est toujours délicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il +échouait, et ma crainte est qu'il n'échoue, oui! s'il échouait, ce +serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre +part, l'audience demandée; car on ne voudrait pas infliger à monsieur +l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cédé à une autre +influence que la sienne. + +Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tête, l'air gêné, +hésitant. + +--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demandé +dernièrement, pour un personnage politique français, une audience, qui a +été refusée; et cela nous a été fort désagréable... Monseigneur a +raison. Il faut réserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque +nous aurons épuisé les autres moyens d'approche. + +Et, voyant le désappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance: + +--Notre première visite sera donc pour mon cousin, au Vatican. + +Étonné, l'attention éveillée de nouveau, Nani regarda le jeune homme. + +--Au Vatican? vous y avez un cousin? + +--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo. + +--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous +avez songé à Gamba pour agir près de Sa Sainteté. Sans doute, c'est une +idée, il faut voir, il faut voir... + +Plusieurs fois, il répéta la phrase pour se donner le temps de voir +lui-même, de discuter intérieurement l'idée. Monsignor Gamba del Zoppo +était un brave homme, sans rôle aucun, dont la nullité avait fini par +être légendaire au Vatican. Il amusait de ses commérages le pape, qu'il +flattait beaucoup, et qui aimait se promener à son bras, dans les +jardins. C'était pendant ces promenades qu'il obtenait à l'aise toutes +sortes de petites faveurs. Mais il était d'une poltronnerie +extraordinaire, il craignait à un tel point de compromettre son +influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'être +longuement assuré qu'il ne pouvait en résulter pour lui aucun tort. + +--Eh mais! l'idée n'est pas mauvaise, déclara enfin Nani. Oui, oui! +Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai +moi-même, je lui expliquerai l'affaire. + +Pour conclure, d'ailleurs, il se répandit en conseils d'extrême +prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se méfier beaucoup de +l'entourage du pape. Hélas! oui, Sa Sainteté était si bonne, croyait si +aveuglément au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers +avec le soin critique qu'elle aurait dû y mettre. Jamais on ne savait à +qui l'on s'adressait, ni dans quel piège on pouvait poser le pied. Même +il donna à entendre qu'il ne fallait, à aucun prix, s'adresser +directement à Son Éminence le Secrétaire d'État, parce qu'elle-même +n'était pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la +complication la paralysait, dans ses meilleures volontés. Et, à mesure +qu'il parlait ainsi, très doucement, avec une onction parfaite, le +Vatican apparaissait comme un pays gardé par des dragons jaloux et +traîtres, un pays où l'on ne devait point franchir une porte, risquer un +pas, hasarder un membre, sans s'être soigneusement assuré d'avance qu'on +n'y laisserait pas le corps entier. + +Pierre continuait à l'écouter, glacé de plus en plus, retombé à +l'incertitude. + +--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me +découragez, monseigneur! + +Nani retrouva son sourire cordial. + +--Moi! mon cher fils. J'en serais désolé... Je veux seulement vous +répéter d'attendre, de réfléchir. Surtout pas de fièvre. Rien ne presse, +je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour +faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon +mois... Évitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez, +visitez Rome en paix, c'est la meilleure façon d'avancer vos affaires. + +Et, prenant une main du prêtre, dans ses deux mains aristocratiques, +grasses et douces: + +--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi... +Moi-même, je me serais offert, j'aurais tenu à honneur de vous conduire +tout droit à Sa Sainteté. Seulement, je ne veux pas m'en mêler encore, +je sens trop qu'à cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus +tard, vous entendez! plus tard, dans le cas où personne n'aurait réussi, +ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage +formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, évitez de prononcer +les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre +livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y +avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion +éternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique, +apostolique et romaine. De même, laissez vos amis de Paris où ils sont, +ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute piété n'est +pas appréciée suffisamment à Rome... Je vous assure que je vous parle en +ami. + +Puis, le voyant désemparé, à moitié brisé déjà, ne sachant plus par quel +côté il devait commencer la campagne, il le réconforta de nouveau. + +--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour +le bien de l'Église et pour votre propre bien... Et je vous demande +pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son Éminence aujourd'hui, +car il m'est impossible d'attendre davantage. + +L'abbé Paparelli, que Pierre avait cru voir rôder derrière eux, +l'oreille aux aguets, se précipita, jura à monsignor Nani qu'il n'y +avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prélat donna +l'assurance, très gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il +avait à entretenir Son Éminence ne pressant en aucune façon. Et il se +retira, avec des saluts courtois pour tous. + +Presque aussitôt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle +du trône, il serra la main de Pierre, il répéta: + +--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et, +dès que j'aurai une réponse quelconque, je vous la ferai connaître... A +bientôt. + +Il était midi passé, il ne restait plus là qu'une des deux vieilles +dames, qui semblait s'être endormie. A sa petite table de secrétaire, +don Vigilio écrivait toujours, de son écriture menue, sur les immenses +feuilles de son papier jaune. Et, de temps à autre seulement, ses +regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa +continuelle défiance, que rien ne le menaçait. + +Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore, +immobile, au fond de la vaste embrasure de fenêtre. Ah! que son pauvre +être d'enthousiaste et de tendre était anxieux! En quittant Paris, il +avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait +injustement, et il partait pour se défendre, il arrivait, se jetait aux +genoux du pape, qui l'écoutait avec indulgence. Est-ce que le pape +n'était pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice +qui fait la vérité? et n'était-il pas avant tout le Père, le délégué de +l'infini pardon, de la divine miséricorde, dont les bras restaient +tendus à tous les enfants de l'Église, même aux coupables? Est-ce qu'il +ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles +de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer +leur conduite, boire à la source de l'éternelle bonté? Et, dès le +premier jour de son arrivée, les portes se fermaient violemment, il +tombait dans un monde hostile, semé d'embûches, barré de gouffres. Tous +lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves, +en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prétention +exorbitante, une affaire de réussite si difficile, qu'elle mettait en +branle les intérêts, les passions, les influences du Vatican entier. Et +c'étaient des conseils sans fin, des habiletés discutées longuement, des +tactiques de généraux menant une armée à la victoire, des complications +sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait +par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela était +différent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte +sur le chemin à toutes les ouailles, les dociles et les égarées! + +Ce qui commençait à effrayer Pierre, c'était ce qu'il sentait de méchant +s'agiter confusément dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspecté, traité +de révolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus +le nommer! Il revoyait la moue de mépris du cardinal Boccanera parlant +de son collègue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus à +prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'était pas clair +pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme à la +pureté primitive du christianisme! Était-ce donc là un des crimes +dénoncés à la congrégation de l'Index? Ces dénonciateurs, il finissait +par les soupçonner, et il prenait peur, car il avait maintenant +conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort +pour l'abattre et supprimer son œuvre. Tout ce qui l'entourait lui +devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours, +regarder et étudier ce monde noir de Rome, si imprévu pour lui. Mais, +dans la révolte de sa foi d'apôtre, il se faisait le serment, ainsi +qu'il l'avait dit, de ne céder jamais, de ne rien changer, pas une page, +pas une ligne, à son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme +l'inébranlable témoignage de sa croyance. Même condamné par l'Index, il +ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il +sortirait de l'Église, il irait jusqu'au schisme, continuant de prêcher +la religion nouvelle, écrivant un second livre, la Rome vraie, telle +que, vaguement, il commençait à la voir. + +Cependant, don Vigilio avait cessé d'écrire, et il regardait Pierre d'un +regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre +congé. Malgré sa crainte, cédant à un besoin de confidence, le +secrétaire murmura: + +--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connaître le +résultat de votre entrevue avec Son Éminence. + +Le nom de monsignor Nani n'eut pas même besoin d'être prononcé entre +eux. + +--Vraiment, vous croyez? + +--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous écoutiez mon conseil, vous +agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grâce ce qu'il désire +de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard. + +Cela acheva de troubler et d'exaspérer Pierre. Il s'en alla avec un +geste de défi. On verrait bien s'il obéissait. Et les trois +antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus +vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abbé Paparelli le salua d'une +petite révérence muette; dans la première, le valet ensommeillé ne +sembla pas même le voir. Sous le baldaquin, une araignée filait sa +toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux +valu mettre la pioche dans tout ce passé pourrissant, tombant en poudre, +pour que le soleil entrât librement et rendît au sol purifié une +fécondité de jeunesse? + + + + +IV + + +L'après-midi de ce même jour, Pierre songea, puisqu'il avait des +loisirs, à commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite +qui lui tenait au cœur. Dès l'apparition de son livre, une lettre venue +de cette ville l'avait profondément ému et intéressé, une lettre du +vieux comte Orlando Prada, le héros de l'indépendance et de l'unité +italienne, qui, sans le connaître, lui écrivait spontanément sous le +coup d'une première lecture; et c'était, en quatre pages, une +protestation enflammée, un cri de foi patriotique, juvénile encore chez +le vieillard, l'accusant d'avoir oublié l'Italie dans son œuvre, +réclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifiée et libre enfin. +Une correspondance avait suivi, et le prêtre, tout en ne cédant pas sur +le rêve qu'il faisait du néo-catholicisme sauveur du monde, s'était mis +à aimer de loin l'homme qui lui écrivait ces lettres où brûlait un si +grand amour de la patrie et de la liberté. Il l'avait prévenu de son +voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant, +l'hospitalité acceptée par lui au palais Boccanera le gênait beaucoup, +car il lui semblait difficile, après l'accueil de Benedetta, si +affectueux, de se rendre ainsi dès le premier jour, sans la prévenir, +chez le père de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait +en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils, +le petit palais que celui-ci avait fait bâtir, dans le haut de la rue du +Vingt-Septembre. + +Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule à la contessina +elle-même. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la +Choue, qu'elle gardait pour le héros une filiale tendresse, mêlée +d'admiration. En effet, après le déjeuner, au premier mot qu'il lui dit +de l'embarras où il était, elle se récria. + +--Mais, monsieur l'abbé, allez, allez vite! Vous savez que le vieil +Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous étonnez pas de me +l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre, +par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui +l'exécrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai +connu, je l'ai aimé, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste +qui soit sur la terre. + +Elle s'était mise à sourire, tandis que des larmes discrètes mouillaient +ses yeux, sans doute au souvenir de l'année passée là-bas, dans cette +maison de violence, où elle n'avait eu d'heures paisibles que près du +vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante: + +--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime +toujours et que jamais je n'oublierai sa bonté, quoi qu'il arrive. + +Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il +évoqua toute cette histoire héroïque du vieil Orlando, qu'il s'était +fait conter. On y entrait en pleine épopée, dans la foi, la bravoure et +le désintéressement d'un autre âge. + +Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune +brûlé d'une telle haine contre l'étranger, qu'à peine âgé de quinze ans +il faisait partie d'une société secrète, une des ramifications de +l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait +de loin, des vieilles révoltes contre la servitude, lorsque les +conspirateurs se réunissaient dans des cabanes abandonnées, au fond des +bois; et elle était exaspérée encore par le rêve séculaire de l'Italie +délivrée, rendue à elle-même, redevenant enfin la grande nation +souveraine, digne fille des anciens conquérants et maîtres du monde. +Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie démembrée, morcelée, +en proie à une foule de petits tyrans, continuellement envahie et +possédée par les nations voisines, quel rêve ardent et superbe que de la +tirer de ce long opprobre! Battre l'étranger, chasser les despotes, +réveiller le peuple de la basse misère de son esclavage, proclamer +l'Italie libre, l'Italie une, c'était alors la passion qui soulevait +toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait éclater +d'enthousiasme le cœur du jeune Orlando. Il vécut son adolescence dans +une indignation sainte, dans la fière impatience de donner son sang à la +patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la délivrait pas. + +Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retiré, +frémissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et +il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle +arriva de la fuite de Pie IX et de la révolution à Rome. Brusquement, il +lâcha tout, logis, femme, pour courir à Rome, comme appelé par la voix +de sa destinée. C'était la première fois qu'il s'en allait ainsi battre +les chemins, à la conquête de l'indépendance; et que de fois il devait +se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini, +il se passionna un instant pour cette figure mystique de républicain +unitaire. Rêvant lui-même de république universelle, il adopta la devise +mazinienne «Dio e popolo», il suivit la procession qui parcourut en +grande pompe la Rome de l'émeute. On était à une époque de vastes +espoirs, travaillée déjà par le besoin d'une rénovation du catholicisme, +dans l'attente d'un Christ humanitaire, chargé de sauver le monde une +seconde fois. Mais bientôt un homme, un capitaine des anciens âges, +Garibaldi, à l'aurore de sa gloire épique, le prit tout entier, ne fit +plus de lui qu'un soldat de la liberté et de l'unité. Orlando l'aima +comme un dieu, se battit en héros à son côté, fut de la victoire de +Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstiné +patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forcé d'abandonner +Rome à l'armée française du général Oudinot, qui venait y rétablir Pie +IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise +que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite +républicaine, et qui depuis de longs mois résistait aux Autrichiens! et +ce Garibaldi, avec une poignée d'hommes, qui part pour la délivrer, +frète treize barques de pêche, en laisse huit entre les mains de +l'ennemi, est obligé de revenir aux rivages romains, y perd +misérablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner +en Amérique, où il avait habité déjà en attendant l'heure de +l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu +intérieur de son patriotisme, d'où poussaient en chaque ville des hommes +de foi et de courage, d'où les émeutes éclataient de partout comme des +éruptions, et qui, au milieu des échecs, allait quand même au triomphe, +invinciblement! + +Orlando revint à Milan, près de sa jeune femme, et il y vécut deux ans, +caché, rongé par l'impatience du glorieux lendemain, si long à naître. +Un bonheur l'attendrit, dans sa fièvre: il eut un fils, Luigi; mais +l'enfant coûta la vie à sa mère, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester +davantage à Milan, où la police le surveillait, le traquait, finissant +par trop souffrir de l'occupation étrangère, Orlando se décida à +réaliser les débris de sa fortune, puis se retira à Turin, près d'une +tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en +grand politique, travaillait dès lors à l'indépendance, préparait le +Piémont au rôle décisif qu'il devait jouer. C'était l'époque où le roi +Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les réfugiés qui +lui arrivaient de toute l'Italie, même ceux qu'il savait républicains, +compromis et en fuite, à la suite d'insurrections populaires. Dans cette +rude et rusée maison de Savoie, le rêve de réaliser l'unité italienne, +au profit de la monarchie piémontaise, venait de loin, mûrissait depuis +des années. Et Orlando n'ignorait point sous quel maître il s'enrôlait; +mais déjà, en lui, le républicain passait après le patriote, il ne +croyait plus à une Italie faite au nom de la république, mise sous la +protection d'un pape libéral, comme Mazzini l'avait imaginé un moment. +N'était-ce pas là une chimère, qui dévorerait des générations, si l'on +s'entêtait à la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couché à +Rome, en conquérant. Quitte à y laisser la liberté, il voulait la patrie +reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle +fièvre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son +cœur battait à lui briser la poitrine, après Magenta, quand il entra +dans Milan avec l'armée française, dans ce Milan que huit années plus +tôt il avait quitté en proscrit, l'âme désespérée! A la suite de +Solferino, le traité de Villafranca fut une déception amère: la Vénétie +échappait, Venise restait captive. Mais c'était pourtant le Milanais +reconquis, et c'étaient aussi la Toscane, les duchés de Parme et de +Modène, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se +formait, la patrie se reconstituait, autour du Piémont victorieux. + +Puis, l'année suivante, Orlando rentra dans l'épopée. Garibaldi était +revenu de ses deux séjours en Amérique, entouré de toute une légende, +des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traversée +extraordinaire de Canton à Lima; et il avait reparu pour se battre en +1859, devançant l'armée française, culbutant un maréchal autrichien, +entrant dans des villes, Côme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on +apprit qu'il était débarqué avec mille hommes seulement, à Marsala, les +mille de Marsala, la poignée illustre de braves. Au premier rang, +Orlando se battit. Palerme résista trois jours, fut emportée. Devenu le +lieutenant favori du dictateur, il l'aida à organiser le gouvernement, +passa ensuite avec lui le détroit, fut à sa droite de l'entrée +triomphale dans Naples, d'où le roi s'était enfui. C'était une folie +d'audace et de vaillance, l'explosion de l'inévitable, toutes sortes +d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnérable, mieux +protégé par sa chemise rouge que par la plus épaisse des armures, +Garibaldi mettant en déroute les armées adverses, comme un archange, +rien qu'en brandissant sa flamboyante épée. Les Piémontais, de leur +côté, qui venaient de battre le général Lamoricière à Castelfidardo, +avaient envahi les États romains. Et Orlando était là, lorsque le +dictateur, se démettant du pouvoir, signa le décret d'annexion des +Deux-Siciles à la Couronne d'Italie; de même qu'il fit également partie, +au cri violent de «Rome ou la mort!», de la tentative désespérée qui +finit tragiquement à Aspromonte: la petite armée dispersée par les +troupes italiennes, Garibaldi blessé, fait prisonnier, renvoyé dans la +solitude de son île de Caprera, où il ne fut plus qu'un laboureur. + +Les six années d'attente qui suivirent, Orlando les vécut à Turin, même +lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le sénat avait +acclamé Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie était +faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Désormais les grands combats +semblaient finis, l'ère de l'épopée se trouvait close. Venise allait +être donnée par la défaite. Orlando était à la bataille malheureuse de +Custozza, où il reçut deux blessures, le cœur plus mortellement frappé +par la douleur qu'il éprouva à croire un instant l'Autriche triomphante. +Mais, au même moment, celle-ci, battue à Sadowa, perdait la Vénétie, et +cinq mois plus tard il voulut être à Venise, dans la joie du triomphe, +lorsque Victor-Emmanuel y fit son entrée, aux acclamations frénétiques +du peuple. Rome seule restait à prendre, une fièvre d'impatience +poussait vers elle l'Italie entière, qu'arrêtait le serment fait par la +France amie de maintenir le pape. Une troisième fois, Garibaldi rêva de +renouveler les prouesses légendaires, se jeta sur Rome, indépendant de +tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et, +une troisième fois, Orlando fut de cette folie d'héroïsme, qui devait se +briser à Mentana, contre les zouaves pontificaux, aidés d'un petit corps +français. Blessé de nouveau, il rentra à Turin presque mourant. L'âme +frémissante, il fallait se résigner, la situation restait insoluble. +Tout d'un coup, éclata le coup de tonnerre de Sedan, l'écrasement de la +France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentré dans +l'armée régulière, faisait partie des troupes qui prirent position, dans +la Campagne romaine, pour assurer la sécurité du Saint-Siège, selon les +termes de la lettre que Victor-Emmanuel écrivit à Pie IX. Il n'y eut, +d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du +général Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui +pénétra dans la ville par la brèche de la porte Pia. Ah! ce vingt +septembre, ce jour où il éprouva le plus grand bonheur de sa vie, un +jour de délire, un jour de complet triomphe, où se réalisait le rêve de +tant d'années de luttes terribles, pour lequel il avait donné son repos, +sa fortune, son intelligence et sa chair! + +Ensuite, ce furent encore plus de dix années heureuses, dans Rome +conquise, dans Rome adorée, ménagée et flattée, comme une femme en +laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande +vigueur nationale, une si merveilleuse résurrection de force et de +gloire, pour la jeune nation! L'ancien républicain, l'ancien soldat +insurrectionnel qu'il était, avait dû se rallier et accepter un siège de +sénateur: Garibaldi lui-même, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au +roi et siéger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance, +n'avait point voulu d'une Italie indépendante et une, qui ne fût pas +républicaine. Puis, une autre raison avait décidé Orlando, l'avenir de +son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de +l'entrée dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune +d'autrefois, mangée au service de la patrie, il rêvait de vastes +destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'âge héroïque +était achevé, il voulait faire de lui un grand politique, un grand +administrateur, un homme utile à la nation souveraine de demain; et +c'était pourquoi il n'avait pas repoussé la faveur royale, la récompense +de son long dévouement, voulant être là, aider Luigi, le surveiller, le +diriger. Lui-même était-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pût se +rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir été dans la +conquête? Il avait placé le jeune homme au ministère des Finances, +frappé de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions +d'affaires, devinant peut-être aussi par un sourd instinct que la +bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et +économique. Et, de nouveau, il vécut dans le rêve, croyant toujours avec +enthousiasme à l'avenir splendide, débordant d'une espérance illimitée, +regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle végétation +de quartiers neufs, redevenir à ses yeux d'amant ravi la reine du monde. + +Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier, +Orlando fut frappé de paralysie, les deux jambes tout à coup mortes, +d'une pesanteur de plomb. On avait dû le remonter, jamais plus il ne +remit les pieds sur le pavé de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six +ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitté son fauteuil, cloué là +dans une immobilité de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru +les champs de bataille de l'Italie. C'était une grande pitié, +l'écroulement d'un héros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de +cette chambre où il se trouvait prisonnier, assista au lent ébranlement +de tous ses espoirs, envahi d'une mélancolie affreuse, dans la peur +inavouée de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de +l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journées vides +à réfléchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si +triomphante en son unité, agissait follement, courait à la ruine, à la +banqueroute peut-être. Cette Rome qui avait toujours été pour lui la +capitale nécessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au +peuple roi de demain, semblait se refuser à ce rôle d'une grande +capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des siècles +sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son +Luigi, qui le désolait, rebelle à toute direction, devenu un des enfants +dévorateurs de la conquête, se ruant à la curée chaude de cette Italie, +de cette Rome, que son père semblait avoir uniquement voulues pour que +lui-même les pillât et s'en engraissât. Vainement, il s'était opposé à +ce qu'il quittât le ministère, à ce qu'il se jetât dans l'agio effréné +sur les terrains et les immeubles, que déterminait le coup de démence +des quartiers neufs. Il l'adorait quand même, il était réduit au +silence, surtout maintenant que les opérations financières les plus +hasardeuses lui avaient réussi, comme cette transformation de la villa +Montefiori en une véritable ville, affaire colossale où les plus riches +s'étaient ruinés, dont lui s'était retiré avec des millions. Et Orlando, +désespéré et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait +bâtir, rue du Vingt-Septembre, s'était entêté à n'y occuper qu'une +chambre étroite, où il achevait ses jours cloîtré, avec un seul +serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalité, +vivant pauvrement de son humble rente. + +Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le +flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité +lourde des nouveaux palais, où s'accusait le goût héréditaire de +l'énorme. Dans la chaude après-midi de vieil or pourpré, cette rue large +et triomphale, ces deux files de façades interminables et blanches +disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le désir de +souveraineté qui avait fait pousser du sol ces bâtisses colossales. Mais +surtout il demeura béant devant le Ministère des Finances, un amas +gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les +frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde démesuré, enfanté en +un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'était là, en face, un +peu plus haut, avant d'arriver à la villa Bonaparte, que se trouvait le +petit palais du comte Prada. + +Lorsqu'il eut payé son cocher, Pierre resta embarrassé un instant. La +porte étant ouverte, il avait pénétré dans le vestibule; mais il n'y +apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se décider à +monter au premier étage. L'escalier, monumental, à la rampe de marbre, +reproduisait en petit les dimensions exagérées de l'escalier d'honneur +du palais Boccanera; et c'était la même nudité froide, tempérée par un +tapis et des portières rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc +blanc des murs. Au premier étage, se trouvait l'appartement de +réception, haut de cinq mètres, dont il aperçut deux salons en enfilade, +par une porte entre-bâillée, des salons d'une richesse toute moderne, +avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dorés, +de hautes glaces reflétant l'encombrement fastueux des consoles et des +tables. Et toujours personne, pas une âme, dans ce logis comme +abandonné, où la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour +sonner, quand un valet se présenta enfin. + +--Monsieur le comte Prada, je vous prie. + +Le valet considéra en silence ce petit prêtre et daigna demander: + +--Le père ou le fils? + +--Le père, monsieur le comte Orlando Prada. + +--Bon! montez au troisième étage. + +Puis, il voulut bien ajouter une explication. + +--La petite porte, à droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous +ouvre. + +En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux très sec, +d'allure militaire, un ancien soldat du comte resté à son service, qui +vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus +vite, qu'il était en train d'arranger les jambes de son maître. Tout de +suite il annonça le visiteur. Et celui-ci, après une obscure +antichambre, très étroite, resta saisi de la pièce dans laquelle il +entrait, une pièce relativement petite, toute nue, toute blanche, +tapissée simplement d'un papier tendre à fleurettes bleues. Derrière un +paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun +autre meuble, rien que le fauteuil où l'infirme passait ses jours, une +table de bois noir près de lui, couverte de journaux et de livres, deux +antiques chaises de paille qui servaient à faire asseoir les rares +visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de +bibliothèque. Mais la fenêtre, sans rideaux, large et claire, ouvrait +sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pût voir. + +Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans +une soudaine et profonde émotion. C'était un vieux lion blanchi, superbe +encore, très fort, très grand. Une forêt de cheveux blancs, sur une tête +puissante, à la bouche épaisse, au nez gros et écrasé, aux larges yeux +noirs étincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse, +frisée comme celle d'un dieu. Dans ce mufle léonin, on devinait les +terribles passions qui avaient dû gronder; mais toutes, les charnelles, +les intellectuelles, avaient fait éruption en patriotisme, en bravoure +folle et en désordonné amour de l'indépendance. Et le vieil héros +foudroyé, le buste toujours droit et haut, était cloué là, sur son +fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une +couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la +face éclatait de force et d'intelligence. + +Orlando s'était tourné vers son serviteur, pour lui dire doucement: + +--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures. + +Puis, regardant Pierre bien en face, il s'écria de sa voix restée +sonore, malgré ses soixante-dix ans: + +--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons +pouvoir causer tout à notre aise... Tenez! prenez cette chaise, +asseyez-vous devant moi. + +Mais il avait remarqué le regard surpris que le prêtre jetait sur la +nudité de la chambre. Il ajouta gaiement: + +--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici +en moine, en vieux soldat retraité, désormais à l'écart de la vie... Mon +fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en +bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime guère les lits de +plume, car mes vieux os sont accoutumés à la terre dure... Et puis, j'ai +là une si belle vue, toute Rome qui se donne à moi, maintenant que je ne +peux plus aller à elle! + +D'un geste vers la fenêtre, il avait caché l'embarras, la légère rougeur +dont il était pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte, +sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probité, qui le +faisait s'entêter dans son installation de pauvre. + +--Mais c'est très bien! mais c'est superbe! déclara Pierre, pour lui +faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si +heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes +choses! + +D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir écarter le passé. + +--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterré... Parlons de vous, mon cher +monsieur Froment, de vous si jeune qui êtes le présent, et parlons vite +de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre «Rome +nouvelle», si vous saviez dans quel état de colère il m'a jeté d'abord! + +Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la +table, près de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de +colosse: + +--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je +l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome +nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain +grâce au pape, donnée au pape, confondant sa gloire dans la gloire du +pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous +avons dépensés pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut +être un Français, et un Français de Paris, pour écrire le livre que +voilà! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la +capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a +les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend +garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscitée! + +Cette fougue juvénile fit rire Pierre à son tour. + +--Oui, oui, vous m'avez écrit cela. Seulement, qu'importe, à mon point +de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanité, et je +veux l'accord, la fraternité de toutes les nations, l'humanité +réconciliée, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement, +une monarchie, une république! qu'importe l'idée de la patrie une et +indépendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et +de vérité! + +De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus +bas, d'un air songeur: + +--La république! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis +battu pour elle, j'ai conspiré avec Mazzini, un saint, un croyant, qui +s'est brisé contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les +nécessités pratiques, les plus intransigeants se sont ralliés... +Aujourd'hui, la république nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne +différerait guère de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se +passe en France. Alors, pourquoi risquer une révolution qui mettrait le +pouvoir aux mains des révolutionnaires extrêmes, des anarchistes? Nous +craignons tous cela, c'est ce qui explique notre résignation... Je sais +bien que quelques-uns voient le salut dans une fédération républicaine, +tous les anciens petits États reconstitués en autant de républiques, que +Rome présiderait. Le Vatican aurait peut-être gros à gagner dans +l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage +simplement l'éventualité sans déplaisir. Mais c'est un rêve, un rêve! + +Il retrouva sa gaieté, même une pointe tendre d'ironie. + +--Vous doutez-vous de ce qui m'a séduit dans votre livre? car, malgré +mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait +pu presque l'écrire. Oui! j'y ai retrouvé toute ma jeunesse, tout +l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la +pacification du monde par l'Évangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu, +longtemps avant vous, la rénovation du catholicisme? Il écartait le +dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'était la Rome +nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour siège à l'Église +universelle, où toutes les Églises du passé allaient se fondre: Rome, +l'éternelle Cité, la prédestinée, la mère et la reine dont la domination +renaissait pour le bonheur définitif des hommes!... N'est-ce pas curieux +que le néo-catholicisme actuel, le vague réveil spiritualiste, le +mouvement de communauté, de charité chrétienne dont on mène tant de +bruit, ne soit qu'un retour des idées mystiques et humanitaires de 1848? +Hélas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais à quel +beau gâchis nous ont conduits ces envolées dans le bleu du mystère. Que +voulez-vous! je n'ai plus confiance. + +Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et répondre, il +l'arrêta. + +--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien +convaincu de la nécessité absolue où nous étions de prendre Rome, d'en +faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait +pas être. Elle était la gloire antique, elle détenait dans sa poussière +la souveraine puissance que nous voulions rétablir, elle donnait à qui +la possédait la force, la beauté, l'éternité. Au centre du pays, elle en +était le cœur, elle devait en devenir la vie, dès qu'on l'aurait +réveillée du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons désirée, +au milieu des victoires et des défaites, pendant des années d'affreuse +impatience! Moi, je l'ai aimée et voulue plus qu'aucune femme, le sang +brûlé, désespéré de vieillir. Et, quand nous l'avons possédée, notre +folie a été de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, à l'égal des +autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres... +Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation, +aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux. + +Du même geste, il avait de nouveau indiqué la fenêtre. Rome, sous le +ciel intense, s'étendait à l'infini, tout empourprée et dorée par le +soleil oblique. Très lointains, les arbres du Janicule fermaient +l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'émeraude; tandis +que le dôme de Saint-Pierre, plus à gauche, avait la pâleur bleue d'un +saphir, éteint dans la trop vive lumière. Puis, c'était la ville basse, +la vieille cité rousse, comme cuite par des siècles d'étés brûlants, si +douce à l'œil, si belle de la vie profonde du passé, un chaos sans +bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles. +Mais, au premier plan, sous la fenêtre, il y avait la jeune ville, celle +qu'on bâtissait depuis vingt-cinq années, des cubes de maçonnerie +entassés, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient +drapés de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministère des +Finances étalaient des steppes désastreuses, infinies et blafardes, +d'une cruelle laideur. Et c'était sur cette désolation des constructions +nouvelles que les regards du vieux soldat de la conquête avaient fini +par se fixer. + +Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la +tristesse cachée, inavouée, et il attendait courtoisement. + +--Je vous demande pardon de vous avoir coupé la parole, reprit Orlando. +Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre, +tant que vous n'aurez pas vu et étudié Rome de près. Vous n'êtes ici que +depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je +crois que beaucoup de vos idées changeront. J'attends surtout votre +impression sur le Vatican, puisque vous êtes venu uniquement pour voir +le pape et défendre votre œuvre contre l'Index. Pourquoi +discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mêmes doivent vous +amener à d'autres idées, mieux que je n'y réussirais par les plus beaux +discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de +quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-être. + +--Mais certainement, dit Pierre. Je n'étais venu aujourd'hui que pour +vous témoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec +intérêt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie. + +Orlando n'écoutait pas, absorbé, les yeux toujours fixés sur Rome. Il ne +voulait plus qu'on en parlât, et malgré lui, tout à son inquiétude +secrète, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire +confession. + +--Sans doute, nous sommes allés beaucoup trop vite. Il y a eu des +dépenses d'une utilité indispensable, les routes, les ports, les chemins +de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas désapprouvé +d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet écrasant +budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente +nous a ruinés! Ah! j'ai toujours été l'ami de la France, je ne lui +reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous était faite, +l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et +le milliard englouti à Rome! C'est ici que la folie a soufflé, nous +avons péché par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux +bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre, +l'effroyable crise financière, le déficit où allait sombrer la nation. +Je l'ai crié à mon fils, à tous ceux qui m'approchaient; mais à quoi +bon? ils ne m'écoutaient pas, ils étaient fous, achetant, revendant, +bâtissant, dans l'agio et dans la chimère. Vous verrez, vous verrez... +Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population +dense des campagnes, une réserve d'argent et d'hommes, une épargne +toujours prête à combler les trous creusés par les catastrophes. Chez +nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne régénère pas le sang +social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il +n'a pas de bas de laine à vider. La misère est effroyable, il faut bien +le dire. Ceux qui ont de l'argent, préfèrent le manger petitement dans +les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou +industrielles. Les usines sont lentes à se bâtir, la terre en est encore +presque partout à la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voilà +Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale +par son ardent et unique désir, Rome qui n'est toujours que le splendide +décor de la gloire des siècles, Rome qui ne nous a donné encore que +l'éclat de ce décor, avec sa population papale abâtardie, toute de +fierté et de fainéantise! Je l'ai trop aimée, je l'aime trop, pour +regretter d'y être. Mais, grand Dieu! quelle démence elle a mise en +nous, que de millions elle nous a coûté, de quel poids triomphal elle +nous écrase!... Voyez, voyez! + +Et c'étaient les toitures blafardes du Ministère des Finances, l'immense +steppe désolée, qu'il montrait, comme s'il y eût vu la moisson de gloire +coupée en herbe, l'affreuse nudité de la banqueroute menaçante. Ses yeux +se voilaient de larmes contenues, il était superbe d'espoir ébranlé, +d'inquiétude douloureuse, avec sa tête énorme de vieux lion blanchi, +désormais impuissant, cloué dans cette chambre si nue et si claire, +d'une pauvreté si hautaine, qui semblait être une protestation contre +la richesse monumentale de tout le quartier. C'était donc là ce qu'on +avait fait de la conquête! et il était foudroyé maintenant, incapable de +donner de nouveau son sang et son âme! + +--Oui, oui! lança-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son cœur +et sa tête, son existence entière, tant qu'il s'est agi de faire la +patrie une et indépendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite, +allez donc vous enthousiasmer pour réorganiser ses finances! Ce n'est +pas un idéal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent, +pas un homme nouveau ne se lève parmi les jeunes. + +Brusquement, il s'arrêta, un peu gêné, souriant de sa fièvre. + +--Excusez-moi, me voilà reparti, je suis incorrigible... C'est entendu, +laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez +tout vu. + +Dès lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir +trop parlé, à la bonhomie séductrice, à l'affection envahissante dont il +l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps à Rome, de ne pas la +juger trop vite, d'être convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours +la France; et il voulait aussi qu'on aimât l'Italie, il éprouvait une +anxiété véritable, à l'idée qu'on ne l'aimait peut-être plus. Ainsi que +la veille, au palais Boccanera, le prêtre eut conscience là d'une sorte +de pression exercée sur lui pour le forcer à l'admiration et à la +tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beauté, +doutant d'elle et susceptible, s'inquiétait de l'opinion des visiteurs, +s'efforçait de garder malgré tout leur amour. + +Mais, lorsque Orlando sut que Pierre était descendu au palais Boccanera, +il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrariété vive, en +entendant frapper à la porte, juste à ce moment même. Tout en criant +d'entrer, il le retint. + +--Non, ne partez pas, je veux savoir... + +Une dame entra, qui avait dépassé la quarantaine, petite et ronde, jolie +encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noyés dans la +graisse. Elle était blonde, avait les yeux verts, d'une limpidité d'eau +de source. Assez bien habillée, en toilette réséda, élégante et sobre, +elle paraissait d'air agréable, modeste et avisé. + +--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser. + +--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos +nouvelles. + +C'était madame Sacco, une nièce d'Orlando, née à Naples d'une mère venue +de Milan et mariée au banquier napolitain Pagani, tombé plus tard en +déconfiture. Après la ruine, Stefana avait épousé Sacco, lorsqu'il +n'était encore que petit employé des Postes. Sacco, dès lors, voulant +relever la maison de son beau-père, s'était lancé dans des affaires +terribles, compliquées et louches, au bout desquelles il avait eu la +chance imprévue de se faire nommer député. Depuis qu'il était venu à +Rome, pour la conquérir à son tour, sa femme avait dû l'aider dans son +ambition dévorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y +montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services +qui n'étaient pas à dédaigner, très économe, très prudente, menant la +maison en bonne ménagère, toutes les excellentes et solides qualités de +l'Italie du Nord, héritées de sa mère, et qui faisaient merveille à côté +de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du +Midi flambait avec sa rage d'appétits continuelle. + +Le vieil Orlando, dans son mépris pour Sacco, avait gardé quelque +affection à sa nièce, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia; +et, tout de suite, il parla de la nouvelle donnée par les journaux du +matin, soupçonnant bien que le député avait envoyé sa femme pour avoir +son opinion. + +--Eh bien! et ce ministère? + +Elle s'était assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui +traînaient sur la table. + +--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parlé trop vite. Sacco a été +appelé par le président du conseil, et ils ont causé. Seulement, il +hésite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour +l'Agriculture. Ah! si c'étaient les Finances!... Et puis, il n'aurait +pris aucune résolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon +oncle? + +D'un geste violent, il l'interrompit. + +--Non, non, je ne me mêle pas de ça! + +C'était, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide +succès de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait +toujours pêché en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le désolait. +Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses +qualités si belles encore, n'était rien, tandis que ce Sacco, ce +brouillon, ce jouisseur sans cesse affamé, après s'être glissé à la +Chambre, se trouvait en passe de décrocher un portefeuille! Un petit +homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le +menton proéminent, toujours dansant et criant, d'une éloquence +intarissable, dont toute la force était dans la voix, une voix admirable +de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout, +séducteur et dominateur! + +--Tu entends, Stefana, dis à ton mari que le seul conseil que j'aie à +lui donner est de rentrer petit employé aux Postes, où il rendra +peut-être des services. + +Ce qui outrait et désespérait le vieux soldat, c'était un tel homme, un +Sacco, tombé en bandit à Rome, dans cette Rome dont la conquête avait +coûté tant de nobles efforts. Et, à son tour, Sacco la conquérait, +l'enlevait à ceux qui l'avaient si durement gagnée, la possédait, mais +pour s'y délecter, pour y assouvir son amour effréné du pouvoir. Sous +des dehors très câlins, il était résolu à dévorer tout. Après la +victoire, lorsque le butin se trouvait là, chaud encore, les loups +étaient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait à la curée, +se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait +surtout cela, au fond de la colère du héros foudroyé: l'antagonisme de +plus en plus marqué entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et +économe, politique avisé, savant, tout aux grandes idées modernes; le +Midi ignorant et paresseux, tout à la joie immédiate de vivre, dans un +désordre enfantin des actes, dans un éclat vide des belles paroles +sonores. + +Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'était retiré +près de la fenêtre. + +--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de +même, et vous m'avez donné, à moi, plus d'un bon conseil, ce dont je +vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio... + +Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse +avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs +et blancs s'entretenaient. + +--Attilio, c'est autre chose, s'écria Orlando. Ainsi que toi, il est de +mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-là. +Oui, il est tout moi, quand j'avais son âge, et beau, et brave, et +enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en +vérité, Attilio me tient chaud au cœur, car il est l'avenir, il me rend +l'espérance... Eh bien! son histoire? + +--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai déjà +parlé, et vous avez haussé les épaules, en disant que, dans ces +questions-là, les parents n'avaient qu'à laisser les amoureux régler +leurs affaires eux-mêmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise +partout que nous poussons notre fils à enlever la petite princesse, pour +qu'il épouse ensuite son argent et son titre. + +Orlando s'égaya franchement. + +--Voilà un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer? +Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la délicatesse en cette +occasion... Moi, je te le répète, je me crois aussi honnête que lui, et +j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si naïvement +amoureux, que je le laisserais épouser qui il voudrait et comme il +voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute +leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront très honorés d'avoir +pour gendre un beau garçon, au grand cœur! + +De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait +sûrement que pour être approuvée. + +--C'est bien, mon oncle, je redirai cela à mon mari; et il en tiendra +grand compte; car, si vous êtes sévère pour lui, il a pour vous une +véritable vénération... Quant à ce ministère, rien ne se fera peut-être, +Sacco se décidera selon les circonstances. + +Elle s'était levée, elle prit congé en embrassant le vieillard, comme à +son arrivée, très tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine, +le trouva très beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui était +encore folle de lui. Puis, après avoir répondu d'une légère révérence au +salut muet du jeune prêtre, elle s'en alla, de son allure modeste et +sage. + +Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris +d'une tristesse, songeant sans doute à ce présent louche et pénible, si +différent du glorieux passé. Et, brusquement, il revint à Pierre, qui +attendait toujours. + +--Alors, mon ami, vous êtes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel +désastre aussi de ce côté! + +Mais, lorsque le prêtre lui eut répété sa conversation avec Benedetta, +la phrase où elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle +n'oublierait sa bonté, quoi qu'il arrivât, il s'attendrit, sa voix eut +un tremblement. + +--Oui, c'est une bonne âme, elle n'est pas méchante. Seulement, que +voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-même a été un peu violent +peut-être... Ces choses ne sont plus un mystère, je vous en parle +librement, puisque, à mon grand chagrin, tout le monde les connaît. + +Orlando, s'abandonnant à ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du +mariage, à la pensée de cette admirable créature qui serait sa fille, +qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil +d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beauté, un culte +passionné d'amant, dont l'unique amour serait resté celui de la femme, +si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-même. Et Benedetta, en +effet, l'adora, le vénéra, montant sans cesse passer des heures avec +lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de +l'éclat de divine grâce qu'elle y apportait. Il revivait dans son +haleine fraîche, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme +dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite, +quel affreux drame, et que son cœur avait saigné, de ne savoir comment +réconcilier les époux! Il ne pouvait donner tort à son fils de vouloir +être le mari accepté, aimé. D'abord, après la première nuit désastreuse, +ce heurt de deux êtres, entêtés chacun dans son absolu, il avait espéré +ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes, +elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario, +disant toute sa révolte imprévue devant l'acte, le don de sa virginité à +un autre homme, il comprit que jamais elle ne céderait. Et toute une +année s'était écoulée, il avait vécu une année, cloué sur son fauteuil, +avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements +luxueux dont les bruits n'arrivaient même pas à ses oreilles. Que de +fois il avait essayé d'entendre, craignant des querelles, désolé de ne +pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien +par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des détails que par +Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans défense; et ce +mariage, où il avait vu un instant l'alliance tant désirée de l'ancienne +Rome avec la nouvelle, ce mariage non consommé le désespérait, comme +l'échec de tous ses espoirs, l'avortement final du rêve qui avait empli +sa vie. Lui-même finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance +d'une pareille situation devenait insupportable. + +--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalité de certains +antagonismes, et comment, avec le cœur le plus tendre, la raison la +plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres! + +Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frappé, le +comte Prada entra. Tout de suite, après un salut rapide au visiteur qui +s'était levé, il prit doucement les mains de son père, les tâta, en +craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides. + +--J'arrive à l'instant de Frascati, où j'ai dû coucher, tellement ces +constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez +passé une nuit mauvaise. + +--Eh! non, je t'assure. + +--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous à vivre +ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre âge. Vous me feriez +tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, où vous +dormiriez mieux! + +--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais, +je t'en prie, laisse-moi faire au gré de ma vieille tête. C'est la seule +façon de me rendre heureux. + +Pierre fut très frappé de l'ardente affection qui enflammait les regards +des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les +yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beauté de +tendresse, au milieu de tant d'idées et d'actes contraires, de tant de +ruptures morales, qui les séparaient. + +Et il s'intéressa à les comparer. Le comte Prada, plus court, plus +trapu, avait bien la même tête énergique et forte, plantée de rudes +cheveux noirs, les mêmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un +teint clair, barrée d'épaisses moustaches. Mais la bouche différait, +une bouche à la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de +proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de +mordre à la conquête des autres. C'était ce qui faisait dire, lorsqu'on +vantait ses yeux de franchise: «Oui, mais je n'aime pas sa bouche.» Les +pieds étaient forts, les mains grasses et trop larges, très belles. + +Et Pierre s'émerveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il +connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le +fils du héros que la conquête a gâté, qui mange à dents pleines la +moisson coupée par l'épée glorieuse du père. Il étudiait surtout comment +les vertus du père avaient dévié, s'étaient, chez l'enfant, transformées +en vices, les qualités les plus nobles se pervertissant, l'énergie +héroïque et désintéressée devenant le féroce appétit des jouissances, +l'homme des batailles aboutissant à l'homme du butin, depuis que les +grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se +battait plus, qu'on était là au repos, parmi les dépouilles entassées, +pillant et dévorant. Et le héros, le père paralytique, immobilisé, qui +assistait à cela, à cette dégénérescence du fils, du brasseur d'affaires +gorgé de millions! + +Mais Orlando présenta Pierre. + +--Monsieur l'abbé Pierre Froment, dont je t'ai parlé, l'auteur du livre +que je t'ai fait lire. + +Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une +passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale +moderne. Il avait vu Paris transformé par le second empire, il avait vu +Berlin agrandi et embelli, après les victoires de l'Allemagne; et, selon +lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la +ville habitable d'un grand peuple, elle était menacée d'une mort +prompte. Ou un musée croulant, ou une cité refaite, ressuscitée. + +Pierre, intéressé, presque gagné déjà, écoutait cet habile homme dont +l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il +avait manœuvré dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant +lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prévu sans doute la +catastrophe fatale, au moment où la rage de l'agio affolait encore la +nation entière. Pourtant, il surprenait déjà des signes de fatigue, des +rides précoces, les lèvres affaissées, sur cette face de volonté et +d'énergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi +les écroulements voisins, qui minaient le sol, menaçant d'emporter par +contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans +les derniers temps, avait eu des inquiétudes sérieuses; et plus rien +n'était solide, tout pouvait être englouti, à la suite de la crise +financière qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de +l'Italie du Nord, c'était une sorte de déchéance, un lent pourrissement, +sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses appétits +s'y étaient rués à leur satisfaction, il s'épuisait à les y contenter, +appétits d'argent, appétits de femmes. Et de là venait la grande +tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette déchéance rapide de sa +race de conquérant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le +climat, fait à cet air de volupté, à ces villes d'antique poussière, +brûlées de soleil, s'y épanouissait comme la végétation naturelle du sol +saturé des crimes de l'histoire, s'y emparait peu à peu de tout, de la +richesse et de la puissance. + +Le nom de Sacco fut prononcé, le père dit au fils un mot de la visite de +Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardèrent avec un sourire. Le +bruit courait que le ministre de l'Agriculture, décédé, ne serait +peut-être pas remplacé tout de suite, qu'un autre ministre ferait +l'intérim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre. + +Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla +d'attention. + +--Ah! lui dit le comte, vous êtes descendu rue Giulia. Toute la vieille +Rome dort là, dans le silence de l'oubli. + +Très à l'aise, il s'entretint du cardinal et même de Benedetta, la +comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'étudiait à ne +montrer aucune colère. Mais le jeune prêtre le sentit frémissant, +saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la +femme, le désir éclatait avec la violence d'un besoin qu'il devait +satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore là une des +vertus gâtées du père, le rêve enthousiaste courant au but, aboutissant +à l'action immédiate. Aussi, après sa liaison avec la princesse Flavia, +quand il avait voulu Benedetta, la nièce divine d'une tante restée si +belle, s'était-il résigné à tout, au mariage, à la lutte contre cette +jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa +vie entière. Plutôt que de ne pas l'avoir, il aurait incendié Rome. Et +ce dont il souffrait sans espoir de guérison, la plaie sans cesse avivée +qu'il portait au flanc, c'était de ne pas l'avoir eue, de se dire +qu'elle était sienne et qu'elle s'était refusée. Jamais il ne devait +pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair +inassouvie, où le moindre souffle en réveillait la cuisson. Et, sous son +apparence d'homme correct, le sensuel délirait alors, jaloux et +vindicatif, capable d'un crime. + +--Monsieur l'abbé est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix +triste. + +Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde était au courant. + +--Ah! mon père, si je ne vous avais pas obéi, jamais je ne me serais +prêté à ce procès en annulation de mariage! La comtesse aurait bien été +forcée de réintégrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas +aujourd'hui à se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin. + +D'un geste, à son tour, Orlando voulut protester. + +--Mais certainement, mon père. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est +enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez +elle? Et je trouve même que le palais de la rue Giulia, avec son +cardinal, abrite là des choses assez malpropres. + +C'était le bruit qu'il répandait, l'accusation qu'il portait partout +contre sa femme, cette liaison adultère, selon lui publique, éhontée. Au +fond, cependant, il n'y croyait pas lui-même, connaissant trop bien la +raison ferme de Benedetta, l'idée superstitieuse et comme mystique +qu'elle mettait dans sa virginité, la volonté qu'elle avait d'être +seulement à l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu. +Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, très efficace. + +--A propos, s'écria-t-il brusquement, vous savez, mon père, que j'ai +reçu communication du mémoire de Morano; et c'est chose entendue: si le +mariage n'a pu être consommé, c'est par suite de l'impuissance du mari. + +Il partit d'un éclat de rire, désirant montrer que cela lui semblait +être le comble du comique. Seulement, il avait pâli de sourde +exaspération, sa bouche riait durement, avec une cruauté meurtrière; et +il était évident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si +insultante pour un homme de sa virilité, l'avait décidé à se défendre, +dans ce procès, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il +plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas +l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des détails un +peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'était pas si commode avec une +femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il +n'était pas si certain que ça de ne pas l'avoir accompli. En tout cas, +il demanderait l'épreuve, le jugement de Dieu, comme il disait en +s'égayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux +assemblés, s'ils poussaient la conscience jusqu'à vouloir constater la +chose par eux-mêmes. + +--Luigi! dit Orlando doucement, en désignant le jeune prêtre d'un +regard. + +--Oui, je me tais, vous avez raison, mon père. Mais, en vérité, c'est +tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: «Ah! +mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais accoucher.» + +De nouveau, Orlando parut mécontent, car il n'aimait point, quand il y +avait là un visiteur, que son fils affichât si tranquillement devant lui +sa liaison. Lisbeth Kauffmann, à peine âgée de trente ans, très blonde, +très rose, et d'une gaieté toujours rieuse, appartenait à la colonie +étrangère, veuve d'un mari mort depuis deux ans à Rome, où il était venu +soigner une maladie de poitrine. Demeurée libre, suffisamment riche pour +n'avoir besoin de personne, elle y était restée par goût, passionnée +d'art, faisant elle-même un peu de peinture; et elle avait acheté, rue +du Prince-Amédée, dans un quartier neuf, un petit palais, où la grande +salle du second étage, transformée en atelier, embaumée de fleurs en +toute saison, tendue de vieilles étoffes, était bien connue de la +société aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle +allégresse, vêtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots +terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'étant encore compromise +qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'était simplement +donnée à lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois déjà, l'avait quitté; +et elle était enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait +point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de +connaissances continuait à la venir voir, comme si de rien n'était, dans +cette vie facile, libérée, des grandes villes cosmopolites. Cette +grossesse, naturellement, au milieu des circonstances où se trouvait le +comte, le ravissait, devenait à ses yeux le meilleur des arguments, +contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de +lui, sans qu'il l'avouât, la blessure inguérissable n'en saignait pas +moins; car ni cette paternité prochaine, ni la possession amusante et +flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta: +c'était celle-ci qu'il brûlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir +tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue. + +Pierre, n'étant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait +une gêne, désireux de se donner une contenance, il avait pris sur la +table, parmi les journaux, un gros volume, étonné de rencontrer là un +ouvrage français classique, un de ces manuels pour le baccalauréat, où +se trouve un abrégé des connaissances exigées dans les programmes. Ce +n'était qu'un livre humble et pratique d'instruction première, mais il +traitait forcément de toutes les sciences mathématiques, de toutes les +sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il résumait en +gros les conquêtes du siècle, l'état actuel de l'intelligence humaine. + +--Ah! s'écria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre +de mon vieil ami Théophile Morin. Vous savez qu'il était un des Mille de +Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un héros!... +Et, depuis plus de trente ans, il est retourné en France, à sa chaire de +simple professeur, qui ne l'a guère enrichi. Aussi a-t-il publié ce +livre, dont la vente, paraît-il, marche si bien, qu'il a eu l'idée d'en +tirer un nouveau petit bénéfice avec des traductions, entre autres avec +une traduction italienne... Nous sommes restés des frères, il a songé à +utiliser mon influence, qu'il croit décisive. Mais il se trompe, hélas! +je crains bien de ne pas réussir à faire adopter l'ouvrage. + +Prada, redevenu très correct et charmant, eut un léger haussement +d'épaules, plein du scepticisme de sa génération, uniquement désireuse +de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit +possible. + +--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres! + +--Non, non! reprit passionnément le vieillard, il n'y a jamais trop de +livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non +par l'épée, que l'humanité vaincra le mensonge et l'injustice, +conquerra la paix finale de la fraternité entre les peuples... Oui, tu +souris, je sais que tu appelles ça mes idées de 48, de vieille barbe, +comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en +est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hâte de +reprendre le problème par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le +peuple; et il n'y a qu'une façon de faire un peuple, de créer des +hommes, c'est de les instruire, c'est de développer par l'instruction +cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance +et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les +Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en +avant, dans plus de science, dans plus de clarté, si nous voulons vivre, +être sains, bons et forts! + +Le vieil Orlando était superbe, à moitié soulevé, avec son puissant +mufle léonin, tout flambant de la blancheur éclatante de la barbe et de +la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa +pauvreté voulue, il avait poussé son cri d'espoir avec une telle fièvre +de foi, que le jeune prêtre vit s'évoquer devant lui une autre figure, +celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de +neige, admirable lui aussi de beauté héroïque, au milieu de son palais +en ruine, dont les plafonds dorés menaçaient de crouler sur ses épaules. +Ah! les entêtés magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus +virils, plus passionnés que les jeunes! Ceux-ci étaient aux deux bouts +opposés des croyances, n'ayant ni une idée, ni une tendresse communes; +et, dans cette antique Rome où tout volait en poudre, eux seuls +semblaient protester, indestructibles, face à face par-dessus leur +ville, comme deux frères séparés, immobiles à l'horizon. De les avoir +ainsi vus l'un après l'autre, si grands, si seuls, si désintéressés de +la bassesse quotidienne, cela emplissait une journée d'un rêve +d'éternité. + +Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer +dans une étreinte tendrement filiale. + +--Oui, oui! père, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je +suis un imbécile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas +de la sorte, car vous vous découvrez, vos jambes vont se refroidir +encore. + +Et il se mit à genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini; +puis, restant par terre, comme un petit garçon, malgré ses quarante-deux +ans sonnés, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette; +tandis que le vieux, calmé, très ému, lui caressait les cheveux de ses +doigts tremblants. + +Pierre était là depuis près de deux heures, lorsque enfin il prit congé, +très frappé et très touché de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de +nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il +s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient à peine, son idée était de +traverser Rome ainsi, sans itinéraire arrêté d'avance, à cette heure +délicieuse où le soleil s'abaissait, dans l'air rafraîchi, immensément +bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale, +qu'il avait descendue en voiture, la veille, à son arrivée; et il +reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et +démesurée, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au +détour, comme il s'arrêtait pour revoir la colonne Trajane, qui +maintenant se détachait en un fût sombre, au fond de la place basse déjà +envahie par le crépuscule, il fut surpris de l'arrêt brusque d'une +victoria, d'où un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit +signe de la main. + +--Monsieur l'abbé Froment! monsieur l'abbé Froment! + +C'était le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade +quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libéralités de son oncle +le cardinal, presque toujours à court d'argent. Mais, comme tous les +Romains, il n'aurait mangé que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour +garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le +luxe indispensable. + +--Monsieur l'abbé Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux +de vous montrer un peu notre ville. + +Sans doute il désirait faire plaisir à Benedetta, en étant aimable pour +son protégé. Puis, dans son oisiveté, il lui plaisait d'initier ce jeune +prêtre, qu'on disait si intelligent, à ce qu'il croyait être la fleur de +Rome, la vie inimitable. + +Pierre dut accepter, bien qu'il eût préféré sa promenade solitaire. Le +jeune homme pourtant l'intéressait, ce dernier né d'une race épuisée, +qu'il sentait incapable de pensée et d'action, fort séduisant +d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que +patriote, il n'avait jamais eu la moindre velléité de se rallier, +satisfait de vivre à l'écart, à ne rien faire; et, si passionné qu'il +fût, il ne commettait point de folies, très pratique au fond, très +raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue. +Dès que la voiture, après avoir traversé la place de Venise, s'engagea +dans le Corso, il laissa éclater sa vanité enfantine, son amour de la +vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut +très clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant: + +--Le Corso! + +De même que la veille, Pierre fut saisi d'étonnement. La longue et +étroite rue s'étendait de nouveau, jusqu'à la place du Peuple blanche de +lumière, avec la seule différence que c'étaient les maisons de droite +qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche étaient +noires d'ombre. Comment! c'était ça, le Corso! cette tranchée à demi +obscure, étranglée entre les hautes et lourdes façades! cette chaussée +mesquine, où trois voitures au plus passaient de front, que des +boutiques serrées bordaient de leurs étalages de clinquant! Ni espace +libre, ni horizons vastes, ni verdure rafraîchissante! Rien que la +bousculade, l'entassement, l'étouffement, le long des petits trottoirs, +sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais +historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais +Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer +la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurèle, la place la plus +vivante de la ville, où piétine un continuel peuple debout, causant et +regardant; il eut beau, jusqu'à la place du Peuple, lui faire admirer +les églises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti, +au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant, +l'apparition de la Trinité des Monts, toute en or, en haut du triomphal +escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression désillusionnée de voie +sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hôpitaux ou des +casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule +la Trinité des Monts l'avait séduit, par son resplendissement lointain +d'apothéose. + +Mais il fallut revenir de la place du Peuple à la place de Venise, et +retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans +lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, était salué, saluait. +Sur les deux trottoirs, une foule compacte défilait, dont les yeux +plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les +mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu à peu, le nombre des +voitures devenait tel, que la double file était ininterrompue, serrée, +obligée de marcher au pas. On se touchait, on se dévisageait, dans ce +perpétuel frôlement de celles qui montaient et de celles qui +descendaient. C'était la promiscuité du plein air, toute Rome entassée +dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se +retrouvaient comme en l'intimité d'un salon, les gens qui ne se +parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient, +qui se fouillaient du regard, jusqu'à l'âme. Et Pierre, alors, eut la +révélation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la +gloire de la ville. Justement, le plaisir était là, dans l'étroitesse de +la voie, dans ce coudoiement forcé, qui permettait les rencontres +attendues, les curiosités satisfaites, l'étalage des vanités heureuses, +les provisions des commérages sans fin. La ville entière s'y revoyait +chaque jour, s'étalait, s'épiait, se donnait son spectacle à elle-même, +brûlée d'un tel besoin, indispensable à la longue, de se voir ainsi, +qu'un homme bien né qui manquait le Corso, était comme un homme dépaysé, +sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air était d'une douceur +délicieuse, l'étroite bande de ciel, entre les lourds palais roussis, +avait une infinie pureté bleue. + +Dario ne cessait de sourire, d'incliner légèrement la tête; et il +nommait à Pierre des princes et des princesses, des ducs et des +duchesses, des noms retentissants dont l'éclat emplit l'Histoire, dont +les syllabes sonores évoquent des chocs d'armures dans les batailles, +des défilés de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux +vêtements sacrés étincelants de pierreries; et Pierre était désespéré +d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des êtres bouffis ou +chétifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques +jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands +yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni, +une immense façade du dix-septième siècle, aux fenêtres encadrées de +rinceaux, d'une pesanteur de goût fâcheuse, il ajouta, d'un air égayé: + +--Ah! tenez, voici Attilio, là, sur le trottoir... Le jeune lieutenant +Sacco, vous savez, n'est-ce pas? + +D'un signe, Pierre répondit qu'il était au courant. Attilio, en tenue, +le séduisit tout de suite, très jeune, l'air vif et brave, avec son +visage de franchise où luisaient tendrement les yeux bleus de sa mère. +Il était vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste, +désintéressé de toute basse préoccupation d'avenir. + +--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit +Dario. Il sera encore là, et je vous montrerai quelque chose. + +Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces +petites duchesses, élevées si discrètement au Sacré-Cœur, d'ailleurs si +ignorantes pour la plupart, achevant leur éducation ensuite dans les +jupons de leurs mères, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du +Corso, vivant les interminables jours cloîtrées, emprisonnées au fond +des palais sombres. Mais quelles tempêtes dans ces âmes muettes, où +personne n'était descendu! quelle lente poussée de volonté parfois, sous +cette obéissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui +les entourait! Combien entendaient obstinément faire leur vie +elles-mêmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgré le monde +entier! Et c'était l'amant cherché et élu, parmi le flot des jeunes +hommes, au Corso; c'était l'amant pêché des yeux pendant la promenade, +les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient à l'aveu, au don total, +sans même un souffle des lèvres, chastement closes; et c'étaient enfin +les billets doux remis furtivement à l'église, la femme de chambre +gagnée, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y +avait souvent un mariage. + +Celia, elle, avait voulu Attilio, dès que leurs regards s'étaient +rencontrés, le jour de mortel ennui, où, pour la première fois, elle +l'avait aperçu, d'une fenêtre du palais Buongiovanni. Il venait de lever +la tête, elle l'avait pris à jamais, en se donnant elle-même, de ses +grands yeux purs, posés sur les siens. Elle n'était qu'une amoureuse, +rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre. +Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conquérir +tout de suite par la tranquille obstination de sa volonté. On racontait +les terribles fureurs du prince son père, qui se brisaient contre son +silence respectueux et têtu. Le prince, de sang mêlé, fils d'une +Américaine, ayant épousé une Anglaise, ne luttait que pour garder +intacts son nom et sa fortune, au milieu des écroulements voisins; et le +bruit courait qu'à la suite d'une querelle, où il avait voulu s'en +prendre à sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veillé suffisamment sur +leur fille, la princesse s'était révoltée, d'un orgueil et d'un égoïsme +d'étrangère qui avait apporté cinq millions. N'était-ce point assez de +lui avoir donné cinq enfants? Elle vivait les jours à s'adorer, +abandonnant Celia, se désintéressant de la maison, où soufflait la +tempête. + +Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario +prévint Pierre. + +--Vous voyez, voilà Attilio revenu... Et, maintenant, regardez là-haut, +à la troisième fenêtre du premier étage. + +Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'écartait +un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et fermé. +Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette +bouche de pureté, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle +prenait Attilio, elle se donnait à lui, sans réserve. Le rideau retomba. + +--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a +derrière tant d'innocence? + +Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tête levée encore, la +face immobile et pâle lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux +largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa +brusque toute-puissance, l'amour vrai, éternel et jeune, en dehors des +ambitions et des calculs de l'entourage. + +Puis, Dario donna à son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour +obligatoire du Pincio, par les belles après-midi claires. Et ce fut +d'abord la place du Peuple, la plus aérée et la plus régulière de Rome, +avec ses amorces de rues et ses églises symétriques, son obélisque +central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux côtés +du petit pavé blanchi, entre les architectures graves, dorées de soleil. +A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un +chemin en lacet, magnifique, orné de bas-reliefs, de statues, de +fontaines, toute une sorte d'apothéose de marbre, un ressouvenir de la +Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre +trouva le jardin petit, à peine un grand square, un carré aux quatre +allées nécessaires pour que les équipages pussent tourner indéfiniment. +Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle +bordent ces allées d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout +les arbres, les essences les plus variées et les plus rares, choisis et +entretenus avec un grand soin, presque tous à feuillage persistant, ce +qui perpétuait là, l'hiver comme l'été, d'admirables ombrages, nuancés +de tous les verts imaginables. Et la voiture s'était mise à tourner, par +les belles allées fraîches, à la suite des autres voitures, un flot +continu, jamais lassé. + +Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre, +très correctement menée. Elle était fort jolie, petite, châtaine, avec +un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicité +séduisante. Sévèrement habillée de soie feuille morte, elle avait un +grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dévisageait, le +prêtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh! +personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome +s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les +choses de l'amour, il continua, donna des détails: une fille dont +l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de très bas, d'un +cabaretier de Tivoli, les autres la disant née à Naples, d'un banquier; +mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'était fait une +éducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue +des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort à présent. Elle ne +s'affichait pas, n'avait guère qu'un amant à la fois, et les princesses, +les duchesses qui s'inquiétaient d'elle, chaque jour, au Corso, la +trouvaient bien. Une particularité surtout l'avait rendue célèbre, des +coups de cœur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour +rien à l'aimé, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet +de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant +des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de mariée, +on souriait d'un air de tendre complaisance. + +Mais Dario s'interrompit pour saluer cérémonieusement une dame qui +passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il +dit simplement au prêtre: + +--Ma mère. + +Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du +vicomte de la Choue: son second mariage, à cinquante ans, après la mort +du prince Onofrio Boccanera; la façon dont, superbe encore, elle avait +pêché des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme à son +goût, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel était cet homme, ce +Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien +commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire +de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis +Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux, +triomphant au pays légendaire où les bergers épousent des reines. + +A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous +les deux. La marquise était vraiment surprenante, toute la classique +beauté romaine épanouie, grande, forte, très brune, avec une tête de +déesse, aux traits réguliers, un peu massifs, n'accusant son âge que par +le duvet dont sa lèvre supérieure était recouverte. Et le marquis, ce +Suisse de Genève romanisé, avait vraiment fière tournure, avec sa +carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bête, +disait-on, très gai et très souple, amusant pour les dames. Elle en +était si glorieuse, qu'elle le traînait et l'étalait, ayant recommencé +l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant à son +cou la petite fortune sauvée du désastre de la villa Montefiori, si +oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois à la +promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard. + +--Allons voir le soleil se coucher derrière Saint-Pierre, dit Dario, +dans son rôle d'homme consciencieux qui montre les curiosités. + +La voiture revint sur la terrasse, où une musique militaire jouait avec +des éclats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'équipages déjà +stationnaient, tandis qu'une foule de piétons, de simples promeneurs, +sans cesse accrue, s'était amassée. Et, de cette terrasse admirable, +très haute, très large, se déroulait une des vues les plus merveilleuses +de Rome. Au delà du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau +quartier des Prés du Château, se dressait Saint-Pierre, entre les +verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'était à gauche toute la +vieille ville, une étendue de toits sans bornes, une mer roulante +d'édifices, à perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient à +Saint-Pierre, trônant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine. +Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de +soleil, derrière le colosse, étaient sublimes. + +Parfois, ce sont des écroulements de nuées sanglantes, des batailles de +géants, luttant à coups de montagnes, succombant sous les ruines +monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se +détachent que des gerçures rouges, comme si un filet de lumière était +jeté, pour repêcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est +une brume rose, toute une poussière délicate qui tombe, rayée de perles +par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tiré sur le mystère de +l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortège de pourpre et d'or, +des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galères qui +flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes, +s'abîmant au gouffre peu à peu insondable du crépuscule. + +Mais, ce soir-là, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur +calme, aveuglante et désespérée. D'abord, juste au-dessus du dôme de +Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidité profonde, +le soleil était si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en +soutenir l'éclat. Dans cette splendeur, le dôme semblait incandescent, +un dôme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du +Borgo étaient comme changées en un lac de braise. Puis, à mesure que le +soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et, +bientôt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrière le dôme, qui +se détacha en bleu sombre, lorsque, entièrement caché, l'astre ne fut +plus, autour, qu'une auréole, une gloire d'où jaillissait une couronne +de flamboyants rayons. Et, alors, commença le rêve, le singulier +éclairage du rang des fenêtres qui règnent sous la coupole, traversées +de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de +sorte qu'on aurait pu croire que le dôme était posé sur un brasier, +isolé en l'air, soulevé et porté par la violence du feu. Cela dura trois +minutes à peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de +vapeurs violâtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario, +découpait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint à son +tour de pourpre et d'or, un calme infini de clarté surhumaine, au-dessus +de la terre qui s'anéantissait. Enfin, les fenêtres s'éteignirent, le +ciel s'éteignit, il ne resta que la rondeur du dôme de Saint-Pierre, +vague, de plus en plus effacée, dans la nuit envahissante. + +Et, par une sourde liaison d'idées, Pierre vit à ce moment s'évoquer +devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et déclinantes +figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour, +où il les avait connus l'un après l'autre, si grands dans l'obstination +de leur espoir, ils étaient là tous les deux, debout à l'horizon, sur +leur ville anéantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre. +Était-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait +s'éteindre et disparaître, dans la nuit des temps révolus? + + + + +V + + +Le lendemain, Narcisse Habert, désolé, vint dire à Pierre que son +cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camérier secret, qui se prétendait +souffrant, avait demandé deux ou trois jours avant de recevoir le jeune +prêtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc +immobilisé, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on +l'avait effrayé à un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par +une démarche maladroite. Et, désœuvré, il se mit à visiter Rome, +voulant occuper son temps. + +Sa première visite fut pour les ruines du Palatin. Dès huit heures, un +matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se présenta à l'entrée, qui se +trouve rue Saint-Théodore, une grille que flanquent les pavillons des +gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se détacha, s'offrit pour +servir de guide. Lui, aurait préféré voyager à sa fantaisie, errer au +hasard de ses découvertes et de son rêve. Mais il lui fut pénible de +refuser l'offre de cet homme qui parlait le français très nettement, +avec un bon sourire de complaisance. C'était un petit homme trapu, un +ancien soldat, d'une soixantaine d'années, à la figure carrée et +rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches. + +--Alors, si monsieur l'abbé veut me suivre... Je vois que monsieur +l'abbé est Français. Moi, je suis Piémontais, et je les connais bien, +les Français: j'étais avec eux à Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise, +ça ne s'oublie pas, quand on a été frères... Tenez! montez par ici, à +droite. + +Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprès qui borde +le plateau du Palatin, du côté du Tibre, et qu'il avait aperçue du +Janicule, le jour de son arrivée. Dans l'air si délicatement bleu, le +vert intense de ces arbres mettait là comme une frange noire. On ne +voyait qu'eux, la pente s'étendait nue et dévastée, d'un gris sale de +poussière, parsemée de quelques buissons, au milieu desquels +affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'était le ravage, la +tristesse lépreuse des terrains de fouille, où seuls les savants +s'enthousiasment. + +--Les maisons de Tibère, de Caligula et des Flaviens sont là-haut, +reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous +fassions le tour. + +Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrêta devant une +excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont. + +--Ceci est l'antre lupercal, où la louve allaita Romulus et Remus. +Autrefois, on voyait encore, à l'entrée, le figuier Ruminal, qui avait +abrité les deux jumeaux. + +Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait +simple et convaincu dans ses explications, très fier d'ailleurs de toute +cette gloire antique qui était sienne. Mais, lorsque, près de la grotte, +le digne homme lui eut montré les vestiges de la Roma quadrata, des +restes de murailles qui paraissent réellement remonter à la fondation de +Rome, il s'intéressa, une première émotion lui fit battre le cœur. Et, +certes, ce n'était pas que le spectacle fût admirable, car il s'agissait +de quelques blocs de pierre taillés, posés l'un sur l'autre, sans ciment +ni chaux. Seulement, un passé de vingt-sept siècles s'évoquait, et ces +pierres effritées et noircies, qui avaient supporté un si retentissant +édifice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire +majesté. + +La visite continua, ils revinrent à droite, longeant toujours le flanc +du mont. Les annexes des palais avaient dû descendre jusque-là: des +restes de portiques, des salles effondrées, des colonnes et des frises +remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des +herbes folles de cimetière; et le guide, récitant ce qu'il savait si +bien pour l'avoir répété quotidiennement depuis dix années, continuait à +affirmer les hypothèses les moins sûres, en donnant à chaque débris un +nom, un emploi, une histoire. + +--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui +indiquait des éboulis de terre. + +Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda à demander: + +--Où donc? + +--Ah! monsieur l'abbé, il paraît qu'on en voyait encore la façade à la +fin du siècle dernier. On y entrait de l'autre côté, par la voie Sacrée. +De ce côté-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque +Maxime, et d'où l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez +le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous +ce grand jardin, là-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura +l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que +le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient. + +Il tourna à gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les +courses à pied, qui s'allongeait au flanc même de la maison d'Auguste; +et, cette fois, le prêtre, saisi, commença à se passionner. Ce n'était +point qu'il y eût là une ruine suffisamment conservée et d'aspect +monumental; aucune colonne n'était restée en place, seules les murailles +de droite se dressaient encore; mais on avait retrouvé tout le plan, les +bornes à chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de +l'empereur, colossale, qui, après avoir été à gauche, dans la maison +d'Auguste, s'était ouverte ensuite à droite, encastrée dans le palais de +Septime Sévère. Et le guide allait toujours, au milieu de ces débris +épars, donnait des explications abondantes et précises, assurait que ces +messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux +plus petits détails, à ce point qu'ils étaient en train d'en établir un +plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches, +la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts. + +--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par déclarer, d'un +air béat lui-même. Les Allemands n'auront pas à mordre, et ils ne +viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, où +l'on ne se reconnaît plus, depuis qu'ils y ont passé avec leur science. + +Pierre sourit, et l'intérêt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par +des escaliers rompus et des ponts de bois jetés sur des trous, dans les +ruines géantes du palais de Septime Sévère. Le palais s'élevait à la +pointe méridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la +Campagne, au loin, à perte de vue. Il n'en reste que les substructions, +les salles souterraines, ménagées sous les arches des terrasses, dont on +avait élargi le plateau du mont, devenu trop étroit; et ces +substructions, découronnées, suffisent à donner l'idée du triomphal +palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restées énormes et +puissantes, dans leur masse indestructible. Là s'élevait le fameux +Septizonium, la tour aux sept étages, qui n'a disparu qu'au quatorzième +siècle. Une terrasse s'avance encore, portée par des arcades +cyclopéennes, et d'où la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un +entassement d'épaisses murailles à demi écroulées, des gouffres béants à +travers des plafonds effondrés, des enfilades de couloirs sans fin et de +salles immenses, dont l'usage échappe. Toutes ces ruines, bien +entretenues par la nouvelle administration, balayées, débarrassées des +végétations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre +une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les +antiques murailles, pénétraient par des brèches au fond des salles +noires, animaient de leur poussière éclatante la muette mélancolie de +cette souveraineté morte, exhumée de la terre où elle avait dormi +pendant des siècles. Sur les vieilles maçonneries rousses, faites de +briques noyées de ciment, dépouillées de leur revêtement fastueux de +marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une +impériale gloire. + +Depuis près d'une heure et demie déjà, Pierre marchait, et il lui +restait à visiter l'amas des palais antérieurs, sur le plateau même, au +nord et à l'est. + +--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les +jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous +bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront +déblayé tout ce côté-ci... Ah! monsieur l'abbé, si vous vous étiez +promené sur le Palatin, il y a cinquante ans à peine! Moi, j'ai vu des +plans de ce temps-là. Ce n'étaient que des vignes, que des petits +jardins, coupés de haies, une vraie campagne, un vrai désert, où l'on ne +rencontrait pas une âme... Et dire que tous ces palais dormaient +là-dessous! + +Pierre le suivait, et ils repassèrent devant la maison d'Auguste, ils +remontèrent et débouchèrent dans la maison des Flaviens, immense, à demi +engagée encore sous la villa voisine, composée d'un grand nombre de +salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue à +discuter. La salle du trône, la salle de justice, la salle à manger, le +péristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie, +surtout pour les pièces étroites des appartements privés. Et, +d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a là que des fondations qui +affleurent, que des soubassements tronqués qui dessinent à terre le plan +de l'édifice. La seule ruine conservée comme par miracle, en contre-bas, +est la maison qu'on prétend être celle de Livie, toute petite à côté des +vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs +peintures murales, des scènes mythologiques, des fleurs et des fruits, +d'une singulière fraîcheur. Quant à la maison de Tibère, il n'en paraît +absolument rien, les restes en sont cachés sous l'adorable jardin +public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnèse; et, +de la maison de Caligula, à côté, au-dessus du Forum, il n'existe, comme +pour la maison de Septime Sévère, que des substructions énormes, des +contreforts, des étages entassés, des arcades hautes qui portaient le +palais, sortes d'immenses sous-sols, où la domesticité et les postes de +gardes vivaient, gorgés, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut +sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges à peine +reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creusés par la pioche, +hérissés de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort +d'imagination érudite pour reconstituer l'antique splendeur impériale +qui avait triomphé là. + +Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une +conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se +fussent encore dressés devant lui. + +--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la façade du +palais de Domitien est à gauche, la façade du palais de Caligula est à +droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de +Jupiter Stator... La voie Sacrée montait jusqu'à cette place et passait +sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome +primitive. + +Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont. + +--Vous avez remarqué que, de ce côté, les Césars n'ont point bâti. C'est +évidemment qu'ils ont dû respecter de très anciens monuments, antérieurs +à la fondation de la ville et vénérés du peuple. Là étaient le temple de +la Victoire bâti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je +vous ai montré, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de +terre... Tout cela a été retrouvé, monsieur l'abbé; et, malgré ce que +disent les Allemands, il n'y a aucun doute. + +Mais, tout d'un coup, il se récria, de l'air d'un homme qui oublie le +plus intéressant. + +--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain où Caligula a +été assassiné. + +Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, où le soleil, +aujourd'hui, par des brèches, jette de gais rayons. Certaines +décorations en stuc et des parties de mosaïque se voient encore. Le lieu +n'en est pas moins morne et désert, fait pour l'horreur tragique. La +voix de l'ancien soldat s'était assombrie, il raconta comment Caligula, +qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce +couloir, pour assister à des danses sacrées, que, ce jour-là, y +répétaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le +chef des conjurés, Chéréas, put le frapper le premier au ventre. +L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses +créatures, ses amis les plus aimés, se ruèrent tous, le renversèrent, le +hachèrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait +le couloir obscur et sourd de son hurlement de bête qu'on égorge. Quand +il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, épouvantés, +s'enfuirent. + +La visite classique des ruines du Palatin était finie. Lorsque Pierre +fut remonté, il n'eut plus qu'un désir, se débarrasser du guide, rester +seul dans ce jardin si discret, si rêveur, qui occupait le sommet du +mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientôt, il piétinait, il +entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant à ses oreilles, +sans lui faire grâce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait +sur son amitié pour la France, racontait longuement la bataille de +Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pièce blanche que le prêtre +lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaçait de +ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en quête +d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna. + +--Bonsoir, monsieur l'abbé. Vous pouvez descendre par le palais de +Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creusé dans le sol, +conduisait de ce palais à la maison des Vestales, en bas, sur le Forum. +On ne l'a pas retrouvé, mais il doit y être. + +Ah! quel soulagement délicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir +un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait là que +quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprès, des palmiers; mais les +beaux chênes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre +noire d'une fraîcheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude +songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol +saturé d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'éclat +d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnèse avaient changé +cette partie du mont en un séjour aimable, orné de bocages; les +bâtiments de la villa, fort endommagés, existent encore; et toute une +grâce a persisté sans doute, le souffle de la Renaissance passe +toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux +chênes verts. On est là en pleine âme du passé, au milieu du peuple +léger des visions, sous les haleines errantes des générations sans +nombre, endormies dans les herbes. + +Mais Rome éparse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita +Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de +la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se déroula; et, au +bout, le mont du Capitule apparut. + +Ce n'était plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur +ni beauté. Dominant le mont, on ne voyait que la façade postérieure du +palais des Sénateurs, une façade plate, aux fenêtres étroites, que +surmontait le haut campanile carré. Ce grand mur nu, d'un ton de +rouille, cachait l'église d'Aracoeli, le faîte où le temple de Jupiter +capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royauté de protection +divine. Puis, à gauche, sur la pente du Caprinus, où les chèvres +paissaient au moyen âge, s'étageaient de laides maisons; tandis que les +quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occupé par l'ambassade +d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpéienne, +presque introuvable aujourd'hui, perdue, noyée dans les murs de +soutènement. Et c'était là ce mont du Capitole, la plus glorieuse des +sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel était promis +l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarpé +du côté du Forum, à pic du côté du Champ de Mars, d'aspect formidable! +ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chênes +sacrés, au plus lointain des âges, rendait mystérieux, frissonnant d'un +inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son +état civil. Les triomphateurs y montèrent, les empereurs y devinrent +dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, à cette heure, +cherchent avec étonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont +pu tenir dans si peu d'espace, cet îlot montueux et confus de mesquines +toitures, une taupinière pas plus grande, pas plus haute qu'un petit +bourg perché entre deux vallons. + +Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole, +s'allongeant au bas du Palatin: une étroite place resserrée entre les +collines voisines, un bas-fond où Rome grandissante avait dû entasser +les édifices, étouffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser +profondément, pour retrouver le sol vénérable de la République, sous les +quinze mètres d'alluvion amenés par les siècles; et le spectacle n'est +maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propreté, sans +ronces ni lierres, où apparaissent, tels que des débris d'os, les +fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des +fondations. A terre, la basilique Julia, reconstituée en entier, est +simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce côté, +l'arc de Septime Sévère a gardé sa carrure intacte; tandis que les +quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isolées, debout +par miracle au milieu des effondrements, ont pris une élégance fière, +une souveraine audace d'équilibre, fines et dorées dans le ciel bleu. La +colonne de Phocas est aussi là, debout; et, des rostres, à côté, on voit +ce qu'on en a rétabli, avec des morceaux découverts aux alentours. Mais +il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et +Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin +que le temple de Faustine, où l'église chrétienne San Lorenzo s'est +installée si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de +Romulus, pour éprouver l'extraordinaire sensation d'énormité que cause +la basilique de Constantin, avec ses trois colossales voûtes béantes. +Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de géants, +d'une telle épaisseur de maçonnerie, qu'un fragment, tombé d'une des +arcades, gît par terre, tel qu'un bloc détaché d'une montagne. Et là, +dans ce Forum illustre, si étroit et si débordant, l'histoire du plus +grand des peuples avait tenu pendant des siècles, depuis la légende des +Sabines réconciliant les Romains et les Sabins, jusqu'à la proclamation +des libertés publiques, lentement conquises par les plébéiens sur les +patriciens. N'était-ce pas à la fois le Marché, la Bourse, le Tribunal, +la Salle des assemblées politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y +avaient défendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de +proscription, Cicéron y parla, et sa tête sanglante y fut accrochée. +Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil éclat, les siècles +enfouirent sous leur poussière les monuments et les temples, à ce point +que le moyen âge n'y trouva de place que pour y installer un marché aux +bœufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une +fièvre de curiosité et de science, qui s'irrite aux hypothèses, égarée +dans ce sol historique où les générations se superposent, partagée entre +les quinze à vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi +plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni +un érudit, ni un lettré de profession, qui n'a point relu de la veille +l'Histoire romaine, les détails disparaissent, il ne reste, dans ce +terrain fouillé de partout, qu'un cimetière de ville où blanchissent les +vieilles pierres exhumées, et d'où s'élève la grande mélancolie des +peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacrée qui +reparaît, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creusé par la +roue des chars; et il songeait au triomphe, à l'ascension du +triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pavé +de gloire. + +Mais, vers le sud-est, l'horizon s'élargissait encore, et il apercevait +la grande masse du Colisée, au delà de l'arc de Titus et de l'arc de +Constantin. Ah! ce colosse dont les siècles n'ont entamé qu'une moitié, +comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son énormité, dans sa +majesté, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies +vides, béantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules, +d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde où l'on se perd, au +milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, à l'intérieur, les +gradins ravinés, mangés par l'air, semblent les degrés informes de +quelque ancien cratère éteint, une sorte de cirque naturel, taillé par +la force des éléments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands +soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est +retournée à l'état de nature, nue et dorée ainsi qu'un flanc de +montagne, depuis qu'on l'a dépouillée de la végétation, de toute la +flore qui en faisait un coin de forêt vierge. Et, maintenant, quelle +évocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la +chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille +spectateurs qu'il pouvait contenir, déroule les jeux et les combats de +l'arène, entasse là une civilisation, depuis l'empereur et sa cour +jusqu'à la houle de la plèbe, dans l'agitation et l'éclat de tout un +peuple enflammé de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vélum de +pourpre. Puis, c'était aussi, plus loin, à l'horizon, une autre ruine +cyclopéenne, les thermes de Caracalla, laissée là de même comme le +vestige d'une race de géants, disparue de la terre: des salles d'une +ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules à +recevoir la population d'une ville; un frigidarium où la piscine pouvait +contenir à la fois cinq cents baigneurs; un tépidarium, un caldarium +d'égale taille, nés de la folie de l'énorme; et la masse effroyable du +monument, l'épaisseur des massifs, telle qu'aucun château fort n'en a +connu de pareille; et toute cette immensité où les visiteurs qui passent +ont l'air de fourmis égarées, une si extraordinaire débauche de ciment +et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules +ce monstrueux édifice a pu être bâti. On dirait aujourd'hui des rochers +frustes, des matériaux abattus de quelque sommet, entassés là, pour la +construction d'une demeure de Titans. + +Et Pierre était envahi par ce passé démesuré où il baignait. De toutes +parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait, +montait vers lui, en un flot débordant. Au nord et à l'ouest, ces +plaines bleuâtres, à l'infini, c'était l'Étrurie antique; les montagnes +de la Sabine découpaient à l'est leurs crêtes dentelées; tandis que, +vers le sud, les monts Albains et le Latium s'élargissaient dans la +pluie d'or du soleil; et Albe la Longue était là, ainsi que le mont +Cave, couronné de chênes, avec son couvent qui a remplacé le vieux +temple de Jupiter. Puis, à ses pieds, au delà du Forum, au delà du +Capitole, Rome elle-même s'étendait, l'Esquilin en face, le Coelius et +l'Aventin à sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le +Viminal, à sa gauche. Derrière, au bord du Tibre, était le Janicule. Et +la ville entière prenait une voix, lui contait sa grandeur morte. + +Alors, ce fut en lui une involontaire évocation, une résurrection +vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne, +rasé comme une cité maudite, semé de quelques murs croulants, tout d'un +coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples. +C'était le berceau même de Rome, Romulus avait fondé là sa ville, sur ce +sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le +Capitole. Les sept rois de ses deux siècles et demi de monarchie +l'avaient sûrement habité, enfermés dans les hautes et fortes murailles, +que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se déroulaient les cinq +siècles de république, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui +avaient soumis la péninsule italique, puis le monde, à la domination +romaine. Pendant ces victorieuses années de luttes sociales et +guerrières, Rome agrandie avait peuplé les sept collines, le Palatin +n'était demeuré que le berceau vénérable, avec ses temples légendaires, +peu à peu envahi lui-même par des maisons privées. Mais César, incarnant +la toute-puissance de la race, venait, après les Gaules et après +Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur, +empereur, ayant achevé la colossale besogne, dont les cinq nouveaux +siècles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lâché de tous +les appétits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire était à +son comble, les milliards attendaient d'être volés au fond des +provinces, le gala impérial commençait, dans la capitale du monde, aux +yeux des nations lointaines, éblouies et vaincues. Lui était né au +Palatin, et son orgueil, après que la victoire d'Actium lui eut donné +l'empire, fut de revenir régner du haut de ce mont sacré, vénéré du +peuple. Il y acheta des maisons particulières, il y bâtit son palais, +dans un éclat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre +pilastres et huit colonnes; un péristyle qu'entouraient cinquante-six +colonnes d'ordre ionique; des appartements privés à l'entour, tout en +marbre; une profusion de marbres, venus à grands frais de l'étranger, +des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres +précieuses. Et il s'était logé avec les dieux, il avait bâti près de sa +demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer +la royauté divine, éternelle. Dès lors, la semence des palais impériaux +se trouvait jetée, ils allaient croître, et pulluler, et couvrir le +Palatin entier. + +Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre années d'un +pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, même dans la +folie de ses rêves, n'en a connu le pareil! Il s'était fait donner tous +les titres, il avait réuni en sa personne toutes les magistratures. +Imperator et consul, il commandait les armées, il exerçait le pouvoir +exécutif; proconsul, il avait la suprématie dans les provinces; censeur +perpétuel et princeps, il régnait sur le sénat; tribun, il était le +maître du peuple. Et il s'était fait proclamer Auguste, sacré, dieu +parmi les hommes, ayant ses temples, ses prêtres, adoré de son vivant +comme une divinité de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu +être grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil, +réalisant là, par un coup de génie, la totalité de la domination suprême +à laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas +habiter une maison privée, il avait déclaré sa maison propriété de +l'État. Le grand pontife ne pouvant s'éloigner du temple de Vesta, il +avait eu chez lui un temple de cette déesse, laissant aux Vestales, en +bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui coûtait, car il +sentait bien que la souveraineté humaine, la main mise sur les hommes et +le monde, était là, dans cette double puissance en une personne, être à +la fois le roi et le prêtre, l'empereur et le pape. Toute la sève d'une +forte race, toutes les victoires amassées et toutes les fortunes éparses +encore, s'épanouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais +plus ne devait rayonner avec cet éclat. Il fut vraiment le maître de la +terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifiés, dans une +immortelle gloire de littérature et d'art. Il semble qu'en lui se soit +satisfaite, à ce moment, la vieille et âpre ambition de son peuple, les +siècles de conquête patiente qu'il avait mis à être le peuple roi. C'est +le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en +pourpre impériale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu +souverain des corps et des âmes, ce sang d'un homme auquel aboutit la +longue hérédité de sept siècles d'orgueil national, et d'où une +postérité d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre à +travers les âges. Car, dès lors, c'en était fait, le sang d'Auguste +devait renaître et battre dans les veines de tous les maîtres de Rome, +en les hantant du rêve, éternellement recommencé, de la possession du +monde. Un instant, le rêve a été réalisé, Auguste, empereur et pontife, +a possédé l'humanité, l'a tenue dans sa main, tout entière, sans +réserve, ainsi qu'une chose à lui. Et, plus tard, après la déchéance, +lorsque le pouvoir s'est scindé, a été de nouveau partagé entre le roi +et le prêtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionné désir, d'autre +politique séculaire, que de vouloir reconquérir l'autorité civile, la +totalité de la domination, le cœur brûlé par le sang atavique, le flot +rouge et dévorateur du sang de l'ancêtre. + +Puis, Auguste mort et son palais fermé, consacré, devenu un temple, +Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibère. C'était à cette place +même, sous ses pieds, sous ces beaux chênes verts qui l'abritaient. On +le rêvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles, +malgré l'humeur assombrie de l'empereur, qui vécut loin de Rome, au +milieu d'un peuple de délateurs et de débauchés, le cœur et le cerveau +empoisonnés par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accès des plus +extraordinaires démences. Puis, c'était le palais de Caligula qui +surgissait, un agrandissement de la maison de Tibère, des arcades +établies pour en élargir les constructions, un pont jeté par-dessus le +Forum, aboutissant au Capitole, où le prince voulait pouvoir aller +causer à l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trône +avait aussi rendu celui-ci féroce, un fou furieux lâché dans la +toute-puissance. Puis, après Claude, Néron, renchérissant, n'avait pas +trouvé le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense, +s'emparant des jardins délicieux qui montaient jusqu'au sommet de +l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rêve de l'énormité dans +la somptuosité, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines +disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort +de monstre affolé d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon, +Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus +à leur tour monstrueux et imbéciles par la pourpre, gorgés de +jouissances à l'auge impériale, ainsi que des bêtes immondes; et ce sont +alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bonté +humaines, Vespasien, Titus qui bâtirent peu sur le Palatin, Domitien +ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le +régime de la peur et de la délation, des atrocités absurdes, des crimes, +des débauches hors nature, des constructions d'une vanité démente dont +le faste luttait avec celui des temples élevés aux dieux: telle cette +maison de Domitien, qu'une ruelle séparait de celle de Tibère, et qui +s'élevait colossale, un palais d'apothéose, avec sa salle d'audience au +trône d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux +huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa +grande salle à manger, son péristyle, ses appartements, où les granits, +les porphyres, les albâtres débordaient, travaillés par les artistes +fameux, prodigués pour l'éblouissement du monde. Puis, enfin, des années +plus tard, un dernier palais s'ajoutait à l'énorme masse des autres, le +palais de Septime Sévère, une bâtisse d'orgueil encore, des arches qui +supportaient des salles hautes, des étages qui s'élevaient sur des +terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement +babylonien, dressé là, à la pointe extrême du mont, en face de la voie +Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les +provinciaux venus d'Afrique où il était né, pussent, dès l'horizon, +s'émerveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire. + +Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les +avait devant lui, autour de lui, tous ces palais évoqués, ressuscités au +grand soleil. Ils étaient comme soudés les uns aux autres, quelques-uns +à peine séparés par des passages étroits. Dans le désir de ne pas perdre +un pouce du terrain, sur ce sommet sacré, ils avaient poussé en une +masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la +puissance et de l'orgueil déréglés, se satisfaisant à coups de millions, +saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, à la vérité, il n'y +avait là qu'un palais unique, sans cesse agrandi, à mesure que +l'empereur défunt passait dieu et que le nouvel empereur, désertant la +demeure consacrée, devenue temple, où l'ombre du mort l'épouvantait +peut-être, éprouvait l'impérieux besoin de se bâtir sa maison à lui, de +tailler dans l'éternité de la pierre l'indestructible souvenir de son +règne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait +tenir au sol, au trône qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun +d'eux, avec une intensité grandissante, les dévorant du besoin de +lutter, de se surpasser par des murs plus épais et plus hauts, par des +amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la +pensée de survie glorieuse était la même chez tous, laisser aux +générations stupéfaites le témoignage de leur grandeur, se perpétuer +dans des merveilles qui ne devaient pas périr, peser à jamais sur la +terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emporté +leur légère cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus été ainsi que +la base vénérable d'un prodigieux monument, une végétation drue +d'édifices juxtaposés, empilés, où chaque nouveau corps de logis était +comme un accès éruptif de la fièvre d'orgueil, et dont la masse, avec +l'éclat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de +couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entière de la maison +souveraine, palais, temple, basilique ou cathédrale, la plus +extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dressée sous le +ciel. + +Mais la mort était dans cet excès de force et de gloire. Sept siècles et +demi de monarchie et de république avaient fait la grandeur de Rome; et, +en cinq siècles d'empire, le peuple roi allait être mangé, jusqu'au +dernier muscle. C'était l'immense territoire, les provinces les plus +lointaines peu à peu pillées, épuisées; c'était le fisc dévorant tout, +creusant le gouffre de la banqueroute inévitable; et c'était aussi le +peuple abâtardi, nourri du poison des spectacles, tombé à la fainéantise +débauchée des Césars, pendant que des mercenaires se battaient et +cultivaient le sol. Dès Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le +démembrement s'opère avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent +pour achever l'œuvre de décomposition, la proie mourante à ronger, +jusqu'à Romulus Augustule, le dernier, le chétif misérable, dont le nom +est comme une dérision de toute la glorieuse histoire, un double +soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le +Palatin désert, les palais, le colossal amas de murailles, d'étages, de +terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Déjà, pourtant, on +avait arraché des ornements, enlevé des statues, pour les porter à +Byzance. L'empire, devenu chrétien, ferma ensuite les temples, éteignit +le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue +d'or de la Victoire, symbole de la Rome éternelle, qui était +religieusement gardée dans la chambre même de l'empereur. Jusqu'au +quatrième siècle, elle conserva son culte. Mais, au cinquième siècle, +les Barbares se ruent, saccagent, brûlent Rome, emportent à pleins +chariots les dépouilles laissées par la flamme. Tant que la ville avait +dépendu de Byzance, un surintendant des palais impériaux était demeuré +là, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la +nuit du moyen âge. Il semble bien que, dès lors, les papes aient +lentement pris la place des Césars, leur succédant dans leur maison de +marbre abandonnée et dans leur volonté toujours vivante de domination. +Ils ont sûrement habité le palais de Septime Sévère, un concile a été +tenu au Septizonium, de même que, plus tard, Gélase II a été élu dans un +monastère voisin, sur ce mont d'apothéose. C'était Auguste encore, se +relevant du tombeau, de nouveau maître du monde, avec son Sacré Collège, +qui allait ressusciter le Sénat romain. Au douzième siècle, le +Septizonium appartenait à des moines camaldules, lesquels le cédèrent à +la puissante famille des Frangipani, qui le fortifièrent, comme ils +avaient fortifié le Colisée, les arcs de Constantin et de Titus, toute +une vaste forteresse englobant le mont vénérable, le berceau, presque en +entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions, +passèrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasèrent +les palais et les tours. Des générations vinrent plus tard qui +envahirent les ruines, s'y installèrent par droit de trouvaille et de +conquête, en firent des caves, des greniers à fourrage, des écuries pour +les mulets. Dans les terres éboulées, recouvrant les mosaïques des +salles impériales, des jardins potagers se créèrent, des vignes furent +plantées. De toutes parts, obstruant ces champs déserts, les orties et +les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques +abattus. Et il vint un jour où le colossal entassement de palais et de +temples, où le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait +rendre éternel, sembla rentrer dans la poussière du sol, disparut sous +la houle de terre et de végétation que l'impassible Nature avait roulée +sur elle. Au brûlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait +plus là que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux +de chèvres erraient en liberté, au travers de la salle du trône de +Domitien et du sanctuaire effondré d'Apollon. + +Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et +d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde +balayé, à jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait dû +souffler sur cette éclatante civilisation pour l'éteindre ainsi, et dans +quelle nuit réparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle +avait dû tomber pour s'anéantir d'un coup, avec son faste et ses +chefs-d'œuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peuplés +encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs +statues, avaient pu s'enliser peu à peu, s'enfouir, sans que personne +s'avisât de les protéger. Ces chefs-d'œuvre, qu'on devait plus tard +déterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'était pas une +catastrophe qui les avait engloutis, ils s'étaient comme noyés, pris aux +jambes, puis à la taille, puis au cou, jusqu'au jour où la tête avait +sombré, sous le flot montant; et comment expliquer que des générations +avaient assisté à cela, insoucieuses, ne songeant même pas à tendre la +main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tiré sur le monde, et +c'est une autre humanité qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut +repétrir et meubler. Rome s'était vidée, on ne réparait plus ce que le +fer et la flamme avaient entamé, une extraordinaire incurie laissait +crouler les édifices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la +religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples, +renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevèrent le désastre, car le +sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrétien recouvraient +et nivelaient l'antique société païenne. Et, après le vol des temples, +le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus +tard, ce fut le vol des pierres, arrachées au Colisée et au Théâtre de +Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs cassés à coups de +marteau, jetés dans des fours, pour fabriquer la chaux nécessaire aux +nouveaux monuments de la Rome catholique. + +Il était près d'une heure, et Pierre s'éveilla comme d'un rêve. Le +soleil tombait en pluie d'or, à travers les feuilles luisantes des +chênes verts, Rome s'était assoupie à ses pieds, sous la grande chaleur. +Et il se décida à quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'inégal +pavé du chemin de la Victoire, l'esprit hanté encore d'aveuglantes +visions. Pour que la journée fût complète, il s'était promis de voir, +l'après-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue +Giulia, il déjeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle à +demi obscure, où, absolument seul, au milieu du bourdonnement des +mouches, il s'oublia plus de deux heures, à attendre le déclin du +soleil. + +Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la +campagne de sa longue ligne droite, avec la double rangée de ses +orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal +du Palatin! C'était la même volonté de splendeur et de domination, le +même besoin d'éterniser sous le soleil, dans le marbre, la mémoire de la +grandeur romaine. L'oubli était vaincu, les morts ne consentaient pas au +repos, restaient debout parmi les vivants, à jamais, aux deux bords de +ce chemin où passaient les foules du monde entier; et les images +déifiées de ceux qui n'étaient plus que poussière, regardent aujourd'hui +encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent +encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Cæcilia +Metella à celui de Casal Rotondo, sur ces kilomètres de route plate et +directe, la double rangée était jadis ininterrompue, une sorte de +double cimetière en long, dans lequel les puissants et les riches +luttaient de vanité, à qui laisserait le mausolée le plus vaste, décoré +avec la prodigalité la plus fastueuse: passion de la survie, désir +pompeux d'immortalité, besoin de diviniser la mort en la logeant dans +des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gênes et du +Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le +lointain héritage. Et quelle évocation de tombes démesurées, à droite et +à gauche du pavé glorieux que les légions romaines ont foulé, au retour +de la conquête de la terre! Ce tombeau de Cæcilia Metella, aux blocs +énormes, aux murs assez épais pour que le moyen âge en ait fait le +donjon crénelé d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les +constructions modernes qu'on a élevées, pour y rétablir à leur place les +fragments de marbre découverts aux alentours; les massifs anciens de +ciment et de briques, dépouillés de leurs sculptures, restés debout +ainsi que des roches mangées à demi; les blocs dénudés, indiquant encore +des formes, des édicules en façon de temple, des cippes, des +sarcophages, posés sur des soubassements. Toute une étonnante succession +de hauts reliefs représentant les portraits des morts par groupes de +trois et de cinq, de statues debout où les morts revivaient en une +apothéose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent +s'asseoir en bénissant l'hospitalité des morts, d'épitaphes louangeuses +célébrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus +Pompée Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les +Rabirius Hermodorus, sans compter les sépultures hasardeusement +attribuées, celle de Sénèque, celle des Horaces et des Curiaces. Et +enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus géante, celle qu'on +désigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un +bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui +portaient une double rotonde, ornée de pilastres corinthiens, de grands +candélabres et de masques scéniques. + +Pierre, qui s'était fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Cæcilia +Metella, continua sa promenade à pied, alla lentement jusqu'à Casal +Rotondo. Par places, l'ancien pavé reparaît, de grandes pierres plates, +des morceaux de lave, déjetés par le temps, rudes aux voitures les mieux +suspendues. A droite et à gauche, filent deux bandes d'herbe, où +s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonnée de cimetière, +brûlée par les soleils d'été, semée de gros chardons violâtres et de +hauts fenouils jaunes. Un petit mur à hauteur d'appui, bâti en pierres +sèches, clôt de chaque côté ces marges roussâtres, pleines d'un +crépitement de sauterelles; et, au delà, à perte de vue, la Campagne +romaine s'étend, immense et nue. A peine, près des bords, de loin en +loin, aperçoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des +figuiers, blancs de poussière. Sur la gauche, les restes de l'Acqua +Claudia détachent dans les prés leurs arcades couleur de rouille, des +cultures maigres s'étendent au loin, des vignes avec de petites fermes, +jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu +violâtre, où les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano, +grandissent et blanchissent, à mesure qu'on approche; tandis que, sur la +droite, du côté de la mer, la plaine s'élargit et se prolonge, par +vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur +simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'océan +qu'une ligne droite, d'un bout à l'autre, sépare du ciel. Au gros de +l'été, tout brûle, la prairie illimitée flambe, d'un ton fauve de +brasier. Dès septembre, cet océan d'herbe commence à verdir, se perd +dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu éclatant, éclaboussé d'or, +des beaux couchers de soleil. + +Et Pierre, promenant sa rêverie, était seul, s'avançait à pas lents, le +long de l'interminable route plate, dont la mélancolique majesté est +faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite à l'infini, +dans l'infini de la Campagne. En lui, la résurrection du Palatin +recommençait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec +l'éblouissante blancheur de leurs marbres. N'était-ce pas ici, au pied +de ce massif de briques, affectant l'étrange forme d'un grand vase, +qu'on avait trouvé la tête d'une statue colossale, mêlée à des débris +d'énormes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les +énormes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une +sépulture, c'était une belle statue de femme sans tête qu'on avait +découverte; et il la revoyait entière, avec un visage de grâce et de +force, souriante à la vie. D'un bout à l'autre, les inscriptions se +complétaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en +frère avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se +peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armées défilaient d'un +pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation +fiévreuse des grandes cités. On était sous les Flaviens, sous les +Antonins, aux grandes années de l'empire, lorsque la voie Appienne +atteignit tout le faste de ses tombeaux géants, sculptés et décorés +comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrivée +dans Rome, cette rue toute droite où les grands morts vous +accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec +l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait à leur cendre! Chez +quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour +qu'il eût confié à ses morts le soin de dire à l'étranger que rien ne +finissait chez lui, pas même les morts, éternellement glorieux dans des +monuments démesurés? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt +mètres de diamètre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'étant +retourné, aperçut distinctement, tout au bout de la rue superbe, +éclatante, bordée des marbres de ses palais funèbres, le Palatin qui +s'élevait au loin, dressant les marbres étincelants du palais des +empereurs, l'énorme entassement des palais dont la toute-puissance +dominait la terre. + +Mais il eut un léger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait +point vus, dans ce désert, parurent entre les ruines. L'endroit n'était +pas sûr, l'autorité veillait discrètement sur les touristes, même en +plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une +émotion. C'était un ecclésiastique, un grand vieillard à la soutane +noire, lisérée et ceinturée de rouge, dans lequel il eut la surprise de +reconnaître le cardinal Boccanera. Il avait quitté la route, il marchait +avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des +rudes chardons; et, la tête basse, parmi les débris de tombeaux que ses +pieds frôlaient, il était tellement absorbé, qu'il ne vit même pas le +jeune prêtre. Celui-ci, courtoisement, se détourna, saisi de le voir +seul, si loin. Puis, il comprit, en découvrant, derrière une +construction, un lourd carrosse, attelé de deux chevaux noirs, près +duquel attendait, immobile, un laquais à la livrée sombre, tandis que le +cocher n'avait même pas quitté le siège; et il se souvenait que les +cardinaux, ne pouvant marcher à pied dans Rome, devaient gagner en +voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais +quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise à +part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les +hommes et chez Dieu, forcé d'aller ainsi au désert, au travers des +tombes, pour respirer un peu l'air rafraîchi du soir! + +Pierre s'était attardé pendant de longues heures, le crépuscule tombait, +et il assista encore à un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la +Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupée par les arcades +jaunissantes des aqueducs, barrée au loin par les monts Albains, qui +s'évaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer, +l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant +un océan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir +strié de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien +autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la +silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et +qui se détachait, grandie, sur la pourpre dernière du soleil. + +Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fièvre de tout voir, +revint à la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte. +C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetières chrétiens, celui +où furent enterrés plusieurs des premiers papes. On monte à travers un +jardin à demi brûlé, parmi des oliviers et des cyprès; on arrive à une +masure de planches et de plâtre, dans laquelle on a installé un petit +commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne, +relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de +trouver là des trappistes français, chargés de garder et de montrer aux +touristes ces catacombes. Justement, un Frère allait descendre avec deux +dames, deux Françaises, la mère et la fille, l'une adorable de jeunesse, +l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu +épeurées pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il +avait un front bossué, une large et solide mâchoire de croyant têtu, et +ses pâles yeux clairs disaient l'enfantine ingénuité de son âme. + +--Ah! monsieur l'abbé, vous arrivez à propos... Si ces dames le veulent +bien, vous allez vous joindre à nous; car trois Frères sont déjà en bas +avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison +des voyageurs. + +Ces dames, poliment, inclinèrent la tête, et il remit au prêtre une des +petites bougies minces. Ni la mère ni la fille ne devaient être des +dévotes, car elles avaient eu un coup d'œil oblique sur la soutane de +leur compagnon, brusquement sérieuses. On descendit, on arriva à une +sorte de couloir très étroit. + +--Prenez garde, mesdames, répétait le religieux en éclairant le sol avec +sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes. + +Et il commença l'explication, d'une voix aiguë, avec une force de +certitude extraordinaire. Pierre était descendu silencieux, la gorge +serrée, le cœur battant d'émotion. Ah! ces Catacombes des premiers +chrétiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait +rêvées, au temps innocent du séminaire! et, dernièrement encore, pendant +qu'il écrivait son livre, que de fois il y avait songé, comme au plus +antique et au plus vénérable vestige de cette communauté des petits et +des simples, dont il prêchait le retour! Mais il avait le cerveau tout +plein des pages écrites par les poètes, par les grands prosateurs, qui +ont décrit les Catacombes. Il les voyait à travers ce grandissement de +l'imagination, il les croyait vastes, pareilles à des villes +souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables +de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble réalité il +tombait! + +--Ah! dame, oui! répondait le Frère aux questions de la mère et de la +fille, ça n'a guère plus d'un mètre, deux personnes ne passeraient pas +de front... Et comment on a creusé ça? Oh! c'est fort simple. Une +famille, une corporation funèbre ouvrait une sépulture, n'est-ce pas? Eh +bien! elle creusait une première galerie, à la pioche, dans ce terrain +qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougeâtre comme vous voyez, à +la fois tendre et résistante, très facile à travailler, et absolument +imperméable; enfin, une terre faite exprès, qui a merveilleusement +conservé les corps. + +Il s'interrompit, montra, à la faible flamme de sa bougie, les cases +creusées à droite et à gauche, dans les parois. + +--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie +souterraine, dans laquelle, des deux côtés, ils pratiquaient ces cases +superposées, où ils couchaient les corps, le plus souvent enveloppés +d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de +marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Dès lors, n'est-ce pas? tout +s'explique. Si d'autres familles se joignaient à la première, si la +corporation s'étendait, ils prolongeaient la galerie au fur et à mesure +qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, à droite, à gauche, +dans tous les sens; même ils créaient un deuxième étage, plus profond... +Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mètres de haut. +Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, à +une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au +contraire, continuant à fouiller le sol davantage, dès que la rangée des +cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par +exemple, en moins de quatre siècles, ils ont creusé seize kilomètres de +galeries, où plus d'un million de chrétiens ont dû être inhumés. Or, des +Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi +trouée. Songez à cela et faites le calcul. + +Pierre écoutait, passionnément. Autrefois, il avait visité une fosse +houillère, en Belgique, et il retrouvait ici les mêmes couloirs +étranglés, la même pesanteur étouffante, un néant d'obscurité et de +silence. Seules, les petites bougies étoilaient l'ombre épaisse, +qu'elles n'éclairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de +termites funéraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis +selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symétrie, au +petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait à chaque +pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait dû être fait au fil +à plomb, ni à l'équerre. Ce n'était là qu'une œuvre de nécessité et de +charité, de naïfs fossoyeurs de bonne grâce, des ouvriers illettrés, +tombés à la maladresse de main de la décadence. Cela, surtout, devenait +très sensible, dans les inscriptions et les emblèmes gravés sur les +plaques de marbre. On aurait dit les dessins puérils que les gamins des +rues tracent sur les murs. + +--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un +nom; parfois même pas de nom, et simplement les mots _in pace_... +D'autres fois, il y a un emblème, la colombe de la pureté, la palme du +martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est composé de cinq +lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jésus-Christ, fils +de Dieu, Sauveur des hommes. + +Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme, +un seul trait central, hérissé de quelques autres petits traits, la +colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figurée par un +zigzag, l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brèves +s'en allaient de travers, inégales, déformées, la grosse écriture des +ignorants et des simples. + +Mais on était arrivé à une crypte, à une sorte de petite salle, où l'on +avait retrouvé les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de +Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une +inscription métrique superbe, placée là par le pape Damase. Puis, dans +une salle voisine, aussi étroite, un caveau de famille décoré plus tard +de naïves peintures murales, on montrait la place où l'on avait +découvert le corps de sainte Cécile. Et l'explication continuait, le +religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation +irréfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptême, +l'eucharistie, la résurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejeté +par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Moïse faisant jaillir +l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers âges accomplissant +des miracles. + +--Vous voyez bien, répétait-il, tout est là, ça n'a pas été préparé, et +rien n'est plus authentique. + +Sur une question de Pierre, dont l'étonnement augmentait, il convint que +les Catacombes étaient primitivement de simples cimetières et qu'aucune +cérémonie religieuse n'y était célébrée. Plus tard seulement, au +quatrième siècle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes +pour le culte. De même, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant +les persécutions, aux époques où les chrétiens durent en dissimuler les +entrées. Jusque-là, elles étaient restées librement, légalement +ouvertes. Et telle était l'histoire vraie: des cimetières de quatre +siècles, devenus des lieux d'asile et ravagés durant les troubles, +honorés ensuite jusqu'au huitième siècle, dépouillés alors de leurs +saintes reliques, puis tombés dans l'oubli, bouchés par les terres, +enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que +les premiers travaux de recherches, au quinzième siècle, les remirent à +la lumière comme une extraordinaire trouvaille, un véritable problème +historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours. + +--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frère. Vous +voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touché. Il est +là depuis seize à dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien +comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est +une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette était absolument +complet, l'année dernière encore. Mais, vous le voyez, le crâne est +défoncé. C'est un Américain qui l'a cassé d'un coup de canne, pour bien +s'assurer que la tête n'était pas fausse. + +Ces dames s'étaient penchées, et leurs pâles visages, à la faible +lumière dansante, exprimèrent une pitié mêlée d'effroi. La fille +surtout, si frémissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux +noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba +dans l'ombre, les petites bougies se relevèrent, continuèrent, promenées +le long des galeries, dans les ténèbres lourdes. Durant une heure +encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grâce d'un +détail, aimant certains coins, fouetté de zèle, comme s'il eût travaillé +au salut des touristes. + +Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en +lui. Peu à peu, à mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur première +de trouver la réalité si différente de l'embellissement des conteurs et +des poètes, sa désillusion de tomber dans ces trous de taupe, si +pauvrement, si grossièrement creusés au fond de cette terre rougeâtre, +se changeaient en une émotion fraternelle, en un attendrissement qui lui +bouleversait le cœur. Et ce n'était pas la pensée des quinze cents +martyrs, dont les os sacrés avaient reposé là. Mais quelle humanité +douce, résignée et bercée d'espérance dans la mort! Pour les chrétiens, +ces basses galeries obscures n'étaient qu'un lieu temporaire de sommeil. +S'ils ne brûlaient pas les corps, comme les païens, s'ils les +enterraient, c'était qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance à la +résurrection de la chair; et cette idée heureuse de sommeil, de bon +repos après une vie juste, en attendant les récompenses célestes, +faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cité +souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait +en une immobilité ravie, tout y patientait jusqu'au lointain réveil. +Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne +portant pas même un nom, uniquement gravées des mots _in pace_, en paix! +Être en paix enfin, dormir en paix, espérer en paix le ciel futur, après +la tâche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus délicieuse, +qu'elle était goûtée dans une parfaite humilité. Sans doute, tout art +avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des +irrégularités d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus +graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle +voix de jeune humanité s'élevait de cette pauvreté et de cette +ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant +couché, endormi sous la terre, pendant que le soleil, là-haut, +continuait son œuvre. Une charité, une fraternité dans la mort: l'époux +et l'épouse souvent couchés ensemble, avec l'enfant à leurs pieds; le +flot débordant des inconnus qui noyait le personnage, l'évêque, le +martyr; la plus touchante des égalités, celle de la modestie au fond de +toute cette poussière, les cases pareilles, les plaques sans un +ornement, la même ingénuité et la même discrétion confondant les rangées +sans fin de têtes ensommeillées. C'était à peine si les inscriptions se +permettaient des louanges, et combien prudentes, combien délicates: les +hommes sont très dignes, très pieux, les femmes sont très douces, très +belles, très chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse +illimitée et si largement humaine, la mort de la primitive communauté +chrétienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rêvait plus +l'empire de ce monde. + +Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de +la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait évoqués aux deux bords de +la voie Appienne, qui étalaient au plein soleil l'orgueil dominateur de +tout un peuple. Ils éclataient d'une ostentation superbe, avec leurs +dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions +indiscrètes, leurs chefs-d'œuvre de sculpture, des frises, des +bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en +pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe à la ville +reine, éternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait +à la cité souterraine des chrétiens, cette cité de la mort cachée, très +douce, très belle, très chaste! Ce n'était plus que du sommeil, de la +nuit voulue et acceptée, toute une résignation sereine, à qui il ne +coûtait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les +béatitudes du ciel; et il n'était pas jusqu'au paganisme mourant, +perdant de sa beauté, cette maladresse de main des ouvriers ingénus, qui +n'ajoutât au charme de ces pauvres cimetières, creusés loin du soleil, +dans la nuit de la terre. Des millions d'êtres s'étaient couchés +humblement dans cette terre forée comme par des fourmis prudentes, y +avaient dormi leur sommeil durant des siècles, l'y dormiraient encore, +mystérieux, bercés de silence et d'obscurité, si les hommes n'étaient +venus déranger leur désir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement +eussent sonné la résurrection. La mort avait alors parlé de la vie, rien +ne s'était trouvé plus vivant, d'une vie plus intime et plus émue, que +ces villes enfouies des morts sans nom, ignorés et innombrables. Tout un +souffle immense en était sorti autrefois, le souffle d'une humanité +nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilité, avec le +mépris de la chair, avec la haine terrifiée de la nature, l'abandon des +jouissances terrestres, la passion de la mort qui délivre et ouvre le +paradis, un autre monde commençait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa +pourpre au soleil, si éclatant de souveraine domination, sembla un +moment disparaître, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de +ses ténèbres sépulcrales. + +Le Frère insista pour montrer à ces dames l'escalier de Dioclétien; et +il leur en contait la légende. + +--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des +chrétiens, qui se réfugièrent dans ces Catacombes; et, lorsque les +soldats s'entêtèrent à les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent +précipités... Les marches sont effondrées aujourd'hui encore. Venez +voir, c'est à deux pas. + +Mais ces dames étaient brisées, envahies à la longue d'un tel malaise +par ces ténèbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument +remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient à leur fin, et ce fut +pour tous un éblouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le +soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta +un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel était gravé le +poisson, le symbole de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes. + +L'après-midi du même jour, Pierre tint à visiter la basilique de +Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traversée en +voiture, que la place grandiose, avec son obélisque et ses deux +fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette +quadruple rangée de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de +majesté monumentale. Au fond, la basilique s'élève, rapetissée et +alourdie par sa façade, mais emplissant le ciel de son dôme souverain. + +Sous le soleil brûlant, des pentes s'étendaient, cailloutées, désertes, +des marches basses se succédaient, usées et blanchies; et Pierre, tout +au bout, entra. Il était trois heures, de larges rayons tombaient des +hautes fenêtres carrées, une cérémonie, des vêpres sans doute, +commençait dans la chapelle Clémentine, à gauche. Mais il n'entendit +rien, il ne fut que frappé par l'immensité du vaisseau. A pas lents, les +yeux en l'air, il en parcourut les dimensions démesurées. C'étaient, dès +l'entrée, les bénitiers géants, avec leurs Anges gras comme des Amours; +c'était la nef centrale, la colossale voûte en berceau, décorée de +caissons; c'étaient surtout, à la croisée, les quatre piliers cyclopéens +qui soutiennent le dôme; c'étaient encore les transepts et l'abside, +dont chacun est à lui seul vaste comme une de nos églises. Et la pompe +orgueilleuse, le faste éclatant, écrasant, le saisissait aussi: la +coupole, pareille à un astre, qui resplendissait des tons vifs et des +ors des mosaïques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a été pris au +Panthéon, et qui couronne le maître-autel érigé sur le tombeau même de +saint Pierre, où descend le double escalier de la Confession, +qu'éclairent les quatre-vingt-sept lampes, éternellement allumées; les +marbres, enfin, une profusion, une prodigalité de marbres +extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, étalés, +entassés. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie +luxueuse: le dallage splendide où tout l'édifice se reflète; le +revêtement des piliers ornés de médaillons représentant les papes, +alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus; +les murs surchargés d'attributs compliqués, parmi lesquels se répète +partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues +colossales, d'un goût baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de +la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux +plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas côtés, les transepts, +l'abside, étaient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la +richesse du marbre, sans qu'on pût trouver un coin, large comme la paume +de la main, qui n'eût pas l'ostentation insolente du marbre. Et la +basilique triomphait, indiscutée, reconnue et admirée pour être l'église +la plus grande et la plus opulente du monde, l'énormité dans la +magnificence. + +Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accablé, sans +rien distinguer encore. Il s'arrêta un instant devant le Saint Pierre de +bronze, à la pose raidie, hiératique, sur son socle de marbre. Quelques +fidèles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns +l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient, +appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna +ensuite dans le transept de gauche, où sont les confessionnaux. Des +prêtres y restent à demeure, prêts à confesser en toutes les langues. +D'autres attendent, armés d'une longue baguette; et ils frappent +légèrement le crâne des pêcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure à +ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais très peu de monde était là, les +prêtres occupaient leur attente, écrivaient, lisaient, comme chez eux, +dans les étroites caisses de bois. Et il se retrouva devant la +Confession, intéressé par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes +ainsi que des étoiles. Le maître-autel, où le pape seul peut officier, +semblait avoir une mélancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin +gigantesque et fleuri, dont la main-d'œuvre et la dorure ont coûté plus +d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la cérémonie qu'on +célébrait dans la chapelle Clémentine, et il s'étonna, car il +n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer. +Alors, à mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle léger, comme un +air de flûte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un +chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges, +tirés devant les fenêtres, tamisaient le soleil; et elle était ainsi +toute rougeoyante d'une clarté de fournaise, toute sonore d'une musique +grave. Mais combien perdue, combien réduite dans l'immensité du +vaisseau, pour qu'à soixante pas on ne distinguât même plus ni les voix +ni le grondement des orgues! + +En entrant, Pierre avait cru l'église complètement vide, immense et +morte. Puis, il s'était aperçu de la présence de quelques êtres, devinés +au loin. Des gens se trouvaient là, mais si espacés, si rares, que cela +était comme s'ils n'étaient pas. Des touristes s'égaraient, les jambes +lasses, leur Guide à la main. Au milieu de la grande nef, un peintre, +avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue. +Tout un séminaire français défila ensuite, conduit par un prélat qui +expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne +comptaient point, faisaient à peine l'effet, par la vaste étendue, de +quelques fourmis noires égarées, cherchant leur route avec effarement. +Et, dès lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala géante, +d'une véritable salle des pas perdus, dans un palais de réception +démesuré. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fenêtres +carrées, sans verrière, l'éclairaient d'une clarté aveuglante, la +traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise, +rien que le dallage superbe et nu, à l'infini, un dallage de musée, qui +miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de +recueillement, pas un coin d'ombre, de mystère, pour s'agenouiller et +prier. Partout la lumière vive, l'éblouissement d'une souveraineté et +d'une somptuosité de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opéra, si +déserte, allumée d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait +avec le frisson de nos cathédrales gothiques, où des foules obscures +sanglotent parmi la forêt des piliers! lui qui apportait le souvenir +endolori de l'architecture et de la statuaire émaciées du moyen âge, +tout âme, au milieu de cette majesté d'apparat, de cette pompe énorme et +vide, qui était tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme à +genoux, un être de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur, +s'abandonnant à l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il +n'y avait toujours là que le va-et-vient lassé des touristes, l'air +affairé des prélats menant les jeunes prêtres aux stations obligatoires; +tandis que les vêpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que +le bruit en parvînt aux oreilles des visiteurs, à peine une onde +confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, à travers les +voûtes. + +Pierre comprit que c'était là le splendide squelette d'un colosse +monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour +l'animer de son âme véritable, toutes les magnificences des pompes +religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidèles que le vaisseau +pouvait contenir, les grandes cérémonies pontificales, l'éclat des fêtes +de la Noël et de Pâques, les défilés, les cortèges, déroulant le luxe +sacré, dans un décor et une mise en scène de grand opéra. Et il évoqua +ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique débordant d'une +foule idolâtre, le cortège surhumain défilant au milieu des fronts +prosternés, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux +allant deux à deux comme des dieux de pléiade, vêtus du rochet de +dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires +tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, élevé +sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge +et d'or, habillé de velours blanc, avec la chape d'or, l'étole d'or, la +tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire étincelaient dans leurs +tuniques rouges brodées de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de +la tête du pontife unique et souverain, les grands éventails de plume, +qu'on balançait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et, +autour de la chaise de triomphe, quelle cour éblouissante et glorieuse! +toute la famille pontificale, le flot des prélats assistants, les +patriarches, les archevêques, les évêques, drapés et mitrés d'or! les +camériers secrets participants en soie violette, les camériers de cape +et d'épée participants, portant le costume de velours noir, avec la +fraise et la chaîne d'or! l'innombrable suite, ecclésiastique et laïque, +dont cent pages de la _Gerarchia_ n'épuisent pas l'énumération, les +protonotaires, les chapelains, les prélats de toutes les classes et de +tous les degrés, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le +bonnet à poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire, +les gardes suisses cuirassés d'argent, rayés de jaune, de noir et de +rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes, +leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brodée d'or, les +épaulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome était la +capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus à deux battants, on +les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois où le +pape descendait officier encore, se montrer comme l'élu suprême, Dieu +incarné sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invités, +il fallait pour entrer une carte. Ce n'était plus le peuple, les +cinquante mille, les soixante mille chrétiens accourant, s'entassant, au +hasard du flot; c'était un choix, des assistants amis, triés pour des +solennités particulières et fermées; et même, lorsqu'on arrivait à en +réunir des milliers, il n'y avait toujours là qu'un public restreint, +convié au spectacle d'un concert monstre. + +Et Pierre, de plus en plus, à mesure qu'il parcourait ce musée froid et +majestueux, parmi l'éclat dur des marbres, était pénétré de cette +sensation qu'il se trouvait là dans un temple païen, élevé au dieu de la +lumière et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique était +certainement pareil, avec les mêmes murs revêtus de marbres polychromes, +les mêmes colonnes précieuses, les mêmes voûtes aux caissons dorés. +Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les +autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vérité +indiscutable. C'était d'abord l'église chrétienne s'installant, en toute +audace et tranquillité, dans le temple païen, San Lorenzo in Miranda qui +se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il +gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de +marbre blanc; ou bien c'était l'église chrétienne qui repoussait du +tronc abattu, de l'édifice antique détruit, le Saint-Clément actuel par +exemple, sous lequel il y a des siècles de croyances contraires +stratifiés, un monument très ancien du temps de la république, un autre +du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra, +enfin une basilique de la primitive foi. C'était ensuite l'église +chrétienne, comme à Sainte-Agnès hors les Murs, se bâtissant exactement +sur le modèle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la +Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'était surtout l'église +chrétienne construite avec les matériaux volés aux temples en ruine: les +seize colonnes superbes de cette même Sainte-Agnès, de marbres +différents, prises évidemment à plusieurs dieux; les vingt et une +colonnes de Sainte-Marie du Transtévère, de tous les ordres, arrachées +d'un temple d'Isis et de Sérapis, dont les chapiteaux ont conservé les +figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure, +d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux +colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matière, de +dimension et de travail, et dont la légende veut que certaines aient été +dérobées à Jupiter lui-même, au temple de Jupiter Capitolin, qui +s'élevait à la même place, sur le sommet sacré. Aujourd'hui encore, les +temples de la riche époque impériale renaissaient dans les basiliques +somptueuses, à Saint-Jean de Latran et à Saint-Paul hors les Murs. La +basilique de Saint-Jean, la Mère et la Tête de toutes les églises, +développant ses cinq nefs, divisées par quatre rangées de colonnes, +alignant ses douze statues colossales des Apôtres, comme une double haie +de dieux menant au Maître des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les +frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une +Divinité païenne, dont le royaume opulent était de ce monde? Et, à +Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le +resplendissement neuf des marbres, pareils à des miroirs, ne +retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type, +la majestueuse colonnade sous le plafond plat, à caissons dorés, le +pavage de marbre, d'une beauté de matière et de travail incomparable, +les pilastres violets à base et à chapiteau blancs, l'entablement blanc +à frise violette, le mélange partout de ces deux couleurs d'une harmonie +divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des +grandes déesses, baignés d'aurore? Nulle part, pas plus qu'à +Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystère, ouvrant sur +l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand même le monstre, par son +droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, démesuré +témoignage de ce que peut la folie de l'énorme, quand l'orgueil humain +rêve de loger Dieu, à coups de millions dépensés, dans la demeure de +pierres, trop vaste et trop riche, où triomphe l'homme en son nom. + +C'était donc à ce colosse de gala qu'avait abouti, après des siècles, la +ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sève du sol de Rome, +qui, dans tous les temps, a repoussé en monuments déraisonnables. Il +semble que les maîtres absolus qui, successivement, y ont régné, aient +apporté avec eux cette passion de la construction cyclopéenne, l'aient +puisée dans la terre natale où ils ont grandi, car ils se la sont +transmise sans arrêt, de civilisation en civilisation. C'est une +végétation continue de la vanité humaine, le besoin d'inscrire son nom +sur un mur, de laisser de soi, après avoir été le maître de la terre, +une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un +jour, l'édifice éternel de bronze et de marbre qui en témoignera jusqu'à +la fin des âges. Au fond, il n'y a là que l'esprit de conquête, +l'ambition fière de la race, toujours en peine de la domination du +monde; et, lorsque tout a croulé, lorsqu'une société nouvelle renaît des +ruines, et qu'on peut la croire guérie de l'orgueil, retrempée dans +l'humilité, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses +veines, elle cède de nouveau à la folie insolente des ancêtres, livrée à +toute la violence de l'hérédité, dès qu'elle est grande et forte. Il +n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu bâtir, qui n'ait repris la +tradition des Césars, éternisant leur règne dans la pierre, se faisant +élever des temples à leur mort, pour passer au rang des dieux. Le même +souci d'immortalité terrestre éclate, c'est à qui léguera le monument le +plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si +aiguë que ceux, moins fortunés, qui, ne pouvant construire, ont dû se +contenter de réparer, se sont plu à transmettre aux générations la +mémoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de +marbre, gravées d'inscriptions pompeuses: de là la continuelle rencontre +de ces plaques, pas une muraille consolidée sans qu'un pape l'ait +timbrée de ses armes, pas une ruine rétablie, pas un palais remis en +état, pas une fontaine nettoyée, sans que le pape régnant signe l'œuvre +de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une +involontaire débauche, la floraison fatale de ce terreau fait de +décombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse +remontent de cette poussière de monuments. Et l'on se demande si Rome a +jamais été chrétienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a +presque tout de suite entaché la doctrine de Jésus, cette volonté de +domination, ce désir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du +catholicisme, au mépris des humbles et des purs, des fraternels et des +simples du christianisme primitif. + +Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la +vérité éclater et se résumer en lui, au moment où, pour la seconde fois, +il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des +papes. Ah! ces tombeaux! Là-bas, dans la Campagne rase, sous le plein +soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui était comme l'entrée +triomphale de Rome, conduisant l'étranger au Palatin auguste, ceint +d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des +puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans +pareille, qui éternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race +forte, dominatrice des peuples. Puis, près de là, sous la terre, en +pleine nuit discrète, au fond de misérables trous de taupe, se cachaient +les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art +ni richesse, dont l'humilité disait qu'un souffle de tendresse et de +résignation avait passé, qu'un homme était venu prêcher la fraternité et +l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les éternelles joies de +la vie future, confiant à la terre nouvelle le bon grain de son +Évangile, semant l'humanité rajeunie qui allait transformer le vieux +monde. Et voilà que de cette semence enfouie dans le sol durant des +siècles, voilà que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, où les +martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le réveil glorieux, +voilà que d'autres tombeaux encore avaient poussé, aussi géants, aussi +fastueux que les antiques tombeaux détruits des idolâtres, dressant +leurs marbres parmi les splendeurs païennes d'un temple, étalant le même +orgueil surhumain, la même passion affolée de domination universelle. A +la Renaissance, Rome redevient païenne, le vieux sang impérial remonte, +emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu à +subir. Ah! ces tombeaux des papes, à Saint-Pierre, dans leur insolente +glorification, dans leur énormité charnelle et luxueuse, défiant la +mort, mettant sur cette terre l'immortalité! Ce sont des papes de +bronze, démesurés, ce sont des figures allégoriques, des anges +équivoques, beaux comme des belles filles, des femmes désirables, avec +des hanches et des gorges de déesses. Paul III est assis sur un haut +piédestal, la Justice et la Prudence sont à demi couchées à ses pieds. +Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la +Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charité, +Grégoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII, +assisté de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charité et la +Vérité; et un squelette se lève, montrant le sablier vide. Clément XIII, +agenouillé également, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur +lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Génie de la +Mort, qui s'accoude à l'angle de droite, a sous lui deux lions énormes, +symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'éternité des figures, +les marbres blancs éclataient en belles chairs opulentes, les marbres de +couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en +pleine apothéose, sous la vive lumière dorée des nefs immenses. + +Et Pierre passait de l'un à l'autre, continuait de marcher au travers de +la basilique ensoleillée, superbe et déserte. Oui, ces tombeaux, d'une +impériale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'était +Rome sûrement, la terre de Rome, cette terre où l'orgueil et la +domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de +l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, allié aux +puissants et aux riches, machine géante de gouvernement, dressée pour la +conquête des peuples. Les papes s'étaient réveillés Césars. Et la +lointaine hérédité agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli, +coulant dans leurs veines, leur brûlant le crâne d'ambitions +surhumaines. Seul, Auguste avait réalisé l'empire du monde, à la fois +empereur et grand pontife, maître des corps et des âmes. De là, +l'éternel rêve des papes, désespérés de ne détenir que le spirituel, +s'obstinant à ne rien céder du temporel, dans l'espoir séculaire, jamais +abandonné, que le rêve, se réalisant encore, fera du Vatican un autre +Palatin, d'où ils régneront, en despotes absolus, sur les nations +conquises. + + + + +VI + + +Depuis quinze jours déjà, Pierre se trouvait à Rome, et l'affaire pour +laquelle il était venu, la défense de son livre, n'avançait point. Il en +était encore à son désir brûlant de voir le pape, sans prévoir quand ni +comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la +terreur que monsignor Nani lui avait inspirée d'une démarche imprudente. +Et, comprenant que son séjour pouvait s'éterniser, il s'était décidé à +faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin +à Sainte-Brigitte, place Farnèse, où il avait reçu un bienveillant +accueil de l'abbé Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta. + +Ce lundi-là, il résolut de descendre de bonne heure à la petite +réception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des +nouvelles et d'y hâter son affaire. Peut-être monsignor Nani serait-il +là, peut-être aurait-il la chance de tomber sur quelque prélat ou sur +quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tâché d'utiliser +don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains. +Comme repris de méfiance et de peur, après s'être montré un instant +serviable, le secrétaire du cardinal Boccanera l'évitait, se cachait, +l'air résolu à ne pas se mêler d'une aventure décidément louche et +dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'être pris +d'un accès atroce de fièvre, qui le forçait à garder la chambre. + +Et il n'y avait absolument, pour réconforter Pierre, que Victorine +Bosquet, l'ancienne bonne montée au rang de gouvernante, la Beauceronne +qui conservait son cœur de vieille France, après trente ans de vie dans +cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle +l'avait quitté la veille. Mais, ce jour-là, elle n'avait point sa +vivacité accorte, sa gaieté d'habitude; et, quand elle sut qu'il +descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tête. + +--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de +gros ennuis. Il paraît que son divorce va très mal. + +Toute Rome en causait, c'était une reprise extraordinaire de commérages +qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine +n'avait-elle pas à faire de la discrétion inutile, vis-à-vis d'un +compatriote. Donc, en réponse au mémoire de l'avocat consistorial +Morano, qui, s'appuyant sur des témoignages et sur des preuves écrites, +démontrait que le mariage n'avait pu être consommé, par suite de +l'impuissance du mari, monsignor Palma, théologien, choisi dans +l'affaire par la congrégation du Concile, comme défenseur du mariage, +venait à son tour de déposer un mémoire vraiment terrible. D'abord, il +mettait fortement en doute l'état de virginité de la demanderesse, +discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes, +exigeant l'examen à fond fait par deux médecins, formalité devant +laquelle avait reculé la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il +des cas physiologiques, parfaitement établis, où des filles avaient eu +commerce avec des hommes, sans paraître le moins du monde déflorées. Il +tirait grand parti du récit contenu dans le mémoire du comte Prada, qui, +très sincèrement, hésitait à dire si le mariage avait été consommé ou +non, tellement la comtesse s'était débattue; lui, sur le moment, avait +bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales; +mais, depuis, en y réfléchissant, il n'osait être affirmatif, il +admettait que, cédant à la violence de son désir, il avait pu +s'illusionner sur une possession incomplète. Et monsignor Palma +triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils +que comportait la délicate matière, en arrivait à retourner contre +l'épouse violentée la déposition de la femme de chambre, citée par elle, +qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et +madame, à la suite de cette première nuit, avaient toujours fait lit à +part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument décisif du mémoire était que, si +même la demanderesse faisait la preuve complète de sa virginité, il n'en +demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empêché la +consommation du mariage, la condition foncière de l'acte étant +l'obéissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrième mémoire, celui du +rapporteur, où ce dernier résumait et discutait les trois autres, la +congrégation avait voté, accordant l'annulation du mariage, mais à une +voix de majorité seulement, solution si précaire, que sans attendre, +selon son droit, monsignor Palma s'était empressé de demander un +supplément d'informations, ce qui remettait en question toute la +procédure et rendait un nouveau vote nécessaire. + +--Ah! ma pauvre contessina! s'écria Victorine, elle en mourra de +chagrin, car la chère fille brûle à petit feu, sous son air si calme... +Il paraît que ce monsignor Palma est le maître de la situation, qu'il +peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec ça, on a +déjà dépensé tant d'argent, et il va falloir en dépenser encore... +L'abbé Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu là une belle idée, +le jour où il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la +mémoire de ma bonne maîtresse, la comtesse Ernesta, qui était une +sainte, mais elle a sûrement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a +donnée au comte Prada. + +Elle s'interrompit. Puis, emportée par l'esprit de justice qui était en +elle: + +--Il a d'ailleurs raison de ne pas être content, le comte Prada. On se +moque par trop de lui... Et, vous savez, ça ne m'empêche pas de dire que +ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalités. Si ça +dépendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre, +puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils +se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans +curé, pour le plaisir d'être jeunes, d'être beaux et d'avoir du bonheur +ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare! + +Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit à rire de +son air de belle santé, avec le tranquille équilibre du menu peuple de +France qui ne croit plus guère qu'à la vie heureuse, menée honnêtement. + +Puis, d'une façon plus discrète, elle se désola d'un autre ennui qui +assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse +affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat +Morano, très mécontent du demi-échec de son mémoire devant la +congrégation, accusant le père Lorenza, le confesseur de la tante et de +la nièce, de les avoir poussées à un procès fâcheux, où il n'y aurait +que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais +Boccanera, c'était la rupture d'une vieille liaison de trente années, +une véritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui désapprouvaient +formellement Morano. Donna Serafina était d'autant plus ulcérée, qu'elle +le soupçonnait de soulever là une mauvaise querelle et de la quitter +pour une tout autre cause, un brusque désir inavouable, criminel chez un +homme de sa position et de sa piété, la passion qu'une petite bourgeoise +jeune, une intrigante, avait allumée en lui. + +Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune, +à grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mélancolie y +régnait, sous la clarté plus sourde des lampes voilées de dentelle. Il +n'y avait là, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canapé, +causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un +fauteuil, écoutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la +vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna +Serafina était seule, à sa place habituelle, au coin droit de la +cheminée, avec la secrète rage de voir devant elle le coin gauche vide, +ce coin que Morano avait occupé pendant les trente ans de sa fidélité. +Et Pierre remarqua le coup d'œil anxieux, puis désespéré, dont elle +avait accueilli son entrée, guettant la porte, attendant sans doute +encore le volage. Elle se tenait, du reste, très droite et très fière, +la taille fine, plus serrée que jamais dans son corset, avec sa face +dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils très noirs. + +Tout de suite Pierre, après lui avoir présenté ses hommages, laissa +percer sa préoccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de +voir monsignor Nani, ce soir-là. Et elle-même ne put s'empêcher de +répondre: + +--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a +besoin des gens qu'ils disparaissent. + +Elle gardait aussi une rancune au prélat de ce qu'il s'était employé au +divorce très mollement, après avoir beaucoup promis. Sans doute, comme +toujours, sous sa bienveillance extrême, pleine de caresses, il avait +quelque autre plan à lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la +colère lui avait arraché; et elle reprit: + +--Il va peut-être venir. Il est si bon, il nous aime tant! + +Malgré la vivacité de son sang, elle voulait être politique, pour +vaincre les chances mauvaises. Son frère, le cardinal, lui avait dit +combien l'irritait l'attitude de la congrégation du Concile, car il ne +doutait pas que le froid accueil, fait à la demande de sa nièce, ne vînt +en partie du désir que certains de ses collègues, les cardinaux, +avaient de lui être désagréables. Lui-même souhaitait le divorce, qui +seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'entêtait +à ne vouloir épouser que sa cousine. Et c'était un concours de +désastres, toute la famille atteinte, lui frappé dans son orgueil, sa +sœur partageant cette souffrance et blessée par contre-coup au cœur, +les deux amoureux désespérés de voir leur espérance reculée une fois +encore. + +Quand Pierre s'approcha du canapé, où causaient les jeunes gens, il +entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, à demi-voix. + +--Pourquoi vous désoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage +a été adoptée, à la majorité d'une voix. Le procès est repris, ce n'est +qu'un retard. + +Mais Benedetta hochait la tête. + +--Non, non! si monsignor Palma s'entête, jamais Sa Sainteté ne donnera +son approbation. C'est fini. + +--Ah! si l'on était riche, très riche! murmura Dario d'un air convaincu, +qui ne fit sourire personne. + +Puis, tout bas, à sa cousine: + +--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la +sorte. + +Et elle répondit de même, dans un souffle: + +--Descends demain soir, à cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici. + +La soirée s'éternisa ensuite. Pierre était infiniment touché de l'air +d'accablement où il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable +d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une délicatesse +d'enfance, étaient comme voilés de larmes contenues. Il s'était déjà +pris pour elle d'une véritable tendresse, à la voir toujours d'une +humeur égale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande +sagesse la passion de son âme de flamme. Elle tâchait pourtant de +sourire, en écoutant les jolies confidences de Celia, dont les amours +marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de +conversation générale, lorsque la vieille parente, haussant la voix, +parla de l'indigne attitude de la presse italienne, à l'égard du +Saint-Père. Jamais les rapports ne semblaient avoir été aussi mauvais +entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude, +annonça que le pape, à l'occasion des fêtes sacrilèges du 20 septembre, +célébrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de +protestation, à la face de tous les États chrétiens, complices du rapt +par leur indifférence. + +--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina +d'une voix amère, en faisant allusion au déplorable mariage de sa nièce. + +Elle paraissait hors d'elle, il était trop tard maintenant, et l'on +n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, à un bruit +inespéré de pas, ses yeux se rallumèrent, elle regarda ardemment la +porte, eut la dernière déception de voir entrer Narcisse Habert, qui +vint s'excuser près d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance, +le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si fermé, et il y +était bien accueilli, à cause de ses idées religieuses, que l'on disait +intransigeantes. Ce soir-là, d'ailleurs, il n'y accourait, malgré +l'heure avancée, que pour Pierre. Il le prit tout de suite à l'écart. + +--J'étais certain de vous trouver ici, j'ai dîné à l'ambassade avec mon +cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle à vous +annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, à son +appartement du Vatican. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Je crois bien qu'il tâchera de vous introduire auprès du Saint-Père... +Enfin, l'audience me paraît certaine. + +Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la +tristesse de ce salon, où, depuis près de deux heures, il se chagrinait +et tombait à la désespérance. Enfin, il aurait donc une solution! +Narcisse, après avoir serré la main de Dario, salua Benedetta et Celia, +puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, débarrassé de la vieille +parente, se décidait à parler. Mais il ne causait guère que de sa santé, +du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait +contées, sans jamais un mot sur les mille affaires compliquées et +terribles qu'il brassait à la Propagande. C'était, en dehors de son +cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de +médiocrité, où il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le +monde se leva, on prit congé. + +--N'oubliez pas, répéta Narcisse à Pierre, demain matin, à dix heures, +vous me trouverez à la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de +notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli. + +Le lendemain, dès neuf heures et demie, Pierre, venu à pied, était sur +la vaste place; et, avant de se diriger à droite, vers la porte de +bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrêta +quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins +monumental que cet entassement de constructions, grandies à l'ombre du +dôme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans régularité +quelconque. Les toitures se superposaient, les façades s'étendaient, +larges et plates, au hasard des ailes ajoutées et surélevées. Seuls, les +trois côtés de la cour Saint-Damase, symétriques, apparaissaient +au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges, +fermées aujourd'hui, qui les faisaient ressembler à trois corps de serre +immenses, étincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'était +là le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles, +celui qui contenait les plus admirables chefs-d'œuvre du génie humain! +Mais, dans sa désillusion, Pierre ne s'intéressa qu'à la haute façade de +droite, qui donne sur la place, et où il savait que s'ouvraient les +fenêtres de l'appartement particulier du pape, au second étage. Il +contempla longuement ces fenêtres, on lui avait dit que la cinquième, à +droite, était celle de la chambre à coucher, où l'on voyait toujours +brûler une lampe, très tard dans la nuit. + +Qu'y avait-il derrière cette porte de bronze, qu'il apercevait là, +devant lui, et qui était le seuil sacré, la communication entre tous les +royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste représentant +s'était emprisonné dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de +loin, avec ses panneaux de métal, garnis de gros clous à tête carrée, et +il se demandait ce qu'elle défendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle +murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde +allait-il trouver derrière, quel trésor de charité humaine conservé +jalousement dans l'ombre, quelle résurrection d'espoir pour les peuples +nouveaux, avides de fraternité et de justice? Il se plaisait à ce rêve, +le pasteur unique et sacré veillant au fond de ce palais clos, préparant +le règne définitif de Jésus, pendant que s'écroulaient les vieilles +civilisations pourries, et à la veille enfin de proclamer ce règne, en +faisant de nos démocraties la grande communauté chrétienne, que le +Sauveur avait promise. C'était l'avenir qui s'élaborait derrière la +porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait. + +Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de +monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner à pied, +à deux pas, le palais du Saint-Office, où il logeait comme assesseur. + +--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me +présenter à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que +je vais obtenir l'audience tant désirée. + +De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait. + +--Oui, oui, je sais. + +Il se reprit. + +--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez +prudent. + +Puis, craignant que son aveu n'eût fait comprendre au jeune prêtre qu'il +sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prélat le plus facile à +terrifier de toute la discrète famille pontificale, il conta qu'il +courait depuis le matin pour deux dames françaises, qui, elles aussi, se +mouraient du désir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas +réussir. + +--Je vous avouerai, monseigneur, déclara Pierre, que je commençais à me +décourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de réconfort, car mon +séjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'âme. + +Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la +foi. De telles journées, celle qu'il avait passée au Palatin et à la +voie Appienne, puis celle qu'il avait vécue aux Catacombes et à +Saint-Pierre, n'étaient bonnes qu'à le troubler, qu'à gâter son rêve +d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au +doute, envahi d'une lassitude commençante, ayant perdu de son +enthousiasme toujours prêt à la révolte. + +Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'écoutait, hochait la tête d'un +air d'approbation. Évidemment, c'était bien cela, les choses devaient se +passer ainsi. Il semblait l'avoir prévu et en être satisfait. + +--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous êtes +certain de voir Sa Sainteté. + +--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le très juste +et très clairvoyant Léon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon +livre, lui seul reconnaîtra sa pensée, que, très fidèlement, je crois +avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jésus, par la démocratie +et par la science, il sauvera le vieux monde! + +Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec +ses yeux aigus et ses lèvres minces, approuva de nouveau. + +--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez. + +Puis, comme tous deux, levant la tête, regardaient la façade du Vatican, +il poussa l'amabilité jusqu'à le détromper. Non, la fenêtre où l'on +voyait de la lumière chaque soir, n'était pas celle de la chambre à +coucher du pape. C'était celle d'un palier de l'escalier, que des becs +de gaz éclairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait à deux +fenêtres de là. Et ils retombèrent dans le silence, ils continuèrent à +regarder la façade, très graves l'un et l'autre. + +--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue, +n'est-ce pas? + +Dès que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le cœur +battant à grands coups, comme s'il fût entré dans le lieu sacré et +redoutable où s'élaborait le bonheur futur. Un poste veillait là, un +garde suisse marchait à pas lents, drapé en un manteau gris bleu, qui +laissait dépasser seulement la culotte bariolée de noir, de jaune et de +rouge; et il semblait que ce manteau discret fût jeté ainsi sur un +déguisement, pour en dissimuler l'étrangeté devenue gênante. Puis, tout +de suite, à droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit à la +cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre à la chapelle Sixtine, il +fallait suivre la longue galerie, entre une double rangée de colonnes, +et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde géant, où toutes +les dimensions s'exagéraient, d'une écrasante majesté, soufflait un peu, +en gravissant les larges marches. + +Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il éprouva d'abord une +surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, très +haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la +partie où se tiennent les invités, les jours de grande cérémonie, et le +chœur où s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chêne, tandis +que les prélats restent debout, derrière. Le trône pontifical, sur une +estrade basse, est à droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche, +dans la muraille, s'ouvre l'étroite loge, à balcon de marbre, réservée +aux chanteurs. Et il faut lever la tête, il faut que les regards montent +de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entière du +fond, aux peintures de la voûte, qui descendent jusqu'à la corniche, +entre les douze fenêtres claires, six de chaque côté, pour que, +brusquement, tout s'élargisse, tout s'écarte et s'envole, en plein +infini. + +Il n'y avait heureusement là que trois ou quatre touristes, peu +bruyants. Et Pierre aperçut tout de suite Narcisse Habert, sur un des +bancs des cardinaux; au-dessus de la marche où s'assoient les +caudataires. Le jeune homme, immobile, la tête un peu renversée, +semblait comme en extase. Mais ce n'était pas l'œuvre de Michel-Ange +qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche, +une des fresques antérieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prêtre, il se +contenta de murmurer, les regards noyés: + +--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli! + +Puis, il retomba dans son ravissement. + +Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein cœur, venait +d'être pris tout entier par le génie surhumain de Michel-Ange. Le reste +disparut, il n'y eut plus, là-haut, comme en un ciel illimité, que cette +extraordinaire création d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le +stupéfiait, c'était que le peintre avait accepté d'être l'unique artisan +de l'œuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre +corps d'état. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les +pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et +les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour +toute cette décoration d'une richesse inouïe qui encadrait les fresques. +Et il se l'imaginait, le jour où on lui avait livré la voûte nue, rien +que le plâtre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de +mètres carrés à couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne +voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa +besogne géante, jalousement, violemment, passant quatre années et demie +solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah! +cette œuvre énorme, faite pour emplir une vie, cette œuvre qu'il avait +dû commencer dans une tranquille confiance en sa volonté et en sa force, +tout un monde tiré de son cerveau et jeté là, d'une poussée continue de +la virilité créatrice, en plein épanouissement de la toute-puissance! + +Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa à l'examen +de cette humanité agrandie de visionnaire, débordant en des pages de +synthèse démesurée, de symbolisme cyclopéen. Et telles que des +floraisons naturelles, toutes les beautés resplendissaient, la grâce et +la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science +parfaite, les plus violents raccourcis osés dans la certitude de la +réussite, la perpétuelle victoire technique sur les difficultés que les +plans courbes présentaient. Et surtout une ingénuité de moyens +incroyable, la matière réduite presque à rien, quelques couleurs +employées largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'éclat. Et cela +suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient +sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un élan +si énergique, qu'une flamme semblait passer là-haut, donnant à ce peuple +une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'était la vie qui éclatait, qui +triomphait, une vie énorme et pullulante, un miracle de vie réalisé par +une main unique, qui apportait le don suprême, la simplicité dans la +force. + +Qu'on ait vu là une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la +destinée, la création du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le +châtiment, puis la rédemption, et enfin la justice de Dieu au dernier +jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrêter, dès cette première +rencontre, dans la stupeur émerveillée où une telle œuvre le jetait. +Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beauté, de sa puissance et +de sa grâce! Ah! ce Jéhova, ce royal vieillard, terrible et paternel, +emporté dans l'ouragan de sa création, les bras élargis, enfantant les +mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et +que Jéhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace +sacré entre ce doigt du créateur et celui de la créature, petit espace +où tient l'infini de l'invisible et du mystère! et cette Ève puissante +et adorable, cette Ève aux flancs solides, capables de porter la future +humanité, d'une grâce fière et tendre de femme qui voudra être aimée +jusqu'à la perdition, toute la femme avec sa séduction, sa fécondité, +son empire! Puis, c'étaient même les figures décoratives, assises sur +les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui célébraient le +triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'être nus, d'une +splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensité de vie +telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse, +en des attitudes de héros. Et, entre les fenêtres, trônaient les géants, +les Prophètes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux, +démesurés dans la force de la musculature et dans la grandeur de +l'expression intellectuelle: Jérémie, le coude appuyé sur le genou, la +mâchoire dans la main, réfléchissant, au fond même de la vision et du +rêve; la Sibylle d'Érythrée, au profil si pur, si jeune en son opulence, +un doigt sur le livre ouvert du destin; Isaïe, à l'épaisse bouche de +vérité, toute gonflée sous le charbon ardent, hautain, la face tournée à +demi et une main levée, en un geste de commandement; la Sibylle de +Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, restée d'une solidité de +roc, avec son masque ridé, son nez de proie, son menton carré qui avance +et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lancé là en un raccourci +extraordinaire, le torse tordu, les bras repliés, la tête renversée, la +bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de +la même famille ample et majestueuse, régnant avec la souveraineté de +l'éternelle santé et de l'éternelle intelligence, réalisant le rêve +d'une humanité indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs, +dans les cintres des fenêtres, dans les lunettes, des figures de beauté, +de puissance et de grâce, naissaient encore, se pressaient, abondaient, +les ancêtres du Christ, les mères songeuses aux beaux enfants nus, les +hommes aux regards lointains, fixés sur l'avenir, la race punie, lasse, +désireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre +angles, s'évoquaient, vivantes, des scènes bibliques, les victoires +d'Israël sur l'esprit du mal. Et c'était enfin la colossale fresque du +fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si +innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une +foule éperdue, emportée dans un brûlant souffle de vie, depuis les morts +que réveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la +trompette, depuis les réprouvés que les démons jettent à l'enfer, en +grappes d'épouvante, jusqu'au Jésus justicier, entouré des apôtres et +des saints, jusqu'aux élus radieux qui montent, soutenus par des anges, +pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargés des instruments +de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de +cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la +maturité de l'âge, le plafond garde son envolée, sa supériorité +certaine, car c'était là que l'artiste avait donné son effort vierge, +toute sa jeunesse, toute la flambée première de son génie. + +Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange était le monstre, +dominant tout, écrasant tout. Et il n'y avait qu'à voir, sous +l'immensité de son œuvre, les œuvres du Pérugin, du Pinturicchio, de +Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antérieures, +admirables, qui se déroulaient en dessous de la corniche, autour de la +chapelle. + +Narcisse n'avait pas levé les yeux vers la splendeur foudroyante du +plafond. Abîmé d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a +là trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure. + +--Ah! Botticelli, Botticelli! l'élégance et la grâce de la passion qui +souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupté! toute +notre âme moderne devinée et traduite, avec le charme le plus troublant +qui soit jamais sorti d'une création d'artiste! + +Stupéfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda à demander: + +--Vous venez ici pour voir Botticelli? + +--Mais certainement, répondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne +viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde +absolument que lui... Tenez! étudiez donc cette page: Moïse et les +filles de Jéthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mélancolie +humaines ont produit de plus pénétrant? + +Et il continua, avec un petit tremblement dévot de la voix, de l'air du +prêtre qui pénètre dans le frisson délicieux et inquiétant du +sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa +face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les +draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, où tout son +corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si réels, et +beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe équivoque, dans lequel se +mêle la solidité savante des muscles à la délicatesse infinie des +contours, tous soulevés par une flamme de désir dont on emporte la +brûlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes +comme des fruits, ironiques ou douloureuses, énigmatiques en leurs plis +sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des puretés ou des +abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion, +de pâmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde, +parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus +insondables, ouverts sur le néant humain! les mains de Botticelli, si +travaillées, si soignées, ayant comme une vie intense, jouant à l'air +libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un +souci tel de la grâce, qu'elles en sont parfois maniérées, mais chacune +avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la +souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'efféminé ni de menteur, +partout une sorte de fierté virile, un mouvement passionné et superbe +soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vérité, l'étude +directe, la conscience, tout un véritable réalisme que corrige et relève +l'étrangeté géniale du sentiment et du caractère, donnant à la laideur +même la transfiguration inoubliable du charme! + +L'étonnement de Pierre grandissait, et il écoutait Narcisse, dont il +remarquait pour la première fois la distinction un peu étudiée, les +cheveux bouclés, taillés à la florentine, les yeux bleus, presque +mauves, qui pâlissaient encore dans l'enthousiasme. + +--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux +artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange... + +D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit. + +--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-là! Il a tout gâché, il a tout +perdu. Un homme qui s'attelait comme un bœuf à la besogne, qui abattait +l'ouvrage ainsi qu'un manœuvre, à tant de mètres par jour! Et un homme +sans mystère, sans inconnu, qui voyait gros à dégoûter de la beauté, des +corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles à des +bouchères géantes, des masses de chair stupides, sans au-delà d'âmes +divines ou infernales!... Un maçon, et si vous voulez, oui! un maçon +colossal, mais pas davantage! + +Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqué, +gâté par la recherche de l'original et du rare, éclatait la haine +fatale de la santé, de la force, de la puissance. C'était l'ennemi, ce +Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laissé la création +la plus prodigieuse dont un artiste eût jamais accouché. Le crime était +là, créer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites +créations des autres, même les plus délicieuses, fussent noyées, +disparussent dans ce flot débordant d'êtres, jetés vivants sous le +soleil. + +--Ma foi, déclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis. +Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalité +n'est vraiment qu'aux créatures. Le cas de Michel-Ange me paraît +décisif, car il n'est le maître surhumain, le monstre qui écrase les +autres, que grâce à cet extraordinaire enfantement de chair vivante et +magnifique, dont votre délicatesse se blesse: Allez, que les curieux, +les jolis esprits, les intellectuels pénétrants raffinent sur +l'équivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragoût de l'art dans le +choix du trait précieux et dans la demi-obscurité du symbole, +Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Maître de la +clarté, de la simplicité et de la santé, éternel comme la vie elle-même! + +Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de dédain indulgent et +courtois. Tout le monde n'allait pas à la chapelle Sixtine s'asseoir +pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tête, pour +voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant: + +--Voilà qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prévenir ici, +dès qu'il pourrait nous recevoir, et je suis étonné de n'avoir encore vu +personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphaël, en +attendant? + +Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, très lucide et très +juste pour les œuvres, retrouvant toute son intelligence aisée, dès +qu'il n'était plus soulevé par sa haine des besognes colossales et du +génial décor. + +Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui +fallut échapper à l'étreinte du monstre, oublier ce qu'il venait de +voir, s'habituer à ce qu'il voyait là, pour en goûter toute la beauté +pure. C'était comme un vin trop rude qui l'avait d'abord étourdi et qui +l'empêchait de goûter ensuite cet autre vin plus léger, d'un bouquet +délicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le +charme opère avec une puissance lente et irrésistible. C'est Racine à +côté de Corneille, Lamartine à côté d'Hugo, l'éternelle paire, le couple +de la femelle et du mâle, dans les siècles de gloire. Avec Raphaël, +triomphent la noblesse, la grâce, la ligne exquise et correcte, d'une +harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matériel +superbement jeté par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une +pénétration profonde, apportée dans la peinture. L'homme y est plus +épuré, plus idéalisé, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y +a là un sentimental, un féminin dont on sent le frisson de tendresse, +cela est aussi d'une solidité de métier admirable, très grand et très +fort. Pierre peu à peu s'abandonnait à cette maîtrise souveraine, +conquis par cette élégance virile de beau jeune homme, touché jusqu'au +fond du cœur par cette vision de la suprême beauté dans la suprême +perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'École d'Athènes, +antérieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les +chefs-d'œuvre de Raphaël, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et +plus encore dans l'Héliodore chassé du Temple et dans l'Attila arrêté +aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grâce, +impressionné par l'écrasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement, +lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrèrent! Le +monstre avait procréé en bas, et le plus grand parmi les humains y +laissa de son âme, sans jamais plus se débarrasser de l'influence subie. + +Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, à cette galerie vitrée, si +claire et d'une décoration si délicieuse. Mais Raphaël était mort, il +n'y avait là, sur les cartons qu'il avait laissés, qu'un travail +d'élèves. C'était une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux +compris que le génie est tout, que lorsqu'il disparaît, l'école sombre. +L'homme de génie résume l'époque, donne, à une heure de la civilisation, +toute la sève du sol social, qui reste ensuite épuisé, parfois pour des +siècles. Et il s'intéressa davantage à l'admirable vue qu'on a des +loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre côté de +la cour Saint-Damase, l'étage habité par le pape. En bas, la cour avec +son portique, sa fontaine, son pavé blanc, était claire et nue, sous le +brûlant soleil. Cela n'avait décidément rien de l'ombre, du mystère +étouffé et religieux, que les alentours des vieilles cathédrales du Nord +lui avaient fait rêver. A droite et à gauche du perron qui menait chez +le pape et chez le cardinal secrétaire, cinq voitures se trouvaient +rangées, les cochers raides sur leurs sièges, les chevaux immobiles dans +la lumière vive; et pas une âme ne peuplait le désert de la vaste cour +carrée, aux trois étages de loges vitrées comme des serres immenses; et +l'éclat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudité +du pavé et des façades, dans une sorte de majesté grave de temple païen, +consacré au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce +fut le prodigieux panorama de Rome qui se déroule, sous ces fenêtres du +Vatican. Il n'avait point songé que cela dût être, il venait d'être tout +d'un coup saisi par cette pensée que le pape, de ses fenêtres, voyait +ainsi Rome entière, étalée devant lui, ramassée, comme s'il n'avait eu +qu'à étendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les +yeux et le cœur de ce spectacle inouï, car il voulait l'emporter, le +garder, tout frémissant des rêveries sans fin qu'il évoquait. + +Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tête; et il +aperçut un domestique en livrée noire, qui, après s'être acquitté d'un +message près de Narcisse, le saluait profondément. + +Le jeune homme se rapprocha du prêtre, l'air très contrarié. + +--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra +nous recevoir ce matin. Il est pris, paraît-il, par un service +inattendu. + +Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait guère à cette excuse et +qu'il commençait à soupçonner son parent de trembler de se compromettre, +averti, terrifié sans doute par quelque bonne âme. Cela l'indignait +d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta: + +--Écoutez, il y a peut-être un moyen de forcer les portes... Si vous +pouvez disposer de votre après-midi, nous allons déjeuner ensemble, puis +nous reviendrons visiter le Musée des Antiques; et je finirai bien par +rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de +rencontrer le pape lui-même, s'il descend aux jardins. + +Pierre, d'abord, à l'annonce de l'audience encore reculée, avait éprouvé +le plus vif désappointement. Aussi, libre de sa journée entière, +accepta-t-il très volontiers l'offre. + +--Vous êtes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille +fois. + +Ils déjeunèrent en face de Saint-Pierre même, dans un petit restaurant +du Borgo, dont les pèlerins faisaient l'ordinaire clientèle. On y +mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour +de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place +Sainte-Marthe, pour gagner, derrière, l'entrée du Musée. C'était un +quartier clair, désert et brûlant, où le jeune prêtre retrouva, +décuplée, la sensation de majesté nue et fauve, comme cuite au soleil, +qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand +il contourna l'abside géante du colosse, il en comprit davantage +l'énormité, toute une floraison d'architectures mises en tas, que +bordent les espaces vides du pavé, où verdit une herbe fine. Il n'y +avait là, dans cette immensité muette, que deux enfants, qui jouaient à +l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue +italienne et gardée par des soldats du roi, se trouve à gauche du +passage conduisant au Musée; tandis qu'en face, à droite, s'ouvre une +porte d'honneur du Vatican, où veille un poste de la garde suisse; et +c'est par cette porte que passent les voitures à deux chevaux, qui, +selon l'étiquette, amènent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du +cardinal secrétaire et de Sa Sainteté. + +Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais +et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivèrent enfin au Musée des +Antiques. Ah! ce Musée immense, composé de salles sans fin, ce Musée qui +en contient trois, le très ancien Musée Pio-Clementino, le Musée +Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouvé dans la terre, +exhumé, glorifié sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le +jeune prêtre le parcourut, passa d'une salle à une autre, dans +l'éblouissement des chefs-d'œuvre, dans l'étourdissement de tant de +génie et de tant de beauté. Ce n'étaient pas seulement les morceaux +célèbres qui l'étonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du +Belvédère, ni le Méléagre, ni même le torse d'Hercule. Il était pris +plus encore par l'ensemble, par la quantité innombrable des Vénus, des +Bacchus, des empereurs et des impératrices déifiés, par toute cette +poussée superbe de belles chairs, de chairs augustes, célébrant +l'immortalité de la vie. Trois jours auparavant, il avait visité le +Musée du Capitole, où il avait admiré la Vénus, le Gaulois mourant, les +merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des +bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration décuplée jusqu'à la +stupeur, par la richesse inépuisable des salles. Et, plus curieux +peut-être de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes, +où ressuscite si réelle la Rome historique, qui fut incapable +certainement de l'idéale beauté de la Grèce, mais qui enfanta de la vie. +Ils sont tous là, les empereurs, les philosophes, les savants, les +poètes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensité, tels qu'ils +étaient, étudiés et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs +déformations, leurs tares, les moindres particularités de leurs traits; +et, de ce souci extrême de vérité, jaillit le caractère, une évocation +d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les +hommes eux-mêmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire +fausse dont l'enseignement suffit à faire exécrer l'antiquité par les +générations d'élèves. Dès lors, comme on comprend, comme on sympathise! +Et c'était ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues +tronquées, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre même, bras divin +de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, évoquaient le resplendissement +d'une civilisation de lumière, de grandeur et de force. + +Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candélabres, longue de cent +mètres, et où se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture. + +--Écoutez, mon cher abbé, il n'est guère que quatre heures, et nous +allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le +Saint-Père y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une +vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-être, qui +sait?... En tout cas, ça vous reposera, vous devez avoir les jambes +rompues. + +Il était connu de tous les gardiens, sa parenté avec monsignor Gamba del +Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, où il aimait venir +passer ainsi des journées entières. Deux chaises étaient là, ils +s'installèrent, et il se remit à parler d'art, immédiatement. + +Cette Rome, quelle étonnante destinée, quelle royauté souveraine et +d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre où le monde +entier converge et aboutit, mais où rien ne pousse du sol même, frappé +de stérilité dès le début. Il faut y acclimater les arts, y transplanter +le génie des peuples voisins, qui, dès lors, y fleurit magnifiquement. +Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la +Grèce que lui vient la beauté de ses monuments et de ses sculptures. +Plus tard, quand le christianisme naît, il reste chez elle tout imprégné +du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit +l'art gothique, l'art chrétien par excellence. Plus tard encore, à la +Renaissance, c'est bien à Rome que resplendit le siècle de Jules II et +de Léon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui +préparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envolée. +Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royauté du +monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le +réveil extraordinaire de l'antiquité, c'est Apollon et c'est Vénus +ressuscités, adorés par les papes eux-mêmes, qui, dès Nicolas V, rêvent +d'égaler la Rome papale à la Rome impériale. Après les précurseurs, si +sincères, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Pérugin, Botticelli +et tant d'autres, apparaissent les deux souverainetés, Michel-Ange et +Raphaël, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut +attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, à tout ce que la +science de la peinture a pu conquérir, en l'absence du génie, la couleur +et le modelé puissants. Ensuite, la déchéance continue jusqu'au Bernin, +qui est le transformateur, le véritable créateur de la Rome des papes +actuels, le jeune prodige enfantant dès sa dix-huitième année toute une +lignée de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont +l'effrayante activité a terminé la façade de Saint-Pierre, bâti la +colonnade, décoré l'intérieur de la basilique, élevé des fontaines, des +églises, des palais sans nombre. Et c'était la fin de tout, car, +depuis, Rome est sortie peu à peu de la vie, s'est éliminée davantage +chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vécu des +autres cités, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en +faire encore de la gloire. + +--Le Bernin, ah! le délicieux Bernin, continua à demi-voix Narcisse, de +son air pâmé. Il est puissant et exquis, une verve toujours prête, une +ingéniosité sans cesse en éveil, une fécondité pleine de grâce et de +magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre, +sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a été le +Michel-Ange et le Raphaël de l'architecture, et n'en parlons plus!... +Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prétendu mauvais goût est fait +de plus de délicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis +de génie dans la perfection et l'énormité! L'âme du Bernin, variée et +profonde, où tout notre âge devrait se retrouver, d'un maniérisme si +triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dégagée des +bassesses de la réalité!... Allez donc voir, à la Villa Borghèse, le +groupe d'Apollon et Daphné, qu'il fit à dix-huit ans, et surtout allez +voir sa Sainte Thérèse en extase, à Sainte-Marie de la Victoire. Ah! +cette Sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance +divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi +poussée jusqu'au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de +plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai passé devant elle des heures et +des heures, sans jamais épuiser l'infini précieux et dévorant du +symbole. + +Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'étonnait plus de sa haine sourde, +inconsciente, contre la santé, la simplicité et la force, l'écoutait à +peine, était lui-même tout à l'idée dont il se sentait de plus en plus +envahi: la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant +d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hiérarchisé et +dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle même jamais été +chrétienne, en dehors de l'âge primitif des Catacombes? C'était, en lui, +un prolongement, une affirmation de plus en plus évidente des pensées +qu'il avait eues au Palatin, à la voie Appienne, puis à Saint-Pierre. +Et, le matin même, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la +Signature, au milieu de l'étourdissement où le jetait l'admiration, il +avait bien compris la preuve nouvelle que le génie apportait. Sans +doute, chez Michel-Ange et chez Raphaël, le paganisme ne reparaissait +que transformé par l'esprit chrétien. Mais est-ce qu'il n'était pas à la +base même? est-ce que les nudités géantes de l'un ne venaient pas du +terrible ciel de Jéhova, vu à travers l'Olympe? est-ce que les idéales +figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge, +les chairs divines et désirables de Vénus? Maintenant, Pierre en avait +la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gêne, car ces +beaux corps prodigués, ces nudités glorifiant l'ardente passion de la +vie, allaient contre le rêve qu'il avait fait dans son livre, le +christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour à la +simplicité, à la pureté des premiers temps. + +Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pût +savoir par quelle transition, s'était mis à le renseigner sur +l'existence quotidienne de Léon XIII. + +--Oh! mon cher abbé, à quatre-vingt-quatre ans, une activité de jeune +homme, une vie de volonté et de travail, comme ni vous ni moi ne +voudrions la vivre!... Dès six heures, il est debout, dit sa messe dans +sa chapelle particulière, déjeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures +à midi, c'est un défilé ininterrompu de cardinaux, de prélats, toutes +les affaires des congrégations qui lui passent sous les yeux, et je vous +réponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliquées. A +midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives. +A deux heures, il dîne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagnée, ou +la promenade dans les jardins, jusqu'à six heures. Les audiences +particulières, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux. +Il soupe à neuf heures, et il mange à peine, vit de rien, toujours seul +à sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'étiquette qui l'oblige à +cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un +convive, éternellement à l'écart dans sa grandeur!... Et, à dix heures, +après avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa +chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de fréquentes +insomnies, se relève, appelle un secrétaire, pour lui dicter des notes, +des lettres. Lorsqu'une affaire intéressante l'occupe, il s'y donne tout +entier, y songe sans cesse. C'est là sa vie, sa santé même: une +intelligence continuellement en éveil, en travail, une force et une +autorité qui ont le besoin de se dépenser... Vous n'ignorez pas, +d'ailleurs, qu'il a longtemps cultivé avec tendresse la poésie latine. +On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de +lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il +subventionnait, et même, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses +idées les plus chères étaient en jeu. + +Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des +Candélabres, déserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles, +d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tête, pour voir si +le petit cortège du pape n'allait pas déboucher de la galerie des +Tapisseries, puis défiler devant eux, en se rendant aux jardins. + +--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez +étroite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel +voyage! près de deux kilomètres, au travers des loges, des chambres de +Raphaël, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les +escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le +dépose, en bas, dans une allée où une calèche à deux chevaux l'attend... +Le temps est très beau, ce soir. Il va sûrement venir. Ayons quelque +patience. + +Et, pendant que Narcisse donnait ces détails, Pierre, également dans +l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire. +C'étaient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux +qui avaient ressuscité passionnément l'antiquité, rêvant de draper le +Saint-Siège dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vénitien +magnifique, qui avait bâti le palais de Venise, Sixte IV, à qui l'on +doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Léon X, qui firent de Rome une +ville de pompe théâtrale, de fêtes prodigieuses, des tournois, des +ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papauté venait +de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussière des ruines; et, +comme grisée par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle créait +les musées, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au +culte de l'admiration universelle. Jamais l'Église n'avait traversé un +tel péril de mort, car, si le Christ continuait d'être honoré à +Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les déesses de marbre, +aux belles chairs triomphantes, trônaient dans les salles du Vatican. +Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant +l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa +bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or était traîné par six +chevaux, entouré par la garde suisse, suivi par un peloton de +gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse, +poursuivait sa promenade à pied; et, alors, un garde à cheval galopait +en avant, avertissait, faisait tout arrêter. Aussitôt, les voitures se +rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pavé, +tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tête +dévotement, à l'approche du Saint-Père, qui, d'un pas ralenti, allait +ainsi avec sa cour jusqu'à la place du Peuple, souriant et bénissant. +Et, maintenant, venait Léon XIII, prisonnier volontaire, enfermé dans +le Vatican depuis dix-huit années, ayant pris une majesté plus haute, +une sorte de mystère sacré et redoutable, derrière les épaisses +murailles silencieuses, au fond de cet inconnu où s'écoulait la vie +discrète de chacune de ses journées. + +Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape caché +au commun des hommes, tel qu'une de ces divinités terribles dont les +prêtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonné dans ce +Vatican somptueux que ses ancêtres de la Renaissance avaient bâti et +orné pour des fêtes géantes; et il vit là, loin des foules, en prison, +avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphaël, +avec les dieux et les déesses de marbre, l'Olympe éclatant, célébrant +autour de lui la religion de la lumière et de la vie. Toute la papauté +baigne là, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce +vieillard frêle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Musée des +Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, à gauche, les statues le +regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est +Apollon, et c'est Vénus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu +dont le rire sonne les joies de la terre. Des Néréides se baignent dans +le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes, +sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de +belles filles pâmées. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymède caresse +l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard +va toujours, balancé sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair, +cette nudité étalée, glorifiée, qui clame la toute-puissance de la +nature, l'éternelle matière. Depuis qu'ils l'ont retrouvée, exhumée, +honorée, elle règne là de nouveau, impérissable; et, vainement, ils ont +mis des feuilles de vigne aux statues, de même qu'ils ont vêtu les +grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie déborde, la +semence circule à torrents dans les veines du monde. Près de là, dans la +Bibliothèque Vaticane, d'une incomparable richesse, où dort toute la +science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion +qui emporterait le Vatican et même Saint-Pierre, si, un jour, les livres +se réveillaient à leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beauté +des Vénus et la virilité des Apollons. Mais le blanc vieillard, si +diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les têtes colossales +de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinoüs aux hanches +équivoques, continuent à le regarder passer. + +Impatient, Narcisse se décida à questionner un gardien, qui lui assura +que Sa Sainteté était descendue déjà. Le plus souvent, en effet, pour +raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui débouchait +devant la Monnaie. + +--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il à Pierre. Je vais tâcher +de vous faire visiter les jardins. + +En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large allée, +il se remit à causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical, +qu'il connaissait particulièrement. Tout de suite, celui-ci le laissa +passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor +Gamba del Zoppo, ce jour-là, accompagnait Sa Sainteté. + +--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvèrent tous les deux +seuls dans l'allée, je ne désespère pas encore d'une heureuse +rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican. + +Ils sont très vastes, le pape peut y faire quatre kilomètres, par les +allées du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces +jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de +Léon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons +voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur +allait jusqu'au Château Saint-Ange; et c'était là ce qu'on nommait la +cité Léonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y +descendre, si ce n'est du dôme de Saint-Pierre, dont l'énormité seule y +jette son ombre, par les brûlants jours d'été. Ils sont, d'ailleurs, +tout un monde, un ensemble varié et complet, que chaque pape s'est plu à +embellir: un grand parterre aux gazons géométriques, planté de deux +beaux palmiers, orné de citronniers et d'orangers en pots; un jardin +plus libre, plus ombreux, où, parmi des charmilles profondes, se +trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de +Pie IV; les bois ensuite, aux chênes verts superbes, des futaies de +platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges allées, d'une +douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant à +gauche, après d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant +de vigne très soigné. + +Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait à Pierre des +détails sur la vie du Saint-Père, dans ces jardins. Lorsque le temps le +permet, il s'y promène tous les deux jours. Jadis, dès le mois de mai, +les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus +sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs à Castel-Gandolfo, au +bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Père n'a plus, pour +résidence d'été, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Léon IV, à peu +près intacte. Il y vient vivre les journées les plus chaudes. Il a même +fait construire, à côté, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite, +de façon à s'y installer à demeure. Et Narcisse, en familier, entra +librement, put obtenir que Pierre jetât un coup d'œil dans l'unique +pièce, occupée par Sa Sainteté, une vaste pièce ronde, au plafond +demi-sphérique, où le ciel est peint avec les figures symboliques des +constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux étoiles, qu'un +système d'éclairage fait étinceler la nuit. Les murs sont d'une telle +épaisseur, qu'en murant une des fenêtres, on a pu ménager dans +l'embrasure une sorte de chambre, où se trouve un lit de repos. Du +reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une +plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil, +entièrement doré, un des cadeaux du jubilé épiscopal. Et l'on rêve aux +journées de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de +donjon, fraîche comme un sépulcre, lorsque les lourds soleils de juillet +et d'août brûlent au loin Rome anéantie. + +Puis, c'étaient des détails encore. Un observatoire astronomique a été +installé dans une autre tour, qu'on aperçoit, parmi les verdures, +surmontée d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres, +un chalet suisse, où Léon XIII aime à se reposer. Il va parfois à pied +jusqu'au potager, il s'intéresse surtout à la vigne, qu'il visite, pour +voir si le raisin mûrit, si la récolte sera belle. Mais ce qui étonna le +plus le jeune prêtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Père était un +déterminé chasseur, lorsque l'âge ne l'avait point encore affaibli. Il +chassait au «roccolo», passionnément. A la lisière d'un taillis, des +filets à larges mailles sont tendus, le long d'une allée, qu'ils bordent +ainsi et ferment des deux côtés. Au milieu, sur le sol, on pose les +cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas à attirer les oiseaux du +voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des +becfigues de toute espèce. Et, quand une bande était là, nombreuse, Léon +XIII, assis à l'écart, guettant, tapait dans ses mains, effarait +brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes +dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu'à les +ramasser, puis à les étouffer, d'un léger coup de pouce. Les becfigues +rôtis sont un délicieux régal. + +Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba +sur une Grotte de Lourdes, imitée en petit, reproduite à l'aide de +rochers et de blocs de ciment. Et son émotion fut telle, qu'il ne put la +cacher à son compagnon. + +--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le +Saint-Père plus intellectuel, dégagé de ces superstitions basses. + +--Oh! répondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui +avait une particulière reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes. En tout +cas, ce doit être un cadeau, et Léon XIII la fait entretenir, +simplement. + +Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant +cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par +zèle dévot, avaient laissé leurs cartes de visite, piquées dans les +gerçures du ciment. Et ce fut pour lui une très grande tristesse, il se +remit à suivre son compagnon, la tête basse, perdu dans une rêverie +désolée sur l'imbécile misère du monde. Puis, à la sortie du bois, de +nouveau en face du parterre, il leva les yeux. + +Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour était exquise pourtant, et quel +charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des +jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus même que +parmi les vignes fécondes, il sentait là toute la force de la puissante +nature, au milieu de ce parterre nu, désert, noble et brûlant. C'étaient +à peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symétrie les +compartiments géométriques que les allées découpaient, quelques arbustes +bas, des roseaux nains, des aloès, de rares touffes de fleurs à demi +séchées; et, dans le goût baroque d'autrefois, des buissons verts +dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence, +on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une +pluie de gouttes qui retombaient perpétuellement d'une vasque. Rome +entière avec son ciel ardent, sa grâce souveraine, sa volupté +conquérante, semblait animer de son âme cette décoration carrée, vaste +mosaïque de verdure, dont le demi-abandon, le délabrement roussi +prenaient une mélancolique fierté, dans le frisson très ancien d'une +passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des +statues antiques, d'une nudité blanche sous le soleil couchant, +bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins, +plus forte aussi que l'odeur des oranges mûrissantes, une odeur +s'élevait, celle des grands buis amers, si chargée de vie âpre, qu'elle +troublait au passage, comme l'odeur même de la virilité de ce vieux sol, +saturé de poussières humaines. + +--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontré Sa Sainteté, +disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre allée du +bois, tandis que nous nous arrêtions à la tour de Léon IV. + +Il en était revenu à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il +expliquait que la fonction de «Copiere», d'échanson du pape, que +celui-ci aurait dû remplir, comme un des quatre camériers secrets +participants, n'était plus qu'une charge purement honorifique, surtout +depuis que les dîners diplomatiques et les dîners de consécration +épiscopale avaient lieu à la Secrétairerie d'État, chez le cardinal +secrétaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullité poltronne était +légendaire, ne semblait avoir d'autre rôle que de récréer Léon XIII, qui +l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les +anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce +gros homme aimable, obligeant même, tant que son intérêt n'entrait pas +en jeu, était une véritable gazette vivante, au courant de tout, ne +dédaignant pas les commérages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait +tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se +donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de +la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons +à faire, dans ce Vatican fermé où s'agite un tel pullulement de prélats +de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, composée +de vieux garçons portant la robe, que travaillent sourdement des +ambitions démesurées, des luttes sourdes et abominables, des haines +féroces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des +anciens temps! + +Brusquement, Narcisse s'arrêta. + +--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Père... Mais nous n'avons pas +de chance. Il ne nous verra même pas, il va remonter en voiture. + +En effet, la calèche venait de s'avancer jusqu'à la lisière du bois, et +un petit cortège, qui débouchait d'une allée étroite, se dirigeait vers +elle. + +Pierre avait reçu au cœur un grand coup. Immobilisé avec son compagnon, +caché à demi derrière le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que +de loin le blanc vieillard, si frêle dans les plis flottants de sa +soutane blanche, marchant très lentement, d'un petit pas qui semblait +glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de +vieil ivoire diaphane, accentuée par le grand nez, au-dessus de la +bouche mince. Mais les yeux très noirs luisaient d'un sourire, +curieusement, tandis que l'oreille se penchait à droite, vers monsignor +Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et +court, fleuri et digne. De l'autre côté, à gauche, marchait un +garde-noble; et deux autres prélats suivaient. + +Ce ne fut qu'une apparition familière, déjà Léon XIII montait dans la +calèche fermée. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brûlant et +odorant, retrouvait l'émoi singulier qu'il avait ressenti, dans la +galerie des Candélabres, quand il avait évoqué le passage du pape au +travers des Apollons et des Vénus, étalant leur nudité triomphale. Là, +ce n'était que l'art païen qui célébrait l'éternité de la vie, les +forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voilà qu'ici il le +voyait baigner dans la nature elle-même, dans la plus belle, la plus +voluptueuse, la plus passionnée. Ah! ce pape, ce blanc vieillard +promenant son Dieu de douleur, d'humilité et de renoncement, par les +allées de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journées +de l'été, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les +oranges mûres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait +des effluves souverains de sa virilité. Comme il faisait bon de vivre +là, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la +beauté de la femme, et de s'y réjouir dans la fécondité universelle! +Brusquement éclatait cette vérité décisive que, de ce pays de lumière et +de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conquête, de +domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord, +une religion d'âme. + +Mais Narcisse emmenait le jeune prêtre, en lui contant encore des +histoires, la bonhomie parfois de Léon XIII, qui s'arrêtait pour causer +avec les jardiniers, les questionnait sur la santé des arbres, sur la +vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux +gazelles, envoyées en cadeau d'Afrique, de jolies bêtes fines qu'il +aimait à caresser, et dont il avait pleuré la mort. D'ailleurs, Pierre +n'écoutait plus; et, quand ils se retrouvèrent tous deux sur la place +Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican. + +Ses yeux étaient tombés sur la porte de bronze, et il se rappela que, le +matin, il s'était demandé ce qu'il y avait derrière ces panneaux de +métal, garnis de gros clous à tête carrée. Et il n'osait se répondre +encore, il n'osait décider si les peuples nouveaux, avides de fraternité +et de justice, y trouveraient la religion attendue par les démocraties +de demain; car il n'emportait qu'une impression première. Mais combien +cette impression était vive et quel commencement de désastre pour son +rêve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican +sous ses lames antiques, le séparant du reste de la terre, si +solidement, que rien n'y était plus entré depuis trois siècles. +Derrière, il venait de voir renaître les anciens siècles, jusqu'au +seizième, immuables. Les temps s'y étaient comme arrêtés, à jamais. Rien +n'y bougeait plus, les costumes eux-mêmes des gardes suisses, des +gardes-nobles, des prélats, n'avaient pas changé; et l'on retrouvait là +le monde d'il y a trois cents ans, avec son étiquette, ses vêtements, +ses idées. Si, depuis vingt-cinq années, les papes, par une protestation +hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le séculaire +emprisonnement dans le passé, dans la tradition, datait de bien plus +loin et présentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait +fini par y être enfermé comme eux, s'obstinant à ses dogmes, ne vivant +plus, immobile et debout, que grâce à la force de sa vaste organisation +hiérarchique. Alors, était-ce donc que, malgré son apparente souplesse, +le catholicisme ne pouvait céder sur rien, sous peine d'être emporté? +Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de +haines et de luttes! Et quelle prison étrange, quels rapprochements sous +les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute +l'antiquité païenne fraternisant avec les Apôtres, toutes les splendeurs +de la Renaissance entourant le pasteur de l'Évangile, qui règne au nom +des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil +déclinait, la douce volupté romaine tombait du ciel limpide, et le jeune +prêtre restait éperdu, après ce beau jour, passé avec Michel-Ange, +Raphaël, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde. + +--Enfin, mon cher abbé, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue +maintenant, je soupçonne mon brave cousin de ne pas vouloir se +compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez +bien de ne pas trop compter sur lui. + +Ce jour-là, il était près de six heures, lorsque Pierre revint au palais +Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait +la porte du petit escalier, dont il possédait une clef. Mais il avait +reçu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il +voulait communiquer à Benedetta; et il monta le grand escalier, il +s'étonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours +ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y +travaillait à quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise +était bien là, il vit même sur une table le linge qu'elle y avait +laissé; mais elle s'en était allée sans doute, il se permit de pénétrer +dans le premier salon. Il y faisait presque nuit déjà, le crépuscule s'y +éteignait avec une douceur mourante, et le prêtre resta saisi, n'osa +plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune, +un bruit de voix éperdues, des froissements, des heurts, toute une +lutte. C'étaient des supplications ardentes, puis des grondements +dévorateurs. Et, brusquement, il n'hésita plus, il fut emporté comme +malgré lui, par cette certitude que quelqu'un se défendait, dans cette +pièce, et allait succomber. + +Quand il se précipita, ce fut une stupeur. Dario était là, fou, lâché en +une sauvagerie de désir où reparaissait tout le sang effréné des +Boccanera, dans son épuisement élégant de fin de race; et il tenait +Benedetta aux épaules, il l'avait renversée sur un canapé, la +violentant, la voulant, lui brûlant la face de ses paroles. + +--Pour l'amour de Dieu, chérie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne +souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis +toi-même, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cassé, oh! +ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et +laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer! + +Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et +de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi +d'une énergie farouche, en répétant: + +--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas! + +A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que +quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de +démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux +mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il +s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son +désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir. + +Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de +courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer +également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le +supplia d'une voix qui se calmait. + +--Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie, +asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant. + +Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua +que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait +seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé +sur une table. + +--Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je +venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à +perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue? + +Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore +brûlante de la lutte: + +--Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je +ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre +Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma +faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un +rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et, +comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure, +je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de +nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à +la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous +souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a +été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux +bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé +mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de +faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si +malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il +n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si +longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini +par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone, +j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari. + +Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son +air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur +ses lèvres, quand elle continua. + +--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de +l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au +fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est +le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des +colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand +le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je +me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre +Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les +caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup +de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est +avec moi, qui l'adore. + +Et Pierre vit alors se préciser pour lui cette figure du jeune prince, +restée vague jusque-là. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il +s'était toujours amusé. Un fond d'égoïsme parfait, mais un très aimable +garçon quand même. Surtout une incapacité absolue de souffrir, une +horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvreté, chez lui et +chez les autres. De chair et d'âme pour la joie, l'éclat, l'apparence, +la vie au clair soleil. Et fini, épuisé, n'ayant plus de force que pour +cette vie d'oisif, ne sachant même plus penser et vouloir, à ce point +que l'idée de se rallier au régime nouveau ne lui était pas même venue. +Avec ça, l'orgueil démesuré du Romain, la paresse mêlée d'une sagacité, +d'un sens pratique du réel, toujours en éveil; et, dans le charme doux +et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups +de furieux désir, une sensualité fauve qui parfois se ruait. + +--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets, +ajouta très bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne +faut point demander l'impossible à un homme, et je ne veux pas qu'il en +meure. + +Et, comme Pierre la regardait, dérangé dans son idée de la jalousie +italienne, elle s'écria, toute brûlante de son adoration passionnée: + +--Non, non, je ne suis pas jalouse de ça. C'est son plaisir, ça ne me +fait pas de peine. Et je sais très bien qu'il me reviendra toujours, +qu'il ne sera plus qu'à moi, à moi seule, quand je le voudrai, quand je +le pourrai. + +Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes +consoles s'éteignait, une mélancolie infinie tombait du haut plafond +obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientôt, par +un hasard de l'éclairage, un tableau se détacha, au-dessus du canapé où +la contessina était assise, le portrait de la jeune fille au turban, si +belle, Cassia Boccanera, l'ancêtre, l'amoureuse et la justicière. De +nouveau, la ressemblance frappa le prêtre, et il pensa tout haut, il +reprit: + +--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute où l'on +succombe, et tout à l'heure, si je n'étais pas entré... + +Violemment, Benedetta l'interrompit. + +--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutôt. + +Et, dans une exaltation dévote extraordinaire, toute soulevée d'amour, +et comme si la foi superstitieuse eût embrasé en elle la passion jusqu'à +l'extase: + +--J'ai juré à la Madone de donner ma virginité à l'homme que j'aimerai, +seulement le jour où il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au +prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie même... Oui, Dario +et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole, +et les anges ne pleureront pas dans le ciel. + +Elle était là tout entière, d'une simplicité qui pouvait d'abord +paraître compliquée, inexplicable. Sans doute elle cédait à cette +singulière idée de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le +renoncement et la pureté, toute une protestation contre l'éternelle +matière, les forces de la nature, la fécondité sans fin de la vie. Mais, +en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donné à la +virginité, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire à +l'amant élu, choisi par son cœur, devenu le maître souverain de son +corps, dès que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prêtre, du +mariage religieux, il n'y avait que péché mortel et abomination. Et, dès +lors, on comprenait sa longue résistance à Prada, qu'elle n'aimait pas, +sa résistance désespérée et si douloureuse à Dario, qu'elle adorait, +mais à qui elle ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle +torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! quel +continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la +passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait, +soufflait chez elle en tempête! Tout ignorante et indolente qu'elle fût, +capable d'une éternelle fidélité de tendresse, elle exigeait d'ailleurs +le sérieux, le matériel de l'amour. Aucune fille n'était moins qu'elle +perdue dans le rêve. + +Pierre la regardait, sous le crépuscule mourant, et il lui semblait +qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la première fois. Sa dualité +s'accusait dans les lèvres un peu fortes et charnelles, les yeux +immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si +raisonnable, d'une délicatesse d'enfance. Avec cela, derrière ces yeux +de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension +intérieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire, +la femme qui se gardait obstinément à son amour, ne manœuvrant que pour +en jouir, toujours prête, dans sa raison avisée, à quelque folie de +passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimât! +comme il sentait qu'une créature si adorable, avec sa belle sincérité, +sa fougue à se réserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence +d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur cadette de cette +Cassia délicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa +virginité désormais inutile, et qui s'était jetée au Tibre, en y +entraînant son frère, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant! + +Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux +mains de Pierre. + +--Monsieur l'abbé, voici une quinzaine de jours que vous êtes ici, et je +vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous +comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous +juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tâche toujours +d'agir le mieux possible. + +Il fut infiniment touché de sa bonne grâce, et il l'en remercia, en +gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se +prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rêve de nouveau +l'emportait, être son éducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas +repartir du moins sans avoir conquis cette âme aux idées de charité et +de fraternité futures, qui étaient les siennes. N'était-elle pas +l'Italie d'hier, cette créature admirable, indolente, ignorante, +inoccupée, ne sachant que défendre son amour? L'Italie d'hier, si belle +et si endormie, avec sa grâce finissante, charmeresse dans son +ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux +noirs, brûlants de passion! Et quel rôle que de l'éveiller, de +l'instruire, de la conquérir pour la vérité, le peuple des souffrants et +des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rêvait! Même, +dans le mariage désastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il +voulait voir une première tentative manquée, l'Italie moderne du Nord +allant trop vite en besogne, trop brutale à aimer et à transformer la +douce Rome attardée, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il +reprendre la tâche, n'avait-il pas remarqué que son livre, après +l'étonnement de la première lecture, était resté chez elle une +préoccupation, un intérêt, au milieu du vide de ses journées, emplies de +ses seuls chagrins? Quoi! s'intéresser aux autres, aux petits de ce +monde, au bonheur des misérables! était-ce possible, y avait-il donc là +un apaisement à sa propre misère? Et elle était émue déjà, et il se +promettait de faire jaillir ses larmes, frémissant lui-même près d'elle, +à la pensée de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour où elle +aimerait. + +La nuit venait complète, et Benedetta s'était levée pour demander une +lampe. Puis, comme Pierre prenait congé, elle le retint un instant +encore dans les demi-ténèbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait +seulement répéter de sa voix grave: + +--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous n'emporterez pas une trop mauvaise +opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un +péché, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps! +Figurez-vous, j'avais treize ans à peine, lui en avait dix-huit; et nous +nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de +la villa Montefiori, qu'on a saccagé... Ah! les jours que nous avons +passés là, les après-midi entières, lâchés à travers les arbres, les +heures vécues au fond de cachettes introuvables, à nous baiser, ainsi +que des chérubins! Lorsque venait le temps des oranges mûres, c'était un +parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils +nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre +le cœur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans défaillir. + +Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit +escalier, il trouva Victorine, qui eut un léger sursaut, comme si elle +s'était postée là, à le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle +causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prêtre eut conscience de ce +qui s'était passé. + +--Pourquoi donc n'êtes-vous pas accourue, lorsque votre maîtresse vous a +appelée, puisque vous étiez en train de coudre, dans l'antichambre? + +D'abord, elle voulut faire l'étonnée, dire qu'elle n'avait rien entendu. +Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand même. +Elle finit par se confesser, de son air brave et gai. + +--Dame! est-ce que ça me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et +puis, j'étais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour +lui faire du mal, à ma petite Benedetta. + +La vérité était que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel +de détresse, elle avait posé doucement son ouvrage sur la table et s'en +était allée à pas de loup, pour ne pas avoir à déranger ses chers +enfants, ainsi qu'elle les nommait. + +--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser +pour des idées de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal, +grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si +drôle. Et quel regret, plus tard, le jour où il ne serait plus temps! + +Resté seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant, +éperdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle +avait frissonné à leur âpre odeur de virilité, et ils revenaient, et ils +évoquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains, +déserts et brûlants sous l'auguste soleil. Sa journée entière se +résumait, prenait clairement sa signification totale. C'était le réveil +fécond, l'éternelle protestation de la nature et de la vie, la Vénus et +l'Hercule qu'on peut enfouir pour des siècles dans la terre, mais qui en +surgissent quand même un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du +Vatican dominateur, immobile et têtu, mais qui règnent même là et +gouvernent le monde, souverainement. + + + + +VII + + +Le lendemain, comme Pierre, après une longue promenade, se retrouvait +devant le Vatican, où une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit +de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'était un mercredi soir, et +l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire +chez le pape, auquel il rendait compte de la séance tenue le matin par +la sacrée congrégation. + +--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais à vous... +Désirez-vous voir Sa Sainteté en public, avant de la voir en audience +particulière? + +Et il avait son grand air d'obligeance souriante, où l'on sentait à +peine l'ironie légère de l'homme supérieur qui savait tout, pouvait +tout, préparait tout. + +--Mais sans doute, monseigneur, répondit Pierre, un peu étonné par la +brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd +ses journées à attendre. + +--Non, non, vous ne perdez pas vos journées, reprit vivement le prélat. +Vous regardez, vous réfléchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici. +Sans doute savez-vous que le grand pèlerinage international du Denier de +Saint-Pierre arrive vendredi à Rome et qu'il sera reçu samedi par Sa +Sainteté. Le lendemain, dimanche, autre cérémonie. Sa Sainteté dira la +messe à la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de +très bonnes places pour les deux jours. + +Il avait tiré de sa poche un élégant petit portefeuille, orné d'un +chiffre d'or, où il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit +au jeune prêtre. + +--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces +deux dames françaises, qui se meurent du désir de voir le Saint-Père. Je +n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont +dû se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai données... Oui, +le Saint-Père est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fiévreux. +Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'âme. + +Son sourire reparut, avec sa moquerie à peine perceptible. + +--C'est là un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai +appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous. +Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de +répéter que cette longue attente est sûrement une grâce que vous fait la +Providence, en vous renseignant, en vous forçant à comprendre des choses +que vous autres, prêtres de France, vous ne sentez malheureusement pas, +quand vous arrivez à Rome? Et peut-être cela vous évitera-t-il des +fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les événements sont dans +la main de Dieu et qu'ils se produiront à l'heure fixée par sa +souveraine sagesse. + +Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais +dont l'étreinte avait la force d'un étau de fer. Et il monta dans sa +voiture, qui l'attendait. + +Justement, la lettre que Pierre avait reçue du vicomte Philibert de la +Choue, était un long cri de rancune et de désespoir, à l'occasion du +grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il écrivait de +son lit, cloué par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait +venir. Mais ce qui mettait le comble à sa peine, c'était que le +président du comité, chargé naturellement de présenter le pèlerinage au +pape, se trouvait être le baron de Fouras, un de ses adversaires +acharnés du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas +un instant que le baron ne profitât de l'occasion unique pour faire +triompher dans l'esprit du pape sa théorie des corporations libres, +tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du +monde que par le système des corporations fermées, obligatoires. Aussi +suppliait-il Pierre d'agir auprès des cardinaux favorables, et d'arriver +quand même à être reçu par le Saint-Père, et de ne pas quitter Rome sans +lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait décider de la +victoire. La lettre donnait en outre d'intéressants détails sur le +pèlerinage, trois mille pèlerins venus de tous les pays, que des évêques +et des supérieurs de congrégations amenaient par petits groupes, de +France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, même d'Allemagne. C'était la +France qui se trouvait le plus largement représentée, près de deux mille +pèlerins. Un comité international avait fonctionné à Paris pour tout +organiser, besogne délicate, car il y avait là un mélange voulu, des +membres de l'aristocratie, des confréries de dames bourgeoises, des +associations ouvrières, les classes, les âges, les sexes confondus, +fraternisant dans la même foi. Et le vicomte ajoutait que le pèlerinage, +qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrivée, +de manière à être la protestation du catholicisme universel contre les +fêtes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de célébrer le +glorieux anniversaire de Rome capitale. + +Pierre ne se méfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures, +puisque la solennité était pour midi. Elle devait avoir lieu dans la +salle des Béatifications, une grande et belle salle qui se trouve +au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a aménagée en chapelle +depuis 1890. Une de ses fenêtres ouvre sur la loggia centrale, d'où le +pape nouvellement élu, autrefois, bénissait le peuple, Rome et le monde. +Elle est précédée de deux autres salles, la salle Royale et la salle +Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place à laquelle sa carte +verte lui donnait droit, dans la salle même des Béatifications, il les +trouva toutes les trois tellement bondées d'une foule compacte, qu'il +s'ouvrit un chemin avec les plus extrêmes difficultés. Il y avait une +heure déjà qu'on étouffait de la sorte, dans la fièvre ardente, +l'émotion grandissante des trois à quatre mille personnes enfermées là. +Enfin, il put arriver jusqu'à la porte de la troisième salle; mais il se +découragea à y voir l'extraordinaire entassement des têtes, il n'essaya +même pas d'aller plus loin. + +Cette salle des Béatifications, qu'il embrassait d'un regard, en se +dressant sur la pointe des pieds, était d'une grande richesse, dorée et +peinte, sous le haut plafond sévère. En face de l'entrée, à la place +ordinaire de l'autel, on avait placé, sur une estrade basse, le trône +pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les +bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, également de +velours rouge, retombaient derrière, déployaient comme deux larges ailes +de pourpre. Mais ce qui l'intéressait surtout, ce qui le saisissait, +c'était cette foule, cette foule d'effrénée passion, telle qu'il n'en +avait jamais vue, dont il entendait battre les cœurs à grands coups, +dont les yeux trompaient l'impatience fébrile de l'attente, en +regardant, en adorant le trône vide. Ah! ce trône, il les éblouissait, +il les troublait jusqu'à la pâmoison des âmes dévotes, ainsi que +l'ostensoir d'or où Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y +avait là des ouvriers endimanchés, aux regards clairs d'enfant, aux +rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vêtues de la toilette +noire réglementaire, toutes pâles d'une sorte de terreur sacrée dans +l'excès de leur désir, des messieurs en habit et en cravate blanche, +glorieux, soulevés par la conviction qu'ils sauvaient l'Église et les +peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulièrement +devant le trône, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comité +international, à la tête duquel triomphait le baron de Fouras, un homme +d'une cinquantaine d'années, très grand, très gros, très blond, qui +s'agitait, se dépensait, donnait des ordres, comme un général au matin +d'une victoire décisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des +vêtements, éclatait çà et là la soie violette d'un évêque, chaque +pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des réguliers, +des pères supérieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de +toutes leurs hautes têtes barbues ou rasées. A droite et à gauche, +flottaient des bannières, que des associations, des congrégations +apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer +s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en +sueur, des yeux brûlants, des bouches affamées, que l'air s'en trouvait +comme épaissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entassé. + +Mais, brusquement, Pierre aperçut près du trône monsignor Nani, qui, +l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avançât; +et, comme il répondait d'un geste modeste, signifiant qu'il préférait +rester où il était, le prélat s'entêta quand même, lui envoya un +huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque +l'huissier le lui eut amené: + +--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous +donne droit à être ici, à la gauche du trône. + +--Ma foi, répondit le prêtre, il y avait tant de monde à déranger, que +je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi. + +--Non, non! je vous ai donné cette place, afin que vous l'occupiez. Je +désire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien +perdre de la cérémonie. + +Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et +beaucoup de prélats de la famille pontificale attendaient, eux aussi, +aux deux côtés du trône. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera, +qui ne paraissait à Saint-Pierre et au Vatican que les jours où le +service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal +Sanguinetti, large et fort, qui causait très haut avec le baron de +Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air +complaisant, pour lui montrer deux autres Éminences, d'une importance de +hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme +court, à la face enfiévrée, brûlée d'ambition, et le cardinal +secrétaire, robuste, ossu, taillé à coups de hache, un type romantique +de bandit sicilien qui se serait décidé pour la discrète et souriante +diplomatie ecclésiastique. A quelques pas encore, à l'écart, se tenait +le grand pénitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris +et maigre d'ascète. + +Midi était sonné. Il y eut une fausse joie, une émotion qui vint des +deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'étaient que les +huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de ménager un passage au +cortège. Et, tout d'un coup, du fond de la première salle, des +acclamations partirent, grandirent, s'approchèrent. Cette fois, c'était +le cortège. D'abord, un détachement de gardes suisses en petit uniforme, +conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les +prélats de la cour, parmi lesquels les quatre camériers secrets +participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en +demi-gala, le Saint-Père marchait seul, à pied, souriant d'un pâle +sourire, bénissant avec lenteur, à droite et à gauche. Avec lui, la +clameur, montant des salles voisines, s'était engouffrée dans la salle +des Béatifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous +la frêle main blanche qui bénissait, toutes ces créatures bouleversées +étaient tombées à deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un +écrasement de peuple dévot, comme foudroyé par l'apparition du Dieu. + +Pierre, emporté, avait frémi, s'était agenouillé avec les autres. Ah! +cette toute-puissance, cette contagion irrésistible de la foi, du +souffle redoutable de l'au-delà, se décuplant dans un décor et dans une +pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque +Léon XIII se fut assis sur le trône, entouré des cardinaux et de sa +cour; et, dès lors, la cérémonie se déroula, selon l'usage et le rite. +Un évêque parla d'abord, à genoux, pour mettre aux pieds de Sa Sainteté +l'hommage des fidèles de la chrétienté entière. Le président du comité, +le baron de Fouras, lui succéda, lut debout un long discours, dans +lequel il présentait le pèlerinage, en expliquait l'intention, lui +donnait toute la gravité d'une protestation à la fois politique et +religieuse. Chez ce gros homme, la voix était menue, perçante, les +phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur +du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Siège souffrait +depuis un quart de siècle, la volonté de tous les peuples, représentés +là par des pèlerins, de consoler le Chef suprême et vénéré de l'Église, +en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus +humbles, pour que la papauté vécût fière, indépendante, dans le mépris +de ses adversaires. Il parla aussi de la France, déplora ses erreurs, +prophétisa son retour aux traditions saines, fit entendre +orgueilleusement qu'elle était la plus opulente, la plus généreuse, +celle dont l'or et les cadeaux coulaient à Rome, en un fleuve +ininterrompu. Léon XIII, enfin, se leva, répondit à l'évêque et au +baron. Sa voix était grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait, +au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il témoigna sa +gratitude, dit combien son cœur était ému de ce dévouement des nations +à la papauté. Les temps avaient beau être mauvais, le triomphe final ne +pouvait tarder davantage. Des signes évidents annonçaient que le peuple +revenait à la foi, que les iniquités cesseraient bientôt, sous le règne +universel du Christ. Quant à la France, n'était-elle pas la fille aînée +de l'Église, qui avait donné au Saint-Siège trop de marques de +tendresse, pour que celui-ci cessât jamais de l'aimer? Puis, levant le +bras, à tous les pèlerins présents, aux sociétés et aux œuvres qu'ils +représentaient, à leurs familles et à leurs amis, à la France, à toutes +les nations de la catholicité, pour les remercier de l'aide précieuse +qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bénédiction apostolique. Pendant +qu'il se rasseyait, des applaudissements éclatèrent, des salves +frénétiques qui durèrent pendant dix minutes, mêlées à des vivats, à des +cris inarticulés, tout un déchaînement passionné de tempête dont la +salle tremblait. + +Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Léon +XIII, redevenu immobile sur le trône. Coiffé du bonnet papal, les +épaules couvertes de la pèlerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans +sa longue soutane blanche, la raideur hiératique de l'idole que deux +cent cinquante millions de chrétiens vénèrent. Sur le fond de pourpre +des rideaux du baldaquin, entre cet écartement ailé des draperies, où +brûlait comme un brasier de gloire, il prenait une véritable majesté. Ce +n'était plus le vieillard débile, à la petite marche saccadée, au cou +frêle de pauvre oiseau malade. Le décharnement du visage, le nez trop +fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire, +on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une +éternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pénétration +extraordinaires. Puis, c'était un redressement volontaire de toute la +personne, une conscience de l'éternité qu'il représentait, une royale +noblesse qui lui venait de n'être plus qu'un souffle, une âme pure, dans +un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette âme déjà, comme +délivrée des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel +homme, le pontife souverain, le roi obéi de deux cent cinquante millions +de sujets, devait être pour les dévotes et dolentes créatures qui +venaient l'adorer de si loin, foudroyées à ses pieds par le +resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrière lui, dans la +pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-delà, quel infini +d'idéal et de gloire aveuglante! En un seul être, l'Élu, l'Unique, le +Surhumain, tant de siècles d'histoire, depuis l'apôtre Pierre, tant de +force, de génie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse +renouvelé, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu +habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met à part, qu'il sacre +au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout +pouvoir et toute science! Quel trouble sacré, quel émoi d'éperdue +tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse là, au fond de ses yeux, +parlant par sa voix, émanant de chacun de ses gestes de bénédiction! +S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible, +l'autorité totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et +comme l'on comprenait le vol vers lui des âmes dévorées du besoin de +croire, l'anéantissement en lui de ces âmes qui trouvaient enfin la +certitude tant cherchée, la consolation de se donner et de disparaître +en Dieu même! + +Mais la cérémonie s'achevait, le baron de Fouras présentait au +Saint-Père les membres du comité, ainsi que quelques autres membres +importants du pèlerinage. C'était un lent défilé, des génuflexions +tremblantes, le baiser goulu à la mule et à l'anneau. Puis, les +bannières furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en +reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannière de +Lourdes, donnée sans doute par les pères de l'Immaculée-Conception. Sur +la soie blanche, brodée d'or, d'un côté la Vierge de Lourdes était +peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Léon XIII. Il +le vit sourire à son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout +son rêve d'un pape intellectuel, évangélique, dégagé des basses +superstitions, croulait. Et ce fut à ce moment qu'il rencontra de +nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux +depuis le commencement de la solennité, étudiant ses moindres +impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer à une +expérience. + +Il s'était rapproché, il dit: + +--Elle est superbe, cette bannière, et quelle joie pour Sa Sainteté +d'être si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge! + +Puis, comme le jeune prêtre ne répondait pas, devenu pâle, il ajouta +avec un air de dévote jouissance italienne: + +--Nous aimons beaucoup Lourdes à Rome, c'est si délicieux, cette +histoire de Bernadette! + +Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta +longtemps bouleversé. Il avait vu, à Lourdes, des spectacles d'une +idolâtrie inoubliable, des scènes de foi naïve, de passion religieuse +exaspérée, dont il frémissait encore d'inquiétude et de douleur. Mais +les foules se ruant à la Grotte, les malades expirant d'amour devant la +statue de la Vierge, tout un peuple délirant sous la contagion du +miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui +emporta les pèlerins, aux pieds du pape. Des évêques, des supérieurs de +congrégation, des délégués de toutes sortes, s'étaient avancés pour +déposer près du trône les offrandes qu'ils apportaient du monde +catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre. +C'était l'impôt volontaire d'un peuple à son souverain, de l'argent, de +l'or, des billets de banque, enfermés dans des bourses, dans des +aumônières, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui +tombaient à genoux, pour tendre les aumônières de soie ou de velours, +qu'elles avaient brodées. Et d'autres avaient fait mettre sur les +portefeuilles le chiffre en diamants de Léon XIII. Et l'exaltation +devint telle, un instant, que des femmes se dépouillèrent, jetèrent +leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une, +très belle, très brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou, +ôta ses bagues, les lança sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient +arraché leur chair, pour sortir leur cœur brûlant d'amour, le jeter +aussi, se jeter entières, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de +présents, le don total, la passion qui se dépouille en faveur de l'objet +de son culte, heureuse de n'avoir rien à elle qui ne soit à lui. Et cela +au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des +cris d'adoration suraigus, tandis que des poussées de plus en plus +violentes se produisaient, tous et toutes cédant à l'irrésistible besoin +de baiser l'idole. + +Un signal fut donné, Léon XIII se hâta de descendre du trône et de +reprendre sa place dans le cortège, pour regagner ses appartements. Des +gardes suisses maintenaient énergiquement la foule, tâchaient de dégager +le passage, au travers des trois salles. Mais, à la vue du départ de Sa +Sainteté, une rumeur de désespoir avait grandi, comme si le ciel se fût +refermé brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore. +Quelle déception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de +gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible, +que la plus extraordinaire confusion régna, balayant les gardes suisses. +Et l'on vit des femmes se précipiter derrière le pape, se traîner à +quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la +poussière de ses pas. La grande dame brune, tombée au bord de l'estrade, +venait de s'y évanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du +comité la tenaient, afin qu'elle ne se blessât point, dans l'attaque +nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait, +mangeait des lèvres, éperdument, un des bras dorés du fauteuil, où +s'était posé le pauvre coude frêle du vieillard. D'autres l'aperçurent, +vinrent le lui disputer, s'emparèrent des deux bras, du velours, la +bouche collée au bois et à l'étoffe, le corps secoué de gros sanglots. +Il fallut employer la force pour les en arracher. + +Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rêve pénible, le cœur +soulevé, la raison révoltée. Et il retrouva le regard de monsignor Nani +qui ne le quittait point. + +--Une cérémonie superbe, n'est-ce pas? dit le prélat. Cela console de +bien des iniquités. + +--Oui, sans doute, mais quelle idolâtrie! ne put s'empêcher de murmurer +le prêtre. + +Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il +ne l'eût pas entendu. A ce moment, les deux dames françaises, auxquelles +il avait donné des cartes, s'approchèrent pour le remercier; et Pierre +eut la surprise de reconnaître en elles les deux visiteuses des +Catacombes, la mère et la fille, si belles, si gaies et si saines. +D'ailleurs, celles-ci n'étaient enthousiastes que du spectacle. Elles +déclarèrent qu'elles étaient bien contentes d'avoir vu ça, que c'était +une chose étonnante, unique au monde. + +Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hâte, Pierre se sentit +toucher à l'épaule, et il aperçut Narcisse Habert, très enthousiaste lui +aussi. + +--Je vous ai fait des signes, mon cher abbé, mais vous ne m'avez pas +vu.... Hein? cette femme brune qui est tombée raide, les bras en croix, +était-elle admirable d'expression! Un chef-d'œuvre des primitifs, un +Cimabué, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui +mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavité, de +beauté et d'amour!... Jamais je ne manque ces cérémonies, il y a +toujours à y voir des tableaux, des spectacles d'âmes. + +Avec lenteur, l'énorme flot des pèlerins s'écoulait, descendait +l'escalier, dans la brûlante fièvre dont le frisson persistait; et +Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'étaient mis à +causer ensemble, réfléchissait, sous le tumulte d'idées battant son +crâne. Ah! certes, c'était grand et beau, ce pape qui s'était muré au +fond de son Vatican, qui avait monté dans l'adoration et dans la +terreur sacrée des hommes, à mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il +devenait un pur esprit, une pure autorité morale, dégagée de tout souci +temporel. Il y avait là une spiritualité, un envolement en plein idéal, +dont il était remué profondément, car son rêve d'un christianisme +rajeuni reposait sur ce pouvoir épuré, uniquement spirituel du Chef +suprême; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majesté et en +puissance, ce Souverain Pontife de l'au-delà, aux pieds duquel +s'évanouissaient les femmes, qui, derrière lui, voyaient Dieu. Mais, à +la même minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question +d'argent, gâtant sa joie, remettant à l'étude le problème. Si l'abandon +forcé du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le libérant des +misères d'un petit roi menacé sans cesse, le besoin d'argent restait +encore comme un boulet à son pied, qui le clouait à la terre. Puisqu'il +ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'idée vraiment +touchante du denier de Saint-Pierre aurait dû sauver le Saint-Siège de +tout souci matériel, à la condition que ce denier fût en réalité le sou +du catholique, l'obole de chaque fidèle, prise sur le pain quotidien, +envoyée directement à Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans +l'auguste main qui la reçoit; sans compter qu'un tel impôt volontaire, +payé par le troupeau à son pasteur, suffirait à l'entretien de l'Église, +si chaque tête des deux cent cinquante millions de chrétiens donnait +simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant à tous, à +chacun de ses enfants, ne devrait rien à personne. C'était si peu, un +sou, et si aisé, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se +passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient +pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et +surtout les dons se centralisaient entre les mains des évêques et de +certaines congrégations, de manière que les véritables donateurs +semblaient être ces évêques, ces puissantes congrégations, qui +devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papauté, les caisses +indispensables où elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont +l'obole emplissait le tronc, étaient comme supprimés; c'étaient des +intermédiaires, des hauts seigneurs séculiers ou réguliers, que +dépendait le pape, forcé dès lors de les ménager, d'écouter leurs +remontrances, d'obéir parfois à leurs passions, s'il ne voulait voir se +tarir les aumônes. Allégé du poids mort du pouvoir temporel, il n'était +tout de même pas libre, tributaire de son clergé, ayant à tenir compte +autour de lui de trop d'intérêts et d'appétits, pour être le maître +hautain, pur, tout âme, le maître capable de sauver le monde. Et Pierre +se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannière de +Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pères de Lourdes +prélevaient, chaque année, une somme de deux cent mille francs sur les +recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Père. +N'était-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frémit, il +eut la brusque conscience que, malgré sa présence à Rome, malgré l'appui +du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamné. + +Enfin, comme il débouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade +dernière des pèlerins, il entendit Narcisse qui demandait: + +--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dépassé ce +chiffre? + +--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, répondit monsignor +Nani. + +Tous trois s'arrêtèrent un moment sous la colonnade de droite, regardant +l'immense place ensoleillée, où les trois mille pèlerins se répandaient, +petites taches noires, foule agitée, telle qu'une fourmilière en +révolution. + +Trois millions! ce chiffre avait sonné aux oreilles de Pierre. Et il +leva la tête, il regarda, de l'autre côté de la place, les façades du +Vatican, toutes dorées dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme +s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Léon XIII, +regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il +apercevait là-haut les fenêtres. Il le voyait en pensée chargé des trois +millions, les emportant sur lui, entre ses frêles bras serrés contre sa +poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que +les femmes avaient jetés. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla. + +--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? Où s'en va-t-il avec? + +Narcisse et monsignor Nani lui-même ne purent s'empêcher de s'égayer, à +cette curiosité formulée de la sorte. Ce fut le jeune homme qui +répondit. + +--Mais Sa Sainteté les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y +fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite +qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et, +maintenant, Sa Sainteté est enfermée, toute seule. Elle a congédié le +monde, elle a poussé soigneusement les verrous des portes... Et, si vous +pouviez l'apercevoir, derrière cette façade, vous la verriez compter et +recompter son trésor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre +les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes, +par petits paquets égaux, puis tout ranger, tout faire disparaître au +fond de cachettes connues d'elle seule. + +Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau levé les yeux +sur les fenêtres du pape, comme s'il avait suivi la scène. D'ailleurs, +le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre, +contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, où l'argent était +serré. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et +d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcôve, qui était très +vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenassées. Il y avait +bien, à gauche du couloir menant aux Archives, une grande pièce où se +tenait le caissier général, avec un monumental coffre-fort à trois +compartiments. Mais là était l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les +recettes administratives faites à Rome; tandis que l'argent du denier, +des aumônes de la chrétienté entière, restait entre les mains de Léon +XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec +ces millions, dont il disposait en maître absolu, sans rendre de comptes +à personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques +faisaient le ménage. A peine consentait-il à rester sur le seuil de la +pièce voisine, pour éviter la poussière. Et, quand il devait s'absenter +pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les +portes à double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait +jamais à personne. + +Narcisse s'arrêta, se tourna vers monsignor Nani. + +--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont là des faits connus de toute Rome. + +Le prélat, qui hochait la tête de son air souriant, sans approuver ni +désapprouver, s'était remis à suivre sur le visage de Pierre l'effet +produit par ces histoires. + +--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas, +moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert! + +--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Sainteté d'avarice sordide, +comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or, +où elle passerait des heures à plonger les mains, les trésors entassés +dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans +cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Père aime tout de +même un peu l'argent pour lui-même, pour le plaisir de le toucher, de le +ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard +qui n'a point d'autre distraction... Et je me hâte d'ajouter qu'il aime +l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui +décisif qu'il doit donner à la papauté de demain, si elle veut vaincre. + +Alors, se dressa la très haute figure de ce pape, prudent et sage, +conscient des nécessités modernes, enclin à utiliser les puissances du +siècle pour le conquérir, faisant des affaires, ayant même failli perdre +dans un désastre le trésor laissé par Pie IX, et voulant réparer la +brèche, reconstituer le trésor, afin de le léguer, solide et grossi, à +son successeur. Économe, oui! mais économe pour les besoins de l'Église, +qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance +vitale, si elle voulait combattre l'athéisme sur le terrain des écoles, +des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle +n'était plus qu'une vassale, à la merci des pouvoirs civils, du royaume +d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'était ainsi que, tout +en étant charitable, en soutenant largement les œuvres utiles, qui +aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mépris des dépenses sans +but, il se montrait d'une dureté hautaine pour lui-même et pour les +autres. Personnellement, il était sans besoins. Dès le début de son +pontificat, il avait nettement séparé son petit patrimoine privé du +riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant à rien distraire de +celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins +cédé au népotisme, à ce point que ses trois neveux et ses deux nièces +restaient pauvres, dans de gros embarras pécuniaires. Il n'entendait ni +les commérages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait +intraitable et debout, défendant avec rudesse les millions de la papauté +contre tant d'acharnées convoitises, contre son entourage et contre sa +famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible, +l'argent qui donne la vie. + +--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles +sont les dépenses du Saint-Siège? + +Monsignor Nani se hâta de répéter son aimable geste évasif. + +--Oh! en ces matières, je suis d'une ignorance... Adressez-vous à +monsieur Habert, qui est si bien renseigné. + +--Mon Dieu! déclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les +ambassades, ce qui se répète couramment... Pour les recettes, il faut +distinguer. D'abord, il y avait le trésor laissé par Pie IX, une +vingtaine de millions, placés de façons diverses, qui rapportaient à peu +près un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un désastre est +survenu, presque réparé maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu +fixe des capitaux placés, il y a les quelques centaines de mille francs +que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes +sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux +congrégations... Seulement, comme le budget des dépenses dépasse sept +millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque année; et c'est +sûrement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six +peut-être, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spéculé pour les +doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire +des spéculations du Saint-Siège depuis une quinzaine d'années, les +premiers gains énormes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter, +enfin l'obstination aux affaires qui peu à peu a bouché les trous. Je +vous la conterai un jour, si vous êtes curieux de la connaître. + +Pierre écoutait, très intéressé. + +--Six millions! s'écria-t-il, même quatre! Que rapporte-t-il donc, le +denier de Saint-Pierre? + +--Oh! ça, je vous le répète, personne ne l'a jamais su exactement. +Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres +des offrandes; et l'on pouvait arriver à une certaine approximation. +Mais sans doute on a jugé cela mauvais, car aucun document ne paraît +plus, il est devenu radicalement impossible de se faire même une idée de +ce que le pape reçoit. Lui seul, je le dis encore, connaît le chiffre +total, garde l'argent et en dispose, en souverain maître. Il est à +croire que, les bonnes années, les dons ont produit de quatre à cinq +millions. La France entrait d'abord pour la moitié dans cette somme; +mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amérique donne +également beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche, +l'Angleterre et l'Allemagne. Quant à l'Espagne et à l'Italie... Ah! +l'Italie... + +Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, béatement, +dodelinait de la tête, de l'air d'un homme enchanté d'apprendre des +choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot. + +--Allez, allez, mon cher fils! + +--Ah! l'Italie ne se distingue guère. Si le pape n'avait pour vivre que +les cadeaux des catholiques italiens, la famine régnerait vite au +Vatican. On peut même dire que, loin de venir à son aide, la noblesse +romaine lui a coûté fort cher, car une des principales causes de ses +pertes a été l'argent prêté par lui aux princes qui spéculaient... Il +n'y a réellement que la France et l'Angleterre où de riches +particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et +martyr, de royales aumônes. On cite un duc anglais qui, chaque année, +apportait une offrande considérable, à la suite d'un vœu, pour obtenir +du ciel la guérison d'un misérable fils, frappé d'imbécillité... Et je +ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubilé sacerdotal +et le jubilé épiscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux +pieds du pape. + +--Et les dépenses? demanda Pierre. + +--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions à peu près. On peut +compter pour deux millions les pensions payées aux anciens serviteurs du +gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il +faut ajouter que, chaque année, ce chiffre diminue, par suite des +extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les +diocèses italiens, un million pour la Secrétairerie et les nonces, un +million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dépenses +de la cour pontificale, des gardes militaires, des Musées, de +l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes à cinq millions, +n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les Œuvres soutenues, pour la +Propagande et surtout pour les écoles, que Léon XIII, avec son grand +sens pratique, subventionne toujours très largement, dans la juste +pensée que la lutte, le triomphe de la religion est là, chez les enfants +qui seront les hommes de demain et qui défendront leur mère, l'Église, +si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du +siècle. + +Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrêtèrent sous la majestueuse +colonnade, où ils se promenaient à petits pas. Peu à peu, la place +s'était vidée de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'obélisque +et les deux fontaines, dans le désert brûlant du pavé symétrique; tandis +qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se +détachaient les statues, en noble rangée immobile. + +Et Pierre, un instant, les yeux levés encore vers les fenêtres du pape, +crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait, +baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps +de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il +comptait, qu'il dépensait à la seule gloire de Dieu. + +--Alors, murmura-t-il, il est sans inquiétude, il n'est pas embarrassé? + +--Embarrassé, embarrassé! s'écria monsignor Nani, que ce mot jeta hors +de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrétion. Ah! +mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trésorier, le cardinal Mocenni, +va chez Sa Sainteté, elle lui donne toujours la somme qu'il demande; +elle la donnerait, si forte qu'elle fût. Certainement, elle a eu la +sagesse de faire de grandes économies, le trésor de Saint-Pierre est +plus riche que jamais... Embarrassé, embarrassé, bonté divine! Mais +savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le +Souverain Pontife faisait un appel direct à la charité de tous ses +enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait à ses +pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout à l'heure pleuvaient sur +les marches de son trône! + +Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire: + +--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais +rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert +se soit trouvé justement là pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert, +monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envolé, évanoui dans l'art, +bien loin des basses questions d'intérêts terrestres! Vraiment, vous +vous entendez à ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien +ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux. + +Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de +son être, sous le Florentin d'emprunt, sous le garçon angélique, aux +longs cheveux bouclés, aux yeux mauves qui se noyaient devant les +Botticelli, un gaillard pratique, très rompu aux affaires, menant +admirablement sa fortune, un peu avare même. Il se contenta de fermer à +demi les paupières, d'un air de langueur. + +--Oh! murmura-t-il, tout m'est rêverie, et mon âme est autre part. + +--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers +Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister à un spectacle si beau. +Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez +compris par vous-même, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les +explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande cérémonie à +Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des réflexions +excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter, +ravi des bonnes dispositions où je vous vois. + +Ses yeux d'enquête, dans un dernier regard, semblaient avoir constaté +avec joie la lassitude, l'incertitude qui pâlissaient le visage de +Pierre; et, quand il ne fut plus là, quand Narcisse lui-même eut pris +congé d'une légère poignée de main, le jeune prêtre, resté seul, sentit +une sourde colère de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions +où il était! quelles bonnes dispositions? Ce Nani espérait-il donc le +fatiguer, le désespérer en le heurtant aux obstacles, de façon à le +vaincre ensuite tout à l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et +brève conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour +l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit dédaigneux, dans +la croyance où il était de sa force de résistance. De nouveau, il se +jurait de ne jamais céder, de ne pas retirer son livre, quels que +fussent les événements. Lorsqu'on s'entête dans une résolution, on est +inexpugnable, qu'importent les découragements et les amertumes! Mais, +avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fenêtres +du Vatican; et tout se résumait, il ne restait que cet argent dont la +lourde nécessité attachait à la terre, par de dernières entraves, le +pape, aujourd'hui délivré des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent +qui le liait, que rendait mauvais surtout la façon dont il était donné. +Alors, quand même, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait +uniquement là une question de perception à trouver, son rêve d'un pape +tout âme, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en était pas atteint +sérieusement. Et il ne voulut plus qu'espérer, dans l'émotion heureuse +du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard débile +resplendissant comme le symbole de la délivrance humaine, obéi et adoré +des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin +régner sur la terre la charité et la paix. + +Heureusement, Pierre, pour la cérémonie du lendemain, avait une carte +rose, qui lui assurait une place dans une tribune réservée; car la +bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, dès six heures du +matin, heure à laquelle on avait eu la précaution d'ouvrir les grilles; +et la messe, que le pape devait dire en personne, n'était que pour dix +heures. Le chiffre des trois mille fidèles qui composaient le pèlerinage +international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver décuplé par +tous les touristes alors en Italie, accourus à Rome, désireux de voir +une de ces grandes solennités pontificales, si rares désormais; sans +compter Rome elle-même, les partisans, les dévots que le Saint-Siège y +comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui +s'empressaient de manifester, dès que s'en présentait l'occasion. On +prévoyait, par le nombre des cartes distribuées, une affluence de +quarante mille assistants. Et, lorsque, à neuf heures, Pierre traversa +la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, à la porte Canonique, où +étaient reçues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la +façade, la queue sans fin qui pénétrait très lentement; tandis que des +messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient +au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un détachement de +gendarmes pontificaux. Des querelles violentes éclataient dans la foule, +des coups de poing mêmes étaient échangés, au milieu des poussées +involontaires. On étouffait, on emporta deux femmes écrasées à demi. + +En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise désagréable. +L'immense vaisseau était vêtu, des chemises de vieux damas rouge à +galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq +mètres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latérales se trouvait +également drapé de la même étoffe; et c'était vraiment d'un goût +singulier, d'une gloriole de parure affectée et pauvre, que ces marbres +pompeux, cette décoration éclatante et superbe, ainsi cachée sous +l'ornement de cette soie ancienne, fanée par l'âge. Mais il fut plus +étonné encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre +habillée elle aussi, revêtue, telle qu'un pape vivant, d'habits +pontificaux somptueux, la tiare posée sur sa tête de métal. Jamais il +n'avait songé qu'on pût habiller les statues, pour leur gloire ou pour +le plaisir des yeux, et le résultat lui en parut funeste. Le Saint-Père +devait dire la messe à l'autel papal de la Confession, le maître-autel, +sous le dôme. A l'entrée du transept de gauche, sur une estrade, se +trouvait le trône, où il irait ensuite prendre place. Puis, des deux +côtés de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des +chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers +de Malte, de la noblesse romaine, des invités de toutes sortes. Et il +n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois rangées de bancs, +recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux +autres pour les évêques et pour la prélature de la cour pontificale. +Tout le reste des assistants allait demeurer debout. + +Ah! cette foule énorme de concert monstre, ces trente, ces quarante +mille fidèles venus de partout, enflammés de curiosité, de passion et de +foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une +grande rumeur de marée humaine, familière et gaie avec Dieu, comme si +elle se fût trouvée dans quelque théâtre divin où il était permis +honnêtement de parler haut, de se récréer au spectacle des pompes +dévotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les +agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathédrales sombres, +n'étant pas habitué à cette religion de lumière dont l'éclat +transformait une cérémonie en une fête de plein jour. Dans la tribune où +il était placé, il avait autour de lui des messieurs en habit et des +dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme à l'Opéra, +beaucoup de dames étrangères, des Allemandes, des Anglaises, des +Américaines surtout, ravissantes, d'une grâce d'oiseaux étourdis et +bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il +reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, là, tranchant sur la +simplicité réglementaire du costume, les grands voiles de dentelle +luttaient d'élégance et de richesse. Puis, c'était, à sa droite, la +tribune des chevaliers de Malte, où se trouvait le grand maître de +l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre +côté de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il +apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand +costume, étincelants de broderies. Mais il revenait quand même à la +foule, la grande foule vague et houleuse, où les trois mille pèlerins +semblaient comme perdus, noyés parmi les milliers d'autres fidèles. Et +pourtant la basilique, qui contiendrait à l'aise quatre-vingt mille +hommes, n'était guère qu'à moitié emplie par cette foule, qu'il voyait +librement circuler le long des nefs latérales, se tasser entre les baies +des colonnes, d'où le spectacle allait être le plus commode à suivre. +Des gens gesticulaient, des appels s'élevaient, au-dessus du grondement +continu des conversations. Par les hautes fenêtres claires, de larges +nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge, +éclairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fiévreuses +d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession +pâlissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante +clarté; et ce n'était plus que le gala mondain du Dieu impérial de la +pompe romaine. + +Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris +coururent, gagnèrent la foule de proche en proche: «_Eccolo! eccolo!_ le +voilà! le voilà!» Et des poussées se produisirent, des remous firent +tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant, +se ruant, dans une frénésie de voir Sa Sainteté et le cortège. Mais ce +n'était encore qu'un détachement de gardes-nobles, qui venaient se +poster à droite et à gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur +fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle +tenue, d'une impassibilité, d'une raideur militaire exagérée. Une +Américaine les déclara des hommes superbes. Une Romaine donna à une +amie, une Anglaise, des détails sur ce corps d'élite, disant +qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient à honneur d'en +faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler +devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait +difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garçons d'une +noblesse douteuse et ruinée, simplement heureux de toucher la maigre +solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore, +les conversations particulières reprirent, emplirent les hautes nefs de +leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait à dévisager les gens +et à se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle. + +Enfin, le cortège défila, et il était la grande curiosité attendue, la +pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors, +comme au théâtre, quand il apparut, de furieux applaudissements +éclatèrent, montèrent, roulèrent sous les voûtes, lui faisant une +entrée, ainsi qu'à l'acteur aimé, au grand premier rôle qui bouleverse +tous les cœurs. Du reste, comme au théâtre encore, on avait réglé cette +apparition savamment, de façon qu'elle donnât tout son effet, au milieu +du magnifique décor où elle allait se produire. Le cortège venait de se +former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la première +en entrant, à droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Père, qui était +arrivé de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement, +avait dû se dissimuler, passer derrière la draperie de la nef latérale, +utilisée de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les +archevêques, les évêques, toute la prélature pontificale, l'attendaient +là, classés, groupés selon la hiérarchie, prêts à se mettre en marche. +Et, ainsi qu'au signal d'un maître de ballet, le cortège avait fait son +entrée, gagnant la grande nef, la remontant tout entière, +triomphalement, de la porte centrale à l'autel de la Confession, entre +la double haie des fidèles, dont les applaudissements redoublaient, +devant tant de magnificence, à mesure que montait le délire de leur +enthousiasme. + +C'était le cortège des solennités anciennes, la croix et le glaive, la +garde suisse en grande tenue, les valets en simarre écarlate, les +chevaliers de cape et d'épée en costume Henri II, les chanoines en +rochet de dentelle, les chefs des communautés religieuses, les +protonotaires apostoliques, les archevêques et les évoques, toute la +cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna drapés +de pourpre, marchant deux à deux, largement espacés, solennellement. +Enfin, autour de Sa Sainteté, se groupaient les officiers de sa maison +militaire, les prélats de l'antichambre secrète, monseigneur le +majordome, monseigneur le maître de chambre, et tous les hauts +dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trône, le +traditionnel et symbolique défenseur de l'Église. Sur la chaise +gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et +que balançaient les porteurs, aux tuniques rouges brodées de soie, Sa +Sainteté était revêtue des vêtements sacrés qu'elle avait mis dans la +chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'étole, la chasuble +blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient +de France, d'une somptuosité extraordinaire. Et, à son approche, les +mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil +qui tombaient des fenêtres. + +Pierre eut alors une impression nouvelle de Léon XIII. Ce n'était plus +le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prélat +bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'était même plus le +Saint-Père en pèlerine rouge et en bonnet papal, recevant +paternellement un pèlerinage qui lui apportait une fortune. C'était le +Souverain Pontife, le Maître tout-puissant, le Dieu que la chrétienté +adorait. Comme dans une châsse d'orfèvrerie, son mince corps de cire +semblait s'être raidi dans son vêtement blanc, lourd de broderies d'or; +et il gardait une immobilité hiératique et hautaine, tel qu'une idole +desséchée, dorée depuis des siècles, parmi la fumée des sacrifices. Les +yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidité morte du visage, des yeux +de diamant noir et étincelant, fixés au loin, hors de la terre, à +l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni +à droite ni à gauche, resté en plein ciel, ignorant ce qui se passait à +ses pieds. Et cette idole ainsi promenée, comme embaumée, sourde et +aveugle, malgré l'éclat de ses yeux, au milieu de cette foule frénétique +qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majesté +redoutable, une inquiétante grandeur, toute la raideur du dogme, toute +l'immobilité de la tradition, exhumée avec ses bandelettes, qui, seules, +la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape +était souffrant, fatigué, sans doute cet accès de fièvre dont monsignor +Nani lui avait parlé la veille, en glorifiant le courage, la grande âme +de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volonté de vivre +faisait vivre, dans la souveraineté de sa mission. + +La cérémonie commença. Descendu de la chaise gestatoire à l'autel de la +Confession, Sa Sainteté, lentement, célébra une messe basse, assisté de +quatre prélats et du pro-préfet des cérémonies. Au lavabo, monseigneur +le majordome et monseigneur le maître de chambre, que deux cardinaux +accompagnaient, versèrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant; +et, un peu avant l'élévation, tous les prélats de la cour pontificale, +un cierge allumé à la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce +fut un instant solennel, les quarante mille fidèles, réunis là, +frémirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et délicieux de +l'invisible, lorsque, pendant l'élévation, les clairons d'argent +sonnèrent le fameux chœur des anges, qui, chaque fois, fait évanouir +des femmes. Presque aussitôt, un chant aérien descendit du dôme, de la +galerie supérieure où se trouvaient cachés cent vingt choristes; et ce +fut un émerveillement, une extase, comme si, à l'appel des clairons, les +anges eux-mêmes eussent répondu. Les voix descendaient, volaient sous +les voûtes, d'une légèreté de harpes célestes; puis, elles s'évanouirent +en un accord suave, elles remontèrent aux cieux avec un petit bruit +d'ailes qui se perdit. Après la messe, Sa Sainteté, encore debout à +l'autel, entonna elle-même le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle +Sixtine et les chœurs reprirent, chaque partie chantant un verset, +alternativement. Mais bientôt l'assistance entière se joignit à eux, les +quarante mille voix s'élevèrent, le chant d'allégresse et de gloire +s'épandit dans l'immense vaisseau avec un éclat incomparable. Alors, le +spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel +surmonté du baldaquin fleuri, triomphal et doré du Bernin, entouré de la +cour pontificale que les cierges allumés constellaient d'étoiles, ce +Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble +d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevêques et des +évêques de soie violette, ces tribunes où étincelaient les costumes +officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des +officiers étrangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de +têtes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'étaient les +proportions démesurées de cela qui saisissaient, des nefs latérales où +toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des +églises de cité populeuse, un temple que des milliers et des milliers de +dévots emplissaient à peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait +elle-même colossale, montait avec un souffle géant de tempête parmi les +grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des +colonnes gigantesques, jusqu'aux voûtes déroulant l'énormité de leur +ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, où l'infini s'ouvrait, +dans le resplendissement d'or des mosaïques. + +Il y eut une longue rumeur, après le _Te Deum_, pendant que Léon XIII, +coiffant la tiare à la place de la mitre, échangeant la chasuble pour la +chape pontificale, allait occuper son trône, sur l'estrade qui se +dressait à l'entrée du transept de gauche. De là, il dominait toute +l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un +souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, après les prières du +rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la +gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que +troublait seul le battement des cœurs, il leva le bras d'un geste très +noble, il donna lentement la bénédiction papale, d'une voix haute et +forte, qui semblait être en lui la voix de Dieu même, tellement elle +surprenait, au sortir de ces lèvres de cire, de ce corps exsangue et +sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau +éclatèrent, dès que le cortège se reforma pour s'en aller par où il +était venu, une frénésie d'enthousiasme arrivée à un tel paroxysme, que, +les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y +mêlèrent, des cris qui gagnèrent peu à peu toute la foule. Cela commença +près de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: «_Evviva il +papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi!» Puis, +sur le passage du cortège, cela courut comme une flamme d'incendie, +embrasant les cœurs de proche en proche, finissant par jaillir des +milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des États +de l'Église. Toute la foi, tout l'amour des fidèles, surexcités par le +royal spectacle d'une si belle cérémonie, retournaient au rêve, au +souhait exaspéré du pape roi et pontife, maître des corps comme il était +maître des âmes, souverain absolu de la terre. L'unique vérité était +là, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnât tout, l'humanité +et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! +Vive le pape roi! + +Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et +couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le vœu +réalisé aurait ramené les âges de souffrance! il révolta Pierre, il le +décida à quitter vivement la tribune où il se trouvait, comme pour +échapper à la contagion de l'idolâtrie. Puis, pendant que le cortège +défilait toujours, il longea un moment la nef latérale de gauche, dans +la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait; +et, désespérant de gagner la rue, voulant éviter la cohue de la sortie, +il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se réfugia dans +le vestibule d'où montait l'escalier conduisant sur le dôme. Un +sacristain, debout à cette porte, effaré et ravi de la manifestation, le +regarda un instant, hésita à l'arrêter; mais la vue de la soutane sans +doute, et plus encore l'émotion profonde où il était, le rendirent +tolérant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite +s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut, +plus haut encore, dans la paix et le silence. + +Et, brusquement, le silence devint profond, les murs étouffaient le cri, +dont ils semblaient ne garder que le frémissement. C'était un escalier +commode et clair, aux larges marches pavées, tournant dans une sorte de +tourelle. Quand il déboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie à +retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait là, comme en +rase campagne. Étonné, il parcourut des yeux cet immense développement +de plomb, de zinc et de pierre, toute une cité aérienne, vivant de son +existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dômes, des clochers, +des terrasses, jusqu'à des maisons et à des jardins, les maisons égayées +de fleurs des quelques ouvriers qui vivent à demeure sur la basilique, +en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite, +travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la +balustrade, curieux d'examiner de près les colossales statues du Sauveur +et des Apôtres, dont la façade est surmontée, au-dessus de la place +Saint-Pierre, des géants de six mètres, sans cesse en réparation, dont +les bras, les jambes, les têtes, à demi mangés par le grand air, ne +tiennent plus qu'à l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme +il se penchait pour jeter un coup d'œil sur l'entassement roux des +toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'élevait de la +place. En hâte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait à la +coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs étranglés et +obliques, des rampes coupées de quelques marches, entre les deux parois +de la coupole double, l'intérieure et l'extérieure. Une première fois, +curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique, à plus +de soixante mètres du sol, sur une étroite galerie qui faisait le tour +du dôme, juste au-dessus de la frise, où se lisait l'inscription: _Tu es +Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et, +s'étant accoudé pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous +lui, avec des échappées profondes sur les transepts et sur les nefs, il +reçut violemment au visage le cri, le cri délirant de la foule, dont le +grouillement énorme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde +fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette +fois au-dessus des fenêtres, à la naissance des resplendissantes +mosaïques, d'où la foule lui parut diminuée, reculée, perdue dans le +vertige de l'abîme, au fond duquel les statues géantes, l'autel de la +Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'étaient plus que des +joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idolâtrie et de guerre s'éleva +de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course +accroît la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur +la galerie extérieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser +d'entendre. + +Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y goûta d'abord +un soulagement délicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la +boule de bronze doré, dans laquelle sont montés des empereurs et des +reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs, +la boule creuse, où la voix retentit en fracas de tonnerre, où +retentissent tous les bruits de l'espace. Il était sorti du côté de +l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les +massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des +buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade récente, le +vaste parterre semblable à un tapis de Smyrne, de couleur fanée, le +grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et +la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de +l'Observatoire, le Casino où le pape passait les chaudes journées d'été, +ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains +irréguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Léon IV, qui +gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la +lanterne, le long de l'étroite galerie, et il se trouva brusquement +devant Rome, une immensité déroulée d'un coup, la mer lointaine à +l'ouest, les chaînes ininterrompues des montagnes à l'est et au midi, la +Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille à un désert uniforme et +verdâtre, et la Ville, la Ville éternelle à ses pieds. Jamais il n'avait +eu une sensation si majestueuse de l'étendue. Rome était là, ramassée +sous le regard, à vol d'oiseau, avec la netteté d'un plan géographique +en relief. Un tel passé, une telle histoire, tant de grandeur, et une +Rome si rapetissée par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies +comme des jouets, à peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et +ce qui le passionnait, c'était de comprendre clairement, en un coup +d'œil, les divisions de la ville, la cité antique là-bas, au Capitole, +au Forum, au Palatin, la cité papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans +Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cité moderne, le Quirinal +italien, par-dessus la cité du moyen âge, tassée au fond de l'angle +droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une +remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que +faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux, +brûlés par le soleil, un véritable symbole du rajeunissement tenté, le +vieux cœur aux réparations si lentes, tandis que les membres extrêmes +se renouvelaient comme par miracle. + +Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si +claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrivée, sous la +douceur délicieuse de l'astre à son lever. Ce n'était plus la Rome +souriante et discrète, voilée à demi d'une brume d'or, comme envolée +dans un rêve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inondée de +clarté crue, d'une dureté immobile, d'un silence de mort. Les fonds +étaient comme mangés par une flamme trop vive, noyés d'une poussière de +feu où ils s'anéantissaient. Et la ville entière se découpait violemment +sur ces lointains décolorés, en grandes masses de lumière et d'ombre, +aux brutales arêtes. On aurait dit quelque très ancienne carrière de +pierres abandonnée, éclairée d'aplomb, que les rares îlots d'arbres +tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour +roussie du Capitole, les cyprès noirs du Palatin, les ruines du palais +de Septime-Sévère, pareilles à des os blanchis, à une carcasse de +monstre fossile, apportée là par les déluges. En face, la ville moderne +trônait avec les longs bâtiments du Quirinal, remis à neuf, enduit d'un +badigeon dont la crudité jaune éclatait, extraordinaire, parmi les cimes +vigoureuses du jardin; et, au delà, sur les hauteurs du Viminal, à +droite, à gauche, les nouveaux quartiers étaient d'une blancheur de +plâtre, une ville de craie, rayée par les mille petites raies d'encre +des fenêtres. Puis, çà et là, au hasard, c'étaient la mare stagnante du +Pincio, la villa Médicis dressant son double campanile, le fort +Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure +brûlant comme un cierge, les trois églises de l'Aventin assoupies parmi +les branches, le palais Farnèse avec ses tuiles vieil or, cuites par les +étés, les dômes du Gesù, de Saint-André de la Vallée, de Saint-Jean des +Florentins, et des dômes, et des dômes encore, tous en fusion, +incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de +nouveau son cœur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu +semblable à la Rome de son rêve, la Rome de rajeunissement et d'espoir, +qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'évanouissait +maintenant, pour faire place à l'immuable cité de l'orgueil et de la +domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort. + +Tout d'un coup, seul là-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de +flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimité, d'où il planait. +Était-ce la cérémonie à laquelle il venait d'assister, le cri fanatique +de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'était-ce pas +plutôt la vue de cette ville couchée à ses pieds, comme la reine +embaumée, qui règne encore, parmi la poussière de son tombeau? Il +n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la +clarté fut complète, il sentit que le catholicisme ne saurait être sans +le pouvoir temporel, qu'il disparaîtrait fatalement, le jour où il ne +serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'était l'atavisme, les forces +de l'Histoire, la longue suite des héritiers des Césars, les papes, les +grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cessé de couler le +sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le +Vatican, ils venaient des maisons impériales du Palatin, du palais de +Septime-Sévère, et leur politique, à travers tant de siècles, n'avait +jamais poursuivi que le rêve de la domination romaine, tous les peuples +vaincus, soumis, obéissant à Rome. En dehors de cette royauté +universelle, de la possession totale des corps et des âmes, le +catholicisme perdait sa raison d'être, car l'Église ne peut reconnaître +l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou +le roi étant de simples délégués temporaires, chargés d'administrer les +peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanité +avec la terre entière, sont à l'Église, qui les tient de Dieu. Si elle +n'en a pas aujourd'hui la réelle possession, c'est qu'elle cède devant +la force, obligée d'accepter les faits accomplis, mais sous la réserve +formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on détient injustement son +bien, et dans l'attente de la réalisation des promesses du Christ, qui, +au jour fixé, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la +toute-puissance. Telle est la véritable cité future, la Rome catholique, +souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rêve, c'est à Rome +aussi que l'éternité a été prédite, c'est le sol même de Rome qui a +donné au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi +était-ce pour cela que le destin de la papauté se trouvait lié à celui +de Rome, à ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape +catholique. Et Pierre, accoudé à la mince rampe de fer, penché de si +haut au-dessus du gouffre, où la ville morne et dure achevait de +s'émietter sous l'ardent soleil, en resta épouvanté, sentit tout d'un +coup passer dans ses os le grand frisson des êtres et des choses. + +Une évidence se faisait. Si Pie IX, si Léon XIII avaient résolu de +s'emprisonner dans le Vatican, c'était qu'une nécessité les clouait à +Rome. Un pape n'est pas le maître d'en sortir, d'être ailleurs le chef +de l'Église. De même, un pape, quelle que soit son intelligence du monde +moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir +temporel. Il y a là un héritage inaliénable, dont il a la défense; et +c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion +possible. Aussi Léon XIII a-t-il gardé le titre de Maître du domaine +temporel de l'Église, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous +les membres du Sacré Collège, lors de leur élection, il avait, dans son +serment, juré de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un +siècle encore garde Rome capitale, et pendant un siècle les papes qui se +succéderont, ne cesseront de protester violemment, en réclamant leur +royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait +sûrement basée sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas +dit, lorsque des bruits de réconciliation couraient, que le pape régnant +mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cité +Léonine, avec la neutralisation d'une route allant à la mer? Rien du +tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver à tout +avoir. Tandis que la cité Léonine, ce coin de ville si étroit, c'est +déjà un peu de terre royale; et il n'y a plus qu'à reconquérir le reste, +Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais +l'Église n'a désespéré, même aux jours où, battue, dépouillée, elle +semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses +du Christ, car elle croit à son avenir illimité, elle se dit +indestructible, éternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa +tête, et elle espère bien ravoir bientôt le champ où se trouve ce +caillou, l'empire où se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener à bien +le recouvrement de l'héritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt +autres papes. Les siècles ne comptent plus. C'était ce qui faisait qu'un +vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes +colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que +des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand même +continuées et terminées. + +Et Pierre se vit imbécile, avec son rêve d'un pape purement spirituel, +en face de cette vieille cité de gloire et de domination, obstinée dans +sa pourpre. Cela lui sembla si différent, si déplacé, qu'il en éprouva +une sorte de désespoir honteux. Le nouveau pape évangélique que serait +un pape purement spirituel, régnant sur les âmes seules, ne pouvait +certainement pas tomber sous le sens d'un prélat romain. L'horreur de +cela, la répugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au +souvenir de cette cour papale, figée dans les rites, dans l'orgueil et +dans l'autorité. Ah! comme ils devaient être pleins d'étonnement et de +mépris, devant cette singulière imagination du Nord, un pape sans terres +et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur +esprit, pure autorité morale, enfermé au fond du temple, ne gouvernant +le monde que de son geste de bénédiction, par la bonté et l'amour! Ce +n'était là qu'une invention gothique, embrumée de brouillards, pour ce +clergé latin, prêtres de la lumière et de la magnificence, pieux certes, +superstitieux même, mais laissant Dieu bien abrité dans le tabernacle, +afin de gouverner en son nom, au mieux des intérêts du ciel, rusant dès +lors en simples politiques, vivant d'expédients au milieu de la bataille +des appétits humains, marchant d'un pas discret de diplomates à la +victoire terrestre et définitive du Christ, qui devait trôner un jour +sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un +prélat français, pour un monseigneur Bergerot, ce saint évêque du +renoncement et de la charité, lorsqu'il tombait dans ce monde du +Vatican! quelle difficulté de voir clair d'abord, de se mettre au point, +et quelle douleur ensuite à ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie, +ces internationaux toujours penchés sur la carte des deux mondes, +enfoncés dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des +journées et des journées étaient nécessaires, il fallait vivre à Rome, +et lui-même ne venait de comprendre qu'après un mois de séjour, sous la +crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique +ville dormant au soleil son lourd sommeil, rêvant son rêve d'éternité. + +Mais il avait abaissé son regard vers la place, en bas, devant la +basilique, et il aperçut le flot de monde, les quarante mille fidèles +qui sortaient, pareils à une irruption d'insectes, un fourmillement noir +sur le pavé blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommençait: _Evviva +il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout +à l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse +de pierre lui avait paru frémir de ce cri frénétique, poussé sous ses +voûtes. Et, maintenant, monté jusque dans la nue, il croyait le +retrouver là-haut, à travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui, +en vibrait encore, n'était-ce pas comme sous une dernière poussée de +sève, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui +l'avait autrefois voulu si démesuré, tel que le roi des temples, et qui +tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, à l'heure +où la mort commençait pour ses nefs trop vastes et désertées? La foule +sortait toujours, la place en était pleine, et une affreuse tristesse +lui serra le cœur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier +espoir. La veille encore, après la réception du pèlerinage, dans la +salle des Béatifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la +nécessité de l'argent qui cloue le pape à la terre, pour ne voir que le +vieillard débile, tout âme, resplendissant comme le symbole de +l'autorité morale. Mais c'en était fait à présent de sa foi en ce +pasteur de l'Évangile, dégagé des biens terrestres, roi du seul royaume +des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur +servage à Léon XIII, qui était en outre le prisonnier de la tradition, +l'éternel roi de Rome, cloué à ce sol, ne pouvant quitter la ville ni +renoncer au pouvoir temporel. Au bout étaient fatalement la mort sur +place, le dôme de Saint-Pierre s'écroulant ainsi que s'était écroulé le +temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses +ruines, pendant que le schisme éclatait ailleurs, une foi nouvelle pour +les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit +son rêve détruit, son livre emporté, dans le cri qui s'élargissait, +comme s'il eût volé aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il +papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et, +sous lui, il crut sentir déjà le géant de marbre et d'or osciller, dans +l'ébranlement des vieilles sociétés pourries. + +Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'émotion encore de +rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette étendue +ensoleillée, vaste à y loger une ville. Le prélat accompagnait les deux +dames françaises, la mère et la fille, si heureuses, si amusées, à qui +sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dôme. Mais, dès +qu'il reconnut le jeune prêtre, il l'aborda. + +--Eh bien! mon cher fils, êtes-vous content? Avez-vous été impressionné, +édifié? + +De ses yeux d'enquête, il le fouillait jusqu'à l'âme, il constatait où +en était l'expérience. Puis, satisfait, il se mit à rire doucement. + +--Oui, oui, je vois... Allons, vous êtes tout de même un garçon +raisonnable. Je commence à croire que votre malheureuse affaire, ici, +finira très bien. + + + + +VIII + + +Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait +pris l'habitude de passer des heures dans l'étroit jardin abandonné, que +terminait autrefois une sorte de loggia à portique, d'où l'on descendait +au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'était là un coin de +solitude délicieuse, qui sentait bon les oranges mûres, des orangers +centenaires dont les lignes symétriques indiquaient seules le dessin +primitif des allées, disparues sous les herbes folles. Et il y +retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis poussés dans +l'ancien bassin central, que des éboulis de terre avaient comblé. + +Par ces matinées d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si +pénétrant, on y goûtait une infinie douceur de vivre. Mais le prêtre y +apportait sa rêverie du Nord, le souci de la souffrance, son âme de +continuelle fraternité apitoyée, qui lui rendait plus douce la caresse +du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir +contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renversée, à +l'ombre d'un laurier énorme, dont l'ombre était noire, d'une fraîcheur +balsamique. Et, à côté de lui, dans l'antique sarcophage verdi, où des +faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait +du masque tragique, scellé au mur, mettait la continuelle musique de sa +note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une +correspondance du bon abbé Rose, qui le tenait au courant de son œuvre, +les misérables du Paris sombre, déjà glacé par les brouillards, noyé +sous la boue. Ah! ces misères du pays froid, les mères et les petits qui +allaient bientôt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes +que les grandes gelées jetteraient au chômage, toute cette agonie sous +la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfumé d'un +goût de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, où, +l'hiver même, il faisait bon dormir dehors, à l'abri du vent, sur les +dalles tièdes! + +Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de +colonne, qui servait de banc. Elle eut un léger cri de surprise, elle +resta un instant gênée, car elle tenait justement à la main le livre du +prêtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une première fois, sans +bien la comprendre. Et elle se hâta ensuite de le retenir, voulut qu'il +prît place à côté d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son +air de tranquille raison, qu'elle était descendue là, pour être seule et +s'appliquer à sa lecture, ainsi qu'une écolière ignorante. Ils causèrent +en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle évitât de +parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la +rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui eût élargi le cœur, +jusqu'à la faire se préoccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde. +Jamais encore elle n'avait songé à ces choses, dans son orgueil +patricien qui regardait la hiérarchie ainsi qu'une loi divine, les +heureux en haut, les misérables en bas, sans aucun changement possible; +et, devant certaines pages du livre, quels étonnements elle gardait, +quelle peine elle éprouvait à s'initier! Quoi? s'intéresser au bas +peuple, croire qu'il avait la même âme, les mêmes chagrins, vouloir +travailler à sa joie comme à celle d'un frère! Elle s'y efforçait +pourtant, sans trop réussir, avec une sourde crainte de commettre un +péché, car le mieux est de ne rien changer à l'ordre social établi par +Dieu, consacré par l'Église. Certes, elle était charitable, elle +donnait les petites aumônes accoutumées; mais elle ne donnait pas son +cœur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie véritable, née +et grandie dans l'atavisme d'une race différente, faite pour avoir, en +haut du ciel, des trônes au-dessus de la plèbe des élus. + +Et, d'autres matins, ils se retrouvèrent à l'ombre du laurier, près de +la fontaine chantante; et Pierre, inoccupé, las d'attendre une solution +qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa +fraternité libératrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante +d'un jeune amour. Une idée continuait à l'enflammer, celle qu'il +catéchisait l'Italie elle-même, la reine de beauté assoupie encore dans +son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle +s'éveillait aux temps nouveaux, avec une âme élargie, pleine de pitié +pour les choses et pour les êtres. Il lui lut les lettres du bon abbé +Rose, il la fit frémir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes +villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque +d'elle entière émanait le bonheur d'aimer et d'être aimé, pourquoi donc +ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour était l'unique +salut de l'humanité souffrante, tombée par la haine en danger de mort? +Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire à la +démocratie, à la refonte fraternelle de la société, mais chez les autres +peuples, pas à Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, dès +qu'il évoquait ce qu'il restait du Transtévère fraternisant avec ce +qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'était depuis trop +longtemps ainsi, il ne fallait rien changer à ces choses. Et, en somme, +l'élève ne faisait guère de progrès, elle n'était réellement touchée que +par la passion d'aimer qui brûlait si intense chez ce prêtre, et qu'il +avait chastement détournée de la créature, pour la reporter sur la +création entière. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleillés, un +lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimèrent réellement +d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dévorait tous +les deux. + +Puis, un jour, Benedetta, le coude appuyé au sarcophage, parla de Dario, +dont elle avait évité de prononcer le nom jusque-là. Ah! le pauvre ami, +comme il s'était montré discret et repentant, après son coup de brutale +démence! D'abord, pour cacher sa gêne, il s'en était allé passer trois +jours à Naples, où l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux +bouquets de roses blanches, tombée follement amoureuse de lui, avait +couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il évitait de se +retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait guère que le lundi soir, +l'air soumis, implorant des yeux son pardon. + +--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontré dans l'escalier, je lui ai +donné la main, et il a compris que je n'étais plus fâchée, il a été bien +heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas être longtemps sévère. Et +puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme, +s'il s'amusait trop, pour s'étourdir. Il faut qu'il sache bien que je +l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est à moi, à moi +seule! Il serait là, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un +mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal! + +Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procès +en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrêter, devant des +obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient. + +Et Pierre fut très ému de ces larmes, si rares chez elle. Parfois, +elle-même avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas +pleurer. Mais son cœur se fondait, elle resta un instant comme +anéantie, accoudée au sarcophage moussu, à demi rongé par l'eau, tandis +que le filet clair, tombé de la bouche béante du masque tragique, +continuait sa note perlée de flûte. L'idée brusque de la mort s'était +dressée devant le prêtre, à la voir, si jeune, si éclatante de beauté, +défaillir au bord de ce marbre, où les faunes qui s'y ruaient parmi des +femmes, en une bacchanale frénétique, disaient la toute-puissance de +l'amour, dont les anciens se plaisaient à sculpter le symbole sur les +tombes, pour affirmer l'éternité de la vie. Et un petit souffle de vent +chaud passa dans la solitude ensoleillée et silencieuse du jardin, +apportant l'odeur pénétrante des orangers et des buis. + +--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il. + +--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante déjà. Je ne suis +qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le +comprends bien que lorsque je souffre... Tout de même, n'est-ce pas? je +fais des progrès. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient +donc mes frères, et qu'elles soient mes sœurs, toutes celles qui ont +des peines comme moi! + +D'ordinaire, Benedetta remontait la première à son appartement, et +Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le léger +parfum de femme qu'elle laissait. Il rêvait confusément à des choses +douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres +êtres que brûlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence +s'était élargi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de +ruine, avec sa cour voisine, semée d'herbe, entourée de son portique +mort, où moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le +torse tronqué d'une Vénus; et, de loin en loin, ce silence de tombe +n'était troublé que par le grondement brusque d'un carrosse de prélat, +en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans +la cour déserte, à grand bruit de roues. + +Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il +n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que +paraître, le cardinal Sarno venait de partir. Et, près de la cheminée, à +sa place habituelle, donna Serafina elle-même se tenait comme à l'écart, +les yeux fixés sur la place inoccupée de l'avocat Morano, qui +s'entêtait à ne point reparaître. Devant le canapé, où Benedetta et +Celia se trouvaient assises, Dario, l'abbé Pierre et Narcisse Habert +étaient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse +s'amusait à plaisanter le jeune prince, qu'il prétendait avoir rencontré +en compagnie d'une très belle fille. + +--Mais, mon cher, ne vous défendez pas, car elle est vraiment superbe... +Elle marchait à côté de vous, et vous vous êtes engagés dans une ruelle +déserte, le Borgo Angelico je crois, où je ne vous ai pas suivis, par +discrétion. + +Dario souriait, l'air très à l'aise, en homme heureux, incapable de +renier son goût passionné de la beauté. + +--Sans doute, sans doute, c'était bien moi, je ne nie pas... Seulement, +l'affaire n'est pas celle que vous pensez. + +Et, se retournant vers Benedetta, qui s'égayait, elle aussi, sans aucune +ombre d'inquiétude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux +qu'il avait pu prendre un instant: + +--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouvée en larmes, +il y a près de six semaines... Oui, cette ouvrière en perles qui +sanglotait à cause du chômage, et qui s'est mise, toute rouge, à galoper +devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui +donner une pièce blanche... Pierina, tu te rappelles bien? + +--Pierina, parfaitement! + +--Alors, imaginez-vous, je l'ai déjà, depuis ce jour, rencontrée quatre +ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si +extraordinairement belle, que je m'arrête et que je cause... L'autre +jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas +encore trouvé d'ouvrage, elle s'est remise à pleurer; et, ma foi, pour +la consoler un peu, je l'ai embrassée... Ah! elle en est restée saisie, +et heureuse, si heureuse! + +Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la première, se +calma. Elle dit d'une voix très grave: + +--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas être méchant. + +Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau +Benedetta, avec un hochement gai de la tête, pour dire que, s'il était +aimé, lui n'aimait pas. Une perlière, une fille du bas peuple, ah! non! +Elle pouvait être une Vénus, elle n'était pas une maîtresse possible. Et +il s'amusa beaucoup lui-même de l'aventure romanesque, que Narcisse +arrangeait, en un sonnet à la mode ancienne: la belle perlière tombant +amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui +lui a donné un écu, touché de son infortune; la belle perlière, dès +lors, le cœur bouleversé de le trouver aussi charitable que beau, ne +rêvant plus que de lui, le suivant partout, attachée à ses pas par un +lien de flamme; et la belle perlière, enfin, qui a refusé l'écu, +demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumône que le jeune +prince daigne un soir lui faire de son cœur. Benedetta se plut beaucoup +à ce jeu. Mais Celia, avec sa face angélique, son air de petite fille +qui aurait dû tout ignorer, restait très sérieuse, répétait tristement: + +--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir. + +Alors, la contessina finit par s'apitoyer à son tour. + +--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens! + +--Oh! s'écria le prince, une misère à ne pas croire! Le jour où elle m'a +mené là-bas, aux Prés du Château, j'en suis resté suffoqué. C'est une +horreur, une horreur étonnante! + +--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller +les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tardé +jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abbé Froment, vous étiez très +désireux, pour vos études, de nous accompagner et de voir ainsi de près +la classe pauvre à Rome. + +Elle avait levé les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant. +Il fut très attendri que cette pensée de charité lui revînt; car il +sentit, au léger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer +ainsi une élève docile, faisant des progrès dans l'amour des humbles et +des misérables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat +l'avait repris. + +--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'après y avoir vu le peuple qui +souffre, sans travail et sans pain. La maladie est là, pour toutes les +nations, et le salut ne peut venir que par la guérison de la misère. +Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt. + +--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite, +vous viendrez avec nous aux Prés du Château... Dario nous conduira. + +Celui-ci, qui avait écouté le prêtre d'un air stupéfait, sans bien +comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se récria, plein de +détresse. + +--Non, non! cousine, promène là-bas monsieur l'abbé, si cela t'amuse... +Moi, j'y suis allé, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai +failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac à l'envers... Non, +non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations +pareilles! + +A ce moment, une voix mécontente s'éleva du coin de la cheminée. Donna +Serafina sortait de son long silence. + +--Il a raison, Dario! Envoie ton aumône, ma chère, et j'y joindrai +volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles +à voir, où tu peux conduire monsieur l'abbé... Tu vas, en vérité, lui +faire emporter là un beau souvenir de notre ville! + +L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon +montrer ses plaies aux étrangers qui viennent, amenés peut-être par des +curiosités hostiles? Il fallait être toujours en beauté, ne montrer Rome +que dans l'apparat de sa gloire. + +Mais Narcisse s'était emparé de Pierre. + +--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette +promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier +qu'on a bâti aux Prés du Château. Il est typique, il résume tous les +autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en réponds, car +rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est +extraordinaire, extraordinaire! + +Puis, s'adressant à Benedetta: + +--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez +là-bas, l'abbé et moi, parce que je tiens à le mettre d'abord au +courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous? + +Avant de répondre, la contessina, qui s'était tournée vers sa tante, lui +tint tête, respectueusement. + +--Allez, ma tante, monsieur l'abbé a dû rencontrer assez de mendiants +dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'après ce qu'il +raconte dans son livre, il n'en verra pas plus à Rome qu'il n'en a vu à +Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la même. + +Puis, elle s'attaqua à Dario, très douce, l'air raisonnable. + +--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me +conduisant là-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du +ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs, +et ça nous fera une très jolie promenade... Il y a si longtemps que nous +ne sommes sortis ensemble! + +Certainement, c'était là ce qui la ravissait, d'avoir ce prétexte pour +l'emmener, pour se réconcilier tout à fait avec lui. Il sentit cela, il +ne put se dérober, et il affecta de plaisanter. + +--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant +de la semaine. Une partie de plaisir comme ça, vois-tu, c'est à gâter +pour huit jours le bonheur de vivre! + +Il frémissait de révolte à l'avance, les rires recommencèrent; et, +malgré la muette désapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut +définitivement fixé au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta +vivement de ne pouvoir en être. Mais elle, avec sa candeur fermée de lis +en bouton, ne s'intéressait qu'à la Pierina. Aussi, dans l'antichambre, +se pencha-t-elle à l'oreille de son amie. + +--Cette beauté, regarde-la bien, ma chère, pour me dire si elle est +belle, très belle, plus belle que toutes. + +Le lendemain, à neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse près du +Château Saint-Ange, il s'étonna de le voir retombé dans son enthousiasme +d'art, langoureux et pâmé. D'abord, il ne fut plus du tout question des +quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financière qu'ils +avaient provoquée. Le jeune homme raconta qu'il s'était levé avec le +soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thérèse du Bernin. +Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le +cœur gros de larmes, comme de la privation d'une maîtresse très aimée. +Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, différemment, à cause de +l'éclairage: le matin, de tout un élan mystique de son âme, sous la +lumière d'aube qui l'habillait de blancheur; l'après-midi, de toute la +passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil +couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle. + +--Ah! mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah! +mon ami, vous n'avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce +matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre +languissamment les yeux, encore pâmée d'avoir été possédée par Jésus... +Ah! c'est à mourir! + +Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de +garçon pratique, très d'aplomb dans la vie: + +--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prés du +Château, dont vous apercevez les constructions là-bas, en face de nous; +et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh! +l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la +spéculation qui sont beaux comme l'œuvre monstrueuse et belle de +quelque génie détraqué... J'ai été mis au courant par des parents à moi, +qui ont joué ici, et qui, ma foi! ont gagné des sommes considérables. + +Alors, avec une clarté et une précision d'homme de finances, employant +les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta +l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conquête de Rome, lorsque +l'Italie entière délirait d'enthousiasme, à l'idée de posséder enfin la +capitale tant désirée, l'antique et glorieuse ville, l'éternelle qui +avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion +bien légitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitué de +la veille, ayant hâte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre +possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un +grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer +des ordures qui la déshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle +saleté immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrettée des +artistes: pas même de latrines, la voie publique servant à tous les +besoins, les ruines augustes transformées en dépotoirs, les abords des +vieux palais princiers souillés d'excréments, un lit d'épluchures, de +détritus, de matières en décomposition montant de partout, changeant les +rues en égouts empoisonnés, d'où soufflaient de continuelles épidémies. +La nécessité de vastes travaux d'édilité s'imposait, c'était une +véritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assurée et plus +large, de même qu'il était juste de songer à bâtir de nouvelles maisons +pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le +fait s'était passé à Berlin, après la constitution de l'empire +d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accroître en coup de +foudre, par centaines de mille âmes. Rome, certainement, allait elle +aussi doubler, tripler, quintupler, attirant à elle les forces vives des +provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil +s'en mêla, il fallait montrer au gouvernement déchu du Vatican ce dont +l'Italie était capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle +Rome, la troisième Rome, qui dépasserait les deux autres, l'impériale et +la papale, par la magnificence de ses voies et le flot débordant de ses +foules. + +Les premières années, cependant, le mouvement des constructions garda +quelque prudence. On fut assez sage pour ne bâtir qu'au fur et à mesure +des besoins. D'un bond, la population avait doublé, était montée de deux +cent mille à quatre cent mille habitants: tout le petit monde des +employés, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques, +toute la cohue qui vit de l'État ou espère en vivre, sans compter les +oisifs, les jouisseurs, qu'une cour traîne après elle. Ce fut là une +première cause de griserie, personne ne douta que cette marche +ascensionnelle ne continuât, ne se précipitât même. Dès lors, la cité de +la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux +besoins du lendemain, en élargissant Rome hors de Rome, dans tous les +antiques faubourgs déserts. On parlait aussi du Paris du second empire, +si agrandi, changé en une ville de lumière et de santé. Mais, aux bords +du Tibre, le malheur fut, à la première heure, qu'il n'y eut pas un plan +général, pas plus qu'un homme de regard clair, maître souverain de la +situation, s'appuyant sur des Sociétés financières puissantes. Et ce que +l'orgueil avait commencé, cette ambition de surpasser en éclat la Rome +des Césars et des Papes, cette volonté de refaire de la Cité éternelle, +prédestinée, le centre et la reine de la terre, la spéculation l'acheva, +un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces tempêtes qui +naissent, font rage, détruisent et emportent tout, sans que rien les +annonce ni les arrête. Brusquement, le bruit courut que des terrains, +achetés cinq francs le mètre, se revendaient cent francs; et la fièvre +s'alluma, la fièvre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de +spéculateurs, venu de la haute Italie, s'était abattu sur Rome, la plus +noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres, +affamés, la curée des appétits commença, dans ce Midi voluptueux, où la +vie est si douce; de sorte que les délices du climat, elles-mêmes +corruptrices, activèrent la décomposition morale. Puis, il n'y avait +vraiment qu'à se baisser, les écus d'abord se ramassèrent à la pelle, +parmi les décombres des premiers quartiers qu'on éventra. Les gens +adroits, qui, flairant le tracé des voies nouvelles, s'étaient rendus +acquéreurs des immeubles menacés d'expropriation, décuplèrent leurs +fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la +ville entière, de proche en proche; les habitants à leur tour furent +emportés, toutes les classes entrèrent en folie, les princes, les +bourgeois, les petits propriétaires, jusqu'aux boutiquiers, les +boulangers, les épiciers, les cordonniers; à ce point qu'on cita plus +tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions. +Et ce n'était plus que le jeu exaspéré, un jeu formidable dont la fièvre +avait remplacé le petit train réglementé du loto papal, un jeu à coups +de millions où les terrains et les bâtisses devenaient fictifs, de +simples prétextes à des opérations de Bourse. Le vieil orgueil atavique +qui avait rêvé de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi +jusqu'à la démence, sous cette fièvre chaude de la spéculation, achetant +des terrains, bâtissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans +arrêt, de même qu'on lance des actions, tant que les presses veulent +bien en imprimer. + +Certainement, jamais ville en évolution n'a donné pareil spectacle. +Aujourd'hui, lorsqu'on tâche de comprendre, on reste confondu. Le +chiffre de la population avait dépassé quatre cent mille, et il semblait +rester stationnaire; mais cela n'empêchait pas la végétation des +quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple +futur bâtissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en +arrivait-on à ne pas attendre les habitants, à préparer ainsi des +milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-être? +La seule excuse était de s'être dit, d'avoir posé à l'avance, comme une +vérité indiscutable, que la troisième Rome, la capitale triomphante de +l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'âmes. Elles n'étaient +pas venues, mais elles allaient venir sûrement: aucun patriote n'en +pouvait douter, sans crime de lèse-patrie. Et on bâtissait, on +bâtissait, on bâtissait sans relâche, pour les cinq cent mille citoyens +en route. On ne s'inquiétait même plus du jour de leur arrivée, il +suffisait que l'on comptât sur eux. Encore, dans Rome, les Sociétés qui +s'étaient formées pour la construction des grandes voies, au travers des +vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles, +réalisaient de gros bénéfices. Seulement, à mesure que la folie +croissait, pour satisfaire à la fringale du lucre, d'autres Sociétés se +créèrent, dans le but d'élever, hors de Rome, des quartiers encore, des +quartiers toujours, de véritables petites villes, dont on n'avait nul +besoin. A la porte Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, des faubourgs +poussèrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa +Ludovisi, de la porte Salaria à la porte Pia, jusqu'à Sainte-Agnès, une +ébauche de ville fut commencée. Enfin, aux Prés du Château, ce fut toute +une cité qu'on voulut d'un coup faire naître du sol, avec son église, +son école, son marché. Et il ne s'agissait pas de petites maisons +ouvrières, de logements modestes pour le menu peuple et les employés, il +s'agissait de bâtisses colossales, de vrais palais à trois et quatre +étages, développant des façades uniformes et démesurées, qui faisaient +de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que +des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres, +pourraient seules peupler. Ce sont là les monstrueux produits de +l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leçon amère, +lorsque Rome, aujourd'hui ruinée, se voit déshonorée en outre, par cette +laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inachevées pour +la plupart, dont les décombres déjà sèment les rues pleines d'herbe! + +L'effondrement fatal, le désastre fut effroyable. Narcisse en donnait +les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre +comprit. De nombreuses Sociétés financières avaient naturellement poussé +dans ce terreau de la spéculation, l'Immobilière, la Società edilizia, +la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient +construire, bâtissaient des maisons énormes, des rues entières, pour les +revendre. Mais elles jouaient également sur les terrains, les cédaient à +de gros bénéfices aux petits spéculateurs qui s'improvisaient de toutes +parts, rêvant des bénéfices à leur tour, dans la hausse continue et +factice que déterminait la fièvre croissante de l'agio. Le pis était que +ces bourgeois, ces boutiquiers sans expérience, sans argent, +s'affolaient jusqu'à faire construire eux aussi, en empruntant aux +banques, en se retournant vers les Sociétés qui leur avaient vendu les +terrains, pour obtenir d'elles l'argent nécessaire à l'achèvement des +constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Sociétés se +trouvaient un jour forcées de reprendre les terrains et les +constructions, même inachevées, ce qui amenait entre leurs mains un +engorgement formidable, dont elles devaient périr. Si le million +d'habitants était venu occuper les logements qu'on lui préparait, dans +un rêve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu être +incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus +florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'entêtaient à +ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et, +alors, la crise éclata en coup de foudre, avec une violence sans +pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bâties par les +Sociétés étaient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant +lesquels reculait la foule des rentiers moyens, désireux de placer leur +argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient +vu trop grand, une série de palais magnifiques, destinés à écraser ceux +des autres âges, et qui allaient rester mornes et déserts, comme un des +témoignages les plus inouïs de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra +donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se +substituer à ceux des Sociétés. Ensuite, ailleurs, à Paris, à Berlin, +les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux +nationaux, avec l'argent de l'épargne. Au contraire, à Rome, tout s'est +bâti avec du crédit, des lettres de change à trois mois, et surtout avec +de l'argent étranger. On estime à près d'un milliard l'énorme somme +engloutie, dont les quatre cinquièmes étaient de l'argent français. Cela +se faisait simplement de banquiers à banquiers, les banquiers français +prêtant à trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui +de leur côté prêtaient aux spéculateurs, aux constructeurs de Rome, à +six, sept et même huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le désastre, +lorsque la France, que fâchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne, +retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux +se produisit, vidant les banques italiennes; et les Sociétés foncières, +toutes celles qui spéculaient sur les terrains et les constructions, +forcées de rembourser à leur tour, durent s'adresser aux Sociétés +d'émission, celles qui avaient la faculté d'émettre du papier. En même +temps, elles intimidèrent l'État, elles le menacèrent d'arrêter les +travaux et de mettre sur le pavé de Rome quarante mille ouvriers sans +ouvrage, s'il n'obligeait pas les Sociétés d'émission à leur prêter les +cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'État +finit par faire, épouvanté à l'idée d'une faillite générale. +Naturellement, aux échéances, les cinq ou six millions ne purent être +rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte +que l'écroulement commença, se précipita, des décombres sur des +décombres: les petits spéculateurs tombèrent sur les constructeurs, +ceux-ci sur les Sociétés foncières, celles-ci sur les Sociétés +d'émission, qui tombèrent sur le crédit public, ruinant la nation. Voilà +comment une crise simplement édilitaire devint un effroyable désastre +financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard +inutilement englouti, Rome enlaidie, encombrée de jeunes ruines +honteuses, les logements béants et vides, pour les cinq ou six cent +mille habitants rêvés, qu'on attend toujours. + +D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'État lui-même voyait +colossal. Il s'agissait de créer de toutes pièces une Italie +triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unité +et de grandeur, que d'autres nations ont mis des siècles à faire +solidement. Aussi était-ce une activité fébrile, des dépenses +prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des +travaux publics démesurés dans toutes les villes. On improvisait, on +organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec +l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dévorait les +millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse +grandissants, qu'à coups d'émissions, les emprunts se succédaient +d'année en année. Rien qu'à Rome, la construction du Ministère de la +Guerre coûtait dix millions, celle du Ministère des Finances quinze, et +l'on dépensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et +l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux +de défense, autour de la ville. C'était encore et toujours la flambée +d'orgueil fatal, la sève de cette terre qui ne peut s'épanouir qu'en +projets trop vastes, la volonté d'éblouir le monde et de le conquérir, +dès qu'on a posé le pied au Capitole, même dans la poussière accumulée +de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont écroulés les uns sur les +autres. + +--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les +histoires qui circulent, qu'on se raconte à l'oreille, si je vous citais +certains faits, vous seriez stupéfait, épouvanté, du degré de démence où +cette ville entière, si raisonnable au fond, si indolente et si égoïste, +a pu monter, sous la terrible fièvre contagieuse de la passion du jeu. +Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruinés seuls, +car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laissé +crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries +de chefs-d'œuvre, qu'elle devait à la munificence des papes. Ces +colossales richesses, qu'il avait fallu des siècles de népotisme pour +entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en +dix ans à peine, au feu niveleur de l'agio moderne. + +Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait à un prêtre, il conta +une de ces histoires équivoques: + +--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui +en est réduit à vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a +plus guère que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait sûrement +carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On +doit vous avoir déjà mis au courant: les vastes terrains de cette villa +cédés pour dix millions à une compagnie financière; puis, le prince +Onofrio, le père de Dario, mordu par le besoin de spéculer, rachetant +fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant bâtir; puis, la +catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il +possédait lui-même, les débris de la fortune anciennement colossale des +Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les +causes cachées, le rôle que le comte Prada, justement l'époux séparé de +cette délicieuse contessina que nous attendons, a joué là dedans. Il +était l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui +avait apporté la villa au prince, oh! une créature admirable, beaucoup +plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la +femme, à ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux +prince hésitait à donner une signature, à s'engager davantage dans une +aventure dont il avait flairé d'abord le danger. Prada y a gagné les +millions qu'il mange aujourd'hui d'une façon fort intelligente. Et quant +à la belle Flavia, devenue mûre, vous savez qu'après avoir tiré une +petite fortune du désastre, elle a renoncé galamment à son titre de +princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari +beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis +Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beauté opulente, malgré +ses cinquante ans passés... Dans tout cela, il n'y a de victime que +notre bon ami Dario, totalement ruiné, résolu à épouser sa cousine, pas +plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable +de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait déjà +accepté quelque Américaine, une héritière à millions, ainsi que tant +d'autres princes; à moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y +fussent opposés, car ces deux-là sont aussi des héros dans leur genre, +des Romains d'orgueil et d'entêtement, qui entendent garder leur sang +pur de toute alliance étrangère... Enfin, espérons que le bon Dario et +cette Benedetta exquise seront heureux ensemble. + +Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il +continua plus bas: + +--Moi, j'ai un parent qui a ramassé près de trois millions dans +l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'être arrivé +ici qu'après ces temps héroïques de l'agio! comme cela devait être +amusant, et quels coups à faire, pour un joueur de sang-froid! + +Mais, brusquement, en levant la tête, il aperçut devant lui le quartier +neuf des Prés du Château; et sa physionomie changea, il redevint l'âme +artiste, indignée des abominations modernes dont on avait souillé la +Rome papale. Ses yeux pâlirent, sa bouche exprima l'amer dédain du +rêveur blessé dans sa passion des siècles disparus. + +--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Léon X, ville de +l'éternelle puissance et de l'éternelle beauté! + +Pierre, en effet, restait lui-même saisi. A cette place, autrefois, +s'étendaient en terrain plat les prairies du Château Saint-Ange, coupées +de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premières pentes du mont +Mario, vastes herbages, aimés des artistes, pour le premier plan de +riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dôme lointain de +Saint-Pierre. Et c'était, maintenant, au milieu de cette plaine +bouleversée, lépreuse et blanchâtre, une ville entière, une ville de +maisons massives, colossales, des cubes de pierres réguliers, tous +pareils, avec des rues larges, se coupant à angle droit, un immense +damier aux cases symétriques. D'un bout à l'autre, les mêmes façades se +reproduisaient, on aurait dit des séries de couvents, de casernes, +d'hôpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et +l'étonnement, l'impression extraordinaire et pénible, venait surtout de +la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilisé cette ville +en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien +de désastre avait, d'un coup de baguette, arrêté les travaux, vidé les +chantiers turbulents, laissé les bâtisses telles qu'elles étaient, à +cette minute précise, dans un morne abandon. Tous les états successifs +se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creusés +pour les fondations, restés béants et que des herbes folles avaient +envahis, jusqu'aux maisons entièrement debout, achevées et habitées. Il +y avait des maisons dont les murs sortaient à peine du sol; il y en +avait d'autres qui atteignaient le deuxième, le troisième étage, avec +leurs planchers de solives de fer à jour, leurs fenêtres ouvertes sur le +ciel; il y en avait d'autres, montées complètement, couvertes de leur +toit, telles que des carcasses livrées aux batailles des vents, toutes +semblables à des cages vides. Puis, c'étaient des maisons terminées, +mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extérieurs; et +d'autres qui étaient demeurées sans boiseries, ni aux portes ni aux +fenêtres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes, +mais clouées, telles que des couvercles de cercueil, les appartements +morts, sans une âme; et d'autres enfin habitées, quelques-unes en +partie, très peu totalement, vivantes de la plus inattendue des +populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses, +la ville de la Belle au Bois dormant, frappée d'un sommeil mortel avant +même d'avoir vécu, s'anéantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un +réveil qui paraissait ne devoir jamais venir. + +A la suite de son compagnon, Pierre s'était engagé dans les larges rues +désertes, d'une immobilité et d'un silence de cimetière. Pas une +voiture, pas un piéton n'y passait. Certaines n'avaient pas même de +trottoir, l'herbe envahissait la chaussée, non pavée encore, telle qu'un +champ qui retournait à l'état de nature; et, pourtant, des becs de gaz +provisoires restaient là depuis des années, de simples tuyaux de plomb +liés à des perches. Aux deux côtés, les propriétaires avaient clos +hermétiquement les baies des rez-de-chaussée et des étages, à l'aide de +grosses planches, pour éviter d'avoir à payer l'impôt des portes et +fenêtres. D'autres maisons, commencées à peine, étaient barrées de +palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de +tous les bandits du pays. Mais, surtout, la désolation était les jeunes +ruines, de hautes bâtisses superbes, pas finies, pas crépies même, +n'ayant pu vivre encore de leur existence de géants de pierre, et qui se +lézardaient déjà de toutes parts, et qu'il avait fallu étayer avec des +complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre +sur le sol. Le cœur se serrait, comme dans une cité d'où un fléau +aurait balayé les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont +ces carcasses béantes semblaient garder les traces. Puis, à l'idée que +c'était là une naissance avortée, et non une mort, que la destruction +allait faire son œuvre, avant que les habitants rêvés, attendus en +vain, eussent apporté la vie à ces maisons mort-nées, la mélancolie +s'aggravait, on était débordé d'une infinie désespérance humaine. Et il +y avait encore l'ironie affreuse, à chaque angle, de magnifiques plaques +de marbre portant les noms des rues, des noms illustres empruntés à +l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompée, Jules César, qui +éclataient là, sur ces murs inachevés et croulants, comme une dérision, +comme un soufflet du passé donné à l'impuissance d'aujourd'hui. + +Alors, Pierre fut une fois de plus frappé de cette vérité que quiconque +possède Rome est dévoré de la folie du marbre, du besoin vaniteux de +bâtir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Après les +Césars entassant leurs palais au Palatin, après les papes rebâtissant la +Rome du moyen âge et la timbrant de leurs armes, voilà que le +gouvernement italien n'avait pu devenir le maître de la ville, sans +vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus +énorme qu'elle n'avait jamais été. C'était la suggestion même du sol, +c'était le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crâne des derniers +venus, les jetait à la démence de faire de la troisième Rome la nouvelle +reine de la terre. Et de là les projets gigantesques, les quais +cyclopéens, les simples Ministères luttant avec le Colisée; et de là ces +quartiers neufs aux maisons géantes, poussées tout autour de l'antique +cité comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture +crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du +dôme de Saint-Pierre, pareille de loin à des carrières abandonnées; car +ce n'était pas aux Prés du Château seulement, c'était aussi à la porte +Saint-Jean, à la porte Saint-Laurent, à la villa Ludovisi, sur les +hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevés et +vides croulaient déjà, dans l'herbe des rues désertes. Cette fois, après +deux mille ans de fertilité prodigieuse, il semblait que le sol fût +enfin épuisé, que la pierre des monuments refusât d'y pousser encore. De +même que, dans de très vieux jardins fruitiers, les pruniers et les +cerisiers qu'on replante s'étiolent et meurent, les murs neufs sans +doute ne trouvaient plus à boire la vie dans cette poussière de Rome, +appauvrie par la végétation séculaire d'un si grand nombre de temples, +de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'églises. Et les +maisons modernes qu'on avait tenté d'y faire fructifier de nouveau, les +maisons inutiles et trop vastes, toutes gonflées de l'ambition +héréditaire, n'avaient pu arriver à maturité, dressant des moitiés de +façade que trouaient les fenêtres béantes, sans force pour monter +jusqu'à la toiture, restées là infécondes, telles que les broussailles +sèches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait +d'une grandeur passée si créatrice aboutissant à un pareil aveu +d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments +indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines. + +--On les finira bien un jour! s'écria Pierre. + +Narcisse le regarda étonné. + +--Pour qui donc? + +Et c'était le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on +avait rêvé la venue, qu'on attendait toujours, où vivaient-ils à l'heure +présente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes reculées? +Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul espérer une telle +population, aux premiers jours de la conquête, il aurait fallu +aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle +viendrait jamais. L'expérience semblait faite, Rome restait +stationnaire, on ne prévoyait aucune des causes qui en auraient doublé +les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un +commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie +sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout +cas, des années et des années seraient indispensables. Et, alors, +comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des +locataires? Pour qui terminer les maisons restées à l'état de squelette, +s'émiettant au soleil et à la pluie? Elles demeureraient donc +indéfiniment là, les unes décharnées, ouvertes à toutes les bises, les +autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de +leur inutilité et de leur abandon? Quel terrible témoignage sous le ciel +splendide! Les nouveaux maîtres de Rome étaient mal partis, et s'ils +savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais +défaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui était là +semblait définitivement gâché et compromis, on se mettait à souhaiter un +Néron de volonté démesurée et souveraine, prenant la torche et la +pioche, et brûlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de +la beauté. + +--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince. + +Benedetta avait fait arrêter la voiture à un carrefour des rues +désertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites +pour les amoureux, elle s'avançait au bras de Dario, tous les deux ravis +de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils étaient venus +voir. + +--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis. +Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu à +pied, comme dans la campagne! + +Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, à la joie présente de +promener sa cousine à son bras. + +--Ma chère, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu +t'entêtes à ce caprice, qui va sûrement nous gâter la belle journée... +Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort +pour me reconnaître dans les endroits où je n'aime pas aller... Avec ça, +ce quartier est imbécile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, où +il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous +remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi +toujours, nous verrons bien. + +Et les quatre promeneurs se dirigèrent vers la partie centrale du +quartier, faisant face au Tibre, où un commencement de population +s'était formé. Les propriétaires tiraient parti comme ils le pouvaient +des quelques maisons terminées, ils en louaient les logements à très bas +prix, ne se fâchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des +employés nécessiteux, des ménages sans argent s'étaient donc installés +là, payant à la longue, arrivant toujours à donner quelques sous. Mais +le pis était qu'à la suite de la démolition de l'ancien Ghetto et des +percées dont on avait aéré le Transtévère, de véritables hordes de +loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vêtements, s'étaient +abattues sur les maisons inachevées, les avaient envahies de leur +souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux, +tolérer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute +cette épouvantable misère étalée en pleine voie publique. C'était à ces +hôtes effrayants que venaient d'échoir les grands palais rêvés, les +colossales bâtisses de quatre et cinq étages, où l'on entrait par des +portes monumentales, ornées de hautes statues, où des balcons sculptés, +que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout à l'autre des +façades. Les boiseries des portes et des fenêtres manquaient, chaque +famille de misérables avait fait son choix, fermant parfois les fenêtres +avec des planches, bouchant les portes à l'aide de simples haillons, +occupant tout un étage princier, ou préférant des pièces plus étroites, +pour s'y entasser à son goût. Des linges affreux séchaient sur les +balcons sculptés, pavoisaient de leur immonde détresse ces façades +d'avortement, souffletées dans leur orgueil. Une usure rapide, des +souillures sans nom dégradaient déjà les belles constructions blanches, +les rayaient, les éclaboussaient de taches infâmes; et, par les porches +magnifiques, faits pour la royale sortie des équipages, c'était un +ruisseau d'ignominie qui débouchait, des ordures et des fientes, dont +les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chaussée sans +trottoirs. + +A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas. +Il s'égarait, il s'assombrissait de plus en plus. + +--J'aurais dû prendre à gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce +possible, au milieu d'un monde pareil? + +Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se traînaient dans la +poussière. Ils étaient d'une extraordinaire saleté, presque nus, la +chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins. +Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles défaites, +montrant des flancs et des seins de juments surmenées. Beaucoup, toutes +droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres, +assises sur de vieilles chaises, les mains allongées sur les genoux, +restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu +d'hommes. Quelques-uns, allongés à l'écart, parmi l'herbe rousse, le nez +contre la terre, dormaient lourdement au soleil. + +Mais l'odeur surtout devenait nauséabonde, une odeur de misère +malpropre, le bétail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et +cela s'aggrava des émanations d'un petit marché improvisé qu'il fallut +franchir, des fruits gâtés, des légumes cuits et aigres, des fritures de +la veille, à la graisse figée et rance, que de pauvres marchandes +vendaient par terre, au milieu de la convoitise affamée d'un troupeau +d'enfants. + +--Enfin, je ne sais plus, ma chère! s'écria le prince, en s'adressant à +sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons à la +voiture. + +Réellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-même, il ne +savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbécile, +que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie était faite +pour être vécue légère et aimable, sous le ciel clair. Il fallait +l'égayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses. +Et, dans son égoïsme naïf, il avait une véritable horreur du laid, du +pauvre, du souffrant, à ce point que la vue seule lui en causait un +malaise, une sorte de courbature physique et morale. + +Mais Benedetta, qui frémissait comme lui, voulait être brave devant +Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intéressé, si passionnément +pitoyable, qu'elle ne céda pas, dans son effort à sympathiser avec les +humbles et les malheureux. + +--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout +voir, n'est-ce pas? + +--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que +toutes les promenades classiques à travers les ruines et les monuments. + +--Mon cher, vous exagérez, déclara Narcisse à son tour. Seulement, +j'accorde que cela est intéressant, très intéressant... Les vieilles +femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes! + +A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en +apercevant devant elle une jeune fille d'une beauté superbe. + +--_O che bellezza!_ + +Et Dario, l'ayant reconnue, s'écria du même air ravi: + +--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire. + +Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre +d'approcher. Ses regards s'étaient ardemment fixés sur le prince, +luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement +dévisagé la contessina, mais sans colère, avec une sorte de soumission +tendre, de bonheur résigné, à la trouver très belle, elle aussi. Et elle +était en vérité telle que le prince l'avait dépeinte, grande, solide, +avec une gorge de déesse, un vrai antique, une Junon à vingt ans, le +menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de +larges yeux de génisse, et la face éclatante, comme dorée d'un coup de +soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs. + +--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familière, souriante, +déjà consolée des laideurs voisines, à l'idée qu'il pouvait exister des +créatures pareilles. + +--Oh! oui, madame, oui! tout de suite. + +Elle courut devant eux, chaussée de souliers sans trous, vêtue d'une +vieille robe de laine marron, qu'elle avait dû laver et raccommoder +récemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un désir +de propreté, que n'avaient pas les autres; à moins que ce ne fût +simplement sa grande beauté qui rayonnât de ses pauvres vêtements et fît +d'elle une déesse. + +--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de répéter la +contessina, tout en la suivant. C'est un régal, mon Dario, que cette +fille à regarder. + +--Je savais bien qu'elle te plairait, répondit-il simplement, flatté de +sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin +reposer les yeux sur quelque chose d'agréable à voir. + +Derrière eux venait Pierre, émerveillé également, à qui Narcisse disait +les scrupules de son goût, qui était pour le rare et le subtil. + +--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain, +mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans âme, sans au-delà... Il +n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel. + +Mais la Pierina s'était arrêtée, et, d'un geste, elle montra sa mère, +assise sur une caisse défoncée à demi, devant la haute porte d'un palais +inachevé. Elle avait dû être aussi fort belle, ruinée à quarante ans, +les yeux éteints de misère, la bouche déformée, aux dents noires, la +face coupée de grandes rides molles, la gorge énorme et tombante; et +elle était d'une saleté affreuse, ses cheveux grisonnants dépeignés, +envolés en mèches folles, sa jupe et sa camisole souillées, fendues, +laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses +genoux un nourrisson, son dernier-né, qui s'était endormi. Elle le +regardait, comme foudroyée, et sans courage, de l'air de la bête de +somme résignée à son sort, en mère qui avait fait des enfants et les +avait nourris sans savoir pourquoi. + +--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tête, c'est le monsieur qui est +venu me donner un écu, parce qu'il t'avait rencontrée en train de +pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de +même de braves cœurs. + +Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher même à les +apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait épousé un maçon, Tommaso +Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un +grand garçon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux +années en deux années, et puis celui-ci enfin, un garçon de nouveau, +qu'elle tenait sur les genoux. Très longtemps, ils avaient habité le +même logement au Transtévère, dans une vieille maison qu'on venait +d'abattre. Et il semblait qu'on eût, en même temps, abattu leur +existence; car, depuis qu'ils s'étaient réfugiés aux Prés du Château, +tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les +constructions qui avait réduit au chômage Tommaso et son fils Tito, la +fermeture récente de l'atelier de perles de cire où la Pierina gagnait +jusqu'à vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne +ne travaillait plus, la famille vivait de hasard. + +--Si vous préférez monter, madame et messieurs? Vous trouverez là-haut +Tommaso, avec son frère Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils +sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire... +Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort, +puisqu'il n'a rien de mieux à faire. + +De la main, elle montrait, allongé dans l'herbe sèche, un grand +gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de +la Pierina. Il s'était contenté de lever la tête, inquiet de ces gens. +Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi +sa sœur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tête, mais il +ne referma pas les paupières, il les guetta. + +--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent +voir. + +D'autres femmes s'étaient approchées, traînant leurs pieds nus dans des +savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes à demi vêtues, +parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables +avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmêlées, que les mères +seules pouvaient les reconnaître; et c'était en plein soleil comme un +pullulement, un campement de misère, au milieu de cette rue de +majestueux désastre, bordée de palais inachevés et déjà en ruine. + +Doucement, Benedetta dit à son cousin, avec une tendresse souriante: + +--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as +été bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil, +puisque monsieur l'abbé et monsieur Habert m'accompagnent. + +Il se mit à rire, lui aussi, et il accepta très volontiers, il alluma +une cigarette, puis se promena à petits pas, satisfait de la douceur de +l'air. + +La Pierina était entrée vivement sous le vaste porche, à la haute voûte, +ornée de caissons à rosaces; mais un véritable lit de fumier, dans le +vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commencé la pose. +Ensuite, c'était le monumental escalier de pierre, à la rampe ajourée et +sculptée; et les marches se trouvaient déjà rompues, souillées d'une +telle épaisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout, +les mains avaient laissé des traces graisseuses. Toute une ignominie +sortait des murs, restés à l'état brut, dans l'attente des peintures et +des dorures qui devaient les décorer. + +Au premier étage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrêta; et elle se +contenta de crier, par la baie d'une grande porte béante, sans huisserie +ni vantaux: + +--Père, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir. + +Puis, se tournant vers la contessina: + +--Tout au fond, dans la troisième salle. + +Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne +l'avait monté, courant à sa passion. + +Benedetta et ses compagnons traversèrent deux salons immenses, au sol +bossué de plâtre, aux fenêtres ouvertes sur le vide. Et ils tombèrent +enfin dans un salon plus petit, où toute la famille Gozzo s'était +installée, avec les débris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur +les solives de fer laissées à nu, traînaient cinq ou six paillasses +lépreuses, mangées de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le +milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dépaillées, raccommodées +à l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consisté à boucher deux +fenêtres sur trois avec des planches, tandis que la troisième et la +porte étaient fermées par d'anciennes toiles à matelas, criblées de +taches et de trous. + +Tommaso, le maçon, parut surpris, et il fut évident qu'il n'était guère +habitué à de pareilles visites de charité. Il était assis devant la +table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train +de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'était un fort +gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et +longue, d'une sérénité de sénateur romain, dans sa misère et dans son +oisiveté. La vue des deux étrangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait +fait se lever, d'un brusque mouvement de défiance. Mais il sourit, dès +qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario resté en +bas, en lui expliquant leur but charitable: + +--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous êtes, +car j'ai muré une fenêtre, au palais Boccanera, du temps de mon père. + +Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il répondit à Pierre +surpris qu'on n'était pas très heureux, mais qu'enfin on aurait vécu +tout de même, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par +semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le +ventre, du moment qu'il vivait à sa guise, sans fatigue. C'était +toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appelé par un voyageur pour +ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef était perdue, refusait +absolument de se déranger, à l'heure de la sieste. On ne payait plus son +logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde, +et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on était +sobre et peu difficile. + +--Oh! monsieur l'abbé, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon +père, qui était maçon comme moi, a travaillé sa vie entière au Vatican; +et moi-même, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journées d'ouvrage, +c'est toujours là que je les trouve... Voyez-vous, nous avons été gâtés +par ces dix années de gros travaux, où l'on ne quittait pas les +échelles, où l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait +mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus +dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abbé, si +vous étiez venu nous voir! Pas d'impôts, tout se donnait pour rien, on +n'avait vraiment qu'à se laisser vivre. + +A ce moment, un grondement s'éleva d'une des paillasses, dans l'ombre +des fenêtres bouchées, et le maçon reprit de son air lent et paisible: + +--C'est mon frère Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a été avec +les républicains, en quarante-neuf, à l'âge de quatorze ans... Ça ne +fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se +mourait dans une cave, de faim et de maladie. + +Les visiteurs, alors, eurent un frémissement de pitié. Ambrogio était +l'aîné de quinze ans, et, âgé de soixante ans à peine, il n'était plus +qu'une ruine, dévoré par la fièvre, traînant des jambes si diminuées, +qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que +son frère, plus maigre et turbulent, il avait exercé l'état de +menuisier. Mais, dans sa déchéance physique, il gardait une tête +extraordinaire, une face d'apôtre et de martyr, d'une expression noble +et tragique, encadrée dans un hérissement de barbe et de chevelure +blanches. + +--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parlé du pape. C'est +sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf, +aurait pu nous donner la république, et nous n'en serions pas où nous en +sommes. + +Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosité vague, le rêve +d'un pape républicain, faisant enfin régner la liberté et la fraternité +sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant +cette conception, lui avait fait juger la papauté indigne désormais, +incapable de travailler à la libération humaine. De sorte qu'il ne +savait plus trop au juste, partagé entre la chimère de sa jeunesse et la +rude expérience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le +coup d'une émotion violente, et il en restait à de belles paroles, à des +souhaits vastes et indéterminés. + +--Ambrogio, mon frère, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le +pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours +le pape, c'est-à-dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je +voterais pour lui. + +Le vieil ouvrier ne se hâta pas de répondre. Toute la prudence avisée de +la race l'avait calmé. + +--Moi, Tommaso, mon frère, je voterais contre, toujours contre... Et tu +sais bien que nous aurions la majorité. C'est fini, le pape roi. Le +Borgo lui-même se révolterait... Mais ça ne veut pas dire qu'on ne doive +pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit +respectée. + +Intéressé vivement, Pierre écoutait. Il se risqua à poser une question. + +--Et y a-t-il beaucoup de socialistes, à Rome, parmi le peuple? + +Cette fois, la réponse se fit attendre davantage encore. + +--Des socialistes, monsieur l'abbé, oui, sans doute, quelques-uns, mais +bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveautés, +où vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-être... Nous, +les vieux, nous étions pour la liberté, nous ne sommes pas pour +l'incendie ni pour le massacre. + +Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se +mit à geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la +contessina prenait congé, un peu incommodée par l'odeur, après avoir +averti le prêtre qu'il était préférable de remettre leur aumône à la +femme, en bas. + +Déjà, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les +mains, tout en saluant ses hôtes, sans plus s'émotionner à leur sortie +qu'à leur entrée. + +--Bien au revoir, et très heureux d'avoir pu vous être agréable. + +Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse éclata. Il se retourna, +pour admirer encore la tête du vieil Ambrogio. + +--Oh! mon cher abbé, quel chef-d'œuvre! La voilà la merveille, la voilà +la beauté! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!... +Ici, je suis certain que le piège du sexe ne m'induit pas en une +tentation malpropre. Je ne m'émeus pas pour des raisons basses... Et +puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des +yeux noyés, quel mystère parmi le hérissement de la barbe et des +cheveux! On rêve un prophète, un Dieu le Père! + +En bas, Giacinta était encore assise sur la caisse à demi défoncée, +avec son nourrisson en travers des genoux; et, à quelques pas, la +Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air +d'enchantement; tandis que Tito, rasé dans l'herbe, comme une bête à +l'affût, ne les quittait toujours pas des yeux. + +--Ah! madame, reprit la mère de sa voix résignée et dolente, vous avez +vu, ce n'est guère habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a +vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air, à prendre la +mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants, +à cause des trous. + +Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant +sortir sur le palier, avait pris une fenêtre pour la porte, et s'était +tuée net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'était +cassé les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de +rampe. D'ailleurs, on serait resté mort là dedans, sans que personne le +sût et s'avisât d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouvé, au +fond d'une pièce perdue, couché sur le plâtre, le corps d'un vieil +homme, que la faim devait y avoir étranglé depuis près d'une semaine; et +il y serait resté sûrement, si l'odeur infecte n'avait averti les +voisins de sa présence. + +--Encore si l'on avait à manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit +et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-là, ce qu'il me suce +le sang! Il se fâche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets à +pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien. + +Des larmes, en effet, étaient montées à ses pauvres yeux pâlis. Mais +elle fut prise d'une brusque colère, en remarquant que Tito n'avait pas +bougé de son herbe, vautré comme une bête au soleil, ce qu'elle jugeait +mal poli pour ce beau monde, qui allait sûrement lui laisser une aumône. + +--Eh! Tito, fainéant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout, +quand on vient te voir? + +Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un +air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intéressait, tâcha de le +faire parler, de même qu'il avait questionné le père et l'oncle, +là-haut. Il n'en tira que des réponses brèves, pleines de défiance et +d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu'à dormir. +Ce n'était pas en se fâchant qu'on changerait les choses. Le mieux était +donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant à des +socialistes, oui! peut-être, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en +connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indifférente, il ressortait +clairement que, si le père était pour le pape et l'oncle pour la +république, lui, le fils, n'était certainement pour rien. Pierre sentit +là une fin de peuple, ou plutôt le sommeil d'un peuple, dans lequel une +démocratie ne s'était pas éveillée encore. + +Mais, comme le prêtre continuait, voulant savoir son âge, à quelle école +il était allé, dans quel quartier il était né, Tito, brusquement, coupa +court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourné vers sa +poitrine: + +--_Io son Romano di Roma!_ + +En effet, cela ne répondait-il pas à tout? «Moi, je suis Romain de +Rome.» Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux +senti l'orgueil de la race, le lointain héritage de gloire, si lourd aux +épaules. Chez ce garçon dégénéré, qui savait à peine lire et écrire, +revivait la vanité souveraine des Césars. Ce meurt-de-faim connaissait +sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les +noms des grands empereurs et des grands papes lui étaient familiers. Et +pourquoi travailler alors, après avoir été les maîtres de la terre? +Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des +villes, sous le plus beau des ciels? + +--_Io son Romano di Roma._ + +Benedetta avait glissé son aumône dans la main de la mère; et Pierre +ainsi que Narcisse, voulant s'associer à sa bonne œuvre, faisaient de +même, lorsque Dario, qui lui aussi s'était joint à sa cousine, eut une +idée gentille, désireux de ne pas oublier la Pierina, à qui il n'osait +offrir de l'argent. Il posa légèrement les doigts sur ses lèvres, il dit +avec un léger rire: + +--Pour la beauté. + +Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoyé, ce rire qui s'en +moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de +la belle perlière, comme dans une histoire d'amour du temps jadis. + +La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tête, +elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lèvres chaudes, dans un +mouvement irraisonné, où il entrait autant de divine reconnaissance que +de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flambé de colère, +il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l'écarta du poing, en +grondant sourdement. + +--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi. + +Il était grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flairé +l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lançaient des enfants en +larmes. Un émoi agitait le misérable quartier des grandes bâtisses +abandonnées, un cri de détresse montait des rues mortes, aux plaques de +marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner à tous. Il n'y +avait que la fuite, le cœur débordé de tristesse, devant cette +conclusion de la charité impuissante. + +Lorsque Benedetta et Dario furent revenus à leur voiture, ils se +hâtèrent d'y monter, ils se serrèrent l'un contre l'autre, ravis +d'échapper à un tel cauchemar. Elle était heureuse pourtant de s'être +montrée brave devant Pierre; et elle lui serra la main en élève +attendrie, lorsque Narcisse eut déclaré qu'il gardait le prêtre, pour +l'emmener déjeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'où +l'on avait une vue si intéressante sur le Vatican. + +--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu très +gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les idées noires. + +Mais Pierre se montrait insatiable de détails. En chemin, il questionna +encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses +mœurs. L'instruction était presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs, +aucun commerce pour le dehors. Les hommes exerçaient les quelques +métiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les +femmes, il y avait des perlières, des brodeuses, et l'article religieux, +les médailles, les chapelets, avait de tout temps occupé un certain +nombre d'ouvriers, de même que la fabrication des bijoux locaux. Mais, +dès que la femme était mariée, mère de ces nuées d'enfants qui +poussaient à miracle, elle ne travaillait guère. En somme, c'était une +population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se +contentant de légumes, de pâtes, de basse viande de mouton, sans +révolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie +précaire, au jour le jour. Les deux seuls vices étaient le jeu et les +vins rouges et blancs des Châteaux romains, des vins de querelle et de +meurtre, qui, les soirs de fête, au sortir des cabarets, semaient les +rues d'hommes râlants, la peau trouée à coups de couteau. Les filles se +débauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage. +Cela venait de ce que la famille était restée très unie, soumise +étroitement à l'autorité absolue du père. Et les frères eux-mêmes +veillaient sur l'honnêteté des sœurs, comme ce Tito si dur à la +Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pensée de +jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la +famille. Et cela sans religion réelle, au milieu de la plus enfantine +idolâtrie, tous les cœurs allant à la Madone et aux saints, qui seuls +existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, à qui personne ne +s'avisait de songer. + +Dès lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisément. Il y +avait, derrière, des siècles de paresse encouragée, de vanité flattée, +de molle existence acceptée. Quand ils n'étaient ni maçons, ni +menuisiers, ni boulangers, ils étaient domestiques, ils servaient les +prêtres, à la solde plus ou moins directe de la papauté. De là, les deux +partis tranchés: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des +garibaldiens, les plus nombreux sûrement, l'élite du Transtévère; puis, +les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'Église, de près ou +de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela +restait à l'état d'opinion dont on causait, sans que jamais l'idée +s'éveillât d'un effort à faire, d'une chance à courir. Il aurait fallu +une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant à +quelque courte démence. A quoi bon? La misère venait de tant de siècles, +le ciel était si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures +chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la +majorité certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, à ce +point qu'une révolte avait failli éclater dans la cité Léonine, lorsque +le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour +base le rétablissement du pouvoir temporel sur cette cité. Si la misère +pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait +davantage, c'était qu'il n'avait vraiment rien gagné aux travaux énormes +qui s'étaient, pendant quinze ans, exécutés chez lui. D'abord, plus de +quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du +Nord pour la plupart, qui travaillaient à bas prix, plus courageux et +plus résistants. Puis, lorsque lui-même avait eu sa part dans la +besogne, il avait mieux vécu, sans faire d'économies; de sorte que, +lorsque la crise s'était produite et qu'on avait dû rapatrier les +quarante mille ouvriers des provinces, lui s'était retrouvé comme +devant, dans une ville morte, où les ateliers chômaient, sans espoir de +se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi à son antique +indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bousculât plus, +faisant de nouveau le meilleur ménage possible avec sa vieille +maîtresse la misère, sans un sou et grand seigneur. + +Pierre, surtout, était frappé des caractères différents de la misère, à +Paris et à Rome. Certes, ici, le dénuement était plus absolu, la +nourriture plus immonde, la saleté plus repoussante. Pourquoi donc ces +effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaieté réelle? +Lorsqu'il évoquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant +visités, où la neige entrait, où grelottaient des familles sans feu et +sans pain, il se sentait le cœur éperdu d'une compassion, qu'il ne +venait pas d'éprouver si vive, aux Prés du Château. Et il comprit enfin: +la misère, à Rome, était une misère qui n'avait pas froid. Ah! oui, +quelle douce et éternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel +bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bonté pour les misérables! +Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans +la caresse du vent tiède! Qu'importait même la faim, si la famille +attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleillées, au travers des +herbes sèches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de +viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainéantise +riait aux soirées d'or, la pauvreté devenait une jouissance libre, dans +cet air délicieux, où semblait suffire à la créature le bonheur de +vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port +et de Sainte-Lucie, aux rues étroites, nauséabondes, pavoisées de linges +en train de sécher, la vie entière du peuple se passait dehors. Les +femmes et les enfants qui n'étaient pas en bas, dans la rue, vivaient +sur les légers balcons de bois, suspendus à toutes les fenêtres. On y +cousait, on y chantait, on s'y débarbouillait. Mais la rue, surtout, +était la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur +culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y +peignaient elles-mêmes, une population d'affamés dont le couvert s'y +trouvait toujours mis. C'était sur de petites tables, dans des voitures, +un continuel marché de mangeailles à bas prix, des grenades et des +pastèques trop mûres, des pâtes cuites, des légumes bouillis, des +poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment +prête parmi la cohue, qui permettait de manger là, au plein air, sans +jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mères sans cesse +à gesticuler, les pères assis à la file le long des trottoirs, les +enfants lâchés en galops sans fin, cela au milieu d'une frénésie de +vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire +des insouciances! Des voix rauques éclataient en grands rires, des faces +brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la +joie d'être, sous les cheveux d'encre ébouriffés. Ah! pauvre peuple gai, +si enfant, si ignorant, dont l'unique désir se bornait aux quelques sous +nécessaires pour manger à sa faim, dans cette foire perpétuelle! +Certainement, jamais démocratie n'avait eu moins conscience d'elle-même. +Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle +leurs droits à cette vie de pauvreté insoucieuse semblaient mieux +assurés, on se demandait s'il fallait se fâcher pour eux, leur conquérir +malgré eux plus de science et de conscience, plus de bien-être et de +dignité. Une infinie tristesse, pourtant, montait au cœur de Pierre de +cette gaieté des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du +soleil. C'était bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolongée de ce +peuple, qui expliquait pourquoi cette démocratie ne s'éveillait pas plus +vite. Sans doute, à Naples, à Rome, ils souffraient de manquer de tout; +mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver, +la rancune noire d'avoir tremblé de froid, pendant que les riches se +chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses +rêveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre +chandelle qui va s'éteindre, le besoin alors de faire justice, le devoir +de la révolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour +qu'ils aient eux aussi un nid chaud, où l'existence soit possible. Ah! +la misère qui a froid, c'est l'excès de l'injustice sociale, la plus +terrible école où le pauvre apprend à connaître sa souffrance, s'en +indigne et jure de la faire cesser, quitte à faire crouler le vieux +monde! + +Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de +saint François, le divin mendiant d'amour, battant les chemins, +célébrant le charme délicieux de la pauvreté. Il était sans doute un +inconscient révolutionnaire, il protestait à sa façon contre le luxe +débordant de la cour de Rome, par ce retour à l'amour des humbles, à la +simplicité de la primitive Église. Mais jamais un tel réveil de +l'innocence et de la sobriété ne se serait produit dans une contrée du +Nord, que glacent les froids de décembre. Il y fallait l'enchantement de +la nature, la frugalité d'un peuple nourri de soleil, la mendicité bénie +par les routes toujours tièdes. C'était ainsi qu'il avait dû en venir au +total oubli de soi-même. La question paraissait d'abord embarrassante: +comment un saint François avait-il pu naître jadis, l'âme si brûlante de +fraternité, communiant avec les créatures, les bêtes, les choses, sur +cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, méprisant +son bas peuple, ne faisant pas même l'aumône à son pape? Était-ce donc +que l'antique orgueil avait desséché les cœurs, ou bien était-ce que +l'expérience des très vieux peuples menait à un égoïsme final, pour que +l'Italie semblât s'être ainsi engourdi l'âme dans son catholicisme +dogmatique et pompeux, tandis que le retour à l'idéal évangélique, la +passion des humbles et des souffrants se réveillait de nos jours aux +plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privés de soleil? +C'était tout cela, et c'était surtout que saint François, lorsqu'il +avait épousé si gaiement sa dame la Pauvreté, avait pu ensuite la +promener, pieds nus, vêtue à peine, par des printemps splendides, au +travers de populations que brûlait alors un ardent besoin de compassion +et d'amour. + +Tout en causant, Pierre et Narcisse étaient arrivés sur la place +Saint-Pierre, et ils s'assirent à la porte du restaurant où ils avaient +déjà déjeuné, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se +trouvaient rangées là, le long du pavé. Mais la vue était vraiment +superbe, la basilique en face, le Vatican à droite, au-dessus du +développement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait +levé les yeux, s'était remis à regarder ce Vatican qui le hantait, ce +deuxième étage aux fenêtres toujours closes, où vivait le pape, où +jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garçon commençait son +service en apportant des hors-d'œuvre, des finocchi et des anchois, le +prêtre eut un léger cri, pour attirer l'attention de Narcisse. + +--Oh! voyez donc, mon ami... Là, à cette fenêtre, que l'on m'a donnée +comme étant celle du Saint-Père... Vous ne distinguez pas une figure +pâle, tout debout, immobile? + +Le jeune homme se mit à rire. + +--Eh bien! mais, ce doit être le Saint-Père en personne. Vous désirez +tant le voir, que votre désir l'évoque. + +--Je vous assure, répéta Pierre, qu'il y a là, derrière les vitres, une +figure toute blanche qui regarde. + +Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis, +brusquement: + +--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous +occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il +avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans +l'effroyable crise financière dont vous venez de voir les ruines, et une +visite au quartier neuf des Prés du Château ne serait pas complète, si +cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion. + +Sans perdre une bouchée, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le +patrimoine de Saint-Pierre dépassait vingt millions. Longtemps, le +cardinal Antonelli, qui spéculait et faisait généralement de bonnes +affaires, avait laissé cet argent en partie chez Rothschild, en partie +entre les mains des différents nonces, qu'il chargeait ainsi de le +faire fructifier à l'étranger. Mais, après la mort du cardinal +Antonelli, son remplaçant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux +nonces pour le placer à Rome. Ce fut alors que, dès son avènement, Léon +XIII composa, dans le but de gérer le patrimoine, une commission de +cardinaux, dont monsignor Folchi fut nommé secrétaire. Ce prélat, qui +joua pendant douze années un rôle considérable, était le fils d'un +employé de la Daterie, lequel laissa un million d'héritage, gagné dans +d'adroites opérations. Très habile lui-même, tenant de son père, il se +révéla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission, +peu à peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir complètement +à son gré, en se contentant d'approuver le rapport qu'il présentait à +chaque séance. Le patrimoine ne produisait guère qu'un million de rente, +et comme le budget des dépenses était de sept millions, il fallait en +trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc +annuellement trois millions à monsignor Folchi, qui, pendant les douze +années de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la +science de ses spéculations et de ses placements, de façon à faire face +au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers +temps, il réalisa des gains considérables, en jouant à Rome sur les +terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il +jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans +compter tout un agio mené de concert avec une banque catholique, la +Banque de Rome. Émerveillé de tant d'adresse, le pape qui, jusque-là, +avait spéculé de son côté, par l'intermédiaire d'un homme de confiance, +nommé Sterbini, le congédia et chargea monsignor Folchi de faire +travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du +Saint-Siège. Ce fut l'époque de la grande faveur du prélat, l'apogée de +sa toute-puissance. Les mauvais jours commençaient, le sol craquait +déjà, l'écroulement allait se produire en coups de foudre. +Malheureusement, une des opérations de Léon XIII était de prêter de +fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu, +engagés dans des affaires de terrains et de bâtisses, manquaient +d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que, +lorsque vint la débâcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des +chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire +désastreuse, la tentative de créer une maison de crédit à Paris, afin +d'écouler, parmi la clientèle religieuse et aristocratique, des +obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on +disait que le pape était dans l'affaire; et le pis, en effet, était +qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation +devenait d'autant plus critique, que, peu à peu, il avait mis les +millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait +à Rome, sous les fenêtres de son Vatican, brûlé sûrement de la passion +du jeu, animé peut-être aussi du sourd espoir de reconquérir par +l'argent cette ville qu'on lui avait arrachée par la force. Sa +responsabilité allait rester entière, car jamais monsignor Folchi ne +risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait +être ainsi le véritable artisan du désastre, dans son âpreté au gain, +dans son désir plus haut de donner à l'Église la toute-puissance moderne +des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prélat paya seul +les fautes communes. Il était de caractère impérieux et difficile, les +cardinaux de la commission ne l'aimaient guère, jugeant les séances +parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en maître absolu et qu'on se +réunissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire +connaître de ses opérations. Quand la catastrophe éclata, un complot fut +ourdi, les cardinaux terrifièrent le pape par les mauvais bruits qui +couraient, puis forcèrent monsignor Folchi à rendre ses comptes devant +la commission. La situation était très mauvaise, des pertes énormes ne +pouvaient plus être évitées. Et il fut disgracié, et depuis ce temps il +a vainement imploré une audience de Léon XIII, qui, durement, a toujours +refusé de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration à tous +deux, cette folie du lucre qui les avait aveuglés; mais il ne s'est +jamais plaint, très pieux, très soumis, gardant ses secrets, et +s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions +que le patrimoine de Saint-Pierre a laissés dans cette bagarre de Rome, +changée en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont +jusqu'à trente. Il est croyable que la perte a été d'une quinzaine de +millions. + +Après des côtelettes aux tomates, le garçon apportait un poulet frit. Et +Narcisse conclut en disant: + +--Oh! le trou est bouché maintenant, je vous ai dit les sommes +considérables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul +connaît le chiffre et règle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas +corrigé, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de +prudence, voilà tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un +prélat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent... +Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable! + +Pierre avait écouté avec une surprise croissante, où s'était mêlée une +sorte de terreur et de tristesse. Ces choses étaient bien naturelles, +légitimes même; mais jamais il n'avait songé qu'elles dussent exister, +dans son rêve d'un pasteur des âmes, très loin, très haut, dégagé de +tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce père spirituel des +petits et des souffrants, avait spéculé sur des terrains, sur des +valeurs de Bourse! Il avait joué, placé des fonds chez des banquiers +juifs, pratiqué l'usure, fait suer à l'argent des intérêts, ce +successeur de l'Apôtre, ce pontife du Christ, du Jésus de l'Évangile, +l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de +millions là-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque +meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient, +sans cesse placés et déplacés pour qu'ils produisissent davantage, tels +que des œufs d'or couvés avec une tendresse passionnée d'avare! et tout +près, en bas, dans ces abominables bâtisses inachevées du quartier neuf, +tant de misère! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de +leur ordure, les mères sans lait pour leur nourrisson, les hommes +réduits à la fainéantise par le chômage, les vieux agonisant comme des +bêtes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes à rien! Ah! +Dieu de charité, Dieu d'amour, était-ce possible? Sans doute, l'Église +avait des besoins matériels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'était +une pensée de prudence et de haute politique que de lui gagner un trésor +pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais +comme cela était blessant, salissant, et comme elle descendait de sa +royauté divine pour n'être plus qu'un parti, une vaste association +internationale, organisée dans le but de conquérir et de posséder le +monde! + +Et Pierre s'étonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure. +Avait-on jamais imaginé drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape +qui s'enfermait étroitement dans son palais, une prison certes, mais une +prison dont les cent fenêtres ouvraient sur l'immensité, Rome, la +Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fenêtre, à toutes +les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait +d'un coup d'œil, voyait sans cesse se dérouler à ses pieds sa ville, la +ville qu'on lui avait volée, dont il exigeait la restitution d'un cri de +plainte ininterrompu; ce pape qui, dès les premiers travaux, avait +assisté ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville +subissait, les percées nouvelles, les vieux quartiers abattus, les +terrains vendus, les bâtisses neuves s'élevant peu à peu de toutes +parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures +rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de +construction qu'il pouvait suivre de son lever à son coucher, gagné +lui-même par la passion du jeu qui montait de la cité entière, telle +qu'une fumée d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoïquement +close, se mettant à jouer sur les embellissements de son ancienne ville, +tâchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires déterminé par ce +gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant +brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait dû +souhaiter, mais qu'il n'avait pas prévue! Non, jamais, un roi détrôné +n'avait cédé à une suggestion plus singulière, pour se compromettre dans +une aventure plus tragique, qui le frappait comme un châtiment. Et ce +n'était pas un roi, c'était le délégué de Dieu, c'était Dieu lui-même, +infaillible, aux yeux de la chrétienté idolâtre! + +Le dessert venait d'être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et +Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il +s'écria: + +--Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle, +là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père. + +Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement: + +--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est +toujours là, immobile, toute blanche. + +--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son +air languissant, sans qu'on sût s'il se moquait. Il est comme tout le +monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu; +d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais. + +Et c'était bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre, +l'envahissait d'une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé, +il s'était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car +personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait +Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité, +Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule, +pour l'avoir revue des loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et +ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière +les vitres, Pierre l'évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste +désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts +Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que +couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin où il ne restait +que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Coelius plus +reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei, +le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur +la tombe des Césars, l'Esquilin d'où se dressait le clocher mince de +Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière +éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le +Capitule qu'indiquait à peine le campanile carré du palais des +Sénateurs, le Quirinal où s'allongeait le palais du roi, d'un jaune +éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre +Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le +berceau de la papauté, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de +Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André de la +Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre +cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de +croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l'orgueil de tous +les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transformé en une +forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie +Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des Thermes de Caracalla, de +la maison de Septime-Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de +triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la +Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et +d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de façades. +Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l'abomination +du nouveau quartier inachevé des Prés du Château. L'après-midi, +lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne +comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on +a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à +l'heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont +éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts; tandis +que les usines, fermées aujourd'hui, ne sont plus que des ruines +lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d'où la fumée ne monte +plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher +de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses +abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces +bâtisses mortes également avant d'avoir vécu, où il n'y avait à cette +heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la +décomposition même des vieilles sociétés. + +Mais Pierre surtout s'imaginait que Léon XIII, l'ombre toute blanche +là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa +rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui découronné, ne dressant +dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en +pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres +glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et +grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur +tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient +au Quirinal, et là il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle +de la royauté d'en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui +se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés +l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen âge et de la +Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants +soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple +jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur +fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points +négligeables, perdus dans l'étendue sans bornes; et quel abîme entre +eux, que de siècles d'histoire, que de générations qui ont lutté et +souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux +avenir! Ils se voient, ils en sont encore à l'éternelle lutte, à qui +aura le peuple dont le flot s'agite là sous leurs yeux, à qui restera le +souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître +des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions, +les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours +distinguer sa pâle figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux +vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de +désastre, il devait certainement se réjouir de l'avortement colossal du +gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l'air de +dire qu'on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et +on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles, +qu'on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu'être ravi des +embarras terribles, dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la +crise politique, la crise financière, tout un malaise national +grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour; et, +pourtant, n'avait-il pas lui-même l'âme d'un patriote, n'était-il pas un +fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition +circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie, +tout au contraire pour qu'elle redevînt la maîtresse de la terre! Une +douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand +il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome +bouleversée et inachevée, qui était l'aveu public de son impuissance. +Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n'était-il +pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa +ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fenêtre, +en proie aux démolisseurs et aux maçons? Il redevenait le maître, il +régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les +prophéties avaient assuré l'éternité et l'universelle domination. + +Et l'horizon s'élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait +par delà Rome, par delà la Campagne romaine, par delà les monts de la +Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu'il +s'était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu'il +n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que +voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes +lui arrivaient de nos sociétés modernes? Parfois, des hauteurs du +Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives +devaient lui parvenir; et c'était notre civilisation scientifique, les +peuples rapprochés, l'humanité libre allant à l'avenir. Rêvait-il +lui-même de liberté, lorsque, tournant les regards vers la droite, il +devinait la mer, là-bas, au delà des tombeaux de la voie Appienne? +Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder +ailleurs la papauté des nouvelles démocraties? Puisqu'on le disait d'un +esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû +trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de +lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires +étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux +qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'entêtait dans +son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n'était-il +pas à craindre qu'une rupture un jour ne s'imposât? Et la menace d'un +vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face, +l'emplissait d'une angoisse croissante. C'était bien pour cela qu'il +s'était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa +main toutes les forces éparses de l'Église, fermant les yeux sur les +audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait, +s'efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui +contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se +trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte +formule catholique, où les siècles l'enchaînaient? L'obstination y était +fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa +force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette +autorité morale de l'au-delà, qui amenait l'humanité à ses pieds, qui +faisait s'agenouiller les pèlerinages et s'évanouir les femmes. +Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le +centre du monde catholique, ce serait n'être plus lui, chef du +catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles pensées +inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait +la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse +encore, qui s'élaborait, dans le sourd piétinement des nations en +marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de +l'horizon! + +Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes, +l'ombre blanche, l'ombre immobile était tenue debout par l'orgueil, dans +la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas, +le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il +rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'était pas lui, ce serait +son successeur. L'Église, dans son indomptable énergie de vivre, +n'avait-elle pas l'éternité devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui? +Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait, +malgré tous les raisonnements humains, malgré l'apparence de la logique +des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de +l'Histoire. Ah! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n'avait +cessé de suivre les aventures équivoques, de ses yeux paternels mouillés +de larmes! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait +d'assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes +les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu'il ferait de ces quartiers +nouveaux, dont on l'avait souillée: les abattrait-il, les laisserait-il +là comme un témoignage de la démence des usurpateurs? Elle redeviendrait +la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et +d'aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu'une âme pure, +dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve +continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer, +demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une +république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait +l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui +restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de +l'État, ainsi reconstitué? Puis, ses regards s'étendaient au delà de +Rome, au delà de l'Italie, son rêve s'élargissait, s'élargissait +toujours, englobait la France républicaine, l'Espagne qui pouvait l'être +de nouveau, l'Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les +nations catholiques devenues les États-Unis d'Europe, pacifiées et +fraternisant sous sa haute présidence de Souverain Pontife. Puis, dans +le triomphe suprême, c'étaient enfin toutes les autres Églises qui +disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au +pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie +universelle. + +Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu'il prêtait à Léon +XIII. + +--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la +colonnade! + +Il s'était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un +cigare, retombé à ses seules préoccupations d'esthétique raffinée. + +--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve, +comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre... +C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie +supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me +tendre les bras, par certains beaux crépuscules... Ah! Rome, Rome +merveilleuse et délicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre +que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement! + +Cette fois, Pierre ne put s'empêcher d'être surpris, en se rappelant sa +voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée +retourna aux Prés du Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur, +devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de +souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de +créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne +le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans +pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du +Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les +vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut, +par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la +chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d'un coup +dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n'avait pu +supprimer une seule des douleurs de l'humanité, puisqu'elle n'arrivait +même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient +là, en bas, sous la fenêtre. + + + + +IX + + +Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre +qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en +compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant. + +--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille, +justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt +elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée +du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle +beauté! + +Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu +douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle +finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si +forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à +lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement, +cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne +s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le +secret de son cœur, en détournant la conversation. + +--Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de +médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés +de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui +offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au +Corso, depuis quinze jours. + +Celia aussitôt se passionna. + +--Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté, on a nommé le petit +Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu +penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de cœur de la +Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans sa +loge, au Costanzi. + +Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le +jeune prince lui avait montrée, au Pincio, une des rares demi-mondaines +dont la belle société de Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la +galante particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice +désintéressé qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle +s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses +blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des +semaines souvent, avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la +bonne compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en quête du +nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi, +qui lui avait laissé son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta +était réputée pour la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de +sa toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y +avait près d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, était en +voyage. + +--Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia avec conviction, +de son air candide de vierge qui ne s'intéressait qu'aux choses de +l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la +Pierina, non! cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse +pour le regard! + +D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la Pierina de nouveau; +et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle +était une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le +disait son amie. + +--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses +blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me +le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire +tarde à s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui, +l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement pour ça. + +Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine apportait une lampe, +Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait également debout. + +--Restez, il faut que je vous parle. + +Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce +de son amie, voulant savoir où en étaient les choses et si le mariage +des deux amants aurait bientôt lieu. Et elle l'embrassa éperdument. + +--Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le Saint-Père le +rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je suis heureuse pour toi, comme +ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de +mon côté très contente, parce que je vois bien que mon père et ma mère +se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de +mon petit air tranquille: «Je veux Attilio, et vous me le donnerez.» +Alors, mon père a eu une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me +menaçant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi dure que +la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourné +furieusement vers ma mère, silencieuse et ennuyée, en disant: «Eh! +donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh! +ce que je suis contente, ce que je suis contente! + +Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement son visage +de vierge, d'une pureté de lis, exprimait une joie innocente et céleste. +Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui +l'attendait dans le premier salon. + +Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre. + +--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée de vous +donner... Il paraît que le bruit de votre présence à Rome se répand et +qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquiétantes. Votre +livre serait un appel ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un +schismatique ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son œuvre +à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome pour la lancer, en +déchaînant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez +toujours à voir Sa Sainteté pour plaider votre cause, on vous conseille +donc de vous faire oublier, de disparaître complètement pendant deux à +trois semaines. + +Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enragé! +mais on la lui donnerait, l'idée du schisme, d'un scandale justicier et +libérateur, en le promenant ainsi d'échec en échec, comme pour user sa +patience! Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un geste de +lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement, +était sincère et affectueuse? + +--Qui vous a priée de me donner ce conseil? + +Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque +intuition. + +--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas? + +Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à faire un éloge +ému du prélat. Cette fois, il consentait à la diriger dans +l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait +conféré longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement +de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de +certaines premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de la +tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue, car cette +affaire du divorce était au fond son œuvre, il y avait toujours poussé +les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait noué, au milieu de +si belles illusions, le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait +les raisons de son espérance. + +--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse, +maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez +raisonnable vous aussi, ne vous révoltez pas, abandonnez-vous. Je vous +assure que vous vous en trouverez bien un jour. + +La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé, il y +satisfaisait à chaque heure des curiosités plus vives, et la pensée d'y +rester deux à trois semaines encore n'avait rien pour lui déplaire. Sans +doute il sentait, dans ces continuels retards, un émiettement possible +de sa volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé, inutile. +Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien +abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père que pour affirmer plus +hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il céda. +Et, comme il s'excusait d'être un embarras au palais: + +--Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde, +je m'imagine que votre présence ici va nous porter bonheur à tous, +maintenant que la chance semble tourner. + +Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour de Saint-Pierre +ni du Vatican, où la vue continuelle de sa soutane devait avoir éveillé +l'attention. Il promit même de rester huit jours sans presque sortir du +palais, désireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire, +à Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui +régnait dans le salon, depuis que la lampe l'éclairait d'une clarté +dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit était noire dans la +rue. + +--Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui? demanda-t-il. + +--Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement, +nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prévenir par don +Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui +dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien. + +Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue déserte ni du +vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, à ce moment, +dans ce salon si mollement endormi, plein désormais de la douceur d'un +rêve d'espoir, il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes, +une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine, qui, disparue +depuis qu'elle avait apporté la lampe, revenait essoufflée, effarée. + +--Contessina, contessina... + +Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide soudainement, comme +à l'entrée d'un vent de malheur. + +--Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler? + +--Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue pour voir si l'on +avait allumé la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et +là, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il +est par terre, il a un coup de couteau quelque part. + +Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse: + +--Mort! + +--Non, non, blessé. + +Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une voix qui +montait: + +--Mort! mort! + +--Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous! Il m'a fait +taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir +vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé +est là, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop. + +Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la +lampe, sa main droite qui tremblait apparut tachée de sang, ayant sans +doute tâté le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour +Benedetta, qu'elle se remit à gémir follement. + +--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit. +Je prends la lampe, parce que tout de même il faut voir clair... Vite, +vite! + +En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule, Dario +gisait sur le dallage, comme si, frappé dans la rue, il n'avait eu que +la force de faire quelques pas pour tomber là. Et il venait de +s'évanouir, très pâle, les lèvres pincées, les yeux clos. Benedetta, qui +retrouvait l'énergie de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se +lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, +élargis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup de foudre +de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le pourquoi et le comment de +ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais désert, envahi par +la nuit. La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls +étaient souillés. + +--Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après avoir baissé et +promené la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas là, il est +toujours chez le menuisier d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez +qu'il n'a pas encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer... +Monsieur l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince dans sa +chambre. + +Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de bel équilibre et +de tranquille activité. Les deux autres, dans leur stupeur persistante, +l'écoutaient sans trouver un mot, lui obéissaient avec une docilité +d'enfant. + +--Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez. Tenez, prenez la +lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous, +monsieur l'abbé, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous +les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd! + +Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux +paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel +transport, mais quel lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante +de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la +volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte, +où l'on n'entendait que l'émiettement des murs, le petit travail de +ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait +à chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser +au bord des pierres luisantes, déployait une force exagérée, qui +l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers, +des vastes murailles nues, jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons. +Il fallut faire une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis, +la lente marche fut reprise. + +Heureusement, l'appartement de Dario, composé de trois pièces, une +chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, à +la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils +n'avaient plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs +pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le blessé sur son +lit. + +Victorine en eut un léger rire de satisfaction. + +--C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez! +ici, sur cette table... Et je vous réponds bien que personne ne nous a +entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina +soit sortie et que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les +portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma jupe, pas une +goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à l'heure, je donnerai moi-même +un coup d'éponge, en bas. + +Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement: + +--Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux pour le garder, +et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue naître, +contessina, et qui est un homme sûr. + +Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui, dans cette chambre à +demi obscure, où semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar +qui était en eux, Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit, +sans trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les bras, +s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd, dans un besoin de +détendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie +sur ce visage pâle, aux yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une +respiration très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant +montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux. + +Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serrée, comme +pour y mettre l'angoisse de son cœur; et elle fut si heureuse de sentir +qu'il lui rendait faiblement son étreinte. + +--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé, mon Dieu? + +Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de Pierre. Quand il +l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte, +si personne autre n'était dans la chambra. Et il finit par murmurer: + +--Personne n'a vu, personne ne sait?... + +--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine, +sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enfermé +chez lui. + +Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire. + +--Je veux que personne ne sache, c'est si bête! + +--Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau. + +--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas... + +Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant d'échapper à la +question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de +suite une partie de la vérité. + +--Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche, au crépuscule, et +qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentré, il m'a +planté son couteau, là, dans l'épaule. + +Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en +demandant: + +--Mais qui donc, qui donc, cet homme? + +Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait +pas, que l'homme avait fui dans les ténèbres, sans qu'il pût le +reconnaître, elle eut un cri terrible. + +--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais! + +Elle délirait. + +--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne veut pas que nous +soyons l'un à l'autre, et il te tuera plutôt, le jour où je serai libre +de me donner à toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse... +C'est Prada, c'est Prada! + +Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il protestait +loyalement. + +--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant +pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce +n'est pas Prada, non, non! + +Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut être convaincue. +D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante, elle sentit la main qu'elle +tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle +se glaçait. Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé, +la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui. Et il semblait +mourir. + +Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes. + +--Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il +se meurt! le voici déjà tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt! + +Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de la rassurer. + +--Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme tout à l'heure... Je +vous assure que je sens son cœur battre. Tenez! mettez votre main... De +grâce, ne vous affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien. + +Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène +extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'était jetée +sur le corps de l'homme adoré, elle le serrait d'une étreinte +frénétique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en +balbutiant des paroles de flamme. + +--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donnée +à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser, lorsqu'il était temps encore +de connaître le bonheur... Oui, une idée pour la Madone, une idée que la +virginité lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on +veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait lui faire +que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si +elle m'avait trompé, si elle te prenait avant que nous eussions dormi +aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui +de ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation plutôt que de +ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres! + +Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour +mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait +plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si +naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature +elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le +terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un +atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et +déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle +grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui +arrachait de sa propre chair. + +--Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit, +son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux. + +Mais elle voulait mourir avec lui. + +--Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me +coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras, +qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre +ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de +même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout, +dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la +bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras +mort! + +Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de +passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes +gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord +du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la +farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine. + +Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit +vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la +personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa +clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les +pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion +ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les +Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal +lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes. + +Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario +que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la +déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait +rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre. +Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de +couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard +du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait +en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien +faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix: + +--Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le +coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs, +sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment +planté. + +--Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en +part. + +Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas +sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement +ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur +une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de +la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces, +lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint +embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette. + +--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on +sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu, +paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et, +n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même +ma tante, enfin aucun des amis de la maison. + +Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires. + +--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le +monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis +l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans +trop de fièvre. Je reviendrai demain matin. + +Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle +s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir +du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque +après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir +dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta. +Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait +pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux, +l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce +point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina +qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel +accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se +refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble +plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du +convalescent. + +Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait +monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas +au prince: + +--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient +tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la +renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir. + +Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il +comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il +pensait. Aussi, sans répondre à Victorine: + +--Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu! +est-ce assez bête? + +Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que le frère lui +donnât l'avertissement de ne pas toucher à sa sœur, il souriait d'un +air d'embarras, très ennuyé, un peu honteux même d'une pareille +histoire. Et il fut évidemment soulagé, lorsque le prêtre promit de voir +la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle +devait rester chez elle. + +--Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en exagérant sa +colère, comme pour se railler lui-même. Vraiment, c'est d'un autre +siècle. + +Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir près +de son cher malade. Et la douce veillée continua, dans la vieille +chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'où ne montait pas un +souffle. + +Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le +quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intéressait, +il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia +et la rêva bordée de palais splendides. Pendant le carnaval, des +courses y avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse, +pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que +l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée, marquis de Couré, qui habitait +le palais Saccheti, y avait fêté magnifiquement, en 1630, la naissance +du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à +Saint-Jean des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire, +la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres pavoisées des plus riches +tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tirée sur +le Tibre, représentant la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de +la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse, le Mascherone, +coula du vin. Combien ces temps étaient lointains et changés, et +aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur +triste de son abandon, large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse, +au milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil +l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate et sans +trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient alternativement +de la vive lumière à l'ombre épaisse, les palais anciens, les lourdes et +vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de +clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de fer, des étages +entiers aux volets clos, comme cloués pour ne plus laisser entrer la +clarté du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des +voûtes profondes, des cours intérieures, humides et froides, tachées de +verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des portiques +entouraient. Puis, dans les dépendances, dans les constructions basses +qui avaient fini par se grouper là, surtout du côté des ruelles dévalant +au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'étaient +installées, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces +obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une +planche, des débits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de +Genzano, et où les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue, +la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune, +n'était point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils +télégraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux +rares passants, où s'émiettait la poussière du passé, de l'arcade du +palais Farnèse à l'échappée lointaine, au delà du fleuve, sur les arbres +de l'Hôpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, dès la nuit faite, +Pierre était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée que la +rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement absolu. Pas une lumière aux +fenêtres, rien que la double file des becs de gaz, très espacés, des +lueurs affaiblies de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes +verrouillées, barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle ne sortait. +Seulement, de loin en loin, un débit de vin éclairé, des vitres dépolies +derrière lesquelles brûlait une lampe dans une immobilité complète, sans +un éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux +sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la +ruelle de droite, toutes les deux debout et figées, dans la rue morte. + +D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier +tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne, n'exhalant désormais +qu'une odeur de renfermé, la fade et discrète odeur ecclésiastique. Du +côté de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours +Victor-Emmanuel est venu tout éventrer, l'opposition était violente, +entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées, éclatantes, à peine +finies, et les noires demeures, affaissées et borgnes, des ruelles +voisines. Le soir, des globes électriques étincelaient, d'une blancheur +éblouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et +des autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux. C'étaient +d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du +Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinité de traverses qui les +coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites, +que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son église, +une multitude d'églises presque semblables, très décorées, très dorées +et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de +soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre +San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait +dans le bas, derrière le palais Farnèse, l'église des Morts, où il +aimait entrer pour y rêver à cette sauvage Rome, aux pénitents qui +desservaient cette église et dont la mission était d'aller ramasser, +dans la Campagne, les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir, +il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans +sépulture, qu'on avait découverts dans un champ, à droite de la voie +Appienne. + +Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le nouveau quai du +Tibre, devant l'autre façade du palais Boccanera. Il n'avait qu'à +descendre le vicolo, l'étroite ruelle, et il débouchait dans un lieu de +solitude, où les choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai +n'était pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés complètement, +c'était tout un chantier immense, encombré de gravats, de pierres de +taille, coupé de palissades à demi rompues et de baraques à outils dont +les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé, +tandis que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville, aux +deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des inondations qu'on +venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse. +Et il avait fallu surélever les anciennes berges à un tel point, que, +sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, +avec son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux de +plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être ensevelie et de +disparaître, quand on achèverait les travaux de voirie. Rien encore +n'était nivelé, les terres rapportées restaient là telles que les +tombereaux les déchargeaient, il n'y avait partout que des fondrières, +des éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon. Seuls, des +enfants misérables venaient jouer parmi ces décombres où le palais +s'enfonçait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand +soleil, des femmes étendaient leur pauvre lessive sur les tas de +cailloux. Et, cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix +certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des +heures, à regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux +deux bouts. + +Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa lumière blonde. +Quand il regardait là-bas, vers la gauche, il apercevait les toits +lointains du Transtévère, qui se découpaient, d'un gris bleu noyé de +brume, sur le ciel éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude +au delà de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de +l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant +rideau, laissant voir, à l'horizon, le profil clair du Château +Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait détacher les yeux de la berge +d'en face, car un morceau de la très vieille Rome y était demeuré +intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la +rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la +construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les +deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'était +en vérité une surprise et un charme que cette extraordinaire évocation +des anciens âges, cette berge chargée de tout un lambeau de la vieille +ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes avaient +dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières des maisons, qui +descendaient jusque dans l'eau, restaient lézardés, roussis, éclaboussés +de rouille, patinés par les étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et +quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires où le +fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction +romaine plongeant à pic; puis, des escaliers raides, disloqués, verdis, +qui montaient de la grève, des terrasses qui se superposaient, des +étages qui alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au +hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et +cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries +de bois, de ponts jetés au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on +aurait dits poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au +milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une gorge de +pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où la berge +apparaissait, dans le retrait des maisons, elle était couverte d'une +végétation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre +traînant à plis royaux. Et la misère, la saleté disparaissaient sous la +gloire du soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient en +or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les pavoisaient de +la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges. +Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule +s'élevait dans l'éblouissement de l'astre, avec le fin profil de +Saint-Onuphre, parmi les cyprès et les pins. + +Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'énorme mur du +quai, et il restait là longtemps, le cœur gonflé, plein de la tristesse +des siècles morts, à regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la +grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de +cette tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des murailles +démesurées de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore, +dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se +moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, +dès qu'il était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de +boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les maisons d'en +face ne s'y reflétaient même plus. Et quel abandon désolé, quel fleuve +de silence et de solitude! Si, après les pluies d'hiver, il roulait +furieusement parfois son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les +longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coulée +sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On pouvait demeurer là, +penché, durant la journée entière, sans voir passer une barque, une +voile qui l'animât. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits +vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de +Sicile, s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait +plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un +pêcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un +peu à sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique +péniche couverte, une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un +bateau-lavoir, mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y avait +encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le flanc crevé, +lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et +abandonnée. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines +fameuses dont elle était lasse de baigner la poussière, depuis tant de +siècles! Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux jaunes +avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris +la fatigue et le dégoût, au point d'être devenues si lourdes, si +muettes, si désertes, dans leur souhait de néant! + +Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrière une +des baraques de bois qui avaient servi à serrer les outils. Elle +allongeait la tête, elle regardait fixement, depuis des heures +peut-être, la fenêtre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du +quai. Effrayée sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait +reçue, elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des +nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées, ayant +appris de quelque domestique où était la fenêtre, attendant sans se +lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul +lui faisait battre le cœur. Le prêtre s'approcha, infiniment touché de +la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante +d'adoration, dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la +chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux et très +gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était passé, s'arrangea de +manière à prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il +serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, +farouche, méfiante, prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des +larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse, +elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: «_Grazie, grazie!_ +Merci, merci!», en se sauvant à toutes jambes. Jamais il ne la revit. + +Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe à +Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse, eut la surprise de rencontrer +Benedetta sortant de cette église, de si bonne heure, une toute petite +fiole d'huile à la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui +expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du +bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brûlant +devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une +absolue confiance. Elle avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en +celle-là, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était +adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones de marbre et +même d'argent. Aussi une dévotion ardente, toute sa dévotion en réalité, +brûlait-elle dans son cœur pour cette image sainte qui ne lui refusait +rien. Et elle affirma très simplement, comme une chose naturelle, hors +de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes d'huile, dont elle +frottait matin et soir la plaie de Dario, qui déterminaient une guérison +si prompte, tout à fait miraculeuse. Pierre, saisi, désolé d'une +religion si enfantine chez cette admirable créature de sagesse, de +passion et de grâce, ne se permit pas un sourire. + +Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une +heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il +racontât ses journées pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses +étonnements, ses émotions, ses colères parfois, prenaient un charme +triste, au milieu du grand calme étouffé de la pièce. Mais, surtout, +quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de +tendresse pour les jardins romains, où il allait dès l'ouverture des +portes, afin d'être sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des +sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux +jaillissantes, des terrasses élargies sur des horizons sublimes. + +Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent +le cœur davantage. A la villa Borghèse, le petit bois de Boulogne de +Rome, il y avait des futaies majestueuses, des allées royales, où les +voitures venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire +du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé devant la villa, +cette villa d'un luxe de marbre éblouissant, où se trouve aujourd'hui le +plus beau musée du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin +central que domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments +d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages, +rangés symétriquement en carré, et rien autre que cette herbe déserte, +ensoleillée et mélancolique. Au Pincio, où il retourna, il eut une +matinée exquise, il comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres +rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre +au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide, poudrée de soleil. A +la villa Albani, à la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins +parasols, d'une grâce géante et fière, les chênes verts puissants, aux +membres tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les chênes +noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le petit lac était plein +de rêve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre +en contre-bas déroulait une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin +compliqué de rosaces et d'arabesques, que la diversité des fleurs et +des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus +noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce fut, en longeant un petit mur, +de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprévu, +qu'il en emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu +complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du mont Mario et un +autre coteau boisé qui cachait la ville, que le dôme colossal dont la +masse semblait posée sur des blocs épars, blancs et roux. C'étaient les +îlots des maisons du Borgo, les constructions entassées du Vatican et de +la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa coupole +démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que, +derrière lui, au loin, fuyait une échappée bleuâtre de campagne +illimitée, très délicate. + +Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des jardins moins +somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah! la villa Mattei, sur la pente du +Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses allées intimes qui +descendent bordées d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses +buis amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses +fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une égale +impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois églises, +qui s'y noient parmi la verdure, à Sainte-Sabine surtout, le berceau des +Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, +dort dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au milieu +desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique, énorme et noueux, est +encore chargé d'oranges mûres. Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le +jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du +Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures qui se +serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule. +C'étaient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mêmes buis +taillés, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues +comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres, les pins +géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de +roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne +goûta une joie plus tendrement attristée qu'à la villa du pape Jules, +dont le portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie d'une +époque aimable et sensuelle, avec sa décoration peinte, son treillage +d'or chargé de fleurs, où passent des vols souriants de petits Amours. +Le soir enfin où il revint de la villa Farnésine, il dit qu'il en +rapportait toute l'âme morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les +peintures exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient touché, +c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à la décoration bleu +tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans génie, mais si +charmant et si romain; c'était surtout le jardin abandonné, qui +descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait +maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué, envahi d'herbes +folles, tel qu'un cimetière, où pourtant mûrissaient toujours les fruits +d'or des orangers et des citronniers. + +Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où +il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel +merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de +magnificence et de charme! quel refuge de rêverie antique que le très +vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des +feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d'or +rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du +belvédère qui domine, on possède Rome entière d'un regard, comme si, en +élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la +villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui +s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme +profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus +conquérante, une vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre +au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde. +Lui, qui était venu hostile à l'institution du prix de Rome, à cette +éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalité, +resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du +jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah! +quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur +de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu'on est +trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher, +apprendre à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que +ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine +jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait +certainement l'âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude +commençante des œuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il +remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que +la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l'art +du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s'y +mourait d'impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte +d'être en pleine fournaise de production et de lutte. + +Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement, +éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la +villa Montefiori, aujourd'hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté +des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires, +dans lequel ils avaient appris à s'aimer. + +--Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque des fleurs, +c'était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement +grisante, qu'une fois je suis restée dans l'herbe, sans pouvoir me +relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as +portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais. + +Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle +tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'était mis à sourire. + +--Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin... +Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser +les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si +nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout +de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions +si libres! + +Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait +protégés. + +--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que +nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges! + +La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du +mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre +assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que +de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux +lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main +toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur, +car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque +nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la +continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser +que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout, +ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais +intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui +bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter +hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire, +devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom +de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète +ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième +pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle +avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que +son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement. +Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on +l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme +noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en +intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait +en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de +visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire +de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée +dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son +intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être +agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux +pèlerinages à Rome. + +Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour +de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en +souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant +la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du +divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma, +ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs, +cette première décision, prise seulement à une voix de majorité, +n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait +en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la +congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque +unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle +cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au +milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient +de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à +cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi, +dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir +quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des +Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès +tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement +qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations +répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et +ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses +œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de +n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en +échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond, +rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur +sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie +adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait +l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque +donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir +gagné encore la voix d'un cardinal. + +Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor +Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le +lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en +rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui +plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait +déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant +scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les +particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant +d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant +enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la +femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer +l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché +la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il +préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était +absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis +allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais +conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement +reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite +faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun +s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait +très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et +d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une +nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à +aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à +un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences +restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las +de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu +d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver +le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans +rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il +se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa +bonté. + +Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant, +tapant de joie dans ses mains. + +--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une +reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être +aimable. + +Plus méfiant, Dario demanda: + +--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé +formellement? + +--Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est +un très honnête homme. + +Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si +monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer +incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait. + +--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis +décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux +médecins avec ma tante. + +Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée. + +--Et alors? demanda-t-il du même air tranquille. + +--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont +rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il, +absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce +qu'il a dit. + +Puis, se tournant vers Pierre: + +--Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de +même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le +traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a +fait joindre immédiatement au dossier. + +Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de +tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une +description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails +d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de +pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même, +puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre. + +--Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la +reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le +beau jour tant souhaité de notre bonheur. + +Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure +s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours +encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui +contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les +quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités +classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur +parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la +ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient +maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la +place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale; +la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son +double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une +ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours +grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et +d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de +Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place +Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient +plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; +la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du +marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de +grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, +au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande +surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de +sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva +petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté +sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là, +on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers +seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent, +les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze +antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures, +lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu +les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite +place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises +sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme +toute une école dans une cour de récréation. + +Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour +les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus +abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: +depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place +Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux +trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste +composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de +Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les +hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il +rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le +singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du +Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient +aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas +de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi +les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre +les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse +tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés, +comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les +noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des +escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de +pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui +s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des +habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un +palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir, +ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le +long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu +la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté +jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve +jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses, +découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux +de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues +de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique, +ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons +pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule +au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse, +faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie +des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les +voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil +du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique, +ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde. + +Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand +cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en +compagnie de Benedetta. + +--Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse +d'aller voir les morts? + +--Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière +désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur +amour des spectacles tristes. + +--Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort. +Le mieux est de la regarder en face. + +Du coup, le prince se fâcha. + +--La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle, +moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais. + +De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à +dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête +que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de +marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles +de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique +agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là, +une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la +noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de +véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs +personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient +dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès, +c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que +les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres +de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord. + +Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par +interrompre Pierre, en disant à Celia: + +--Et la chasse a été intéressante? + +Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une +chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite. + +--Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous +était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on +avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie +étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter +nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes +en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a +duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre +très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même, +oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû +sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les +chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est +foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée. + +Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le +grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette +Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie +de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels +détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe +épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique +bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et +de la vaincre. + +--Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre! +Je finirai par y mourir d'ennui. + +Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de +ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à +elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune +et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait +parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels, +séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son +épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au +théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait +surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni +savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière. +Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables, +et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et +comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure +nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages +d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient +dépensées toutes ses énergies d'homme. + +Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après +un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de +vierge énigmatique: + +--Comme c'est long à se remettre, une épaule! + +Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était +l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à +sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un +autre sujet. + +--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame... + +Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui +venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie +d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux: + +--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de +même un bouquet de roses blanches. + +Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait +en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une +dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas +fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir +gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il +était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé. + +--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort. + +--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave +et pur. + +Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le +dos du convalescent. + +--Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai, +tu n'auras plus que moi à aimer. + +Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle +disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas +non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès +qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette +chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait +aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une +puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race, +cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très +vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des +heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de +souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle +chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait +à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon +de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se +soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se +donnât la peine d'y aller voir! + +--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que +monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome. + +Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce. + +--C'est vrai. + +--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps, +beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté +que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable; +tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien +tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse. + +Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une +seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en +tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi, +une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie +est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que +l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner +le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de +manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la +prodigieuse splendeur du passé. + +Celia s'était levée, prenant congé. + +--Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous +savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une +grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce +serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps! + +Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu'il +fit au Transtévère, suivie d'une visite au palais Farnèse, sentit se +résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs +fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population +misérable l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les +souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance! Il avait vu, à +Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d'épouvante où +l'humanité en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette +stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours +de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses, +étranglées, pareilles à des couloirs de cave; et l'odeur était affreuse +surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge, faite des légumes +aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses +fientes. C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un +pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes noires et +béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers extérieurs qui +montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en +équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu'il avait fallu +étayer à l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres +crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime +commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui +n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et +leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de légumes +cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de +choux-fleurs, d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers, +mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots +violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s'entassaient sur +une planche, ainsi que des pavés ronds; de pauvres fruitières n'avaient +d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs +portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les +seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les +salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre, +l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, où les numéros +gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets +tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis +des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du +quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des +bandes d'enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en +cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et +criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol +bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du +continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d'hommes +conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets, +sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers +s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte +d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché, plein de +terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres, de tous +les balcons, sur des cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de +la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques +sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques de l'abominable +misère. + +Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une pitié immense. Ah! +certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de +peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle +empoisonnée, et il était pour l'assainissement, pour la démolition, +quitte à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le +Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l'éventraient, des +prises d'air pratiquées à grands coups de pioche, qui le pénétraient de +nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au +milieu de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes, vastes +terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en +évolution l'intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait +de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité +agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il fallait +avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux +ménagères et les détritus de légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait, +depuis des siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine, que +l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières, exhalait +toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps +se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux +bords du Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables, +c'est à chaque pas la même rencontre: on suit une rue étroite, puante, +d'une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se +touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une +clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures +lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes +constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à +l'état d'ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades. +Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la +crise financière menace d'éterniser maintenant, la ville de demain +arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements +démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins +une besogne bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une +grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille Rome se +pourrir sur place, telle qu'une curiosité des anciens âges, une pièce de +musée qu'on garde sous verre. + +Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où +il était attendu, fit un détour, passa par la rue des Pettinari, puis +par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le +grand mur noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la +seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les +vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d'or, et par les étalages +des marchands d'étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes, +verts, rouges, d'un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de +parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait +maintenant, évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère qu'il avait +visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le +chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et +abandonnées des Prés du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté +enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par +des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence, +aux souffrances de son corps, qu'il reste quand même aujourd'hui en +dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à +l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait +aveugle et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante +d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en +éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait +abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la +clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de +toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on l'eût voulu ou +non, c'était au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la +rebâtissait, dans l'idée d'en faire une grande capitale moderne; car la +démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple +qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la saleté et la maladie, +où la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misère. Et voilà +pourquoi, si l'on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement, +le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore +sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fâche +devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en +pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et +leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie +naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du +passé. + +Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse, +déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont +l'une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du +grand silence; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du +lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses +treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux. +Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de +l'ambassade près du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire +visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué +pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et +mortelle, avec sa vaste cour à portique, d'une humidité sombre, son +escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses +galeries et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine dans +la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu'aux os les +fourmis humaines qui s'aventuraient sous les voûtes. L'attaché, avec un +sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite +l'été, gelée l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la +partie occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant sur le Tibre. +Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins +Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après +un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé de +soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui +suivent, occupées par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une +rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de +hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus, +quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes +consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des +choses tourne à l'abomination, lorsqu'on pénètre dans les appartements +de gala, les grandes pièces d'honneur qui occupent la façade sur la +place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des salles +magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L'ambassade +n'en occupe qu'une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des +tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme +salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire, +l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable grenier de +débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau +sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris +méconnaissables. Et ce n'était là qu'une partie du palais: le +rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre École de Rome occupe un +coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement +dans l'angle le plus logeable du premier, forcée d'abandonner tout le +reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l'inutile peine +de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais +Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant +plus d'un siècle par des cardinaux; mais quelle incommodité cruelle, +quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois +quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la +vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les +couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz +fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage à travers ce lugubre +désert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tiède et aimable de +l'ambassadeur! + +Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres +palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses +promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur +splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus +que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces +salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire à y +mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y +nourrir le personnel nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les +princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée, +occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques +demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant +un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur. +Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à +l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se +partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier +au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que +le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais +Barberini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des +familles, tandis que le prince s'est logé au troisième, dans les +anciennes chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le +rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à une loge +maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n'a gardé +que les quelques pièces d'un petit appartement bourgeois. Loué le palais +Odelscachi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les +princes n'y mènent plus que l'existence réduite de bons propriétaires, +tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux +bouts. C'était qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain, +les plus grosses fortunes venaient de s'écrouler dans la crise +financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore, +d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l'industrie ne +pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les +affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d'impôts +énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient +désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s'épuiser +sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt, +ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre +vivante. Il n'y avait là qu'une question de temps, car la ruine finale +était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et ceux qui +consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de +s'accommoder à l'époque présente, en s'efforçant au moins de peupler le +désert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait déjà +chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans +le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant +en poudre, si glacé d'ombre et de silence, où l'on n'entendait de loin +en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant +sourdement sur l'herbe de la cour. + +Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux visites +successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s'éclairaient +l'une l'autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais +encore ne s'était formulée en lui avec une netteté si effrayante: pas +encore de peuple et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le +hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable, +d'une ignorance et d'une résignation telles, dans la longue enfance où +le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues années +d'éducation et d'instruction étaient nécessaires pour qu'il constituât +une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits +ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au +fond de ses palais croulants, elle n'était plus qu'une race finie, +abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang américain, autrichien, +polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception; +sans compter qu'elle avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à +servir l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les +parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et +les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie +solidement installée, forte d'une sève nouvelle, assez instruite et +assez sage pour être l'éducatrice transitoire de la nation. La +bourgeoisie, c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des +princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants, +notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes; c'était le monde +d'employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de +députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces; +et c'était enfin la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, +les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont +les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour +qui donc avait-on travaillé? Pour qui les travaux gigantesques de la +nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne +pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait +entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en +larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus +d'aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les +ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait bâtis +sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais énormes, +fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées, +ces palais où devait s'installer la richesse grandissante, le luxe +triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui étaient devenus les +lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du +peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds! + +Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur +le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'était un recueillement, +une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgré les avis de +Victorine, qui prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en +réalité, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge +n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant; un +silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient à droite, à gauche, en +face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier +abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du +palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas depuis le +remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d'une lueur louche; et +les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de +taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques +lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux +fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement +indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient, +disparus. Puis, en face, c'était le Transtévère, les maisons de la berge +telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une +clarté trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule +le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut, +faisaient scintiller un triangle d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait +Pierre, à ces heures nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il +restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de +longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la +noire et monstrueuse apparence d'une prison bâtie là pour un géant. Tant +que les lumières brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux +lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson +leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé +fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des +richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. A chaque +invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y +aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire +au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans +l'eau glauque, n'était-ce pas le chandelier d'or à sept branches, que +Titus avait rapporté de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées +par les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de +statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes, +n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des +vases, des bijoux ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement +entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui +auraient dormi là pendant tant de siècles! et quel espoir, pour +l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles +miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le +dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune de +Rome était là peut-être. + +Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en +lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de +la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au +palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette +conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, +était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien +que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire, +l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans +laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que +le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas +être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah! +ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit! +Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle +des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on +avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques, +le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter +jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine +finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se +comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de +mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de +stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait +vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les +Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste +cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde +moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles. +Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde +connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est +déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des +nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du +commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis +vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du +sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu +improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la +nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les +fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières +chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et +les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la +ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la +vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans +cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue +ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes +pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des +quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours +dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce +sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y +poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, +n'y était-elle pas également tarie à jamais? + +A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère, +en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore, +envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient +les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du +Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles. +Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus +danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de +fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier +d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un +trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome +elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la +chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les +eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur +coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue +séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très +ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort +d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait +la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre +roulant les ruines de près de trois mille ans. + +Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un +instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de +préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit +raconter d'où il venait. + +--Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à +cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon +coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si +tard, dans cette satanée ville! + +Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans +un fauteuil, et qui souriait. + +--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je +l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions. + +D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre. + +--Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous +cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule! + +Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée +sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut +extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite +dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire +tendrement: + +--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne +suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai +cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de +même. + +Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que +monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce, +venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en +déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le +prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle +complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis +de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce +fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il +avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation +nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il +devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de +tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le +montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la +haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une +garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il +s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque +monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et +puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de +doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce +qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance. + +--Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que +d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de +l'eau à boire. + +Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce +n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en +principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité +de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les +expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers. +Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des +cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il +fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de +Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au +Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui +tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma +avait coûté horriblement cher. + +--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette +vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur +demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la +seule fortune qui va me rester. + +Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence. +Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours +chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur +le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne +représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains +divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une +plaisanterie. + +--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons +bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les +meubles. + +Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et +elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion +extraordinaire. + +Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup: + +--Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui, +c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et +il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous +devriez agir pour la défense de votre livre. + +Étonné, le prêtre l'écoutait. + +--Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître. + +--Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez +aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez! +il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre +livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone. + +Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de +livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer +l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son +séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement: + +--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde. + + + + +X + + +Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut +se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui +frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il +désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et +si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance +d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il +le pria d'entrer un instant chez lui. + +--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous, +j'ai besoin d'un conseil. + +Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et +peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait +toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans +doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis +quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs +flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris +lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé +de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas +d'éviter l'entretien. + +--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette +pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des +vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite +valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici, +sans être plus avancé que le matin de mon arrivée. + +Don Vigilio eut un léger hochement de tête. + +--Oui, oui, je sais. + +Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par +la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il +était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites, +d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir +monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre, +dont on lui avait dit le nom? + +--Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là, +il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je +ne croyais! + +Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion: + +--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre +une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son +Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas +d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un +jour... + +Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa +fièvre: + +--Et il le saurait, tout se sait. + +Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit +les deux mains du jeune prêtre étranger. + +--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de +vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que +vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me +demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les +périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire +encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son +Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a +désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint, +un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous +attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la +contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne +plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait +l'irriter. + +Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris, +dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites +qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais +en lui qu'un adversaire. + +--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité. + +Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs. + +--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai +parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien +dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. +Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose. + +Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce, +frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux +de flamme, pleins d'inquiétude. + +Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal +Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver. +Le cardinal habitait, à côté de l'église Saint-Louis des Français, dans +une rue noire et étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé +bourgeoisement. Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur princière +et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera. L'ancien +appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n'y +avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un +baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le +mur. Deux pièces successives servant d'antichambres, un salon où le +cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des +meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis +poussiéreux, fanés par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner +longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa +veste, finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que Son +Excellence était depuis la veille à Frascati. + +Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un +des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa, +où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un désir de repos ou +une raison politique l'y poussait. + +--Et Son Éminence reviendra bientôt? + +--Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante. Elle a bien +recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter là-bas. + +Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par +ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les +choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la +place Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation +que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il +eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno, +dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna +Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un +des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège, +ce qui n'empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu'il ne +connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions étrangères à ses +occupations habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de +l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir +sur ses collègues par sa grande influence. + +Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait +devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade +de la place d'Espagne, est une énorme construction nue et massive qui +occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais +italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui fallut +redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de +salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal, +un jeune prêtre aimable, qu'il avait déjà vu au palais Boccanera. + +--Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra bien vous recevoir. +Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici +tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie. + +Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la +Propagande, y présidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui +organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et +d'Océanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce titre, il +avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative, +où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son +fauteuil de cuir, sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons +verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue, +dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre. + +Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en +plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis, +après un grand quart d'heure, il revint de son air empressé et affable. + +--Son Éminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui +partent. Mais ça va être fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son +cabinet, où vous l'attendrez. + +Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité +l'aménagement. C'était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de +papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux +fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d'un +jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et il n'y avait, en +dehors de deux consoles, que le bureau près d'une des fenêtres, une +simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée +d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses. +Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l'usage, +le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé +d'encre. Puis, il commença à s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui +l'oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les +roulements étouffés de la rue. + +Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre +tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit +des pensées les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette +carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière, +la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les +territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux, +maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les +infidèles, et ces derniers pays classés selon l'organisation en +vicariats ou en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout +l'effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a +voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de vouloir et de +poursuivre à travers les temps? Dieu a donné le monde à son Église, mais +il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entête à +régner. De là, l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours +encore aux religions ennemies, comme à l'époque où les Apôtres +quittaient la Judée pour répandre l'Évangile. Pendant le moyen âge, la +grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pût même +tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis, la +Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié +protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe à reconquérir. Mais, +avec la découverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrière s'était +réveillée, Rome ambitionnait d'avoir à elle cette seconde face de la +terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces +peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les autres. Et +les grandes divisions actuelles de la chrétienté s'étaient ainsi +formées d'elles-mêmes: d'une part, les nations catholiques, celles où la +foi n'avait qu'à être entretenue, et que dirigeait souverainement la +Secrétairerie d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations +schismatiques ou simplement païennes, qu'il s'agissait de ramener au +bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait de régner la +congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à +son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la +branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de +l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur tous les autres +pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conquérante, immense +filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait +pas laisser échapper une âme. + +Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une +telle machine, fonctionnant depuis des siècles, faite pour absorber +l'humanité. Dotée richement par les papes, disposant d'un budget +considérable, la Propagande lui apparut comme une force à part, une +papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape rouge donné au +préfet de la congrégation, car de quel pouvoir illimité ne jouissait-il +pas, l'homme de conquête et de domination, dont les mains vont d'un bout +de la terre à l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe +centrale, un point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, +des espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore? Puis, +les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste que sur deux +cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains; +tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si +on les additionnait, dépassaient déjà ce nombre; et quel écart, +lorsqu'on ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait +encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres, à un tel +point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce donc vrai? environ +cinq millions de Juifs, près de deux cents millions de Mahométans, plus +de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter +les cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au total un +milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient guère que quatre cents +millions, divisés entre eux, en continuelle bataille, une moitié avec +Rome, l'autre moitié contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût +pas même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité, et que +Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât comme soumise que la +sixième partie des peuples? Une seule âme sauvée sur six, quelle +proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de +Rome, colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le comparait +à l'empire des autres dieux, colorié en jaune, les contrées sans fin que +la Propagande avait encore à soumettre. Et la question se posait, +combien de siècles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent +remplies, la terre entière soumise à sa loi, la société religieuse +recouvrant la société civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un +royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne à +terminer, quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité +de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais douté, qui doute +aujourd'hui moins que jamais, toujours à l'œuvre par ses évêques et par +ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt +comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude +qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre! + +Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait +à cette heure, par delà les mers, au travers des continents, préparer et +assurer la conquête politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait +conté avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements +de la Propagande, à Rome; car les missions étaient souvent des +instruments nationaux, au loin, d'une force décisive. Le spirituel +assurait le temporel, les âmes conquises donnaient les corps. Aussi +était-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait +les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont elle +souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'était montrée +jalouse de sa rivale française, la Propagation de la foi, installée à +Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes +d'énergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un +tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout où +elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires +français, les ordres français venaient d'être chassés, pour céder la +place à des religieux italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce +secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur +civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussiéreux, que +jamais n'égayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des +choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent +monstrueuses et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus +sages, à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête et de +domination, universellement organisée, fonctionnant dans le temps et +dans l'espace avec un entêtement d'éternité, ne se contentant pas de +vouloir les âmes, mais travaillant à son règne futur sur tous les +hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant +d'eux, les cédant au maître temporaire qui les lui gardera? Quel rêve +prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillité le siècle où +elle aura absorbé les deux cents millions de Mahométans et les sept +cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique +dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ +triomphant! + +Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant +le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui, +d'être trouvé de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait +en train de mal faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense +lui envahit le visage. + +Mais le cardinal, qui l'avait regardé fixement de ses yeux ternes, alla +jusqu'à sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une +parole. D'un geste, il l'avait dispensé du baisement de l'anneau. + +--J'ai voulu présenter mes hommages à Votre Éminence... Est-ce que Votre +Éminence est souffrante? + +--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter. +Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires! + +Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si malingre, si +contrefait, avec son épaule gauche plus haute que la droite, n'ayant +plus rien de vivant, pas même le regard, dans son visage usé et terreux. +Il se rappelait un de ses oncles, à Paris, qui, après trente années +passées au fond d'un bureau de ministère, avait ce regard mort, cette +peau de parchemin, cet hébétement las de tout l'être. Était-ce donc vrai +que celui-ci, ce petit vieillard desséché et flottant dans sa soutane +noire, lisérée de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un +tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti de Rome, que +le préfet de la Propagande ne prenait pas la moindre décision avant de +connaître son avis? + +--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abbé... Alors, vous êtes venu me +voir, vous avez quelque demande à me faire... + +Et, tout en s'apprêtant à écouter, il feuilletait de ses doigts maigres +les dossiers entassés devant lui, jetait un coup d'œil sur chaque +pièce, ainsi qu'un général, un tacticien de science profonde, dont +l'armée est au loin, et qui la conduit à la victoire, du fond de son +cabinet de travail, sans jamais perdre une minute. + +Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but intéressé de sa visite, +Pierre se décida à brusquer les choses. + +--En effet, je me permets de venir demander des conseils à la haute +sagesse de Votre Éminence. Elle n'ignore pas que je suis à Rome pour +défendre mon livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me +diriger, m'aider de son expérience. + +Brièvement, il dit où en était l'affaire, il plaida sa cause. Mais, à +mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se désintéresser, songer à +autre chose, ne plus comprendre. + +--Ah! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question un soir, chez +donna Serafina... C'est une faute, un prêtre ne doit pas écrire. A quoi +bon?... Et, si la congrégation de l'Index le poursuit, elle a raison +sûrement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrégation, +je ne sais rien, rien du tout. + +Vainement, Pierre s'efforça de l'instruire, de l'émouvoir, désolé de le +sentir si fermé, si indifférent. Et il s'aperçut que cette intelligence, +vaste et pénétrante dans le domaine où elle évoluait depuis quarante +ans, se bouchait dès qu'on la sortait de sa spécialité. Elle n'était ni +curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute étincelle +de vie, le crâne semblait se déprimer encore, la physionomie entière +prenait un air d'imbécillité morne. + +--Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et jamais je ne +recommande personne. + +Pourtant, il fit un effort. + +--Mais Nani est là dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani? + +--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me révéler le nom du rapporteur, +monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir. + +Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu de lumière revint à +ses yeux. + +--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela, +c'est qu'il a son idée. Allez voir monsignor Fornaro. + +Il s'était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur, qui dut le +remercier, en s'inclinant profondément. D'ailleurs, sans l'accompagner +jusqu'à la porte, il s'était rassis tout de suite, et il n'y eut plus, +dans la pièce morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux +feuilletant les dossiers. + +Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer par la place +Navone, en retournant à la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un +serviteur lui dit que son maître venait de sortir et qu'il fallait se +présenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc +le lendemain matin seulement qu'il put être reçu. Auparavant, il avait +eu soin de se renseigner, il savait sur le prélat le nécessaire: la +naissance à Naples, les études commencées chez les pères Barnabites de +cette ville, terminées à Rome au Séminaire, enfin le long professorat à +l'Université Grégorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs +congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro +brûlait de l'ambition immédiate d'obtenir le canonicat à Saint-Pierre, +et faisait le rêve lointain d'être nommé un jour secrétaire de la +Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien +remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois à la +littérature, en écrivant dans les revues religieuses des articles, qu'il +avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi très +mondain. + +Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le soupçon qu'on +l'attendait lui serait venu peut-être, si l'accueil qui lui était fait +n'avait témoigné de la plus sincère surprise, mêlée à un peu +d'inquiétude. + +--Monsieur l'abbé Froment, monsieur l'abbé Froment, répétait le prélat +en regardant la carte qu'il avait gardée à la main. Veuillez entrer, je +vous prie.... J'allais défendre ma porte, car j'ai un travail très +pressé.... Ça ne fait rien, asseyez-vous. + +Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel homme, grand et +fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, rasé, avec des +boucles de cheveux à peine grisonnants, il avait un nez aimable, des +lèvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine +peut offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment +superbe dans sa soutane noire à collet violet, très soigné de sa +personne, d'une élégance simple. Et la vaste pièce où il recevait, +gaiement éclairée par deux larges fenêtres sur la place Navone, meublée +avec un goût très rare aujourd'hui chez le clergé romain, sentait bon, +lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil. + +--Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé Froment, et veuillez me dire ce qui +me cause l'honneur de votre visite. + +Il s'était remis, l'air naïf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un +coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait dû prévoir, se +trouva très gêné. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer +le motif délicat de sa visite? Il sentit que c'était encore le parti le +plus prompt et le plus digne. + +--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire près de vous +ne se fait pas. Mais on m'a conseillé cette démarche, et il m'a semblé +qu'entre honnêtes gens, il ne peut jamais être mauvais de chercher la +vérité de bonne foi. + +--Quoi donc, quoi donc? demanda le prélat, d'un air de candeur parfaite, +sans cesser de sourire. + +--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrégation de l'Index vous +avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de +l'examiner, et je me permets de me présenter, dans le cas où vous auriez +à me demander quelques explications. + +Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il +porta les deux mains à sa tête, se recula, toujours courtois cependant. + +--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un +chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a trompé, car on +ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De +grâce, ne parlons pas de ces choses. + +Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l'effet décisif que produisait +le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'idée de répondre: + +--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre +embarras, et je vous répète que jamais je ne me serais permis de venir +vous importuner, si monsignor Nani lui-même ne m'avait fait connaître +votre nom et votre adresse. + +Cette fois encore, l'effet fut immédiat. Seulement, monsignor Fornaro +mit une grâce aisée à se rendre, comme à tout ce qu'il faisait. Il ne +céda pas tout de suite, d'ailleurs, très malicieux, plein de nuances. + +--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le +gronderai, je me fâcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la +congrégation, il a pu être induit en erreur.... Vous lui direz qu'il +s'est trompé, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui +apprendra à révéler des secrets nécessaires, respectés de tous. + +Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie: + +--Voyons, puisque monsignor Nani le désire, je veux bien causer un +instant avec vous, mon cher monsieur Froment, à la condition que vous ne +saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se +dire à la congrégation. + +A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel point les +choses devenaient faciles, lorsque les formes étaient sauves. Et il se +mit à expliquer une fois de plus son cas, l'étonnement profond où +l'avait jeté le procès fait à son livre, l'ignorance où il était encore +des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver. + +--En vérité, en vérité! répéta le prélat, l'air ébahi de tant +d'innocence. La congrégation est un tribunal, et elle ne peut agir que +si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a +dénoncé, tout simplement. + +--Oui, je sais, dénoncé! + +--Mais sans doute, la plainte a été portée par trois évêques français, +dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la +congrégation passât à l'examen de l'œuvre incriminée. + +Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques, et pourquoi, et +dans quel but? + +Puis, l'idée de son protecteur lui revint. + +--Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre approbative, que +j'ai mise comme préface en tête de mon livre. Est-ce que cela n'était +pas une garantie qui aurait dû suffire à l'épiscopat français? + +Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de se décider à dire: + +--Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence, une très belle +lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne +pas l'écrire, pour elle, et surtout pour vous. + +Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche, +voulant le presser de s'expliquer: + +--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son Éminence le cardinal +Bergerot est un saint que tout le monde révère, et s'il pouvait pécher, +il faudrait sûrement n'en accuser que son cœur. + +Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abîme. Il n'osa +insister, il reprit avec quelque violence: + +--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je +n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur, mais que de livres je +connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulièrement +plus dangereux que le mien! + +Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux d'abonder dans son +sens. + +--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous +les mauvais livres, nous en sommes désolés. Il faut songer au nombre +incalculable d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce +pas? nous condamnons les pires en bloc. + +Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les +imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au +préalable soumis le manuscrit à l'approbation de l'évêque. Mais, +aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend +quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement, les +imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y avait ni le temps, ni +l'argent, ni les hommes nécessaires, pour cette colossale besogne. Aussi +la congrégation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les +examiner, les livres parus ou à paraître de certaines catégories: +d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous les livres +érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car +les saints livres ne doivent pas être permis sans discrétion; enfin les +livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de +philosophie contraires au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples +ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois sages, +rendues par différents papes, dont l'exposé servait de préface au +catalogue des livres défendus que la congrégation publiait, et sans +lesquelles ce catalogue, pour être complet, aurait empli à lui seul une +bibliothèque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que +l'interdiction frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne gardant +guère, devant la difficulté et l'énormité de la tâche, que le souci de +veiller avec soin à la bonne police de l'Église. Et tel était le cas de +Pierre et de son œuvre. + +--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas +faire de la réclame à un tas de livres malsains, en les honorant d'une +condamnation particulière. Ils sont légions, chez tous les peuples, et +nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre. +De temps à autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est +signé d'un nom célèbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des +attaques inquiétantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde +que nous existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner de +nos droits ni de nos devoirs. + +--Mais mon livre, mon livre? s'écria Pierre, pourquoi cette poursuite +contre mon livre? + +--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur +Froment. Vous êtes prêtre, votre livre a du succès, vous en avez publié +une édition à bon marché qui se vend très bien; et je ne parle pas du +mérite littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie qui +m'a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment... Comment +voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une +œuvre où vous concluez à l'anéantissement de notre sainte religion et à +la destruction de Rome? + +Pierre resta béant, suffoqué de surprise. + +--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie, +éternelle, de nouveau reine du monde! + +Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit, il confessa de +nouveau sa foi, le catholicisme retournant à la primitive Église, +puisant un sang régénéré dans le christianisme fraternel de Jésus, le +pape libéré de toute royauté terrestre, régnant sur l'humanité entière +par la charité et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise +sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, à la +communauté chrétienne de tous les peuples unis en un seul peuple. + +--Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer? Est-ce que ce ne sont pas +là ses idées secrètes, qu'on commence à deviner et que mon seul tort +serait d'exprimer trop tôt et trop librement? Est-ce que, si l'on me +permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la +cessation des poursuites? + +Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tête, sans +se fâcher de la fougue juvénile du prêtre. Au contraire, il souriait +avec une amabilité croissante, comme très amusé par tant d'innocence et +tant de rêve. Enfin, il répondit gaiement: + +--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrêterai, il m'est défendu de +rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel... + +--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre. + +De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face +aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce +fut pour ajouter: + +--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la +religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu! + +Il s'agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre, saisi +d'impatience, s'écria: + +--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme +que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons! +cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de +pitié et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des +intentions. + +Monsignor Fornaro était redevenu très calme, très paterne. + +--Oh! les intentions, les intentions... + +Il se leva, pour congédier le visiteur. + +--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis très honoré de +votre démarche près de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel +sera mon rapport, nous en avons déjà trop causé, et j'aurais dû même +refuser d'entendre votre défense. Vous ne m'en trouverez pas moins prêt +à vous être agréable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir... +Mais je crains fort que votre livre ne soit condamné. + +Et, sur un nouveau sursaut de Pierre: + +--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les +intentions. Toute défense est donc inutile, le livre est là, et il est +ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas... +C'est pourquoi la congrégation ne convoque jamais les accusés, n'accepte +d'eux que la rétractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous +auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non! +vous ne voulez pas? Ah! que vous êtes jeune, mon ami! + +Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable fierté, qui venait +d'échapper à son jeune ami, comme il le nommait. Puis, à la porte, dans +une nouvelle expansion, baissant la voix: + +--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous +donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon +rapport, on l'imprime, on le lit, quitte à n'en tenir aucun compte... +Tandis que le secrétaire de la congrégation, le père Dangelis, peut +tout, même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des +Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au +revoir, mon cher, au revoir! + +Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce +qu'il devait croire et espérer. Une pensée lâche l'envahissait: pourquoi +continuer cette lutte où les adversaires restaient ignorés, +insaisissables? Pourquoi davantage s'entêter dans cette Rome si +passionnante et si décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à +Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères dans la +pratique de la plus humble charité. Il était dans une de ces heures +d'abandon où la tâche longtemps rêvée apparaît brusquement impossible. +Mais, au milieu de son désarroi, il allait pourtant, il marchait quand +même à son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et +enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père Dangelis. Le +couvent des Dominicains est là, en bas de la Trinité des Monts. + +Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans un respect mêlé +d'un peu d'effroi. Pendant des siècles, quels vigoureux soutiens ils +s'étaient montrés de l'idée autoritaire et théocratique! L'Église leur +avait dû sa plus solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa +victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome les âmes des +humbles, saint Dominique lui soumettait les âmes des intelligents et des +puissants, toutes les âmes supérieures. Et cela passionnément, dans une +flamme de foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action +possibles, par la prédication, par le livre, par la pression policière +et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il l'utilisa, son cœur +de douceur et de fraternité combattit le schisme dans le sang et le feu. +Vivant, lui et ses moines, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les +grandes vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par les +villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener à l'Église, les +déférait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il +s'attaquait aussi à la science, il la voulut sienne, il fit le rêve de +défendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines, +aïeul de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui a tout mis +dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et +ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la +doctrine de Rome dans les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte +presque partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants +gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les +plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui +ont construit l'énorme édifice du catholicisme, tel qu'il existe encore +aujourd'hui. + +Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice qu'on +avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité, se demandait de +quelle utilité ils pouvaient bien être encore, ces ouvriers d'un autre +âge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur +parole qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur rôle +de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont +les vérités font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts. +Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospère; +seulement, qu'on est loin de l'époque où leur général régnait à Rome, +maître du sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents, des +écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste héritage, il ne +leur reste désormais que quelques situations acquises et, entre autres, +la charge de secrétaire de la congrégation de l'Index, une ancienne +dépendance du Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement. + +Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis. La salle +était vaste, nue et blanche, inondée de clair soleil. Il n'y avait là +qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu +au mur. Près de la table, le père se tenait debout, un homme d'environ +cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de l'ample costume blanc et +noir. Dans sa longue face d'ascète, à la bouche mince, au nez mince, au +menton mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante. Et, +d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une politesse +glaciale. + +--Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas? + +Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main. + +--Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet de votre visite. + +Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa défense; et cela ne +tarda pas à lui devenir d'autant plus pénible, que ses paroles tombaient +dans un silence, dans un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les +mains croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés dans +les yeux du prêtre. + +Enfin, quand celui-ci s'arrêta, il dit sans hâte: + +--Monsieur l'abbé, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je +n'avais point à écouter tout ceci. Le procès de votre livre s'instruit, +et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne +vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi. + +La voix tremblante, Pierre osa répondre: + +--J'attends de la bonté et de la justice. + +Un pâle sourire, d'une orgueilleuse humilité, monta aux lèvres du +religieux. + +--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daigné m'éclairer dans mes +modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice à rendre, je suis +un simple employé, chargé de classer et de documenter les affaires. Et +ce sont Leurs Éminences seules, les membres de la congrégation, qui se +prononceront sur votre livre... Ils le feront sûrement avec l'aide du +Saint-Esprit, vous n'aurez qu'à vous incliner devant leur sentence, +lorsqu'elle sera ratifiée par Sa Sainteté. + +Il coupa court, se leva, forçant Pierre à se lever. Ainsi, c'étaient +presque les mêmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement +avec une netteté tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout, +il se heurtait à la même force anonyme, à la machine puissamment montée, +dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui écrase. Longtemps +encore, on le promènerait sans doute, de l'un à l'autre, sans qu'il +trouvât jamais la tête, la volonté raisonnante et agissante. Et il n'y +avait qu'à s'incliner. + +Pourtant, avant de partir, il eut l'idée de prononcer une fois de plus +le nom de monsignor Nani, dont il commençait à connaître la puissance. + +--Je vous demande pardon de vous avoir dérangé inutilement. Je n'ai cédé +qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intéresser +à moi. + +Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du père +Dangelis s'éclaira d'un sourire, d'un plissement des lèvres, où +s'aiguisait le plus ironique dédain. Il était devenu plus pâle, et ses +yeux de vive intelligence flambèrent. + +--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous +croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser à un +autre qu'à lui-même. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le +voir. + +Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le +conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait +pied, il résolut de rentrer au palais Boccanera, pour réfléchir et +comprendre, avant de continuer ses démarches. Tout de suite, la pensée +de questionner don Vigilio lui était venue; et la chance voulut, ce +soir-là, après le souper, qu'il rencontrât le secrétaire dans le +corridor, avec sa bougie, au moment où celui-ci allait se coucher. + +--J'aurais tant de choses à vous dire! Je vous en prie, cher monsieur, +entrez donc un instant chez moi. + +D'un geste, l'abbé le fit taire. Puis, à voix très basse: + +--N'avez-vous pas aperçu l'abbé Paparelli au premier étage? Il nous +suivait. + +Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face +molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui +déplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquiétait point, et il fut +surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la réponse, don +Vigilio était retourné au bout du couloir, où il écouta longuement. +Puis, il revint à pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un +saut chez son voisin. + +--Là, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut refermée. Et, si +vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre +chambre. Deux murs valent mieux qu'un. + +Enfin, quand la lampe eut été posée sur la table, et qu'ils se +trouvèrent assis tous les deux au fond de cette pièce pâle, dont le +papier gris de lin, les meubles dépareillés, le carreau et les murs nus +avaient la mélancolie des vieilles choses fanées, Pierre remarqua que +l'abbé était en proie à un accès de fièvre plus intense que de coutume. +Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise +n'avaient brûlé si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravagée. + +--Est-ce que vous êtes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer. + +--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux +parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour +ou l'autre on se soulage. + +Était-ce de son mal qu'il désirait se distraire? Était-ce son long +silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir étouffé? Tout de +suite, il se fit raconter les démarches des derniers jours, il s'agita +davantage, lorsqu'il sut de quelle façon le cardinal Sarno, monsignor +Fornaro et le père Dangelis avaient reçu le visiteur. + +--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'étonne plus, et cependant +je m'indigne pour vous, oui! ça ne me regarde pas et ça me rend malade, +car ça réveille toutes mes misères, à moi!... Il faut ne pas compter le +cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours très loin, et qui n'a +jamais aidé personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro! + +--Il m'a paru fort aimable, plutôt bienveillant, et je crois en vérité +qu'à la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport. + +--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montré plus tendre. +Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le +connaissez guère, si délicieux, et sans cesse aux aguets pour bâtir sa +fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la +défaite doit être agréable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le +père Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et +d'une intelligence supérieure. J'ajoute que celui-ci vous brûlerait +comme une poignée de paille, s'il était le maître... Et si je pouvais +tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables +dessous de ce monde, les monstrueux appétits d'ambition, les +complications abominables des intrigues, les vénalités, les lâchetés, +les traîtrises, les crimes même! + +En le voyant si exalté, sous la flambée d'une telle rancune, Pierre +songea à tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchés +jusque-là. + +--Dites-moi seulement où en est mon affaire. Lorsque je vous ai +questionné, dès mon arrivée ici, vous m'avez répondu qu'aucune pièce +n'était encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est formé, vous +devez être au courant, n'est-ce pas?... Et, à ce propos, monsignor +Fornaro m'a parlé de trois évêques français qui auraient dénoncé mon +livre, en exigeant des poursuites. Trois évêques! est-ce possible? + +Don Vigilio haussa violemment les épaules. + +--Ah! vous êtes une belle âme! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que +trois... Oui, plusieurs pièces de votre affaire sont entre nos mains, et +d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait être, votre affaire. +Les trois évêques sont l'évêque de Tarbes d'abord, qui évidemment +exécute les vengeances des Pères de Lourdes, puis les évêques de +Poitiers et d'Évreux, tous les deux connus par leur intransigeance +ultramontaine, adversaires passionnés du cardinal Bergerot. Ce dernier, +vous le savez, est mal vu au Vatican, où ses idées gallicanes, son +esprit largement libéral soulèvent de véritables colères... Et ne +cherchez pas autre part, toute l'affaire est là, une exécution que les +tout-puissants Pères de Lourdes exigent du Saint-Père, sans compter +qu'on désire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grâce à la +lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment écrite et que vous +avez publiée en guise de préface... Depuis longtemps, les condamnations +de l'Index ne sont souvent, entre ecclésiastiques, que des coups de +massue échangés dans l'ombre. La dénonciation règne en maîtresse +souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous +citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent +autres, pour tuer une idée ou un homme; car, derrière l'auteur, on vise +presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a là un tel nid +d'intrigues, une telle source d'abus, où se satisfont les basses +rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici +même, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue nécessité de la +réglementer à nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe à +un discrédit complet... S'entêter à garder l'universel pouvoir, à +gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore +faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne révoltent pas par +l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse +pas sourire! + +Pierre écoutait, le cœur envahi d'un étonnement douloureux. Sans doute, +depuis qu'il était à Rome, depuis qu'il y voyait les Pères de la Grotte +salués et redoutés, maîtres par les larges aumônes qu'ils envoyaient au +denier de Saint-Pierre, il les sentait derrière les poursuites, il +devinait qu'il allait avoir à payer la page de son livre où il +constatait, à Lourdes, un déplacement de la fortune inique, un spectacle +effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat +qui disparaîtrait dans la société vraiment chrétienne de demain. De +même, il n'était pas sans avoir compris maintenant le scandale que +devaient avoir soulevé sa joie avouée du pouvoir temporel perdu et +surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant, à lui +seul, pour armer les délateurs. Mais ce qui le surprenait et le +désolait, c'était d'apprendre cette chose inouïe, la lettre du cardinal +Bergerot imputée à crime, son livre dénoncé et condamné pour atteindre +par derrière le pasteur vénérable qu'on n'osait frapper de face. La +pensée d'affliger le saint homme, d'être pour lui une cause de défaite, +dans son ardente charité, lui était cruelle. Et quelle désespérance à +trouver, au fond de ces querelles, où devrait lutter seul l'amour du +pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions +et les appétits lâchés dans le plus féroce égoïsme! + +Puis, ce fut, chez Pierre, une révolte contre cet Index odieux et +imbécile. Il en suivait à présent le fonctionnement, depuis la +dénonciation jusqu'à l'affichage public des livres condamnés. Le +secrétaire de la congrégation, il venait de le voir, le père Dangelis, +entre les mains duquel la dénonciation arrivait, qui dès lors +instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine +autoritaire et lettré, rêvant de gouverner les intelligences et les +consciences comme aux temps héroïques de l'Inquisition. Les prélats +consulteurs, il en avait visité un, monsignor Fornaro, chargé du rapport +sur son livre, si ambitieux et si accueillant, théologien subtil qui +n'était point embarrassé pour trouver des attentats contre la foi dans +un Traité d'algèbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite, +c'étaient les rares réunions des cardinaux, votant, supprimant de loin +en loin un livre ennemi, dans le mélancolique désespoir de ne pouvoir +les supprimer tous; et c'était enfin le pape, approuvant, signant le +décret, une formalité pure, car tous les livres n'étaient-ils pas +coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du passé, +que cet Index vieilli, caduc, tombé en enfance! On sentait la formidable +puissance qu'il avait dû être autrefois, lorsque les livres étaient +rares et que l'Église avait des tribunaux de sang et de feu pour faire +exécuter ses arrêts. Puis, les livres s'étaient multipliés tellement, la +pensée écrite, imprimée, était devenue un fleuve si profond et si large, +que ce fleuve avait tout submergé, tout emporté. Débordé, frappé +d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant réduit à la vaine +protestation de condamner en bloc la colossale production moderne, +limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant à l'unique +examen des œuvres d'ecclésiastiques, et là encore corrompu dans son +rôle, gâté par les pires passions, changé en un instrument d'intrigues, +de haine et de vengeance. Ah! cette misère de ruine, cet aveu de +vieillesse infirme, de paralysie générale et croissante, au milieu de +l'indifférence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent +glorieux de civilisation, en être venu là, à jeter au feu de son enfer +les livres en tas, et quel tas! presque toute la littérature, +l'histoire, la philosophie, la science des siècles passés et du nôtre! +Peu de livres se publient à cette heure, qui ne tomberaient sous les +foudres de l'Église. Si elle paraît fermer les yeux, c'est afin d'éviter +l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout détruire; et elle +s'entête pourtant à conserver l'apparence de sa souveraine autorité sur +les intelligences, telle qu'une reine très ancienne, dépossédée de ses +États, désormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait à rendre de +vaines sentences, acceptées par une minorité infime. Mais qu'on la +suppose un instant victorieuse, maîtresse par un miracle du monde +moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pensée humaine, +avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour exécuter. Qu'on +suppose les règles de l'Index appliquées strictement, un imprimeur ne +pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'évêque, tous les +livres déférés ensuite à la congrégation, le passé expurgé, le présent +garrotté, soumis au régime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce +pas la fermeture des bibliothèques, le long héritage de la pensée écrite +mis au cachot, l'avenir barré, l'arrêt total de tout progrès et de toute +conquête? De nos jours, Rome est là comme un terrible exemple de cette +expérience désastreuse, avec son sol refroidi, sa sève morte, tuée par +des siècles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un +homme, pas une œuvre n'a pu y naître encore au bout de vingt-cinq ans +de réveil et de liberté. Et qui accepterait cela, non pas parmi les +esprits révolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque +culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans +l'absurde. + +Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions bouleversaient, +eut un geste désespéré, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un +moment, tous deux se turent, dans l'immobilité de mort qui montait du +vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe +éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le +regard étincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fièvre: + +--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux. + +Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de cette parole +égarée, tombée là sans transition apparente. + +--Qui, eux? + +--Les Jésuites! + +Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage +concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant pis, s'il faisait une +nouvelle sottise! le mot était lâché enfin! Il eut pourtant un dernier +coup d'œil de défiance éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea +longuement, dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible, +qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de lui. + +--Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les connaître, et vous +ne vous doutez seulement pas de leurs œuvres abominables ni de leur +incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. +Dites-vous cela, dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez +comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un désastre, quand vous +souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt: «Ce sont eux, ils +sont là». Je ne suis pas sûr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans +cette armoire... Ah! les Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi, +et ils me dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni +de mes os. + +De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine +d'espérance. Il était de petite noblesse provinciale, et riche de jolies +rentes, et d'une intelligence très vive, très souple, souriante à +l'avenir. Aujourd'hui, il serait sûrement prélat, en marche pour les +hautes charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler des +Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, dès +lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs +imaginables: sa mère et son père étaient morts, son banquier avait pris +la fuite, les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les +occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le saint +ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne +goûtait un peu de repos que depuis le jour où le cardinal Boccanera, +prenant en pitié sa malechance, l'avait recueilli et attaché à sa +personne. + +--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son Éminence, qui +n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont point encore osé s'attaquer à +elle, ni à ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont +quand même. Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me la +feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je parle malgré +moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils m'ont donné tout le malheur +possible, tout, tout, entendez-vous bien! + +Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria, en s'efforçant +de plaisanter: + +--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jésuites qui vous ont donné les +fièvres? + +--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises +au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin +d'avoir été chassé de la petite église que je desservais. + +Jusque-là, Pierre n'avait pas cru à la terrible légende des Jésuites. Il +était d'une génération qui souriait des loups-garous et qui trouvait un +peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachés dans les +murs, terrorisant les familles. C'étaient là, pour lui, des contes de +nourrice, exagérés par les passions religieuses et politiques. Aussi +examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir +affaire à un maniaque. + +Cependant, l'extraordinaire histoire des Jésuites s'évoquait en lui. Si +saint François d'Assise et saint Dominique sont l'âme même et l'esprit +du moyen âge, les maîtres et les éducateurs, l'un exprimant toute +l'ardente foi charitable des humbles, l'autre défendant le dogme, fixant +la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola +apparaît au seuil des temps modernes pour sauver le sombre héritage qui +périclite, en accommodant la religion aux sociétés nouvelles, en lui +donnant de nouveau l'empire du monde qui va naître. Dès lors, +l'expérience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le +péché allait être vaincu, car il était désormais certain que l'ancienne +volonté de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme même, avec +ses appétits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait aboutir +qu'à une défaite désastreuse, où l'Église se trouvait à la veille de +sombrer; et ce sont les Jésuites qui viennent la tirer d'un tel péril, +qui la rendent à la vie conquérante, en décidant que c'est elle +maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus +vouloir aller à elle. Tout est là, ils déclarent qu'il est avec le ciel +des arrangements, ils se plient aux mœurs, aux préjugés, aux vices +même, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une +diplomatie aimable, prête à tourner les pires abominations à la plus +grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en +découle, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens +sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royauté de Dieu +même, représentée par celle de son Église. Aussi quel succès foudroyant! +Ils pullulent, ils ne tardent pas à couvrir la terre, à être partout les +maîtres incontestés. Ils confessent les rois, ils acquièrent d'immenses +richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne +peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le +posséder bientôt, âmes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des +écoles, ils sont des pétrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont +compris que l'autorité appartient toujours à demain, aux générations qui +poussent et dont il faut rester les maîtres, si l'on veut régner +éternellement. Leur puissance est telle, basée sur la nécessité d'une +transaction avec le péché, qu'au lendemain du concile de Trente, ils +transforment l'esprit du catholicisme, le pénètrent et se l'identifient, +se trouvent être les soldats indispensables de la papauté, qui vit d'eux +et pour eux. Depuis lors, Rome est à eux, Rome où leur général a si +longtemps commandé, d'où sont partis si longtemps les mots d'ordre de +cette tactique obscure et géniale, aveuglément suivie par leur +innombrable armée, dont la savante organisation couvre le globe d'un +réseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement +de la pauvre humanité souffrante. Mais le prodige, en tout cela, était +encore la stupéfiante vitalité des Jésuites, sans cesse traqués, +condamnés, exécutés, et debout quand même. Dès que leur puissance +s'affirme, leur impopularité commence, peu à peu universelle. C'est une +huée d'exécration qui monte contre eux, des accusations abominables, des +procès scandaleux où ils apparaissent comme des corrupteurs et des +malfaiteurs. Pascal les voue au mépris public, des parlements condamnent +leurs livres au feu, des universités frappent leur morale et leur +enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulèvent dans chaque royaume +de tels troubles, de telles luttes, que la persécution s'organise et +qu'on les chasse bientôt de partout. Pendant plus d'un siècle, ils sont +errants, expulsés, puis rappelés, passant et repassant les frontières, +sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer dès que +l'apaisement s'est fait. Enfin, supprimés par un pape, désastre suprême, +mais rétablis par un autre, ils sont depuis cette époque à peu près +tolérés. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire où ils +ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air +tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais +conquis la terre. + +Pierre savait qu'aujourd'hui, à ne voir que l'apparence des choses, ils +semblaient dépossédés de Rome. Ils ne desservaient plus le Gesù, ils ne +dirigeaient plus le Collège Romain, où ils avaient façonné tant d'âmes; +et, sans maison à eux, réduits à l'hospitalité étrangère, ils s'étaient +réfugiés modestement au Collège Germanique, dans lequel se trouvait une +petite chapelle. Là, ils professaient, ils confessaient encore, mais +sans éclat, sans les splendeurs dévotes du Gesù, sans les succès +glorieux du Collège Romain. Et fallait-il croire, dès lors, à une +habileté souveraine, à cette ruse de disparaître pour rester les maîtres +secrets et tout-puissants, la volonté cachée qui dirige tout? On disait +bien que la proclamation de l'Infaillibilité du pape était leur œuvre, +l'arme dont ils s'étaient armés eux-mêmes, en feignant d'en armer la +papauté, pour les besognes prochaines et décisives que leur génie +prévoyait, à la veille des grands bouleversements sociaux. Elle était +peut-être vraie, cette souveraineté occulte que racontait don Vigilio +dans un frisson de mystère, cette mainmise sur le gouvernement de +l'Église, cette royauté ignorée et totale au Vatican. + +Un sourd rapprochement s'était fait dans l'esprit de Pierre, et il +demanda tout d'un coup: + +--Monsignor Nani est donc Jésuite? + +Ce nom parut rendre don Vigilio à toute sa passion inquiète. Il eut un +geste tremblant de la main. + +--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la +robe. Mais il sort de ce Collège Romain où sa génération a été formée, +il y a bu ce génie des Jésuites qui s'adaptait si exactement à son +propre génie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livrée +impopulaire et gênante, voulant être libre, il n'en est pas moins +Jésuite, oh! Jésuite dans la chair, dans les os, dans l'âme, et +supérieurement. Il a l'évidente conviction que l'Église ne peut +triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il +l'aime très sincèrement, il est très pieux au fond, très bon prêtre, +servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne à ses +ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalité ni d'une +faute, aidé par la lignée de nobles Vénitiens qu'il a derrière lui, +instruit profondément par la connaissance du monde auquel il s'est +beaucoup mêlé, à Vienne, à Paris, dans les nonciatures, sachant tout, +connaissant tout, grâce aux délicates fonctions qu'il occupe ici depuis +dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non +pas le Jésuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des défiances, +mais le chef sans un uniforme qui le désigne, la tête, le cerveau! + +Ceci rendit Pierre sérieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachés +dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son +scepticisme répugnait à ces contes, il admettait très bien qu'une morale +opportuniste, comme celle des Jésuites, née des besoins de la lutte pour +la vie, se fût inoculée et prédominât dans l'Église entière. Même les +Jésuites pouvaient disparaître, leur esprit leur survivrait, puisqu'il +était l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui +pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte +restait, en réalité, dans cette tentative d'accommodement qui se +poursuivait, entre la religion et le siècle. Dès lors, il comprenait que +des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance +énorme, décisive. + +--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est +partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passée +ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouvé au fond, brouillant et +débrouillant les fils, selon des nécessités que lui seul connaît. + +Et, dans cette fièvre intarissable de confidences dont la crise le +brûlait, il raconta comment monsignor Nani avait sûrement travaillé au +divorce de Benedetta. Les Jésuites ont toujours eu, malgré leur esprit +de conciliation, une attitude irréconciliable à l'égard de l'Italie, +soit qu'ils ne désespèrent pas de reconquérir Rome, soit qu'ils +attendent l'heure de traiter avec le vainqueur véritable. Aussi, +familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aidé celle-ci +à reprendre sa nièce, à précipiter la rupture avec Prada, dès que +Benedetta eut perdu sa mère. C'était lui qui, pour évincer l'abbé +Pisoni, ce curé patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on +accusait d'avoir fait le mariage, avait poussé cette dernière à prendre +le même directeur que sa tante, le père Jésuite Lorenza, un bel homme +aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal était assiégé, à +la chapelle du Collège Germanique. Et il semblait certain que cette +manœuvre avait décidé de toute l'aventure, ce qu'un curé venait de +faire pour l'Italie, un père allait le défaire contre l'Italie. +Maintenant, pourquoi Nani, après avoir ainsi consommé la rupture, +paraissait-il s'être désintéressé un moment, jusqu'au point de laisser +péricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, désormais, +s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant +donna Serafina en campagne, pesant lui-même sur les cardinaux de la +congrégation du Concile? Il y avait là des points obscurs, comme dans +toutes les affaires dont il s'occupait; car il était surtout l'homme des +combinaisons à longue portée. Mais on pouvait supposer qu'il voulait +hâter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux +commérages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la +cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein d'indulgence +de leur oncle, le cardinal. Ou peut-être ce divorce, obtenu à prix +d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, était-il +un scandale volontaire, traîné en longueur, précipité à présent, pour +nuire au cardinal lui-même, dont les Jésuites devaient avoir besoin de +se débarrasser, dans une circonstance prochaine. + +--J'incline assez à cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant +plus que j'ai appris ce soir que le pape était souffrant. Avec un +vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientôt, une catastrophe soudaine +est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le +Sacré Collège et la prélature soient en l'air, bouleversés par la +brusque bataille des ambitions... Or les Jésuites ont toujours combattu +la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient être pour lui, pour +son rang, pour son intransigeance à l'égard de l'Italie; mais ils sont +inquiets à l'idée de se donner un tel maître, ils le trouvent d'une +rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop +dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse +l'Église... Et je ne serais aucunement étonné qu'on cherchât à le +déconsidérer, à rendre sa candidature impossible, par les moyens les +plus détournés et les plus honteux. + +Pierre commençait à être envahi d'un petit frisson de peur. La contagion +de l'inconnu, des noires intrigues tramées dans l'ombre, agissait, au +milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, près de ce Tibre, +dans cette Rome toute pleine des drames légendaires. Et il fit un +brusque retour sur lui-même, sur son cas personnel. + +--Mais moi, là dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il +s'intéresser à moi, comment se trouve-t-il mêlé au procès qu'on fait à +mon livre? + +Don Vigilio eut un grand geste. + +--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis +affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dénonciations +des évêques de Tarbes, de Poitiers et d'Évreux se trouvaient déjà entre +les mains du père Dangelis, le secrétaire de l'Index; et j'ai appris +également qu'il s'est efforcé, alors, d'arrêter le procès, le trouvant +inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrégation est +saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a +dû se heurter contre le père Dangelis, qui, en fidèle Dominicain, est +l'adversaire passionné des Jésuites... C'est à ce moment qu'il a fait +écrire par la contessina à monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise +d'accourir ici vous défendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre +séjour, l'hospitalité dans ce palais. + +Cette révélation acheva d'émotionner Pierre. + +--Vous êtes certain de cela? + +--Oh! tout à fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et +déjà je vous ai prévenu qu'il paraissait vous connaître intimement, +comme s'il s'était livré à une enquête minutieuse. Pour moi, il avait lu +votre livre, il en était extrêmement préoccupé. + +--Vous le croyez donc dans mes idées, il serait sincère, il se +défendrait en s'efforçant de me défendre? + +--Non, non, oh! pas du tout... Vos idées, il les exècre sûrement, et +votre livre, et vous-même! Il faut connaître, sous son amabilité si +caressante, son dédain du faible, sa haine du pauvre, son amour de +l'autorité, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, +bien qu'il y ait là une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais +il ne vous pardonnera d'être avec les petits de ce monde et de vous +prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec +une tendre férocité de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule +pleureur élégiaque du néo-catholicisme! + +Pierre porta les deux mains à ses tempes, se serra la tête +désespérément. + +--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi +me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison, à sa disposition +entière? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome, à me heurter +contre les obstacles, à me lasser, lorsqu'il lui était si facile de +laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gêné? Il est vrai que +les choses ne se seraient pas passées tranquillement, car j'étais +disposé à ne pas me soumettre, à confesser ma foi nouvelle hautement, +même contre les décisions de Rome. + +Les yeux noirs de don Vigilio étincelèrent dans sa face jaune. + +--Eh! c'est peut-être ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait très +intelligent et très enthousiaste, je l'ai entendu répéter souvent qu'on +ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes. + +Mais Pierre s'était levé, et il n'écoutait même plus, il marchait à +travers la pièce, comme emporté dans le désordre de ses idées. + +--Voyons, voyons, il est nécessaire que je sache et que je comprenne, si +je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me +renseigner en détail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des +Jésuites, des Jésuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez +peut-être raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances... +Ainsi, par exemple, ce Fornaro? + +--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a été +élevé aussi, celui-là, au Collège Romain, et soyez persuadé qu'il est +Jésuite, Jésuite par éducation, par position, par ambition. Il brûle +d'être cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brûlera d'être +pape. Tous des candidats à la papauté, dès le séminaire! + +--Et le cardinal Sanguinetti? + +--Jésuite, Jésuite!... Entendons-nous, il l'a été, ne l'a plus été, +l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coqueté avec tous les +pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Siège +et l'Italie; puis, la situation s'est gâtée, il a violemment pris parti +contre les usurpateurs. De même, il s'est brouillé plusieurs fois avec +Léon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un +pied de diplomatique réserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et +il le montre même trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment, +la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et +c'est pourquoi il s'est remis avec les Jésuites, exploitant leur haine +contre son rival, comptant bien que, dans leur désir d'évincer celui-ci, +ils seront forcés de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop +fins, ils hésiteront à patronner un candidat si compromis déjà... Lui, +brouillon, passionné, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me +dites qu'il est à Frascati, je suis sûr qu'il a couru s'y enfermer, dès +la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique. + +--Eh bien! et le pape lui-même, Léon XIII? + +Ici don Vigilio eut une courte hésitation, un léger battement de +paupières. + +--Léon XIII? il est Jésuite, Jésuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec +les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit animé de +leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restauré sur la +doctrine tout l'enseignement ecclésiastique... Mais il y a aussi le +Jésuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le +plus fameux exemple. Étudiez ses actes, rendez-vous compte de sa +politique: vous y verrez l'émanation, l'action même de l'âme jésuite. +C'est qu'il en est imprégné à son insu, c'est aussi que toutes les +influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent +de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous répète qu'ils +ont tout conquis, tout absorbé, que Rome est à eux, depuis le plus +infime clerc jusqu'à Sa Sainteté elle-même! + +Et il continua, et il répondit à chaque nouveau nom que citait Pierre, +par ce cri entêté et maniaque: Jésuite, Jésuite! Il semblait qu'il ne +fût plus possible d'être autre chose dans l'Église, que cette +explication se vérifiât d'un clergé réduit à pactiser avec le monde +nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'âge héroïque du catholicisme +était accompli, ce dernier ne pouvait vivre désormais que de diplomatie +et de ruses, de concessions et d'accommodements. + +--Et ce Paparelli, Jésuite, Jésuite! continua don Vigilio, en baissant +instinctivement la voix, oh! le Jésuite humble et terrible, le Jésuite +dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je +jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son Éminence, et il faut voir +avec quel génie de souplesse et d'astuce il est parvenu à remplir sa +tâche, au point qu'il est maintenant l'unique volonté, ouvrant la porte +à qui lui plaît, usant de son maître comme d'une chose à lui, pesant sur +chacune de ses résolutions, le possédant enfin par un lent envahissement +de chaque heure. Oui! c'est la conquête du lion par l'insecte, c'est +l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abbé si +infime, le caudataire dont le rôle est de s'asseoir aux pieds de son +cardinal comme un chien fidèle, et qui en réalité règne sur lui, le +pousse où il veut... Ah! le Jésuite, le Jésuite! Défiez-vous de lui, +quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil à une vieille +femme en jupe noire, avec sa face molle et ridée de dévote. Regardez +s'il n'est pas derrière les portes, au fond des armoires, sous les lits. +Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mangé, et qu'ils vous +donneront, à vous aussi, la fièvre, la peste, si vous ne prenez garde! + +Brusquement, Pierre s'arrêta devant le prêtre. Il perdait pied, la +crainte et la colère finissaient par l'envahir. Après tout, pourquoi +pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient être vraies. + +--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement prié +d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que +je sentais le besoin d'être remis dans la bonne route. + +Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la poussée de sa +passion qui débordait. + +--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette +pensée m'est déjà venue, mais dans une heure de lâcheté, avec l'idée de +disparaître, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que, +maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de +Paris, ce que j'ai vu à Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de +Jésus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en +échappe, l'imbécile illusion de ceux qui espèrent voir un renouveau de +l'âme moderne sortir un jour de ce sépulcre, où dort la décomposition +des siècles... Oh! je ne céderai pas, je ne me soumettrai pas, je +défendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous réponds +qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une +religion qui se meurt et qu'il faut se hâter d'enterrer, si l'on ne veut +pas que ses restes empoisonnent les peuples. + +Ceci dépassait la cervelle de don Vigilio. Le prêtre italien se +réveillait en lui, avec sa croyance étroite, sa terreur ignorante des +idées nouvelles. Il joignit les mains, épouvanté. + +--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphèmes... Et puis, vous ne +pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Sainteté. Elle +seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le +père Dangelis, en se moquant, vous a encore donné le seul bon conseil: +retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du +Vatican. + +Pierre en eut un nouveau sursaut de colère. + +--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner à +monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'être un volant que +se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi! + +Et, harassé, éperdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de +l'abbé qui ne bougeait pas, la face plombée par cette veillée trop +longue, les mains toujours agitées d'un petit tremblement. Il y eut un +long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre +idée, il connaissait un peu le confesseur du pape, un père Franciscain, +d'une grande simplicité, auquel il pourrait l'adresser. Peut-être, +malgré son effacement, ce père lui serait-il utile. C'était toujours une +tentative à faire. Et le silence recommença, et Pierre, dont les yeux +vagues restaient fixés sur le mur, finit par distinguer le tableau +ancien, qui l'avait touché si profondément, le jour de son arrivée. Dans +la pâle lueur de la lampe, il venait peu à peu de le voir se détacher et +vivre, tel que l'incarnation même de son cas, de son désespoir inutile +devant la porte rudement fermée de la vérité et de la justice. Ah! cette +femme rejetée, cette obstinée d'amour, sanglotant dans ses cheveux et +dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombée +de douleur sur les marches de ce palais, à l'impitoyable porte close! +Elle était grelottante, drapée d'un simple linge, elle ne disait point +son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrière +ses mains serrées sur la face, il lui prêtait sa figure, elle devenait +sa sœur, ainsi que toutes les pauvres créatures sans toit ni certitude, +qui pleurent d'être nues et d'être seules, qui usent leurs poings à +vouloir forcer le seuil méchant des hommes. Il ne pouvait jamais la +regarder sans la plaindre, il fut si remué, ce soir-là, de la retrouver +toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baignée des plus +affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio. + +--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu'à +l'âme, ainsi qu'un chef-d'œuvre. + +Stupéfait de cette question imprévue, qui tombait là sans transition +aucune, le prêtre leva la tête, regarda, s'étonna davantage quand il eut +examiné le panneau noirci, délaissé, dans son cadre pauvre. + +--D'où vient-elle, savez-vous? répéta Pierre. Comment se fait-il qu'on +l'ait reléguée au fond de cette chambre? + +--Oh! dit-il, avec un geste d'indifférence, ce n'est rien, il y a comme +ça partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours +été là sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais même pas vue. + +Enfin, il s'était levé avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de +lui donner un tel frisson, qu'il put à peine prendre congé, les dents +claquant de fièvre. + +--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pièce... Et, +pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de +monsignor Nani, car celui-là, au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit, +dès votre arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce +qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre +conversation de cette nuit, ce serait ma mort! + +Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance, à droite, à +gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra +chez lui si doucement, qu'on n'entendit même point l'effleurement de ses +pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais. + +Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout +essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, à ce +père Franciscain que le secrétaire connaissait un peu. Mais il tomba sur +un bon moine, l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste et +très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât point de sa +situation toute-puissante près du Saint-Père. Il y avait aussi une +humilité affectée, de la part de celui-ci, à n'avoir pour confesseur +que le plus humble des réguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant +des routes. Ce père jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de +foi, le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière un +voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait +recevoir la leçon d'aucun prêtre, on admettait que, comme homme, il +tirât quand même profit de la bonne parole. En dehors de son éloquence +naturelle, le bon père était vraiment un simple blanchisseur d'âmes, le +confesseur qui écoute et qui absout, sans se souvenir des impuretés +qu'il lave, aux eaux de la pénitence. Et Pierre, à le voir si réellement +pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile. + +Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté, du délicieux +François, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent +il s'était étonné de la venue de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes, +aux bêtes et aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité +pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de jouissance, où la +joie de la beauté est seule restée reine. Sans doute les temps sont +changés, et quelle sève d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant +les grandes souffrances du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des +humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don de soi-même +aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale, +l'égalité et l'obéissance qui devaient assurer la paix du monde. Il +marchait par les chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde +serrant à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds nus, sans +bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses frères, le verbe haut et +libre, d'une verdeur de poésie, d'une hardiesse de vérité souveraines, +se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants, +osant dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés, simoniaques +et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les +suivait en foule, ils étaient les amis, les libérateurs de tous les +petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires +inquiétèrent-ils Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre; +et, quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée d'utiliser à +leur profit cette force nouvelle, la conquête du peuple infime, de la +masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grondé à +travers les âges, même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la +papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une armée de +continuelle victoire, l'armée errante qui se répandait partout, par les +routes, par les villages, par les villes, qui pénétrait jusqu'au foyer +de l'ouvrier et du paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la +puissance démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple! +De là, la prospérité si rapide, le nombre des frères pullulant en +quelques années, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre +envahissant la population laïque au point de l'imprégner et de +l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol, +une végétation vigoureuse de la souche plébéienne, c'était que tout un +art national allait en naître, les précurseurs de la Renaissance en +peinture, et Dante lui-même, l'âme du génie de l'Italie. + +Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres +d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les +Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de +compagnie pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours +là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospère. Mais +il semblait que l'humilité des Franciscains les eût à la longue mis à +l'écart. Peut-être aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs +du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même, dans ses +conquêtes politiques et sociales. Et la seule bataille restait sûrement +entre les Dominicains et les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs, +qui, les uns et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde +à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'était une +guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprême au Vatican, +demeurait l'éternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir +saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille +science dogmatique, ils devaient céder chaque jour un peu de terrain aux +seconds, victorieux avec le siècle. Puis, c'étaient encore les +Chartreux, vêtus de leur robe de drap blanc, les silencieux très saints +et très purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs +cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés dont le +nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement, comme la +douleur et le besoin de solitude. C'étaient les Bénédictins, les enfants +de Saint-Benoît dont la règle admirable a sanctifié le travail, les +ouvriers passionnés des lettres et des sciences, qui ont longtemps été, +à leur époque, des instruments puissants de civilisation, aidant à +l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de +critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait réfugié chez +eux deux siècles plus tôt, s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur +l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des +millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain eût encore été +un champ où ils pussent moissonner: à quoi bon? lorsque les ouvriers ont +changé, lorsque les dogmes sont là pour barrer la route à qui doit +passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était le +pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'étaient +les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes, +les Eudistes, les Missionnaires, les Récollets, les Frères de la +Doctrine chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les +Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins; sans compter +les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les +religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et +celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou +somptueuse, certains quartiers de Rome n'étaient faits que de couvents, +et tout ce peuple, derrière les façades muettes, bourdonnait, s'agitait, +intriguait, dans la continuelle lutte des intérêts et des passions. +L'ancienne évolution sociale qui les avait produits n'agissait plus +depuis longtemps, ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en plus +inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente, jusqu'au jour où +l'air et le sol leur manqueront à la fois, au sein de la société +nouvelle. + +Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient, ce n'était +pas le plus souvent contre les réguliers que se heurtait Pierre: il +avait affaire surtout au clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il +finissait par bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y +maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, régnait +la famille pontificale, les cardinaux et les prélats, très hauts, très +nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarité. En dessous +d'eux, le clergé des paroisses formait comme une bourgeoisie, très +digne, d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient même +pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de siècle, avait +eu ce singulier résultat, en installant tout un monde de fonctionnaires, +témoins des mœurs, de purifier la vie intime des prêtres romains, dans +laquelle la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était à +la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant dans des +ménages de vieux garçons. Et, enfin, on tombait à cette plèbe du clergé, +que Pierre avait étudiée curieusement, tout un ramassis de misérables +prêtres, crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe, comme des +bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes louches, en compagnie des +mendiants et des voleurs. Mais il était plus intéressé encore par la +foule flottante des prêtres accourus de la chrétienté entière, les +aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait +comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en +avait de toute nationalité, de toute fortune, de tout âge, galopant sous +le fouet de leurs appétits, se bousculant du matin au soir autour du +Vatican, pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir. Partout, il +les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il était un d'eux, +qu'il augmentait de son unité ce nombre incroyable de soutanes qu'on +rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle +marée, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs! +Les séminaires des diverses nations auraient suffi à pavoiser les rues, +avec leurs queues d'élèves en fréquentes promenades: les Français tout +noirs, les Américains du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains +du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs avec l'écharpe +verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et +les autres, et les autres, brodés, lisérés de cent façons. Puis, il y +avait en outre les confréries, les pénitents, les blancs, les noirs, les +bleus, les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes, +grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que, parfois +encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace +et tenace, luttant pour ne pas disparaître, dans la Rome cosmopolite +actuelle, où s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des +vêtements. + +Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un autre, +fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne pouvait s'habituer +au culte, à cette dévotion romaine, qui l'étonnait quand elle ne le +blessait pas. Un dimanche qu'il était entré, par un matin de pluie, à +Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente, +d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son plafond de temple +antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres +éclatants de sa Confession, de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu +cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc, +pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la traversaient, +comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouillés le +précieux dallage de mosaïque; des femmes et des enfants, que la fatigue +avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, +dans l'encombrement des grands départs, attendant leur train. Et, pour +cette foule piétinante de menu peuple, entrée en passant, un prêtre +disait une messe basse, au fond d'une chapelle latérale, devant laquelle +une file unique de gens debout s'était formée, étroite, longue, une +queue de théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous +s'inclinèrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la +messe était dite. C'était partout la même assistance des pays du soleil, +pressée, n'aimant pas s'installer sur des sièges, ne faisant à Dieu que +de courtes visites familières, en dehors des grandes réceptions de gala, +à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles +basiliques comme à Saint-Pierre lui-même. Au Gesù seul, il tomba, un +autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules +dévotes du Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une +tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or, de sculptures +et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en +a fondu le goût baroque trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les +plus anciennes et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès, +Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux heures des +offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents églises, +même pour Rome, c'étaient bien des nefs à peupler; et il y en avait +qu'on fréquentait uniquement à certains jours fixes de cérémonie, +beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête +du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de posséder un +fétiche, une idole secourable aux misères humaines: l'Aracoeli avait le +petit Jésus miraculeux, «il Bambino», qui guérissait les enfants +malades; Sant'Agostino avait la «Madona del Parto», la Vierge qui +délivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient réputées +pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance +d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient +délaissées, abandonnées aux touristes, livrées à la petite industrie des +bedeaux, telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres enfin +restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installée dans le +Panthéon, une salle ronde qui tient du cirque, et où la Vierge est +demeurée l'évidente locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux +églises des quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à +Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi vive, le flot +populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans cette dernière +complètement vide, il avait entendu des chantres chanter à pleine voix, +un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, étant +entré à San Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une fête +du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les +portiques sous des lambrequins et des rideaux alternés, jaunes et bleus, +blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse décoration, +d'un clinquant de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans +son enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même +église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût de la Rome du +dernier siècle par le Bernin ou ses élèves. A Saint-Louis des Français, +dont le style est meilleur, d'une sobriété élégante, il ne fut ému que +par les grands morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les +dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du gothique, il +finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait être +le seul échantillon du style gothique à Rome. Ce fut pour lui la +stupéfaction dernière, ces colonnes engagées recouvertes de marbre, ces +ogives qui n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces +voûtes qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du dôme. Non, +non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient là, n'était plus celle +dont le brasier avait envahi et brûlé au loin la chrétienté entière. +Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir +de Sainte-Marie de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le +traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne, c'était la +basilique, née du temple; et l'on blasphémait, lorsqu'on voyait la +véritable église chrétienne dans la cathédrale gothique, car le gothique +n'était que le détestable esprit anglo-saxon, le génie révolté de +Luther. Il voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut, de +crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve décisive que +le catholicisme était la végétation même du sol de Rome, le paganisme +transformé par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a poussé dans un +esprit différent, à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est +tourné contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé en +s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus +en plus, dans l'évolution des sociétés nouvelles, malgré les efforts +désespérés d'unité, de sorte que le schisme, une fois encore, apparaît +inévitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune +d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles +et grandes cloches, aimées des humbles. Il faut des clochers, pour les +cloches, et il n'y a pas de clochers à Rome, il n'y a que des dômes. +Décidément, Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et +carillonnante, d'où la prière montait en ondes sonores parmi le vol +tourbillonnant des corneilles et des hirondelles. + +Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par une sourde +irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant +la parole qu'il s'était donnée de rendre visite à chacun des cardinaux +de la congrégation de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu +à peu lancé à travers les autres congrégations, ces ministères de +l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais +d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un +cardinal pour préfet, des membres cardinaux tenant séance, des prélats +consulteurs, tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs fois à la +Chancellerie où siège la congrégation de l'Index, il se perdit dans +cette immensité d'escaliers, de couloirs et de salles, gagné dès le +portique de la cour par le frisson glacé des vieux murs, ne pouvant +arriver à aimer ce palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur +de la renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il +connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le cardinal Sarno +l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoyé de l'un à +l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connaître de même +les autres congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des +Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale, la Daterie, +la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme énorme de l'administration +de l'Église, le monde entier à gouverner, élargir les conquêtes, gérer +les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et +de personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses, +vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires +qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves, +les plus délicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu à +des recherches, à des études sans nombre. Il fallait bien répondre à ce +peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de +la chrétienté, à ces lettres, à ces suppliques, à ces dossiers, dont le +flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était +le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne, +pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de +saints et de nobles d'où ne sortait pas même la petite trépidation du +travail, une mécanique si bien huilée, que, malgré la rouille des +siècles, l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans qu'on +la devinât, derrière les murs. Toute la politique de l'Église +n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible, attendre. Mais +quelle mécanique prodigieuse, surannée et si puissante encore! et comme +il se sentait pris, au milieu de ces congrégations, dans le réseau de +fer du plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer les +hommes! Il avait beau y constater des lézardes, des trous, une vétusté +annonçant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y +était risqué, il était saisi, broyé, emporté au travers de cet +inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des +intrigues, où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions +et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et qu'il était +loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle colère le soulevait parfois +dans sa lassitude, dans sa volonté de se défendre! + +Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais +comprises. Un jour qu'il était retourné à la Propagande, le cardinal +Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie avec une telle rage froide, que, +tout d'un coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait +fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites, trouvant +enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant à la +légende ces hommes de mystère et d'ombre, dont le secret pouvoir, +incalculable, aurait gouverné le monde. Il s'étonnait surtout de la +haine aveugle qui affolait certaines gens, dès que le mot de +francs-maçons leur venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués, +des plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction profonde +que toute loge maçonnique était présidée, au moins une fois l'an, par le +Diable en personne, visible. C'était à confondre le simple bon sens. Et +il venait de comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église +catholique et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face. La +première avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins +dans l'autre une concurrence, une très vieille ennemie, qui se +prétendait même plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait +toujours possible. Surtout, le heurt résultait de ce que les deux sectes +avaient la même ambition de souveraineté universelle, la même +organisation internationale, le même coup de filet jeté sur les peuples, +des mystères, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi, +conquête contre conquête; et, dès lors, de même que deux maisons +rivales, établies aux deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une +devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait +caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique sur la puissance +de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné, fait une enquête, pour se +rendre compte de la réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome +où les deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le grand +maître trônait en face du pape. On lui avait bien raconté que les +derniers princes romains se croyaient forcés de se faire recevoir +francs-maçons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur +situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne +cédaient-ils pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution +sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas être noyée, elle +aussi, dans son propre triomphe, celui des idées de justice, de raison +et vérité, qu'elle avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres +et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de +l'idée tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque +l'appareil dont les sectaires ont dû s'entourer pour frapper les +imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés +politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique croulera, +ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre Église, l'Église +franc-maçonne d'en face, disparaîtra de même, sa tâche de libération +étant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un +pauvre instrument de conquête, entravé lui-même par des traditions, +gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être qu'un lien +d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science +n'emportait les peuples, aidant à la destruction des religions +vieillies. + +Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches, fut repris +d'anxiété, dans son obstination à ne pas quitter Rome, sans s'être battu +jusqu'au bout, en soldat d'une espérance qui ne veut pas croire à la +défaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui +être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire, chargé du +diocèse de Rome, un lettré qui avait causé d'Horace avec lui, un +politique un peu brouillon qui s'était mis à le questionner sur la +France, sur la République, sur le budget de la guerre et de la marine, +sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le +Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà au palais Boccanera, un +vieillard maigre, au visage décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer +qu'un long blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres, gâtés +par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il avait vu, au +Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque sorte le ministre des +Affaires étrangères de Sa Sainteté, la grande puissance du Saint-Siège, +dont on l'avait écarté jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences +d'une visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et il +avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique +bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un +air d'intérêt après l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant +même. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris +que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et que, s'il arrivait un +jour à forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la +Secrétairerie d'État. Et, ce soir-là, il était rentré rue Giulia effaré, +surmené, la tête brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu +de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette machine aux cent +rouages, qu'il s'était demandé avec terreur ce qu'il ferait le +lendemain, n'ayant plus rien à faire, qu'à devenir fou. + +Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de +nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le +fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux +de terreur. Puis, dans un souffle, à l'oreille: + +--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir. +Je vous répète que vous n'avez pas d'autre chose à faire. + +Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la passion d'ardente +charité qui l'avait amené pour défendre son livre, n'était-il pas à Rome +dans un but d'expérience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les +tentatives. + +Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de +Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il +n'avait mieux senti l'énormité de ces quatre rangées tournantes de +colonnes, de cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne +ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et morne, on se +demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majesté sans +doute, pour la pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus, +était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le +palais du Saint-Office, derrière la Sacristie, dans un quartier de +solitude et de silence, que le pas d'un piéton, le roulement d'une +voiture troublent à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène, +en nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine le voisinage de +la basilique, l'odeur d'encens, la paix cloîtrée, dans le sommeil des +siècles. Et, à un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudité +pesante et inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une seule ligne +de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale, l'autre façade est plus +louche encore, avec son rang de fenêtres plus étroites, des judas aux +vitres glauques. Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie +couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le dehors, fermé et +mystérieux comme une prison. + +Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un +enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacrée +congrégation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'était +plus celle de la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal +occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité entière. +Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se +réunissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas +même un souffle, sortît des murs. Mais, si elle continuait à frapper le +crime d'hérésie, si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait +aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu, +réduite à un rôle de protestation, ne pouvant même infliger aux siens, +aux ecclésiastiques, que des peines disciplinaires. + +Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor +Nani, qui habitait le palais, à titre d'assesseur, Pierre éprouva une +surprise heureuse. La pièce était vaste, située au midi, inondée de gai +soleil; et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur des +meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y eût vécu, +accomplissant ce prodige de mettre de sa grâce dans ces choses sévères. +Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu, +prenait les cœurs, dès le seuil. + +Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant, avec sa face +rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'âge +poudrait. Et les deux mains tendues: + +--Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être venu me voir... +Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis. + +Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection +extraordinaire. + +--Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien tout ce que vous avez +fait. + +Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio, gagné par la +sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit +ses visites au cardinal Sarno, à monsignor Fornaro, au père Dangelis; il +conta ses autres démarches près des cardinaux influents, tous ceux de +l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal +secrétaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte à une autre, +à travers tout le clergé de Rome, à travers toutes les congrégations, +dans cette immense ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les +pieds, brisé les membres, hébété le cerveau. + +Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air de ravissement, +s'exclamait, répétait à chaque station de ce calvaire du solliciteur: + +--Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A +merveille, à merveille, elle marche! + +Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malséante. +Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui fouillait le jeune prêtre, +pour savoir s'il l'avait enfin amené au point d'obéissance où il le +désirait. Était-il assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur +la réalité des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois mois de +Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un résigné au moins, de +l'enthousiaste un peu fou du premier jour? + +Brusquement, monsignor Nani demanda: + +--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son Éminence le cardinal +Sanguinetti. + +--Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati, je n'ai pu la +voir. + +Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement, avec une +secrète jouissance de diplomate artiste, se récria, leva ses petites +mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui déclare tout +perdu. + +--Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son Éminence! C'est +absolument nécessaire. Pensez donc! le préfet de l'Index! Nous ne +pourrons agir qu'après votre visite, car vous n'avez vu personne, si +vous ne l'avez pas vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils. + +Et Pierre ne put que s'incliner. + +--J'irai, monseigneur. + + + + +XI + + +Bien qu'il sût ne pouvoir se présenter chez le cardinal Sanguinetti que +vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit dès +neuf heures à la petite gare de Frascati. Déjà, il y était venu, en un +de ses jours d'oisiveté forcée; il avait fait l'excursion classique de +ces Châteaux romains, qui vont de Frascati à Rocca di Papa, et de Rocca +di Papa au Monte Cave; et il était charmé, il se promettait deux heures +de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, où +Frascati est bâti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes, +dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un +promontoire, jusqu'à Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un îlot de +marbre, à six grandes lieues. + +Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boisées +de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'où l'on a la plus belle vue du +monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fières et élégantes +façades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plantés de +cyprès, de pins et de chênes! C'était une douceur, une joie, une +séduction dont il ne se serait jamais lassé. Et, depuis plus d'une +heure, il errait délicieusement par les routes bordées d'antiques +oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands +arbres des propriétés voisines, par les sentiers odorants, au bout +desquels, à chaque coude, la Campagne se déroulait à l'infini, lorsqu'il +fit une rencontre imprévue, qui le contraria d'abord. + +Il était redescendu près de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes +vignes où tout un mouvement de constructions nouvelles s'était produit +depuis quelques années; et il fut surpris de voir une victoria, très +correctement attelée de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrêter près +de lui, et de s'entendre appeler par son nom. + +--Comment! monsieur l'abbé Froment, vous ici en promenade, de si bonne +heure! + +Alors, il reconnut le comte Prada qui, étant descendu, laissa la voiture +vide achever la route, tandis qu'il faisait à pied les deux ou trois +derniers cents mètres, à côté du jeune prêtre. Après une cordiale +poignée de main, il expliqua son goût. + +--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. Ça +promène mes chevaux... Vous savez que j'ai des intérêts par ici, toute +une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas très bien. +Et c'est pourquoi, malgré la saison avancée, je suis encore forcé d'y +venir plus souvent que je ne voudrais. + +Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient dû vendre +la villa somptueuse, bâtie là par un cardinal, leur ancêtre, sur les +plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moitié du seizième siècle: +une demeure d'été royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des +bassins, des cascades, surtout une terrasse, célèbre entre toutes celles +du pays, qui s'avançait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine, +dont l'immensité sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la +Méditerranée. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mère de vastes +champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apportés en dot à +Prada, au moment où la folie de la pierre soufflait de Rome sur les +provinces. Aussi Prada avait-il eu l'idée de construire là tout un +quartier de villas bourgeoises, dans le goût de celles qui encombrent la +banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'étaient présentés, +l'effondrement financier était survenu, et il liquidait péniblement +cette affaire fâcheuse, après en avoir désintéressé sa femme, dès leur +séparation. + +--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on +veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai +ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats, +et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays, +n'est-ce pas? dont nous avons raison d'être très fiers, à Rome. J'ai +beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que +mon cœur batte de joie. + +Ce qu'il ne disait pas, c'était que son amie, comme il la nommait, +Lisbeth Kauffmann, venait de passer l'été dans une des villas neuves, où +elle avait installé son atelier de délicieuse artiste, visité par toute +la colonie étrangère, qui tolérait l'irrégularité de sa situation, +depuis la mort de son mari, grâce à sa gaieté et à sa peinture, juste +assez pour être libre. On avait fini même par accepter sa grossesse, et +elle était rentrée à Rome dès le milieu de novembre, pour y accoucher +d'un gros garçon, dont la venue avait rallumé, dans les salons blancs et +dans les salons noirs, les commérages passionnés sur le divorce imminent +de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati était +sûrement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil où +le jetait cette naissance d'un fils. + +Pierre, qui gardait en sa présence une gêne, comme une sorte de malaise, +dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut +pourtant répondre à son amabilité parfaite, en lui demandant des +nouvelles de son père, le vieil Orlando, le héros de la conquête. + +--Oh! à part les jambes, il se porte à merveille, il vivra cent ans. Ce +pauvre père! j'aurais été si heureux de l'installer dans une de ces +petites maisons, cet été! Mais jamais il n'a voulu, il s'entête à ne pas +quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprît, pendant son +absence. + +Il éclata d'un beau rire, s'égayant tout seul à plaisanter ainsi l'âge +héroïque et démodé de l'indépendance. Puis, il ajouta: + +--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abbé. Il s'étonne de ne +pas vous avoir revu. + +Cela chagrina Pierre, car il s'était mis à aimer Orlando d'une tendresse +respectueuse. Deux fois, depuis la première visite, il était retourné le +saluer; et, à chaque fois, le vieillard avait refusé de causer de Rome, +tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris. +Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure. + +--Je vous en prie, s'écria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie +pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je désire le +satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai été +touché de son accueil. + +Tous deux continuaient à marcher lentement, par la route montante, au +milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'étaient même pas +achevées. Et, lorsque Prada sut que le prêtre était venu pour se +présenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire +de loup aimable, qui découvrait ses dents blanches. + +--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous +allez le trouver dans un bel état de fièvre! + +--Pourquoi donc? + +--Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas +bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait +passé une nuit affreuse. + +Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle, +une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un +bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en +ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand, +noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, +ferma rudement la porte, avant de s'éloigner. + +--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit +battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux +nouvelles. + +Pierre, surpris, avait regardé le prêtre. + +--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le +lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il +apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat +pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, +avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a +refusé absolument. + +--C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de +la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il +est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure +curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je +suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette +très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas +entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui +lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan +philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré +de grands murs. + +En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé +soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards +eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la +muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les +feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair. + +Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono, +qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à +Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple, +encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez +d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le +rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il +s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait +réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes +les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à +des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était +pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le +verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à +l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient +inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût +opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. +Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne, +dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter +entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations +folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées +brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de +la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants, +qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes +vertus et des grands crimes. + +--Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce +qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit +faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non +plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir +un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits +désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer +son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on +nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une +fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues +enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne +sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare. + +Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda: + +--Croyez-vous donc le pape malade à ce point? + +Le comte sourit, leva les deux bras. + +--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intérêt à +l'être. Mais je le crois vraiment indisposé, un dérangement +d'entrailles, dit-on; et, à son âge, la moindre indisposition peut +devenir fatale. + +Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prêtre posa +une question. + +--Alors, si le Saint-Siège se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti +aurait de grandes chances? + +--De grandes chances! de grandes chances! voilà encore une de ces choses +qu'on ne sait jamais. La vérité est qu'on le classe parmi les candidats +possibles; et, si le désir d'être pape suffisait, Sanguinetti serait +sûrement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volonté +extraordinaire, brûlé jusqu'aux os par cette ambition suprême. C'est +même là sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il être décidé +à tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est +venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit être afin de mieux +diriger sa bataille de loin, tout en affectant un désir de retraite, un +détachement du meilleur effet. + +Et il s'étendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait +l'intrigue, l'âpre appétit de conquête, l'activité excessive, même un +peu brouillonne. Il l'avait connu à son retour de la nonciature de +Vienne, rompu aux affaires, résolu dès lors à mettre la main sur la +tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses +raccommodements avec le pape régnant, sa tendresse pour l'Allemagne +suivie d'une brusque évolution vers la France, ses attitudes successives +devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une +intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas +évacuée. Et il semblait s'en tenir là désormais, il affectait de +déplorer le règne flottant de Léon XIII, de garder sa fervente +admiration à Pie IX, le grand pape héroïque de la résistance, dont le +bon cœur n'empêchait pas l'inébranlable fermeté. C'était dire que, lui, +restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'Église, en dehors des +complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rêvait que de +politique au fond, il avait dû en arriver à tout un programme, +volontairement vague, mais que ses clients, ses créatures répandaient, +d'un air de mystère extasié. Depuis une autre indisposition du pape, qui +datait déjà du printemps, il vivait dans une inquiétude mortelle, car le +bruit avait couru que les Jésuites, bien que le cardinal Boccanera ne +les aimât guère, se résigneraient à le soutenir. Sans doute, ce dernier +était rude, d'une piété outrée, dangereuse, en ce siècle de tolérance; +seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son élection ne +signifierait-elle pas que jamais la papauté ne renoncerait au pouvoir +temporel? Dès lors, Boccanera était devenu l'homme redoutable aux yeux +de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dépouillé, passait ses +heures à chercher la combinaison qui le débarrasserait de ce rival +tout-puissant, sans ménager les histoires abominables sur ses +complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le représenter +comme l'Antéchrist, dont le règne devait consommer la ruine de la +papauté. Sa dernière combinaison, afin de s'assurer l'appui des +Jésuites, était donc de faire répandre par ses familiers que lui, non +seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais +encore qu'il s'engageait à reconquérir ce pouvoir. Et il avait tout un +plan qu'on se chuchotait à l'oreille, un plan d'une victoire certaine, +foudroyant dans ses résultats, malgré d'apparentes concessions: ne plus +défendre aux catholiques de voter et d'être candidats, envoyer à la +Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors +la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fédération des +provinces italiennes, dont le Saint-Père, rentré en possession de Rome, +deviendrait le Président auguste et souverain. + +En terminant, Prada se mit à rire de nouveau, montrant ses dents +blanches, peu faites pour lâcher la proie. + +--Vous voyez que nous avons à bien nous défendre, car il s'agit de nous +jeter dehors. Heureusement qu'il y a, à tout cela, de petits +empêchements. Mais de tels rêves n'en ont pas moins une action énorme +sur certaines cervelles exaltées, comme celle de ce Santobono par +exemple; et, tenez! en voilà un que Sanguinetti mènerait loin, d'un mot, +s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc là-haut, il +est arrivé, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute +blanche qui a des balcons sculptés. + +En effet, on apercevait le petit palais, une des premières maisons de +Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les +fenêtres s'ouvraient sur l'immensité de la Campagne romaine. + +Il était onze heures, et comme Pierre prenait congé du comte, pour +monter faire lui-même sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans +la sienne. + +--Vous ne savez pas, si vous étiez très gentil, eh bien! vous +déjeuneriez avec moi... Voulez-vous? Dès que vous serez libre, venez me +rejoindre à ce restaurant, là, cette façade rose. Moi, en une heure, +j'aurai réglé mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul. + +D'abord, Pierre refusa, se défendit; mais il n'avait aucune excuse +possible; et il dut se rendre enfin, cédant malgré lui au charme réel de +Prada. Dès qu'ils se furent séparés, il n'eut qu'à monter une rue, pour +se trouver à la porte du cardinal. Ce dernier était d'un abord très +facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer +à l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient à deux +battants, même devant les plus humbles soutanes. Le jeune prêtre fut +donc introduit tout de suite, un peu étonné de cet accueil, en se +souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait +déconseillé le voyage, Son Éminence n'aimant pas à être dérangée, quand +elle était souffrante. A la vérité, il n'était guère question de +maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa, +inondée de soleil. Le salon d'attente, où l'on venait de le laisser +seul, meublé d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni +confort; mais il était égayé par la plus belle lumière du monde, et il +donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une +beauté sans égale, toute de rêve, dans le continuel mirage du passé. +Aussi, en attendant d'être reçu, alla-t-il se planter à une des +fenêtres, grande ouverte sur un balcon, émerveillé, parcourant des yeux +la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome, +que dominait le dôme de Saint-Pierre, une petite tache étincelante, à +peine large comme l'ongle du petit doigt. + +Il s'oubliait là, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui +arrivaient très nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre +que c'était Son Éminence elle-même, debout sur le balcon voisin, qui +causait avec un prêtre, dont il voyait seulement un bout de soutane. +Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier +mouvement fut de se retirer, par discrétion; et puis, les paroles qu'il +entendit le retinrent. + +--Nous allons savoir dans un instant, disait Son Éminence de sa voix +grasse. J'ai envoyé Eufemio à Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et +voici le train qui le ramène. + +En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un +jouet d'enfant. Ce devait être pour le guetter que Sanguinetti était +venu s'accouder à la balustrade du balcon. Et il restait là, les yeux +sur Rome, au loin. + +Santobono prononça passionnément quelques mots, que Pierre entendit mal. +Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement: + +--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que +Dieu nous conserve longtemps encore Sa Sainteté... + +Il s'arrêta, et comme il n'était pas hypocrite, il compléta sa pensé: + +--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est +mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de +l'Antéchrist ont gagné beaucoup de terrain dans ces derniers temps. + +Un cri échappa à Santobono. + +--Oh! Votre Éminence agira, triomphera! + +--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu'à la +disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la +victoire du Saint-Siège. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun +dans ses moyens à barrer la route aux méchants, de manière à ce que les +bons réussissent... Ah! si l'Antéchrist règne... + +Ce mot d'Antéchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout +d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antéchrist, +c'était le cardinal Boccanera. + +--Mon cher, songez à cela: l'Antéchrist au Vatican, consommant la ruine +de la religion par son orgueil implacable, sa volonté de fer, sa sombre +folie du néant; car il n'y a plus à en douter, il est la bête de mort +annoncée par les prophéties, celle qui menace de tout engloutir avec +elle, dans sa furieuse course aux ténèbres de l'abîme. Je le connais, il +ne rêve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du +temple et les ébranlera pour s'abîmer sous les décombres, lui et la +catholicité entière. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit +chassé de Rome, fâché avec toutes les nations, exécré de l'Italie, +traînant par le monde le fantôme errant du dernier pape. + +Un grognement sourd, un juron étouffé de Santobono accueillit cette +effroyable prédiction. Mais le train était arrivé en gare; et, parmi les +quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un +petit abbé, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite. +C'était l'abbé Eufemio, le secrétaire du cardinal. Quand il eut aperçu +celui-ci au balcon, il lâcha tout respect humain, il se mit à courir, +pour gravir la rue en pente. + +--Ah! voici Eufemio! s'écria Son Éminence, frémissante d'anxiété. Nous +allons savoir, nous allons savoir enfin! + +Le secrétaire s'était engouffré sous la porte, et il dut monter si +vivement, que Pierre, presque aussitôt, le vit traverser hors d'haleine +le salon d'attente, où il se trouvait, puis disparaître dans le cabinet +du cardinal. Celui-ci avait quitté le balcon pour aller à la rencontre +de son messager; mais il y revint, au milieu de questions, +d'exclamations, de tout un tumulte, causé par les mauvaises nouvelles. + +--Alors, c'est bien vrai, la nuit a été mauvaise, Sa Sainteté n'a pas +dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on raconté? Mais, à son âge, +rien n'est plus grave, ça peut l'emporter en deux heures... Et les +médecins, que disent-ils? + +La réponse ne parvint pas à Pierre. Seulement, il comprit en entendant +le cardinal reprendre: + +--Oh! les médecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne +veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel +malheur, si la catastrophe ne peut être reculée de quelques jours! + +Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, là-bas, +regardant de toute son angoisse ambitieuse le dôme de Saint-Pierre, la +petite tache étincelante, à peine grande comme l'ongle du petit doigt, +au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si +le pape était mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'à étendre le bras pour +prendre dans le creux de sa main la Ville éternelle, la Ville sacrée, +qui ne tenait pas plus de place, à l'horizon, qu'un tas de gravier, jeté +là par la pelle d'un enfant. Déjà, il rêvait du conclave, lorsque les +dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile, +souverain, le couronnerait de pourpre. + +--Mais vous avez raison, mon cher, s'écria-t-il en s'adressant à +Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'Église... Et puis, il +n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons +uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprême, il saura bien +foudroyer l'Antéchrist. + +Alors, pour la première fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui +disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage décision: + +--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera! + +Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon +était vide, et son attente recommença, dans le salon ensoleillé, d'une +gaieté calme et délicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail +s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut étonné de +trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prêtres, qui +s'en étaient allés par une autre porte. + +Dans la vive lumière blonde, le cardinal était debout près d'une +fenêtre, avec sa face colorée au nez fort, aux grosses lèvres, son air +de jeunesse trapue et vigoureuse, malgré ses soixante ans. Il avait +repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par +bonne politique. Et, tout de suite, dès que Pierre se fut incliné et eut +baisé l'anneau, il lui indiqua une chaise. + +--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette +malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux +d'en causer avec vous. + +Lui-même avait pris une chaise, devant cette fenêtre ouverte sur Rome, +dont il semblait ne pouvoir s'éloigner. Le prêtre s'aperçut qu'il ne +l'écoutait guère, les yeux de nouveau là-bas, vers la proie si +chaudement désirée, pendant qu'il s'excusait d'être venu le troubler +dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention était +parfaite, il s'émerveilla de la volonté que cet homme devait avoir, pour +paraître si calme, si dévoué aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent +de tempête soufflait en lui. + +--Votre Éminence daignera donc me pardonner... + +--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma santé chancelante me +retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est très naturel +que vous désiriez me fournir des explications, défendre votre œuvre, +éclairer mon jugement. Même je m'étonnais de ne pas vous avoir encore +vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'épargnez pas vos +démarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous écoute, +de toute la bonne joie que j'aurais à vous absoudre. + +Et Pierre se laissa prendre à ces bienveillantes paroles. Un espoir lui +revint, celui de gagner à sa cause le préfet de l'Index, tout-puissant. +Il le jugeait déjà d'une intelligence rare, d'une cordialité exquise, +cet ancien nonce qui avait appris, à Bruxelles d'abord, puis à Vienne, +l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur +promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois +encore sa flamme d'apôtre, pour exposer ses idées sur la Rome de demain, +la Rome qu'il rêvait, de nouveau maîtresse du monde, si elle revenait au +christianisme de Jésus, dans l'ardent amour des petits et des humbles. + +Sanguinetti souriait, hochait doucement la tête, s'exclamait de +ravissement. + +--Très bien, très bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher +fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'évidence même, vous êtes là +avec tous les bons esprits. + +Puis, tout le côté poésie le touchait profondément, disait-il. Il aimait +à passer, comme Léon XIII, par rivalité sans doute, pour un latiniste +des plus distingués, et il avait voué à Virgile une tendresse spéciale +et sans bornes. + +--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant +les pauvres que l'hiver a glacés, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous +doutez-vous que vous êtes plein de tournures latines? J'ai noté chez +vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les Églogues. +Un charme, votre livre, un vrai charme! + +Comme il n'était point sot, et qu'il sentait là, dans ce petit prêtre, +une grande intelligence, il finissait par s'intéresser, non pas à lui, +mais au profit quelconque qu'il y avait peut-être à tirer de lui. +C'était, dans sa fièvre d'intrigues, sa continuelle préoccupation, tirer +des autres, des créatures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui +apportaient d'utile à son propre triomphe. Et il se détournait un +instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'écoutait +parler, en se demandant à quoi il pourrait bien l'employer, tout de +suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait +pape. Mais le prêtre commit encore une fois la faute d'attaquer le +pouvoir temporel de l'Église et de prononcer les mots malencontreux de +religion nouvelle. + +D'un geste, le cardinal l'arrêta, toujours souriant, sans rien perdre de +son amabilité, bien que sa résolution, prise depuis longtemps, fût dès +lors confirmée et définitive. + +--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je +suis souvent avec vous, oh! tout à fait... Seulement, voyons, vous +ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors, +après la page que vous avez écrite sur la Grotte, comment voulez-vous +que je me prononce pour vous, contre les Pères? + +Pierre fut atterré par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne +n'avait eu la précaution de l'avertir. A Rome, les œuvres catholiques +du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, désigné par le +Saint-Père, chargé de la représenter et de la défendre au besoin. + +--Ces bons Pères! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait +beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains liées, nous ne +pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de +messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos +pauvres prêtres qui mourrait de faim. + +Il n'y avait qu'à s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus à +cette question d'argent, à la nécessité où se trouvait le Saint-Siège +d'assurer son budget, bon an mal an. C'était toujours le servage du +pape, que la perte de Rome avait libéré du souci de régner, mais que sa +gratitude forcée pour les aumônes reçues, clouait quand même à la terre. +Les besoins étaient si grands, que l'argent régnait, était la puissance +souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome. + +Sanguinetti se leva pour donner congé au visiteur. + +--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous désespérez pas. Je +n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des +excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si +Dieu est avec vous, il vous sauvera, même malgré nous! + +C'était son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais +pousser personne à bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon +dire à celui-ci que la condamnation de son livre était chose faite et +que le seul parti prudent serait de le désavouer? Il n'y avait qu'un +sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colère sur les âmes de feu et +les jeter à la rébellion. + +--Espérez, espérez! répéta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de +sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire. + +Pierre, profondément touché, se sentit renaître. Il oubliait même la +conversation qu'il avait surprise, cette âpreté d'ambition, cette rage +sourde contre le rival redouté. Et puis, chez les puissants, +l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de cœur? Si celui-ci était +pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-être le pape +attendu, acceptant la tâche de réorganiser l'Église des États-Unis +d'Europe, maîtresse spirituelle du monde? Il le remercia avec émotion, +s'inclina et le laissa à son rêve, debout devant cette fenêtre grande +ouverte, d'où Rome lui apparaissait au loin toute précieuse et luisante +comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le +resplendissement du soleil d'automne. + +Il était près d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin +déjeuner, à une des petites tables du restaurant, où ils s'étaient donné +rendez-vous. Leurs affaires les avaient retardés l'un et l'autre. Mais +le comte paraissait fort gai, ayant réglé à son avantage des questions +fâcheuses; et le prêtre lui-même, repris d'espérance, s'abandonnait, se +laissait délicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour. +Aussi le déjeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire, +peinte en bleu et en rose, absolument déserte à cette époque de l'année. +Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les +Châteaux romains décoraient les murs. Et ils mangèrent des choses +fraîches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un goût brûlé de +terroir, comme si les anciens volcans avaient laissé à la terre un peu +de leur flamme. + +Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grâce +farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le +plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en +voiture, de Frascati à Nemi, était resté sous le charme; et il en +parlait encore avec feu. C'était d'abord l'adorable chemin de Frascati à +Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantées de +roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de +continuelles échappées sur l'immensité houleuse de la Campagne. A +gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithéâtre, blanchissait sur +un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronné de grands arbres +séculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers +Frascati, on apercevait, très haut, à la lisière d'un bois de pins, les +ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des +siècles de soleil, et d'où la vue sans bornes devait être admirable. +Puis, on traversait Marino, à la grande rue en pente, à la vaste église, +au vieux palais noirci et à demi mangé des Colonna. Puis, après un bois +de chênes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde: +les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre côté des eaux immobiles, +clair miroir; le Monte Cave à gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola; +et Castel-Gandolfo à droite, dominant le lac, comme du haut d'une +falaise. Dans le cratère éteint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure +géante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de métal fondu, que le +soleil moirait d'or d'un côté, tandis que l'autre moitié, dans l'ombre, +était noire. Et la route montait ensuite, jusqu'à Castel-Gandolfo, +perché sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer, +toujours rafraîchi par une brise, même aux heures les plus brûlantes de +l'été, autrefois célèbre par sa villa des Papes, où Pie IX aimait à +vivre des journées d'indolence, où Léon XIII n'est jamais venu. Et la +route descendait ensuite; et les chênes verts recommençaient, des chênes +verts fameux par leur énormité, une double rangée de colosses, de +monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on +arrivait enfin à Albano, une petite ville moins nettoyée, moins +modernisée que Frascati, un coin de terroir qui a gardé un peu de son +odeur d'ancienne sauvagerie; et c'était encore l'Arricia, avec le palais +Chigi, des coteaux couverts de forêts, des ponts enjambant des gorges +débordantes d'ombrages; et c'était encore Genzano, c'était encore Nemi, +de plus en plus reculés et farouches, perdus au milieu des rocs et des +arbres. + +Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaçable Pierre en avait gardé, ce Nemi +au bord de son lac, ce Nemi délicieux de loin, d'une apparition si +charmeresse, évocatrice des anciennes légendes, des villes fées nées +dans la verdure du mystère des eaux, et d'une saleté repoussante quand +on l'aborde enfin, croulant de partout, dominé encore par la tour des +Orsini, comme par le génie mauvais des anciens âges, qui semble y +maintenir les mœurs féroces, les passions violentes et les coups de +couteau! Il était de là, ce Santobono, dont le frère avait tué, et qui +lui-même semblait brûler d'une flamme meurtrière, avec ses yeux de +crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une +lune éteinte, tombée là, dans ce fond de cratère, cette coupe plus +profonde et plus étroite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une +vigueur et d'une densité prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules, +en un flot vert de branches qui s'écrasent, descendent jusqu'à la rive. +Cette fécondité formidable naît des continuelles vapeurs d'eau qui se +dégagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent +dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidité chaude et +lourde, les allées des jardins environnants se verdissent de mousses, +des brouillards épais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une +vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcière, aux louches +maléfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac où +paraissent dormir des atrocités anciennes, toute une religion +mystérieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable décor. Il +l'avait vu, à l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forêts, +tel qu'une plaque de métal terni, noir et argent, d'une immobilité +pesante; et cette eau très claire, mais si profonde, cette eau déserte, +sans une barque, cette eau morte, auguste et sépulcrale, lui avait +laissé une indicible tristesse, une mélancolie à en mourir, la +désespérance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonflées +de la douleur muette des germes, inquiétantes de fécondité. Ah! ces +bords noirs qui s'enfonçaient, ce lac morne et noir qui gisait, là-bas, +au fond! + +Le comte Prada s'était mis à rire de cette impression. + +--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je +l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils, +tout en l'éclairant, ne l'animent guère. Pour mon compte, je sais que je +périrais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue. +Mais il a pour lui les poètes et les femmes romanesques, celles qui +adorent les grands amours passionnés, aux dénouements tragiques. + +Puis, comme les deux convives s'étaient levés de table, pour aller +prendre le café sur une terrasse, la conversation changea. + +--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre à la +réception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un étranger, un +spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer. + +--Oui, j'ai une invitation, répondit Pierre. C'est un de mes amis, +monsieur Narcisse Habert, un attaché de notre ambassade, qui me l'a +procurée et qui, du reste, doit m'y conduire. + +En effet, il devait y avoir, le soir même, une fête au palais +Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne +que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dépasserait tout +en magnificence, car il avait lieu à l'occasion des fiançailles de +Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, après avoir giflé sa +fille, disait-on, et avoir lui-même couru des risques sérieux +d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colère, venait de céder devant +le tranquille et doux entêtement de la jeune fille, en consentant à son +mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous +les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en +étaient bouleversés. + +Le comte Prada s'égayait de nouveau. + +--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis +enchanté, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un très honnête +et très charmant garçon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entrée, +dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui +vient enfin de décrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera +vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon père, qui prend tout +au sérieux, m'a dit qu'il n'en avait pas fermé l'œil de la nuit. + +Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt: + +--Dites donc, il est déjà deux heures et demie, vous n'aurez plus un +train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire? +ce serait de rentrer à Rome avec moi, en voiture. + +Mais Pierre se récriait. + +--Non, non, merci mille fois! Je dîne avec mon ami Narcisse, je ne puis +m'attarder. + +--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir à +trois heures, nous serons à Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de +promenade plus délicieuse à faire, quand le jour tombe, et, voyons! je +vous promets un admirable coucher de soleil. + +Il fut si pressant que le prêtre dut accepter, gagné décidément par tant +d'amabilité et de belle humeur. Ils passèrent encore une heure fort +agréable, à causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils étaient +remontés un instant dans Frascati, où le comte voulait revoir un +entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin, +mollement bercés côte à côte, sur les coussins de la victoria, au trot +léger des deux chevaux. C'était délicieux, en effet, ce retour à Rome, +au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par +cette fin exquise de la plus douce des journées d'automne. + +Mais d'abord, à grande allure, la victoria dut descendre les pentes de +Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers. +La route pavée tournait, peu fréquentée: à peine quelques paysans en +vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attelée d'un +âne; c'était seulement le dimanche que les débits de vin se peuplaient +et que les artisans à leur aise venaient manger le chevreau dans les +bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, à un +coude du chemin. Tout un troupeau de moutons défila, barra un instant le +passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense +Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes +du soir, semblait s'enfoncer peu à peu, à mesure que la voiture +descendait davantage. Il vint un moment où elle ne fut plus, au ras de +l'horizon, qu'une mince raie grise, à peine étoilée de blanc par +quelques façades ensoleillées. Puis, elle s'abîma en terre, elle se noya +sous la houle des champs infinis. + +Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrière elle les +monts Albains, tandis qu'à droite, à gauche, en face, commençait la mer +des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'étant +penché, s'écria: + +--Tenez! voyez donc en avant, là-bas, notre homme de ce matin, le +Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes +chevaux ont peine à le rattraper. + +Pierre se pencha à son tour. C'était bien le curé de Sainte-Marie des +Champs, grand et noueux, comme taillé à coups de serpe, dans sa longue +soutane noire. Sous la fine lumière, le clair soleil blond qui +l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel +pas, régulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de +son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal. + +Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher +de ralentir; et il engagea la conversation. + +--Bonjour, l'abbé! vous allez bien? + +--Très bien, monsieur le comte. Mille grâces! + +--Et où courez-vous donc si gaillardement? + +--Monsieur le comte, je vais à Rome. + +--Comment, à Rome? Si tard! + +--Oh! j'y serai presque aussitôt que vous. La route ne me fait pas peur, +et c'est de l'argent vite gagné. + +Il ne perdait pas une enjambée, tournant à peine la tête, allongeant le +pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre, +dit tout bas à Pierre: + +--Attendez, il nous amusera. + +Puis, à voix haute: + +--Puisque vous allez à Rome, l'abbé, montez donc, il y a une place pour +vous. + +Immédiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta. + +--Je veux bien, mille grâces!... Ça vaut encore mieux de ne point user +ses souliers. + +Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque +humilité la place que Pierre voulait poliment lui céder près du comte. +Ceux-ci venaient enfin de reconnaître, dans l'objet qu'il portait, un +petit panier plein de figues, joliment arrangé et recouvert de feuilles. + +Les chevaux étaient repartis à un trot plus vif, la voiture roulait sur +la belle route plate. + +--Alors, vous allez à Rome? reprit le comte, pour faire causer le curé. + +--Oui, oui, je vais porter à Son Éminence révérendissime le cardinal +Boccanera ces quelques figues, les dernières de la saison, dont j'avais +promis de lui faire le petit cadeau. + +Il avait posé sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre +ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare. + +--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout +miel... Mais débarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos +genoux jusqu'à Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote. + +Il s'agita, les défendit, ne voulut absolument pas s'en séparer. + +--Mille grâces! mille grâces!... Elles ne me gênent, pas du tout, elles +sont très bien là, et je suis sûr de cette façon qu'il ne leur arrivera +pas d'accident. + +Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait +beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau: + +--Et le cardinal les aime, vos figues? + +--Oh! monsieur le comte, Son Éminence daigne les adorer. Autrefois, +lorsqu'elle passait l'été à la villa, elle ne voulait pas en manger d'un +autre arbre. Alors, vous comprenez, ça ne me coûte guère de lui faire +plaisir, du moment que je connais son goût. + +Mais il avait jeté sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentît la +nécessité de les présenter l'un à l'autre. + +--Monsieur l'abbé Froment est justement descendu au palais Boccanera, où +il loge depuis trois mois. + +--Je sais, je sais, dit avec tranquillité Santobono. J'ai vu monsieur +l'abbé chez Son Éminence, un jour où, déjà, j'étais allé porter des +figues. Seulement, elles étaient moins mûres. Celles-ci sont parfaites. + +Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer +plus étroitement entre ses doigts énormes, couverts de poils fauves. Et +il se fit un silence, tandis que la Campagne se déroulait sans fin, aux +deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur, +pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de +l'hiver commençait à verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une +ruine à demi écroulée, qui apparut à gauche, prit tout à coup une +importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la +ligne plate, illimitée de l'horizon. Puis, à droite, dans un grand parc, +fermé de pieux, se montrèrent de lointaines silhouettes de bœufs et de +chevaux; d'autres bœufs, attelés encore, rentraient lentement du +labour, sous les piqûres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lancé au +galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'œil du +soir, à travers les terres labourées. La route par moments se peuplait. +Un biroccino, très légère voiture à deux grandes roues, avec un simple +siège posé sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps à +autre, la victoria dépassait un carrotino, la charrette basse, dans +laquelle le paysan, abrité sous une sorte de tente aux couleurs vives, +apportait à Rome le vin, les légumes, les fruits des Châteaux romains. +On entendait de loin les clochettes grêles des chevaux, s'en allant +d'eux-mêmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire +dormait à poings fermés. Des femmes rentraient par groupes de trois ou +quatre, la jupe relevée, les cheveux nus et noirs, avec des fichus +écarlates. Et la route se vidait ensuite, et le désert se faisait de +plus en plus, sans un passant, sans une bête, pendant des kilomètres, +sous le ciel rond et infini, où descendait le soleil oblique, là-bas, au +bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste. + +--Et le pape, l'abbé? demanda soudain Prada; est-il mort? + +Santobono ne s'effara même pas. + +--J'espère bien, dit-il simplement, que Sa Sainteté a encore de longs +jours à vivre, pour le triomphe de l'Église. + +--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre évêque, +le cardinal Sanguinetti? + +Cette fois, le curé ne put réprimer un léger tressaillement. On l'avait +donc vu? Lui, dans sa hâte, n'avait pas remarqué ces deux passants, qui +venaient derrière son dos, sur la route. + +--Oh! répondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au +juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il paraît que Sa +Sainteté a passé une assez pénible nuit, et je fais des vœux pour que +la nuit prochaine soit meilleure. + +Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta: + +--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler à lui Sa +Sainteté, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait déjà +choisi et marqué le Souverain Pontife de demain. + +Cette belle réponse accrut encore la joie de Prada. + +--Vraiment, l'abbé, vous êtes extraordinaire... Alors, vous pensez que +les papes se font ainsi par la grâce de Dieu? Le pape de demain est +nommé là-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais, +moi, que les hommes se mêlaient un peu de l'affaire... Mais peut-être +savez-vous déjà quel est le cardinal élu d'avance par la faveur divine! + +Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du +reste le prêtre dans un calme parfait. Ce dernier finit même par rire, +lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion à l'ancienne passion que +le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, à parier sur +l'élu probable, lui dit qu'il y aurait là, pour lui, une fortune à +gagner, s'il était dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des +trois soutanes blanches, de trois grandeurs différentes, qui attendaient +dans une armoire du Vatican, toujours prêtes: serait-ce cette fois la +petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre +maladie sérieuse du pape régnant, c'était ainsi une émotion +extraordinaire, un réveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les +intrigues, à ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore +dans la ville entière, il n'y avait plus d'autre curiosité, d'autre +entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des +cardinaux et peur prédire celui qui l'emporterait. + +--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux +absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta? + +Santobono, malgré son évidente volonté de rester digne et désintéressé, +en bon prêtre pieux, se passionnait peu à peu, cédait à sa flamme +intérieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir +davantage. + +--Moretta, allons donc! il est vendu à toute l'Europe! + +--Sera-ce le cardinal Bartolini? + +--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est usé à tout vouloir et +à ne jamais rien obtenir! + +--Alors, sera-ce le cardinal Dozio? + +--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait à désespérer de +notre sainte Église, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus méchant! + +Prada leva les mains, comme s'il était à bout de candidats sérieux. Il +mettait un malin plaisir à ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le +candidat certain du curé, pour exaspérer celui-ci davantage. Puis, +soudain, il parut avoir trouvé, il s'écria gaiement: + +--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera! + +Du coup, Santobono fut touché en plein cœur, dans sa rancune, dans sa +foi de patriote. Déjà, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier +non, non! de toute sa force. Mais il parvint à retenir le cri, réduit au +silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que +ses deux mains serrèrent, à le briser; et l'effort qu'il dut faire, le +laissa si frémissant, qu'il fut forcé d'attendre, avant de répondre +d'une voix calmée: + +--Son Éminence révérendissime le cardinal Boccanera est un saint homme, +digne du trône, et je craindrais seulement qu'il n'apportât la guerre, +dans sa haine contre notre Italie nouvelle. + +Mais Prada voulut aggraver la blessure. + +--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous +réjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le +vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer +un autre... Allons, il est très grand, ce sera la grande soutane blanche +qui servira. + +--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et +comme malgré lui, à moins pourtant... + +Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui +écoutait en silence, s'émerveilla, car il se rappelait la conversation +qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. Évidemment, les +figues n'étaient qu'un prétexte pour forcer la porte du palais +Boccanera, où quelque familier, l'abbé Paparelli sans doute, pouvait +seul donner des renseignements certains à son ancien camarade. Mais quel +empire cet exalté avait sur lui-même, dans les mouvements les plus +désordonnés de son âme! + +Aux deux côtés de la route, la Campagne continuait à dérouler à l'infini +ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu sérieux et +songeur. Il acheva tout haut ses réflexions. + +--Vous savez ce qu'on dira, l'abbé, s'il meurt cette fois... Ça ne sent +guère bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on +cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres. + +Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonné! + +--Comment! le poison, encore! cria-t-il. + +Effaré, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des +Borgia, comme dans un drame romantique, à la fin de notre dix-neuvième +siècle! Cette imagination lui semblait à la fois monstrueuse et +ridicule. + +Santobono, la face devenue immobile, impénétrable, ne répondit pas. Mais +Prada hocha la tête, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le +jeune prêtre. + +--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est restée vivace et +très grande. Dès qu'une mort y paraît inexplicable, trop prompte ou +accompagnée de circonstances tragiques, la première pensée est unanime, +tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je +crois, où les morts subites soient plus fréquentes, je ne sais au juste +pour quelles causes, les fièvres, dit-on... Oui, oui, le poison avec +toute sa légende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de +trace, la fameuse recette léguée d'âge en âge, sous les empereurs et +sous les papes, et jusqu'à nos jours de bourgeoise démocratie. + +Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-même, dans sa +terreur sourde, de race et d'éducation. Et il citait des faits. Les +dames romaines se débarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en +employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste +s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait être +l'aconit. Après les Borgia, la Toffana vendait, à Naples, dans des +fioles décorées de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau célèbre, à +base d'arsenic sans doute. Et c'étaient encore des histoires +extraordinaires, des épingles à la piqûre foudroyante, une coupe de vin +qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bécasse qu'un couteau +préparé partageait en deux et dont la moitié contaminée tuait l'un des +deux convives. + +--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiancée, +à l'église, le jour du mariage, est tombée morte pour avoir simplement +respiré un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que +la fameuse recette se soit réellement transmise et reste connue de +quelques initiés? + +--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrès. Si les +anciens croyaient à des poisons mystérieux, c'était qu'ils manquaient de +tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mènerait droit +en cour d'assises le naïf qui s'en servirait. Ce sont des contes à +dormir debout, et c'est à peine si les bonnes gens les tolèrent encore +dans les romans-feuilletons. + +--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gêné. Vous avez sans +doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! à votre hôte, au +cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami à lui, +tendrement aimé, monsignor Gallo, mort l'été dernier, en deux heures. + +--En deux heures, une congestion cérébrale suffit, et un anévrisme tue +même en deux minutes. + +--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pensé devant les longs +frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque +d'épouvante où il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la +conviction absolue, monsignor Gallo a été empoisonné, parce qu'il était +son confident le plus cher, son conseiller toujours écouté, dont les +sages avis étaient des garants de victoire. + +L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement à +Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilité irritante. + +--C'est imbécile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le curé, +vous croyez à ces affreuses histoires? + +Pas un poil du prêtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lèvres +violentes, il ne détourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait +fixés sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait à donner des exemples. +Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouvé dans son lit, réduit et +calciné comme un charbon! et monsignor Brando, frappé à Saint-Pierre +même, pendant les vêpres, mort dans la sacristie, vêtu de ses habits +sacerdotaux! + +--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par +trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des œufs à la +coque, dans votre terrible Rome! + +Cette boutade les égaya un instant, le comte et lui. Et c'était vrai, +une terrible Rome se dégageait de leur conversation, la ville éternelle +du crime, du poignard et du poison, où, depuis plus de deux mille ans, +depuis le premier mur bâti, la rage du pouvoir, l'appétit furieux de +posséder et de jouir, avait armé les mains, ensanglanté le pavé, jeté +des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements +sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le +même flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la +gloire souveraine du soleil. + +--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs précautions n'ont +peut-être pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se méfie. +J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetées et préparées par +son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquiétudes... + +Pierre eut un nouveau cri de stupeur. + +--Comment, le pape lui-même! le pape a la crainte du poison! + +--Eh oui! mon cher abbé, on le prétend du moins. Il est certainement des +jours où il se voit le premier menacé. Ne savez-vous pas que l'ancienne +croyance, à Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que, +lorsqu'il s'entête à ne pas mourir à temps, on l'aide? Sa place est +naturellement au ciel, dès qu'un pape tombe en enfance, devient une +gêne, même un danger pour l'Église par sa sénilité. Les choses, +d'ailleurs, sont faites très proprement, le moindre rhume est le +prétexte décent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trône de +Saint-Pierre. + +A ce propos, il ajouta de curieux détails. Un prélat, disait-on, voulant +calmer les craintes de Sa Sainteté, avait imaginé tout un système de +précautions, entre autres une petite voiture cadenassée pour les +provisions destinées à la table pontificale, très frugale du reste. Mais +cette voiture était restée à l'état de simple projet. + +--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un +jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'Église... N'est-ce pas, +l'abbé? + +Depuis un instant, Santobono, dans son immobilité, avait baissé les +regards, comme s'il eût examiné sans fin le petit panier de figues, +qu'il tenait sur ses genoux avec tant de précautions, tel qu'un saint +sacrement. Interpellé d'une façon si directe et si vive, il ne put +éviter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence, +il se contenta d'incliner longuement la tête. + +--N'est-ce pas, l'abbé, répéta Prada, que c'est Dieu seul, et non le +poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a été la dernière +parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expiré dans les bras de son +ami, le cardinal Boccanera. + +Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tête. Et tous trois +se turent, songeurs. + +La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensité nue de la +Campagne. Toute droite, la route paraissait aller à l'infini. A mesure +que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumière +marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se +succédaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violâtre, jusqu'aux bords +lointains du ciel. Le long de la route, à droite, à gauche, il n'y avait +toujours que de grands chardons séchés, des fenouils géants aux ombelles +jaunes. Puis, ce fut encore, à un moment, un attelage de quatre bœufs, +attardés dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air pâle, d'une +extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des +moutons en tas, dont le vent apportait l'âpre odeur de suint, tachaient +de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait, +seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce désert silencieux, où +semblait régner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant +léger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta très haut, tout en +haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal +limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dômes, +ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui naîtrait d'un mirage parmi les +verdures d'un jardin enchanté. + +--Matteo, cria Prada à son cocher, arrête-nous à l'Osteria Romana. + +Et, s'adressant à ses compagnons: + +--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des œufs frais +pour mon père. Il les adore. + +On arrivait, et la voiture s'arrêta. C'était, au bord même de la route, +une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria +Romana, simple relais pour les charretiers, où les chasseurs seuls se +hasardaient à boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et +un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de +Rome poussait jusque-là, venait s'y réjouir. Mais, en semaine, dans +l'immense Campagne nue, des journées s'écoulaient, sans qu'une âme y +entrât. + +Déjà le comte sautait lestement de la voiture, en disant: + +--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite. + +L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, à un seul +étage; et l'on montait à cet étage par un escalier extérieur, fait de +grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la +bâtisse, d'ailleurs, était fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au +rez-de-chaussée, une salle commune, une remise, une écurie, des hangars. +A côté, près d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait +dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle +étaient rangées cinq ou six tables de bois, équarries à coups de hache. +Et, comme fond à ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrière, +un fragment d'aqueduc antique, dont les arches béantes sur le vide, +écroulées à demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans +bornes. + +Mais le comte revint brusquement sur ses pas. + +--Dites donc, l'abbé, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je +sais que vous êtes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il +faut connaître. + +Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit à son tour. + +--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on +récolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati. + +Et, comme il ne lâchait toujours pas son panier de figues, l'emportant +avec lui, le comte s'impatienta. + +--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture! + +Le curé ne répondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se décidait +aussi à descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes +du petit peuple, dont on lui avait parlé. + +Prada était connu, tout de suite une vieille femme s'était montrée, +grande, sèche, d'allure royale dans sa misérable jupe. Là dernière fois, +elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'œufs frais; et, cette +fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait +jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins. + +--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc. + +Tous trois entrèrent dans la salle commune. La nuit y était déjà noire. +Bien que la saison chaude fût passée, on y entendait, dès le seuil, le +ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur âcre de vin aigrelet et +d'huile rance prenait à la gorge. Et, dès que leurs yeux se furent un +peu accoutumés, ils purent distinguer la vaste pièce, noircie, +empuantie, meublée simplement de bancs et de tables, en gros bois, à +peine raboté. Elle semblait vide, tellement le silence y était absolu, +sous le vol des mouches. Il y avait pourtant là deux hommes, deux +passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise +basse, près de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la +maison, une maigre fille jaune, tremblait de fièvre, les deux mains +serrées entre les genoux, oisive. + +En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir +dehors. + +--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux! + +Et la fille, pendant que la mère cherchait les œufs et que le père, +sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en +grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des +tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle +retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir été forcée +de faire un tel voyage. + +Gaiement, lorsque tous trois se furent attablés, Prada emplit les +verres, malgré les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de +boire ainsi du vin entre ses repas. + +--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abbé, qu'il est +amusant, ce petit vin?... Voyons, à la santé du pape, puisqu'il est +souffrant! + +Santobono, après avoir vidé son verre d'un trait, fit claquer sa langue. +Il avait posé le panier par terre, à côté de lui, d'une main douce, avec +un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La +soirée était vraiment délicieuse, une pureté de ciel admirable, un +immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la +Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilité, une paix +souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du +grand silence, avait un goût exquis d'herbes et de fleurs sauvages. + +--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagné par ce charme. Et quel +désert d'éternel repos, pour y oublier le reste du monde! + +Mais Prada, qui avait vidé la carafe, en remplissant de nouveau le verre +du curé, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut +d'abord seul à remarquer. Il avertit le jeune prêtre d'un coup d'œil de +gaie complicité; et, dès lors, tous deux en suivirent les péripéties +dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe +roussie, en quête des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite +poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperçu le +panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant, +quand elle fut tout près, elle prit peur, recula. Elle raidissait le +cou, tournait la tête, dardait la braise de son œil rond. Enfin, la +passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux +feuilles, elle s'avança sans hâte, en levant les pattes très haut; et, +brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue, +qui saigna. + +Prada, heureux comme un enfant, put lâcher l'éclat de rire qu'il avait +contenu à grand'peine. + +--Attention! l'abbé, gare à vos figues! + +Justement, Santobono achevait son second verre, la tête renversée, les +yeux au ciel, dans une béate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda, +comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un éclat de colère, de grands +gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait à ce moment +un autre coup de bec, ne lâcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes +battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-même rirent +aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit +un instant, en la menaçant du poing. + +--Voilà ce que c'est que de ne pas avoir laissé le panier dans la +voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prévenu, la poule +mangeait tout. + +Sans répondre, grondant encore de sourdes imprécations, le curé avait +posé le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de +nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles +replacées, le mal réparé, il se calma. + +Il était temps de repartir, le soleil s'abaissait à l'horizon, la nuit +était proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter. + +--Eh bien! et ces œufs! + +Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit à sa recherche. Il entra +dans l'écurie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point. +Alors, il passa derrière la maison, pour jeter un coup d'œil sous les +hangars. Mais, là, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrêta net. +Par terre, la petite poule noire gisait, foudroyée, morte. Elle n'avait +au bec qu'un mince flot de sang, violâtre, et qui coulait encore. + +D'abord, il ne fut qu'étonné. Il se baissa, la toucha. Elle était +tiède, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang. +Puis, aussitôt, il devint affreusement pâle, la vérité l'envahissait, le +glaçait. Comme dans un éclair, il évoquait Léon XIII malade, Santobono +courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour +Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se +rappelait la conversation depuis Frascati, la mort éventuelle du pape, +les candidats possibles à la tiare, les histoires légendaires de poison +qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le +curé avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et +il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant +avec une figue au bec. La petite poule était là, morte, foudroyée. + +Sa conviction fut immédiate, absolue. Mais il n'eut pas même le temps de +se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrière lui, se récriait. + +--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc? + +C'était Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait, +lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus près le fragment +d'aqueduc, à demi écroulé parmi les pins parasols. + +Prada, frémissant comme s'il était le coupable, répondit par un +mensonge, sans l'avoir prémédité, cédant à une sorte d'instinct. + +--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment +où j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez là-bas, s'est jetée +sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un +coup de bec, défoncé le crâne... Vous voyez bien, le sang coule. + +Pourquoi disait-il ces choses? Il s'étonnait lui-même en les inventant. +Voulait-il donc rester maître de la situation, n'être avec personne dans +l'abominable confidence, pour agir ensuite à son gré? C'était à la fois +une gêne honteuse devant un étranger, un goût personnel de la violence +qui mêlait de l'admiration à sa révolte d'honnête homme, un sourd +besoin d'examiner la chose au point de vue de son intérêt personnel, +avant de prendre un parti. Honnête homme, il l'était, il n'allait +sûrement pas laisser empoisonner les gens. + +Pierre, pitoyable aux bêtes, regardait la poule avec la petite émotion +que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta très +naturellement l'histoire. + +--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une férocité imbécile que les +hommes ont à peine égalée! J'avais un poulailler chez moi, et une +d'elles ne pouvait se blesser à la patte, sans que toutes les autres, en +voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu'à l'os. + +Tout de suite, Prada s'éloigna; et, justement, la femme le cherchait de +son côté, pour lui remettre quatre œufs, qu'elle avait dénichés à +grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hâta de les payer, +rappela Pierre qui s'attardait. + +--Dépêchons, dépêchons! Maintenant, nous ne serons plus à Rome qu'à la +nuit noire. + +Dans la voiture, ils retrouvèrent Santobono, qui attendait +tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'échine +fortement appuyée contre le siège du cocher, ses grandes jambes ramenées +sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de +figues, si coquettement arrangé, qu'il protégeait de ses grosses mains +noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des +roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre. +Dans sa face épaisse et terreuse de paysan resté près de la sauvage +terre, mal dégrossi par ses quelques années d'études théologiques, ses +yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dévorante de passion. + +En l'apercevant si carrément installé, si calme, Prada avait eu un petit +frisson. Puis, dès que la victoria se fut remise à rouler, par la route +toute droite et sans fin: + +--Eh bien! l'abbé, voilà un coup de vin qui va nous protéger du mauvais +air. Si le pape pouvait faire comme nous, ça le guérirait sûrement de +ses coliques. + +Mais Santobono, pour toute réponse, ne lâcha qu'un sourd grondement. Il +ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme +envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut à son tour, les +yeux fixés sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire. + +La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chaussée +interminable, dont le pavé blanc semblait filer à l'infini, d'un trait. +Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumière, +déroulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux +bords, se noyait peu à peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes +ondulations, les ténèbres s'amassaient, une marée violâtre semblait s'en +épandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, élargissant la +plaine à perte de vue, telle qu'une mer déteinte. Tout se confondait, ce +n'était plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon +à l'autre. Et le désert s'était vidé encore, une dernière charrette +indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires +s'éteignait au loin; plus un passant, plus une bête, la mort des +couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, à la paix sereine du +néant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient à se montrer de +place en place, pareils à des tronçons de mille-pattes géants, que la +faux des siècles aurait coupés; puis, ce fut, à gauche, une nouvelle +tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et +d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce côté une +valeur démesurée, en se détachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure +unique, l'heure du crépuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y +noie et s'y résume, l'heure de l'immensité nue, de l'infini dans la +simplicité! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de +l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isolée, debout, et ce rien est +d'une majesté, d'une grandeur souveraines. + +Mais le soleil se couchait, là-bas, à gauche, vers la mer. Dans le ciel +limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant. +Il plongea lentement derrière l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages +que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine eût +bouillonné soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de +suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de +sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout +de la plaine décolorée, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier +peu à peu mourir, derrière les arches noires des aqueducs; et, de +l'autre côté, les autres arches éparses, restées roses, s'enlevaient en +clair sur le ciel couleur d'étain. Puis, les vapeurs d'incendie se +dissipèrent, le couchant finit par s'éteindre, dans une grande +mélancolie farouche. Au firmament apaisé, devenu de cendre bleue, les +étoiles s'allumaient une à une, pendant que les lumières de Rome encore +lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles à des +phares. + +Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de +l'infinie tristesse du soir, envahi lui-même d'une détresse indicible, +continuait à se questionner, à se demander ce qu'il allait faire. Ses +yeux n'avaient pas quitté Santobono, dont la figure se noyait de nuit, +mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la +voiture. Il se répétait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les +gens. Les figues étaient sûrement destinées au cardinal Boccanera, et +peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape +possible dont l'action historique future était difficile à prévoir. Dans +son âpre conception de conquérant, tout à la lutte pour la vie, le mieux +lui avait toujours semblé de laisser faire le destin, sans compter qu'il +ne voyait aucun mal à ce que le prêtre mangeât le prêtre, ce qui égayait +son athéisme. Il songea aussi qu'il pouvait être dangereux d'intervenir +dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et +insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'était pas seul au palais +Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller à +d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette idée de +révoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voulût y +arrêter sa pensée, les visages de Benedetta et de Dario s'étaient +dressés devant lui, revenaient malgré son effort pour ne pas les voir, +s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits? +Benedetta, il l'écarta tout de suite, car il savait qu'elle faisait +table à part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les +deux cuisines. Mais Dario déjeunait chaque jour avec son oncle. Un +instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du +cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux +creux, foudroyé en deux heures. + +Non, non! cela était affreux, il ne pouvait permettre une abomination +pareille. Alors, son parti fut arrêté. Il allait attendre que la nuit +fût complète; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux +du curé, il le jetterait à la volée dans quelque trou d'ombre, sans dire +un mot. Le curé comprendrait. L'autre, le jeune prêtre, ne s'apercevrait +peut-être pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il était +bien décidé à ne pas même expliquer son acte. Et il se sentit tout à +fait calmé, lorsque l'idée lui vint de jeter le panier, au moment où la +voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomètres avant Rome. +Dans les ténèbres de la porte, ce serait très bien, on ne pourrait rien +voir. + +--Nous nous sommes attardés, nous ne serons guère à Rome avant six +heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez +le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami. + +Et, sans attendre la réponse, il s'adressa à Santobono: + +--Vos figues arriveront bien tard. + +--Oh! dit le curé, Son Éminence reçoit jusqu'à huit heures. Et puis, ce +n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir. +Ce sera pour demain matin. + +Il retomba dans son silence, il ne parla plus. + +--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, répéta Prada. Et le cardinal +pourra vraiment s'en régaler, si personne ne l'aide. + +Pierre, étourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait. + +--Il sera sans doute seul à les manger, car son neveu, le prince Dario, +a dû partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence, +après l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois. + +Brusquement, il s'arrêta, en songeant à qui il parlait. Mais le comte +avait remarqué sa gêne. + +--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune +peine. C'est déjà très ancien... Et il est parti, ce jeune homme, +dites-vous? + +--Oui, à moins qu'il n'ait remis son départ. Je m'attends à ne pas le +retrouver au palais. + +Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement +continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au +malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'était pas là, de quoi +allait-il se mêler? Toutes ces réflexions lui fatiguaient le crâne, et +il finit par penser tout haut. + +--S'il s'en est allé, ce doit être par convenance, afin de ne pas +assister à la soirée des Buongiovanni, car la congrégation du Concile +s'est réunie ce matin pour se prononcer définitivement, dans le procès +que la comtesse m'a intenté... Oui, tout à l'heure, je saurai si +l'annulation de notre mariage sera signée par le Saint-Père. + +Sa voix était devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se +rouvrir et saigner, la plaie faite à son orgueil d'homme par cette femme +qui était sienne et qui s'était refusée, en se réservant pour un autre. +Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation +d'impuissance, l'outrage à sa virilité, renaissait sans cesse, lui +gonflait le cœur d'aveugles colères. Il eut un violent et brusque +frisson, comme si tout un grand souffle glacé lui eût traversé la chair; +et, détournant l'entretien, il ajouta tout à coup: + +--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, à +Rome, l'heure de la tombée du jour, où l'on empoigne très bien une bonne +fièvre, si l'on ne se méfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos +jambes, enveloppez-vous soigneusement. + +Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore, +plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne, +submergée dans la nuit. Enfin, la porte apparut, à la clarté des étoiles +vives; et elle n'était autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous +laquelle passait la route. Ce débris d'aqueduc semblait, de loin, barrer +le passage de sa masse énorme de vieux murs à demi écroulés. Ensuite, +l'arche géante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche +béant. Et l'on passait en pleines ténèbres, dans le roulement plus +sonore des roues. + +Lorsqu'on fut de l'autre côté, Santobono avait toujours sur les genoux +le petit panier de figues, et Prada le regardait, bouleversé, se +demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait +pas saisi, jeté aux ténèbres. Cependant, il y était décidé encore, +quelques secondes avant de pénétrer sous la voûte. Il l'avait même +regardé une dernière fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait +à faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en +proie à une indécision grandissante, incapable désormais de vouloir un +acte définitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'idée sourde de se +satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il pressé +maintenant, puisque Dario était sans doute parti et puisque ces figues +ne seraient sûrement pas mangées avant le lendemain? Le soir même, il +devait apprendre si la congrégation du Concile avait annulé son mariage, +il saurait jusqu'à quel point la justice de Dieu était vénale et +mensongère. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas même le +cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu. +Mais, depuis le départ de Frascati, n'était-ce pas le destin en marche +que ce petit panier? Ne cédait-il pas à une jouissance d'absolu pouvoir, +en se disant qu'il était le maître de l'arrêter ou de lui permettre +d'aller jusqu'au bout de son œuvre de mort? Et, d'ailleurs, il +s'abandonnait à la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les +mains liées au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait +glisser une lettre d'avertissement dans la boîte aux lettres du palais, +avant de se mettre au lit, tout en étant heureux de penser que, si +pourtant il avait intérêt à ne pas le faire, il ne le ferait pas. + +Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans +le frisson du soir, qui semblait avoir glacé les trois hommes. +Vainement, le comte, pour échapper au combat de ses réflexions, revint +sur le gala des Buongiovanni, donnant des détails, décrivant les +splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares, +gênées et distraites. Puis, il s'efforça de réconforter Pierre, de le +rendre à son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si +aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prêtre rentrât +très heureux, dans l'idée que son livre n'était pas condamné encore et +qu'il triompherait peut-être, si on l'aidait, il répondit à peine, tout +à sa rêverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir +dans la nuit noire. Et les lumières de Rome s'étaient multipliées, des +maisons avaient reparu, à droite, à gauche, d'abord espacées largement, +peu à peu ininterrompues. C'était le faubourg, des champs de roseaux +encore, des haies vives, des oliviers dont la tête dépassait les long +murs de clôture, de grands portails aux piliers surmontés de vases, +enfin la ville, avec ses rangées de petites maisons grises, de commerces +pauvres, de cabarets borgnes, d'où sortaient parfois des cris et des +bruits de bataille. + +Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, à cinquante +mètres du palais. + +--Cela ne me gêne pas, et d'aucune façon, je vous assure... Voyons, vous +ne pouvez achever la route à pied, pressés comme vous l'êtes! + +Déjà, la rue Giulia dormait dans sa paix séculaire, absolument déserte, +d'une mélancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de +gaz. Et, dès qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas +Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la +ruelle latérale. + +--Au revoir, l'abbé. + +--Au revoir, monsieur le comte. Mille grâces! + +Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera, +dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, était encore grande +ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait +cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier, +portant le destin. + + + + +XII + + +Il était dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dîné au +Café de Rome, où ils s'étaient ensuite oubliés dans une longue causerie, +descendirent à pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils +eurent toutes les peines du monde à en gagner la porte. Les voitures +arrivaient par files serrées, et la foule des curieux qui stationnaient, +débordant, envahissant la chaussée, malgré les agents, devenait si +compacte, que les chevaux n'avançaient plus. Dans la longue façade +monumentale, les dix hautes fenêtres du premier étage flambaient, une +grande clarté blanche, la clarté de plein jour des lampes électriques, +qui éclairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les équipages +embourbés dans le flot humain, la houle des têtes ardentes et +passionnées, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des +cris. + +Et il n'y avait pas là que la curiosité habituelle de regarder passer +des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre +entendit vite que cette foule était venue attendre l'arrivée du roi et +de la reine, qui avaient promis de paraître au bal de gala, que le +prince Buongiovanni donnait pour fêter les fiançailles de sa fille Celia +avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majesté. +Puis, ce mariage était un ravissement, le dénouement heureux d'une +histoire d'amour qui passionnait la ville entière, le coup de foudre, le +couple jeune et si beau, la fidélité obstinée, victorieuse des +obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le récit +circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre +tous les cœurs. + +C'était cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix +heures, venait encore de conter à Pierre, qui la connaissait en partie. +On affirmait que, si le prince avait fini par céder, après une dernière +scène épouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia +quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en +menaçait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un +tel mépris de tout ce qui n'était pas son amour, qu'il la sentait +capable des pires folies, commises ingénument. La princesse, sa femme, +s'était désintéressée, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui +croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions +de sa dot et en donnant cinq enfants à son mari. Le prince, inquiet et +faible dans ses violences, où se retrouvait le vieux sang romain, gâté +déjà par son mélange avec celui d'une race étrangère, n'agissait plus +que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restées +jusque-là intactes, au milieu des ruines accumulées du patriciat; et, en +cédant enfin, il avait dû obéir à l'idée de se rallier par sa fille, +d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du +Vatican. Sans doute, c'était une honte brûlante, son orgueil saignait de +s'allier à ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco était ministre, il +avait marché si vite, de succès en succès, qu'il semblait en passe de +monter encore, de conquérir, après le portefeuille de l'Agriculture, +celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'était +la faveur certaine du roi, la retraite assurée de ce côté, si le pape un +jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le +fils, un peu désarmé devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui +était l'avenir, peut-être l'Italie glorieuse de demain. Il était soldat, +on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait méchamment que la +dernière raison qui avait décidé le prince, fort avare, désespéré +d'avoir à disperser sa fortune entre ses cinq enfants, était l'occasion +heureuse de pouvoir donner à Celia une dot dérisoire. Et, dès lors, le +mariage consenti, il avait résolu de célébrer les fiançailles par une +fête retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement à Rome, +les portes ouvertes à tous les mondes, les souverains invités, le palais +flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte à y laisser un +peu de cet argent qu'il défendait si âprement, mais voulant par bravoure +prouver qu'il n'était pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient +rien, ne rougissaient de rien. A la vérité, on prétendait que cette +bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait été soufflée, +sans même qu'il en eût conscience, par Celia, la tranquille, +l'innocente, qui désirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant +Rome entière, applaudissant à cette histoire d'amour qui finissait bien, +comme dans les beaux contes de fées. + +--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous +n'arriverons en haut. Ils ont donc invité toute la ville! + +Et, comme Pierre s'étonnait de voir passer un prélat en carrosse: + +--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se +risquer, à cause de la présence des souverains, la prélature viendra +sûrement. Il s'agit d'un salon neutre, où le monde noir et le monde +blanc peuvent fraterniser. Puis, les fêtes ne sont pas si nombreuses, on +s'y écrase. + +Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par +hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour décider le +patriciat à offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs +ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval. +Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaçaient les +réceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur +jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une égale +intimité, mélangée plus ou moins, car pas une maîtresse de maison +n'était devenue la reine indiscutée du monde nouveau. + +--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier. + +Pierre, inquiet, lui dit: + +--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiancée, et je tiens +à ce que vous me présentiez. + +Mais c'était encore un effort rude et long, que de monter le vaste +escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Même aux +temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes à huile, jamais +il n'avait resplendi d'un tel éclat de lumière. Des lampes électriques +l'inondaient de clarté blanche, brûlant en bouquets dans les admirables +candélabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait caché les stucs +froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de +Psyché et de l'Amour, des merveilles restées dans la famille depuis la +Renaissance. Un épais tapis recouvrait l'usure des marches, et des +massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands +comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique +demeure, une résurrection de vie qui montait avec le flot des femmes +rieuses et sentant bon, les épaules nues, étincelantes de diamants. + +Quand ils furent en haut, Pierre aperçut tout de suite, à l'entrée du +premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout côte à +côte, recevant leurs invités. Le prince, un blond qui grisonnait, grand +et mince, avait les pâles yeux du Nord que sa mère lui avait légués, +dans une face énergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au +petit visage rond et délicat, paraissait à peine avoir trente ans, bien +qu'elle eût dépassé la quarantaine, jolie toujours, d'une sérénité +souriante que rien ne déconcertait, simplement heureuse de s'adorer +elle-même. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante +d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes +flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des +cinq enfants, le fils aîné qui voyageait, les trois autres filles trop +jeunes, encore en pension, Celia seule était là, Celia en petite robe de +légère soie blanche, blonde elle aussi, délicieuse avec ses grands yeux +d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son +aventure d'amour son air de grand lis fermé, impénétrable en son mystère +de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui était +resté près de sa fiancée, portait son simple uniforme de lieutenant, +mais si naïvement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa +jolie tête, à la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en +resplendissait, d'un éclat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous +les deux, l'un près de l'autre, dans ce triomphe de leur passion, +apparaissaient, dès le seuil, comme la joie, la santé même de la vie, +l'espoir illimité aux promesses du lendemain; et tous les invités qui +entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empêcher de sourire, +s'attendrissaient, oubliant leur curiosité maligne et bavarde, jusqu'à +donner leur cœur à ce couple d'amour, si beau et si ravi. + +Narcisse s'était avancé pour présenter Pierre. Mais Celia ne lui en +laissa pas le temps. Elle fit un pas à la rencontre du prêtre, elle le +mena à son père et à sa mère. + +--Monsieur l'abbé Pierre Froment, un ami de ma chère Benedetta. + +Il y eut des saluts cérémonieux. Pierre fut très touché de cette bonne +grâce de la jeune fille, qui lui dit ensuite: + +--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit être si heureuse, +ce soir! Et vous verrez comme elle est belle! + +Pierre et Narcisse la félicitèrent alors. Mais ils ne pouvaient rester +là, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le +temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tête, noyés, +débordés. Et Celia, quand elle eut mené les deux amis à Attilio, dut +revenir prendre sa place de petite reine de la fête, près de ses +parents. + +Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des félicitations +nouvelles et des poignées de main. Puis, curieusement, tous deux +manœuvrèrent pour s'arrêter un instant dans ce premier salon, où le +spectacle en valait vraiment la peine. C'était une vaste pièce, tendue +de velours vert, à fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et +qui contenait en effet une collection d'armures très remarquable, des +cuirasses, des haches d'armes, des épées, ayant presque toutes appartenu +à des Buongiovanni, au quinzième siècle et au seizième. Et, au milieu de +ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise à porteurs du +siècle dernier, ornée des dorures et des peintures les plus délicates, +dans laquelle l'arrière-grand'mère du Buongiovanni actuel, la célèbre +Bettina, une beauté légendaire, se faisait conduire aux offices. +D'ailleurs, sur les murs, ce n'étaient que tableaux historiques, +batailles, signatures de traités, réceptions royales, où les +Buongiovanni avaient joué un rôle; sans compter les portraits de +famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer, +grands dignitaires de l'Église, prélats, cardinaux, parmi lesquels, à la +place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vêtu de blanc, dont +l'avènement au trône pontifical avait enrichi la longue descendance. Et +c'était parmi ces armures, près de la galante chaise à porteurs, c'était +au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la +femme, venaient de s'arrêter, eux aussi, à quelques pas des maîtres de +la maison, prenant leur part des félicitations et des saluts. + +--Tenez! souffla tout bas Narcisse à Pierre, les Sacco, là, en face de +nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve. + +Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontrée chez le vieil Orlando, +avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un +embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intéressa, brun +et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton proéminent et +le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et +dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens, +autour de lui, étaient gagnés tout de suite. Il avait une faconde +extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conquête +incomparable. Rien qu'à le voir, dans ce salon, séduire si aisément les +cœurs, on comprenait ses succès foudroyants, au milieu du monde brutal +et médiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de +manœuvrer avec une adresse rare, affectant une délicatesse outrée, +contre Celia, contre Attilio lui-même, déclarant qu'il refusait son +consentement, de peur qu'on ne l'accusât de voler une dot et un titre. +Il n'avait cédé qu'après les Buongiovanni, il avait voulu prendre +auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyauté héroïque était +proverbiale dans l'Italie entière; d'autant plus qu'en agissant ainsi, +il savait aller au-devant d'une approbation, car le héros ne se gênait +pas pour répéter tout haut que les Buongiovanni devaient être enchantés +d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garçon, de cœur +sain et brave, qui régénérerait leur vieux sang épuisé, en faisant à +leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'était +merveilleusement servi du nom légendaire d'Orlando, faisant sonner sa +parenté, montrant une vénération filiale pour le glorieux fondateur de +la patrie, sans paraître vouloir se douter un instant à quel point +celui-ci le méprisait et l'exécrait, désespéré de son arrivée au +pouvoir, convaincu qu'il mènerait le pays à la ruine et à la honte. + +--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant à Pierre, un homme souple et +pratique, que les soufflets ne gênent pas! Il en faut, paraît-il, de ces +hommes sans scrupules, dans les États tombés en détresse, qui traversent +des crises politiques, financières et morales. On dit que celui-ci, avec +son aplomb imperturbable, l'ingéniosité de son esprit, ses infinies +ressources de résistance qui ne reculent devant rien, a complètement +conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne +croirait pas qu'il est déjà le maître de ce palais, au milieu du flot de +courtisans qui l'entoure! + +En effet, les invités qui passaient en saluant devant les Buongiovanni, +s'amassaient autour de Sacco; car il était le pouvoir, les places, les +pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver là, avec +sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands ancêtres de la maison, +on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force démocratique, si +trouble encore, qui se levait de partout, même de ce vieux sol romain, +où le patriciat gisait en ruines. + +--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens? + +--Oh! répondit Narcisse, c'est déjà très mêlé. Ils n'en sont plus ni au +monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'évolution +était fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut être +celle d'une ville entière, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non, +restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme, +invinciblement. De sorte que, malgré les résistances, dans quelques +années, Rome sera italienne... Vous savez que, dès maintenant, lorsqu'un +prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il +faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont +pas l'héroïsme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous +ai déjà dit que nous étions ici sur un terrain neutre, car le prince +Buongiovanni a compris un des premiers la nécessité de la conciliation. +Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni +dans les affaires, il la voit déjà émiettée entre ses cinq enfants, qui +l'émietteront à leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du côté du +roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous, +dans ce salon, l'image exacte de la débâcle, du pêle-mêle qui règne dans +les opinions et dans les idées du prince. + +Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient. + +--Tenez! voici un général, très aimé, depuis sa dernière campagne en +Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les supérieurs +d'Attilio, qu'on a invités pour faire un entourage de gloire au jeune +homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est à croire que +le corps diplomatique viendra presque en entier, à cause de la présence +de Leurs Majestés... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme, +là-bas? C'est un député fort influent, un enrichi de la bourgeoisie +nouvelle. Il n'était encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince +Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne +romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez +ce prélat qui entre... + +--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro. + +--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet +conté qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prélat +délicieux! Avez-vous remarqué de quelle révérence il vient de saluer la +princesse? Et quelle noble allure, quelle grâce, sous son petit manteau +de soie violette! + +Narcisse continua à énumérer ainsi des princes et des princesses, des +ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des +diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus +incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie étrangère, des Anglais, +des Américains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille +Europe et les deux Amériques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, à +la petite madame Sacco, pour raconter les efforts héroïques qu'elle +avait faits, dans la bonne pensée d'aider les ambitions de son mari, en +ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, était une personne +très rusée, pourvue des qualités les plus solides, la patience et la +résistance piémontaises, l'ordre, l'économie. Aussi, dans le ménage, +rétablissait-elle l'équilibre, que le mari compromettait par son +exubérance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutât. Mais, +jusqu'ici, elle avait échoué à opposer, aux derniers des salons noirs, +un salon blanc qui fît l'opinion. Elle ne réunissait toujours que des +gens de son monde, pas un prince n'était venu, on dansait le lundi chez +elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans +éclat et sans puissance. Le véritable salon blanc, menant les hommes et +les choses, maître de Rome, restait encore à l'état de chimère. + +--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit +Narcisse. Je suis bien sûr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des +plans. A présent qu'elle va être alliée à une famille princière, +peut-être espère-t-elle avoir enfin la belle société. + +La foule devenait telle, dans la pièce, grande pourtant, qu'ils +étouffaient, bousculés, serrés contre un mur. Aussi l'attaché +d'ambassade emmena-t-il le prêtre, en lui donnant des détails sur ce +premier étage du palais, un des plus somptueux de Rome, célèbre par la +magnificence des appartements de réception. On dansait dans la galerie +de tableaux, une salle longue de vingt mètres, royale, débordante de +chefs-d'œuvre, dont les huit fenêtres ouvraient sur le Corso. Le buffet +était dressé dans la salle des Antiques, une salle de marbre, où il y +avait une Vénus, découverte près du Tibre, et qui rivalisait avec celle +du Capitole. Puis, c'était une suite de salons merveilleux, encore +resplendissants du luxe ancien, tendus des étoffes les plus rares, ayant +gardé de leurs mobiliers d'autrefois des pièces uniques, que guettaient +les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, inévitable. Et, parmi +ces salons, un surtout était fameux, le petit salon des glaces, une +pièce ronde, de style Louis XV, entièrement garnie de glaces, dans des +cadres de bois sculpté, d'une extrême richesse et d'un rococo exquis. + +--Tout à l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici, +si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apporté les +fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames désireuses de +s'asseoir, d'être vues et d'être aimées. + +Le salon était vaste, drapé de la plus admirable tenture de velours de +Gênes qu'on pût voir, cet ancien velours jardinière, à fond de satin +pâle, à fleurs éclatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se +sont divinement pâlis, d'un ton doux et fané de vieilles fleurs d'amour. +Il y avait là, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les +plus précieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculptés, +peints et dorés, des pièces d'argenterie, un entassement de merveilles. +Et, sur les sièges nombreux, des dames en effet s'étaient déjà +réfugiées, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant +avec les quelques hommes qui avaient découvert ce coin de grâce et de +galanterie. Rien n'était plus aimable à regarder, sous le vif éclat des +lampes, que ces nappes d'épaules nues, d'une finesse de soie, que ces +nuques souples, où se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les +bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que +de vivantes fleurs de chair. Les éventails battaient avec lenteur, comme +pour aviver les feux des pierres précieuses, jetant à chaque souffle une +odeur de femme, mêlée à un parfum dominant de violettes. + +--Tiens! s'écria Narcisse, notre bon ami, monsignor Nani, qui salue +là-bas l'ambassadrice d'Autriche. + +Dès que Nani aperçut le prêtre et son compagnon, il vint à eux; et, tous +trois, ils gagnèrent l'embrasure d'une fenêtre, pour causer un instant à +l'aise. Le prélat souriait, l'air enchanté de la beauté de la fête, mais +gardant la sérénité d'une âme triplement cuirassée d'innocence, au +milieu de toutes ces épaules étalées, comme s'il ne les avait pas même +vues. + +--Ah! mon cher fils, dit-il à Pierre, que je suis heureux de vous +rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de notre Rome, quand elle se mêle +de donner des fêtes? + +--Mais c'est superbe, monseigneur! + +Il parlait avec attendrissement de la haute piété de Celia, il affectait +de ne voir chez le prince et la princesse que des fidèles du Vatican, +pour faire honneur à ce dernier de ce gala fastueux, sans paraître même +savoir que le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain: + +--J'ai pensé à vous toute la journée, mon cher fils. Oui, j'avais appris +que vous étiez allé voir Son Éminence le cardinal Sanguinetti, pour +votre affaire... Voyons, comment vous a-t-il reçu? + +--Oh! très paternellement... D'abord, il m'a fait entendre l'embarras où +le mettait sa situation de protecteur de Lourdes. Mais, comme je +partais, il s'est montré charmant, il m'a formellement promis son aide, +avec une délicatesse dont j'ai été très touché. + +--Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'étonnez pas, Son +Excellence est si bonne! + +--Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu le cœur léger, +plein d'espérance. Désormais, il me semble que mon procès est à moitié +gagné. + +--C'est bien naturel, je comprends cela. + +Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, aiguisé d'une +pointe d'ironie, si discrète, qu'on n'en sentait pas la piqûre. Après un +court silence, il ajouta très simplement: + +--Le malheur est que votre livre a été condamné, avant-hier, par la +congrégation de l'Index, qui s'est réunie tout exprès, sur une +convocation du secrétaire. Et l'arrêt sera même porté à la signature de +Sa Sainteté après-demain. + +Pierre, étourdi, le regardait. L'écroulement du vieux palais sur sa tête +ne l'aurait pas accablé davantage. C'était donc fini! le voyage qu'il +avait fait à Rome, l'expérience qu'il était venu y tenter aboutissait +donc à cette défaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de +cette fête! Et il n'avait même pu se défendre, il avait perdu les jours, +sans trouver à qui parler, devant qui plaider sa cause! Une colère +montait en lui, il ne put s'empêcher de dire à demi-voix, amèrement: + +--Ah! comme on m'a dupé! Ce cardinal qui me disait ce matin: Si Dieu est +avec vous, il vous sauvera, même malgré vous! Oui, oui, je comprends à +cette heure, il jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un désastre, +pour que la soumission me gagnât le ciel... Me soumettre, ah! je ne puis +pas, je ne puis pas encore! J'ai le cœur trop gonflé d'indignation et +de chagrin. + +Curieusement, Nani l'écoutait, l'étudiait. + +--Mais, mon cher fils, rien n'est définitif, tant que le Saint-Père +n'aura pas signé. Vous avez la journée de demain, et même la matinée +d'après-demain. Un miracle est toujours possible. + +Et, baissant la voix, le prenant à part, pendant que Narcisse, en +esthète amoureux des cols allongés et des gorges puériles, examinait les +dames: + +--Écoutez, j'ai une communication à vous faire, en grand secret... Tout +à l'heure, pendant le cotillon, venez me rejoindre dans le petit salon +des glaces. Nous y causerons à l'aise. + +Pierre promit d'un signe de tête; et, discrètement, le prélat s'éloigna, +se perdit au milieu de la foule. Mais les oreilles du prêtre +bourdonnaient, il ne pouvait plus espérer. Que ferait-il en un jour, +puisqu'il avait perdu trois mois, sans arriver seulement à être reçu +par le pape? Dans son étourdissement, il entendit Narcisse, qui lui +parlait d'art. + +--C'est étonnant comme le corps de la femme s'est abîmé, depuis nos +affreux temps de démocratie. Il s'empâte, il devient horriblement +commun. Voyez donc là, devant nous, pas une qui ait la ligne florentine, +la poitrine petite, le col dégagé et royal... + +Il s'interrompit, pour s'écrier: + +--Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec des bandeaux... +Tenez! celle que monsignor Fornaro vient d'aborder. + +Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait de belle dame en +belle dame, d'un air d'aimable conquête. Il était superbe, ce soir-là, +avec sa haute taille décorative, ses joues fleuries, sa bonne grâce +victorieuse. Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il était +accepté simplement comme un prélat galant qui se plaisait dans la +compagnie des femmes. Et il s'arrêtait, causait, se penchait au-dessus +des épaules nues, les frôlait, les respirait, les lèvres humides et les +yeux riants, dans une sorte de ravissement dévot. + +Il aperçut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avança. Le jeune +homme dut le saluer. + +--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous +voir à l'ambassade? + +--Oh! très bien, très bien!... Hein? quelle délicieuse fête! + +Pierre s'était incliné. C'était cet homme, dont le rapport avait fait +condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse, +les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prélat, très +fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrêt de la congrégation. Aussi +trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnaître ouvertement. Il se +contenta, lui aussi, d'incliner la tête, avec un léger sourire. + +--Que de monde! répéta-t-il, et que de belles personnes! On ne va +bientôt plus pouvoir circuler dans ce salon. + +Maintenant, tous les sièges y étaient occupés par des dames, et l'on +commençait à y étouffer, au milieu de ce parfum de violettes, que +chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les éventails +battaient plus vifs, des rires clairs s'élevaient, dans le brouhaha +grandissant, toute une rumeur de conversation, où l'on entendait +circuler les mêmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'être +apportée, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fièvre de groupe en +groupe. + +Monsignor Fornaro, très au courant, voulut donner lui-même la nouvelle, +qu'on ne disait pas encore à voix haute. + +--Vous savez ce qui les passionne toutes? + +--La santé du Saint-Père? demanda Pierre, dans son inquiétude. Est-ce +que la situation s'est encore aggravée ce soir? + +Le prélat le regarda, étonné. Puis, avec une sorte d'impatience: + +--Oh! non, oh! non, Sa Sainteté va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un +du Vatican me disait tout à l'heure qu'elle avait pu se lever, cette +après-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu'à l'habitude. + +--On a eu tout de même grand'peur, interrompit à son tour Narcisse. A +l'ambassade, j'avoue que nous n'étions pas rassurés, parce qu'un +conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y +aurait aucun pouvoir, notre gouvernement républicain a tort de traiter +la papauté comme une quantité négligeable... Seulement, sait-on jamais +si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une façon certaine qu'il a +failli être emporté, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot; +tandis que, la dernière fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en +parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, très gaillard +et très gai... Il est malade, quand il le faut, je crois. + +D'un geste pressé, monsignor Fornaro écarta ce sujet importun. + +--Non, non, on est rassuré, on n'en cause déjà plus... Ce qui passionne +toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrégation du Concile a voté +l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada, à une grosse majorité. + +De nouveau, Pierre s'émut. N'ayant eu le temps de voir personne au +palais Boccanera, à son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle +ne fût fausse. Et le prélat crut devoir donner sa parole d'honneur. + +--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrégation. + +Mais, brusquement, il s'excusa, s'échappa. + +--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperçue et que je désire +saluer. + +Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir, +il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il eût enveloppé de +sa galante courtoisie la jeune femme, si fraîche, si nue, qui riait d'un +si beau rire, sous l'effleurement léger du petit manteau de soie +violette. + +--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse à Pierre. +Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante +Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garçon, et qui +reparaît ce soir pour la première fois dans le monde... Vous savez +qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un +peu, assez joliment même. On pardonne beaucoup à ces dames de la colonie +étrangère, et celle-ci est particulièrement aimée, pour la belle humeur +avec laquelle elle reçoit, dans son petit palais de la rue du +Prince-Amédée... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation +du mariage, doit l'amuser! + +Elle était vraiment exquise, cette Lisbeth, très blonde, très rose, +très gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si +tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire était célèbre pour sa +grâce. Et, dans sa toilette de soie blanche pailletée d'or, elle avait +surtout, ce soir-là, une telle joie de vivre, une telle certitude +heureuse, à se sentir libre, aimante et aimée, qu'autour d'elle la +nouvelle qu'on chuchotait, les méchancetés dites derrière les éventails, +semblaient tourner à son triomphe. Tous les regards s'étaient un instant +fixés sur elle. On répétait son mot à Prada, quand elle s'était vue +enceinte, des œuvres d'un homme que l'Église décrétait aujourd'hui +d'impuissance: «Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais +accoucher!» Et des rires s'étouffaient, d'irrespectueuses plaisanteries +circulaient tout bas, de bouche à oreille, tandis qu'elle, radieuse dans +son insolente sérénité, acceptait d'un air de ravissement les +galanteries de monsignor Fornaro, qui la félicitait sur une toile, une +Vierge au lis, envoyée par elle à une Exposition. + +Ah! cette annulation de mariage, qui défrayait la chronique scandaleuse +de Rome depuis un an, quelle rumeur dernière elle produisait, en tombant +ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc +l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y échanger +les plus incroyables médisances, des commérages sans fin, des histoires +à dormir debout. Et c'était fini cette fois, le Vatican imperturbable +osait prononcer l'annulation, sous le prétexte que le mariage n'avait pu +être consommé, par suite de l'impuissance du mari. Rome entière allait +en rire, avec son libre scepticisme, dès qu'il s'agissait des affaires +d'argent de l'Église. Personne déjà n'ignorait les incidents de la +lutte, Prada révolté qui s'était tenu à l'écart, les Boccanera inquiets +qui avaient remué ciel et terre, et l'argent distribué aux créatures des +cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait +payée indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On +parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas +trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse française, avait +coûté près d'un million. Le Saint-Père avait tant de besoins! Et cela, +d'ailleurs, ne fâchait personne, on se contentait d'en plaisanter +malignement, les éventails battaient toujours dans la chaleur +croissante, les dames avaient un frémissement d'aise, sous le vol +discret des mots légers, murmurés à peine, qui frôlaient leurs épaules +nues. + +--Oh! que la contessina doit être contente! reprit Pierre. Je n'avais +pas compris pourquoi sa petite amie nous disait, à notre arrivée, +qu'elle allait être, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est à +cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce +procès, se considérait comme en deuil. + +Mais Lisbeth, ayant rencontré les yeux de Narcisse, lui avait souri, et +il dut aller la saluer à son tour, car il la connaissait, pour avoir +traversé son atelier, comme toute la colonie étrangère. Il revenait près +de Pierre, lorsqu'une nouvelle émotion parut agiter les aigrettes de +diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des têtes se tournèrent, le +brouhaha grandit. + +--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse émerveillé. Une +jolie carrure tout-de même! Habillez-le de velours et d'or, et quelle +figure de bel aventurier du quinzième siècle, mordant sans scrupule à +toutes les jouissances! + +Prada entrait, l'air très à l'aise, gai, presque triomphant. Et, +au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait +de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs +et durs, sa face énergique, barrée d'épaisses moustaches brunes. Jamais +sa bouche vorace n'avait montré sa dentition de loup, dans un sourire de +sensualité plus ravie. D'un regard rapide, il examina, déshabilla toutes +les femmes. Puis, quand il eut aperçu Lisbeth, si gamine, si rose et si +blonde, il s'adoucit, il vint très ouvertement à elle, sans s'inquiéter +le moins du monde de l'ardente curiosité qui le dévisageait. Il se +pencha, causa bas un instant, dès que monsignor Fornaro lui eut cédé la +place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirmée par la jeune +femme, car il eut un geste, un rire un peu forcé, en se relevant. + +Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de +la fenêtre. Il serra également la main de Narcisse. Et, tout de suite, +avec sa bravoure: + +--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati... +Eh bien! il paraît que c'est fait, ils ont annulé mon mariage... C'est +si gros, si impudent, si imbécile, que j'en doutais tout à l'heure. + +--Oh! se permit de déclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient +de nous être confirmée par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre +de la congrégation. Et l'on assure que la majorité a été très forte. + +Un rire encore secoua Prada. + +--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau +soufflet que je connaisse, donné à la justice et au simple bon sens. Ah! +si l'on parvient aussi à faire casser le mariage civilement, et si mon +amie que vous voyez là-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome! +Mais oui! je l'épouserai à Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il +y a, de par le monde, un cher petit être qui sera de la fête, aux bras +de sa nourrice! + +Il riait trop haut, il était trop brutal, dans cette allusion à son +enfant, preuve vivante de sa virilité. Souffrait-il donc, pour avoir aux +lèvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le +sentait frémissant, en lutte contre un réveil de passion sourde, +tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas à lui-même. + +--Et vous, mon cher abbé, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre +nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir? + +Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'était plus +sa femme. + +--On vient de me le dire en effet, répondit Pierre. + +Un moment, il hésita, avant d'ajouter, cédant au besoin de prévenir +toute surprise fâcheuse: + +--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti +pour Naples, comme je vous le disais. Un empêchement, à la dernière +minute, je crois. + +Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement +sérieuse: + +--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous +les deux! + +Et il se tut, comme envahi d'un flot de pensées graves qui le forçaient +à la réflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis, +il eut un geste d'excuse, il s'enfonça davantage dans l'embrasure, tira +d'une poche un calepin, en déchira une feuille, sur laquelle, en +grossissant seulement un peu les caractères, il écrivit au crayon ces +quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à +Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas +les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules». +Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse: +«Son Éminence Révérendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera». +Quand il eut replacé le tout dans sa poche, il respira largement, il +retrouva son rire. + +C'était comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait +glacé. Sans qu'un raisonnement net se formulât en lui, il venait de +sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lâcheté, d'une +abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des idées qui +l'avait amené à écrire les quatre lignes, tout de suite, à l'endroit +même où il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il +n'avait qu'une pensée bien arrêtée: il irait jeter le billet, en sortant +du bal, dans la boîte du palais Boccanera. Maintenant, il était +tranquille. + +--Qu'avez-vous donc, mon cher abbé? demanda-t-il en se mêlant de nouveau +à la conversation. Vous êtes tout assombri. + +Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reçue, +son livre condamné, l'unique journée qu'il aurait le lendemain pour agir +encore, s'il ne voulait pas que son voyage à Rome fût une défaite, il se +récria, comme si lui-même avait besoin d'agitation, d'étourdissement, +afin d'espérer quand même et de vivre. + +--Bah! bah! ne vous découragez donc pas, on y laisse toute sa force! +C'est beaucoup qu'une journée, on fait tant de choses dans une journée! +Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les +défaites en victoires. + +Il s'enfiévrait, il ajouta: + +--Tenez! allons dans la salle de bal. Il paraît que c'est un prodige. + +Il échangea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et +Narcisse le suivaient, tous trois se dégageant à grand'peine, gagnant la +galerie voisine au milieu du flot pressé des jupes, parmi cette houle de +nuques et d'épaules, d'où montait la passion qui fait la vie, l'odeur +d'amour et de mort. + +Dans une splendeur incomparable, la galerie se déroulait, large de dix +mètres, longue de vingt, avec ses huit fenêtres qui donnaient sur le +Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face. +C'était une clarté éblouissante, sept paires d'énormes candélabres de +marbre, que des bouquets de lampes électriques changeaient en torchères +géantes, pareilles à des astres; et, en haut, tout le long des +corniches, d'autres lampes, enfermées dans des fleurs aux teintes +claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des +tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lamé +d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et +aux fenêtres, les tentures étaient de vieille dentelle, brodée de soies +de couleur, des fleurs encore, d'une intensité vivante. Mais, sous le +plafond somptueux, aux caissons ornés de rosaces d'or, la richesse sans +pareille, unique au monde, était la collection de chefs-d'œuvre, telle +qu'aucun musée n'en offrait de plus belle. Il y avait là des Raphaël, +des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera, +des œuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet éclairage +inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme réveillées à +l'immortelle vie du génie. Et, Leurs Majestés ne devant arriver que vers +minuit, le bal venait d'être ouvert, une valse emportait des couples, +des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un +ruissellement de décorations et de joyaux, d'uniformes brodés d'or et de +robes brodées de perles, dans un débordement sans cesse élargi de +velours, de soie et de satin. + +--C'est prodigieux vraiment! déclara Prada, de son air excité. Venez +donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fenêtre. +Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans être trop bousculé. + +Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvèrent plus que deux, Pierre +et le comte, quand ils eurent gagné enfin l'embrasure désirée. +L'orchestre, placé sur une petite estrade, au fond, venait de finir la +valse, et les danseurs s'étaient remis à marcher lentement, d'un air +d'étourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule, +lorsqu'il se produisit une entrée qui fit tourner les têtes. Donna +Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle eût porté les +couleurs de son frère le cardinal, arrivait royalement au bras de +l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'était serrée +davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de +vieille demoiselle, coupée de grands plis, à peine adoucie par les +cheveux blancs, n'avait exprimé une si têtue et si victorieuse +domination. Il y eut un murmure d'approbation discrète, une sorte de +soulagement public, car le monde romain avait absolument condamné la +conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente années, à +laquelle les salons s'étaient habitués, ainsi qu'à un légitime mariage. +On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un +mauvais prétexte de rupture, à la suite d'une querelle survenue au sujet +du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait duré près de +deux mois, au grand scandale de Rome, où persiste le culte des longues +tendresses fidèles. Aussi la réconciliation touchait-elle tous les +cœurs, comme une des plus heureuses conséquences du procès, gagné ce +jour-là, devant la congrégation du Concile. Morano repentant, donna +Serafina reparaissant à son bras, dans cette fête, c'était très bien, +l'amour vainqueur, les bonnes mœurs sauvées, l'ordre rétabli. + +Mais il y eut une sensation plus profonde, dès que, derrière sa tante, +on aperçut Benedetta qui entrait avec Dario, côte à côte. Le jour même +où son mariage venait d'être annulé, cette indifférence tranquille des +ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avouée, célébrée +devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de +jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitôt pardonnée, dans une +rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les cœurs +volaient à eux, à l'éclat de beauté dont ils rayonnaient, à +l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario, +encore pâli par sa longue convalescence, était, dans sa délicatesse un +peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et +frisée de jeune dieu, d'une fierté svelte, où se retrouvait tout le +vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la très blanche sous son +casque de cheveux noirs, la très calme, la très sage, avait son beau +rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une séduction irrésistible, qui +la transfigurait, donnait un charme de fleur à sa bouche un peu forte, +emplissait d'une clarté de ciel l'infini de ses grands yeux sombres, +insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne, +elle avait eu le délicieux instinct de se mettre en robe blanche, une +robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginité, le +grand lis pur qu'elle était restée obstinément, pour le mari de son +choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas même la discrète +échancrure permise sur la gorge. C'était le mystère d'amour +impénétrable, redoutable, une beauté souveraine de femme, dont la +toute-puissance dormait là, voilée de blanc. Aucune parure, pas un +bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un +collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des +Boccanera, qu'elle tenait de sa mère et que Rome entière connaissait, +des perles d'une grosseur fabuleuse, jetées là, à son cou, négligemment, +et qui suffisaient, dans sa robe simple, à lui donner la royauté. + +--Oh! murmura Pierre extasié, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle! + +Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pensé à voix haute; car il +entendit, à son côté, une plainte sourde de fauve, un involontaire +grondement, qui lui rappela la présence du comte. Celui-ci, d'ailleurs, +étouffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la +force d'affecter une gaieté brutale. + +--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espère bien +qu'on va les marier et les coucher devant nous. + +Puis, regrettant cette grossièreté de plaisanterie, où se révoltait la +souffrance de son désir inassouvi de mâle, il voulut se montrer +indifférent. + +--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles +épaules du monde, et que c'est un vrai succès pour elle que de paraître +plus belle encore, en ne les montrant pas. + +Il continua, parvint à causer d'un air détaché, contant de menus faits +sur celle qu'il s'obstinait à nommer la comtesse. Mais il s'était +renfoncé un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne +remarquât sa pâleur, le tic douloureux qui contractait ses lèvres. Il +n'était pas en état de lutter, de se faire voir riant et insolent, à +côté de la joie du couple, si naïvement affichée. Et il fut heureux du +répit que lui donna, à ce moment, l'arrivée du roi et de la reine. + +--Ah! voici Leurs Majestés! s'écria-t-il en se tournant vers la fenêtre. +Voyez donc cette bousculade, dans la rue! + +En effet, malgré les vitres fermées, un tumulte de foule montait des +trottoirs. Et Pierre, ayant regardé, vit, dans le reflet des lampes +électriques, une nappe de têtes humaines envahir la chaussée et se +presser autour des carrosses. Déjà, à plusieurs reprises, il avait +rencontré le roi, pendant ses promenades quotidiennes à la villa +Borghèse, venant là comme un modeste particulier, un brave bourgeois, +sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un +aide de camp. D'autres fois, il était seul, il conduisait un léger +phaéton, accompagné simplement d'un valet de pied en livrée noire. Même +une fois, il avait emmené la reine, tous deux assis côte à côte, en bon +ménage qui se promène pour son plaisir. Et le monde affairé des rues, +les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient +de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations, +tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement +pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'idée traditionnelle qu'il se +faisait des rois qui se gardent et qui défilent, entourés de toute une +pompe militaire, avait-il été singulièrement surpris et touché de la +bonhomie aimable de ce ménage royal s'en allant à sa guise, avec une +belle sécurité, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres +détails sur le Quirinal lui étaient venus de partout, la bonté et la +simplicité du roi, son désir de paix, sa passion de la chasse, de la +solitude et du grand air, qui avait dû souvent, dans le dégoût du +pouvoir, lui faire rêver une vie libre, loin de cette besogne +autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais +surtout la reine était adorée, d'une honnêteté si naturelle et si +sereine, qu'elle était la seule à ignorer les scandales de Rome, très +cultivée, très affinée, au courant de toutes les littératures, et très +heureuse d'être intelligente, supérieure de beaucoup à son entourage, et +le sachant, et aimant à le faire voir, sans effort, avec une parfaite +grâce. + +Prada qui était resté, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de +la fenêtre, montra la foule d'un geste. + +--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents. +Et il n'y a pas là, je vous en réponds, un seul agent de police... Ah! +être aimé, être aimé! + +Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant. + +--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entrée de Leurs +Majestés. C'est le plus beau de la fête. + +Quelques minutes s'écoulèrent, et l'orchestre, brusquement, +s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorité de +ses cuivres, la marche royale. Il y eut une débâcle parmi les danseurs, +le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagnés +par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui étaient allés les +recevoir en bas de l'escalier. Le roi était simplement en frac, la reine +avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle +blanche; et, sous le diadème de brillants qui ceignait ses beaux cheveux +blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et +fraîche, faite d'amabilité, de douceur et d'esprit. La musique jouait +toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrière son père +et sa mère, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient +pour voir; puis étaient venus Attilio, les Sacco, des parents, des +personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale fût finie, +il n'y avait encore, au milieu de la sonorité des instruments et de +l'éclat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant +que tous les invités, debout, se poussaient, se haussaient, le cou +tendu, les yeux luisants, un flux montant de têtes et d'épaules, +étincelantes de pierreries. + +Enfin, l'orchestre se tut, les présentations eurent lieu. Leurs +Majestés, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la félicitèrent avec une +bonté toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme +père, tenait surtout à présenter son fils Attilio. Il courba sa souple +échine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si +bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis +qu'il réservait pour la reine l'hommage du beau garçon, si passionnément +aimé. De nouveau, Leurs Majestés se montrèrent d'une bienveillance +extrême, même pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui +s'effaçait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le récit, colporté +de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin. +Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amenée après son +mariage, la reine lui sourit, ayant conçu pour sa beauté et pour son +charme une admiration tendre; de sorte que, forcée de s'approcher, la +jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes, +accompagnée des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines +purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'événement du jour, le +mariage avec Prada annulé, l'union prochaine avec Dario annoncée +publiquement, dans ce gala qui fêtait désormais de doubles fiançailles. +Mais l'impression n'en était pas moins produite, on ne parla plus que de +ces compliments adressés à Benedetta par la plus vertueuse et la plus +intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint +plus belle, plus fière, plus victorieuse, dans ce bonheur d'être enfin à +l'époux choisi, qui la faisait rayonner. + +Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les +souverains continuaient à s'entretenir, la reine avec les dames qui +venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un +défilé des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que +Benedetta félicitée, caressée, haussée en pleine tendresse et en pleine +gloire. Dario était près d'elle, jouissait, resplendissait avec elle. +C'était pour eux que ce bal était donné, pour eux que les lampes +étincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de +Rome s'étaient dévêtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un +violent parfum d'amour; c'était pour eux que Leurs Majestés venaient +d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fête tournait à +l'apothéose, pour eux qu'une souveraine adorée souriait, apportait à ces +fiançailles le cadeau de sa présence, pareille à la bonne fée des contes +bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-nés. Et il y avait, +dans cette heure d'extraordinaire éclat, un apogée de chance et +d'allégresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beauté à +lui, sans la pouvoir posséder, de cet homme qui maintenant allait la lui +prendre, victoire si publique, si étalée, si insultante, qu'il la +recevait en plein visage, brûlante comme un soufflet. Puis, ce n'était +pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait +encore frappé dans sa fortune par le triomphe des Sacco. Était-ce donc +vrai que le climat délicieux de Rome devait finir par corrompre les +rudes conquérants du Nord, pour qu'il eût cette sensation de fatigue et +d'épuisement, à moitié mangé déjà? Le jour même, à Frascati, avec cette +désastreuse histoire de bâtisses, il avait entendu craquer ses millions, +bien qu'il refusât de convenir que ses affaires devenaient mauvaises, +comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fête, il +voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit à l'aise des +curées chaudes, faites goulûment sous le soleil de flamme. Ce Sacco +ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son +fils à une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe +d'être un jour le maître de Rome et de l'Italie, remuant dès maintenant, +à pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa +vanité d'homme de proie, pour ses appétits toujours voraces de +jouisseur, qui se sentait poussé hors de la table avant la fin du +festin! Tout croulait, tout lui échappait, Sacco lui volait ses +millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette +abominable blessure du désir inassouvi, dont jamais plus il ne devait +guérir. + +A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve, +ce grondement involontaire et désespéré, qui lui avait déjà bouleversé +le cœur. Et il regarda le comte, il lui demanda: + +--Vous souffrez? + +Mais, devant cet homme blême, qui gardait un grand calme par un effort +surhumain de volonté, il regretta sa question indiscrète, restée +d'ailleurs sans réponse. Aussi, pour le mettre à l'aise, continua-t-il, +en disant tout haut les réflexions que faisait naître en lui le +spectacle de la pompe qui se déroulait. + +--Ah! votre père avait raison, nous autres Français, avec notre +éducation si profondément catholique, même en ces jours de doute +universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome séculaire des +papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les +modifications profondes, qui, d'année en année, en font la Rome +italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arrivé ici, +combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple +travaillant à se faire une grande capitale, étaient pour moi des +quantités négligeables! Oui, j'écartais cela, je n'en tenais aucun +compte, dans mon rêve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrétienne +et évangélique, pour le bonheur des peuples. + +Il eut un léger rire, prenant en pitié sa candeur; et, d'un geste, il +montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment incliné devant +le roi, la princesse écoutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie +papale abattue, les parvenus d'hier acceptés, le monde noir et le monde +blanc mêlés à ce point, qu'il n'y avait plus guère là que des sujets, à +la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le +Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les +faits, sinon dans les principes, en face de l'évolution quotidienne, de +ces hommes, de ces femmes en joie, riants et parés, que le souffle du +désir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, être aimé, faire de la +vie, éternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait être le +symbole de l'union nécessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des +vieilles haines, toutes les querelles oubliées dans cette étreinte du +beau garçon qui passe et qui emmène à son cou la belle fille conquise, +pour que le monde continue. + +--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancés, et jeunes, +et gais, et riant à l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu +ici pour faire plaisir à son ministre et pour achever de rallier à son +trône une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave +et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la +touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne +de cette délicieuse enfant, si ingénue, si amoureuse, se donnant à la +jeune Italie, à cet enthousiaste et loyal garçon, qui porte si crânement +l'uniforme. Et que leurs noces soient donc définitives et fécondes, +qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'être, de toute +mon âme, maintenant que j'apprends à vous connaître! + +Dans l'ébranlement douloureux de son ancien rêve d'une Rome évangélique +et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune +pour l'éternelle cité, avec une si vive, si profonde émotion, que Prada +ne put s'empêcher de répondre: + +--Je vous remercie, vous faites là un vœu qui est dans le cœur de tout +bon Italien. + +Mais sa voix s'étrangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui +causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui +les rejoignaient, avec le même sourire d'immense bonheur. Et, lorsque +les deux couples furent réunis, si éclatants, si triomphants de vie +heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester là, de les voir et +de souffrir. + +--J'ai une soif à crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire +quelque chose. + +Et il manœuvra pour se glisser derrière la foule, le long des fenêtres, +de manière à ne pas être remarqué, en gagnant la porte de la salle des +Antiques, à l'extrémité de la galerie. + +Comme Pierre le suivait, un flot de monde les sépara, et le prêtre se +trouva porté vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement. +Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle était en +extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beauté, joignant +devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la +Madone. + +--Oh! monsieur l'abbé, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est +belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre, +plus belle que le soleil, la lune et les étoiles!... Si tu savais, +chérie, ça m'en donne un frisson, de te voir belle à ce point, belle +comme le bonheur, belle comme l'amour! + +Benedetta se mit à rire, pendant que les deux jeunes gens s'égayaient. + +--Tu es aussi belle que moi, chérie... C'est parce que nous sommes +heureuses que nous sommes belles. + +Celia répéta doucement: + +--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir où tu me disais que ça +ne réussissait guère, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous +les marions, et nous sommes si heureux pourtant! + +--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit +gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as répondu, ce même soir, il +suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde! + +Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, où +était installé le buffet, il y retrouva Prada debout, cloué là, +immobilisé, s'emplissant quand même les yeux de l'atroce spectacle qu'il +voulait fuir. Il avait dû se retourner, voir, voir encore. Et ce fut +ainsi qu'il assista, le cœur saignant, à la reprise des danses, la +première figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'éclat de +ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient +vis-à-vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de +jeunesse et de joie, dansant dans la clarté blanche, dans le luxe et +dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchèrent, +s'intéressèrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse +s'épandit de tous les cœurs. + +--Je crève de soif, venez donc! répéta Prada, qui put enfin s'arracher à +sa torture. + +Il se fit servir un verre de limonade glacée, il l'avala d'un trait, de +l'air goulu d'un fiévreux qui jamais plus n'apaisera le feu intérieur +dont il est brûlé. + +Cette salle des Antiques était une vaste pièce, dallée d'une mosaïque, +décorée de stuc, où se trouvait, le long des murs, une célèbre +collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient, +il y avait là pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur +mourant, d'une beauté incomparable. Mais la merveille était la fameuse +Vénus, un pendant à la Vénus du Capitole, plus fine, plus souple, le +bras gauche détendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-là, un +puissant réflecteur électrique jetait sur elle une éblouissante clarté +d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudité, semblait vivre +d'une vie surhumaine, immortelle. + +Contre le mur du fond, on avait installé le buffet, une longue table, +recouverte d'une nappe brodée, chargée d'assiettes de fruits, de +pâtisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au +milieu des bouteilles de champagne, des punchs brûlants et des sorbets +glacés, de l'armée des verres, des tasses à thé et des bols à bouillon, +toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie étincelante +aux lumières. Et l'innovation heureuse était qu'on avait empli toute une +moitié de la salle par des rangées de petites tables, où les invités, au +lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme +dans un café. + +Pierre, à une de ces petites tables, aperçut Narcisse, assis près d'une +jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth. + +--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment +l'attaché d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouvé +de mieux que d'aller offrir mon bras à madame pour l'amener ici. + +--Une bonne idée, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que +j'avais très soif. + +Ils s'étaient fait servir du café glacé, qu'ils buvaient lentement, à +l'aide de petites cuillers de vermeil. + +--Moi aussi, déclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me +désaltérer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce café-là +va peut-être me calmer un peu... Ah! chère amie, que je vous présente +donc monsieur l'abbé Froment, un jeune prêtre français des plus +distingués. + +Tous quatre demeurèrent longtemps assis, causant et s'égayant un peu des +invités qui défilaient. Mais Prada restait préoccupé, malgré sa +galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait, +retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand même, retournaient vers +la galerie voisine, d'où lui arrivaient des bruits de musique et de +danse. + +--Eh bien! mon ami, à quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth, +en le voyant à un moment si pâle, si perdu. Êtes-vous indisposé? + +Il ne répondit pas, il dit tout d'un coup: + +--Tenez! voyez donc, voilà le vrai couple, voilà l'amour et le bonheur! + +Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mère de +Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la +garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pêché au +Corso, de ses yeux de flamme restés superbes, et dont elle avait fait un +marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout à elle. Dans les +bals, dans les soirées, elle ne le lâchait pas, le gardait à son bras +malgré l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle était +heureuse de le montrer, en beau garçon dont elle était fière. Et tous +les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle +extraordinaire encore de beauté massive, malgré ses cinquante ans +passés, lui de fière tournure, les moustaches au vent, en aventurier +heureux dont la brutalité gaie plaisait aux dames. + +--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a dû le tirer d'une +vilaine aventure. Oui, il plaçait des reliques, il vivotait en faisant +le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait +lancé toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui +fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des débris d'os de +mouton, le tout scellé, signé par les autorités les plus authentiques. +On a étouffé cette affaire, dans laquelle trois prélats se trouvaient +également compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le +dévore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa façon de +lui tenir cette assiette, où elle mange un blanc de volaille! + +Puis, rudement, avec une ironie sourde et âpre, il continua, en parlant +des amours à Rome. Les femmes y étaient ignorantes, têtues et jalouses. +Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie +entière, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait à toute +heure pour son plaisir à elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle +entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de véritables +mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop +lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils +finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus désagréables. + +--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se récria de +nouveau Lisbeth en riant. C'est très gentil au contraire, ce que vous +nous racontez là! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours. + +Elle était délicieuse, avec ses fins cheveux blonds envolés, sa délicate +nudité blonde; et Narcisse, languissant, les yeux à demi fermés, la +compara à une figure de Botticelli, qu'il avait vue à Florence. La nuit +s'avançait, Pierre était retombé dans sa préoccupation assombrie, +lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait déjà le +cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il +se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait +donné, dans le petit salon des glaces. + +--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prêtre saluait +Lisbeth. + +--Non, non! pas encore. + +--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous +accompagnerai jusque là-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici. + +Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver, +tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier était en vérité une +merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces pâlies, que +d'admirables bois dorés encadraient. Même au plafond, les glaces +continuaient en pans inclinés, de sorte que, de toutes parts, les images +se multipliaient, se mêlaient, se renversaient, à l'infini. Par une +heureuse discrétion, l'électricité n'y avait pas été mise, deux +candélabres seulement y brûlaient, chargés de bougies roses. Les +tentures et le meuble étaient de soie bleue très tendre. Et +l'impression, en entrant, était d'une douceur, d'un charme sans pareil, +comme si l'on était entré chez les fées, reines des sources, au milieu +d'un palais d'eaux limpides, illuminé jusqu'aux plus lointaines +profondeurs, par des bouquets d'étoiles. + +Tout de suite Pierre aperçut monsignor Nani, assis paisiblement sur un +canapé bas; et, comme ce dernier l'avait espéré, il se trouvait +absolument seul, le cotillon ayant attiré la foule vers la galerie. Un +grand silence régnait, on entendait à peine l'orchestre qui venait +mourir là, en un vague petit souffle de flûte. + +Le prêtre s'excusa de s'être fait attendre. + +--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilité, que +rien n'épuisait, j'étais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la +foule par trop menaçante, je me suis réfugié ici. + +Il ne parla pas de Leurs Majestés, mais il laissait entendre qu'il avait +évité leur présence, courtoisement. S'il était venu, c'était par grande +tendresse pour Celia; et c'était aussi dans un but de très délicate +diplomatie, pour que le Vatican ne parût pas rompre tout à fait avec les +Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la +papauté. Sans doute le Vatican ne pouvait signer à ce mariage, qui +semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais, +cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparaître, de se +désintéresser, en abandonnant ses plus fidèles serviteurs. + +--Voyons, mon cher fils, reprit le prélat, il s'agit maintenant de +vous... Je vous ai dit que, si la congrégation de l'Index avait conclu à +la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au +Saint-Père, et signée par lui, qu'après-demain. Vous avez donc toute une +journée encore devant vous. + +Pierre ne put s'empêcher de l'interrompre, avec une vivacité +douloureuse. + +--Hélas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai déjà réfléchi, +je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me défendre... Voir Sa +Sainteté, et comment, maintenant qu'elle est malade! + +--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Sainteté va +beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui même, comme tous les +mercredis, l'honneur d'être reçu par elle. Quand elle est fatiguée un +peu, et qu'on la dit très malade, elle laisse dire: ça la repose et ça +lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines +impatiences. + +Mais Pierre était trop bouleversé pour écouter attentivement. Il +continua: + +--Non, c'est fini, je suis désespéré. Vous m'avez parlé d'un miracle +possible, je ne crois guère aux miracles. Puisque je suis battu à Rome, +je repartirai, je retournerai à Paris, où je continuerai la lutte... +Oui! mon âme ne peut se résigner, mon espoir du salut par l'amour ne +peut mourir, et je répondrai par un nouveau livre, et je dirai dans +quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle! + +Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, où +l'intelligence avait la netteté et le tranchant de l'acier. Dans le +grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces +reflétaient les bougies sans nombre, un éclat plus sonore de l'orchestre +entra, déroula un lent bercement de valse, puis mourut. + +--Mon cher fils, la colère est mauvaise... Vous rappelez-vous que, dès +votre arrivée, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tâché +d'être reçu par le Saint-Père, de faire à mon tour une tentative? + +Et, voyant le jeune prêtre s'agiter: + +--Écoutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Sainteté, hélas! n'est pas +toujours conseillée prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont +le dévouement manque parfois de l'intelligence désirable. Je vous l'ai +déjà dit, je vous ai mis en garde contre les démarches inconsidérées... +C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines déjà, à remettre +moi-même votre livre à Sa Sainteté, pour qu'elle daignât y jeter les +yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empêché d'arriver jusqu'à elle... +Et voilà ce que j'étais chargé de vous dire: Sa Sainteté, qui a eu +l'extrême bonté de lire votre livre, désire formellement vous voir. + +Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre. + +--Ah! monseigneur, ah! monseigneur! + +Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air +d'inquiétude extrême, comme s'il eût redouté qu'on pût les entendre. + +--Chut! chut! c'est un secret, Sa Sainteté désire vous recevoir tout à +fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... Écoutez +bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui même, à +neuf heures précises du soir, vous vous présenterez au Vatican, en +demandant à toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous +laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous +introduira... Et pas un mot, que pas une âme ne se doute de ces choses! + +Le bonheur, la reconnaissance de Pierre débordèrent enfin. Il avait +saisi les deux mains douces et grasses du prélat. + +--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous +saviez, la nuit et la révolte étaient dans mon âme, depuis que je me +sentais le jouet de ces Éminences puissantes qui se moquaient de moi!... +Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sûr de vaincre, puisque je vais +pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Sainteté, le Père de toute vérité +et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui +l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutté jamais que pour sa +politique et ses idées les plus chères... Non, non! c'est impossible, il +ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre! + +Nani, qui avait dégagé ses mains, tâchait de le calmer, d'un geste +paternel, tout en gardant son petit sourire de mépris, pour une telle +dépense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de +s'éloigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prêtre +se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement: + +--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obéissance est grande. + +Pierre, qui n'avait plus que l'idée de partir, retrouva presque tout de +suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majestés venaient de +quitter le bal, en grande cérémonie, accompagnées par les Buongiovanni +et les Sacco. La reine avait maternellement embrassé Celia, pendant que +le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont +les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invités suivaient +l'exemple des souverains, s'en allaient déjà par petits groupes. Et le +comte, qui paraissait singulièrement énervé, plus âpre et plus amer, +était impatient de partir, lui aussi. + +--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite, +voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a prié de +vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour +accompagner mon amie Lisbeth jusqu'à sa voiture... Moi, décidément, j'ai +besoin d'air. Je veux faire un tour à pied, je vais aller avec vous +jusqu'à la rue Giulia. + +Puis, comme tous deux reprenaient leurs vêtements au vestiaire, il ne +put s'empêcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale: + +--Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis; +et vous faites bien d'aimer rentrer à pied, car il n'y avait pas de +place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle +effronterie, à son âge, de s'être traînée ici, avec son Morano, pour +triompher du retour de l'infidèle!... Et les deux autres, les deux +jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux +tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la +sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruauté rares! + +Ses mains tremblaient, il murmura encore: + +--Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!... +Oui, j'ai entendu dire à Celia qu'il partait ce soir, à six heures, pour +Naples. Eh bien! que mes vœux l'accompagnent, bon voyage! + +Dehors, les deux hommes eurent une sensation délicieuse, au sortir de la +chaleur étouffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide +et froide. C'était une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de +Rome, où la ville dort sous le ciel immense, dans une clarté élyséenne, +comme bercée d'un rêve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils +descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel. + +Prada s'était un peu calmé, mais il restait ironique, il parlait pour +s'étourdir sans doute, avec une abondance fiévreuse, revenant aux femmes +de Rome, à cette fête qu'il avait trouvée splendide, et qu'il raillait +maintenant. + +--Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes +qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement +essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et +surtout des perles de toute beauté, mais montés si lourdement, qu'ils +sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolité, +sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, même la +religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les +regardais, au buffet, manger à belles dents. Ah! pour ça, elles ont un +vigoureux appétit! Remarquez que, ce soir, les invités se sont conduits +assez bien, on n'a pas trop dévoré. Mais, si vous assistiez à un bal de +la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assiégé, les plats +engloutis, une bousculade d'une voracité extraordinaire! + +Pierre ne répondait que par des monosyllabes. Il était tout à sa joie +débordante, à cette audience du pape, qu'il rêvait déjà, la préparant +dans ses moindres détails, sans pouvoir se confier à personne. Et les +pas des deux hommes sonnaient sur le pavé sec, dans la large rue, +déserte et claire, tandis que la lune découpait nettement les ombres +noires. + +Brusquement, Prada se tut. Il était à bout de bravoure bavarde, envahi +tout entier et comme paralysé par l'effrayante lutte qui se livrait en +lui. A deux reprises déjà, il avait touché, dans la poche de son habit, +le billet écrit au crayon, dont il se répétait les quatre lignes: «Une +légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour +quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues +empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules.» Le billet +était bien là, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre, +c'était pour le jeter dans la boîte du palais Boccanera. Il continuait à +marcher d'un pas vif, le billet serait dans la boîte avant dix minutes, +aucune puissance au monde ne pouvait l'empêcher de l'y jeter, puisque sa +volonté était arrêtée formellement. Jamais il ne commettrait le crime de +laisser empoisonner les gens. + +Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario +venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en +oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit être de sa +chair, dont il était si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravagé +d'un désir de mâle conquérant, il n'avait violemment joui que de celles +qui résistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il +avait voulue, qu'il avait achetée en l'épousant, et qui s'était refusée +ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait +jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendié Rome; maintenant, il +se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empêcher d'être à un +autre. Ah! c'était cette pensée qui rouvrait la plaie saignante à son +flanc, la pensée de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient +se moquer de lui ensemble! Comme ils s'étaient plu à le ridiculiser en +lançant le mensonge de sa prétendue impuissance, dont il se sentait +quand même atteint, malgré toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa +virilité. Sans trop y croire, il les avait accusés d'être amant et +maîtresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une +alcôve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires +d'amour étaient légendaires. A présent, cela certainement allait être, +puisqu'ils étaient libres, déliés au moins du lien religieux. Ils les +voyaient côte à côte sur la même couche, il évoquait des visions +brûlantes, leurs étreintes, leurs baisers, le ravissement de leur +délire. Ah! non, ah! non, c'était impossible, la terre croulerait +plutôt! + +Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour +s'engager parmi les anciennes rues, étranglées et tortueuses, qui +conduisent à la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la boîte +du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer. +Le billet dormirait jusqu'au matin dans la boîte. Don Vigilio, le +secrétaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de +cette boîte, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la +remettrait à Son Éminence, laquelle ne permettait pas qu'on en +décachetât aucune. Et les figues seraient jetées, il n'y aurait plus de +crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le +billet ne se trouvait pas dans la boîte, que se produirait-il? Alors, il +admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table, +au dîner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement +recouvert de feuilles. Dario était là comme de coutume, seul avec son +oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu +mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel +des deux? Ici, la vision se brouillait, c'était de nouveau le destin en +marche, ce destin qu'il avait rencontré sur la route de Frascati, allant +à son but inconnu, sans arrêt possible, au travers des obstacles. Le +petit panier de figues allait, allait toujours, à sa besogne nécessaire, +qu'aucune main au monde n'était assez forte pour empêcher. + +La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre +sortit comme d'un rêve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel +d'argent. Trois heures du matin sonnaient à une église du voisinage. Et +il se sentit un petit frisson, en entendant près de lui cette plainte +douloureuse de fauve blessé à mort, ce sourd grondement involontaire que +le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser échapper de nouveau. + +Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la +main du prêtre: + +--Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, à cette +heure, on croirait que je suis retombé amoureux de ma femme. + +Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se +retourner. + + + + +XIII + + +Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze +heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était resté si tard, il avait +dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix délicieuse, comme s'il avait, en +dormant, senti son bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le +radieux soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa +première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape, à neuf +heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journée +bénie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux +présage? + +Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur de l'air, qui +lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur, remarqué dès le jour de +son arrivée, dont il avait plus tard essayé vainement d'analyser la +nature, un goût d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en +décembre? Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir, au seuil +même de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour +regarder au delà du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes +en toute saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine, dans +le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir +en place, cédant à un besoin de vie, de gaieté et de beauté. + +Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle, +rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues. + +--Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je suis heureuse! + +Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de calme et +d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand, l'un et l'autre, ils +étaient sans espérance! Aujourd'hui, l'abandon des allées envahies par +les herbes folles, les buis qui avaient poussé dans le vieux bassin +comblé, les orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin +des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimité +rêveuse et tendre, dans laquelle il était très bon de reposer sa joie. +Et surtout il faisait si tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où +se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme bouche +béante du masque tragique, avec sa chanson de flûte. Une fraîcheur +montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief déroulait une +bacchanale frénétique, des faunes emportant, renversant des femmes sous +leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps et des lieux, au +fond d'un passé révolu, si lointain, que les alentours disparaissaient, +les constructions récentes des quais, le quartier éventré, gris encore +de la poussière des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal d'un +monde nouveau. + +--Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!... J'étouffais dans ma +chambre, j'ai dû descendre ici, tant mon cœur avait besoin de place, +d'air et de soleil, pour battre à son aise! + +Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment de colonne +renversée, qui servait de banc; et elle voulut que le prêtre vînt se +mettre à côté d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beauté, avec +ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme +une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la +lumière, étaient des brasiers où roulait de l'or; tandis que sa bouche +d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de +bonne créature, libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni +les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rêvant tout +haut. + +--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà obtenu la +séparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment +que l'Église aura annulé mon mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le +printemps prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les +formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples, où il va +régler une affaire d'intérêt, une propriété que nous y possédions +encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a coûté très cher. Mais +qu'importe à présent, puisque nous voilà l'un à l'autre!... Dans +quelques jours, dès qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous +allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas +dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai fait des projets, ah! +des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous +restiez à Rome, désormais, jusqu'à notre mariage. + +Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de jeunesse et de +bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-même, pour +ne pas dire lui aussi sa félicité, l'espoir dont sa prochaine entrevue +avec le pape l'emplissait. Mais il avait juré de n'en parler à personne. + +Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé, un cri +persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en +plaisantant leva la tête, regarda une cage qui était accrochée à une +fenêtre du premier étage. + +--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le +monde soit content dans la maison. + +Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière en vacances: + +--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?... +Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donnée au +dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux +sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la +rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse +dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement où il fasse un +peu chaud. + +Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces +jolies petites perruches d'un vert cendré, si soyeuses et si souples. +Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balançait, battait +des ailes, dans l'allégresse du clair soleil. + +--Parle-t-elle? demanda-t-il. + +--Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon oncle prétend +qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause très bien avec elle. + +Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si une obscure liaison +d'idées la faisait penser à son autre oncle, à l'oncle par alliance +qu'elle avait à Paris. + +--Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a +écrit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas à être reçu par +Sa Sainteté. Il avait tant compté sur vous, sur votre victoire, pour le +triomphe de ses idées! + +En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du vicomte, où +celui-ci se désespérait de l'importance prise par son adversaire, le +baron de Fouras, depuis le grand succès de sa dernière campagne à Rome, +avec le pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'était le +réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conquêtes +libérales du néo-catholicisme menacées, si l'on n'obtenait pas du +Saint-Père une adhésion formelle aux fameuses corporations obligatoires, +pour battre en brèche les corporations libres, soutenues par les +conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans +compliqués, dans son impatience de le voir reçu enfin au Vatican. + +--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre dimanche, et +j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je +serais si heureux, si heureux de pouvoir lui répondre par la bonne +nouvelle! + +De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il verrait le pape, +lui ouvrirait son âme brûlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement +suprême, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des +petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha son +secret, qui lui gonflait le cœur. + +--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir. + +Benedetta ne comprit pas d'abord. + +--Comment ça? + +--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, à ce bal, que +le Saint-Père, auquel il avait remis mon livre, désirait me voir... Et +je serai reçu ce soir, à neuf heures. + +Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du +jeune prêtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amitié. Et ce +succès d'un ami tombant dans sa félicité à elle, prenait une importance +extraordinaire, comme une certitude de complète réussite pour tout le +monde. Elle eut un cri de superstitieuse exaltée et ravie. + +--Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse, +mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en même +temps qu'à moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne +pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr, maintenant, que tout marchera +très bien, car une maison où il y a quelqu'un qui voit le pape est +bénie, la foudre ne la frappe plus. + +Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante de gaieté, +qu'il s'inquiéta. + +--Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en supplie, pas un mot +à personne, ni à votre tante, ni même à Son Éminence... Monsignor Nani +serait très contrarié. + +Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de +monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'était-ce pas à lui qu'elle +devait d'être parvenue enfin à faire annuler son mariage? Puis, reprise +d'une bouffée de folle joie: + +--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous +ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, même pour les pauvres qui +souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a +vraiment que le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on +n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux! + +Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette +singulière solution donnée à la question redoutable de la misère. +Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat était vaine, +sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de +siècles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catéchiser, +l'amener à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la conquérir +à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux temps nouveaux, pleine +de pitié pour les choses et pour les êtres. Et, si elle s'était +attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures où elle +souffrait elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures, la +voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité, en +créature des brûlants étés et des hivers doux comme des printemps! + +--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux. + +--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les +pauvres!... Qu'on donne à une fille de notre Transtévère le garçon +qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son +pain sec, le soir, en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les +mères qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont +vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numéros sortir à +la loterie, tout le monde est comme ça, tout le monde ne demande que de +la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste et +tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits +que ceux dont le cœur chantera, souvent même sans en savoir la cause, +par un beau jour de soleil comme aujourd'hui! + +Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de +nouveau la cause de tant de pauvres êtres, qui, à cette minute même, +agonisaient au loin, quelque part, succombant à la douleur physique ou à +la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux, +une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la +désespérance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait +pas avait laissé tomber cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du +laurier, la senteur amère des orangers et des buis qui lui donnaient ce +vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur dont ses veines se +mettaient à battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion très +ancienne? Ou plutôt n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée +bacchanale, qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond même des +obscures voluptés de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un +instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et +il lui sembla que tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue +de l'invisible. + +Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le réveillait à +l'enchantement d'être là, près d'elle. + +--L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crâne +bien dur. Que voulez-vous? il y a des idées qui n'entrent pas dans notre +tête. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une +fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer +telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous +pouvons l'être! + +Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le resplendissement +de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la +toute-puissance qui menait le monde. + +--Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine encore, +souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire à rassasier +l'éternelle faim des pauvres hommes! + +--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dîner, +ma tante doit nous attendre. + +Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où Pierre ne mangeait +pas dehors, il avait son couvert mis à la table de ces dames, dans la +petite salle à manger du second, qui donnait sur la cour, d'une +tristesse mortelle. A la même heure, au premier étage, dans la salle +ensoleillée dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal +dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son neveu Dario, +car son secrétaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne +desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services +étaient absolument distincts, ni la même cuisine, ni le même personnel; +et il n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce servant +d'office. + +Mais la salle à manger du second avait beau être morne, attristée par le +demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner de ces dames et du jeune +prêtre fut très gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait +elle-même détendue par une grande félicité intérieure. Sans doute elle +n'avait pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille, au +bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de la soirée la +première, pleine d'éloges, bien que la présence du roi et de la reine +l'eût beaucoup gênée, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une +tactique savante, elle avait évité de se faire présenter. D'ailleurs, +elle espérait que son affection bien connue pour Celia, dont elle était +la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce salon neutre, où +tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle devait pourtant garder un +scrupule, car elle annonça que, tout de suite après le déjeuner, elle +comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal +secrétaire, à qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame +patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soirée des +Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait +brûlé de plus de zèle, ni de plus d'espoir, à propos du prochain +avènement de son frère, le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était, +pour elle, un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son +orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant la dernière +indisposition du pape régnant, elle avait poussé les choses jusqu'à +s'inquiéter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du +nouveau pontife. + +Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et +d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une femme dont le bonheur +d'amour se plaît au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de +servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise: + +--Eh bien? Giacomo, et les figues? + +Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans +comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pièce. + +--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas? + +--Quelles figues donc, contessina? + +--Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par où j'ai eu la +curiosité de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un +petit panier. Même, je me suis étonnée qu'il pût encore y en avoir, en +cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en +songeant que j'en mangerais au dîner. + +Victorine se mit à rire. + +--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prêtre +de Frascati, vous vous rappelez, le curé de là-bas, est venu, hier soir, +déposer en personne pour Son Éminence. J'étais là, il a répété à trois +reprises que c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de +Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors, on a fait comme +il a dit. + +--Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une colère comique. En +voilà des gourmands qui se régalent sans nous! Il me semble qu'on aurait +pu partager. + +Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine: + +--N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois nous voir à la +villa. + +--Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas la petite église +Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander +l'abbé Paparelli, dont il a été le camarade au séminaire, je crois. Et, +hier soir encore, c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à +l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgré +les recommandations, on avait oublié de le mettre tout à l'heure sur la +table de Son Éminence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, été +pour personne, si l'abbé Paparelli n'était descendu les prendre en +courant et ne les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion, comme +s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son Éminence les +trouve si bonnes! + +--Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande fête, conclut la +princesse, car il a un peu de dérangement, il a passé une nuit mauvaise. + +Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse. Le caudataire, +avec sa face molle et ridée, sa taille grosse et courte de vieille fille +dévote en jupe noire, lui déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de +l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son +humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique, en +apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa +propre influence, défaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le +triomphe des ambitions de son frère. Le pis était que, deux fois déjà, +elle le soupçonnait d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle +considérait comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée, +elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mérites et une piété +tout à fait exemplaire. + +Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter. Et, comme +Victorine était sortie de la salle, elle appela le valet. + +--Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission... + +Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre: + +--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois à +table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en +être au dessert. Mon oncle soulève les feuilles, se sert avec un bon +sourire, passe le panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous +les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les +voyez-vous? + +Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de Dario, sa +continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait ainsi, avec les deux +autres. Son cœur était en bas, elle voyait, elle entendait, elle +sentait, par tous les sens exquis de son amour. + +--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à Son Éminence que nous +mourons d'envie de goûter à ses figues et qu'elle serait bien aimable en +nous envoyant celles dont elle ne voudra pas. + +Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix sévère. + +--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger. + +Et elle s'adressa à sa nièce: + +--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de +gamineries. + +--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si +longtemps que je n'ai ri de si bon cœur! + +Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant simplement +lui-même de la voir gaie à ce point. Comme il se produisait un petit +froid, il parla alors, dit son propre étonnement d'avoir aperçu la +veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de +Frascati. Cela tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur +qui le protégeait. + +--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta. + +--Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous ont fait tant +d'envie. + +--Comment cela, voyagé avec les figues? + +Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper. Puis, il +préféra tout dire. + +--J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en voiture et qui a +voulu absolument me ramener à Rome. En route, nous avons recueilli le +curé Santobono, parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement, +avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un instant dans une +osteria. + +Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de +la Campagne romaine, envahie par le crépuscule. Mais Benedetta le +regardait fixement, prévenue, renseignée, n'ignorant pas les fréquentes +visites que Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses +constructions. + +--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas? + +--Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette +nuit, il était bouleversé, et il faut le plaindre. + +Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette parole charitable +du jeune prêtre était dite avec une émotion profonde et naturelle, dans +le débordement d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur +les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de +n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire +qu'elle n'avait à témoigner ni pitié ni haine pour un homme qui lui +était devenu complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle +finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené dans la +voiture de Prada: + +--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je préfère +maintenant ne pas en avoir mangé. + +Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta, dans la hâte +qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Restés +seuls, Benedetta et Pierre s'attardèrent à table un instant encore, +repris de leur gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son +audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A peine deux +heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il faire, à quoi +allait-il employer cette après-midi interminable? Alors, elle, très +gentiment, eut une idée. + +--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il +ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous, +avoir fini de déjeuner, et je vais lui faire dire de monter nous +prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre, +très loin. + +Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste à ce +moment, don Vigilio parut, l'air effaré. + +--Est-ce que la princesse n'est pas là? + +--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc? + +--C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir +indisposé, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans +doute. + +Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude. + +--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc, +monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en +voiture. + +Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit +descendre aussi. + +--Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de toi. + +Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée, meublée +simplement, où le jeune prince venait déjà de passer un long mois, +cloué là par sa blessure à l'épaule. On y arrivait en traversant un +petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir +reliait ces pièces à l'appartement intime du cardinal: la salle à +manger, la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement +étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de jadis, à +l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait +sur le couloir, une simple chambre nue, où se trouvait un autel de bois +peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, +pour s'agenouiller et prier. + +En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario était allongé, +tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout, +paternellement; et, dans l'inquiétude commençante, il gardait sa haute +taille fière, son calme d'âme souveraine et sans reproche. + +--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il? + +Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'était encore +que très pâle, l'air ivre. + +--Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi, c'est comme si +j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a semblé que +j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur +mon lit. + +Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le +cardinal, à son tour, entra dans quelques détails. + +--Nous achevions tranquillement de déjeuner, je donnais des ordres à don +Vigilio pour l'après-midi, et j'étais sur le point de quitter la table, +lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se +rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant +les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous l'avons suivi, sans +comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore. + +D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, où +semblait avoir soufflé un brusque vent de catastrophe. Toutes les +portes étaient restées grandes ouvertes, on voyait en enfilade le +cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle à manger +apparaissait dans son désordre de pièce abandonnée soudainement, avec la +table servie encore, les serviettes jetées, les chaises repoussées. +Cependant, on ne s'effarait toujours pas. + +Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en pareil cas. + +--Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais! + +D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété ordinaire de +sa table. + +--Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est +pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau +pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y +est pour rien. + +--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son Éminence et moi, +nous serions également indisposés. + +Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit, respira +fortement de nouveau, en s'efforçant de rire. + +--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup plus à +l'aise. Il faut que je me remue. + +--Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai fait... Tu vas me +prendre en voiture, avec monsieur l'abbé Froment, et tu nous conduiras +dans la Campagne, très loin. + +--Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine, aidez-moi donc. + +Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet. Mais, avant que +la servante se fût avancée, il eut une légère convulsion, il retomba, +comme foudroyé par une syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du +lit, qui le reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois, +perdait la tête. + +--Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il faut le médecin. + +--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scène +commençait à bouleverser, lui aussi. + +--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dépêcher. Elle +connaît l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine. + +La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pièce, où un +frisson d'anxiété croissait de minute en minute. Benedetta, très pâle, +était revenue près du lit, pendant que le cardinal, qui avait gardé +Dario entre ses bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un +affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé encore: il +lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifiée, qu'il avait +remarqué chez le plus cher ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il +l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était +la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait plus que le corps +froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait; c'était surtout la +pensée grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, +autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la +sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race, +cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal mystérieux et +implacable, qui lui avait déjà emporté la moitié de lui-même. + +Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait. + +--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie, +laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour... N'ayez pas peur, je +le tiendrai très doucement, il sentira que c'est moi, et ça le +réveillera peut-être. + +Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place, après +l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros de larmes, toute une +brusque émotion, où l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide +froideur qu'il affectait d'habitude. + +--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il, avec un grand +tremblement de chêne déraciné. + +Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et, tandis que +Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on eût besoin +d'eux, désespérés de n'être bons à rien, il se mit à marcher avec +lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pièce parut être trop +étroite pour les pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans +le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser +jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et il revenait +toujours, sérieux, impassible, la tête basse, perdu dans la même rêverie +sombre. Quel monde de réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant, +de ce prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans +pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il revenait près +du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait sur le visage de Dario +où en était la crise; ensuite, il repartait du même pas rythmique, +disparaissait, reparaissait, comme emporté par la régularité monotone +des forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il, +peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le +médecin sourirait. Il fallait espérer et attendre. Et il allait encore, +et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait +sonner plus anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard, dans +l'attente du destin. + +La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée. + +--Le médecin, je l'ai trouvé, le voici! + +De son air souriant, le docteur Giordano se présenta, avec sa petite +tête rose à boucles blanches, toute sa personne discrètement paterne, +qui lui donnaient une allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut +flairé la chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint +aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect du +secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation de sa clientèle +d'Église. Et il ne laissa échapper qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il +eut jeté un regard sur le malade. + +--Comment, encore! ça recommence! + +Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait récemment +soigné. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif, +si peu gênant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce +n'étaient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle +fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle n'écoutait pas, +n'entendait pas. + +--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que +ce n'est rien... Ça ne peut rien être, puisqu'il était si bien portant, +si gai tout à l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas? + +--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous +allons voir. + +Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant le cardinal, qui +revenait du fond de la salle à manger, de son pas égal et songeur, pour +se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux +sombres fixés sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta +rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti le prix des +minutes. Et, à mesure que son examen avançait, son visage d'affable +optimisme prenait une gravité blême, une sourde terreur, que témoignait +seule un petit frémissement des lèvres. C'était lui qui, précisément, +avait assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était mort, +une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqué pour +le bulletin de décès. Sans doute lui aussi reconnaissait les mêmes +terribles symptômes, la face d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse +ivresse; et, en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il +sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore +bien compris, exhalaison putride du Tibre ou séculaire poison de la +légende. + +Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau se rencontra avec +le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas. + +--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'êtes pas trop +inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas? + +Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au léger tremblement +de la voix, la cruelle anxiété de cet homme puissant, frappé encore dans +la plus chère affection de son cœur. + +--Votre Éminence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement. +Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fièvre s'en mêle... +Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence combien elle peut compter +sur ma prudence et sur mon zèle... + +Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix nette de praticien: + +--Le temps presse, il faut déshabiller le prince et agir promptement. +Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela. + +Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait +besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son désir évident était +d'éloigner la famille, afin d'être plus libre, sans témoins gênants. Et +le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener +lui-même à son bras jusque dans la salle à manger où Pierre et don +Vigilio les suivirent. + +Quand les portes furent refermées, le plus morne et le plus pesant des +silences régna dans cette salle à manger, que le clair soleil d'hiver +inondait d'une lumière et d'une tiédeur délicieuses. La table était +toujours servie, avec son couvert abandonné, la nappe salie de miettes, +une tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le +panier de figues, dont on avait écarté les feuilles, mais où ne +manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fenêtre, Tata, la +perruche, sortie de sa cage, était sur son bâton, ravie, éblouie, dans +un grand rayon jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait +cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée de voir +entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête à demi pour mieux +étudier ces gens, de son œil rond et scrutateur. + +Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente fébrile de ce qui +se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'était +silencieusement assis à l'écart, tandis que Benedetta et Pierre, restés +debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris +sa marche sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel il +semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite à +l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu d'une effroyable +tempête d'idées. Pendant que son pas rythmé sonnait avec une régularité +machinale, c'était en lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du +pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les +plus extrêmes et les plus contraires. Mais déjà, à deux reprises, en +passant, il avait promené son regard sur la débandade de la table, comme +s'il y avait quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé? +ce pain dont les miettes traînaient encore? ces côtelettes d'agneau dont +il restait un os? Puis, au moment où, pour la troisième fois, il passait +en regardant, ses yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta +net, sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait saisi, +l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire pour que le +brusque soupçon se changeât en certitude. Un instant, il resta ainsi, +combattu, ne trouvant pas, les yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit +une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout près. Mais elle +n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres, +lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri +strident. Et ce fut une illumination, l'expérience cherchée qui +s'offrait. + +Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre, le cardinal porta +la figue à la perruche, la lui donna, sans une hésitation ni un regret. +C'était une très jolie bête, la seule qu'il eût ainsi aimée +passionnément. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre +verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue +dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle +l'eut fouillée, elle n'en mangea que très peu, elle laissa tomber la +peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait, +attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se +rassura, il gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se +faisait caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit œil +rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa +sans même un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata était +morte, foudroyée. + +Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées, jetées au ciel, dans +l'épouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si +affreuse méprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur +ne lui échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et noire. + +Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta, qui, ainsi que +Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un +étonnement qui s'était ensuite changé en terreur. + +--Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon âme! + +Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nièce, en +lançant un coup d'œil oblique sur les deux petits prêtres, ce +secrétaire et cet étranger, présents à la scène. + +--Tais-toi! tais-toi! + +Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par une rage de +colère et de haine. + +--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le +dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est +Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de +Frascati, dans sa voiture, avec ce curé Santobono et ce panier de +figues... Oui, oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada! + +--Non, non! tu es folle, tais-toi! + +Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait de la +maîtriser de toute son autorité souveraine. Lui, qui savait l'influence +que le cardinal Sanguinetti exerçait sur la tête exaltée de Santobono, +venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe, mais +une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur le rival gênant, à +l'heure où le trône pontifical allait sans doute être libre. La +probabilité, la certitude de cela avait brusquement éclaté à ses yeux, +sans qu'il eût besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les +obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait être. + +--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de +m'en vouloir, et moi seul étais visé, c'est à moi qu'on a donné ces +fruits... Voyons, réfléchis! Il a fallu une indisposition imprévue pour +m'empêcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et, +pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je plaisantais, je lui +disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose +était pour moi, et c'est lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard +le plus féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur, +Seigneur! vous nous avez donc abandonnés! + +Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle, frémissante, ne +semblait pas convaincue encore. + +--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce +Santobono attente ainsi à vos jours? + +Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse suffisante. +Déjà, la volonté du silence se faisait en lui, dans une grandeur +suprême. Puis, un souvenir lui revint, et il se résigna au mensonge. + +--Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée, et je sais qu'il +m'exècre, depuis que j'ai refusé de tirer de prison son frère, un de nos +anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait +certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus +graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance à tirer de moi. + +Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage, se laissa +tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon désespéré. + +--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que +ça fait, maintenant que mon Dario en est là? Il n'y a qu'une chose, il +faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils +font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous +chercher? + +Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la +table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma à +double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, dès que la +nuit serait tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même, en +descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il +aperçut ces deux petits prêtres, dont les yeux l'avaient forcément +suivi. Et il leur dit simplement, grandement: + +--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'être discrets... Il +est des scandales qu'il faut épargner à l'Église, laquelle n'est pas, ne +peut pas être coupable. Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il +est criminel, c'est frapper l'Église entière, car les passions mauvaises +s'emparent dès lors du procès, pour faire remonter jusqu'à elle la +responsabilité du crime. Et notre seul devoir est de remettre le +meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah! +pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille, +dans mes plus tendres affections, je déclare, au nom du Christ mort sur +la croix, que je n'ai ni colère, ni besoin de vengeance, et que +j'efface le nom du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son +action abominable dans l'éternel silence de la tombe! + +Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main +levée dans un geste large, il prononçait ce serment, cet abandon de ses +ennemis à l'unique justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono +qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti, +dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie détresse, une +souffrance tragique le bouleversait, dans l'héroïsme de son orgueil, à +la pensée de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui +s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des ténèbres. + +Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de +se taire, une émotion invincible l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait +monta brusquement à sa gorge, pendant qu'il bégayait: + +--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre +race, le seul amour et le seul espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir +ainsi! + +Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée. + +--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner, +nous allons retourner près de lui. Et nous le prendrons dans nos bras, +et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je +ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure! + +Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée de rentrer dans +la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air égaré, ayant +perdu tout courage, malgré sa belle sérénité habituelle. + +--Le docteur prie madame et Son Éminence de venir tout de suite, tout de +suite. + +Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un +instant en arrière, avec don Vigilio, dans la salle à manger +ensoleillée. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia, +dissimulé élégamment, servi avec ces fruits par un traître ténébreux, +qu'on n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation, au +retour de Frascati, son scepticisme de Parisien à propos de ces drogues +légendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquième acte d'un drame +romantique. Et elles étaient vraies, les abominables histoires, les +bouquets et les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes +gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car +ce Santobono passionné et tragique était bien un empoisonneur, il n'en +pouvait plus douter, il revoyait toute sa journée de la veille, sous cet +effrayant éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait +surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir devant la mort +probable du pape régnant, la suggestion du crime au nom du salut de +l'Église, puis ce curé rencontré sur la route, avec son petit panier de +figues, puis ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique +campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du prêtre, ce panier +dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait +toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le +poison, le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait +encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres appétits de +conquête et de domination! + +Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure de Prada se +dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque Benedetta l'avait accusé si +violemment, il s'était un moment avancé pour le défendre, pour crier +cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était +parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une réflexion +venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait +laissé faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait, +celui de la petite poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte +sous le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre qui lui +coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche, +gisait de même, molle et tiède, le bec taché d'une goutte de sang. +Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'était +toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les +ténèbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même qu'il ne +savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait dû se produire +dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le +revoir à son côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais +Boccanera, sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui s'était +décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs, malgré les obscurités +et les impossibilités, que ce fût contre le cardinal ou plutôt dans +l'espoir d'une flèche égarée qui le vengerait, au petit bonheur du +hasard farouche, le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait +pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin accomplir +son aveugle besogne de mort. + +Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à l'écart, sur la +chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et si pâle, qu'il le crut +frappé, lui aussi. + +--Est-ce que vous êtes souffrant? + +D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre, tellement la terreur +le serrait à la gorge. Puis, d'une voix basse: + +--Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu! quand je songe que +j'en avais grande envie et que la déférence seule m'a retenu, en voyant +que Son Éminence n'en mangeait pas! + +Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette pensée que son +humilité seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur +son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le +frôlement. + +A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il +écartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tâcha +de savoir. + +--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous +donc qu'ils l'ont poussé et que ce sont eux, en somme? + +Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande ombre noire passa +dans le gai soleil de la salle à manger, qu'elle parut un moment emplir +de ténèbres. + +--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Dès qu'on +pleure, dès qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand même! Et +c'était fait pour moi, je m'étonne de n'y être pas resté! + +Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'exécration et +de colère: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux effarés les +murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec +sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses +mains de mystère et d'envahissement, qui étaient allées prendre à +l'office le panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table. + +Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la chambre, où peut-être +avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du déchirant +spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur +Giordano, soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage, un +vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire battre, par +Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec +une si foudroyante rapidité, que maintenant tout secours devenait +inutile. Déshabillé, couché sur le dos, le buste soutenu par des +oreillers, et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant, +dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce mal mystérieux +et redoutable, auquel monsignor Gallo, déjà, et d'autres, avaient +succombé. Il semblait frappé d'une stupeur de vertige, ses yeux +s'enfonçaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la +face entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie d'une +ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accablé, il avait +fermé les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppressés, +pénibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penchée sur +ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa +souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même +était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse, comme prise +elle aussi par la mort, peu à peu, en même temps que lui. + +Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera avait emmené le +docteur Giordano, il y eut quelques mots échangés à voix basse. + +--Il est perdu, n'est-ce pas? + +Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé de vaincu. + +--Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que dans une heure tout +sera fini. + +Un court silence régna. + +--Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo? + +Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant, détournant les yeux: + +--Enfin, d'une fièvre infectieuse? + +Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'était +le silence, le crime enfoui, à jamais, pour le bon renom de sa mère +l'Église. Et rien n'était plus grand, d'une grandeur tragique plus +haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et +souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas +plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine dans les +inévitables salissures d'un procès retentissant. Non, non! le silence, +l'éternel silence où tout repose et s'oublie! + +De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit par +s'incliner. + +--Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit si bien Votre +Éminence. + +Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux de Boccanera. +Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri, son humanité saignait de +nouveau. Il supplia le médecin de tenter un effort suprême, d'essayer +l'impossible; mais celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses +pauvres mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il n'aurait rien +pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il +n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant +la catastrophe prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait +en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière fois, si +elle s'attardait au Vatican, où elle devait être, le médecin offrit +d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait gardée en bas. C'était +une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers +moments, on avait besoin de lui. + +Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant +encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait +le ciel. Et ses bras frémissants se tendirent, en un geste d'imploration +ardente. O Dieu! puisque la science des hommes était si courte et si +vaine, puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver +l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous un miracle, +pour montrer l'éclat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un +miracle! il le demandait du fond de son âme de croyant, avec +l'insistance, la prière impérative d'un prince de la terre, qui croyait +avoir rendu au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée à +l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le +dernier mâle ne disparût pas si misérablement, pour qu'il pût épouser +cette cousine tant aimée, là pleurante et si malheureuse à cette heure. +Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle +qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât le glorieux nom +des Boccanera, en permettant qu'il sortît de ces jeunes époux toute une +lignée sans nombre de vaillants et de fidèles! + +Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut +transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais forte et +soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'était remis entre les mains de +Dieu, il avait résolu d'administrer lui-même l'extrême-onction à Dario. +D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce +voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef +sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait, cette pièce où se +trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmonté d'un grand +crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu +et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les nuits à genoux, +conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrât publiquement, +pour qu'il en laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il +voulût forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un miracle. + +On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le cardinal y passa +prendre l'étole et le surplis. La boîte aux saintes huiles était +également là, une très ancienne boîte d'argent, timbrée des armes des +Boccanera. Puis, don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de +l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite +alternèrent. + +--_Pax huic domui._ + +--_Et omnibus habitantibus in ea._ + +La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous les préparatifs +habituels se trouvaient forcément supprimés. Il n'y avait ni les deux +cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De même, +l'assistant n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant +dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre et le mourant, +en prononçant les paroles du rituel: + +--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem +dealbabor._ + +Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal, avec les saintes +huiles, Benedetta était tombée à genoux, au pied du lit; tandis que +Pierre et Victorine, un peu en arrière, s'agenouillaient eux aussi, +bouleversés par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux +immenses, élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la contessina ne +quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le +visage terreux, la peau tannée et ridée ainsi que celle d'un vieillard. +Et ce n'était pas pour leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur +oncle, ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement, +c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de tout orgueil, la mort +qui achève et emporte les races, comme le vent balaye la poussière des +routes. + +Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le _Credo_ à demi-voix. + +--_Credo in unum Deum..._ + +--_Amen_, répondit don Vigilio. + +Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que +le ciel prît en pitié l'homme misérable qui allait comparaître devant +Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grâce. + +Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit +la boîte des saintes huiles; et, se bornant à une seule onction, comme +il était permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille +d'argent, une seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la +mort. + +--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, +indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum, +tactum, deliquisti._ + +Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces appels au +pardon, pour que la divine miséricorde effaçât les péchés commis par +les cinq sens, ces cinq portes de l'éternelle tentation ouvertes sur +l'âme! Mais c'était encore avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le +pauvre être pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière de +le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées. La vie, ô +Seigneur! la vie, pour que cette antique lignée des Boccanera pullule +encore, continue à vous servir au travers des âges, dans les combats et +devant les autels! + +Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes, regardant la face +muette, les yeux fermés du moribond, attendant le miracle. Rien ne se +produisait, pas une clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la +bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement +sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite, l'officiant retourna +dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence +qui retombait. Et là tous deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma +dans une prière brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le +crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se +donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre à la place de son +neveu, s'il fallait un holocauste, ne désespérant toujours pas de +fléchir la colère céleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et +tant que lui-même serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il +était à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera, +l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait +crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres. + +Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore, sous le poids de +cette majesté tragique que la cérémonie semblait y avoir laissée. Et ce +fut alors seulement que Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses +mains, il les vit si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de +l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment de +lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui +l'accablait, il eut pour la première fois conscience de son état. Ah! +mourir, dans une telle douleur, une telle déchéance, quelle révoltante +abomination pour cet être de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la +beauté, de la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le +destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante. +Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un désespoir, d'une terreur +d'enfant, qui lui donnèrent la force de se soulever sur son séant et de +regarder éperdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne +l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta +toujours agenouillée au pied du lit, il eut un suprême élan vers elle, +il lui tendit ses deux bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son +cou. + +--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir +seul! + +Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitté +des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en +plus la posséder et la détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle +devenait d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses +prunelles si claires, on commençait à voir son âme. Mais, quand elle +l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva à +son tour, elle s'approcha, se tint debout près du lit. + +--Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà! + +Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent à l'acte +sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restèrent cloués au +sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, où les humains n'avaient +plus à intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en créature +délivrée de tous liens conventionnels et sociaux, déjà hors de la vie, +ne voyant et n'interpellant plus les êtres et les choses que de très +loin, du fond de l'inconnu où elle allait disparaître. + +--Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est pour que je ne +puisse me donner à toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux, +aux bras l'un de l'autre, qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta +vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est +ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui qui est la cause +première, qui m'a volée à toi quand j'allais être tienne, qui a ravagé +notre existence à tous deux, qui a soufflé autour de nous, en nous, +l'exécrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le +hais, d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir à ton cou! + +Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un +murmure profond, simplement, passionnément. Prada ne fut pas même nommé, +et elle se tourna à peine vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière +elle, pour ajouter d'un air de commandement: + +--Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit +son fils. Le héros si tendre m'a bien aimée, je l'aime bien encore, et +cette parole que vous lui porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux +qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et pour la justice. + +Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant +qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixés +sur les siens. + +--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je +ne veux pas y entrer seul! + +--Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà! + +Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque, debout contre +le lit. + +--Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être à aucun homme, +pas même à toi, avant que Dieu l'eût permis, par la bénédiction d'un de +ses prêtres! Je mettais une noblesse supérieure, divine, à être +immaculée, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des +bassesses de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis et +rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à l'amant élu par mon +cœur, pour qu'il fût à jamais le seul maître de mon âme et de mon +corps... Cette virginité dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue +contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se défend contre un +loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en +salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège, avant l'heure sainte +des délices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je +soutenais aussi contre moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin +fou de te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter. Car +c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi tout entière que +je te donnais, oui! sans réserve, en femme qui sait, et qui accepte, et +qui réclame tout l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon +serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux +sang soufflait chez moi en tempête, et maintenant quel désastre! + +Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus +ardente. + +--Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup de couteau dans +l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de rage, à l'idée que tu allais +partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur. +J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être pas +damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous les deux dans une +étreinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire +que ce terrible avertissement ne devait servir à rien! J'ai été assez +aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé de +nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois +donnée enfin, lorsqu'il en était temps encore... Ah! misérable +orgueilleuse, rêveuse imbécile! + +Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était, contre +elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait +toujours été. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur +des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à +les voir aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non, non! +les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, même en dehors du +prêtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils +chantaient d'allégresse. Et c'était sûrement une duperie abominable que +de ne pas épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la +vie battait dans les veines. + +--Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante d'enfant qu'il +avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'éternelle nuit noire. + +--Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens! + +Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu +un geste pour se lever et pour l'empêcher de faire l'acte: + +--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais ne peut empêcher +cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort. +Quelque chose, il y a un instant, quand j'étais à genoux, m'a redressée, +m'a poussée. Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le +soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul, jusque +dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte! +Nous serons morts, nous serons mariés tout de même et pour toujours! + +Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant. + +--Mon Dario, me voilà, me voilà! + +Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans une flambée +d'amour qui la soulevait, elle commença sans hâte à se dévêtir. D'abord, +le corsage tomba, et les bras blancs, les épaules blanches +resplendirent; puis, les jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds +blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les +derniers linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la gorge +blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une haute floraison +blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retiré, avec une +audace ingénue, une tranquillité souveraine, comme si elle se trouvait +seule. Elle était debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide, +dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle éclairait, elle +parfumait la morne chambre de la beauté de son corps, un prodige de +beauté, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une +reine, la poitrine d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de +l'épaule au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs. Et +elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni +la neige elle-même, n'étaient plus blanches. + +--Mon Dario, me voilà, me voilà! + +Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux flamboiement +d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux +aveuglés, éblouis. Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour +l'arrêter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de +respect terrifié qu'on éprouve devant les folies de la passion et de la +foi. Et, lui, paralysé, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il +n'était plus capable que d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur +ne lui venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge de +candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumière +propre, de l'éclat même du puissant amour dont il brûlait. Elle ne le +choquait pas plus qu'une œuvre de vérité, transfigurée par le génie. + +--Mon Dario, me voilà, me voilà! + +Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario agonisant, dont +les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle +avait voulu cela, dans sa tranquillité apparente, dans la blancheur +liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur +d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même aux heures de +calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle +refusait de se résigner à cette duperie de le perdre sans s'être +donnée, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils +étaient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et, +dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri inconscient de +la femme qui ne voulait pas mourir inféconde, inutile comme la graine +emportée par un vent de désastre, et dont ne germera plus aucune autre +vie. + +--Mon Dario, me voilà, me voilà! + +Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son âme nue. Et +Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur, au chevet du lit, les armes +des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de +couleur, sur velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant +des flammes; c'était bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera, +Alma rosa_, bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un +rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute +cette vieille race de passion et de violence, aux légendes tragiques, +venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si adorable, à +ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans la mort. Et la vue des +armes brodées évoqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de +Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au +Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio +Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui tâchait de +vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant à l'abîme avec le corps du +bien-aimé, l'élu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des +sœurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se +mourait là de la mort de son amant, comme si cette dernière n'était que +la revenante de l'autre, avec leurs mêmes traits d'enfance délicate, la +même bouche de désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même +petite face ronde, sage et têtue. + +--Mon Dario, me voilà, me voilà! + +Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent. Elle y +apportait une frénésie du don d'elle-même, une frénésie sacrée allant au +delà de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait +pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur ni +répugnance du mal qui le rendait méconnaissable; et lui, qui venait +d'expirer sous ce grand bonheur dont la félicité lui arrivait enfin, +restait les bras serrés, noués convulsivement autour d'elle, comme s'il +l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplète, +en songeant à sa virginité inutile, qui ne pouvait plus être fécondée? +ou bien fut-ce au milieu de la joie suprême d'avoir consommé quand même +le mariage, de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur, dans +cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son cœur +éclata. Elle était morte au cou de son amant mort, tous les deux +étroitement serrés, à jamais, entre les bras l'un de l'autre. + +Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée, avait compris; +tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frémissant d'admiration et +de larmes, soulevé par le sublime. + +--Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante, elle ne bouge +plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est +morte! + +Et le prêtre murmura: + +--Mon Dieu! qu'ils sont beaux! + +C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante, n'avait éclaté +sur des visages morts. La face, tout à l'heure terreuse et vieillie de +Dario, venait de prendre une pâleur, une noblesse de marbre, les traits +allongés, simplifiés, comme dans un élan d'ineffable allégresse. +Benedetta restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres, +tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse et +infinie, dans une infinie blancheur. Ils mêlaient leurs chevelures, et +leurs yeux, restés grands ouverts, les uns au fond des autres, +continuaient à se regarder sans fin, d'une éternelle douceur de +caresse. Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour +l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la +mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie de l'amour immortel et +vainqueur. + +Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à de telles +plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, bouleversé à +présent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un +coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait. +Le cardinal avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans +doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano ramenait donna +Serafina, prévenue de la mort prochaine de son neveu, car elle était là +maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui +frappaient la maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement troublé +des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare toujours devant les +faits; et il tentait une explication, il parlait en hésitant d'un +anévrisme possible, peut-être d'une embolie. + +Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de ses maîtres, +osa l'interrompre. + +--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que +ça ne suffit pas pour mourir ensemble? + +Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers enfants, voulut +leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupières se +rouvraient dès que le doigt les abandonnait, les yeux recommençaient à +se sourire, à échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité. +Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les deux corps, en +essayant de dénouer leurs membres: + +--Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau Victorine. Vous leur +casseriez plutôt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont +entrés dans les épaules, jamais ils ne se quitteront. + +Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il +était livide, sans une larme, dans un désespoir glacé qui le +grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification, +comme si, en prince de l'Église, disposant des volontés du ciel, il +acceptait ainsi les deux amants embrassés devant le tribunal suprême, +largement dédaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe +amour, ému jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par +la beauté de leur mort. + +--Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas dans leur +sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir +jusqu'à la fin des temps pour se regarder, sans jamais en être las! Et +qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché +durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une étreinte +que pour se coucher dans la terre! + +Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore +des anciennes aventures de batailles et de passions: + +--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière les admirera et les +pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les +connaît et les attend. + +Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal récita lui-même +les prières des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait +la chambre, où bientôt deux flammes de cierge brillèrent comme deux +étoiles. + +Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin +abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait y être descendu, +étouffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les ténèbres +noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau +tombant du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et le +laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes +n'étaient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir. +Ah! comme il était doux et gai le matin, ce délicieux jardin +mélancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho +désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui +maintenant gisait là-haut, dans le néant des choses et des êtres! Il eut +le cœur serré si douloureusement, qu'il éclata en gros sanglots, assis +à la place même où elle s'était assise, sur le fragment de colonne +renversée, dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son +odeur pure de femme adorable. + +Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un +brusque sursaut, en se souvenant que c'était le soir même que le pape +devait le recevoir, à neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas +songé pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et +des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme un très ancien +rendez-vous, auquel, après des années d'absence, on arrive vieilli, le +cœur et le cerveau changés par des événements sans nombre. Et, +péniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, +il verrait enfin le pape. + + + + +XIV + + +Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge, +dans le profond silence du quartier enténébré et sommeillant déjà, +laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il était en +avance, il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en haut, +à la porte des appartements, qu'à neuf heures, l'heure exacte de +l'audience. + +Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et dans la tristesse +infinies qui lui étreignaient le cœur. Il arrivait les membres brisés, +affreusement las de l'après-midi tragique qu'il venait de passer au fond +de cette chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient maintenant +leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il +était hanté par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si +plein d'eux, que des soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge, +tandis que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah! qu'il +aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise, satisfaire ce besoin +immense de larmes dont il étouffait! Et c'était un attendrissement qui +gagnait toutes ses pensées, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait +pour lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une +pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité pour tous les +misérables et pour tous les souffrants de ce monde, si éperdu à cette +évocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette +Rome où il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il +avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras tendus vers le +ciel noir. + +Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place +Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était une immensité de ténèbres +et de solitude. Quand il était arrivé, il avait cru se perdre dans une +mer d'ombre. Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace +n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs, aux quatre +coins de l'Obélisque, et que par les rares becs, à droite et à gauche, +le long des bâtiments qui montent à la basilique. Sous le double +portique de la colonnade, d'autres lanternes brûlaient d'une lueur +jaune, parmi la colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont +elles découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y avait +de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un air d'apparition. La +façade de Saint-Pierre s'évoquait elle aussi, à peine distincte, comme +en un rêve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de +sommeil, d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à peine +une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel. Sans les voir, il +avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au +fond de cette obscurité vague; puis, il finit par distinguer le fantôme +mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et, +au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, sans lune, de +velours bleu sombre, où les étoiles semblaient avoir une grosseur et un +éclat d'escarboucles, le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, +avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré des +trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome, du côté de la rue +Giulia. + +Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là qu'un +entassement de façades confuses, où ne luisaient que deux petites lueurs +de lampe, à l'étage des appartements du pape. Seule, dans la cour +Saint-Damase, éclairée intérieurement, la façade du fond et celle de +gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands +vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas même +un déplacement de l'ombre. Deux personnes traversèrent l'immensité de la +place, il en vint une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne +resta qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le désert +absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même l'ombre d'un rôdeur sous la +colonnade, entre la forêt de piliers, aussi vide que les sauvages forêts +centenaires des premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de +hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation de sommeil +plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort. + +A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea vers la porte de +bronze. Un seul battant en était ouvert encore, au bout du portique de +droite, dans un épaississement des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il +se souvenait des instructions précises que monsignor Nani lui avait +données: demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une +parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se laisser +conduire. Personne au monde maintenant ne le savait là, puisque +Benedetta n'était plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il +se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un +air ensommeillé, il dit simplement le mot convenu. + +--Monsieur Squadra. + +Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant pas le chemin, il +passa, il tourna tout de suite à droite, dans le grand vestibule de la +scala Pia, l'escalier de pierre à l'énorme cage carrée, qui monte à la +cour Saint-Damase. Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des pas, rien +que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dépolis +blanchissaient mollement la clarté. + +En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir déjà vue, des +loges de Raphaël, avec son portique, sa fontaine, son pavé blanc, sous +le brûlant soleil. Mais il n'y apercevait même plus les cinq ou six +voitures qui attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur +leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et pâle, d'un +sommeil sépulcral, sous la lumière morne des lanternes, dont les +réverbérations blanchissaient les hauts vitrages des trois façades. Et, +un peu inquiet, gagné par le petit frisson du vide et du silence, il se +hâta, il se dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise, +dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements. + +Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme. + +--Monsieur Squadra. + +D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier. + +Pierre monta. C'était un escalier très large, à la rampe de marbre +blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jaunâtre. Dans les +globes de verre dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés +déjà, par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse, rien +n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse nudité, si +blême et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore, +avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on +n'entendait plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant +toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement des +choses. + +Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence +frissonnant, la montée paraissait interminable. Chaque étage se coupait +en tronçons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au +palier du deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans. +Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont le battant de droite +était seul ouvert, un dernier garde suisse veillait. + +--Monsieur Squadra. + +Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre. + +Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure, +dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les +sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'était plus qu'une +vague apparition fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de +joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans +fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres. + +Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut apercevoir des +formes, le long d'un banc. C'étaient trois gardes suisses assis là, +ensommeillés. + +--Monsieur Squadra. + +Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il +devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur +les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les +foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la +salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une +salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'allées et de +venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l'avait +envahie, et comme elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant +de choses et tant d'êtres! + +Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la +pièce voisine, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu entièrement de +noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de +cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu +fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs. + +--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois. + +L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur Squadra. Puis, d'une +nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un +derrière l'autre, sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable +enfilade des salles. + +Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois +avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela +l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de +s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une +certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par +le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en +celles des gardes-nobles, puis en celles des camériers d'honneur, puis +en celles des camériers secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit +heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les +consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes, à demi +obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier. + +Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples +huissiers, vêtus de velours rouge, brodé aux armes du pape, qui ont la +charge de mener les visiteurs jusqu'à la porte de l'antichambre +d'honneur. A cette heure tardive, un seul était encore là, assis sur une +banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait +noire. Il leva la tête, laissa passer, dans ces ténèbres où s'éteignait +toute la pompe éclatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des +gendarmes, où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des +hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres; et elle était +complètement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux +buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y +mêlaient pendant les heures brillantes des réceptions. Vide également la +salle suivante, plus petite, réservée à la garde palatine, cette milice +recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les +épaulettes d'or, le shako surmonté d'un plumet rouge. On tourna à +droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la première où +l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec +son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signés Audran, Jésus +faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des +gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console à droite, que +surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du +fond qui s'ouvre sur une autre petite pièce, une sorte d'alcôve +contenant un autel, où le Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que +les assistants restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle +voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleillés des +gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trône, +dans laquelle le pape reçoit en audience publique, jusqu'à deux et trois +cents personnes à la fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, +est le trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un +baldaquin de même velours. A côté se trouve le coussin, pour le +baise-pied. Puis, c'est à droite et à gauche deux consoles face à face, +l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts +candélabres à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture de +damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte jusqu'à la fastueuse frise +qui encadre le plafond d'attributs et de figures allégoriques; et le +magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de +Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience particulière, +lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trône ou même dans sa +chambre, la salle du trône n'était plus que l'antichambre d'honneur, où +toute la prélature attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés +aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le +service y était fait par les deux camériers d'honneur, l'un en habit +violet, l'autre de cape et d'épée, qui y recevaient, des mains des +bussolanti, les personnes admises au précieux honneur d'une audience, +pour les conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, +l'antichambre secrète, où ils les remettaient aux mains des camériers +secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans +l'éclat des uniformes et des costumes, dans l'émotion qui grandissait, à +mesure qu'on approchait du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au +travers de cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de +plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette gradation +savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, à +cette heure de nuit, toujours pas une âme, pas un geste, pas une voix, +rien que le silence tombant des ténèbres du plafond sur le trône de +velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à l'angle d'une +console, dans la salle vide et endormie. + +Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné, marchant d'un pas +lent et muet, s'arrêta un instant à la porte de l'antichambre secrète, +comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant +d'affronter l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient +le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le +pape daignât les recevoir. Pierre, en y pénétrant, lorsque monsieur +Squadra se fut décidé à l'introduire, sentit bien, à son petit frisson +d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre +côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un +garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, à cette +heure, était libre, la pièce était vide comme les autres; et, pour la +peupler, il y fallait évoquer les très nobles et très puissants +personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de +cérémonie. Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux +fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du Château, tandis +qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, près +de la porte qui conduisait à la salle du petit trône. C'était là, entre +cette porte et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se +tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment. Et toujours la +même console dorée, avec le même crucifix, entre la même paire de +lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre, +battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le plafond à +rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge, semé d'écussons jaunes, +les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe posée sur +la boule du monde. + +Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement à +l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son chapeau, qu'il aurait dû +laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit +de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa +lui-même sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins +là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple révérence, il fit +comprendre qu'il allait annoncer le visiteur à Sa Sainteté, et que +celui-ci voulût bien attendre un instant dans cette pièce. + +Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait, son cœur +battait à se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait très +bien jugé dans les demi-ténèbres ces fameux, ces magnifiques +appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs +ornés de tapisseries, tendus de soie, des frises dorées et peintes, des +plafonds déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des +consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes, les pendules, les +crucifix, même les trônes, rien que des cadeaux, apportés des quatre +coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre +confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne +Italie était là, avec son continuel gala et son manque de vie intime et +tiède. On avait dû jeter quelques tapis sur les admirables dallages de +marbre, où les pieds se glaçaient. On avait fini par installer récemment +des calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le +pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage encore, ce qui le +pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il était là, debout, à attendre, +c'était ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait +jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant +noir du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet étage, dans +cette enfilade de salles désertes, somptueuses et mortes, où brûlaient +les petites flammes immobiles des lampes. + +Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna. Comment! dix +minutes seulement s'étaient écoulées, depuis qu'il avait franchi la +porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des +jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui +l'étranglait, car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait +toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes. +Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'œil au crucifix de +la console, regarda le globe de la lampe, où les doigts gras d'un +domestique avaient laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si +jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas. +Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fenêtre +qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de +saisissement, Rome immense s'étendait, dans l'entre-bâillement des +persiennes mal fermées, Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de +Raphaël, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit +restaurant de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la fenêtre +de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit, la Rome élargie +encore au fond des ténèbres, sans bornes comme le ciel étoilé. Dans +cette mer illimitée, aux vagues noires, on ne reconnaissait sûrement que +les grandes voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives de +l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale, +ensuite le Corso qui les coupait à angle droit, coupé lui-même par la +rue du Triton, que continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle +était reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes. +De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la +Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient +encore; mais l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était +plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les miettes d'un ciel +à demi éteint, balayé sur la terre. De rares constellations, des étoiles +brillantes traçant de mystérieuses et nobles figures, tâchaient +vainement de lutter et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées +dans le chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se serait +brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à n'être qu'une sorte +de sable phosphorescent. Et quelle immensité noire, ainsi poudrée de +lumière, quelle masse énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle +semblaient avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle, +ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu'à ne plus +pouvoir dire où elle commençait ni où elle finissait, peut-être élargie +jusqu'au bord illimité de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si +diminuée, si disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que +le peu de cendre! + +Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort pour la calmer, +augmentait de seconde en seconde, même devant cet océan de ténèbres, +d'une souveraine paix. Il s'écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout +son être en entendant un léger bruit de pas et en croyant qu'on venait +le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit +trône, dont il s'aperçut alors que la porte était restée entr'ouverte. +N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fièvre d'impatience, il +allongea la tête, pour voir. C'était encore une salle tendue de damas +rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, +sous un baldaquin de même velours; et l'on y trouvait l'inévitable +console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les +candélabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne +taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d'un portrait du +Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de confortable, le tapis de +Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient +contre les murs, une fausse cheminée, drapée d'étoffe, servait de +pendant à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle, +y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le +frisson de Pierre augmentait, à l'idée qu'il n'avait plus qu'une pièce à +traverser, que si près de lui, derrière cette simple porte de bois, +était Léon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se préparait-on à le +recevoir dans cette pièce, pour ne pas l'admettre dans une intimité trop +étroite? On lui avait conté des visites mystérieuses, reçues à pareille +heure, des personnages inconnus introduits de même façon, +silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms très +bas. Lui, ce devait être qu'on le jugeait compromettant, qu'on désirait +causer à l'aise, sans paraître s'engager en rien, à l'insu de +l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il +avait entendu, en apercevant, sur la console, près de la lampe, une +petite caisse de bois, une sorte de profond plateau à anses, où se +trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille +et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqué cette +desserte dans la chambre, venait de l'apporter là, puis qu'il devait +être rentré faire un bout de ménage. Il savait la grande frugalité du +pape, ses repas pris sur un étroit guéridon, le tout apporté à la fois +dans cette petite caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux +par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon +qu'il aimait à offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre +du thé, tout un régal réparateur de vieux garçons. L'ordinaire de Léon +XIII était fixé à huit francs par jour. O débauches d'Alexandre VI, ô +festins et galas de Jules II et de Léon X! Mais il y eut un nouveau +petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut +terrifié de son indiscrétion, il se hâta de retirer sa tête, en croyant +voir toute la salle rouge du petit trône flamber d'un brusque incendie, +dans la paix morte où elle dormait. + +Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant pour rester +immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir +entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus +important, le plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa +Sainteté, qui seul pouvait la décider, les jours de réception, à mettre +une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par +trop salie de tabac. Sa Sainteté s'obstinait également à s'enfermer +chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne +couchât près d'elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude +d'avare, qui entend dormir seul avec son trésor; ce qui causait de +continuelles inquiétudes, car il n'était guère raisonnable qu'un +vieillard de cet âge se barricadât de la sorte; et monsieur Squadra +couchait seulement dans une pièce voisine, mais l'oreille aux aguets, +toujours prêt à répondre au plus léger appel. C'était lui encore qui +intervenait avec respect, lorsque Sa Sainteté veillait trop tard, +travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement +raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait réveiller +un secrétaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet +d'encyclique. Quand la rédaction d'une encyclique la passionnait, elle y +aurait passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand elle se +piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en +train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie à un +continuel travail, d'une activité cérébrale extraordinaire, toujours +hantée par la réalisation de quelque volonté ancienne. La mémoire seule +avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être bien que +monsieur Squadra venait de trouver Sa Sainteté plus souffrante, à la +suite d'un excès de travail, puisque, la veille encore, on la disait si +malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle dédaignait de se +soigner. + +Tandis qu'il continuait à marcher doucement, Pierre était ainsi envahi +peu à peu par cette haute et souveraine figure. Des détails infimes de +la vie quotidienne, il montait à la vie intellectuelle, à ce rôle d'un +grand pape que Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à +Saint-Paul hors les murs, se dérouler la frise interminable où sont +représentés les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se +demandait, dans cette longue suite de médiocres, de saints, de criminels +et de génies, quel était le pape auquel Léon XIII aurait voulu +ressembler. Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui +se sont succédé pendant les trois premiers siècles de vie cachée, +simples chefs d'associations funéraires, pasteurs fraternels de la +communauté chrétienne? Était-ce le pape Damase, le premier grand +bâtisseur, le cerveau lettré qui se plut aux choses de l'esprit, le +croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles? +Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva +la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait déjà séparé, porta +l'empire à l'Occident par l'unique et toute-puissante volonté de Dieu et +de son Église, qui dès lors disposa des couronnes? Était-ce le terrible +Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, était-ce +Innocent III, était-ce Boniface VIII, les maîtres des âmes, des peuples +et des trônes, armés de l'excommunication farouche, régnant sur le moyen +âge épouvanté, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne +devait réaliser d'aussi près son rêve? Était-ce Urbain II, était-ce +Grégoire IX, ou un autre des papes dans le cœur desquels flamba la +passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva +les foules, qui les jeta à la conquête de l'inconnu et du divin? +Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l'empire, luttant +jusqu'au bout pour ne rien céder de l'autorité suprême qu'il tenait de +Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tête de +Frédéric Barberousse? Était-ce, longtemps après les tristesses +d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance +politique du Saint-Siège? Était-ce Léon X, le fastueux, le glorieux +patron de la Renaissance, de tout un grand siècle d'art, mais l'esprit +court et imprévoyant qui traitait Luther de simple moine révolté? +Était-ce Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des bûchers +châtiant la terre redevenue païenne, était-ce quelque autre des papes +qui régnèrent après le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance +rétablie dans son intégrité, l'Église sauvée par son orgueil, son +intransigeance, son entêtement au respect total des dogmes? Était-ce, au +déclin de la papauté, lorsqu'elle n'avait plus été qu'une maîtresse de +cérémonie, réglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, était-ce +Benoît XIV, la vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains +liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait passé sa +belle vie à réglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette +papauté se déroulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes +les fortunes, les plus basses, les plus misérables, comme les plus +hautes, les plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l'avait +fait vivre quand même, au travers des incendies, des massacres et des +écroulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne +de ses papes, la plus extraordinaire lignée de souverains absolus, +conquérants et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs et +les humbles, tous glorieux de l'impérissable gloire du ciel, lorsqu'on +les évoquait de la sorte, dans ce Vatican séculaire, où leurs ombres +sûrement se réveillaient la nuit, venaient rôder par les galeries sans +fin, par les salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe, +dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs pas sur les +dalles de marbre. + +Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand +pape que Léon XIII voulait être. C'était, tout au début de la puissance +catholique, Grégoire le Grand, le conquérant et l'organisateur. Celui-là +était d'antique souche romaine, un peu du vieux sang impérial battait +dans son cœur. Il administra Rome sauvée des Barbares, il fit cultiver +les domaines ecclésiastiques, il partagea les biens de la terre, un +tiers aux pauvres, un tiers au clergé, un tiers à l'Église. Puis, le +premier, il créa la Propagande, envoya ses prêtres civiliser et pacifier +les nations, poussa la conquête jusqu'à soumettre la Grande-Bretagne à +la divine loi du Christ. Et c'était aussi, après un intervalle énorme de +siècles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de +jardinier qui se révéla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus +vastes et les plus souples d'une époque fertile en beaux diplomates. Il +thésaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en +monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or nécessaire à la guerre +et à la paix. Il passait des années en négociations avec les rois, il ne +désespérait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son +temps, il l'acceptait tel qu'il était, puis tâchait de le modifier au +gré des intérêts du Saint-Siège, conciliant pour tout et avec tous, +rêvant déjà un équilibre européen, dont il comptait devenir le centre et +le maître. Avec cela, un très saint pape, un mystique fervent, mais un +pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doublé d'un +politique décidé aux actes pour assurer sur cette terre la royauté de +Dieu. + +Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgré sa volonté de +calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous +les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le passé. +Est-ce que le seul Léon XIII n'était pas celui de son livre, le grand +pape dont il avait eu la révélation, qu'il avait peint selon son cœur, +tel que les âmes le voulaient et l'attendaient? Ce n'était point sans +doute un portrait d'étroite ressemblance, mais il fallait bien que les +grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanité ne désespérât pas +de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'évoquèrent, +flambèrent devant ses yeux, il revit son Léon XIII, le politique sage, +le conciliateur, travaillant à l'unité de l'Église, voulant la rendre +forte et invincible, au jour prochain de la lutte inévitable. Il le +revit dégagé des soucis du pouvoir temporel, grandi, épuré, éclatant de +splendeur morale, seule autorité debout, au-dessus des nations, ayant +compris le mortel danger qu'il y avait à laisser la solution socialiste +entre les mains des ennemis du christianisme, résolu dès lors à +intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jésus autrefois, pour +la défense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du côté des +démocraties, accepter la république en France, laisser à l'exil les rois +chassés de leurs trônes, réaliser la prédiction qui promettait à Rome de +nouveau l'empire du monde, lorsque la papauté, ayant unifié la croyance, +marcherait à la tête du peuple. Les temps s'accomplissaient, César était +abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les +deux pouvoirs s'étaient disputé si longtemps, n'allait-il pas se donner +au Père, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur +embrasé, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les +mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaçait les +sociétés pourries, dans l'affreuse misère qui ravageait les villes, il +n'y avait pas d'autre solution possible. Léon XIII le prédestiné, le +rédempteur nécessaire, le pasteur envoyé pour sauver ses ouailles du +prochain désastre, en rétablissant la communauté chrétienne, l'âge d'or +oublié du christianisme primitif! La justice régnant enfin, la vérité +resplendissant comme le soleil, tous les hommes réconciliés, plus qu'un +peuple vivant dans la paix, n'obéissant qu'à la loi égalitaire du +travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charité et +d'amour! + +Alors, Pierre fut comme soulevé par une flamme, porté, poussé en avant. +Enfin, enfin, il allait le voir, vider son cœur, ouvrir son âme! Il y +avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnément, qu'il +luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les +obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis +son arrivée à Rome; et cette longue lutte, ce succès final inespéré, +redoublaient sa fièvre, exaspéraient son désir de victoire. Oui, oui! il +vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il +l'avait dit à monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Père pouvait le +désavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprimé ses idées +secrètes, trop tôt peut-être, faute pardonnable? Et il se souvenait +aussi de sa déclaration à monsignor Nani, le jour où il avait juré que +jamais il ne supprimerait lui-même son livre, car il ne regrettait rien, +il ne désavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il +croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volonté de se +défendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation +nerveuse où l'attente le jetait, après sa course sans fin au travers de +ce Vatican énorme, qu'il sentait à son entour si muet et si noir. +Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait à chercher ses +idées, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en +quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'être amassées en +lui, car leur pesanteur était pour beaucoup dans son étouffement, sans +qu'il voulût s'en rendre compte. Tout au fond, il était brisé, las déjà, +n'ayant plus d'autre ressort que l'envolée de son rêve, son cri de pitié +devant l'abominable misère. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait à +genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son cœur déborder. Et +sûrement le Saint-Père sourirait, le renverrait en disant qu'il ne +signerait pas la condamnation d'une œuvre, où il venait de se revoir +tout entier, avec ses pensées les plus chères. + +Pierre eut une telle défaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu'à la +fenêtre, pour appuyer son front brûlant contre une vitre glacée. Ses +oreilles bourdonnaient, ses jambes fléchissaient, tandis que le sang, à +grands coups, battait dans son crâne. Et il s'efforçait de ne plus +penser à rien, il regardait Rome noyée d'ombre, en lui demandant un peu +du sommeil où elle s'anéantissait. Il voulut se distraire de sa hantise, +il essaya de reconnaître des rues, des monuments, à la seule façon dont +se groupaient les lumières. Mais c'était la mer sans bornes, ses idées +se brouillaient, s'en allaient à la dérive, au fond de ce gouffre de +ténèbres semé de clartés menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus +penser enfin, la nuit, la nuit totale et réparatrice, la nuit où l'on +dort à jamais, guéri de la misère et de la souffrance! Brusquement, il +eut la nette sensation que quelqu'un était debout derrière lui, +immobile, et il se retourna, avec un léger sursaut. + +Debout en effet, dans sa livrée noire, monsieur Squadra attendait. Il +eut simplement une de ses révérences, pour inviter le visiteur à le +suivre. Puis, il se remit à marcher le premier, traversa la salle du +petit trône, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaça, +laissa entrer, referma la porte, sans un bruit. + +Pierre était dans la chambre de Sa Sainteté. Il avait craint une de ces +émotions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait conté que +des femmes arrivaient mourantes, pâmées, l'air ivre, ou bien se +précipitaient, comme soulevées, dansantes, apportées par le vol d'ailes +invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fièvre accrue +de tout à l'heure aboutissait à une sorte de saisissement, à une +réaction qui le faisait très calme, les yeux clairs, voyant tout. En +entrant, l'importance décisive d'une telle audience lui était nettement +apparue, lui simple petit prêtre devant le suprême pontife, chef de +l'Église, maître souverain des âmes. Toute sa vie religieuse et morale +allait en dépendre, et c'était peut-être cette pensée soudaine qui le +glaçait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait +de marcher d'un pas si frémissant, dans lequel il n'aurait cru pénétrer +que le cœur éperdu, les sens abolis, ne trouvant plus à balbutier que +ses prières de petit enfant. + +Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il +avait vu Léon XIII d'abord, mais dans le cadre où il était, dans cette +grande chambre, tendue de damas jaune, à l'alcôve immense, si profonde, +que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise +longue, une armoire, des malles, les fameuses malles où se trouvait, +disait-on, sous de triples serrures, le trésor du Denier de +Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau à cuivres +ciselés, faisait face à une grande console Louis XV, dorée et peinte, +sur laquelle, près d'un haut crucifix, brûlait une lampe. La chambre +était nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises +recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait +un tapis, déjà fort usé. Et Léon XIII était là, sur un des fauteuils, +assis à côté d'une petite table volante, où l'on avait posé une seconde +lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y traînaient, deux français, +un italien, celui-ci à demi déplié, comme si le pape venait de le +quitter à l'instant, pour tourner, à l'aide d'une longue cuiller de +vermeil, un verre de sirop, placé près de lui. + +Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap +blanc à boutons blancs, la calotte blanche, la pèlerine blanche, la +ceinture blanche, frangée d'or, les bouts brodés des clefs d'or. Les bas +étaient blancs, les mules étaient de velours rouge, également brodées +des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage +tout entier, qui lui paraissait diminué, qu'il reconnaissait à peine. +C'était la quatrième rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les +délices des jardins, souriant et familier, écoutant les commérages d'un +prélat favori, tandis qu'il s'avançait de son petit pas de vieillard, un +sautillement d'oiseau blessé. Il l'avait vu dans la salle des +Béatifications, en pape bien-aimé et attendri, les joues rosées de +contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des +calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter +à ses pieds, se seraient arraché le cœur pour le jeter de même. Il +l'avait vu à Saint-Pierre, porté sur le pavois, pontifiant, dans toute +sa gloire de Dieu visible que la chrétienté adorait, telle qu'une idole +enfermée en sa gaine d'or et de pierreries, la face figée, d'une +immobilité hiératique et souveraine. Et il le revoyait, là, sur ce +fauteuil, dans l'intimité étroite, l'air aminci, si frêle, qu'il en +éprouvait une sorte d'inquiétude, mêlée d'attendrissement. Le cou +surtout était extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit +oiseau très vieux et très blanc. D'une pâleur d'albâtre, la face avait +une transparence caractéristique, on apercevait la clarté de la lampe à +travers le grand nez dominateur, comme si le sang se fût totalement +retiré. La bouche immense, aux lèvres de neige, coupait d'une ligne +mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls étaient restés beaux +et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs, +d'un éclat, d'une force qui ouvraient les âmes, les forçaient de +confesser la vérité à voix haute. Les rares cheveux sortaient de la +calotte blanche en légères boucles blanches, couronnant de blanc la +maigre figure blanche, dont la laideur s'épurait dans tout ce blanc, +cette blancheur toute âme où la chair semblait se fondre en une candide +floraison de lis. + +Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constaté que, si monsieur +Squadra l'avait fait attendre, ce n'était pas pour obliger le Saint-Père +à passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait +fortement tachée de tabac, des salissures brunes qui avaient coulé le +long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Père avait un mouchoir +sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant, +remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait +d'ordinaire, avec facilité, en vieillard très sobre et très sage, qui +n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu +chaque jour, d'épuisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, à force de +donner sa flamme, finit un soir par s'éteindre. + +Dès la porte, Pierre avait senti les deux yeux étincelants, les deux +yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le silence était énorme, les +lampes brûlaient d'une flamme immobile et pâle, dans cet immense calme +du Vatican endormi, sans qu'on sentît autre chose, au loin, que +l'antique Rome sombrée sous l'amas des ténèbres, comme un lac d'encre où +se reflétaient les étoiles. Il dut s'approcher, il fit les trois +génuflexions, il se pencha pour baiser la mule de velours rouge, posée +sur un coussin. Et il n'y eut pas une parole, pas un geste, pas un +mouvement. Et, lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants +noirs, les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient +toujours. + +Enfin, Léon XIII, qui n'avait pas voulu lui épargner l'humilité du +baisement de pied, et qui maintenant le laissait debout, parla le +premier, sans cesser de l'examiner, lui fouillant l'âme, au plus profond +de son être. + +--Mon fils, vous avez vivement désiré me voir, et j'ai consenti à vous +donner cette satisfaction. + +Il parlait en français, un français un peu incertain, qu'il prononçait à +l'italienne, si lentement, qu'on aurait pu écrire les phrases, comme +sous une dictée. La voix était forte, nasale, une de ces voix grosses et +grondantes qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps +débiles, qui paraissent exsangues et sans souffle. + +Pierre s'était contenté de s'incliner de nouveau, en signe de profond +remerciement, sachant que, pour parler, le respect voulait qu'on +attendît d'être questionné d'une façon directe. + +--Vous habitez Paris? + +--Oui, Saint-Père. + +--Vous êtes attaché à une des grandes paroisses de la ville? + +--Non, Saint-Père, je ne suis desservant qu'à la petite église de +Neuilly. + +--Ah! oui, oui, je sais, c'est du côté du Bois de Boulogne, n'est-ce +pas?... Et quel est votre âge, mon fils? + +--Trente-quatre ans, Saint-Père. + +Il y eut un court silence. Léon XIII avait fini par baisser les yeux. Il +reprit, de sa frêle main d'ivoire, le verre de sirop, le tourna avec la +longue cuiller, but une gorgée. Et cela doucement, d'un air prudent et +raisonné, comme tout ce qu'il devait penser et faire. + +--J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. D'habitude, on +ne me soumet que des fragments. Mais quelqu'un qui s'intéresse à vous +m'a remis directement le volume, en me suppliant de le parcourir. C'est +ainsi que j'ai pu en prendre connaissance. + +Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir une protestation +contre l'isolement où le tenait son entourage, cet exécrable entourage +qui faisait bonne garde pour que rien d'inquiétant n'entrât du dehors, +selon le mot de monsignor Nani lui-même. + +--Je remercie Votre Sainteté du très grand honneur qu'elle a daigné me +faire, se permit alors de dire le prêtre. Il ne pouvait pas m'arriver de +bonheur plus haut ni plus ardemment souhaité. + +Il était si heureux! Il s'imagina que sa cause était gagnée, en voyant +le pape très calme, sans colère, lui parler de son livre sur ce ton, en +homme qui le connaissait à fond maintenant. + +--N'est-ce pas? mon fils, vous êtes en relations avec monsieur le +vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord été frappé de la +ressemblance de certaines de vos idées avec celles de ce très dévoué +serviteur, qui nous a donné d'autre part des preuves précieuses de son +bon esprit. + +--En effet, Saint-Père, monsieur de la Choue veut bien m'aimer un peu. +Nous avons longuement causé, il n'y a rien d'étonnant à ce que j'aie +reproduit plusieurs de ses pensées les plus chères. + +--Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des corporations, il +s'en occupe beaucoup, un peu trop même. Lors de son dernier voyage, il +m'en a entretenu avec une rare insistance. De même que, ces temps +derniers, un autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus +éminent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amené ce si beau +pèlerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas eu de cesse que je ne le +reçoive, pour m'en parler lui aussi pendant près d'une heure. Seulement, +il faut dire qu'ils ne s'entendent guère ensemble, car l'un me supplie +de faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse. + +Dès le début, la conversation bifurquait. Pierre sentit qu'elle déviait +de son livre, mais il se rappela la promesse formelle qu'il avait faite +au vicomte, s'il voyait le pape et si l'occasion se présentait, de +tenter un effort afin d'obtenir une parole décisive, au sujet de la +fameuse question de savoir si les corporations devaient être libres ou +obligatoires, ouvertes ou fermées. Depuis qu'il était à Rome, il avait +reçu lettre sur lettre du malheureux vicomte, cloué à Paris par la +goutte, pendant que son rival, le baron, profitait de l'admirable +occasion du pèlerinage, dont il était le chef, pour tâcher d'arracher au +pape le simple mot approbatif, qu'il aurait rapporté triomphalement. Et +le prêtre tint à remplir sa promesse avec conscience. + +--Votre Sainteté sait mieux que nous tous où est la sagesse. Monsieur de +Fouras croit que le salut, la solution de la question ouvrière, se +trouve simplement dans le rétablissement des anciennes corporations +libres, tandis que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protégées +par l'État, soumises à des règles nouvelles. Et, certainement, cette +dernière conception est davantage avec les idées sociales +d'aujourd'hui... Si Votre Sainteté daignait se prononcer dans ce sens, +le jeune parti catholique, en France, saurait en tirer sûrement le plus +beau résultat, tout un mouvement ouvrier à la gloire de l'Église. + +Léon XIII répondit de son air tranquille: + +--Mais je ne peux pas. On me demande toujours de France des choses que +je ne peux pas, que je ne veux pas faire. Ce que je vous permets de dire +de ma part à monsieur de la Choue, c'est que, si je ne puis le +contenter, je n'ai pas contenté davantage monsieur de Fouras. Il n'a +également emporté de moi que l'expression de ma bienveillance à l'égard +de vos chers ouvriers français, qui peuvent tant pour le rétablissement +de la foi. Comprenez donc, chez vous, qu'il est des questions de détail, +de simple organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible de +descendre, sous peine de leur donner une importance qu'elles n'ont pas, +et de mécontenter violemment les uns, si je faisais trop de plaisir aux +autres. + +Il eut un pâle sourire où tout le politique conciliant et avisé apparut, +bien résolu à ne pas laisser compromettre son infaillibilité dans des +aventures inutiles. Et il but une nouvelle gorgée de sirop, il s'essuya +avec son mouchoir, en souverain dont la journée d'apparat était finie, +qui prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude et de +silence pour causer sans hâte, aussi longuement qu'il en aurait le +désir. + +Pierre tâcha de le ramener à son livre. + +--Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a été si affectueux pour +moi, il attend avec tant d'émotion le sort réservé à mon livre, comme si +cette œuvre était sienne! C'est pourquoi j'aurais été bien heureux de +lui rapporter une bonne parole de Votre Sainteté. + +Mais le pape continuait à s'essuyer, sans répondre. + +--Je l'ai connu chez Son Éminence le cardinal Bergerot, un autre grand +cœur, dont l'ardente charité devrait suffire à refaire une France +croyante. + +Cette fois, l'effet fut immédiat. + +--Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa lettre en tête de +votre livre. Il a été bien mal inspiré, en vous l'écrivant, et vous, mon +fils, bien coupable, le jour où vous l'avez publiée... Je ne puis croire +encore que monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos +pages, quand il vous a envoyé son approbation pleine et entière. J'aime +mieux l'accuser d'ignorance et d'étourderie. Comment aurait-il approuvé +vos attaques contre le dogme, vos théories révolutionnaires qui tendent +à la destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, il n'a +d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, impardonnable... +Il est vrai qu'il règne un si mauvais esprit dans une partie du clergé +français. Ce sont les idées gallicanes qui repoussent sans cesse comme +les herbes mauvaises, tout un libéralisme frondeur, en révolte contre +notre autorité, en continuel appétit de libre examen et d'aventures +sentimentales. + +Il s'animait, des mots d'italien se mêlaient à son français hésitant, sa +grosse voix nasale sortait de son frêle corps de cire et de neige avec +des sonorités de cuivre. + +--Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, nous le briserons, le +jour où nous ne verrons plus en lui qu'un fils révolté. Il doit +l'exemple de l'obéissance, nous lui ferons part de notre mécontentement, +nous espérons qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilité, la charité +sont de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours à les honorer +en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le refuge d'un cœur de +rebelle, car elles ne sont rien, si l'obéissance ne les accompagne pas, +l'obéissance, l'obéissance! la plus belle parure des grands saints! + +Saisi, bouleversé, Pierre l'écoutait. Il s'oubliait, il ne songeait qu'à +l'homme de bonté et de tolérance sur lequel il venait d'attirer cette +toute-puissante colère. Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les +dénonciations des évêques de Poitiers et d'Évreux allaient atteindre, +par-dessus sa tête, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine, +le doux et bon cardinal Bergerot, l'âme ouverte à toutes les misères, à +toutes les souffrances des pauvres et des humbles. Il en était +désespéré, acceptant encore la dénonciation de l'évêque de Tarbes, +l'instrument des Pères de la Grotte, qui ne frappait que lui, au moins, +en réponse à sa page sur Lourdes; tandis que la guerre sournoise des +deux autres l'exaspérait, le jetait à une indignation douloureuse. Et, +du vieillard chétif, au cou grêle d'oiseau très vieux, buvant +tranquillement son verre de sirop, il venait de voir se lever un maître +si courroucé, si formidable, qu'il en tremblait. Comment avait-il pu se +laisser prendre aux apparences, en entrant, croire qu'il n'y avait là +qu'un pauvre homme épuisé par l'âge, désireux de paix, résolu à tout +concéder? Un souffle venait de passer dans la chambre endormie, et +c'était la lutte encore, le réveil de ses doutes, de ses angoisses. Ah! +ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait dépeint, à Rome, +tel qu'il n'avait pas voulu le croire, plus intellectuel que +sentimental, d'un orgueil démesuré, ayant eu dès sa jeunesse l'ambition +suprême, au point d'avoir promis le triomphe à sa famille pour obtenir +d'elle les sacrifices nécessaires, montrant partout et en tout une +volonté unique, depuis qu'il occupait le trône pontifical, régner, +régner quand même, régner en maître absolu, omnipotent! La réalité se +dressait avec une force irrésistible, et pourtant il se débattit, il +s'entêta à ressaisir son rêve. + +--Oh! Saint-Père, j'aurais tant de chagrin, si, à cause de mon +malheureux livre, Son Éminence avait une seconde de contrariété! Moi, +coupable, je puis répondre de ma faute, mais Son Éminence qui n'a obéi +qu'à son cœur, qui n'aurait péché que par son trop grand amour des +déshérités de ce monde! + +Léon XIII ne répondit pas. Il avait relevé sur Pierre ses yeux +admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face immobile d'idole +d'albâtre. De nouveau, fixement, il le regardait. + +Et Pierre le voyait toujours, dans la fièvre qui le reprenait, grandir +en éclat et en puissance. Maintenant, derrière lui, il s'imaginait voir +s'enfoncer, au lointain des âges, la longue suite des papes qu'il avait +évoqués tout à l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les +ascètes, les diplomates et les théologiens, ceux qui avaient porté la +cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, ceux qui avaient disposé +des empires comme de simples provinces que Dieu remettait en leur garde. +Puis, particulièrement, c'était Grégoire le Grand, le conquérant et le +fondateur, c'était Sixte-Quint, le négociateur et le politique, qui +avait le premier entrevu la victoire de la papauté sur les monarchies +vaincues. Quelle foule de princes magnifiques, de rois souverains, de +cerveaux et de bras tout-puissants, derrière ce pâle vieillard immobile! +Quel amas accumulé de volonté inépuisable, d'obstiné génie, de +domination sans bornes! Toute l'histoire de l'ambition humaine, tout +l'effort pour soumettre les peuples à l'orgueil d'un seul, la force la +plus haute qui ait jamais conquis, exploité, façonné les hommes, au nom +de leur bonheur! Et, maintenant même que sa royauté terrestre avait pris +fin, dans quelle souveraineté spirituelle était monté ce mince +vieillard, si pâle, devant lequel il avait vu des femmes s'évanouir, +comme foudroyées par la divinité redoutable, émanée de sa personne! Ce +n'étaient plus seulement les gloires retentissantes, les triomphes +dominateurs de l'histoire qui se déroulaient derrière lui, c'était le +ciel qui s'ouvrait, l'au-delà qui resplendissait, dans l'éblouissement +du mystère. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait aux +âmes, l'antique symbole revivait avec une intensité nouvelle, dégagé +enfin du royaume salissant d'ici-bas. + +--Oh! je vous en supplie, Saint-Père, s'il faut un exemple, ne frappez +pas un autre que moi. Je suis venu, me voici, décidez de mon sort, mais +n'aggravez pas ma punition, en me donnant le remords d'avoir fait +condamner un innocent. + +Sans répondre, Léon XIII continua de le regarder de ses yeux brûlants. +Et il ne voyait plus Léon XIII, deux cent soixante-troisième pape, +vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des Apôtres, souverain +pontife de l'Église universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie, +archevêque et métropolitain de la province romaine, souverain des +domaines temporels de la sainte Église. Il voyait le Léon XIII qu'il +avait rêvé, le messie attendu, le sauveur envoyé pour conjurer +l'effroyable désastre social où sombrait la vieille société pourrie. Il +le voyait avec son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique +de conciliation, évitant les heurts, travaillant à l'unité, avec son +cœur débordant d'amour, allant droit au cœur des foules, donnant une +fois encore le meilleur de son sang, en signe de l'alliance nouvelle. Il +le dressait comme l'unique autorité morale, comme l'unique lien possible +de charité et de paix, comme le Père enfin qui pouvait seul faire cesser +l'injustice parmi ses enfants, tuer la misère, rétablir la loi +libératrice du travail, en ramenant les peuples à la foi de l'Église +primitive, à la douceur et à la sagesse de la communauté chrétienne. Et +cette haute figure, dans le silence profond de la chambre, prenait une +toute-puissance invincible, une extraordinaire majesté. + +--Oh! de grâce, écoutez-moi, Saint-Père! Ne me frappez même pas, ne +frappez personne, oh! personne, ni un être, ni une chose, ni rien de ce +qui peut souffrir sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la +bonté que la douleur du monde a dû mettre en vous! + +Alors, quand il vit que Léon XIII se taisait toujours, en le laissant +debout devant lui, il tomba sur les deux genoux, comme s'il croulait, +éperdu sous l'émotion croissante qui faisait son cœur si lourd. Et ce +fut en son être une sorte de débâcle, l'amas de tous les doutes, de +toutes les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'étouffaient de +nouveau, qui crevaient en un flot irrésistible. Il y avait là l'affreuse +journée, les morts si tragiques de Dario et de Benedetta, dont le +chagrin terrifié restait sur son cœur, en un poids inconscient, d'une +pesanteur de plomb. Il y avait là tout ce qu'il avait souffert depuis +qu'il était à Rome, les illusions peu à peu détruites, les intimes +délicatesses blessées, le jeune enthousiasme souffleté par la réalité +des hommes et des choses. Puis, c'était, plus profondément encore, toute +la misère humaine elle-même, les affamés qui hurlaient, les mères aux +mamelles taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les pères +sans travail qui se révoltaient, les poings serrés, l'exécrable misère, +vieille comme l'humanité, dont celle-ci est rongée depuis le premier +jour, qu'il avait trouvée partout, grandissante, dévorante, effrayante, +sans espoir qu'on puisse la guérir jamais. Et c'était enfin, plus +immense, plus inguérissable, une douleur sans nom, sans cause précise, +pour rien ni pour personne, une douleur universelle, illimitée, dans +laquelle il baignait et se sentait fondre, désespérément, peut-être la +douleur de vivre. + +--Oh! Saint-Père, moi, je n'existe pas, et mon livre n'existe pas. J'ai +désiré voir Votre Sainteté, oh! passionnément, pour m'expliquer, pour me +défendre. Et je ne sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses +que je voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui +m'étouffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai que le besoin +de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, oh! les humbles, que j'ai +vus depuis deux ans dans nos faubourgs de Paris, si misérables et si +douloureux, de pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de +pauvres petits anges qui n'avaient pas mangé depuis deux jours, des +femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, au fond de taudis +immondes, des hommes jetés sur le pavé par le chômage, las de quêter du +travail comme on quête une aumône, retournant à leurs ténèbres ivres de +colère, avec l'unique pensée vengeresse de mettre le feu aux quatre +coins de la ville. Et le soir, le terrible soir, où, dans la chambre +d'épouvante, j'ai vu une mère qui venait de se suicider avec ses cinq +petits, la mère tombée sur une paillasse en allaitant son nouveau-né, +les deux fillettes dormant aussi là leur dernier sommeil de blondines +jolies, les deux garçons foudroyés plus loin, l'un anéanti contre un +mur, l'autre renversé par terre, tordu en une suprême révolte... Oh! +Saint-Père, je ne suis plus que leur ambassadeur, l'envoyé de ceux qui +souffrent et qui sanglotent, l'humble délégué des humbles qui meurent de +misère, sous l'exécrable dureté, l'effroyable injustice sociale. Et +j'apporte à Votre Sainteté leurs larmes, et je mets à ses pieds leurs +tortures, et je lui fais entendre leur cri de détresse, comme un cri +monté de l'abîme, demandant justice, si l'on ne veut pas que le ciel +croule... Oh! soyez bon, Saint-Père, soyez bon! + +Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de suprême appel à +la pitié divine. Puis, il continua: + +--Et, Saint-Père, dans cette Rome éternelle et resplendissante, est-ce +que la misère aussi n'est pas affreuse? Depuis des semaines que j'erre +au hasard, dans l'attente, à travers la poussière fameuse de ses ruines, +je ne fais que me heurter à des maux inguérissables, qui m'ont empli +d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui expire, l'agonie de +tant de gloire, l'affreuse mélancolie d'un monde qui se meurt +d'épuisement et de faim!... Là, sous les fenêtres de Votre Sainteté, +est-ce que je n'ai pas vu un quartier d'horreur, des palais inachevés, +frappés d'une hérédité maudite, ainsi que des enfants rachitiques qui ne +peuvent aller au bout de leur croissance, des palais en ruine déjà, +devenus les refuges de toute la misère pitoyable de Rome? Et, comme à +Paris, quelle population de souffrance, étalée au plein air avec plus +d'impudeur encore, toute la plaie sociale, le chancre dévorant toléré +et montré, en sa terrible inconscience! Des familles entières qui vivent +leur oisiveté affamées sous le soleil splendide, les vieux devenus +infirmes, les pères attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, +les fils dormant parmi les herbes sèches, les mères et les filles +traînant leur paresse bavarde, flétries avant l'âge... Oh! Saint-Père, +dès l'aurore, demain, que Votre Sainteté ouvre cette fenêtre, et qu'elle +le réveille de sa bénédiction, ce grand peuple enfant, qui sommeille +encore dans son ignorance et dans sa pauvreté! Qu'elle lui donne l'âme +qui lui manque, l'âme consciente de la dignité humaine, de la loi +nécessaire du travail, de la vie libre et fraternelle, réglée par la +seule justice! Oui, qu'elle fasse un peuple de ce ramassis de +misérables, dont l'excuse est de tant souffrir dans son intelligence et +dans son corps, vivant comme la bête qui passe et meurt sans savoir, +sans comprendre, et qu'on roue de coups! + +Peu à peu, les sanglots l'étranglaient, il ne parla plus que secoué, +emporté par sa passion. + +--Et, Saint-Père, n'est-ce pas à vous que je dois m'adresser, au nom des +misérables? N'êtes-vous pas le Père? N'est-ce pas devant le Père que +l'envoyé des pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis +agenouillé en ce moment? Et n'est-ce pas au Père qu'il doit apporter +l'énorme charge de leurs douleurs, en demandant pitié enfin, aide et +secours, justice, oh! surtout justice?... Puisque vous êtes le Père, +ouvrez donc la porte largement, que tout le monde puisse entrer, +jusqu'aux plus petits de vos enfants, les fidèles, les passants de +hasard, même les révoltés, les égarés, ceux qui entreront peut-être, à +qui vous épargnerez les fautes de l'abandon. Soyez le refuge des routes +mauvaises, le tendre accueil offert aux voyageurs, la lampe hospitalière +toujours allumée, aperçue de loin et qui sauve dans l'orage... Et, +puisque vous êtes la puissance, ô Père, soyez le salut. Vous pouvez +tout, vous avez derrière vous des siècles de domination, vous êtes +monté aujourd'hui dans une autorité morale qui vous a rendu l'arbitre du +monde, vous êtes là, devant moi, comme la majesté même du soleil qui +éclaire et qui féconde. Oh! soyez l'astre de bonté et de charité, soyez +le rédempteur, reprenez la besogne de Jésus qu'on a pervertie au cours +des siècles, en la laissant entre les mains des puissants et des riches, +qui ont fini par faire de l'œuvre évangélique le plus exécrable +monument d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'œuvre est manquée, +recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les humbles, avec +les pauvres, ramenez-les à la paix, à la fraternité, à la justice de la +communauté chrétienne... Et dites, ô Père, dites que je vous ai compris, +que j'ai simplement exprimé là vos idées chères, le seul et vivant désir +de votre règne. Le reste, oh! le reste, mon livre, moi, qu'importe! Je +ne me défends pas, je ne veux que votre gloire et le bonheur des hommes. +Dites que, du fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement +sourd des vieilles sociétés corrompues. Dites que vous avez tremblé de +pitié attendrie, dites que vous avez voulu empêcher l'épouvantable +catastrophe, en rappelant l'Évangile au cœur de vos enfants frappés de +folie, en les ramenant à l'âge de simplicité et de pureté, lorsque les +premiers chrétiens vivaient comme des frères innocents... Oui, n'est-ce +pas? c'est bien pour cela que vous vous êtes remis avec les pauvres, ô +Père, et c'est pour cela que je suis ici, à vous demander pitié, bonté, +justice, de toute mon âme, oh! de toute mon âme de pauvre homme! + +Alors, il succomba sous l'émotion, il s'écrasa par terre, dans une +débâcle de gros sanglots. Son cœur éclatait et se répandait. C'étaient +des sanglots énormes, des sanglots sans fin, toute une houle effrayante +qui venait de son être entier, qui venait de plus loin, de tous les +êtres misérables, qui venait du monde dont les veines charriaient la +douleur avec le sang même de la vie. Il était là, dans sa brusque +faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la souffrance, ainsi qu'il +l'avait dit. Et, aux genoux de ce pape immobile et muet, il était là +toute la misère humaine en larmes. + +Léon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait faire un effort sur +lui-même pour écouter parler les autres, avait d'abord, à deux reprises, +levé une de ses mains pâles pour l'interrompre. Puis, saisi peu à peu +d'étonnement, gagné lui-même par l'émotion, il lui avait permis de +continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, dans le désordre du flot +irrésistible qui l'emportait. Un peu de sang était monté à la neige de +son visage, ses lèvres et ses joues s'étaient rosées faiblement, tandis +que ses yeux noirs luisaient d'un éclat plus vif. Dès qu'il le vit sans +voix, abattu à ses pieds, secoué par ces gros sanglots qui semblaient +lui arracher le cœur, il s'inquiéta, il se pencha. + +--Mon fils, calmez-vous, relevez-vous... + +Mais les sanglots continuaient, débordaient, emportaient toute raison et +tout respect, dans la plainte éperdue de l'âme blessée, dans le +grondement de la chair qui souffre et qui agonise. + +--Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... Tenez! prenez cette +chaise. + +Et, d'un geste d'autorité, il l'invita enfin à s'asseoir. + +Pierre, péniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. Il écartait +ses cheveux de son front, il essuyait de ses mains ses larmes brûlantes, +l'air fou, tâchant de se ressaisir, ne pouvant comprendre ce qui venait +de se passer. + +--Vous faites appel au Saint-Père. Ah! certes, soyez convaincu que son +cœur est plein de pitié et de tendresse pour les malheureux. Mais la +question n'est pas là, il s'agit de notre sainte religion... J'ai lu +votre livre, un mauvais livre, je vous le dis tout de suite, le plus +dangereux et le plus condamnable des livres, précisément par ses +qualités, par les pages qui m'ont intéressé moi-même. Oui, j'ai été +séduit souvent, je n'aurais pas continué ma lecture, si je ne m'étais +senti comme soulevé dans le souffle ardent de votre foi et de votre +enthousiasme. Ce sujet était si beau, il me passionne tant! «La Rome +nouvelle», ah! sans doute il y avait un livre à faire avec ce titre, +mais dans un esprit totalement différent du vôtre... Vous croyez m'avoir +compris, mon fils, vous être pénétré de mes écrits et de mes actes, au +point de n'exprimer que mes idées les plus chères. Non, non! vous ne +m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous voir, vous +expliquer, vous convaincre. + +Muet et immobile, c'était maintenant Pierre qui écoutait. Il n'était +cependant venu que pour se défendre, il souhaitait avec fièvre cette +entrevue depuis trois mois, préparant ses arguments, certain de la +victoire; et il entendait traiter son livre de dangereux, de +condamnable, sans protester, sans répondre par toutes les bonnes raisons +qu'il avait crues irrésistibles. Une lassitude extraordinaire +l'accablait, comme épuisé par son accès de larmes. Tout à l'heure, il +serait brave, il dirait ce qu'il avait résolu de dire. + +--On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! répétait Léon XIII, d'un +air d'impatience irritée. En France surtout, c'est incroyable que j'aie +tant de peine à me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par +exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le Saint-Siège +transigera sur cette question? C'est un langage indigne d'un prêtre, +c'est la chimère d'un ignorant qui ne se rend pas compte des conditions +dans lesquelles la papauté a vécu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit +continuer de vivre, si elle ne veut pas disparaître du monde. Ne +voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la déclarez d'autant plus haute +qu'elle est dégagée davantage des soucis de sa royauté terrestre? Ah! +oui, une belle imagination, la pure royauté spirituelle, la souveraineté +par la charité et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui nous fera +l'aumône d'une pierre pour reposer notre tête, si nous sommes jamais +chassé, errant par les routes? Qui assurera notre indépendance, quand +nous serons à la merci de tous les États?... Non, non! cette terre de +Rome est à nous, car nous en avons reçu l'héritage de la longue suite +des ancêtres, et elle est le sol indestructible, éternel, sur lequel la +sainte Église est bâtie, de sorte que l'abandonner, ce serait vouloir +l'écroulement de la sainte Église catholique, apostolique et romaine. +D'ailleurs, nous ne le pourrions pas, nous sommes lié par notre serment +envers Dieu et envers les hommes. + +Il se tut un instant, pour laisser Pierre répondre. Mais celui-ci avait +la stupeur de ne rien trouver à dire, car il s'apercevait que ce pape +parlait comme il devait le faire. Les choses confuses et lourdes, +amassées en lui, dont il avait senti la gêne, tout à l'heure, dans +l'antichambre secrète, s'éclairaient maintenant, se précisaient avec une +netteté de plus en plus grande. C'était, depuis son arrivée à Rome, tout +ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas de ses +désillusions, des réalités existantes, sous lesquelles son rêve d'un +retour au christianisme primitif était à demi mort déjà, écrasé. Il +venait brusquement de se rappeler l'heure, où, sur le dôme de +Saint-Pierre, il s'était vu imbécile avec son imagination d'un pape +purement spirituel, en face de la vieille cité de gloire obstinée dans +sa pourpre. Ce jour-là, il avait fui le cri furieux des pèlerins du +Denier de Saint-Pierre acclamant le pape roi. La nécessité de l'argent, +de ce dernier esclavage du pape, il l'avait acceptée. Mais tout avait +croulé ensuite, quand la véritable Rome lui était apparue, la ville +séculaire de l'orgueil et de la domination, où la papauté ne saurait +être sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le dogme, la tradition, le +milieu, le sol lui-même la rendaient immuable, à jamais. Elle ne pouvait +céder que sur les apparences, il viendrait quand même une heure où ses +concessions s'arrêteraient, devant l'impossibilité d'aller plus loin +sans se suicider. La Rome nouvelle ne se réaliserait peut-être un jour +qu'en dehors de Rome, au loin; et là seulement se réveillerait le +christianisme, car le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le +dernier des papes, cloué à cette terre de ruines, disparaîtrait sous le +dernier craquement du dôme de Saint-Pierre, qui s'effondrerait comme +s'était effondré le temple de Jupiter Capitolin. Quant à ce pape +d'aujourd'hui, il avait beau être sans royaume, avoir la fragilité +chétive de son grand âge, la pâleur exsangue d'une très vieille idole de +cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge de la souveraineté +universelle, il n'en était pas moins le fils obstiné de l'ancêtre, le +Pontifex Maximus, le Cesar Imperator, dans les veines duquel coulait le +sang d'Auguste, maître du monde. + +--Vous avez parfaitement vu, reprit Léon XIII, l'ardent désir d'unité +qui nous a toujours possédé. Nous avons été bien heureux le jour où nous +avons unifié le rite, en imposant le rite romain dans la catholicité +entière. C'est là une de nos plus chères victoires, car elle peut +beaucoup pour notre autorité. Et j'espère que nos efforts, en Orient, +finiront par ramener à nous nos chers frères égarés des communions +dissidentes, de même que je ne désespère pas de convaincre les sectes +anglicanes, sans parler des sectes protestantes qui seront forcées de +rentrer dans le sein de l'Église unique, l'Église catholique, +apostolique et romaine, quand les temps prédits par le Christ +s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas dit, c'est que l'Église ne +peut rien abandonner du dogme. Au contraire, vous avez semblé croire +qu'une entente interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des +concessions; et c'est là une pensée condamnable, un langage qu'un prêtre +ne peut tenir sans être criminel. Non, la vérité est absolue, pas une +pierre de l'édifice ne sera changée. Oh! dans la forme, tout ce qu'on +voudra! Nous sommes prêt à la conciliation la plus grande, s'il ne +s'agit que de tourner certaines difficultés, de ménager les termes pour +faciliter l'accord... Et c'est comme notre rôle dans le socialisme +contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux que vous avez si bien +nommés les déshérités de ce monde, sont l'objet de notre sollicitude. Si +le socialisme est simplement un désir de justice, une volonté constante +de venir au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que +nous s'en préoccupe, y travaille avec plus d'énergie? Est-ce que +l'Église n'a pas toujours été la mère des affligés, l'aide et la +bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les progrès +raisonnables, nous admettons toutes les formes sociales nouvelles qui +aideront à la paix, à la fraternité... Seulement, nous ne pouvons que +condamner le socialisme qui commence par chasser Dieu pour assurer le +bonheur des hommes. C'est là un simple état de sauvagerie, un abominable +retour en arrière, où il n'y aura que catastrophes, qu'incendies et que +massacres. Et c'est encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de +force, car vous n'avez pas démontré qu'aucun progrès ne saurait avoir +lieu en dehors de l'Église, qu'elle est en somme la seule initiatrice, +la seule conductrice, à laquelle il soit permis de s'abandonner sans +crainte. Même, et c'est là votre crime encore, il m'a semblé que vous +mettiez Dieu à l'écart, que la religion demeurait uniquement pour vous +un état d'âme, une floraison d'amour et de charité, où il suffisait de +se trouver, pour faire son salut. Hérésie exécrable, Dieu est toujours +présent, maître des âmes et des corps, la religion reste le lien, la +loi, le gouvernement même des hommes, sans laquelle il ne saurait y +avoir que barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, encore +une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le dogme demeure. Ainsi, +notre adhésion à la République, en France, prouve que nous n'entendons +pas lier le sort de la religion à une forme gouvernementale, même +auguste et séculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, Dieu est +éternel. Périssent les rois, et que Dieu vive! D'ailleurs, la forme +républicaine n'a rien d'antichrétien, et il semble au contraire qu'elle +soit comme un réveil de cette communauté chrétienne dont vous avez parlé +en des pages vraiment charmantes. Le pis est que la liberté devient tout +de suite de la licence et qu'on nous récompense souvent bien mal de +notre désir de conciliation... Ah! quel mauvais livre vous avez écrit, +mon fils, avec les meilleures intentions, je veux le croire, et comme +votre silence est bien la preuve que vous commencez à entrevoir les +conséquences désastreuses de votre faute! + +Pierre continuait à se taire, anéanti, sentant en effet ses arguments +qui tombaient un à un, comme devant une roche sourde et aveugle, +impénétrable, où il devenait inutile et dérisoire de vouloir les faire +entrer. A quoi bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une +préoccupation, il se demandait avec surprise comment un homme de cette +intelligence, de cette ambition, ne s'était pas fait du monde moderne +une idée plus nette et plus exacte. Évidemment, il le sentait documenté, +renseigné sur tout, curieux de tout, ayant dans la tête la vaste carte +de la chrétienté, avec les besoins, les espoirs, les actes, lucide et +clair, au milieu de l'écheveau compliqué de ses luttes diplomatiques. +Mais que de trous pourtant! La vérité devait être qu'il connaissait du +monde uniquement ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature à +Bruxelles. Ensuite venait son épiscopat à Pérouse, où il ne s'était mêlé +qu'à la vie de la jeune Italie naissante. Et, depuis dix-huit années, il +se trouvait enfermé dans son Vatican, isolé du reste des hommes, ne +communiquant avec les peuples que par son entourage, souvent le plus +inintelligent, le plus menteur, le plus traître. En outre, il était +prêtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, lié par la +tradition, soumis aux influences de race et de milieu, cédant au besoin +d'argent, aux nécessités politiques; sans parler de son orgueil immense, +la certitude d'être le Dieu auquel on doit obéir, le seul pouvoir +légitime et raisonnable sur la terre. De là, les causes de déformation +fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait être, avec ses erreurs, +ses lacunes, parmi tant d'admirables qualités, la compréhension vive, la +volonté patiente, le vaste effort qui généralise et qui agit. Mais +l'intuition surtout paraissait prodigieuse, car n'était-ce pas elle, +elle seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement volontaire, +l'énorme évolution, au loin, de l'humanité d'aujourd'hui? Il avait ainsi +la nette conscience de l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, +de cette mer montante de la démocratie, de cet océan sans bornes de la +science, qui menaçait de submerger l'îlot étroit où triomphait encore le +dôme de Saint-Pierre. Il pouvait même se dispenser de se mettre à sa +fenêtre, les voix du dehors traversaient les murs, lui apportaient le +cri d'enfantement des sociétés nouvelles. Et toute sa politique partait +de là, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de vaincre pour régner. +S'il voulait l'unité de l'Église, c'était pour la rendre forte, +inexpugnable, dans l'assaut qu'il prévoyait. S'il prêchait la +conciliation, cédant de tout son pouvoir sur les questions de forme, +tolérant les audaces des évêques d'Amérique, c'était que sa grande peur +inavouée était la dislocation de l'Église elle-même, quelque schisme +brusque qui aurait précipité le désastre. Ah! ce schisme, il devait le +sentir dans l'air venu des quatre points de l'horizon, tel qu'une menace +prochaine, un péril inévitable de mort, contre lequel il fallait s'armer +à l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour de tendresse +vers le peuple, sa préoccupation du socialisme, la solution chrétienne +qu'il offrait aux misères d'ici-bas! Puisque César était abattu, la +longue dispute de savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se +trouvait-elle pas vidée, par ce fait que le pape seul restait debout et +que le peuple, le grand muet, allait enfin parler et se donner à lui? +L'expérience était tentée en France, il y abandonnait la monarchie +vaincue, il y reconnaissait la République, il la rêvait forte, +victorieuse, car elle était toujours la fille aînée de l'Église, la +seule nation catholique assez puissante encore pour restaurer un jour +peut-être le pouvoir temporel du Saint-Siège. Régner, régner par la +France, puisqu'il semblait impossible de régner par l'Allemagne! Régner +par le peuple, puisque le peuple devenait le maître et le dispensateur +des trônes! Régner par la République italienne, si cette République +seule pouvait lui rendre Rome, arrachée à la maison de Savoie, une +République fédérative qui ferait du pape le président des États-Unis +d'Italie, en attendant qu'il le devînt des États-Unis d'Europe! Régner +quand même, régner malgré tout, régner sur le monde, comme avait régné +Auguste, dont le sang dévorateur soutenait seul ce vieillard expirant, +obstiné dans sa domination! + +--Et, mon fils, continua Léon XIII, le crime enfin est d'avoir osé +demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphématoire, +sacrilège. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique, +apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que +ténèbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme +que vous prétendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si +coupable, si néfaste, n'a pas eu d'autre prétexte. Dès qu'on s'écarte de +la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on +tombe dans les plus effroyables précipices... Ah! le schisme, ah! le +schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du +vrai Dieu, la bête de tentation immonde, suscitée par l'enfer, pour la +perte des fidèles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion +nouvelle, dans votre livre, il faudrait le détruire, le brûler, comme un +poison mortel des âmes. + +Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait à ce que lui avait +dit don Vigilio, à ces Jésuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican +comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'Église. Était-ce donc +vrai qu'à son insu même, si imbu qu'il croyait être de la doctrine de +saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en éveil, +était un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de +conquête sociale? Lui aussi pactisait avec le siècle, allait au monde, +consentait à le flatter, pour le posséder. Pierre n'avait jamais senti +si cruellement que l'Église en était désormais réduite là, à ne vivre +que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de +ce clergé romain, si difficile d'abord à comprendre pour un prêtre +français, de ce gouvernement de l'Église, représenté par le pape, ses +cardinaux, ses prélats, que Dieu en personne a chargés d'administrer +ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre +Dieu de côté, au fond du tabernacle, ne tolérant plus qu'on le discute, +imposant les dogmes comme les vérités de son essence, mais eux-mêmes ne +s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus à prouver son existence +par de vaines discussions théologiques. Évidemment il existe, puisqu'ils +gouvernent en son nom. Cela suffit. Dès lors, ils sont au nom de Dieu +les maîtres, consentant bien à signer des concordats pour la forme, mais +ne les observant pas, ne pliant que devant la force, réservant toujours +leur souveraineté finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce +jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente +conquête en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion +n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la +magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire régner +sur l'humanité ravie et conquise, ou plutôt de régner en son lieu et +place, puisqu'ils sont ses représentants visibles, délégués par lui. Ils +descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce +vieux sol païen de Rome, et s'ils ont duré, s'ils comptent durer +éternellement, jusqu'à l'heure espérée où l'empire du monde leur sera +rendu, c'est qu'ils sont les héritiers directs des Césars, drapés dans +leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste. + +Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses +abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme +s'il s'était montré là dans la nudité de son âme. Et si inutilement, +grand Dieu! au fond de cette chambre où jamais rien ne s'était dit de +semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette idée +politique des papes, de régner par les humbles et par les pauvres, lui +faisait horreur. N'était-ce pas la conciliation du loup, cette pensée +d'aller au peuple, débarrassé de ses anciens maîtres, pour s'en nourrir +à son tour? Et il avait dû être fou, en vérité, le jour où il s'était +imaginé qu'un prélat romain, un cardinal, un pape, étaient capables +d'admettre le retour à la communauté chrétienne, une floraison nouvelle +du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine +dévore. Une pareille conception ne pouvait même tomber sous le sens +d'hommes qui, depuis des siècles, vivaient en maîtres du monde, pleins +d'un mépris insoucieux des petits et des souffrants, frappés à la longue +d'une totale impuissance de charité et d'amour. + +Mais Léon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le +prêtre l'entendit qui disait: + +--Pourquoi avez-vous écrit sur Lourdes cette page entachée d'un si +mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services à la +religion. J'ai souvent exprimé aux personnes qui sont venues me raconter +les touchants miracles, presque quotidiens à la Grotte, mon vif désir de +voir ces miracles confirmés, établis par la science la plus rigoureuse. +Et, d'après ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits +malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont +désormais prouvés scientifiquement d'une façon irréfutable... La +science, mon fils, doit être la servante de Dieu. Elle ne peut rien +contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive à la vérité. Toutes les +solutions qu'on prétend trouver actuellement et qui paraissent détruire +les dogmes, seront forcément reconnues fausses un jour, car la vérité de +Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont +là pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits +enfants et ce qui suffirait à la paix, au salut des hommes, s'ils +voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi +n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas là, qui +a tout prévu, tout expliqué, tout réglé? Votre foi a été ébranlée sous +les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des +angoisses, que le ciel veut bien épargner à nos prêtres, sur cette terre +d'antique croyance, cette Rome sanctifiée par le sang de tant de +martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, étudiez +davantage, lisez à fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus +solide, définitive et triomphante. + +Effaré, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la voûte du +firmament lui fussent tombés sur le crâne. O Dieu de vérité! les +miracles de Lourdes prouvés scientifiquement, la science servante de +Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant à la +certitude du siècle! Comment répondre, ô Dieu! et pourquoi répondre? + +--Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure +Léon XIII, un livre dont le titre, _la Rome nouvelle_, est à lui seul un +mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes +les séductions du style, toutes les perversions des chimères généreuses, +un livre enfin qu'un prêtre, s'il l'a conçu dans une heure d'égarement, +doit brûler en public, par pénitence, de la main même qui en a écrit les +pages d'erreur et de scandale. + +Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence énorme qui +s'était fait, autour de cette chambre morte, si pâlement éclairée, il +n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noyée de ténèbres, +immense et noire, semée seulement d'une poussière d'astres. Et il allait +crier: + +--C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouvée, +dans la pitié que la misère du monde m'avait mise au cœur. Vous étiez +mon dernier espoir, le Père, le sauveur attendu. Et voilà que c'est un +rêve encore, vous ne pouvez être de nouveau Jésus, pacifier les hommes, +à la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prépare. Vous ne +pouvez laisser là le trône, venir par les chemins, avec les humbles, +avec les pauvres, pour faire l'œuvre suprême de fraternité. Eh bien! +c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout +croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit. +Vous n'êtes plus, il n'y a plus ici que des décombres. + +Mais il ne prononça point ces paroles. Il s'inclina et dit: + +--Saint-Père, je me soumets et je réprouve mon livre. + +Sa voix tremblait d'un amer dégoût, ses mains ouvertes eurent un geste +d'abandon, comme s'il avait lâché son âme. C'était la formule exacte de +la soumission: _Auctor laudabiliter se subjecit et opus reprobavit_, +l'auteur louablement s'est soumis et a réprouvé son œuvre. Rien ne fut +d'un désespoir plus haut, d'une grandeur plus souveraine dans l'aveu +d'une erreur et dans le suicide d'une espérance. Mais quelle affreuse +ironie! ce livre qu'il avait juré de ne retirer jamais, pour le triomphe +duquel il s'était battu si passionnément, et qu'il reniait, qu'il +supprimait lui-même tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait coupable, +mais parce qu'il venait de le sentir inutile et chimérique comme un +désir d'amant, un rêve de poète. Ah! oui, puisqu'il s'était trompé, +puisqu'il avait rêvé, puisqu'il ne trouvait là ni le Dieu, ni le prêtre +qu'il avait voulus pour le bonheur des hommes, à quoi bon s'entêter dans +l'illusion d'un impossible réveil! Plutôt jeter son livre à la terre +comme une feuille morte, plutôt le renier, le retrancher de lui, tel +qu'un membre mort, désormais sans raison ni usage! + +Un peu surpris d'une si prompte victoire, Léon XIII eut une légère +exclamation de contentement. + +--C'est très bien, très bien, mon fils! Vous venez de dire les seules +paroles sages qui convenaient à votre caractère de prêtre. + +Et, dans son évidente satisfaction, lui qui n'abandonnait jamais rien au +hasard, qui préparait chacune de ses audiences, avec les mots qu'il +dirait, les gestes qu'il ferait, il se détendit un peu, il montra une +bonhomie véritable. Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais +motifs de la soumission de ce révolté, il goûtait la joie orgueilleuse +de l'avoir si aisément réduit au silence, car son entourage lui avait +fait de lui un portrait de révolutionnaire terrible. Aussi une telle +conversion le flattait-elle beaucoup. + +--D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre esprit +distingué. Reconnaître sa faute, en faire pénitence, se soumettre, il +n'y a pas de jouissance plus haute. + +D'un geste familier, il avait repris sur la petite table son verre de +sirop, il s'était remis, avant de la boire, à en tourner la dernière +gorgée, avec la longue cuiller de vermeil. Et Pierre était surtout +frappé de le retrouver, ainsi qu'au début, l'air réduit, déchu de sa +majesté souveraine, pareil à un petit bourgeois très vieux qui buvait +solitairement son verre d'eau sucrée, avant de se mettre au lit. La +figure, après avoir grandi et rayonné, comme un astre qui monte au +zénith, venait de retomber à l'horizon, au ras du sol, dans son humaine +médiocrité. Il le revoyait chétif, frêle, avec son cou mince de petit +oiseau malade, avec sa laideur sénile, qui le rendait si difficile pour +ses portraits, toiles peintes ou photographies, médailles d'or ou bustes +de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, mais Léon +XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition de laisser à la postérité +une si haute image. Et Pierre, qui avait cessé de les voir un instant, +était de nouveau gêné par le mouchoir resté sur les genoux, par la +soutane malpropre, tachée de tabac. Et il n'éprouvait plus qu'une pitié +attendrie pour tant de vieillesse pure et toute blanche, qu'une profonde +admiration pour l'entêtée puissance de vie qui s'était réfugiée dans les +yeux noirs, qu'une déférence respectueuse de travailleur pour le large +cerveau, aux vastes projets, si débordant de pensées et d'actions sans +nombre. + +L'audience était finie, il s'inclina profondément. + +--Je remercie Votre Sainteté du paternel accueil qu'elle a daigné me +faire. + +Mais Léon XIII voulut bien le retenir encore une minute, en lui +reparlant de la France, en lui disant son vif désir de la voir prospère, +calme et forte, pour le plus grand bien de l'Église. Et Pierre, pendant +cette dernière minute, eut une singulière vision, une véritable hantise. +En regardant le front d'ivoire du Saint-Père, tandis qu'il songeait à +son grand âge, au moindre rhume qui pouvait l'emporter, il venait, par +un involontaire rapprochement, de se rappeler la scène d'usage, d'une +grandeur farouche: Pie IX, Giovanni Mastaï, mort depuis deux heures, le +visage couvert d'un linge blanc, entouré de la famille pontificale +bouleversée; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, s'approchant du lit +funèbre, faisant écarter le voile, tapant trois fois de son marteau +d'argent sur le front du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: +Giovanni! Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas répondu, le +camerlingue se tournait après avoir patienté quelques secondes, disait: +«Le pape est mort!» Pierre, en même temps, avait vu se dresser là-bas, +rue Giulia, le cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec +son marteau d'argent; et il s'était imaginé Léon XIII, Joachim Pecci, +mort depuis deux heures, le visage couvert d'un linge blanc, entouré de +ses prélats, dans cette chambre même; et il voyait le camerlingue qui +s'approchait, faisait écarter le voile, tapait trois fois sur le front +d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim! Joachim! +Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas répondu, il se tournait après +avoir patienté quelques secondes, il disait: «Le pape est mort!» Léon +XIII s'en souvenait-il des trois coups qu'il avait donnés sur le front +de Pie IX, et sentait-il parfois à son front la crainte glacée des trois +coups, le froid mortel du marteau dont il avait armé le camerlingue, +l'implacable adversaire qu'il savait avoir dans le cardinal Boccanera? + +--Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Sainteté, comme bénédiction +dernière. Votre faute vous sera remise, puisque vous l'avez confessée et +que vous en témoignez l'horreur. + +Pierre, sans répondre, l'âme en détresse, acceptant l'humiliation comme +le châtiment mérité de sa chimère, s'en alla à reculons, selon le +cérémonial d'usage. Il s'inclina profondément à trois reprises, il +franchit la porte sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Léon +XIII, qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur la +table le journal, dont il avait interrompu la lecture pour le recevoir, +ayant gardé le goût de la presse, une curiosité vive des nouvelles, bien +qu'il se trompât souvent sur l'importance des articles, au fond de son +isolement, donnant à certains, sur certains points, une gravité qu'ils +n'avaient pas. Les deux lampes brûlaient avec une douce clarté immobile, +la chambre retomba dans son grand silence et dans sa paix infinie. + +Au milieu de l'antichambre secrète, monsieur Squadra debout, immobile et +noir, attendait. Et, comme il constata que Pierre, éperdu dans son +étourdissement, passait en oubliant son chapeau sur la console où il +l'avait laissé, il prit discrètement ce chapeau, le lui tendit, avec une +muette révérence. Puis, sans hâte aucune, du même pas qu'à l'arrivée, il +se remit à marcher devant lui, pour le reconduire à la salle Clémentine. + +Alors, ce fut, en sens inverse, la même immense promenade, le défilé +sans fin au travers des salles interminables. Et toujours pas une âme, +pas un bruit, pas un souffle. Dans chaque pièce vide, l'unique lampe, +solitaire et comme oubliée, charbonnait, brûlait plus pâle dans plus de +silence. Le désert semblait s'être élargi, à mesure que la nuit +avançait, noyant d'ombre les rares meubles, épars sous les hauts +plafonds dorés, les trônes, les escabeaux de bois, les consoles, les +crucifix, les candélabres, qui se répétaient à chaque salle nouvelle. Et +ce fut ainsi, après l'antichambre d'honneur dont le damas rougeoyait, la +salle des gardes-nobles, endormie dans une légère odeur d'encens, qu'une +messe dite le matin y avait laissée; puis, ce furent la salle des +Tapisseries, la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; et, +dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier domestique de +service, resté sur la banquette, s'y était assoupi d'un si bon sommeil, +qu'il ne s'éveilla point. Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, +étouffés dans l'air morne de ce palais clos, muré de partout ainsi +qu'une tombe, envahi à cette heure tardive d'un néant qui le +submergeait. Enfin, ce fut la salle Clémentine, que le poste de la garde +suisse venait de quitter. + +Jusqu'à cette salle, monsieur Squadra n'avait pas tourné la tête. +Toujours muet, sans un geste, il s'effaça, laissa passer Pierre, qu'il +salua d'une dernière révérence. Ensuite, il disparut. + +Et Pierre descendit les deux étages de l'escalier monumental, que les +globes dépolis des becs de gaz éclairaient d'une lueur de veilleuse, +dans un accablement extraordinaire du silence, depuis que les pas des +gardes suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. Et il +traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous la pâle clarté des +lanternes du perron, descendit la scala Pia, l'autre escalier géant, +aussi vide, aussi mort dans sa demi-obscurité, franchit enfin la porte +de bronze, qu'un portier, derrière lui, roula et ferma d'une poussée +lente. Et quel grondement, quel cri farouche de dur métal, sur tout ce +que cette porte enfermait là, tant de ténèbres entassées, tant de +silence accru, les siècles immobiles que la tradition y perpétuait, les +idoles indestructibles des dogmes conservés sous leurs bandelettes de +momies, toutes les chaînes qui pèsent et qui lient, tout l'appareil +d'étroit servage, de domination souveraine, dont les échos des salles +désertes et noires renvoyaient le formidable retentissement! + +Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensité sombre, il se +retrouva seul. Pas un promeneur attardé, pas un être. Émergeant de la +vaste mosaïque du petit pavé gris, rien que la haute apparition de +l'Obélisque blême, entre les quatre candélabres. La façade de la +basilique s'évoquait, elle aussi, d'une pâleur de rêve, élargissant, +pareilles à deux bras énormes, les quadruples rangées de piliers de la +colonnade, noyées d'obscurité, ainsi que des futaies de pierre. Et rien +autre, le dôme n'était qu'une rondeur démesurée, devinée à peine dans le +ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, qu'on finissait par +distinguer comme de grêles fantômes mouvants, mettaient là une voix, un +murmure sans fin de triste plainte, venu on ne savait de quelles +ténèbres. Ah! la mélancolique grandeur de ce sommeil, toute cette place +fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la nuit, noyés d'ombre +et de silence! Soudain l'horloge sonna dix heures, d'une cloche si lente +et si forte, que jamais heures plus solennelles, plus définitives, +n'avaient semblé tomber dans plus d'infini noir et insondable. + +Pierre, immobile au milieu de l'étendue, avait tressailli de tout son +pauvre être brisé. Eh! quoi, il n'avait causé, là-haut, que trois quarts +d'heure à peine, avec le blanc vieillard qui venait de lui arracher +toute son âme? Oui, c'était l'arrachement final, la dernière croyance +arrachée de son cerveau, de son cœur saignants. L'expérience suprême +était faite, un monde en lui avait croulé. Tout d'un coup, il songea à +monsignor Nani, en réfléchissant que celui-là seul avait eu raison. On +lui disait bien qu'il finirait quand même par faire ce que voudrait +monsignor Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir fait. + +Mais un brusque désespoir le saisit, une détresse si atroce, que, du +fond de l'abîme de ténèbres où il était, il leva ses deux bras +frémissants dans le vide, il parla tout haut. + +--Non, non! vous n'êtes point ici, ô Dieu de vie et d'amour, ô Dieu de +salut! et venez donc, apparaissez, puisque vos enfants se meurent de ne +savoir ni qui vous êtes ni où vous êtes, dans l'infini des mondes! + +Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, de velours +bleu sombre, l'infini muet et bouleversant où palpitaient les +constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'être +renversé davantage, ses roues d'or comme déviées du droit chemin, son +brancard d'or en l'air; tandis que là-bas, sur Rome, du côté de la rue +Giulia, Orion allait disparaître, ne montrant déjà plus qu'une seule des +trois étoiles d'or qui chamarraient son baudrier. + + + + +XV + + +Pierre ne s'était assoupi qu'au petit jour, brisé d'émotion, brûlant de +fièvre. Dès son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait +retrouvé l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers +neuf heures, lorsqu'il se fut réveillé et qu'il eut déjeuné, il voulut +descendre tout de suite à l'appartement du cardinal, où l'on avait +exposé les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les +clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prières. + +Pendant qu'il déjeunait, Victorine, qui ne s'était pas couchée, d'une +bravoure active dans son désespoir, venait de lui raconter les +événements de la nuit et de la matinée. Donna Serafina, par un respect +de prude pour les convenances, avait risqué une nouvelle tentative, +voulant qu'on séparât les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort, +étreignait si étroitement cet homme dévêtu lui-même, blessait toutes ses +pudeurs. Mais il n'était plus temps, la rigidité s'était produite, ce +qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'être, sans +une horrible profanation. Leur étreinte d'amour était si puissante, +qu'il aurait fallu, pour les dénouer l'un de l'autre, arracher leurs +chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, déjà, n'avait pas +permis qu'on troublât leur sommeil, leur union d'éternité, s'était +presque querellé avec sa sœur. Sous sa robe de prêtre, il se retrouvait +de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes, +des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux +papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi +illustrée. Jamais il ne laisserait toucher à ces deux enfants, si purs +en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il +était le maître en son palais, on les coudrait dans le même suaire, on +les clouerait dans le même cercueil. Ensuite, le service religieux +serait fait à San Carlo, l'église voisine, dont il avait le titre +cardinalice, où il était le maître encore. Et, s'il le fallait, il irait +jusqu'au pape. Et telle était sa volonté souveraine, exprimée si +hautement, que tout le monde dans la maison avait dû s'incliner, sans se +permettre un geste ni un souffle. + +Alors, donna Serafina s'était occupée de la toilette dernière. Selon +l'usage, les domestiques se trouvaient là, Victorine avait aidé la +famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aimée. Il avait +fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux +dénoués de Benedetta, la chevelure odorante, épaisse et large, ainsi +qu'un royal manteau; puis, on les avait vêtus d'un même linceul de soie +blanche, serré à leurs cous, qui faisait d'eux un seul être dans la +mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exigé qu'ils fussent descendus +chez lui, qu'on les couchât sur un lit de parade, au milieu de la salle +du trône, pour leur rendre un suprême hommage, comme aux derniers du +nom, aux deux fiancés tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante +des Boccanera retournait à la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'était +rangée tout de suite à ce projet, car elle jugeait peu décent que sa +nièce, même morte, fût aperçue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune +homme. L'histoire arrangée circulait déjà: le brusque décès de Dario +emporté en quelques heures par une fièvre infectieuse; la douleur folle +de Benedetta, qui avait expiré sur son corps, en le serrant une dernière +fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les +belles noces funèbres qu'on leur faisait, allongés tous les deux sur le +même lit d'éternel repos. Rome entière, bouleversée par cette histoire +d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre +chose. + +Pierre serait parti le soir même pour la France, dans sa hâte de quitter +cette ville de désastre, où il devait laisser le dernier lambeau de sa +foi. Mais il voulait attendre les obsèques, il avait remis son départ au +lendemain soir. Et, toute cette journée encore, il la passerait là, dans +ce palais qui croulait, près de cette morte qu'il avait aimée, lâchant +de retrouver pour elle des prières, au fond de son cœur vide et +meurtri. + +Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de +réception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour où il +s'était présenté là. C'était la même sensation d'ancienne pompe +princière, dans l'usure et dans la poussière du passé. Les portes des +trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les +salles étaient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, à cause de +l'heure matinale. Dans la première, celle des domestiques, il n'y avait +que Giacomo en livrée noire, immobile et debout, en face de l'antique +chapeau rouge, accroché sous le baldaquin, avec ses glands mangés à +demi, parmi lesquels les araignées filaient leur toile. Dans la seconde, +celle où le secrétaire se tenait autrefois, l'abbé Paparelli, le +caudataire qui remplissait aussi la fonction de maître de chambre, +attendait les visiteurs en marchant à petits pas silencieux; et jamais +il n'avait plus ressemblé à une très vieille fille en jupe noire, +blêmie, ridée par des pratiques trop sévères, avec son humilité +conquérante, son air louche de toute-puissance obséquieuse. Enfin, dans +la troisième antichambre, l'antichambre noble, où la barrette, posée sur +une crédence, faisait face au grand portrait impérieux du cardinal en +costume de cérémonie, le secrétaire, don Vigilio, avait quitté sa petite +table de travail pour se tenir à la porte de la salle du trône, saluant +d'une révérence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette +sombre matinée d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus +délabrées, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de +poussière, les vieilles boiseries s'émiettant sous le continu travail +des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envolée de dorures +et de peintures triomphales. + +Mais Pierre, que l'abbé Paparelli venait de saluer profondément, d'une +façon exagérée, où se sentait l'ironie d'une sorte de congé donné à un +vaincu, était surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes +salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-là, à cette salle du trône +transformée en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers +enfants de la maison. Quel gala superbe et désolé de la mort, toutes les +larges portes ouvertes, tout le vide de ces pièces trop grandes, +dépeuplées de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprême de la +fin d'une race! Le cardinal s'était enfermé dans son petit cabinet de +travail, où il recevait les membres de la famille, les intimes qui +tenaient à lui présenter leurs condoléances; tandis que donna Serafina, +de son côté, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames +amies, dont le défilé allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que +Victorine avait renseigné sur ce cérémonial, dut se décider à entrer +directement dans la salle du trône, de nouveau salué par une grande +révérence de don Vigilio, pâle et muet, qui sembla même ne pas le +reconnaître. + +Une surprise attendait le prêtre. Il s'était imaginé une chapelle +ardente, la nuit complètement faite, des centaines de cierges brûlant +autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies +noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait là, parce que +l'antique chapelle du palais, située au rez-de-chaussée, était fermée +depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle privée du +cardinal se trouvait trop étroite pour une pareille cérémonie. Aussi +avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trône, où les messes +se succédaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient +également être dites toute la journée dans la chapelle privée; de même +qu'on avait installé deux autres autels, un dans une petite pièce +voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcôve qui +s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'était ainsi que des prêtres, +surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres, +allaient sans interruption et concurremment célébrer le divin sacrifice, +sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le +sang divin ne cessât de couler chez lui pour la rédemption des deux âmes +chères, envolées ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des +salles funèbres, les tintements des sonnettes de l'élévation ne +s'arrêtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se +taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient +continuellement, sans que Dieu pût une seule minute s'absenter de cet +air lourd, qui sentait la mort. + +Et Pierre, étonné, trouva la salle du trône telle qu'il l'avait vue, le +jour de sa première visite. Les rideaux des quatre grandes fenêtres +n'avaient pas même été tirés, la sombre matinée d'hiver entrait en une +clarté faible, grise et froide. C'étaient encore, sous le plafond de +bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une brocatelle à +grandes palmes, mangée par l'usure; et l'ancien trône se trouvait là, le +fauteuil retourné contre la muraille, dans l'attente inutile du pape, +qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvisé, dressé à côté de ce +trône, changeait un peu l'aspect de la pièce, débarrassée de ses +quelques meubles, sièges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait +posé sur une marche basse le lit d'apparat, où Benedetta et Dario +étaient couchés, dans une jonchée de fleurs. Au chevet du lit, deux +cierges simplement, un de chaque côté, brûlaient. Et rien autre, et +seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne +savait dans quel jardin chimérique on avait bien pu la couper, des roses +blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses +s'écroulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, débordant de +la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle. + +Pierre s'était approché du lit, le cœur bouleversé d'une émotion +profonde. Ces deux cierges dont le jour pâle éteignait à demi les +petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe +voisine, ce parfum pénétrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient +une infinie détresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la +grande salle surannée et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle, +rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots étouffés, parmi +les quelques personnes qui se trouvaient là. Des domestiques de la +maison se relayaient sans cesse, quatre toujours étaient au chevet du +lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidèles. De +temps à autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout, +depuis le matin, traversait la pièce, l'air pressé, d'un pas silencieux. +Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller, +priaient, pleuraient. Pierre y aperçut trois dames, la face dans leur +mouchoir. Un vieux prêtre y était aussi, tremblant de douleur, la tête +basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout +attendri par la vue d'une jeune fille, vêtue pauvrement, qu'il prit pour +une servante, si écrasée par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'était +plus là qu'une loque de misère et de souffrance. + +Alors, à son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel +des lèvres, il tâcha de retrouver le latin des prières consacrées, qu'il +avait dites si souvent comme prêtre, au chevet des morts. Son émotion +grandissante brouillait sa mémoire, il s'anéantit dans le spectacle +adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient +quitter. Sous la jonchée des roses, les corps se distinguaient à peine, +dans leur étreinte; mais les deux têtes émergeaient, serrées au cou par +le suaire de soie. Et qu'elles étaient belles encore, d'une beauté de +passion enfin satisfaite, posées toutes deux sur le même coussin, +mêlant leurs chevelures! Benedetta avait gardé sa face divinement +rieuse, aimante et fidèle pour l'éternité, exaltée d'avoir rendu son +dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allégresse dernière, +était resté plus douloureux, tel que les marbres des pierres funéraires, +que les amoureuses s'épuisent à étreindre vainement. Et ils avaient +encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et +ils continuaient à se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que +jamais rien ne devait plus troubler. + +Mon Dieu! était-ce donc vrai qu'il l'avait aimée, cette Benedetta, d'un +amour si pur, si dégagé de toute idée d'impossible possession! Et Pierre +était remué jusqu'au fond de l'âme par les heures délicieuses qu'il +avait passées près d'elle, dans un lien d'une exquise amitié, aussi +douce que l'amour. Elle était si belle, si sage, si brûlante de passion! +Lui-même avait fait un si beau rêve, animer de sa fraternité libératrice +cette admirable créature, à l'âme de feu, aux airs indolents, en +laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu réveiller +et conquérir à l'Italie de demain. Il rêvait de la catéchiser, de lui +élargir le cœur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des +pauvres, le flot de pitié d'aujourd'hui pour les choses et pour les +êtres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas +débordé de larmes. Comme elle s'était montrée charmante, en s'efforçant +de le contenter, malgré les obstacles invincibles, la race, l'éducation, +le milieu, qui l'empêchaient de le suivre! Elle était une écolière +docile, mais incapable de progrès véritable. Un jour pourtant, elle +avait semblé se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait +l'âme à toutes les charités. Puis, l'illusion du bonheur était venue, et +elle n'avait plus rien compris à la misère des autres, elle s'en était +allée dans l'égoïsme de son espoir et de sa joie, à elle. Était-ce donc, +grand Dieu! que cette race, condamnée à disparaître, devait finir +ainsi, si belle encore parfois, si adorée, mais si fermée à l'amour des +humbles, à la loi de charité et de justice, qui, en réglementant le +travail, pouvait seule désormais sauver le monde? + +Puis, ce fut chez Pierre une autre désolation encore, qui le laissa +balbutiant, sans prières précises. Il venait de songer au coup de +violence qui avait emporté les deux enfants, dans une revanche +foudroyante de la nature. Quelle dérision d'avoir promis à la Vierge de +ne faire le cadeau de sa virginité qu'au mari élu, de s'être fait +saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence +entière, pour en venir à se jeter dans la mort, au cou de l'amant, +éperdue de regrets, brûlante de se donner toute! Et elle s'était donnée +avec l'emportement d'une protestation dernière, et il avait suffi du +fait brutal de la séparation menaçante, l'avertissant de la duperie, la +ramenant à l'instinct de l'universel amour. C'était encore une fois +l'Église vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les +couples de son geste continu de fécondité. Si, lors de la Renaissance, +l'Église n'avait pas croulé sous l'assaut des Vénus et des Hercules +exhumés du vieux sol romain, la lutte continuait aussi âpre, et à chaque +heure les peuples nouveaux, débordants de sève, affamés de vie, en +guerre contre une religion qui n'était qu'un appétit de la mort, +menaçaient d'emporter l'ancien édifice catholique, dont les murs déjà +croulaient de vieillesse inféconde. + +Et, à ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta +adorable était pour lui le suprême désastre. Il la regardait toujours, +et des larmes brûlèrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimère. +Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa +dernière espérance, la résurrection tant souhaitée de la vieille Rome, +en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'était bien la fin: +Rome la catholique, la princière, était morte, couchée là, telle qu'un +marbre, sur ce lit funèbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux +souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de +sa passion égoïste, quand il était trop tard pour aimer et enfanter. +Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine était +vide désormais, stérile, sans réveil possible. Pierre, dont la chère +morte laissait l'âme veuve, en deuil d'un si grand rêve, éprouvait une +telle douleur à la voir ainsi immobile et glacée, qu'il se sentit +défaillir. Était-ce le jour livide, étoilé par les taches jaunes des +deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi +dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure +continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrière lui, qui +bourdonnait dans son crâne, en l'empêchant de retrouver ses prières? Il +craignit de tomber en travers de la marche, il se releva péniblement et +s'écarta. + +Puis, comme il se réfugiait au fond de l'embrasure d'une fenêtre, pour +se remettre, il eut l'étonnement de rencontrer là Victorine, assise sur +une banquette, qu'on y avait à demi dissimulée. Elle avait des ordres de +donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants, +ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui +entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune +prêtre, lorsqu'elle le vit si pâle, près de s'évanouir. + +--Ah! dit-il très bas, lorsqu'il eut longuement respiré, qu'ils aient au +moins la joie d'être ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans +un autre monde! + +Elle haussa doucement les épaules, elle répondit à voix très basse, elle +aussi: + +--Oh! revivre, monsieur l'abbé, pourquoi faire? Quand on est mort, +allez! le mieux est encore d'être mort et de dormir. Les pauvres enfants +ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de +recommencer ailleurs. + +Ce mot si naïf et si profond d'illettrée incroyante fit passer un +frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois +claqué de terreur, la nuit, à la brusque évocation du néant! Il la +trouvait héroïque de n'être pas troublée par les idées d'éternité et +d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irréligion, +cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrédule de France, +quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse! + +Et, comme elle le sentait qui frémissait ainsi, elle ajouta: + +--Que voulez-vous donc qu'il y ait après la mort? On a bien mérité de +dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus désirable et de plus +consolant. Si Dieu avait à récompenser les bons et à punir les méchants, +il aurait vraiment trop à faire. Est-ce que c'est possible, un pareil +jugement? Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans chacun, à ce +point mêlés, que le mieux serait encore d'acquitter tout le monde? + +--Mais, murmura-t-il, ces deux-là, si aimables, si aimés, n'ont pas +vécu, et pourquoi ne pas se donner la joie de croire qu'ils revivent, +récompensés ailleurs, aux bras l'un de l'autre, éternellement? + +De nouveau, elle secoua la tête. + +--Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre Benedetta avait tort de +se martyriser avec des idées de l'autre monde, en se refusant à son +amoureux, qu'elle désirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui +aurais amené dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et sans curé +encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de regret, plus tard, quand +il n'est plus temps!... Et voilà toute l'histoire de ces deux pauvres +mignons. Il n'est plus temps pour eux, ils sont morts, et on a beau +mettre les amoureux dans les étoiles, voyez-vous, quand ils sont morts, +ils le sont bien, ça ne leur fait plus ni chaud ni froid, de +s'embrasser! + +A son tour, elle était reprise par les larmes, elle sanglotait. + +--Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont pas eu +seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant la grande nuit qui +ne finira plus!... Regardez-les donc, comme ils sont blancs! et +pensez-vous à cela, quand il ne restera que les os de leurs deux têtes, +sur le coussin, et que les os seuls de leurs bras se serreront +encore?... Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne savent +plus, ils ne sentent plus! + +Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son doute, dans son +désir anxieux de survie, la regardait, cette femme dont les curés ne +faisaient pas l'affaire, qui avait gardé son franc-parler de +Beauceronne, l'air si paisible et si content du devoir accompli, en son +humble situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au milieu +d'un pays de loups, où elle n'avait pas même pu apprendre la langue. Oh! +oui, être comme elle, avoir son bel équilibre de créature saine et +bornée qui se contentait de la terre, qui se couchait pleinement +satisfaite le soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte +à ne se réveiller jamais! + +Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funèbre, venait de +reconnaître le vieux prêtre, agenouillé sur la marche, et dont la tête +basse, accablée de douleur, ne lui avait point permis de distinguer les +traits. + +--N'est-ce pas l'abbé Pisoni, le curé de Sainte-Brigitte, où j'ai dit +quelques messes? Ah! le pauvre homme, comme il pleure! + +Victorine répondit de sa voix tranquille et navrée: + +--Il y a de quoi. Le jour où il s'est avisé de marier ma pauvre +Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un beau coup. Tant +d'abominations ne seraient pas arrivées, si on avait donné tout de suite +son Dario à la chère enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bête de +ville, avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave +homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauvé le monde, en mariant +le pape et le roi, comme il disait avec un rire doux de vieux savant +qui n'a jamais aimé que les vieilles pierres: vous savez bien, leurs +antiquailles, leurs idées patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous +voyez, aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... L'autre +aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le père Lorenza, le Jésuite, +celui qui a été le confesseur de la contessina, après l'abbé Pisoni, et +qui a défait ce que ce dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau +gâcheur de besogne encore, un empêcheur d'être heureux, avec toutes les +complications sournoises qu'il a mises dans l'histoire du divorce... +J'aurais voulu que vous fussiez là, pour voir la façon dont il a fait un +grand signe de croix, après s'être mis à genoux. Il n'a pas pleuré, lui, +ah! non, et il semblait dire que, puisque les choses finissaient si mal, +c'était que Dieu s'était finalement retiré de toute cette affaire. Tant +pis pour les morts! + +Elle parlait doucement, sans arrêt, comme soulagée de pouvoir se vider +le cœur, après les terribles heures de bousculade et d'étouffement, +qu'elle vivait depuis la veille. + +--Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez donc point? + +Elle désignait du regard la jeune fille pauvrement vêtue, qu'il avait +prise pour une servante, et que le chagrin, une détresse affreuse, +écrasait sur les dalles, devant le lit. Dans un mouvement d'éperdue +souffrance, elle venait de relever, de renverser la tête, une tête d'une +beauté extraordinaire, noyée dans la plus admirable des chevelures +noires. + +--La Pierina! dit-il. La pauvre fille! + +Victorine eut un geste de pitié et de tolérance. + +--Que voulez-vous? je lui ai permis de monter jusqu'ici... Je ne sais +comment elle a pu apprendre le malheur. Il est vrai qu'elle rôde +toujours autour du palais. Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si +vous l'aviez entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots la +grâce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! elle ne fait de +mal à personne, là, par terre, à les regarder tous les deux, de ses +beaux yeux d'amoureuse, pleins de larmes. Elle y est depuis une +demi-heure, je m'étais promis de la faire sortir, si elle ne se +conduisait pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge +seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse le cœur +pour la vie entière! + +Et c'était, en vérité, un spectacle sublime, que cette Pierina, cette +fille d'ignorance, de passion et de beauté, foudroyée de la sorte, +anéantie, au bas de la couche nuptiale, où les deux amants enlacés +dormaient, dans la mort, leur première et éternelle nuit. Elle s'était +affaissée sur les talons, elle avait laissé tomber ses bras trop lourds, +les mains ouvertes; et, la face levée, immobile, comme figée en une +extase d'agonie, elle ne quittait plus du regard le couple adorable et +tragique. Jamais visage humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de +souffrance et d'amour si éclatante, la Douleur antique, mais toute +frémissante de vie, avec son front royal, ses joues de grâce fière, sa +bouche de perfection divine. A quoi pensait-elle, de quoi +souffrait-elle, en regardant fixement son prince, à jamais dans les bras +de sa rivale? Était-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaçait +le sang de ses veines? Était-ce plutôt la seule souffrance de l'avoir +perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernière fois, sans haine +contre cette autre femme qui tâchait vainement de le réchauffer, contre +sa chair, aussi froide que la sienne? Ses yeux noyés restaient doux +pourtant, ses lèvres amères gardaient leur tendresse. Elle les trouvait +si purs, si beaux, couchés parmi cette jonchée de fleurs! Et, dans sa +beauté à elle, sa beauté de reine qui s'ignore, elle était là sans +souffle, en humble servante, en esclave amoureuse, dont ses maîtres, en +mourant, ont arraché et emporté le cœur. + +Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un pas ralenti, avec +des visages de deuil, s'agenouillaient, priaient pendant quelques +minutes, puis sortaient, de la même allure muette et désolée. Et Pierre +eut un serrement de cœur, quand il vit arriver ainsi la mère de Dario, +la toujours belle Flavia, accompagnée correctement de son mari, le beau +Jules Laporte, l'ancien sergent de la garde suisse dont elle avait fait +un marquis Montefiori. Prévenue dès la mort, elle était venue la veille +au soir. Mais elle revenait d'un air de cérémonie, en grand deuil, +superbe dans tout ce noir, qui allait très bien à sa majesté de Junon un +peu forte. Lorsqu'elle se fut approchée royalement du lit, elle resta un +instant debout, avec deux larmes au bord des paupières, qui ne coulaient +pas. Puis, au moment de se mettre à genoux, elle s'assura que Jules +était bien à son côté, elle lui commanda d'un coup d'œil de +s'agenouiller aussi, près d'elle. Tous deux s'inclinèrent au bord de la +marche, restèrent là en prière le temps convenable, elle très digne et +accablée, lui beaucoup mieux qu'elle encore, d'une désolation parfaite +d'homme qui n'était déplacé dans aucune des circonstances de la vie, +même les plus graves. Ensuite, tous les deux se relevèrent, disparurent +avec lenteur par la porte des appartements, où le cardinal et donna +Serafina recevaient la famille et les intimes. + +Cinq dames entrèrent à la file, tandis que deux capucins et +l'ambassadeur d'Espagne près du Saint-Siège sortaient. Et Victorine, qui +se taisait depuis quelques minutes, reprit soudain: + +--Ah! voici la petite princesse, et bien affligée, elle qui aimait tant +notre Benedetta! + +Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, elle aussi, +pour cette visite d'abominable adieu. Derrière elle, la femme de +chambre, dont elle s'était fait accompagner, tenait, dans chacun de ses +bras, une gerbe énorme de roses blanches. + +--La chère petite! murmura encore Victorine, elle qui voulait que ses +noces avec son Attilio se fissent en même temps que les noces des deux +pauvres morts dont les amours maintenant reposent là! Et ce sont eux qui +l'ont devancée, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment déjà, +leur première nuit! + +Tout de suite, Celia s'était agenouillée, avait fait le signe de la +croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, elle regardait les deux +chers amants, dans la stupeur désespérée de les retrouver si blancs, si +froids, d'une beauté de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient suffi, +la vie s'en était allée, jamais plus les lèvres ne se baiseraient? Elle +les revoyait encore, au milieu de ce bal de l'autre nuit, si éclatants, +si triomphants de vivant amour! Une protestation furieuse montait de son +jeune cœur, ouvert à la vie, avide de joie et de soleil, en révolte +contre l'imbécile mort. Et cette colère, cet effroi, cette douleur en +face du néant, où toute passion se glace, se lisaient sur son visage +ingénu de lis candide et fermé. Jamais sa bouche d'innocence aux lèvres +closes sur les dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs +et sans fond, n'avaient exprimé plus d'insondable mystère, la vie de +passion qu'elle ignorait, où elle entrait, et qui se heurtait, dès le +seuil, à ces deux morts tendrement aimés, dont la perte lui bouleversait +l'âme. + +Doucement, elle ferma les yeux, elle tâcha de prier, tandis que de +grosses larmes, maintenant, coulaient de ses paupières abaissées. Un +temps s'écoula, au milieu du silence frissonnant, que troublaient seuls +les petits bruits de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner +par la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, qu'elle +voulait déposer elle-même sur le lit. Debout sur la marche, elle hésita, +finit par les mettre à droite et à gauche du coussin où reposaient les +deux têtes, comme si elle les eût couronnées de ces fleurs, les mêlant à +leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum si doux et si +fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en allait pas, elle demeurait là, +tout près, penchée sur eux, tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait +bien leur dire encore, leur laisser d'elle, à jamais. Et elle trouva, +elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, toute son âme +profonde d'amoureuse, sur les fronts glacés de l'époux et de l'épouse. + +--Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes coulèrent. Vous +avez vu, elle les a baisés, et personne n'a songé encore à cela, pas +même la mère... Ah! le brave petit cœur, c'est pour sûr qu'elle a pensé +à son Attilio! + +En se retournant pour descendre de la marche, Celia venait d'apercevoir +la Pierina, toujours à demi renversée, dans son adoration douloureuse et +muette. Elle la reconnut, elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit +reprise de si gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge +de déesse, en étaient secoués affreusement. Cette peine d'amour la +bouleversa, telle qu'un désastre où sombrait tout le reste. On +l'entendit dire à demi-voix, d'un ton d'infinie pitié: + +--Ma chère, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en prie, soyez plus +raisonnable, ma chère. + +Puis, comme la Pierina, saisie d'être ainsi plainte et secourue, +sanglotait plus fort, au point de faire scandale, Celia la releva, la +soutint entre ses deux bras, de crainte qu'elle ne tombât par terre. Et +elle l'emmena dans une fraternelle étreinte, ainsi qu'une sœur de +tendresse et de désespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui +prodiguant les plus douces paroles. + +--Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, dit Victorine +à Pierre. Moi, je ne veux pas bouger d'ici, ça me tranquillise de les +veiller, ces chers enfants. + +A l'autel improvisé, un autre prêtre, un capucin, commençait une autre +messe; et, de nouveau, la sourde psalmodie latine reprit, tandis que, +de la salle prochaine, venaient les coups de sonnette de l'élévation, +dans l'indistinct bourdonnement de la messe d'à côté. Le parfum des +fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse de vertige, au +milieu de l'air immobile et morne de la vaste salle. Au fond, les +domestiques, ainsi que pour une réception de gala, ne bougeaient point. +Et, devant le lit de parade, que les deux cierges pâles étoilaient, le +défilé de deuil continuait sans bruit, des femmes, des hommes, qui +étouffaient là un instant, puis qui s'en allaient, en emportant +l'inoubliable vision des deux amants tragiques, dormant leur éternel +sommeil. + +Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre noble, où se +tenait don Vigilio. On y avait apporté, en un coin, les quelques sièges +de la salle du trône, et la petite princesse venait de forcer l'ouvrière +à s'asseoir sur un fauteuil, pour qu'elle se remît un peu. Elle était en +extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle que toutes, +comme elle disait. Puis, elle reparla des deux chers morts qui lui +avaient semblé bien beaux, eux aussi, d'une beauté superbe et douce, +extraordinaire. Elle en restait transportée d'admiration, au milieu de +ses larmes. En faisant causer la Pierina, le prêtre sut que Tito, son +frère, était à l'hôpital, en grand danger, le flanc troué d'un coup de +couteau terrible; et la misère avait grandi, affreuse, aux Prés du +Château, depuis le commencement de l'hiver. C'étaient pour tout le monde +de grands chagrins, ceux que la mort emportait devaient se réjouir. Mais +Celia, d'un geste d'invincible espoir, écartait la souffrance, la mort +elle-même. + +--Non, non, il faut vivre. Et, ma chère, ça suffit d'être belle pour +vivre... Allons, ma chère, ne restez pas ici, ne pleurez plus, vivez +pour la joie d'être belle. + +Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, envahi d'une +telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne plus bouger. Don Vigilio, +debout, continuait à saluer chaque visiteur d'une révérence. Dans la +nuit, il avait eu un accès de fièvre, il en grelottait encore, très +jaune, les yeux brûlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de +continuels regards, comme dévoré du désir de lui parler; mais la terreur +d'être vu de l'abbé Paparelli, par la porte grande ouverte de +l'antichambre voisine, combattait sans doute ce désir, car il ne cessait +aussi de guetter le caudataire. Enfin, celui-ci dut s'absenter un +moment, don Vigilio s'approcha du prêtre. + +--Vous avez vu Sa Sainteté hier soir. + +Stupéfait, Pierre le regarda. + +--Oh! tout se sait, je vous l'ai déjà dit... Et qu'avez-vous fait? Vous +avez purement et simplement retiré votre livre, n'est-ce pas? + +La stupeur grandissante du prêtre le renseigna, sans qu'il lui laissât +même le temps de répondre. + +--Je m'en doutais, mais je tenais à en avoir la certitude... Ah! que +tout cela est bien leur œuvre! Me croyez-vous maintenant, êtes-vous +convaincu que ceux qu'ils n'empoisonnent pas, ils les étouffent? + +Il devait parler des Jésuites. Prudemment, il allongea la tête, s'assura +que l'abbé Paparelli n'était point de retour. + +--Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire? + +--Pardon, finit par répondre Pierre, je n'ai pas encore vu monsignor +Nani. + +--Ah! je croyais... Il a passé par cette salle, avant votre arrivée. Si +vous ne l'avez pas vu dans la salle du trône, c'est qu'il a dû se rendre +près de donna Serafina et de Son Éminence, pour les saluer. Il va +sûrement repasser par ici, vous allez le voir. + +Puis, avec son amertume de faible, toujours terrorisé et vaincu: + +--Je vous avais bien prédit que vous finiriez par faire ce qu'il +voudrait. + +Mais il crut entendre le léger piétinement de l'abbé Paparelli, il +revint vivement à sa place, salua de sa révérence deux vieilles dames +qui se présentaient. Et Pierre, resté assis, accablé, les yeux à demi +clos, vit se dresser enfin la figure de Nani, dans sa réalité +d'intelligence et de diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don +Vigilio, pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de cet +homme bien trop adroit pour s'être marqué d'une robe impopulaire, prélat +charmant d'ailleurs, connaissant à fond le monde par ses fonctions +successives dans les nonciatures et au Saint-Office, mêlé à tout, +documenté sur tout, une des têtes, un des cerveaux de la moderne armée +noire, dont l'opportunisme entend ramener le siècle à l'Église. Et, +brusquement, la lumière totale se faisait en lui, il comprenait par +quelle souple et admirable tactique cet homme l'avait amené à l'acte +qu'il voulait obtenir de sa libre volonté apparente, le retrait pur et +simple de son livre. C'était d'abord une contrariété vive, à la nouvelle +qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquiétude qu'on ne jetât +l'auteur exalté dans quelque révolte fâcheuse; et c'était aussitôt le +plan arrêté, les renseignements pris sur ce jeune prêtre capable de +schisme, son voyage provoqué à Rome, l'invitation qu'on lui avait faite +de descendre dans un antique palais, dont les murs eux-mêmes allaient le +glacer et l'instruire. Puis, c'étaient, dès lors, les obstacles sans +cesse renaissants, la façon de prolonger son séjour en l'empêchant de +voir le pape, en lui promettant de lui obtenir l'audience tant désirée, +lorsque l'heure serait venue, après l'avoir promené partout, l'avoir +heurté contre tout, de monsignor Fornaro au père Dangelis, du cardinal +Sarno au cardinal Sanguinetti. C'était, enfin, ébranlé par les choses et +par les hommes, lassé, écœuré, rendu à son doute, l'audience à laquelle +on le préparait depuis trois mois, cette visite au pape qui devait +achever de tuer en lui son rêve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son +fin sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait à une +expérience, il l'entendait lui répéter de sa voix légèrement railleuse +que c'était une véritable grâce de la Providence, si ces retards lui +permettaient de visiter Rome, de réfléchir, de comprendre, toute une +instruction, toute une éducation qui lui éviteraient bien des fautes. Et +lui qui était arrivé avec son enthousiasme d'apôtre, brûlant de se +battre, jurant que jamais il ne retirerait son livre! N'était-ce pas la +plus délicate des diplomaties, et la plus profonde, que d'avoir ainsi +brisé son sentiment contre sa raison, en faisant appel à son +intelligence pour qu'elle supprimât, sans lutte scandaleuse, l'œuvre +inutile et fausse, sortie d'elle-même, dès qu'elle se serait rendu +compte, devant la Rome réelle, du ridicule énorme qu'il y avait à rêver +une Rome nouvelle? + +A ce moment, Pierre aperçut monsignor Nani qui venait de la salle du +trône, et il n'éprouva pas le sentiment d'irritation et de rancune +auquel il s'attendait. Au contraire, il fut heureux, lorsque le prélat, +l'ayant vu à son tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci +ne souriait pas comme à son habitude, il avait l'air très grave, +douloureusement frappé. + +--Ah! mon cher fils, quelle épouvantable catastrophe! Je sors de chez +Son Excellence, elle est dans les larmes. C'est horrible, horrible! + +Il s'assit sur un des sièges, en invitant le prêtre à se rasseoir +lui-même, et il resta silencieux un moment, las d'émotion sans doute, +ayant besoin de ces quelques minutes de repos, sous le poids des +réflexions qui assombrissaient visiblement son clair visage. Puis, d'un +geste, il parut vouloir écarter cette ombre, il retrouva son aimable +obligeance. + +--Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Sainteté? + +--Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de la grande bonté +que vous avez mise à satisfaire mon désir. + +Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible remontait à +ses lèvres. + +--Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez été sage, en faisant +votre soumission entière aux pieds de Sa Sainteté. J'en étais certain, +je n'attendais pas moins de votre belle intelligence. Mais vous me +rendez tout de même très heureux, car je suis ravi de constater que je +ne m'étais pas trompé sur votre compte. + +Il s'abandonnait, il ajouta: + +--Jamais je n'ai discuté avec vous. A quoi bon? puisque les faits +étaient là pour vous convaincre. Et, maintenant que vous avez retiré +votre livre, toute discussion serait plus inutile encore... Pourtant, +réfléchissez donc que, s'il était en votre puissance de ramener l'Église +à ses débuts, à cette communauté chrétienne dont vous avez tracé une si +délicieuse peinture, l'Église ne pourrait qu'évoluer de nouveau dans la +voie où Dieu l'a une première fois conduite; de sorte que, au bout du +même nombre de siècles, elle se retrouverait exactement où elle en est +aujourd'hui... Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'Église telle +qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, c'est à elle seule de +savoir comment elle finira par établir solidement son règne ici-bas. Et +voilà pourquoi votre attaque contre le pouvoir temporel était une faute +impardonnable, un crime, car en dépossédant la papauté de son domaine, +vous la livrez à la merci des peuples... Votre religion nouvelle n'est +que l'écroulement final de toute religion, l'anarchie morale, la liberté +du schisme, en un mot la destruction de l'édifice divin, ce catholicisme +séculaire, si prodigieux de sagesse et de solidité, qui a suffi au salut +des hommes jusqu'ici, qui peut seul les sauver demain et toujours. + +Pierre le sentit sincère, pieux, d'une foi vraiment inébranlable, aimant +l'Église en fils reconnaissant, convaincu qu'elle était la plus belle, +la seule des organisations sociales capables de rendre l'humanité +heureuse. Et, s'il entendait gouverner le monde, c'était sans doute pour +la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la certitude que +personne ne le gouvernerait mieux que lui. + +--Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, et je les veux +affables pour mon compte, aussi humains qu'il se pourra, tout de +conciliation avec le siècle qui paraît nous échapper, justement parce +qu'il y a un simple malentendu, entre lui et nous. Mais nous le +ramènerons, j'en suis sûr... Et voilà pourquoi, mon cher fils, je suis +si content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme nous, prêt à +lutter avec nous, n'est-ce pas? + +Le prêtre retrouvait là tous les arguments de Léon XIII lui-même. +Voulant éviter de répondre directement, désormais sans colère, mais +sentant toujours la plaie vive de son rêve arraché, il s'inclina de +nouveau, ralentissant la voix pour en cacher l'amer tremblement. + +--Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous remercie de m'avoir +opéré de mes vaines illusions, d'une main si habile de parfait +chirurgien. Demain, quand je ne souffrirai plus, je vous en garderai une +éternelle gratitude. + +Monsignor Nani continuait à le regarder, avec son sourire. Il entendait +bien que ce jeune prêtre restait à l'écart, était une force vive perdue +pour l'Église. Que ferait-il le lendemain? Quelque autre sottise sans +doute. Mais le prélat devait se contenter de l'avoir aidé à réparer la +première, ne pouvant prévoir l'avenir. Et il eut un joli geste, comme +pour dire que chaque jour suffisait à sa tâche. + +--Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il enfin. Soyez +sage, votre bonheur de prêtre et d'homme est dans l'humilité. Vous serez +affreusement malheureux, si vous employez contre Dieu l'admirable +intelligence que Dieu vous a donnée. + +Puis, d'un geste encore, il écarta toute cette affaire, bien finie, dont +il n'y avait plus à s'occuper. Et l'autre affaire revint l'assombrir, +celle qui s'achevait elle aussi, mais si tragiquement, par la mort +foudroyante de ces deux enfants endormis là, dans la salle voisine. + +--Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal, ils m'ont +bouleversé le cœur! Jamais catastrophe ne s'est abattue plus +cruellement sur une maison... Non, non, c'est trop! le malheur va trop +loin, l'âme en est révoltée! + +Mais, à ce moment, un bruit de voix vint de la seconde antichambre, et +Pierre eut la surprise de voir passer le cardinal Sanguinetti, que +l'abbé Paparelli amenait avec un redoublement d'obséquiosité. + +--Si Votre Éminence a l'extrême bonté de me suivre, je vais la conduire +moi-même. + +--Oui, je suis arrivé hier soir de Frascati, et quand j'ai su la triste +nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes regrets et mes +consolations. + +--Que Votre Éminence daigne s'arrêter un instant près des corps, et je +la conduirai ensuite à Son Éminence. + +--C'est cela, je désire qu'on sache bien la part immense que je prends +au deuil qui frappe cette illustre maison. + +Il disparut dans la salle du trône, et Pierre resta béant de cette +tranquille audace. Il ne l'accusait certainement pas de complicité +directe avec Santobono, il n'osait mesurer jusqu'où pouvait aller sa +complicité morale. Mais, à le voir passer de la sorte, le front si haut, +la parole si nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il +savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans doute comme les +crimes se savent, dans ces dessous ténébreux, entre gens intéressés à +savoir. Et il demeurait glacé de la façon hautaine dont cet homme se +présentait, pour arrêter les soupçons peut-être, pour faire sûrement un +acte de bonne politique, en donnant à son rival un public témoignage +d'estime et de tendresse. + +--Le cardinal, ici! ne put-il s'empêcher de murmurer. + +Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des pensées de Pierre dans ses yeux +d'enfance, où tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette +exclamation. + +--Oui, j'avais appris, en effet, qu'il était rentré à Rome depuis hier +soir. Il a tenu à ne pas s'absenter davantage, le Saint-Père allant +mieux et pouvant avoir besoin de lui. + +Bien que cela fût dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y +méprit pas un instant. Et, à son tour, ayant regardé le prélat, il fut +convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui +apparaissait dans sa complication terrible, dans la férocité que lui +avait donnée le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera, +n'était point sans cœur, aimait sûrement Benedetta d'une affection +charmée par tant de beauté et de grâce. On pouvait expliquer ainsi la +façon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du +mariage. Mais, à entendre don Vigilio, ce divorce obtenu à prix d'argent +et sous la pression des influences les plus notoires, était simplement +un scandale, traîné d'abord par lui en longueur, précipité ensuite vers +une solution retentissante, dans l'unique but de déconsidérer le +cardinal et de l'écarter de la tiare, à la veille du conclave que tout +le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que +le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait être le +candidat de Nani, si souple, si désireux d'entente universelle; de sorte +que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au +bonheur de la chère contessina, n'avait pu être que la destruction +lente, ininterrompue, de la brûlante ambition de la sœur et du frère, +ce troisième pape triomphal que leur antique famille devait donner à +l'Église. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait même un +instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son +espoir, jamais il ne s'était imaginé qu'on irait jusqu'au crime, à cette +abomination imbécile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait +des innocents. Non, non! comme il le disait, c'était trop, l'âme en +était révoltée. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalité +le répugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soigné, gardait +encore la gravité de sa révolte, devant le cardinal en larmes et ces +deux tristes amants foudroyés à sa place. + +Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti était toujours le candidat +secret du prélat, restait quand même tourmenté par l'idée de savoir +jusqu'où allait la complicité morale de ce dernier, dans l'exécrable +aventure. Il reprit la conversation. + +--On dit Sa Sainteté fâchée avec Son Éminence le cardinal Sanguinetti. +Naturellement, le pape régnant ne peut voir d'un très bon œil le pape +futur. + +Monsignor Nani s'égaya un instant, en toute franchise. + +--Oh! le cardinal s'est fâché et raccommodé trois ou quatre fois avec le +Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Père n'a pas à montrer de jalousie +posthume, il sait qu'il peut faire un très bon accueil à Son Éminence. + +Puis, il regretta d'avoir exprimé ainsi une certitude, il se reprit. + +--Je plaisante, Son Éminence est tout à fait digne de la haute fortune +qui l'attend peut-être. + +Mais Pierre était fixé, le cardinal Sanguinetti n'était certainement +plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop usé +par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances +équivoques qu'il avait conclues, dans sa fièvre, avec tous les mondes, +même avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'éclairait, le +cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dévoraient, se +supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant +devant aucun compromis, rêvant de reconquérir Rome par la voie des +élections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance, +excommuniant le siècle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait +sauver l'Église. Pourquoi ne pas laisser les deux théories, ainsi mises +face à face, se détruire, avec ce qu'elles avaient d'extrême et +d'inquiétant? Si Boccanera avait échappé au poison, il n'en était pas +moins atteint par la tragique aventure, désormais impossible comme +candidat, tué sous les histoires dont bourdonnait Rome entière; et, si +Sanguinetti pouvait se croire enfin débarrassé d'un rival, il n'avait +pas vu qu'il se frappait lui-même, qu'il tuait également sa candidature, +en la brûlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des +moyens, menaçante pour tous. Monsignor Nani en était visiblement +enchanté: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux +loups légendaires qui s'étaient battus et mangés, sans qu'on retrouvât +rien, pas même les deux queues. Et, au fond de ses yeux pâles, en toute +sa personne discrète, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le +candidat choisi définitivement, patronné par la toute-puissante armée +dont il était un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se +désintéressait jamais, avait toujours la solution prête. Qui donc, qui +donc allait être le pape de demain? + +Il s'était levé, il prenait cordialement congé du jeune prêtre: + +--Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon +voyage... + +Pourtant, il ne s'éloignait pas, il continuait à regarder Pierre de son +air de pénétration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-même un +siège. + +--Dites, vous irez sûrement, dès votre retour en France, saluer le +cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement à son +souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau. +C'est une des plus grandes lumières du clergé français... Ah! si une +telle intelligence voulait travailler à la bonne entente dans notre +sainte Église! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des +préventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours. + +Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la première fois, à +cette minute dernière, Pierre l'écoutait avec curiosité. Puis, il ne se +gêna plus, il répondit en toute franchise: + +--Oui, Son Éminence a des idées très arrêtées sur notre vieille Église +de France. Ainsi, il professe une véritable horreur des Jésuites... + +D'une légère exclamation, monsignor Nani l'arrêta. Et il avait un air le +plus sincèrement étonné, le plus franc qu'on pût voir. + +--Comment, l'horreur des Jésuites? En quoi les Jésuites peuvent-ils +l'inquiéter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jésuites! +Est-ce que vous en avez vu à Rome? Est-ce qu'ils vous ont gêné en rien, +ces pauvres Jésuites, qui n'y possèdent même plus une pierre pour +reposer leur tête?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet +épouvantail, c'est enfantin! + +Pierre le regardait à son tour, émerveillé de son aisance, de son audace +tranquille, sur ce sujet brûlant. Il ne détournait pas les yeux, +laissait sa face ouverte, comme un livre de vérité. + +--Ah! si par Jésuites vous entendez les prêtres sages, qui, au lieu +d'engager avec les sociétés modernes des luttes stériles, dangereuses, +s'efforcent de les ramener humainement à l'Église, mon Dieu! nous sommes +tous plus ou moins des Jésuites, car il serait fou de ne pas tenir +compte de l'époque où l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrête pas aux +mots, peu m'importe! Des Jésuites, oui! si vous voulez, des Jésuites! + +Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, où il y avait tant +de moquerie et tant d'intelligence. + +--Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est +déraisonnable, en France, de traquer les Jésuites, de les traiter en +ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vérité, les +Jésuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour +la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique +restée debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papauté +puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Père, après avoir +rêvé un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il +fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant +qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'Église. Et il n'a +obéi en cela qu'à la politique des Jésuites, de ces affreux Jésuites que +votre Paris exècre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il +serait beau à lui de travailler à l'apaisement, en faisant comprendre +combien votre République a tort de ne pas aider davantage le Saint-Père +dans son œuvre de conciliation. Elle affecte de le considérer en +quantité négligeable, et c'est là une faute dangereuse pour des +gouvernants, car s'il paraît dépouillé de toute action politique, il +n'en est pas moins une immense force morale, qui peut, à chaque heure, +soulever les consciences, déterminer des agitations religieuses, d'une +incalculable portée. C'est toujours lui qui dispose des peuples, +puisqu'il dispose des âmes, et la République agit avec une légèreté bien +grande, dans son intérêt même, en montrant qu'elle ne s'en doute plus... +Et dites-lui enfin que c'est une vraie pitié de voir la misérable façon +dont cette République choisit ses évêques, comme si elle voulait +affaiblir volontairement son épiscopat. A part quelques exceptions +heureuses, vos évêques sont de bien pauvres cervelles, et par conséquent +vos cardinaux, têtes médiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent +aucun rôle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste +figure vous y ferez! Pourquoi, dès lors, traitez-vous avec une haine si +sotte et si aveugle ces Jésuites qui sont politiquement vos amis? +pourquoi n'employez-vous pas leur zèle intelligent, prêt à vous servir, +de manière à vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut à +vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'œuvre de Léon +XIII, cette œuvre si mal jugée, si combattue, qui se soucie peu des +petits résultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout à l'avenir, à +l'unité de tous les peuples en leur sainte mère l'Église... Dites-le, +dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il +travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain! +mais toute la question est là, malheur à la France, si elle ne trouve +pas un continuateur de Léon XIII dans le pape de demain! + +Il s'était levé de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne +s'était épanché de la sorte, si longuement. Mais il n'avait sûrement dit +que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une +lenteur, une douceur fermes, où l'on sentait chaque parole mûrie, pesée +à l'avance. + +--Adieu, mon cher fils, et encore une fois réfléchissez à tout ce que +vous aurez vu et entendu à Rome, soyez bien sage, ne gâtez pas votre +vie. + +Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prélat +lui tendait. + +--Monseigneur, je vous remercie encore de vos bontés, et soyez convaincu +que je n'oublierai rien de mon voyage. + +Il le regarda disparaître, dans sa soutane fine, de son pas léger et +conquérant, qui croyait aller à toutes les victoires de l'avenir. Non, +non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unité +de tous les peuples en leur sainte mère l'Église, ce servage temporel, +où la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, maître du monde. +Et ces Jésuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la +fille aînée de l'Église, la seule qui pût aider encore sa mère à +reconquérir la royauté universelle; mais ils l'aimaient comme les vols +noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent +et qu'ils dévorent. Une infinie tristesse lui était revenue au cœur, en +ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroyé, dans ce +deuil et dans cet écroulement, c'étaient eux, eux encore, qui devaient +être les artisans de la douleur et du désastre. + +Justement, s'étant retourné, il aperçut don Vigilio, adossé à la +crédence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains, +comme s'il eût voulu s'anéantir, disparaître à jamais, et grelottant de +tous ses membres, autant de peur que de fièvre. Dans un moment où aucun +visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber à une crise de +désespoir terrifié, il s'abandonnait. + +--Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avançant. +Êtes-vous malade, puis-je vous secourir? + +Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bégayait entre ses +mains serrées. Et il ne lâcha que son cri étouffé d'épouvante: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +--Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prêtre étonné. + +Alors, le secrétaire dégagea son visage, céda encore au besoin +frissonnant de se confier à quelqu'un. + +--Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez +donc rien! Avez-vous remarqué la façon dont il s'est emparé du cardinal +Sanguinetti pour le mener à Son Éminence? Imposer ce rival soupçonné, +exécré, à Son Éminence, en un moment pareil, quelle insolente audace! +Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constaté avec quelle +sournoiserie méchante il a éconduit une vieille dame, une très ancienne +amie, qui demandait seulement à baiser les mains de Son Éminence, un peu +de vraie tendresse dont Son Éminence aurait été si heureuse?... Je vous +dis qu'il est le maître ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte à son +gré, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pincée de +poussière qu'on jette au vent! + +Pierre s'inquiéta de le voir si frémissant et si jaune. + +--Voyons, voyons, mon cher, vous exagérez. + +--J'exagère... Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit, la scène à +laquelle j'ai assisté, malgré moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais +vous la dire. + +Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle était rentrée la veille, pour +tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait déjà +l'âme ulcérée, toute brisée des mauvaises nouvelles qu'elle avait +apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrétaire, puis chez des prélats +de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de +son frère périclitait singulièrement, qu'il s'était créé des ennemis de +plus en plus nombreux dans le Sacré Collège, à ce point que son élection +au trône pontifical, probable l'année précédente, semblait désormais +être devenue impossible. Tout d'un coup, le rêve de sa vie croulait, +l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre à ses pieds. +Comment? pourquoi? elle s'était désespérément enquis des motifs, et elle +avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des +manifestations inopportunes, des gens blessés par un mot, par un acte, +une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise +volontairement pour gâter les choses. Le pis était que, dans chacune de +ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blâmées, déconseillées +par elle, et que son frère s'était obstiné à commettre, sous l'influence +inavouée de l'abbé Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui +elle sentait une puissance néfaste, un destructeur de sa propre +influence, si vigilante et si dévouée. Aussi, malgré le deuil où était +la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'exécution du traître, +d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, +l'histoire du panier de figues qui avait passé des mains de celui-ci +dans les mains de celui-là, la glaçaient d'un soupçon qu'elle évitait +même d'éclaircir. Mais, dès les premiers mots, dès sa demande formelle +de jeter le traître à la porte, sur l'heure, elle avait trouvé chez son +frère une résistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu +l'entendre, il s'était fâché, une de ces colères d'ouragan dont la +violence balayait tout, disant que c'était très mal à elle de s'en +prendre à un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire là le +jeu de ses ennemis, qui, après lui avoir tué monsignor Gallo, +cherchaient à empoisonner son affection dernière pour ce pauvre prêtre +sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables +inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son dédain de +la calomnie. Et elle avait dû se taire. + +Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'était de nouveau couvert le +visage de ses deux mains. + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Et il bégayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et +d'humilité, le vil espion chargé au palais de tout voir, de tout +écouter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, maître des +plus nobles proies, dévorant la crinière du lion, le Jésuite, le Jésuite +valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine +triomphante! + +--Calmez-vous, calmez-vous, répétait Pierre, qui, tout en faisant la +part de l'exagération folle, était envahi lui-même par ce frisson de +l'inconnu redoutable, des choses menaçantes et vagues qu'il sentait +s'agiter réellement au fond de l'ombre. + +Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues, +depuis que la foudre était tombée près de lui, en avait gardé ce +tremblement, cet effroi éperdu que rien ne pouvait plus calmer. Même +seul, la nuit, couché, la porte verrouillée, des terreurs le prenaient, +le faisaient se cacher sous le drap, en étouffant des cris, comme si des +hommes allaient entrer par le mur, pour l'étrangler. + +Il reprit, essoufflé, d'une voix défaillante, ainsi qu'au sortir d'une +lutte: + +--Je le disais bien, le soir où nous avons causé dans votre chambre, +enfermés pourtant à triple tour... J'avais tort de vous parler librement +d'eux, de me soulager le cœur, en vous racontant tout ce dont ils sont +capables. J'étais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils +l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment même, j'ai +tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois +ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble +maison que je croyais si sûre sera mon tombeau! + +Une pitié profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fiévreux +hanté de cauchemars, achevant de gâter sa vie manquée, dans les +angoisses de la terreur persécutrice. + +--Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe +où. + +Stupéfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant. + +--Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe où, ils y sont. +Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand même avec eux, +chez eux... Non, non! je préfère rester ici, autant mourir ici tout de +suite, si Son Éminence ne peut plus me défendre. + +Il avait levé sur le grand portrait de cérémonie, où le cardinal +resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie +supplication, où s'efforçait de luire encore un espoir. Mais la crise +revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa +fièvre. + +--Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer +davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait, +s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai +la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous +me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de +grâce, allez-vous-en! + +Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y écraser la face, +s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se décida à +l'abandonner, craignant de provoquer un accès plus grave, s'il +s'entêtait à le secourir. + +Dans la salle du trône, où il rentra, Pierre se retrouva au milieu du +deuil affreux de la maison, irréparable. Une autre messe y succédait à +l'autre, des messes toujours dont les prières balbutiées montaient sans +fin implorer la miséricorde divine, pour qu'elle accueillît avec +bienveillance les deux chères âmes envolées. Et, dans l'odeur mourante +des roses qui se fanaient, devant les deux étoiles pâlies des cierges, +il songea à cet écroulement suprême des Boccanera. Dario était le +dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait +empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal, +chez qui l'orgueil du nom restait l'unique péché, pour ce frêle garçon, +la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pût +reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis +le mariage, c'était, plus que le désir de faire cesser le scandale, +l'espérance de voir naître des deux beaux enfants une lignée nouvelle et +forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient à ne pas se marier, +si on ne les donnait pas l'un à l'autre. Maintenant, avec eux, là, sur +ce lit de parade, dans leur mortelle étreinte inféconde, gisait la +dépouille dernière, les pauvres restes d'une si longue suite de princes +éclatants, prélats et capitaines, que la tombe allait boire. C'était +fini, rien ne naîtrait d'une vieille fille qui n'était plus femme, d'un +vieux prêtre qui avait cessé d'être un homme. Tous deux demeuraient face +à face, stériles, tels que deux chênes restés seuls debout de l'ancienne +forêt disparue, et dont la mort laisserait bientôt la plaine absolument +rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle détresse de se +dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir +du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur défaillante +des roses, dans la pâleur des deux cierges, Pierre sentait à présent +l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait à +jamais sur une famille éteinte, sur un monde anéanti. + +Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna +Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la +chambre voisine, où la princesse recevait. Il la trouva, vêtue de noir, +très mince, très droite, assise sur un fauteuil, d'où elle se levait un +instant, avec une dignité lente, pour répondre au salut de chacune des +personnes qui entraient. Et elle écoutait les condoléances, elle ne +répondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur +physique. Mais lui, qui avait appris à la connaître, devinait au +creusement des traits, aux yeux vides, à la bouche amère, l'effroyable +désastre intérieur, tout ce qui s'était écroulé en elle, sans espoir de +réparation possible. Non seulement la race était finie, mais encore son +frère ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru +faire par son dévouement, son renoncement de femme qui donnait son +cerveau et son cœur à ce rêve, ses soins, sa fortune, sa vie manquée +d'épouse et de mère. Au milieu de tant de ruines, c'était peut-être de +cette ambition déçue qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le +jeune prêtre, son hôte, comme elle se levait pour les autres personnes; +mais elle arrivait à mettre des nuances dans la façon dont elle quittait +son siège, il sentit très bien qu'il était resté à ses yeux le petit +prêtre français, l'infime serviteur attardé dans la domesticité de Dieu, +du moment qu'il n'avait pas même su s'élever au titre de prélat. Un +moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, après avoir accueilli son +compliment d'une légère inclinaison de tête, il demeura debout, par +politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la +pièce. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, étaient cependant là, +assises elles aussi, dans une immobilité désolée et muette. Mais ce qui +le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux +amis de la maison, avec son corps chétif, son épaule gauche plus haute +que la droite, affaissé, presque couché au fond d'un fauteuil, les +paupières closes. Il s'y était d'abord oublié, après les condoléances +qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence +lourd, par la tiédeur étouffante de l'air; et tout le monde respectait +son sommeil. Rêvait-il, en son assoupissement, à cette carte de la +chrétienté entière qu'il avait dans son crâne bas, d'expression obtuse? +Continuait-il, en son rêve, derrière son masque blêmi de vieux +fonctionnaire, hébété par un demi-siècle de bureaucratie étroite, sa +terrible besogne de conquête, la terre soumise et gouvernée du fond de +son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et +déférentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop +travailler, on voyait l'excès de son génie et de son zèle dans ces +somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne +devait emporter de cette Éminence toute-puissante que cette dernière +image, un vieillard épuisé, se reposant dans l'émotion d'un deuil, +dormant là comme un vieil enfant candide, sans qu'on pût savoir si +c'était l'imbécillité commençante ou la fatigue d'une nuit passée à +faire régner Dieu sur quelque continent lointain. + +Deux dames partirent, trois autres arrivèrent. Donna Serafina s'était +levée de son siège, avait salué, puis avait repris son attitude rigide, +le buste droit, le visage dur et désespéré. Le cardinal Sarno dormait +toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le cœur +battant à grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait +dans la salle à manger, pour se rendre au petit cabinet de travail où le +cardinal Boccanera recevait, il se trouva en présence de l'abbé +Paparelli, qui gardait la porte jalousement. + +Quand le caudataire l'eut flairé, il sembla comprendre qu'il ne pouvait +lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le +lendemain, battu et honteux, on n'avait rien à en craindre. + +--Vous désirez voir Son Éminence, bon, bon!... Tout à l'heure, attendez! + +Et, jugeant qu'il s'avançait trop près de la porte, il le repoussa à +l'autre bout de la pièce, dans la crainte sans doute qu'il ne surprît un +mot. + +--Son Éminence est encore enfermée avec Son Éminence le cardinal +Sanguinetti... Attendez, attendez là! + +En effet, Sanguinetti avait affecté de rester très longtemps à genoux, +devant les deux corps, dans la salle du trône. Puis, il venait aussi de +prolonger sa visite à donna Serafina, pour bien marquer quelle part il +prenait à la désolation de la famille. Et il était, depuis plus de dix +minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendît autre chose, par moments, +au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix. + +Mais Pierre, en retrouvant là Paparelli, fut hanté de nouveau par tout +ce que don Vigilio lui avait conté. Il le regardait, si gros, si court, +ballonné d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que déformaient les +rides, pareil, à quarante ans, dans sa soutane malpropre, à une très +vieille fille, dont le célibat aurait fait une outre à demi détendue. Et +il s'étonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui +portait si haut la tête, dans la fierté indestructible de son nom, +avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel être, si +cruellement affreux, suant à ce point la bassesse et le dégoût? +N'était-ce pas justement cette déchéance physique de la créature, cette +profonde humilité morale, qui l'avaient frappé, troublé d'abord, puis +séduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient? +Cela souffletait sa propre beauté, son propre orgueil. Lui qui ne +pouvait être déformé ainsi, qui ne parvenait pas à vaincre son désir de +gloire, devait en être arrivé, par un effort de sa foi, à jalouser cet +infiniment laid et cet infiniment petit, à l'admirer, à le subir comme +une force supérieure de pénitence, de ravalement humain, ouvrant toutes +grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a +sur le héros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet +d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur épouvante de +payer leurs joies terrestres des flammes éternelles? Et c'était bien le +lion mangé par l'insecte, tant de force et d'éclat détruit par +l'invisible. Ah! être comme cette belle âme, si certaine du paradis, +enfermée pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse +humilité de cette intelligence, de ce théologien remarquable qui se +battait de verges tous les matins et qui consentait à n'être que le plus +infime des domestiques! + +Debout, tassé dans sa graisse livide, l'abbé Paparelli surveillait +Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de +sa face. Et celui-ci commençait à être pris de malaise, en se demandant +ce que les deux Éminences pouvaient bien se dire, enfermées si longtemps +ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si +Boccanera soupçonnait, chez Sanguinetti, l'évêque qui avait Santobono +dans sa clientèle! Quelle sérénité d'audace, chez l'un, d'avoir osé se +présenter, et quelle force d'âme, chez l'autre, quel empire sur +soi-même, au nom de la sainte religion, d'éviter le scandale, en se +taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et +d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait +été passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre +échanger les paroles diplomatiques qui convenaient à une pareille +entrevue, tandis que leurs âmes grondaient de furieuse haine! + +Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la +face calme, pas plus rouge qu'à l'habitude, décolorée même un peu, et +gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de +montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, décelaient +sa joie d'être débarrassé d'une corvée fort lourde en somme. Il s'en +allait, dans son espoir, comme l'unique pape désormais possible. + +L'abbé Paparelli s'était précipité. + +--Si Son Éminence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son +Éminence... + +Et, se tournant vers Pierre: + +--Vous pouvez entrer, maintenant. + +Pierre les regarda disparaître, l'un si humble, derrière l'autre si +triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de +travail, étroit, meublé d'une simple table et de trois chaises, il +aperçut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et +noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trône, +redouté, exécré. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait +aussi le seul pape possible, celui que devait élire le conclave de +demain. + +Mais, quand la porte fut refermée, à la vue de ce jeune prêtre, son +hôte, qui avait assisté à la mort de ses deux chers enfants, endormis +pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une +émotion indicible, d'une faiblesse inattendue, où toute son énergie +sombra. C'était la revanche de son humanité, maintenant que son rival +n'était plus là pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre +tremblant sous la cognée, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup +suffoqué par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le +cérémonial, baiser l'émeraude qu'il portait à l'annulaire, il le releva, +le fit asseoir immédiatement devant lui, en bégayant d'une voix +entrecoupée: + +--Non, non, mon cher fils, prenez ce siège, attendez... Excusez-moi, +laissez-moi un instant, j'ai le cœur qui éclate. + +Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se maîtriser, +renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il +serrait sur ses joues et sur ses tempes. + +Des larmes montèrent alors aux yeux de Pierre, revivant à son tour +l'affreuse aventure, bouleversé de voir pleurer ce grand vieillard, ce +saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si maître de lui, et qui +n'était plus là qu'un pauvre être d'agonie et de souffrance, aussi +perdu, aussi faible qu'un enfant. Étouffant lui-même, il voulut pourtant +présenter ses condoléances, il chercha par quelles bonnes paroles il +apporterait quelque douceur à ce désespoir. + +--Je supplie Votre Éminence de croire à mon chagrin profond. J'ai été +chez elle comblé de bontés, j'ai tenu à lui dire tout de suite combien +cette perte irréparable... + +Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire. + +--Non, non, ne dites rien, de grâce, ne dites rien! + +Et un silence régna, tandis qu'il pleurait toujours, secoué par sa +lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il +dompta son frisson, il dégagea lentement sa face, peu à peu apaisée, +redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis à la volonté de +Dieu. Puisque Dieu s'était refusé à faire un miracle, puisqu'il frappait +si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de +ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait +qu'à s'incliner. + +Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait +réussi à rendre naturelle et obligeante: + +--Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils? + +--Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre congé de Votre Éminence, en +la remerciant une fois encore de sa bienveillance inépuisable. + +--Alors, vous avez su que la congrégation de l'Index avait condamné +votre livre, comme cela était inévitable? + +--Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'être reçu par Sa Sainteté, et c'est +devant elle que je me suis soumis et que j'ai réprouvé mon œuvre. + +Une flamme commença à remonter aux yeux humides du cardinal. + +--Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce +n'était que votre devoir strict de prêtre, mais il y en a tant de nos +jours qui ne font pas même leur devoir!... Comme membre de la +congrégation, j'ai tenu la parole que je vous avais donnée, de lire +votre livre, d'en étudier soigneusement surtout les pages visées par +l'accusation. Et si, ensuite, je suis resté neutre, si j'ai affecté de +me désintéresser de l'affaire, jusqu'à manquer la séance où elle a été +jugée, ce n'a été que pour faire plaisir à ma pauvre chère nièce, qui +vous aimait, qui vous défendait près de moi... + +Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait +défaillir encore, s'il évoquait le souvenir de Benedetta, l'adorée, la +regrettée. Aussi fut-ce avec une âpreté batailleuse qu'il continua: + +--Mais quel livre exécrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire! +Vous m'aviez affirmé que vous étiez respectueux du dogme, et je me +demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un +aveuglement tel, que la conscience même de votre crime vous échappait. +Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'œuvre entière est la +négation même de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas +senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'était condamner +absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule +éternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel +des poisons, un de ces livres infâmes qu'on brûlait autrefois par la +main du bourreau, qu'on laisse forcément circuler de nos jours, après +l'avoir interdit et désigné par là même aux curiosités perverses, ce qui +explique la pourriture contagieuse du siècle... Ah! que j'ai bien +reconnu là les idées de notre distingué et poétique parent, ce cher +vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de +lettres! De la littérature, rien que de la littérature! Je prie Dieu de +lui pardonner, car il ne sait sûrement pas ce qu'il fait ni où il va, +avec son christianisme d'élégie pour les ouvriers beaux parleurs et pour +les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'âme vague. Et +je ne garde ma colère que contre Son Éminence le cardinal Bergerot, car +celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le +défendez pas. Il est la révolution dans l'Église, il est contre Dieu! + +En effet, Pierre, bien qu'il se fût promis de ne pas répondre, de ne pas +discuter, avait laissé échapper un geste de protestation, devant cette +furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait +le plus au monde. D'ailleurs, il céda, il s'inclina de nouveau. + +--Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui! +mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel +aux plus laides passions qui soulève les pauvres contre les riches, en +leur annonçant je ne sais quel partage, quelle communauté aujourd'hui +impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans +pouvoir jamais les lui donner, une égalité et une justice, qui vient de +Dieu seul, que Dieu seul pourra faire régner enfin, au jour marqué par +sa toute-puissance! de cette charité intéressée dont on abuse contre le +ciel lui-même, pour l'accuser d'iniquité et d'indifférence, de cette +charité larmoyante et amollissante, indigne des cœurs solides et forts, +comme si la souffrance humaine n'était pas nécessaire au salut, comme si +nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus près de l'infini +bonheur, à mesure que nous souffrons davantage! + +Il s'exaltait, il était saignant et superbe. C'était son deuil, sa +blessure au cœur qui l'exaspérait ainsi, le coup de massue qui l'avait +abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la +douleur, si entêté dans son idée stoïque d'un Dieu omnipotent, maître +des hommes, réservant sa félicité aux seuls élus de son choix. + +De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement: + +--Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voilà +de retour, puisque vous vous êtes repenti. Vous ne sauriez croire +combien j'en suis heureux. + +A son tour, Pierre s'efforça de se montrer conciliant, afin de ne pas +ulcérer davantage cette âme violente et endolorie. + +--Votre Éminence peut être certaine que je tâcherai de n'oublier aucune +de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil +de Sa Sainteté Léon XIII. + +Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne +furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues à demi, comme s'il +se débattait pour ne pas interroger directement le jeune prêtre. + +--Ah! oui, vous avez vu Sa Sainteté, vous avez causé avec elle, et elle +a dû vous dire, n'est-ce pas? comme à tous les étrangers qui vont la +saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois +plus que dans les occasions inévitables, voici plus d'un an que je n'ai +pas été admis en audience particulière. + +Cette preuve publique de défaveur, cette lutte sourde qui, de même qu'au +temps de Pie IX, heurtait le Saint-Père et le camerlingue, emplissait +d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla, +en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme +sûr, qui d'ailleurs partait le lendemain. + +--La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent +vides de vraie sagesse et de courage... La vérité terrible, c'est que +les dix-huit années de concessions de Léon XIII ont tout ébranlé dans +l'Église, et que, s'il régnait longtemps encore, le catholicisme +croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un édifice dont on a sapé les +colonnes. + +Pierre, très intéressé, ne put s'empêcher de soulever des objections, +pour s'instruire. + +--Mais ne s'est-il pas montré très prudent, n'a-t-il pas mis le dogme à +l'écart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il paraît avoir +cédé en beaucoup de points, ça n'a jamais été que dans la forme. + +--La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il +vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cédait +volontiers sur la forme. Parole déplorable, diplomatie équivoque, quand +elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon âme se soulève à cet +opportunisme, à ce jésuitisme qui ruse avec le siècle, qui est fait +seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le désarroi du +sauve-qui-peut, cause prochaine des irrémédiables défaites! Une lâcheté, +la pire des lâchetés, l'abandon de ses armes afin d'être plus prompt à +la retraite, la honte d'être soi tout entier, le masque accepté dans +l'espoir de tromper le monde, de pénétrer chez l'ennemi et de le réduire +par la traîtrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion +traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a été, qui est +encore, qui restera jusqu'à la fin des âges la loi même de Dieu! + +Il ne put rester assis, il se leva, se mit à marcher au travers de +l'étroite pièce, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'était +tout le règne, toute la politique de Léon XIII qu'il discutait, qu'il +condamnait violemment. + +--L'unité, la fameuse unité qu'on lui fait une gloire si grande de +vouloir rétablir dans l'Église, ce n'est là que l'ambition furieuse, et +aveugle d'un conquérant qui élargit son empire, sans se demander si les +nouveaux peuples soumis ne vont pas désorganiser son ancien peuple, +jusque-là fidèle, l'adultérer, lui apporter la contagion de toutes les +erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des +autres pays, en rentrant dans l'Église catholique, la transforment +fatalement, à ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une Église +nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'être que ce qu'on est, mais être +solidement... De même, n'est-ce pas à la fois un danger et une honte, +cette prétendue alliance avec la démocratie, cette politique que suffit +à condamner l'esprit séculaire de la papauté? La monarchie est de droit +divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Révolution, +rêver ce dénouement monstrueux d'utiliser la démence des hommes, pour +mieux rétablir sur eux son pouvoir. Toute république est un état +d'anarchie, et c'est dès lors la plus criminelle des fautes, c'est +ébranler à jamais l'idée d'autorité, d'ordre, de religion même, que de +reconnaître la légitimité d'une république, dans l'unique but de +caresser le rêve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a +fait du pouvoir temporel. Il le réclame bien encore, il affecte de +rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais, +en réalité, est-ce qu'il n'en a pas consommé la perte, est-ce qu'il n'y +a pas renoncé définitivement, puisqu'il reconnaît que les peuples ont le +droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre +comme les bêtes libres, au fond des forêts? + +Brusquement, il s'arrêta, leva les deux bras au ciel, dans un élan de +sainte colère. + +--Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanité, par son besoin du +succès, aura été la ruine de l'Église! cet homme qui n'a cessé de tout +corrompre, de tout dissoudre, de tout émietter, afin de régner sur le +monde qu'il croit reconquérir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant, +pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappelé à vous? + +Et cet appel à la mort prenait un accent si sincère, il y avait là une +haine grandie par un si réel désir de sauver Dieu en péril ici-bas, que +Pierre fut traversé lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le +voyait, ce cardinal Boccanera, qui haïssait religieusement, +passionnément Léon XIII, il le voyait guettant depuis des années déjà, +du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il +avait la charge de constater, à titre de camerlingue. Comme il devait +l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fébrile l'heure +bienheureuse où il irait, armé du petit marteau d'argent, taper les +trois coups symboliques sur le crâne de Léon XIII glacé, rigide, étendu +sur son lit, entouré de sa cour pontificale! Ah! taper enfin à ce mur du +cerveau, pour être bien certain que rien ne répondait plus, qu'il n'y +avait plus rien là dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces +trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne +répondant pas, le camerlingue se tournerait après avoir patienté +quelques secondes, puis il dirait: «Le pape est mort!» + +--Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au présent, la +conciliation est une arme de l'époque, c'est pour vaincre à coup sûr que +le Saint-Père consent à céder sur les questions de forme. + +--Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'Église n'a +eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intégralité, dans l'éternité +immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour où elle +laisserait toucher à une seule pierre de son édifice, elle croulerait... +Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a passé, au temps du concile de +Trente. La Réforme venait de l'ébranler d'une façon profonde, le +relâchement de la discipline et des mœurs s'aggravait partout, c'était +un flot montant de nouveautés, d'idées soufflées par l'esprit du mal, de +projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lâché en pleine +licence. Et, dans le concile même, bien des membres étaient troublés, +gangrenés, prêts à voter les modifications les plus folles, tout un +véritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, à cette époque +critique, sous la menace d'un si grand péril, le catholicisme a été +sauvé du désastre, c'est que la majorité, éclairée par Dieu, a maintenu +le vieil édifice intact, c'est qu'elle a eu le divin entêtement de +s'enfermer dans le dogme étroit, c'est qu'elle n'a rien concédé, rien, +rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la +situation n'est pas pire qu'à l'époque du concile de Trente. Mettons +qu'elle soit la même, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus +courageux et plus sûr pour l'Église d'avoir comme autrefois la bravoure +de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a été, ce qu'elle sera. Il +n'y a de salut pour elle que dans sa souveraineté totale, indiscutable; +et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer +que de vouloir la concilier avec le siècle. + +Il se remit à marcher, de son pas songeur et puissant. + +--Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le +mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un +monde!... Je vous l'ai déjà dit, le jour de votre arrivée, mon cher +fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hâter +sa fin, s'il est vraiment menacé d'une mort prochaine, comme les athées +le prétendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir +debout, digne et fier, dans sa vieille royauté glorieuse... Ah! mourir +debout, sans rien renier de son passé, en bravant l'avenir, en +confessant sa foi entière! + +Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur +devant l'anéantissement final, avec un geste de héros qui défiait les +siècles futurs. La foi lui avait donné la paix sereine, cette paix que +l'explication de l'inconnu par le divin apporte à l'esprit, dont elle +satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il +croyait, il savait, il était sans doute et sans peur sur le lendemain de +la mort. Mais une mélancolie hautaine avait passé dans sa voix. + +--Dieu peut tout, même détruire son œuvre, s'il la trouve mauvaise. +Tout croulerait demain, la sainte Église disparaîtrait au milieu des +ruines, les sanctuaires les plus vénérés s'effondreraient sous la chute +des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, +après avoir créé le monde, l'anéantirait ainsi, pour sa gloire... Et +j'attends, je me soumets d'avance à sa volonté, qui seule peut se +produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les +temples sont ébranlés, si le catholicisme doit demain tomber en poudre, +je serai là pour être le ministre de la mort, comme j'ai été le ministre +de la vie... Même, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures +où des signes terribles me frappent. Peut-être en effet la fin des temps +est-elle proche et allons-nous assister à cet écroulement du vieux monde +dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroyés, +comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre; +et n'ai-je pas senti le souffle de l'abîme, où tout va sombrer, depuis +que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappée de ce deuil +affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, à +jamais! + +Là, dans la pièce voisine, il évoquait les deux chers morts, qui ne +cessaient d'être présents. Des sanglots remontaient à sa gorge, ses +mains tremblaient, son grand corps était agité d'une dernière révolte de +douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se fût +permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer +ainsi par le plus grand, par le plus fidèle, ce devait être que le monde +était définitivement condamné. La fin de sa maison, n'était-ce pas la +fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de +prêtre, il trouva un cri de suprême résignation. + +--O Dieu puissant, que votre volonté soit donc faite! Que tout meure, +que tout croule, que tout retourne à la nuit du chaos! Je resterai +debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y être enseveli sous les +décombres. Et, si votre volonté m'appelle à être le fossoyeur auguste de +votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien +d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout +comme moi, aussi fière, aussi intraitable qu'au temps de sa +toute-puissance. Je l'affirmerai avec la même obstination vaillante, +sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, +le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre +plutôt que de rien céder d'elle, la gardant entre mes bras glacés pour +la rendre à votre inconnu, telle que vous l'avez donnée en garde à votre +Église... O Dieu puissant, souverain Maître, disposez de moi, faites de +moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la +mort du monde! + +Saisi, Pierre frémissait de peur et d'admiration devant cette +extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les +funérailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait dû +parfois faire ce rêve, il le voyait, dans son Vatican, dans son +Saint-Pierre qu'éventrait la foudre, debout, seul au travers des salles +immenses, que sa cour pontificale, terrifiée et lâche, avait +abandonnées. Lentement, vêtu de sa soutane blanche, portant ainsi en +blanc le deuil de l'Église, il descendait une fois encore jusqu'au +sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombât, +écrasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les +convulsions suprêmes du sol avaient renversé. Puis, lorsque le +craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une étreinte, +il s'anéantissait avec lui, sous l'effondrement des voûtes. Et rien +n'était d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur. + +D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse, +invincible et droit quand même dans sa haute taille, donna congé à +Pierre, qui, cédant à sa passion de la beauté et de la vérité, trouvant +que lui seul était grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main. + +Ce fut le soir, dans la salle du trône, quand les visites cessèrent, à +la nuit tombée, qu'on ferma les portes et qu'on procéda à la mise en +bière. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'élévation ne +tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, après +avoir bourdonné aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze +heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le +parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire. +Comme ceux-ci n'éclairaient guère la vaste salle, on avait apporté des +lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches. +Selon l'usage, tous les domestiques de la maison étaient là, pour dire +un dernier adieu aux maîtres, qu'on allait coucher à jamais dans la +mort. + +Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait +beaucoup de peine, pour veiller aux mille détails, venait de courir +encore, désespéré de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des +domestiques le montèrent, on put commencer. Le cardinal et donna +Serafina se tenaient côte à côte, près du lit. Pierre était là +également, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit à coudre +les deux amants dans le même suaire, une large pièce de soie blanche, où +ils semblèrent vêtus de la même robe de mariée, la robe gaie et pure de +leur union. Puis, deux domestiques s'avancèrent, aidèrent Pierre et don +Vigilio, à les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin, +capitonné de satin rose. Il n'était guère plus large que les cercueils +ordinaires, tellement les deux amants étaient jeunes, d'une élégance +mince, et tellement leur étreinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un +seul corps. Quand ils y furent allongés, ils y continuèrent leur éternel +sommeil, la tête à demi noyée parmi leurs chevelures odorantes qui se +mêlaient. Et, quand cette première bière se trouva enfermée dans la +seconde, de plomb, puis dans la troisième, de chêne, quand les trois +couvercles eurent été soudés et vissés, on continua à voir les faces des +deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une épaisse glace, +pratiquée, selon la mode romaine, dans les trois bières. Et, à jamais +séparés des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se +souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux +obstinément ouverts, ayant l'éternité pour épuiser leur amour infini. + + + + +XVI + + +Le lendemain, au retour du cimetière, après l'enterrement. Pierre +déjeuna seul dans sa chambre, en se réservant de prendre, l'après-midi, +congé du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il +partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, +il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite +dernière au vieil Orlando, le héros de l'indépendance, auquel il avait +fait la formelle promesse de ne point retourner à Paris, sans venir +causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre +qui le conduisit rue du Vingt-Septembre. + +Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidité noyait la +ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cessé, mais le ciel restait +sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce +morne ciel de décembre, avaient des façades livides, d'une mélancolie +interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs réguliers de +fenêtres qui n'en finissaient pas. Le Ministère des Finances surtout, ce +colossal entassement de maçonnerie et de sculptures, prenait une +apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps +exsangue, dont la vie s'était retirée. La pluie avait adouci l'air, il +faisait presque chaud, une tiédeur moite de fièvre. + +Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se +rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs +paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une +réunion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abbé venait voir le +père de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu'à monter au +troisième étage. La petite porte, à droite sur le palier. + +Mais, au premier étage, Pierre se trouva brusquement face à face avec +Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en +le reconnaissant, d'une pâleur affreuse. Depuis l'épouvantable drame, +ils ne s'étaient pas revus. Aussi le prêtre comprit-il quel trouble sa +présence éveillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicité +morale, quelle mortelle inquiétude d'avoir été deviné. + +--Vous venez me voir, vous avez quelque chose à me dire? + +--Non, je pars, je viens faire mes adieux à votre père. + +La pâleur de Prada s'accrut, un frémissement agita toute sa face. + +--Ah! c'est pour mon père... Il est un peu souffrant, ménagez-le. + +Et son angoisse confessait clairement, malgré lui, tout ce qu'il +redoutait, une parole imprudente, peut-être même une mission dernière, +la malédiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tués. +Sûrement, son père en serait mort, lui aussi. + +--Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs +sont là qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrarié! Dès que je +vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite! + +Ne sachant comment l'arrêter, il fallait bien qu'il le laissât se +trouver seul avec son père, pendant que lui-même restait là, cloué par +ses affaires d'argent, qui périclitaient. Mais de quels yeux de détresse +il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son +père, le seul amour véritable, la grande passion pure et fidèle de sa +vie! + +--Ne le faites pas trop parler, égayez-le, n'est-ce pas? + +En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dévoué à son maître, +qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point +d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute +blanche, tapissée simplement d'un papier clair, à fleurettes bleues, +avec son pauvre lit de fer derrière un paravent, ses quatre planches +contre un mur, servant de bibliothèque, sa table de bois noir et ses +deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fenêtre large et +claire, sans rideaux, c'était le même admirable panorama de Rome, toute +Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome écrasée, ce +jour-là, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse. +Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas changé, avec sa tête superbe de +vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, étincelant +encore des passions qui avaient grondé dans cette âme de feu. Pierre le +retrouvait sur le même fauteuil, près de la même table, encombrée par +les mêmes journaux, les jambes enveloppées, ensevelies dans la même +couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilisé là +dans une gaine de pierre, à ce point qu'à des mois, à des années de +distance, on était sûr de l'y revoir sans nul changement possible, avec +son buste vivant, sa face qui éclatait de force et d'intelligence. + +Cependant, par cette journée grise, il paraissait abattu, le visage +assombri. + +--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe à +vous, je vis les atroces jours que vous avez dû vivre, dans ce tragique +palais Boccanera. Mon Dieu! quel épouvantable deuil! J'en ai le cœur +retourné, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'âme, avec les +nouveaux détails qu'ils donnent. + +Il indiquait les journaux épars sur la table. Puis, il écarta d'un geste +la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait. + +--Voyons, et vous? + +--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains +vaillantes. + +--Vous partez? mais votre livre? + +--Mon livre... J'ai été reçu par le Saint-Père, je me suis soumis, j'ai +réprouvé mon livre. + +Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel +leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait à dire. Et ni +l'un ni l'autre ne sentit la nécessité d'une explication plus longue. Le +vieillard conclut simplement: + +--Vous avez bien fait, votre livre était une chimère. + +--Oui, une chimère, un enfantillage, et je l'ai condamné moi-même, au +nom de la vérité et de la raison. + +Un sourire reparut sur les lèvres douloureuses du héros foudroyé. + +--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant? + +--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir +avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise. + +Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler +le jeune homme qui était allé ouvrir la porte, puis qui avait repris +modestement sa place, sur une chaise, à l'écart, près de la fenêtre. +C'était presque un enfant, vingt ans à peine, imberbe encore, d'une +beauté blonde comme il en fleurit parfois à Naples, avec de longs +cheveux bouclés, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout +d'une langueur rêveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le +présenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses +vieux camarades de guerre, l'épique Mascara des Mille, qui était mort en +héros, le corps troué de cent blessures. + +--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant. +Imaginez-vous que ce gaillard-là, avec son air de fille, donne dans les +idées nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines +d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui +n'a plus que sa mère, qui la soutient, grâce au maigre emploi qu'il +occupe et d'où il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons, +voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'être raisonnable. + +Alors, Angiolo, dont les vêtements usés et propres disaient en effet la +misère décente, répondit d'une voix grave, musicale: + +--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le +sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vérité +et la justice, le monde sera heureux. + +--Ah! si vous croyez qu'il cédera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant, +la justice, la vérité, demande à monsieur l'abbé si l'on sait jamais où +elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de +comprendre! + +Et, sans plus s'occuper de lui, il revint à Pierre. Mais Angiolo resta +dans son coin, l'air très sage, les yeux ardemment fixés sur les +interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frémissantes, ne perdant pas +une de leurs paroles. + +--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées +changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des +opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont +j'aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais douté que vous +retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse, +dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le +Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de côté, il n'y a là +rien à faire, qu'à le laisser crouler, dans sa ruine lente et +inévitable. Ce qui m'intéresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est +la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si +fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et +que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se +comprennent, maintenant que vous la connaissez. + +Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut +l'état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes, +en homme d'intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie, +loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et +s'inquiéter. Ah! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait +voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes +mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau +tombée! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés +trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de +l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de +baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation +démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la +nation à deux doigts de la banqueroute. + +Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il +en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome. + +--Oh! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle +financière, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se +réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus +d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d'hier, +dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future. + +Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion, +désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au +cœur. + +--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi +dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous?... Cette +bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà +parlé, si affamée de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et +si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu'elle place dans les +banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou +dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien, +inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son +dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre +petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir à une administration +quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat +découronné, ruiné, tombé à l'abâtardissement des races finissantes, le +plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont +gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n'ayant plus que +des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les +continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes +eux-mêmes, dans l'écroulement des vieux palais, devenus inutiles... Et +le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre +encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu'il ne paraît +seulement pas concevoir l'idée d'en sortir, aveugle et sourd, poussant +les choses jusqu'à regretter peut-être l'ancienne servitude, d'un +accablement stupide de bête sur son fumier, d'une ignorance totale, +l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misère, sans espoir, +sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, +cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises +et que nous tâchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire... +Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie +si inquiétante! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des +pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien +encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si +nous n'en étions qu'aux premiers symptômes de la fin de notre race, +précurseurs de l'anéantissement final! + +Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras +frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse +suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans +son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance, +avaient la même grandeur désespérée et farouche. + +--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que +les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de +splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne +pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le +lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse +d'éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de +gloire. + +Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome +capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l'écart de +la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce +possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert +stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui +la jalousent: Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant, +d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable après les passions +frénétiques, les flots de sang de son histoire; Naples, à qui son clair +soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit +plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu'il paraît en jouir si +paresseusement; Venise, résignée à n'être plus qu'une merveille de l'art +ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, +endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales; Gênes, toute à +son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette +Méditerranée, de ce lac aujourd'hui infime qui a été la mer opulente, le +centre où roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les +industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les +touristes les dédaignent comme n'étant pas des villes italiennes, toutes +deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l'évolution occidentale +qui prépare le prochain siècle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il +donc la laisser crouler, telle qu'un musée poussiéreux, pour le plaisir +des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de +la Grande-Grèce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots +exquis qu'on n'ose faire réparer, de crainte d'en gâter le caractère? Ou +la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs +branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé +créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses +cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre +l'humanité! + +--Mais pourquoi désespérer? reprit-il avec force. Rome a beau être +lourde à nos épaules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons +voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements... +D'ailleurs, si la population a cessé de s'y accroître, elle y reste +stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant +peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui +l'ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un +Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, +ethniques même semblent jusqu'à présent s'y opposer; mais qui sait les +surprises de demain, peut-on nous interdire l'espérance, la foi que nous +avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens +conquérants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes +deux jambes mortes, foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me +reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où +j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces +douloureux quartiers neufs que vous avez visités, vides et croulants +déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous +verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et +puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la +Lombardie? Notre Midi lui-même n'est-il pas d'une richesse inépuisable? +Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une +génération de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si +fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et +mûrisse au brûlant soleil! + +L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses +yeux. Pierre souriait, était gagné; et, quand il put parler, il dit à +son tour: + +--Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire +des hommes. + +--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il +faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emporté ailleurs, +loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples +vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n'est +pas un réservoir d'hommes et d'argent, où l'on puise à mains pleines. +C'est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous. +Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des écoles partout, +l'ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups +de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple +travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître +du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc +avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une +troisième gloire, si ce n'est pour la démocratie de demain? et comme on +s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec +vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente!... +Oui, oui! la solution du problème n'est pas ailleurs, faire un peuple, +faire une démocratie italienne! + +Pierre s'était calmé, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se +modifiait pas facilement, que l'Italie était ce que le sol, l'histoire, +la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup, +pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures, +n'ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une +vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort? Une Rome moderne, +démocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres, +Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence: + +--Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne +croyez-vous pas que vous feriez bien d'être sages? Vos finances sont +dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés +sociales et économiques, que vous courez le risque des pires +catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent +ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune: «Eh +bien! notre orgueil s'est trompé, nous avons eu tort de nous improviser +grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et +de patience; et nous consentons à n'être encore qu'un peuple jeune qui +se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans +vouloir jouer d'ici à longtemps un rôle dominateur; et nous désarmons, +nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les +budgets d'ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu'à la +prospérité intérieure, à l'instruction, à l'éducation physique et morale +du grand peuple que nous nous jurons d'être dans cinquante ans.» +Enrayer, oui! enrayer, votre salut est là! + +Orlando l'avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé à une +songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix: + +--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un +aveu trop dur qu'on ne peut demander à un peuple. Les cœurs +bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne +serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement +tout ce qui a été fait? Que d'espoirs avortés, que de ruines, que de +matériaux inutilement épars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que +par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes +un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unité +que d'autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien! il +faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et +qu'elle emplisse nos granges. + +D'un nouveau geste, raffermi, élargi, il s'entêta dans son espoir. + +--Vous savez que j'ai toujours été contre l'alliance avec l'Allemagne. +Je l'avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n'étions pas encore de +taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante +personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée +inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos +budgets écrasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas +venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or, +sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'à rompre avec une +alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, +sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des méfiances et +d'exécrables conseils... Mais tout cela était inévitable, et c'est ce +qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je +suis un ami déclaré de la France, on m'en garde même ici quelque +rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu'ils s'entêtent à ne +pas comprendre, qu'au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre +frénétique désir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait +bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec +laquelle on compterait désormais. Et l'hésitation n'était pas permise, +tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait +là une évidence aveuglante qui s'est imposée. La dure loi de la lutte +pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, +et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs, +l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, +même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui! +et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle +haine, que, de part et d'autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre +vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos +journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand +cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui +comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races +latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus +en plus envahissant des autres races? + +Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l'âge, réfugié dans +le rêve: + +--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de +nous aider, dès votre retour à Paris. Dans votre champ d'action, si +étroit qu'il puisse être, jurez-moi de travailler à faire la paix entre +la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous +venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez +vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des +torts, vous en avez sûrement aussi. Eh! que diable! les querelles de +famille ne peuvent pas être éternelles! + +Gêné, Pierre répondit: + +--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans +les familles, quand le sang s'exaspère contre son sang, on va jusqu'au +couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible. + +Et il n'osa dire toute sa pensée. Depuis qu'il était à Rome, qu'il +écoutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se +résumait pour lui en un beau conte tragique. Il était une fois deux +princesses nées d'une reine puissante, maîtresse du monde. L'aînée, qui +avait hérité du royaume de sa mère, eut le chagrin secret de voir sa +cadette, établie en un pays voisin, grandir peu à peu en richesse, en +force, en éclat, tandis qu'elle-même déclinait, comme affaiblie par +l'âge, démembrée, si épuisée et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, +le jour où elle tenta un effort suprême pour reconquérir la souveraineté +universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, à +voir sa sœur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son +gala éblouissant, régner sur la terre par sa force, par sa grâce et par +son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que fût l'attitude à son +égard de cette sœur enviée et détestée. Là était la blessure au flanc, +inguérissable, cette vie de l'une empoisonnée par la vie de l'autre, +cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait +qu'avec la mort. Et même, le jour prochain peut-être où la paix se +ferait entre elles, devant l'évident triomphe de la cadette, l'autre +garderait au plus profond de son cœur la douleur sans fin d'être +l'aînée et la vassale. + +--Tout de même comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en +effet une grande douleur, un grand péril, que cette enragée querelle des +deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois être la +vérité. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que +vous ne l'aimiez guère, que vous n'y soyez guère préparés, ni par le +tempérament, ni par l'usage. Les poètes de toutes les nations qui sont +venus et qui ont parlé de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de +leur culture classique, vous ont grisés de telles louanges, que vous me +semblez peu faits pour entendre la vérité vraie sur votre Rome +d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait +bien en arriver à la réalité des choses, et c'est justement cette +réalité que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand même, +très susceptibles, pareils à ces femmes qui ne se sentent plus en beauté +et que désespère la moindre remarque sur leurs rides. + +Orlando s'était mis à rire, d'un rire enfantin. + +--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des +laids visages? Nous autres, nous n'aimons au théâtre que la jolie +musique, la jolie danse, les jolies pièces qui font plaisir. Le reste, +tout ce qui est désagréable, ah! grand Dieu, cachons-le! + +--Mais, continua le prêtre, je confesse volontiers tout de suite la +capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais négligée, +pour la sacrifier à la Rome papale, dont je rêvais le réveil, elle +existe, et si puissante, si triomphante déjà, que c'est sûrement l'autre +qui est fatalement destinée à disparaître avec le temps. Comme je l'ai +observé, le pape a beau s'entêter à être immuable, dans son Vatican, de +plus en plus lézardé, menaçant ruine, tout évolue autour de lui, le +monde noir est déjà devenu le monde gris, en se mélangeant au monde +blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu'à la fête donnée par le +prince Buongiovanni, pour les fiançailles de sa fille avec votre +petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchanté, gagné à votre cause de +résurrection. + +Les yeux du vieillard étincelèrent. + +--Ah! vous y étiez! N'est-ce pas que vous avez eu là un spectacle +inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalité, du peuple que +nous devons être, quand les difficultés d'aujourd'hui seront vaincues? +Qu'importe un quart de siècle, qu'importe un siècle! L'Italie renaîtra +dans sa gloire ancienne, dès que le grand peuple de demain aura poussé +de terre!... Et c'est bien vrai que j'exècre ce Sacco, parce qu'il +incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les appétits ont +tout retardé, en se ruant à la curée de notre conquête, qui nous avait +coûté tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aimé +Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va +être l'avenir, la génération de braves gens dont la venue instruira et +purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de +lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma +nièce, une femme de raison au fond, m'a amenée l'autre jour. Si vous +aviez vu cette enfant se jeter à mon cou, m'appeler des plus doux noms, +me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il +s'appelât comme moi et qu'il sauvât une seconde fois l'Italie... Oui, +oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de +ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation +entière, et que tout soit réparé, et que tout resplendisse dans leur +amour! + +Des larmes étaient montées à ses yeux. Pierre, très touché de cette +flamme inextinguible de patriotisme, qui brûlait encore chez le héros +foudroyé, voulut lui faire plaisir. + +--C'est le vœu que j'ai fait moi-même, à la fête de leurs fiançailles, +en disant à votre fils à peu près ce que vous venez de dire. Oui! que +leurs noces soient définitives et fécondes, qu'il naisse d'elles le +grand pays que je vous souhaite d'être, de toute mon âme, maintenant que +j'ai appris à vous connaître! + +--Vous avez dit ça! cria Orlando, vous avez dit ça! Allons, je vous +pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la +voilà! la Rome qui est la nôtre, que nous voulons refaire digne de son +glorieux passé, une troisième fois reine du monde! + +D'un de ses gestes amples, où il mettait tout ce qui lui restait de vie, +il montra, par la fenêtre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui +se déroulait, Rome étalée au loin, d'un bout de l'horizon à l'autre. +Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville +prenait une sorte de majesté plus haute, la mélancolique grandeur d'une +cité reine, aujourd'hui déchue encore, qui attend, muette, immobile, +dans l'air morne, le réveil éclatant, la royauté enfin reconnue de tous, +qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux +arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes +vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dômes, +avait une largeur d'océan, dans un balancement sans fin de vagues +profondes et grises. + +Mais, brusquement, Orlando avait tourné la tête, saisi d'un accès de +paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara. + +--Et, scélérat que tu es, c'est notre Rome que tu rêves de détruire à +coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison +branlante et pourrie, afin d'en débarrasser à jamais la terre! + +Angiolo, jusque-là silencieux, avait écouté passionnément la +conversation. Sur son visage imberbe, d'une beauté de fille blonde, les +moindres émotions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands +yeux bleus avaient brûlé, à entendre parler du peuple, de ce peuple +nouveau qu'il s'agissait de faire. + +--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en +pas laisser une seule pierre! mais la détruire pour la reconstruire! + +Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie. + +--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux! + +--Je la reconstruirais, répéta l'enfant debout, d'une voix tremblante de +prophète inspiré, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si +noble! Ne faut-il pas pour l'universelle démocratie de demain, pour +l'humanité enfin libre, une cité unique, l'arche d'alliance, le centre +même du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est désignée, que les prophéties +ont marquée comme l'éternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront +les destinées des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire +définitif, la capitale des royaumes détruits où s'assembleront, une fois +par an, les sages de toutes les contrées, on doit la purifier d'abord +par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite, +quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebâtirons +dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais été. Et +quelle ville enfin de vérité et de justice, la Rome annoncée, attendue +depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la +Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si +prospère et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans +l'unique joie d'être, après avoir réglementé la loi du travail. Oui! +oui! Rome, la Mère, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour +l'éternité! + +Béant, Pierre l'écoutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait là? Au +moyen âge, les papes n'avaient pu être les maîtres de Rome, sans +éprouver l'impérieux besoin de la rebâtir, dans leur volonté séculaire +de régner de nouveau sur le monde. Récemment, dès que la jeune Italie +s'était emparée de Rome, elle avait aussitôt cédé à cette folie atavique +de la domination universelle, voulant à son tour en faire la plus grande +des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui +n'était pas venue. Et voilà que les anarchistes eux-mêmes, en leur rage +de bouleversement, étaient possédés du même rêve obstiné de la race, +démesuré cette fois, une quatrième Rome monstrueuse, dont les faubourgs +finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur +humanité libertaire, réunie en une famille unique! C'était le comble, +jamais preuve plus extravagante ne serait donnée du sang d'orgueil et de +souveraineté qui avait brûlé les veines de cette race, depuis qu'Auguste +lui avait laissé l'héritage de son empire absolu, avec le furieux +instinct de croire que le monde était légalement à elle et qu'elle avait +la mission toujours prochaine de le reconquérir. Cela sortait du sol +même, une sève qui avait grisé tous les enfants de ce terreau +historique, qui les poussait tous à faire de leur ville la Ville, celle +qui avait régné, qui régnerait, resplendissante, aux jours prédits par +les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S. +P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouvées partout +dans la Rome actuelle, comme un ordre de définitif triomphe donné au +destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les +tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les +ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanité de ces gens hantés +par la grandeur des aïeux, hypnotisés devant le passé de leur Rome, +déclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mêmes ne parviennent pas à la +connaître, qu'elle est le sphinx chargé de dire un jour le mot de +l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit, +qu'ils en arrivent à exiger pour elle le respect idolâtre de la terre +entière, dans cette vivace illusion de la légende où elle demeure, cette +inextricable confusion de ce qui a pu être grand et de ce qui ne l'est +plus. + +--Mais je la connais, ta quatrième Rome, reprit Orlando, qui s'égayait +de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la République +universelle, que Mazzini a déjà rêvée. Il est vrai qu'il y ajoutait le +pape... Vois-tu, mon garçon, si nous, les vieux républicains, nous nous +sommes ralliés, c'est que notre crainte a été de voir, en cas de +révolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont +troublé la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes résignés à notre +monarchie, qui n'est pas sensiblement différente d'une bonne République +parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre +mère en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je +t'embrasse tout de même. + +Angiolo, sous le baiser affectueux du héros, devint rouge comme une +jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur éveillé, +après avoir salué poliment le prêtre, d'un signe de tête, sans ajouter +une parole. + +Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontré les +journaux, épars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais +Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adorée comme une fille chère, +aux jours de tristesse où elle vivait près de lui, quelle mort +foudroyante, quel tragique destin, d'avoir été ainsi emportée dans la +mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les récits des journaux +singuliers, le cœur douloureux et tourmenté par ce qu'il sentait là +d'obscur, il demandait des détails, lorsque son fils Prada entra +brusquement, la face torturée d'inquiétude, essoufflé d'avoir monté trop +vite. Il venait de congédier ses entrepreneurs avec une brutalité +impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune +compromise, en train de crouler, cédant à un tel désir d'être en haut +près de son père, qu'il ne les écoutait même pas, insoucieux de savoir +si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tête. Et, quand il fut en +haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le +dévisager, pour se rendre compte si le prêtre, par quelque mot +imprudent, ne venait pas de le frapper à mort. + +Il frémit de le trouver frissonnant, ému aux larmes de l'aventure +terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard, +que le malheur était fait. + +--Mon Dieu! père, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous? + +Et il s'était jeté à ses pieds, agenouillé, lui prenant les mains, le +regardant passionnément, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir +tout le sang de son cœur, pour lui éviter la moindre peine. + +--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je +disais à monsieur Froment combien elle m'avait désolé, et j'ajoutais que +j'en étais encore à comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une +mort subite, c'est toujours si extraordinaire! + +Très pâle, Prada se releva. Le prêtre n'avait pas parlé. Mais quelle +effrayante minute! S'il répondait, s'il parlait! + +--Vous étiez présent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez +tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées. + +Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l'un dans +l'autre. Entre eux, tout recommençait. C'était encore le destin en +marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son +petit panier; c'était le retour à travers la Campagne mélancolique, la +conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se +balançait doucement sur les genoux du curé; et c'était surtout l'osteria +sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet +de sang violâtre au bec. Puis, c'était, dans la nuit même, le bal des +Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un +triomphe de l'amour. Enfin, c'était devant le palais Boccanera, noir +sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait +sans retourner la tête, laissant l'obscur destin faire sa besogne de +mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient, +n'avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains +qu'ils s'étaient devinés, jusqu'au fond de l'âme. + +Pierre n'avait pas répondu tout de suite au vieillard. + +--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses... + +--Sans doute, c'est ce que j'ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez +nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné. + +Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si +lourd, si chargé d'une ardente supplication, que le prêtre en fut remué +profondément. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant +le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au +destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait dû se +passer au fond de lui, ensuite, après l'effroyable dénouement: d'abord, +la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait +pas demandée si féroce; puis, le calme glacé du beau joueur qui attend +les événements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui +du capitaine à qui la victoire a coûté trop d'hommes. Tout de suite, il +avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de +l'Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret +peut-être de cette femme si désirée, qu'il n'avait pas eue, qu'il +n'aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu'il +ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir +éternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet +effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans +remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant +avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa +marche, et ne vînt par contre-coup frapper son père. Encore un coup de +foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa +force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans +l'épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu'un enfant. + +--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il eût cherché ses mots, les +journaux ont dû vous dire que le prince avait d'abord succombé et que la +contessina était morte de douleur, en l'embrassant une dernière fois... +Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les médecins eux-mêmes, +d'ordinaire, n'osent guère se prononcer exactement... + +Il s'arrêta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta +mourante lui donner l'ordre terrible: «Vous qui verrez son père, je vous +charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il +doit savoir, pour la vérité et la justice.» Grand Dieu! allait-il obéir, +était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu'il fallait exécuter quand +même, dussent les larmes et le sang couler à flots? Pendant quelques +secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette +vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de +pardon, l'horreur qu'il se serait faite à lui-même s'il avait tué ce +vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour +personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque +lutte suprême se livrait en lui, d'où allait sortir le sort de son père, +car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore. + +--On a cru d'abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le +mal a si vite empiré, qu'on s'est affolé et qu'on a couru chercher le +médecin... + +Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils étaient devenus si désespérés, si +pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y +lisait toutes les raisons décisives qui allaient l'empêcher de parler. +Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien +promis, il aurait cru charger d'un crime la mémoire de la morte, s'il +avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes +d'angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur, si +abominable, que tout de même un peu de justice était faite. + +--Alors, acheva Pierre, quand le médecin a été là, il a formellement +reconnu qu'il s'agissait d'une fièvre infectieuse. Il n'y a aucun +doute... J'ai assisté ce matin aux obsèques, c'était bien beau et bien +touchant. + +Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui +aussi, avait été ému toute la matinée, en songeant à ces obsèques. Puis, +comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de +ses mains restées tremblantes, Prada, le corps glacé d'une sueur +mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas +tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard très +doux, éperdu de reconnaissance, qui disait merci. + +--Je pars ce soir, répéta Pierre brisé, voulant rompre la conversation. +Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission à me +donner pour Paris? + +--Non, non, aucune, dit Orlando. + +Puis, tout d'un coup, se souvenant: + +--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon +vieux compagnon de batailles Théophile Morin, un des Mille de Garibaldi, +ce manuel pour le baccalauréat, qu'il voudrait faire traduire et adopter +chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra +dans nos écoles, mais à la condition qu'il fera quelques changements... +Luigi, donne-moi donc le volume qui est là, sur cette planche. + +Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra à Pierre les notes +qu'il avait écrites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les +modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan général de +l'ouvrage. + +--Soyez donc assez gentil pour porter vous-même cet exemplaire à Morin, +dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'épargnerez une +longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une façon plus nette +et plus complète, que je ne le ferais en dix pages... Et vous +embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah! +de tout mon cœur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et +l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles! + +Il y eut un court silence, ce silence, cette gêne attendrie de la minute +du départ. + +--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi +tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout à l'heure embrassé... Je +suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me +permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un +aïeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui +seule aide à vivre. + +Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et +lorsqu'il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé, +il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore, +pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil +d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprême, il lui montrait +une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. +Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante. + +--Et, de grâce, jurez-moi de l'aimer quand même, malgré tout, car elle +est le berceau, elle est la mère! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, +pour ce qu'elle veut être!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, +aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours! + +Sans pouvoir répondre, Pierre l'embrassa de nouveau, bouleversé de tant +de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à +trente ans d'une femme adorée. Et il le trouvait si beau, si grand, avec +son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de +résurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le +cardinal Boccanera, s'évoqua devant lui, entêté également dans sa foi, +n'abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la +chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur +ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant +l'avenir. + +Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu'il se retrouva dehors, dans +la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hâte, celle de rentrer +au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses +visites d'adieu étaient faites, il ne lui restait qu'à prendre congé de +donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si +bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils +s'étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne +recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire +complètement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine +qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don +Vigilio, elle le prévint que l'abbé, lui aussi, s'était enfermé dans sa +chambre; et, lorsqu'il alla frapper à cette chambre voisine de la +sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il +n'obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de +quelque crise de fièvre et de méfiance, s'entêtait à ne point le revoir, +dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé, +il fut entendu que, le train ne partant qu'à dix heures dix-sept, +Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa +chambre, à huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-même une +lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas +qu'elle l'aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle. + +Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire, +pour emporter le linge et les vêtements qu'il s'était fait envoyer de +Paris, à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut +pourtant pas longue, l'armoire vidée, les tiroirs visités, la petite +caisse et la valise emplies, fermées à clef. Il n'était que sept heures, +il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en +faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier, +tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un maître ignoré qui +l'avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe +l'éclairait en plein, d'une lumière évocatrice; et, cette fois encore, +il reçut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir, +à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette +dolente et tragique figure de femme, demi nue, drapée en un lambeau, +assise au seuil du palais dont on l'avait chassée, pleurant entre ses +mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d'amour, qui sanglotait +ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d'où elle +venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout +l'effort inutile pour forcer la porte de la vérité, de tout l'abandon +affreux où l'homme tombe, dès qu'il se heurte au mur qui barre +l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller +ainsi, avant d'avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d'or, cette +face de douloureuse beauté, qu'il rêvait rayonnante de jeunesse, si +délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le +point de la posséder enfin, lorsqu'on frappa à la porte. + +Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois +jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d'art du +jeune attaché d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son +brusque envahissement. + +--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu +vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que +d'épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis +revenu que cette après-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin. +Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j'ai appris +ces deux morts affreuses. + +Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavoué, en homme qui +connaissait la sombre Rome légendaire. D'ailleurs, il n'insista pas, +bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets +redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prêtre lui +dit des deux amants, enlacés aux bras l'un de l'autre, d'une beauté +surhumaine dans la mort. Et il se fâcha de ce que personne n'en avait +pris un dessin. + +--Mais vous-même, mon cher! Ça ne fait rien que vous ne sachiez pas +dessiner. Vous y auriez mis votre ingénuité, vous auriez peut-être +laissé un chef-d'œuvre. + +Puis, se calmant: + +--Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous, +tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beauté, et la beauté reste +indestructible! + +Pierre fut frappé du mot. Et ils causèrent longuement de l'Italie, de +Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, répétait languissamment +Narcisse. Il avait allumé une cigarette, sa parole se faisait plus +lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre. + +--Vous étiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'étais +monté à cet étage. + +Ses yeux continuaient à errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrêtés +par la toile ancienne, que la lampe éclairait. Un instant, il battit des +paupières, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il +s'approcha. + +--Quoi donc? quoi donc? mais c'est très bien, mais c'est très beau, ça! + +--N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas +moins été remué dès le premier jour, et que de fois j'ai été retenu là, +le cœur battant et gonflé de choses indicibles! + +Narcisse ne parlait plus, examinait de près la peinture, avec le soin +d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'œil tranchant décide de +l'authenticité, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des +joies se peignit sur sa face blonde et pâmée, tandis que ses doigts +étaient pris d'un petit tremblement. + +--C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute à +avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la +chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un +Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli! + +Il défaillait, il était débordé par une admiration croissante, à mesure +qu'il pénétrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela +n'était pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prévu tout notre +siècle douloureux, nos inquiétudes devant l'invisible, notre détresse de +ne pouvoir franchir la porte du mystère, à jamais close. Et quel symbole +éternel de la misère du monde, cette femme dont on ne voyait pas le +visage et qui sanglotait éperdument, sans qu'on pût essuyer ses larmes! +Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualité absent de tous les +catalogues, quelle trouvaille! + +Il s'interrompit pour demander: + +--Vous saviez que c'était un Botticelli? + +--Ma foi, non! J'ai interrogé un jour don Vigilio, mais il a paru faire +peu de cas de cette peinture. Et Victorine, à qui j'en ai parlé +également, m'a répondu que toutes ces vieilleries, ce n'étaient que des +nids à poussière. + +Stupéfait, Narcisse se récria. + +--Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah! +que je reconnais bien là mes princes romains, incapables la plupart de +se reconnaître parmi leurs chefs-d'œuvre, si l'on n'a pas collé des +étiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute, +mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse, +que je crois estimer trop bas en disant qu'un musée la payerait... + +Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase +d'un geste vague. La soirée s'avançait, et comme Victorine entrait, +suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna +le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont +l'attention était éveillée, devinait tout le travail qui se faisait au +fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves +devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garçon +angélique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux +affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare même, disait-on. +Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse +Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième siècle, pendue à +côté du chef-d'œuvre, en s'écriant: + +--Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a chargé de lui +acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que +voilà donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se +débarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur? + +La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si ça dépendait +d'elle, on pouvait bien tout emporter. + +--Oh! monsieur, à un marchand, non! à cause des vilains bruits qui +courraient tout de suite; mais à un ami, je suis certaine qu'ils +seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y +serait le bienvenu. + +Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse à souper avec lui. Le jeune +homme donna sa parole d'honneur qu'il était attendu. Même il s'était mis +en retard. Et il se sauva, après avoir serré les deux mains du prêtre, +en lui souhaitant affectueusement un bon voyage. + +Huit heures sonnaient. Dès qu'il fut seul, Pierre s'assit devant la +petite table, et Victorine resta là, à le servir, après avoir renvoyé +Giacomo, qui avait monté la vaisselle et les plats, dans un panier. + +--Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et +puis, monsieur l'abbé, c'est un plaisir pour moi que de vous servir +votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dîner à +la française, une sole au gratin et un poulet rôti. + +Il fut touché de son attention, heureux d'avoir pour compagne cette +compatriote, pendant qu'il mangeait, au milieu de l'énorme silence du +vieux palais noir et désert. Elle avait encore sur elle, en toute sa +personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte +douloureuse de sa chère contessina. Mais, déjà, sa besogne quotidienne +qui l'avait reprise, son servage accepté la redressait, lui rendait son +activité alerte, dans son humilité de pauvre fille, résignée aux pires +catastrophes de ce monde. Et elle causait presque gaiement, tout en lui +passant les plats. + +--Dire, monsieur l'abbé, qu'après-demain matin vous serez à Paris! Moi, +vous savez, il me semble que j'ai quitté Auneau hier. Ah! c'est la terre +qui est belle par là, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de +leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si +gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit bois où il y a tant de +mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont que des arbres en fer-blanc, sous +leur bête de soleil qui rôtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers +temps, j'aurais donné je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me +trempât, me nettoyât de leur sale poussière. Aujourd'hui encore, le +cœur me bat, dès que je songe aux jolies matinées de chez nous, quand +il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agréable, +comme si elle se mettait à rire après avoir pleuré... Non, non! jamais +je ne m'y ferai, à leur satanée Rome! Quelles gens, quel pays! + +Il s'égayait de son obstination fidèle à son terroir, qui, après +vingt-cinq ans de séjour, la laissait impénétrable, étrangère, ayant +l'horreur de cette ville de lumière dure et de végétation noire, en +fille d'une aimable contrée tempérée, souriante, baignée au matin de +brumes roses. Lui-même ne pouvait se dire, sans une émotion vive, qu'il +allait retrouver les bords attendris et délicieux de la Seine. + +--Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune maîtresse n'est plus, +qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi? + +Elle le regarda, pleine de surprise. + +--Moi, m'en aller avec vous, retourner là-haut!... Oh! non, monsieur +l'abbé, c'est impossible. Ce serait trop d'ingratitude d'abord, parce +que donna Serafina est habituée à moi et que j'agirais très mal en les +abandonnant, elle et Son Éminence, quand ils sont dans la peine. Et +puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, mon trou +est ici. + +--Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais! + +--Non, jamais, c'est certain. + +--Et ça ne vous fera rien d'être enterrée ici, de dormir dans cette +terre qui sent le soufre? + +Elle se mit à rire franchement. + +--Oh! quand je serai morte, ça m'est égal d'être n'importe où!... On est +bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abbé! Et c'est drôle que ça +vous inquiète tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien, +pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce +sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit +bien ça, à nous autres qui aurons tant travaillé... Vous savez que je ne +suis pas une dévote, oh! non. Mais ça ne m'a pas empêchée de me conduire +honnêtement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai +jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-là, à mon âge, on a +l'air bête. Tout de même, je la dis, parce que c'est la vérité pure. + +Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curés et +qui n'avait pas un péché sur la conscience. Et Pierre s'émerveillait une +fois encore de ce simple courage à vivre, de ce grand bon sens pratique, +chez cette laborieuse si dévouée, qui incarnait pour lui le menu peuple +incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient +jamais plus. Ah! être comme elle, faire sa tâche et se coucher pour +l'éternel sommeil, sans révolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa +part de besogne accomplie! + +--Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour +vous au petit bois plein de mousse? + +--C'est ça, monsieur l'abbé, dites-lui qu'il est dans mon cœur et que +je l'y vois reverdir tous les jours. + +Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo. +Puis, comme il n'était que huit heures et demie, elle conseilla au +prêtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A +quoi bon aller se glacer trop tôt à la gare? A neuf heures et demie, +elle enverrait chercher un fiacre; et, dès que cette voiture serait en +bas, elle monterait le prévenir, elle ferait descendre ses bagages. +Donc, il pouvait être bien tranquille, il n'avait plus à s'inquiéter de +rien. + +Quand elle s'en fut allée et que Pierre se trouva seul, il éprouva en +effet un sentiment de vide, de détachement extraordinaire. Ses bagages, +sa valise et sa petite caisse, étaient par terre, dans un coin de la +chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait +déjà comme étrangère! Il ne lui restait qu'à partir, il était parti, +Rome autour de lui n'était plus qu'une image, celle qu'il allait +emporter dans sa mémoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une +longueur démesurée. Sous lui, le vieux palais noir et désert dormait +dans l'anéantissement de son silence. Il s'était assis pour patienter, +il tomba à une rêverie profonde. + +Ce fut son livre qui s'évoqua, _la Rome nouvelle_, tel qu'il l'avait +écrit, tel qu'il était venu le défendre. Et il se rappela sa première +matinée sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in +Montorio, en face de la Rome qu'il rêvait, si rajeunie, si douce +d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du +matin. Là, il s'était posé la question décisive: le catholicisme +pouvait-il se renouveler, retourner à l'esprit du christianisme +primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le monde moderne +bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son cœur +battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait, à peine remis de son +désastre de Lourdes, tenter là une autre expérience suprême, en +demandant à Rome quelle serait sa réponse. Et, maintenant, l'expérience +avait échoué, il connaissait la réponse que Rome lui avait faite par ses +ruines, par ses monuments, par sa terre elle-même, par son peuple, par +ses prélats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne +pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir à l'esprit du +christianisme primitif, non! il ne pouvait être la religion de la +démocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles sociétés +croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine démocratique, il +était cloué désormais à ce sol romain, roi quand même, forcé de +s'entêter au pouvoir temporel sous peine de suicide, lié par la +tradition, enchaîné par le dogme, n'évoluant qu'en apparence, réduit +réellement à une telle immobilité, que, derrière la porte de bronze du +Vatican, la papauté était la prisonnière, la revenante de dix-huit +siècles d'atavisme, dans son rêve ininterrompu de la domination +universelle. Où sa foi de prêtre, exalté par l'amour des souffrants et +des pauvres, était venue chercher la vie, une résurrection de la +communauté chrétienne, il avait trouvé la mort, la poussière d'un monde +détruit, sans germination possible, une terre épuisée de laquelle ne +pousserait jamais plus que cette papauté despotique, maîtresse des corps +ainsi qu'elle était maîtresse des âmes. A son cri éperdu qui demandait +une religion nouvelle, Rome s'était contentée de répondre en condamnant +son livre, comme entaché d'hérésie, et lui-même l'avait retiré, dans +l'amère douleur de sa désillusion. Il avait vu, il avait compris, tout +s'était effondré. Et c'était lui, son âme et son cerveau, qui gisait +parmi les décombres. + +Pierre étouffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fenêtre +qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'était +remise à tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser. +Il faisait très doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un +gris de cendre, la lune devait s'être levée, car on la sentait derrière +les nuages, qu'elle éclairait d'une lumière jaune et louche, infiniment +triste. Sous cette clarté dormante de veilleuse, le vaste horizon +apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons +entassées du Transtévère, la coulée du fleuve là-bas, à gauche, vers la +hauteur confuse du Palatin, tandis que le dôme de Saint-Pierre, à +droite, détachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air pâle. Il ne +pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrière lui, il se +l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa façade interminable, dans +cette nuit si mélancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome +finissante, à demi mangée par l'ombre, différente de la Rome de jeunesse +et de chimère qu'il avait vue et passionnément aimée, le premier jour, +du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal à cette heure la +masse enténébrée! Un autre souvenir s'éveilla, les trois points +souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, dès ce jour-là, +résumé pour lui l'histoire séculaire de Rome, l'antique, la papale, +l'italienne. Mais, si le Palatin était resté le même mont découronné où +ne se dressait que le fantôme de l'ancêtre, Auguste empereur et pontife, +maître du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le +Quirinal, qui avaient comme changé de plans. Ce palais du roi qu'il +négligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce +gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernité +sacrilège sur une cité à part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il +l'avait dit à Orlando, la place considérable, grandissante, qu'ils +tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientôt tout entier; +pendant que Saint-Pierre, ce dôme qu'il avait trouvé triomphal, couleur +du ciel, régnant sur la ville en roi géant que rien ne pouvait ébranler, +lui apparaissait à présent plein de lézardes, diminué déjà, d'une de ces +vieillesses énormes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup, +dans l'usure secrète, l'émiettement ignoré des charpentes. + +Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et +Pierre frissonna, au souffle glacé de fosse qui lui passa sur la face. +Cette idée des trois sommets, du triangle symbolique, éveillait en lui +la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres, +dont le pape et le roi s'étaient toujours disputé la possession. Cela +venait de loin, du jour où, dans le partage de l'héritage d'Auguste, +l'empereur avait dû se contenter des corps, en laissant les âmes au +pape, qui, dès ce moment, n'avait plus brûlé que du désir de reconquérir +ce pouvoir temporel, dont on dépouillait Dieu en sa personne. La +querelle avait bouleversé et ensanglanté tout le moyen âge, sans que ni +l'Église ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils +s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de +misère, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Réforme, +commença plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de +89. Et l'extraordinaire aventure de la papauté était partie de là, comme +Pierre l'avait écrit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait +au pape de reprendre le rêve séculaire, le pape se désintéressant des +trônes abattus, se remettant avec les misérables, espérant bien cette +fois conquérir le peuple, l'avoir enfin tout à lui. N'était-ce pas +prodigieux, ce Léon XIII dépouillé de son royaume, qui se laissait dire +socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des déshérités, qui +marchait contre les rois, à la tête du quatrième État, auquel +appartiendra le siècle prochain? L'éternelle lutte continuait aussi âpre +pour cette possession du peuple, à Rome même, et dans l'espace le plus +resserré, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se +voir de leurs fenêtres, toujours se battant à qui aurait l'empire, ayant +sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue +population qu'ils en étaient encore à se disputer, comme le faucon et +l'épervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'était ici, +pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamné, voué à une ruine +fatale, parce que justement il était d'essence monarchique, à ce point +que la papauté apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir +temporel, sous peine d'être autre chose et de disparaître. Vainement +elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout âme, +il n'y avait pas de place, au milieu de nos démocraties, pour la +souveraineté totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il +voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'était là surtout ce +qui avait tué son rêve, détruit son livre, amassé le tas de décombres, +devant lequel il restait éperdu, sans force ni courage. + +Cette Rome noyée de cendre, dont les édifices s'effaçaient, finit par +lui serrer tellement le cœur, qu'il revint tomber sur la chaise, près +de ses bagages. Jamais encore il n'avait éprouvé une pareille détresse, +il lui sembla que c'était la fin de son âme. Il se rappelait comment ce +voyage à Rome, cette expérience nouvelle s'était posée pour lui, à la +suite de son désastre de Lourdes. Il n'y était plus venu demander la foi +naïve et entière du petit enfant, mais la foi supérieure de +l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles, +travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son +besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme rajeuni ne +pouvait être la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape à +Rome, avec Rome, n'était pas le Père, l'arche d'alliance, le chef +spirituel écouté, obéi, c'était à ses yeux le naufrage de l'espérance +dernière, un suprême craquement où les sociétés actuelles s'abîmaient. +La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout +cet échafaudage du socialisme catholique, qui lui avait semblé si +heureux, si triomphant, pour consolider la vieille Église, il le voyait +par terre à cette heure, il le jugeait sévèrement comme un simple +expédient transitoire qui, pendant des années, pourrait peut-être étayer +l'édifice en ruine; mais ces choses n'étaient construites que sur un +malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et +de la politique. Non, non! le peuple encore gagné et dupé, caressé pour +être asservi, cela répugnait à la raison, et tout le système +apparaissait bâtard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir à de pires +catastrophes. Alors, c'était donc la fin, rien ne restait debout, le +vieux monde devait disparaître, dans l'effroyable crise sanglante dont +des signes certains annonçaient l'approche. Et lui, devant ce chaos, +n'avait plus d'âme, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette expérience +qu'il avait sentie décisive, convaincu à l'avance d'en sortir raffermi +ou foudroyé à jamais. C'était la foudre qui était tombée. Maintenant, +grand Dieu! qu'allait-il faire? + +Son angoisse l'étreignit si rudement, que Pierre se leva, se mit à +marcher par la chambre, en quête d'un peu de calme. Grand Dieu! que +faire, à présent qu'il était rendu au doute immense, à la négation +douloureuse, et que jamais sa soutane n'avait pesé si lourd à ses +épaules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre, +disant à monsignor Nani que son âme ne pouvait se résigner, que son +espoir du salut par l'amour ne pouvait mourir, et qu'il répondrait par +un autre livre, et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser +la religion nouvelle. Oui, un livre enflammé contre Rome, où il mettrait +tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, un livre où serait +la Rome vraie, la Rome sans charité, sans amour, en train d'agoniser +dans l'orgueil de sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de +l'Église, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages étaient là, il +partait, il écrirait le livre, il serait le grand schismatique attendu. +Ah! le schisme, est-ce que tout ne l'annonçait pas? Est-ce qu'il ne +semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits, +las des vieux dogmes, affamés pourtant du divin? Léon XIII en avait bien +la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l'unité +chrétienne, sa tendresse pour la démocratie, n'avait pas d'autre but que +de grouper la famille autour de la papauté, de l'élargir et de la +consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine. +Mais les temps étaient venus, le catholicisme allait bientôt se trouver +à bout de concessions politiques, incapable de céder davantage sans en +mourir, immobilisé à Rome, tel qu'une vieille idole hiératique, tandis +qu'il pouvait évoluer ailleurs, dans ces pays de propagande où il se +trouvait en lutte avec les autres religions. C'était bien pour cela que +Rome était condamnée, d'autant plus que l'abolition du pouvoir temporel, +en habituant l'esprit à l'idée d'un pape purement spirituel, dégagé du +sol, semblait devoir favoriser l'avènement d'un antipape, au loin, +pendant que le successeur de saint Pierre serait forcé de s'entêter dans +sa fiction impériale et romaine. Un évêque, un prêtre était à la veille +de se lever, où, qui aurait pu le dire? Peut-être là-bas, dans cette +Amérique si libre, parmi ces prêtres dont les nécessités de la lutte +pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des démocrates ardents, +prêts à marcher avec le siècle prochain. Et, pendant que Rome ne pourra +rien lâcher de son passé, des mystères ni des dogmes, ce prêtre +abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-même en poudre. Être +ce prêtre, ce grand réformateur, ce sauveur des sociétés modernes, quel +rêve énorme, quel rôle de messie espéré, appelé par les peuples en +détresse! Un instant, Pierre en fut affolé, un vent d'espérance et de +triomphe le soulevait, l'emportait; et si ce n'était en France, à Paris, +ce serait donc plus loin, là-bas, de l'autre côté de l'Océan, ou plus +loin encore, n'importe où dans le monde, sur une terre assez féconde +pour que la semence nouvelle poussât en une débordante moisson. Une +religion nouvelle, une religion nouvelle! comme il l'avait crié après +Lourdes, une religion qui ne fût surtout pas un appétit de la mort! une +religion qui réalisât enfin ici-bas le Royaume de Dieu dont parle +l'Évangile, qui partageât équitablement la richesse, qui fît régner, +avec la loi du travail, la vérité et la justice! + +Pierre, dans la fièvre de ce nouveau rêve, voyait déjà flamboyer devant +lui les pages de son prochain livre, où il achèverait de détruire la +vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et +libérateur, lorsque ses yeux rencontrèrent un objet resté sur une +chaise, dont la présence le surprit d'abord. C'était un livre aussi, le +volume de Théophile Morin, que le vieil Orlando l'avait chargé de +remettre à son auteur; et il fut fâché contre lui-même, quand il le +reconnut, en se disant qu'il aurait pu fort bien l'oublier là. Avant de +rouvrir sa valise pour l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta, +les idées brusquement changées, comme si, tout d'un coup, un événement +considérable s'était produit, un de ces faits décisifs qui +révolutionnent un monde. L'œuvre était cependant des plus modestes, le +classique manuel pour le baccalauréat, ne contenant guère que les +éléments des sciences; mais toutes les sciences y étaient représentées, +il résumait assez bien l'état actuel des connaissances humaines. Et +c'était en somme la science qui faisait irruption dans la rêverie de +Pierre, soudainement, avec la masse, avec l'énergie irrésistible d'une +force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en +était balayé, tel qu'une poussière de ruines, mais toutes les +conceptions religieuses, toutes les hypothèses du divin chancelaient, +s'effondraient. Rien que cet abrégé scolaire, cet infiniment petit livre +classique, rien même que le désir universel de savoir, cette instruction +qui s'étend toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystères +devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout +de l'antique foi. Un peuple nourri de science, qui ne croit plus aux +mystères ni aux dogmes, au système compensateur des peines et des +récompenses, est un peuple dont la foi est morte à jamais; et, sans la +foi, le catholicisme ne peut être. Là est le tranchant du couperet, le +couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut un siècle, s'il en faut +deux, la science les prendra. Elle seule est éternelle. C'est une +absurdité de dire que la raison n'est pas contraire à la foi et que la +science doit être la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, dès +aujourd'hui, les Écritures sont ruinées et que, pour en sauver des +fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en +se réfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude, +l'Église défendant à quiconque découvre une vérité contraire aux livres +saints, de se prononcer d'une façon définitive, dans l'attente que +cette vérité sera convaincue un jour d'être une erreur! Le pape est seul +infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son +continuel tâtonnement, on reste aux aguets pour mettre ses découvertes +d'aujourd'hui en contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un +catholique, ses affirmations sacrilèges, qu'importent les certitudes +dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain qu'à la fin des temps +la science et la foi se rejoindront, de façon que celle-là sera +redevenue à la lettre l'humble esclave de celle-ci? N'était-ce pas +prodigieux d'aveuglement volontaire et d'impudente carrure, niant +jusqu'à la clarté du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de +vérité continuait son œuvre, en détruisant quand même l'erreur, en +construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces +de la vie ont construit peu à peu les continents. + +Dans la grande clarté brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait +sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais reculé? C'est le +catholicisme qui a sans cesse reculé devant elle et qui sera forcé de +reculer sans cesse. Jamais elle ne s'arrête, elle conquiert pas à pas la +vérité sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce qu'elle ne +saurait expliquer le monde d'un coup, est simplement déraisonnable. Si +elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en +plus rétréci au mystère, et si une hypothèse pourra toujours essayer +d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine, +qu'elle ruinera à chaque heure davantage les anciennes hypothèses, +celles qui s'effondrent devant les vérités conquises. Et le +catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui. +Comme toutes les religions, il n'est au fond qu'une explication du +monde, un code social et politique supérieur, destiné à faire régner +toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui +embrasse l'universalité des choses, devient dès lors humain, mortel +comme ce qui est humain. On ne saurait le mettre à part, en disant +qu'il existe par lui-même d'un côté, tandis que la science existe de +l'autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir déjà, et +elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant à réparer les +continuelles brèches qu'elle lui cause, jusqu'au jour où elle le +balayera, sous un dernier assaut de l'éclatante vérité. Cela prête à +rire de voir des gens assigner un rôle à la science, lui défendre +d'entrer sur tel domaine, lui prédire qu'elle n'ira pas plus loin, +déclarer qu'à la fin de ce siècle, lasse déjà, elle abdique. Ah! petits +hommes, cervelles étroites ou mal bâties, politiques à expédients, +dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant à refaire les vieux +rêves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sèches! + +Et Pierre continuait à parcourir l'humble livre, écoutait ce qu'il lui +disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car +elle ne promet pas l'absolu, elle qui est simplement la conquête +successive de la vérité. Jamais elle n'a affiché la prétention de +donner, d'un coup, la vérité totale, cette sorte de construction étant +précisément le fait de la métaphysique, de la révélation, de la foi. Le +rôle de la science n'est au contraire que de détruire l'erreur, à mesure +qu'elle avance et qu'elle augmente la clarté. Dès lors, loin de faire +banqueroute, dans sa marche que rien n'arrête, elle demeure la seule +vérité possible, pour les cerveaux équilibrés et sains. Quant à ceux +qu'elle ne satisfait pas, à ceux qui éprouvent l'éperdu besoin de la +connaissance immédiate et totale, ils ont la ressource de se réfugier +dans n'importe quelle hypothèse religieuse, à la condition pourtant, +s'ils veulent sembler avoir raison, de ne bâtir leur chimère que sur les +certitudes acquises. Tout ce qui est bâti sur l'erreur prouvée, croule. +Si le sentiment religieux persiste chez l'homme, si, le besoin d'une +religion reste éternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit +éternel, car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas +toujours existé, que d'autres formes religieuses ont précédée, et que +d'autres suivront. Les religions peuvent disparaître, le sentiment +religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Et Pierre +pensait à ce prétendu échec de la science, devant le réveil actuel du +mysticisme, dont il avait indiqué les causes dans son livre: le déchet +de l'idée de liberté parmi le peuple qu'on a dupé lors du dernier +partage, le malaise de l'élite désespérée du vide où la laissent sa +raison libérée, son intelligence élargie. C'est l'angoisse de l'inconnu +qui renaît, mais ce n'est aussi qu'une réaction naturelle et momentanée, +après tant de travail, à l'heure première où la science ne calme encore +ni notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée +séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une +éternité de jouissance. Pour que le catholicisme pût renaître, comme on +l'annonce, il faudrait que le sol social fût changé, et il ne saurait +changer, il n'a plus la sève nécessaire au renouveau d'une formule +caduque, que les écoles et les laboratoires, chaque jour, tuent +davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chêne y grandira. Que +la science ait donc sa religion, s'il doit en pousser une d'elle, car +cette religion sera bientôt la seule possible, pour les démocraties de +demain, pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi +catholique n'est déjà que cendre! + +Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant à l'imbécillité de la +congrégation de l'Index. Elle avait frappé son livre, elle frapperait +certainement le nouveau livre dont il venait d'avoir l'idée, s'il +l'écrivait jamais. Une belle besogne en vérité! de pauvres livres de +rêveur enthousiaste, des chimères qui s'acharnaient sur des chimères! Et +elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu'il +tenait là, entre ses mains, le seul redoutable, l'ennemi toujours +triomphant qui renverserait sûrement l'Église! Celui-ci avait beau être +modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire: le danger commençait +à l'alphabet épelé par les bambins, et il croissait à mesure que les +programmes se chargeaient de connaissances, il éclatait avec ces résumés +des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en +question la création du Dieu des Écritures. Mais le pis était que +l'Index, déjà désarmé, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces +terribles soldats de la vérité, destructeurs de la foi. Qu'importait +alors tout l'argent que Léon XIII prélevait sur son trésor caché du +Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter les écoles catholiques, dans la +pensée d'y former la génération croyante de demain, dont la papauté +avait besoin pour vaincre! qu'importait le don de cet argent précieux, +s'il ne devait servir qu'à acheter ces volumes infimes et formidables, +qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de +science, de cette science grandissante dont l'éclat finirait par faire +sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbécile et vain, +quelle misère et quelle dérision! + +Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Théophile Morin, +il revint s'accouder à la fenêtre, et là il eut une extraordinaire +vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux, jauni +par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s'étaient levées, +qui cachaient en partie les toitures, derrière des lambeaux traînants, +pareils à des suaires. Des monuments entiers avaient disparu de +l'horizon. Et il s'imagina que les temps étaient accomplis, que la +vérité venait de faire sauter le dôme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou +dans mille ans, il sera de la sorte, écroulé, rasé au fond du ciel noir. +Déjà, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le +jour de fièvre où il y avait passé une heure, désespéré de voir de +là-haut la Rome papale entêtée dans la pourpre des Césars, prévoyant dès +lors que ce temple du Dieu catholique s'effondrerait, comme s'était +effondré le temple de Jupiter, au Capitole. Et c'était fait, le dôme +avait jonché le sol de ses débris, il ne restait plus debout, avec un +pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant +encore un morceau de l'entablement. Mais surtout les quatre piliers de +la croisée, qui avaient porté le dôme, les piliers cyclopéens se +dressaient toujours, isolés et superbes, parmi les écroulements voisins, +l'air indestructible. Des brumes épaissies roulèrent leur flot, mille +années sans doute passèrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant, +l'abside, les dernières colonnes, les piliers géants eux-mêmes étaient +abattus. Le vent en avait emporté la poussière, il aurait fallu fouiller +le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments +de statues brisées, des marbres gravés d'inscriptions, sur le sens +desquelles les savants ne pouvaient s'entendre. Comme autrefois, au +Capitole, parmi les décombres enfouis du temple de Jupiter, des chèvres +grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le +grand silence des lourds soleils d'été, empli du seul bourdonnement des +mouches. + +Alors seulement, Pierre sentit en lui l'écroulement suprême. C'était +bien fini, la science était victorieuse, il ne demeurait rien du vieux +monde. Être le grand schismatique, le réformateur attendu, à quoi bon? +N'était-ce pas édifier un autre rêve? Seule, l'éternelle lutte de la +science contre l'inconnu, son enquête qui traquait, qui réduisait sans +cesse chez l'homme la soif du divin, lui semblait importer à présent, le +laissait dans l'attente de savoir si elle triompherait jamais au point +de suffire un jour à l'humanité, en rassasiant tous ses besoins. Et, +dans le désastre de son enthousiasme d'apôtre, en face des ruines qui +comblaient son être, sa foi morte, son espoir mort d'utiliser le vieux +catholicisme pour le salut social et moral, il n'était plus tenu debout +que par la raison. Elle avait fléchi un moment. S'il avait rêvé son +livre, s'il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'était +que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emporté sur la raison. Sa +mère s'était mise à pleurer en son cœur, devant la souffrance des +misérables, dans l'irrésistible désir de les soulager, afin de conjurer +les prochains massacres; et son besoin de charité lui avait ainsi fait +perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la +voix de son père, la raison haute, la raison âpre, la raison qui avait +pu s'éclipser, mais qui revenait souveraine. Comme après Lourdes, il +protestait contre la glorification de l'absurde et la déchéance du sens +commun, il était la raison. Elle seule le faisait marcher droit et +solide, parmi les débris des croyances anciennes, même au milieu des +obscurités et des avortements de la science. Ah! la raison, il ne +souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de +la satisfaire toujours davantage, comme la maîtresse unique, quitte à y +laisser le bonheur! + +Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, à cette heure, tâché de le +savoir. Tout restait en suspens, il avait devant lui l'immense monde, +encore encombré des ruines du passé, débarrassé demain peut-être. +Là-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abbé +Rose, qui, la veille encore, lui avait écrit de revenir, de revenir bien +vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si +resplendissante de loin, était sourde à la charité. Et, autour du bon +prêtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des +misérables, les petits tombés des nids, qu'il ramassait pâles de faim, +grelottant de froid, les ménages d'épouvantable détresse, où le père +boit, où la mère se prostitue, où les fils et les filles tombent au vice +et au crime, les maisons entières à travers lesquelles la famine +soufflait, la saleté la plus basse, la promiscuité la plus honteuse, pas +de meubles, pas de linge, une vie de bête qui se contente et se soulage +comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Puis, ce +seraient encore les coups de froid de l'hiver, les désastres du chômage, +des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts +serraient les poings, en rêvant de vengeance. Puis, un soir, il +rentrerait peut-être dans quelque chambre d'épouvante, où une mère se +serait tuée avec ses cinq petits, son dernier-né entre les bras, à sa +mamelle vide, les autres épars sur le carreau nu, heureux enfin et +rassasiés d'être morts. Non, non! cela n'était plus possible, la misère +noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de +richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la +rue! L'édifice social était pourri à la base, tout croulait dans la boue +et dans le sang. Jamais il n'avait senti à ce point l'inutilité +dérisoire de la charité. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le +mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet séculaire, du +peuple écrasé et bâillonné, était le mot de justice. Ah! oui, justice, +et non plus charité! La charité n'avait fait qu'éterniser la misère, la +justice la guérirait peut-être. C'était de justice que les misérables +avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien monde, +pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni +au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n'avait sourdement grondé au +travers des âges, dans sa longue lutte, tantôt mystérieuse, tantôt +ouverte, il ne s'était débattu entre le pontife et l'empereur, qui +chacun le voulait à lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa +volonté de n'être à personne, le jour où il crierait justice. Demain +allait-il donc être enfin ce jour de justice et de vérité? Au milieu de +son angoisse, partagé entre le besoin du divin qui tourmente l'homme, et +la souveraineté de la raison, qui l'aide à vivre debout, Pierre n'était +sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance veillant sur la +croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la +tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son intelligence, comme il +avait renoncé à sa chair d'amoureux et à son rêve de sauveur des +peuples. Et, de nouveau, de même qu'après Lourdes, il attendrait. + +Mais, à cette fenêtre, en face de cette Rome envahie d'ombre, submergée +sous les brumes dont le flot semblait en raser les édifices, ses +réflexions étaient devenues si profondes, qu'il n'entendit pas une voix +qui l'appelait. Il fallut qu'une main le touchât à l'épaule. + +--Monsieur l'abbé, monsieur l'abbé... + +Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit: + +--Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, Giacomo a déjà +descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l'abbé. + +Puis, le voyant battre des paupières, effaré encore, elle eut un +sourire. + +--Vous faisiez vos adieux à Rome. Un bien vilain ciel. + +--Oui, bien vilain, dit-il simplement. + +Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs, +pour qu'elle le partageât avec les domestiques. Et elle s'était excusée +de prendre la lampe et de le précéder, parce que, expliquait-elle, on y +voyait à peine clair, tant le palais était noir, cette nuit-là. + +Ah! ce départ, cette descente dernière, au travers du palais noir et +vide, Pierre en eut le cœur bouleversé! Il avait donné, autour de sa +chambre, ce coup d'œil d'adieu qui le désespérait toujours, qui +laissait là un peu de son âme arrachée, même quand il quittait une pièce +où il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d'où ne +sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina la tête au fond de +l'oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlât +encore, ne lui attirât des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les +paliers du second étage et du premier, en face des portes closes de +donna Serafina et du cardinal, qu'il frémit de ne rien entendre, pas +même un souffle, comme s'il passait devant des tombes. Depuis leur +rentrée du convoi, ils n'avaient pas donné signe de vie, enfermés, +disparus, immobilisant avec eux la maison entière, sans qu'on pût y +surprendre le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un +serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe à la main, et +Pierre la suivait, songeant à ces deux qui restaient seuls, dans le +palais en ruine, les derniers d'un monde à demi écroulé, au seuil du +monde nouveau. Dario et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de +vie, il n'y avait plus là que la vieille fille et le prêtre infécond, +sans résurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une ombre +lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au +néant, ces salles immenses dont les murs se lézardaient de pauvreté et +d'abandon! et la cour intérieure, pareille à un cimetière, avec son +herbe, avec son portique humide où pourrissaient des torses de Vénus et +d'Apollon! et le petit jardin désert, embaumé par les oranges mûres, +dans lequel personne n'irait plus, maintenant qu'il n'y rencontrerait +plus la contessina adorable, sous le laurier, près du sarcophage! Tout +cela s'anéantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de mort, où +les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu'à attendre, en leur +grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s'effondrât sur +leurs têtes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu'un bruit très +léger, un trot de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-être, +l'abbé Paparelli en train quelque part, au fond des pièces perdues, +d'émietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure à la +base, pour en hâter l'écroulement. + +Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les +deux rayons jaunes trouaient l'obscurité de la rue. Les bagages y +étaient chargés déjà, la petite caisse près du cocher, la valise sur la +banquette. Et le prêtre monta tout de suite. + +--Oh! vous avez le temps, dit Victorine, restée debout sur le trottoir. +Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez à l'aise. + +A cette minute dernière, il fut réconforté d'avoir là cette +compatriote, cette bonne âme, qui l'avait accueilli, le jour de +l'arrivée, et qui le saluait, au départ. + +--Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abbé, car je ne crois pas que +vous reviendrez de sitôt dans leur satanée ville... Adieu, monsieur +l'abbé. + +--Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon cœur. + +Déjà, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues +étroites et tortueuses qui mènent au cours Victor-Emmanuel. Il ne +pleuvait pas, la capote n'avait pas été relevée; mais l'air humide avait +beau être doux, le prêtre se sentit tout de suite pris de froid, sans +vouloir perdre le temps à faire arrêter le cocher, un silencieux, +celui-ci, qui semblait n'avoir que la hâte de se débarrasser de son +voyageur. + +Et, lorsque Pierre déboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris +de le trouver déjà si désert, à cette heure peu avancée de la nuit, les +maisons barricadées, les trottoirs vides, les lampes électriques brûlant +seules dans la mélancolique solitude. A la vérité, il ne faisait guère +chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les +façades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le +sévère et colossal monument se reculait, s'évanouissait dans un rêve. +Et, plus loin, à droite, au bout de la rue d'Aracoeli étoilée de rares +becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombré en pleines ténèbres. Puis, +le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses +sombres, écrasantes, du Gesù obscur et du lourd palais Altieri; et ce +fut dans ce couloir étranglé, où par les beaux soleils eux-mêmes tombait +toute l'humidité des temps anciens, qu'il s'abandonna à une songerie +nouvelle, la chair et l'âme envahies d'un frisson. + +Brusquement, le réveil se faisait en lui de cette pensée, dont il avait +eu parfois l'inquiétude, que l'humanité, partie là-bas de l'Asie, avait +toujours marché dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours +soufflé, emportant à l'ouest la semence humaine, pour les moissons +futures. Et, depuis longtemps déjà, le berceau était frappé de +destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que +par étapes, laissant derrière eux le sol épuisé, les villes détruites, +les populations décimées et abâtardies, à mesure qu'ils marchaient du +levant au couchant, vers le but ignoré. C'étaient Ninive et Babylone sur +les bords de l'Euphrate, c'étaient Thèbes et Memphis sur les bords du +Nil, réduites en poudre, tombées de vieillesse et de lassitude à un +engourdissement mortel, sans qu'un réveil fût possible. Puis, de là, +cette décrépitude avait gagné les bords du grand lac méditerranéen, +ensevelissant dans la poussière de l'âge Tyr et Sidon, allant plus loin +encore endormir Carthage, frappée de sénilité en pleine splendeur. Cette +humanité en marche, que la force cachée des civilisations roulait ainsi +de l'orient à l'occident, marquait ses journées de route par des ruines, +et quelle effrayante stérilité aujourd'hui que celle de ce berceau de +l'Histoire, cette Asie, cette Égypte, retournées au bégayement de +l'enfance, immobilisées dans l'ignorance et dans la caducité, sur les +décombres des antiques capitales, jadis maîtresses du monde! + +Au passage, à travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais +de Venise, noyé de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de +l'invisible. La brume en avait entamé les créneaux, et les hautes +murailles nues, si redoutables, fléchissaient sous la poussée de +l'obscurité croissante. Puis, après la trouée profonde du Corso, à +gauche, désert lui aussi dans l'éclat blafard des lampes électriques, le +palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile éventrée par la +pioche des démolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus +haut, le palais Colonna allongeait sa façade morne, ses fenêtres closes, +comme si, déserté par ses maîtres, déménagé de son ancien faste, il +attendait les démolisseurs à son tour. + +Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commençait à gravir la +montée de la rue Nationale, la rêverie continua. Est-ce que Rome +n'était pas atteinte, est-ce que son heure n'était pas venue de +disparaître, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient +continuellement derrière eux? La Grèce, Athènes et Sparte +s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans +le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la péninsule italique était déjà +gagné par la paralysie montante. Et, en même temps que Naples, c'était +bien le tour de Rome désormais. Elle se trouvait à la limite de la +contagion, à cette marge de la tache de mort qui s'étend sans cesse sur +le vieux continent, cette marge où l'agonie se déclare, où la terre +appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, où les hommes +eux-mêmes semblent frappés de vieillesse dès la naissance. Depuis deux +siècles, Rome allait en déclinant, s'éliminait peu à peu de la vie +moderne, sans industrie, sans commerce, incapable même de science, de +littérature et d'art. Et ce n'était plus seulement la basilique de +Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses débris, comme +autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rêverie noire et +douloureuse, c'était Rome entière qui croulait en un suprême craquement, +qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les églises, les +palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les +ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thèbes et Memphis, Rome n'était +plus qu'une plaine rase, bossuée par des décombres, au milieu desquels +on cherchait vainement à reconnaître la place des anciens édifices, et +qu'habitaient seuls des nœuds de serpents et des bandes de rats. + +La voiture tournait, et Pierre reconnut, à droite, dans un trou énorme +de nuit entassée, la colonne Trajane. Mais, à cette heure, elle se +dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre géant, dont le grand +âge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place +triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre réel qu'il distingua sur +le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui était là +comme la grâce et la fierté de Rome, ne fut désormais pour lui qu'une +salissure, le petit nuage de poussière charbonneuse qui montait du total +écroulement de la ville. + +Une épouvante le prenait maintenant, au bout de ce rêve tragique, dans +sa fraternité inquiète. Et, lorsque l'engourdissement qui monte à +travers le monde vieilli aurait dépassé Rome, lorsque la Lombardie +serait prise, que Gênes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme +Venise déjà s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les +Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports comblés par le +sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait à la solitude et au +sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, changé en un +champ de pierres stérile, hérissé de chardons, rejoindrait dans la mort +Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur +marche du levant au couchant, avec l'éternel soleil. Un grand cri +traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui +semblait être née dans le bassin de la Méditerranée, se déplaçait, et +l'Océan aujourd'hui devenait le centre du monde. Où en était-on de la +journée humaine? Partie de là-bas, du berceau, au lever de l'aube, +l'humanité, d'étape en étape, semant sa route de ses ruines, se +trouvait-elle à la moitié du jour, lorsque midi flamboie? C'était alors +l'autre moitié des temps qui commençait, le nouveau monde après +l'ancien, ces villes d'Amérique où s'ébauchait la démocratie, où +poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain +siècle, avec, là-bas, au delà d'un autre Océan, en revenant vers le +berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrême-Orient immobile, la +Chine et le Japon mystérieux, tout le pullulement menaçant de la race +jaune. + +Mais, à mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait +son cauchemar se dissiper. Un air plus léger soufflait, il rentrait dans +plus d'espérance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur +neuve, son énormité crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantôme +promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des jardins +confus, le Quirinal n'était qu'une ligne noire, barrant le ciel. +Seulement, la rue montait, s'élargissait toujours, et sur le sommet du +Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu'il passa devant les +ruines de Dioclétien, il respira à pleins poumons. Non, non! la journée +humaine ne pouvait finir, elle était éternelle, et les étapes des +civilisations se succéderaient à l'infini. Qu'importait ce vent d'est +qui roulait les peuples à l'ouest, comme charriés dans la force du +soleil? S'il le fallait, ils reviendraient par l'autre face du globe, +ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu'au jour où ils +pourraient se fixer dans la paix, dans la vérité et la justice. Après la +prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le centre, bordé +des villes maîtresses, une civilisation encore naîtrait, ayant pour +centre le Pacifique, avec d'autres capitales riveraines, qu'on ne +pouvait prévoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignorés. +Puis, d'autres encore, toujours d'autres, en recommençant toujours! Et, +à cette minute dernière, il eut cette pensée de confiance et de salut +que le grand mouvement des nationalités était l'instinct, le besoin même +que les peuples avaient de revenir à l'unité. Partis de la famille +unique, séparés, dispersés en tribus plus tard, heurtés par des haines +fratricides, ils tendaient malgré tout à redevenir l'unique famille. Les +provinces se réunissaient en peuples, les peuples se réuniraient en +races, les races finiraient par se réunir en la seule humanité +immortelle. Enfin, l'humanité sans frontières, sans guerres possibles, +l'humanité vivant du juste travail, dans la communauté universelle de +tous les biens! N'était-ce pas l'évolution, le but du labeur qui se fait +partout, le dénouement de l'Histoire? Que l'Italie fût donc un peuple +sain et fort, que l'entente se fît donc entre elle et la France, et que +cette fraternité des races latines devînt le commencement de la +fraternité universelle! Ah! cette patrie unique, la terre pacifiée et +heureuse, dans combien de siècles, et quel rêve! + +Puis, à la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il +dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de +suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait à +Paris. + + +FIN + + +530.--L.-Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris. + + * * * * * + + +G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS + +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 chaque volume. + + +LES ROUGON-MACQUART + +HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE + + =LA FORTUNE DES ROUGON.= 31e mille. 1 vol. + =LA CURÉE.= 43e mille. 1 vol. + =LE VENTRE DE PARIS.= 37e mille. 1 vol. + =LA CONQUÊTE DE PLASSANS.= 37e mille. 1 vol. + =LA FAUTE DE L'ABBÉ MOURET.= 49e mille. 1 vol. + =SON EXCELLENCE EUGÈNE ROUGON.= 30e mille. 1 vol. + =L'ASSOMMOIR.= 136e mille. 1 vol. + =UNE PAGE D'AMOUR.= 86e mille. 1 vol. + =NANA.= 176e mille. 1 vol. + =POT-BOUILLE.= 88e mille. 1 vol. + =AU BONHEUR DES DAMES.= 66e mille. 1 vol. + =LA JOIE DE VIVRE.= 51e mille. 1 vol. + =GERMINAL.= 99e mille. 1 vol. + =L'ŒUVRE.= 56e mille. 1 vol. + =LA TERRE.= 113e mille. 1 vol. + =LE RÊVE.= 99e mille. 1 vol. + =LA BÊTE HUMAINE.= 94e mille. 1 vol. + =L'ARGENT.= 83e mille. 1 vol. + =LA DÉBACLE.= 187e mille. 1 vol. + =LE DOCTEUR PASCAL.= 88e mille. 1 vol. + + +LES TROIS VILLES + +=LOURDES= 138e mille. 1 vol. + + +ROMANS ET NOUVELLES + + =CONTES A NINON.= Nouvelle édition 1 vol. + =NOUVEAUX CONTES A NINON.= Nouvelle édition 1 vol. + =LA CONFESSION DE CLAUDE.= Nouvelle édition 1 vol. + =THÉRÈSE RAQUIN.= Nouvelle édition 1 vol. + =MADELEINE FÉRAT.= Nouvelle édition 1 vol. + =LE VŒU D'UNE MORTE.= Nouvelle édition 1 vol. + =LES MYSTÈRES DE MARSEILLE.= Nouvelle édition 1 vol. + =LE CAPITAINE BURLE.= Nouvelle édition 1 vol. + =NAÏS MICOULIN.= Nouvelle édition 1 vol. + + +THÉÂTRE + +=THÉRÈSE RAQUIN.--LES HÉRITIERS RABOURDIN.--LE BOUTON DE ROSE.= 1 vol. + + +ŒUVRES CRITIQUES + + =MES HAINES.= 1 vol. + =LE ROMAN EXPÉRIMENTAL.= 1 vol. + =LE NATURALISME AU THÉATRE.= 1 vol. + =NOS AUTEURS DRAMATIQUES.= 1 vol. + =LES ROMANCIERS NATURALISTES.= 1 vol. + =DOCUMENTS LITTÉRAIRES.= 1 vol. + =UNE CAMPAGNE. 1880-1881.= 1 vol. + + +EN COLLABORATION + +=LES SOIRÉES DE MÉDAN= 1 vol. + + +530.--L.-Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by Émile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + +***** This file should be named 34528-0.txt or 34528-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34528-0.zip b/34528-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1fdb2e1 --- /dev/null +++ b/34528-0.zip diff --git a/34528-8.txt b/34528-8.txt new file mode 100644 index 0000000..de46e7e --- /dev/null +++ b/34528-8.txt @@ -0,0 +1,25112 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois villes: Rome + +Author: mile Zola + +Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528] +[Last updated: August 17, 2017] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +LES TROIS VILLES + +ROME + +PAR + +MILE ZOLA + +DOUZIME MILLE + +PARIS +BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER +G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1896 +Tous droits rservs. + + + + +ROME + + + + +I + + +Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, entre Pise et +Civita-Vecchia, et il allait tre neuf heures du matin, lorsque l'abb +Pierre Froment, aprs un dur voyage de vingt-cinq heures, dbarqua enfin + Rome. Il n'avait emport qu'une valise, il sauta vivement du wagon, au +milieu de la bousculade de l'arrive, cartant les porteurs qui +s'empressaient, se chargeant lui-mme de son lger bagage, dans la hte +qu'il prouvait d'tre arriv, de se sentir seul et de voir. Et, tout de +suite, devant la Gare, sur la place des Cinq-Cents, tant mont dans une +des petites voitures dcouvertes, ranges le long du trottoir, il posa +la valise prs de lui, aprs avoir donn l'adresse au cocher: + +--Via Giulia, palazzo Boccanera. + +C'tait un lundi, le 3 septembre, par une matine de ciel clair, d'une +douceur, d'une lgret dlicieuses. Le cocher, un petit homme rond, aux +yeux brillants, aux dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant +un prtre franais, l'accent. Il fouetta son maigre cheval, la voiture +partit avec la vive allure de ces fiacres romains, si propres, si gais. +Mais, presque aussitt, aprs avoir long les verdures du petit square, +arriv sur la place des Thermes, il se retourna, souriant toujours, +dsignant de son fouet des ruines. + +--Les Thermes de Diocltien, dit-il en un mauvais franais de cocher +obligeant, dsireux de plaire aux trangers, pour s'assurer leur +clientle. + +Des hauteurs du Viminal, o se trouve la Gare, la voiture descendit au +grand trot la pente raide de la rue Nationale. Et, ds lors, il ne cessa +plus, il tourna la tte chaque monument, le montra du mme geste. Dans +ce bout de large voie, il n'y avait que des btisses neuves. Sur la +droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, en haut desquels +s'allongeait un interminable btiment jaune et nu, couvent ou caserne. + +--Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher. + +Pierre, depuis une semaine que son voyage tait dcid, passait les +jours tudier la topographie de Rome sur des plans et dans des livres. +Aussi aurait-il pu se diriger, sans avoir demander son chemin, et les +explications le trouvaient prvenu. Ce qui le droutait pourtant, +c'taient ces pentes soudaines, ces continuelles collines qui tagent en +terrasses certains quartiers. Mais la voix du cocher se haussa, bien +qu'un peu ironique, et le mouvement de son fouet se fit plus ample, +lorsque, sur la gauche, il nomma une immense construction, frache et +crayeuse encore, tout un pt gigantesque de pierres, surcharg de +sculptures, de frontons et de statues. + +--La Banque Nationale. + +Plus bas, comme la voiture tournait sur une place triangulaire, Pierre, +qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, trs haut, support par un +grand mur lisse, un jardin suspendu, d'o se dressait, dans le ciel +limpide, l'lgant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. Il +sentit toute la fiert et toute la grce de Rome. + +--La villa Aldobrandini. + +Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui acheva de le +passionner. La rue faisait de nouveau un coude brusque, lorsque, dans +l'angle, une troue de lumire se produisait. C'tait, en contre-bas, +une place blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante +poussire d'or; et, dans cette gloire matinale, s'rigeait une colonne +de marbre gante, toute dore du ct o l'astre la baignait son +lever, depuis des sicles. Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, +car il ne se l'tait pas imagine ainsi, dans ce trou d'blouissement, +au milieu des ombres voisines. + +--La colonne Trajane. + +Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernire fois. Et ce +furent encore des noms jets, au trot vit du cheval: le palais Colonna, +dont le jardin est bord de maigres cyprs; le palais Torlonia, demi +ventr pour les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et +redoutable, avec ses murs crnels, sa svrit tragique de forteresse +du moyen ge, oublie l dans la vie bourgeoise d'aujourd'hui. La +surprise de Pierre augmentait, devant l'aspect inattendu des choses. +Mais le coup fut rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui +indiqua triomphalement le Corso, une longue rue troite, peine aussi +large que notre rue Saint-Honor, blanche de soleil gauche, noire +d'ombre droite, et au bout de laquelle la lointaine place du Peuple +faisait comme une toile de lumire: tait-ce donc l le coeur de la +ville, la promenade clbre, la voie vivante o affluait tout le sang +de Rome? + +Dj la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, qui continue +la rue Nationale, les deux troues dont on a coup l'ancienne cit de +part en part, de la Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du +Ges tait toute blonde de gaiet matinale. Puis, entre l'glise et le +lourd palais Altieri, qu'on n'avait point os jeter bas, la rue +s'tranglait, on entrait dans une ombre humide, glaciale. Et, au del, +devant la faade du Ges, sur la place, le soleil recommenait, +clatant, droulant ses nappes dores; tandis qu'au loin, au fond de la +rue d'Aracoeli, noye d'ombre galement, des palmiers ensoleills +apparaissaient. + +--Le Capitole, l-bas, dit le cocher. + +Le prtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la tache verte, au bout +du tnbreux couloir. Il tait pntr comme d'un frisson par ces +alternatives soudaines de chaude lumire et d'ombre froide. Devant le +palais de Venise, devant le Ges, il lui avait sembl que toute la nuit +des jours anciens lui glaait les paules; puis, c'tait, chaque +place, chaque largissement des voies nouvelles, une rentre dans la +lumire, dans la douceur gaie et tide de la vie. Les coups de soleil +jaune tombaient des toitures, dcoupaient nettement les ombres +violtres. Entre les faades, on apercevait des bandes de ciel trs bleu +et trs doux. Et il trouvait l'air qu'il respirait un got spcial, +encore indtermin, un got de fruit qui augmentait en lui la fivre de +l'arrive. + +Malgr son irrgularit, c'est une fort belle voie moderne que le cours +Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait se croire dans une grande ville +quelconque, aux vastes btisses de rapport. Mais, quand il passa devant +la Chancellerie, le chef-d'oeuvre de Bramante, le monument type de la +Renaissance romaine, son tonnement revint, son esprit retourna aux +palais qu'il venait dj d'entrevoir, cette architecture nue, +colossale et lourde, ces immenses cubes de pierre, pareils des +hpitaux ou des prisons. Jamais il ne se serait imagin ainsi les +fameux palais romains, sans grce ni fantaisie, sans magnificence +extrieure. C'tait videmment fort beau, il finirait par comprendre, +mais il devrait y rflchir. + +Brusquement, la voiture quitta le populeux cours Victor-Emmanuel, +pntra dans des ruelles tortueuses, o elle avait peine passer. Le +calme s'tait fait, le dsert, la vieille ville endormie et glaciale, au +sortir du clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se +rappela les plans consults, il se dit qu'il approchait de la via +Giulia; et sa curiosit qui avait grandi, s'accrut alors jusqu' le +faire souffrir, dsespr de ne pas en voir, de ne pas en savoir tout de +suite davantage. Dans l'tat de fivre o il tait depuis son dpart, +les tonnements qu'il prouvait ne pas trouver les choses telles qu'il +les avait attendues, les chocs que venait de recevoir son imagination, +aggravaient sa passion, le jetaient au dsir aigu et immdiat de se +contenter. Neuf heures sonnaient peine, il avait toute la matine pour +se prsenter au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas conduire +sur-le-champ l'endroit classique, au sommet d'o l'on voyait Rome +entire, tale sur les sept collines? Quand cette pense fut entre en +lui, elle le tortura, il finit par cder. + +Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, pour lui +crier la nouvelle adresse: + +--A San Pietro in Montorio. + +D'abord, l'homme s'tonna, parut ne pas comprendre. D'un signe de son +fouet, il indiqua que c'tait l-bas, au loin. Enfin, comme le prtre +insistait, il se remit sourire complaisamment, avec un branle amical +de la tte. Bon, bon! il voulait bien, lui. + +Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu du ddale des +rues troites. On en suivit une, trangle entre de hauts murs, o le +jour descendait comme au fond d'une tranche. Puis, au bout, il y eut +une rentre soudaine en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique +pont de Sixte IV, tandis qu' droite et gauche s'tendaient les +nouveaux quais, dans le ravage et les pltres neufs des constructions +rcentes. De l'autre ct, le Transtvre lui aussi tait ventr; et la +voiture monta la pente du Janicule, par une voie large qui portait, sur +de grandes plaques, le nom de Garibaldi. Une dernire fois, le cocher +eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie triomphale. + +--Via Garibaldi. + +Le cheval avait d ralentir le pas, et Pierre, pris d'une impatience +enfantine, se retournait pour voir, mesure que la ville, derrire lui, +s'tendait et se dcouvrait davantage. La monte tait longue, des +quartiers surgissaient toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, +dans l'motion croissante qui faisait battre son coeur, il trouva qu'il +gtait la satisfaction de son dsir, en l'miettant ainsi, cette +conqute lente et partielle de l'horizon. Il voulait recevoir le coup en +plein front, Rome entire vue d'un regard, la ville sainte ramasse, +embrasse d'une seule treinte. Et il eut la force de ne plus se +retourner, malgr l'lan de tout son tre. + +En haut, il y a une vaste terrasse. L'glise San Pietro in Montorio se +trouve l, l'endroit o saint Pierre, dit-on, fut crucifi. La place +est nue et rousse, cuite par les grands soleils d't; pendant qu'un peu +plus loin, derrire, les eaux claires et grondantes de l'Acqua Paola +tombent gros bouillons des trois vasques de la fontaine monumentale, +dans une ternelle fracheur. Et, le long du parapet qui borde la +terrasse, pic sur le Transtvre, s'alignent toujours des touristes, +des Anglais minces, des Allemands carrs, bants d'admiration +traditionnelle, leur Guide la main, qu'ils consultent, pour +reconnatre les monuments. + +Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise sur la +banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui alla se ranger prs +des autres fiacres et qui resta philosophiquement sur son sige, au +plein soleil, la tte basse comme son cheval, tous deux rsigns +d'avance la longue station accoutume. + +Et Pierre, dj, regardait de toute sa vue, de toute son me, debout +contre le parapet, dans son troite soutane noire, les mains nues et +serres nerveusement, brlantes de sa fivre. Rome, Rome! la Ville des +Csars, la Ville des Papes, la Ville ternelle qui deux fois a conquis +le monde, la Ville prdestine du rve ardent qu'il faisait depuis des +mois! elle tait l enfin, il la voyait! Des orages, les jours +prcdents, avaient abattu les grandes chaleurs d'aot. Cette admirable +matine de septembre frachissait dans le bleu lger du ciel sans tache, +infini. Et c'tait une Rome noye de douceur, une Rome du songe, qui +semblait s'vaporer au clair soleil matinal. Une fine brume bleutre +flottait sur les toits des bas quartiers, mais peine sensible, d'une +dlicatesse de gaze; tandis que la Campagne immense, les monts lointains +se perdaient dans du rose ple. Il ne distingua rien d'abord, il ne +voulait s'arrter aucun dtail, il se donnait Rome entire, au +colosse vivant, couch l devant lui, sur ce sol fait de la poussire +des gnrations. Chaque sicle en avait renouvel la gloire, comme sous +la sve d'une immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui +faisait battre son coeur plus fort, grands coups, dans cette premire +rencontre, c'tait qu'il trouvait Rome telle qu'il la dsirait, matinale +et rajeunie, d'une gaiet envole, immatrielle presque, toute souriante +de l'espoir d'une vie nouvelle, cette aube si pure d'un beau jour. + +Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon sublime, les mains +toujours serres et brlantes, revcut en quelques minutes les trois +dernires annes de sa vie. Ah! quelle anne terrible, la premire, +celle qu'il avait passe au fond de sa petite maison de Neuilly, portes +et fentres closes, terr l comme un animal bless qui agonise! Il +revenait de Lourdes l'me morte, le coeur sanglant, n'ayant plus en lui +que de la cendre. Le silence et la nuit s'taient faits sur les ruines +de son amour et de sa foi. Des jours et des jours s'coulrent, sans +qu'il entendt ses veines battre, sans qu'une lueur se levt, clairant +les tnbres de son abandon. Il vivait machinalement, il attendait +d'avoir le courage de se reprendre l'existence, au nom de la raison +souveraine, qui lui avait fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'tait-il +pas plus rsistant et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie +tranquillement ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait de quitter +la soutane, fidle un amour unique et par dgot du parjure, pourquoi +ne se donnait-il pas pour besogne quelque science permise un prtre, +l'astronomie ou l'archologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, sa mre +sans doute, une immense tendresse perdue que rien n'avait assouvie +encore, qui se dsesprait sans fin de ne pouvoir se contenter. C'tait +la continuelle souffrance de sa solitude, la plaie reste vive, dans la +haute dignit de sa raison reconquise. + +Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le hasard le mit +en relations avec un vieux prtre, l'abb Rose, vicaire +Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. Il alla le voir, au +fond du rez-de-chausse humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois +pices transformes en asile, pour les petits enfants abandonns, qu'il +ramassait dans les rues voisines. Et, ds ce moment, sa vie changea, un +intrt nouveau et tout-puissant y tait entr, il devint l'aide peu +peu passionn du vieux prtre. Le chemin tait long, de Neuilly la rue +de Charonne. D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. Puis, il +se drangea tous les jours, il partait le matin pour ne rentrer que le +soir. Les trois pices ne suffisant plus, il avait lou le premier +tage, il s'y tait rserv une chambre, o il finit par coucher +souvent; et toutes ses petites rentes passaient l, dans ce secours +immdiat donn l'enfance pauvre; et le vieux prtre, ravi, touch aux +larmes de ce jeune dvouement qui lui tombait du ciel, l'embrassait en +pleurant, l'appelait l'enfant du bon Dieu. + +La misre, la sclrate et abominable misre, Pierre alors la connut, +vcut chez elle, avec elle, pendant deux annes. Cela commena par ces +petits tres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charit des voisins +lui amenait, maintenant que l'asile tait connu du quartier: des +garonnets, des fillettes, des tout petits tombs la rue, pendant que +les pres et les mres travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le +pre avait disparu, la mre se prostituait, l'ivrognerie et la dbauche +taient entres au logis avec le chmage; et c'tait la niche au +ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pav, les +autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne, +sous les roues d'un fardier, il avait retir deux petits garons, deux +frres, qui ne purent mme lui donner une adresse, venus ils ne savaient +d'o. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un +petit ange blond de trois ans peine, trouve sur un banc, et qui +pleurait, en disant que sa maman l'avait laisse l. Et, plus tard, +forcment, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbuts du nid, il +remonta aux parents, il fut amen pntrer de la rue dans les bouges, +s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en +connatre toute l'pouvantable horreur, le coeur saignant, perdu +d'angoisse terrifie et de charit vaine. + +Ah! la dolente cit de la misre, l'abme sans fond de la dchance et +de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant +ces deux annes qui bouleversrent son tre! Dans ce quartier +Sainte-Marguerite, au sein mme de ce faubourg Saint-Antoine si actif, +si courageux la besogne, il dcouvrit des maisons sordides, des +ruelles entires de masures sans jour, sans air, d'une humidit de cave, +o croupissait, o agonisait, empoisonne, toute une population de +misrables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les +ordures amasses. A chaque tage, recommenait le mme dnuement, tomb + la salet, la promiscuit la plus basse. Des vitres manquaient, le +vent faisait rage, la pluie entrait flots. Beaucoup couchaient sur le +carreau nu, sans jamais se dvtir. Pas de meubles, pas de linge, une +vie de bte qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de +l'instinct et de la rencontre. L dedans, en tas, tous les sexes, tous +les ges, l'humanit revenue l'animalit par la dpossession de +l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait coups de +dents les miettes balayes de la table des riches. Et le pis y tait +cette dgradation de la crature humaine, non plus le libre sauvage qui +allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forts primitives, +mais l'homme civilis retourn la brute, avec toutes les tares de sa +dchance, souill, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des +raffinements d'une cit reine du monde. + +Pierre, dans chaque mnage, retrouvait la mme histoire. Au dbut, il y +avait eu de la jeunesse, de la gaiet, la loi du travail accepte +courageusement. Puis, la lassitude tait venue: toujours travailler pour +ne jamais tre riche, quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir +d'avoir sa part de bonheur, la femme s'tait relche des soins du +mnage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au +hasard. Le milieu dplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait +le reste. Plus souvent encore, le chmage tait le grand coupable: il ne +se contente pas de vider le tiroir aux conomies, il puise le courage, +il habitue la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident, +les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfivr +d'action, de trouver la moindre besogne faire. Le soir, l'homme rentre +en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas mme russi +tre accept pour balayer les rues, car l'emploi est recherch, il y +faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pav de la grande +ville o resplendissent, o retentissent les millions, un homme qui +cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange +pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'tait +la famine noire, l'abrutissement, puis la rvolte, tous les liens +sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres tres que leur +faiblesse condamnait la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont +cinquante annes de dur labeur avaient us les membres, sans qu'il pt +mettre un sou de ct, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, +au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de +marteau, comme une bte de somme fourbue, le jour o, ne travaillant +plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir l'hpital. +D'autres disparaissaient, ignors, emports dans le flot boueux de la +rue. Un matin, au fond d'une hutte infme, sur de la paille pourrie, +Pierre en dcouvrit un, mort de faim, oubli l depuis une semaine, et +dont les rats avaient dvor le visage. + +Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa piti dborda. L'hiver, les +souffrances des misrables deviennent atroces, dans les taudis sans feu, +o la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert +de glace, toutes sortes d'industries sont forces de chmer. Dans les +cits des chiffonniers, rduits au repos, des bandes de gamins s'en vont +pieds nus, vtus peine, affams et toussant, emports par de brusques +rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq +et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas +mang depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le +premier, il pntra, au fond d'une alle sombre, dans la chambre +d'pouvante, o une mre venait de se suicider avec ses cinq petits, de +dsespoir et de faim, un drame de la misre dont tout Paris allait +frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout +avait d tre vendu, pice pice, chez le brocanteur voisin. Rien que +le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse moiti vide, +la mre tait tombe en allaitant son dernier n, un nourrisson de trois +mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se +tendaient les lvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans +et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi l leur ternel +sommeil, cte cte; tandis que, des deux garons, plus gs, l'un +s'tait ananti, la tte entre les mains, accroupi contre le mur, +pendant que l'autre avait agonis par terre, en se dbattant, comme s'il +s'tait tran sur les genoux, pour ouvrir la fentre. Des voisins +accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le +pre ne trouvant pas de travail, glissant la boisson peut-tre, le +propritaire las d'attendre, menaant le mnage d'expulsion, et la mre +perdant la tte, voulant mourir, dcidant sa niche mourir avec elle, +pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pav. +Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misrable +rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi +qu'un boeuf assomm, il se mit hurler d'une plainte incessante, un tel +cri de mort, que toute la rue terrifie en pleurait. + +Ce cri horrible de race condamne qui s'achve dans l'abandon et dans la +faim, Pierre l'avait emport au fond de ses oreilles, au fond de son +coeur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-l. tait-ce +possible, une abomination pareille, un dnuement si complet, la misre +noire aboutissant la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de +richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions la +rue? Quoi! d'un ct de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices +satisfaits, des vies combles de tous les bonheurs! de l'autre, une +pauvret acharne, pas mme du pain, aucune esprance, les mres se +tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus donner que +le sang de leurs mamelles taries! Et une rvolte le souleva, il eut un +instant conscience de l'inutilit drisoire de la charit. A quoi bon +faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux +parents, prolonger les souffrances des vieux? L'difice social tait +pourri la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang. +Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour +reconstruire le nouveau. Et, cette minute, il sentit si nettement la +cassure irrparable, le mal sans remde, le chancre de la misre +srement mortel, qu'il comprit les violents, prt lui-mme accepter +l'ouragan dvastateur et purificateur, la terre rgnre par le fer et +le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie +pour assainir les villes maudites. + +Mais l'abb Rose, ce soir-l, en l'entendant sangloter, monta le gronder +paternellement. C'tait un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis. +Dsesprer, grand Dieu! quand l'vangile tait l! Est-ce que la divine +maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du +monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que +ft le mal, on en viendrait tout de mme bien vite bout, le jour o +l'on retournerait en arrire, l'poque d'humilit, de simplicit et de +puret, lorsque les chrtiens vivaient en frres innocents. Quelle +dlicieuse peinture il faisait de la socit vanglique, dont il +voquait le renouveau avec une gaiet tranquille, comme si elle devait +se raliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire +ce beau conte consolateur, dans son besoin d'chapper au cauchemar +affreux de la journe. Ils causrent trs tard, ils reprirent les jours +suivants ce sujet de conversation que le vieux prtre chrissait, +abondant toujours en nouveaux dtails, parlant du rgne prochain de +l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme +qui tait certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre. + +Alors, chez Pierre, une volution nouvelle se fit. La pratique de la +charit, dans ce quartier pauvre, l'avait amen un attendrissement +immense: son coeur dfaillait, perdu, meurtri de cette misre qu'il +dsesprait de jamais gurir. Et, sous ce rveil du sentiment, il +sentait parfois cder sa raison, il retournait son enfance, ce +besoin d'universelle tendresse que sa mre avait mis en lui, imaginant +des soulagements chimriques, attendant une aide des puissances +inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalit des faits, acheva +de le jeter au dsir croissant du salut par l'amour. Il tait grand +temps de conjurer l'effroyable catastrophe invitable, la guerre +fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamn +disparatre sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction o il tait +que l'injustice se trouvait son comble, que l'heure vengeresse allait +sonner o les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut ds +lors rver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les +hommes, le retour la morale pure de l'vangile, telle que Jsus +l'avait prche. D'abord, des doutes le torturrent: tait-ce possible, +ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le +ramener la jeunesse, la candeur du christianisme primitif? Il +s'tait mis l'tude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en +plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement +menait grand bruit depuis quelques annes; et, dans son amour +frissonnant des misrables, prpar comme il l'tait au miracle de la +fraternit, il perdait peu peu les scrupules de son intelligence, il +se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter +l'humanit souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit, +en cette certitude que le catholicisme, pur, ramen ses origines, +pouvait tre l'unique pacte, la loi suprme qui sauverait la socit +actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle tait menace. Deux +annes auparavant, lorsqu'il avait quitt Lourdes, rvolt par toute +cette basse idoltrie, la foi morte jamais et l'me inquite pourtant +devant l'ternel besoin du divin qui tourmente la crature, un cri tait +mont en lui, du plus profond de son tre: une religion nouvelle! une +religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'tait cette religion nouvelle, ou +plutt cette religion renouvele, qu'il croyait avoir dcouverte, dans +un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule +autorit morale debout, la lointaine organisation du plus admirable +outil qu'on ait jamais forg pour le gouvernement des peuples. + +Durant cette priode de lente formation que Pierre traversa, deux +hommes, en dehors de l'abb Rose, eurent une grande influence sur lui. +Une bonne oeuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un +vque, dont le pape venait de faire un cardinal, en rcompense de toute +une vie d'admirable charit, malgr la sourde opposition de son +entourage qui flairait chez le prlat franais un esprit libre, +gouvernant en pre son diocse; et Pierre s'enflamma davantage au +contact de cet aptre, de ce pasteur d'mes, un de ces chefs simples et +bons, tels qu'il les souhaitait la communaut future. Mais la +rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des +associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus dcisive pour son +apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, la face +longue et noble, gte par un nez cass et trop petit, ce qui semblait +indiquer l'chec final d'une nature mal d'aplomb, tait un des +agitateurs les plus actifs du socialisme catholique franais. Il +possdait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontt +que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emport dj +prs de la moiti. Dans son dpartement, il s'tait efforc d'installer +des fermes modles, o il avait appliqu ses ides en matire de +socialisme chrtien; et il ne semblait gure, non plus, que le succs +l'encouraget. Seulement, cela lui avait servi se faire nommer dput, +et il parlait la Chambre, il y exposait le programme du parti, en +longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il +conduisait des plerinages Rome, il prsidait des runions, faisait +des confrences, se donnait surtout au peuple, dont la conqute, +disait-il dans l'intimit, pouvait seule assurer le triomphe de +l'glise. Et il eut de la sorte une action considrable sur Pierre, qui +admirait navement en lui les qualits dont il se sentait dpourvu, un +esprit d'organisation, une volont militante un peu brouillonne, tout +entire applique recrer en France la socit chrtienne. Le jeune +prtre apprit beaucoup dans sa frquentation, mais il resta quand mme +le sentimental, le rveur dont l'envole, ddaigneuse des ncessits +politiques, allait droit la cit future du bonheur universel; tandis +que le vicomte avait la prtention d'achever la ruine de l'ide librale +de 89, en utilisant, pour le retour au pass, la dsillusion et la +colre de la dmocratie. + +Pierre passa des mois enchants. Jamais nophyte n'avait vcu si +absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brla de la +passion de son apostolat. Ce peuple misrable qu'il visitait, ces hommes +sans travail, ces mres, ces enfants sans pain, le jetaient la +certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait natre, +pour faire cesser une injustice dont le monde rvolt allait violemment +mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du +christianisme primitif, il tait rsolu y travailler, la hter de +toutes les forces de son tre. Sa foi catholique restait morte, il ne +croyait toujours pas aux dogmes, aux mystres, aux miracles. Mais un +espoir lui suffisait, celui que l'glise pt encore faire du bien, en +prenant en main l'irrsistible mouvement dmocratique moderne, afin +d'viter aux nations la catastrophe sociale menaante. Son me s'tait +calme, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'vangile au +coeur du peuple affam et grondant des faubourgs. Il agissait, il +souffrait moins de l'affreux nant qu'il avait rapport de Lourdes; et, +comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le +dvorait plus. C'tait avec la srnit d'un simple devoir accompli +qu'il continuait dire sa messe. Mme il finissait par penser que le +mystre qu'il clbrait ainsi, que tous les mystres et tous les dogmes +n'taient en somme que des symboles, des rites ncessaires l'enfance +de l'humanit, et dont on se dbarrasserait plus tard, lorsque +l'humanit grandie, pure, instruite, pourrait supporter l'clat de la +vrit nue. + +Et Pierre, dans son zle d'tre utile, dans sa passion de crier tout +haut sa croyance, s'tait trouv un matin sa table, crivant un livre. +Cela tait venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de +son coeur, en dehors de toute ide littraire. Le titre, une nuit qu'il +ne dormait pas, avait brusquement flamboy, dans les tnbres: _la Rome +nouvelle_. Et cela disait tout, car n'tait-ce pas de Rome, l'ternelle +et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorit +existante se trouvait l, le rajeunissement ne pouvait natre que de la +terre sacre o avait pouss le vieux chne catholique. En deux mois, il +crivit ce livre, qu'il prparait depuis un an sans en avoir conscience, +par ses tudes sur le socialisme contemporain. C'tait en lui comme un +bouillonnement de pote, il lui semblait parfois rver ces pages, tandis +qu'une voix intrieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il +lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes crites la veille, +celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en +disant que le peuple avait besoin d'tre mu pour tre entran, et +qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes +pourtant, qu'on aurait chantes dans les ateliers. Quant monseigneur +Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touch +profondment du souffle ardent de charit qui sortait de chaque page, il +commit mme l'imprudence d'crire une lettre approbative l'auteur, en +l'autorisant la mettre comme prface en tte de l'oeuvre. Et c'tait +cette oeuvre, publie en juin, que la congrgation de l'Index allait +frapper d'interdiction, c'tait pour la dfense de cette oeuvre que le +jeune prtre venait d'accourir Rome, plein de surprise et +d'enthousiasme, tout enflamm du dsir de faire triompher sa foi, rsolu + plaider sa cause lui-mme devant le Saint-Pre, dont il tait +convaincu d'avoir exprim simplement les ides. + +Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois annes dernires, il n'avait +pas boug, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rve et +tant souhaite. Derrire lui, des arrives et des dparts brusques de +voitures se succdaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds +dfilaient, aprs avoir donn l'horizon classique les cinq minutes +marques dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre +attendaient complaisamment, la tte basse sous le grand soleil, qui +chauffait la valise reste seule sur la banquette. Et lui semblait +s'tre aminci encore, dans sa soutane noire, comme lanc, immobile et +fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri aprs Lourdes, +son visage s'tait fondu. Depuis que sa mre l'emportait de nouveau, le +grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait son pre, +semblait dcrotre, pendant que la bouche de bont, un peu forte, le +menton dlicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son me, +qui brlait aussi dans la flamme charitable des yeux. + +Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son +livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rve! Si, d'abord, +l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voile de l'admirable +matine, il distinguait maintenant des dtails, il s'arrtait des +monuments. Et c'tait avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait +tous, pour les avoir longtemps tudis sur des plans et dans des +collections de photographies. L, sous ses pieds, le Transtvre +s'tendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons +rougetres, dont les tuiles manges de soleil cachaient le cours du +Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regarde +ainsi du haut de cette terrasse, comme nivele par cette vue vol +d'oiseau, peine bossue des sept fameuses collines, une houle presque +insensible au milieu de la mer largie des faades. L-bas, droite, +se dtachant en violet sombre sur les lointains bleutres des monts +Albains, c'tait bien l'Aventin avec ses trois glises demi caches +parmi des feuillages; et c'tait aussi le Palatin dcouronn, qu'une +ligne de cyprs bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrire, se +perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, plis dans la +poussire d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits +dmes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en +face et trs loin, l'autre bout de la ville; tandis que, sur les +hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noye de lumire, qu'une confusion +de blocs blanchtres, stris de petites raies brunes, sans doute des +constructions rcentes, pareilles une carrire de pierres abandonne. +Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le dcouvrir. Il dut +s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le +campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, l-bas, cette tour carre, +si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et, + gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable la longue faade +du palais royal, cette faade d'hpital ou de caserne, d'un jaune dur, +plate et perce d'une infinit de fentres rgulires. Mais, comme il +achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de +la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dme de +Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait pos sur la verdure; et, dans +le ciel d'un bleu pur, il tait lui-mme d'un bleu de ciel si lger, +qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre +qui le surmonte, toute blanche et blouissante de clart, tait comme +suspendue. + +Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout +de l'horizon l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, la grce +fire des monts de la Sabine et des monts Albains, sems de villes, dont +la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'tendait par +chappes immenses, nue et majestueuse, tel qu'un dsert de mort, d'un +vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse +et ronde du tombeau de Ccilia Metella, derrire lequel une mince ligne +ple indiquait l'antique voie Appienne. Des dbris d'aqueducs semaient +l'herbe rase, dans la poussire des mondes crouls. Et il ramenait ses +regards, et c'tait la ville de nouveau, le ple-mle des difices, au +petit bonheur de la rencontre. Ici, tout prs, il reconnaissait, sa +loggia tourne vers le fleuve, l'norme cube fauve du palais Farnse. +Plus loin, cette coupole basse, peine visible, devait tre celle du +Panthon. Puis, par sauts brusques, c'taient les murs reblanchis de +Saint-Paul hors les Murs, pareils ceux d'une grange colossale, les +statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, lgres, peine grosses +comme des insectes; puis, le pullulement des dmes, celui du Ges, celui +de Saint-Charles, celui de Saint-Andr de la Valle, celui de Saint-Jean +des Florentins; puis, tant d'autres difices encore, resplendissants de +souvenirs, le Chteau Saint-Ange dont la statue tincelait, la villa +Mdicis qui dominait la ville entire, la terrasse du Pincio o +blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages +de la villa Borghse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. +Vainement il chercha le Colise. Le petit vent du nord qui soufflait, +trs doux, commenait pourtant dissiper les bues matinales. Sur les +lointains vaporeux, des quartiers entiers se dgageaient avec vigueur, +tels que des promontoires, dans une mer ensoleille. et l, parmi +l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche +clatait, une range de vitres jetait des flammes, un jardin talait une +tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le +ple-mle des rues, des places, les lots sans fin, sems en tous sens, +s'emmlaient, s'effaaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que +de hautes fumes blanches, montes des toits, traversaient avec lenteur +l'infinie puret du ciel. + +Mais bientt Pierre, par un secret instinct, ne s'intressa plus qu' +trois points de l'horizon immense. L-bas, la ligne de cyprs minces qui +frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'motionnait; il n'apercevait, +derrire, que le vide, les palais des Csars avaient disparu, crouls, +rass par le temps; et il les voquait, il croyait les voir se dresser +comme des fantmes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la +matine splendide. Puis, ses regards retournaient Saint-Pierre; et l +le dme tait debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait +tre ct, coll au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal, +couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le +roi gant, rgnant sur la ville, vu de partout, ternellement. Puis, il +reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, o le palais +du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonne +de jaune. Et toute l'histoire sculaire de Rome, avec ses continuels +bouleversements, ses rsurrections successives, tait l pour lui, dans +ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient, +par-dessus le Tibre: la Rome antique panouissant, en un entassement de +palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la +splendeur impriales; la Rome papale, victorieuse au moyen ge, +matresse du monde, faisant peser sur la chrtient cette glise +colossale de la beaut reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il +ignorait, qu'il avait nglige, dont le palais royal, si nu, si froid, +lui donnait une pauvre ide, l'ide d'une tentative bureaucratique et +fcheuse, d'un essai de modernit sacrilge sur une cit part, qu'il +aurait fallu laisser au rve de l'avenir. Cette sensation presque +pnible d'un prsent importun, il l'cartait, il ne voulait pas +s'arrter tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en +construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement prs de +Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, lui, il l'avait +rve, et il la rvait encore, mme en face du Palatin ananti dans la +poussire des sicles, du dme de Saint-Pierre dont la grande ombre +endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait neuf et repeint, +rgnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de +toutes parts, ventrant la vieille ville aux toits roux, clatante sous +le clair soleil matinal. + +_La Rome nouvelle_, le titre de son livre se remit flamboyer devant +Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revcut son livre, aprs +avoir revcu sa vie. Il l'avait crit d'enthousiasme, utilisant les +notes amasses au hasard; et la division en trois parties s'tait tout +de suite impose: le pass, le prsent, l'avenir. + +Le pass, c'tait l'extraordinaire histoire du christianisme primitif, +de la lente volution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme +actuel. Il dmontrait que, sous toute volution religieuse, se cache une +question conomique, et qu'en somme l'ternel mal, l'ternelle lutte n'a +jamais t qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immdiatement +aprs la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la proprit +se cre, la lutte des classes clate. Il y a des riches et il y a des +pauvres: ds lors nat la question sociale. La transition avait t +brusque, l'tat de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres, +se rappelant encore l'ge d'or de la vie nomade, souffrirent et +rclamrent avec d'autant plus de violence. Jusqu' Jsus, les prophtes +ne sont que des rvolts, qui surgissent de la misre du peuple, qui +disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophtisent +tous les maux, en punition de leur injustice et de leur duret. Jsus +lui-mme n'est que le dernier d'eux, et il apparat comme la +revendication vivante du droit des pauvres. Les prophtes, socialistes +et anarchistes, avaient prch l'galit sociale, en demandant la +destruction du monde, s'il n'tait point juste Lui, apporte galement +aux misrables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace +contre la richesse, contre la proprit; et, si l'on entendait par le +Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternit sur cette +terre, il n'y aurait plus l qu'un retour l'ge d'or de la vie +pastorale, que le rve de la communaut chrtienne, tel qu'il semble +avoir t ralis aprs lui, par ses disciples. Pendant les trois +premiers sicles, chaque glise a t un essai de communisme, une +vritable association, dont les membres possdaient tout en commun, hors +les femmes. Les apologistes et les premiers pres de l'glise en font +foi, le christianisme n'tait alors que la religion des humbles et des +pauvres, une dmocratie, un socialisme, en lutte contre la socit +romaine. Et, quand celle-ci s'croula, pourrie par l'argent, elle +succomba sous l'agio, les banques vreuses, les dsastres financiers, +plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de +termites des chrtiens. La question d'argent est toujours la base. +Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme, +triomphant enfin, grce aux conditions historiques, sociales et +humaines, fut dclar religion d'tat. Pour assurer compltement sa +victoire, il se trouva forc de se mettre avec les riches et les +puissants; et il faut voir par quelles subtilits, quels sophismes, les +pres de l'glise en arrivent dcouvrir dans l'vangile de Jsus la +dfense de la proprit. Il y avait l pour le christianisme une +ncessit politique de vie, il n'est devenu qu' ce prix le +catholicisme, l'universelle religion. Ds lors, la redoutable machine +s'rige, l'arme de conqute et de gouvernement: en haut, les puissants, +les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui +n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, qui l'on +enseigne la rsignation et l'obissance, en leur rservant le Royaume +futur, la compensation divine et ternelle. Monument admirable, qui a +dur des sicles, o tout est bti sur la promesse de l'au-del, sur +cette soif inextinguible d'immortalit et de justice dont l'homme est +dvor. + +Cette premire partie de son livre, cette histoire du pass, Pierre +l'avait complte par une tude grands traits du catholicisme jusqu' +nos jours. C'tait d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant +Rome par un coup de gnie, venant raliser les oracles antiques qui +avaient prdit l'ternit du Capitole. Puis, c'taient les premiers +papes, de simples chefs d'associations funraires, c'tait le lent +avnement de la papaut toute-puissante, en continuelle lutte de +conqute dans le monde entier, s'efforant sans relche de satisfaire +son rve de domination universelle. Au moyen ge, avec les grands papes, +elle crut un instant toucher au but, tre la matresse souveraine des +peuples. La vrit absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la +terre, rgnant sur les mes et sur les corps de tous les hommes, comme +Dieu lui-mme, dont il est le reprsentant? Cette ambition totale et +dmesure, d'une logique parfaite, a t remplie par Auguste, empereur +et pontife, matre du monde; et, renaissant toujours des ruines de la +Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hant les papes, +c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir +s'tant ddoubl aprs l'effondrement de l'empire romain, il fallut +partager, laisser l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant +sur lui que le droit de le sacrer, par dlgation divine. Le peuple +tait Dieu, le pape donnait le peuple l'empereur, au nom de Dieu, et +pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication tait +l'arme terrible, souverainet suprieure qui acheminait la papaut la +possession relle et dfinitive de l'empire. En somme, entre le pape et +l'empereur, l'ternelle querelle a t le peuple qu'ils se disputaient, +la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de +sourds grondements disaient seuls parfois l'ingurissable misre. On +disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'glise aidait +vraiment la civilisation, rendait des services l'humanit, rpandait +d'abondantes aumnes. Toujours, le rve ancien de la communaut +chrtienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses +amasses pour le culte, un tiers pour les prtres, un tiers pour les +pauvres. N'tait-ce pas la vie simplifie, l'existence rendue possible +aux fidles sans dsirs terrestres, en attendant les satisfactions +inoues du ciel? Donnez-nous donc la terre entire, nous ferons ainsi +trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel ge d'or rgnera, +au milieu de la rsignation et de l'obissance de tous! + +Mais Pierre montrait ensuite la papaut assaillie par les plus grands +dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen ge. La Renaissance +faillit l'emporter dans son luxe et son dbordement, dans le +bouillonnement de sve vivante jaillie de l'ternelle nature, mprise, +laisse pour morte pendant des sicles. Plus menaants encore taient +les sourds rveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait +commencer se dlier. La Rforme avait clat comme une protestation de +la raison et de la justice, un rappel aux vrits mconnues de +l'vangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la +rude dfense de l'Inquisition, le lent et obstin labeur du concile de +Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut +alors l'entre de la papaut dans deux sicles de paix et d'effacement, +car les solides monarchies absolues qui s'taient partag l'Europe +pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de +l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que +comme un matre de crmonie, charg de certains rites. Un +dsquilibrement s'tait produit dans la possession du peuple: si les +rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement +enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir intervenir, +quelle que ft l'occasion, dans le gouvernement des tats. Jamais Rome +n'a t moins prs de raliser son rve sculaire de domination +universelle. Et, quand la Rvolution franaise clata, on put croire que +la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papaut, +dpositaire du droit divin que Dieu lui avait dlgu sur les nations. +Aussi quelle inquitude premire, quelle colre, quelle dfense +dsespre, au Vatican, contre l'ide de libert, contre ce nouveau +credo de la raison libre et de l'humanit rentrant en possession +d'elle-mme! C'tait le dnouement apparent de la longue lutte entre +l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur +disparaissait, et le peuple, libre dsormais de disposer de lui, +prtendait chapper au pape, solution imprvue o paraissait devoir +crouler tout l'antique chafaudage du catholicisme. + +Pierre terminait ici la premire partie de son livre, par un rappel du +christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le +triomphe des riches et des puissants. Cette socit romaine que Jsus +tait venu dtruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome +catholique ne l'a-t-elle pas rebtie, travers les sicles, dans son +oeuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand +on constatait qu'aprs dix-huit cents ans d'vangile, le monde +s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques vreuses, les dsastres +financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgs de +richesses, parmi les milliers de leurs frres qui crevaient de faim! +Tout le salut des misrables tait recommencer. Mais ces choses +terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charit, si +noyes d'esprance, qu'elles y avaient perdu leur danger +rvolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son +livre n'tait que le cri d'un aptre, en sa forme sentimentale de pome, +o brlait l'unique amour du prochain. + +Ensuite, venait la seconde partie de l'oeuvre, le prsent, l'tude de la +socit catholique actuelle. L, Pierre avait fait une peinture affreuse +de la misre des pauvres, de cette misre d'une grande ville, qu'il +connaissait, dont il saignait pour en avoir touch les plaies +empoisonnes. L'injustice ne se pouvait plus tolrer, la charit +devenait impuissante, la souffrance tait si pouvantable, que tout +espoir se mourait au coeur du peuple. Ce qui avait contribu tuer la +foi en lui, n'tait-ce pas le spectacle monstrueux de la chrtient, +dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de +vengeance? Et tout de suite, aprs ce tableau d'une civilisation +pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire la Rvolution +franaise, l'immense esprance que l'ide de libert avait apporte au +monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libral, +s'tait charg de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la +libert, dcidment, aprs un sicle d'exprience, ne semble pas avoir +donn aux dshrits plus de bonheur. Dans le domaine politique, une +dsillusion commence. En tout cas, si le troisime tat se dclare +satisfait, depuis qu'il rgne, le quatrime tat, les travailleurs, +souffrent toujours et continuent rclamer leur part. On les a +proclams libres, on leur a octroy l'galit politique, et ce ne sont +en somme que des cadeaux drisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous +leur servitude conomique, que la libert de mourir de faim. Toutes les +revendications socialistes sont nes de l, le problme terrifiant dont +la solution menace d'emporter la socit actuelle, s'est pos ds lors +entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde +antique, pour faire place au salariat, la rvolution fut immense; et, +certainement, l'ide chrtienne tait un des facteurs puissants qui ont +dtruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat +par autre chose, peut-tre par la participation de l'ouvrier aux +bnfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir +une action nouvelle? Cet avnement prochain et fatal de la dmocratie, +c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la +socit de demain qui se cre. Et Rome ne pouvait se dsintresser, la +papaut allait avoir prendre parti dans la querelle, si elle ne +voulait pas disparatre du monde, comme un rouage devenu dcidment +inutile. + +De l naissait la lgitimit du socialisme catholique. Lorsque, de +toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple + coups de solutions, l'glise devait apporter la sienne. Et c'tait ici +que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'volution s'largissait, +dans un renouveau d'esprance illimite. videmment, l'glise catholique +n'avait rien, en son principe, de contraire une dmocratie. Il lui +suffirait mme de reprendre la tradition vanglique, de redevenir +l'glise des humbles et des pauvres, le jour o elle rtablirait +l'universelle communaut chrtienne. Elle est d'essence dmocratique, et +si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le +christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obir la +ncessit de se dfendre pour vivre, en sacrifiant de sa puret +premire; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes +dirigeantes condamnes, pour retourner au petit peuple des misrables, +elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se +purifierait des compromissions politiques qu'elle a d subir. En tous +temps, l'glise, sans renoncer en rien son absolu, a su plier devant +les circonstances: elle rserve sa souverainet totale, elle tolre +simplement ce qu'elle ne peut empcher, elle attend avec patience, mme +pendant des sicles, la minute o elle redeviendra la matresse du +monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise +qui se prparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la +possession du peuple. Depuis que la libert et l'instruction ont fait de +lui une force, un tre de conscience et de volont rclamant sa part, +tous les gouvernants veulent le gagner, rgner par lui et mme avec lui, +s'il le faut. Le socialisme, voil l'avenir, le nouvel instrument de +rgne; et tous font du socialisme, les rois branls sur leur trne, les +chefs bourgeois des rpubliques inquites, les meneurs ambitieux qui +rvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'tat capitaliste est un +retour au monde paen, au march d'esclaves, tous parlent de briser +l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois +de l'offre et de la demande, le salaire calcul sur le strict ncessaire +dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux +grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspration, +pendant qu'au-dessus de leurs ttes les discussions continuent, les +systmes se croisent, les bonnes volonts s'puisent tenter des +remdes impuissants. C'est le pitinement sur place, l'effarement affol +des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme +catholique, aussi ardent que le socialisme rvolutionnaire, est entr +son tour dans la bataille, en tchant de vaincre. + +Alors, toute une tude suivait des longs efforts du socialisme +catholique, dans la chrtient entire. Ce qui frappait surtout, c'tait +que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, ds qu'elle se +livrait sur une terre de propagande, encore non conquise compltement au +christianisme. Par exemple, dans les nations o celui-ci se trouvait en +prsence du protestantisme, les prtres luttaient pour la vie avec une +passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du +peuple, coups de hardiesses, de thories audacieusement dmocratiques. +En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler +parla un des premiers de frapper les riches de contributions, cra plus +tard une vaste agitation que tout le clerg dirige aujourd'hui, grce +des associations et des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur +Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les vques, +maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes +dmocrates, qu'ils esprent convertir sans doute au jour du partage. En +Angleterre, o le socialisme pntre avec tant de lenteur, le cardinal +Manning remporta des victoires considrables, prit la dfense des +ouvriers pendant une grve fameuse, dtermina un mouvement populaire que +signalrent de frquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amrique, +aux tats-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de +pleine dmocratie, qui a forc des vques tels que monseigneur Ireland + se mettre la tte des revendications ouvrires: toute une glise +nouvelle semble l en germe, confuse encore et dbordante de sve, +souleve d'un espoir immense, comme l'aurore du christianisme rajeuni +de demain. Et, si l'on passe ensuite l'Autriche et la Belgique, +nations catholiques, on voit que, chez la premire, le socialisme +catholique se confond avec l'antismitisme, et que, chez la seconde, il +n'a aucun sens prcis; tandis que le mouvement s'arrte et mme +disparat, ds qu'on descend l'Espagne et l'Italie, ces vieilles +terres de foi, l'Espagne toute aux violences des rvolutionnaires, avec +ses vques ttus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme +aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilise dans la tradition, sans +initiative possible, rduite au silence et au respect, autour du +Saint-Sige. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout +une lutte d'ides. La guerre, en somme, s'y menait contre la Rvolution, +et il semblait qu'il et suffi de rtablir l'ancienne organisation des +temps monarchiques, pour retourner l'ge d'or. C'tait ainsi que la +question des corporations ouvrires tait devenue l'affaire unique, +comme la panace tous les maux des travailleurs. Mais on tait loin de +s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingrence de +l'tat, qui prconisaient une action purement morale, voulaient les +corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients, +rsolus l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre, +reconnues et protges par l'tat. Le vicomte Philibert de la Choue +avait particulirement men une ardente campagne, par la parole, par la +plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin +tait de n'avoir pu encore dcider le pape se prononcer ouvertement +sur le cas de savoir si les corporations devaient tre ouvertes ou +fermes. A l'entendre, le sort de la socit tait l, la solution +paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait +tout emporter. Au fond, bien qu'il refust de l'avouer, le vicomte avait +fini par en venir au socialisme d'tat. Et, malgr le manque d'accord, +l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses taient faites, +des socits coopratives de consommation, des socits d'habitations +ouvrires, des banques populaires, des retours plus ou moins dguiss +aux anciennes communauts chrtiennes; pendant que, de jour en jour, au +milieu de la confusion de l'heure prsente, dans le trouble des mes et +dans les difficults politiques que traversait le pays, le parti +catholique militant sentait son esprance grandir, jusqu' la certitude +aveugle de reconqurir bientt le gouvernement du monde. + +Justement, la deuxime partie du livre finissait par un tableau du +malaise intellectuel et moral o se dbat cette fin de sicle. Si la +masse des travailleurs souffre d'tre mal partage et exige que, dans un +nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble +que l'lite n'est pas plus contente, se plaignant du vide o la laissent +sa raison libre, son intelligence largie. C'est la fameuse +banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-mme. +Les esprits que dvore le besoin de l'absolu, se lassent des +ttonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vrits +prouves; ils sont repris de l'angoisse du mystre, il leur faut une +synthse totale et immdiate, pour pouvoir dormir en paix; et, briss, +ils retombent genoux sur la route, perdus la pense qu'ils ne +sauront jamais tout, prfrant Dieu, l'inconnu rvl, affirm en un +acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre +soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide sculaire que +nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une ternit de +jouissances. Elle n'en est qu' peler le monde, elle n'apporte, pour +chacun, que la solidarit austre du devoir de vivre, d'tre un simple +facteur du travail universel; et comme l'on comprend la rvolte des +coeurs, le regret de ce ciel chrtien, peupl de beaux anges, plein de +lumire, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on +les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalit glorieuse! et +avoir cette certitude de souveraine quit pour supporter l'abomination +de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pense du nant, et +chapper l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin +dans l'inbranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la +solution heureuse de tous les problmes de la destine! Ce rve, les +peuples le rveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, +cette fin de sicle, par suite du surmenage des esprits, par suite +galement du trouble profond o est l'humanit, grosse d'un monde +prochain, le sentiment religieux s'est rveill, inquiet, tourment +d'idal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une +justice suprieure. Les religions peuvent disparatre, le sentiment +religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Une religion +nouvelle! une religion nouvelle! et n'tait-ce pas le vieux catholicisme +qui, dans cette terre contemporaine o tout semblait devoir favoriser ce +miracle, allait renatre, jeter des rameaux verts, s'panouir en une +toute jeune et immense floraison? + +Enfin, dans la troisime partie de son livre, Pierre avait dit, en +phrases enflammes d'aptre, ce qu'allait tre l'avenir, ce catholicisme +rajeuni, apportant aux nations agonisantes la sant et la paix, l'ge +d'or oubli du christianisme primitif. Et, d'abord, il dbutait par un +portrait attendri et glorieux de Lon XIII, le pape idal, le prdestin +charg du salut des peuples. Il l'avait voqu, il l'avait vu ainsi, +dans son dsir brlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin la +misre. Ce n'tait pas un portrait d'troite ressemblance, mais le +sauveur ncessaire, l'inpuisable charit, le coeur et l'intelligence +larges, tels qu'il les rvait. Pourtant, il avait fouill les documents, +tudi les encycliques, bas la figure sur les faits: l'ducation +religieuse Rome, la courte nonciature Bruxelles, le long piscopat +Prouse. Ds que Lon XIII est pape, dans la difficile situation laisse +par Pie IX, se rvle la dualit de sa nature, le gardien inbranlable +du dogme, le politique souple, rsolu pousser la conciliation aussi +loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne, +il remonte, par del la Renaissance, au moyen ge, il restaure dans les +coles catholiques la philosophie chrtienne, selon l'esprit de saint +Thomas d'Aquin, le docteur anglique. Puis, le dogme mis de la sorte +l'abri, il vit d'quilibre, donne des gages toutes les puissances, +s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activit +extraordinaire, rconcilier le Saint-Sige avec l'Allemagne, se +rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amiti de +l'Angleterre, crire l'empereur de la Chine pour lui demander de +protger les missionnaires et les chrtiens de son empire. Plus tard, il +interviendra en France, reconnatra la lgitimit de la Rpublique. Ds +le dbut, une pense se dgage, la pense qui fera de lui un des grands +papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pense sculaire de la +papaut, la conqute de toutes les mes, Rome centre et matresse du +monde. Il n'a qu'une volont, qu'un but, travailler l'unit de +l'glise, ramener elle les communions dissidentes, pour la rendre +invincible, dans la lutte sociale qui se prpare. En Russie, il tche de +faire reconnatre l'autorit morale du Vatican; en Angleterre, il rve +de dsarmer l'glise anglicane, de l'amener une sorte de trve +fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les +glises schismatiques, qu'il traite en simples soeurs spares, dont son +coeur de pre sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne +disposerait-elle pas, le jour o elle rgnerait sans conteste sur les +chrtiens de la terre entire? + +Et c'est ici qu'apparat l'ide sociale de Lon XIII. Encore vque de +Prouse, il avait crit une lettre pastorale, o se montrait un vague +socialisme humanitaire. Puis, ds qu'il a coiff la tiare, il change +d'opinion, foudroie les rvolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait +l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les +faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains +des ennemis du catholicisme. Il coute les vques populaires des pays +de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire +l'excommunication dont il avait frapp aux tats-Unis les Chevaliers du +travail, dfend de mettre l'index les livres hardis des crivains +catholiques socialistes. Cette volution vers la dmocratie se retrouve +dans ses plus fameuses encycliques: _Immortale Dei_, sur la constitution +des tats; _Libertas_, sur la libert humaine; _Sapienti_, sur les +devoirs des citoyens chrtiens; _Rerum novarum_, sur la condition des +ouvriers; et c'est particulirement cette dernire qui semble avoir +rajeuni l'glise. Le pape y constate la misre immrite des +travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop +rduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqu par la +faim est injuste. Ailleurs, il dclare qu'on ne doit pas abandonner +l'ouvrier, sans dfense, une exploitation qui transforme en fortune +pour quelques-uns la misre du plus grand nombre. Forc de rester vague +sur les questions d'organisation, il se borne encourager le mouvement +corporatif, qu'il place sous le patronage de l'tat; et, aprs avoir +ainsi restaur l'ide de l'autorit civile, il remet Dieu en sa place +souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par +l'antique respect d la famille et la proprit. Mais cette main +secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux +humbles et aux pauvres, n'tait-ce pas le signe certain d'une nouvelle +alliance, l'annonce d'un nouveau rgne de Jsus sur la terre? Dsormais, +le peuple savait qu'il n'tait pas abandonn. Et, ds lors, dans quelle +gloire tait mont Lon XIII, dont le jubil sacerdotal et le jubil +piscopal avaient t fts pompeusement, parmi le concours d'une foule +immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyes par +tous les souverains! + +Ensuite, Pierre avait trait la question du pouvoir temporel, ce qu'il +croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans +sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinment qu'au +premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait l +une simple attitude ncessaire, impose par des raisons politiques, et +qui disparatrait, quand sonnerait l'heure. Lui, tait convaincu que, si +jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait la perte du pouvoir +temporel cet largissement de son autorit, cette splendeur pure de +toute-puissance morale o il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes +et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome, +depuis quinze sicles! Au quatrime sicle, Constantin quitte Rome, il +ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oublis, et le +pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cit passe au +Latran. Mais ce n'est que quatre sicles plus tard que Charlemagne +reconnat les faits accomplis, en donnant formellement au pape les tats +de l'glise. La guerre, ds lors, n'a plus cess entre la puissance +spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois +aigu, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas +draisonnable de rver, au milieu de l'Europe en armes, la papaut reine +d'un lambeau de territoire, o elle serait expose toutes les +vexations, o elle ne pourrait tre maintenue que par une arme +trangre? Que deviendrait-elle, dans le massacre gnral qu'on redoute? +et combien elle est plus l'abri, plus digne, plus haute, dgage de +tout souci terrestre, rgnant sur le monde des mes! Aux premiers temps +de l'glise, la papaut, de locale, de purement romaine, s'est peu peu +catholicise, universalise, conqurant son empire sur la chrtient +entire. De mme, le sacr collge, qui a continu d'abord le snat +romain, s'est internationalis ensuite, a fini de nos jours par tre la +plus universelle de nos assembles, dans laquelle sigent des membres de +toutes les nations. Et n'est-il pas vident que le pape, appuy ainsi +sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorit +internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libre des intrts +monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanit, par-dessus mme la +notion de patrie? La solution tant cherche, au milieu de si longues +guerres, est srement l: ou donner la royaut temporelle du monde au +pape, ou ne lui en laisser que la royaut spirituelle. Reprsentant de +Dieu, souverain absolu et infaillible par dlgation divine, il ne peut +que rester dans le sanctuaire, si, dj matre des mes, il n'est pas +reconnu par tous les peuples comme l'unique matre des corps, le roi des +rois. + +Mais quelle trange aventure que cette pousse nouvelle de la papaut +dans le champ ensemenc par la Rvolution franaise, ce qui l'achemine +peut-tre vers la domination dont la volont la tient debout depuis tant +de sicles! Car la voil seule devant le peuple; les rois sont abattus; +et, puisque le peuple est libre dsormais de se donner qui bon lui +semble, pourquoi ne se donnerait-il pas elle? Le dchet certain que +subit l'ide de libert permet tous les espoirs. Sur le terrain +conomique, le parti libral semble vaincu. Les travailleurs, mcontents +de 89, se plaignent de leur misre aggrave, s'agitent, cherchent le +bonheur dsesprment. D'autre part, les rgimes nouveaux ont accru la +puissance internationale de l'glise, les membres catholiques sont en +nombre dans les parlements des rpubliques et des monarchies +constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser +cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une +vigueur de jeunesse. Jusqu' la science qu'on accuse de banqueroute, ce +qui sauve du ridicule le _Syllabus_, trouble les intelligences, rouvre +le champ illimit du mystre et de l'impossible. Et, alors, on rappelle +une prophtie qui a t faite, la papaut matresse de la terre, le jour +o elle marcherait la tte de la dmocratie, aprs avoir runi les +glises schismatiques d'Orient l'glise catholique, apostolique et +romaine. Les temps taient srement venus, puisque le pape, donnant +cong aux grands et aux riches de ce monde, laissait l'exil les rois +chasss du trne, pour se remettre, comme Jsus, avec les travailleurs +sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-tre quelques annes +de misre affreuse, d'inquitante confusion, d'effroyable danger social, +et le peuple, le grand muet dont on a dispos jusqu'ici, parlera, +retournera au berceau, l'glise unifie de Rome, pour viter la +destruction menaante des socits humaines. + +Et Pierre terminait son livre par une vocation passionne de la Rome +nouvelle, de la Rome spirituelle qui rgnerait bientt sur les peuples +rconcilis, fraternisant dans un autre ge d'or. Il y voyait mme la +fin des superstitions, il s'tait oubli, sans aucune attaque directe +aux dogmes, jusqu' faire le rve du sentiment religieux largi, +affranchi des rites, tout entier l'unique satisfaction de la charit +humaine; et, encore bless de son voyage Lourdes, il avait cd au +besoin de contenter son coeur. Cette superstition de Lourdes, si +grossire, n'tait-elle pas le symptme excrable d'une poque de trop +de souffrance? Le jour o l'vangile serait universellement rpandu et +pratiqu, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des +conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains ds lors de +trouver assistance, d'tre consols et guris chez eux, dans leurs +maisons, au milieu de leurs frres. Il y avait, Lourdes, un +dplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait +douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparatrait dans +la socit vraiment chrtienne de demain. Ah! cette socit, cette +communaut chrtienne, c'tait au dsir ardent de sa prochaine venue que +toute l'oeuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la +religion de justice et de vrit qu'il tait, avant de s'tre laiss +conqurir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres +rgnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obissant plus qu' la loi +galitaire du travail! Le pape seul debout la tte de la fdration +des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'tre la rgle +morale, le lien de charit et d'amour qui unit tous les tres! Et +n'tait-ce pas la ralisation prochaine des promesses du Christ? Les +temps allaient s'accomplir, la socit civile et la socit religieuse +se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et +ce serait l'ge de triomphe et de bonheur prdit par tous les prophtes, +plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'me, un +merveilleux quilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le +royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la +religion nouvelle! + +Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient, +sans s'apercevoir qu'il tonnait les maigres Anglais et les Allemands +trapus, dfilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers +la Rome relle, baigne d'un si beau soleil, qui s'tendait ses +pieds. Serait-elle douce son rve? Allait-il, comme il l'avait dit, +trouver chez elle le remde nos impatiences et nos inquitudes? Le +catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir l'esprit du +christianisme primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le +monde moderne boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et +vivre? Et il tait plein de passion gnreuse, plein de foi. Il revoyait +le bon abb Rose, pleurant d'motion en lisant son livre; il entendait +le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une +arme; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot, +cet aptre de la charit inpuisable. Pourquoi donc la congrgation de +l'Index menaait-elle son oeuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis +qu'on l'avait officieusement prvenu de venir Rome, s'il voulait se +dfendre, il retournait cette question, sans pouvoir dcouvrir quelles +pages taient vises. Toutes lui paraissaient brler du plus pur +christianisme. Mais il arrivait frmissant d'enthousiasme et de courage, +il avait hte d'tre aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste +protection, en lui disant qu'il n'avait pas crit une ligne sans +s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique. +tait-ce possible que l'on condamnt un livre o, trs sincrement, il +croyait avoir exalt Lon XIII, en l'aidant dans son oeuvre d'unit +chrtienne et d'universelle paix? + +Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis prs +d'une heure, il tait l, ne parvenant pas rassasier sa vue de la +grandeur de Rome, qu'il aurait voulu possder tout de suite, dans +l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connatre +l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'tait une exprience +encore, aprs Lourdes, et plus grave, dcisive, dont il sentait bien +qu'il sortirait raffermi ou foudroy jamais. Il ne demandait plus la +foi nave et totale du petit enfant, mais la foi suprieure de +l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles, +travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son +besoin de certitude. Son coeur battait ses tempes: quelle serait la +rponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se +dtachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendis. Au loin, les +collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les faades +prochaines se prcisaient, trs claires, avec leurs milliers de +fentres, nettement dcoupes. Mais des vapeurs matinales flottaient +encore, des voiles lgers semblaient monter des rues basses, noyant les +sommets, o elles s'vaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans +fin. Il crut un instant que le Palatin s'tait effac, il en voyait +peine la sombre frange de cyprs, comme si la poussire mme de ses +ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du +roi semblait s'tre recul dans une brume, si peu important avec sa +faade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; +tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dme de Saint-Pierre +avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le +ciel, dominant la ville entire. + +Ah! la Rome de cette premire rencontre, la Rome matinale o, brlant de +la fivre de l'arrive, il n'avait pas mme aperu les quartiers neufs, +de quel espoir illimit elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait +trouver l vivante, telle qu'il l'avait rve! Et, par ce beau jour, +pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la contemplait +ainsi, quel cri de prochaine rdemption lui paraissait monter des toits, +quelle promesse de paix universelle sortait de cette terre sacre, deux +fois reine du monde! C'tait la troisime Rome, la Rome nouvelle, dont +la paternelle tendresse, par-dessus les frontires, allait tous les +peuples, pour les runir, consols, en une commune treinte. Il la +voyait, il l'entendait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand +ciel pur, comme envole dans la fracheur du matin, dans la candeur +passionne de son rve. + +Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tte basse, en plein +soleil, le cocher et le cheval n'avaient pas boug. Sur la banquette, la +valise brlait, chauffe par l'astre dj lourd. Et il remonta dans la +voiture, en donnant de nouveau l'adresse: + +--Via Giulia, palazzo Boccanera. + + + + +II + + +A cette heure, la rue Giulia, qui s'tend toute droite sur prs de cinq +cents mtres, du palais Farnse l'glise Saint-Jean des Florentins, +tait baigne d'un soleil clair dont la nappe l'enfilait d'un bout +l'autre, blanchissant le petit pav carr de sa chausse sans trottoirs; +et la voiture la remonta presque entirement, entre les vieilles +demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes fentres grilles +de fer, aux porches profonds laissant voir des cours sombres, pareilles + des puits. Ouverte par le pape Jules II, qui rvait de la border de +palais magnifiques, la rue, la plus rgulire, la plus belle de Rome +l'poque, avait servi de Corso au seizime sicle. On sentait l'ancien +beau quartier, tomb au silence, au dsert de l'abandon, envahi par une +sorte de douceur et de discrtion clricales. Et les vieilles faades se +succdaient, les persiennes closes, quelques grilles fleuries de plantes +grimpantes, des chats assis sur les portes, des boutiques obscures o +sommeillaient d'humbles commerces, installs dans des dpendances; +tandis que les passants taient rares, d'actives bourgeoises qui se +htaient, de pauvres femmes en cheveux tranant des enfants, une +charrette de foin attele d'un mulet, un moine superbe drap de bure, un +vlocipdiste filant sans bruit et dont la machine tincelait au soleil. + +Enfin, le cocher se tourna, montra un grand btiment carr, au coin +d'une ruelle qui descendait vers le Tibre. + +--Palazzo Boccanera. + +Pierre leva la tte, et ce svre logis, noirci par l'ge, d'une +architecture si nue et si massive, lui serra un peu le coeur. Comme le +palais Farnse et comme le palais Sacchetti, ses voisins, il avait t +bti par Antonio da San Gallo, vers 1540; mme, comme pour le premier, +la tradition voulait que l'architecte et employ, dans la construction, +des pierres voles au Colise et au Thtre de Marcellus. Vaste et +carre sur la rue, la faade sept fentres avait trois tages, le +premier trs lev, trs noble. Et, pour toute dcoration, les hautes +fentres du rez-de-chausse, barres d'normes grilles saillantes, dans +la crainte sans doute de quelque sige, taient poses sur de grandes +consoles et couronnes par des attiques qui reposaient elles-mmes sur +des consoles plus petites. Au-dessus de la monumentale porte d'entre, +aux battants de bronze, devant la fentre du milieu, rgnait un balcon. +La faade se terminait, sur le ciel, par un entablement somptueux, dont +la frise offrait une grce et une puret d'ornements admirables. Cette +frise, les consoles et les attiques des fentres, les chambranles de la +porte taient de marbre blanc, mais si terni, si miett, qu'ils avaient +pris le grain rude et jauni de la pierre. A droite et gauche de la +porte, se trouvaient deux antiques bancs ports par des griffons, de +marbre galement; et l'on voyait encore, encastre dans le mur, l'un +des angles, une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, un +Amour qui chevauchait un dauphin, peine reconnaissable, tellement +l'usure avait mang le relief. + +Mais les regards de Pierre venaient d'tre attirs surtout par un +cusson sculpt au-dessus d'une des fentres du rez-de-chausse, les +armes des Boccanera, le dragon ail soufflant des flammes; et il lisait +nettement la devise, reste intacte: _Bocca nera, Alma rossa_, bouche +noire, me rouge. Au-dessus d'une autre fentre, en pendant, il y avait +une de ces petites chapelles encore nombreuses Rome, une sainte Vierge +vtue de satin, devant laquelle une lanterne brlait en plein jour. + +Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer sous le porche +sombre et bant, lorsque le jeune prtre, saisi de timidit, l'arrta. + +--Non, non, n'entrez pas, c'est inutile. + +Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa valise la +main, sous la vote, puis dans la cour centrale, sans avoir rencontr +me qui vive. + +C'tait une cour carre, vaste, entoure d'un portique, comme un +clotre. Sous les arcades mornes, des dbris de statues, des marbres de +fouille, un Apollon sans bras, une Vnus dont il ne restait que le +tronc, taient rangs contre les murs; et une herbe fine avait pouss +entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaque blanche et noire. +Jamais le soleil ne semblait devoir descendre jusqu' ce pav moisi +d'humidit. Il rgnait l une ombre, un silence, d'une grandeur morte et +d'une infinie tristesse. + +Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait toujours +quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut avoir vu filer une +ombre, il se dcida franchir une autre vote, qui conduisait un +petit jardin, sur le Tibre. De ce ct, la faade, tout unie, sans un +ornement, n'offrait que les trois ranges de ses fentres symtriques. +Mais le jardin lui serra le coeur davantage, par son abandon. Au centre, +dans un bassin combl, avaient pouss de grands buis amers. Parmi les +herbes folles, des orangers aux fruits d'or mrissants indiquaient seuls +le dessin des alles, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite, +entre deux normes lauriers, il y avait un sarcophage du deuxime +sicle, des faunes violentant des femmes, toute une effrne bacchanale, +une de ces scnes d'amour vorace, que la Rome de la dcadence mettait +sur les tombeaux; et, transform en auge, ce sarcophage de marbre, +effrit, verdi, recevait le mince filet d'eau qui coulait d'un large +masque tragique, scell dans le mur. Sur le Tibre, s'ouvrait +anciennement l une sorte de loggia portique, une terrasse d'o un +double escalier descendait au fleuve. Mais les travaux des quais taient +en train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait dj plus bas +que le nouveau sol, parmi des dcombres, des pierres de taille +abandonnes, au milieu de l'ventrement crayeux et lamentable qui +bouleversait le quartier. + +Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une jupe. Il +retourna dans la cour, il s'y trouva en prsence d'une femme qui devait +approcher de la cinquantaine, mais sans un cheveu blanc, l'air gai, trs +vive, dans sa taille un peu courte. Pourtant, la vue du prtre, son +visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprim comme une mfiance. + +Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques mots de son +mauvais italien. + +--Madame, je suis l'abb Pierre Froment... + +Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en trs bon franais, +avec l'accent un peu gras et tranard de l'Ile-de-France: + +--Ah! monsieur l'abb, je sais, je sais... Je vous attendais, j'ai des +ordres. + +Et, comme il la regardait, bahi: + +--Moi, je suis Franaise... Voici vingt-cinq ans que j'habite leur pays, +et je n'ai pas encore pu m'y faire, leur satan charabia! + +Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la Choue lui avait +parl de cette servante, Victorine Bosquet, une Beauceronne, d'Auneau, +venue Rome vingt-deux ans, avec une matresse phtisique, dont la +mort brusque l'avait laisse perdue, comme au milieu d'un pays de +sauvages. Aussi s'tait-elle donne corps et me la comtesse Ernesta +Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher et qui l'avait ramasse +sur le pav pour en faire la bonne de sa fille Benedetta, avec l'ide +qu'elle l'aiderait apprendre le franais. Depuis vingt-cinq ans dans +la famille, elle s'tait hausse au rle de gouvernante, tout en +restant une illettre, si dnue du don des langues, qu'elle n'tait +parvenue qu' baragouiner un italien excrable, pour les besoins du +service, dans ses rapports avec les autres domestiques. + +--Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa familiarit +franche. Il est si gentil, il nous fait tant de plaisir, quand il +descend ici, chacun de ses voyages!... Je sais que la princesse et la +contessina ont reu de lui, hier, une lettre qui vous annonait. + +C'tait, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui avait tout +arrang pour le sjour de Pierre Rome. De l'antique et vigoureuse race +des Boccanera, il ne restait que le cardinal Pio Boccanera, la princesse +sa soeur, vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, puis +leur nice Benedetta, dont la mre, Ernesta, avait suivi au tombeau son +mari le comte Brandini, et enfin leur neveu, le prince Dario Boccanera, +dont le pre, le prince Onofrio Boccanera, tait mort, et la mre, une +Montefiori, remarie. Par le hasard d'une alliance, le vicomte s'tait +trouv petit parent de cette famille: son frre cadet avait pous une +Brandini, la soeur du pre de Benedetta; et c'tait ainsi, titre +complaisant d'oncle, qu'il avait sjourn plusieurs fois au palais de la +rue Giulia, du vivant du comte. Il s'tait attach la fille de +celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un fcheux mariage, qu'elle +tchait de faire annuler. Maintenant qu'elle tait revenue prs de sa +tante Serafina et de son oncle le cardinal, il lui crivait souvent, il +lui envoyait des livres de France. Entre autres, il lui avait donc +adress celui de Pierre, et toute l'histoire tait partie de l, des +lettres changes, puis une lettre de Benedetta annonant que l'oeuvre +tait dnonce la congrgation de l'Index, conseillant l'auteur +d'accourir et lui offrant gracieusement l'hospitalit au palais. Le +vicomte, aussi tonn que le jeune prtre, n'avait pas compris; mais il +l'avait dcid partir, par bonne politique, passionn lui-mme pour +une victoire qu' l'avance il faisait sienne. Et, ds lors, l'effarement +de Pierre se comprenait, tombant dans cette demeure inconnue, engag +dans une aventure hroque dont les raisons et les conditions lui +chappaient. + +Victorine reprit tout d'un coup: + +--Mais je vous laisse l, monsieur l'abb... Je vais vous conduire dans +votre chambre. O est votre malle? + +Puis, lorsqu'il lui eut montr sa valise, qu'il s'tait dcid poser +par terre, en lui expliquant que, pour un sjour de quinze jours, il +s'tait content d'une soutane de rechange, avec un peu de linge, elle +sembla trs surprise. + +--Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze jours? Enfin, vous +verrez bien. + +Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini par se montrer: + +--Giacomo, montez a dans la chambre rouge... Si monsieur l'abb veut me +suivre? + +Pierre venait d'tre tout gay et rconfort par cette rencontre +imprvue d'une compatriote, si vive, si bonne femme, au fond de ce +sombre palais romain. Maintenant, en traversant la cour, il l'coutait +lui conter que la princesse tait sortie, et que la contessina, comme on +continuait appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, malgr son +mariage, n'avait pas encore paru ce matin-l, un peu souffrante. Mais +elle rptait qu'elle avait des ordres. + +L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le portique: un +escalier monumental, aux marches larges et basses, si douces, qu'un +cheval aurait pu les monter aisment, mais aux murs de pierre si nus, +aux paliers si vides et si solennels, qu'une mlancolie de mort tombait +des hautes votes. + +Arrive au premier tage, Victorine eut un sourire, en remarquant +l'moi de Pierre. Le palais semblait inhabit, pas un bruit ne venait +des salles closes. Elle dsigna simplement une grande porte de chne, +droite. + +--Son minence occupe ici l'aile sur la cour et sur la rivire, oh! pas +le quart de l'tage seulement... On a ferm tous les salons de rception +sur la rue. Comment voulez-vous entretenir une pareille halle, et +pourquoi faire? Il faudrait du monde. + +Elle continuait de monter de son pas alerte, reste trangre, trop +diffrente sans doute pour tre pntre par le milieu; et, au second +tage, elle reprit: + +--Tenez! voici, gauche, l'appartement de donna Serafina et, droite, +voici celui de la contessina. C'est le seul coin de la maison un peu +chaud, o l'on se sente vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la +princesse reoit ce soir. Vous verrez a. + +Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, trs troit: + +--Nous autres, nous logeons au troisime... Si monsieur l'abb veut bien +me permettre de passer devant lui? + +Le grand escalier d'honneur s'arrtait au second; et elle expliqua que +le troisime tage tait seulement desservi par cet escalier de service, +qui descendait la ruelle longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. +Il y avait l une porte particulire, c'tait trs commode. + +Enfin, au troisime, elle suivit un corridor, elle montra de nouveau des +portes. + +--Voici le logement de don Vigilio, le secrtaire de Son minence... +Voici le mien... Et voici celui qui va tre le vtre... Chaque fois que +monsieur le vicomte vient passer quelques jours Rome, il n'en veut pas +d'autre. Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand +il veut. Je vous donnerai, comme lui, une clef de la porte en bas... +Et puis, vous allez voir quelle jolie vue! + +Elle tait entre. Le logement se composait de deux pices, un salon +assez vaste, tapiss d'un papier rouge grands ramages, et une chambre +au papier gris de lin, sem de fleurs bleues dcolores. Mais le salon +faisait l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle tait +alle tout de suite aux deux fentres, l'une ouvrant sur les lointains +du fleuve, en aval, l'autre donnant en face sur le Transtvre et sur le +Janicule, de l'autre ct de l'eau. + +--Ah! oui, c'est trs agrable! dit Pierre qui l'avait suivie, debout +prs d'elle. + +Giacomo, sans se presser, arriva derrire eux, avec la valise. Il tait +onze heures passes. Alors, voyant le prtre fatigu, comprenant qu'il +devait avoir trs faim, aprs un tel voyage, Victorine offrit de lui +faire servir tout de suite djeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait +l'aprs-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne verrait ces dames +que le soir, au dner. Il se rcria, dclara qu'il sortirait, qu'il +n'allait certainement pas perdre une aprs-midi entire. Mais il accepta +de djeuner, car, en effet, il mourait de faim. + +Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure encore. Giacomo, +qui le servait sous les ordres de Victorine, tait sans hte. Et +celle-ci, pleine de mfiance, ne quitta le voyageur qu'aprs s'tre +assure qu'il ne manquait rellement de rien. + +--Ah! monsieur l'abb, quelles gens, quel pays! Vous ne pouvez pas vous +en faire la moindre ide. J'y vivrais cent ans, que je ne m'y +habituerais pas... Mais la contessina est si belle, si bonne! + +Puis, tout en mettant elle-mme sur la table une assiette de figues, +elle le stupfia, quand elle ajouta qu'une ville o il n'y avait que des +curs ne pouvait pas tre une bonne ville. Cette servante incrdule, si +active et si gaie, dans ce palais, recommenait l'effarer. + +--Comment! vous tes sans religion? + +--Non, non! monsieur l'abb, les curs, voyez-vous, ce n'est pas mon +affaire. J'en avais dj connu un, en France, quand j'tais petite. +Plus tard, ici, j'en ai trop vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas a pour +Son minence, qui est un saint homme digne de tous les respects... Et +l'on sait, dans la maison, que je suis une honnte fille: jamais je ne +me suis mal conduite. Pourquoi ne me laisserait-on pas tranquille, du +moment que j'aime bien mes matres et que je fais soigneusement mon +service? + +Elle finit par rire franchement. + +--Ah! quand on m'a dit qu'un prtre allait venir, comme si nous n'en +avions dj pas assez, a m'a fait d'abord grogner dans les coins... +Mais vous m'avez l'air d'un brave jeune homme, je crois que nous nous +entendrons merveille... Je ne sais pas cause de quoi je vous en +raconte si long, peut-tre parce que vous venez de France et peut-tre +aussi parce que la contessina s'intresse vous... Enfin, vous +m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abb, et croyez-moi, reposez-vous +aujourd'hui, ne faites pas la btise d'aller courir leur ville, o il +n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent. + +Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accabl, sous la +fatigue accumule du voyage, accrue encore par la matine de fivre +enthousiaste qu'il venait de vivre; et, comme gris, tourdi par les +deux oeufs et la ctelette mangs en hte, il se jeta tout vtu sur le +lit, avec la pense de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit pas +sur-le-champ, il songeait ces Boccanera, dont il connaissait en partie +l'histoire, dont il rvait la vie intime, dans le grossissement de ses +premires surprises, au travers de ce palais dsert et silencieux, d'une +grandeur si dlabre et si mlancolique. Puis, ses ides se +brouillrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple d'ombres, les +unes tragiques, les autres douces, des faces confuses qui le regardaient +de leurs yeux d'nigme, en tournoyant dans l'inconnu. + +Les Boccanera avaient compt deux papes, l'un au treizime sicle, +l'autre au quinzime; et c'tait de ces deux lus, matres +tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois leur immense fortune, des +terres considrables du ct de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des +objets d'art emplir des galeries, un amas d'or combler des caves. La +famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, celle dont la +foi brlait, dont l'pe avait toujours t au service de l'glise; la +plus croyante, mais la plus violente, la plus batailleuse aussi, +continuellement en guerre, d'une sauvagerie telle, que la colre des +Boccanera tait passe en proverbe. Et de l venaient leurs armes, le +dragon ail soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, qui +jouait sur leur nom: _Bocca nera_, _Alma rossa_, bouche noire, me +rouge, la bouche entnbre d'un rugissement, l'me flamboyant comme un +brasier de foi et d'amour. Des lgendes de passions folles, d'actes de +justice terribles, couraient encore. On racontait le duel d'Onfredo, le +Boccanera qui, vers le milieu du seizime sicle, avait justement fait +btir le palais actuel, sur l'emplacement d'une antique demeure, +dmolie. Onfredo, ayant su que sa femme s'tait laiss baiser sur les +lvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever un soir, puis +amener chez lui, les membres lis de cordes; et l, dans une grande +salle, avant de le dlivrer, il le fora de se confesser un moine. +Ensuite, il coupa les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, +il cria au comte de garder le poignard et de se dfendre. Pendant prs +d'une heure, dans une obscurit complte, au fond de cette salle +encombre de meubles, les deux hommes se cherchrent, s'vitrent, +s'treignirent, en se lardant coups de lame. Et, quand on enfona les +portes, on trouva, parmi des mares de sang, au travers des tables +renverses, des siges briss, Costamagna le nez coup, les cuisses +dchiquetes de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo avait perdu +deux doigts de la main droite, les paules troues comme un crible. Le +miracle fut que ni l'un ni l'autre n'en moururent. Cent ans plus tt, +sur cette mme rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans +peine, la belle et passionne Cassia, avait frapp Rome de terreur et +d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils d'une famille +rivale, excre, que son pre, le prince Boccanera, lui refusait +rudement, et que son frre an, Ercole, avait jur de tuer, s'il le +surprenait jamais avec elle. Le jeune homme la venait voir en barque, +elle le rejoignait par le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, +Ercole, qui les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un +couteau en plein coeur de Flavio. Plus tard, on put rtablir les faits, +on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et dsespre, faisant +justice, ne voulant pas elle-mme survivre son amour, s'tait jete +sur son frre, avait saisi de la mme treinte irrsistible le meurtrier +et la victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait retrouv +les trois corps, Cassia serrait toujours les deux hommes, crasait leurs +visages l'un contre l'autre, entre ses bras nus, rests d'une blancheur +de neige. + +Mais c'taient l des poques disparues. Aujourd'hui, si la foi +demeurait, la violence du sang semblait se calmer chez les Boccanera. +Leur grande fortune aussi s'en tait alle, dans la lente dchance qui, +depuis un sicle, frappe de ruine le patriciat de Rome. Les terres +avaient d tre vendues, le palais s'tait vid, tombant peu peu au +train mdiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, se +refusaient obstinment toute alliance trangre, glorieux de leur sang +romain rest pur. Et la pauvret n'tait rien, ils contentaient l leur +orgueil immense, ils vivaient part, sans une plainte, au fond du +silence et de l'ombre o s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort +en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, le cardinal, +Serafina, qui ne s'tait pas marie pour demeurer prs de son frre; et, +Ernesta n'ayant laiss qu'une fille, il ne restait donc comme hritier +mle, seul continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune prince +Dario, g de trente ans. Avec lui, s'il mourait sans postrit, les +Boccanera, si vivaces, dont l'action avait empli l'histoire, devaient +disparatre. + +Ds l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'taient aims d'une +passion souriante, profonde et naturelle. Ils taient ns l'un pour +l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils pussent tre venus au monde pour +autre chose que pour tre mari et femme, lorsqu'ils seraient en ge de +se marier. Le jour o, dj prs de la quarantaine, le prince Onofrio, +homme aimable trs populaire dans Rome, dpensant son peu de fortune au +gr de son coeur, s'tait dcid pouser la fille de la Montefiori, la +petite marquise Flavia, dont la beaut superbe de Junon enfant l'avait +rendu fou, il tait all habiter la villa Montefiori, la seule richesse, +l'unique proprit que ces dames possdaient, du ct de Sainte-Agns +hors les Murs: un vaste jardin, un vritable parc, plant d'arbres +centenaires, o la villa elle-mme, une assez pauvre construction du +dix-septime sicle, tombait en ruine. De mauvais bruits couraient sur +ces dames, la mre presque dclasse depuis qu'elle tait veuve, la +fille trop belle, les allures trop conqurantes. Aussi le mariage +avait-il t dsapprouv formellement par Serafina, trs rigide, et par +le frre an, Pio, alors seulement camrier secret participant du +Saint-Pre, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, Ernesta avait +gard avec son frre, qu'elle adorait pour son charme rieur, des +relations suivies; de sorte que, plus tard, sa meilleure distraction +tait devenue, chaque semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute +une journe la villa Montefiori. Et quelle journe dlicieuse pour +Benedetta et pour Dario, gs elle de dix ans, lui de quinze, quelle +journe, tendre et fraternelle, au travers de ce jardin si vaste, +presque abandonn, avec ses pins parasols, ses buis gants, ses bouquets +de chnes verts, dans lesquels on se perdait comme dans une fort +vierge! + +Ce fut une me de passion et de souffrance que la pauvre me touffe +d'Ernesta. Elle tait ne avec un besoin de vivre immense, une soif de +soleil, d'existence heureuse, libre et active, au plein jour. On la +citait pour ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux +visage. Trs ignorante, comme toutes les filles de la noblesse romaine, +ayant appris le peu qu'elle savait dans un couvent de religieuses +franaises, elle avait grandi clotre au fond du noir palais Boccanera, +ne connaissant le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait +en voiture, avec sa mre, au Corso et au Pincio. Puis, vingt-cinq ans, +lasse et dsole dj, elle contracta le mariage habituel, elle pousa +le comte Brandini, le dernier-n d'une trs noble famille, trs +nombreuse et pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia, +o toute une aile du second tage fut dispose pour que le jeune mnage +s'y installt. Et rien ne fut chang, Ernesta continua de vivre dans la +mme ombre froide, dans ce pass mort dont elle sentait de plus en plus +sur elle le poids, comme une pierre de tombe. C'tait d'ailleurs, de +part et d'autre, un mariage trs honorable. Le comte Brandini passa +bientt pour l'homme le plus sot et le plus orgueilleux de Rome. Il +tait d'une religion stricte, formaliste et intolrant, et il triompha, +lorsqu'il parvint, aprs des intrigues sans nombre, de sourdes menes +qui durrent dix ans, se faire nommer grand cuyer de Sa Saintet. Ds +lors, avec sa fonction, il sembla que toute la majest morne du Vatican +entrt dans son mnage. Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, +sous Pie IX, jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fentres sur la rue, +recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des invitations des +ftes. Mais, lorsque les Italiens eurent conquis Rome et que le pape se +dclara prisonnier, ce fut le spulcre, rue Giulia. On ferma la grande +porte, on la verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; +et, pendant douze annes, on ne passa que par le petit escalier, donnant +sur la ruelle. Dfense galement d'ouvrir les persiennes de la faade. +C'tait la bouderie, la protestation du monde noir, le palais tomb +une immobilit de mort; et une rclusion totale, plus de rceptions, de +rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le lundi, se +glissaient par la porte troite, entre-bille peine. Alors, pendant +ces douze annes lugubres, la jeune femme pleura chaque nuit, cette +pauvre me sourdement dsespre agonisa d'tre ainsi enterre vive. + +Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, trente-trois ans. +D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, l'existence rgle la +reprit dans son broiement de meule, elle dut mettre la fillette au +Sacr-Coeur de la Trinit des Monts, chez les religieuses franaises qui +l'avaient instruite elle-mme. Benedetta en sortit grande fille, +dix-neuf ans, sachant le franais et l'orthographe, un peu +d'arithmtique, le catchisme, quelques pages confuses d'histoire. Et la +vie des deux femmes avait continu, une vie de gynce o l'Orient se +sent dj, jamais une sortie avec le mari, avec le pre, les journes +passes au fond de l'appartement clos, gayes par l'unique, l'ternelle +promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au Pincio. A la +maison, l'obissance restait absolue, le lien de famille gardait une +autorit, une force, qui les pliait toutes deux sous la volont du +comte, sans rvolte possible; et, cette volont, s'ajoutait celle de +donna Serafina et du cardinal, svres dfenseurs des vieilles coutumes. +Depuis que le pape ne sortait plus dans Rome, la charge de grand cuyer +laissait des loisirs au comte, car les curies se trouvaient +singulirement rduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son +service, simplement d'apparat, avec un dploiement de zle dvot, comme +une protestation continue contre la monarchie usurpatrice installe au +Quirinal. Benedetta venait d'avoir vingt ans, lorsque son pre rentra, +un soir, d'une crmonie Saint-Pierre, toussant et frissonnant. Huit +jours aprs, il mourait, emport par une fluxion de poitrine. Et, au +milieu de leur deuil, ce fut une dlivrance inavoue pour les deux +femmes, qui se sentirent libres. + +Ds ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pense, sauver sa fille de +cette affreuse existence mure, ensevelie. Elle s'tait trop ennuye, il +n'tait plus temps pour elle de renatre, mais elle ne voulait pas que +Benedetta vct son tour une vie contre nature, dans une tombe +volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une rvolte pareilles se +montraient chez quelques familles patriciennes, qui, aprs la bouderie +des premiers temps, commenaient se rapprocher du Quirinal. Pourquoi +les enfants, avides d'action, de libert et de grand soleil, +auraient-ils pous ternellement la querelle des pres? et, sans qu'une +rconciliation pt se produire entre le monde noir et le monde blanc, +des nuances se fondaient dj, des alliances imprvues avaient lieu. La +question politique laissait Ernesta indiffrente; elle l'ignorait mme; +mais ce qu'elle dsirait avec passion, c'tait que sa race sortt enfin +de cet excrable spulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, o ses +joies de femme s'taient glaces d'une mort si longue. Elle avait trop +souffert dans son coeur de jeune fille, d'amante et d'pouse, elle +cdait la colre de sa destine manque, perdue en une imbcile +rsignation. Et le choix d'un nouveau confesseur, cette poque, influa +encore sur sa volont; car elle tait reste trs religieuse, +pratiquante, docile aux conseils de son directeur. Pour se librer +davantage, elle venait de quitter le pre jsuite choisi par son mari +lui-mme, et elle avait pris l'abb Pisoni, le cur d'une petite glise +voisine, Sainte-Brigitte, sur la place Farnse. C'tait un homme de +cinquante ans, trs doux et trs bon, d'une charit rare en pays romain, +dont l'archologie, la passion des vieilles pierres, avait fait un +ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il ft, il avait +plusieurs reprises servi d'intermdiaire entre le Vatican et le +Quirinal, dans des affaires dlicates; et, devenu aussi le confesseur de +Benedetta, il aimait entretenir la mre et la fille de la grandeur de +l'unit italienne, de la domination triomphale de l'Italie, le jour o +le pape et le roi s'entendraient. + +Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, sans hte, de cet +amour fort et tranquille des amants qui se savent l'un l'autre. Mais +il arriva, alors, qu'Ernesta se jeta entre eux, s'opposa obstinment au +mariage. Non, non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui +enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du palais Boccanera! +Ce serait l'ensevelissement continu, la ruine aggrave, la mme misre +orgueilleuse, l'ternelle bouderie qui dprime et endort. Elle +connaissait bien le jeune homme, le savait goste et affaibli, +incapable de penser et d'agir, destin enterrer sa race en souriant, +laisser crouler les dernires pierres de la maison sur sa tte, sans +tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; et ce qu'elle +voulait, c'tait une fortune autre, son enfant renouvele, enrichie, +s'panouissant la vie des vainqueurs et des puissants de demain. Ds +ce moment, la mre ne cessa de s'entter faire le bonheur de sa fille +malgr elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas recommencer +sa dplorable histoire. Cependant, elle aurait chou, contre la volont +paisible de la jeune fille qui s'tait donne jamais, si des +circonstances particulires ne l'avaient mise en rapport avec le gendre +qu'elle rvait. Justement, la villa Montefiori, o Benedetta et Dario +s'taient engags, elle fit la rencontre du comte Prada, le fils +d'Orlando, un des hros de l'unit italienne. Venu de Milan Rome, avec +son pre, l'ge de dix-huit ans, lors de l'occupation, il tait entr +d'abord au ministre des Finances, comme simple employ, tandis que le +vieux brave, nomm snateur, vivait petitement d'une modeste rente, +l'pave dernire d'une fortune mange au service de la patrie. Mais, +chez le jeune homme, la belle folie guerrire de l'ancien compagnon de +Garibaldi s'tait tourne en un furieux apptit de butin, au lendemain +de la victoire, et il tait devenu un des vrais conqurants de Rome, un +des hommes de proie qui dpeaient et dvoraient la ville. Lanc dans +d'normes spculations sur les terrains, dj riche, ce qu'on +racontait, il venait de se lier avec le prince Onofrio, qu'il avait +affol, en lui soufflant l'ide de vendre le grand parc de la villa +Montefiori, pour y construire tout un quartier neuf. D'autres +affirmaient qu'il tait l'amant de la princesse, la belle Flavia, plus +ge que lui de neuf ans, superbe encore. Et il y avait en effet, chez +lui, une violence de dsir, un besoin de cure dans la conqute, qui lui +tait tout scrupule devant le bien et la femme des autres. Ds la +premire rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne pouvait l'avoir +comme matresse, elle n'tait qu' pouser; et il n'hsita pas un +instant, il rompit net avec Flavia, brusquement affam de cette pure +virginit, de ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si +adorablement jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la mre, tait pour +lui, il demanda la main de la fille, certain de vaincre. Ce fut une +grande surprise, car il avait une quinzaine d'annes de plus qu'elle; +mais il tait comte, il portait un nom dj historique, il entassait les +millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les chances. Rome +entire se passionna. + +Jamais ensuite Benedetta ne s'tait expliqu comment elle avait pu finir +par consentir. Six mois plus tt, six mois plus tard, certainement, un +pareil mariage ne se serait pas conclu, devant l'effroyable scandale +soulev dans le monde noir. Une Boccanera, la dernire de cette antique +race papale, donne un Prada, un des spoliateurs de l'glise! Et il +avait fallu que ce projet fou tombt une heure particulire et brve, +au moment o un rapprochement suprme tait tent entre le Vatican et le +Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire enfin, que le +roi consentait reconnatre au pape la proprit souveraine de la cit +Lonine et d'une troite bande de territoire, allant jusqu' la mer. +Ds lors, le mariage de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme +le symbole de l'union, de la rconciliation nationale? Cette belle +enfant, le lis pur du monde noir, n'tait-il pas l'holocauste consenti, +le gage accord au monde blanc? Pendant quinze jours, on ne causa pas +d'autre chose, et l'on discutait, on s'attendrissait, on esprait. La +jeune fille, elle, n'entrait gure dans ces raisons, n'coutant que son +coeur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle l'avait donn dj. +Mais, du matin au soir, elle avait subir les prires de sa mre, qui +la suppliait de ne pas refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout +elle tait travaille par les conseils de son confesseur, le bon abb +Pisoni, dont le zle patriotique clatait en cette circonstance: il +pesait sur elle de toute sa foi aux destines chrtiennes de l'Italie, +il remerciait la Providence d'avoir choisi une de ses ouailles pour +hler un accord qui devait faire triompher Dieu dans le monde entier. +Et, coup sr, l'influence de son confesseur fut une des causes +dcisives qui la dterminrent, car elle tait trs pieuse, trs dvote +particulirement une Madone, dont elle allait adorer l'image chaque +dimanche, dans la petite glise de la place Farnse. Un fait la frappa +beaucoup, l'abb Pisoni lui raconta que la flamme de la lampe qui +brlait devant l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il +s'agenouillait lui-mme, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage +rdempteur sa pnitente. Ainsi agirent des forces suprieures; et elle +cdait par obissance sa mre, que le cardinal et donna Serafina +avaient combattue, puis qu'ils laissrent faire son gr, lorsque la +question religieuse intervint. Elle avait grandi dans une puret, dans +une ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-mme, si ferme la vie, +que le mariage avec un autre que Dario tait simplement la rupture d'une +longue promesse d'existence commune, sans l'arrachement physique de sa +chair et de son coeur. Elle pleura beaucoup, et elle pousa Prada, en +un jour d'abandon, ne trouvant pas la volont de rsister aux siens et + tout le monde, consommant une union dont Rome entire tait devenue +complice. + +Et alors, le soir mme des noces, ce fut le coup de foudre. Prada, le +Pimontais, l'Italien du Nord et de la conqute, montra-t-il la +brutalit de l'envahisseur, voulut-il traiter sa femme comme il avait +trait la ville, en matre impatient de se contenter? ou bien la +rvlation de l'acte fut-elle seulement imprvue pour Benedetta, trop +salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas et qu'elle ne put +se rsigner subir? Jamais elle ne s'expliqua clairement. Mais elle +ferma violemment la porte de sa chambre, la verrouilla, refusa avec +obstination de la rouvrir son mari. Pendant un mois, il dut y avoir +des tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle sa passion +affolait. Il tait outrag, il saignait dans son orgueil et dans son +dsir, jurait de dompter sa femme, comme on dompte une jument indocile, + coups de cravache. Et toute cette rage sensuelle d'homme fort se +brisait contre l'indomptable volont qui avait pouss en un soir, sous +le front troit et charmant de Benedetta. Les Boccanera s'taient +rveills en elle: tranquillement, elle ne voulait pas; et rien au +monde, pas mme la mort, ne l'aurait force vouloir. Puis, c'tait +chez elle, devant cette brusque connaissance de l'amour, un retour +Dario, une certitude qu'elle devait donner son corps lui seul, puisque + lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, depuis le mariage qu'il +avait d accepter comme un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en +cacha mme pas, lui crivit de revenir, s'engagea de nouveau ne jamais +appartenir un autre. D'ailleurs, sa dvotion avait grandi encore, cet +enttement de garder sa virginit l'amant choisi se mlait, dans son +culte, une pense de fidlit Jsus. Un coeur ardent de grande +amoureuse s'tait rvl en elle, prt au martyre pour la foi jure. Et, +quand sa mre, dsespre, la suppliait mains jointes de se rsigner +au devoir conjugal, elle rpondait qu'elle ne devait rien, puisqu'elle +ne savait rien en se mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord +avait chou entre le Vatican et le Quirinal, ce point, que les +journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une violence +nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage triomphal auquel tout +le monde avait travaill, comme un gage de paix, croulait dans la +dbcle, n'tait plus qu'une ruine ajoute tant d'autres. + +Ernesta en mourut. Elle s'tait trompe, son existence manque d'pouse +sans joie aboutissait cette suprme erreur de la mre. Le pis tait +qu'elle restait seule, sous l'entire responsabilit du dsastre, car +son frre, le cardinal, et sa soeur, donna Serafina, l'accablaient de +reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le dsespoir de l'abb +Pisoni, doublement frapp, par la perte de ses esprances patriotiques +et par le regret d'avoir travaill une telle catastrophe. Et, un +matin, on trouva Ernesta, toute froide et blanche dans son lit. On parla +d'une rupture au coeur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait +affreusement, discrtement, sans se plaindre, comme elle avait souffert +toute sa vie. Il y avait dj prs d'un an que Benedetta tait marie, +se refusant son mari, mais ne voulant pas quitter le domicile +conjugal, pour viter sa mre le coup terrible d'un scandale public. +Sa tante Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir +d'une annulation de mariage possible, si elle allait se jeter aux genoux +du Saint-Pre; et elle finissait par la convaincre, depuis que, cdant +elle-mme de certains conseils, elle lui avait donn pour directeur +son propre confesseur, le pre jsuite Lorenza, en remplacement de +l'abb Pisoni. Ce pre jsuite, g de trente-cinq ans peine, tait un +homme grave et aimable, aux yeux clairs, d'une grande force dans la +persuasion. Benedetta ne se dcida qu'au lendemain de la mort de sa +mre, et seulement alors elle revint habiter, au palais Boccanera, +l'appartement o elle tait ne, o sa mre venait de s'teindre. Tout +de suite, d'ailleurs, le procs en annulation de mariage fut port, pour +une premire instruction, devant le cardinal vicaire, charg du diocse +de Rome. On racontait que la contessina ne s'y tait dcide qu'aprs +avoir obtenu une audience secrte du pape, qui lui avait tmoign la +plus encourageante sympathie. Le comte Prada parlait d'abord de forcer +judiciairement sa femme rintgrer le domicile conjugal. Puis, suppli +par son pre, le vieil Orlando, que cette affaire dsolait, il se +contenta d'accepter le dbat devant l'autorit ecclsiastique, exaspr +surtout de ce que la demanderesse allguait que le mariage n'avait pas +t consomm, par suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les +plus nets, accepts comme valables en cour de Rome. Dans son mmoire, +l'avocat consistorial Morano, une des autorits du barreau romain, +ngligeait simplement de dire que cette impuissance avait pour cause +unique la rsistance de la femme; et tout un dbat se livrait sur ce +point dlicat, si scabreux, que la vrit semblait impossible faire: +on donnait, de part et d'autre, des dtails intimes en latin, on +produisait des tmoins, des amis, des domestiques, ayant assist des +scnes, racontant la cohabitation d'une anne. Enfin, la pice la plus +dcisive tait un certificat, sign par deux sages-femmes, qui, aprs +examen, concluaient la virginit intacte de la jeune fille. Le +cardinal vicaire, agissant comme vque de Rome, avait donc dfr le +procs la congrgation du Concile, ce qui tait pour Benedetta un +premier succs, et les choses en taient l, elle attendait que la +congrgation se pronont dfinitivement, avec l'espoir que l'annulation +religieuse du mariage serait ensuite un argument irrsistible pour +obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement +glacial o sa mre Ernesta, soumise et dsespre, venait de mourir, la +contessina avait repris sa vie de jeune fille et se montrait trs calme, +trs forte en sa passion, ayant jur de ne se donner personne autre +qu' Dario, et de ne se donner lui que le jour o un prtre les aurait +saintement unis devant Dieu. + +Justement, Dario, lui aussi, tait venu habiter le palais Boccanera, six +mois plus tt, la suite de la mort de son pre et de toute une +catastrophe qui l'avait ruin. Le prince Onofrio, aprs avoir, sur le +conseil de Prada, vendu la villa Montefiori dix millions une compagnie +financire, s'tait laiss prendre la fivre de spculation qui +brlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en poche, sagement; si +bien qu'il s'tait mis jouer, en rachetant ses propres terrains, et +qu'il avait fini par tout perdre, dans le krach formidable o +s'engloutissait la fortune de la ville entire. Totalement ruin, +endett mme, le prince n'en continuait pas moins ses promenades au +Corso de bel homme souriant et populaire, lorsqu'il tait mort +accidentellement, des suites d'une chute de cheval; et, onze mois plus +tard, sa veuve, la toujours belle Flavia, qui s'tait arrange pour +repcher dans le dsastre une villa moderne et quarante mille francs de +rente, avait pous un homme magnifique, son cadet de dix ans, un Suisse +nomm Jules Laporte, ancien sergent de la garde du Saint-Pre, ensuite +courtier marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui marquis +Montefiori, ayant conquis le titre en conqurant la femme, par un bref +spcial du pape. La princesse Boccanera tait redevenue la marquise +Montefiori. Et c'tait alors que, bless, le cardinal Boccanera avait +exig que son neveu Dario vnt occuper, prs de lui, un petit +appartement, au premier tage du palais. Dans le coeur du saint homme, +qui semblait mort au monde, l'orgueil du nom demeurait, une tendresse +pour ce frle garon, le dernier de la race, le seul par qui la vieille +souche pt reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage +avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection paternelle, si fier +et si hautement convaincu de leur pit, en les prenant tous les deux +prs de lui, qu'il ddaignait les bruits abominables que les amis du +comte Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la runion du +cousin et de la cousine sous le mme toit. Donna Serafina gardait +Benedetta, comme lui-mme gardait Dario, et dans le silence, dans +l'ombre du vaste palais dsert, ensanglant autrefois par tant de +violences tragiques, il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs +passions maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui croulait, +au seuil d'un monde nouveau. + +Lorsque, brusquement, l'abb Pierre Froment se rveilla, la tte lourde +de rves pnibles, il fut dsol de voir que le jour tombait. Sa montre, +qu'il se hta de consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se +reposer une heure au plus, en avait dormi prs de sept, dans un +accablement invincible. Et, mme veill, il restait sur le lit, bris, +comme vaincu dj avant d'avoir combattu. Pourquoi donc cette +prostration, ce dcouragement sans cause, ce frisson de doute, venu il +ne savait d'o, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune +enthousiasme du matin? Les Boccanera taient-ils lis cette faiblesse +soudaine de son me? Il avait entrevu, dans le noir de ses rves, des +figures si troubles, si inquitantes, et son angoisse continuait, il les +voquait encore, effar de se rveiller ainsi au fond d'une chambre +ignore, pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui semblaient plus +raisonnables, il ne s'expliquait pas comment c'tait Benedetta qui avait +crit au vicomte Philibert de la Choue pour le charger de lui apprendre +que son livre tait dnonc la congrgation de l'Index; et quel +intrt elle pouvait avoir ce que l'auteur vnt se dfendre Rome; et +dans quel but elle avait pouss l'amabilit jusqu' vouloir qu'il +descendt chez eux. Sa stupeur, en somme, tait d'tre l, tranger, sur +ce lit, dans cette pice, dans ce palais dont il entendait autour de lui +le grand silence de mort. Les membres anantis, le cerveau comme vide, +il avait une brusque lucidit, il comprenait que des choses lui +chappaient, que toute une complication devait se cacher sous +l'apparente simplicit des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le +soupon s'effaa, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant le +triste crpuscule d'tre la cause unique de ce frisson et de cette +dsesprance, dont il avait honte. + +Pierre, alors, pour se remuer, se mit examiner les deux pices. Elles +taient meubles d'acajou, simplement, presque pauvrement, des meubles +dpareills, datant du commencement du sicle. Le lit n'avait pas de +tentures, ni les fentres, ni les portes. Par terre, sur le carreau nu, +pass au rouge et cir, des petits tapis de pied s'alignaient seuls +devant les siges. Et il finit par se rappeler, en face de cette nudit +et de cette froideur bourgeoises, la chambre o il avait couch, enfant, + Versailles, chez sa grand'mre, qui avait tenu l un petit commerce de +mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, un mur de la chambre, devant le +lit, un ancien tableau l'intressa, parmi des gravures enfantines et +sans valeur. C'tait, peine clair par le jour mourant, une figure de +femme, assise sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et +svre logis, dont on semblait l'avoir chasse. Les deux battants de +bronze venaient de se refermer jamais, et elle demeurait l, drape +dans une simple toile blanche, tandis que des vtements pars, lancs +rudement, au hasard, tranaient sur les paisses marches de granit. Elle +avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses mains convulses de +douleur, une face qu'on ne voyait pas, que les ondes d'une admirable +chevelure noyait, voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle +honte affreuse, quel abandon excrable, cachait-elle ainsi, cette +rejete, cette obstine d'amour, dont on rvait sans fin l'histoire, +d'un coeur perdu? On la sentait adorablement jeune et belle, dans sa +misre, dans ce lambeau de linge drap ses paules; mais le reste +d'elle appartenait au mystre, et sa passion, et peut-tre son +infortune, et sa faute peut-tre. A moins qu'elle ne ft l seulement le +symbole de tout ce qui frissonne et pleure, sans visage, devant la porte +ternellement close de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien +qu'il s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une +puret divines. Ce n'tait qu'une illusion, le tableau avait beaucoup +souffert, noirci, dlaiss, et il se demandait de quel matre inconnu +pouvait bien tre ce panneau, pour l'mouvoir ce point. Sur le mur d' +ct, une Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle, +l'irrita par la banalit de son sourire. + +Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la fentre du salon, +s'accouda. En face de lui, sur l'autre rive du Tibre, se dressait le +Janicule, le mont d'o il avait vu Rome, le matin. Mais ce n'tait plus, + cette heure trouble, la ville de jeunesse et de rve, envole dans le +soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre grise, l'horizon se +noyait, indistinct et morne. L-bas, gauche, il devinait de nouveau le +Palatin, par-dessus les toits; et, droite, l-bas, c'tait toujours le +dme de Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; tandis +que derrire lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, devait sombrer lui +aussi sous la brume. Quelques minutes se passrent, et tout se brouilla +encore, il sentit Rome s'vanouir, s'effacer dans son immensit, qu'il +ignorait. Son doute et son inquitude sans cause le reprirent, si +douloureusement, qu'il ne put rester la fentre davantage; il la +referma, alla s'asseoir, laissa les tnbres le submerger, d'un flot +d'infinie tristesse. Et sa rverie dsespre ne prit fin que lorsque la +porte s'ouvrit doucement et que la clart d'une lampe gaya la pice. + +C'tait Victorine qui entrait avec prcaution, en apportant de la +lumire. + +--Ah! monsieur l'abb, vous voici debout. J'tais venue vers quatre +heures; mais je vous ai laiss dormir. Et vous avez joliment bien fait +de dormir votre contentement. + +Puis, comme il se plaignait d'tre courbatur et frissonnant, elle +s'inquita. + +--N'allez pas prendre leurs vilaines fivres! Vous savez que le +voisinage de leur rivire n'est pas sain. Don Vigilio, le secrtaire de +Son minence, les a, les fivres, et je vous assure que ce n'est pas +drle. + +Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se recoucher. Elle +l'excuserait auprs de la princesse et de la contessina. Il finit par la +laisser dire et faire, car il tait hors d'tat d'avoir une volont. Sur +son conseil, il dna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et +des confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui fit grand +bien, il se sentit comme rpar, ce point qu'il refusa de se mettre au +lit et qu'il voulut absolument remercier ces dames, le soir mme, de +leur aimable hospitalit. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il +se prsenterait. + +--Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous allez bien, a vous +distraira... Le mieux est que don Vigilio, votre voisin, entre vous +prendre neuf heures et qu'il vous accompagne. Attendez-le. + +Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, lorsque, neuf +heures prcises, un coup discret fut frapp la porte. Un petit prtre +se prsenta, g de trente ans peine, maigre et dbile, la face longue +et ravage, couleur de safran. Depuis deux annes, des crises de fivre, +chaque jour, la mme heure, le dvoraient. Mais, dans sa face jaunie, +ses yeux noirs, quand il oubliait de les teindre, brlaient, embrass +par son me de feu. + +Il fit une rvrence et dit simplement, en un franais trs pur: + +--Don Vigilio, monsieur l'abb, et entirement votre service... Si +vous voulez bien que nous descendions? + +Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don Vigilio, d'ailleurs, ne +parla plus, se contenta de rpondre par des sourires. Ils avaient +descendu le petit escalier, ils se trouvrent au second tage, sur le +vaste palier du grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et +attrist du faible clairage, de loin en loin des becs de gaz d'htel +garni louche, dont les taches jaunes toilaient peine les profondes +tnbres des hauts couloirs sans fin. C'tait gigantesque et funbre. +Mme sur le palier, o s'ouvrait la porte de l'appartement de donna +Serafina, en face de celle qui conduisait chez sa nice, rien +n'indiquait qu'il pt y avoir rception, ce soir-l. La porte restait +close, pas un bruit ne sortait des pices, dans le silence de mort +montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, qui, aprs une nouvelle +rvrence, tourna discrtement le bouton, sans sonner. + +Une seule lampe ptrole, pose sur une table, clairait l'antichambre, +une large pice aux murs nus, peints fresque d'une tenture rouge et +or, drape rgulirement tout autour, l'antique. Sur les chaises, +quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, taient jets; tandis +que les chapeaux encombraient une console. Un domestique, assis, le dos +au mur, sommeillait. + +Mais, comme don Vigilio s'effaait pour le laisser entrer dans un +premier salon, une pice tendue de brocatelle rouge, demi obscure et +qu'il croyait vide, Pierre se trouva en face d'une apparition noire, une +femme vtue de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il +entendit heureusement son compagnon qui disait, en s'inclinant: + +--Contessina, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur l'abb Pierre +Froment, arriv de France ce matin. + +Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu de ce salon +dsert, dans la lueur dormante de deux lampes voiles de dentelle. Mais, + prsent, un bruit de voix venait du salon voisin, un grand salon dont +la porte, ouverte deux battants, dcoupait un carr de clart plus +vive. + +Tout de suite la jeune femme s'tait montre accueillante, avec une +parfaite simplicit. + +--Ah! monsieur l'abb, je sais heureuse de vous voir. J'ai craint que +votre indisposition ne ft grave. Vous voil tout fait remis, n'est-ce +pas? + +Il l'coutait, sduit par sa voix lente, lgrement grasse, o toute une +passion contenue semblait passer dans beaucoup de sage raison. Et il la +voyait enfin, avec ses cheveux si lourds et si bruns, sa peau si +blanche, d'une blancheur d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lvres +un peu fortes, le nez trs fin, des traits d'une dlicatesse d'enfance. +Mais c'taient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux +immenses, d'une infinie profondeur, o personne n'tait certain de lire. +Dormait-elle? Rvait-elle? Cachait-elle la tension ardente des grandes +saintes et des grandes amoureuses, sous l'immobilit de son visage? Si +blanche, si jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, toute +une allure trs rflchie, trs noble et rythmique. Et, aux oreilles, +elle portait deux grosses perles, d'une puret admirable, des perles qui +venaient d'un collier clbre de sa mre, et que Rome entire +connaissait. + +Pierre s'excusa, remercia. + +--Madame, je suis confus, j'aurais voulu ds ce matin vous dire combien +j'tais touch de votre bont trop grande. + +Il avait hsit l'appeler madame, en se rappelant le motif allgu +dans son instance en nullit de mariage. Mais, videmment, tout le monde +l'appelait ainsi. Son visage, d'ailleurs, tait rest tranquille et +bienveillant, et elle voulut le mettre son aise. + +--Vous tes chez vous, monsieur l'abb. Il suffit que notre parent, +monsieur de la Choue, vous aime et s'intresse votre oeuvre. Vous +savez que j'ai pour lui une grande affection... + +Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre qu'elle devait +parler du livre, la seule cause du voyage et de l'hospitalit offerte. + +--Oui, c'est le vicomte qui m'a envoy votre livre. Je l'ai lu, je l'ai +trouv trs beau. Il m'a trouble. Mais je ne suis qu'une ignorante, je +n'ai certainement pas tout compris, et il faudra que nous en causions, +vous m'expliquerez vos ides, n'est-ce pas, monsieur l'abb? + +Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, il lut alors la +surprise, l'moi d'une me d'enfant, mise en prsence d'inquitants +problmes qu'elle n'avait jamais soulevs. Ce n'tait donc pas elle qui +s'tait prise de passion, qui avait voulu l'avoir prs d'elle, pour le +soutenir, pour tre de sa victoire? Il souponna de nouveau, et trs +nettement cette fois, une influence secrte, quelqu'un dont la main +menait tout, vers un but ignor. Mais il tait charm de tant de +simplicit et de franchise, chez une crature si belle, si jeune et si +noble; et il se donnait elle, ds ces quelques mots changs. Il +allait lui dire qu'elle pouvait disposer de lui, entirement, lorsqu'il +fut interrompu par l'arrive d'une autre femme, galement vtue de noir, +dont la haute et mince taille se dtacha durement dans le cadre lumineux +de la porte grande ouverte du salon voisin. + +--Eh bien! Benedetta, as-tu dit Giacomo de monter voir? Don Vigilio +vient de descendre, et il est seul. C'est inconvenant. + +--Mais non, ma tante, monsieur l'abb est ici. + +Et elle se hta de les prsenter l'un l'autre. + +--Monsieur l'abb Pierre Froment... La princesse Boccanera. + +Il y eut des saluts crmonieux. Elle devait toucher la soixantaine, +et elle se serrait tellement, qu'on l'et prise, par derrire, pour une +jeune femme. C'tait d'ailleurs sa coquetterie dernire, les cheveux +tout blancs, pais et rudes encore, n'ayant gard de noirs que les +sourcils, dans sa face longue aux larges plis, plante du grand nez +volontaire de la famille. Elle n'avait jamais t belle, et elle tait +reste fille, blesse mortellement du choix du comte Brandini qui avait +voulu Ernesta, sa cadette, rsolue ds lors mettre ses joies dans +l'unique satisfaction de l'orgueil hrditaire du nom qu'elle portait. +Les Boccanera avaient dj compt deux papes, et elle esprait bien ne +pas mourir avant que son frre le cardinal ft le troisime. Elle +s'tait faite sa femme de charge secrte, elle ne l'avait pas quitt, +veillant sur lui, le conseillant, menant la maison souverainement, +accomplissant des miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait +crouler les plafonds sur leurs ttes. Si, depuis trente ans, elle +recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, c'tait par +haute politique, pour rester le salon du monde noir, une force et une +menace. + +Aussi Pierre devina-t-il son accueil combien peu il pesait devant +elle, petit prtre tranger qui n'tait pas mme prlat. Et cela +l'tonnait encore, posait de nouveau la question obscure: pourquoi +l'avait-on invit, que venait-il faire dans ce monde ferm aux humbles? +Il la savait d'une austrit de dvotion extrme, il crut finir par +comprendre qu'elle le recevait seulement par gard pour le vicomte; car, + son tour, elle ne trouva que cette phrase: + +--Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles de monsieur de la +Choue! Il y a deux ans, il nous a amen un si beau plerinage! + +Elle passa la premire, elle introduisit enfin le jeune prtre dans le +salon voisin. C'tait une vaste pice carre, tendue de vieille +brocatelle jaune, grandes fleurs Louis XIV. Le plafond, trs lev, +avait un revtement merveilleux de bois sculpt et peint, des caissons +rosaces d'or. Mais le mobilier tait disparate. De hautes glaces, deux +superbes consoles dores, quelques beaux fauteuils du dix-septime +sicle; puis, le reste lamentable, un lourd guridon empire tomb on ne +savait d'o, des choses htroclites venues de quelque bazar, des +photographies affreuses, tranant sur les marbres prcieux des consoles. +Il n'y avait l aucun objet d'art intressant. Aux murs, d'anciens +tableaux mdiocres; except un primitif inconnu et dlicieux, une +Visitation du quatorzime sicle, la Vierge toute petite, d'une +dlicatesse pure d'enfant de dix ans, tandis que l'Ange, immense, +superbe, l'inondait du flot d'amour clatant et surhumain; et, en face, +un antique portrait de famille, celui d'une jeune fille trs belle, +coiffe d'un turban, que l'on croyait tre le portrait de Cassia +Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au Tibre avec +son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio Corradini. Quatre +lampes clairaient, d'une grande lueur calme, la pice fane, comme +jaunie d'un mlancolique coucher de soleil, grave, vide et nue, sans un +bouquet de fleurs. + +Tout de suite, donna Serafina prsenta Pierre d'un mot; et, dans le +silence, dans l'arrt brusque des conversations, il sentit les regards +qui se fixaient sur lui, comme sur une curiosit promise et attendue. Il +y avait l une dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario, +debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, amene par +une vieille parente, qui entretenait demi-voix un prlat, monsignor +Nani, tous deux assis dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout +d'tre frapp par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le +vicomte, en l'envoyant Rome, avait cru devoir lui expliquer la +situation particulire dans la maison, afin de lui viter des fautes. +Depuis trente ans, Morano tait l'ami de donna Serafina. Cette liaison, +autrefois coupable, car l'avocat avait femme et enfants, tait devenue, +aprs son veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excuse, +accepte par tous, une sorte de ces vieux mnages naturels que la +tolrance mondaine consacre. Tous les deux, trs dvots, s'taient +certainement assur les indulgences ncessaires. Et Morano se trouvait +l, la place qu'il occupait depuis plus d'un quart de sicle, au coin +de la chemine, bien que le feu de l'hiver n'y ft pas allum encore. +Et, lorsque donna Serafina eut rempli son devoir de matresse de maison, +elle reprit elle-mme sa place, l'autre coin de la chemine, en face +de lui. + +Alors, tandis que Pierre s'asseyait, prs de don Vigilio, silencieux et +discret sur une chaise, Dario continua plus haut l'histoire qu'il +contait Celia. Il tait joli homme, de taille moyenne, svelte et +lgant, portant toute sa barbe brune et trs soigne, avec la face +longue, le nez fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme +amollis par le sculaire appauvrissement du sang. + +--Oh! une beaut, rpta-t-il avec emphase, une beaut tonnante! + +--Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant. + +Celia, qui ressemblait la petite Vierge du primitif, accroch +au-dessus de sa tte, s'tait mise rire. + +--Mais, chre, une pauvre fille, une ouvrire, que Dario a vue +aujourd'hui. + +Et Dario dut recommencer son rcit. Il passait dans une troite rue, du +ct de la place Navone, quand il avait aperu, sur les marches d'un +perron, une belle et forte fille de vingt ans, effondre, qui pleurait +gros sanglots. Touch surtout de sa beaut, il s'tait approch d'elle, +avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la maison, une +fabrique de perles de cire, mais que le chmage tait venu, que +l'atelier venait de fermer, et qu'elle n'osait rentrer chez ses parents, +tellement la misre y tait grande. Sous le dluge de ses larmes, elle +levait sur lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche +quelque argent. Et elle s'tait leve d'un bond, toute rouge et confuse, +se cachant les mains dans sa jupe, ne voulant rien prendre, disant qu'il +pouvait la suivre, s'il voulait, et qu'il donnerait a sa mre. Puis, +elle avait fil vivement, vers le pont Saint-Ange. + +--Oh! une beaut, rpta-t-il d'un air d'extase, une beaut +magnifique!... Plus grande que moi, mince encore dans sa force, avec une +gorge de desse! Un vrai antique, une Vnus vingt ans, le menton un +peu fort, la bouche et le nez d'une correction de dessin parfaite, les +yeux, ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tte, coiffe d'un +casque de lourds cheveux noirs, la face clatante, comme dore d'un coup +de soleil! + +Tous s'taient mis couter, ravis, dans cette passion de la beaut +que, malgr tout, Rome garde au coeur. + +--Elles deviennent bien rares, ces belles filles du peuple, dit Morano. +On pourrait battre le Transtvre, sans en rencontrer. Voici qui prouve +pourtant qu'il en existe encore, au moins une. + +--Et comment l'appelles-tu, ta desse? demanda Benedetta souriante, +amuse et extasie ainsi que les autres. + +--Pierina, rpondit Dario, riant lui aussi. + +--Et qu'en as-tu fait? + +Mais le visage excit du jeune homme prit une expression de malaise et +de peur, comme celui d'un enfant, qui, dans ses jeux, tombe sur une +laide bte. + +--Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... Une misre, une +misre vous rendre malade! + +Il l'avait suivie par curiosit, il tait arriv, derrire elle, de +l'autre ct du pont Saint-Ange, dans le quartier neuf en construction, +bti sur les anciens Prs du Chteau; et l, au premier tage d'une des +maisons abandonnes, peine sche et dj en ruine, il tait tomb sur +un spectacle affreux, dont son coeur restait soulev: toute une famille, +la mre, le pre, un vieil oncle infirme, des enfants, mourant de faim, +pourrissant dans l'ordure. Il choisissait les termes les plus nobles +pour en parler, il cartait l'horrible vision d'un geste effray de la +main. + +--Enfin, je me suis sauv, et je vous rponds que je n'y retournerai +pas. + +Il y eut un hochement de tte gnral, dans le silence froid et gn qui +s'tait fait. Morano conclut en une phrase amre, o il accusait les +spoliateurs, les hommes du Quirinal, d'tre l'unique cause de toute la +misre de Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du +dput Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes d'aventures +louches? Ce serait le comble de l'impudence, la banqueroute infaillible +et prochaine. + +Et seule Benedetta, dont le regard s'tait fix sur Pierre, en songeant + son livre, murmura: + +--Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi donc ne pas +retourner les voir? + +Pierre, dpays et distrait d'abord, venait d'tre profondment remu +par le rcit de Dario. Il revivait son apostolat au milieu des misres +de Paris, il s'attendrissait pitoyablement, en retombant, ds son +arrive Rome, sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il +haussa la voix, il dit trs haut: + +--Oh! madame, nous irons les voir ensemble, vous m'emmnerez. Ces +questions me passionnent tant! + +L'attention de tous fut ainsi ramene sur lui. On se mit le +questionner, il les sentit inquiets de son impression premire, de ce +qu'il pensait de leur ville et d'eux-mmes. Surtout on lui recommandait +de ne pas juger Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui +avait-elle produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? Et +lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir rpondre, n'ayant rien vu, +n'tant pas mme sorti. Mais on ne l'en pressa que plus vivement, il eut +la sensation nette d'un travail sur lui, d'un effort pour l'amener +l'admiration et l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas +cder des dsillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui +rvlt son me. + +--Monsieur l'abb, combien de temps comptez-vous rester parmi nous? +demanda une voix courtoise, d'un timbre doux et clair. + +C'tait monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait haut pour la +premire fois. A diverses reprises, Pierre avait cru s'apercevoir que le +prlat ne le quittait pas de ses yeux bleus, trs vifs, tandis qu'il +semblait couter attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. +Et, avant de rpondre, il le regarda dans sa soutane lisre de +cramoisi, l'charpe de soie violette serre la taille, l'air jeune +encore bien qu'il et dpass la cinquantaine, avec ses cheveux rests +blonds, son nez droit et fin, sa bouche du dessin le plus dlicat et le +plus ferme, aux dents admirablement blanches. + +--Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois semaines peut-tre. + +Le salon entier se rcria. Comment! trois semaines? Il avait la +prtention de connatre Rome en trois semaines! Il fallait six mois, un +an, dix ans! L'impression premire tait toujours dsastreuse; et, pour +en revenir, cela demandait un long sjour. + +--Trois semaines! rpta donna Serafina de son air de ddain. Est-ce +qu'on peut s'tudier et s'aimer, en trois semaines? Ceux qui nous +reviennent, ce sont ceux qui ont fini par nous connatre. + +Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'tait d'abord content de +sourire. Il avait eu un petit geste de sa main fine, qui trahissait son +origine aristocratique. Et, comme Pierre, modestement, s'expliquait, +disait que, venu pour faire certaines dmarches, il partirait lorsque +ces dmarches seraient faites, le prlat conclut, en souriant toujours: + +--Oh! monsieur l'abb restera plus de trois semaines, nous aurons le +bonheur, j'espre, de le possder longtemps. + +Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette phrase troubla le +jeune prtre. Que savait-on, que voulait-on dire? Il se pencha, il +demanda tout bas don Vigilio, demeur prs de lui, muet: + +--Qui est-ce, monsignor Nani? + +Mais le secrtaire ne rpondit pas tout de suite. Son visage fivreux se +plomba encore. Ses yeux ardents virrent, s'assurrent que personne ne +le surveillait. Et, dans un souffle: + +--L'assesseur du Saint-Office. + +Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas que l'assesseur, +qui assistait en silence aux runions du Saint-Office, se rendait chaque +mercredi soir, aprs la sance, chez le Saint-Pre, pour lui rendre +compte des affaires traites l'aprs-midi. Cette audience hebdomadaire, +cette heure passe avec le pape, dans une intimit qui permettait +d'aborder tous les sujets, donnait au personnage une situation part, +un pouvoir considrable. Et, d'ailleurs, la fonction tait cardinalice, +l'assesseur ne pouvait tre ensuite nomm que cardinal. + +Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et aimable, continuait + regarder le jeune prtre d'un air si encourageant, que ce dernier dut +aller occuper, prs de lui, le sige laiss enfin libre par la vieille +tante de Celia. N'tait-ce pas un prsage de victoire, cette rencontre, +faite le premier jour, d'un prlat puissant dont l'influence lui +ouvrirait peut-tre toutes les portes? Il se sentit alors trs touch, +lorsque celui-ci, ds la premire question, lui demanda obligeamment, +d'un ton de profond intrt: + +--Alors, mon cher fils, vous avez donc publi un livre? + +Et, repris par l'enthousiasme, oubliant o il tait, Pierre se livra, +conta son initiation de brlant amour au travers des souffrants et des +humbles, rva tout haut le retour la communaut chrtienne, triompha +avec le catholicisme rajeuni, devenu la religion de la dmocratie +universelle. Peu peu, il avait de nouveau lev la voix; et le silence +se faisait dans l'antique salon svre, tous s'taient remis +l'couter, au milieu d'une surprise croissante, d'un froid de glace, +qu'il ne sentait pas. + +Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son ternel sourire, dont +la pointe d'ironie ne se montrait mme plus. + +--Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est trs beau, oh! trs beau, +tout fait digne de l'imagination pure et noble d'un chrtien... Mais +que comptez-vous faire, maintenant? + +--Aller droit au Saint-Pre, pour me dfendre. + +Il y eut un lger rire rprim, et donna Serafina exprima l'avis +gnral, en s'criant: + +--On ne voit pas comme a le Saint-Pre! + +Mais Pierre se passionna. + +--Moi, j'espre bien que je le verrai... Est-ce que je n'ai pas exprim +ses ides? Est-ce que je n'ai pas dfendu sa politique? Est-ce qu'il +peut laisser condamner mon livre, o je crois m'tre inspir du meilleur +de lui-mme? + +--Sans doute, sans doute, se hta de rpter Nani, comme s'il et craint +qu'on ne brusqut trop les choses avec ce jeune enthousiaste. Le +Saint-Pre est d'une intelligence si haute! Et il faudra le voir... +Seulement, mon cher fils, ne vous excitez pas de la sorte, rflchissez +un peu, prenez votre heure... + +Puis, se tournant-vers Benedetta: + +--N'est-ce pas? Son minence n'a pas encore vu monsieur l'abb. Ds +demain matin, il faudra qu'elle daigne le recevoir, pour le diriger de +ses sages conseils. + +Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux rceptions de sa +soeur, le lundi soir. Il tait toujours l, en pense, comme le matre +absent et souverain. + +--C'est que, rpondit la contessina en hsitant, je crains bien que mon +oncle ne soit pas dans les ides de monsieur l'abb. + +Nani se remit sourire. + +--Justement, il lui dira des choses bonnes entendre. + +Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que celui-ci +inscrirait le prtre pour une audience, le lendemain matin, dix +heures. + +Mais, ce moment, un cardinal entra, vtu de l'habit de ville, la +ceinture et les bas rouges, la simarre noire, lisre et boutonne de +rouge. C'tait le cardinal Sarno, un trs ancien familier des Boccanera; +et, pendant qu'il s'excusait d'avoir travaill trs tard, le salon se +taisait, s'empressait, avec dfrence. Mais, pour le premier cardinal +qu'il voyait, Pierre prouvait une dception vive, car il ne trouvait +pas la majest, le bel aspect dcoratif, auquel il s'tait attendu. +Celui-ci apparaissait petit, un peu contrefait, l'paule gauche plus +haute que la droite, le visage us et terreux, avec des yeux morts. Il +lui faisait l'effet d'un trs vieil employ de soixante-dix ans, hbt +par un demi-sicle de bureaucratie troite, dform et alourdi de +n'avoir jamais quitt le rond de cuir, sur lequel il avait vcu sa vie. +Et, en ralit, son histoire entire tait l: enfant chtif d'une +petite famille bourgeoise, lve au Sminaire romain, plus tard +professeur de droit canonique pendant dix ans ce mme Sminaire, puis +secrtaire la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq ans. On +venait de clbrer son jubil cardinalice. N Rome, il n'avait jamais +pass hors de Rome un seul jour, il tait le type parfait du prtre +grandi l'ombre du Vatican et matre du monde. Bien qu'il n'et occup +aucune fonction diplomatique, il avait rendu de tels services la +Propagande, par ses habitudes mthodiques de travail, qu'il tait devenu +prsident d'une des deux commissions qui se partagent le gouvernement +des vastes pays d'Occident, non encore catholiques. Et c'tait ainsi +qu'au fond de ces yeux morts, dans ce crne bas, d'expression obtuse, il +y avait la carte immense de la chrtient. + +Nani lui-mme s'tait lev, plein d'un sourd respect devant cet homme +effac et terrible, qui avait les mains partout, aux coins les plus +reculs de la terre, sans tre jamais sorti de son bureau. Il le savait, +dans son apparente nullit, dans son lent travail de conqute mthodique +et organise, d'une puissance bouleverser les empires. + +--Est-ce que Votre minence est remise de ce rhume, qui nous a dsols? + +--Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir pernicieux. J'ai le +dos glac, ds que je sors de mon cabinet. + +A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et perdu. On oubliait +mme de le prsenter au cardinal. Et il dut rester l pendant prs d'une +heure encore, regardant, observant. Ce monde vieilli lui parut alors +enfantin, retourn une enfance triste. Sous la morgue, la rserve +hautaine, il devinait maintenant une relle timidit, la mfiance +inavoue d'une grande ignorance. Si la conversation ne devenait pas +gnrale, c'tait que personne n'osait; et il entendait, dans les coins, +des bavardages purils et sans fin, les menues histoires de la semaine, +les petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort peu, +les moindres aventures prenaient des proportions normes. Il finit par +avoir la sensation nette qu'il se trouvait transport dans un salon +franais du temps de Charles X, au fond d'une de nos grandes villes +piscopales de province. Aucun rafrachissement n'tait servi. La +vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal Sarno, qui ne +rpondait pas, hochant le menton de loin en loin. Don Vigilio n'avait +pas desserr les dents de la soire. Une longue conversation, voix +trs basse, s'tait engage entre Nani et Morano, tandis que donna +Serafina, qui se penchait pour les couter, approuvait d'un lent signe +de tte. Sans doute, ils causaient du divorce de Benedetta, car ils la +regardaient de temps autre, d'un air grave. Et, au milieu de la vaste +pice, dans la clart dormante des lampes, il n'y avait que le groupe +jeune, form par Benedetta, Dario et Celia, qui semblt vivre, +babillant demi-voix, touffant parfois des rires. + +Tout d'un coup, Pierre fut frapp de la grande ressemblance qu'il y +avait entre Benedetta et le portrait de Cassia, pendu au mur. C'tait la +mme enfance dlicate, la mme bouche de passion et les mmes grands +yeux infinis, dans la mme petite face ronde, raisonnable et saine. Il y +avait l, certainement, une me droite et un coeur de flamme. Puis, un +souvenir lui revint, celui d'une peinture de Guido Reni, l'adorable et +candide tte de Batrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, +cet instant, tre l'exacte reproduction. Cette double ressemblance +l'mut, lui fit regarder Benedetta avec une inquite sympathie, comme si +toute une fatalit violente de pays et de race allait s'abattre sur +elle. Mais elle tait si calme, l'air si rsolu et si patient! Et, +depuis qu'il se trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle +et Dario, aucune tendresse qui ne ft fraternelle et gaie, surtout de sa +part, elle, dont le visage gardait la srnit claire des grands +amours avouables. Un moment, Dario lui avait pris les mains, en +plaisantant, les avait serres; et, s'il s'tait mis rire un peu +nerveusement, avec de courtes flammes au bord des cils, elle, sans hte, +avait dgag ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades tendres. +Elle l'aimait, visiblement, de tout son tre, pour toute la vie. + +Mais Dario ayant touff un lger billement, en regardant sa montre, et +s'tant esquiv, pour rejoindre des amis qui jouaient chez une dame, +Benedetta et Celia vinrent s'asseoir sur un canap, prs de la chaise de +Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques mots de leurs +confidences. La petite princesse tait l'ane du prince Matteo +Buongiovanni, pre de cinq enfants dj, mari une Mortimer, une +Anglaise qui lui avait apport cinq millions. D'ailleurs, on citait les +Buongiovanni comme une des rares familles du patriciat de Rome riches +encore, debout au milieu des ruines du pass croulant de toutes parts. +Eux aussi avaient compt deux papes, ce qui n'empchait pas le prince +Matteo de s'tre ralli au Quirinal, sans toutefois se fcher avec le +Vatican. Fils lui-mme d'une Amricaine, n'ayant plus dans les veines le +pur sang romain, il tait d'une politique plus souple, fort avare, +disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse et la +toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamne l'invitable mort. +Et c'tait dans cette famille, d'orgueil superbe, dont l'clat +continuait emplir la ville, qu'une aventure venait d'clater, +soulevant des commrages sans fin: l'amour brusque de Celia pour un +jeune lieutenant, qui elle n'avait jamais parl; l'entente passionne +des deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant pour tout +se dire que l'change d'un regard; la volont tenace de la jeune fille +qui, aprs avoir dclar son pre qu'elle n'aurait pas d'autre mari, +attendait inbranlable, certaine qu'on lui donnerait l'homme de son +choix. Le pis tait que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait tre +le fils du dput Sacco, un parvenu, que le monde noir mprisait, comme +vendu au Quirinal, capable des plus laides besognes. + +--C'est pour moi que Morano a parl tout l'heure, murmurait Celia +l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand il a maltrait le pre +d'Attilio, propos de ce ministre dont on s'occupe... Il a voulu +m'infliger une leon. + +Toutes deux s'taient jur une ternelle tendresse, ds le Sacr-Coeur, +et Benedetta, son ane de cinq ans, se montrait maternelle. + +--Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours ce jeune +homme? + +--Oh! chre, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... Attilio me +plat, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un autre. Je le veux, je +l'aurai, parce qu'il m'aime et que je l'aime... C'est tout simple. + +Pierre, saisi, la regarda. Elle tait un lis candide et ferm, avec sa +douce figure de vierge. Un front et un nez d'une puret de fleur, une +bouche d'innocence aux lvres closes sur les dents blanches, des yeux +d'eau de source, clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues +d'une fracheur de satin, pas une inquitude ni une curiosit dans le +regard ingnu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui aurait pu le dire! Elle +tait la vierge dans tout son inconnu redoutable. + +--Ah! chre, reprit Benedetta, ne recommence pas ma triste histoire. a +ne russit gure, de marier le pape et le roi. + +--Mais, dit Celia avec tranquillit, tu n'aimais pas Prada, tandis que +moi j'aime Attilio. La vie est l, il faut aimer. + +Cette parole, prononce si naturellement par cette enfant ignorante, +troubla Pierre un tel point, qu'il sentit des larmes lui monter aux +yeux. L'amour, oui! c'tait la solution toutes les querelles, +l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier. +Mais donna Serafina s'tait leve, en se doutant du sujet de +conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un coup d'oeil +don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint dire tout bas Pierre +que l'heure tait venue de se retirer. Onze heures sonnaient, Celia +partait avec sa tante, sans doute l'avocat Morano voulait garder un +instant le cardinal Sarno et Nani pour causer en famille de quelque +difficult qui se prsentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le +premier salon, lorsque Benedetta eut bais Celia sur les deux joues, +elle prit cong de Pierre avec beaucoup de bonne grce. + +--Demain matin, en rpondant au vicomte, je lui dirai combien nous +sommes heureux de vous avoir, et pour plus longtemps que vous ne +croyez... N'oubliez pas, dix heures, de descendre saluer mon oncle le +cardinal. + +En haut, au troisime tage, comme Pierre et don Vigilio, tenant chacun +un bougeoir que le domestique leur avait remis, allaient se sparer +devant leurs portes, le premier ne put s'empcher de poser au second une +question qui le tracassait. + +--C'est un personnage trs influent que monsignor Nani? + +Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en ouvrant les deux +bras, comme pour embrasser le monde. Puis, ses yeux flambrent, une +curiosit parut le saisir son tour. + +--Vous le connaissiez dj, n'est-ce-pas? demanda-t-il sans rpondre. + +--Moi! pas du tout! + +--Vraiment!... Il vous connat trs bien, lui! Je l'ai entendu parler de +vous, lundi dernier, en des termes si prcis, qu'il m'a sembl au +courant des plus petits dtails de votre vie et de votre caractre. + +--Jamais je n'avais mme entendu prononcer son nom. + +--Alors, c'est qu'il se sera renseign. + +Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis que Pierre, qui +s'tonnait de trouver la porte de la sienne ouverte, en vit sortir +Victorine, de son air tranquille et actif. + +--Ah! monsieur l'abb, j'ai voulu m'assurer par moi-mme que vous ne +manquiez de rien. Vous avez de la bougie, vous avez de l'eau, du sucre, +des allumettes... Et, le matin, que prenez-vous? Du caf? Non! du lait +pur, avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... Et +reposez-vous, dormez bien. Moi, les premires nuits, oh! j'ai eu une +peur des revenants, dans ce vieux palais! Mais je n'en ai jamais vu la +queue d'un. Quand on est mort, on est trop content de l'tre, on se +repose. + +Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se dtendre, d'chapper au +malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces gens, qui se mlaient, +s'effaaient en lui comme des ombres, sous la lumire dormante des +lampes. Les revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les +mes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la poitrine des vivants +d'aujourd'hui. Et, malgr son long repos de la journe, jamais il ne +s'tait senti si las, si dsireux de sommeil, l'esprit confus et +brouill, craignant bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit se +dshabiller, l'tonnement d'tre l, de se coucher l, le reprit avec +une intensit telle, qu'il crut un moment tre un autre. Que pensait +tout ce monde de son livre? Pourquoi l'avait-on fait venir en ce froid +logis qu'il devinait hostile? tait-ce donc pour l'aider ou pour le +vaincre? Et il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher +d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, aux deux coins +de la chemine, tandis que, derrire la tte passionne et calme de +Benedetta, apparaissait la face souriante de monsignor Nani, aux yeux de +ruse, aux lvres d'indomptable nergie. + +Il se coucha, puis se releva, touffant, ayant un tel besoin d'air frais +et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la fentre, pour s'y accouder. +Mais la nuit tait d'un noir d'encre, les tnbres avaient submerg +l'horizon. Au firmament, des brumes devaient cacher les toiles, la +vote opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les maisons +du Transtvre dormaient depuis longtemps, pas une fentre ne luisait, +un bec de gaz scintillait seul, au loin, comme une tincelle perdue. +Vainement il chercha le Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du +nant, les vingt-quatre sicles de Rome, le Palatin antique et le +moderne Quirinal, le dme gant de Saint-Pierre, effac du ciel par le +flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne voyait pas, n'entendait mme +pas le Tibre, le fleuve mort dans la ville morte. + + + + +III + + +A dix heures moins un quart, le lendemain matin, Pierre descendit au +premier tage du palais, pour se prsenter l'audience du cardinal +Boccanera. Il venait de se rveiller plein de courage, repris par +l'enthousiasme naf de sa foi; et rien n'tait rest de son singulier +accablement de la veille, des doutes et des soupons qui l'avaient +saisi, au premier contact de Rome, dans la fatigue de l'arrive. Il +faisait si beau, le ciel tait si pur, que son coeur s'tait remis +battre d'esprance. + +Sur le vaste palier, la porte de la premire antichambre se trouvait +large ouverte, deux battants. Le cardinal, un des derniers cardinaux +du patriciat romain, tout en fermant les salons de gala dont les +fentres donnaient sur la rue et qui se pourrissaient de vtust, avait +gard l'appartement de rception d'un de ses grands-oncles, cardinal +comme lui, vers la fin du dix-huitime sicle. C'tait une srie de +quatre immenses pices, hautes de six mtres, qui prenaient jour sur la +ruelle en pente, descendant au Tibre; et le soleil n'y pntrait jamais, +barr par les noires maisons d'en face. L'installation avait donc t +conserve dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, grands +dignitaires de l'glise. Mais aucune rparation n'tait faite, aucun +soin n'tait pris, les tentures pendaient en loques, la poussire +mangeait les meubles, au milieu d'une complte insouciance, o l'on +sentait comme une volont hautaine d'arrter le temps. + +Pierre prouva un lger saisissement, en entrant dans la premire +pice, l'antichambre des domestiques. Jadis, deux gendarmes pontificaux, +en tenue, restaient l demeure, parmi un flot de valets; et un seul +domestique, aujourd'hui, augmentait encore par sa prsence fantomatique +la mlancolie de cette vaste salle, demi obscure. Surtout ce qui +frappait la vue, en face des fentres, c'tait un autel drap de rouge, +surmont d'un baldaquin tendu de rouge, sous lequel taient brodes les +armes des Boccanera, le dragon ail, soufflant des flammes, avec la +devise: _Bocca nera, Alma rossa._ Et le chapeau rouge du grand-oncle, +l'ancien grand chapeau de crmonie, se trouvait galement l, ainsi que +les deux coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, pendus au +mur, qu'on emportait dans le carrosse, chaque sortie. Au milieu de +l'absolu silence, on croyait entendre le petit bruit discret des mites +qui rongeaient depuis un sicle tout ce pass mort, qu'un coup de +plumeau aurait fait tomber en poudre. + +La seconde antichambre, celle o se tenait autrefois le secrtaire, une +salle aussi vaste, tait vide; et Pierre dut la traverser, il ne +dcouvrit don Vigilio que dans la troisime, l'antichambre noble. Avec +son personnel dsormais rduit au strict ncessaire, le cardinal avait +prfr avoir son secrtaire sous la main, la porte mme de l'ancienne +salle du trne, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, si maigre, si +jaune, si frissonnant de fivre, tait l comme perdu, une toute +petite et pauvre table noire, charge de papiers. Plong au fond d'un +dossier, il leva la tte, reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, +peine un murmure dans le silence: + +--Son minence est occupe... Veuillez attendre. + +Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour chapper toute +tentative de conversation. + +N'osant s'asseoir, Pierre examina la pice. Elle tait peut-tre encore +plus dlabre que les deux autres, avec sa tenture de damas vert, lime +par l'ge, pareille la mousse qui se dcolore sur les vieux arbres. +Mais le plafond restait superbe, toute une dcoration somptueuse, une +haute frise dont les ornements peints et dors encadraient un Triomphe +d'Amphitrite, d'un des lves de Raphal. Et, selon l'antique usage, +c'tait dans cette pice que la barrette tait pose, sur une crdence, +au pied d'un grand crucifix d'bne et d'ivoire. + +Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un coup trs +intress par un portrait en pied du cardinal, peint rcemment. Celui-ci +y tait reprsent en grand costume de crmonie, la soutane de moire +rouge, le rochet de dentelle, la cappa jete royalement sur les paules. +Et ce haut vieillard de soixante-dix ans avait gard, dans ce vtement +d'glise, son allure fire de prince, entirement ras, les cheveux si +blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient en boucles sur les +paules. C'tait le masque dominateur des Boccanera, le nez fort, la +bouche grande, aux lvres minces, dans une face longue, coupe de larges +plis; et surtout les yeux de sa race clairaient la face ple, des yeux +trs bruns, de vie ardente, sous des sourcils pais, rests noirs. La +tte laure, il aurait rappel les ttes des empereurs romains, trs +beau et matre du monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses +veines. + +Pierre savait son histoire, et ce portrait l'voquait en lui. lev au +Collge des Nobles, Pio Boccanera n'avait quitt Rome qu'une fois, trs +jeune, peine diacre, pour aller Paris prsenter une barrette, comme +ablgat. Puis, sa carrire ecclsiastique s'tait droule +souverainement, les honneurs lui taient venus d'une faon toute +naturelle, dus sa naissance: consacr de la main mme de Pie IX, fait +plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camrier secret +participant, nomm Majordome aprs l'occupation italienne, et enfin +cardinal en 1874. Depuis quatre ans, il tait camerlingue, et l'on +racontait tout bas que Lon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme +Pie IX autrefois l'avait choisi lui-mme, afin de l'carter de la +succession au trne pontifical; car, si, en le nommant, le conclave +avait mconnu la tradition qui voulait que le camerlingue ne pt tre +lu pape, sans doute reculerait-on devant une infraction nouvelle. Et +l'on disait encore que la lutte sourde continuait, comme sous le rgne +pass, entre le pape et le camerlingue, ce dernier l'cart, condamnant +la politique du Saint-Sige, d'opinion radicalement oppose en tout, +attendant muet, dans le nant actuel de sa charge, la mort du pape, qui +lui donnerait le pouvoir intrimaire jusqu' l'lection du pape nouveau, +le devoir d'assembler le conclave et de veiller la bonne expdition +transitoire des affaires de l'glise. L'ambition de la papaut, le rve +de recommencer l'aventure du cardinal Pecci, camerlingue et pape, +n'tait-il pas derrire ce grand front svre, dans la flamme mme de +ces regards noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que Rome, +il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement le monde moderne, +et il se montrait d'ailleurs trs pieux, d'une religion austre, d'une +foi pleine et solide, incapable du plus lger doute. + +Mais un chuchotement tira Pierre de ses rflexions. C'tait don Vigilio +qui l'invitait s'asseoir, de son air prudent. + +--Ce sera long peut-tre, vous pouvez prendre un tabouret. + +Et il se mit couvrir une grande feuille jauntre d'une criture fine, +tandis que Pierre, machinalement, pour obir, s'asseyait, sur un des +tabourets de chne, rangs le long du mur, en face du portrait. Il +retomba dans une rverie, il crut voir renatre et clater, autour de +lui, le faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le jour +o il tait nomm, le cardinal donnait des ftes, des rjouissances +publiques, dont certaines sont cites encore pour leur splendeur. +Pendant trois journes, les portes des salons de rception restaient +grandes ouvertes, entrait qui voulait; et, de salle en salle, des +huissiers lanaient, rptaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu +peuple, Rome entire, que le nouveau cardinal accueillait avec une bont +souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'tait toute une royaut +organise, certains cardinaux jadis dplaaient plus de cinq cents +personnes avec eux, avaient une maison qui comprenait seize offices, +vivaient au milieu d'une vritable cour. Mme, plus rcemment, lorsque +la vie se fut simplifie, un cardinal, s'il tait prince, avait droit +un train de gala de quatre voitures, atteles de chevaux noirs. Quatre +domestiques le prcdaient, en livre ses armes, portant le chapeau, +les coussins et les parasols. Il tait en outre accompagn du secrtaire +en manteau de soie violette, du caudataire revtu de la croccia, sorte +de douillette en laine violette, avec des revers de soie, et du +gentilhomme, en costume Henri II, tenant la barrette entre ses mains +gantes. Quoique diminu dj, le train de maison comprenait encore +l'auditeur charg du travail des congrgations, le secrtaire uniquement +employ la correspondance, le matre de chambre qui introduisait les +visiteurs, le gentilhomme qui portait la barrette, et le caudataire, et +le chapelain, et le matre de maison, et le valet de chambre, sans +compter la nue des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers, +les palefreniers, un vritable peuple dont bourdonnaient les palais +immenses. Et c'tait de ce peuple que Pierre, par la pense, remplissait +les trois vastes antichambres, prcdant la salle du trne, c'tait ce +flot de laquais en livre bleue, aux passementeries armories, ce monde +d'abbs et de prlats en manteaux de soie, qui revivait devant lui, +mettant toute une vie passionne et magnifique sous les hauts plafonds +vides, dans les demi-tnbres qu'il clairait de sa splendeur +ressuscite. + +Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entre des Italiens Rome, les +grandes fortunes des princes romains s'taient presque toutes +effondres, et le faste des hauts dignitaires de l'glise avait +disparu. Dans sa ruine, le patriciat, s'cartant des charges +ecclsiastiques, mal rmunres, de gloire mdiocre, les abandonnait +l'ambition de la petite bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier +prince d'antique noblesse revtu de la pourpre, n'avait gure, pour +tenir son rang, que trente mille francs environ, les vingt-deux mille +francs de sa charge, augments de ce que lui rapportaient certaines +autres fonctions; et jamais il n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina +n'tait venue son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune +patrimoniale, qu'il avait jadis abandonne ses deux soeurs et son +frre. Donna Serafina et Benedetta faisaient mnage part, vivaient +chez elles, avec leur table, leurs dpenses personnelles, leurs +domestiques. Le cardinal n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais +il ne donnait un dner ni une rception. La plus grande dpense tait +son unique voiture, le lourd carrosse deux chevaux que le crmonial +lui imposait, car un cardinal ne peut marcher pied dans Rome. Encore +son cocher, un vieux serviteur, lui pargnait-il un palefrenier, par son +enttement soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs, +vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, le pre et +le fils, ce dernier n au palais. La femme du cuisinier aidait la +cuisine. Mais les rductions portaient plus encore sur l'antichambre +noble et sur la premire antichambre; tout l'ancien personnel si +brillant et si nombreux se rduisait maintenant deux petits prtres, +don Vigilio, le secrtaire, qui tait en mme temps l'auditeur et le +matre de maison, et l'abb Paparelli, le caudataire, qui servait aussi +de chapelain et de matre de chambre. O la foule des gens gages de +toutes conditions avait circul, emplissant les salles de leur clat, on +ne voyait plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit, +deux ombres discrtes perdues dans la grande ombre des pices mortes. + +Et comme Pierre la comprenait, prsent, la hautaine insouciance du +cardinal, laissant le temps achever son oeuvre de ruine, dans ce palais +des anctres, auquel il ne pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois! +Bti pour cette vie, pour le train souverain d'un prince du seizime +sicle, le logis croulait, dsert et noir, sur la tte de son dernier +matre, qui n'avait plus assez de serviteurs pour le remplir, et qui +n'aurait pas su comment payer le pltre ncessaire aux rparations. +Alors, puisque le monde moderne se montrait hostile, puisque la religion +n'tait plus reine, puisque la socit tait change et qu'on allait +l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indiffrence des gnrations +nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le vieux monde tomber en poudre, +dans l'orgueil obstin de sa gloire sculaire? Les hros seuls mouraient +debout, sans rien abandonner du pass, fidles jusqu'au dernier souffle + la mme foi, n'ayant plus que la douloureuse bravoure, l'infinie +tristesse d'assister la lente agonie de leur Dieu. Et, dans le haut +portrait du cardinal, dans sa face ple, si fire, si dsespre et +brave, il y avait cette volont ttue de s'anantir sous les dcombres +du vieil difice social, plutt que d'en changer une seule pierre. + +Le prtre fut tir de sa rverie par le frlement d'une marche furtive, +un petit trot de souris, qui lui fit tourner la tte. Une porte venait +de s'ouvrir dans la tenture, et il eut la surprise de voir s'arrter +devant lui un abb d'une quarantaine d'annes, gros et court, qu'on +aurait pris pour une vieille fille en jupe noire, trs ge dj, +tellement sa face molle tait couture de rides. C'tait l'abb +Paparelli, le caudataire, le matre de chambre, qui, ce dernier titre, +se trouvait charg d'introduire les visiteurs; et il allait questionner +celui-ci, en l'apercevant l, lorsque don Vigilio intervint, pour le +mettre au courant. + +--Ah! bien, bien! monsieur l'abb Froment, que Son minence daignera +recevoir... Il faut attendre, il faut attendre. + +Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre sa place dans la +seconde antichambre, o il se tenait d'habitude. + +Pierre n'aima point ce visage de vieille dvote, blmi par le clibat, +ravag par des pratiques trop rudes; et, comme don Vigilio ne s'tait +pas remis au travail, la tte lasse, les mains brles de fivre, il se +hasarda le questionner. Oh! l'abb Paparelli, un homme de la foi la +plus vive, qui restait par simple humilit dans un poste modeste, prs +de Son minence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien l'en rcompenser, en +ne ddaignant pas, parfois, d'couter ses avis. Et il y avait, dans les +yeux ardents de don Vigilio, une sourde ironie, une colre voile +encore, tandis qu'il continuait examiner Pierre, l'air rassur un peu, +gagn par l'vidente droiture de cet tranger, qui ne devait faire +partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se dpartir de sa continue +et maladive mfiance. Il s'abandonna jusqu' causer un instant. + +--Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et assez dure... Son +minence appartient plusieurs congrgations, le Saint-Office, l'Index, +les Rites, la Consistoriale. Et, pour l'expdition des affaire qui lui +incombent, c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il faut +que j'tudie chaque affaire, que je fasse un rapport, enfin que je +dbrouille la besogne... Sans compter que toute la correspondance, +d'autre part, me passe par les mains. Heureusement, Son minence est un +saint, qui n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous permet +de vivre un peu l'cart. + +Pierre s'intressait vivement ces dtails intimes d'une de ces +existences de prince de l'glise, si caches d'ordinaire, dformes +souvent par la lgende. Il sut que le cardinal, hiver comme t, se +levait six heures du matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une +petite pice, meuble seulement d'un autel en bois peint, et o personne +n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement particulier ne se +composait que d'une chambre coucher, une salle manger et un cabinet +de travail, des pices modestes, troites, qu'on avait tailles dans une +grande salle, l'aide de cloisons. Il y vivait trs enferm, sans luxe +aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il djeunait, une tasse +de lait froid. Puis, les matins de sance, il se rendait aux +congrgations dont il faisait partie; ou bien, il restait chez lui, +recevoir. Le dner tait une heure, et la sieste venait ensuite, +jusqu' quatre heures et mme cinq en t, la sieste de Rome, le moment +sacr, pendant lequel pas un domestique n'aurait os mme frapper la +porte. Les jours de beau temps, au rveil, il faisait une promenade en +voiture, du ct de l'ancienne voie Appienne, d'o il revenait au +coucher du soleil, lorsqu'on sonnait l'_Ave Maria_. Et enfin, aprs +avoir reu de sept neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, ne +reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les cardinaux vont +chez le pape deux ou trois fois par mois, jours fixes, pour les +besoins du service. Mais, depuis bientt un an, le camerlingue n'avait +pas t admis en audience particulire, ce qui tait un signe de +disgrce, une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait bas, +avec prudence. + +--Son minence est un peu rude, continuait don Vigilio doucement, +heureux de parler, dans un moment de dtente. Mais il faut la voir +sourire, lorsque sa nice, la contessina, qu'elle adore, descend +l'embrasser... Vous savez que, si vous tes bien reu, vous le devrez +la contessina... + +A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait de la deuxime +antichambre, et il se leva vivement, il s'inclina trs bas, en voyant +entrer un gros homme la soutane noire ceinture de rouge, coiff d'un +chapeau noir torsade rouge et or, et que l'abb Paparelli amenait, +avec tout un dploiement d'humbles rvrences. Il avait fait signe +Pierre de se lever galement, il put lui souffler encore: + +--Le cardinal Sanguinetti, prfet de la congrgation de l'Index. + +Mais l'abb Paparelli se prodiguait, s'empressait, rptait d'un air de +bate satisfaction: + +--Votre minence rvrendissime est attendue. J'ai ordre de l'introduire +tout de suite... Il y a dj l Son minence le Grand Pnitencier. + +Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un clat brusque et +familier. + +--Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! On ne fait jamais ce +qu'on veut. Enfin, j'arrive. + +C'tait un homme de soixante ans, trapu et gras, la face ronde et +colore, avec un nez norme, des lvres paisses, des yeux vifs toujours +en mouvement. Mais il frappait surtout par son air de jeunesse active, +turbulente presque, les cheveux bruns encore, peine sems de fils +d'argent, trs soigns, ramens en boucles sur les tempes. Il tait n +Viterbe, avait fait ses classes au sminaire de cette ville, avant de +venir Rome les achever l'Universit Grgorienne. Ses tats de +service ecclsiastique disaient son chemin rapide, son intelligence +souple: d'abord, secrtaire de nonciature Lisbonne; ensuite, nomm +vque titulaire de Thbes et charg d'une mission dlicate, au Brsil; +ds son retour, fait nonce Bruxelles, puis Vienne; et enfin +cardinal, sans compter qu'il venait d'obtenir l'vch suburbicaire de +Frascati. Rompu aux affaires, ayant pratiqu toute l'Europe, il n'avait +contre lui que son ambition trop affiche, son intrigue toujours aux +aguets. On le disait maintenant irrconciliable, exigeant de l'Italie la +reddition de Rome, bien qu'autrefois il et fait des avances au +Quirinal. Dans sa furieuse passion d'tre le pape de demain, il sautait +d'une opinion une autre, se donnait mille peines pour conqurir des +gens, qu'il lchait ensuite. Deux fois dj, il s'tait fch avec Lon +XIII, puis avait cru politique de faire sa soumission. La vrit tait +que, candidat presque avou la papaut, il s'usait par son continuel +effort, trempant dans trop de choses, remuant trop de monde. + +Mais Pierre n'avait vu en lui que le prfet de la congrgation de +l'Index; et une ide seule l'motionnait, celle que cet homme allait +dcider du sort de son livre. Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et +que l'abb Paparelli fut retourn dans la deuxime antichambre, ne +put-il s'empcher de demander don Vigilio: + +--Leurs minences le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera sont +donc trs lies? + +Un sourire pina les lvres du secrtaire, pendant que ses yeux +flambaient d'une ironie dont il n'tait plus matre. + +--Oh! trs lies, non, non!... Elles se voient, quand elles ne peuvent +pas faire autrement. + +Et il expliqua qu'on avait des gards pour la haute naissance du +cardinal Boccanera, de sorte qu'on se runissait volontiers chez lui, +lorsqu'une affaire grave se prsentait, comme ce jour-l prcisment, +ncessitant une entrevue, en dehors des sances habituelles. Le cardinal +Sanguinetti tait le fils d'un petit mdecin de Viterbe. + +--Non, non! Leurs minences ne sont pas lies du tout... Quand on n'a ni +les mmes ides, ni le mme caractre, il est bien difficile de +s'entendre. Et surtout quand on se gne! + +Il avait dit cela plus bas, comme lui-mme, avec son sourire mince. +D'ailleurs, Pierre coutait peine, tout sa proccupation +personnelle. + +--Peut-tre bien est-ce pour une affaire de l'Index qu'ils sont runis? +demanda-t-il. + +Don Vigilio devait savoir le motif de la runion. Mais il se contenta de +rpondre que, pour une affaire de l'Index, la runion aurait eu lieu +chez le prfet de la congrgation. Et Pierre, cdant son impatience, +en fut rduit lui poser une question directe. + +--Mon affaire moi, l'affaire de mon livre, vous la connaissez, +n'est-ce pas? Puisque Son minence fait partie de la congrgation, et +que les dossiers vous passent par les mains, vous pourriez peut-tre me +donner quelque utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle +hte de savoir! + +Du coup, don Vigilio fut repris de son inquitude effare. Il bgaya +d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le dossier, ce qui tait vrai. + +--Je vous assure, aucune pice ne nous est encore parvenue, j'ignore +absolument tout. + +Puis, comme le prtre allait insister, il lui fit signe de se taire, il +se remit crire, jetant des regards furtifs vers la deuxime +antichambre, craignant sans doute que l'abb Paparelli n'coutt. +Dcidment, il avait parl beaucoup trop. Et il se rapetissait sa +table, fondu, disparu dans son coin d'ombre. + +Alors, Pierre revint sa rverie, envahi de nouveau par tout cet +inconnu qui l'entourait, par la tristesse ancienne et ensommeille des +choses. D'interminables minutes durent s'couler, il tait prs de onze +heures. Et un bruit de porte, un bruit de voix l'veilla enfin. Il +s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, qui s'en +allait en compagnie d'un autre cardinal, trs maigre, trs grand, avec +une figure grise et longue d'ascte. Mais ni l'un ni l'autre ne parut +mme apercevoir ce simple petit prtre tranger, inclin ainsi sur leur +passage. Ils causaient haut, familirement. + +--Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud qu'hier. + +--C'est coup sr du siroco pour demain. + +Le silence retomba, solennel, dans la grande pice obscure. Don Vigilio +crivait toujours, sans qu'on entendt le petit bruit de sa plume sur le +dur papier jauntre. Il y eut un lger tintement de sonnette fle. Et +l'abb Paparelli accourut de la deuxime antichambre, disparut un +instant dans la salle du trne, puis revint appeler d'un signe Pierre, +qu'il annona d'une voix lgre. + +--Monsieur l'abb Pierre Froment. + +La salle, trs grande, tait une ruine, elle aussi. Sous l'admirable +plafond de bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une +brocatelle grandes palmes, s'en allaient en lambeaux. On avait fait +quelques reprises, mais l'usure moirait de tons ples la pourpre sombre +de la soie, autrefois d'un faste clatant. La curiosit de la pice +tait l'ancien trne, le fauteuil de velours rouge o prenait place +jadis le Saint-Pre, quand il rendait visite au cardinal. Un dais, +galement de velours rouge, le surmontait, sous lequel se trouvait +accroch le portrait du pape rgnant. Et, selon la rgle, le fauteuil +tait retourn contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y +asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans la vaste +salle, que des canaps, des fauteuils, des chaises, et une merveilleuse +table Louis XIV, de bois dor, dessus de mosaque, reprsentant +l'enlvement d'Europe. + +Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, debout prs d'une +autre table, qui lui servait de bureau. Dans sa simple soutane noire, +lisere et boutonne de rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et +plus fier encore que sur son portrait, dans son costume de crmonie. +C'taient bien les cheveux blancs en boucles, la face longue, coupe de +larges plis, au nez fort et aux lvres minces; et c'taient les yeux +ardents clairant la face ple, sous les pais sourcils rests noirs. +Seulement, le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille foi +qui se dgageait de cette haute figure, une certitude totale de savoir +o tait la vrit, et une absolue volont de s'y tenir jamais. + +Boccanera n'avait pas boug, regardant fixement, de son regard noir, +s'avancer le visiteur; et le prtre, qui connaissait le crmonial, +s'agenouilla, baisa la grosse meraude qu'il portait au doigt. Mais, +tout de suite, le cardinal le releva. + +--Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma nice m'a parl de +votre personne avec tant de sympathie, que je suis heureux de vous +recevoir. + +Il s'tait assis prs de la table, sans lui dire encore de prendre +lui-mme une chaise, et il continuait l'examiner, en parlant d'une +voix lente, fort polie. + +--C'est hier matin que vous tes arriv, et bien fatigu, n'est-ce pas? + +--Votre minence est trop bonne... Oui, bris, autant d'motion que de +fatigue. Ce voyage est pour moi si grave! + +Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer ds les premiers mots la +question srieuse. + +--Sans doute, il y a tout de mme loin de Paris Rome. Aujourd'hui, a +se fait assez rapidement. Mais, jadis, quel voyage interminable! + +Sa parole se ralentit. + +--Je suis all Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, cinquante +ans bientt, et pour y passer une semaine peine... Une grande et belle +ville, oui, oui! beaucoup de monde dans les rues, des gens trs bien +levs, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne peut +l'oublier, mme dans les tristes heures actuelles, la France a t la +fille ane de l'glise... Depuis cet unique voyage, je n'ai pas quitt +Rome. + +Et, d'un geste de tranquille ddain, il acheva sa pense. A quoi bon des +courses au pays du doute et de la rbellion? Est-ce que Rome ne +suffisait pas, Rome qui gouvernait le monde, la ville ternelle qui, aux +temps prdits, devait redevenir la capitale du monde? + +Pierre, muet, voquant en lui le prince violent et batailleur +d'autrefois, rduit porter cette simple soutane, le trouva beau, dans +son orgueilleuse conviction que Rome se suffisait elle-mme. Mais +cette obstination d'ignorance, cette volont de ne tenir compte des +autres nations que pour les traiter en vassales, l'inquitrent, +lorsque, par un retour sur lui-mme, il songea au motif qui l'amenait. +Et, comme le silence s'tait fait, il crut devoir rentrer en matire par +un hommage. + +--Avant toute autre dmarche, j'ai voulu mettre mon respect aux pieds de +Votre minence, car c'est en elle seule que j'espre, c'est elle que je +supplie de vouloir bien me conseiller et me diriger. + +De la main, alors, Boccanera l'invita s'asseoir sur une chaise, en +face de lui. + +--Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas mes conseils. Je +les dois tout chrtien dsireux de bien faire. Vous auriez tort, +seulement, de compter sur mon influence: elle est nulle. Je vis +compltement l'cart, je ne puis et ne veux rien demander... Voyons, +cela ne va pas nous empcher de causer un peu. + +Il continua, aborda trs franchement la question, sans ruse aucune, en +esprit absolu et vaillant qui ne redoute pas les responsabilits. + +--N'est-ce pas? vous avez crit un livre, _la Rome nouvelle_, je crois, +et vous venez pour dfendre ce livre, qui est dfr la congrgation +de l'Index... Moi, je ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne +puis tout lire. Je lis seulement les oeuvres que m'envoie la +congrgation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et mme je me +contente souvent du rapport que rdige pour moi mon secrtaire... Mais +ma nice Benedetta a lu votre livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait +pas d'intrt, qu'il l'avait d'abord un peu tonne et beaucoup mue +ensuite... Je vous promets donc de le parcourir, d'en tudier les +passages incrimins avec le plus grand soin. + +Pierre saisit l'occasion, pour commencer plaider sa cause. Et il pensa +que le mieux tait d'indiquer tout de suite ses rfrences, Paris. + +--Votre minence comprend ma stupeur, quand j'ai su qu'on poursuivait +mon livre... Monsieur le vicomte Philibert de la Choue, qui veut bien me +tmoigner quelque amiti, ne cesse de rpter qu'un livre pareil vaut au +Saint-Sige la meilleure des armes. + +--Oh! de la Choue, de la Choue, rpta le cardinal avec une moue de +bienveillant ddain, je n'ignore pas que de la Choue croit tre un bon +catholique... Il est un peu notre parent, vous le savez. Et, quand il +descend au palais, je le vois volontiers, la condition de ne pas +causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons jamais nous +entendre... Mais enfin le catholicisme de ce distingu et bon de la +Choue, avec ses corporations, ses cercles d'ouvriers, sa dmocratie +dbarbouille et son vague socialisme, ce n'est en somme que de la +littrature. + +Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie mprisante, dont +lui-mme se trouvait atteint. Aussi s'empressa-t-il de nommer son autre +rpondant, qu'il pensait d'une autorit indiscutable. + +--Son minence le cardinal Bergerot a bien voulu donner mon oeuvre une +entire approbation. + +Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. Ce ne fut plus le +blme railleur, la piti que soulve l'acte inconsidr d'un enfant, +destin un avortement certain. Une flamme de colre alluma les yeux +sombres, une volont de combat durcit la face entire. + +--Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot a une rputation +de grande pit, en France. Nous le connaissons peu, Rome. +Personnellement, je l'ai vu une seule fois, quand il est venu pour le +chapeau. Et je ne me permettrais pas de le juger, si, dernirement, ses +crits et ses actes n'avaient contrist mon me de croyant. Je ne suis +malheureusement pas le seul, vous ne trouverez ici, dans le Sacr +Collge, personne qui l'approuve. + +Il s'arrta, puis se pronona, d'une voix nette. + +--Le cardinal Bergerot est un rvolutionnaire. + +Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant muet. Un +rvolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'mes si doux, d'une charit +inpuisable, dont le rve tait que Jsus redescendt sur la terre, pour +faire rgner enfin la justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la +mme signification partout, et dans quelle religion tombait-il, pour que +la religion des pauvres et des souffrants devnt une passion +condamnable, simplement insurrectionnelle? + +Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse et l'inutilit +d'une discussion, il n'eut plus que le dsir de raconter son livre, de +l'expliquer et de l'innocenter. Mais, ds les premiers mots, le cardinal +l'empcha de poursuivre. + +--Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop de temps, et je veux +lire les passages... Du reste, il est une rgle absolue: tout livre est +pernicieux et condamnable qui touche la foi. Votre livre est-il +profondment respectueux du dogme? + +--Je le pense, et j'affirme Votre minence que je n'ai pas entendu +faire une oeuvre de ngation. + +--C'est bon, je pourrai tre avec vous, si cela est vrai... Seulement, +dans le cas contraire, je n'aurais qu'un conseil vous donner, retirer +vous-mme votre oeuvre, la condamner et la dtruire, sans attendre +qu'une dcision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le +scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans sa propre +chair. Un prtre n'a pas d'autre devoir que l'humilit et l'obissance, +l'anantissement complet de son tre, dans la volont souveraine de +l'glise. Et mme pourquoi crire? car il y a dj de la rvolte +exprimer une opinion soi, c'est toujours une tentation du diable qui +vous met la plume la main. Pourquoi courir le risque de se damner, en +cdant l'orgueil de l'intelligence et de la domination?... Votre +livre, mon cher fils, c'est encore de la littrature, de la +littrature! + +Ce mot revenait avec un mpris tel, que Pierre sentit toute la dtresse +des pauvres pages d'aptre qu'il avait crites, tombant sous les yeux de +ce prince devenu un saint. Il l'coutait, il le regardait grandir, pris +d'une peur et d'une admiration croissantes. + +--Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, dsintresse, qui croit +pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, lorsqu'on s'incline devant +les mystres, sans chercher les pntrer, avec la conviction +tranquille qu'en les acceptant, on possde enfin le certain et le +dfinitif! N'est-ce pas la plus complte satisfaction intellectuelle, +cette satisfaction que donne le divin conqurant la raison, la +disciplinant et la comblant, ce point qu'elle est comme remplie et +dsormais sans dsir? En dehors de l'explication de l'inconnu par le +divin, il n'y a pas, pour l'homme, de paix durable possible. Il faut +mettre en Dieu la vrit et la justice, si l'on veut qu'elles rgnent +sur cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de bataille livr +tous les dsastres. C'est la foi seule qui dlivre et apaise! + +Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette grande figure qui se +dressait. A Lourdes, il n'avait vu que l'humanit souffrante se ruer +la gurison du corps et la consolation de l'me. Ici, c'tait le +croyant intellectuel, l'esprit qui a besoin de certitude, qui se +satisfait, en gotant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais +encore il n'avait entendu un tel cri de joie, vivre dans l'obissance, +sans inquitude sur le lendemain de la mort. Il savait que Boccanera +avait eu une jeunesse un peu vive, avec des crises de sensualit o +flambait le sang rouge des anctres; et il s'merveillait de la majest +calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de race si +violente, dont l'orgueil tait rest l'unique passion. + +--Pourtant, se hasarda-t-il dire enfin, trs doucement, si la foi +demeure essentielle, immuable, les formes changent... D'heure en heure, +tout volue, le monde change. + +--Mais ce n'est pas vrai! s'cria le cardinal; le monde est immobile, +jamais!... Il pitine, il s'gare, s'engage dans les plus abominables +voies; et il faut, continuellement, qu'on le ramne au droit chemin. +Voil le vrai... Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ +s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de dpart, l'innocence +premire? Est-ce que la fin des temps n'est pas fixe au jour triomphal +o les hommes seront en possession de toute la vrit, apporte par +l'vangile?... Non, non! la vrit est dans le pass, c'est toujours au +pass qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. Ces belles +nouveauts, ces mirages du fameux progrs, ne sont que les piges de +l'ternelle perdition. A quoi bon chercher davantage, courir sans cesse +des risques d'erreur, puisque la vrit, depuis dix-huit sicles, est +connue?... La vrit, mais elle est dans le catholicisme apostolique et +romain, tel que l'a cr la longue suite des gnrations! Quelle folie +de le vouloir changer, lorsque tant de grands esprits, tant d'mes +pieuses en ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument unique +de l'ordre en ce monde et du salut dans l'autre! + +Pierre ne protesta plus, le coeur serr, car il ne pouvait douter +maintenant qu'il avait devant lui un adversaire implacable de ses ides +les plus chres. Il s'inclinait, respectueux, glac, en sentant passer +sur sa face un petit souffle, le vent lointain qui apportait le froid +mortel des tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa haute +taille, continuait de sa voix ttue, toute sonnante de fier courage: + +--Et si, comme ses ennemis le prtendent, le catholicisme est frapp +mort, il doit mourir debout, dans son intgralit glorieuse... Vous +entendez bien, monsieur l'abb, pas une concession, pas un abandon, pas +une lchet! Il est tel qu'il est, et il ne saurait tre autrement. La +certitude divine, la vrit totale est sans modification possible; et la +moindre pierre enleve l'difice, n'est jamais qu'une cause +d'branlement... N'est-ce pas vident, d'ailleurs? On ne sauve pas les +vieilles maisons, dans lesquelles on met la pioche, sous prtexte de les +rparer. On ne fait qu'augmenter les lzardes. S'il tait vrai que Rome +menat de tomber en poudre, tous les raccommodages, tous les +repltrages n'auraient pour rsultat que de hter l'invitable +catastrophe. Et, au lieu de la mort grande, immobile, ce serait la plus +misrable des agonies, la fin d'un lche qui se dbat et demande +grce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce sont l d'affreux +mensonges, que le catholicisme n'a jamais t plus solide, qu'il puise +son ternit dans l'unique source de vie. Mais, le soir o le ciel +croulerait, je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'miettent, +sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, et c'est +debout, dans les dcombres, que je finirais, en rcitant mon _Credo_ une +dernire fois. + +Sa voix s'tait ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, pendant que, +d'un geste large, il indiquait l'antique palais, autour de lui, dsert +et muet, dont la vie se retirait un peu chaque jour. tait-ce donc un +involontaire pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui +l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles s'en trouvait +expliqu, les tentures de soie en lambeaux, les armoiries plies par la +poussire, le chapeau rouge que les mites dvoraient. Et cela tait +d'une grandeur dsespre et superbe, ce prince et ce cardinal, ce +catholique intransigeant, retir ainsi dans l'ombre croissante du pass, +bravant d'un coeur de soldat l'invitable croulement de l'ancien monde. + +Saisi, Pierre allait prendre cong, lorsqu'une petite porte s'ouvrit +dans la tenture. Boccanera eut une brusque impatience. + +--Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant tranquille! + +Mais l'abb Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra quand mme, +sans s'motionner le moins du monde. Il s'approcha, vint murmurer une +phrase, trs bas, l'oreille du cardinal, qui s'tait calm sa vue. + +--Quel cur?... Ah! oui, Santobono, le cur de Frascati. Je sais... +Dites que je ne puis pas le recevoir maintenant. + +De sa voix menue, Paparelli recommena parler bas. Des mots pourtant +s'entendaient: une affaire presse, le cur tait forc de repartir, il +n'avait dire qu'une parole. Et, sans attendre un consentement, il +introduisit le visiteur, son protg, qu'il avait laiss derrire la +petite porte. Puis, lui-mme disparut, avec la tranquillit d'un +subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant. + +Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de prtre, taill +coups de serpe, un fils de paysan, encore prs de la terre. Il avait de +grands pieds, des mains noueuses, une face couture et tanne, que des +yeux noirs, trs vifs, clairaient. Robuste encore, pour ses +quarante-cinq ans, il ressemblait un peu un bandit dguis, la barbe +mal faite, la soutane trop large sur ses gros os saillants. Mais la +physionomie restait fire, sans rien de bas. Et il portait un petit +panier, que des feuilles de figuier recouvraient soigneusement. + +Tout de suite, Santobono flchit les genoux, baisa l'anneau, mais d'un +geste rapide, de simple politesse usuelle. Puis, avec la familiarit +respectueuse du menu peuple pour les grands: + +--Je demande pardon Votre minence rvrendissime d'avoir insist. Du +monde attendait, et je n'aurais pas t reu, si mon ancien camarade +Paparelli n'avait eu l'ide de me faire passer par cette porte... Oh! +j'ai solliciter de Votre minence un si grand service, un vrai service +de coeur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir un petit +cadeau. + +Boccanera l'coutait gravement. Il l'avait beaucoup connu autrefois, +lorsqu'il allait passer les ts Frascati, dans la villa princire que +la famille y possdait, une habitation reconstruite au seizime sicle, +un merveilleux parc dont la terrasse clbre donnait sur la Campagne +romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa tait aujourd'hui +vendue, et, sur des vignes, chues en partage Benedetta, le comte +Prada, avant l'instance en divorce, avait commenc faire btir tout un +quartier neuf de petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne +ddaignait pas, pendant ses promenades pied, d'entrer se reposer un +instant chez Santobono qui desservait, en dehors de la ville, une +antique chapelle consacre sainte Marie des Champs; et le prtre +occupait l, contre cette chapelle, une sorte de masure demi ruine, +dont le charme tait un jardin clos de murs, qu'il cultivait lui-mme, +avec une passion de vrai paysan. + +--Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur la table, j'ai +voulu que Votre minence gott mes figues. Ce sont les premires de la +saison que j'ai cueillies pour elle ce matin. Elle les aimait tant, +quand elle daignait les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien +me dire qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire de +pareilles. + +Le cardinal ne put s'empcher de sourire. Il adorait les figues, et +c'tait vrai, le figuier de Santobono tait rput dans le pays entier. + +--Merci, mon cher cur, vous vous souvenez de mes petits dfauts... +Voyons, que puis-je faire pour vous? + +Il tait tout de suite redevenu grave, car il y avait entre lui et le +cur d'anciennes discussions, des faons de voir contraires, qui le +fchaient. Santobono, n Nemi, en plein pays farouche, d'une famille +violente dont l'an tait mort d'un coup de couteau, avait profess de +tout temps des ides ardemment patriotiques. On racontait qu'il avait +failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le jour o les Italiens +taient entrs dans Rome, on avait d l'empcher de planter sur son toit +le drapeau de l'unit italienne. C'tait son rve passionn, Rome +matresse du monde, lorsque le pape et le roi, aprs s'tre embrasss, +feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait l un +rvolutionnaire dangereux, un prtre rengat mettant le catholicisme en +pril. + +--Oh! ce que Votre minence peut faire pour moi! ce qu'elle peut faire, +si elle le daigne! rptait Santobono d'une voix brlante, en joignant +ses grosses mains noueuses. + +Puis, se ravisant: + +--Est-ce que Son minence le cardinal Sanguinetti n'a pas dit un mot de +mon affaire Votre minence rvrendissime? + +--Non, le cardinal m'a simplement prvenu de votre visite, en me disant +que vous aviez quelque chose me demander. + +Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une svrit plus +grande. Il n'ignorait pas que le prtre tait devenu le client de +Sanguinetti, depuis que ce dernier, nomm vque suburbicaire, passait +Frascati de longues semaines. Tout cardinal, candidat la papaut, a de +la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui jouent l'ambition de +leur vie sur son lection possible: s'il est pape un jour, si eux-mmes +l'aident le devenir, ils entreront sa suite dans la grande famille +pontificale. On racontait que Sanguinetti avait dj tir Santobono +d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur que celui-ci avait surpris +en train d'escalader son mur, et qui tait mort des suites d'une +correction trop rude. Mais, la louange du prtre, il fallait pourtant +ajouter que, dans son dvouement fanatique au cardinal, il entrait +surtout l'espoir qu'il serait le pape attendu, le pape destin faire +de l'Italie la grande nation souveraine. + +--Eh bien! voici mon malheur... Votre minence connat mon frre +Agostino, qui a t pendant deux ans jardinier chez elle, la villa. +Certainement, c'est un garon trs gentil, trs doux, dont jamais +personne n'a eu se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de +quelle faon, il lui est arriv un accident, il a tu un homme d'un coup +de couteau, Genzano, un soir qu'il se promenait dans la rue... J'en +suis tout fait contrari, je donnerais volontiers deux doigts de ma +main, pour le tirer de prison. Et j'ai pens que Votre minence ne me +refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino chez elle et +qu'elle a t toujours trs contente de son bon caractre. + +Nettement, le cardinal protesta. + +--Je n'ai pas t content du tout d'Agostino. Il tait d'une violence +folle, et j'ai d justement le congdier parce qu'il vivait constamment +en querelle avec les autres domestiques. + +--Oh! que Votre minence me chagrine, en me racontant cela! C'est donc +vrai que le caractre de mon pauvre petit Agostino s'tait gt! Mais il +y a moyen de faire les choses, n'est-ce pas? Votre minence peut me +donner un certificat tout de mme, en arrangeant les phrases. Cela +produirait un si bon effet, un certificat de Votre minence devant la +justice! + +--Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. Mais je ne donnerai +pas de certificat. + +--Eh quoi! Votre minence rvrendissime refuse? + +--Absolument!... Je sais que vous tes un prtre d'une moralit +parfaite, que vous remplissez votre saint ministre avec zle et que +vous seriez un homme tout fait recommandable, sans vos ides +politiques. Seulement, votre affection fraternelle vous gare, je ne +puis mentir pour vous tre agrable. + +Santobono le regardait, stupfi, ne comprenant pas qu'un prince, un +cardinal tout-puissant, s'arrtt de si pauvres scrupules, lorsqu'il +s'agissait d'un coup de couteau, l'affaire la plus banale, la plus +frquente, en ces pays encore sauvages des Chteaux romains. + +--Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir que de dire le bon +uniquement, quand il y en a, et tout de mme Agostino a du bon. Dans un +certificat, a dpend des phrases qu'on crit. + +Il s'enttait cet arrangement, il ne lui entrait pas dans la tte +qu'on pt refuser de convaincre la justice, par une ingnieuse faon de +prsenter les choses. Puis, quand il fut certain qu'il n'obtiendrait +rien, il eut un geste dsespr, sa face terreuse prit une expression de +violente rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de colre +contenue. + +--Bien, bien! chacun voit la vrit sa manire, je vais retourner dire +a Son minence le cardinal Sanguinetti. Et je prie Votre minence +rvrendissime de ne pas m'en vouloir, si je l'ai drange +inutilement... Peut-tre que les figues ne sont pas trs mres; mais je +me permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de la saison, +lorsqu'elles sont tout fait bonnes et sucres... Mille grces et mille +bonheurs Votre minence rvrendissime. + +Il s'en allait reculons, avec des saluts qui pliaient en deux sa +grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'tait intress vivement la +scne, retrouvait en lui le petit clerg de Rome et des environs, dont +on lui avait parl avant son voyage. Ce n'tait pas le scagnozzo, le +prtre misrable, affam, venu de la province la suite de quelque +fcheuse aventure, tomb sur le pav de Rome en qute du pain quotidien, +une tourbe de mendiants en soutane, cherchant fortune dans les miettes +de l'glise, se disputant voracement les messes de hasard, se coudoyant +avec le bas peuple au fond des cabarets les plus mal fams. Ce n'tait +pas non plus le cur des campagnes lointaines, d'une ignorance totale, +d'une superstition grossire, paysan avec les paysans, trait d'gal +gal par ses ouailles, qui, trs pieuses, ne le confondaient jamais avec +le Bon Dieu, genoux devant le saint de leur paroisse, mais pas devant +l'homme qui vivait de lui. A Frascati, le desservant d'une petite glise +pouvait toucher neuf cents francs; et il ne dpensait que le pain et la +viande, s'il rcoltait le vin, les fruits, les lgumes de son jardin. +Celui-ci n'tait pas sans instruction, savait un peu de thologie, un +peu d'histoire, surtout cette histoire de la grandeur passe de Rome, +qui avait enflamm son patriotisme du rve fou de la prochaine +domination universelle, rserve la Rome renaissante, capitale de +l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre ce petit +clerg romain, souvent trs digne et intelligent, et le haut clerg, les +hauts dignitaires du Vatican! Tout ce qui n'tait pas au moins prlat +n'existait point. + +--Mille grces Votre minence rvrendissime, et que tout lui +russisse dans ses dsirs! + +Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal revint Pierre, qui +s'inclinait, lui aussi, pour prendre cong. + +--En somme, monsieur l'abb, l'affaire de votre livre me parat +mauvaise. Je vous rpte que je ne sais rien de prcis, que je n'ai pas +vu le dossier. Mais, n'ignorant pas que ma nice s'intressait vous, +j'en ai dit un mot au cardinal Sanguinetti, le prfet de l'Index, qui +tait justement ici tout l'heure. Et lui-mme n'est gure plus au +courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains du secrtaire. +Seulement, il m'a affirm que la dnonciation venait de personnes +considrables, d'une grande influence, et qu'elle portait sur des pages +nombreuses, o l'on aurait relev les passages les plus fcheux, tant au +point de vue de la discipline qu'au point de vue du dogme. + +Trs mu cette pense d'ennemis cachs, le poursuivant dans l'ombre, +le jeune prtre s'cria: + +--Oh! dnonc, dnonc! si Votre minence savait combien ce mot me +gonfle le coeur! Et dnonc pour des crimes coup sr involontaires, +puisque j'ai voulu uniquement, ardemment le triomphe de l'glise... +C'est donc aux genoux du Saint-Pre que je vais aller me jeter et me +dfendre. + +Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait coup son grand +front. + +--Sa Saintet peut tout, mme vous recevoir, si tel est son bon plaisir, +et vous absoudre... Mais, coutez-moi, je vous conseille encore de +retirer votre livre de vous-mme, de le dtruire simplement et +courageusement, avant de vous lancer dans une lutte o vous aurez la +honte d'tre bris... Enfin, rflchissez. + +Immdiatement, Pierre s'tait repenti d'avoir parl de sa visite au +pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, dans cet appel +l'autorit souveraine. D'ailleurs, aucun doute n'tait possible, +celui-ci serait contre son oeuvre, il n'esprait plus que faire peser +sur lui par son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait +trouv trs net, trs franc, au-dessus des obscures intrigues qu'il +commenait deviner autour de son livre; et ce fut avec respect qu'il +le salua. + +--Je remercie infiniment Votre minence et je lui promets de penser +tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrme bont de me dire. + +Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes qui s'taient +prsentes pendant son entretien, et qui attendaient. Il y avait l un +vque, un prlat, deux vieilles dames; et, comme il s'approchait de don +Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le trouver en +conversation avec un grand jeune homme blond, un Franais, qui s'cria, +saisi lui aussi d'tonnement: + +--Comment! vous ici, monsieur l'abb! vous tes Rome! + +Le prtre avait eu une seconde d'hsitation. + +--Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande pardon, je ne vous +reconnaissais pas! Et je suis vraiment impardonnable, car je savais que +vous tiez, depuis l'anne dernire, attach l'ambassade. + +Mince, lanc, trs lgant, Narcisse, avec son teint pur, ses yeux d'un +bleu ple, presque mauve, sa barbe blonde, finement frise, portait ses +cheveux blonds boucls, coups sur le front la florentine. D'une +famille de magistrats, trs riches et d'un catholicisme militant, il +avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait dcid de sa destine. +Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marque Rome, o il comptait +de puissantes parents: neveu par alliance du cardinal Sarno, dont une +soeur avait pous Paris un notaire, son oncle; cousin germain de +monsignor Gamba del Zoppo, camrier secret participant, fils d'une de +ses tantes, marie en Italie un colonel. Et c'tait ainsi qu'on +l'avait attach l'ambassade prs du Saint-Sige, o l'on tolrait ses +allures un peu fantasques, sa continuelle passion d'art, qui le +promenait en flneries sans fin au travers de Rome. Il tait du reste +fort aimable, d'une distinction parfaite; avec cela, trs pratique au +fond, connaissant merveille les questions d'argent; et il lui arrivait +mme parfois, comme ce matin-l, de venir, de son air las et un peu +mystrieux, causer chez un cardinal d'une affaire srieuse, au nom de +son ambassadeur. + +Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure d'une des +fentres, pour l'y entretenir l'aise. + +--Ah! mon cher abb, que je suis donc content de vous voir! Vous vous +souvenez de nos bonnes causeries, quand nous nous sommes connus chez le +cardinal Bergerot? Je vous ai indiqu, pour votre livre, des tableaux +voir, des miniatures du quatorzime sicle et du quinzime. Et vous +savez que, ds aujourd'hui, je m'empare de vous, je vous fais visiter +Rome comme personne ne pourrait le faire. J'ai tout vu, tout fouill. +Oh! des trsors, des trsors! Mais au fond il n'y a qu'une oeuvre, on en +revient toujours sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, ah! +le Botticelli! + +Sa voix se mourait, il eut un geste bris d'admiration. Et Pierre dut +promettre de s'abandonner lui, d'aller avec lui la Chapelle Sixtine. + +--Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit enfin ce dernier. On +poursuit mon livre, on l'a dnonc la congrgation de l'Index. + +--Votre livre! pas possible! s'cria Narcisse. Un livre dont certaines +pages rappellent le dlicieux saint Franois d'Assise! + +Obligeamment, alors, il se mit sa disposition. + +--Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous tre trs utile. C'est +l'homme le meilleur de la terre, et d'une affabilit charmante, et plein +de la vieille bravoure franaise... Cet aprs-midi, ou demain matin au +plus tard, je vous prsenterai lui; et, puisque vous dsirez avoir +immdiatement une audience du pape, il tchera de vous l'obtenir... +Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas toujours commode. Le +Saint-Pre a beau l'aimer beaucoup, il choue parfois, tellement les +approches sont compliques. + +Pierre, en effet, n'avait pas song employer l'ambassadeur, dans son +ide nave qu'un prtre accus, qui venait se dfendre, voyait toutes +les portes s'ouvrir d'elles-mmes. Il fut ravi de l'offre de Narcisse, +il le remercia vivement, comme si dj l'audience tait obtenue. + +--Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons quelques +difficults, vous n'ignorez pas que j'ai des parents au Vatican. Je ne +parle pas de mon oncle le cardinal, qui ne nous serait d'utilit aucune, +car il ne bouge jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse +toute dmarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, est un +homme obligeant qui vit dans l'intimit du pape, dont son service le +rapproche toute heure; et, s'il le faut, je vous mnerai lui, il +trouvera le moyen sans doute de vous mnager une entrevue, bien que sa +grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... Allons, +c'est entendu, confiez-vous moi en tout et pour tout. + +--Ah! cher monsieur, s'cria Pierre, soulag, heureux, j'accepte de +grand coeur, et vous ne savez pas quel baume vous m'apportez; car, +depuis que je suis ici, tout le monde me dcourage, vous tes le premier +qui me rendiez quelque force, en traitant les choses la franaise. + +Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal Boccanera, +sa certitude de n'tre aid par lui en rien, les nouvelles fcheuses +donnes par le cardinal Sanguinetti, enfin la rivalit qu'il avait +sentie entre les deux cardinaux. Narcisse l'coutait en souriant, et lui +aussi s'abandonna aux commrages et aux confidences. Cette rivalit, +cette dispute prmature de la tiare, dans leur furieux dsir tous +deux, rvolutionnait le monde noir depuis longtemps. Il y avait des +dessous d'une complication incroyable, personne n'aurait pu dire +exactement qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que +Boccanera reprsentait l'intransigeance, le catholicisme dgag de tout +compromis avec la socit moderne, attendant immobile le triomphe de +Dieu sur Satan, le royaume de Rome rendu au Saint-Pre, l'Italie +repentante faisant pnitence de son sacrilge; tandis que Sanguinetti, +trs souple, trs politique, passait pour nourrir des combinaisons aussi +nouvelles que hardies, une sorte de fdration rpublicaine de tous les +anciens petits tats italiens mise sous le protectorat auguste du pape. +En somme, c'tait la lutte entre les deux conceptions opposes, l'une +qui veut le salut de l'glise par le respect absolu de l'antique +tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne consent pas +voluer avec le sicle futur. Mais tout cela se noyait d'un tel +inconnu, que l'opinion finissait par tre que, si le pape actuel vivait +encore quelques annes, ce ne serait srement ni Boccanera, ni +Sanguinetti qui lui succderait. + +Brusquement, Pierre interrompit Narcisse. + +--Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai caus avec lui hier +soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer. + +En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, sa face +rose de prlat aimable. Sa soutane fine, sa ceinture de soie violette, +luisaient, d'un luxe discret et doux. Et il se montrait trs courtois +l'gard de l'abb Paparelli lui-mme, qui l'accompagnait humblement, en +le suppliant de vouloir bien attendre que Son minence pt le recevoir. + +--Oh! murmura Narcisse, devenu srieux, monsignor Nani est un homme dont +il faut tre l'ami. + +Il savait son histoire, il la conta demi-voix. N Venise, d'une +famille noble ruine, qui avait compt des hros, Nani, aprs avoir fait +ses premires tudes chez les Jsuites, vint Rome tudier la +philosophie et la thologie au Collge romain, que les Jsuites +tenaient. Ordonn prtre vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi +un nonce en Bavire, titre de secrtaire particulier; et, de l, il +tait all, comme auditeur de nonciature, Bruxelles, puis Paris, +qu'il avait habit pendant cinq ans. Tout semblait le destiner la +diplomatie, ses brillants dbuts, son intelligence vive, une des plus +vastes et des plus renseignes qui pt tre, lorsque, brusquement, il +fut rappel Rome, o, presque tout de suite, on lui confia la +situation d'assesseur du Saint-Office. On prtendit alors que c'tait l +un dsir formel du pape, qui, le connaissant bien, voulant avoir au +Saint-Office un homme lui, l'avait fait revenir, en disant qu'il +rendrait beaucoup plus de services Rome que dans une nonciature. Dj +prlat domestique, Nani tait depuis peu chanoine de Saint-Pierre et +protonotaire apostolique participant, en passe de devenir cardinal, le +jour o le pape trouverait un autre assesseur favori, qui lui plairait +davantage. + +--Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme suprieur, qui connat +admirablement son Europe moderne, et avec cela un trs saint prtre, un +croyant sincre, d'un dvouement absolu l'glise, d'une foi solide de +politique avis, diffrente il est vrai de l'troite et sombre foi +thologique, telle que nous la connaissons en France! C'est pourquoi il +vous sera difficile d'abord de comprendre ici les gens et les choses. +Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, ils rgnent en son nom, convaincus +que le catholicisme est l'organisation humaine du gouvernement de Dieu, +la seule parfaite et ternelle, en dehors de laquelle il n'y a que +mensonge et que danger social. Pendant que nous nous attardons encore, +dans nos querelles religieuses, discuter furieusement sur l'existence +de Dieu, eux n'admettent pas que cette existence puisse tre mise en +doute, puisqu'ils sont les ministres dlgus par Dieu; et ils sont +uniquement leur rle de ministres qu'on ne saurait dpossder, +exerant le pouvoir pour le plus grand bien de l'humanit, employant +toute leur intelligence, toute leur nergie rester les matres +accepts des peuples. Songez qu'un homme comme monsignor Nani, aprs +avoir t ml la politique du monde entier, est depuis dix ans +Rome, dans les fonctions les plus dlicates, ml aux affaires les plus +diverses et les plus importantes. Il continue voir l'Europe entire +qui dfile Rome, connat tout, a la main dans tout. Et, avec cela, +admirablement discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite, +sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si lger, la +plus haute ambition, la tiare souveraine. + +Encore un candidat la papaut! pensa Pierre, qui avait cout +passionnment, car cette figure de Nani l'intressait, lui causait une +sorte de trouble instinctif, comme s'il avait senti, derrire le visage +ros et souriant, tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal +les explications de son ami, il retomba l'effarement de son arrive +dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait ses prvisions. + +Mais monsignor Nani avait aperu les deux jeunes gens, et il s'avanait +la main tendue, trs cordial. + +--Ah! monsieur l'abb Froment, je suis heureux de vous revoir, et je ne +vous demande pas si vous avez bien dormi, car on dort toujours bien +Rome... Bonjour, monsieur Habert, votre sant est bonne, depuis que je +vous ai rencontr devant la Sainte Thrse du Bernin, que vous admirez +tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous les deux. C'est +charmant. Monsieur l'abb, je vous dnonce en monsieur Habert un des +passionns de notre ville, qui vous mnera dans les beaux endroits. + +Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite tre renseign sur +l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en couta trs attentivement le +rcit, hochant la tte certains dtails, rprimant parfois son fin +sourire. L'accueil svre du cardinal, la certitude o tait le prtre +de ne trouver prs de lui aucune aide, ne l'tonna nullement, comme s'il +s'tait attendu ce rsultat. Mais, au nom de Sanguinetti, en apprenant +qu'il tait venu le matin et qu'il avait dclar l'affaire du livre trs +grave, il parut s'oublier un instant, il parla avec une soudaine +vivacit. + +--Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arriv trop tard. A la +premire nouvelle des poursuites, j'ai couru chez Son minence le +cardinal Sanguinetti, pour lui dire qu'on allait faire votre oeuvre +une rclame immense. Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous savons +que vous tes un peu exalt, l'me enthousiaste et prompte la lutte. +Nous serions bien avancs, si nous nous mettions sur les bras la rvolte +d'un jeune prtre, qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un +livre dont on a dj vendu des milliers d'exemplaires. Moi, d'abord, je +voulais qu'on ne bouget pas. Et je dois dire que le cardinal, qui est +un homme d'esprit, pensait comme moi. Il a lev les bras au ciel, il +s'est emport, en criant qu'on ne le consultait jamais, que maintenant +la sottise tait faite, et qu'il tait absolument impossible d'arrter +le procs, du moment que la congrgation se trouvait saisie, la suite +des dnonciations les plus autorises, lances pour les motifs les plus +graves... Enfin, comme il le disait, la sottise tait faite, et j'ai d +songer autre chose... + +Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux ardents de Pierre +fixs sur les siens, tchant de comprendre. Une imperceptible rougeur +rosa son teint davantage, tandis que, trs l'aise, il continuait sans +laisser voir sa contrarit d'en avoir trop dit: + +--Oui, j'ai song vous aider de toute ma faible influence, pour vous +tirer des ennuis o cette affaire va srement vous mettre. + +Un souffle de rbellion souleva Pierre, dans la sensation obscure qu'on +se jouait de lui peut-tre. Pourquoi donc n'aurait-il pas affirm sa +foi, qui tait si pure, si dgage de tout intrt personnel, si +brlante de charit chrtienne? + +--Jamais, dclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai moi-mme mon +livre, comme on me le conseille. Ce serait une lchet et un mensonge, +car je ne regrette rien, je ne dsavoue rien. Si je crois que mon oeuvre +apporte un peu de vrit, je ne puis la dtruire, sans tre criminel +envers moi-mme et envers les autres... Jamais! entendez-vous, jamais! + +Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitt: + +--C'est aux genoux du Saint-Pre que je veux faire cette dclaration. Il +me comprendra, il m'approuvera. + +Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme ferme dsormais. Il +sembla tudier curieusement la subite violence du prtre, qu'il +s'effora ensuite de calmer par sa bienveillance tranquille. + +--Sans doute, sans doute... L'obissance et l'humilit ont de grandes +douceurs. Mais, enfui, je comprends que vous vouliez causer avant tout +avec Sa Saintet... Ensuite, n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez. + +Et, de nouveau, il s'intressa beaucoup la demande d'audience. +Vivement, il regrettait que Pierre n'et pas lanc cette demande de +Paris mme, avant son arrive Rome: c'tait la plus sre faon de la +faire agrer. Au Vatican, on n'aimait gure le bruit, et pour peu que la +nouvelle de la prsence du jeune prtre se rpandt, pour peu qu'on +caust des motifs qui l'amenaient, tout allait tre perdu. + +Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'tait offert pour prsenter Pierre + l'ambassadeur de France prs du Saint-Sige, il parut pris +d'inquitude, il se rcria. + +--Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernire imprudence!... +D'abord, vous courez le risque de gner monsieur l'ambassadeur, dont la +situation est toujours dlicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il +chouait, et ma crainte est qu'il n'choue, oui! s'il chouait, ce +serait fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, d'autre +part, l'audience demande; car on ne voudrait pas infliger monsieur +l'ambassadeur la petite blessure d'amour-propre d'avoir cd une autre +influence que la sienne. + +Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la tte, l'air gn, +hsitant. + +--En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons demand +dernirement, pour un personnage politique franais, une audience, qui a +t refuse; et cela nous a t fort dsagrable... Monseigneur a +raison. Il faut rserver notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque +nous aurons puis les autres moyens d'approche. + +Et, voyant le dsappointement de Pierre, il reprit avec son obligeance: + +--Notre premire visite sera donc pour mon cousin, au Vatican. + +tonn, l'attention veille de nouveau, Nani regarda le jeune homme. + +--Au Vatican? vous y avez un cousin? + +--Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo. + +--Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me souviens... Ah! vous +avez song Gamba pour agir prs de Sa Saintet. Sans doute, c'est une +ide, il faut voir, il faut voir... + +Plusieurs fois, il rpta la phrase pour se donner le temps de voir +lui-mme, de discuter intrieurement l'ide. Monsignor Gamba del Zoppo +tait un brave homme, sans rle aucun, dont la nullit avait fini par +tre lgendaire au Vatican. Il amusait de ses commrages le pape, qu'il +flattait beaucoup, et qui aimait se promener son bras, dans les +jardins. C'tait pendant ces promenades qu'il obtenait l'aise toutes +sortes de petites faveurs. Mais il tait d'une poltronnerie +extraordinaire, il craignait un tel point de compromettre son +influence, qu'il ne risquait pas une sollicitation, sans s'tre +longuement assur qu'il ne pouvait en rsulter pour lui aucun tort. + +--Eh mais! l'ide n'est pas mauvaise, dclara enfin Nani. Oui, oui! +Gamba pourra vous obtenir l'audience, s'il le veut bien... Je le verrai +moi-mme, je lui expliquerai l'affaire. + +Pour conclure, d'ailleurs, il se rpandit en conseils d'extrme +prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se mfier beaucoup de +l'entourage du pape. Hlas! oui, Sa Saintet tait si bonne, croyait si +aveuglment au bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers +avec le soin critique qu'elle aurait d y mettre. Jamais on ne savait +qui l'on s'adressait, ni dans quel pige on pouvait poser le pied. Mme +il donna entendre qu'il ne fallait, aucun prix, s'adresser +directement Son minence le Secrtaire d'tat, parce qu'elle-mme +n'tait pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues dont la +complication la paralysait, dans ses meilleures volonts. Et, mesure +qu'il parlait ainsi, trs doucement, avec une onction parfaite, le +Vatican apparaissait comme un pays gard par des dragons jaloux et +tratres, un pays o l'on ne devait point franchir une porte, risquer un +pas, hasarder un membre, sans s'tre soigneusement assur d'avance qu'on +n'y laisserait pas le corps entier. + +Pierre continuait l'couter, glac de plus en plus, retomb +l'incertitude. + +--Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... Ah! vous me +dcouragez, monseigneur! + +Nani retrouva son sourire cordial. + +--Moi! mon cher fils. J'en serais dsol... Je veux seulement vous +rpter d'attendre, de rflchir. Surtout pas de fivre. Rien ne presse, +je vous le jure, car on a choisi seulement hier un consulteur, pour +faire le rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon +mois... vitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que vous existez, +visitez Rome en paix, c'est la meilleure faon d'avancer vos affaires. + +Et, prenant une main du prtre, dans ses deux mains aristocratiques, +grasses et douces: + +--Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous parler ainsi... +Moi-mme, je me serais offert, j'aurais tenu honneur de vous conduire +tout droit Sa Saintet. Seulement, je ne veux pas m'en mler encore, +je sens trop qu' cette heure ce serait de la mauvaise besogne... Plus +tard, vous entendez! plus tard, dans le cas o personne n'aurait russi, +ce sera moi qui vous obtiendrai une audience. Je m'y engage +formellement... Mais, en attendant, je vous en prie, vitez de prononcer +les mots de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans votre +livre, et que je vous ai entendu dire encore hier soir. Il ne peut y +avoir de religion nouvelle, mon cher fils: il n'y a qu'une religion +ternelle, sans compromis ni abandon possible, la religion catholique, +apostolique et romaine. De mme, laissez vos amis de Paris o ils sont, +ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, dont la haute pit n'est +pas apprcie suffisamment Rome... Je vous assure que je vous parle en +ami. + +Puis, le voyant dsempar, moiti bris dj, ne sachant plus par quel +ct il devait commencer la campagne, il le rconforta de nouveau. + +--Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux du monde, pour +le bien de l'glise et pour votre propre bien... Et je vous demande +pardon, mais je vous quitte, je ne verrai pas Son minence aujourd'hui, +car il m'est impossible d'attendre davantage. + +L'abb Paparelli, que Pierre avait cru voir rder derrire eux, +l'oreille aux aguets, se prcipita, jura monsignor Nani qu'il n'y +avait plus, avant lui, que deux personnes. Mais le prlat donna +l'assurance, trs gracieusement, qu'il reviendrait, l'affaire dont il +avait entretenir Son minence ne pressant en aucune faon. Et il se +retira, avec des saluts courtois pour tous. + +Presque aussitt, le tour de Narcisse vint. Avant d'entrer dans la salle +du trne, il serra la main de Pierre, il rpta: + +--Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir mon cousin; et, +ds que j'aurai une rponse quelconque, je vous la ferai connatre... A +bientt. + +Il tait midi pass, il ne restait plus l qu'une des deux vieilles +dames, qui semblait s'tre endormie. A sa petite table de secrtaire, +don Vigilio crivait toujours, de son criture menue, sur les immenses +feuilles de son papier jaune. Et, de temps autre seulement, ses +regards noirs se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa +continuelle dfiance, que rien ne le menaait. + +Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un moment encore, +immobile, au fond de la vaste embrasure de fentre. Ah! que son pauvre +tre d'enthousiaste et de tendre tait anxieux! En quittant Paris, il +avait vu les choses si simples, si naturelles! On l'accusait +injustement, et il partait pour se dfendre, il arrivait, se jetait aux +genoux du pape, qui l'coutait avec indulgence. Est-ce que le pape +n'tait pas la religion vivante, l'intelligence qui comprend, la justice +qui fait la vrit? et n'tait-il pas avant tout le Pre, le dlgu de +l'infini pardon, de la divine misricorde, dont les bras restaient +tendus tous les enfants de l'glise, mme aux coupables? Est-ce qu'il +ne devait pas laisser grande ouverte sa porte, pour que les plus humbles +de ses fils pussent entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer +leur conduite, boire la source de l'ternelle bont? Et, ds le +premier jour de son arrive, les portes se fermaient violemment, il +tombait dans un monde hostile, sem d'embches, barr de gouffres. Tous +lui criaient casse-cou, comme s'il courait les dangers les plus graves, +en y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prtention +exorbitante, une affaire de russite si difficile, qu'elle mettait en +branle les intrts, les passions, les influences du Vatican entier. Et +c'taient des conseils sans fin, des habilets discutes longuement, des +tactiques de gnraux menant une arme la victoire, des complications +sans cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on devinait +par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand Dieu! que tout cela tait +diffrent de l'accueil charitable attendu, la maison du pasteur ouverte +sur le chemin toutes les ouailles, les dociles et les gares! + +Ce qui commenait effrayer Pierre, c'tait ce qu'il sentait de mchant +s'agiter confusment dans l'ombre. Le cardinal Bergerot suspect, trait +de rvolutionnaire, si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus +le nommer! Il revoyait la moue de mpris du cardinal Boccanera parlant +de son collgue. Et monsignor Nani qui l'avertissait de n'avoir plus +prononcer les mots de religion nouvelle, comme s'il n'tait pas clair +pour tous que ces mots signifiaient le retour du catholicisme la +puret primitive du christianisme! tait-ce donc l un des crimes +dnoncs la congrgation de l'Index? Ces dnonciateurs, il finissait +par les souponner, et il prenait peur, car il avait maintenant +conscience autour de lui d'une attaque souterraine, d'un vaste effort +pour l'abattre et supprimer son oeuvre. Tout ce qui l'entourait lui +devenait suspect. Il allait se recueillir pendant quelques jours, +regarder et tudier ce monde noir de Rome, si imprvu pour lui. Mais, +dans la rvolte de sa foi d'aptre, il se faisait le serment, ainsi +qu'il l'avait dit, de ne cder jamais, de ne rien changer, pas une page, +pas une ligne, son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme +l'inbranlable tmoignage de sa croyance. Mme condamn par l'Index, il +ne se soumettrait pas, il ne retirerait rien. Et, s'il le fallait, il +sortirait de l'glise, il irait jusqu'au schisme, continuant de prcher +la religion nouvelle, crivant un second livre, la Rome vraie, telle +que, vaguement, il commenait la voir. + +Cependant, don Vigilio avait cess d'crire, et il regardait Pierre d'un +regard si fixe, que celui-ci finit par s'approcher poliment pour prendre +cong. Malgr sa crainte, cdant un besoin de confidence, le +secrtaire murmura: + +--Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait connatre le +rsultat de votre entrevue avec Son minence. + +Le nom de monsignor Nani n'eut pas mme besoin d'tre prononc entre +eux. + +--Vraiment, vous croyez? + +--Oh! c'est hors de doute... Et, si vous coutiez mon conseil, vous +agiriez sagement en faisant tout de suite de bonne grce ce qu'il dsire +de vous, car il est absolument certain que vous le ferez plus tard. + +Cela acheva de troubler et d'exasprer Pierre. Il s'en alla avec un +geste de dfi. On verrait bien s'il obissait. Et les trois +antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui parurent plus noires, plus +vides et plus mortes. Dans la seconde, l'abb Paparelli le salua d'une +petite rvrence muette; dans la premire, le valet ensommeill ne +sembla pas mme le voir. Sous le baldaquin, une araigne filait sa +toile, entre les glands du grand chapeau rouge. N'aurait-il pas mieux +valu mettre la pioche dans tout ce pass pourrissant, tombant en poudre, +pour que le soleil entrt librement et rendt au sol purifi une +fcondit de jeunesse? + + + + +IV + + +L'aprs-midi de ce mme jour, Pierre songea, puisqu'il avait des +loisirs, commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite +qui lui tenait au coeur. Ds l'apparition de son livre, une lettre venue +de cette ville l'avait profondment mu et intress, une lettre du +vieux comte Orlando Prada, le hros de l'indpendance et de l'unit +italienne, qui, sans le connatre, lui crivait spontanment sous le +coup d'une premire lecture; et c'tait, en quatre pages, une +protestation enflamme, un cri de foi patriotique, juvnile encore chez +le vieillard, l'accusant d'avoir oubli l'Italie dans son oeuvre, +rclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifie et libre enfin. +Une correspondance avait suivi, et le prtre, tout en ne cdant pas sur +le rve qu'il faisait du no-catholicisme sauveur du monde, s'tait mis + aimer de loin l'homme qui lui crivait ces lettres o brlait un si +grand amour de la patrie et de la libert. Il l'avait prvenu de son +voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant, +l'hospitalit accepte par lui au palais Boccanera le gnait beaucoup, +car il lui semblait difficile, aprs l'accueil de Benedetta, si +affectueux, de se rendre ainsi ds le premier jour, sans la prvenir, +chez le pre de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait +en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils, +le petit palais que celui-ci avait fait btir, dans le haut de la rue du +Vingt-Septembre. + +Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule la contessina +elle-mme. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la +Choue, qu'elle gardait pour le hros une filiale tendresse, mle +d'admiration. En effet, aprs le djeuner, au premier mot qu'il lui dit +de l'embarras o il tait, elle se rcria. + +--Mais, monsieur l'abb, allez, allez vite! Vous savez que le vieil +Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous tonnez pas de me +l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre, +par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui +l'excrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai +connu, je l'ai aim, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste +qui soit sur la terre. + +Elle s'tait mise sourire, tandis que des larmes discrtes mouillaient +ses yeux, sans doute au souvenir de l'anne passe l-bas, dans cette +maison de violence, o elle n'avait eu d'heures paisibles que prs du +vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante: + +--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime +toujours et que jamais je n'oublierai sa bont, quoi qu'il arrive. + +Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il +voqua toute cette histoire hroque du vieil Orlando, qu'il s'tait +fait conter. On y entrait en pleine pope, dans la foi, la bravoure et +le dsintressement d'un autre ge. + +Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune +brl d'une telle haine contre l'tranger, qu' peine g de quinze ans +il faisait partie d'une socit secrte, une des ramifications de +l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait +de loin, des vieilles rvoltes contre la servitude, lorsque les +conspirateurs se runissaient dans des cabanes abandonnes, au fond des +bois; et elle tait exaspre encore par le rve sculaire de l'Italie +dlivre, rendue elle-mme, redevenant enfin la grande nation +souveraine, digne fille des anciens conqurants et matres du monde. +Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie dmembre, morcele, +en proie une foule de petits tyrans, continuellement envahie et +possde par les nations voisines, quel rve ardent et superbe que de la +tirer de ce long opprobre! Battre l'tranger, chasser les despotes, +rveiller le peuple de la basse misre de son esclavage, proclamer +l'Italie libre, l'Italie une, c'tait alors la passion qui soulevait +toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait clater +d'enthousiasme le coeur du jeune Orlando. Il vcut son adolescence dans +une indignation sainte, dans la fire impatience de donner son sang la +patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la dlivrait pas. + +Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retir, +frmissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et +il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle +arriva de la fuite de Pie IX et de la rvolution Rome. Brusquement, il +lcha tout, logis, femme, pour courir Rome, comme appel par la voix +de sa destine. C'tait la premire fois qu'il s'en allait ainsi battre +les chemins, la conqute de l'indpendance; et que de fois il devait +se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini, +il se passionna un instant pour cette figure mystique de rpublicain +unitaire. Rvant lui-mme de rpublique universelle, il adopta la devise +mazinienne Dio e popolo, il suivit la procession qui parcourut en +grande pompe la Rome de l'meute. On tait une poque de vastes +espoirs, travaille dj par le besoin d'une rnovation du catholicisme, +dans l'attente d'un Christ humanitaire, charg de sauver le monde une +seconde fois. Mais bientt un homme, un capitaine des anciens ges, +Garibaldi, l'aurore de sa gloire pique, le prit tout entier, ne fit +plus de lui qu'un soldat de la libert et de l'unit. Orlando l'aima +comme un dieu, se battit en hros son ct, fut de la victoire de +Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstin +patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forc d'abandonner +Rome l'arme franaise du gnral Oudinot, qui venait y rtablir Pie +IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise +que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite +rpublicaine, et qui depuis de longs mois rsistait aux Autrichiens! et +ce Garibaldi, avec une poigne d'hommes, qui part pour la dlivrer, +frte treize barques de pche, en laisse huit entre les mains de +l'ennemi, est oblig de revenir aux rivages romains, y perd +misrablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner +en Amrique, o il avait habit dj en attendant l'heure de +l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu +intrieur de son patriotisme, d'o poussaient en chaque ville des hommes +de foi et de courage, d'o les meutes clataient de partout comme des +ruptions, et qui, au milieu des checs, allait quand mme au triomphe, +invinciblement! + +Orlando revint Milan, prs de sa jeune femme, et il y vcut deux ans, +cach, rong par l'impatience du glorieux lendemain, si long natre. +Un bonheur l'attendrit, dans sa fivre: il eut un fils, Luigi; mais +l'enfant cota la vie sa mre, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester +davantage Milan, o la police le surveillait, le traquait, finissant +par trop souffrir de l'occupation trangre, Orlando se dcida +raliser les dbris de sa fortune, puis se retira Turin, prs d'une +tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en +grand politique, travaillait ds lors l'indpendance, prparait le +Pimont au rle dcisif qu'il devait jouer. C'tait l'poque o le roi +Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les rfugis qui +lui arrivaient de toute l'Italie, mme ceux qu'il savait rpublicains, +compromis et en fuite, la suite d'insurrections populaires. Dans cette +rude et ruse maison de Savoie, le rve de raliser l'unit italienne, +au profit de la monarchie pimontaise, venait de loin, mrissait depuis +des annes. Et Orlando n'ignorait point sous quel matre il s'enrlait; +mais dj, en lui, le rpublicain passait aprs le patriote, il ne +croyait plus une Italie faite au nom de la rpublique, mise sous la +protection d'un pape libral, comme Mazzini l'avait imagin un moment. +N'tait-ce pas l une chimre, qui dvorerait des gnrations, si l'on +s'enttait la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couch +Rome, en conqurant. Quitte y laisser la libert, il voulait la patrie +reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle +fivre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son +coeur battait lui briser la poitrine, aprs Magenta, quand il entra +dans Milan avec l'arme franaise, dans ce Milan que huit annes plus +tt il avait quitt en proscrit, l'me dsespre! A la suite de +Solferino, le trait de Villafranca fut une dception amre: la Vntie +chappait, Venise restait captive. Mais c'tait pourtant le Milanais +reconquis, et c'taient aussi la Toscane, les duchs de Parme et de +Modne, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se +formait, la patrie se reconstituait, autour du Pimont victorieux. + +Puis, l'anne suivante, Orlando rentra dans l'pope. Garibaldi tait +revenu de ses deux sjours en Amrique, entour de toute une lgende, +des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traverse +extraordinaire de Canton Lima; et il avait reparu pour se battre en +1859, devanant l'arme franaise, culbutant un marchal autrichien, +entrant dans des villes, Cme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on +apprit qu'il tait dbarqu avec mille hommes seulement, Marsala, les +mille de Marsala, la poigne illustre de braves. Au premier rang, +Orlando se battit. Palerme rsista trois jours, fut emporte. Devenu le +lieutenant favori du dictateur, il l'aida organiser le gouvernement, +passa ensuite avec lui le dtroit, fut sa droite de l'entre +triomphale dans Naples, d'o le roi s'tait enfui. C'tait une folie +d'audace et de vaillance, l'explosion de l'invitable, toutes sortes +d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnrable, mieux +protg par sa chemise rouge que par la plus paisse des armures, +Garibaldi mettant en droute les armes adverses, comme un archange, +rien qu'en brandissant sa flamboyante pe. Les Pimontais, de leur +ct, qui venaient de battre le gnral Lamoricire Castelfidardo, +avaient envahi les tats romains. Et Orlando tait l, lorsque le +dictateur, se dmettant du pouvoir, signa le dcret d'annexion des +Deux-Siciles la Couronne d'Italie; de mme qu'il fit galement partie, +au cri violent de Rome ou la mort!, de la tentative dsespre qui +finit tragiquement Aspromonte: la petite arme disperse par les +troupes italiennes, Garibaldi bless, fait prisonnier, renvoy dans la +solitude de son le de Caprera, o il ne fut plus qu'un laboureur. + +Les six annes d'attente qui suivirent, Orlando les vcut Turin, mme +lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le snat avait +acclam Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie tait +faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Dsormais les grands combats +semblaient finis, l're de l'pope se trouvait close. Venise allait +tre donne par la dfaite. Orlando tait la bataille malheureuse de +Custozza, o il reut deux blessures, le coeur plus mortellement frapp +par la douleur qu'il prouva croire un instant l'Autriche triomphante. +Mais, au mme moment, celle-ci, battue Sadowa, perdait la Vntie, et +cinq mois plus tard il voulut tre Venise, dans la joie du triomphe, +lorsque Victor-Emmanuel y fit son entre, aux acclamations frntiques +du peuple. Rome seule restait prendre, une fivre d'impatience +poussait vers elle l'Italie entire, qu'arrtait le serment fait par la +France amie de maintenir le pape. Une troisime fois, Garibaldi rva de +renouveler les prouesses lgendaires, se jeta sur Rome, indpendant de +tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et, +une troisime fois, Orlando fut de cette folie d'hrosme, qui devait se +briser Mentana, contre les zouaves pontificaux, aids d'un petit corps +franais. Bless de nouveau, il rentra Turin presque mourant. L'me +frmissante, il fallait se rsigner, la situation restait insoluble. +Tout d'un coup, clata le coup de tonnerre de Sedan, l'crasement de la +France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentr dans +l'arme rgulire, faisait partie des troupes qui prirent position, dans +la Campagne romaine, pour assurer la scurit du Saint-Sige, selon les +termes de la lettre que Victor-Emmanuel crivit Pie IX. Il n'y eut, +d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du +gnral Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui +pntra dans la ville par la brche de la porte Pia. Ah! ce vingt +septembre, ce jour o il prouva le plus grand bonheur de sa vie, un +jour de dlire, un jour de complet triomphe, o se ralisait le rve de +tant d'annes de luttes terribles, pour lequel il avait donn son repos, +sa fortune, son intelligence et sa chair! + +Ensuite, ce furent encore plus de dix annes heureuses, dans Rome +conquise, dans Rome adore, mnage et flatte, comme une femme en +laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande +vigueur nationale, une si merveilleuse rsurrection de force et de +gloire, pour la jeune nation! L'ancien rpublicain, l'ancien soldat +insurrectionnel qu'il tait, avait d se rallier et accepter un sige de +snateur: Garibaldi lui-mme, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au +roi et siger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance, +n'avait point voulu d'une Italie indpendante et une, qui ne ft pas +rpublicaine. Puis, une autre raison avait dcid Orlando, l'avenir de +son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de +l'entre dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune +d'autrefois, mange au service de la patrie, il rvait de vastes +destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'ge hroque +tait achev, il voulait faire de lui un grand politique, un grand +administrateur, un homme utile la nation souveraine de demain; et +c'tait pourquoi il n'avait pas repouss la faveur royale, la rcompense +de son long dvouement, voulant tre l, aider Luigi, le surveiller, le +diriger. Lui-mme tait-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pt se +rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir t dans la +conqute? Il avait plac le jeune homme au ministre des Finances, +frapp de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions +d'affaires, devinant peut-tre aussi par un sourd instinct que la +bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et +conomique. Et, de nouveau, il vcut dans le rve, croyant toujours avec +enthousiasme l'avenir splendide, dbordant d'une esprance illimite, +regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle vgtation +de quartiers neufs, redevenir ses yeux d'amant ravi la reine du monde. + +Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier, +Orlando fut frapp de paralysie, les deux jambes tout coup mortes, +d'une pesanteur de plomb. On avait d le remonter, jamais plus il ne +remit les pieds sur le pav de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six +ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitt son fauteuil, clou l +dans une immobilit de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru +les champs de bataille de l'Italie. C'tait une grande piti, +l'croulement d'un hros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de +cette chambre o il se trouvait prisonnier, assista au lent branlement +de tous ses espoirs, envahi d'une mlancolie affreuse, dans la peur +inavoue de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de +l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journes vides + rflchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si +triomphante en son unit, agissait follement, courait la ruine, la +banqueroute peut-tre. Cette Rome qui avait toujours t pour lui la +capitale ncessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au +peuple roi de demain, semblait se refuser ce rle d'une grande +capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des sicles +sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son +Luigi, qui le dsolait, rebelle toute direction, devenu un des enfants +dvorateurs de la conqute, se ruant la cure chaude de cette Italie, +de cette Rome, que son pre semblait avoir uniquement voulues pour que +lui-mme les pillt et s'en engraisst. Vainement, il s'tait oppos +ce qu'il quittt le ministre, ce qu'il se jett dans l'agio effrn +sur les terrains et les immeubles, que dterminait le coup de dmence +des quartiers neufs. Il l'adorait quand mme, il tait rduit au +silence, surtout maintenant que les oprations financires les plus +hasardeuses lui avaient russi, comme cette transformation de la villa +Montefiori en une vritable ville, affaire colossale o les plus riches +s'taient ruins, dont lui s'tait retir avec des millions. Et Orlando, +dsespr et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait +btir, rue du Vingt-Septembre, s'tait entt n'y occuper qu'une +chambre troite, o il achevait ses jours clotr, avec un seul +serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalit, +vivant pauvrement de son humble rente. + +Comme il arrivait cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le +flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frapp de la somptuosit +lourde des nouveaux palais, o s'accusait le got hrditaire de +l'norme. Dans la chaude aprs-midi de vieil or pourpr, cette rue large +et triomphale, ces deux files de faades interminables et blanches +disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le dsir de +souverainet qui avait fait pousser du sol ces btisses colossales. Mais +surtout il demeura bant devant le Ministre des Finances, un amas +gigantesque, un cube cyclopen o les colonnes, les balcons, les +frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde dmesur, enfant en +un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'tait l, en face, un +peu plus haut, avant d'arriver la villa Bonaparte, que se trouvait le +petit palais du comte Prada. + +Lorsqu'il eut pay son cocher, Pierre resta embarrass un instant. La +porte tant ouverte, il avait pntr dans le vestibule; mais il n'y +apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se dcider +monter au premier tage. L'escalier, monumental, la rampe de marbre, +reproduisait en petit les dimensions exagres de l'escalier d'honneur +du palais Boccanera; et c'tait la mme nudit froide, tempre par un +tapis et des portires rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc +blanc des murs. Au premier tage, se trouvait l'appartement de +rception, haut de cinq mtres, dont il aperut deux salons en enfilade, +par une porte entre-bille, des salons d'une richesse toute moderne, +avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dors, +de hautes glaces refltant l'encombrement fastueux des consoles et des +tables. Et toujours personne, pas une me, dans ce logis comme +abandonn, o la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour +sonner, quand un valet se prsenta enfin. + +--Monsieur le comte Prada, je vous prie. + +Le valet considra en silence ce petit prtre et daigna demander: + +--Le pre ou le fils? + +--Le pre, monsieur le comte Orlando Prada. + +--Bon! montez au troisime tage. + +Puis, il voulut bien ajouter une explication. + +--La petite porte, droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous +ouvre. + +En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux trs sec, +d'allure militaire, un ancien soldat du comte rest son service, qui +vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus +vite, qu'il tait en train d'arranger les jambes de son matre. Tout de +suite il annona le visiteur. Et celui-ci, aprs une obscure +antichambre, trs troite, resta saisi de la pice dans laquelle il +entrait, une pice relativement petite, toute nue, toute blanche, +tapisse simplement d'un papier tendre fleurettes bleues. Derrire un +paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun +autre meuble, rien que le fauteuil o l'infirme passait ses jours, une +table de bois noir prs de lui, couverte de journaux et de livres, deux +antiques chaises de paille qui servaient faire asseoir les rares +visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de +bibliothque. Mais la fentre, sans rideaux, large et claire, ouvrait +sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pt voir. + +Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans +une soudaine et profonde motion. C'tait un vieux lion blanchi, superbe +encore, trs fort, trs grand. Une fort de cheveux blancs, sur une tte +puissante, la bouche paisse, au nez gros et cras, aux larges yeux +noirs tincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse, +frise comme celle d'un dieu. Dans ce mufle lonin, on devinait les +terribles passions qui avaient d gronder; mais toutes, les charnelles, +les intellectuelles, avaient fait ruption en patriotisme, en bravoure +folle et en dsordonn amour de l'indpendance. Et le vieil hros +foudroy, le buste toujours droit et haut, tait clou l, sur son +fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une +couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la +face clatait de force et d'intelligence. + +Orlando s'tait tourn vers son serviteur, pour lui dire doucement: + +--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures. + +Puis, regardant Pierre bien en face, il s'cria de sa voix reste +sonore, malgr ses soixante-dix ans: + +--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons +pouvoir causer tout notre aise... Tenez! prenez cette chaise, +asseyez-vous devant moi. + +Mais il avait remarqu le regard surpris que le prtre jetait sur la +nudit de la chambre. Il ajouta gaiement: + +--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici +en moine, en vieux soldat retrait, dsormais l'cart de la vie... Mon +fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en +bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime gure les lits de +plume, car mes vieux os sont accoutums la terre dure... Et puis, j'ai +l une si belle vue, toute Rome qui se donne moi, maintenant que je ne +peux plus aller elle! + +D'un geste vers la fentre, il avait cach l'embarras, la lgre rougeur +dont il tait pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte, +sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probit, qui le +faisait s'entter dans son installation de pauvre. + +--Mais c'est trs bien! mais c'est superbe! dclara Pierre, pour lui +faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si +heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes +choses! + +D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir carter le pass. + +--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterr... Parlons de vous, mon cher +monsieur Froment, de vous si jeune qui tes le prsent, et parlons vite +de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre Rome +nouvelle, si vous saviez dans quel tat de colre il m'a jet d'abord! + +Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la +table, prs de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de +colosse: + +--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je +l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome +nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain +grce au pape, donne au pape, confondant sa gloire dans la gloire du +pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous +avons dpenss pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut +tre un Franais, et un Franais de Paris, pour crire le livre que +voil! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la +capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a +les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend +garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscite! + +Cette fougue juvnile fit rire Pierre son tour. + +--Oui, oui, vous m'avez crit cela. Seulement, qu'importe, mon point +de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanit, et je +veux l'accord, la fraternit de toutes les nations, l'humanit +rconcilie, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement, +une monarchie, une rpublique! qu'importe l'ide de la patrie une et +indpendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et +de vrit! + +De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus +bas, d'un air songeur: + +--La rpublique! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis +battu pour elle, j'ai conspir avec Mazzini, un saint, un croyant, qui +s'est bris contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les +ncessits pratiques, les plus intransigeants se sont rallis... +Aujourd'hui, la rpublique nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne +diffrerait gure de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se +passe en France. Alors, pourquoi risquer une rvolution qui mettrait le +pouvoir aux mains des rvolutionnaires extrmes, des anarchistes? Nous +craignons tous cela, c'est ce qui explique notre rsignation... Je sais +bien que quelques-uns voient le salut dans une fdration rpublicaine, +tous les anciens petits tats reconstitus en autant de rpubliques, que +Rome prsiderait. Le Vatican aurait peut-tre gros gagner dans +l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage +simplement l'ventualit sans dplaisir. Mais c'est un rve, un rve! + +Il retrouva sa gaiet, mme une pointe tendre d'ironie. + +--Vous doutez-vous de ce qui m'a sduit dans votre livre? car, malgr +mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait +pu presque l'crire. Oui! j'y ai retrouv toute ma jeunesse, tout +l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la +pacification du monde par l'vangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu, +longtemps avant vous, la rnovation du catholicisme? Il cartait le +dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'tait la Rome +nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour sige l'glise +universelle, o toutes les glises du pass allaient se fondre: Rome, +l'ternelle Cit, la prdestine, la mre et la reine dont la domination +renaissait pour le bonheur dfinitif des hommes!... N'est-ce pas curieux +que le no-catholicisme actuel, le vague rveil spiritualiste, le +mouvement de communaut, de charit chrtienne dont on mne tant de +bruit, ne soit qu'un retour des ides mystiques et humanitaires de 1848? +Hlas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais quel +beau gchis nous ont conduits ces envoles dans le bleu du mystre. Que +voulez-vous! je n'ai plus confiance. + +Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et rpondre, il +l'arrta. + +--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien +convaincu de la ncessit absolue o nous tions de prendre Rome, d'en +faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait +pas tre. Elle tait la gloire antique, elle dtenait dans sa poussire +la souveraine puissance que nous voulions rtablir, elle donnait qui +la possdait la force, la beaut, l'ternit. Au centre du pays, elle en +tait le coeur, elle devait en devenir la vie, ds qu'on l'aurait +rveille du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons dsire, +au milieu des victoires et des dfaites, pendant des annes d'affreuse +impatience! Moi, je l'ai aime et voulue plus qu'aucune femme, le sang +brl, dsespr de vieillir. Et, quand nous l'avons possde, notre +folie a t de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, l'gal des +autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres... +Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation, +aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux. + +Du mme geste, il avait de nouveau indiqu la fentre. Rome, sous le +ciel intense, s'tendait l'infini, tout empourpre et dore par le +soleil oblique. Trs lointains, les arbres du Janicule fermaient +l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'meraude; tandis +que le dme de Saint-Pierre, plus gauche, avait la pleur bleue d'un +saphir, teint dans la trop vive lumire. Puis, c'tait la ville basse, +la vieille cit rousse, comme cuite par des sicles d'ts brlants, si +douce l'oeil, si belle de la vie profonde du pass, un chaos sans +bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles. +Mais, au premier plan, sous la fentre, il y avait la jeune ville, celle +qu'on btissait depuis vingt-cinq annes, des cubes de maonnerie +entasss, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient +draps de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministre des +Finances talaient des steppes dsastreuses, infinies et blafardes, +d'une cruelle laideur. Et c'tait sur cette dsolation des constructions +nouvelles que les regards du vieux soldat de la conqute avaient fini +par se fixer. + +Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la +tristesse cache, inavoue, et il attendait courtoisement. + +--Je vous demande pardon de vous avoir coup la parole, reprit Orlando. +Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre, +tant que vous n'aurez pas vu et tudi Rome de prs. Vous n'tes ici que +depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je +crois que beaucoup de vos ides changeront. J'attends surtout votre +impression sur le Vatican, puisque vous tes venu uniquement pour voir +le pape et dfendre votre oeuvre contre l'Index. Pourquoi +discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mmes doivent vous +amener d'autres ides, mieux que je n'y russirais par les plus beaux +discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de +quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-tre. + +--Mais certainement, dit Pierre. Je n'tais venu aujourd'hui que pour +vous tmoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec +intrt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie. + +Orlando n'coutait pas, absorb, les yeux toujours fixs sur Rome. Il ne +voulait plus qu'on en parlt, et malgr lui, tout son inquitude +secrte, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire +confession. + +--Sans doute, nous sommes alls beaucoup trop vite. Il y a eu des +dpenses d'une utilit indispensable, les routes, les ports, les chemins +de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas dsapprouv +d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet crasant +budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente +nous a ruins! Ah! j'ai toujours t l'ami de la France, je ne lui +reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous tait faite, +l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et +le milliard englouti Rome! C'est ici que la folie a souffl, nous +avons pch par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux +bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre, +l'effroyable crise financire, le dficit o allait sombrer la nation. +Je l'ai cri mon fils, tous ceux qui m'approchaient; mais quoi +bon? ils ne m'coutaient pas, ils taient fous, achetant, revendant, +btissant, dans l'agio et dans la chimre. Vous verrez, vous verrez... +Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population +dense des campagnes, une rserve d'argent et d'hommes, une pargne +toujours prte combler les trous creuss par les catastrophes. Chez +nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne rgnre pas le sang +social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il +n'a pas de bas de laine vider. La misre est effroyable, il faut bien +le dire. Ceux qui ont de l'argent, prfrent le manger petitement dans +les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou +industrielles. Les usines sont lentes se btir, la terre en est encore +presque partout la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voil +Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale +par son ardent et unique dsir, Rome qui n'est toujours que le splendide +dcor de la gloire des sicles, Rome qui ne nous a donn encore que +l'clat de ce dcor, avec sa population papale abtardie, toute de +fiert et de fainantise! Je l'ai trop aime, je l'aime trop, pour +regretter d'y tre. Mais, grand Dieu! quelle dmence elle a mise en +nous, que de millions elle nous a cot, de quel poids triomphal elle +nous crase!... Voyez, voyez! + +Et c'taient les toitures blafardes du Ministre des Finances, l'immense +steppe dsole, qu'il montrait, comme s'il y et vu la moisson de gloire +coupe en herbe, l'affreuse nudit de la banqueroute menaante. Ses yeux +se voilaient de larmes contenues, il tait superbe d'espoir branl, +d'inquitude douloureuse, avec sa tte norme de vieux lion blanchi, +dsormais impuissant, clou dans cette chambre si nue et si claire, +d'une pauvret si hautaine, qui semblait tre une protestation contre +la richesse monumentale de tout le quartier. C'tait donc l ce qu'on +avait fait de la conqute! et il tait foudroy maintenant, incapable de +donner de nouveau son sang et son me! + +--Oui, oui! lana-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son coeur +et sa tte, son existence entire, tant qu'il s'est agi de faire la +patrie une et indpendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite, +allez donc vous enthousiasmer pour rorganiser ses finances! Ce n'est +pas un idal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent, +pas un homme nouveau ne se lve parmi les jeunes. + +Brusquement, il s'arrta, un peu gn, souriant de sa fivre. + +--Excusez-moi, me voil reparti, je suis incorrigible... C'est entendu, +laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez +tout vu. + +Ds lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir +trop parl, la bonhomie sductrice, l'affection envahissante dont il +l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps Rome, de ne pas la +juger trop vite, d'tre convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours +la France; et il voulait aussi qu'on aimt l'Italie, il prouvait une +anxit vritable, l'ide qu'on ne l'aimait peut-tre plus. Ainsi que +la veille, au palais Boccanera, le prtre eut conscience l d'une sorte +de pression exerce sur lui pour le forcer l'admiration et la +tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beaut, +doutant d'elle et susceptible, s'inquitait de l'opinion des visiteurs, +s'efforait de garder malgr tout leur amour. + +Mais, lorsque Orlando sut que Pierre tait descendu au palais Boccanera, +il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrarit vive, en +entendant frapper la porte, juste ce moment mme. Tout en criant +d'entrer, il le retint. + +--Non, ne partez pas, je veux savoir... + +Une dame entra, qui avait dpass la quarantaine, petite et ronde, jolie +encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noys dans la +graisse. Elle tait blonde, avait les yeux verts, d'une limpidit d'eau +de source. Assez bien habille, en toilette rsda, lgante et sobre, +elle paraissait d'air agrable, modeste et avis. + +--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser. + +--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos +nouvelles. + +C'tait madame Sacco, une nice d'Orlando, ne Naples d'une mre venue +de Milan et marie au banquier napolitain Pagani, tomb plus tard en +dconfiture. Aprs la ruine, Stefana avait pous Sacco, lorsqu'il +n'tait encore que petit employ des Postes. Sacco, ds lors, voulant +relever la maison de son beau-pre, s'tait lanc dans des affaires +terribles, compliques et louches, au bout desquelles il avait eu la +chance imprvue de se faire nommer dput. Depuis qu'il tait venu +Rome, pour la conqurir son tour, sa femme avait d l'aider dans son +ambition dvorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y +montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services +qui n'taient pas ddaigner, trs conome, trs prudente, menant la +maison en bonne mnagre, toutes les excellentes et solides qualits de +l'Italie du Nord, hrites de sa mre, et qui faisaient merveille ct +de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du +Midi flambait avec sa rage d'apptits continuelle. + +Le vieil Orlando, dans son mpris pour Sacco, avait gard quelque +affection sa nice, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia; +et, tout de suite, il parla de la nouvelle donne par les journaux du +matin, souponnant bien que le dput avait envoy sa femme pour avoir +son opinion. + +--Eh bien! et ce ministre? + +Elle s'tait assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui +tranaient sur la table. + +--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parl trop vite. Sacco a t +appel par le prsident du conseil, et ils ont caus. Seulement, il +hsite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour +l'Agriculture. Ah! si c'taient les Finances!... Et puis, il n'aurait +pris aucune rsolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon +oncle? + +D'un geste violent, il l'interrompit. + +--Non, non, je ne me mle pas de a! + +C'tait, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide +succs de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait +toujours pch en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le dsolait. +Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses +qualits si belles encore, n'tait rien, tandis que ce Sacco, ce +brouillon, ce jouisseur sans cesse affam, aprs s'tre gliss la +Chambre, se trouvait en passe de dcrocher un portefeuille! Un petit +homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le +menton prominent, toujours dansant et criant, d'une loquence +intarissable, dont toute la force tait dans la voix, une voix admirable +de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout, +sducteur et dominateur! + +--Tu entends, Stefana, dis ton mari que le seul conseil que j'aie +lui donner est de rentrer petit employ aux Postes, o il rendra +peut-tre des services. + +Ce qui outrait et dsesprait le vieux soldat, c'tait un tel homme, un +Sacco, tomb en bandit Rome, dans cette Rome dont la conqute avait +cot tant de nobles efforts. Et, son tour, Sacco la conqurait, +l'enlevait ceux qui l'avaient si durement gagne, la possdait, mais +pour s'y dlecter, pour y assouvir son amour effrn du pouvoir. Sous +des dehors trs clins, il tait rsolu dvorer tout. Aprs la +victoire, lorsque le butin se trouvait l, chaud encore, les loups +taient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait la cure, +se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait +surtout cela, au fond de la colre du hros foudroy: l'antagonisme de +plus en plus marqu entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et +conome, politique avis, savant, tout aux grandes ides modernes; le +Midi ignorant et paresseux, tout la joie immdiate de vivre, dans un +dsordre enfantin des actes, dans un clat vide des belles paroles +sonores. + +Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'tait retir +prs de la fentre. + +--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de +mme, et vous m'avez donn, moi, plus d'un bon conseil, ce dont je +vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio... + +Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse +avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs +et blancs s'entretenaient. + +--Attilio, c'est autre chose, s'cria Orlando. Ainsi que toi, il est de +mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-l. +Oui, il est tout moi, quand j'avais son ge, et beau, et brave, et +enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en +vrit, Attilio me tient chaud au coeur, car il est l'avenir, il me rend +l'esprance... Eh bien! son histoire? + +--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai dj +parl, et vous avez hauss les paules, en disant que, dans ces +questions-l, les parents n'avaient qu' laisser les amoureux rgler +leurs affaires eux-mmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise +partout que nous poussons notre fils enlever la petite princesse, pour +qu'il pouse ensuite son argent et son titre. + +Orlando s'gaya franchement. + +--Voil un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer? +Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la dlicatesse en cette +occasion... Moi, je te le rpte, je me crois aussi honnte que lui, et +j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si navement +amoureux, que je le laisserais pouser qui il voudrait et comme il +voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute +leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront trs honors d'avoir +pour gendre un beau garon, au grand coeur! + +De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait +srement que pour tre approuve. + +--C'est bien, mon oncle, je redirai cela mon mari; et il en tiendra +grand compte; car, si vous tes svre pour lui, il a pour vous une +vritable vnration... Quant ce ministre, rien ne se fera peut-tre, +Sacco se dcidera selon les circonstances. + +Elle s'tait leve, elle prit cong en embrassant le vieillard, comme +son arrive, trs tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine, +le trouva trs beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui tait +encore folle de lui. Puis, aprs avoir rpondu d'une lgre rvrence au +salut muet du jeune prtre, elle s'en alla, de son allure modeste et +sage. + +Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris +d'une tristesse, songeant sans doute ce prsent louche et pnible, si +diffrent du glorieux pass. Et, brusquement, il revint Pierre, qui +attendait toujours. + +--Alors, mon ami, vous tes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel +dsastre aussi de ce ct! + +Mais, lorsque le prtre lui eut rpt sa conversation avec Benedetta, +la phrase o elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle +n'oublierait sa bont, quoi qu'il arrivt, il s'attendrit, sa voix eut +un tremblement. + +--Oui, c'est une bonne me, elle n'est pas mchante. Seulement, que +voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-mme a t un peu violent +peut-tre... Ces choses ne sont plus un mystre, je vous en parle +librement, puisque, mon grand chagrin, tout le monde les connat. + +Orlando, s'abandonnant ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du +mariage, la pense de cette admirable crature qui serait sa fille, +qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil +d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beaut, un culte +passionn d'amant, dont l'unique amour serait rest celui de la femme, +si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-mme. Et Benedetta, en +effet, l'adora, le vnra, montant sans cesse passer des heures avec +lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de +l'clat de divine grce qu'elle y apportait. Il revivait dans son +haleine frache, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme +dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite, +quel affreux drame, et que son coeur avait saign, de ne savoir comment +rconcilier les poux! Il ne pouvait donner tort son fils de vouloir +tre le mari accept, aim. D'abord, aprs la premire nuit dsastreuse, +ce heurt de deux tres, entts chacun dans son absolu, il avait espr +ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes, +elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario, +disant toute sa rvolte imprvue devant l'acte, le don de sa virginit +un autre homme, il comprit que jamais elle ne cderait. Et toute une +anne s'tait coule, il avait vcu une anne, clou sur son fauteuil, +avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements +luxueux dont les bruits n'arrivaient mme pas ses oreilles. Que de +fois il avait essay d'entendre, craignant des querelles, dsol de ne +pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien +par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des dtails que par +Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans dfense; et ce +mariage, o il avait vu un instant l'alliance tant dsire de l'ancienne +Rome avec la nouvelle, ce mariage non consomm le dsesprait, comme +l'chec de tous ses espoirs, l'avortement final du rve qui avait empli +sa vie. Lui-mme finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance +d'une pareille situation devenait insupportable. + +--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalit de certains +antagonismes, et comment, avec le coeur le plus tendre, la raison la +plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres! + +Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frapp, le +comte Prada entra. Tout de suite, aprs un salut rapide au visiteur qui +s'tait lev, il prit doucement les mains de son pre, les tta, en +craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides. + +--J'arrive l'instant de Frascati, o j'ai d coucher, tellement ces +constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez +pass une nuit mauvaise. + +--Eh! non, je t'assure. + +--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous vivre +ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre ge. Vous me feriez +tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, o vous +dormiriez mieux! + +--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais, +je t'en prie, laisse-moi faire au gr de ma vieille tte. C'est la seule +faon de me rendre heureux. + +Pierre fut trs frapp de l'ardente affection qui enflammait les regards +des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les +yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beaut de +tendresse, au milieu de tant d'ides et d'actes contraires, de tant de +ruptures morales, qui les sparaient. + +Et il s'intressa les comparer. Le comte Prada, plus court, plus +trapu, avait bien la mme tte nergique et forte, plante de rudes +cheveux noirs, les mmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un +teint clair, barre d'paisses moustaches. Mais la bouche diffrait, +une bouche la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de +proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de +mordre la conqute des autres. C'tait ce qui faisait dire, lorsqu'on +vantait ses yeux de franchise: Oui, mais je n'aime pas sa bouche. Les +pieds taient forts, les mains grasses et trop larges, trs belles. + +Et Pierre s'merveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il +connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le +fils du hros que la conqute a gt, qui mange dents pleines la +moisson coupe par l'pe glorieuse du pre. Il tudiait surtout comment +les vertus du pre avaient dvi, s'taient, chez l'enfant, transformes +en vices, les qualits les plus nobles se pervertissant, l'nergie +hroque et dsintresse devenant le froce apptit des jouissances, +l'homme des batailles aboutissant l'homme du butin, depuis que les +grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se +battait plus, qu'on tait l au repos, parmi les dpouilles entasses, +pillant et dvorant. Et le hros, le pre paralytique, immobilis, qui +assistait cela, cette dgnrescence du fils, du brasseur d'affaires +gorg de millions! + +Mais Orlando prsenta Pierre. + +--Monsieur l'abb Pierre Froment, dont je t'ai parl, l'auteur du livre +que je t'ai fait lire. + +Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une +passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale +moderne. Il avait vu Paris transform par le second empire, il avait vu +Berlin agrandi et embelli, aprs les victoires de l'Allemagne; et, selon +lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la +ville habitable d'un grand peuple, elle tait menace d'une mort +prompte. Ou un muse croulant, ou une cit refaite, ressuscite. + +Pierre, intress, presque gagn dj, coutait cet habile homme dont +l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il +avait manoeuvr dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant +lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prvu sans doute la +catastrophe fatale, au moment o la rage de l'agio affolait encore la +nation entire. Pourtant, il surprenait dj des signes de fatigue, des +rides prcoces, les lvres affaisses, sur cette face de volont et +d'nergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi +les croulements voisins, qui minaient le sol, menaant d'emporter par +contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans +les derniers temps, avait eu des inquitudes srieuses; et plus rien +n'tait solide, tout pouvait tre englouti, la suite de la crise +financire qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de +l'Italie du Nord, c'tait une sorte de dchance, un lent pourrissement, +sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses apptits +s'y taient rus leur satisfaction, il s'puisait les y contenter, +apptits d'argent, apptits de femmes. Et de l venait la grande +tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette dchance rapide de sa +race de conqurant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le +climat, fait cet air de volupt, ces villes d'antique poussire, +brles de soleil, s'y panouissait comme la vgtation naturelle du sol +satur des crimes de l'histoire, s'y emparait peu peu de tout, de la +richesse et de la puissance. + +Le nom de Sacco fut prononc, le pre dit au fils un mot de la visite de +Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardrent avec un sourire. Le +bruit courait que le ministre de l'Agriculture, dcd, ne serait +peut-tre pas remplac tout de suite, qu'un autre ministre ferait +l'intrim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre. + +Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla +d'attention. + +--Ah! lui dit le comte, vous tes descendu rue Giulia. Toute la vieille +Rome dort l, dans le silence de l'oubli. + +Trs l'aise, il s'entretint du cardinal et mme de Benedetta, la +comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'tudiait ne +montrer aucune colre. Mais le jeune prtre le sentit frmissant, +saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la +femme, le dsir clatait avec la violence d'un besoin qu'il devait +satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore l une des +vertus gtes du pre, le rve enthousiaste courant au but, aboutissant + l'action immdiate. Aussi, aprs sa liaison avec la princesse Flavia, +quand il avait voulu Benedetta, la nice divine d'une tante reste si +belle, s'tait-il rsign tout, au mariage, la lutte contre cette +jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa +vie entire. Plutt que de ne pas l'avoir, il aurait incendi Rome. Et +ce dont il souffrait sans espoir de gurison, la plaie sans cesse avive +qu'il portait au flanc, c'tait de ne pas l'avoir eue, de se dire +qu'elle tait sienne et qu'elle s'tait refuse. Jamais il ne devait +pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair +inassouvie, o le moindre souffle en rveillait la cuisson. Et, sous son +apparence d'homme correct, le sensuel dlirait alors, jaloux et +vindicatif, capable d'un crime. + +--Monsieur l'abb est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix +triste. + +Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde tait au courant. + +--Ah! mon pre, si je ne vous avais pas obi, jamais je ne me serais +prt ce procs en annulation de mariage! La comtesse aurait bien t +force de rintgrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas +aujourd'hui se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin. + +D'un geste, son tour, Orlando voulut protester. + +--Mais certainement, mon pre. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est +enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez +elle? Et je trouve mme que le palais de la rue Giulia, avec son +cardinal, abrite l des choses assez malpropres. + +C'tait le bruit qu'il rpandait, l'accusation qu'il portait partout +contre sa femme, cette liaison adultre, selon lui publique, honte. Au +fond, cependant, il n'y croyait pas lui-mme, connaissant trop bien la +raison ferme de Benedetta, l'ide superstitieuse et comme mystique +qu'elle mettait dans sa virginit, la volont qu'elle avait d'tre +seulement l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu. +Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, trs efficace. + +--A propos, s'cria-t-il brusquement, vous savez, mon pre, que j'ai +reu communication du mmoire de Morano; et c'est chose entendue: si le +mariage n'a pu tre consomm, c'est par suite de l'impuissance du mari. + +Il partit d'un clat de rire, dsirant montrer que cela lui semblait +tre le comble du comique. Seulement, il avait pli de sourde +exaspration, sa bouche riait durement, avec une cruaut meurtrire; et +il tait vident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si +insultante pour un homme de sa virilit, l'avait dcid se dfendre, +dans ce procs, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il +plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas +l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des dtails un +peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'tait pas si commode avec une +femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il +n'tait pas si certain que a de ne pas l'avoir accompli. En tout cas, +il demanderait l'preuve, le jugement de Dieu, comme il disait en +s'gayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux +assembls, s'ils poussaient la conscience jusqu' vouloir constater la +chose par eux-mmes. + +--Luigi! dit Orlando doucement, en dsignant le jeune prtre d'un +regard. + +--Oui, je me tais, vous avez raison, mon pre. Mais, en vrit, c'est +tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: Ah! +mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais accoucher. + +De nouveau, Orlando parut mcontent, car il n'aimait point, quand il y +avait l un visiteur, que son fils afficht si tranquillement devant lui +sa liaison. Lisbeth Kauffmann, peine ge de trente ans, trs blonde, +trs rose, et d'une gaiet toujours rieuse, appartenait la colonie +trangre, veuve d'un mari mort depuis deux ans Rome, o il tait venu +soigner une maladie de poitrine. Demeure libre, suffisamment riche pour +n'avoir besoin de personne, elle y tait reste par got, passionne +d'art, faisant elle-mme un peu de peinture; et elle avait achet, rue +du Prince-Amde, dans un quartier neuf, un petit palais, o la grande +salle du second tage, transforme en atelier, embaume de fleurs en +toute saison, tendue de vieilles toffes, tait bien connue de la +socit aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle +allgresse, vtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots +terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'tant encore compromise +qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'tait simplement +donne lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois dj, l'avait quitt; +et elle tait enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait +point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de +connaissances continuait la venir voir, comme si de rien n'tait, dans +cette vie facile, libre, des grandes villes cosmopolites. Cette +grossesse, naturellement, au milieu des circonstances o se trouvait le +comte, le ravissait, devenait ses yeux le meilleur des arguments, +contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de +lui, sans qu'il l'avout, la blessure ingurissable n'en saignait pas +moins; car ni cette paternit prochaine, ni la possession amusante et +flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta: +c'tait celle-ci qu'il brlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir +tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue. + +Pierre, n'tant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait +une gne, dsireux de se donner une contenance, il avait pris sur la +table, parmi les journaux, un gros volume, tonn de rencontrer l un +ouvrage franais classique, un de ces manuels pour le baccalaurat, o +se trouve un abrg des connaissances exiges dans les programmes. Ce +n'tait qu'un livre humble et pratique d'instruction premire, mais il +traitait forcment de toutes les sciences mathmatiques, de toutes les +sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il rsumait en +gros les conqutes du sicle, l'tat actuel de l'intelligence humaine. + +--Ah! s'cria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre +de mon vieil ami Thophile Morin. Vous savez qu'il tait un des Mille de +Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un hros!... +Et, depuis plus de trente ans, il est retourn en France, sa chaire de +simple professeur, qui ne l'a gure enrichi. Aussi a-t-il publi ce +livre, dont la vente, parat-il, marche si bien, qu'il a eu l'ide d'en +tirer un nouveau petit bnfice avec des traductions, entre autres avec +une traduction italienne... Nous sommes rests des frres, il a song +utiliser mon influence, qu'il croit dcisive. Mais il se trompe, hlas! +je crains bien de ne pas russir faire adopter l'ouvrage. + +Prada, redevenu trs correct et charmant, eut un lger haussement +d'paules, plein du scepticisme de sa gnration, uniquement dsireuse +de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit +possible. + +--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres! + +--Non, non! reprit passionnment le vieillard, il n'y a jamais trop de +livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non +par l'pe, que l'humanit vaincra le mensonge et l'injustice, +conquerra la paix finale de la fraternit entre les peuples... Oui, tu +souris, je sais que tu appelles a mes ides de 48, de vieille barbe, +comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en +est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hte de +reprendre le problme par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le +peuple; et il n'y a qu'une faon de faire un peuple, de crer des +hommes, c'est de les instruire, c'est de dvelopper par l'instruction +cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance +et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les +Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en +avant, dans plus de science, dans plus de clart, si nous voulons vivre, +tre sains, bons et forts! + +Le vieil Orlando tait superbe, moiti soulev, avec son puissant +mufle lonin, tout flambant de la blancheur clatante de la barbe et de +la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa +pauvret voulue, il avait pouss son cri d'espoir avec une telle fivre +de foi, que le jeune prtre vit s'voquer devant lui une autre figure, +celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de +neige, admirable lui aussi de beaut hroque, au milieu de son palais +en ruine, dont les plafonds dors menaaient de crouler sur ses paules. +Ah! les entts magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus +virils, plus passionns que les jeunes! Ceux-ci taient aux deux bouts +opposs des croyances, n'ayant ni une ide, ni une tendresse communes; +et, dans cette antique Rome o tout volait en poudre, eux seuls +semblaient protester, indestructibles, face face par-dessus leur +ville, comme deux frres spars, immobiles l'horizon. De les avoir +ainsi vus l'un aprs l'autre, si grands, si seuls, si dsintresss de +la bassesse quotidienne, cela emplissait une journe d'un rve +d'ternit. + +Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer +dans une treinte tendrement filiale. + +--Oui, oui! pre, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je +suis un imbcile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas +de la sorte, car vous vous dcouvrez, vos jambes vont se refroidir +encore. + +Et il se mit genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini; +puis, restant par terre, comme un petit garon, malgr ses quarante-deux +ans sonns, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette; +tandis que le vieux, calm, trs mu, lui caressait les cheveux de ses +doigts tremblants. + +Pierre tait l depuis prs de deux heures, lorsque enfin il prit cong, +trs frapp et trs touch de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de +nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il +s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient peine, son ide tait de +traverser Rome ainsi, sans itinraire arrt d'avance, cette heure +dlicieuse o le soleil s'abaissait, dans l'air rafrachi, immensment +bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale, +qu'il avait descendue en voiture, la veille, son arrive; et il +reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et +dmesure, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au +dtour, comme il s'arrtait pour revoir la colonne Trajane, qui +maintenant se dtachait en un ft sombre, au fond de la place basse dj +envahie par le crpuscule, il fut surpris de l'arrt brusque d'une +victoria, d'o un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit +signe de la main. + +--Monsieur l'abb Froment! monsieur l'abb Froment! + +C'tait le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade +quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libralits de son oncle +le cardinal, presque toujours court d'argent. Mais, comme tous les +Romains, il n'aurait mang que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour +garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le +luxe indispensable. + +--Monsieur l'abb Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux +de vous montrer un peu notre ville. + +Sans doute il dsirait faire plaisir Benedetta, en tant aimable pour +son protg. Puis, dans son oisivet, il lui plaisait d'initier ce jeune +prtre, qu'on disait si intelligent, ce qu'il croyait tre la fleur de +Rome, la vie inimitable. + +Pierre dut accepter, bien qu'il et prfr sa promenade solitaire. Le +jeune homme pourtant l'intressait, ce dernier n d'une race puise, +qu'il sentait incapable de pense et d'action, fort sduisant +d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que +patriote, il n'avait jamais eu la moindre vellit de se rallier, +satisfait de vivre l'cart, ne rien faire; et, si passionn qu'il +ft, il ne commettait point de folies, trs pratique au fond, trs +raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue. +Ds que la voiture, aprs avoir travers la place de Venise, s'engagea +dans le Corso, il laissa clater sa vanit enfantine, son amour de la +vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut +trs clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant: + +--Le Corso! + +De mme que la veille, Pierre fut saisi d'tonnement. La longue et +troite rue s'tendait de nouveau, jusqu' la place du Peuple blanche de +lumire, avec la seule diffrence que c'taient les maisons de droite +qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche taient +noires d'ombre. Comment! c'tait a, le Corso! cette tranche demi +obscure, trangle entre les hautes et lourdes faades! cette chausse +mesquine, o trois voitures au plus passaient de front, que des +boutiques serres bordaient de leurs talages de clinquant! Ni espace +libre, ni horizons vastes, ni verdure rafrachissante! Rien que la +bousculade, l'entassement, l'touffement, le long des petits trottoirs, +sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais +historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais +Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer +la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurle, la place la plus +vivante de la ville, o pitine un continuel peuple debout, causant et +regardant; il eut beau, jusqu' la place du Peuple, lui faire admirer +les glises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti, +au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant, +l'apparition de la Trinit des Monts, toute en or, en haut du triomphal +escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression dsillusionne de voie +sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hpitaux ou des +casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule +la Trinit des Monts l'avait sduit, par son resplendissement lointain +d'apothose. + +Mais il fallut revenir de la place du Peuple la place de Venise, et +retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans +lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, tait salu, saluait. +Sur les deux trottoirs, une foule compacte dfilait, dont les yeux +plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les +mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu peu, le nombre des +voitures devenait tel, que la double file tait ininterrompue, serre, +oblige de marcher au pas. On se touchait, on se dvisageait, dans ce +perptuel frlement de celles qui montaient et de celles qui +descendaient. C'tait la promiscuit du plein air, toute Rome entasse +dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se +retrouvaient comme en l'intimit d'un salon, les gens qui ne se +parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient, +qui se fouillaient du regard, jusqu' l'me. Et Pierre, alors, eut la +rvlation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la +gloire de la ville. Justement, le plaisir tait l, dans l'troitesse de +la voie, dans ce coudoiement forc, qui permettait les rencontres +attendues, les curiosits satisfaites, l'talage des vanits heureuses, +les provisions des commrages sans fin. La ville entire s'y revoyait +chaque jour, s'talait, s'piait, se donnait son spectacle elle-mme, +brle d'un tel besoin, indispensable la longue, de se voir ainsi, +qu'un homme bien n qui manquait le Corso, tait comme un homme dpays, +sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air tait d'une douceur +dlicieuse, l'troite bande de ciel, entre les lourds palais roussis, +avait une infinie puret bleue. + +Dario ne cessait de sourire, d'incliner lgrement la tte; et il +nommait Pierre des princes et des princesses, des ducs et des +duchesses, des noms retentissants dont l'clat emplit l'Histoire, dont +les syllabes sonores voquent des chocs d'armures dans les batailles, +des dfils de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux +vtements sacrs tincelants de pierreries; et Pierre tait dsespr +d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des tres bouffis ou +chtifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques +jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands +yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni, +une immense faade du dix-septime sicle, aux fentres encadres de +rinceaux, d'une pesanteur de got fcheuse, il ajouta, d'un air gay: + +--Ah! tenez, voici Attilio, l, sur le trottoir... Le jeune lieutenant +Sacco, vous savez, n'est-ce pas? + +D'un signe, Pierre rpondit qu'il tait au courant. Attilio, en tenue, +le sduisit tout de suite, trs jeune, l'air vif et brave, avec son +visage de franchise o luisaient tendrement les yeux bleus de sa mre. +Il tait vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste, +dsintress de toute basse proccupation d'avenir. + +--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit +Dario. Il sera encore l, et je vous montrerai quelque chose. + +Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces +petites duchesses, leves si discrtement au Sacr-Coeur, d'ailleurs si +ignorantes pour la plupart, achevant leur ducation ensuite dans les +jupons de leurs mres, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du +Corso, vivant les interminables jours clotres, emprisonnes au fond +des palais sombres. Mais quelles temptes dans ces mes muettes, o +personne n'tait descendu! quelle lente pousse de volont parfois, sous +cette obissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui +les entourait! Combien entendaient obstinment faire leur vie +elles-mmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgr le monde +entier! Et c'tait l'amant cherch et lu, parmi le flot des jeunes +hommes, au Corso; c'tait l'amant pch des yeux pendant la promenade, +les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient l'aveu, au don total, +sans mme un souffle des lvres, chastement closes; et c'taient enfin +les billets doux remis furtivement l'glise, la femme de chambre +gagne, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y +avait souvent un mariage. + +Celia, elle, avait voulu Attilio, ds que leurs regards s'taient +rencontrs, le jour de mortel ennui, o, pour la premire fois, elle +l'avait aperu, d'une fentre du palais Buongiovanni. Il venait de lever +la tte, elle l'avait pris jamais, en se donnant elle-mme, de ses +grands yeux purs, poss sur les siens. Elle n'tait qu'une amoureuse, +rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre. +Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conqurir +tout de suite par la tranquille obstination de sa volont. On racontait +les terribles fureurs du prince son pre, qui se brisaient contre son +silence respectueux et ttu. Le prince, de sang ml, fils d'une +Amricaine, ayant pous une Anglaise, ne luttait que pour garder +intacts son nom et sa fortune, au milieu des croulements voisins; et le +bruit courait qu' la suite d'une querelle, o il avait voulu s'en +prendre sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veill suffisamment sur +leur fille, la princesse s'tait rvolte, d'un orgueil et d'un gosme +d'trangre qui avait apport cinq millions. N'tait-ce point assez de +lui avoir donn cinq enfants? Elle vivait les jours s'adorer, +abandonnant Celia, se dsintressant de la maison, o soufflait la +tempte. + +Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario +prvint Pierre. + +--Vous voyez, voil Attilio revenu... Et, maintenant, regardez l-haut, + la troisime fentre du premier tage. + +Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'cartait +un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et ferm. +Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette +bouche de puret, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle +prenait Attilio, elle se donnait lui, sans rserve. Le rideau retomba. + +--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a +derrire tant d'innocence? + +Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tte leve encore, la +face immobile et ple lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux +largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa +brusque toute-puissance, l'amour vrai, ternel et jeune, en dehors des +ambitions et des calculs de l'entourage. + +Puis, Dario donna son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour +obligatoire du Pincio, par les belles aprs-midi claires. Et ce fut +d'abord la place du Peuple, la plus are et la plus rgulire de Rome, +avec ses amorces de rues et ses glises symtriques, son oblisque +central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux cts +du petit pav blanchi, entre les architectures graves, dores de soleil. +A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un +chemin en lacet, magnifique, orn de bas-reliefs, de statues, de +fontaines, toute une sorte d'apothose de marbre, un ressouvenir de la +Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre +trouva le jardin petit, peine un grand square, un carr aux quatre +alles ncessaires pour que les quipages pussent tourner indfiniment. +Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle +bordent ces alles d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout +les arbres, les essences les plus varies et les plus rares, choisis et +entretenus avec un grand soin, presque tous feuillage persistant, ce +qui perptuait l, l'hiver comme l't, d'admirables ombrages, nuancs +de tous les verts imaginables. Et la voiture s'tait mise tourner, par +les belles alles fraches, la suite des autres voitures, un flot +continu, jamais lass. + +Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre, +trs correctement mene. Elle tait fort jolie, petite, chtaine, avec +un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicit +sduisante. Svrement habille de soie feuille morte, elle avait un +grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dvisageait, le +prtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh! +personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome +s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les +choses de l'amour, il continua, donna des dtails: une fille dont +l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de trs bas, d'un +cabaretier de Tivoli, les autres la disant ne Naples, d'un banquier; +mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'tait fait une +ducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue +des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort prsent. Elle ne +s'affichait pas, n'avait gure qu'un amant la fois, et les princesses, +les duchesses qui s'inquitaient d'elle, chaque jour, au Corso, la +trouvaient bien. Une particularit surtout l'avait rendue clbre, des +coups de coeur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour +rien l'aim, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet +de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant +des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de marie, +on souriait d'un air de tendre complaisance. + +Mais Dario s'interrompit pour saluer crmonieusement une dame qui +passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il +dit simplement au prtre: + +--Ma mre. + +Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du +vicomte de la Choue: son second mariage, cinquante ans, aprs la mort +du prince Onofrio Boccanera; la faon dont, superbe encore, elle avait +pch des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme son +got, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel tait cet homme, ce +Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien +commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire +de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis +Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux, +triomphant au pays lgendaire o les bergers pousent des reines. + +A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous +les deux. La marquise tait vraiment surprenante, toute la classique +beaut romaine panouie, grande, forte, trs brune, avec une tte de +desse, aux traits rguliers, un peu massifs, n'accusant son ge que par +le duvet dont sa lvre suprieure tait recouverte. Et le marquis, ce +Suisse de Genve romanis, avait vraiment fire tournure, avec sa +carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bte, +disait-on, trs gai et trs souple, amusant pour les dames. Elle en +tait si glorieuse, qu'elle le tranait et l'talait, ayant recommenc +l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant son +cou la petite fortune sauve du dsastre de la villa Montefiori, si +oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois la +promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard. + +--Allons voir le soleil se coucher derrire Saint-Pierre, dit Dario, +dans son rle d'homme consciencieux qui montre les curiosits. + +La voiture revint sur la terrasse, o une musique militaire jouait avec +des clats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'quipages dj +stationnaient, tandis qu'une foule de pitons, de simples promeneurs, +sans cesse accrue, s'tait amasse. Et, de cette terrasse admirable, +trs haute, trs large, se droulait une des vues les plus merveilleuses +de Rome. Au del du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau +quartier des Prs du Chteau, se dressait Saint-Pierre, entre les +verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'tait gauche toute la +vieille ville, une tendue de toits sans bornes, une mer roulante +d'difices, perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient +Saint-Pierre, trnant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine. +Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de +soleil, derrire le colosse, taient sublimes. + +Parfois, ce sont des croulements de nues sanglantes, des batailles de +gants, luttant coups de montagnes, succombant sous les ruines +monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se +dtachent que des gerures rouges, comme si un filet de lumire tait +jet, pour repcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est +une brume rose, toute une poussire dlicate qui tombe, raye de perles +par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tir sur le mystre de +l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortge de pourpre et d'or, +des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galres qui +flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes, +s'abmant au gouffre peu peu insondable du crpuscule. + +Mais, ce soir-l, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur +calme, aveuglante et dsespre. D'abord, juste au-dessus du dme de +Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidit profonde, +le soleil tait si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en +soutenir l'clat. Dans cette splendeur, le dme semblait incandescent, +un dme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du +Borgo taient comme changes en un lac de braise. Puis, mesure que le +soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et, +bientt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrire le dme, qui +se dtacha en bleu sombre, lorsque, entirement cach, l'astre ne fut +plus, autour, qu'une aurole, une gloire d'o jaillissait une couronne +de flamboyants rayons. Et, alors, commena le rve, le singulier +clairage du rang des fentres qui rgnent sous la coupole, traverses +de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de +sorte qu'on aurait pu croire que le dme tait pos sur un brasier, +isol en l'air, soulev et port par la violence du feu. Cela dura trois +minutes peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de +vapeurs violtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario, +dcoupait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint son +tour de pourpre et d'or, un calme infini de clart surhumaine, au-dessus +de la terre qui s'anantissait. Enfin, les fentres s'teignirent, le +ciel s'teignit, il ne resta que la rondeur du dme de Saint-Pierre, +vague, de plus en plus efface, dans la nuit envahissante. + +Et, par une sourde liaison d'ides, Pierre vit ce moment s'voquer +devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et dclinantes +figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour, +o il les avait connus l'un aprs l'autre, si grands dans l'obstination +de leur espoir, ils taient l tous les deux, debout l'horizon, sur +leur ville anantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre. +tait-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait +s'teindre et disparatre, dans la nuit des temps rvolus? + + + + +V + + +Le lendemain, Narcisse Habert, dsol, vint dire Pierre que son +cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camrier secret, qui se prtendait +souffrant, avait demand deux ou trois jours avant de recevoir le jeune +prtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc +immobilis, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on +l'avait effray un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par +une dmarche maladroite. Et, dsoeuvr, il se mit visiter Rome, +voulant occuper son temps. + +Sa premire visite fut pour les ruines du Palatin. Ds huit heures, un +matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se prsenta l'entre, qui se +trouve rue Saint-Thodore, une grille que flanquent les pavillons des +gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se dtacha, s'offrit pour +servir de guide. Lui, aurait prfr voyager sa fantaisie, errer au +hasard de ses dcouvertes et de son rve. Mais il lui fut pnible de +refuser l'offre de cet homme qui parlait le franais trs nettement, +avec un bon sourire de complaisance. C'tait un petit homme trapu, un +ancien soldat, d'une soixantaine d'annes, la figure carre et +rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches. + +--Alors, si monsieur l'abb veut me suivre... Je vois que monsieur +l'abb est Franais. Moi, je suis Pimontais, et je les connais bien, +les Franais: j'tais avec eux Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise, +a ne s'oublie pas, quand on a t frres... Tenez! montez par ici, +droite. + +Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprs qui borde +le plateau du Palatin, du ct du Tibre, et qu'il avait aperue du +Janicule, le jour de son arrive. Dans l'air si dlicatement bleu, le +vert intense de ces arbres mettait l comme une frange noire. On ne +voyait qu'eux, la pente s'tendait nue et dvaste, d'un gris sale de +poussire, parseme de quelques buissons, au milieu desquels +affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'tait le ravage, la +tristesse lpreuse des terrains de fouille, o seuls les savants +s'enthousiasment. + +--Les maisons de Tibre, de Caligula et des Flaviens sont l-haut, +reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous +fassions le tour. + +Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrta devant une +excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont. + +--Ceci est l'antre lupercal, o la louve allaita Romulus et Remus. +Autrefois, on voyait encore, l'entre, le figuier Ruminal, qui avait +abrit les deux jumeaux. + +Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait +simple et convaincu dans ses explications, trs fier d'ailleurs de toute +cette gloire antique qui tait sienne. Mais, lorsque, prs de la grotte, +le digne homme lui eut montr les vestiges de la Roma quadrata, des +restes de murailles qui paraissent rellement remonter la fondation de +Rome, il s'intressa, une premire motion lui fit battre le coeur. Et, +certes, ce n'tait pas que le spectacle ft admirable, car il s'agissait +de quelques blocs de pierre taills, poss l'un sur l'autre, sans ciment +ni chaux. Seulement, un pass de vingt-sept sicles s'voquait, et ces +pierres effrites et noircies, qui avaient support un si retentissant +difice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire +majest. + +La visite continua, ils revinrent droite, longeant toujours le flanc +du mont. Les annexes des palais avaient d descendre jusque-l: des +restes de portiques, des salles effondres, des colonnes et des frises +remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des +herbes folles de cimetire; et le guide, rcitant ce qu'il savait si +bien pour l'avoir rpt quotidiennement depuis dix annes, continuait +affirmer les hypothses les moins sres, en donnant chaque dbris un +nom, un emploi, une histoire. + +--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui +indiquait des boulis de terre. + +Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda demander: + +--O donc? + +--Ah! monsieur l'abb, il parat qu'on en voyait encore la faade la +fin du sicle dernier. On y entrait de l'autre ct, par la voie Sacre. +De ce ct-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque +Maxime, et d'o l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez +le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous +ce grand jardin, l-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura +l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que +le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient. + +Il tourna gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les +courses pied, qui s'allongeait au flanc mme de la maison d'Auguste; +et, cette fois, le prtre, saisi, commena se passionner. Ce n'tait +point qu'il y et l une ruine suffisamment conserve et d'aspect +monumental; aucune colonne n'tait reste en place, seules les murailles +de droite se dressaient encore; mais on avait retrouv tout le plan, les +bornes chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de +l'empereur, colossale, qui, aprs avoir t gauche, dans la maison +d'Auguste, s'tait ouverte ensuite droite, encastre dans le palais de +Septime Svre. Et le guide allait toujours, au milieu de ces dbris +pars, donnait des explications abondantes et prcises, assurait que ces +messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux +plus petits dtails, ce point qu'ils taient en train d'en tablir un +plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches, +la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts. + +--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par dclarer, d'un +air bat lui-mme. Les Allemands n'auront pas mordre, et ils ne +viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, o +l'on ne se reconnat plus, depuis qu'ils y ont pass avec leur science. + +Pierre sourit, et l'intrt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par +des escaliers rompus et des ponts de bois jets sur des trous, dans les +ruines gantes du palais de Septime Svre. Le palais s'levait la +pointe mridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la +Campagne, au loin, perte de vue. Il n'en reste que les substructions, +les salles souterraines, mnages sous les arches des terrasses, dont on +avait largi le plateau du mont, devenu trop troit; et ces +substructions, dcouronnes, suffisent donner l'ide du triomphal +palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restes normes et +puissantes, dans leur masse indestructible. L s'levait le fameux +Septizonium, la tour aux sept tages, qui n'a disparu qu'au quatorzime +sicle. Une terrasse s'avance encore, porte par des arcades +cyclopennes, et d'o la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un +entassement d'paisses murailles demi croules, des gouffres bants +travers des plafonds effondrs, des enfilades de couloirs sans fin et de +salles immenses, dont l'usage chappe. Toutes ces ruines, bien +entretenues par la nouvelle administration, balayes, dbarrasses des +vgtations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre +une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les +antiques murailles, pntraient par des brches au fond des salles +noires, animaient de leur poussire clatante la muette mlancolie de +cette souverainet morte, exhume de la terre o elle avait dormi +pendant des sicles. Sur les vieilles maonneries rousses, faites de +briques noyes de ciment, dpouilles de leur revtement fastueux de +marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une +impriale gloire. + +Depuis prs d'une heure et demie dj, Pierre marchait, et il lui +restait visiter l'amas des palais antrieurs, sur le plateau mme, au +nord et l'est. + +--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les +jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous +bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront +dblay tout ce ct-ci... Ah! monsieur l'abb, si vous vous tiez +promen sur le Palatin, il y a cinquante ans peine! Moi, j'ai vu des +plans de ce temps-l. Ce n'taient que des vignes, que des petits +jardins, coups de haies, une vraie campagne, un vrai dsert, o l'on ne +rencontrait pas une me... Et dire que tous ces palais dormaient +l-dessous! + +Pierre le suivait, et ils repassrent devant la maison d'Auguste, ils +remontrent et dbouchrent dans la maison des Flaviens, immense, demi +engage encore sous la villa voisine, compose d'un grand nombre de +salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue +discuter. La salle du trne, la salle de justice, la salle manger, le +pristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie, +surtout pour les pices troites des appartements privs. Et, +d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a l que des fondations qui +affleurent, que des soubassements tronqus qui dessinent terre le plan +de l'difice. La seule ruine conserve comme par miracle, en contre-bas, +est la maison qu'on prtend tre celle de Livie, toute petite ct des +vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs +peintures murales, des scnes mythologiques, des fleurs et des fruits, +d'une singulire fracheur. Quant la maison de Tibre, il n'en parat +absolument rien, les restes en sont cachs sous l'adorable jardin +public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnse; et, +de la maison de Caligula, ct, au-dessus du Forum, il n'existe, comme +pour la maison de Septime Svre, que des substructions normes, des +contreforts, des tages entasss, des arcades hautes qui portaient le +palais, sortes d'immenses sous-sols, o la domesticit et les postes de +gardes vivaient, gorgs, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut +sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges peine +reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creuss par la pioche, +hrisss de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort +d'imagination rudite pour reconstituer l'antique splendeur impriale +qui avait triomph l. + +Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une +conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se +fussent encore dresss devant lui. + +--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la faade du +palais de Domitien est gauche, la faade du palais de Caligula est +droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de +Jupiter Stator... La voie Sacre montait jusqu' cette place et passait +sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome +primitive. + +Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont. + +--Vous avez remarqu que, de ce ct, les Csars n'ont point bti. C'est +videmment qu'ils ont d respecter de trs anciens monuments, antrieurs + la fondation de la ville et vnrs du peuple. L taient le temple de +la Victoire bti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je +vous ai montr, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de +terre... Tout cela a t retrouv, monsieur l'abb; et, malgr ce que +disent les Allemands, il n'y a aucun doute. + +Mais, tout d'un coup, il se rcria, de l'air d'un homme qui oublie le +plus intressant. + +--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain o Caligula a +t assassin. + +Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, o le soleil, +aujourd'hui, par des brches, jette de gais rayons. Certaines +dcorations en stuc et des parties de mosaque se voient encore. Le lieu +n'en est pas moins morne et dsert, fait pour l'horreur tragique. La +voix de l'ancien soldat s'tait assombrie, il raconta comment Caligula, +qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce +couloir, pour assister des danses sacres, que, ce jour-l, y +rptaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le +chef des conjurs, Chras, put le frapper le premier au ventre. +L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses +cratures, ses amis les plus aims, se rurent tous, le renversrent, le +hachrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait +le couloir obscur et sourd de son hurlement de bte qu'on gorge. Quand +il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, pouvants, +s'enfuirent. + +La visite classique des ruines du Palatin tait finie. Lorsque Pierre +fut remont, il n'eut plus qu'un dsir, se dbarrasser du guide, rester +seul dans ce jardin si discret, si rveur, qui occupait le sommet du +mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientt, il pitinait, il +entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant ses oreilles, +sans lui faire grce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait +sur son amiti pour la France, racontait longuement la bataille de +Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pice blanche que le prtre +lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaait de +ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en qute +d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna. + +--Bonsoir, monsieur l'abb. Vous pouvez descendre par le palais de +Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creus dans le sol, +conduisait de ce palais la maison des Vestales, en bas, sur le Forum. +On ne l'a pas retrouv, mais il doit y tre. + +Ah! quel soulagement dlicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir +un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait l que +quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprs, des palmiers; mais les +beaux chnes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre +noire d'une fracheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude +songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol +satur d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'clat +d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnse avaient chang +cette partie du mont en un sjour aimable, orn de bocages; les +btiments de la villa, fort endommags, existent encore; et toute une +grce a persist sans doute, le souffle de la Renaissance passe +toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux +chnes verts. On est l en pleine me du pass, au milieu du peuple +lger des visions, sous les haleines errantes des gnrations sans +nombre, endormies dans les herbes. + +Mais Rome parse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita +Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de +la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se droula; et, au +bout, le mont du Capitule apparut. + +Ce n'tait plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur +ni beaut. Dominant le mont, on ne voyait que la faade postrieure du +palais des Snateurs, une faade plate, aux fentres troites, que +surmontait le haut campanile carr. Ce grand mur nu, d'un ton de +rouille, cachait l'glise d'Aracoeli, le fate o le temple de Jupiter +capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royaut de protection +divine. Puis, gauche, sur la pente du Caprinus, o les chvres +paissaient au moyen ge, s'tageaient de laides maisons; tandis que les +quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occup par l'ambassade +d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpienne, +presque introuvable aujourd'hui, perdue, noye dans les murs de +soutnement. Et c'tait l ce mont du Capitole, la plus glorieuse des +sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel tait promis +l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarp +du ct du Forum, pic du ct du Champ de Mars, d'aspect formidable! +ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chnes +sacrs, au plus lointain des ges, rendait mystrieux, frissonnant d'un +inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son +tat civil. Les triomphateurs y montrent, les empereurs y devinrent +dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, cette heure, +cherchent avec tonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont +pu tenir dans si peu d'espace, cet lot montueux et confus de mesquines +toitures, une taupinire pas plus grande, pas plus haute qu'un petit +bourg perch entre deux vallons. + +Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole, +s'allongeant au bas du Palatin: une troite place resserre entre les +collines voisines, un bas-fond o Rome grandissante avait d entasser +les difices, touffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser +profondment, pour retrouver le sol vnrable de la Rpublique, sous les +quinze mtres d'alluvion amens par les sicles; et le spectacle n'est +maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propret, sans +ronces ni lierres, o apparaissent, tels que des dbris d'os, les +fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des +fondations. A terre, la basilique Julia, reconstitue en entier, est +simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce ct, +l'arc de Septime Svre a gard sa carrure intacte; tandis que les +quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isoles, debout +par miracle au milieu des effondrements, ont pris une lgance fire, +une souveraine audace d'quilibre, fines et dores dans le ciel bleu. La +colonne de Phocas est aussi l, debout; et, des rostres, ct, on voit +ce qu'on en a rtabli, avec des morceaux dcouverts aux alentours. Mais +il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et +Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin +que le temple de Faustine, o l'glise chrtienne San Lorenzo s'est +installe si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de +Romulus, pour prouver l'extraordinaire sensation d'normit que cause +la basilique de Constantin, avec ses trois colossales votes bantes. +Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de gants, +d'une telle paisseur de maonnerie, qu'un fragment, tomb d'une des +arcades, gt par terre, tel qu'un bloc dtach d'une montagne. Et l, +dans ce Forum illustre, si troit et si dbordant, l'histoire du plus +grand des peuples avait tenu pendant des sicles, depuis la lgende des +Sabines rconciliant les Romains et les Sabins, jusqu' la proclamation +des liberts publiques, lentement conquises par les plbiens sur les +patriciens. N'tait-ce pas la fois le March, la Bourse, le Tribunal, +la Salle des assembles politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y +avaient dfendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de +proscription, Cicron y parla, et sa tte sanglante y fut accroche. +Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil clat, les sicles +enfouirent sous leur poussire les monuments et les temples, ce point +que le moyen ge n'y trouva de place que pour y installer un march aux +boeufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une +fivre de curiosit et de science, qui s'irrite aux hypothses, gare +dans ce sol historique o les gnrations se superposent, partage entre +les quinze vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi +plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni +un rudit, ni un lettr de profession, qui n'a point relu de la veille +l'Histoire romaine, les dtails disparaissent, il ne reste, dans ce +terrain fouill de partout, qu'un cimetire de ville o blanchissent les +vieilles pierres exhumes, et d'o s'lve la grande mlancolie des +peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacre qui +reparat, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creus par la +roue des chars; et il songeait au triomphe, l'ascension du +triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pav +de gloire. + +Mais, vers le sud-est, l'horizon s'largissait encore, et il apercevait +la grande masse du Colise, au del de l'arc de Titus et de l'arc de +Constantin. Ah! ce colosse dont les sicles n'ont entam qu'une moiti, +comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son normit, dans sa +majest, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies +vides, bantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules, +d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde o l'on se perd, au +milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, l'intrieur, les +gradins ravins, mangs par l'air, semblent les degrs informes de +quelque ancien cratre teint, une sorte de cirque naturel, taill par +la force des lments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands +soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est +retourne l'tat de nature, nue et dore ainsi qu'un flanc de +montagne, depuis qu'on l'a dpouille de la vgtation, de toute la +flore qui en faisait un coin de fort vierge. Et, maintenant, quelle +vocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la +chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille +spectateurs qu'il pouvait contenir, droule les jeux et les combats de +l'arne, entasse l une civilisation, depuis l'empereur et sa cour +jusqu' la houle de la plbe, dans l'agitation et l'clat de tout un +peuple enflamm de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vlum de +pourpre. Puis, c'tait aussi, plus loin, l'horizon, une autre ruine +cyclopenne, les thermes de Caracalla, laisse l de mme comme le +vestige d'une race de gants, disparue de la terre: des salles d'une +ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules +recevoir la population d'une ville; un frigidarium o la piscine pouvait +contenir la fois cinq cents baigneurs; un tpidarium, un caldarium +d'gale taille, ns de la folie de l'norme; et la masse effroyable du +monument, l'paisseur des massifs, telle qu'aucun chteau fort n'en a +connu de pareille; et toute cette immensit o les visiteurs qui passent +ont l'air de fourmis gares, une si extraordinaire dbauche de ciment +et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules +ce monstrueux difice a pu tre bti. On dirait aujourd'hui des rochers +frustes, des matriaux abattus de quelque sommet, entasss l, pour la +construction d'une demeure de Titans. + +Et Pierre tait envahi par ce pass dmesur o il baignait. De toutes +parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait, +montait vers lui, en un flot dbordant. Au nord et l'ouest, ces +plaines bleutres, l'infini, c'tait l'trurie antique; les montagnes +de la Sabine dcoupaient l'est leurs crtes denteles; tandis que, +vers le sud, les monts Albains et le Latium s'largissaient dans la +pluie d'or du soleil; et Albe la Longue tait l, ainsi que le mont +Cave, couronn de chnes, avec son couvent qui a remplac le vieux +temple de Jupiter. Puis, ses pieds, au del du Forum, au del du +Capitole, Rome elle-mme s'tendait, l'Esquilin en face, le Coelius et +l'Aventin sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le +Viminal, sa gauche. Derrire, au bord du Tibre, tait le Janicule. Et +la ville entire prenait une voix, lui contait sa grandeur morte. + +Alors, ce fut en lui une involontaire vocation, une rsurrection +vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne, +ras comme une cit maudite, sem de quelques murs croulants, tout d'un +coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples. +C'tait le berceau mme de Rome, Romulus avait fond l sa ville, sur ce +sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le +Capitole. Les sept rois de ses deux sicles et demi de monarchie +l'avaient srement habit, enferms dans les hautes et fortes murailles, +que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se droulaient les cinq +sicles de rpublique, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui +avaient soumis la pninsule italique, puis le monde, la domination +romaine. Pendant ces victorieuses annes de luttes sociales et +guerrires, Rome agrandie avait peupl les sept collines, le Palatin +n'tait demeur que le berceau vnrable, avec ses temples lgendaires, +peu peu envahi lui-mme par des maisons prives. Mais Csar, incarnant +la toute-puissance de la race, venait, aprs les Gaules et aprs +Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur, +empereur, ayant achev la colossale besogne, dont les cinq nouveaux +sicles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lch de tous +les apptits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire tait +son comble, les milliards attendaient d'tre vols au fond des +provinces, le gala imprial commenait, dans la capitale du monde, aux +yeux des nations lointaines, blouies et vaincues. Lui tait n au +Palatin, et son orgueil, aprs que la victoire d'Actium lui eut donn +l'empire, fut de revenir rgner du haut de ce mont sacr, vnr du +peuple. Il y acheta des maisons particulires, il y btit son palais, +dans un clat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre +pilastres et huit colonnes; un pristyle qu'entouraient cinquante-six +colonnes d'ordre ionique; des appartements privs l'entour, tout en +marbre; une profusion de marbres, venus grands frais de l'tranger, +des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres +prcieuses. Et il s'tait log avec les dieux, il avait bti prs de sa +demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer +la royaut divine, ternelle. Ds lors, la semence des palais impriaux +se trouvait jete, ils allaient crotre, et pulluler, et couvrir le +Palatin entier. + +Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre annes d'un +pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, mme dans la +folie de ses rves, n'en a connu le pareil! Il s'tait fait donner tous +les titres, il avait runi en sa personne toutes les magistratures. +Imperator et consul, il commandait les armes, il exerait le pouvoir +excutif; proconsul, il avait la suprmatie dans les provinces; censeur +perptuel et princeps, il rgnait sur le snat; tribun, il tait le +matre du peuple. Et il s'tait fait proclamer Auguste, sacr, dieu +parmi les hommes, ayant ses temples, ses prtres, ador de son vivant +comme une divinit de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu +tre grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil, +ralisant l, par un coup de gnie, la totalit de la domination suprme + laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas +habiter une maison prive, il avait dclar sa maison proprit de +l'tat. Le grand pontife ne pouvant s'loigner du temple de Vesta, il +avait eu chez lui un temple de cette desse, laissant aux Vestales, en +bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui cotait, car il +sentait bien que la souverainet humaine, la main mise sur les hommes et +le monde, tait l, dans cette double puissance en une personne, tre +la fois le roi et le prtre, l'empereur et le pape. Toute la sve d'une +forte race, toutes les victoires amasses et toutes les fortunes parses +encore, s'panouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais +plus ne devait rayonner avec cet clat. Il fut vraiment le matre de la +terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifis, dans une +immortelle gloire de littrature et d'art. Il semble qu'en lui se soit +satisfaite, ce moment, la vieille et pre ambition de son peuple, les +sicles de conqute patiente qu'il avait mis tre le peuple roi. C'est +le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en +pourpre impriale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu +souverain des corps et des mes, ce sang d'un homme auquel aboutit la +longue hrdit de sept sicles d'orgueil national, et d'o une +postrit d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre +travers les ges. Car, ds lors, c'en tait fait, le sang d'Auguste +devait renatre et battre dans les veines de tous les matres de Rome, +en les hantant du rve, ternellement recommenc, de la possession du +monde. Un instant, le rve a t ralis, Auguste, empereur et pontife, +a possd l'humanit, l'a tenue dans sa main, tout entire, sans +rserve, ainsi qu'une chose lui. Et, plus tard, aprs la dchance, +lorsque le pouvoir s'est scind, a t de nouveau partag entre le roi +et le prtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionn dsir, d'autre +politique sculaire, que de vouloir reconqurir l'autorit civile, la +totalit de la domination, le coeur brl par le sang atavique, le flot +rouge et dvorateur du sang de l'anctre. + +Puis, Auguste mort et son palais ferm, consacr, devenu un temple, +Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibre. C'tait cette place +mme, sous ses pieds, sous ces beaux chnes verts qui l'abritaient. On +le rvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles, +malgr l'humeur assombrie de l'empereur, qui vcut loin de Rome, au +milieu d'un peuple de dlateurs et de dbauchs, le coeur et le cerveau +empoisonns par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accs des plus +extraordinaires dmences. Puis, c'tait le palais de Caligula qui +surgissait, un agrandissement de la maison de Tibre, des arcades +tablies pour en largir les constructions, un pont jet par-dessus le +Forum, aboutissant au Capitole, o le prince voulait pouvoir aller +causer l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trne +avait aussi rendu celui-ci froce, un fou furieux lch dans la +toute-puissance. Puis, aprs Claude, Nron, renchrissant, n'avait pas +trouv le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense, +s'emparant des jardins dlicieux qui montaient jusqu'au sommet de +l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rve de l'normit dans +la somptuosit, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines +disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort +de monstre affol d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon, +Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus + leur tour monstrueux et imbciles par la pourpre, gorgs de +jouissances l'auge impriale, ainsi que des btes immondes; et ce sont +alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bont +humaines, Vespasien, Titus qui btirent peu sur le Palatin, Domitien +ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le +rgime de la peur et de la dlation, des atrocits absurdes, des crimes, +des dbauches hors nature, des constructions d'une vanit dmente dont +le faste luttait avec celui des temples levs aux dieux: telle cette +maison de Domitien, qu'une ruelle sparait de celle de Tibre, et qui +s'levait colossale, un palais d'apothose, avec sa salle d'audience au +trne d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux +huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa +grande salle manger, son pristyle, ses appartements, o les granits, +les porphyres, les albtres dbordaient, travaills par les artistes +fameux, prodigus pour l'blouissement du monde. Puis, enfin, des annes +plus tard, un dernier palais s'ajoutait l'norme masse des autres, le +palais de Septime Svre, une btisse d'orgueil encore, des arches qui +supportaient des salles hautes, des tages qui s'levaient sur des +terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement +babylonien, dress l, la pointe extrme du mont, en face de la voie +Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les +provinciaux venus d'Afrique o il tait n, pussent, ds l'horizon, +s'merveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire. + +Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les +avait devant lui, autour de lui, tous ces palais voqus, ressuscits au +grand soleil. Ils taient comme souds les uns aux autres, quelques-uns + peine spars par des passages troits. Dans le dsir de ne pas perdre +un pouce du terrain, sur ce sommet sacr, ils avaient pouss en une +masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la +puissance et de l'orgueil drgls, se satisfaisant coups de millions, +saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, la vrit, il n'y +avait l qu'un palais unique, sans cesse agrandi, mesure que +l'empereur dfunt passait dieu et que le nouvel empereur, dsertant la +demeure consacre, devenue temple, o l'ombre du mort l'pouvantait +peut-tre, prouvait l'imprieux besoin de se btir sa maison lui, de +tailler dans l'ternit de la pierre l'indestructible souvenir de son +rgne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait +tenir au sol, au trne qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun +d'eux, avec une intensit grandissante, les dvorant du besoin de +lutter, de se surpasser par des murs plus pais et plus hauts, par des +amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la +pense de survie glorieuse tait la mme chez tous, laisser aux +gnrations stupfaites le tmoignage de leur grandeur, se perptuer +dans des merveilles qui ne devaient pas prir, peser jamais sur la +terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emport +leur lgre cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus t ainsi que +la base vnrable d'un prodigieux monument, une vgtation drue +d'difices juxtaposs, empils, o chaque nouveau corps de logis tait +comme un accs ruptif de la fivre d'orgueil, et dont la masse, avec +l'clat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de +couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entire de la maison +souveraine, palais, temple, basilique ou cathdrale, la plus +extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dresse sous le +ciel. + +Mais la mort tait dans cet excs de force et de gloire. Sept sicles et +demi de monarchie et de rpublique avaient fait la grandeur de Rome; et, +en cinq sicles d'empire, le peuple roi allait tre mang, jusqu'au +dernier muscle. C'tait l'immense territoire, les provinces les plus +lointaines peu peu pilles, puises; c'tait le fisc dvorant tout, +creusant le gouffre de la banqueroute invitable; et c'tait aussi le +peuple abtardi, nourri du poison des spectacles, tomb la fainantise +dbauche des Csars, pendant que des mercenaires se battaient et +cultivaient le sol. Ds Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le +dmembrement s'opre avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent +pour achever l'oeuvre de dcomposition, la proie mourante ronger, +jusqu' Romulus Augustule, le dernier, le chtif misrable, dont le nom +est comme une drision de toute la glorieuse histoire, un double +soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le +Palatin dsert, les palais, le colossal amas de murailles, d'tages, de +terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Dj, pourtant, on +avait arrach des ornements, enlev des statues, pour les porter +Byzance. L'empire, devenu chrtien, ferma ensuite les temples, teignit +le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue +d'or de la Victoire, symbole de la Rome ternelle, qui tait +religieusement garde dans la chambre mme de l'empereur. Jusqu'au +quatrime sicle, elle conserva son culte. Mais, au cinquime sicle, +les Barbares se ruent, saccagent, brlent Rome, emportent pleins +chariots les dpouilles laisses par la flamme. Tant que la ville avait +dpendu de Byzance, un surintendant des palais impriaux tait demeur +l, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la +nuit du moyen ge. Il semble bien que, ds lors, les papes aient +lentement pris la place des Csars, leur succdant dans leur maison de +marbre abandonne et dans leur volont toujours vivante de domination. +Ils ont srement habit le palais de Septime Svre, un concile a t +tenu au Septizonium, de mme que, plus tard, Glase II a t lu dans un +monastre voisin, sur ce mont d'apothose. C'tait Auguste encore, se +relevant du tombeau, de nouveau matre du monde, avec son Sacr Collge, +qui allait ressusciter le Snat romain. Au douzime sicle, le +Septizonium appartenait des moines camaldules, lesquels le cdrent +la puissante famille des Frangipani, qui le fortifirent, comme ils +avaient fortifi le Colise, les arcs de Constantin et de Titus, toute +une vaste forteresse englobant le mont vnrable, le berceau, presque en +entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions, +passrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasrent +les palais et les tours. Des gnrations vinrent plus tard qui +envahirent les ruines, s'y installrent par droit de trouvaille et de +conqute, en firent des caves, des greniers fourrage, des curies pour +les mulets. Dans les terres boules, recouvrant les mosaques des +salles impriales, des jardins potagers se crrent, des vignes furent +plantes. De toutes parts, obstruant ces champs dserts, les orties et +les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques +abattus. Et il vint un jour o le colossal entassement de palais et de +temples, o le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait +rendre ternel, sembla rentrer dans la poussire du sol, disparut sous +la houle de terre et de vgtation que l'impassible Nature avait roule +sur elle. Au brlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait +plus l que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux +de chvres erraient en libert, au travers de la salle du trne de +Domitien et du sanctuaire effondr d'Apollon. + +Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et +d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde +balay, jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait d +souffler sur cette clatante civilisation pour l'teindre ainsi, et dans +quelle nuit rparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle +avait d tomber pour s'anantir d'un coup, avec son faste et ses +chefs-d'oeuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peupls +encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs +statues, avaient pu s'enliser peu peu, s'enfouir, sans que personne +s'avist de les protger. Ces chefs-d'oeuvre, qu'on devait plus tard +dterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'tait pas une +catastrophe qui les avait engloutis, ils s'taient comme noys, pris aux +jambes, puis la taille, puis au cou, jusqu'au jour o la tte avait +sombr, sous le flot montant; et comment expliquer que des gnrations +avaient assist cela, insoucieuses, ne songeant mme pas tendre la +main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tir sur le monde, et +c'est une autre humanit qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut +reptrir et meubler. Rome s'tait vide, on ne rparait plus ce que le +fer et la flamme avaient entam, une extraordinaire incurie laissait +crouler les difices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la +religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples, +renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevrent le dsastre, car le +sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrtien recouvraient +et nivelaient l'antique socit paenne. Et, aprs le vol des temples, +le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus +tard, ce fut le vol des pierres, arraches au Colise et au Thtre de +Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs casss coups de +marteau, jets dans des fours, pour fabriquer la chaux ncessaire aux +nouveaux monuments de la Rome catholique. + +Il tait prs d'une heure, et Pierre s'veilla comme d'un rve. Le +soleil tombait en pluie d'or, travers les feuilles luisantes des +chnes verts, Rome s'tait assoupie ses pieds, sous la grande chaleur. +Et il se dcida quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'ingal +pav du chemin de la Victoire, l'esprit hant encore d'aveuglantes +visions. Pour que la journe ft complte, il s'tait promis de voir, +l'aprs-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue +Giulia, il djeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle +demi obscure, o, absolument seul, au milieu du bourdonnement des +mouches, il s'oublia plus de deux heures, attendre le dclin du +soleil. + +Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la +campagne de sa longue ligne droite, avec la double range de ses +orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal +du Palatin! C'tait la mme volont de splendeur et de domination, le +mme besoin d'terniser sous le soleil, dans le marbre, la mmoire de la +grandeur romaine. L'oubli tait vaincu, les morts ne consentaient pas au +repos, restaient debout parmi les vivants, jamais, aux deux bords de +ce chemin o passaient les foules du monde entier; et les images +difies de ceux qui n'taient plus que poussire, regardent aujourd'hui +encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent +encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Ccilia +Metella celui de Casal Rotondo, sur ces kilomtres de route plate et +directe, la double range tait jadis ininterrompue, une sorte de +double cimetire en long, dans lequel les puissants et les riches +luttaient de vanit, qui laisserait le mausole le plus vaste, dcor +avec la prodigalit la plus fastueuse: passion de la survie, dsir +pompeux d'immortalit, besoin de diviniser la mort en la logeant dans +des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gnes et du +Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le +lointain hritage. Et quelle vocation de tombes dmesures, droite et + gauche du pav glorieux que les lgions romaines ont foul, au retour +de la conqute de la terre! Ce tombeau de Ccilia Metella, aux blocs +normes, aux murs assez pais pour que le moyen ge en ait fait le +donjon crnel d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les +constructions modernes qu'on a leves, pour y rtablir leur place les +fragments de marbre dcouverts aux alentours; les massifs anciens de +ciment et de briques, dpouills de leurs sculptures, rests debout +ainsi que des roches manges demi; les blocs dnuds, indiquant encore +des formes, des dicules en faon de temple, des cippes, des +sarcophages, poss sur des soubassements. Toute une tonnante succession +de hauts reliefs reprsentant les portraits des morts par groupes de +trois et de cinq, de statues debout o les morts revivaient en une +apothose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent +s'asseoir en bnissant l'hospitalit des morts, d'pitaphes louangeuses +clbrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus +Pompe Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les +Rabirius Hermodorus, sans compter les spultures hasardeusement +attribues, celle de Snque, celle des Horaces et des Curiaces. Et +enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus gante, celle qu'on +dsigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un +bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui +portaient une double rotonde, orne de pilastres corinthiens, de grands +candlabres et de masques scniques. + +Pierre, qui s'tait fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Ccilia +Metella, continua sa promenade pied, alla lentement jusqu' Casal +Rotondo. Par places, l'ancien pav reparat, de grandes pierres plates, +des morceaux de lave, djets par le temps, rudes aux voitures les mieux +suspendues. A droite et gauche, filent deux bandes d'herbe, o +s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonne de cimetire, +brle par les soleils d't, seme de gros chardons violtres et de +hauts fenouils jaunes. Un petit mur hauteur d'appui, bti en pierres +sches, clt de chaque ct ces marges rousstres, pleines d'un +crpitement de sauterelles; et, au del, perte de vue, la Campagne +romaine s'tend, immense et nue. A peine, prs des bords, de loin en +loin, aperoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des +figuiers, blancs de poussire. Sur la gauche, les restes de l'Acqua +Claudia dtachent dans les prs leurs arcades couleur de rouille, des +cultures maigres s'tendent au loin, des vignes avec de petites fermes, +jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu +violtre, o les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano, +grandissent et blanchissent, mesure qu'on approche; tandis que, sur la +droite, du ct de la mer, la plaine s'largit et se prolonge, par +vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur +simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'ocan +qu'une ligne droite, d'un bout l'autre, spare du ciel. Au gros de +l't, tout brle, la prairie illimite flambe, d'un ton fauve de +brasier. Ds septembre, cet ocan d'herbe commence verdir, se perd +dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu clatant, clabouss d'or, +des beaux couchers de soleil. + +Et Pierre, promenant sa rverie, tait seul, s'avanait pas lents, le +long de l'interminable route plate, dont la mlancolique majest est +faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite l'infini, +dans l'infini de la Campagne. En lui, la rsurrection du Palatin +recommenait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec +l'blouissante blancheur de leurs marbres. N'tait-ce pas ici, au pied +de ce massif de briques, affectant l'trange forme d'un grand vase, +qu'on avait trouv la tte d'une statue colossale, mle des dbris +d'normes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les +normes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une +spulture, c'tait une belle statue de femme sans tte qu'on avait +dcouverte; et il la revoyait entire, avec un visage de grce et de +force, souriante la vie. D'un bout l'autre, les inscriptions se +compltaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en +frre avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se +peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armes dfilaient d'un +pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation +fivreuse des grandes cits. On tait sous les Flaviens, sous les +Antonins, aux grandes annes de l'empire, lorsque la voie Appienne +atteignit tout le faste de ses tombeaux gants, sculpts et dcors +comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrive +dans Rome, cette rue toute droite o les grands morts vous +accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec +l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait leur cendre! Chez +quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour +qu'il et confi ses morts le soin de dire l'tranger que rien ne +finissait chez lui, pas mme les morts, ternellement glorieux dans des +monuments dmesurs? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt +mtres de diamtre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'tant +retourn, aperut distinctement, tout au bout de la rue superbe, +clatante, borde des marbres de ses palais funbres, le Palatin qui +s'levait au loin, dressant les marbres tincelants du palais des +empereurs, l'norme entassement des palais dont la toute-puissance +dominait la terre. + +Mais il eut un lger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait +point vus, dans ce dsert, parurent entre les ruines. L'endroit n'tait +pas sr, l'autorit veillait discrtement sur les touristes, mme en +plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une +motion. C'tait un ecclsiastique, un grand vieillard la soutane +noire, lisre et ceinture de rouge, dans lequel il eut la surprise de +reconnatre le cardinal Boccanera. Il avait quitt la route, il marchait +avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des +rudes chardons; et, la tte basse, parmi les dbris de tombeaux que ses +pieds frlaient, il tait tellement absorb, qu'il ne vit mme pas le +jeune prtre. Celui-ci, courtoisement, se dtourna, saisi de le voir +seul, si loin. Puis, il comprit, en dcouvrant, derrire une +construction, un lourd carrosse, attel de deux chevaux noirs, prs +duquel attendait, immobile, un laquais la livre sombre, tandis que le +cocher n'avait mme pas quitt le sige; et il se souvenait que les +cardinaux, ne pouvant marcher pied dans Rome, devaient gagner en +voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais +quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise +part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les +hommes et chez Dieu, forc d'aller ainsi au dsert, au travers des +tombes, pour respirer un peu l'air rafrachi du soir! + +Pierre s'tait attard pendant de longues heures, le crpuscule tombait, +et il assista encore un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la +Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupe par les arcades +jaunissantes des aqueducs, barre au loin par les monts Albains, qui +s'vaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer, +l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant +un ocan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir +stri de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien +autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la +silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et +qui se dtachait, grandie, sur la pourpre dernire du soleil. + +Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fivre de tout voir, +revint la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte. +C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetires chrtiens, celui +o furent enterrs plusieurs des premiers papes. On monte travers un +jardin demi brl, parmi des oliviers et des cyprs; on arrive une +masure de planches et de pltre, dans laquelle on a install un petit +commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne, +relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de +trouver l des trappistes franais, chargs de garder et de montrer aux +touristes ces catacombes. Justement, un Frre allait descendre avec deux +dames, deux Franaises, la mre et la fille, l'une adorable de jeunesse, +l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu +peures pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il +avait un front bossu, une large et solide mchoire de croyant ttu, et +ses ples yeux clairs disaient l'enfantine ingnuit de son me. + +--Ah! monsieur l'abb, vous arrivez propos... Si ces dames le veulent +bien, vous allez vous joindre nous; car trois Frres sont dj en bas +avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison +des voyageurs. + +Ces dames, poliment, inclinrent la tte, et il remit au prtre une des +petites bougies minces. Ni la mre ni la fille ne devaient tre des +dvotes, car elles avaient eu un coup d'oeil oblique sur la soutane de +leur compagnon, brusquement srieuses. On descendit, on arriva une +sorte de couloir trs troit. + +--Prenez garde, mesdames, rptait le religieux en clairant le sol avec +sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes. + +Et il commena l'explication, d'une voix aigu, avec une force de +certitude extraordinaire. Pierre tait descendu silencieux, la gorge +serre, le coeur battant d'motion. Ah! ces Catacombes des premiers +chrtiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait +rves, au temps innocent du sminaire! et, dernirement encore, pendant +qu'il crivait son livre, que de fois il y avait song, comme au plus +antique et au plus vnrable vestige de cette communaut des petits et +des simples, dont il prchait le retour! Mais il avait le cerveau tout +plein des pages crites par les potes, par les grands prosateurs, qui +ont dcrit les Catacombes. Il les voyait travers ce grandissement de +l'imagination, il les croyait vastes, pareilles des villes +souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables +de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble ralit il +tombait! + +--Ah! dame, oui! rpondait le Frre aux questions de la mre et de la +fille, a n'a gure plus d'un mtre, deux personnes ne passeraient pas +de front... Et comment on a creus a? Oh! c'est fort simple. Une +famille, une corporation funbre ouvrait une spulture, n'est-ce pas? Eh +bien! elle creusait une premire galerie, la pioche, dans ce terrain +qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougetre comme vous voyez, +la fois tendre et rsistante, trs facile travailler, et absolument +impermable; enfin, une terre faite exprs, qui a merveilleusement +conserv les corps. + +Il s'interrompit, montra, la faible flamme de sa bougie, les cases +creuses droite et gauche, dans les parois. + +--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie +souterraine, dans laquelle, des deux cts, ils pratiquaient ces cases +superposes, o ils couchaient les corps, le plus souvent envelopps +d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de +marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Ds lors, n'est-ce pas? tout +s'explique. Si d'autres familles se joignaient la premire, si la +corporation s'tendait, ils prolongeaient la galerie au fur et mesure +qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, droite, gauche, +dans tous les sens; mme ils craient un deuxime tage, plus profond... +Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mtres de haut. +Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, +une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au +contraire, continuant fouiller le sol davantage, ds que la range des +cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par +exemple, en moins de quatre sicles, ils ont creus seize kilomtres de +galeries, o plus d'un million de chrtiens ont d tre inhums. Or, des +Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi +troue. Songez cela et faites le calcul. + +Pierre coutait, passionnment. Autrefois, il avait visit une fosse +houillre, en Belgique, et il retrouvait ici les mmes couloirs +trangls, la mme pesanteur touffante, un nant d'obscurit et de +silence. Seules, les petites bougies toilaient l'ombre paisse, +qu'elles n'clairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de +termites funraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis +selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symtrie, au +petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait chaque +pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait d tre fait au fil + plomb, ni l'querre. Ce n'tait l qu'une oeuvre de ncessit et de +charit, de nafs fossoyeurs de bonne grce, des ouvriers illettrs, +tombs la maladresse de main de la dcadence. Cela, surtout, devenait +trs sensible, dans les inscriptions et les emblmes gravs sur les +plaques de marbre. On aurait dit les dessins purils que les gamins des +rues tracent sur les murs. + +--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un +nom; parfois mme pas de nom, et simplement les mots _in pace_... +D'autres fois, il y a un emblme, la colombe de la puret, la palme du +martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est compos de cinq +lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jsus-Christ, fils +de Dieu, Sauveur des hommes. + +Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme, +un seul trait central, hriss de quelques autres petits traits, la +colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figure par un +zigzag, l'oeil par un point rond. Les lettres des inscriptions brves +s'en allaient de travers, ingales, dformes, la grosse criture des +ignorants et des simples. + +Mais on tait arriv une crypte, une sorte de petite salle, o l'on +avait retrouv les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de +Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une +inscription mtrique superbe, place l par le pape Damase. Puis, dans +une salle voisine, aussi troite, un caveau de famille dcor plus tard +de naves peintures murales, on montrait la place o l'on avait +dcouvert le corps de sainte Ccile. Et l'explication continuait, le +religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation +irrfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptme, +l'eucharistie, la rsurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejet +par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Mose faisant jaillir +l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers ges accomplissant +des miracles. + +--Vous voyez bien, rptait-il, tout est l, a n'a pas t prpar, et +rien n'est plus authentique. + +Sur une question de Pierre, dont l'tonnement augmentait, il convint que +les Catacombes taient primitivement de simples cimetires et qu'aucune +crmonie religieuse n'y tait clbre. Plus tard seulement, au +quatrime sicle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes +pour le culte. De mme, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant +les perscutions, aux poques o les chrtiens durent en dissimuler les +entres. Jusque-l, elles taient restes librement, lgalement +ouvertes. Et telle tait l'histoire vraie: des cimetires de quatre +sicles, devenus des lieux d'asile et ravags durant les troubles, +honors ensuite jusqu'au huitime sicle, dpouills alors de leurs +saintes reliques, puis tombs dans l'oubli, bouchs par les terres, +enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que +les premiers travaux de recherches, au quinzime sicle, les remirent +la lumire comme une extraordinaire trouvaille, un vritable problme +historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours. + +--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frre. Vous +voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touch. Il est +l depuis seize dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien +comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est +une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette tait absolument +complet, l'anne dernire encore. Mais, vous le voyez, le crne est +dfonc. C'est un Amricain qui l'a cass d'un coup de canne, pour bien +s'assurer que la tte n'tait pas fausse. + +Ces dames s'taient penches, et leurs ples visages, la faible +lumire dansante, exprimrent une piti mle d'effroi. La fille +surtout, si frmissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux +noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba +dans l'ombre, les petites bougies se relevrent, continurent, promenes +le long des galeries, dans les tnbres lourdes. Durant une heure +encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grce d'un +dtail, aimant certains coins, fouett de zle, comme s'il et travaill +au salut des touristes. + +Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en +lui. Peu peu, mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur premire +de trouver la ralit si diffrente de l'embellissement des conteurs et +des potes, sa dsillusion de tomber dans ces trous de taupe, si +pauvrement, si grossirement creuss au fond de cette terre rougetre, +se changeaient en une motion fraternelle, en un attendrissement qui lui +bouleversait le coeur. Et ce n'tait pas la pense des quinze cents +martyrs, dont les os sacrs avaient repos l. Mais quelle humanit +douce, rsigne et berce d'esprance dans la mort! Pour les chrtiens, +ces basses galeries obscures n'taient qu'un lieu temporaire de sommeil. +S'ils ne brlaient pas les corps, comme les paens, s'ils les +enterraient, c'tait qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance la +rsurrection de la chair; et cette ide heureuse de sommeil, de bon +repos aprs une vie juste, en attendant les rcompenses clestes, +faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cit +souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait +en une immobilit ravie, tout y patientait jusqu'au lointain rveil. +Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne +portant pas mme un nom, uniquement graves des mots _in pace_, en paix! +tre en paix enfin, dormir en paix, esprer en paix le ciel futur, aprs +la tche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus dlicieuse, +qu'elle tait gote dans une parfaite humilit. Sans doute, tout art +avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des +irrgularits d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus +graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle +voix de jeune humanit s'levait de cette pauvret et de cette +ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant +couch, endormi sous la terre, pendant que le soleil, l-haut, +continuait son oeuvre. Une charit, une fraternit dans la mort: l'poux +et l'pouse souvent couchs ensemble, avec l'enfant leurs pieds; le +flot dbordant des inconnus qui noyait le personnage, l'vque, le +martyr; la plus touchante des galits, celle de la modestie au fond de +toute cette poussire, les cases pareilles, les plaques sans un +ornement, la mme ingnuit et la mme discrtion confondant les ranges +sans fin de ttes ensommeilles. C'tait peine si les inscriptions se +permettaient des louanges, et combien prudentes, combien dlicates: les +hommes sont trs dignes, trs pieux, les femmes sont trs douces, trs +belles, trs chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse +illimite et si largement humaine, la mort de la primitive communaut +chrtienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rvait plus +l'empire de ce monde. + +Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de +la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait voqus aux deux bords de +la voie Appienne, qui talaient au plein soleil l'orgueil dominateur de +tout un peuple. Ils clataient d'une ostentation superbe, avec leurs +dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions +indiscrtes, leurs chefs-d'oeuvre de sculpture, des frises, des +bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en +pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe la ville +reine, ternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait + la cit souterraine des chrtiens, cette cit de la mort cache, trs +douce, trs belle, trs chaste! Ce n'tait plus que du sommeil, de la +nuit voulue et accepte, toute une rsignation sereine, qui il ne +cotait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les +batitudes du ciel; et il n'tait pas jusqu'au paganisme mourant, +perdant de sa beaut, cette maladresse de main des ouvriers ingnus, qui +n'ajoutt au charme de ces pauvres cimetires, creuss loin du soleil, +dans la nuit de la terre. Des millions d'tres s'taient couchs +humblement dans cette terre fore comme par des fourmis prudentes, y +avaient dormi leur sommeil durant des sicles, l'y dormiraient encore, +mystrieux, bercs de silence et d'obscurit, si les hommes n'taient +venus dranger leur dsir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement +eussent sonn la rsurrection. La mort avait alors parl de la vie, rien +ne s'tait trouv plus vivant, d'une vie plus intime et plus mue, que +ces villes enfouies des morts sans nom, ignors et innombrables. Tout un +souffle immense en tait sorti autrefois, le souffle d'une humanit +nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilit, avec le +mpris de la chair, avec la haine terrifie de la nature, l'abandon des +jouissances terrestres, la passion de la mort qui dlivre et ouvre le +paradis, un autre monde commenait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa +pourpre au soleil, si clatant de souveraine domination, sembla un +moment disparatre, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de +ses tnbres spulcrales. + +Le Frre insista pour montrer ces dames l'escalier de Diocltien; et +il leur en contait la lgende. + +--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des +chrtiens, qui se rfugirent dans ces Catacombes; et, lorsque les +soldats s'enttrent les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent +prcipits... Les marches sont effondres aujourd'hui encore. Venez +voir, c'est deux pas. + +Mais ces dames taient brises, envahies la longue d'un tel malaise +par ces tnbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument +remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient leur fin, et ce fut +pour tous un blouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le +soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta +un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel tait grav le +poisson, le symbole de Jsus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes. + +L'aprs-midi du mme jour, Pierre tint visiter la basilique de +Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traverse en +voiture, que la place grandiose, avec son oblisque et ses deux +fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette +quadruple range de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de +majest monumentale. Au fond, la basilique s'lve, rapetisse et +alourdie par sa faade, mais emplissant le ciel de son dme souverain. + +Sous le soleil brlant, des pentes s'tendaient, cailloutes, dsertes, +des marches basses se succdaient, uses et blanchies; et Pierre, tout +au bout, entra. Il tait trois heures, de larges rayons tombaient des +hautes fentres carres, une crmonie, des vpres sans doute, +commenait dans la chapelle Clmentine, gauche. Mais il n'entendit +rien, il ne fut que frapp par l'immensit du vaisseau. A pas lents, les +yeux en l'air, il en parcourut les dimensions dmesures. C'taient, ds +l'entre, les bnitiers gants, avec leurs Anges gras comme des Amours; +c'tait la nef centrale, la colossale vote en berceau, dcore de +caissons; c'taient surtout, la croise, les quatre piliers cyclopens +qui soutiennent le dme; c'taient encore les transepts et l'abside, +dont chacun est lui seul vaste comme une de nos glises. Et la pompe +orgueilleuse, le faste clatant, crasant, le saisissait aussi: la +coupole, pareille un astre, qui resplendissait des tons vifs et des +ors des mosaques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a t pris au +Panthon, et qui couronne le matre-autel rig sur le tombeau mme de +saint Pierre, o descend le double escalier de la Confession, +qu'clairent les quatre-vingt-sept lampes, ternellement allumes; les +marbres, enfin, une profusion, une prodigalit de marbres +extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, tals, +entasss. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie +luxueuse: le dallage splendide o tout l'difice se reflte; le +revtement des piliers orns de mdaillons reprsentant les papes, +alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus; +les murs surchargs d'attributs compliqus, parmi lesquels se rpte +partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues +colossales, d'un got baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de +la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux +plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas cts, les transepts, +l'abside, taient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la +richesse du marbre, sans qu'on pt trouver un coin, large comme la paume +de la main, qui n'et pas l'ostentation insolente du marbre. Et la +basilique triomphait, indiscute, reconnue et admire pour tre l'glise +la plus grande et la plus opulente du monde, l'normit dans la +magnificence. + +Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accabl, sans +rien distinguer encore. Il s'arrta un instant devant le Saint Pierre de +bronze, la pose raidie, hiratique, sur son socle de marbre. Quelques +fidles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns +l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient, +appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna +ensuite dans le transept de gauche, o sont les confessionnaux. Des +prtres y restent demeure, prts confesser en toutes les langues. +D'autres attendent, arms d'une longue baguette; et ils frappent +lgrement le crne des pcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure +ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais trs peu de monde tait l, les +prtres occupaient leur attente, crivaient, lisaient, comme chez eux, +dans les troites caisses de bois. Et il se retrouva devant la +Confession, intress par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes +ainsi que des toiles. Le matre-autel, o le pape seul peut officier, +semblait avoir une mlancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin +gigantesque et fleuri, dont la main-d'oeuvre et la dorure ont cot plus +d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la crmonie qu'on +clbrait dans la chapelle Clmentine, et il s'tonna, car il +n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer. +Alors, mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle lger, comme un +air de flte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un +chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges, +tirs devant les fentres, tamisaient le soleil; et elle tait ainsi +toute rougeoyante d'une clart de fournaise, toute sonore d'une musique +grave. Mais combien perdue, combien rduite dans l'immensit du +vaisseau, pour qu' soixante pas on ne distingut mme plus ni les voix +ni le grondement des orgues! + +En entrant, Pierre avait cru l'glise compltement vide, immense et +morte. Puis, il s'tait aperu de la prsence de quelques tres, devins +au loin. Des gens se trouvaient l, mais si espacs, si rares, que cela +tait comme s'ils n'taient pas. Des touristes s'garaient, les jambes +lasses, leur Guide la main. Au milieu de la grande nef, un peintre, +avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue. +Tout un sminaire franais dfila ensuite, conduit par un prlat qui +expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne +comptaient point, faisaient peine l'effet, par la vaste tendue, de +quelques fourmis noires gares, cherchant leur route avec effarement. +Et, ds lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala gante, +d'une vritable salle des pas perdus, dans un palais de rception +dmesur. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fentres +carres, sans verrire, l'clairaient d'une clart aveuglante, la +traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise, +rien que le dallage superbe et nu, l'infini, un dallage de muse, qui +miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de +recueillement, pas un coin d'ombre, de mystre, pour s'agenouiller et +prier. Partout la lumire vive, l'blouissement d'une souverainet et +d'une somptuosit de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opra, si +dserte, allume d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait +avec le frisson de nos cathdrales gothiques, o des foules obscures +sanglotent parmi la fort des piliers! lui qui apportait le souvenir +endolori de l'architecture et de la statuaire macies du moyen ge, +tout me, au milieu de cette majest d'apparat, de cette pompe norme et +vide, qui tait tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme +genoux, un tre de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur, +s'abandonnant l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il +n'y avait toujours l que le va-et-vient lass des touristes, l'air +affair des prlats menant les jeunes prtres aux stations obligatoires; +tandis que les vpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que +le bruit en parvnt aux oreilles des visiteurs, peine une onde +confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, travers les +votes. + +Pierre comprit que c'tait l le splendide squelette d'un colosse +monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour +l'animer de son me vritable, toutes les magnificences des pompes +religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidles que le vaisseau +pouvait contenir, les grandes crmonies pontificales, l'clat des ftes +de la Nol et de Pques, les dfils, les cortges, droulant le luxe +sacr, dans un dcor et une mise en scne de grand opra. Et il voqua +ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique dbordant d'une +foule idoltre, le cortge surhumain dfilant au milieu des fronts +prosterns, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux +allant deux deux comme des dieux de pliade, vtus du rochet de +dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires +tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, lev +sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge +et d'or, habill de velours blanc, avec la chape d'or, l'tole d'or, la +tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire tincelaient dans leurs +tuniques rouges brodes de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de +la tte du pontife unique et souverain, les grands ventails de plume, +qu'on balanait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et, +autour de la chaise de triomphe, quelle cour blouissante et glorieuse! +toute la famille pontificale, le flot des prlats assistants, les +patriarches, les archevques, les vques, draps et mitrs d'or! les +camriers secrets participants en soie violette, les camriers de cape +et d'pe participants, portant le costume de velours noir, avec la +fraise et la chane d'or! l'innombrable suite, ecclsiastique et laque, +dont cent pages de la _Gerarchia_ n'puisent pas l'numration, les +protonotaires, les chapelains, les prlats de toutes les classes et de +tous les degrs, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le +bonnet poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire, +les gardes suisses cuirasss d'argent, rays de jaune, de noir et de +rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes, +leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brode d'or, les +paulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome tait la +capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus deux battants, on +les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois o le +pape descendait officier encore, se montrer comme l'lu suprme, Dieu +incarn sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invits, +il fallait pour entrer une carte. Ce n'tait plus le peuple, les +cinquante mille, les soixante mille chrtiens accourant, s'entassant, au +hasard du flot; c'tait un choix, des assistants amis, tris pour des +solennits particulires et fermes; et mme, lorsqu'on arrivait en +runir des milliers, il n'y avait toujours l qu'un public restreint, +convi au spectacle d'un concert monstre. + +Et Pierre, de plus en plus, mesure qu'il parcourait ce muse froid et +majestueux, parmi l'clat dur des marbres, tait pntr de cette +sensation qu'il se trouvait l dans un temple paen, lev au dieu de la +lumire et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique tait +certainement pareil, avec les mmes murs revtus de marbres polychromes, +les mmes colonnes prcieuses, les mmes votes aux caissons dors. +Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les +autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vrit +indiscutable. C'tait d'abord l'glise chrtienne s'installant, en toute +audace et tranquillit, dans le temple paen, San Lorenzo in Miranda qui +se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il +gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de +marbre blanc; ou bien c'tait l'glise chrtienne qui repoussait du +tronc abattu, de l'difice antique dtruit, le Saint-Clment actuel par +exemple, sous lequel il y a des sicles de croyances contraires +stratifis, un monument trs ancien du temps de la rpublique, un autre +du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra, +enfin une basilique de la primitive foi. C'tait ensuite l'glise +chrtienne, comme Sainte-Agns hors les Murs, se btissant exactement +sur le modle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la +Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'tait surtout l'glise +chrtienne construite avec les matriaux vols aux temples en ruine: les +seize colonnes superbes de cette mme Sainte-Agns, de marbres +diffrents, prises videmment plusieurs dieux; les vingt et une +colonnes de Sainte-Marie du Transtvre, de tous les ordres, arraches +d'un temple d'Isis et de Srapis, dont les chapiteaux ont conserv les +figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure, +d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux +colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matire, de +dimension et de travail, et dont la lgende veut que certaines aient t +drobes Jupiter lui-mme, au temple de Jupiter Capitolin, qui +s'levait la mme place, sur le sommet sacr. Aujourd'hui encore, les +temples de la riche poque impriale renaissaient dans les basiliques +somptueuses, Saint-Jean de Latran et Saint-Paul hors les Murs. La +basilique de Saint-Jean, la Mre et la Tte de toutes les glises, +dveloppant ses cinq nefs, divises par quatre ranges de colonnes, +alignant ses douze statues colossales des Aptres, comme une double haie +de dieux menant au Matre des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les +frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une +Divinit paenne, dont le royaume opulent tait de ce monde? Et, +Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le +resplendissement neuf des marbres, pareils des miroirs, ne +retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type, +la majestueuse colonnade sous le plafond plat, caissons dors, le +pavage de marbre, d'une beaut de matire et de travail incomparable, +les pilastres violets base et chapiteau blancs, l'entablement blanc + frise violette, le mlange partout de ces deux couleurs d'une harmonie +divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des +grandes desses, baigns d'aurore? Nulle part, pas plus qu' +Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystre, ouvrant sur +l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand mme le monstre, par son +droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, dmesur +tmoignage de ce que peut la folie de l'norme, quand l'orgueil humain +rve de loger Dieu, coups de millions dpenss, dans la demeure de +pierres, trop vaste et trop riche, o triomphe l'homme en son nom. + +C'tait donc ce colosse de gala qu'avait abouti, aprs des sicles, la +ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sve du sol de Rome, +qui, dans tous les temps, a repouss en monuments draisonnables. Il +semble que les matres absolus qui, successivement, y ont rgn, aient +apport avec eux cette passion de la construction cyclopenne, l'aient +puise dans la terre natale o ils ont grandi, car ils se la sont +transmise sans arrt, de civilisation en civilisation. C'est une +vgtation continue de la vanit humaine, le besoin d'inscrire son nom +sur un mur, de laisser de soi, aprs avoir t le matre de la terre, +une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un +jour, l'difice ternel de bronze et de marbre qui en tmoignera jusqu' +la fin des ges. Au fond, il n'y a l que l'esprit de conqute, +l'ambition fire de la race, toujours en peine de la domination du +monde; et, lorsque tout a croul, lorsqu'une socit nouvelle renat des +ruines, et qu'on peut la croire gurie de l'orgueil, retrempe dans +l'humilit, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses +veines, elle cde de nouveau la folie insolente des anctres, livre +toute la violence de l'hrdit, ds qu'elle est grande et forte. Il +n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu btir, qui n'ait repris la +tradition des Csars, ternisant leur rgne dans la pierre, se faisant +lever des temples leur mort, pour passer au rang des dieux. Le mme +souci d'immortalit terrestre clate, c'est qui lguera le monument le +plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si +aigu que ceux, moins fortuns, qui, ne pouvant construire, ont d se +contenter de rparer, se sont plu transmettre aux gnrations la +mmoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de +marbre, graves d'inscriptions pompeuses: de l la continuelle rencontre +de ces plaques, pas une muraille consolide sans qu'un pape l'ait +timbre de ses armes, pas une ruine rtablie, pas un palais remis en +tat, pas une fontaine nettoye, sans que le pape rgnant signe l'oeuvre +de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une +involontaire dbauche, la floraison fatale de ce terreau fait de +dcombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse +remontent de cette poussire de monuments. Et l'on se demande si Rome a +jamais t chrtienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a +presque tout de suite entach la doctrine de Jsus, cette volont de +domination, ce dsir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du +catholicisme, au mpris des humbles et des purs, des fraternels et des +simples du christianisme primitif. + +Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la +vrit clater et se rsumer en lui, au moment o, pour la seconde fois, +il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des +papes. Ah! ces tombeaux! L-bas, dans la Campagne rase, sous le plein +soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui tait comme l'entre +triomphale de Rome, conduisant l'tranger au Palatin auguste, ceint +d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des +puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans +pareille, qui ternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race +forte, dominatrice des peuples. Puis, prs de l, sous la terre, en +pleine nuit discrte, au fond de misrables trous de taupe, se cachaient +les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art +ni richesse, dont l'humilit disait qu'un souffle de tendresse et de +rsignation avait pass, qu'un homme tait venu prcher la fraternit et +l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les ternelles joies de +la vie future, confiant la terre nouvelle le bon grain de son +vangile, semant l'humanit rajeunie qui allait transformer le vieux +monde. Et voil que de cette semence enfouie dans le sol durant des +sicles, voil que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, o les +martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le rveil glorieux, +voil que d'autres tombeaux encore avaient pouss, aussi gants, aussi +fastueux que les antiques tombeaux dtruits des idoltres, dressant +leurs marbres parmi les splendeurs paennes d'un temple, talant le mme +orgueil surhumain, la mme passion affole de domination universelle. A +la Renaissance, Rome redevient paenne, le vieux sang imprial remonte, +emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu +subir. Ah! ces tombeaux des papes, Saint-Pierre, dans leur insolente +glorification, dans leur normit charnelle et luxueuse, dfiant la +mort, mettant sur cette terre l'immortalit! Ce sont des papes de +bronze, dmesurs, ce sont des figures allgoriques, des anges +quivoques, beaux comme des belles filles, des femmes dsirables, avec +des hanches et des gorges de desses. Paul III est assis sur un haut +pidestal, la Justice et la Prudence sont demi couches ses pieds. +Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la +Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charit, +Grgoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII, +assist de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charit et la +Vrit; et un squelette se lve, montrant le sablier vide. Clment XIII, +agenouill galement, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur +lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Gnie de la +Mort, qui s'accoude l'angle de droite, a sous lui deux lions normes, +symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'ternit des figures, +les marbres blancs clataient en belles chairs opulentes, les marbres de +couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en +pleine apothose, sous la vive lumire dore des nefs immenses. + +Et Pierre passait de l'un l'autre, continuait de marcher au travers de +la basilique ensoleille, superbe et dserte. Oui, ces tombeaux, d'une +impriale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'tait +Rome srement, la terre de Rome, cette terre o l'orgueil et la +domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de +l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, alli aux +puissants et aux riches, machine gante de gouvernement, dresse pour la +conqute des peuples. Les papes s'taient rveills Csars. Et la +lointaine hrdit agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli, +coulant dans leurs veines, leur brlant le crne d'ambitions +surhumaines. Seul, Auguste avait ralis l'empire du monde, la fois +empereur et grand pontife, matre des corps et des mes. De l, +l'ternel rve des papes, dsesprs de ne dtenir que le spirituel, +s'obstinant ne rien cder du temporel, dans l'espoir sculaire, jamais +abandonn, que le rve, se ralisant encore, fera du Vatican un autre +Palatin, d'o ils rgneront, en despotes absolus, sur les nations +conquises. + + + + +VI + + +Depuis quinze jours dj, Pierre se trouvait Rome, et l'affaire pour +laquelle il tait venu, la dfense de son livre, n'avanait point. Il en +tait encore son dsir brlant de voir le pape, sans prvoir quand ni +comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la +terreur que monsignor Nani lui avait inspire d'une dmarche imprudente. +Et, comprenant que son sjour pouvait s'terniser, il s'tait dcid +faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin + Sainte-Brigitte, place Farnse, o il avait reu un bienveillant +accueil de l'abb Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta. + +Ce lundi-l, il rsolut de descendre de bonne heure la petite +rception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des +nouvelles et d'y hter son affaire. Peut-tre monsignor Nani serait-il +l, peut-tre aurait-il la chance de tomber sur quelque prlat ou sur +quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tch d'utiliser +don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains. +Comme repris de mfiance et de peur, aprs s'tre montr un instant +serviable, le secrtaire du cardinal Boccanera l'vitait, se cachait, +l'air rsolu ne pas se mler d'une aventure dcidment louche et +dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'tre pris +d'un accs atroce de fivre, qui le forait garder la chambre. + +Et il n'y avait absolument, pour rconforter Pierre, que Victorine +Bosquet, l'ancienne bonne monte au rang de gouvernante, la Beauceronne +qui conservait son coeur de vieille France, aprs trente ans de vie dans +cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle +l'avait quitt la veille. Mais, ce jour-l, elle n'avait point sa +vivacit accorte, sa gaiet d'habitude; et, quand elle sut qu'il +descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tte. + +--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de +gros ennuis. Il parat que son divorce va trs mal. + +Toute Rome en causait, c'tait une reprise extraordinaire de commrages +qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine +n'avait-elle pas faire de la discrtion inutile, vis--vis d'un +compatriote. Donc, en rponse au mmoire de l'avocat consistorial +Morano, qui, s'appuyant sur des tmoignages et sur des preuves crites, +dmontrait que le mariage n'avait pu tre consomm, par suite de +l'impuissance du mari, monsignor Palma, thologien, choisi dans +l'affaire par la congrgation du Concile, comme dfenseur du mariage, +venait son tour de dposer un mmoire vraiment terrible. D'abord, il +mettait fortement en doute l'tat de virginit de la demanderesse, +discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes, +exigeant l'examen fond fait par deux mdecins, formalit devant +laquelle avait recul la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il +des cas physiologiques, parfaitement tablis, o des filles avaient eu +commerce avec des hommes, sans paratre le moins du monde dflores. Il +tirait grand parti du rcit contenu dans le mmoire du comte Prada, qui, +trs sincrement, hsitait dire si le mariage avait t consomm ou +non, tellement la comtesse s'tait dbattue; lui, sur le moment, avait +bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales; +mais, depuis, en y rflchissant, il n'osait tre affirmatif, il +admettait que, cdant la violence de son dsir, il avait pu +s'illusionner sur une possession incomplte. Et monsignor Palma +triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils +que comportait la dlicate matire, en arrivait retourner contre +l'pouse violente la dposition de la femme de chambre, cite par elle, +qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et +madame, la suite de cette premire nuit, avaient toujours fait lit +part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument dcisif du mmoire tait que, si +mme la demanderesse faisait la preuve complte de sa virginit, il n'en +demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empch la +consommation du mariage, la condition foncire de l'acte tant +l'obissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrime mmoire, celui du +rapporteur, o ce dernier rsumait et discutait les trois autres, la +congrgation avait vot, accordant l'annulation du mariage, mais une +voix de majorit seulement, solution si prcaire, que sans attendre, +selon son droit, monsignor Palma s'tait empress de demander un +supplment d'informations, ce qui remettait en question toute la +procdure et rendait un nouveau vote ncessaire. + +--Ah! ma pauvre contessina! s'cria Victorine, elle en mourra de +chagrin, car la chre fille brle petit feu, sous son air si calme... +Il parat que ce monsignor Palma est le matre de la situation, qu'il +peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec a, on a +dj dpens tant d'argent, et il va falloir en dpenser encore... +L'abb Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu l une belle ide, +le jour o il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la +mmoire de ma bonne matresse, la comtesse Ernesta, qui tait une +sainte, mais elle a srement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a +donne au comte Prada. + +Elle s'interrompit. Puis, emporte par l'esprit de justice qui tait en +elle: + +--Il a d'ailleurs raison de ne pas tre content, le comte Prada. On se +moque par trop de lui... Et, vous savez, a ne m'empche pas de dire que +ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalits. Si a +dpendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre, +puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils +se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans +cur, pour le plaisir d'tre jeunes, d'tre beaux et d'avoir du bonheur +ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare! + +Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit rire de +son air de belle sant, avec le tranquille quilibre du menu peuple de +France qui ne croit plus gure qu' la vie heureuse, mene honntement. + +Puis, d'une faon plus discrte, elle se dsola d'un autre ennui qui +assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse +affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat +Morano, trs mcontent du demi-chec de son mmoire devant la +congrgation, accusant le pre Lorenza, le confesseur de la tante et de +la nice, de les avoir pousses un procs fcheux, o il n'y aurait +que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais +Boccanera, c'tait la rupture d'une vieille liaison de trente annes, +une vritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui dsapprouvaient +formellement Morano. Donna Serafina tait d'autant plus ulcre, qu'elle +le souponnait de soulever l une mauvaise querelle et de la quitter +pour une tout autre cause, un brusque dsir inavouable, criminel chez un +homme de sa position et de sa pit, la passion qu'une petite bourgeoise +jeune, une intrigante, avait allume en lui. + +Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune, + grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mlancolie y +rgnait, sous la clart plus sourde des lampes voiles de dentelle. Il +n'y avait l, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canap, +causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un +fauteuil, coutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la +vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna +Serafina tait seule, sa place habituelle, au coin droit de la +chemine, avec la secrte rage de voir devant elle le coin gauche vide, +ce coin que Morano avait occup pendant les trente ans de sa fidlit. +Et Pierre remarqua le coup d'oeil anxieux, puis dsespr, dont elle +avait accueilli son entre, guettant la porte, attendant sans doute +encore le volage. Elle se tenait, du reste, trs droite et trs fire, +la taille fine, plus serre que jamais dans son corset, avec sa face +dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils trs noirs. + +Tout de suite Pierre, aprs lui avoir prsent ses hommages, laissa +percer sa proccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de +voir monsignor Nani, ce soir-l. Et elle-mme ne put s'empcher de +rpondre: + +--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a +besoin des gens qu'ils disparaissent. + +Elle gardait aussi une rancune au prlat de ce qu'il s'tait employ au +divorce trs mollement, aprs avoir beaucoup promis. Sans doute, comme +toujours, sous sa bienveillance extrme, pleine de caresses, il avait +quelque autre plan lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la +colre lui avait arrach; et elle reprit: + +--Il va peut-tre venir. Il est si bon, il nous aime tant! + +Malgr la vivacit de son sang, elle voulait tre politique, pour +vaincre les chances mauvaises. Son frre, le cardinal, lui avait dit +combien l'irritait l'attitude de la congrgation du Concile, car il ne +doutait pas que le froid accueil, fait la demande de sa nice, ne vnt +en partie du dsir que certains de ses collgues, les cardinaux, +avaient de lui tre dsagrables. Lui-mme souhaitait le divorce, qui +seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'enttait + ne vouloir pouser que sa cousine. Et c'tait un concours de +dsastres, toute la famille atteinte, lui frapp dans son orgueil, sa +soeur partageant cette souffrance et blesse par contre-coup au coeur, +les deux amoureux dsesprs de voir leur esprance recule une fois +encore. + +Quand Pierre s'approcha du canap, o causaient les jeunes gens, il +entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, demi-voix. + +--Pourquoi vous dsoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage +a t adopte, la majorit d'une voix. Le procs est repris, ce n'est +qu'un retard. + +Mais Benedetta hochait la tte. + +--Non, non! si monsignor Palma s'entte, jamais Sa Saintet ne donnera +son approbation. C'est fini. + +--Ah! si l'on tait riche, trs riche! murmura Dario d'un air convaincu, +qui ne fit sourire personne. + +Puis, tout bas, sa cousine: + +--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la +sorte. + +Et elle rpondit de mme, dans un souffle: + +--Descends demain soir, cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici. + +La soire s'ternisa ensuite. Pierre tait infiniment touch de l'air +d'accablement o il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable +d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une dlicatesse +d'enfance, taient comme voils de larmes contenues. Il s'tait dj +pris pour elle d'une vritable tendresse, la voir toujours d'une +humeur gale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande +sagesse la passion de son me de flamme. Elle tchait pourtant de +sourire, en coutant les jolies confidences de Celia, dont les amours +marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de +conversation gnrale, lorsque la vieille parente, haussant la voix, +parla de l'indigne attitude de la presse italienne, l'gard du +Saint-Pre. Jamais les rapports ne semblaient avoir t aussi mauvais +entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude, +annona que le pape, l'occasion des ftes sacrilges du 20 septembre, +clbrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de +protestation, la face de tous les tats chrtiens, complices du rapt +par leur indiffrence. + +--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina +d'une voix amre, en faisant allusion au dplorable mariage de sa nice. + +Elle paraissait hors d'elle, il tait trop tard maintenant, et l'on +n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, un bruit +inespr de pas, ses yeux se rallumrent, elle regarda ardemment la +porte, eut la dernire dception de voir entrer Narcisse Habert, qui +vint s'excuser prs d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance, +le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si ferm, et il y +tait bien accueilli, cause de ses ides religieuses, que l'on disait +intransigeantes. Ce soir-l, d'ailleurs, il n'y accourait, malgr +l'heure avance, que pour Pierre. Il le prit tout de suite l'cart. + +--J'tais certain de vous trouver ici, j'ai dn l'ambassade avec mon +cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle vous +annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, son +appartement du Vatican. + +Puis, baissant encore la voix: + +--Je crois bien qu'il tchera de vous introduire auprs du Saint-Pre... +Enfin, l'audience me parat certaine. + +Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la +tristesse de ce salon, o, depuis prs de deux heures, il se chagrinait +et tombait la dsesprance. Enfin, il aurait donc une solution! +Narcisse, aprs avoir serr la main de Dario, salua Benedetta et Celia, +puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, dbarrass de la vieille +parente, se dcidait parler. Mais il ne causait gure que de sa sant, +du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait +contes, sans jamais un mot sur les mille affaires compliques et +terribles qu'il brassait la Propagande. C'tait, en dehors de son +cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de +mdiocrit, o il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le +monde se leva, on prit cong. + +--N'oubliez pas, rpta Narcisse Pierre, demain matin, dix heures, +vous me trouverez la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de +notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli. + +Le lendemain, ds neuf heures et demie, Pierre, venu pied, tait sur +la vaste place; et, avant de se diriger droite, vers la porte de +bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrta +quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins +monumental que cet entassement de constructions, grandies l'ombre du +dme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans rgularit +quelconque. Les toitures se superposaient, les faades s'tendaient, +larges et plates, au hasard des ailes ajoutes et surleves. Seuls, les +trois cts de la cour Saint-Damase, symtriques, apparaissaient +au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges, +fermes aujourd'hui, qui les faisaient ressembler trois corps de serre +immenses, tincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'tait +l le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles, +celui qui contenait les plus admirables chefs-d'oeuvre du gnie humain! +Mais, dans sa dsillusion, Pierre ne s'intressa qu' la haute faade de +droite, qui donne sur la place, et o il savait que s'ouvraient les +fentres de l'appartement particulier du pape, au second tage. Il +contempla longuement ces fentres, on lui avait dit que la cinquime, +droite, tait celle de la chambre coucher, o l'on voyait toujours +brler une lampe, trs tard dans la nuit. + +Qu'y avait-il derrire cette porte de bronze, qu'il apercevait l, +devant lui, et qui tait le seuil sacr, la communication entre tous les +royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste reprsentant +s'tait emprisonn dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de +loin, avec ses panneaux de mtal, garnis de gros clous tte carre, et +il se demandait ce qu'elle dfendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle +murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde +allait-il trouver derrire, quel trsor de charit humaine conserv +jalousement dans l'ombre, quelle rsurrection d'espoir pour les peuples +nouveaux, avides de fraternit et de justice? Il se plaisait ce rve, +le pasteur unique et sacr veillant au fond de ce palais clos, prparant +le rgne dfinitif de Jsus, pendant que s'croulaient les vieilles +civilisations pourries, et la veille enfin de proclamer ce rgne, en +faisant de nos dmocraties la grande communaut chrtienne, que le +Sauveur avait promise. C'tait l'avenir qui s'laborait derrire la +porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait. + +Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de +monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner pied, + deux pas, le palais du Saint-Office, o il logeait comme assesseur. + +--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me +prsenter son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que +je vais obtenir l'audience tant dsire. + +De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait. + +--Oui, oui, je sais. + +Il se reprit. + +--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez +prudent. + +Puis, craignant que son aveu n'et fait comprendre au jeune prtre qu'il +sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prlat le plus facile +terrifier de toute la discrte famille pontificale, il conta qu'il +courait depuis le matin pour deux dames franaises, qui, elles aussi, se +mouraient du dsir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas +russir. + +--Je vous avouerai, monseigneur, dclara Pierre, que je commenais me +dcourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de rconfort, car mon +sjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'me. + +Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la +foi. De telles journes, celle qu'il avait passe au Palatin et la +voie Appienne, puis celle qu'il avait vcue aux Catacombes et +Saint-Pierre, n'taient bonnes qu' le troubler, qu' gter son rve +d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au +doute, envahi d'une lassitude commenante, ayant perdu de son +enthousiasme toujours prt la rvolte. + +Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'coutait, hochait la tte d'un +air d'approbation. videmment, c'tait bien cela, les choses devaient se +passer ainsi. Il semblait l'avoir prvu et en tre satisfait. + +--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous tes +certain de voir Sa Saintet. + +--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le trs juste +et trs clairvoyant Lon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon +livre, lui seul reconnatra sa pense, que, trs fidlement, je crois +avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jsus, par la dmocratie +et par la science, il sauvera le vieux monde! + +Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec +ses yeux aigus et ses lvres minces, approuva de nouveau. + +--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez. + +Puis, comme tous deux, levant la tte, regardaient la faade du Vatican, +il poussa l'amabilit jusqu' le dtromper. Non, la fentre o l'on +voyait de la lumire chaque soir, n'tait pas celle de la chambre +coucher du pape. C'tait celle d'un palier de l'escalier, que des becs +de gaz clairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait deux +fentres de l. Et ils retombrent dans le silence, ils continurent +regarder la faade, trs graves l'un et l'autre. + +--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue, +n'est-ce pas? + +Ds que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le coeur +battant grands coups, comme s'il ft entr dans le lieu sacr et +redoutable o s'laborait le bonheur futur. Un poste veillait l, un +garde suisse marchait pas lents, drap en un manteau gris bleu, qui +laissait dpasser seulement la culotte bariole de noir, de jaune et de +rouge; et il semblait que ce manteau discret ft jet ainsi sur un +dguisement, pour en dissimuler l'tranget devenue gnante. Puis, tout +de suite, droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit la +cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre la chapelle Sixtine, il +fallait suivre la longue galerie, entre une double range de colonnes, +et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde gant, o toutes +les dimensions s'exagraient, d'une crasante majest, soufflait un peu, +en gravissant les larges marches. + +Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il prouva d'abord une +surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, trs +haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la +partie o se tiennent les invits, les jours de grande crmonie, et le +choeur o s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chne, tandis +que les prlats restent debout, derrire. Le trne pontifical, sur une +estrade basse, est droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche, +dans la muraille, s'ouvre l'troite loge, balcon de marbre, rserve +aux chanteurs. Et il faut lever la tte, il faut que les regards montent +de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entire du +fond, aux peintures de la vote, qui descendent jusqu' la corniche, +entre les douze fentres claires, six de chaque ct, pour que, +brusquement, tout s'largisse, tout s'carte et s'envole, en plein +infini. + +Il n'y avait heureusement l que trois ou quatre touristes, peu +bruyants. Et Pierre aperut tout de suite Narcisse Habert, sur un des +bancs des cardinaux; au-dessus de la marche o s'assoient les +caudataires. Le jeune homme, immobile, la tte un peu renverse, +semblait comme en extase. Mais ce n'tait pas l'oeuvre de Michel-Ange +qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche, +une des fresques antrieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prtre, il se +contenta de murmurer, les regards noys: + +--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli! + +Puis, il retomba dans son ravissement. + +Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein coeur, venait +d'tre pris tout entier par le gnie surhumain de Michel-Ange. Le reste +disparut, il n'y eut plus, l-haut, comme en un ciel illimit, que cette +extraordinaire cration d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le +stupfiait, c'tait que le peintre avait accept d'tre l'unique artisan +de l'oeuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre +corps d'tat. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les +pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et +les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour +toute cette dcoration d'une richesse inoue qui encadrait les fresques. +Et il se l'imaginait, le jour o on lui avait livr la vote nue, rien +que le pltre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de +mtres carrs couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne +voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa +besogne gante, jalousement, violemment, passant quatre annes et demie +solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah! +cette oeuvre norme, faite pour emplir une vie, cette oeuvre qu'il avait +d commencer dans une tranquille confiance en sa volont et en sa force, +tout un monde tir de son cerveau et jet l, d'une pousse continue de +la virilit cratrice, en plein panouissement de la toute-puissance! + +Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa l'examen +de cette humanit agrandie de visionnaire, dbordant en des pages de +synthse dmesure, de symbolisme cyclopen. Et telles que des +floraisons naturelles, toutes les beauts resplendissaient, la grce et +la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science +parfaite, les plus violents raccourcis oss dans la certitude de la +russite, la perptuelle victoire technique sur les difficults que les +plans courbes prsentaient. Et surtout une ingnuit de moyens +incroyable, la matire rduite presque rien, quelques couleurs +employes largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'clat. Et cela +suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient +sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un lan +si nergique, qu'une flamme semblait passer l-haut, donnant ce peuple +une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'tait la vie qui clatait, qui +triomphait, une vie norme et pullulante, un miracle de vie ralis par +une main unique, qui apportait le don suprme, la simplicit dans la +force. + +Qu'on ait vu l une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la +destine, la cration du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le +chtiment, puis la rdemption, et enfin la justice de Dieu au dernier +jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrter, ds cette premire +rencontre, dans la stupeur merveille o une telle oeuvre le jetait. +Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beaut, de sa puissance et +de sa grce! Ah! ce Jhova, ce royal vieillard, terrible et paternel, +emport dans l'ouragan de sa cration, les bras largis, enfantant les +mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et +que Jhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace +sacr entre ce doigt du crateur et celui de la crature, petit espace +o tient l'infini de l'invisible et du mystre! et cette ve puissante +et adorable, cette ve aux flancs solides, capables de porter la future +humanit, d'une grce fire et tendre de femme qui voudra tre aime +jusqu' la perdition, toute la femme avec sa sduction, sa fcondit, +son empire! Puis, c'taient mme les figures dcoratives, assises sur +les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui clbraient le +triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'tre nus, d'une +splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensit de vie +telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse, +en des attitudes de hros. Et, entre les fentres, trnaient les gants, +les Prophtes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux, +dmesurs dans la force de la musculature et dans la grandeur de +l'expression intellectuelle: Jrmie, le coude appuy sur le genou, la +mchoire dans la main, rflchissant, au fond mme de la vision et du +rve; la Sibylle d'rythre, au profil si pur, si jeune en son opulence, +un doigt sur le livre ouvert du destin; Isae, l'paisse bouche de +vrit, toute gonfle sous le charbon ardent, hautain, la face tourne +demi et une main leve, en un geste de commandement; la Sibylle de +Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, reste d'une solidit de +roc, avec son masque rid, son nez de proie, son menton carr qui avance +et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lanc l en un raccourci +extraordinaire, le torse tordu, les bras replis, la tte renverse, la +bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de +la mme famille ample et majestueuse, rgnant avec la souverainet de +l'ternelle sant et de l'ternelle intelligence, ralisant le rve +d'une humanit indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs, +dans les cintres des fentres, dans les lunettes, des figures de beaut, +de puissance et de grce, naissaient encore, se pressaient, abondaient, +les anctres du Christ, les mres songeuses aux beaux enfants nus, les +hommes aux regards lointains, fixs sur l'avenir, la race punie, lasse, +dsireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre +angles, s'voquaient, vivantes, des scnes bibliques, les victoires +d'Isral sur l'esprit du mal. Et c'tait enfin la colossale fresque du +fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si +innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une +foule perdue, emporte dans un brlant souffle de vie, depuis les morts +que rveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la +trompette, depuis les rprouvs que les dmons jettent l'enfer, en +grappes d'pouvante, jusqu'au Jsus justicier, entour des aptres et +des saints, jusqu'aux lus radieux qui montent, soutenus par des anges, +pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargs des instruments +de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de +cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la +maturit de l'ge, le plafond garde son envole, sa supriorit +certaine, car c'tait l que l'artiste avait donn son effort vierge, +toute sa jeunesse, toute la flambe premire de son gnie. + +Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange tait le monstre, +dominant tout, crasant tout. Et il n'y avait qu' voir, sous +l'immensit de son oeuvre, les oeuvres du Prugin, du Pinturicchio, de +Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antrieures, +admirables, qui se droulaient en dessous de la corniche, autour de la +chapelle. + +Narcisse n'avait pas lev les yeux vers la splendeur foudroyante du +plafond. Abm d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a +l trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure. + +--Ah! Botticelli, Botticelli! l'lgance et la grce de la passion qui +souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupt! toute +notre me moderne devine et traduite, avec le charme le plus troublant +qui soit jamais sorti d'une cration d'artiste! + +Stupfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda demander: + +--Vous venez ici pour voir Botticelli? + +--Mais certainement, rpondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne +viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde +absolument que lui... Tenez! tudiez donc cette page: Mose et les +filles de Jthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mlancolie +humaines ont produit de plus pntrant? + +Et il continua, avec un petit tremblement dvot de la voix, de l'air du +prtre qui pntre dans le frisson dlicieux et inquitant du +sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa +face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les +draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, o tout son +corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si rels, et +beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe quivoque, dans lequel se +mle la solidit savante des muscles la dlicatesse infinie des +contours, tous soulevs par une flamme de dsir dont on emporte la +brlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes +comme des fruits, ironiques ou douloureuses, nigmatiques en leurs plis +sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des purets ou des +abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion, +de pmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde, +parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus +insondables, ouverts sur le nant humain! les mains de Botticelli, si +travailles, si soignes, ayant comme une vie intense, jouant l'air +libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un +souci tel de la grce, qu'elles en sont parfois manires, mais chacune +avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la +souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'effmin ni de menteur, +partout une sorte de fiert virile, un mouvement passionn et superbe +soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vrit, l'tude +directe, la conscience, tout un vritable ralisme que corrige et relve +l'tranget gniale du sentiment et du caractre, donnant la laideur +mme la transfiguration inoubliable du charme! + +L'tonnement de Pierre grandissait, et il coutait Narcisse, dont il +remarquait pour la premire fois la distinction un peu tudie, les +cheveux boucls, taills la florentine, les yeux bleus, presque +mauves, qui plissaient encore dans l'enthousiasme. + +--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux +artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange... + +D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit. + +--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-l! Il a tout gch, il a tout +perdu. Un homme qui s'attelait comme un boeuf la besogne, qui abattait +l'ouvrage ainsi qu'un manoeuvre, tant de mtres par jour! Et un homme +sans mystre, sans inconnu, qui voyait gros dgoter de la beaut, des +corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles des +bouchres gantes, des masses de chair stupides, sans au-del d'mes +divines ou infernales!... Un maon, et si vous voulez, oui! un maon +colossal, mais pas davantage! + +Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqu, +gt par la recherche de l'original et du rare, clatait la haine +fatale de la sant, de la force, de la puissance. C'tait l'ennemi, ce +Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss la cration +la plus prodigieuse dont un artiste et jamais accouch. Le crime tait +l, crer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites +crations des autres, mme les plus dlicieuses, fussent noyes, +disparussent dans ce flot dbordant d'tres, jets vivants sous le +soleil. + +--Ma foi, dclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis. +Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalit +n'est vraiment qu'aux cratures. Le cas de Michel-Ange me parat +dcisif, car il n'est le matre surhumain, le monstre qui crase les +autres, que grce cet extraordinaire enfantement de chair vivante et +magnifique, dont votre dlicatesse se blesse: Allez, que les curieux, +les jolis esprits, les intellectuels pntrants raffinent sur +l'quivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragot de l'art dans le +choix du trait prcieux et dans la demi-obscurit du symbole, +Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Matre de la +clart, de la simplicit et de la sant, ternel comme la vie elle-mme! + +Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de ddain indulgent et +courtois. Tout le monde n'allait pas la chapelle Sixtine s'asseoir +pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tte, pour +voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant: + +--Voil qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prvenir ici, +ds qu'il pourrait nous recevoir, et je suis tonn de n'avoir encore vu +personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphal, en +attendant? + +Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, trs lucide et trs +juste pour les oeuvres, retrouvant toute son intelligence aise, ds +qu'il n'tait plus soulev par sa haine des besognes colossales et du +gnial dcor. + +Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui +fallut chapper l'treinte du monstre, oublier ce qu'il venait de +voir, s'habituer ce qu'il voyait l, pour en goter toute la beaut +pure. C'tait comme un vin trop rude qui l'avait d'abord tourdi et qui +l'empchait de goter ensuite cet autre vin plus lger, d'un bouquet +dlicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le +charme opre avec une puissance lente et irrsistible. C'est Racine +ct de Corneille, Lamartine ct d'Hugo, l'ternelle paire, le couple +de la femelle et du mle, dans les sicles de gloire. Avec Raphal, +triomphent la noblesse, la grce, la ligne exquise et correcte, d'une +harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matriel +superbement jet par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une +pntration profonde, apporte dans la peinture. L'homme y est plus +pur, plus idalis, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y +a l un sentimental, un fminin dont on sent le frisson de tendresse, +cela est aussi d'une solidit de mtier admirable, trs grand et trs +fort. Pierre peu peu s'abandonnait cette matrise souveraine, +conquis par cette lgance virile de beau jeune homme, touch jusqu'au +fond du coeur par cette vision de la suprme beaut dans la suprme +perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'cole d'Athnes, +antrieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les +chefs-d'oeuvre de Raphal, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et +plus encore dans l'Hliodore chass du Temple et dans l'Attila arrt +aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grce, +impressionn par l'crasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement, +lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrrent! Le +monstre avait procr en bas, et le plus grand parmi les humains y +laissa de son me, sans jamais plus se dbarrasser de l'influence subie. + +Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, cette galerie vitre, si +claire et d'une dcoration si dlicieuse. Mais Raphal tait mort, il +n'y avait l, sur les cartons qu'il avait laisss, qu'un travail +d'lves. C'tait une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux +compris que le gnie est tout, que lorsqu'il disparat, l'cole sombre. +L'homme de gnie rsume l'poque, donne, une heure de la civilisation, +toute la sve du sol social, qui reste ensuite puis, parfois pour des +sicles. Et il s'intressa davantage l'admirable vue qu'on a des +loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre ct de +la cour Saint-Damase, l'tage habit par le pape. En bas, la cour avec +son portique, sa fontaine, son pav blanc, tait claire et nue, sous le +brlant soleil. Cela n'avait dcidment rien de l'ombre, du mystre +touff et religieux, que les alentours des vieilles cathdrales du Nord +lui avaient fait rver. A droite et gauche du perron qui menait chez +le pape et chez le cardinal secrtaire, cinq voitures se trouvaient +ranges, les cochers raides sur leurs siges, les chevaux immobiles dans +la lumire vive; et pas une me ne peuplait le dsert de la vaste cour +carre, aux trois tages de loges vitres comme des serres immenses; et +l'clat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudit +du pav et des faades, dans une sorte de majest grave de temple paen, +consacr au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce +fut le prodigieux panorama de Rome qui se droule, sous ces fentres du +Vatican. Il n'avait point song que cela dt tre, il venait d'tre tout +d'un coup saisi par cette pense que le pape, de ses fentres, voyait +ainsi Rome entire, tale devant lui, ramasse, comme s'il n'avait eu +qu' tendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les +yeux et le coeur de ce spectacle inou, car il voulait l'emporter, le +garder, tout frmissant des rveries sans fin qu'il voquait. + +Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tte; et il +aperut un domestique en livre noire, qui, aprs s'tre acquitt d'un +message prs de Narcisse, le saluait profondment. + +Le jeune homme se rapprocha du prtre, l'air trs contrari. + +--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra +nous recevoir ce matin. Il est pris, parat-il, par un service +inattendu. + +Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait gure cette excuse et +qu'il commenait souponner son parent de trembler de se compromettre, +averti, terrifi sans doute par quelque bonne me. Cela l'indignait +d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta: + +--coutez, il y a peut-tre un moyen de forcer les portes... Si vous +pouvez disposer de votre aprs-midi, nous allons djeuner ensemble, puis +nous reviendrons visiter le Muse des Antiques; et je finirai bien par +rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de +rencontrer le pape lui-mme, s'il descend aux jardins. + +Pierre, d'abord, l'annonce de l'audience encore recule, avait prouv +le plus vif dsappointement. Aussi, libre de sa journe entire, +accepta-t-il trs volontiers l'offre. + +--Vous tes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille +fois. + +Ils djeunrent en face de Saint-Pierre mme, dans un petit restaurant +du Borgo, dont les plerins faisaient l'ordinaire clientle. On y +mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour +de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place +Sainte-Marthe, pour gagner, derrire, l'entre du Muse. C'tait un +quartier clair, dsert et brlant, o le jeune prtre retrouva, +dcuple, la sensation de majest nue et fauve, comme cuite au soleil, +qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand +il contourna l'abside gante du colosse, il en comprit davantage +l'normit, toute une floraison d'architectures mises en tas, que +bordent les espaces vides du pav, o verdit une herbe fine. Il n'y +avait l, dans cette immensit muette, que deux enfants, qui jouaient +l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue +italienne et garde par des soldats du roi, se trouve gauche du +passage conduisant au Muse; tandis qu'en face, droite, s'ouvre une +porte d'honneur du Vatican, o veille un poste de la garde suisse; et +c'est par cette porte que passent les voitures deux chevaux, qui, +selon l'tiquette, amnent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du +cardinal secrtaire et de Sa Saintet. + +Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais +et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivrent enfin au Muse des +Antiques. Ah! ce Muse immense, compos de salles sans fin, ce Muse qui +en contient trois, le trs ancien Muse Pio-Clementino, le Muse +Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouv dans la terre, +exhum, glorifi sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le +jeune prtre le parcourut, passa d'une salle une autre, dans +l'blouissement des chefs-d'oeuvre, dans l'tourdissement de tant de +gnie et de tant de beaut. Ce n'taient pas seulement les morceaux +clbres qui l'tonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du +Belvdre, ni le Mlagre, ni mme le torse d'Hercule. Il tait pris +plus encore par l'ensemble, par la quantit innombrable des Vnus, des +Bacchus, des empereurs et des impratrices difis, par toute cette +pousse superbe de belles chairs, de chairs augustes, clbrant +l'immortalit de la vie. Trois jours auparavant, il avait visit le +Muse du Capitole, o il avait admir la Vnus, le Gaulois mourant, les +merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des +bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration dcuple jusqu' la +stupeur, par la richesse inpuisable des salles. Et, plus curieux +peut-tre de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes, +o ressuscite si relle la Rome historique, qui fut incapable +certainement de l'idale beaut de la Grce, mais qui enfanta de la vie. +Ils sont tous l, les empereurs, les philosophes, les savants, les +potes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensit, tels qu'ils +taient, tudis et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs +dformations, leurs tares, les moindres particularits de leurs traits; +et, de ce souci extrme de vrit, jaillit le caractre, une vocation +d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les +hommes eux-mmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire +fausse dont l'enseignement suffit faire excrer l'antiquit par les +gnrations d'lves. Ds lors, comme on comprend, comme on sympathise! +Et c'tait ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues +tronques, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre mme, bras divin +de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, voquaient le resplendissement +d'une civilisation de lumire, de grandeur et de force. + +Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candlabres, longue de cent +mtres, et o se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture. + +--coutez, mon cher abb, il n'est gure que quatre heures, et nous +allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le +Saint-Pre y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une +vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-tre, qui +sait?... En tout cas, a vous reposera, vous devez avoir les jambes +rompues. + +Il tait connu de tous les gardiens, sa parent avec monsignor Gamba del +Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, o il aimait venir +passer ainsi des journes entires. Deux chaises taient l, ils +s'installrent, et il se remit parler d'art, immdiatement. + +Cette Rome, quelle tonnante destine, quelle royaut souveraine et +d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre o le monde +entier converge et aboutit, mais o rien ne pousse du sol mme, frapp +de strilit ds le dbut. Il faut y acclimater les arts, y transplanter +le gnie des peuples voisins, qui, ds lors, y fleurit magnifiquement. +Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la +Grce que lui vient la beaut de ses monuments et de ses sculptures. +Plus tard, quand le christianisme nat, il reste chez elle tout imprgn +du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit +l'art gothique, l'art chrtien par excellence. Plus tard encore, la +Renaissance, c'est bien Rome que resplendit le sicle de Jules II et +de Lon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui +prparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envole. +Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royaut du +monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le +rveil extraordinaire de l'antiquit, c'est Apollon et c'est Vnus +ressuscits, adors par les papes eux-mmes, qui, ds Nicolas V, rvent +d'galer la Rome papale la Rome impriale. Aprs les prcurseurs, si +sincres, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Prugin, Botticelli +et tant d'autres, apparaissent les deux souverainets, Michel-Ange et +Raphal, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut +attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, tout ce que la +science de la peinture a pu conqurir, en l'absence du gnie, la couleur +et le model puissants. Ensuite, la dchance continue jusqu'au Bernin, +qui est le transformateur, le vritable crateur de la Rome des papes +actuels, le jeune prodige enfantant ds sa dix-huitime anne toute une +ligne de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont +l'effrayante activit a termin la faade de Saint-Pierre, bti la +colonnade, dcor l'intrieur de la basilique, lev des fontaines, des +glises, des palais sans nombre. Et c'tait la fin de tout, car, +depuis, Rome est sortie peu peu de la vie, s'est limine davantage +chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vcu des +autres cits, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en +faire encore de la gloire. + +--Le Bernin, ah! le dlicieux Bernin, continua demi-voix Narcisse, de +son air pm. Il est puissant et exquis, une verve toujours prte, une +ingniosit sans cesse en veil, une fcondit pleine de grce et de +magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'oeuvre, +sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a t le +Michel-Ange et le Raphal de l'architecture, et n'en parlons plus!... +Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prtendu mauvais got est fait +de plus de dlicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis +de gnie dans la perfection et l'normit! L'me du Bernin, varie et +profonde, o tout notre ge devrait se retrouver, d'un manirisme si +triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dgage des +bassesses de la ralit!... Allez donc voir, la Villa Borghse, le +groupe d'Apollon et Daphn, qu'il fit dix-huit ans, et surtout allez +voir sa Sainte Thrse en extase, Sainte-Marie de la Victoire. Ah! +cette Sainte Thrse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance +divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupt de la foi +pousse jusqu'au spasme, la crature perdant le souffle, mourant de +plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai pass devant elle des heures et +des heures, sans jamais puiser l'infini prcieux et dvorant du +symbole. + +Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'tonnait plus de sa haine sourde, +inconsciente, contre la sant, la simplicit et la force, l'coutait +peine, tait lui-mme tout l'ide dont il se sentait de plus en plus +envahi: la Rome paenne ressuscitant dans la Rome chrtienne, faisant +d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hirarchis et +dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle mme jamais t +chrtienne, en dehors de l'ge primitif des Catacombes? C'tait, en lui, +un prolongement, une affirmation de plus en plus vidente des penses +qu'il avait eues au Palatin, la voie Appienne, puis Saint-Pierre. +Et, le matin mme, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la +Signature, au milieu de l'tourdissement o le jetait l'admiration, il +avait bien compris la preuve nouvelle que le gnie apportait. Sans +doute, chez Michel-Ange et chez Raphal, le paganisme ne reparaissait +que transform par l'esprit chrtien. Mais est-ce qu'il n'tait pas la +base mme? est-ce que les nudits gantes de l'un ne venaient pas du +terrible ciel de Jhova, vu travers l'Olympe? est-ce que les idales +figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge, +les chairs divines et dsirables de Vnus? Maintenant, Pierre en avait +la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gne, car ces +beaux corps prodigus, ces nudits glorifiant l'ardente passion de la +vie, allaient contre le rve qu'il avait fait dans son livre, le +christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour la +simplicit, la puret des premiers temps. + +Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pt +savoir par quelle transition, s'tait mis le renseigner sur +l'existence quotidienne de Lon XIII. + +--Oh! mon cher abb, quatre-vingt-quatre ans, une activit de jeune +homme, une vie de volont et de travail, comme ni vous ni moi ne +voudrions la vivre!... Ds six heures, il est debout, dit sa messe dans +sa chapelle particulire, djeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures + midi, c'est un dfil ininterrompu de cardinaux, de prlats, toutes +les affaires des congrgations qui lui passent sous les yeux, et je vous +rponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliques. A +midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives. +A deux heures, il dne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagne, ou +la promenade dans les jardins, jusqu' six heures. Les audiences +particulires, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux. +Il soupe neuf heures, et il mange peine, vit de rien, toujours seul + sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'tiquette qui l'oblige +cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un +convive, ternellement l'cart dans sa grandeur!... Et, dix heures, +aprs avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa +chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de frquentes +insomnies, se relve, appelle un secrtaire, pour lui dicter des notes, +des lettres. Lorsqu'une affaire intressante l'occupe, il s'y donne tout +entier, y songe sans cesse. C'est l sa vie, sa sant mme: une +intelligence continuellement en veil, en travail, une force et une +autorit qui ont le besoin de se dpenser... Vous n'ignorez pas, +d'ailleurs, qu'il a longtemps cultiv avec tendresse la posie latine. +On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de +lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il +subventionnait, et mme, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses +ides les plus chres taient en jeu. + +Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des +Candlabres, dserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles, +d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tte, pour voir si +le petit cortge du pape n'allait pas dboucher de la galerie des +Tapisseries, puis dfiler devant eux, en se rendant aux jardins. + +--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez +troite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel +voyage! prs de deux kilomtres, au travers des loges, des chambres de +Raphal, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les +escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le +dpose, en bas, dans une alle o une calche deux chevaux l'attend... +Le temps est trs beau, ce soir. Il va srement venir. Ayons quelque +patience. + +Et, pendant que Narcisse donnait ces dtails, Pierre, galement dans +l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire. +C'taient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux +qui avaient ressuscit passionnment l'antiquit, rvant de draper le +Saint-Sige dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vnitien +magnifique, qui avait bti le palais de Venise, Sixte IV, qui l'on +doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Lon X, qui firent de Rome une +ville de pompe thtrale, de ftes prodigieuses, des tournois, des +ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papaut venait +de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussire des ruines; et, +comme grise par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle crait +les muses, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au +culte de l'admiration universelle. Jamais l'glise n'avait travers un +tel pril de mort, car, si le Christ continuait d'tre honor +Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les desses de marbre, +aux belles chairs triomphantes, trnaient dans les salles du Vatican. +Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant +l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa +bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or tait tran par six +chevaux, entour par la garde suisse, suivi par un peloton de +gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse, +poursuivait sa promenade pied; et, alors, un garde cheval galopait +en avant, avertissait, faisait tout arrter. Aussitt, les voitures se +rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pav, +tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tte +dvotement, l'approche du Saint-Pre, qui, d'un pas ralenti, allait +ainsi avec sa cour jusqu' la place du Peuple, souriant et bnissant. +Et, maintenant, venait Lon XIII, prisonnier volontaire, enferm dans +le Vatican depuis dix-huit annes, ayant pris une majest plus haute, +une sorte de mystre sacr et redoutable, derrire les paisses +murailles silencieuses, au fond de cet inconnu o s'coulait la vie +discrte de chacune de ses journes. + +Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape cach +au commun des hommes, tel qu'une de ces divinits terribles dont les +prtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonn dans ce +Vatican somptueux que ses anctres de la Renaissance avaient bti et +orn pour des ftes gantes; et il vit l, loin des foules, en prison, +avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphal, +avec les dieux et les desses de marbre, l'Olympe clatant, clbrant +autour de lui la religion de la lumire et de la vie. Toute la papaut +baigne l, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce +vieillard frle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Muse des +Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, gauche, les statues le +regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est +Apollon, et c'est Vnus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu +dont le rire sonne les joies de la terre. Des Nrides se baignent dans +le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes, +sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de +belles filles pmes. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymde caresse +l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard +va toujours, balanc sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair, +cette nudit tale, glorifie, qui clame la toute-puissance de la +nature, l'ternelle matire. Depuis qu'ils l'ont retrouve, exhume, +honore, elle rgne l de nouveau, imprissable; et, vainement, ils ont +mis des feuilles de vigne aux statues, de mme qu'ils ont vtu les +grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie dborde, la +semence circule torrents dans les veines du monde. Prs de l, dans la +Bibliothque Vaticane, d'une incomparable richesse, o dort toute la +science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion +qui emporterait le Vatican et mme Saint-Pierre, si, un jour, les livres +se rveillaient leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beaut +des Vnus et la virilit des Apollons. Mais le blanc vieillard, si +diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les ttes colossales +de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinos aux hanches +quivoques, continuent le regarder passer. + +Impatient, Narcisse se dcida questionner un gardien, qui lui assura +que Sa Saintet tait descendue dj. Le plus souvent, en effet, pour +raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui dbouchait +devant la Monnaie. + +--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il Pierre. Je vais tcher +de vous faire visiter les jardins. + +En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large alle, +il se remit causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical, +qu'il connaissait particulirement. Tout de suite, celui-ci le laissa +passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor +Gamba del Zoppo, ce jour-l, accompagnait Sa Saintet. + +--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvrent tous les deux +seuls dans l'alle, je ne dsespre pas encore d'une heureuse +rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican. + +Ils sont trs vastes, le pape peut y faire quatre kilomtres, par les +alles du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces +jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de +Lon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons +voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur +allait jusqu'au Chteau Saint-Ange; et c'tait l ce qu'on nommait la +cit Lonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y +descendre, si ce n'est du dme de Saint-Pierre, dont l'normit seule y +jette son ombre, par les brlants jours d't. Ils sont, d'ailleurs, +tout un monde, un ensemble vari et complet, que chaque pape s'est plu +embellir: un grand parterre aux gazons gomtriques, plant de deux +beaux palmiers, orn de citronniers et d'orangers en pots; un jardin +plus libre, plus ombreux, o, parmi des charmilles profondes, se +trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de +Pie IV; les bois ensuite, aux chnes verts superbes, des futaies de +platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges alles, d'une +douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant +gauche, aprs d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant +de vigne trs soign. + +Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait Pierre des +dtails sur la vie du Saint-Pre, dans ces jardins. Lorsque le temps le +permet, il s'y promne tous les deux jours. Jadis, ds le mois de mai, +les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus +sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs Castel-Gandolfo, au +bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Pre n'a plus, pour +rsidence d't, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Lon IV, peu +prs intacte. Il y vient vivre les journes les plus chaudes. Il a mme +fait construire, ct, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite, +de faon s'y installer demeure. Et Narcisse, en familier, entra +librement, put obtenir que Pierre jett un coup d'oeil dans l'unique +pice, occupe par Sa Saintet, une vaste pice ronde, au plafond +demi-sphrique, o le ciel est peint avec les figures symboliques des +constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux toiles, qu'un +systme d'clairage fait tinceler la nuit. Les murs sont d'une telle +paisseur, qu'en murant une des fentres, on a pu mnager dans +l'embrasure une sorte de chambre, o se trouve un lit de repos. Du +reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une +plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil, +entirement dor, un des cadeaux du jubil piscopal. Et l'on rve aux +journes de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de +donjon, frache comme un spulcre, lorsque les lourds soleils de juillet +et d'aot brlent au loin Rome anantie. + +Puis, c'taient des dtails encore. Un observatoire astronomique a t +install dans une autre tour, qu'on aperoit, parmi les verdures, +surmonte d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres, +un chalet suisse, o Lon XIII aime se reposer. Il va parfois pied +jusqu'au potager, il s'intresse surtout la vigne, qu'il visite, pour +voir si le raisin mrit, si la rcolte sera belle. Mais ce qui tonna le +plus le jeune prtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Pre tait un +dtermin chasseur, lorsque l'ge ne l'avait point encore affaibli. Il +chassait au roccolo, passionnment. A la lisire d'un taillis, des +filets larges mailles sont tendus, le long d'une alle, qu'ils bordent +ainsi et ferment des deux cts. Au milieu, sur le sol, on pose les +cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas attirer les oiseaux du +voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des +becfigues de toute espce. Et, quand une bande tait l, nombreuse, Lon +XIII, assis l'cart, guettant, tapait dans ses mains, effarait +brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes +dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu' les +ramasser, puis les touffer, d'un lger coup de pouce. Les becfigues +rtis sont un dlicieux rgal. + +Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba +sur une Grotte de Lourdes, imite en petit, reproduite l'aide de +rochers et de blocs de ciment. Et son motion fut telle, qu'il ne put la +cacher son compagnon. + +--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le +Saint-Pre plus intellectuel, dgag de ces superstitions basses. + +--Oh! rpondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui +avait une particulire reconnaissance Notre-Dame de Lourdes. En tout +cas, ce doit tre un cadeau, et Lon XIII la fait entretenir, +simplement. + +Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant +cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par +zle dvot, avaient laiss leurs cartes de visite, piques dans les +gerures du ciment. Et ce fut pour lui une trs grande tristesse, il se +remit suivre son compagnon, la tte basse, perdu dans une rverie +dsole sur l'imbcile misre du monde. Puis, la sortie du bois, de +nouveau en face du parterre, il leva les yeux. + +Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour tait exquise pourtant, et quel +charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des +jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus mme que +parmi les vignes fcondes, il sentait l toute la force de la puissante +nature, au milieu de ce parterre nu, dsert, noble et brlant. C'taient + peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symtrie les +compartiments gomtriques que les alles dcoupaient, quelques arbustes +bas, des roseaux nains, des alos, de rares touffes de fleurs demi +sches; et, dans le got baroque d'autrefois, des buissons verts +dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence, +on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une +pluie de gouttes qui retombaient perptuellement d'une vasque. Rome +entire avec son ciel ardent, sa grce souveraine, sa volupt +conqurante, semblait animer de son me cette dcoration carre, vaste +mosaque de verdure, dont le demi-abandon, le dlabrement roussi +prenaient une mlancolique fiert, dans le frisson trs ancien d'une +passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des +statues antiques, d'une nudit blanche sous le soleil couchant, +bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins, +plus forte aussi que l'odeur des oranges mrissantes, une odeur +s'levait, celle des grands buis amers, si charge de vie pre, qu'elle +troublait au passage, comme l'odeur mme de la virilit de ce vieux sol, +satur de poussires humaines. + +--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontr Sa Saintet, +disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre alle du +bois, tandis que nous nous arrtions la tour de Lon IV. + +Il en tait revenu son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il +expliquait que la fonction de Copiere, d'chanson du pape, que +celui-ci aurait d remplir, comme un des quatre camriers secrets +participants, n'tait plus qu'une charge purement honorifique, surtout +depuis que les dners diplomatiques et les dners de conscration +piscopale avaient lieu la Secrtairerie d'tat, chez le cardinal +secrtaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullit poltronne tait +lgendaire, ne semblait avoir d'autre rle que de rcrer Lon XIII, qui +l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les +anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce +gros homme aimable, obligeant mme, tant que son intrt n'entrait pas +en jeu, tait une vritable gazette vivante, au courant de tout, ne +ddaignant pas les commrages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait +tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se +donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de +la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons + faire, dans ce Vatican ferm o s'agite un tel pullulement de prlats +de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, compose +de vieux garons portant la robe, que travaillent sourdement des +ambitions dmesures, des luttes sourdes et abominables, des haines +froces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des +anciens temps! + +Brusquement, Narcisse s'arrta. + +--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Pre... Mais nous n'avons pas +de chance. Il ne nous verra mme pas, il va remonter en voiture. + +En effet, la calche venait de s'avancer jusqu' la lisire du bois, et +un petit cortge, qui dbouchait d'une alle troite, se dirigeait vers +elle. + +Pierre avait reu au coeur un grand coup. Immobilis avec son compagnon, +cach demi derrire le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que +de loin le blanc vieillard, si frle dans les plis flottants de sa +soutane blanche, marchant trs lentement, d'un petit pas qui semblait +glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de +vieil ivoire diaphane, accentue par le grand nez, au-dessus de la +bouche mince. Mais les yeux trs noirs luisaient d'un sourire, +curieusement, tandis que l'oreille se penchait droite, vers monsignor +Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et +court, fleuri et digne. De l'autre ct, gauche, marchait un +garde-noble; et deux autres prlats suivaient. + +Ce ne fut qu'une apparition familire, dj Lon XIII montait dans la +calche ferme. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brlant et +odorant, retrouvait l'moi singulier qu'il avait ressenti, dans la +galerie des Candlabres, quand il avait voqu le passage du pape au +travers des Apollons et des Vnus, talant leur nudit triomphale. L, +ce n'tait que l'art paen qui clbrait l'ternit de la vie, les +forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voil qu'ici il le +voyait baigner dans la nature elle-mme, dans la plus belle, la plus +voluptueuse, la plus passionne. Ah! ce pape, ce blanc vieillard +promenant son Dieu de douleur, d'humilit et de renoncement, par les +alles de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journes +de l't, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les +oranges mres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait +des effluves souverains de sa virilit. Comme il faisait bon de vivre +l, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la +beaut de la femme, et de s'y rjouir dans la fcondit universelle! +Brusquement clatait cette vrit dcisive que, de ce pays de lumire et +de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conqute, de +domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord, +une religion d'me. + +Mais Narcisse emmenait le jeune prtre, en lui contant encore des +histoires, la bonhomie parfois de Lon XIII, qui s'arrtait pour causer +avec les jardiniers, les questionnait sur la sant des arbres, sur la +vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux +gazelles, envoyes en cadeau d'Afrique, de jolies btes fines qu'il +aimait caresser, et dont il avait pleur la mort. D'ailleurs, Pierre +n'coutait plus; et, quand ils se retrouvrent tous deux sur la place +Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican. + +Ses yeux taient tombs sur la porte de bronze, et il se rappela que, le +matin, il s'tait demand ce qu'il y avait derrire ces panneaux de +mtal, garnis de gros clous tte carre. Et il n'osait se rpondre +encore, il n'osait dcider si les peuples nouveaux, avides de fraternit +et de justice, y trouveraient la religion attendue par les dmocraties +de demain; car il n'emportait qu'une impression premire. Mais combien +cette impression tait vive et quel commencement de dsastre pour son +rve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican +sous ses lames antiques, le sparant du reste de la terre, si +solidement, que rien n'y tait plus entr depuis trois sicles. +Derrire, il venait de voir renatre les anciens sicles, jusqu'au +seizime, immuables. Les temps s'y taient comme arrts, jamais. Rien +n'y bougeait plus, les costumes eux-mmes des gardes suisses, des +gardes-nobles, des prlats, n'avaient pas chang; et l'on retrouvait l +le monde d'il y a trois cents ans, avec son tiquette, ses vtements, +ses ides. Si, depuis vingt-cinq annes, les papes, par une protestation +hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le sculaire +emprisonnement dans le pass, dans la tradition, datait de bien plus +loin et prsentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait +fini par y tre enferm comme eux, s'obstinant ses dogmes, ne vivant +plus, immobile et debout, que grce la force de sa vaste organisation +hirarchique. Alors, tait-ce donc que, malgr son apparente souplesse, +le catholicisme ne pouvait cder sur rien, sous peine d'tre emport? +Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de +haines et de luttes! Et quelle prison trange, quels rapprochements sous +les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute +l'antiquit paenne fraternisant avec les Aptres, toutes les splendeurs +de la Renaissance entourant le pasteur de l'vangile, qui rgne au nom +des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil +dclinait, la douce volupt romaine tombait du ciel limpide, et le jeune +prtre restait perdu, aprs ce beau jour, pass avec Michel-Ange, +Raphal, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde. + +--Enfin, mon cher abb, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue +maintenant, je souponne mon brave cousin de ne pas vouloir se +compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez +bien de ne pas trop compter sur lui. + +Ce jour-l, il tait prs de six heures, lorsque Pierre revint au palais +Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait +la porte du petit escalier, dont il possdait une clef. Mais il avait +reu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il +voulait communiquer Benedetta; et il monta le grand escalier, il +s'tonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours +ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y +travaillait quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise +tait bien l, il vit mme sur une table le linge qu'elle y avait +laiss; mais elle s'en tait alle sans doute, il se permit de pntrer +dans le premier salon. Il y faisait presque nuit dj, le crpuscule s'y +teignait avec une douceur mourante, et le prtre resta saisi, n'osa +plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune, +un bruit de voix perdues, des froissements, des heurts, toute une +lutte. C'taient des supplications ardentes, puis des grondements +dvorateurs. Et, brusquement, il n'hsita plus, il fut emport comme +malgr lui, par cette certitude que quelqu'un se dfendait, dans cette +pice, et allait succomber. + +Quand il se prcipita, ce fut une stupeur. Dario tait l, fou, lch en +une sauvagerie de dsir o reparaissait tout le sang effrn des +Boccanera, dans son puisement lgant de fin de race; et il tenait +Benedetta aux paules, il l'avait renverse sur un canap, la +violentant, la voulant, lui brlant la face de ses paroles. + +--Pour l'amour de Dieu, chrie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne +souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis +toi-mme, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cass, oh! +ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et +laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer! + +Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et +de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi +d'une nergie farouche, en rptant: + +--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas! + +A ce moment, dans son grondement dsespr, Dario eut la sensation que +quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de +dmence hbte, sans mme le bien reconnatre. Puis, il passa les deux +mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il +s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, o son +dsir refoul se dbattait encore dans des larmes et dans du repentir. + +Benedetta tait reste assise sur le canap, soufflante, bout de +courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer +galement, trs embarrass de son rle, ne trouvant pas un mot, elle le +supplia d'une voix qui se calmait. + +--Non, non, monsieur l'abb, ne vous en allez pas... Je vous en prie, +asseyez-vous, je dsire causer avec vous un instant. + +Il crut pourtant devoir s'excuser de son entre si brusque, il expliqua +que la porte du premier salon tait entr'ouverte et qu'il avait +seulement aperu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laiss +sur une table. + +--Mais c'est vrai! s'cria la contessina, Victorine devait y tre, je +venais de la voir. Je l'ai appele, quand mon pauvre Dario s'est mis +perdre la tte... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue? + +Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant demi, la face encore +brlante de la lutte: + +--coutez, monsieur l'abb, je vais vous dire les choses, parce que je +ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine ide de mon pauvre +Dario. a me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma +faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demand un +rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et, +comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, cette heure, +je lui ai donc dit de venir... C'tait fort naturel, n'est-ce pas? de +nous voir, de nous entendre, aprs le gros chagrin que nous avons eu, +la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annul. Nous +souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a +t l, nous nous sommes mis pleurer, nous sommes rests longtemps aux +bras l'un de l'autre, nous caressant, mlant nos larmes. Je l'ai bais +mille fois en lui rptant que je l'adorais, que j'tais dsespre de +faire son malheur, que je mourrais srement de ma peine, le voir si +malheureux. Peut-tre a-t-il pu se croire encourag; et, d'ailleurs, il +n'est pas un ange, je n'aurais pas d le garder de la sorte, si +longtemps sur mon coeur... Vous comprenez, monsieur l'abb, il a fini +par tre comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone, +j'ai jur de ne jamais accorder qu' mon mari. + +Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son +air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur +ses lvres, quand elle continua. + +--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et a ne m'empche pas de +l'aimer, au contraire. Il a l'air dlicat, un peu maladif mme; mais, au +fond, c'est un passionn, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est +le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des +colres, tant petite, rester par terre, et aujourd'hui encore, quand +le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-mme, que je +me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre +Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les +caprices doivent tre contents; mais, au fond pourtant, il a beaucoup +de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur srieux est +avec moi, qui l'adore. + +Et Pierre vit alors se prciser pour lui cette figure du jeune prince, +reste vague jusque-l. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il +s'tait toujours amus. Un fond d'gosme parfait, mais un trs aimable +garon quand mme. Surtout une incapacit absolue de souffrir, une +horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvret, chez lui et +chez les autres. De chair et d'me pour la joie, l'clat, l'apparence, +la vie au clair soleil. Et fini, puis, n'ayant plus de force que pour +cette vie d'oisif, ne sachant mme plus penser et vouloir, ce point +que l'ide de se rallier au rgime nouveau ne lui tait pas mme venue. +Avec a, l'orgueil dmesur du Romain, la paresse mle d'une sagacit, +d'un sens pratique du rel, toujours en veil; et, dans le charme doux +et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups +de furieux dsir, une sensualit fauve qui parfois se ruait. + +--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets, +ajouta trs bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne +faut point demander l'impossible un homme, et je ne veux pas qu'il en +meure. + +Et, comme Pierre la regardait, drang dans son ide de la jalousie +italienne, elle s'cria, toute brlante de son adoration passionne: + +--Non, non, je ne suis pas jalouse de a. C'est son plaisir, a ne me +fait pas de peine. Et je sais trs bien qu'il me reviendra toujours, +qu'il ne sera plus qu' moi, moi seule, quand je le voudrai, quand je +le pourrai. + +Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes +consoles s'teignait, une mlancolie infinie tombait du haut plafond +obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientt, par +un hasard de l'clairage, un tableau se dtacha, au-dessus du canap o +la contessina tait assise, le portrait de la jeune fille au turban, si +belle, Cassia Boccanera, l'anctre, l'amoureuse et la justicire. De +nouveau, la ressemblance frappa le prtre, et il pensa tout haut, il +reprit: + +--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute o l'on +succombe, et tout l'heure, si je n'tais pas entr... + +Violemment, Benedetta l'interrompit. + +--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutt. + +Et, dans une exaltation dvote extraordinaire, toute souleve d'amour, +et comme si la foi superstitieuse et embras en elle la passion jusqu' +l'extase: + +--J'ai jur la Madone de donner ma virginit l'homme que j'aimerai, +seulement le jour o il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au +prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie mme... Oui, Dario +et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole, +et les anges ne pleureront pas dans le ciel. + +Elle tait l tout entire, d'une simplicit qui pouvait d'abord +paratre complique, inexplicable. Sans doute elle cdait cette +singulire ide de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le +renoncement et la puret, toute une protestation contre l'ternelle +matire, les forces de la nature, la fcondit sans fin de la vie. Mais, +en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donn la +virginit, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire +l'amant lu, choisi par son coeur, devenu le matre souverain de son +corps, ds que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prtre, du +mariage religieux, il n'y avait que pch mortel et abomination. Et, ds +lors, on comprenait sa longue rsistance Prada, qu'elle n'aimait pas, +sa rsistance dsespre et si douloureuse Dario, qu'elle adorait, +mais qui elle ne voulait s'abandonner qu'en lgitime union. Et quelle +torture, pour cette me enflamme, que de rsister son amour! quel +continuel combat du devoir, du serment fait la Vierge, contre la +passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait, +soufflait chez elle en tempte! Tout ignorante et indolente qu'elle ft, +capable d'une ternelle fidlit de tendresse, elle exigeait d'ailleurs +le srieux, le matriel de l'amour. Aucune fille n'tait moins qu'elle +perdue dans le rve. + +Pierre la regardait, sous le crpuscule mourant, et il lui semblait +qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la premire fois. Sa dualit +s'accusait dans les lvres un peu fortes et charnelles, les yeux +immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si +raisonnable, d'une dlicatesse d'enfance. Avec cela, derrire ces yeux +de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension +intrieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire, +la femme qui se gardait obstinment son amour, ne manoeuvrant que pour +en jouir, toujours prte, dans sa raison avise, quelque folie de +passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimt! +comme il sentait qu'une crature si adorable, avec sa belle sincrit, +sa fougue se rserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence +d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la soeur cadette de cette +Cassia dlicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa +virginit dsormais inutile, et qui s'tait jete au Tibre, en y +entranant son frre, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant! + +Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux +mains de Pierre. + +--Monsieur l'abb, voici une quinzaine de jours que vous tes ici, et je +vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous +comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous +juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tche toujours +d'agir le mieux possible. + +Il fut infiniment touch de sa bonne grce, et il l'en remercia, en +gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se +prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rve de nouveau +l'emportait, tre son ducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas +repartir du moins sans avoir conquis cette me aux ides de charit et +de fraternit futures, qui taient les siennes. N'tait-elle pas +l'Italie d'hier, cette crature admirable, indolente, ignorante, +inoccupe, ne sachant que dfendre son amour? L'Italie d'hier, si belle +et si endormie, avec sa grce finissante, charmeresse dans son +ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux +noirs, brlants de passion! Et quel rle que de l'veiller, de +l'instruire, de la conqurir pour la vrit, le peuple des souffrants et +des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rvait! Mme, +dans le mariage dsastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il +voulait voir une premire tentative manque, l'Italie moderne du Nord +allant trop vite en besogne, trop brutale aimer et transformer la +douce Rome attarde, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il +reprendre la tche, n'avait-il pas remarqu que son livre, aprs +l'tonnement de la premire lecture, tait rest chez elle une +proccupation, un intrt, au milieu du vide de ses journes, emplies de +ses seuls chagrins? Quoi! s'intresser aux autres, aux petits de ce +monde, au bonheur des misrables! tait-ce possible, y avait-il donc l +un apaisement sa propre misre? Et elle tait mue dj, et il se +promettait de faire jaillir ses larmes, frmissant lui-mme prs d'elle, + la pense de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour o elle +aimerait. + +La nuit venait complte, et Benedetta s'tait leve pour demander une +lampe. Puis, comme Pierre prenait cong, elle le retint un instant +encore dans les demi-tnbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait +seulement rpter de sa voix grave: + +--N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous n'emporterez pas une trop mauvaise +opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un +pch, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps! +Figurez-vous, j'avais treize ans peine, lui en avait dix-huit; et nous +nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de +la villa Montefiori, qu'on a saccag... Ah! les jours que nous avons +passs l, les aprs-midi entires, lchs travers les arbres, les +heures vcues au fond de cachettes introuvables, nous baiser, ainsi +que des chrubins! Lorsque venait le temps des oranges mres, c'tait un +parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils +nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre +le coeur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans dfaillir. + +Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit +escalier, il trouva Victorine, qui eut un lger sursaut, comme si elle +s'tait poste l, le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle +causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prtre eut conscience de ce +qui s'tait pass. + +--Pourquoi donc n'tes-vous pas accourue, lorsque votre matresse vous a +appele, puisque vous tiez en train de coudre, dans l'antichambre? + +D'abord, elle voulut faire l'tonne, dire qu'elle n'avait rien entendu. +Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand mme. +Elle finit par se confesser, de son air brave et gai. + +--Dame! est-ce que a me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et +puis, j'tais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour +lui faire du mal, ma petite Benedetta. + +La vrit tait que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel +de dtresse, elle avait pos doucement son ouvrage sur la table et s'en +tait alle pas de loup, pour ne pas avoir dranger ses chers +enfants, ainsi qu'elle les nommait. + +--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser +pour des ides de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, o serait le mal, +grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si +drle. Et quel regret, plus tard, le jour o il ne serait plus temps! + +Rest seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant, +perdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle +avait frissonn leur pre odeur de virilit, et ils revenaient, et ils +voquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains, +dserts et brlants sous l'auguste soleil. Sa journe entire se +rsumait, prenait clairement sa signification totale. C'tait le rveil +fcond, l'ternelle protestation de la nature et de la vie, la Vnus et +l'Hercule qu'on peut enfouir pour des sicles dans la terre, mais qui en +surgissent quand mme un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du +Vatican dominateur, immobile et ttu, mais qui rgnent mme l et +gouvernent le monde, souverainement. + + + + +VII + + +Le lendemain, comme Pierre, aprs une longue promenade, se retrouvait +devant le Vatican, o une sorte d'obsession le ramenait toujours, il fit +de nouveau la rencontre de monsignor Nani. C'tait un mercredi soir, et +l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience hebdomadaire +chez le pape, auquel il rendait compte de la sance tenue le matin par +la sacre congrgation. + +--Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je pensais vous... +Dsirez-vous voir Sa Saintet en public, avant de la voir en audience +particulire? + +Et il avait son grand air d'obligeance souriante, o l'on sentait +peine l'ironie lgre de l'homme suprieur qui savait tout, pouvait +tout, prparait tout. + +--Mais sans doute, monseigneur, rpondit Pierre, un peu tonn par la +brusquerie de l'offre. Toute distraction est la bienvenue, quand on perd +ses journes attendre. + +--Non, non, vous ne perdez pas vos journes, reprit vivement le prlat. +Vous regardez, vous rflchissez, vous vous instruisez.... Enfin, voici. +Sans doute savez-vous que le grand plerinage international du Denier de +Saint-Pierre arrive vendredi Rome et qu'il sera reu samedi par Sa +Saintet. Le lendemain, dimanche, autre crmonie. Sa Saintet dira la +messe la basilique... Eh bien! il me reste quelques cartes, voici de +trs bonnes places pour les deux jours. + +Il avait tir de sa poche un lgant petit portefeuille, orn d'un +chiffre d'or, o il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit +au jeune prtre. + +--Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces +deux dames franaises, qui se meurent du dsir de voir le Saint-Pre. Je +n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont +d se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai donnes... Oui, +le Saint-Pre est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fivreux. +Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'me. + +Son sourire reparut, avec sa moquerie peine perceptible. + +--C'est l un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai +appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous. +Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de +rpter que cette longue attente est srement une grce que vous fait la +Providence, en vous renseignant, en vous forant comprendre des choses +que vous autres, prtres de France, vous ne sentez malheureusement pas, +quand vous arrivez Rome? Et peut-tre cela vous vitera-t-il des +fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les vnements sont dans +la main de Dieu et qu'ils se produiront l'heure fixe par sa +souveraine sagesse. + +Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais +dont l'treinte avait la force d'un tau de fer. Et il monta dans sa +voiture, qui l'attendait. + +Justement, la lettre que Pierre avait reue du vicomte Philibert de la +Choue, tait un long cri de rancune et de dsespoir, l'occasion du +grand plerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il crivait de +son lit, clou par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait +venir. Mais ce qui mettait le comble sa peine, c'tait que le +prsident du comit, charg naturellement de prsenter le plerinage au +pape, se trouvait tre le baron de Fouras, un de ses adversaires +acharns du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas +un instant que le baron ne profitt de l'occasion unique pour faire +triompher dans l'esprit du pape sa thorie des corporations libres, +tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du +monde que par le systme des corporations fermes, obligatoires. Aussi +suppliait-il Pierre d'agir auprs des cardinaux favorables, et d'arriver +quand mme tre reu par le Saint-Pre, et de ne pas quitter Rome sans +lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait dcider de la +victoire. La lettre donnait en outre d'intressants dtails sur le +plerinage, trois mille plerins venus de tous les pays, que des vques +et des suprieurs de congrgations amenaient par petits groupes, de +France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, mme d'Allemagne. C'tait la +France qui se trouvait le plus largement reprsente, prs de deux mille +plerins. Un comit international avait fonctionn Paris pour tout +organiser, besogne dlicate, car il y avait l un mlange voulu, des +membres de l'aristocratie, des confrries de dames bourgeoises, des +associations ouvrires, les classes, les ges, les sexes confondus, +fraternisant dans la mme foi. Et le vicomte ajoutait que le plerinage, +qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrive, +de manire tre la protestation du catholicisme universel contre les +ftes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de clbrer le +glorieux anniversaire de Rome capitale. + +Pierre ne se mfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures, +puisque la solennit tait pour midi. Elle devait avoir lieu dans la +salle des Batifications, une grande et belle salle qui se trouve +au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a amnage en chapelle +depuis 1890. Une de ses fentres ouvre sur la loggia centrale, d'o le +pape nouvellement lu, autrefois, bnissait le peuple, Rome et le monde. +Elle est prcde de deux autres salles, la salle Royale et la salle +Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place laquelle sa carte +verte lui donnait droit, dans la salle mme des Batifications, il les +trouva toutes les trois tellement bondes d'une foule compacte, qu'il +s'ouvrit un chemin avec les plus extrmes difficults. Il y avait une +heure dj qu'on touffait de la sorte, dans la fivre ardente, +l'motion grandissante des trois quatre mille personnes enfermes l. +Enfin, il put arriver jusqu' la porte de la troisime salle; mais il se +dcouragea y voir l'extraordinaire entassement des ttes, il n'essaya +mme pas d'aller plus loin. + +Cette salle des Batifications, qu'il embrassait d'un regard, en se +dressant sur la pointe des pieds, tait d'une grande richesse, dore et +peinte, sous le haut plafond svre. En face de l'entre, la place +ordinaire de l'autel, on avait plac, sur une estrade basse, le trne +pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les +bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, galement de +velours rouge, retombaient derrire, dployaient comme deux larges ailes +de pourpre. Mais ce qui l'intressait surtout, ce qui le saisissait, +c'tait cette foule, cette foule d'effrne passion, telle qu'il n'en +avait jamais vue, dont il entendait battre les coeurs grands coups, +dont les yeux trompaient l'impatience fbrile de l'attente, en +regardant, en adorant le trne vide. Ah! ce trne, il les blouissait, +il les troublait jusqu' la pmoison des mes dvotes, ainsi que +l'ostensoir d'or o Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y +avait l des ouvriers endimanchs, aux regards clairs d'enfant, aux +rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vtues de la toilette +noire rglementaire, toutes ples d'une sorte de terreur sacre dans +l'excs de leur dsir, des messieurs en habit et en cravate blanche, +glorieux, soulevs par la conviction qu'ils sauvaient l'glise et les +peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulirement +devant le trne, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comit +international, la tte duquel triomphait le baron de Fouras, un homme +d'une cinquantaine d'annes, trs grand, trs gros, trs blond, qui +s'agitait, se dpensait, donnait des ordres, comme un gnral au matin +d'une victoire dcisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des +vtements, clatait et l la soie violette d'un vque, chaque +pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des rguliers, +des pres suprieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de +toutes leurs hautes ttes barbues ou rases. A droite et gauche, +flottaient des bannires, que des associations, des congrgations +apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer +s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en +sueur, des yeux brlants, des bouches affames, que l'air s'en trouvait +comme paissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entass. + +Mais, brusquement, Pierre aperut prs du trne monsignor Nani, qui, +l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avant; +et, comme il rpondait d'un geste modeste, signifiant qu'il prfrait +rester o il tait, le prlat s'entta quand mme, lui envoya un +huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque +l'huissier le lui eut amen: + +--Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous +donne droit tre ici, la gauche du trne. + +--Ma foi, rpondit le prtre, il y avait tant de monde dranger, que +je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi. + +--Non, non! je vous ai donn cette place, afin que vous l'occupiez. Je +dsire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien +perdre de la crmonie. + +Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et +beaucoup de prlats de la famille pontificale attendaient, eux aussi, +aux deux cts du trne. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera, +qui ne paraissait Saint-Pierre et au Vatican que les jours o le +service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal +Sanguinetti, large et fort, qui causait trs haut avec le baron de +Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air +complaisant, pour lui montrer deux autres minences, d'une importance de +hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme +court, la face enfivre, brle d'ambition, et le cardinal +secrtaire, robuste, ossu, taill coups de hache, un type romantique +de bandit sicilien qui se serait dcid pour la discrte et souriante +diplomatie ecclsiastique. A quelques pas encore, l'cart, se tenait +le grand pnitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris +et maigre d'ascte. + +Midi tait sonn. Il y eut une fausse joie, une motion qui vint des +deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'taient que les +huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de mnager un passage au +cortge. Et, tout d'un coup, du fond de la premire salle, des +acclamations partirent, grandirent, s'approchrent. Cette fois, c'tait +le cortge. D'abord, un dtachement de gardes suisses en petit uniforme, +conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les +prlats de la cour, parmi lesquels les quatre camriers secrets +participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en +demi-gala, le Saint-Pre marchait seul, pied, souriant d'un ple +sourire, bnissant avec lenteur, droite et gauche. Avec lui, la +clameur, montant des salles voisines, s'tait engouffre dans la salle +des Batifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous +la frle main blanche qui bnissait, toutes ces cratures bouleverses +taient tombes deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un +crasement de peuple dvot, comme foudroy par l'apparition du Dieu. + +Pierre, emport, avait frmi, s'tait agenouill avec les autres. Ah! +cette toute-puissance, cette contagion irrsistible de la foi, du +souffle redoutable de l'au-del, se dcuplant dans un dcor et dans une +pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque +Lon XIII se fut assis sur le trne, entour des cardinaux et de sa +cour; et, ds lors, la crmonie se droula, selon l'usage et le rite. +Un vque parla d'abord, genoux, pour mettre aux pieds de Sa Saintet +l'hommage des fidles de la chrtient entire. Le prsident du comit, +le baron de Fouras, lui succda, lut debout un long discours, dans +lequel il prsentait le plerinage, en expliquait l'intention, lui +donnait toute la gravit d'une protestation la fois politique et +religieuse. Chez ce gros homme, la voix tait menue, perante, les +phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur +du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Sige souffrait +depuis un quart de sicle, la volont de tous les peuples, reprsents +l par des plerins, de consoler le Chef suprme et vnr de l'glise, +en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus +humbles, pour que la papaut vct fire, indpendante, dans le mpris +de ses adversaires. Il parla aussi de la France, dplora ses erreurs, +prophtisa son retour aux traditions saines, fit entendre +orgueilleusement qu'elle tait la plus opulente, la plus gnreuse, +celle dont l'or et les cadeaux coulaient Rome, en un fleuve +ininterrompu. Lon XIII, enfin, se leva, rpondit l'vque et au +baron. Sa voix tait grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait, +au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il tmoigna sa +gratitude, dit combien son coeur tait mu de ce dvouement des nations + la papaut. Les temps avaient beau tre mauvais, le triomphe final ne +pouvait tarder davantage. Des signes vidents annonaient que le peuple +revenait la foi, que les iniquits cesseraient bientt, sous le rgne +universel du Christ. Quant la France, n'tait-elle pas la fille ane +de l'glise, qui avait donn au Saint-Sige trop de marques de +tendresse, pour que celui-ci cesst jamais de l'aimer? Puis, levant le +bras, tous les plerins prsents, aux socits et aux oeuvres qu'ils +reprsentaient, leurs familles et leurs amis, la France, toutes +les nations de la catholicit, pour les remercier de l'aide prcieuse +qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bndiction apostolique. Pendant +qu'il se rasseyait, des applaudissements clatrent, des salves +frntiques qui durrent pendant dix minutes, mles des vivats, des +cris inarticuls, tout un dchanement passionn de tempte dont la +salle tremblait. + +Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Lon +XIII, redevenu immobile sur le trne. Coiff du bonnet papal, les +paules couvertes de la plerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans +sa longue soutane blanche, la raideur hiratique de l'idole que deux +cent cinquante millions de chrtiens vnrent. Sur le fond de pourpre +des rideaux du baldaquin, entre cet cartement ail des draperies, o +brlait comme un brasier de gloire, il prenait une vritable majest. Ce +n'tait plus le vieillard dbile, la petite marche saccade, au cou +frle de pauvre oiseau malade. Le dcharnement du visage, le nez trop +fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire, +on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une +ternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pntration +extraordinaires. Puis, c'tait un redressement volontaire de toute la +personne, une conscience de l'ternit qu'il reprsentait, une royale +noblesse qui lui venait de n'tre plus qu'un souffle, une me pure, dans +un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette me dj, comme +dlivre des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel +homme, le pontife souverain, le roi obi de deux cent cinquante millions +de sujets, devait tre pour les dvotes et dolentes cratures qui +venaient l'adorer de si loin, foudroyes ses pieds par le +resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrire lui, dans la +pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-del, quel infini +d'idal et de gloire aveuglante! En un seul tre, l'lu, l'Unique, le +Surhumain, tant de sicles d'histoire, depuis l'aptre Pierre, tant de +force, de gnie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse +renouvel, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu +habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met part, qu'il sacre +au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout +pouvoir et toute science! Quel trouble sacr, quel moi d'perdue +tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse l, au fond de ses yeux, +parlant par sa voix, manant de chacun de ses gestes de bndiction! +S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible, +l'autorit totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et +comme l'on comprenait le vol vers lui des mes dvores du besoin de +croire, l'anantissement en lui de ces mes qui trouvaient enfin la +certitude tant cherche, la consolation de se donner et de disparatre +en Dieu mme! + +Mais la crmonie s'achevait, le baron de Fouras prsentait au +Saint-Pre les membres du comit, ainsi que quelques autres membres +importants du plerinage. C'tait un lent dfil, des gnuflexions +tremblantes, le baiser goulu la mule et l'anneau. Puis, les +bannires furent offertes, et Pierre eut un serrement de coeur, en +reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannire de +Lourdes, donne sans doute par les pres de l'Immacule-Conception. Sur +la soie blanche, brode d'or, d'un ct la Vierge de Lourdes tait +peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Lon XIII. Il +le vit sourire son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout +son rve d'un pape intellectuel, vanglique, dgag des basses +superstitions, croulait. Et ce fut ce moment qu'il rencontra de +nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux +depuis le commencement de la solennit, tudiant ses moindres +impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer une +exprience. + +Il s'tait rapproch, il dit: + +--Elle est superbe, cette bannire, et quelle joie pour Sa Saintet +d'tre si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge! + +Puis, comme le jeune prtre ne rpondait pas, devenu ple, il ajouta +avec un air de dvote jouissance italienne: + +--Nous aimons beaucoup Lourdes Rome, c'est si dlicieux, cette +histoire de Bernadette! + +Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre en resta +longtemps boulevers. Il avait vu, Lourdes, des spectacles d'une +idoltrie inoubliable, des scnes de foi nave, de passion religieuse +exaspre, dont il frmissait encore d'inquitude et de douleur. Mais +les foules se ruant la Grotte, les malades expirant d'amour devant la +statue de la Vierge, tout un peuple dlirant sous la contagion du +miracle, rien, rien n'approchait du coup de folie qui souleva, qui +emporta les plerins, aux pieds du pape. Des vques, des suprieurs de +congrgation, des dlgus de toutes sortes, s'taient avancs pour +dposer prs du trne les offrandes qu'ils apportaient du monde +catholique entier, la collecte universelle du denier de Saint-Pierre. +C'tait l'impt volontaire d'un peuple son souverain, de l'argent, de +l'or, des billets de banque, enferms dans des bourses, dans des +aumnires, dans des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui +tombaient genoux, pour tendre les aumnires de soie ou de velours, +qu'elles avaient brodes. Et d'autres avaient fait mettre sur les +portefeuilles le chiffre en diamants de Lon XIII. Et l'exaltation +devint telle, un instant, que des femmes se dpouillrent, jetrent +leurs porte-monnaie, jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une, +trs belle, trs brune, mince et grande, arracha sa montre de son cou, +ta ses bagues, les lana sur le tapis de l'estrade. Toutes auraient +arrach leur chair, pour sortir leur coeur brlant d'amour, le jeter +aussi, se jeter entires, sans rien garder d'elles. Ce fut une pluie de +prsents, le don total, la passion qui se dpouille en faveur de l'objet +de son culte, heureuse de n'avoir rien elle qui ne soit lui. Et cela +au milieu d'une clameur croissante, des vivats qui avaient repris, des +cris d'adoration suraigus, tandis que des pousses de plus en plus +violentes se produisaient, tous et toutes cdant l'irrsistible besoin +de baiser l'idole. + +Un signal fut donn, Lon XIII se hta de descendre du trne et de +reprendre sa place dans le cortge, pour regagner ses appartements. Des +gardes suisses maintenaient nergiquement la foule, tchaient de dgager +le passage, au travers des trois salles. Mais, la vue du dpart de Sa +Saintet, une rumeur de dsespoir avait grandi, comme si le ciel se ft +referm brusquement, devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore. +Quelle dception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant de +gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade fut si terrible, +que la plus extraordinaire confusion rgna, balayant les gardes suisses. +Et l'on vit des femmes se prcipiter derrire le pape, se traner +quatre pattes sur les dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la +poussire de ses pas. La grande dame brune, tombe au bord de l'estrade, +venait de s'y vanouir, en poussant un grand cri; et deux messieurs du +comit la tenaient, afin qu'elle ne se blesst point, dans l'attaque +nerveuse qui la convulsait. Une autre, une grosse blonde, s'acharnait, +mangeait des lvres, perdument, un des bras dors du fauteuil, o +s'tait pos le pauvre coude frle du vieillard. D'autres l'aperurent, +vinrent le lui disputer, s'emparrent des deux bras, du velours, la +bouche colle au bois et l'toffe, le corps secou de gros sanglots. +Il fallut employer la force pour les en arracher. + +Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rve pnible, le coeur +soulev, la raison rvolte. Et il retrouva le regard de monsignor Nani +qui ne le quittait point. + +--Une crmonie superbe, n'est-ce pas? dit le prlat. Cela console de +bien des iniquits. + +--Oui, sans doute, mais quelle idoltrie! ne put s'empcher de murmurer +le prtre. + +Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le mot, comme s'il +ne l'et pas entendu. A ce moment, les deux dames franaises, auxquelles +il avait donn des cartes, s'approchrent pour le remercier; et Pierre +eut la surprise de reconnatre en elles les deux visiteuses des +Catacombes, la mre et la fille, si belles, si gaies et si saines. +D'ailleurs, celles-ci n'taient enthousiastes que du spectacle. Elles +dclarrent qu'elles taient bien contentes d'avoir vu a, que c'tait +une chose tonnante, unique au monde. + +Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hte, Pierre se sentit +toucher l'paule, et il aperut Narcisse Habert, trs enthousiaste lui +aussi. + +--Je vous ai fait des signes, mon cher abb, mais vous ne m'avez pas +vu.... Hein? cette femme brune qui est tombe raide, les bras en croix, +tait-elle admirable d'expression! Un chef-d'oeuvre des primitifs, un +Cimabu, un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui +mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe de suavit, de +beaut et d'amour!... Jamais je ne manque ces crmonies, il y a +toujours y voir des tableaux, des spectacles d'mes. + +Avec lenteur, l'norme flot des plerins s'coulait, descendait +l'escalier, dans la brlante fivre dont le frisson persistait; et +Pierre, suivi de monsignor Nani et de Narcisse, qui s'taient mis +causer ensemble, rflchissait, sous le tumulte d'ides battant son +crne. Ah! certes, c'tait grand et beau, ce pape qui s'tait mur au +fond de son Vatican, qui avait mont dans l'adoration et dans la +terreur sacre des hommes, mesure qu'il disparaissait davantage, qu'il +devenait un pur esprit, une pure autorit morale, dgage de tout souci +temporel. Il y avait l une spiritualit, un envolement en plein idal, +dont il tait remu profondment, car son rve d'un christianisme +rajeuni reposait sur ce pouvoir pur, uniquement spirituel du Chef +suprme; et il venait de constater ce qu'y gagnait, en majest et en +puissance, ce Souverain Pontife de l'au-del, aux pieds duquel +s'vanouissaient les femmes, qui, derrire lui, voyaient Dieu. Mais, +la mme minute, il avait senti tout d'un coup se dresser la question +d'argent, gtant sa joie, remettant l'tude le problme. Si l'abandon +forc du pouvoir temporel avait grandi le pape, en le librant des +misres d'un petit roi menac sans cesse, le besoin d'argent restait +encore comme un boulet son pied, qui le clouait la terre. Puisqu'il +ne pouvait accepter la subvention du royaume d'Italie, l'ide vraiment +touchante du denier de Saint-Pierre aurait d sauver le Saint-Sige de +tout souci matriel, la condition que ce denier ft en ralit le sou +du catholique, l'obole de chaque fidle, prise sur le pain quotidien, +envoye directement Rome, tombant de l'humble main qui la donne dans +l'auguste main qui la reoit; sans compter qu'un tel impt volontaire, +pay par le troupeau son pasteur, suffirait l'entretien de l'glise, +si chaque tte des deux cent cinquante millions de chrtiens donnait +simplement son sou par semaine. De la sorte, le pape devant tous, +chacun de ses enfants, ne devrait rien personne. C'tait si peu, un +sou, et si ais, si attendrissant! Malheureusement, les choses ne se +passaient point ainsi, le plus grand nombre des catholiques ne donnaient +pas, des riches envoyaient de grosses sommes par passion politique, et +surtout les dons se centralisaient entre les mains des vques et de +certaines congrgations, de manire que les vritables donateurs +semblaient tre ces vques, ces puissantes congrgations, qui +devenaient ouvertement les bienfaiteurs de la papaut, les caisses +indispensables o elle puisait sa vie. Les petits et les humbles, dont +l'obole emplissait le tronc, taient comme supprims; c'taient des +intermdiaires, des hauts seigneurs sculiers ou rguliers, que +dpendait le pape, forc ds lors de les mnager, d'couter leurs +remontrances, d'obir parfois leurs passions, s'il ne voulait voir se +tarir les aumnes. Allg du poids mort du pouvoir temporel, il n'tait +tout de mme pas libre, tributaire de son clerg, ayant tenir compte +autour de lui de trop d'intrts et d'apptits, pour tre le matre +hautain, pur, tout me, le matre capable de sauver le monde. Et Pierre +se rappelait la Grotte de Lourdes dans les jardins, la bannire de +Lourdes qu'il venait de voir, et il savait que les pres de Lourdes +prlevaient, chaque anne, une somme de deux cent mille francs sur les +recettes de leur Vierge, pour les envoyer en cadeau au Saint-Pre. +N'tait-ce pas la grande raison de leur toute-puissance? Il frmit, il +eut la brusque conscience que, malgr sa prsence Rome, malgr l'appui +du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamn. + +Enfin, comme il dbouchait sur la place Saint-Pierre, dans la bousculade +dernire des plerins, il entendit Narcisse qui demandait: + +--Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, ont dpass ce +chiffre? + +--Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, rpondit monsignor +Nani. + +Tous trois s'arrtrent un moment sous la colonnade de droite, regardant +l'immense place ensoleille, o les trois mille plerins se rpandaient, +petites taches noires, foule agite, telle qu'une fourmilire en +rvolution. + +Trois millions! ce chiffre avait sonn aux oreilles de Pierre. Et il +leva la tte, il regarda, de l'autre ct de la place, les faades du +Vatican, toutes dores dans le soleil, sur l'infini ciel bleu, comme +s'il avait voulu suivre, au travers des murs, la marche de Lon XIII, +regagnant par les galeries et par les salles son appartement, dont il +apercevait l-haut les fentres. Il le voyait en pense charg des trois +millions, les emportant sur lui, entre ses frles bras serrs contre sa +poitrine, emportant l'or, l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que +les femmes avaient jets. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla. + +--Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? O s'en va-t-il avec? + +Narcisse et monsignor Nani lui-mme ne purent s'empcher de s'gayer, +cette curiosit formule de la sorte. Ce fut le jeune homme qui +rpondit. + +--Mais Sa Saintet les emporte dans sa chambre, ou du moins elle les y +fait porter devant elle. N'avez-vous pas vu deux personnes de la suite +qui ramassaient tout, les poches et les mains pleines?... Et, +maintenant, Sa Saintet est enferme, toute seule. Elle a congdi le +monde, elle a pouss soigneusement les verrous des portes... Et, si vous +pouviez l'apercevoir, derrire cette faade, vous la verriez compter et +recompter son trsor avec une attention heureuse, mettre en bon ordre +les rouleaux d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes, +par petits paquets gaux, puis tout ranger, tout faire disparatre au +fond de cachettes connues d'elle seule. + +Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de nouveau lev les yeux +sur les fentres du pape, comme s'il avait suivi la scne. D'ailleurs, +le jeune homme continuait ses explications, disait que, dans la chambre, +contre le mur de droite, il y avait un certain meuble, o l'argent tait +serr. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs d'un bureau; et +d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de l'alcve, qui tait trs +vaste, l'argent dormait dans de grandes malles cadenasses. Il y avait +bien, gauche du couloir menant aux Archives, une grande pice o se +tenait le caissier gnral, avec un monumental coffre-fort trois +compartiments. Mais l tait l'argent du patrimoine de Saint-Pierre, les +recettes administratives faites Rome; tandis que l'argent du denier, +des aumnes de la chrtient entire, restait entre les mains de Lon +XIII, qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul avec +ces millions, dont il disposait en matre absolu, sans rendre de comptes + personne. Aussi ne quittait-il pas sa chambre, lorsque les domestiques +faisaient le mnage. A peine consentait-il rester sur le seuil de la +pice voisine, pour viter la poussire. Et, quand il devait s'absenter +pendant quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait les +portes double tour, il emportait sur lui les clefs, qu'il ne confiait +jamais personne. + +Narcisse s'arrta, se tourna vers monsignor Nani. + +--N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont l des faits connus de toute Rome. + +Le prlat, qui hochait la tte de son air souriant, sans approuver ni +dsapprouver, s'tait remis suivre sur le visage de Pierre l'effet +produit par ces histoires. + +--Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je ne le sais pas, +moi; mais puisque vous le savez, monsieur Habert! + +--Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Saintet d'avarice sordide, +comme le bruit en court. Il circule des fables, les coffres pleins d'or, +o elle passerait des heures plonger les mains, les trsors entasss +dans des coins, pour le plaisir de les compter et de les recompter sans +cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Pre aime tout de +mme un peu l'argent pour lui-mme, pour le plaisir de le toucher, de le +ranger, quand il est seul, une manie bien excusable chez un vieillard +qui n'a point d'autre distraction... Et je me hte d'ajouter qu'il aime +l'argent plus encore pour la force sociale qui est en lui, pour l'appui +dcisif qu'il doit donner la papaut de demain, si elle veut vaincre. + +Alors, se dressa la trs haute figure de ce pape, prudent et sage, +conscient des ncessits modernes, enclin utiliser les puissances du +sicle pour le conqurir, faisant des affaires, ayant mme failli perdre +dans un dsastre le trsor laiss par Pie IX, et voulant rparer la +brche, reconstituer le trsor, afin de le lguer, solide et grossi, +son successeur. conome, oui! mais conome pour les besoins de l'glise, +qu'il sentait immenses, plus grands chaque jour, d'une importance +vitale, si elle voulait combattre l'athisme sur le terrain des coles, +des institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, elle +n'tait plus qu'une vassale, la merci des pouvoirs civils, du royaume +d'Italie et des autres nations catholiques. Et c'tait ainsi que, tout +en tant charitable, en soutenant largement les oeuvres utiles, qui +aidaient au triomphe de la Foi, il avait le mpris des dpenses sans +but, il se montrait d'une duret hautaine pour lui-mme et pour les +autres. Personnellement, il tait sans besoins. Ds le dbut de son +pontificat, il avait nettement spar son petit patrimoine priv du +riche patrimoine de Saint-Pierre, se refusant rien distraire de +celui-ci pour aider les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins +cd au npotisme, ce point que ses trois neveux et ses deux nices +restaient pauvres, dans de gros embarras pcuniaires. Il n'entendait ni +les commrages, ni les plaintes, ni les accusations, il restait +intraitable et debout, dfendant avec rudesse les millions de la papaut +contre tant d'acharnes convoitises, contre son entourage et contre sa +famille, dans l'orgueil de laisser aux papes futurs l'arme invincible, +l'argent qui donne la vie. + +--Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les recettes et quelles +sont les dpenses du Saint-Sige? + +Monsignor Nani se hta de rpter son aimable geste vasif. + +--Oh! en ces matires, je suis d'une ignorance... Adressez-vous +monsieur Habert, qui est si bien renseign. + +--Mon Dieu! dclara celui-ci, je sais ce que tout le monde sait dans les +ambassades, ce qui se rpte couramment... Pour les recettes, il faut +distinguer. D'abord, il y avait le trsor laiss par Pie IX, une +vingtaine de millions, placs de faons diverses, qui rapportaient peu +prs un million de rentes; mais, comme je vous l'ai dit, un dsastre est +survenu, presque rpar maintenant, assure-t-on. Puis, outre le revenu +fixe des capitaux placs, il y a les quelques centaines de mille francs +que produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de toutes +sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais que l'on paye aux +congrgations... Seulement, comme le budget des dpenses dpasse sept +millions, vous voyez qu'il fallait en trouver six chaque anne; et c'est +srement le denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six +peut-tre, mais trois ou quatre, avec lesquels on a spcul pour les +doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, cette histoire +des spculations du Saint-Sige depuis une quinzaine d'annes, les +premiers gains normes, puis la catastrophe qui a failli tout emporter, +enfin l'obstination aux affaires qui peu peu a bouch les trous. Je +vous la conterai un jour, si vous tes curieux de la connatre. + +Pierre coutait, trs intress. + +--Six millions! s'cria-t-il, mme quatre! Que rapporte-t-il donc, le +denier de Saint-Pierre? + +--Oh! a, je vous le rpte, personne ne l'a jamais su exactement. +Autrefois, les journaux catholiques publiaient des listes, les chiffres +des offrandes; et l'on pouvait arriver une certaine approximation. +Mais sans doute on a jug cela mauvais, car aucun document ne parat +plus, il est devenu radicalement impossible de se faire mme une ide de +ce que le pape reoit. Lui seul, je le dis encore, connat le chiffre +total, garde l'argent et en dispose, en souverain matre. Il est +croire que, les bonnes annes, les dons ont produit de quatre cinq +millions. La France entrait d'abord pour la moiti dans cette somme; +mais elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amrique donne +galement beaucoup. Puis viennent la Belgique et l'Autriche, +l'Angleterre et l'Allemagne. Quant l'Espagne et l'Italie... Ah! +l'Italie... + +Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, batement, +dodelinait de la tte, de l'air d'un homme enchant d'apprendre des +choses curieuses dont il n'aurait pas su le premier mot. + +--Allez, allez, mon cher fils! + +--Ah! l'Italie ne se distingue gure. Si le pape n'avait pour vivre que +les cadeaux des catholiques italiens, la famine rgnerait vite au +Vatican. On peut mme dire que, loin de venir son aide, la noblesse +romaine lui a cot fort cher, car une des principales causes de ses +pertes a t l'argent prt par lui aux princes qui spculaient... Il +n'y a rellement que la France et l'Angleterre o de riches +particuliers, de grands seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et +martyr, de royales aumnes. On cite un duc anglais qui, chaque anne, +apportait une offrande considrable, la suite d'un voeu, pour obtenir +du ciel la gurison d'un misrable fils, frapp d'imbcillit... Et je +ne parle pas de l'extraordinaire moisson, pendant le jubil sacerdotal +et le jubil piscopal, des quarante millions qui s'abattirent alors aux +pieds du pape. + +--Et les dpenses? demanda Pierre. + +--Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions peu prs. On peut +compter pour deux millions les pensions payes aux anciens serviteurs du +gouvernement pontifical qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il +faut ajouter que, chaque anne, ce chiffre diminue, par suite des +extinctions naturelles... Ensuite, en gros, mettons un million pour les +diocses italiens, un million pour la Secrtairerie et les nonces, un +million pour le Vatican. J'entends, par ce dernier article, les dpenses +de la cour pontificale, des gardes militaires, des Muses, de +l'entretien du palais et de la basilique... Nous sommes cinq millions, +n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les OEuvres soutenues, pour la +Propagande et surtout pour les coles, que Lon XIII, avec son grand +sens pratique, subventionne toujours trs largement, dans la juste +pense que la lutte, le triomphe de la religion est l, chez les enfants +qui seront les hommes de demain et qui dfendront leur mre, l'glise, +si l'on a su leur inspirer l'horreur des abominables doctrines du +sicle. + +Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrtrent sous la majestueuse +colonnade, o ils se promenaient petits pas. Peu peu, la place +s'tait vide de sa foule grouillante, il n'y avait plus que l'oblisque +et les deux fontaines, dans le dsert brlant du pav symtrique; tandis +qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en face, se +dtachaient les statues, en noble range immobile. + +Et Pierre, un instant, les yeux levs encore vers les fentres du pape, +crut de nouveau le voir dans ce ruissellement d'or dont on lui parlait, +baignant de toute sa personne blanche et pure, de tout son pauvre corps +de cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il cachait, qu'il +comptait, qu'il dpensait la seule gloire de Dieu. + +--Alors, murmura-t-il, il est sans inquitude, il n'est pas embarrass? + +--Embarrass, embarrass! s'cria monsignor Nani, que ce mot jeta hors +de lui, au point de le faire sortir de sa diplomatique discrtion. Ah! +mon cher fils... Chaque mois, lorsque le trsorier, le cardinal Mocenni, +va chez Sa Saintet, elle lui donne toujours la somme qu'il demande; +elle la donnerait, si forte qu'elle ft. Certainement, elle a eu la +sagesse de faire de grandes conomies, le trsor de Saint-Pierre est +plus riche que jamais... Embarrass, embarrass, bont divine! Mais +savez-vous bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, le +Souverain Pontife faisait un appel direct la charit de tous ses +enfants, des catholiques du monde entier, un milliard tomberait ses +pieds, comme cet or, comme ces bijoux, qui tout l'heure pleuvaient sur +les marches de son trne! + +Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire: + +--Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car moi, je ne sais +rien, je ne sais absolument rien; et il est heureux que monsieur Habert +se soit trouv justement l pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert, +monsieur Habert! moi qui vous croyais tout envol, vanoui dans l'art, +bien loin des basses questions d'intrts terrestres! Vraiment, vous +vous entendez ces choses comme un banquier et comme un notaire... Rien +ne vous est inconnu, non! rien. C'est merveilleux. + +Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en effet, au fond de +son tre, sous le Florentin d'emprunt, sous le garon anglique, aux +longs cheveux boucls, aux yeux mauves qui se noyaient devant les +Botticelli, un gaillard pratique, trs rompu aux affaires, menant +admirablement sa fortune, un peu avare mme. Il se contenta de fermer +demi les paupires, d'un air de langueur. + +--Oh! murmura-t-il, tout m'est rverie, et mon me est autre part. + +--Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se tournant vers +Pierre, bien heureux, que vous ayez pu assister un spectacle si beau. +Encore quelques occasions pareilles, et vous aurez vu, vous aurez +compris par vous-mme, ce qui vaudra certainement mieux que toutes les +explications du monde... A demain, ne manquez pas la grande crmonie +Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous en tirerez des rflexions +excellentes, j'en suis certain... Et permettez-moi de vous quitter, +ravi des bonnes dispositions o je vous vois. + +Ses yeux d'enqute, dans un dernier regard, semblaient avoir constat +avec joie la lassitude, l'incertitude qui plissaient le visage de +Pierre; et, quand il ne fut plus l, quand Narcisse lui-mme eut pris +cong d'une lgre poigne de main, le jeune prtre, rest seul, sentit +une sourde colre de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions +o il tait! quelles bonnes dispositions? Ce Nani esprait-il donc le +fatiguer, le dsesprer en le heurtant aux obstacles, de faon le +vaincre ensuite tout l'aise? Une seconde fois, il eut la soudaine et +brve conscience du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour +l'investir et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit ddaigneux, dans +la croyance o il tait de sa force de rsistance. De nouveau, il se +jurait de ne jamais cder, de ne pas retirer son livre, quels que +fussent les vnements. Lorsqu'on s'entte dans une rsolution, on est +inexpugnable, qu'importent les dcouragements et les amertumes! Mais, +avant de traverser la place, il leva encore les regards sur les fentres +du Vatican; et tout se rsumait, il ne restait que cet argent dont la +lourde ncessit attachait la terre, par de dernires entraves, le +pape, aujourd'hui dlivr des bas soucis du pouvoir temporel, cet argent +qui le liait, que rendait mauvais surtout la faon dont il tait donn. +Alors, quand mme, une joie lui revint, en pensant que, s'il y avait +uniquement l une question de perception trouver, son rve d'un pape +tout me, loi d'amour, chef spirituel du monde, n'en tait pas atteint +srieusement. Et il ne voulut plus qu'esprer, dans l'motion heureuse +du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard dbile +resplendissant comme le symbole de la dlivrance humaine, obi et ador +des foules, ayant seul en main la toute-puissance morale de faire enfin +rgner sur la terre la charit et la paix. + +Heureusement, Pierre, pour la crmonie du lendemain, avait une carte +rose, qui lui assurait une place dans une tribune rserve; car la +bousculade, aux portes de la basilique, fut terrible, ds six heures du +matin, heure laquelle on avait eu la prcaution d'ouvrir les grilles; +et la messe, que le pape devait dire en personne, n'tait que pour dix +heures. Le chiffre des trois mille fidles qui composaient le plerinage +international du Denier de Saint-Pierre, allait se trouver dcupl par +tous les touristes alors en Italie, accourus Rome, dsireux de voir +une de ces grandes solennits pontificales, si rares dsormais; sans +compter Rome elle-mme, les partisans, les dvots que le Saint-Sige y +comptait, ainsi que dans les autres grandes villes du royaume, et qui +s'empressaient de manifester, ds que s'en prsentait l'occasion. On +prvoyait, par le nombre des cartes distribues, une affluence de +quarante mille assistants. Et, lorsque, neuf heures, Pierre traversa +la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, la porte Canonique, o +taient reues les cartes roses, il vit encore, sous le portique de la +faade, la queue sans fin qui pntrait trs lentement; tandis que des +messieurs en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, s'agitaient +au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec l'aide d'un dtachement de +gendarmes pontificaux. Des querelles violentes clataient dans la foule, +des coups de poing mmes taient changs, au milieu des pousses +involontaires. On touffait, on emporta deux femmes crases demi. + +En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise dsagrable. +L'immense vaisseau tait vtu, des chemises de vieux damas rouge +galons d'or habillaient les colonnes et les pilastres de vingt-cinq +mtres de hauteur; tandis que le pourtour des nefs latrales se trouvait +galement drap de la mme toffe; et c'tait vraiment d'un got +singulier, d'une gloriole de parure affecte et pauvre, que ces marbres +pompeux, cette dcoration clatante et superbe, ainsi cache sous +l'ornement de cette soie ancienne, fane par l'ge. Mais il fut plus +tonn encore, en apercevant la statue de bronze de Saint Pierre +habille elle aussi, revtue, telle qu'un pape vivant, d'habits +pontificaux somptueux, la tiare pose sur sa tte de mtal. Jamais il +n'avait song qu'on pt habiller les statues, pour leur gloire ou pour +le plaisir des yeux, et le rsultat lui en parut funeste. Le Saint-Pre +devait dire la messe l'autel papal de la Confession, le matre-autel, +sous le dme. A l'entre du transept de gauche, sur une estrade, se +trouvait le trne, o il irait ensuite prendre place. Puis, des deux +cts de la nef centrale, on avait construit des tribunes, celles des +chanteurs de la chapelle Sixtine, du corps diplomatique, des chevaliers +de Malte, de la noblesse romaine, des invits de toutes sortes. Et il +n'y avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois ranges de bancs, +recouverts de tapis rouges, le premier pour les cardinaux, les deux +autres pour les vques et pour la prlature de la cour pontificale. +Tout le reste des assistants allait demeurer debout. + +Ah! cette foule norme de concert monstre, ces trente, ces quarante +mille fidles venus de partout, enflamms de curiosit, de passion et de +foi, s'agitant, se poussant, se haussant pour voir, au milieu d'une +grande rumeur de mare humaine, familire et gaie avec Dieu, comme si +elle se ft trouve dans quelque thtre divin o il tait permis +honntement de parler haut, de se rcrer au spectacle des pompes +dvotes! Pierre en fut saisi d'abord, ne connaissant que les +agenouillements inquiets et silencieux au fond des cathdrales sombres, +n'tant pas habitu cette religion de lumire dont l'clat +transformait une crmonie en une fte de plein jour. Dans la tribune o +il tait plac, il avait autour de lui des messieurs en habit et des +dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles comme l'Opra, +beaucoup de dames trangres, des Allemandes, des Anglaises, des +Amricaines surtout, ravissantes, d'une grce d'oiseaux tourdis et +bavards. A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il +reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, l, tranchant sur la +simplicit rglementaire du costume, les grands voiles de dentelle +luttaient d'lgance et de richesse. Puis, c'tait, sa droite, la +tribune des chevaliers de Malte, o se trouvait le grand matre de +l'ordre, au milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de l'autre +ct de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, il +apercevait les ambassadeurs de toutes les nations catholiques, en grand +costume, tincelants de broderies. Mais il revenait quand mme la +foule, la grande foule vague et houleuse, o les trois mille plerins +semblaient comme perdus, noys parmi les milliers d'autres fidles. Et +pourtant la basilique, qui contiendrait l'aise quatre-vingt mille +hommes, n'tait gure qu' moiti emplie par cette foule, qu'il voyait +librement circuler le long des nefs latrales, se tasser entre les baies +des colonnes, d'o le spectacle allait tre le plus commode suivre. +Des gens gesticulaient, des appels s'levaient, au-dessus du grondement +continu des conversations. Par les hautes fentres claires, de larges +nappes de soleil tombaient, ensanglantant les tentures de damas rouge, +clairant d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fivreuses +d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept lampes de la Confession +plissaient, tels que des lueurs de veilleuse, dans cette aveuglante +clart; et ce n'tait plus que le gala mondain du Dieu imprial de la +pompe romaine. + +Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. Des cris +coururent, gagnrent la foule de proche en proche: _Eccolo! eccolo!_ le +voil! le voil! Et des pousses se produisirent, des remous firent +tournoyer cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant, +se ruant, dans une frnsie de voir Sa Saintet et le cortge. Mais ce +n'tait encore qu'un dtachement de gardes-nobles, qui venaient se +poster droite et gauche de l'autel. On les admira pourtant, on leur +fit une ovation, un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle +tenue, d'une impassibilit, d'une raideur militaire exagre. Une +Amricaine les dclara des hommes superbes. Une Romaine donna une +amie, une Anglaise, des dtails sur ce corps d'lite, disant +qu'autrefois les jeunes gens de l'aristocratie tenaient honneur d'en +faire partie, pour la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler +devant les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait +difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux garons d'une +noblesse douteuse et ruine, simplement heureux de toucher la maigre +solde qui leur permettait de vivre. Et, durant un quart d'heure encore, +les conversations particulires reprirent, emplirent les hautes nefs de +leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait dvisager les gens +et se conter leur histoire, dans l'attente du spectacle. + +Enfin, le cortge dfila, et il tait la grande curiosit attendue, la +pompe dont on souhaitait ardemment le passage, pour l'acclamer. Alors, +comme au thtre, quand il apparut, de furieux applaudissements +clatrent, montrent, roulrent sous les votes, lui faisant une +entre, ainsi qu' l'acteur aim, au grand premier rle qui bouleverse +tous les coeurs. Du reste, comme au thtre encore, on avait rgl cette +apparition savamment, de faon qu'elle donnt tout son effet, au milieu +du magnifique dcor o elle allait se produire. Le cortge venait de se +former dans la coulisse, au fond de la chapelle de la Pieta, la premire +en entrant, droite; et, pour s'y rendre, le Saint-Pre, qui tait +arriv de ses appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement, +avait d se dissimuler, passer derrire la draperie de la nef latrale, +utilise de la sorte comme toile de fond. Les cardinaux, les +archevques, les vques, toute la prlature pontificale, l'attendaient +l, classs, groups selon la hirarchie, prts se mettre en marche. +Et, ainsi qu'au signal d'un matre de ballet, le cortge avait fait son +entre, gagnant la grande nef, la remontant tout entire, +triomphalement, de la porte centrale l'autel de la Confession, entre +la double haie des fidles, dont les applaudissements redoublaient, +devant tant de magnificence, mesure que montait le dlire de leur +enthousiasme. + +C'tait le cortge des solennits anciennes, la croix et le glaive, la +garde suisse en grande tenue, les valets en simarre carlate, les +chevaliers de cape et d'pe en costume Henri II, les chanoines en +rochet de dentelle, les chefs des communauts religieuses, les +protonotaires apostoliques, les archevques et les voques, toute la +cour pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna draps +de pourpre, marchant deux deux, largement espacs, solennellement. +Enfin, autour de Sa Saintet, se groupaient les officiers de sa maison +militaire, les prlats de l'antichambre secrte, monseigneur le +majordome, monseigneur le matre de chambre, et tous les hauts +dignitaires du Vatican, et le prince romain assistant au trne, le +traditionnel et symbolique dfenseur de l'glise. Sur la chaise +gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes plumes triomphales et +que balanaient les porteurs, aux tuniques rouges brodes de soie, Sa +Saintet tait revtue des vtements sacrs qu'elle avait mis dans la +chapelle du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'tole, la chasuble +blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux qui venaient +de France, d'une somptuosit extraordinaire. Et, son approche, les +mains se levaient, battaient plus haut, dans les ondes de vivant soleil +qui tombaient des fentres. + +Pierre eut alors une impression nouvelle de Lon XIII. Ce n'tait plus +le vieillard familier, las et curieux, se promenant au bras d'un prlat +bavard dans le plus beau jardin du monde. Ce n'tait mme plus le +Saint-Pre en plerine rouge et en bonnet papal, recevant +paternellement un plerinage qui lui apportait une fortune. C'tait le +Souverain Pontife, le Matre tout-puissant, le Dieu que la chrtient +adorait. Comme dans une chsse d'orfvrerie, son mince corps de cire +semblait s'tre raidi dans son vtement blanc, lourd de broderies d'or; +et il gardait une immobilit hiratique et hautaine, tel qu'une idole +dessche, dore depuis des sicles, parmi la fume des sacrifices. Les +yeux seuls vivaient, au milieu de la rigidit morte du visage, des yeux +de diamant noir et tincelant, fixs au loin, hors de la terre, +l'infini. Il n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux ni + droite ni gauche, rest en plein ciel, ignorant ce qui se passait +ses pieds. Et cette idole ainsi promene, comme embaume, sourde et +aveugle, malgr l'clat de ses yeux, au milieu de cette foule frntique +qu'elle paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majest +redoutable, une inquitante grandeur, toute la raideur du dogme, toute +l'immobilit de la tradition, exhume avec ses bandelettes, qui, seules, +la tenaient debout. Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape +tait souffrant, fatigu, sans doute cet accs de fivre dont monsignor +Nani lui avait parl la veille, en glorifiant le courage, la grande me +de ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, que la volont de vivre +faisait vivre, dans la souverainet de sa mission. + +La crmonie commena. Descendu de la chaise gestatoire l'autel de la +Confession, Sa Saintet, lentement, clbra une messe basse, assist de +quatre prlats et du pro-prfet des crmonies. Au lavabo, monseigneur +le majordome et monseigneur le matre de chambre, que deux cardinaux +accompagnaient, versrent l'eau sur les augustes mains de l'officiant; +et, un peu avant l'lvation, tous les prlats de la cour pontificale, +un cierge allum la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce +fut un instant solennel, les quarante mille fidles, runis l, +frmirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et dlicieux de +l'invisible, lorsque, pendant l'lvation, les clairons d'argent +sonnrent le fameux choeur des anges, qui, chaque fois, fait vanouir +des femmes. Presque aussitt, un chant arien descendit du dme, de la +galerie suprieure o se trouvaient cachs cent vingt choristes; et ce +fut un merveillement, une extase, comme si, l'appel des clairons, les +anges eux-mmes eussent rpondu. Les voix descendaient, volaient sous +les votes, d'une lgret de harpes clestes; puis, elles s'vanouirent +en un accord suave, elles remontrent aux cieux avec un petit bruit +d'ailes qui se perdit. Aprs la messe, Sa Saintet, encore debout +l'autel, entonna elle-mme le _Te Deum_, que les chantres de la chapelle +Sixtine et les choeurs reprirent, chaque partie chantant un verset, +alternativement. Mais bientt l'assistance entire se joignit eux, les +quarante mille voix s'levrent, le chant d'allgresse et de gloire +s'pandit dans l'immense vaisseau avec un clat incomparable. Alors, le +spectacle fut vraiment d'une extraordinaire magnificence, cet autel +surmont du baldaquin fleuri, triomphal et dor du Bernin, entour de la +cour pontificale que les cierges allums constellaient d'toiles, ce +Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un astre dans sa chasuble +d'or, devant les bancs des cardinaux de pourpre, des archevques et des +vques de soie violette, ces tribunes o tincelaient les costumes +officiels, les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des +officiers trangers, cette foule fluant de partout, roulant une houle de +ttes, des plus lointaines profondeurs de la basilique. Et c'taient les +proportions dmesures de cela qui saisissaient, des nefs latrales o +toute une paroisse pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des +glises de cit populeuse, un temple que des milliers et des milliers de +dvots emplissaient peine. Et l'hymne glorieuse de ce peuple devenait +elle-mme colossale, montait avec un souffle gant de tempte parmi les +grands tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le long des +colonnes gigantesques, jusqu'aux votes droulant l'normit de leur +ciel de pierre, jusqu'au firmament de la coupole, o l'infini s'ouvrait, +dans le resplendissement d'or des mosaques. + +Il y eut une longue rumeur, aprs le _Te Deum_, pendant que Lon XIII, +coiffant la tiare la place de la mitre, changeant la chasuble pour la +chape pontificale, allait occuper son trne, sur l'estrade qui se +dressait l'entre du transept de gauche. De l, il dominait toute +l'assistance. Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme sous un +souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, aprs les prires du +rituel! Il apparut grandi, sous la triple couronne symbolique, dans la +gaine d'or de la chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que +troublait seul le battement des coeurs, il leva le bras d'un geste trs +noble, il donna lentement la bndiction papale, d'une voix haute et +forte, qui semblait tre en lui la voix de Dieu mme, tellement elle +surprenait, au sortir de ces lvres de cire, de ce corps exsangue et +sans vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de nouveau +clatrent, ds que le cortge se reforma pour s'en aller par o il +tait venu, une frnsie d'enthousiasme arrive un tel paroxysme, que, +les battements de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y +mlrent, des cris qui gagnrent peu peu toute la foule. Cela commena +prs de la statue de Saint Pierre, dans un groupe ardent: _Evviva il +papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Puis, +sur le passage du cortge, cela courut comme une flamme d'incendie, +embrasant les coeurs de proche en proche, finissant par jaillir des +milliers de bouches en une tonnante protestation contre le vol des tats +de l'glise. Toute la foi, tout l'amour des fidles, surexcits par le +royal spectacle d'une si belle crmonie, retournaient au rve, au +souhait exaspr du pape roi et pontife, matre des corps comme il tait +matre des mes, souverain absolu de la terre. L'unique vrit tait +l, l'unique bonheur, l'unique salut. Qu'on lui donnt tout, l'humanit +et le monde! _Evviva il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! +Vive le pape roi! + +Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre tant de fautes et +couler tant de sang, ce cri d'abandon et d'aveuglement dont le voeu +ralis aurait ramen les ges de souffrance! il rvolta Pierre, il le +dcida quitter vivement la tribune o il se trouvait, comme pour +chapper la contagion de l'idoltrie. Puis, pendant que le cortge +dfilait toujours, il longea un moment la nef latrale de gauche, dans +la bousculade, dans l'assourdissante clameur de la foule qui continuait; +et, dsesprant de gagner la rue, voulant viter la cohue de la sortie, +il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, il se rfugia dans +le vestibule d'o montait l'escalier conduisant sur le dme. Un +sacristain, debout cette porte, effar et ravi de la manifestation, le +regarda un instant, hsita l'arrter; mais la vue de la soutane sans +doute, et plus encore l'motion profonde o il tait, le rendirent +tolrant. D'un geste, il laissa passer Pierre, qui tout de suite +s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, pour fuir, aller plus haut, +plus haut encore, dans la paix et le silence. + +Et, brusquement, le silence devint profond, les murs touffaient le cri, +dont ils semblaient ne garder que le frmissement. C'tait un escalier +commode et clair, aux larges marches paves, tournant dans une sorte de +tourelle. Quand il dboucha sur les toitures des nefs, il eut une joie +retrouver le soleil clair, l'air pur et vif qui soufflait l, comme en +rase campagne. tonn, il parcourut des yeux cet immense dveloppement +de plomb, de zinc et de pierre, toute une cit arienne, vivant de son +existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait des dmes, des clochers, +des terrasses, jusqu' des maisons et des jardins, les maisons gayes +de fleurs des quelques ouvriers qui vivent demeure sur la basilique, +en continuels travaux d'entretien. Une petite population s'y agite, +travaille, aime, mange et dort. Mais il voulut s'approcher de la +balustrade, curieux d'examiner de prs les colossales statues du Sauveur +et des Aptres, dont la faade est surmonte, au-dessus de la place +Saint-Pierre, des gants de six mtres, sans cesse en rparation, dont +les bras, les jambes, les ttes, demi mangs par le grand air, ne +tiennent plus qu' l'aide de ciment, de barres et de crampons; et, comme +il se penchait pour jeter un coup d'oeil sur l'entassement roux des +toits du Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'levait de la +place. En hte, il reprit son ascension, dans le pilier qui menait la +coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis des couloirs trangls et +obliques, des rampes coupes de quelques marches, entre les deux parois +de la coupole double, l'intrieure et l'extrieure. Une premire fois, +curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la basilique, plus +de soixante mtres du sol, sur une troite galerie qui faisait le tour +du dme, juste au-dessus de la frise, o se lisait l'inscription: _Tu es +Petrus et super hanc petram..._, en lettres de sept pieds de haut; et, +s'tant accoud pour regarder l'effroyable trou qui se creusait sous +lui, avec des chappes profondes sur les transepts et sur les nefs, il +reut violemment au visage le cri, le cri dlirant de la foule, dont le +grouillement norme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde +fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre galerie, cette +fois au-dessus des fentres, la naissance des resplendissantes +mosaques, d'o la foule lui parut diminue, recule, perdue dans le +vertige de l'abme, au fond duquel les statues gantes, l'autel de la +Confession, le baldaquin triomphal du Bernin, n'taient plus que des +joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idoltrie et de guerre s'leva +de nouveau, le souffleta avec une rudesse d'ouragan, dont la course +accrot la force. Il dut monter plus haut, monter toujours, jusque sur +la galerie extrieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour cesser +d'entendre. + +Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il y gota d'abord +un soulagement dlicieux! Au-dessus de lui, il n'y avait plus que la +boule de bronze dor, dans laquelle sont monts des empereurs et des +reines, ainsi que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs, +la boule creuse, o la voix retentit en fracas de tonnerre, o +retentissent tous les bruits de l'espace. Il tait sorti du ct de +l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, dont les +massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient tels que des +buissons, au ras du sol; et il reconstitua sa promenade rcente, le +vaste parterre semblable un tapis de Smyrne, de couleur fane, le +grand bois d'un vert profond et glauque de mare dormante, le potager et +la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, la tour de +l'Observatoire, le Casino o le pape passait les chaudes journes d't, +ne faisaient que de petites taches blanches, au milieu de ces terrains +irrguliers, enclos bourgeoisement par le terrible mur de Lon IV, qui +gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna autour de la +lanterne, le long de l'troite galerie, et il se trouva brusquement +devant Rome, une immensit droule d'un coup, la mer lointaine +l'ouest, les chanes ininterrompues des montagnes l'est et au midi, la +Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille un dsert uniforme et +verdtre, et la Ville, la Ville ternelle ses pieds. Jamais il n'avait +eu une sensation si majestueuse de l'tendue. Rome tait l, ramasse +sous le regard, vol d'oiseau, avec la nettet d'un plan gographique +en relief. Un tel pass, une telle histoire, tant de grandeur, et une +Rome si rapetisse par la distance, des maisons lilliputiennes et jolies +comme des jouets, peine une tache de moisissure sur la vaste terre! Et +ce qui le passionnait, c'tait de comprendre clairement, en un coup +d'oeil, les divisions de la ville, la cit antique l-bas, au Capitole, +au Forum, au Palatin, la cit papale dans ce Borgo qu'il dominait, dans +Saint-Pierre et le Vatican, qui regardaient la cit moderne, le Quirinal +italien, par-dessus la cit du moyen ge, tasse au fond de l'angle +droit que formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une +remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture crayeuse que +faisaient les quartiers neufs au noyau central des vieux quartiers roux, +brls par le soleil, un vritable symbole du rajeunissement tent, le +vieux coeur aux rparations si lentes, tandis que les membres extrmes +se renouvelaient comme par miracle. + +Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait pas la Rome si +claire, si pure, qu'il avait vue le matin de son arrive, sous la +douceur dlicieuse de l'astre son lever. Ce n'tait plus la Rome +souriante et discrte, voile demi d'une brume d'or, comme envole +dans un rve d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inonde de +clart crue, d'une duret immobile, d'un silence de mort. Les fonds +taient comme mangs par une flamme trop vive, noys d'une poussire de +feu o ils s'anantissaient. Et la ville entire se dcoupait violemment +sur ces lointains dcolors, en grandes masses de lumire et d'ombre, +aux brutales artes. On aurait dit quelque trs ancienne carrire de +pierres abandonne, claire d'aplomb, que les rares lots d'arbres +tachaient seuls de vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour +roussie du Capitole, les cyprs noirs du Palatin, les ruines du palais +de Septime-Svre, pareilles des os blanchis, une carcasse de +monstre fossile, apporte l par les dluges. En face, la ville moderne +trnait avec les longs btiments du Quirinal, remis neuf, enduit d'un +badigeon dont la crudit jaune clatait, extraordinaire, parmi les cimes +vigoureuses du jardin; et, au del, sur les hauteurs du Viminal, +droite, gauche, les nouveaux quartiers taient d'une blancheur de +pltre, une ville de craie, raye par les mille petites raies d'encre +des fentres. Puis, et l, au hasard, c'taient la mare stagnante du +Pincio, la villa Mdicis dressant son double campanile, le fort +Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de Sainte-Marie-Majeure +brlant comme un cierge, les trois glises de l'Aventin assoupies parmi +les branches, le palais Farnse avec ses tuiles vieil or, cuites par les +ts, les dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Jean des +Florentins, et des dmes, et des dmes encore, tous en fusion, +incandescents dans la fournaise du ciel. Et Pierre, alors, sentit de +nouveau son coeur se serrer devant cette Rome violente, dure, si peu +semblable la Rome de son rve, la Rome de rajeunissement et d'espoir, +qu'il avait cru trouver le premier matin, et qui s'vanouissait +maintenant, pour faire place l'immuable cit de l'orgueil et de la +domination, s'obstinant sous le soleil jusque dans la mort. + +Tout d'un coup, seul l-haut, Pierre comprit. Ce fut comme un trait de +flamme qui le frappa, dans l'espace libre, illimit, d'o il planait. +tait-ce la crmonie laquelle il venait d'assister, le cri fanatique +de servage dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'tait-ce pas +plutt la vue de cette ville couche ses pieds, comme la reine +embaume, qui rgne encore, parmi la poussire de son tombeau? Il +n'aurait pu le dire, les deux causes agissaient sans doute. Mais la +clart fut complte, il sentit que le catholicisme ne saurait tre sans +le pouvoir temporel, qu'il disparatrait fatalement, le jour o il ne +serait plus roi sur cette terre. D'abord, c'tait l'atavisme, les forces +de l'Histoire, la longue suite des hritiers des Csars, les papes, les +grands pontifes, dans les veines desquels n'avait cess de couler le +sang d'Auguste, exigeant l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le +Vatican, ils venaient des maisons impriales du Palatin, du palais de +Septime-Svre, et leur politique, travers tant de sicles, n'avait +jamais poursuivi que le rve de la domination romaine, tous les peuples +vaincus, soumis, obissant Rome. En dehors de cette royaut +universelle, de la possession totale des corps et des mes, le +catholicisme perdait sa raison d'tre, car l'glise ne peut reconnatre +l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, l'empereur ou +le roi tant de simples dlgus temporaires, chargs d'administrer les +peuples, en attendant de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanit +avec la terre entire, sont l'glise, qui les tient de Dieu. Si elle +n'en a pas aujourd'hui la relle possession, c'est qu'elle cde devant +la force, oblige d'accepter les faits accomplis, mais sous la rserve +formelle qu'il y a usurpation coupable, qu'on dtient injustement son +bien, et dans l'attente de la ralisation des promesses du Christ, qui, +au jour fix, lui rendra pour jamais la terre et les hommes, la +toute-puissance. Telle est la vritable cit future, la Rome catholique, +souveraine une seconde fois. Rome fait partie du rve, c'est Rome +aussi que l'ternit a t prdite, c'est le sol mme de Rome qui a +donn au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. Aussi +tait-ce pour cela que le destin de la papaut se trouvait li celui +de Rome, ce point qu'un pape hors de Rome ne serait plus un pape +catholique. Et Pierre, accoud la mince rampe de fer, pench de si +haut au-dessus du gouffre, o la ville morne et dure achevait de +s'mietter sous l'ardent soleil, en resta pouvant, sentit tout d'un +coup passer dans ses os le grand frisson des tres et des choses. + +Une vidence se faisait. Si Pie IX, si Lon XIII avaient rsolu de +s'emprisonner dans le Vatican, c'tait qu'une ncessit les clouait +Rome. Un pape n'est pas le matre d'en sortir, d'tre ailleurs le chef +de l'glise. De mme, un pape, quelle que soit son intelligence du monde +moderne, ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir +temporel. Il y a l un hritage inalinable, dont il a la dfense; et +c'est en outre une question de vie qui s'impose, sans discussion +possible. Aussi Lon XIII a-t-il gard le titre de Matre du domaine +temporel de l'glise, d'autant plus que, comme cardinal, ainsi que tous +les membres du Sacr Collge, lors de leur lection, il avait, dans son +serment, jur de conserver intact ce domaine. Que l'Italie pendant un +sicle encore garde Rome capitale, et pendant un sicle les papes qui se +succderont, ne cesseront de protester violemment, en rclamant leur +royaume. Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait +srement base sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on pas +dit, lorsque des bruits de rconciliation couraient, que le pape rgnant +mettait, comme condition formelle, la possession au moins de la cit +Lonine, avec la neutralisation d'une route allant la mer? Rien du +tout n'est point assez, on ne peut partir de rien pour arriver tout +avoir. Tandis que la cit Lonine, ce coin de ville si troit, c'est +dj un peu de terre royale; et il n'y a plus qu' reconqurir le reste, +Rome, puis l'Italie, puis les nations voisines, puis le monde. Jamais +l'glise n'a dsespr, mme aux jours o, battue, dpouille, elle +semblait mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera aux promesses +du Christ, car elle croit son avenir illimit, elle se dit +indestructible, ternelle. Qu'on lui accorde un caillou pour reposer sa +tte, et elle espre bien ravoir bientt le champ o se trouve ce +caillou, l'empire o se trouve ce champ. Si un pape ne peut mener bien +le recouvrement de l'hritage, un autre pape s'y emploiera, dix, vingt +autres papes. Les sicles ne comptent plus. C'tait ce qui faisait qu'un +vieillard de quatre-vingt-quatre ans entreprenait des besognes +colossales qui demandaient plusieurs vies d'homme, dans la certitude que +des successeurs viendraient et que les besognes seraient quand mme +continues et termines. + +Et Pierre se vit imbcile, avec son rve d'un pape purement spirituel, +en face de cette vieille cit de gloire et de domination, obstine dans +sa pourpre. Cela lui sembla si diffrent, si dplac, qu'il en prouva +une sorte de dsespoir honteux. Le nouveau pape vanglique que serait +un pape purement spirituel, rgnant sur les mes seules, ne pouvait +certainement pas tomber sous le sens d'un prlat romain. L'horreur de +cela, la rpugnance pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au +souvenir de cette cour papale, fige dans les rites, dans l'orgueil et +dans l'autorit. Ah! comme ils devaient tre pleins d'tonnement et de +mpris, devant cette singulire imagination du Nord, un pape sans terres +et sans sujets, sans maison militaire et sans honneurs royaux, pur +esprit, pure autorit morale, enferm au fond du temple, ne gouvernant +le monde que de son geste de bndiction, par la bont et l'amour! Ce +n'tait l qu'une invention gothique, embrume de brouillards, pour ce +clerg latin, prtres de la lumire et de la magnificence, pieux certes, +superstitieux mme, mais laissant Dieu bien abrit dans le tabernacle, +afin de gouverner en son nom, au mieux des intrts du ciel, rusant ds +lors en simples politiques, vivant d'expdients au milieu de la bataille +des apptits humains, marchant d'un pas discret de diplomates la +victoire terrestre et dfinitive du Christ, qui devait trner un jour +sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle stupeur pour un +prlat franais, pour un monseigneur Bergerot, ce saint vque du +renoncement et de la charit, lorsqu'il tombait dans ce monde du +Vatican! quelle difficult de voir clair d'abord, de se mettre au point, +et quelle douleur ensuite ne pouvoir s'entendre avec ces sans-patrie, +ces internationaux toujours penchs sur la carte des deux mondes, +enfoncs dans les combinaisons qui devaient leur assurer l'empire! Des +journes et des journes taient ncessaires, il fallait vivre Rome, +et lui-mme ne venait de comprendre qu'aprs un mois de sjour, sous la +crise violente des pompes royales de Saint-Pierre, en face de l'antique +ville dormant au soleil son lourd sommeil, rvant son rve d'ternit. + +Mais il avait abaiss son regard vers la place, en bas, devant la +basilique, et il aperut le flot de monde, les quarante mille fidles +qui sortaient, pareils une irruption d'insectes, un fourmillement noir +sur le pav blanc. Alors, il lui sembla que le cri recommenait: _Evviva +il papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Tout + l'heure, pendant qu'il gravissait les escaliers sans fin, le colosse +de pierre lui avait paru frmir de ce cri frntique, pouss sous ses +votes. Et, maintenant, mont jusque dans la nue, il croyait le +retrouver l-haut, travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de lui, +en vibrait encore, n'tait-ce pas comme sous une dernire pousse de +sve, le long de ses vieux murs, un renouveau du sang catholique qui +l'avait autrefois voulu si dmesur, tel que le roi des temples, et qui +tentait aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, l'heure +o la mort commenait pour ses nefs trop vastes et dsertes? La foule +sortait toujours, la place en tait pleine, et une affreuse tristesse +lui serra le coeur, car elle venait de balayer, avec son cri, le dernier +espoir. La veille encore, aprs la rception du plerinage, dans la +salle des Batifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant la +ncessit de l'argent qui cloue le pape la terre, pour ne voir que le +vieillard dbile, tout me, resplendissant comme le symbole de +l'autorit morale. Mais c'en tait fait prsent de sa foi en ce +pasteur de l'vangile, dgag des biens terrestres, roi du seul royaume +des cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas seul un dur +servage Lon XIII, qui tait en outre le prisonnier de la tradition, +l'ternel roi de Rome, clou ce sol, ne pouvant quitter la ville ni +renoncer au pouvoir temporel. Au bout taient fatalement la mort sur +place, le dme de Saint-Pierre s'croulant ainsi que s'tait croul le +temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme jonchant l'herbe de ses +ruines, pendant que le schisme clatait ailleurs, une foi nouvelle pour +les peuples nouveaux. Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit +son rve dtruit, son livre emport, dans le cri qui s'largissait, +comme s'il et vol aux quatre coins du monde catholique: _Evviva il +papa re! Evviva il papa re!_ Vive le pape roi! Vive le pape roi! Et, +sous lui, il crut sentir dj le gant de marbre et d'or osciller, dans +l'branlement des vieilles socits pourries. + +Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'motion encore de +rencontrer monsignor Nani sur les toitures des nefs, dans cette tendue +ensoleille, vaste y loger une ville. Le prlat accompagnait les deux +dames franaises, la mre et la fille, si heureuses, si amuses, qui +sans doute il avait aimablement offert de monter sur le dme. Mais, ds +qu'il reconnut le jeune prtre, il l'aborda. + +--Eh bien! mon cher fils, tes-vous content? Avez-vous t impressionn, +difi? + +De ses yeux d'enqute, il le fouillait jusqu' l'me, il constatait o +en tait l'exprience. Puis, satisfait, il se mit rire doucement. + +--Oui, oui, je vois... Allons, vous tes tout de mme un garon +raisonnable. Je commence croire que votre malheureuse affaire, ici, +finira trs bien. + + + + +VIII + + +Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, Pierre avait +pris l'habitude de passer des heures dans l'troit jardin abandonn, que +terminait autrefois une sorte de loggia portique, d'o l'on descendait +au Tibre par un double escalier. Aujourd'hui, c'tait l un coin de +solitude dlicieuse, qui sentait bon les oranges mres, des orangers +centenaires dont les lignes symtriques indiquaient seules le dessin +primitif des alles, disparues sous les herbes folles. Et il y +retrouvait aussi l'odeur des buis amers, de grands buis pousss dans +l'ancien bassin central, que des boulis de terre avaient combl. + +Par ces matines d'octobre, si lumineuses, d'un charme si tendre et si +pntrant, on y gotait une infinie douceur de vivre. Mais le prtre y +apportait sa rverie du Nord, le souci de la souffrance, son me de +continuelle fraternit apitoye, qui lui rendait plus douce la caresse +du clair soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir +contre la muraille de droite, sur un fragment de colonne renverse, +l'ombre d'un laurier norme, dont l'ombre tait noire, d'une fracheur +balsamique. Et, ct de lui, dans l'antique sarcophage verdi, o des +faunes lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui tombait +du masque tragique, scell au mur, mettait la continuelle musique de sa +note de cristal. Il lisait les journaux, ses lettres, toute une +correspondance du bon abb Rose, qui le tenait au courant de son oeuvre, +les misrables du Paris sombre, dj glac par les brouillards, noy +sous la boue. Ah! ces misres du pays froid, les mres et les petits qui +allaient bientt grelotter au fond des mansardes mal closes, les hommes +que les grandes geles jetteraient au chmage, toute cette agonie sous +la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud soleil, parfum d'un +got de fruit, dans ce pays de ciel bleu et d'heureuse paresse, o, +l'hiver mme, il faisait bon dormir dehors, l'abri du vent, sur les +dalles tides! + +Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le fragment de +colonne, qui servait de banc. Elle eut un lger cri de surprise, elle +resta un instant gne, car elle tenait justement la main le livre du +prtre, cette _Rome nouvelle_, qu'elle avait lue une premire fois, sans +bien la comprendre. Et elle se hta ensuite de le retenir, voulut qu'il +prt place ct d'elle, en lui avouant avec sa belle franchise, son +air de tranquille raison, qu'elle tait descendue l, pour tre seule et +s'appliquer sa lecture, ainsi qu'une colire ignorante. Ils causrent +en amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle vitt de +parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins seuls la +rapprochaient de lui, comme si la souffrance lui et largi le coeur, +jusqu' la faire se proccuper de tous ceux qui souffraient en ce monde. +Jamais encore elle n'avait song ces choses, dans son orgueil +patricien qui regardait la hirarchie ainsi qu'une loi divine, les +heureux en haut, les misrables en bas, sans aucun changement possible; +et, devant certaines pages du livre, quels tonnements elle gardait, +quelle peine elle prouvait s'initier! Quoi? s'intresser au bas +peuple, croire qu'il avait la mme me, les mmes chagrins, vouloir +travailler sa joie comme celle d'un frre! Elle s'y efforait +pourtant, sans trop russir, avec une sourde crainte de commettre un +pch, car le mieux est de ne rien changer l'ordre social tabli par +Dieu, consacr par l'glise. Certes, elle tait charitable, elle +donnait les petites aumnes accoutumes; mais elle ne donnait pas son +coeur, elle manquait totalement d'altruisme, de sympathie vritable, ne +et grandie dans l'atavisme d'une race diffrente, faite pour avoir, en +haut du ciel, des trnes au-dessus de la plbe des lus. + +Et, d'autres matins, ils se retrouvrent l'ombre du laurier, prs de +la fontaine chantante; et Pierre, inoccup, las d'attendre une solution +qui semblait reculer d'heure en heure, se passionna pour animer de sa +fraternit libratrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante +d'un jeune amour. Une ide continuait l'enflammer, celle qu'il +catchisait l'Italie elle-mme, la reine de beaut assoupie encore dans +son ignorance, et qui retrouverait sa grandeur ancienne, si elle +s'veillait aux temps nouveaux, avec une me largie, pleine de piti +pour les choses et pour les tres. Il lui lut les lettres du bon abb +Rose, il la fit frmir de l'effroyable sanglot qui monte des grandes +villes. Puisqu'elle avait des yeux si profonds de tendresse, puisque +d'elle entire manait le bonheur d'aimer et d'tre aim, pourquoi donc +ne reconnaissait-elle pas avec lui que la loi d'amour tait l'unique +salut de l'humanit souffrante, tombe par la haine en danger de mort? +Elle le reconnaissait, elle voulait lui faire le plaisir de croire la +dmocratie, la refonte fraternelle de la socit, mais chez les autres +peuples, pas Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, ds +qu'il voquait ce qu'il restait du Transtvre fraternisant avec ce +qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! c'tait depuis trop +longtemps ainsi, il ne fallait rien changer ces choses. Et, en somme, +l'lve ne faisait gure de progrs, elle n'tait rellement touche que +par la passion d'aimer qui brlait si intense chez ce prtre, et qu'il +avait chastement dtourne de la crature, pour la reporter sur la +cration entire. Pendant ces quelques matins d'octobre ensoleills, un +lien d'une exquise douceur se noua entre eux, ils s'aimrent rellement +d'un amour profond et pur, dans le grand amour qui les dvorait tous +les deux. + +Puis, un jour, Benedetta, le coude appuy au sarcophage, parla de Dario, +dont elle avait vit de prononcer le nom jusque-l. Ah! le pauvre ami, +comme il s'tait montr discret et repentant, aprs son coup de brutale +dmence! D'abord, pour cacher sa gne, il s'en tait all passer trois +jours Naples, o l'on disait que la Tonietta, l'aimable fille aux +bouquets de roses blanches, tombe follement amoureuse de lui, avait +couru le rejoindre. Et, depuis son retour au palais, il vitait de se +retrouver seul avec sa cousine, il ne la voyait gure que le lundi soir, +l'air soumis, implorant des yeux son pardon. + +--Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontr dans l'escalier, je lui ai +donn la main, et il a compris que je n'tais plus fche, il a t bien +heureux... Que voulez-vous? On ne peut pas tre longtemps svre. Et +puis, j'ai peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette femme, +s'il s'amusait trop, pour s'tourdir. Il faut qu'il sache bien que je +l'aime toujours, que je l'attends toujours... Oh! il est moi, moi +seule! Il serait l, dans mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un +mot. Mais nos affaires vont si mal, si mal! + +Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses yeux. Le procs +en annulation de mariage, en effet, semblait s'arrter, devant des +obstacles de toutes sortes, qui, chaque jour, renaissaient. + +Et Pierre fut trs mu de ces larmes, si rares chez elle. Parfois, +elle-mme avouait, avec son calme sourire, qu'elle ne savait pas +pleurer. Mais son coeur se fondait, elle resta un instant comme +anantie, accoude au sarcophage moussu, demi rong par l'eau, tandis +que le filet clair, tomb de la bouche bante du masque tragique, +continuait sa note perle de flte. L'ide brusque de la mort s'tait +dresse devant le prtre, la voir, si jeune, si clatante de beaut, +dfaillir au bord de ce marbre, o les faunes qui s'y ruaient parmi des +femmes, en une bacchanale frntique, disaient la toute-puissance de +l'amour, dont les anciens se plaisaient sculpter le symbole sur les +tombes, pour affirmer l'ternit de la vie. Et un petit souffle de vent +chaud passa dans la solitude ensoleille et silencieuse du jardin, +apportant l'odeur pntrante des orangers et des buis. + +--Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il. + +--Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante dj. Je ne suis +qu'une enfant... Mais c'est votre faute, avec votre livre. Je ne le +comprends bien que lorsque je souffre... Tout de mme, n'est-ce pas? je +fais des progrs. Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient +donc mes frres, et qu'elles soient mes soeurs, toutes celles qui ont +des peines comme moi! + +D'ordinaire, Benedetta remontait la premire son appartement, et +Pierre s'attardait parfois, restait seul sous le laurier, dans le lger +parfum de femme qu'elle laissait. Il rvait confusment des choses +douces et tristes. Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres +tres que brlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, le silence +s'tait largi encore, tout le vieux palais dormait son lourd sommeil de +ruine, avec sa cour voisine, seme d'herbe, entoure de son portique +mort, o moisissaient des marbres de fouille, un Apollon sans bras et le +torse tronqu d'une Vnus; et, de loin en loin, ce silence de tombe +n'tait troubl que par le grondement brusque d'un carrosse de prlat, +en visite chez le cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans +la cour dserte, grand bruit de roues. + +Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de donna Serafina, il +n'y avait plus que les jeunes gens. Monsignor Nani n'avait fait que +paratre, le cardinal Sarno venait de partir. Et, prs de la chemine, +sa place habituelle, donna Serafina elle-mme se tenait comme l'cart, +les yeux fixs sur la place inoccupe de l'avocat Morano, qui +s'enttait ne point reparatre. Devant le canap, o Benedetta et +Celia se trouvaient assises, Dario, l'abb Pierre et Narcisse Habert +taient debout, causant et riant. Depuis quelques minutes, Narcisse +s'amusait plaisanter le jeune prince, qu'il prtendait avoir rencontr +en compagnie d'une trs belle fille. + +--Mais, mon cher, ne vous dfendez pas, car elle est vraiment superbe... +Elle marchait ct de vous, et vous vous tes engags dans une ruelle +dserte, le Borgo Angelico je crois, o je ne vous ai pas suivis, par +discrtion. + +Dario souriait, l'air trs l'aise, en homme heureux, incapable de +renier son got passionn de la beaut. + +--Sans doute, sans doute, c'tait bien moi, je ne nie pas... Seulement, +l'affaire n'est pas celle que vous pensez. + +Et, se retournant vers Benedetta, qui s'gayait, elle aussi, sans aucune +ombre d'inquitude jalouse, comme ravie au contraire du plaisir des yeux +qu'il avait pu prendre un instant: + +--Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai trouve en larmes, +il y a prs de six semaines... Oui, cette ouvrire en perles qui +sanglotait cause du chmage, et qui s'est mise, toute rouge, galoper +devant moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai voulu lui +donner une pice blanche... Pierina, tu te rappelles bien? + +--Pierina, parfaitement! + +--Alors, imaginez-vous, je l'ai dj, depuis ce jour, rencontre quatre +ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est vrai, elle est si +extraordinairement belle, que je m'arrte et que je cause... L'autre +jour, je l'ai conduite ainsi jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas +encore trouv d'ouvrage, elle s'est remise pleurer; et, ma foi, pour +la consoler un peu, je l'ai embrasse... Ah! elle en est reste saisie, +et heureuse, si heureuse! + +Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la premire, se +calma. Elle dit d'une voix trs grave: + +--Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas tre mchant. + +Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de nouveau +Benedetta, avec un hochement gai de la tte, pour dire que, s'il tait +aim, lui n'aimait pas. Une perlire, une fille du bas peuple, ah! non! +Elle pouvait tre une Vnus, elle n'tait pas une matresse possible. Et +il s'amusa beaucoup lui-mme de l'aventure romanesque, que Narcisse +arrangeait, en un sonnet la mode ancienne: la belle perlire tombant +amoureuse folle du jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui +lui a donn un cu, touch de son infortune; la belle perlire, ds +lors, le coeur boulevers de le trouver aussi charitable que beau, ne +rvant plus que de lui, le suivant partout, attache ses pas par un +lien de flamme; et la belle perlire, enfin, qui a refus l'cu, +demandant de ses yeux soumis et tendres, obtenant l'aumne que le jeune +prince daigne un soir lui faire de son coeur. Benedetta se plut beaucoup + ce jeu. Mais Celia, avec sa face anglique, son air de petite fille +qui aurait d tout ignorer, restait trs srieuse, rptait tristement: + +--Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire souffrir. + +Alors, la contessina finit par s'apitoyer son tour. + +--Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens! + +--Oh! s'cria le prince, une misre ne pas croire! Le jour o elle m'a +men l-bas, aux Prs du Chteau, j'en suis rest suffoqu. C'est une +horreur, une horreur tonnante! + +--Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le projet d'aller +les visiter, ces malheureux, et c'est fort mal d'avoir tard +jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur l'abb Froment, vous tiez trs +dsireux, pour vos tudes, de nous accompagner et de voir ainsi de prs +la classe pauvre Rome. + +Elle avait lev les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis un instant. +Il fut trs attendri que cette pense de charit lui revnt; car il +sentit, au lger tremblement de sa voix, qu'elle voulait se montrer +ainsi une lve docile, faisant des progrs dans l'amour des humbles et +des misrables. Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat +l'avait repris. + +--Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'aprs y avoir vu le peuple qui +souffre, sans travail et sans pain. La maladie est l, pour toutes les +nations, et le salut ne peut venir que par la gurison de la misre. +Quand les racines de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt. + +--Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous tout de suite, +vous viendrez avec nous aux Prs du Chteau... Dario nous conduira. + +Celui-ci, qui avait cout le prtre d'un air stupfait, sans bien +comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, se rcria, plein de +dtresse. + +--Non, non! cousine, promne l-bas monsieur l'abb, si cela t'amuse... +Moi, j'y suis all, et je n'y retourne pas. Ma parole! en rentrant, j'ai +failli me mettre au lit, la cervelle et l'estomac l'envers... Non, +non! c'est trop triste, ce n'est pas possible, des abominations +pareilles! + +A ce moment, une voix mcontente s'leva du coin de la chemine. Donna +Serafina sortait de son long silence. + +--Il a raison, Dario! Envoie ton aumne, ma chre, et j'y joindrai +volontiers la mienne... Seulement, il y a d'autres endroits plus utiles + voir, o tu peux conduire monsieur l'abb... Tu vas, en vrit, lui +faire emporter l un beau souvenir de notre ville! + +L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise humeur. A quoi bon +montrer ses plaies aux trangers qui viennent, amens peut-tre par des +curiosits hostiles? Il fallait tre toujours en beaut, ne montrer Rome +que dans l'apparat de sa gloire. + +Mais Narcisse s'tait empar de Pierre. + +--Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander cette +promenade... Il faut absolument que vous visitiez le nouveau quartier +qu'on a bti aux Prs du Chteau. Il est typique, il rsume tous les +autres; et vous n'aurez pas perdu votre temps, je vous en rponds, car +rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome actuelle. C'est +extraordinaire, extraordinaire! + +Puis, s'adressant Benedetta: + +--Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... Vous nous trouveriez +l-bas, l'abb et moi, parce que je tiens le mettre d'abord au +courant, pour qu'il comprenne... A dix heures, voulez-vous? + +Avant de rpondre, la contessina, qui s'tait tourne vers sa tante, lui +tint tte, respectueusement. + +--Allez, ma tante, monsieur l'abb a d rencontrer assez de mendiants +dans nos rues, il peut tout voir. Et, d'ailleurs, d'aprs ce qu'il +raconte dans son livre, il n'en verra pas plus Rome qu'il n'en a vu +Paris. Partout, comme il le dit quelque part, la faim est la mme. + +Puis, elle s'attaqua Dario, trs douce, l'air raisonnable. + +--Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros plaisir, en me +conduisant l-bas. Sans toi, nous aurions trop l'air de tomber du +ciel... Nous prendrons la voiture, nous irons rejoindre ces messieurs, +et a nous fera une trs jolie promenade... Il y a si longtemps que nous +ne sommes sortis ensemble! + +Certainement, c'tait l ce qui la ravissait, d'avoir ce prtexte pour +l'emmener, pour se rconcilier tout fait avec lui. Il sentit cela, il +ne put se drober, et il affecta de plaisanter. + +--Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars tout le restant +de la semaine. Une partie de plaisir comme a, vois-tu, c'est gter +pour huit jours le bonheur de vivre! + +Il frmissait de rvolte l'avance, les rires recommencrent; et, +malgr la muette dsapprobation de donna Serafina, le rendez-vous fut +dfinitivement fix au lendemain, dix heures. En partant, Celia regretta +vivement de ne pouvoir en tre. Mais elle, avec sa candeur ferme de lis +en bouton, ne s'intressait qu' la Pierina. Aussi, dans l'antichambre, +se pencha-t-elle l'oreille de son amie. + +--Cette beaut, regarde-la bien, ma chre, pour me dire si elle est +belle, trs belle, plus belle que toutes. + +Le lendemain, neuf heures, lorsque Pierre retrouva Narcisse prs du +Chteau Saint-Ange, il s'tonna de le voir retomb dans son enthousiasme +d'art, langoureux et pm. D'abord, il ne fut plus du tout question des +quartiers nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financire qu'ils +avaient provoque. Le jeune homme raconta qu'il s'tait lev avec le +soleil, pour aller passer une heure devant la Sainte Thrse du Bernin. +Quand il ne l'avait pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le +coeur gros de larmes, comme de la privation d'une matresse trs aime. +Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, diffremment, cause de +l'clairage: le matin, de tout un lan mystique de son me, sous la +lumire d'aube qui l'habillait de blancheur; l'aprs-midi, de toute la +passion rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques du soleil +couchant, dont la flamme semblait ruisseler en elle. + +--Ah! mon ami, dclara-t-il de son air las, les yeux noys de mauve, ah! +mon ami, vous n'avez pas ide de son troublant et dlicieux rveil, ce +matin... Une vierge ignorante et pure, et qui, brise de volupt, ouvre +languissamment les yeux, encore pme d'avoir t possde par Jsus... +Ah! c'est mourir! + +Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de sa voix nette de +garon pratique, trs d'aplomb dans la vie: + +--Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement aux Prs du +Chteau, dont vous apercevez les constructions l-bas, en face de nous; +et, pendant que nous marcherons, je vous raconterai ce que je sais, oh! +l'histoire la plus extravagante, un de ces coups de folie de la +spculation qui sont beaux comme l'oeuvre monstrueuse et belle de +quelque gnie dtraqu... J'ai t mis au courant par des parents moi, +qui ont jou ici, et qui, ma foi! ont gagn des sommes considrables. + +Alors, avec une clart et une prcision d'homme de finances, employant +les termes techniques d'un air d'aisance parfaite, il conta +l'extraordinaire aventure. Au lendemain de la conqute de Rome, lorsque +l'Italie entire dlirait d'enthousiasme, l'ide de possder enfin la +capitale tant dsire, l'antique et glorieuse ville, l'ternelle qui +avait la promesse de l'empire du monde, ce fut d'abord une explosion +bien lgitime de la joie et de l'espoir d'un peuple jeune, constitu de +la veille, ayant hte d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre +possession de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne d'un +grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, de la nettoyer +des ordures qui la dshonoraient. On ne peut plus s'imaginer dans quelle +salet immonde baignait la ville des papes, la Roma sporca regrette des +artistes: pas mme de latrines, la voie publique servant tous les +besoins, les ruines augustes transformes en dpotoirs, les abords des +vieux palais princiers souills d'excrments, un lit d'pluchures, de +dtritus, de matires en dcomposition montant de partout, changeant les +rues en gouts empoisonns, d'o soufflaient de continuelles pidmies. +La ncessit de vastes travaux d'dilit s'imposait, c'tait une +vritable mesure de salut, le rajeunissement, la vie assure et plus +large, de mme qu'il tait juste de songer btir de nouvelles maisons +pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de toutes parts. Le +fait s'tait pass Berlin, aprs la constitution de l'empire +d'Allemagne, la ville avait vu sa population s'accrotre en coup de +foudre, par centaines de mille mes. Rome, certainement, allait elle +aussi doubler, tripler, quintupler, attirant elle les forces vives des +provinces, devenant le centre de l'existence nationale. Et l'orgueil +s'en mla, il fallait montrer au gouvernement dchu du Vatican ce dont +l'Italie tait capable, de quelle splendeur rayonnerait la nouvelle +Rome, la troisime Rome, qui dpasserait les deux autres, l'impriale et +la papale, par la magnificence de ses voies et le flot dbordant de ses +foules. + +Les premires annes, cependant, le mouvement des constructions garda +quelque prudence. On fut assez sage pour ne btir qu'au fur et mesure +des besoins. D'un bond, la population avait doubl, tait monte de deux +cent mille quatre cent mille habitants: tout le petit monde des +employs, des fonctionnaires, venus avec les administrations publiques, +toute la cohue qui vit de l'tat ou espre en vivre, sans compter les +oisifs, les jouisseurs, qu'une cour trane aprs elle. Ce fut l une +premire cause de griserie, personne ne douta que cette marche +ascensionnelle ne continut, ne se prcipitt mme. Ds lors, la cit de +la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre faire face aux +besoins du lendemain, en largissant Rome hors de Rome, dans tous les +antiques faubourgs dserts. On parlait aussi du Paris du second empire, +si agrandi, chang en une ville de lumire et de sant. Mais, aux bords +du Tibre, le malheur fut, la premire heure, qu'il n'y eut pas un plan +gnral, pas plus qu'un homme de regard clair, matre souverain de la +situation, s'appuyant sur des Socits financires puissantes. Et ce que +l'orgueil avait commenc, cette ambition de surpasser en clat la Rome +des Csars et des Papes, cette volont de refaire de la Cit ternelle, +prdestine, le centre et la reine de la terre, la spculation l'acheva, +un de ces extraordinaires souffles de l'agio, une de ces temptes qui +naissent, font rage, dtruisent et emportent tout, sans que rien les +annonce ni les arrte. Brusquement, le bruit courut que des terrains, +achets cinq francs le mtre, se revendaient cent francs; et la fivre +s'alluma, la fivre de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de +spculateurs, venu de la haute Italie, s'tait abattu sur Rome, la plus +noble et la plus facile des proies. Pour ces montagnards, pauvres, +affams, la cure des apptits commena, dans ce Midi voluptueux, o la +vie est si douce; de sorte que les dlices du climat, elles-mmes +corruptrices, activrent la dcomposition morale. Puis, il n'y avait +vraiment qu' se baisser, les cus d'abord se ramassrent la pelle, +parmi les dcombres des premiers quartiers qu'on ventra. Les gens +adroits, qui, flairant le trac des voies nouvelles, s'taient rendus +acqureurs des immeubles menacs d'expropriation, dcuplrent leurs +fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, empoisonna la +ville entire, de proche en proche; les habitants leur tour furent +emports, toutes les classes entrrent en folie, les princes, les +bourgeois, les petits propritaires, jusqu'aux boutiquiers, les +boulangers, les piciers, les cordonniers; ce point qu'on cita plus +tard un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq millions. +Et ce n'tait plus que le jeu exaspr, un jeu formidable dont la fivre +avait remplac le petit train rglement du loto papal, un jeu coups +de millions o les terrains et les btisses devenaient fictifs, de +simples prtextes des oprations de Bourse. Le vieil orgueil atavique +qui avait rv de transformer Rome en capitale du monde, s'exalta ainsi +jusqu' la dmence, sous cette fivre chaude de la spculation, achetant +des terrains, btissant des maisons pour les revendre, sans mesure, sans +arrt, de mme qu'on lance des actions, tant que les presses veulent +bien en imprimer. + +Certainement, jamais ville en volution n'a donn pareil spectacle. +Aujourd'hui, lorsqu'on tche de comprendre, on reste confondu. Le +chiffre de la population avait dpass quatre cent mille, et il semblait +rester stationnaire; mais cela n'empchait pas la vgtation des +quartiers neufs de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple +futur btissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle aberration en +arrivait-on ne pas attendre les habitants, prparer ainsi des +milliers de logements aux familles de demain, qui viendraient peut-tre? +La seule excuse tait de s'tre dit, d'avoir pos l'avance, comme une +vrit indiscutable, que la troisime Rome, la capitale triomphante de +l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million d'mes. Elles n'taient +pas venues, mais elles allaient venir srement: aucun patriote n'en +pouvait douter, sans crime de lse-patrie. Et on btissait, on +btissait, on btissait sans relche, pour les cinq cent mille citoyens +en route. On ne s'inquitait mme plus du jour de leur arrive, il +suffisait que l'on comptt sur eux. Encore, dans Rome, les Socits qui +s'taient formes pour la construction des grandes voies, au travers des +vieux quartiers malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles, +ralisaient de gros bnfices. Seulement, mesure que la folie +croissait, pour satisfaire la fringale du lucre, d'autres Socits se +crrent, dans le but d'lever, hors de Rome, des quartiers encore, des +quartiers toujours, de vritables petites villes, dont on n'avait nul +besoin. A la porte Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, des faubourgs +poussrent comme par miracle. Sur les immenses terrains de la villa +Ludovisi, de la porte Salaria la porte Pia, jusqu' Sainte-Agns, une +bauche de ville fut commence. Enfin, aux Prs du Chteau, ce fut toute +une cit qu'on voulut d'un coup faire natre du sol, avec son glise, +son cole, son march. Et il ne s'agissait pas de petites maisons +ouvrires, de logements modestes pour le menu peuple et les employs, il +s'agissait de btisses colossales, de vrais palais trois et quatre +tages, dveloppant des faades uniformes et dmesures, qui faisaient +de ces nouveaux quartiers excentriques des quartiers babyloniens, que +des capitales de vie intense et d'industrie, comme Paris ou Londres, +pourraient seules peupler. Ce sont l les monstrueux produits de +l'orgueil et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leon amre, +lorsque Rome, aujourd'hui ruine, se voit dshonore en outre, par cette +laide ceinture de grandes carcasses crayeuses et vides, inacheves pour +la plupart, dont les dcombres dj sment les rues pleines d'herbe! + +L'effondrement fatal, le dsastre fut effroyable. Narcisse en donnait +les raisons, en suivait les diverses phases, si nettement, que Pierre +comprit. De nombreuses Socits financires avaient naturellement pouss +dans ce terreau de la spculation, l'Immobilire, la Societ edilizia, +la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque toutes faisaient +construire, btissaient des maisons normes, des rues entires, pour les +revendre. Mais elles jouaient galement sur les terrains, les cdaient +de gros bnfices aux petits spculateurs qui s'improvisaient de toutes +parts, rvant des bnfices leur tour, dans la hausse continue et +factice que dterminait la fivre croissante de l'agio. Le pis tait que +ces bourgeois, ces boutiquiers sans exprience, sans argent, +s'affolaient jusqu' faire construire eux aussi, en empruntant aux +banques, en se retournant vers les Socits qui leur avaient vendu les +terrains, pour obtenir d'elles l'argent ncessaire l'achvement des +constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout perdre, les Socits se +trouvaient un jour forces de reprendre les terrains et les +constructions, mme inacheves, ce qui amenait entre leurs mains un +engorgement formidable, dont elles devaient prir. Si le million +d'habitants tait venu occuper les logements qu'on lui prparait, dans +un rve d'espoir si extraordinaire, les gains auraient pu tre +incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, devenait une des plus +florissantes capitales du monde. Seulement, ces habitants s'enttaient +ne pas venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. Et, +alors, la crise clata en coup de foudre, avec une violence sans +pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons bties par les +Socits taient des morceaux trop gros, d'un achat difficile, devant +lesquels reculait la foule des rentiers moyens, dsireux de placer leur +argent dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs avaient +vu trop grand, une srie de palais magnifiques, destins craser ceux +des autres ges, et qui allaient rester mornes et dserts, comme un des +tmoignages les plus inous de l'orgueil impuissant. Il ne se rencontra +donc pas de capitaux particuliers qui osassent ou qui pussent se +substituer ceux des Socits. Ensuite, ailleurs, Paris, Berlin, +les quartiers neufs, les embellissements se sont faits avec des capitaux +nationaux, avec l'argent de l'pargne. Au contraire, Rome, tout s'est +bti avec du crdit, des lettres de change trois mois, et surtout avec +de l'argent tranger. On estime prs d'un milliard l'norme somme +engloutie, dont les quatre cinquimes taient de l'argent franais. Cela +se faisait simplement de banquiers banquiers, les banquiers franais +prtant trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers italiens, qui +de leur ct prtaient aux spculateurs, aux constructeurs de Rome, +six, sept et mme huit pour cent. Aussi s'imagine-t-on le dsastre, +lorsque la France, que fchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne, +retira ses huit cents millions en moins de deux ans. Un immense reflux +se produisit, vidant les banques italiennes; et les Socits foncires, +toutes celles qui spculaient sur les terrains et les constructions, +forces de rembourser leur tour, durent s'adresser aux Socits +d'mission, celles qui avaient la facult d'mettre du papier. En mme +temps, elles intimidrent l'tat, elles le menacrent d'arrter les +travaux et de mettre sur le pav de Rome quarante mille ouvriers sans +ouvrage, s'il n'obligeait pas les Socits d'mission leur prter les +cinq ou six millions de papier dont elles avaient besoin, ce que l'tat +finit par faire, pouvant l'ide d'une faillite gnrale. +Naturellement, aux chances, les cinq ou six millions ne purent tre +rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se louaient, de sorte +que l'croulement commena, se prcipita, des dcombres sur des +dcombres: les petits spculateurs tombrent sur les constructeurs, +ceux-ci sur les Socits foncires, celles-ci sur les Socits +d'mission, qui tombrent sur le crdit public, ruinant la nation. Voil +comment une crise simplement dilitaire devint un effroyable dsastre +financier, un danger d'effondrement national, tout un milliard +inutilement englouti, Rome enlaidie, encombre de jeunes ruines +honteuses, les logements bants et vides, pour les cinq ou six cent +mille habitants rvs, qu'on attend toujours. + +D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'tat lui-mme voyait +colossal. Il s'agissait de crer de toutes pices une Italie +triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq ans la besogne d'unit +et de grandeur, que d'autres nations ont mis des sicles faire +solidement. Aussi tait-ce une activit fbrile, des dpenses +prodigieuses, des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des +travaux publics dmesurs dans toutes les villes. On improvisait, on +organisait la grande nation, sans compter. Depuis l'alliance avec +l'Allemagne, le budget de la guerre et de la marine dvorait les +millions inutilement. Et on ne faisait face aux besoins, sans cesse +grandissants, qu' coups d'missions, les emprunts se succdaient +d'anne en anne. Rien qu' Rome, la construction du Ministre de la +Guerre cotait dix millions, celle du Ministre des Finances quinze, et +l'on dpensait cent millions pour les quais, qui ne sont pas finis, et +l'on engloutissait plus de deux cent cinquante millions dans les travaux +de dfense, autour de la ville. C'tait encore et toujours la flambe +d'orgueil fatal, la sve de cette terre qui ne peut s'panouir qu'en +projets trop vastes, la volont d'blouir le monde et de le conqurir, +ds qu'on a pos le pied au Capitole, mme dans la poussire accumule +de tous les pouvoirs humains, qui s'y sont crouls les uns sur les +autres. + +--Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais dans les +histoires qui circulent, qu'on se raconte l'oreille, si je vous citais +certains faits, vous seriez stupfait, pouvant, du degr de dmence o +cette ville entire, si raisonnable au fond, si indolente et si goste, +a pu monter, sous la terrible fivre contagieuse de la passion du jeu. +Le petit monde, les ignorants et les sots, ne s'y sont pas ruins seuls, +car les grandes familles, presque toute la noblesse romaine y a laiss +crouler les antiques fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries +de chefs-d'oeuvre, qu'elle devait la munificence des papes. Ces +colossales richesses, qu'il avait fallu des sicles de npotisme pour +entasser entre les mains de quelques-uns, ont fondu comme de la cire, en +dix ans peine, au feu niveleur de l'agio moderne. + +Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait un prtre, il conta +une de ces histoires quivoques: + +--Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le dernier du nom, qui +en est rduit vivre des miettes de son oncle le cardinal, lequel n'a +plus gure que l'argent de sa charge, eh bien! il roulerait srement +carrosse, sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On +doit vous avoir dj mis au courant: les vastes terrains de cette villa +cds pour dix millions une compagnie financire; puis, le prince +Onofrio, le pre de Dario, mordu par le besoin de spculer, rachetant +fort cher ses propres terrains, jouant dessus, faisant btir; puis, la +catastrophe finale emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il +possdait lui-mme, les dbris de la fortune anciennement colossale des +Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce sont les +causes caches, le rle que le comte Prada, justement l'poux spar de +cette dlicieuse contessina que nous attendons, a jou l dedans. Il +tait l'amant de la princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui +avait apport la villa au prince, oh! une crature admirable, beaucoup +plus jeune que son mari; et l'on assure que Prada tenait le mari par la +femme, ce point que celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux +prince hsitait donner une signature, s'engager davantage dans une +aventure dont il avait flair d'abord le danger. Prada y a gagn les +millions qu'il mange aujourd'hui d'une faon fort intelligente. Et quant + la belle Flavia, devenue mre, vous savez qu'aprs avoir tir une +petite fortune du dsastre, elle a renonc galamment son titre de +princesse Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second mari +beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle a fait un marquis +Montefiori, lequel l'entretient en joie et en beaut opulente, malgr +ses cinquante ans passs... Dans tout cela, il n'y a de victime que +notre bon ami Dario, totalement ruin, rsolu pouser sa cousine, pas +plus riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable +de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, il aurait dj +accept quelque Amricaine, une hritire millions, ainsi que tant +d'autres princes; moins que le cardinal et donna Serafina ne s'y +fussent opposs, car ces deux-l sont aussi des hros dans leur genre, +des Romains d'orgueil et d'enttement, qui entendent garder leur sang +pur de toute alliance trangre... Enfin, esprons que le bon Dario et +cette Benedetta exquise seront heureux ensemble. + +Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en silence, il +continua plus bas: + +--Moi, j'ai un parent qui a ramass prs de trois millions dans +l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je regrette de n'tre arriv +ici qu'aprs ces temps hroques de l'agio! comme cela devait tre +amusant, et quels coups faire, pour un joueur de sang-froid! + +Mais, brusquement, en levant la tte, il aperut devant lui le quartier +neuf des Prs du Chteau; et sa physionomie changea, il redevint l'me +artiste, indigne des abominations modernes dont on avait souill la +Rome papale. Ses yeux plirent, sa bouche exprima l'amer ddain du +rveur bless dans sa passion des sicles disparus. + +--Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Lon X, ville de +l'ternelle puissance et de l'ternelle beaut! + +Pierre, en effet, restait lui-mme saisi. A cette place, autrefois, +s'tendaient en terrain plat les prairies du Chteau Saint-Ange, coupes +de peupliers, tout le long du Tibre, jusqu'aux premires pentes du mont +Mario, vastes herbages, aims des artistes, pour le premier plan de +riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dme lointain de +Saint-Pierre. Et c'tait, maintenant, au milieu de cette plaine +bouleverse, lpreuse et blanchtre, une ville entire, une ville de +maisons massives, colossales, des cubes de pierres rguliers, tous +pareils, avec des rues larges, se coupant angle droit, un immense +damier aux cases symtriques. D'un bout l'autre, les mmes faades se +reproduisaient, on aurait dit des sries de couvents, de casernes, +d'hpitaux, dont les lignes identiques se continuaient sans fin. Et +l'tonnement, l'impression extraordinaire et pnible, venait surtout de +la catastrophe, inexplicable d'abord, qui avait immobilis cette ville +en pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, un magicien +de dsastre avait, d'un coup de baguette, arrt les travaux, vid les +chantiers turbulents, laiss les btisses telles qu'elles taient, +cette minute prcise, dans un morne abandon. Tous les tats successifs +se retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds creuss +pour les fondations, rests bants et que des herbes folles avaient +envahis, jusqu'aux maisons entirement debout, acheves et habites. Il +y avait des maisons dont les murs sortaient peine du sol; il y en +avait d'autres qui atteignaient le deuxime, le troisime tage, avec +leurs planchers de solives de fer jour, leurs fentres ouvertes sur le +ciel; il y en avait d'autres, montes compltement, couvertes de leur +toit, telles que des carcasses livres aux batailles des vents, toutes +semblables des cages vides. Puis, c'taient des maisons termines, +mais dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extrieurs; et +d'autres qui taient demeures sans boiseries, ni aux portes ni aux +fentres; et d'autres qui avaient bien leurs portes et leurs persiennes, +mais cloues, telles que des couvercles de cercueil, les appartements +morts, sans une me; et d'autres enfin habites, quelques-unes en +partie, trs peu totalement, vivantes de la plus inattendue des +populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse de ces choses, +la ville de la Belle au Bois dormant, frappe d'un sommeil mortel avant +mme d'avoir vcu, s'anantissant au lourd soleil, dans l'attente d'un +rveil qui paraissait ne devoir jamais venir. + +A la suite de son compagnon, Pierre s'tait engag dans les larges rues +dsertes, d'une immobilit et d'un silence de cimetire. Pas une +voiture, pas un piton n'y passait. Certaines n'avaient pas mme de +trottoir, l'herbe envahissait la chausse, non pave encore, telle qu'un +champ qui retournait l'tat de nature; et, pourtant, des becs de gaz +provisoires restaient l depuis des annes, de simples tuyaux de plomb +lis des perches. Aux deux cts, les propritaires avaient clos +hermtiquement les baies des rez-de-chausse et des tages, l'aide de +grosses planches, pour viter d'avoir payer l'impt des portes et +fentres. D'autres maisons, commences peine, taient barres de +palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent le repaire de +tous les bandits du pays. Mais, surtout, la dsolation tait les jeunes +ruines, de hautes btisses superbes, pas finies, pas crpies mme, +n'ayant pu vivre encore de leur existence de gants de pierre, et qui se +lzardaient dj de toutes parts, et qu'il avait fallu tayer avec des +complications de charpentes, pour qu'elles ne tombassent pas en poudre +sur le sol. Le coeur se serrait, comme dans une cit d'o un flau +aurait balay les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont +ces carcasses bantes semblaient garder les traces. Puis, l'ide que +c'tait l une naissance avorte, et non une mort, que la destruction +allait faire son oeuvre, avant que les habitants rvs, attendus en +vain, eussent apport la vie ces maisons mort-nes, la mlancolie +s'aggravait, on tait dbord d'une infinie dsesprance humaine. Et il +y avait encore l'ironie affreuse, chaque angle, de magnifiques plaques +de marbre portant les noms des rues, des noms illustres emprunts +l'Histoire, les Gracques, les Scipion, Pline, Pompe, Jules Csar, qui +clataient l, sur ces murs inachevs et croulants, comme une drision, +comme un soufflet du pass donn l'impuissance d'aujourd'hui. + +Alors, Pierre fut une fois de plus frapp de cette vrit que quiconque +possde Rome est dvor de la folie du marbre, du besoin vaniteux de +btir et de laisser aux peuples futurs son monument de gloire. Aprs les +Csars entassant leurs palais au Palatin, aprs les papes rebtissant la +Rome du moyen ge et la timbrant de leurs armes, voil que le +gouvernement italien n'avait pu devenir le matre de la ville, sans +vouloir tout de suite la reconstruire, plus resplendissante et plus +norme qu'elle n'avait jamais t. C'tait la suggestion mme du sol, +c'tait le sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crne des derniers +venus, les jetait la dmence de faire de la troisime Rome la nouvelle +reine de la terre. Et de l les projets gigantesques, les quais +cyclopens, les simples Ministres luttant avec le Colise; et de l ces +quartiers neufs aux maisons gantes, pousses tout autour de l'antique +cit comme autant de petites villes. Il se souvenait de cette ceinture +crayeuse, entourant les vieilles toitures rousses, qu'il avait vue du +dme de Saint-Pierre, pareille de loin des carrires abandonnes; car +ce n'tait pas aux Prs du Chteau seulement, c'tait aussi la porte +Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, la villa Ludovisi, sur les +hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des quartiers inachevs et +vides croulaient dj, dans l'herbe des rues dsertes. Cette fois, aprs +deux mille ans de fertilit prodigieuse, il semblait que le sol ft +enfin puis, que la pierre des monuments refust d'y pousser encore. De +mme que, dans de trs vieux jardins fruitiers, les pruniers et les +cerisiers qu'on replante s'tiolent et meurent, les murs neufs sans +doute ne trouvaient plus boire la vie dans cette poussire de Rome, +appauvrie par la vgtation sculaire d'un si grand nombre de temples, +de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'glises. Et les +maisons modernes qu'on avait tent d'y faire fructifier de nouveau, les +maisons inutiles et trop vastes, toutes gonfles de l'ambition +hrditaire, n'avaient pu arriver maturit, dressant des moitis de +faade que trouaient les fentres bantes, sans force pour monter +jusqu' la toiture, restes l infcondes, telles que les broussailles +sches d'un terrain qui a trop produit. L'affreuse tristesse venait +d'une grandeur passe si cratrice aboutissant un pareil aveu +d'actuelle impuissance, Rome qui avait couvert le monde de ses monuments +indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines. + +--On les finira bien un jour! s'cria Pierre. + +Narcisse le regarda tonn. + +--Pour qui donc? + +Et c'tait le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille habitants dont on +avait rv la venue, qu'on attendait toujours, o vivaient-ils l'heure +prsente, dans quelles campagnes voisines, dans quelles villes recules? +Si un grand enthousiasme patriotique avait pu seul esprer une telle +population, aux premiers jours de la conqute, il aurait fallu +aujourd'hui un singulier aveuglement pour croire encore qu'elle +viendrait jamais. L'exprience semblait faite, Rome restait +stationnaire, on ne prvoyait aucune des causes qui en auraient doubl +les habitants, ni les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un +commerce et d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie +sociale et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. En tout +cas, des annes et des annes seraient indispensables. Et, alors, +comment peupler les maisons finies et vides, qui n'attendaient que des +locataires? Pour qui terminer les maisons restes l'tat de squelette, +s'miettant au soleil et la pluie? Elles demeureraient donc +indfiniment l, les unes dcharnes, ouvertes toutes les bises, les +autres closes, muettes comme des tombes, dans la laideur lamentable de +leur inutilit et de leur abandon? Quel terrible tmoignage sous le ciel +splendide! Les nouveaux matres de Rome taient mal partis, et s'ils +savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, oseraient-ils jamais +dfaire ce qu'ils avaient fait? Puisque le milliard qui tait l +semblait dfinitivement gch et compromis, on se mettait souhaiter un +Nron de volont dmesure et souveraine, prenant la torche et la +pioche, et brlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison et de +la beaut. + +--Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince. + +Benedetta avait fait arrter la voiture un carrefour des rues +dsertes; et, par ces larges voies, si calmes, pleines d'herbes, faites +pour les amoureux, elle s'avanait au bras de Dario, tous les deux ravis +de la promenade, ne songeant plus aux tristesses qu'ils taient venus +voir. + +--Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant les deux amis. +Voyez donc ce soleil si doux!... Et c'est si bon de marcher un peu +pied, comme dans la campagne! + +Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, la joie prsente de +promener sa cousine son bras. + +--Ma chre, il faut pourtant aller visiter ces gens, puisque tu +t'enttes ce caprice, qui va srement nous gter la belle journe... +Voyons, il faut que je me retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort +pour me reconnatre dans les endroits o je n'aime pas aller... Avec a, +ce quartier est imbcile, avec ces rues mortes, ces maisons mortes, o +il n'y a pas une figure dont on se souvienne, pas une boutique qui vous +remette dans le bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi +toujours, nous verrons bien. + +Et les quatre promeneurs se dirigrent vers la partie centrale du +quartier, faisant face au Tibre, o un commencement de population +s'tait form. Les propritaires tiraient parti comme ils le pouvaient +des quelques maisons termines, ils en louaient les logements trs bas +prix, ne se fchaient pas lorsque les loyers se faisaient attendre. Des +employs ncessiteux, des mnages sans argent s'taient donc installs +l, payant la longue, arrivant toujours donner quelques sous. Mais +le pis tait qu' la suite de la dmolition de l'ancien Ghetto et des +perces dont on avait ar le Transtvre, de vritables hordes de +loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans vtements, s'taient +abattues sur les maisons inacheves, les avaient envahies de leur +souffrance et de leur vermine; et il avait bien fallu fermer les yeux, +tolrer cette brutale prise de possession, sous peine de laisser toute +cette pouvantable misre tale en pleine voie publique. C'tait ces +htes effrayants que venaient d'choir les grands palais rvs, les +colossales btisses de quatre et cinq tages, o l'on entrait par des +portes monumentales, ornes de hautes statues, o des balcons sculpts, +que soutenaient des cariatides, allaient d'un bout l'autre des +faades. Les boiseries des portes et des fentres manquaient, chaque +famille de misrables avait fait son choix, fermant parfois les fentres +avec des planches, bouchant les portes l'aide de simples haillons, +occupant tout un tage princier, ou prfrant des pices plus troites, +pour s'y entasser son got. Des linges affreux schaient sur les +balcons sculpts, pavoisaient de leur immonde dtresse ces faades +d'avortement, souffletes dans leur orgueil. Une usure rapide, des +souillures sans nom dgradaient dj les belles constructions blanches, +les rayaient, les claboussaient de taches infmes; et, par les porches +magnifiques, faits pour la royale sortie des quipages, c'tait un +ruisseau d'ignominie qui dbouchait, des ordures et des fientes, dont +les mares stagnantes pourrissaient ensuite sur la chausse sans +trottoirs. + +A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons sur leurs pas. +Il s'garait, il s'assombrissait de plus en plus. + +--J'aurais d prendre gauche. Mais comment voulez-vous savoir? Est-ce +possible, au milieu d'un monde pareil? + +Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se tranaient dans la +poussire. Ils taient d'une extraordinaire salet, presque nus, la +chair noire, les cheveux en broussaille, tels que des paquets de crins. +Et des femmes circulaient en jupes sordides, en camisoles dfaites, +montrant des flancs et des seins de juments surmenes. Beaucoup, toutes +droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; d'autres, +assises sur de vieilles chaises, les mains allonges sur les genoux, +restaient ainsi pendant des heures, sans rien faire. On rencontrait peu +d'hommes. Quelques-uns, allongs l'cart, parmi l'herbe rousse, le nez +contre la terre, dormaient lourdement au soleil. + +Mais l'odeur surtout devenait nausabonde, une odeur de misre +malpropre, le btail humain s'abandonnant, vivant dans sa crasse. Et +cela s'aggrava des manations d'un petit march improvis qu'il fallut +franchir, des fruits gts, des lgumes cuits et aigres, des fritures de +la veille, la graisse fige et rance, que de pauvres marchandes +vendaient par terre, au milieu de la convoitise affame d'un troupeau +d'enfants. + +--Enfin, je ne sais plus, ma chre! s'cria le prince, en s'adressant +sa cousine. Sois raisonnable, nous en avons assez vu, retournons la +voiture. + +Rellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta elle-mme, il ne +savait pas souffrir. Cela lui semblait monstrueux, un crime imbcile, +que d'attrister sa vie par une promenade pareille. La vie tait faite +pour tre vcue lgre et aimable, sous le ciel clair. Il fallait +l'gayer uniquement par des spectacles gracieux, des chants, des danses. +Et, dans son gosme naf, il avait une vritable horreur du laid, du +pauvre, du souffrant, ce point que la vue seule lui en causait un +malaise, une sorte de courbature physique et morale. + +Mais Benedetta, qui frmissait comme lui, voulait tre brave devant +Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intress, si passionnment +pitoyable, qu'elle ne cda pas, dans son effort sympathiser avec les +humbles et les malheureux. + +--Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs veulent tout +voir, n'est-ce pas? + +--Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit plus long que +toutes les promenades classiques travers les ruines et les monuments. + +--Mon cher, vous exagrez, dclara Narcisse son tour. Seulement, +j'accorde que cela est intressant, trs intressant... Les vieilles +femmes surtout, ah! extraordinaires d'expression, les vieilles femmes! + +A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration heureuse, en +apercevant devant elle une jeune fille d'une beaut superbe. + +--_O che bellezza!_ + +Et Dario, l'ayant reconnue, s'cria du mme air ravi: + +--Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire. + +Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se permettre +d'approcher. Ses regards s'taient ardemment fixs sur le prince, +luisant d'une joie d'esclave amoureuse; puis, ils avaient vivement +dvisag la contessina, mais sans colre, avec une sorte de soumission +tendre, de bonheur rsign, la trouver trs belle, elle aussi. Et elle +tait en vrit telle que le prince l'avait dpeinte, grande, solide, +avec une gorge de desse, un vrai antique, une Junon vingt ans, le +menton un peu fort, la bouche et le nez d'une correction parfaite, de +larges yeux de gnisse, et la face clatante, comme dore d'un coup de +soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs. + +--Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, familire, souriante, +dj console des laideurs voisines, l'ide qu'il pouvait exister des +cratures pareilles. + +--Oh! oui, madame, oui! tout de suite. + +Elle courut devant eux, chausse de souliers sans trous, vtue d'une +vieille robe de laine marron, qu'elle avait d laver et raccommoder +rcemment. On sentait sur elle certains soins de coquetterie, un dsir +de propret, que n'avaient pas les autres; moins que ce ne ft +simplement sa grande beaut qui rayonnt de ses pauvres vtements et ft +d'elle une desse. + +--_Che bellezza! che bellezza!_ ne se lassait pas de rpter la +contessina, tout en la suivant. C'est un rgal, mon Dario, que cette +fille regarder. + +--Je savais bien qu'elle te plairait, rpondit-il simplement, flatt de +sa trouvaille, ne parlant plus de s'en aller, puisqu'il pouvait enfin +reposer les yeux sur quelque chose d'agrable voir. + +Derrire eux venait Pierre, merveill galement, qui Narcisse disait +les scrupules de son got, qui tait pour le rare et le subtil. + +--Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, leur type romain, +mon cher, au fond, rien n'est plus lourd, sans me, sans au-del... Il +n'y a que du sang sous leur peau, il n'y a pas de ciel. + +Mais la Pierina s'tait arrte, et, d'un geste, elle montra sa mre, +assise sur une caisse dfonce demi, devant la haute porte d'un palais +inachev. Elle avait d tre aussi fort belle, ruine quarante ans, +les yeux teints de misre, la bouche dforme, aux dents noires, la +face coupe de grandes rides molles, la gorge norme et tombante; et +elle tait d'une salet affreuse, ses cheveux grisonnants dpeigns, +envols en mches folles, sa jupe et sa camisole souilles, fendues, +laissant voir la crasse des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses +genoux un nourrisson, son dernier-n, qui s'tait endormi. Elle le +regardait, comme foudroye, et sans courage, de l'air de la bte de +somme rsigne son sort, en mre qui avait fait des enfants et les +avait nourris sans savoir pourquoi. + +--Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tte, c'est le monsieur qui est +venu me donner un cu, parce qu'il t'avait rencontre en train de +pleurer. Et il revient nous voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de +mme de braves coeurs. + +Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans chercher mme les +apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, elle avait pous un maon, Tommaso +Gozzo, dont elle avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un +grand garon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de deux +annes en deux annes, et puis celui-ci enfin, un garon de nouveau, +qu'elle tenait sur les genoux. Trs longtemps, ils avaient habit le +mme logement au Transtvre, dans une vieille maison qu'on venait +d'abattre. Et il semblait qu'on et, en mme temps, abattu leur +existence; car, depuis qu'ils s'taient rfugis aux Prs du Chteau, +tous les malheurs les frappaient, la crise terrible sur les +constructions qui avait rduit au chmage Tommaso et son fils Tito, la +fermeture rcente de l'atelier de perles de cire o la Pierina gagnait +jusqu' vingt sous, de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne +ne travaillait plus, la famille vivait de hasard. + +--Si vous prfrez monter, madame et messieurs? Vous trouverez l-haut +Tommaso, avec son frre Ambrogio, que nous avons pris chez nous; et ils +sauront mieux vous parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire... +Que voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il dort, +puisqu'il n'a rien de mieux faire. + +De la main, elle montrait, allong dans l'herbe sche, un grand +gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait les admirables yeux de +la Pierina. Il s'tait content de lever la tte, inquiet de ces gens. +Un pli farouche creusa son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi +sa soeur contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tte, mais il +ne referma pas les paupires, il les guetta. + +--Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, puisqu'ils veulent +voir. + +D'autres femmes s'taient approches, tranant leurs pieds nus dans des +savates; des bandes d'enfants grouillaient, des fillettes demi vtues, +parmi lesquelles sans doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables +avec leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmles, que les mres +seules pouvaient les reconnatre; et c'tait en plein soleil comme un +pullulement, un campement de misre, au milieu de cette rue de +majestueux dsastre, borde de palais inachevs et dj en ruine. + +Doucement, Benedetta dit son cousin, avec une tendresse souriante: + +--Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, mon Dario... Tu as +t bien aimable de venir jusqu'ici, attends-moi sous ce beau soleil, +puisque monsieur l'abb et monsieur Habert m'accompagnent. + +Il se mit rire, lui aussi, et il accepta trs volontiers, il alluma +une cigarette, puis se promena petits pas, satisfait de la douceur de +l'air. + +La Pierina tait entre vivement sous le vaste porche, la haute vote, +orne de caissons rosaces; mais un vritable lit de fumier, dans le +vestibule, couvrait les dalles de marbre dont on avait commenc la pose. +Ensuite, c'tait le monumental escalier de pierre, la rampe ajoure et +sculpte; et les marches se trouvaient dj rompues, souilles d'une +telle paisseur d'immondices, qu'elles en paraissaient noires. Partout, +les mains avaient laiss des traces graisseuses. Toute une ignominie +sortait des murs, rests l'tat brut, dans l'attente des peintures et +des dorures qui devaient les dcorer. + +Au premier tage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrta; et elle se +contenta de crier, par la baie d'une grande porte bante, sans huisserie +ni vantaux: + +--Pre, c'est une dame et deux messieurs qui vont te voir. + +Puis, se tournant vers la contessina: + +--Tout au fond, dans la troisime salle. + +Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite qu'elle ne +l'avait mont, courant sa passion. + +Benedetta et ses compagnons traversrent deux salons immenses, au sol +bossu de pltre, aux fentres ouvertes sur le vide. Et ils tombrent +enfin dans un salon plus petit, o toute la famille Gozzo s'tait +installe, avec les dbris qui lui servaient de meubles. Par terre, sur +les solives de fer laisses nu, tranaient cinq ou six paillasses +lpreuses, manges de sueur. Une longue table, solide encore, tenait le +milieu; et il y avait aussi de vieilles chaises dpailles, raccommodes + l'aide de cordes. Mais le gros travail avait consist boucher deux +fentres sur trois avec des planches, tandis que la troisime et la +porte taient fermes par d'anciennes toiles matelas, cribles de +taches et de trous. + +Tommaso, le maon, parut surpris, et il fut vident qu'il n'tait gure +habitu de pareilles visites de charit. Il tait assis devant la +table, les deux coudes sur le bois, le menton entre les mains, en train +de se reposer, comme l'avait dit sa femme Giacinta. C'tait un fort +gaillard de quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et +longue, d'une srnit de snateur romain, dans sa misre et dans son +oisivet. La vue des deux trangers, qu'il flaira tout de suite, l'avait +fait se lever, d'un brusque mouvement de dfiance. Mais il sourit, ds +qu'il reconnut Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario rest en +bas, en lui expliquant leur but charitable: + +--Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien qui vous tes, +car j'ai mur une fentre, au palais Boccanera, du temps de mon pre. + +Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il rpondit Pierre +surpris qu'on n'tait pas trs heureux, mais qu'enfin on aurait vcu +tout de mme, si l'on avait pu travailler deux jours seulement par +semaine. Et, au fond, on le sentait assez content de se serrer le +ventre, du moment qu'il vivait sa guise, sans fatigue. C'tait +toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appel par un voyageur pour +ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef tait perdue, refusait +absolument de se dranger, l'heure de la sieste. On ne payait plus son +logement, puisqu'il y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde, +et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement on tait +sobre et peu difficile. + +--Oh! monsieur l'abb, tout allait beaucoup mieux sous le pape... Mon +pre, qui tait maon comme moi, a travaill sa vie entire au Vatican; +et moi-mme, aujourd'hui encore, quand j'ai quelques journes d'ouvrage, +c'est toujours l que je les trouve... Voyez-vous, nous avons t gts +par ces dix annes de gros travaux, o l'on ne quittait pas les +chelles, o l'on gagnait ce qu'on voulait. Naturellement, on mangeait +mieux, on s'habillait, on ne se refusait aucun plaisir; et c'est plus +dur aujourd'hui de se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abb, si +vous tiez venu nous voir! Pas d'impts, tout se donnait pour rien, on +n'avait vraiment qu' se laisser vivre. + +A ce moment, un grondement s'leva d'une des paillasses, dans l'ombre +des fentres bouches, et le maon reprit de son air lent et paisible: + +--C'est mon frre Ambrogio qui n'est pas de mon avis... Lui a t avec +les rpublicains, en quarante-neuf, l'ge de quatorze ans... a ne +fait rien, nous l'avons pris avec nous, quand nous avons su qu'il se +mourait dans une cave, de faim et de maladie. + +Les visiteurs, alors, eurent un frmissement de piti. Ambrogio tait +l'an de quinze ans, et, g de soixante ans peine, il n'tait plus +qu'une ruine, dvor par la fivre, tranant des jambes si diminues, +qu'il passait les jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que +son frre, plus maigre et turbulent, il avait exerc l'tat de +menuisier. Mais, dans sa dchance physique, il gardait une tte +extraordinaire, une face d'aptre et de martyr, d'une expression noble +et tragique, encadre dans un hrissement de barbe et de chevelure +blanches. + +--Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parl du pape. C'est +sa faute pourtant, si la tyrannie continue. Lui seul, en quarante-neuf, +aurait pu nous donner la rpublique, et nous n'en serions pas o nous en +sommes. + +Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosit vague, le rve +d'un pape rpublicain, faisant enfin rgner la libert et la fraternit +sur la terre. Mais, plus tard, sa passion pour Garibaldi, en troublant +cette conception, lui avait fait juger la papaut indigne dsormais, +incapable de travailler la libration humaine. De sorte qu'il ne +savait plus trop au juste, partag entre la chimre de sa jeunesse et la +rude exprience de sa vie. D'ailleurs, il n'avait jamais agi que sous le +coup d'une motion violente, et il en restait de belles paroles, des +souhaits vastes et indtermins. + +--Ambrogio, mon frre, reprit tranquillement Tommaso, le pape est le +pape, et la sagesse est de se mettre avec lui, parce qu'il sera toujours +le pape, c'est--dire le plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je +voterais pour lui. + +Le vieil ouvrier ne se hta pas de rpondre. Toute la prudence avise de +la race l'avait calm. + +--Moi, Tommaso, mon frre, je voterais contre, toujours contre... Et tu +sais bien que nous aurions la majorit. C'est fini, le pape roi. Le +Borgo lui-mme se rvolterait... Mais a ne veut pas dire qu'on ne doive +pas s'entendre avec lui, pour que la religion de tout le monde soit +respecte. + +Intress vivement, Pierre coutait. Il se risqua poser une question. + +--Et y a-t-il beaucoup de socialistes, Rome, parmi le peuple? + +Cette fois, la rponse se fit attendre davantage encore. + +--Des socialistes, monsieur l'abb, oui, sans doute, quelques-uns, mais +bien moins nombreux que dans d'autres villes... Ce sont des nouveauts, +o vont les impatients, sans y entendre grand'chose peut-tre... Nous, +les vieux, nous tions pour la libert, nous ne sommes pas pour +l'incendie ni pour le massacre. + +Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces messieurs, il se +mit geindre en s'allongeant sur sa paillasse, pendant que la +contessina prenait cong, un peu incommode par l'odeur, aprs avoir +averti le prtre qu'il tait prfrable de remettre leur aumne la +femme, en bas. + +Dj, Tommaso avait repris sa place devant la table, le menton entre les +mains, tout en saluant ses htes, sans plus s'motionner leur sortie +qu' leur entre. + +--Bien au revoir, et trs heureux d'avoir pu vous tre agrable. + +Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse clata. Il se retourna, +pour admirer encore la tte du vieil Ambrogio. + +--Oh! mon cher abb, quel chef-d'oeuvre! La voil la merveille, la voil +la beaut! Combien cela est moins banal que le visage de cette fille!... +Ici, je suis certain que le pige du sexe ne m'induit pas en une +tentation malpropre. Je ne m'meus pas pour des raisons basses... Et +puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel inconnu au fond des +yeux noys, quel mystre parmi le hrissement de la barbe et des +cheveux! On rve un prophte, un Dieu le Pre! + +En bas, Giacinta tait encore assise sur la caisse demi dfonce, +avec son nourrisson en travers des genoux; et, quelques pas, la +Pierina, debout devant Dario, le regardait finir sa cigarette, d'un air +d'enchantement; tandis que Tito, ras dans l'herbe, comme une bte +l'afft, ne les quittait toujours pas des yeux. + +--Ah! madame, reprit la mre de sa voix rsigne et dolente, vous avez +vu, ce n'est gure habitable. La seule bonne chose, c'est qu'on a +vraiment de la place. Autrement, il y a des courants d'air, prendre la +mort matin et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants, + cause des trous. + +Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un soir, croyant +sortir sur le palier, avait pris une fentre pour la porte, et s'tait +tue net, en culbutant dans la rue. Une petite fille, aussi, s'tait +cass les deux bras, en tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de +rampe. D'ailleurs, on serait rest mort l dedans, sans que personne le +st et s'avist d'aller vous ramasser. La veille, on avait trouv, au +fond d'une pice perdue, couch sur le pltre, le corps d'un vieil +homme, que la faim devait y avoir trangl depuis prs d'une semaine; et +il y serait rest srement, si l'odeur infecte n'avait averti les +voisins de sa prsence. + +--Encore si l'on avait manger! continua Giacinta. Et quand on nourrit +et qu'on ne mange pas, on n'a pas de lait. Ce petit-l, ce qu'il me suce +le sang! Il se fche, il en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets +pleurer, car ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien. + +Des larmes, en effet, taient montes ses pauvres yeux plis. Mais +elle fut prise d'une brusque colre, en remarquant que Tito n'avait pas +boug de son herbe, vautr comme une bte au soleil, ce qu'elle jugeait +mal poli pour ce beau monde, qui allait srement lui laisser une aumne. + +--Eh! Tito, fainant! est-ce que tu ne pourrais pas te mettre debout, +quand on vient te voir? + +Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se relever, d'un +air de grande mauvaise humeur; et Pierre, qu'il intressait, tcha de le +faire parler, de mme qu'il avait questionn le pre et l'oncle, +l-haut. Il n'en tira que des rponses brves, pleines de dfiance et +d'ennui. Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu' dormir. +Ce n'tait pas en se fchant qu'on changerait les choses. Le mieux tait +donc de vivre comme on pouvait, sans augmenter sa peine. Quant des +socialistes, oui! peut-tre, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en +connaissait pas. Et, de son attitude lasse, indiffrente, il ressortait +clairement que, si le pre tait pour le pape et l'oncle pour la +rpublique, lui, le fils, n'tait certainement pour rien. Pierre sentit +l une fin de peuple, ou plutt le sommeil d'un peuple, dans lequel une +dmocratie ne s'tait pas veille encore. + +Mais, comme le prtre continuait, voulant savoir son ge, quelle cole +il tait all, dans quel quartier il tait n, Tito, brusquement, coupa +court, en disant d'une voix grave, un doigt en l'air, tourn vers sa +poitrine: + +--_Io son Romano di Roma!_ + +En effet, cela ne rpondait-il pas tout? Moi, je suis Romain de +Rome. Pierre eut un sourire triste, et se tut. Jamais il n'avait mieux +senti l'orgueil de la race, le lointain hritage de gloire, si lourd aux +paules. Chez ce garon dgnr, qui savait peine lire et crire, +revivait la vanit souveraine des Csars. Ce meurt-de-faim connaissait +sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux belles pages. Les +noms des grands empereurs et des grands papes lui taient familiers. Et +pourquoi travailler alors, aprs avoir t les matres de la terre? +Pourquoi ne pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle des +villes, sous le plus beau des ciels? + +--_Io son Romano di Roma._ + +Benedetta avait gliss son aumne dans la main de la mre; et Pierre +ainsi que Narcisse, voulant s'associer sa bonne oeuvre, faisaient de +mme, lorsque Dario, qui lui aussi s'tait joint sa cousine, eut une +ide gentille, dsireux de ne pas oublier la Pierina, qui il n'osait +offrir de l'argent. Il posa lgrement les doigts sur ses lvres, il dit +avec un lger rire: + +--Pour la beaut. + +Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoy, ce rire qui s'en +moquait un peu, ce prince familier, que touchait l'adoration muette de +la belle perlire, comme dans une histoire d'amour du temps jadis. + +La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle perdit la tte, +elle se jeta sur la main de Dario, y colla ses lvres chaudes, dans un +mouvement irraisonn, o il entrait autant de divine reconnaissance que +de tendresse amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flamb de colre, +il saisit brutalement sa soeur par sa jupe, l'carta du poing, en +grondant sourdement. + +--Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi. + +Il tait grand temps de partir, car d'autres femmes, ayant flair +l'argent, s'approchaient, tendaient la main, lanaient des enfants en +larmes. Un moi agitait le misrable quartier des grandes btisses +abandonnes, un cri de dtresse montait des rues mortes, aux plaques de +marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner tous. Il n'y +avait que la fuite, le coeur dbord de tristesse, devant cette +conclusion de la charit impuissante. + +Lorsque Benedetta et Dario furent revenus leur voiture, ils se +htrent d'y monter, ils se serrrent l'un contre l'autre, ravis +d'chapper un tel cauchemar. Elle tait heureuse pourtant de s'tre +montre brave devant Pierre; et elle lui serra la main en lve +attendrie, lorsque Narcisse eut dclar qu'il gardait le prtre, pour +l'emmener djeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, d'o +l'on avait une vue si intressante sur le Vatican. + +--Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario redevenu trs +gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les ides noires. + +Mais Pierre se montrait insatiable de dtails. En chemin, il questionna +encore Narcisse sur le peuple de Rome, sa vie, ses habitudes, ses +moeurs. L'instruction tait presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs, +aucun commerce pour le dehors. Les hommes exeraient les quelques +mtiers courants, toute la consommation ayant lieu sur place. Parmi les +femmes, il y avait des perlires, des brodeuses, et l'article religieux, +les mdailles, les chapelets, avait de tout temps occup un certain +nombre d'ouvriers, de mme que la fabrication des bijoux locaux. Mais, +ds que la femme tait marie, mre de ces nues d'enfants qui +poussaient miracle, elle ne travaillait gure. En somme, c'tait une +population se laissant vivre, travaillant juste assez pour manger, se +contentant de lgumes, de ptes, de basse viande de mouton, sans +rvolte, sans ambition d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie +prcaire, au jour le jour. Les deux seuls vices taient le jeu et les +vins rouges et blancs des Chteaux romains, des vins de querelle et de +meurtre, qui, les soirs de fte, au sortir des cabarets, semaient les +rues d'hommes rlants, la peau troue coups de couteau. Les filles se +dbauchaient peu, on comptait celles qui se donnaient avant le mariage. +Cela venait de ce que la famille tait reste trs unie, soumise +troitement l'autorit absolue du pre. Et les frres eux-mmes +veillaient sur l'honntet des soeurs, comme ce Tito si dur la +Pierina, la gardant avec un soin farouche, non par une pense de +jalousie inavouable, mais pour le bon renom, pour l'honneur de la +famille. Et cela sans religion relle, au milieu de la plus enfantine +idoltrie, tous les coeurs allant la Madone et aux saints, qui seuls +existaient, que seuls on implorait, en dehors de Dieu, qui personne ne +s'avisait de songer. + +Ds lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait aisment. Il y +avait, derrire, des sicles de paresse encourage, de vanit flatte, +de molle existence accepte. Quand ils n'taient ni maons, ni +menuisiers, ni boulangers, ils taient domestiques, ils servaient les +prtres, la solde plus ou moins directe de la papaut. De l, les deux +partis tranchs: les anciens carbonari, devenus des mazziniens et des +garibaldiens, les plus nombreux srement, l'lite du Transtvre; puis, +les clients du Vatican, tous ceux qui vivaient de l'glise, de prs ou +de loin, et qui regrettaient le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela +restait l'tat d'opinion dont on causait, sans que jamais l'ide +s'veillt d'un effort faire, d'une chance courir. Il aurait fallu +une brusque passion balayant la solide raison de la race, la jetant +quelque courte dmence. A quoi bon? La misre venait de tant de sicles, +le ciel tait si bleu, la sieste valait mieux que tout, aux heures +chaudes! Et un seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la +majorit certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, ce +point qu'une rvolte avait failli clater dans la cit Lonine, lorsque +le bruit avait couru d'un accord entre l'Italie et le pape, ayant pour +base le rtablissement du pouvoir temporel sur cette cit. Si la misre +pourtant semblait avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait +davantage, c'tait qu'il n'avait vraiment rien gagn aux travaux normes +qui s'taient, pendant quinze ans, excuts chez lui. D'abord, plus de +quarante mille ouvriers avaient envahi sa ville, des ouvriers venus du +Nord pour la plupart, qui travaillaient bas prix, plus courageux et +plus rsistants. Puis, lorsque lui-mme avait eu sa part dans la +besogne, il avait mieux vcu, sans faire d'conomies; de sorte que, +lorsque la crise s'tait produite et qu'on avait d rapatrier les +quarante mille ouvriers des provinces, lui s'tait retrouv comme +devant, dans une ville morte, o les ateliers chmaient, sans espoir de +se faire embaucher de longtemps. Et il retombait ainsi son antique +indolence, satisfait au fond que trop de travail ne le bouscult plus, +faisant de nouveau le meilleur mnage possible avec sa vieille +matresse la misre, sans un sou et grand seigneur. + +Pierre, surtout, tait frapp des caractres diffrents de la misre, +Paris et Rome. Certes, ici, le dnuement tait plus absolu, la +nourriture plus immonde, la salet plus repoussante. Pourquoi donc ces +effroyables pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaiet relle? +Lorsqu'il voquait un hiver de Paris, les bouges qu'il avait tant +visits, o la neige entrait, o grelottaient des familles sans feu et +sans pain, il se sentait le coeur perdu d'une compassion, qu'il ne +venait pas d'prouver si vive, aux Prs du Chteau. Et il comprit enfin: +la misre, Rome, tait une misre qui n'avait pas froid. Ah! oui, +quelle douce et ternelle consolation, un soleil toujours clair, un ciel +bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par bont pour les misrables! +Qu'importait l'abomination du logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans +la caresse du vent tide! Qu'importait mme la faim, si la famille +attendait l'aubaine du hasard, par les rues ensoleilles, au travers des +herbes sches! Le climat rendait sobre, aucun besoin d'alcool ni de +viandes rouges pour affronter les brouillards. La divine fainantise +riait aux soires d'or, la pauvret devenait une jouissance libre, dans +cet air dlicieux, o semblait suffire la crature le bonheur de +vivre. A Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers du port +et de Sainte-Lucie, aux rues troites, nausabondes, pavoises de linges +en train de scher, la vie entire du peuple se passait dehors. Les +femmes et les enfants qui n'taient pas en bas, dans la rue, vivaient +sur les lgers balcons de bois, suspendus toutes les fentres. On y +cousait, on y chantait, on s'y dbarbouillait. Mais la rue, surtout, +tait la salle commune, des hommes qui achevaient de passer leur +culotte, des femmes demi-nues qui pouillaient leurs enfants et qui s'y +peignaient elles-mmes, une population d'affams dont le couvert s'y +trouvait toujours mis. C'tait sur de petites tables, dans des voitures, +un continuel march de mangeailles bas prix, des grenades et des +pastques trop mres, des ptes cuites, des lgumes bouillis, des +poissons frits, des coquillages, toute une cuisine faite, constamment +prte parmi la cohue, qui permettait de manger l, au plein air, sans +jamais allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mres sans cesse + gesticuler, les pres assis la file le long des trottoirs, les +enfants lchs en galops sans fin, cela au milieu d'une frnsie de +vacarme, des cris, des chansons, de la musique, la plus extraordinaire +des insouciances! Des voix rauques clataient en grands rires, des faces +brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui flambaient de la +joie d'tre, sous les cheveux d'encre bouriffs. Ah! pauvre peuple gai, +si enfant, si ignorant, dont l'unique dsir se bornait aux quelques sous +ncessaires pour manger sa faim, dans cette foire perptuelle! +Certainement, jamais dmocratie n'avait eu moins conscience d'elle-mme. +Puisque, disait-on, ils regrettaient l'ancienne monarchie, sous laquelle +leurs droits cette vie de pauvret insoucieuse semblaient mieux +assurs, on se demandait s'il fallait se fcher pour eux, leur conqurir +malgr eux plus de science et de conscience, plus de bien-tre et de +dignit. Une infinie tristesse, pourtant, montait au coeur de Pierre de +cette gaiet des meurt-de-faim, dans la griserie et la duperie du +soleil. C'tait bien le beau ciel qui faisait l'enfance prolonge de ce +peuple, qui expliquait pourquoi cette dmocratie ne s'veillait pas plus +vite. Sans doute, Naples, Rome, ils souffraient de manquer de tout; +mais ils ne gardaient pas en eux la rancune des atroces jours d'hiver, +la rancune noire d'avoir trembl de froid, pendant que les riches se +chauffaient devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses +rveries, dans les taudis battus par la neige, devant la maigre +chandelle qui va s'teindre, le besoin alors de faire justice, le devoir +de la rvolte, pour sauver la femme et les enfants de la phtisie, pour +qu'ils aient eux aussi un nid chaud, o l'existence soit possible. Ah! +la misre qui a froid, c'est l'excs de l'injustice sociale, la plus +terrible cole o le pauvre apprend connatre sa souffrance, s'en +indigne et jure de la faire cesser, quitte faire crouler le vieux +monde! + +Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, l'explication de +saint Franois, le divin mendiant d'amour, battant les chemins, +clbrant le charme dlicieux de la pauvret. Il tait sans doute un +inconscient rvolutionnaire, il protestait sa faon contre le luxe +dbordant de la cour de Rome, par ce retour l'amour des humbles, la +simplicit de la primitive glise. Mais jamais un tel rveil de +l'innocence et de la sobrit ne se serait produit dans une contre du +Nord, que glacent les froids de dcembre. Il y fallait l'enchantement de +la nature, la frugalit d'un peuple nourri de soleil, la mendicit bnie +par les routes toujours tides. C'tait ainsi qu'il avait d en venir au +total oubli de soi-mme. La question paraissait d'abord embarrassante: +comment un saint Franois avait-il pu natre jadis, l'me si brlante de +fraternit, communiant avec les cratures, les btes, les choses, sur +cette terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, mprisant +son bas peuple, ne faisant pas mme l'aumne son pape? tait-ce donc +que l'antique orgueil avait dessch les coeurs, ou bien tait-ce que +l'exprience des trs vieux peuples menait un gosme final, pour que +l'Italie semblt s'tre ainsi engourdi l'me dans son catholicisme +dogmatique et pompeux, tandis que le retour l'idal vanglique, la +passion des humbles et des souffrants se rveillait de nos jours aux +plaines douloureuses du septentrion, parmi les peuples privs de soleil? +C'tait tout cela, et c'tait surtout que saint Franois, lorsqu'il +avait pous si gaiement sa dame la Pauvret, avait pu ensuite la +promener, pieds nus, vtue peine, par des printemps splendides, au +travers de populations que brlait alors un ardent besoin de compassion +et d'amour. + +Tout en causant, Pierre et Narcisse taient arrivs sur la place +Saint-Pierre, et ils s'assirent la porte du restaurant o ils avaient +dj djeun, devant une des petites tables, au linge douteux, qui se +trouvaient ranges l, le long du pav. Mais la vue tait vraiment +superbe, la basilique en face, le Vatican droite, au-dessus du +dveloppement majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre avait +lev les yeux, s'tait remis regarder ce Vatican qui le hantait, ce +deuxime tage aux fentres toujours closes, o vivait le pape, o +jamais rien de vivant n'apparaissait. Et, comme le garon commenait son +service en apportant des hors-d'oeuvre, des finocchi et des anchois, le +prtre eut un lger cri, pour attirer l'attention de Narcisse. + +--Oh! voyez donc, mon ami... L, cette fentre, que l'on m'a donne +comme tant celle du Saint-Pre... Vous ne distinguez pas une figure +ple, tout debout, immobile? + +Le jeune homme se mit rire. + +--Eh bien! mais, ce doit tre le Saint-Pre en personne. Vous dsirez +tant le voir, que votre dsir l'voque. + +--Je vous assure, rpta Pierre, qu'il y a l, derrire les vitres, une +figure toute blanche qui regarde. + +Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de plaisanter. Puis, +brusquement: + +--Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, c'est le moment de nous +occuper encore de lui... Je vous ai promis de vous raconter comment il +avait englouti les millions du patrimoine de Saint-Pierre dans +l'effroyable crise financire dont vous venez de voir les ruines, et une +visite au quartier neuf des Prs du Chteau ne serait pas complte, si +cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait de conclusion. + +Sans perdre une bouche, il parla longuement. A la mort de Pie IX, le +patrimoine de Saint-Pierre dpassait vingt millions. Longtemps, le +cardinal Antonelli, qui spculait et faisait gnralement de bonnes +affaires, avait laiss cet argent en partie chez Rothschild, en partie +entre les mains des diffrents nonces, qu'il chargeait ainsi de le +faire fructifier l'tranger. Mais, aprs la mort du cardinal +Antonelli, son remplaant, le cardinal Simeoni, redemanda l'argent aux +nonces pour le placer Rome. Ce fut alors que, ds son avnement, Lon +XIII composa, dans le but de grer le patrimoine, une commission de +cardinaux, dont monsignor Folchi fut nomm secrtaire. Ce prlat, qui +joua pendant douze annes un rle considrable, tait le fils d'un +employ de la Daterie, lequel laissa un million d'hritage, gagn dans +d'adroites oprations. Trs habile lui-mme, tenant de son pre, il se +rvla comme un financier de premier ordre, de sorte que la commission, +peu peu, lui abandonna tous ses pouvoirs, le laissa agir compltement + son gr, en se contentant d'approuver le rapport qu'il prsentait +chaque sance. Le patrimoine ne produisait gure qu'un million de rente, +et comme le budget des dpenses tait de sept millions, il fallait en +trouver six autres. Sur le denier de Saint-Pierre, le pape donna donc +annuellement trois millions monsignor Folchi, qui, pendant les douze +annes de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, par la +science de ses spculations et de ses placements, de faon faire face +au budget, sans jamais entamer le patrimoine. Ainsi, dans les premiers +temps, il ralisa des gains considrables, en jouant Rome sur les +terrains. Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, il +jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les conduites d'eau; sans +compter tout un agio men de concert avec une banque catholique, la +Banque de Rome. merveill de tant d'adresse, le pape qui, jusque-l, +avait spcul de son ct, par l'intermdiaire d'un homme de confiance, +nomm Sterbini, le congdia et chargea monsignor Folchi de faire +travailler son argent, puisqu'il faisait travailler si rudement celui du +Saint-Sige. Ce fut l'poque de la grande faveur du prlat, l'apoge de +sa toute-puissance. Les mauvais jours commenaient, le sol craquait +dj, l'croulement allait se produire en coups de foudre. +Malheureusement, une des oprations de Lon XIII tait de prter de +fortes sommes aux princes romains, qui, mordus par la folie du jeu, +engags dans des affaires de terrains et de btisses, manquaient +d'argent; et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; si bien que, +lorsque vint la dbcle, le pape n'eut plus, entre les mains, que des +chiffons de papier. D'autre part, il y avait toute une histoire +dsastreuse, la tentative de crer une maison de crdit Paris, afin +d'couler, parmi la clientle religieuse et aristocratique, des +obligations qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on +disait que le pape tait dans l'affaire; et le pis, en effet, tait +qu'il devait y compromettre trois millions. En somme, la situation +devenait d'autant plus critique, que, peu peu, il avait mis les +millions dont il disposait dans la terrible partie d'agio qui se jouait + Rome, sous les fentres de son Vatican, brl srement de la passion +du jeu, anim peut-tre aussi du sourd espoir de reconqurir par +l'argent cette ville qu'on lui avait arrache par la force. Sa +responsabilit allait rester entire, car jamais monsignor Folchi ne +risquait une affaire importante sans le consulter; et il se trouvait +tre ainsi le vritable artisan du dsastre, dans son pret au gain, +dans son dsir plus haut de donner l'glise la toute-puissance moderne +des gros capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prlat paya seul +les fautes communes. Il tait de caractre imprieux et difficile, les +cardinaux de la commission ne l'aimaient gure, jugeant les sances +parfaitement inutiles, puisqu'il agissait en matre absolu et qu'on se +runissait uniquement pour approuver ce qu'il voulait bien faire +connatre de ses oprations. Quand la catastrophe clata, un complot fut +ourdi, les cardinaux terrifirent le pape par les mauvais bruits qui +couraient, puis forcrent monsignor Folchi rendre ses comptes devant +la commission. La situation tait trs mauvaise, des pertes normes ne +pouvaient plus tre vites. Et il fut disgraci, et depuis ce temps il +a vainement implor une audience de Lon XIII, qui, durement, a toujours +refus de le recevoir, comme pour le punir de leur aberration tous +deux, cette folie du lucre qui les avait aveugls; mais il ne s'est +jamais plaint, trs pieux, trs soumis, gardant ses secrets, et +s'inclinant. Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions +que le patrimoine de Saint-Pierre a laisss dans cette bagarre de Rome, +change en tripot, et si les uns n'en avouent que dix, les autres vont +jusqu' trente. Il est croyable que la perte a t d'une quinzaine de +millions. + +Aprs des ctelettes aux tomates, le garon apportait un poulet frit. Et +Narcisse conclut en disant: + +--Oh! le trou est bouch maintenant, je vous ai dit les sommes +considrables fournies par le denier de Saint-Pierre, dont le pape seul +connat le chiffre et rgle l'emploi... D'ailleurs, il n'est pas +corrig, je sais de bonne source qu'il joue toujours, avec plus de +prudence, voil tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un +prlat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires d'argent... +Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est de son temps, que diable! + +Pierre avait cout avec une surprise croissante, o s'tait mle une +sorte de terreur et de tristesse. Ces choses taient bien naturelles, +lgitimes mme; mais jamais il n'avait song qu'elles dussent exister, +dans son rve d'un pasteur des mes, trs loin, trs haut, dgag de +tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce pre spirituel des +petits et des souffrants, avait spcul sur des terrains, sur des +valeurs de Bourse! Il avait jou, plac des fonds chez des banquiers +juifs, pratiqu l'usure, fait suer l'argent des intrts, ce +successeur de l'Aptre, ce pontife du Christ, du Jsus de l'vangile, +l'ami divin des pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de +millions l-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de quelque +meuble discret! tant de millions qui travaillaient, qui fructifiaient, +sans cesse placs et dplacs pour qu'ils produisissent davantage, tels +que des oeufs d'or couvs avec une tendresse passionne d'avare! et tout +prs, en bas, dans ces abominables btisses inacheves du quartier neuf, +tant de misre! tant de pauvres gens qui mouraient de faim au milieu de +leur ordure, les mres sans lait pour leur nourrisson, les hommes +rduits la fainantise par le chmage, les vieux agonisant comme des +btes de somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes rien! Ah! +Dieu de charit, Dieu d'amour, tait-ce possible? Sans doute, l'glise +avait des besoins matriels, elle ne pouvait vivre sans argent, c'tait +une pense de prudence et de haute politique que de lui gagner un trsor +pour lui permettre de combattre victorieusement ses adversaires. Mais +comme cela tait blessant, salissant, et comme elle descendait de sa +royaut divine pour n'tre plus qu'un parti, une vaste association +internationale, organise dans le but de conqurir et de possder le +monde! + +Et Pierre s'tonnait davantage encore devant l'extraordinaire aventure. +Avait-on jamais imagin drame plus inattendu, plus saisissant? Ce pape +qui s'enfermait troitement dans son palais, une prison certes, mais une +prison dont les cent fentres ouvraient sur l'immensit, Rome, la +Campagne, les collines lointaines; ce pape qui, de sa fentre, toutes +les heures du jour et de la nuit, par toutes les saisons, embrassait +d'un coup d'oeil, voyait sans cesse se drouler ses pieds sa ville, la +ville qu'on lui avait vole, dont il exigeait la restitution d'un cri de +plainte ininterrompu; ce pape qui, ds les premiers travaux, avait +assist ainsi, de jour en jour, aux transformations que sa ville +subissait, les perces nouvelles, les vieux quartiers abattus, les +terrains vendus, les btisses neuves s'levant peu peu de toutes +parts, finissant par faire une ceinture blanche aux antiques toitures +rousses; et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie de +construction qu'il pouvait suivre de son lever son coucher, gagn +lui-mme par la passion du jeu qui montait de la cit entire, telle +qu'une fume d'ivresse; et ce pape, du fond de sa chambre stoquement +close, se mettant jouer sur les embellissements de son ancienne ville, +tchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires dtermin par ce +gouvernement italien qu'il traitait de spoliateur, puis perdant +brusquement des millions dans une colossale catastrophe qu'il aurait d +souhaiter, mais qu'il n'avait pas prvue! Non, jamais, un roi dtrn +n'avait cd une suggestion plus singulire, pour se compromettre dans +une aventure plus tragique, qui le frappait comme un chtiment. Et ce +n'tait pas un roi, c'tait le dlgu de Dieu, c'tait Dieu lui-mme, +infaillible, aux yeux de la chrtient idoltre! + +Le dessert venait d'tre servi, un fromage de chvre, des fruits, et +Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il +s'cria: + +--Mais vous avez raison, mon cher, je vois trs bien cette ombre ple, +l-haut, derrire les vitres, dans la chambre du Saint-Pre. + +Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fentre, dit lentement: + +--Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparatre, et elle est +toujours l, immobile, toute blanche. + +--Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son +air languissant, sans qu'on st s'il se moquait. Il est comme tout le +monde, il regarde par sa fentre, quand il veut se distraire un peu; +d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais. + +Et c'tait bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre, +l'envahissait d'une motion grandissante. On parlait du Vatican ferm, +il s'tait imagin un palais sombre, clos de hautes murailles, car +personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait +Rome et que, de sa fentre, le pape voyait le monde. Cette immensit, +Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule, +pour l'avoir revue des loges de Raphal et du dme de la basilique. Et +ce que Lon XIII regardait cette minute, immobile et blanc derrire +les vitres, Pierre l'voquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste +dsert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts +Albains, Lon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que +couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin o il ne restait +que les trois glises demi caches dans les verdures, le Coelius plus +recul, dsert encore, parfum par les oranges mres de la villa Mattei, +le Palatin que bordait une maigre range de cyprs, pousss l comme sur +la tombe des Csars, l'Esquilin d'o se dressait le clocher mince de +Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait une carrire +ventre, avec son amas confus et blanchtre de constructions neuves, le +Capitule qu'indiquait peine le campanile carr du palais des +Snateurs, le Quirinal o s'allongeait le palais du roi, d'un jaune +clatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre +Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le +berceau de la papaut, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de +Jrusalem, Sainte-Agns, et les dmes du Ges, de Saint-Andr de la +Valle, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre +cents glises de Rome, qui font de la ville un champ sacr plant de +croix. Il voyait les monuments fameux, tmoignages de l'orgueil de tous +les sicles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transform en une +forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie +Appienne, l-bas, puis les ruines parses des Thermes de Caracalla, de +la maison de Septime-Svre, des colonnes, des portiques, des arcs de +triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la +Renaissance, le palais Farnse, le palais Borghse, la villa Mdicis, et +d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de faades. +Mais il voyait surtout, sous sa fentre mme, gauche, l'abomination +du nouveau quartier inachev des Prs du Chteau. L'aprs-midi, +lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Lon IV bastionne +comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on +a ravag au pied du mont Mario, pour y tablir des briqueteries, +l'heure fivreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont +ventres, des tranches jauntres les coupent de toutes parts; tandis +que les usines, fermes aujourd'hui, ne sont plus que des ruines +lamentables, avec leurs hautes chemines mortes, d'o la fume ne monte +plus. Et, toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher +de sa fentre, sans avoir sous les yeux le spectacle des btisses +abandonnes, pour lesquelles avaient travaill tant de briqueteries, ces +btisses mortes galement avant d'avoir vcu, o il n'y avait cette +heure que la misre grouillante de Rome, qui pourrissait l comme la +dcomposition mme des vieilles socits. + +Mais Pierre surtout s'imaginait que Lon XIII, l'ombre toute blanche +l-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa +rverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui dcouronn, ne dressant +dans le ciel bleu que ses cyprs noirs. Sans doute il rebtissait en +pense les palais des Csars, il aimait y voquer de grandes ombres +glorieuses, vtues de pourpre, ses anctres vritables, empereurs et +grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on rgnait sur +tous les peuples, en matre absolu du monde. Puis, ses regards allaient +au Quirinal, et l il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle +de la royaut d'en face. Quelle trange rencontre, ces deux palais qui +se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dresss +l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen ge et de la +Renaissance, dont les toitures, cuites et dores sous les brlants +soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple +jumelle de thtre, le pape et le roi, quand ils se mettent leur +fentre, peuvent se voir trs nettement. Ils ne sont que des points +ngligeables, perdus dans l'tendue sans bornes; et quel abme entre +eux, que de sicles d'histoire, que de gnrations qui ont lutt et +souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystrieux +avenir! Ils se voient, ils en sont encore l'ternelle lutte, qui +aura le peuple dont le flot s'agite l sous leurs yeux, qui restera le +souverain absolu, du pontife, pasteur des mes, ou du monarque, matre +des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles taient les rflexions, +les rveries de Lon XIII, derrire ces vitres, o il croyait toujours +distinguer sa ple figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux +vieux quartiers ravags, aux nouveaux quartiers battus par un vent de +dsastre, il devait certainement se rjouir de l'avortement colossal du +gouvernement italien. On lui avait vol sa ville, on avait eu l'air de +dire qu'on voulait lui montrer comment on crait une grande capitale, et +on aboutissait cette catastrophe, tant de laides btisses inutiles, +qu'on ne savait mme comment finir. Il ne pouvait qu'tre ravi des +embarras terribles, dans lesquels le rgime usurpateur tait tomb, la +crise politique, la crise financire, tout un malaise national +grandissant, o ce rgime semblait menac de sombrer un jour; et, +pourtant, n'avait-il pas lui-mme l'me d'un patriote, n'tait-il pas un +fils aimant de cette Italie, dont le gnie et la sculaire ambition +circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie, +tout au contraire pour qu'elle redevnt la matresse de la terre! Une +douleur montait srement, au milieu de la joie de son esprance, quand +il la voyait ainsi ruine, menace de la faillite, talant cette Rome +bouleverse et inacheve, qui tait l'aveu public de son impuissance. +Mais, si la dynastie de Savoie devait tre emporte un jour, n'tait-il +pas l, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa +ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fentre, +en proie aux dmolisseurs et aux maons? Il redevenait le matre, il +rgnait sur le monde, trnait dans la Cit prdestine, laquelle les +prophties avaient assur l'ternit et l'universelle domination. + +Et l'horizon s'largissait, et Pierre se demanda ce que Lon XIII voyait +par del Rome, par del la Campagne romaine, par del les monts de la +Sabine et les monts Albains, dans la chrtient entire. Puisqu'il +s'tait enferm dans son Vatican depuis dix-huit annes, puisqu'il +n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fentre de sa chambre, que +voyait-il de l-haut, quels chos, quelles vrits et quelles certitudes +lui arrivaient de nos socits modernes? Parfois, des hauteurs du +Viminal o la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives +devaient lui parvenir; et c'tait notre civilisation scientifique, les +peuples rapprochs, l'humanit libre allant l'avenir. Rvait-il +lui-mme de libert, lorsque, tournant les regards vers la droite, il +devinait la mer, l-bas, au del des tombeaux de la voie Appienne? +Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son pass, pour fonder +ailleurs la papaut des nouvelles dmocraties? Puisqu'on le disait d'un +esprit si net, si pntrant, il aurait d comprendre, il aurait d +trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de +lutte, de cette Amrique par exemple, o des vques rvolutionnaires +taient en train de conqurir le peuple. tait-ce pour lui ou pour eux +qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'enttait dans +son Vatican, li de tous cts par le dogme et la tradition, n'tait-il +pas craindre qu'une rupture un jour ne s'impost? Et la menace d'un +vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face, +l'emplissait d'une angoisse croissante. C'tait bien pour cela qu'il +s'tait fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa +main toutes les forces parses de l'glise, fermant les yeux sur les +audaces de certains vques autant que la tolrance le permettait, +s'efforant lui-mme de conqurir le peuple, en se mettant avec lui +contre les monarchies tombes. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se +trouvait-il pas mur derrire la porte de bronze, dans la stricte +formule catholique, o les sicles l'enchanaient? L'obstination y tait +fatale, il lui serait impossible de ne rgner que sur les mes, par sa +force relle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette +autorit morale de l'au-del, qui amenait l'humanit ses pieds, qui +faisait s'agenouiller les plerinages et s'vanouir les femmes. +Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le +centre du monde catholique, ce serait n'tre plus lui, chef du +catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles penses +inquites, cette fentre, si le vent du soir, parfois, lui apportait +la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse +encore, qui s'laborait, dans le sourd pitinement des nations en +marche, dont les bruits lui arrivaient la fois de tous les points de +l'horizon! + +Mais, ce moment, Pierre sentit que, derrire les vitres closes, +l'ombre blanche, l'ombre immobile tait tenue debout par l'orgueil, dans +la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas, +le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il +rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'tait pas lui, ce serait +son successeur. L'glise, dans son indomptable nergie de vivre, +n'avait-elle pas l'ternit devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui? +Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait, +malgr tous les raisonnements humains, malgr l'apparence de la logique +des faits, sa ville lui serait rendue, quelque brusque tournant de +l'Histoire. Ah! quelle fte cette fille prodigue, dont il n'avait +cess de suivre les aventures quivoques, de ses yeux paternels mouills +de larmes! Il oublierait vite les dbordements auxquels il venait +d'assister pendant dix-huit annes, toutes les heures et par toutes +les saisons. Peut-tre rvait-il ce qu'il ferait de ces quartiers +nouveaux, dont on l'avait souille: les abattrait-il, les laisserait-il +l comme un tmoignage de la dmence des usurpateurs? Elle redeviendrait +la ville auguste et morte, ddaigneuse des vains soucis de propret et +d'aisance matrielles, rayonnant sur le monde telle qu'une me pure, +dans la gloire traditionnelle des sicles passs. Et son rve +continuait, imaginait la faon dont les choses allaient se passer, +demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, mme une +rpublique. Pourquoi pas une rpublique fdrative, qui morcellerait +l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui +restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de +l'tat, ainsi reconstitu? Puis, ses regards s'tendaient au del de +Rome, au del de l'Italie, son rve s'largissait, s'largissait +toujours, englobait la France rpublicaine, l'Espagne qui pouvait l'tre +de nouveau, l'Autriche elle-mme qui un jour serait gagne, toutes les +nations catholiques devenues les tats-Unis d'Europe, pacifies et +fraternisant sous sa haute prsidence de Souverain Pontife. Puis, dans +le triomphe suprme, c'taient enfin toutes les autres glises qui +disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient lui comme au +pasteur unique, Jsus qui rgnait en sa personne sur la dmocratie +universelle. + +Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rve qu'il prtait Lon +XIII. + +--Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, l, sur la +colonnade! + +Il s'tait fait servir une tasse de caf, il fumait languissamment un +cigare, retomb ses seules proccupations d'esthtique raffine. + +--N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve, +comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre... +C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie +supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me +tendre les bras, par certains beaux crpuscules... Ah! Rome, Rome +merveilleuse et dlicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre +que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement! + +Cette fois, Pierre ne put s'empcher d'tre surpris, en se rappelant sa +voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pense +retourna aux Prs du Chteau, une affreuse tristesse lui noya le coeur, +devant cette vocation dernire de tant de misre et de tant de +souffrance. Il revoyait de nouveau la salet immonde o tant de +cratures se gtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne +le plus grand nombre une existence de btes maudites, sans joie, sans +pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fentres du +Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main ple, derrire les +vitres, cette bndiction papale que Lon XIII donnait de si haut, +par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidles de la +chrtient entire. Et cette bndiction lui apparut tout d'un coup +drisoire et impuissante, puisque depuis tant de sicles elle n'avait pu +supprimer une seule des douleurs de l'humanit, puisqu'elle n'arrivait +mme pas faire un peu de justice pour les misrables qui agonisaient +l, en bas, sous la fentre. + + + + +IX + + +Ce soir-l, au crpuscule, comme Benedetta avait fait dire Pierre +qu'elle dsirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en +compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant. + +--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'criait la jeune fille, +justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutt +elle devait le guetter, il l'a aperue qui l'attendait, dans une alle +du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle +beaut! + +Benedetta s'gaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu +douloureux attristait sa bouche; car, bien que trs raisonnable, elle +finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si nave et si +forte. Que Dario s'amust, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait +lui, qu'il tait jeune et qu'il n'tait pas dans les ordres. Seulement, +cette misrable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne +s'oublit, la fleur de beaut excusant tout. Aussi avoua-t-elle le +secret de son coeur, en dtournant la conversation. + +--Asseyez-vous, monsieur l'abb... Vous voyez, nous sommes en train de +mdire. Mon pauvre Dario est accus de mettre mal toutes les beauts +de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui +offre les bouquets de roses dont la Tonietta promne la blancheur au +Corso, depuis quinze jours. + +Celia aussitt se passionna. + +--Mais c'est certain, ma chre! D'abord, on a dout, on a nomm le petit +Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu +penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de coeur de la +Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est all la voir dans sa +loge, au Costanzi. + +Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le +jeune prince lui avait montre, au Pincio, une des rares demi-mondaines +dont la belle socit de Rome se proccupait. Et il se rappela aussi la +galante particularit qui rendait celle-ci clbre, le caprice +dsintress qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle +s'obstinait ds lors n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses +blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des +semaines souvent, avec ces roses pures, c'tait parmi les dames de la +bonne compagnie tout un moi, toute une ardente curiosit, en qute du +nom de l'homme lu et ador. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi, +qui lui avait laiss son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta +tait rpute pour la correction de sa voiture, l'lgante simplicit de +sa toilette, que dparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y +avait prs d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, tait en +voyage. + +--Elle est trs bien, elle est trs bien, rpta Celia avec conviction, +de son air candide de vierge qui ne s'intressait qu'aux choses de +l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la +Pierina, non! cela est impossible; mais jolie voir, une vraie caresse +pour le regard! + +D'un geste involontaire, Benedetta sembla carter la Pierina de nouveau; +et, quant la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle +tait une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le +disait son amie. + +--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses +blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me +le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire +tarde s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui, +l'affaire va tre reprise, et ma tante est sortie justement pour a. + +Et, comme Celia se levait, au moment o Victorine apportait une lampe, +Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait galement debout. + +--Restez, il faut que je vous parle. + +Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce +de son amie, voulant savoir o en taient les choses et si le mariage +des deux amants aurait bientt lieu. Et elle l'embrassa perdument. + +--Alors, tu as de l'espoir dsormais, tu crois que le Saint-Pre le +rendra ta libert? Oh! ma chrie, que je suis heureuse pour toi, comme +ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chrie, je suis de +mon ct trs contente, parce que je vois bien que mon pre et ma mre +se lassent de mon enttement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de +mon petit air tranquille: Je veux Attilio, et vous me le donnerez. +Alors, mon pre a eu une colre pouvantable, m'accablant d'injures, me +menaant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tte aussi dure que +la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourn +furieusement vers ma mre, silencieuse et ennuye, en disant: Eh! +donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix... Oh! +ce que je suis contente, ce que je suis contente! + +Pierre et Benedetta ne purent s'empcher de rire, tellement son visage +de vierge, d'une puret de lis, exprimait une joie innocente et cleste. +Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui +l'attendait dans le premier salon. + +Ds qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prtre. + +--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a charge de vous +donner... Il parat que le bruit de votre prsence Rome se rpand et +qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquitantes. Votre +livre serait un appel ardent au schisme, vous-mme ne seriez qu'un +schismatique ambitieux et turbulent, qui, aprs avoir publi son oeuvre + Paris, se serait empress d'accourir Rome pour la lancer, en +dchanant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez +toujours voir Sa Saintet pour plaider votre cause, on vous conseille +donc de vous faire oublier, de disparatre compltement pendant deux +trois semaines. + +Pierre coutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enrag! +mais on la lui donnerait, l'ide du schisme, d'un scandale justicier et +librateur, en le promenant ainsi d'chec en chec, comme pour user sa +patience! Il voulut se rcrier, protester. Puis, il eut un geste de +lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement, +tait sincre et affectueuse? + +--Qui vous a prie de me donner ce conseil? + +Elle ne rpondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque +intuition. + +--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas? + +Alors, sans vouloir rpondre directement, elle se mit faire un loge +mu du prlat. Cette fois, il consentait la diriger dans +l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait +confr longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement +de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de +certaines premires dmarches. Le pre Lorenza, le confesseur de la +tante et de la nice, devait aussi se trouver l'entrevue, car cette +affaire du divorce tait au fond son oeuvre, il y avait toujours pouss +les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait nou, au milieu de +si belles illusions, le cur patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait +les raisons de son esprance. + +--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse, +maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez +raisonnable vous aussi, ne vous rvoltez pas, abandonnez-vous. Je vous +assure que vous vous en trouverez bien un jour. + +La tte basse, Pierre rflchissait. Rome l'avait envelopp, il y +satisfaisait chaque heure des curiosits plus vives, et la pense d'y +rester deux trois semaines encore n'avait rien pour lui dplaire. Sans +doute il sentait, dans ces continuels retards, un miettement possible +de sa volont, une usure d'o il sortirait diminu, dcourag, inutile. +Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien +abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Pre que pour affirmer plus +hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il cda. +Et, comme il s'excusait d'tre un embarras au palais: + +--Non, s'cria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde, +je m'imagine que votre prsence ici va nous porter bonheur tous, +maintenant que la chance semble tourner. + +Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rder autour de Saint-Pierre +ni du Vatican, o la vue continuelle de sa soutane devait avoir veill +l'attention. Il promit mme de rester huit jours sans presque sortir du +palais, dsireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire, + Rome mme. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui +rgnait dans le salon, depuis que la lampe l'clairait d'une clart +dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit tait noire dans la +rue. + +--Son minence n'a-t-elle pas t souffrante aujourd'hui? demanda-t-il. + +--Mais oui, rpondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement, +nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prvenir par don +Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui +dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien. + +Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue dserte ni du +vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, ce moment, +dans ce salon si mollement endormi, plein dsormais de la douceur d'un +rve d'espoir, il y eut une entre en tempte, un tourbillon de jupes, +une haleine entrecoupe d'pouvante. C'tait Victorine, qui, disparue +depuis qu'elle avait apport la lampe, revenait essouffle, effare. + +--Contessina, contessina... + +Benedetta s'tait leve, toute blanche, toute froide soudainement, comme + l'entre d'un vent de malheur. + +--Quoi? quoi?... Qu'as-tu courir et trembler? + +--Dario, monsieur Dario, en bas... J'tais descendue pour voir si l'on +avait allum la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et +l, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butt contre monsieur Dario... Il +est par terre, il a un coup de couteau quelque part. + +Un cri jaillit du coeur de l'amoureuse: + +--Mort! + +--Non, non, bless. + +Mais elle n'entendait pas, elle continuait crier d'une voix qui +montait: + +--Mort! mort! + +--Non, non, il m'a parl... Et, de grce, taisez-vous! Il m'a fait +taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir +vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abb +est l, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop. + +Pierre l'coutait, perdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la +lampe, sa main droite qui tremblait apparut tache de sang, ayant sans +doute tt le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour +Benedetta, qu'elle se remit gmir follement. + +--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit. +Je prends la lampe, parce que tout de mme il faut voir clair... Vite, +vite! + +En bas, en travers du porche, devant l'entre du vestibule, Dario +gisait sur le dallage, comme si, frapp dans la rue, il n'avait eu que +la force de faire quelques pas pour tomber l. Et il venait de +s'vanouir, trs ple, les lvres pinces, les yeux clos. Benedetta, qui +retrouvait l'nergie de sa race, dans l'excs de sa douleur, ne se +lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, +largis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'tait le coup de foudre +de la catastrophe, l'imprvu, l'inexpliqu, le pourquoi et le comment de +ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais dsert, envahi par +la nuit. La blessure devait saigner trs peu, les vtements seuls +taient souills. + +--Vite, vite! rpta Victorine demi-voix, aprs avoir baiss et +promen la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas l, il est +toujours chez le menuisier d' ct, rire avec la femme, et vous voyez +qu'il n'a pas encore allum la lanterne; mais il peut rentrer... +Monsieur l'abb et moi, nous allons vite monter le prince dans sa +chambre. + +Elle seule avait maintenant toute sa tte, en femme de bel quilibre et +de tranquille activit. Les deux autres, dans leur stupeur persistante, +l'coutaient sans trouver un mot, lui obissaient avec une docilit +d'enfant. + +--Contessina, il va falloir que vous nous clairiez. Tenez, prenez la +lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous, +monsieur l'abb, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous +les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd! + +Ah! cette monte, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux +paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel +transport, mais quel lugubre cortge, sous la faible clart vacillante +de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la +volont! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte, +o l'on n'entendait que l'miettement des murs, le petit travail de +ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait + chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser +au bord des pierres luisantes, dployait une force exagre, qui +l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers, +des vastes murailles nues, jusqu' la haute vote, dcore de caissons. +Il fallut faire une halte, tant l'tage paraissait interminable. Puis, +la lente marche fut reprise. + +Heureusement, l'appartement de Dario, compos de trois pices, une +chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, +la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils +n'avaient plus qu' suivre la galerie en touffant le bruit de leurs +pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le bless sur son +lit. + +Victorine en eut un lger rire de satisfaction. + +--C'est fait!... Dbarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez! +ici, sur cette table... Et je vous rponds bien que personne ne nous a +entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina +soit sortie et que Son minence ait gard don Vigilio avec elle, les +portes closes... J'avais envelopp les paules dans ma jupe, pas une +goutte de sang n'a d tomber; et, tout l'heure, je donnerai moi-mme +un coup d'ponge, en bas. + +Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement: + +--Il respire... Alors, je vous laisse l tous les deux pour le garder, +et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue natre, +contessina, et qui est un homme sr. + +Quand ils furent seuls, en face du bless vanoui, dans cette chambre +demi obscure, o semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar +qui tait en eux, Benedetta et Pierre restrent aux deux cts du lit, +sans trouver encore un mot se dire. Elle avait ouvert les bras, +s'tait tordu les mains, avec un gmissement sourd, dans un besoin de +dtendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie +sur ce visage ple, aux yeux ferms. Il respirait en effet, mais d'une +respiration trs lente, peine sensible. Une faible rougeur pourtant +montait ses joues, et il finit par ouvrir les yeux. + +Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serre, comme +pour y mettre l'angoisse de son coeur; et elle fut si heureuse de sentir +qu'il lui rendait faiblement son treinte. + +--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arriv, mon Dieu? + +Mais lui, sans rpondre, s'inquitait de la prsence de Pierre. Quand il +l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte, +si personne autre n'tait dans la chambra. Et il finit par murmurer: + +--Personne n'a vu, personne ne sait?... + +--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine, +sans rencontrer me qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enferm +chez lui. + +Alors, il sembla soulag, il eut un sourire. + +--Je veux que personne ne sache, c'est si bte! + +--Qu'est-il donc arriv, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau. + +--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas... + +Il abaissait les paupires, d'un air de fatigue, tchant d'chapper la +question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de +suite une partie de la vrit. + +--Un homme qui s'tait cach dans l'ombre du porche, au crpuscule, et +qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentr, il m'a +plant son couteau, l, dans l'paule. + +Frmissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en +demandant: + +--Mais qui donc, qui donc, cet homme? + +Et, comme il bgayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait +pas, que l'homme avait fui dans les tnbres, sans qu'il pt le +reconnatre, elle eut un cri terrible. + +--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais! + +Elle dlirait. + +--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas t lui, il ne veut pas que nous +soyons l'un l'autre, et il te tuera plutt, le jour o je serai libre +de me donner toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse... +C'est Prada, c'est Prada! + +Mais une brusque nergie avait soulev le bless, et il protestait +loyalement. + +--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant +pour lui... a, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce +n'est pas Prada, non, non! + +Dario avait un tel accent de vrit, que Benedetta dut tre convaincue. +D'ailleurs, elle fut reprise d'pouvante, elle sentit la main qu'elle +tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle +se glaait. puis par l'effort qu'il venait de faire, il tait retomb, +la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, vanoui. Et il semblait +mourir. + +perdue, elle le toucha de ses mains ttonnantes. + +--Monsieur l'abb, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il +se meurt! le voici dj tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt! + +Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'effora de la rassurer. + +--Il a trop parl, il a perdu connaissance, comme tout l'heure... Je +vous assure que je sens son coeur battre. Tenez! mettez votre main... De +grce, ne vous affolez pas, le mdecin va venir, tout ira trs bien. + +Et elle ne l'coutait pas, et il assista alors une scne +extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'tait jete +sur le corps de l'homme ador, elle le serrait d'une treinte +frntique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en +balbutiant des paroles de flamme. + +--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donne + toi, j'ai eu cette btise de me refuser, lorsqu'il tait temps encore +de connatre le bonheur... Oui, une ide pour la Madone, une ide que la +virginit lui plat et qu'on doit se garder vierge son mari, si l'on +veut qu'elle bnisse le mariage... Qu'est-ce que a pouvait lui faire +que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si +elle m'avait tromp, si elle te prenait avant que nous eussions dormi +aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui +de ne m'tre pas damne avec toi, oui, oui! la damnation plutt que de +ne pas nous tre possds de tout notre sang, de toutes nos lvres! + +tait-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour +mieux organiser son existence? Pierre, terrifi, ne la reconnaissait +plus. Jusque-l, il l'avait vue d'une telle rserve, d'une pudeur si +naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature +elle-mme! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le +terrible sang des Boccanera venait de se rveiller en elle, tout un +atavisme de violence, d'orgueil, de furieux apptits, exasprs et +dchans. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle +grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui +arrachait de sa propre chair. + +--Je vous en supplie, madame, rptait le prtre, calmez-vous... Il vit, +son coeur bat... Vous vous faites un mal affreux. + +Mais elle voulait mourir avec lui. + +--Oh! mon chri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me +coucherai sur ton coeur, je te serrerai si fort entre mes deux bras, +qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre +ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons maris tous de +mme. Je t'ai promis de n'tre qu' toi, je serai toi malgr tout, +dans la terre s'il le faut... Oh! mon chri, ouvre les yeux, ouvre la +bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure mon tour, quand tu seras +mort! + +Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambe de +passion sauvage, de feu et de sang, avait pass. Mais les larmes +gagnrent Benedetta, de gros sanglots la brisrent, la jetrent au bord +du lit, aveugle, sans force. Et, heureusement, mettant fin la +farouche scne, le mdecin parut, amen par Victorine. + +Le docteur Giordano, qui avait dpass la soixantaine, tait un petit +vieillard boucles blanches, ras et frais de teint, dont toute la +personne paterne avait pris une allure d'aimable prlat, au milieu de sa +clientle d'glise. Et il tait excellent homme, disait-on, soignait les +pauvres pour rien, se montrait surtout d'une rserve et d'une discrtion +ecclsiastiques, dans les cas dlicats. Depuis trente ans, tous les +Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu' l'minentissime cardinal +lui-mme, ne passaient que par ses mains prudentes. + +Doucement, clair par Victorine, aid par Pierre, il dshabilla Dario +que la douleur tira de son vanouissement, examina la blessure, la +dclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait +rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication craindre. +Et, comme tous les mdecins de Rome, en amoureux des beaux coups de +couteau qu'il avait journellement soigner, parmi ses clients de hasard +du bas peuple, il s'attardait avec complaisance la plaie, l'admirait +en connaisseur, trouvait sans doute que c'tait l de la besogne bien +faite. Il finit par dire au prince, demi-voix: + +--Nous appelons a un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le +coup a t port de haut en bas, de faon glisser dans les chairs, +sans mme intresser l'os... Ah! il faut tre adroit, c'est joliment +plant. + +--Oui, oui, murmura Dario, il m'a pargn, il m'aurait trou de part en +part. + +Benedetta n'entendait point. Depuis que le mdecin avait dclar le cas +sans gravit aucune, en expliquant que la faiblesse et l'vanouissement +ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle tait tombe sur +une chaise, dans un tat de prostration absolue. C'tait la dtente de +la femme, aprs l'affreuse crise de dsespoir. Des larmes douces, +lentes, se mirent couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint +embrasser Dario avec une effusion de joie passionne et muette. + +--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on +sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu, +parat-il, except monsieur l'abb, qui je demande le secret... Et, +n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiter le cardinal, ni mme +ma tante, enfin aucun des amis de la maison. + +Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires. + +--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le +monde, vous tes tomb dans l'escalier et vous vous tes dmis +l'paule... Et, maintenant que vous voil pans, tchez de dormir sans +trop de fivre. Je reviendrai demain matin. + +Alors, des jours de grand calme s'coulrent lentement, une vie nouvelle +s'organisa pour Pierre. Il resta les premires journes sans mme sortir +du vieux palais ensommeill, lisant, crivant, n'ayant chaque +aprs-midi, jusqu'au crpuscule, que la distraction d'aller s'asseoir +dans la chambre de Dario, o il tait certain de trouver Benedetta. +Aprs quarante-huit heures d'une fivre assez intense, la gurison avait +pris son train accoutum; et les choses marchaient pour le mieux, +l'histoire de l'paule dmise tait accepte par tout le monde, ce +point que le cardinal exigea de la stricte conomie de donna Serafina +qu'une seconde lanterne ft allume sur le palier, pour qu'un tel +accident ne se renouvelt plus. Dans cette paix monotone qui se +refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernire, une menace de trouble +plutt, laquelle Pierre fut ml, un soir qu'il s'attardait prs du +convalescent. + +Comme Benedetta s'tait absente quelques minutes, Victorine, qui avait +mont un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire trs bas +au prince: + +--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient +tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la +renvoyer, elle rde, et j'aime mieux vous prvenir. + +Malgr lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il +comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il +pensait. Aussi, sans rpondre Victorine: + +--Eh! oui, l'abb, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu! +est-ce assez bte? + +Mais, bien qu'il se dfendt d'avoir rien fait, pour que le frre lui +donnt l'avertissement de ne pas toucher sa soeur, il souriait d'un +air d'embarras, trs ennuy, un peu honteux mme d'une pareille +histoire. Et il fut videmment soulag, lorsque le prtre promit de voir +la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle +devait rester chez elle. + +--Une aventure stupide, stupide! rptait le prince en exagrant sa +colre, comme pour se railler lui-mme. Vraiment, c'est d'un autre +sicle. + +Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir prs +de son cher malade. Et la douce veille continua, dans la vieille +chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'o ne montait pas un +souffle. + +Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le +quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intressait, +il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia +et la rva borde de palais splendides. Pendant le carnaval, des +courses y avaient lieu: on partait pied ou cheval du palais Farnse, +pour aller jusqu' la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que +l'ambassadeur du roi de France, d'Estre, marquis de Cour, qui habitait +le palais Saccheti, y avait ft magnifiquement, en 1630, la naissance +du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto +Saint-Jean des Florentins, avec un dploiement de luxe extraordinaire, +la rue jonche de fleurs, toutes les fentres pavoises des plus riches +tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tire sur +le Tibre, reprsentant la nef Argo qui emportait Jason la conqute de +la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnse, le Mascherone, +coula du vin. Combien ces temps taient lointains et changs, et +aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur +triste de son abandon, large et toute droite, ensoleille ou tnbreuse, +au milieu du quartier dsert! Ds neuf heures, le plein soleil +l'enfilait, blanchissait le petit pav de la chausse, plate et sans +trottoir; tandis que, sur les deux cts qui passaient alternativement +de la vive lumire l'ombre paisse, les palais anciens, les lourdes et +vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardes de plaques et de +clous, des fentres barres par d'normes grilles de fer, des tages +entiers aux volets clos, comme clous pour ne plus laisser entrer la +clart du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des +votes profondes, des cours intrieures, humides et froides, taches de +verdures sombres, et que, pareils des clotres, des portiques +entouraient. Puis, dans les dpendances, dans les constructions basses +qui avaient fini par se grouper l, surtout du ct des ruelles dvalant +au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'taient +installes, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces +obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une +planche, des dbits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de +Genzano, et o les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue, +la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune, +n'tait point faite pour l'gayer. Toute une vole de fils +tlgraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux +rares passants, o s'miettait la poussire du pass, de l'arcade du +palais Farnse l'chappe lointaine, au del du fleuve, sur les arbres +de l'Hpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, ds la nuit faite, +Pierre tait saisi par la dsolation, la sorte d'horreur sacre que la +rue prenait. Pas une me, l'anantissement absolu. Pas une lumire aux +fentres, rien que la double file des becs de gaz, trs espacs, des +lueurs affaiblies de veilleuse, manges par les tnbres. Les portes +verrouilles, barricades, d'o pas un bruit, pas un souffle ne sortait. +Seulement, de loin en loin, un dbit de vin clair, des vitres dpolies +derrire lesquelles brlait une lampe dans une immobilit complte, sans +un clat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux +sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la +ruelle de droite, toutes les deux debout et figes, dans la rue morte. + +D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier +tomb l'oubli, si cart de la vie moderne, n'exhalant dsormais +qu'une odeur de renferm, la fade et discrte odeur ecclsiastique. Du +ct de Saint-Jean des Florentins, l'endroit o le nouveau cours +Victor-Emmanuel est venu tout ventrer, l'opposition tait violente, +entre les hautes maisons cinq tages, sculptes, clatantes, peine +finies, et les noires demeures, affaisses et borgnes, des ruelles +voisines. Le soir, des globes lectriques tincelaient, d'une blancheur +blouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et +des autres rues n'taient plus que des lampions fumeux. C'taient +d'anciennes voies clbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du +Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinit de traverses qui les +coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si troites, +que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son glise, +une multitude d'glises presque semblables, trs dcores, trs dores +et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de +soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre +San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait +dans le bas, derrire le palais Farnse, l'glise des Morts, o il +aimait entrer pour y rver cette sauvage Rome, aux pnitents qui +desservaient cette glise et dont la mission tait d'aller ramasser, +dans la Campagne, les cadavres abandonns qu'on leur signalait. Un soir, +il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans +spulture, qu'on avait dcouverts dans un champ, droite de la voie +Appienne. + +Mais la promenade prfre de Pierre devint bientt le nouveau quai du +Tibre, devant l'autre faade du palais Boccanera. Il n'avait qu' +descendre le vicolo, l'troite ruelle, et il dbouchait dans un lieu de +solitude, o les choses l'emplissaient d'infinies penses. Le quai +n'tait pas achev, les travaux semblaient mme abandonns compltement, +c'tait tout un chantier immense, encombr de gravats, de pierres de +taille, coup de palissades demi rompues et de baraques outils dont +les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhauss, +tandis que les fouilles continuelles ont abaiss le sol de la ville, aux +deux bords. Aussi tait-ce pour la mettre l'abri des inondations qu'on +venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse. +Et il avait fallu surlever les anciennes berges un tel point, que, +sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, +avec son double escalier o l'on amarrait autrefois les bateaux de +plaisance, se trouvait en contre-bas, menace d'tre ensevelie et de +disparatre, quand on achverait les travaux de voirie. Rien encore +n'tait nivel, les terres rapportes restaient l telles que les +tombereaux les dchargeaient, il n'y avait partout que des fondrires, +des boulements, au milieu des matriaux laisss l'abandon. Seuls, des +enfants misrables venaient jouer parmi ces dcombres o le palais +s'enfonait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand +soleil, des femmes tendaient leur pauvre lessive sur les tas de +cailloux. Et, cependant, c'tait pour Pierre un asile heureux, de paix +certaine, inpuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des +heures, regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux +deux bouts. + +Ds huit heures, le soleil dorait la vaste troue de sa lumire blonde. +Quand il regardait l-bas, vers la gauche, il apercevait les toits +lointains du Transtvre, qui se dcoupaient, d'un gris bleu noy de +brume, sur le ciel clatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude +au del de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de +l'Hpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant +rideau, laissant voir, l'horizon, le profil clair du Chteau +Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait dtacher les yeux de la berge +d'en face, car un morceau de la trs vieille Rome y tait demeur +intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la +rive droite, la partie des quais laisse en suspens, dont la +construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les +deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'tait +en vrit une surprise et un charme que cette extraordinaire vocation +des anciens ges, cette berge charge de tout un lambeau de la vieille +ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les faades uniformes avaient +d tre rebadigeonnes; mais, ici, les derrires des maisons, qui +descendaient jusque dans l'eau, restaient lzards, roussis, clabousss +de rouille, patins par les ts brlants, comme d'antiques bronzes. Et +quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des votes noires o le +fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction +romaine plongeant pic; puis, des escaliers raides, disloqus, verdis, +qui montaient de la grve, des terrasses qui se superposaient, des +tages qui alignaient leurs petites fentres irrgulires, perces au +hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et +cela ple-mle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries +de bois, de ponts jets au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on +aurait dits pousss sur les toits, de mansardes ajoutes, plantes au +milieu des tuiles roses. Un gout, en face, tombait d'une gorge de +pierre, use et souille, gros bruit. Partout o la berge +apparaissait, dans le retrait des maisons, elle tait couverte d'une +vgtation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre +tranant plis royaux. Et la misre, la salet disparaissaient sous la +gloire du soleil, les vieilles faades tasses, djetes, devenaient en +or, des lessives entires qui schaient aux fentres les pavoisaient de +la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges. +Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule +s'levait dans l'blouissement de l'astre, avec le fin profil de +Saint-Onuphre, parmi les cyprs et les pins. + +Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'norme mur du +quai, et il restait l longtemps, le coeur gonfl, plein de la tristesse +des sicles morts, regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la +grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de +cette tranche babylonienne o elles taient enfermes, des murailles +dmesures de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore, +dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se +moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, +ds qu'il tait gagn par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de +boue, d'une vieillesse si paisse et si lourde, que les maisons d'en +face ne s'y refltaient mme plus. Et quel abandon dsol, quel fleuve +de silence et de solitude! Si, aprs les pluies d'hiver, il roulait +furieusement parfois son flot menaant, il s'engourdissait pendant les +longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coule +sourde, comme dsabuse de tout bruit inutile. On pouvait demeurer l, +pench, durant la journe entire, sans voir passer une barque, une +voile qui l'animt. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits +vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de +Sicile, s'arrtaient tous au pied de l'Aventin. Au del, il n'y avait +plus que dsert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un +pcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un +peu sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique +pniche couverte, une arche de No demi pourrie, peut-tre un +bateau-lavoir, mais o jamais il n'apercevait une me; et il y avait +encore, sur une langue de boue, un canot chou, le flanc crev, +lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et +abandonne. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines +fameuses dont elle tait lasse de baigner la poussire, depuis tant de +sicles! Et quelle vocation, ces sicles d'histoire que les eaux jaunes +avaient reflts, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris +la fatigue et le dgot, au point d'tre devenues si lourdes, si +muettes, si dsertes, dans leur souhait de nant! + +Ce fut l que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrire une +des baraques de bois qui avaient servi serrer les outils. Elle +allongeait la tte, elle regardait fixement, depuis des heures +peut-tre, la fentre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du +quai. Effraye sans doute par la faon svre dont Victorine l'avait +reue, elle ne s'tait pas reprsente au palais, pour avoir des +nouvelles; mais elle venait l, elle y passait les journes, ayant +appris de quelque domestique o tait la fentre, attendant sans se +lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul +lui faisait battre le coeur. Le prtre s'approcha, infiniment touch de +la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante +d'adoration, dans sa royale beaut. Au lieu de la gronder, de la +chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra trs doux et trs +gai, lui parla des siens comme si rien ne s'tait pass, s'arrangea de +manire prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il +serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, +farouche, mfiante, prte fuir. Puis, quand elle eut compris, des +larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse, +elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: _Grazie, grazie!_ +Merci, merci!, en se sauvant toutes jambes. Jamais il ne la revit. + +Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe +Sainte-Brigitte, sur la place Farnse, eut la surprise de rencontrer +Benedetta sortant de cette glise, de si bonne heure, une toute petite +fiole d'huile la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui +expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du +bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brlant +devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une +absolue confiance. Elle avouait mme qu'elle n'avait de confiance qu'en +celle-l, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'tait +adresse d'autres, pourtant trs rputes, des Madones de marbre et +mme d'argent. Aussi une dvotion ardente, toute sa dvotion en ralit, +brlait-elle dans son coeur pour cette image sainte qui ne lui refusait +rien. Et elle affirma trs simplement, comme une chose naturelle, hors +de discussion, que c'taient ces quelques gouttes d'huile, dont elle +frottait matin et soir la plaie de Dario, qui dterminaient une gurison +si prompte, tout fait miraculeuse. Pierre, saisi, dsol d'une +religion si enfantine chez cette admirable crature de sagesse, de +passion et de grce, ne se permit pas un sourire. + +Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une +heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il +racontt ses journes pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses +tonnements, ses motions, ses colres parfois, prenaient un charme +triste, au milieu du grand calme touff de la pice. Mais, surtout, +quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de +tendresse pour les jardins romains, o il allait ds l'ouverture des +portes, afin d'tre sr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des +sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux +jaillissantes, des terrasses largies sur des horizons sublimes. + +Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent +le coeur davantage. A la villa Borghse, le petit bois de Boulogne de +Rome, il y avait des futaies majestueuses, des alles royales, o les +voitures venaient tourner l'aprs-midi, avant la promenade obligatoire +du Corso; et il fut plus touch par le jardin rserv devant la villa, +cette villa d'un luxe de marbre blouissant, o se trouve aujourd'hui le +plus beau muse du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin +central que domine la blancheur nue d'une Vnus, et des fragments +d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages, +rangs symtriquement en carr, et rien autre que cette herbe dserte, +ensoleille et mlancolique. Au Pincio, o il retourna, il eut une +matine exquise, il comprit le charme de ce coin troit, avec ses arbres +rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre +au lointain, dans la clart si tendre, si limpide, poudre de soleil. A +la villa Albani, la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins +parasols, d'une grce gante et fire, les chnes verts puissants, aux +membres tordus, la verdure noire. Dans la dernire surtout, les chnes +noyaient les alles d'un demi-jour dlicieux, le petit lac tait plein +de rve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre +en contre-bas droulait une mosaque d'un got baroque, tout un dessin +compliqu de rosaces et d'arabesques, que la diversit des fleurs et +des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus +noble, le plus vaste, le mieux soign, ce fut, en longeant un petit mur, +de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprvu, +qu'il en emporta jamais la symbolique image. Rome avait disparu +compltement, il n'y avait plus l, entre les pentes du mont Mario et un +autre coteau bois qui cachait la ville, que le dme colossal dont la +masse semblait pose sur des blocs pars, blancs et roux. C'taient les +lots des maisons du Borgo, les constructions entasses du Vatican et de +la basilique, qu'il dominait, qu'il crasait ainsi de sa coupole +dmesure, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que, +derrire lui, au loin, fuyait une chappe bleutre de campagne +illimite, trs dlicate. + +Mais Pierre sentit davantage l'me des choses dans des jardins moins +somptueux, d'une grce plus ferme. Ah! la villa Mattei, sur la pente du +Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses alles intimes qui +descendent bordes d'alos, de lauriers et de fusains gants, avec ses +buis amers taills en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses +fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une gale +impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois glises, +qui s'y noient parmi la verdure, Sainte-Sabine surtout, le berceau des +Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, +dort dans une paix tide et odorante, plant d'orangers, au milieu +desquels l'oranger sculaire de Saint-Dominique, norme et noueux, est +encore charg d'oranges mres. Puis, ct, au Prieur de Malte, le +jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, pic au-dessus du +Tibre, enfilant le cours du fleuve, les faades et les toitures qui se +serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule. +C'taient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mmes buis +taills, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles ples, longues +comme des chevelures, les chnes verts trapus et sombres, les pins +gants, les cyprs noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de +roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne +gota une joie plus tendrement attriste qu' la villa du pape Jules, +dont le portique ouvert en hmicycle sur le jardin raconte la vie d'une +poque aimable et sensuelle, avec sa dcoration peinte, son treillage +d'or charg de fleurs, o passent des vols souriants de petits Amours. +Le soir enfin o il revint de la villa Farnsine, il dit qu'il en +rapportait toute l'me morte de la vieille Rome; et ce n'taient pas les +peintures excutes d'aprs les cartons de Raphal qui l'avaient touch, +c'tait plutt la jolie salle du bord de l'eau, la dcoration bleu +tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans gnie, mais si +charmant et si romain; c'tait surtout le jardin abandonn, qui +descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait +maintenant, d'une dsolation lamentable, ravag, bossu, envahi d'herbes +folles, tel qu'un cimetire, o pourtant mrissaient toujours les fruits +d'or des orangers et des citronniers. + +Puis, une dernire fois, il eut une secousse au coeur, le beau soir o +il visita la villa Mdicis. L, il tait en terre franaise. Et quel +merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses alles de +magnificence et de charme! quel refuge de rverie antique que le trs +vieux et trs noir bois de chnes verts, o, dans le bronze luisant des +feuilles, le soleil son dclin jetait des lueurs braisillantes d'or +rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de l-haut, du +belvdre qui domine, on possde Rome entire d'un regard, comme si, en +largissant les bras, on allait la prendre toute. Du rfectoire de la +villa, que dcorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui +s'y sont succd, de la bibliothque surtout, une grande salle au calme +profond, on a la mme vue admirable, la plus large et la plus +conqurante, une vue d'ambition dmesure dont l'infini devrait mettre +au coeur des jeunes gens, enferms l, la volont de possder le monde. +Lui, qui tait venu hostile l'institution du prix de Rome, cette +ducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalit, +resta sduit un instant par cette paix tide, cette solitude limpide du +jardin, cet horizon sublime o semblaient battre les ailes du gnie. Ah! +quelles dlices, avoir vingt ans, vivre trois annes dans cette douceur +de rve, au milieu des plus belles oeuvres humaines, se dire qu'on est +trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher, +apprendre jouir, souffrir, aimer! Mais, ensuite, il rflchit que +ce n'tait point l une besogne de jeunesse, que pour goter la divine +jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait +certainement l'ge mr, les victoires dj gagnes, la lassitude +commenante des oeuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il +remarqua que, si les jeunes mes de songe et de contemplation, ainsi que +la simple mdiocrit, s'y accommodaient de cette vie clotre dans l'art +du pass, tout artiste de bataille, tout temprament personnel s'y +mourait d'impatience, les yeux tourns vers Paris, dvor par la hte +d'tre en pleine fournaise de production et de lutte. + +Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement, +veillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la +villa Montefiori, aujourd'hui saccag, autrefois si verdoyant, plant +des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires, +dans lequel ils avaient appris s'aimer. + +--Ah! je me rappelle, disait la contessina, l'poque des fleurs, +c'tait une bonne odeur en mourir, tellement forte, tellement +grisante, qu'une fois je suis reste dans l'herbe, sans pouvoir me +relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as +porte prs de la fontaine, o il faisait trs bon et trs frais. + +Elle tait assise, au bord du lit, comme son ordinaire, et elle +tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'tait mis sourire. + +--Oui, oui, je t'ai baise sur les yeux, et tu les as rouverts enfin... +Tu te montrais moins cruelle en ce temps-l, tu me laissais te baiser +les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous tions des enfants, et si +nous n'avions pas t des enfants, nous aurions t mari et femme tout +de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et o nous courions +si libres! + +Elle approuvait de la tte, convaincue que la Madone seule les avait +protgs. + +--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que +nous allons pouvoir tre l'un l'autre, sans faire pleurer les anges! + +La conversation en revenait toujours l, l'affaire de l'annulation du +mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre +assistait chaque soir leur enchantement, ne les entendait causer que +de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux +lchs en plein paradis. Dirige cette fois par une main +toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur, +car il ne se passait gure de jour, sans qu'elle rapportt quelque +nouvelle heureuse. Elle avait hte de terminer cette affaire, pour la +continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait pouser +que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout, +ferait tout excuser, en mettant fin une situation dsormais +intolrable. Le scandale abominable, les affreux commrages qui +bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter +hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la ncessit d'une victoire, +devant l'ventualit d'un conclave possible, o elle dsirait que le nom +de son frre brillt d'un clat pur, souverain. Jamais cette secrte +ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisime +pape l'glise, ne l'avait brle d'une pareille passion, comme si elle +avait eu le besoin de se consoler dans son froid clibat, depuis que +son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la dlaissait si durement. +Toujours vtue d'une robe sombre, active et si mince, si pince, qu'on +l'aurait prise par derrire pour une jeune fille, elle tait comme l'me +noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rdant en +intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait +en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au coeur, en la voyant de +visage si dessch, coup de longs plis, plant du grand nez volontaire +de la famille. Mais elle lui rendait peine son salut, reste +ddaigneuse de ce petit prtre tranger, ne le tolrant dans son +intimit que pour complaire monsignor Nani, dsireuse en outre d'tre +agrable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amen de si beaux +plerinages Rome. + +Peu peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour +de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en +souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se reprsenter devant +la congrgation du Concile, dont une premire dcision en faveur du +divorce tait reste nulle, le dfenseur du mariage, monsignor Palma, +ayant demand, selon son droit, un supplment d'enqute. D'ailleurs, +cette premire dcision, prise seulement une voix de majorit, +n'aurait srement pas t ratifie par le Saint-Pre. Et il s'agissait +en somme de conqurir des voix parmi les dix cardinaux dont la +congrgation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque +unanimit: besogne ardue, car la parent de Benedetta, cet oncle +cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au +milieu des intrigues compliques du Vatican, des rivalits qui brlaient +de tuer en lui le pape possible, en ternisant le scandale. C'tait +cette conqute des voix que donna Serafina se lanait chaque aprs-midi, +dirige par son confesseur, le pre Lorenza, qu'elle allait voir +quotidiennement au Collge Germanique, le dernier refuge Rome des +Jsuites, qui ont cess d'y tre les matres du Ges. L'espoir du succs +tenait surtout ce que Prada, lass, irrit, avait dclar formellement +qu'il ne se prsenterait plus. Il ne rpondait mme pas aux assignations +rptes, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et +ridicule, depuis que Lisbeth, sa matresse avre, tait enceinte de ses +oeuvres, aux yeux de la ville entire. Il se taisait donc, affectait de +n'avoir jamais t mari, bien que la blessure de son dsir tenu en +chec, de son orgueil de mle soufflet, saignt toujours au fond, +rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur +sa paternit, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie +adverse se dsistait, disparaissait de son plein gr, on comprenait +l'esprance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque +donna Serafina, en rentrant, leur annonait qu'elle croyait bien avoir +gagn encore la voix d'un cardinal. + +Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, tait monsignor +Palma, l'avocat d'office choisi par la congrgation pour dfendre le +lien sacr du mariage. Il avait des droits presque illimits, pouvait en +rappeler encore, en tout cas ferait traner l'affaire autant qu'il lui +plairait. Son premier plaidoyer, en rponse celui de Morano, avait +dj t terrible, mettant l'tat de virginit en doute, citant +scientifiquement des cas o des femmes possdes offraient les +particularits d'aspect constates par les sages-femmes, rclamant +d'ailleurs l'examen minutieux de deux mdecins asserments, dclarant +enfin que, la condition premire de l'acte tant l'obissance de la +femme, la demanderesse, mme vierge, n'tait pas fonde rclamer +l'annulation d'un mariage dont ses refus ritrs avaient seuls empch +la consommation. Et l'on annonait que le nouveau plaidoyer qu'il +prparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction tait +absolue. Devant cette belle nergie de vrit et de logique, le pis +allait tre que les cardinaux, mme bienveillants, n'oseraient jamais +conseiller l'annulation au Saint-Pre. Aussi le dcouragement +reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite +faite monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun +s'tait charg de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coterait +trs cher. Monsignor Palma, thologien rompu aux affaires canoniques et +d'une honntet parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une +nice pauvre, d'une admirable beaut, qu'il s'tait mis sur le tard +aimer follement, et qu'il avait d, afin d'viter le scandale, marier +un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences +restaient dignes, le prlat traversait justement une crise affreuse, las +de se dpouiller, n'ayant plus l'argent ncessaire pour tirer son neveu +d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver +le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans +rien demander l'oncle, qui, un soir, aprs la nuit tombe, comme s'il +se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa +bont. + +Ce soir-l, Pierre tait avec Dario, lorsque Benedetta entra riant, +tapant de joie dans ses mains. + +--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a jur une +reconnaissance ternelle. Maintenant, le voil bien forc d'tre +aimable. + +Plus mfiant, Dario demanda: + +--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engag +formellement? + +--Oh! non, comment veux-tu? c'tait si dlicat!... On assure que c'est +un trs honnte homme. + +Pourtant, elle-mme fut effleure d'une nouvelle inquitude. Si +monsignor Palma, malgr le grand service reu, allait demeurer +incorruptible? Cela, ds lors, les hanta. Leur attente recommenait. + +--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle aprs un silence, je me suis +dcide leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis alle chez deux +mdecins avec ma tante. + +Elle s'tait remise sourire, elle ne semblait aucunement gne. + +--Et alors? demanda-t-il du mme air tranquille. + +--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont +rdig chacun une espce de certificat en latin... C'tait, parat-il, +absolument ncessaire pour permettre monsignor Palma de revenir sur ce +qu'il a dit. + +Puis, se tournant vers Pierre: + +--Ah! ce latin! monsieur l'abb... J'aurais bien dsir savoir tout de +mme, et j'ai song vous, pour que vous ayez l'obligeance de le +traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pices, elle les a +fait joindre immdiatement au dossier. + +Trs embarrass, le prtre se contenta de rpondre d'un vague signe de +tte, car il n'ignorait pas ce qu'taient ces sortes de certificats, une +description nette et complte, en termes prcis, avec tous les dtails +d'tat, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas l de +pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux mme, +puisque toute la flicit de leur vie allait en dpendre. + +--Enfin, conclut Benedetta, esprons que monsignor Palma aura de la +reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guris-toi vite, pour le +beau jour tant souhait de notre bonheur. + +Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tt, sa blessure +s'tait rouverte, ce qui devait le forcer garder le lit quelques jours +encore. Et Pierre continua, chaque soir, le venir distraire, en lui +contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les +quartiers de Rome, dcouvrait avec ravissement les curiosits +classiques, catalogues dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur +parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la +ville, qu'il avait trouves banales d'abord, qui lui apparaissaient +maintenant trs diverses, ayant chacune son originalit profonde: la +place du Peuple, si ensoleille, si noble, dans sa symtrie monumentale; +la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des trangers, avec son +double escalier de cent trente-deux marches, dor par les ts, d'une +ampleur et d'une grce gantes; la place Colonna, vaste, toujours +grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et +d'insoucieux espoir, debout, flnant autour de la colonne de +Marc-Aurle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place +Navone, longue, rgulire, dserte depuis que le march ne s'y tient +plus, gardant le mlancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; +la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du +march aux fruits et du march aux lgumes, toute une plantation de +grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, +au milieu du flot glapissant des marchandes et des mnagres. Sa grande +surprise fut la place du Capitole, qui veillait en lui une ide de +sommet, de lieu dcouvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva +petite, carre, enferme entre ses trois palais, ouverte d'un seul ct +sur un court horizon, born par quelques toitures. Personne ne passe l, +on monte par une rampe d'accs que bordent des palmiers, les trangers +seuls font un dtour pour arriver en voiture. Les voitures attendent, +les touristes stationnent un moment, le nez lev vers l'admirable bronze +antique, le Marc-Aurle cheval, plac au centre. Vers quatre heures, +lorsque le soleil dore le palais de gauche, dtachant sur le ciel bleu +les fines statues de l'entablement, on dirait une tide et douce petite +place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises +sous le portique, et ses bandes d'enfants dpenaills, lchs l comme +toute une cole dans une cour de rcration. + +Et, un autre soir, Pierre dit Benedetta et Dario son admiration pour +les fontaines de Rome, la ville du monde o les eaux ruissellent le plus +abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: +depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place +Barberini, les Tortues de l'troite place qui a pris leur nom, jusqu'aux +trois fontaines de la place Navone, o triomphe, au centre, la vaste +composition du Bernin, et surtout jusqu' la colossale fontaine de +Trevi, d'un got si fastueux, domine par le roi Neptune, entre les +hautes figures de la Sant et de la Fcondit. Et, un autre soir, il +rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le +singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du +Capitole et sur la rive gauche du Tibre, l o des masures se collaient +aux flancs des grands palais princiers: c'tait qu'elles n'avaient pas +de trottoirs et que les pitons marchaient au milieu, l'aise, parmi +les voitures, sans avoir jamais l'ide de filer aux deux bords, contre +les faades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse +tournantes, troites places irrgulires, palais normes et carrs, +comme disparus dans la foule bouscule des petites maisons qui les +noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des +escaliers qui montent, caillouts de gris, chaque marche ourle de +pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui +s'tagent, des sminaires et des couvents aux fentres closes, comme des +habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un +palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir, +ayant pouss plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le +long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasm d'avoir eu +la rvlation de tout un art classique, qu'il n'avait gure got +jusque-l. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve +jaune et lent, aux bords plants de roseaux, les falaises basses, +dcoupes, dont la blancheur crayeuse se dtachait sur les fonds roux +de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues +de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique, +ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons +ples qui descendaient boire, tandis que le berger, appuy d'une paule +au tronc d'un chne vert, regardait. Beaut spciale, large et rousse, +faite de rien, simplifie jusqu' la ligne droite et plate, tout anoblie +des grands souvenirs: toujours les lgions romaines en marche par les +voies paves, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil +du moyen ge, puis le rveil de l'antique nature dans la foi catholique, +ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la matresse du monde. + +Un jour que Pierre tait all visiter le Campo Verano, le grand +cimetire de Rome, il trouva, le soir, prs du lit de Dario, Celia en +compagnie de Benedetta. + +--Comment! monsieur l'abb, s'cria la petite princesse, a vous amuse +d'aller voir les morts? + +--Ah! ces Franais! reprit Dario, que l'ide seule d'un cimetire +dsobligeait, ces Franais! ils se gtent la vie plaisir, avec leur +amour des spectacles tristes. + +--Mais, dit Pierre doucement, on n'chappe pas la ralit de la mort. +Le mieux est de la regarder en face. + +Du coup, le prince se fcha. + +--La ralit, la ralit! quoi bon? Quand la ralit n'est pas belle, +moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais. + +De son air tranquille et souriant, le prtre n'en continua pas moins +dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetire, l'air de fte +que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de +marbre, des statues de marbre prodigues sur les tombeaux, des chapelles +de marbre, des monuments de marbre. Srement l'atavisme antique +agissait, les somptueux mausoles de la voie Appienne repoussaient l, +une pompe, un orgueil dmesur dans la mort. Sur la hauteur surtout, la +noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de +vritables temples, des figures colossales, des scnes plusieurs +personnages, d'un got parfois dplorable, mais o des millions avaient +d tre dpenss. Et ce qui tait charmant, parmi les ifs et les cyprs, +c'tait l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que +les ts brlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres +de pluie qui rendent si mlancoliques les statues des pays du Nord. + +Benedetta, silencieuse, touche du malaise de Dario, finit par +interrompre Pierre, en disant Celia: + +--Et la chasse a t intressante? + +Au moment o le prtre tait entr, la petite princesse parlait d'une +chasse au renard, laquelle sa mre l'avait conduite. + +--Oh! chre, tout ce qu'il y a de plus intressant!... Le rendez-vous +tait pour une heure, l-bas, au tombeau de Ccilia Metella, o l'on +avait install le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie +trangre, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter +nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes +en amazone... Le dpart a t donn une heure et demie, et le galop a +dur plus de deux heures, si bien que le renard s'est all faire prendre +trs loin, trs loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de mme, +oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a d +sauter, puis des fosss, des haies, une course folle derrire les +chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est +foul le poignet et un autre qui a eu la jambe casse. + +Dario avait cout avec passion, car ces chasses au renard taient le +grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette +Campagne romaine si plate et si hrisse d'obstacles pourtant, la joie +de djouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels +dtours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin ds qu'il tombe +puis de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique +bonheur de courir la queue de cette bte, de la gagner de vitesse et +de la vaincre. + +--Ah! dit-il dsespr, est-ce imbcile d'tre clou dans cette chambre! +Je finirai par y mourir d'ennui. + +Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de +ce cri naf d'gosme. Elle qui tait si heureuse de l'avoir tout +elle, dans cette chambre o elle le soignait! Mais son amour, si jeune +et si sage la fois, avait un coin de maternit, et elle comprenait +parfaitement qu'il ne s'amust gure, priv de ses plaisirs habituels, +spar de ses amis qu'il cartait, dans la crainte que l'histoire de son +paule dmise ne leur part louche. Plus de ftes, plus de soires au +thtre, plus de visites aux dames. Et c'tait le Corso qui lui manquait +surtout, une souffrance, une vritable dsesprance de ne plus voir ni +savoir, en regardant, de quatre cinq heures, dfiler Rome entire. +Aussi, ds qu'un intime venait, c'taient des questions interminables, +et si l'on avait rencontr celui-ci, et si cet autre avait reparu, et +comment avaient fini les amours d'un troisime, et si quelque aventure +nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commrages +d'un jour, intrigues puriles d'une heure, o jusque-l s'taient +dpenses toutes ses nergies d'homme. + +Celia, qui aimait lui apporter les bavardages innocents, reprit aprs +un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de +vierge nigmatique: + +--Comme c'est long se remettre, une paule! + +Avait-elle donc devin, cette enfant, dont l'unique affaire tait +l'amour? Dario, gn, se tourna vers Benedetta, qui continuait +sourire, l'air placide. Mais, dj, la petite princesse sautait un +autre sujet. + +--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame... + +Elle s'arrta, surprise elle-mme et embarrasse de cette nouvelle qui +venait de lui chapper. Puis, trs bravement, elle continua, en amie +d'enfance qui tait dans les petits secrets amoureux: + +--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de +mme un bouquet de roses blanches. + +Cette fois, Benedetta s'gaya franchement, tandis que Dario la regardait +en riant aussi. Elle l'avait plaisant, les premiers jours, de ce qu'une +dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'tait pas +fch de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir +gnante; et, quoique un peu bless dans sa fatuit de joli homme, il +tait content d'apprendre que la Tonietta l'avait dj remplac. + +--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort. + +--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, dclara Celia de son air grave +et pur. + +Mais Benedetta s'tait leve, pour remonter les oreillers, derrire le +dos du convalescent. + +--Va, va, mon Dario, toutes ces misres sont finies, et je te garderai, +tu n'auras plus que moi aimer. + +Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle +disait vrai, il n'avait jamais aim qu'elle; et elle ne se trompait pas +non plus, quand elle comptait le garder toujours, elle seule, ds +qu'elle se serait donne. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette +chambre, elle tait heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait +aim autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une +purilit singulire, sans doute dans l'appauvrissement de sa race, +cette sorte de retour l'enfance, qu'on remarque chez les peuples trs +vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des +heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacit de +souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle ft gaie et qu'elle +chantt, il l'amusait par la gentillesse de son gosme, qui l'amenait + rver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon +de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se +soucier de rien, le monde dt-il crouler quelque part, sans qu'on se +donnt la peine d'y aller voir! + +--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que +monsieur l'abb a fini par tomber amoureux de Rome. + +Pierre, qui avait cout en silence, acquiesa de bonne grce. + +--C'est vrai. + +--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps, +beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'tiez rest +que quinze jours, vous auriez emport de nous une ide dplorable; +tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien +tranquilles, jamais plus vous ne songerez nous sans tendresse. + +Elle tait d'un charme dlicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une +seconde fois. Mais il avait dj rflchi au phnomne, il croyait en +tenir la solution. Quand on arrive Rome, on apporte une Rome soi, +une Rome rve, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie +est le pire des dsenchantements. Aussi faut-il attendre que +l'accoutumance se fasse, que la ralit mdiocre s'attnue, pour donner +le temps l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de +manire ne voir de nouveau les choses relles qu' travers la +prodigieuse splendeur du pass. + +Celia s'tait leve, prenant cong. + +--Au revoir, chre, et bientt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous +savez que je veux tre fiance avant la fin du mois, oui, oui! une +grande soire que je forcerai bien mon pre donner... Ah! que ce +serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en mme temps! + +Ce fut deux jours plus tard que Pierre, aprs une grande promenade qu'il +fit au Transtvre, suivie d'une visite au palais Farnse, sentit se +rsumer en lui la terrible et mlancolique vrit sur Rome. Plusieurs +fois dj, il avait parcouru le Transtvre, dont la population +misrable l'attirait, dans sa passion navre pour les pauvres et les +souffrants. Ah! ce cloaque de misre et d'ignorance! Il avait vu, +Paris, des coins de faubourg abominables, des cits d'pouvante o +l'humanit en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette +stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours +de ce pays du soleil, une ombre humide glaait les ruelles tortueuses, +trangles, pareilles des couloirs de cave; et l'odeur tait affreuse +surtout, une nause qui prenait le passant la gorge, faite des lgumes +aigres, des graisses rances, du btail humain parqu l, parmi ses +fientes. C'taient d'antiques masures irrgulires, jetes dans un +ple-mle aim des artistes romantiques, avec des portes noires et +bantes qui s'enfonaient sous terre, des escaliers extrieurs qui +montaient aux tages, des balcons de bois tenus comme par miracle en +quilibre sur le vide. Et des faades demi croules qu'il avait fallu +tayer l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fentres +creves laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime +commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui +n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et +leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de lgumes +cuits talant des navets normes, des paquets de cleris, de +choux-fleurs, d'pinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers, +mal coupe, tait noire, des cous de bte hrisss de caillots +violtres, comme arrachs. Les pains des boulangers s'entassaient sur +une planche, ainsi que des pavs ronds; de pauvres fruitires n'avaient +d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, leurs +portes enguirlandes de tomates sches et enfiles; tandis que les +seules boutiques allchantes taient celles des charcutiers, dont les +salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur pre, +l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, o les numros +gagnants taient affichs, alternaient avec les cabarets, des cabarets +tous les trente pas, qui annonaient en grosses lettres les vins choisis +des Chteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du +quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des +bandes d'enfants moiti nus que la vermine dvorait, des femmes en +cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et +criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol +bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agite, au milieu du +continuel va-et-vient de petits nes tranant des charrettes, d'hommes +conduisant des dindes coups de fouet, de quelques touristes inquiets, +sur lesquels se ruaient aussitt des bandes de mendiants. Des savetiers +s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte +d'un petit tailleur, un vieux seau de mnage tait accroch, plein de +terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fentres, de tous +les balcons, sur des cordes jetes d'une maison l'autre, en travers de +la rue, pendaient les lessives des mnages, un pavoisement de loques +sans nom, qui taient comme les drapeaux symboliques de l'abominable +misre. + +Pierre sentait son me fraternelle se soulever d'une piti immense. Ah! +certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de +peste, o le peuple avait si longtemps croupi comme dans une gele +empoisonne, et il tait pour l'assainissement, pour la dmolition, +quitte tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Dj le +Transtvre tait bien chang, des voies nouvelles l'ventraient, des +prises d'air pratiques grands coups de pioche, qui le pntraient de +nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au +milieu de ces abatis de maisons, de ces troues rcentes, vastes +terrains vagues, o l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en +volution l'intressait infiniment. Plus tard sans doute, on achverait +de la rebtir, mais quelle heure passionnante, celle o la vieille cit +agonisait dans la nouvelle, travers tant de difficults! Il fallait +avoir connu la Rome des immondices, noye sous les excrments, les eaux +mnagres et les dtritus de lgumes. Le Ghetto, rcemment ras, avait, +depuis des sicles, imprgn le sol d'une telle pourriture humaine, que +l'emplacement, demeur nu, plein de bosses et de fondrires, exhalait +toujours une infme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps +se scher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux +bords du Tibre, o l'on a entrepris des travaux d'dilit considrables, +c'est chaque pas la mme rencontre: on suit une rue troite, puante, +d'une humidit glaciale, entre les faades sombres, aux toits qui se +touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une claircie, dans une +clairire ouverte coups de hache, parmi la fort des vieilles masures +lpreuses. Il y a l des squares, des trottoirs larges, de hautes +constructions blanches, charges de sculptures, une capitale moderne +l'tat d'bauche, pas finie, encombre de gravats, barre de palissades. +Partout des amorces de voies projetes, le colossal chantier que la +crise financire menace d'terniser maintenant, la ville de demain +arrte dans sa croissance, reste en dtresse, avec ses commencements +dmesurs, trop htifs et qui dtonnent. Mais ce n'en tait pas moins +une besogne bonne et saine, d'une ncessit sociale absolue pour une +grande ville d'aujourd'hui, moins de laisser la vieille Rome se +pourrir sur place, telle qu'une curiosit des anciens ges, une pice de +muse qu'on garde sous verre. + +Ce jour-l, Pierre, en se rendant du Transtvre au palais Farnse, o +il tait attendu, fit un dtour, passa par la rue des Pettinari, puis +par la rue des Giubbonari, la premire si sombre, si resserre entre le +grand mur noir de l'Hpital et les misrables maisons d'en face, la +seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout gaye par les +vitrines des bijoutiers, aux grosses chanes d'or, et par les talages +des marchands d'toffe, o flottent des ls immenses, bleus, jaunes, +verts, rouges, d'un ton clatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de +parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait +maintenant, voqurent en lui le quartier d'affreuse misre qu'il avait +visit dj, la masse pitoyable des travailleurs dchus, rduits par le +chmage la mendicit, campant parmi les constructions superbes et +abandonnes des Prs du Chteau. Ah! le pauvre, le triste peuple rest +enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crdulit de sauvages par +des sicles de thocratie, si accoutum la nuit de son intelligence, +aux souffrances de son corps, qu'il reste quand mme aujourd'hui en +dehors du rveil social, simplement heureux si on le laisse jouir +l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait +aveugle et sourd en sa dchance, il continuait sa vie stagnante +d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en +prouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers o il logeait +abattus, les habitudes changes, les vivres plus chers, comme si la +clart, la propret, la sant le gnaient, quand il fallait les payer de +toute une crise ouvrire et financire. Cependant, qu'on l'et voulu ou +non, c'tait au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la +rebtissait, dans l'ide d'en faire une grande capitale moderne; car la +dmocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple +qui hritera demain des cits d'o l'on chasse la salet et la maladie, +o la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misre. Et voil +pourquoi, si l'on maudit les ruines poussetes, tenues bourgeoisement, +le Colise dbarrass de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore +sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fche +devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en +pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et +leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie +nat de la mort et que demain doit forcment refleurir dans la poudre du +pass. + +Pierre, en songeant ces choses, tait arriv sur la place Farnse, +dserte, svre, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont +l'une, en plein soleil, grenait sans fin un jet de perles, au milieu du +grand silence; et il regarda un instant la faade nue et monumentale du +lourd palais carr, sa haute porte o flottait le drapeau tricolore, ses +treize fentres de faade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux. +Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachs de +l'ambassade prs du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire +visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a lou +pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et +mortelle, avec sa vaste cour portique, d'une humidit sombre, son +escalier gant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses +galeries et ses salles dmesures! C'tait d'une pompe souveraine dans +la mort, un froid glacial tombait des murs, pntrait jusqu'aux os les +fourmis humaines qui s'aventuraient sous les votes. L'attach, avec un +sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait mourir, cuite +l't, gele l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la +partie occupe par l'ambassadeur, le premier tage donnant sur le Tibre. +L, de la clbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins +Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, aprs +un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, gay de +soleil. Mais la salle manger, les chambres, les autres salles qui +suivent, occupes par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une +rue latrale. Toutes ces vastes pices, de sept huit mtres de +hauteur, ont des plafonds peints ou sculpts admirables, des murs nus, +quelques-uns dcors de fresques, des mobiliers disparates, de superbes +consoles mles tout un bric--brac moderne. Et cette tristesse des +choses tourne l'abomination, lorsqu'on pntre dans les appartements +de gala, les grandes pices d'honneur qui occupent la faade sur la +place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un dsastre, des salles +magnifiques dsertes, livres aux araignes et aux rats. L'ambassade +n'en occupe qu'une, o elle entasse ses archives poudreuses, sur des +tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A ct, l'norme +salle de dix mtres de hauteur, sur deux tages, que le propritaire, +l'ancien roi de Naples, s'tait rserve, est un vritable grenier de +dbarras, o des maquettes, des statues inacheves, un trs beau +sarcophage tranent, parmi un entassement sans nom de dbris +mconnaissables. Et ce n'tait l qu'une partie du palais: le +rez-de-chausse est compltement inhabit, notre cole de Rome occupe un +coin du second tage, tandis que notre ambassade se serre frileusement +dans l'angle le plus logeable du premier, force d'abandonner tout le +reste, de fermer les portes double tour, pour viter l'inutile peine +de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais +Farnse, bti par le pape Paul III, occup sans interruption pendant +plus d'un sicle par des cardinaux; mais quelle incommodit cruelle, +quelle affreuse mlancolie, dans cette ruine immense, dont les trois +quarts des pices sont mortes, inutiles, impossibles, retranches de la +vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les +couloirs envahis par les paisses tnbres, les quelques becs de gaz +fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage travers ce lugubre +dsert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tide et aimable de +l'ambassadeur! + +Pierre sortit de l saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres +palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses +promenades, se dressaient dans sa mmoire, tous dchus de leur +splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombs n'tre plus +que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces +salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire y +mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bties, ni mme y +nourrir le personnel ncessaire leur entretien? Ils taient rares, les +princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse ligne, +occupaient seuls leurs palais. La presque totalit louaient les antiques +demeures des aeux des socits, des particuliers, en se rservant +un tage, parfois mme un simple logement dans le coin le plus obscur. +Lou le palais Chigi, le rez-de-chausse des banques, le premier +l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se +partagent le second avec un cardinal. Lou le palais Sciarra, le premier +au ministre des Affaires trangres, le second un snateur, tandis que +le prince et sa mre n'habitent que le rez-de-chausse. Lou le palais +Barberini, le rez-de-chausse, le premier tage et le second des +familles, tandis que le prince s'est log au troisime, dans les +anciennes chambres des domestiques. Lou le palais Borghse, le +rez-de-chausse un marchand d'antiquits, le premier une loge +maonnique, tout le reste des mnages, tandis que le prince n'a gard +que les quelques pices d'un petit appartement bourgeois. Lou le palais +Odelscachi, lou le palais Colonna, lou le palais Doria, tandis que les +princes n'y mnent plus que l'existence rduite de bons propritaires, +tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux +bouts. C'tait qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain, +les plus grosses fortunes venaient de s'crouler dans la crise +financire, trs peu restaient riches, et de quelle richesse encore, +d'une richesse immobile et morte, que ni le ngoce ni l'industrie ne +pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tent les +affaires taient dpouills. Les autres, terrifis, frapps d'impts +normes qui leur prenaient prs du tiers de leurs revenus, devaient +dsormais se rsigner voir leurs derniers millions stagnants s'puiser +sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt, +ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre +vivante. Il n'y avait l qu'une question de temps, car la ruine finale +tait irrmdiable, d'une absolue fatalit historique. Et ceux qui +consentaient louer, luttaient encore pour la vie, tchaient de +s'accommoder l'poque prsente, en s'efforant au moins de peupler le +dsert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait dj +chez les autres, chez les entts et les superbes qui se muraient dans +le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant +en poudre, si glac d'ombre et de silence, o l'on n'entendait de loin +en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant +sourdement sur l'herbe de la cour. + +Mais Pierre, surtout, venait d'tre frapp de ces deux visites +successives, au Transtvre et au palais Farnse, et elles s'clairaient +l'une l'autre, et elles aboutissaient une conclusion, qui jamais +encore ne s'tait formule en lui avec une nettet si effrayante: pas +encore de peuple et bientt plus d'aristocratie. Cela, ds lors, le +hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misrable, +d'une ignorance et d'une rsignation telles, dans la longue enfance o +le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues annes +d'ducation et d'instruction taient ncessaires pour qu'il constitut +une dmocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits +ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au +fond de ses palais croulants, elle n'tait plus qu'une race finie, +abtardie, si mlange d'ailleurs de sang amricain, autrichien, +polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception; +sans compter qu'elle avait cess d'tre d'pe et d'glise, rpugnant +servir l'Italie constitutionnelle, dsertant le Sacr Collge, o les +parvenus seuls revtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et +les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie +solidement installe, forte d'une sve nouvelle, assez instruite et +assez sage pour tre l'ducatrice transitoire de la nation. La +bourgeoisie, c'taient les anciens domestiques, les anciens clients des +princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants, +notaires ou avocats, qui graient leurs fortunes; c'tait le monde +d'employs, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de +dputs, de snateurs, que le gouvernement avait amens des provinces; +et c'tait enfin la vole des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, +les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont +les ongles et le bec dvoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour +qui donc avait-on travaill? Pour qui les travaux gigantesques de la +nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si dmesurs, qu'on ne +pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait +entendre, veillant dans tous les coeurs fraternels une inquitude en +larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus +d'aristocratie, et une bourgeoisie dvorante, menant la cure parmi les +ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait btis +sur le modle gant des palais d'autrefois, ces palais normes, +fastueux, pullulant pour des centaines de mille mes vainement espres, +ces palais o devait s'installer la richesse grandissante, le luxe +triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui taient devenus les +lamentables refuges, souills et dj branlants, de la basse misre du +peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds! + +Le soir de ce jour, Pierre, la nuit noire, alla passer une heure sur +le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'tait un recueillement, +une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgr les avis de +Victorine, qui prtendait que l'endroit n'tait pas sr. Et, en +ralit, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge +n'avait droul un dcor plus tragique. Pas une me, pas un passant; un +silence, une ombre, un vide, qui s'tendaient droite, gauche, en +face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier +abandonn, barraient le passage aux chiens eux-mmes. A l'angle du +palais, noy de tnbres, un bec de gaz, rest en contre-bas depuis le +remblai, clairait le quai bossu, au ras du sol, d'une lueur louche; et +les matriaux qui tranaient l, les tas de briques, les pierres de +taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques +lumires brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux +fentres de l'Hpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement +indfini de la coule du fleuve, les lointains quartiers sombraient, +disparus. Puis, en face, c'tait le Transtvre, les maisons de la berge +telles que de ples fantmes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une +clart trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule +le Janicule, o les lanternes de quelque promenade, tout en haut, +faisaient scintiller un triangle d'toiles. Le Tibre surtout passionnait +Pierre, ces heures nocturnes, d'une si mlancolique majest. Il +restait accoud au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de +longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la +noire et monstrueuse apparence d'une prison btie l pour un gant. Tant +que les lumires brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux +lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson +leur donnait une vie mystrieuse. Et il rvait sans fin tout le pass +fameux de ce fleuve, il voquait souvent la lgende qui veut que des +richesses fabuleuses soient enterres dans la boue de son lit. A chaque +invasion des Barbares, et particulirement lors du sac de Rome, on y +aurait jet les trsors des temples et des palais, pour les soustraire +au pillage, des vainqueurs. L-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans +l'eau glauque, n'tait-ce pas le chandelier d'or sept branches, que +Titus avait rapport de Jrusalem? et ces pleurs sans cesse dformes +par les remous, n'taient-ce pas des blancheurs de colonnes et de +statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes, +n'tait-ce pas un amas, un ple-mle de mtaux prcieux, des coupes, des +vases, des bijoux orns de pierreries? Quel rve que ce pullulement +entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cache de ces trsors, qui +auraient dormi l pendant tant de sicles! et quel espoir, pour +l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles +miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le +desscher un jour, comme le projet en a dj t fait! La fortune de +Rome tait l peut-tre. + +Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoud au parapet, n'avait en +lui que des penses de svre ralit. Il continuait les rflexions de +la journe, que lui avait inspires sa visite au Transtvre, puis au +palais Farnse. Il aboutissait, devant cette eau morte, cette +conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, +tait le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien +que ce choix s'imposait comme invitable, Rome tant la reine de gloire, +l'antique matresse du monde laquelle l'ternit tait promise, sans +laquelle l'unit nationale avait toujours paru impossible; de sorte que +le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas +tre, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle ft. Ah! +ce fleuve mort, quelle sourde voix de dsastre il prenait dans la nuit! +Pas une barque, pas un frisson de l'activit commerciale et industrielle +des eaux qui charrient la vie au coeur des grandes villes! Sans doute on +avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques, +le lit creus pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter +jusqu' l'Aventin; mais ce n'taient l que des chimres, peine +finirait-on par dsembourber l'embouchure, qui, continuellement, se +comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le dsert de +mort que le fleuve mort traversait et qui faisait Rome une ceinture de +strilit? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait +vainement sur la question de savoir si elle tait fertile sous les +Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste +cimetire, comme une ville d'autrefois spare jamais du monde +moderne, par cette lande o s'est accumule la poussire des sicles. +Les raisons gographiques qui lui ont jadis donn l'empire du monde +connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est +dplac de nouveau, le bassin de la Mditerrane a t partag entre des +nations puissantes. Tout aboutit Milan, la cit de l'industrie et du +commerce, tandis que Rome n'est dsormais qu'un passage. Aussi, depuis +vingt-cinq annes, les efforts les plus hroques n'ont pu la tirer du +sommeil invincible qui continue l'envahir. La capitale qu'on a voulu +improviser trop vite est reste en dtresse et a presque ruin la +nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les +fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent ds les premires +chaleurs, pour en viter le climat mortel; ce point que les htels et +les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la +ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant la mort, ds que la +vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans +cette capitale de simple dcor, o la population aujourd'hui ne diminue +ni n'augmente, o il faudrait une pousse nouvelle d'argent et d'hommes +pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des +quartiers neufs. Et, s'il tait vrai que demain refleurissait toujours +dans la poudre du pass, il fallait donc se forcer l'espoir. Mais ce +sol n'tait-il pas puis, et puisque les monuments eux-mmes n'y +poussaient plus, la sve qui fait les tres sains, les nations fortes, +n'y tait-elle pas galement tarie jamais? + +A mesure que la nuit avanait, les lumires des maisons du Transtvre, +en face, s'teignaient une une. Et Pierre resta longtemps encore, +envahi de dsesprance, pench sur les eaux devenues noires. C'taient +les tnbres sans fond, il ne restait, dans l'paississement d'ombre du +Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'toiles. +Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus +danser, sous le mystre de son courant, la vision chimrique de +fabuleuses richesses; et c'en tait fait de la lgende, du chandelier +d'or sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rve d'un +trsor antique tomb la nuit, comme l'antique gloire de Rome +elle-mme. Pas une clart, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la +chute grosse et lourde de l'gout, droite, qu'on ne voyait point. Les +eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur +coule de plomb dans les tnbres, la pesante vieillesse, la fatigue +sculaire, l'immense tristesse et l'envie de nant de ce Tibre trs +ancien et trs glorieux, qui semblait ne rouler dsormais que la mort +d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'ternel ciel fastueux droulait +la vie clatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre +roulant les ruines de prs de trois mille ans. + +Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, tait entr s'asseoir un +instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de +prparer tout pour la nuit, et qui se rcria, lorsqu'elle l'entendit +raconter d'o il venait. + +--Comment! monsieur l'abb, vous vous tes encore promen sur le quai, +cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon +coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si +tard, dans cette satane ville! + +Puis, avec sa familiarit, elle se tourna vers le prince, allong dans +un fauteuil, et qui souriait. + +--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je +l'ai vue qui rdait l-bas, parmi les dmolitions. + +D'un geste, Dario la fit taire. Il s'tait tourn vers le prtre. + +--Vous lui avez parl pourtant. C'est imbcile la fin... Voyez-vous +cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre paule! + +Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entre +sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'coutait. Son embarras fut +extrme, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite +dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire +tendrement: + +--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne +suis pas assez sotte, pour ne pas avoir rflchi et compris... Si j'ai +cess de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de +mme. + +Elle tait d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir mme que +monsignor Palma, le dfenseur du mariage dans l'affaire de son divorce, +venait de se montrer reconnaissant du service rendu son neveu, en +dposant un nouveau plaidoyer, qui lui tait favorable. Non pas que le +prlat, dsireux de ne pas trop se dmentir, se ft dclar pour elle +compltement; mais les certificats des deux mdecins lui avaient permis +de conclure l'tat de virginit certaine; et, ensuite, glissant sur ce +fait que la non-consommation provenait de la rsistance de la femme, il +avait habilement group les quelques raisons qui rendaient l'annulation +ncessaire. Ainsi, toute esprance de rapprochement tant carte, il +devenait vident que les poux se trouvaient en continuel danger de +tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrte au mari, le +montrait comme ayant dj succomb ce danger; puis, il clbrait la +haute moralit de la femme, sa dvotion, toutes les vertus qui tait une +garantie en faveur de sa vracit. Et, sans se prononcer pourtant, il +s'en remettait la sagesse de la congrgation. Mais, ds lors, puisque +monsignor Palma rptait peu prs les arguments de l'avocat Morano, et +puisque Prada s'enttait ne plus se prsenter, il paraissait hors de +doute que la congrgation voterait l'annulation une forte majorit, ce +qui permettrait au Saint-Pre d'agir avec bienveillance. + +--Ah! mon Dario, nous voil au bout de nos chagrins... Mais que +d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront peine de +l'eau boire. + +Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionne. Ce +n'tait pas que la juridiction des congrgations ft ruineuse, car en +principe la justice y tait gratuite. Seulement, il y avait une infinit +de petits frais payer, tous les employs subalternes, puis les +expertises mdicales, les transcriptions, les mmoires, les plaidoyers. +Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des +cardinaux, certaines de ces voix revenaient de fortes sommes, quand il +fallait s'assurer les cratures, faire agir tout un monde autour de +Leurs minences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au +Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons dcisives qui +tranchent les pires difficults. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma +avait cot horriblement cher. + +--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voil guri, qu'on nous permette +vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur +demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la +seule fortune qui va me rester. + +Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compt dans son existence. +Il n'en avait jamais eu son gr, il esprait simplement vivre toujours +chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune mnage sur +le pav. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne +reprsentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains +divorces en avaient cot cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une +plaisanterie. + +--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chre, et nous vivrons +bien heureux, au fond de ce vieux palais, mme s'il faut en vendre les +meubles. + +Elle fut enthousiasme, elle lui saisit la tte entre ses deux mains, et +elle lui baisa les yeux perdument, dans un lan de passion +extraordinaire. + +Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup: + +--Ah! pardon, monsieur l'abb, j'ai une commission pour vous... Oui, +c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et +il m'a charge de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous +devriez agir pour la dfense de votre livre. + +tonn, le prtre l'coutait. + +--Mais c'est lui qui m'a conseill de disparatre. + +--Sans doute... Seulement, il parat que l'heure est venue o vous devez +aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez! +il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a charg d'examiner votre +livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone. + +Pierre sentait crotre sa stupfaction. Jamais cela ne se faisait, de +livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer +l'entire libert de jugement. tait-ce donc une nouvelle phase de son +sjour Rome qui allait commencer? Et il rpondit simplement: + +--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde. + + + + +X + + +Ds le lendemain, Pierre, dont l'unique pense tait d'en finir, voulut +se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui +frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il +dsirait viter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqu et +si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance +d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrtaire du cardinal, il +le pria d'entrer un instant chez lui. + +--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abb. Je me confie vous, +j'ai besoin d'un conseil. + +Il le sentait trs renseign, ml tout, dans sa discrtion outre et +peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait +toujours la fivre, et qui, jusque-l, avait presque paru le fuir, sans +doute pour chapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis +quelque temps dj, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs +flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il tait pris +lui-mme de l'impatience dont celui-ci devait brler, tre immobilis +de la sorte, durant des journes si longues. Aussi n'essaya-t-il pas +d'viter l'entretien. + +--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette +pice en dsordre. Ce matin, j'ai encore reu de Paris du linge et des +vtements d'hiver... Imaginez-vous que j'tais venu avec une petite +valise, pour quinze jours, et voil bientt trois mois que je suis ici, +sans tre plus avanc que le matin de mon arrive. + +Don Vigilio eut un lger hochement de tte. + +--Oui, oui, je sais. + +Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par +la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour dfendre son livre, il +tait fort embarrass, ignorant dans quel ordre rgler ses visites, +d'une faon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir +monsignor Fornaro, le prlat consulteur charg du rapport sur son livre, +dont on lui avait dit le nom? + +--Ah! s'cria don Vigilio frmissant, monsignor Nani est all jusque-l, +il vous a livr le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je +ne croyais! + +Et, s'oubliant, s'abandonnant sa passion: + +--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre +une visite trs humble au prfet de la congrgation de l'Index, Son +minence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas +d'avoir port un autre votre premier hommage, s'il le savait un +jour... + +Il s'arrta, il ajouta voix plus basse, dans un petit frisson de sa +fivre: + +--Et il le saurait, tout se sait. + +Puis, comme s'il et cd une brusque vaillance de sympathie, il prit +les deux mains du jeune prtre tranger. + +--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais trs heureux de +vous tre bon quelque chose, parce que vous tes une me simple et que +vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me +demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les +prils qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire +encore aujourd'hui de ne compter en aucune faon sur mon matre, Son +minence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a +dsapprouv absolument votre livre... Seulement, celui-l est un saint, +un grand honnte homme, et s'il ne vous dfend pas, il ne vous +attaquera pas, il restera neutre, par gard pour sa nice, la +contessina, qu'il adore et qui vous protge... Quand vous le verrez, ne +plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait rien et pourrait +l'irriter. + +Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris, +ds sa premire entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites +qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais +en lui qu'un adversaire. + +--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralit. + +Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs. + +--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-tre que j'ai +parl, et quel dsastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien +dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. +Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose. + +Et, ce jour-l, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pice, +frissonnant, en fouillant droite et gauche le corridor, de ses yeux +de flamme, pleins d'inquitude. + +Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal +Sanguinetti. Il tait dix heures, il avait quelque chance de le trouver. +Le cardinal habitait, ct de l'glise Saint-Louis des Franais, dans +une rue noire et troite, le premier tage d'un petit palais, amnag +bourgeoisement. Ce n'tait pas la ruine gante, d'une grandeur princire +et mlancolique, o s'enttait le cardinal Boccanera. L'ancien +appartement de gala rglementaire tait rduit, comme le train. Il n'y +avait plus de salle du trne, ni de grand chapeau rouge accroch sous un +baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourn contre le +mur. Deux pices successives servant d'antichambres, un salon o le +cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable mme, des +meubles d'acajou datant de l'empire, des tentures et des tapis +poussireux, fans par l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner +longtemps; et, lorsqu'un domestique, qui, sans hte, remettait sa +veste, finit par entre-biller la porte, ce fut pour rpondre que Son +Excellence tait depuis la veille Frascati. + +Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti tait en effet un +des voques suburbicaires. Il avait, Frascati, son vch, une villa, +o il allait parfois passer quelques jours, lorsqu'un dsir de repos ou +une raison politique l'y poussait. + +--Et Son minence reviendra bientt? + +--Ah! on ne sait pas... Son minence est souffrante. Elle a bien +recommand qu'on n'envoie personne la tourmenter l-bas. + +Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout dsorient par +ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les +choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, la +place Navone, qui tait voisine? Mais il se rappela la recommandation +que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord les cardinaux; et il +eut une inspiration, il rsolut de voir immdiatement le cardinal Sarno, +dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna +Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considraient comme un +des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacr Collge, +ce qui n'empchait pas son neveu, Narcisse, de dclarer qu'il ne +connaissait pas d'homme plus obtus sur les questions trangres ses +occupations habituelles. S'il ne sigeait pas la congrgation de +l'Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-tre agir +sur ses collgues par sa grande influence. + +Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, o il savait +devoir trouver le cardinal. Ce palais, dont on aperoit la lourde faade +de la place d'Espagne, est une norme construction nue et massive qui +occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais +italien desservait, s'y perdit, monta des tages qu'il lui fallut +redescendre, un vritable labyrinthe d'escaliers, de couloirs et de +salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrtaire du cardinal, +un jeune prtre aimable, qu'il avait dj vu au palais Boccanera. + +--Mais sans doute, je crois que Son minence voudra bien vous recevoir. +Vous avez parfaitement fait de venir cette heure, car elle est ici +tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie. + +Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrtaire la +Propagande, y prsidait aujourd'hui, comme cardinal, la commission qui +organisait le culte dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et +d'Ocanie, nouvellement conquis au catholicisme; et, ce titre, il +avait l un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative, +o il rgnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son +fauteuil de cuir, sans jamais tre sorti du cercle troit de ses cartons +verts, sans connatre autre chose du monde que le spectacle de la rue, +dont les pitons et les voitures passaient sous sa fentre. + +Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz devaient clairer en +plein jour, le secrtaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis, +aprs un grand quart d'heure, il revint de son air empress et affable. + +--Son minence est occupe, une confrence avec des missionnaires qui +partent. Mais a va tre fini, et elle m'a dit de vous mettre dans son +cabinet, o vous l'attendrez. + +Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosit +l'amnagement. C'tait une assez vaste pice, sans luxe, tapisse de +papier vert, garnie d'un meuble de damas vert, bois noir. Les deux +fentres, qui donnaient sur une rue latrale, troite, clairaient d'un +jour morne les murs assombris et le tapis dteint; et il n'y avait, en +dehors de deux consoles, que le bureau prs d'une des fentres, une +simple table de bois noir, la moleskine mange, tellement encombre +d'ailleurs, qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses. +Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil dfonc par l'usage, +le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil encrier clabouss +d'encre. Puis, il commena s'impatienter, dans l'air lourd et mort qui +l'oppressait, dans le grand silence inquitant que troublaient seuls les +roulements touffs de la rue. + +Mais, comme il se dcidait marcher doucement de long en large, Pierre +tomba sur une carte, accroche au mur, dont la vue l'occupa, l'emplit +des penses les plus vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette +carte, en couleurs, tait celle du monde catholique, la terre entire, +la mappemonde droule, o les diverses teintes indiquaient les +territoires, selon qu'ils appartenaient au catholicisme victorieux, +matre absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les +infidles, et ces derniers pays classs selon l'organisation en +vicariats ou en prfectures. N'tait-ce pas, graphiquement, tout +l'effort sculaire du catholicisme, la domination universelle qu'il a +voulue ds la premire heure, qu'il n'a cess de vouloir et de +poursuivre travers les temps? Dieu a donn le monde son glise, mais +il faut bien qu'elle en prenne possession, puisque l'erreur s'entte +rgner. De l, l'ternelle bataille, les peuples disputs de nos jours +encore aux religions ennemies, comme l'poque o les Aptres +quittaient la Jude pour rpandre l'vangile. Pendant le moyen ge, la +grande besogne fut d'organiser l'Europe conquise, sans qu'on pt mme +tenter la rconciliation avec les glises dissidentes d'Orient. Puis, la +Rforme clata, ce fut le schisme ajout au schisme, la moiti +protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe reconqurir. Mais, +avec la dcouverte du Nouveau Monde, l'ardeur guerrire s'tait +rveille, Rome ambitionnait d'avoir elle cette seconde face de la +terre, des missions furent cres, allrent soumettre Dieu ces +peuples, ignors la veille, et qu'il avait donns avec les autres. Et +les grandes divisions actuelles de la chrtient s'taient ainsi +formes d'elles-mmes: d'une part, les nations catholiques, celles o la +foi n'avait qu' tre entretenue, et que dirigeait souverainement la +Secrtairerie d'tat, installe au Vatican; de l'autre, les nations +schismatiques ou simplement paennes, qu'il s'agissait de ramener au +bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforait de rgner la +congrgation de la Propagande. Ensuite, cette congrgation avait d, +son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la +branche orientale charge spcialement des sectes dissidentes de +l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'tend sur tous les autres +pays de mission. Vaste ensemble d'organisation conqurante, immense +filet, aux mailles fortes et serres, jet sur le monde et qui ne devait +pas laisser chapper une me. + +Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d'une +telle machine, fonctionnant depuis des sicles, faite pour absorber +l'humanit. Dote richement par les papes, disposant d'un budget +considrable, la Propagande lui apparut comme une force part, une +papaut dans la papaut; et il comprit le nom de pape rouge donn au +prfet de la congrgation, car de quel pouvoir illimit ne jouissait-il +pas, l'homme de conqute et de domination, dont les mains vont d'un bout +de la terre l'autre? Si le cardinal secrtaire avait l'Europe +centrale, un point si troit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, +des espaces infinis, les contres lointaines, inconnues encore? Puis, +les chiffres taient l, Rome ne rgnait sans conteste que sur deux +cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains; +tandis que les schismatiques, ceux de l'Orient et ceux de la Rforme, si +on les additionnait, dpassaient dj ce nombre; et quel cart, +lorsqu'on ajoutait le milliard des infidles dont la conversion restait +encore faire! Brusquement, il fut frapp par ces chiffres, un tel +point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! tait-ce donc vrai? environ +cinq millions de Juifs, prs de deux cents millions de Mahomtans, plus +de sept cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter +les cent millions d'autres paens, de toutes les religions, au total un +milliard, devant lequel les chrtiens n'taient gure que quatre cents +millions, diviss entre eux, en continuelle bataille, une moiti avec +Rome, l'autre moiti contre Rome! tait-ce possible que le Christ n'et +pas mme, en dix-huit sicles, conquis le tiers de l'humanit, et que +Rome, l'ternelle, la toute-puissante, ne comptt comme soumise que la +sixime partie des peuples? Une seule me sauve sur six, quelle +proportion effrayante! Mais la carte parlait brutalement, l'empire de +Rome, colori en rouge, n'tait qu'un point perdu, quand on le comparait + l'empire des autres dieux, colori en jaune, les contres sans fin que +la Propagande avait encore soumettre. Et la question se posait, +combien de sicles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent +remplies, la terre entire soumise sa loi, la socit religieuse +recouvrant la socit civile, ne formant plus qu'une croyance et qu'un +royaume? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne +terminer, quel tonnement, lorsqu'on songeait la tranquille srnit +de Rome, son obstination patiente, qui n'a jamais dout, qui doute +aujourd'hui moins que jamais, toujours l'oeuvre par ses vques et par +ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son oeuvre sans arrt +comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude +qu'elle seule, un jour, sera la matresse de la terre! + +Ah! cette arme continuellement en marche, Pierre la voyait, l'entendait + cette heure, par del les mers, au travers des continents, prparer et +assurer la conqute politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait +cont avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements +de la Propagande, Rome; car les missions taient souvent des +instruments nationaux, au loin, d'une force dcisive. Le spirituel +assurait le temporel, les mes conquises donnaient les corps. Aussi +tait-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrgation favorisait +les missionnaires de l'Italie ou des nations allies, dont elle +souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle s'tait montre +jalouse de sa rivale franaise, la Propagation de la foi, installe +Lyon, aussi riche qu'elle, aussi puissante, plus abondante en hommes +d'nergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un +tribut considrable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout o +elle craignait son triomphe. A maintes reprises, les missionnaires +franais, les ordres franais venaient d'tre chasss, pour cder la +place des religieux italiens ou allemands. Et c'tait maintenant ce +secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, sous l'ardeur +civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussireux, que +jamais n'gayait le soleil. Son frisson l'avait repris, ce frisson des +choses que l'on sait et qui, tout d'un coup, un jour, vous apparaissent +monstrueuses et terrifiantes. N'tait-ce pas bouleverser les plus +sages, faire plir les plus braves, cette machine de conqute et de +domination, universellement organise, fonctionnant dans le temps et +dans l'espace avec un enttement d'ternit, ne se contentant pas de +vouloir les mes, mais travaillant son rgne futur sur tous les +hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, disposant +d'eux, les cdant au matre temporaire qui les lui gardera? Quel rve +prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillit le sicle o +elle aura absorb les deux cents millions de Mahomtans et les sept +cents millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un peuple unique +dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ +triomphant! + +Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant +le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui, +d'tre trouv de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait +en train de mal faire, occup violer un secret. Une rougeur intense +lui envahit le visage. + +Mais le cardinal, qui l'avait regard fixement de ses yeux ternes, alla +jusqu' sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une +parole. D'un geste, il l'avait dispens du baisement de l'anneau. + +--J'ai voulu prsenter mes hommages Votre minence... Est-ce que Votre +minence est souffrante? + +--Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter. +Et puis, j'ai en ce moment tant d'affaires! + +Pierre le regardait, sous le jour livide de la fentre, si malingre, si +contrefait, avec son paule gauche plus haute que la droite, n'ayant +plus rien de vivant, pas mme le regard, dans son visage us et terreux. +Il se rappelait un de ses oncles, Paris, qui, aprs trente annes +passes au fond d'un bureau de ministre, avait ce regard mort, cette +peau de parchemin, cet hbtement las de tout l'tre. tait-ce donc vrai +que celui-ci, ce petit vieillard dessch et flottant dans sa soutane +noire, lisre de rouge, ft le matre du monde, possdant en lui un +tel point la carte de la chrtient, sans tre jamais sorti de Rome, que +le prfet de la Propagande ne prenait pas la moindre dcision avant de +connatre son avis? + +--Asseyez-vous un instant, monsieur l'abb... Alors, vous tes venu me +voir, vous avez quelque demande me faire... + +Et, tout en s'apprtant couter, il feuilletait de ses doigts maigres +les dossiers entasss devant lui, jetait un coup d'oeil sur chaque +pice, ainsi qu'un gnral, un tacticien de science profonde, dont +l'arme est au loin, et qui la conduit la victoire, du fond de son +cabinet de travail, sans jamais perdre une minute. + +Un peu gn de voir ainsi poser nettement le but intress de sa visite, +Pierre se dcida brusquer les choses. + +--En effet, je me permets de venir demander des conseils la haute +sagesse de Votre minence. Elle n'ignore pas que je suis Rome pour +dfendre mon livre, et je serais trs heureux, si elle voulait bien me +diriger, m'aider de son exprience. + +Brivement, il dit o en tait l'affaire, il plaida sa cause. Mais, +mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal se dsintresser, songer +autre chose, ne plus comprendre. + +--Ah! oui, vous avez crit un livre, il en a t question un soir, chez +donna Serafina... C'est une faute, un prtre ne doit pas crire. A quoi +bon?... Et, si la congrgation de l'Index le poursuit, elle a raison +srement. Que puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrgation, +je ne sais rien, rien du tout. + +Vainement, Pierre s'effora de l'instruire, de l'mouvoir, dsol de le +sentir si ferm, si indiffrent. Et il s'aperut que cette intelligence, +vaste et pntrante dans le domaine o elle voluait depuis quarante +ans, se bouchait ds qu'on la sortait de sa spcialit. Elle n'tait ni +curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute tincelle +de vie, le crne semblait se dprimer encore, la physionomie entire +prenait un air d'imbcillit morne. + +--Je ne sais rien, je ne puis rien, rpta-t-il. Et jamais je ne +recommande personne. + +Pourtant, il fit un effort. + +--Mais Nani est l dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani? + +--Monsignor Nani a eu l'obligeance de me rvler le nom du rapporteur, +monsignor Fornaro, en me faisant dire d'aller le voir. + +Le cardinal parut surpris et comme rveill. Un peu de lumire revint +ses yeux. + +--Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que Nani ait fait cela, +c'est qu'il a son ide. Allez voir monsignor Fornaro. + +Il s'tait lev de son fauteuil, il congdia le visiteur, qui dut le +remercier, en s'inclinant profondment. D'ailleurs, sans l'accompagner +jusqu' la porte, il s'tait rassis tout de suite, et il n'y eut plus, +dans la pice morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux +feuilletant les dossiers. + +Pierre, docilement, suivit le conseil. Il dcida de passer par la place +Navone, en retournant la rue Giulia. Mais, chez monsignor Fornaro, un +serviteur lui dit que son matre venait de sortir et qu'il fallait se +prsenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc +le lendemain matin seulement qu'il put tre reu. Auparavant, il avait +eu soin de se renseigner, il savait sur le prlat le ncessaire: la +naissance Naples, les tudes commences chez les pres Barnabites de +cette ville, termines Rome au Sminaire, enfin le long professorat +l'Universit Grgorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs +congrgations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignor Fornaro +brlait de l'ambition immdiate d'obtenir le canonicat Saint-Pierre, +et faisait le rve lointain d'tre nomm un jour secrtaire de la +Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Thologien +remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois la +littrature, en crivant dans les revues religieuses des articles, qu'il +avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi trs +mondain. + +Ds que Pierre eut remis sa carte, il fut reu, et le soupon qu'on +l'attendait lui serait venu peut-tre, si l'accueil qui lui tait fait +n'avait tmoign de la plus sincre surprise, mle un peu +d'inquitude. + +--Monsieur l'abb Froment, monsieur l'abb Froment, rptait le prlat +en regardant la carte qu'il avait garde la main. Veuillez entrer, je +vous prie.... J'allais dfendre ma porte, car j'ai un travail trs +press.... a ne fait rien, asseyez-vous. + +Mais Pierre restait charm, en admiration devant ce bel homme, grand et +fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, ras, avec des +boucles de cheveux peine grisonnants, il avait un nez aimable, des +lvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prlature romaine +peut offrir de plus sduisant et de plus dcoratif. Il tait vraiment +superbe dans sa soutane noire collet violet, trs soign de sa +personne, d'une lgance simple. Et la vaste pice o il recevait, +gaiement claire par deux larges fentres sur la place Navone, meuble +avec un got trs rare aujourd'hui chez le clerg romain, sentait bon, +lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil. + +--Asseyez-vous donc, monsieur l'abb Froment, et veuillez me dire ce qui +me cause l'honneur de votre visite. + +Il s'tait remis, l'air naf, simplement obligeant; et Pierre, tout d'un +coup, devant cette question naturelle, qu'il aurait d prvoir, se +trouva trs gn. Allait-il donc aborder directement l'affaire, avouer +le motif dlicat de sa visite? Il sentit que c'tait encore le parti le +plus prompt et le plus digne. + +--Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens faire prs de vous +ne se fait pas. Mais on m'a conseill cette dmarche, et il m'a sembl +qu'entre honntes gens, il ne peut jamais tre mauvais de chercher la +vrit de bonne foi. + +--Quoi donc, quoi donc? demanda le prlat, d'un air de candeur parfaite, +sans cesser de sourire. + +--Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrgation de l'Index vous +avait remis mon livre: _la Rome nouvelle_, en vous chargeant de +l'examiner, et je me permets de me prsenter, dans le cas o vous auriez + me demander quelques explications. + +Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il +porta les deux mains sa tte, se recula, toujours courtois cependant. + +--Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un +chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu'on vous a tromp, car on +ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De +grce, ne parlons pas de ces choses. + +Heureusement, Pierre, qui avait remarqu l'effet dcisif que produisait +le nom de l'assesseur du Saint-Office, eut l'ide de rpondre: + +--Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner le moindre +embarras, et je vous rpte que jamais je ne me serais permis de venir +vous importuner, si monsignor Nani lui-mme ne m'avait fait connatre +votre nom et votre adresse. + +Cette fois encore, l'effet fut immdiat. Seulement, monsignor Fornaro +mit une grce aise se rendre, comme tout ce qu'il faisait. Il ne +cda pas tout de suite, d'ailleurs, trs malicieux, plein de nuances. + +--Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! Mais je le +gronderai, je me fcherai!... Et qu'en sait-il? il n'est pas de la +congrgation, il a pu tre induit en erreur.... Vous lui direz qu'il +s'est tromp, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui +apprendra rvler des secrets ncessaires, respects de tous. + +Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie: + +--Voyons, puisque monsignor Nani le dsire, je veux bien causer un +instant avec vous, mon cher monsieur Froment, la condition que vous ne +saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se +dire la congrgation. + +A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait quel point les +choses devenaient faciles, lorsque les formes taient sauves. Et il se +mit expliquer une fois de plus son cas, l'tonnement profond o +l'avait jet le procs fait son livre, l'ignorance o il tait encore +des griefs qu'il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver. + +--En vrit, en vrit! rpta le prlat, l'air bahi de tant +d'innocence. La congrgation est un tribunal, et elle ne peut agir que +si on la saisit de l'affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu'on l'a +dnonc, tout simplement. + +--Oui, je sais, dnonc! + +--Mais sans doute, la plainte a t porte par trois vques franais, +dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la +congrgation passt l'examen de l'oeuvre incrimine. + +Pierre le regardait, effar. Dnonc par trois vques, et pourquoi, et +dans quel but? + +Puis, l'ide de son protecteur lui revint. + +--Voyons, le cardinal Bergerot m'a crit une lettre approbative, que +j'ai mise comme prface en tte de mon livre. Est-ce que cela n'tait +pas une garantie qui aurait d suffire l'piscopat franais? + +Finement, monsignor Fornaro hocha la tte, avant de se dcider dire: + +--Ah! oui, certainement, la lettre de Son minence, une trs belle +lettre... Je crois cependant qu'elle aurait beaucoup mieux fait de ne +pas l'crire, pour elle, et surtout pour vous. + +Et, comme le prtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche, +voulant le presser de s'expliquer: + +--Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son minence le cardinal +Bergerot est un saint que tout le monde rvre, et s'il pouvait pcher, +il faudrait srement n'en accuser que son coeur. + +Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un abme. Il n'osa +insister, il reprit avec quelque violence: + +--Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres? Je +n'entends pas mon tour me faire dnonciateur, mais que de livres je +connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulirement +plus dangereux que le mien! + +Cette fois, monsignor Fornaro sembla trs heureux d'abonder dans son +sens. + +--Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous +les mauvais livres, nous en sommes dsols. Il faut songer au nombre +incalculable d'ouvrages que nous serions forcs de lire. Alors, n'est-ce +pas? nous condamnons les pires en bloc. + +Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les +imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au +pralable soumis le manuscrit l'approbation de l'vque. Mais, +aujourd'hui, dans l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend +quel serait l'embarras terrible des vchs, si, brusquement, les +imprimeurs se conformaient la rgle. On n'y avait ni le temps, ni +l'argent, ni les hommes ncessaires, pour cette colossale besogne. Aussi +la congrgation de l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir les +examiner, les livres parus ou paratre de certaines catgories: +d'abord tous les livres dangereux pour les moeurs, tous les livres +rotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles en langue vulgaire, car +les saints livres ne doivent pas tre permis sans discrtion; enfin les +livres de sorcellerie, des livres de science, d'histoire ou de +philosophie contraires au dogme, les livres d'hrsiarques ou de simples +ecclsiastiques discutant la religion. C'taient l des lois sages, +rendues par diffrents papes, dont l'expos servait de prface au +catalogue des livres dfendus que la congrgation publiait, et sans +lesquelles ce catalogue, pour tre complet, aurait empli lui seul une +bibliothque. En somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que +l'interdiction frappait surtout des livres de prtres, Rome ne gardant +gure, devant la difficult et l'normit de la tche, que le souci de +veiller avec soin la bonne police de l'glise. Et tel tait le cas de +Pierre et de son oeuvre. + +--Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que nous n'allons pas +faire de la rclame un tas de livres malsains, en les honorant d'une +condamnation particulire. Ils sont lgions, chez tous les peuples, et +nous n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les atteindre. +De temps autre, nous nous contentons d'en frapper un, lorsqu'il est +sign d'un nom clbre, qu'il fait trop de bruit ou qu'il renferme des +attaques inquitantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde +que nous existons et que nous nous dfendons, sans rien abandonner de +nos droits ni de nos devoirs. + +--Mais mon livre, mon livre? s'cria Pierre, pourquoi cette poursuite +contre mon livre? + +--Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, mon cher monsieur +Froment. Vous tes prtre, votre livre a du succs, vous en avez publi +une dition bon march qui se vend trs bien; et je ne parle pas du +mrite littraire qui est remarquable, un souffle de relle posie qui +m'a transport et dont je vous fais mon sincre compliment... Comment +voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une +oeuvre o vous concluez l'anantissement de notre sainte religion et +la destruction de Rome? + +Pierre resta bant, suffoqu de surprise. + +--La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la veux rajeunie, +ternelle, de nouveau reine du monde! + +Et, repris de son brlant enthousiasme, il se dfendit, il confessa de +nouveau sa foi, le catholicisme retournant la primitive glise, +puisant un sang rgnr dans le christianisme fraternel de Jsus, le +pape libr de toute royaut terrestre, rgnant sur l'humanit entire +par la charit et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise +sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, la +communaut chrtienne de tous les peuples unis en un seul peuple. + +--Est-ce que le Saint-Pre peut me dsavouer? Est-ce que ce ne sont pas +l ses ides secrtes, qu'on commence deviner et que mon seul tort +serait d'exprimer trop tt et trop librement? Est-ce que, si l'on me +permettait de le voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la +cessation des poursuites? + +Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tte, sans +se fcher de la fougue juvnile du prtre. Au contraire, il souriait +avec une amabilit croissante, comme trs amus par tant d'innocence et +tant de rve. Enfin, il rpondit gaiement: + +--Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrterai, il m'est dfendu de +rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel... + +--Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre. + +De nouveau, le prlat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face +aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce +fut pour ajouter: + +--Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la +religion nouvelle, la religion nouvelle... Ah! Dieu! + +Il s'agita davantage, il se pma, ce point, que Pierre, saisi +d'impatience, s'cria: + +--Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme +que jamais je n'ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons! +cela ressort de tout mon livre, je n'ai voulu faire qu'une oeuvre de +piti et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des +intentions. + +Monsignor Fornaro tait redevenu trs calme, trs paterne. + +--Oh! les intentions, les intentions... + +Il se leva, pour congdier le visiteur. + +--Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis trs honor de +votre dmarche prs de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel +sera mon rapport, nous en avons dj trop caus, et j'aurais d mme +refuser d'entendre votre dfense. Vous ne m'en trouverez pas moins prt + vous tre agrable en tout ce qui n'ira point contre mon devoir... +Mais je crains fort que votre livre ne soit condamn. + +Et, sur un nouveau sursaut de Pierre: + +--Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et non les +intentions. Toute dfense est donc inutile, le livre est l, et il est +ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, vous ne le changerez pas... +C'est pourquoi la congrgation ne convoque jamais les accuss, n'accepte +d'eux que la rtractation pure et simple. Et c'est encore ce que vous +auriez de plus sage faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non! +vous ne voulez pas? Ah! que vous tes jeune, mon ami! + +Il riait plus haut du geste de rvolte, d'indomptable fiert, qui venait +d'chapper son jeune ami, comme il le nommait. Puis, la porte, dans +une nouvelle expansion, baissant la voix: + +--Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous +donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon +rapport, on l'imprime, on le lit, quitte n'en tenir aucun compte... +Tandis que le secrtaire de la congrgation, le pre Dangelis, peut +tout, mme l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des +Dominicains, derrire la place d'Espagne... Ne me nommez pas. Et au +revoir, mon cher, au revoir! + +Pierre, tourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce +qu'il devait croire et esprer. Une pense lche l'envahissait: pourquoi +continuer cette lutte o les adversaires restaient ignors, +insaisissables? Pourquoi davantage s'entter dans cette Rome si +passionnante et si dcevante? Il fuirait, il retournerait le soir mme +Paris, y disparatrait, y oublierait les dsillusions amres dans la +pratique de la plus humble charit. Il tait dans une de ces heures +d'abandon o la tche longtemps rve apparat brusquement impossible. +Mais, au milieu de son dsarroi, il allait pourtant, il marchait quand +mme son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et +enfin place d'Espagne, il rsolut de voir encore le pre Dangelis. Le +couvent des Dominicains est l, en bas de la Trinit des Monts. + +Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais song eux, sans un respect ml +d'un peu d'effroi. Pendant des sicles, quels vigoureux soutiens ils +s'taient montrs de l'ide autoritaire et thocratique! L'glise leur +avait d sa plus solide autorit, ils taient les soldats glorieux de sa +victoire. Tandis que saint Franois conqurait pour Rome les mes des +humbles, saint Dominique lui soumettait les mes des intelligents et des +puissants, toutes les mes suprieures. Et cela passionnment, dans une +flamme de foi et de volont admirables, par tous les moyens d'action +possibles, par la prdication, par le livre, par la pression policire +et judiciaire. S'il ne cra pas l'Inquisition, il l'utilisa, son coeur +de douceur et de fraternit combattit le schisme dans le sang et le feu. +Vivant, lui et ses moines, de pauvret, de chastet et d'obissance, les +grandes vertus de ces temps orgueilleux et drgls, il allait par les +villes, prchait les impies, s'efforait de les ramener l'glise, les +dfrait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il +s'attaquait aussi la science, il la voulut sienne, il fit le rve de +dfendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines, +aeul de l'anglique saint Thomas, lumire du moyen ge, qui a tout mis +dans _la Somme_, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et +ce fut ainsi que les Dominicains emplirent le monde, soutenant la +doctrine de Rome dans les chaires clbres de tous les peuples, en lutte +presque partout contre l'esprit libre des Universits, vigilants +gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les +plus puissants parmi les ouvriers d'art, de sciences et de lettres, qui +ont construit l'norme difice du catholicisme, tel qu'il existe encore +aujourd'hui. + +Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet difice qu'on +avait cru bti chaux et sable, pour l'ternit, se demandait de +quelle utilit ils pouvaient bien tre encore, ces ouvriers d'un autre +ge, avec leur police et leurs tribunaux morts sous l'excration, leur +parole qu'on n'coute plus, leurs livres qu'on ne lit gure, leur rle +de savants et de civilisateurs fini, devant la science actuelle, dont +les vrits font de plus en plus craquer le dogme de toutes parts. +Certes, ils constituent toujours un ordre influent et prospre; +seulement, qu'on est loin de l'poque o leur gnral rgnait Rome, +matre du sacr palais, ayant par l'Europe entire des couvents, des +coles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste hritage, il ne +leur reste dsormais que quelques situations acquises et, entre autres, +la charge de secrtaire de la congrgation de l'Index, une ancienne +dpendance du Saint-Office, o ils gouvernaient souverainement. + +Tout de suite, on introduisit Pierre auprs du pre Dangelis. La salle +tait vaste, nue et blanche, inonde de clair soleil. Il n'y avait l +qu'une table et des escabeaux, avec un grand crucifix de cuivre, pendu +au mur. Prs de la table, le pre se tenait debout, un homme d'environ +cinquante ans, trs maigre, drap svrement de l'ample costume blanc et +noir. Dans sa longue face d'ascte, la bouche mince, au nez mince, au +menton mince et ttu, les yeux gris avaient une fixit gnante. Et, +d'ailleurs, il se montra trs net, trs simple, d'une politesse +glaciale. + +--Monsieur l'abb Froment, l'auteur de _la Rome nouvelle_, n'est-ce pas? + +Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la main. + +--Veuillez, monsieur l'abb, me faire connatre l'objet de votre visite. + +Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa dfense; et cela ne +tarda pas lui devenir d'autant plus pnible, que ses paroles tombaient +dans un silence, dans un froid de mort. Le pre ne bougeait pas, les +mains croises sur les genoux, les yeux aigus et pntrants, fixs dans +les yeux du prtre. + +Enfin, quand celui-ci s'arrta, il dit sans hte: + +--Monsieur l'abb, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, mais je +n'avais point couter tout ceci. Le procs de votre livre s'instruit, +et aucune puissance au monde ne saurait en entraver la marche. Je ne +vois donc pas bien ce que vous paraissez attendre de moi. + +La voix tremblante, Pierre osa rpondre: + +--J'attends de la bont et de la justice. + +Un ple sourire, d'une orgueilleuse humilit, monta aux lvres du +religieux. + +--Soyez sans crainte, Dieu a toujours daign m'clairer dans mes +modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune justice rendre, je suis +un simple employ, charg de classer et de documenter les affaires. Et +ce sont Leurs minences seules, les membres de la congrgation, qui se +prononceront sur votre livre... Ils le feront srement avec l'aide du +Saint-Esprit, vous n'aurez qu' vous incliner devant leur sentence, +lorsqu'elle sera ratifie par Sa Saintet. + +Il coupa court, se leva, forant Pierre se lever. Ainsi, c'taient +presque les mmes paroles que chez monsignor Fornaro, dites seulement +avec une nettet tranchante, une sorte de tranquille bravoure. Partout, +il se heurtait la mme force anonyme, la machine puissamment monte, +dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et qui crase. Longtemps +encore, on le promnerait sans doute, de l'un l'autre, sans qu'il +trouvt jamais la tte, la volont raisonnante et agissante. Et il n'y +avait qu' s'incliner. + +Pourtant, avant de partir, il eut l'ide de prononcer une fois de plus +le nom de monsignor Nani, dont il commenait connatre la puissance. + +--Je vous demande pardon de vous avoir drang inutilement. Je n'ai cd +qu'aux bienveillants conseils de monsignor Nani, qui daigne s'intresser + moi. + +Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage du pre +Dangelis s'claira d'un sourire, d'un plissement des lvres, o +s'aiguisait le plus ironique ddain. Il tait devenu plus ple, et ses +yeux de vive intelligence flambrent. + +--Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh bien! mais, si vous +croyez avoir besoin de protection, il est inutile de vous adresser un +autre qu' lui-mme. Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le +voir. + +Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de sa visite: le +conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. Il sentit qu'il perdait +pied, il rsolut de rentrer au palais Boccanera, pour rflchir et +comprendre, avant de continuer ses dmarches. Tout de suite, la pense +de questionner don Vigilio lui tait venue; et la chance voulut, ce +soir-l, aprs le souper, qu'il rencontrt le secrtaire dans le +corridor, avec sa bougie, au moment o celui-ci allait se coucher. + +--J'aurais tant de choses vous dire! Je vous en prie, cher monsieur, +entrez donc un instant chez moi. + +D'un geste, l'abb le fit taire. Puis, voix trs basse: + +--N'avez-vous pas aperu l'abb Paparelli au premier tage? Il nous +suivait. + +Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, dont la face +molle, l'air sournois et fureteur de vieille fille en jupe noire lui +dplaisaient souverainement. Mais il ne s'en inquitait point, et il fut +surpris de la question. D'ailleurs, sans attendre la rponse, don +Vigilio tait retourn au bout du couloir, o il couta longuement. +Puis, il revint pas de loup, il souffla sa bougie, pour entrer d'un +saut chez son voisin. + +--L, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte fut referme. Et, si +vous le voulez bien, ne restons pas dans ce salon, passons dans votre +chambre. Deux murs valent mieux qu'un. + +Enfin, quand la lampe eut t pose sur la table, et qu'ils se +trouvrent assis tous les deux au fond de cette pice ple, dont le +papier gris de lin, les meubles dpareills, le carreau et les murs nus +avaient la mlancolie des vieilles choses fanes, Pierre remarqua que +l'abb tait en proie un accs de fivre plus intense que de coutume. +Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses yeux de braise +n'avaient brl si noirs, dans sa pauvre face jaune et ravage. + +--Est-ce que vous tes souffrant? Je n'entends pas vous fatiguer. + +--Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au contraire, je veux +parler... Je n'en puis plus, je n'en puis plus! Il faut bien qu'un jour +ou l'autre on se soulage. + +tait-ce de son mal qu'il dsirait se distraire? tait-ce son long +silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en mourir touff? Tout de +suite, il se fit raconter les dmarches des derniers jours, il s'agita +davantage, lorsqu'il sut de quelle faon le cardinal Sarno, monsignor +Fornaro et le pre Dangelis avaient reu le visiteur. + +--C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'tonne plus, et cependant +je m'indigne pour vous, oui! a ne me regarde pas et a me rend malade, +car a rveille toutes mes misres, moi!... Il faut ne pas compter le +cardinal Sarno, qui vit autre part, toujours trs loin, et qui n'a +jamais aid personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro! + +--Il m'a paru fort aimable, plutt bienveillant, et je crois en vrit +qu' la suite de notre entrevue, il adoucira beaucoup son rapport. + +--Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est montr plus tendre. +Il vous mangera, il s'engraissera de cette proie facile. Ah! vous ne le +connaissez gure, si dlicieux, et sans cesse aux aguets pour btir sa +fortune avec les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la +dfaite doit tre agrable aux puissants!... J'aime mieux l'autre, le +pre Dangelis, un terrible homme, mais franc et brave au moins, et +d'une intelligence suprieure. J'ajoute que celui-ci vous brlerait +comme une poigne de paille, s'il tait le matre... Et si je pouvais +tout vous dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables +dessous de ce monde, les monstrueux apptits d'ambition, les +complications abominables des intrigues, les vnalits, les lchets, +les tratrises, les crimes mme! + +En le voyant si exalt, sous la flambe d'une telle rancune, Pierre +songea tirer de lui les renseignements qu'il avait en vain cherchs +jusque-l. + +--Dites-moi seulement o en est mon affaire. Lorsque je vous ai +questionn, ds mon arrive ici, vous m'avez rpondu qu'aucune pice +n'tait encore parvenue au cardinal. Mais le dossier s'est form, vous +devez tre au courant, n'est-ce pas?... Et, ce propos, monsignor +Fornaro m'a parl de trois vques franais qui auraient dnonc mon +livre, en exigeant des poursuites. Trois vques! est-ce possible? + +Don Vigilio haussa violemment les paules. + +--Ah! vous tes une belle me! Moi, je suis surpris qu'il n'y en ait que +trois... Oui, plusieurs pices de votre affaire sont entre nos mains, et +d'ailleurs je me doutais bien de ce qu'elle pouvait tre, votre affaire. +Les trois vques sont l'vque de Tarbes d'abord, qui videmment +excute les vengeances des Pres de Lourdes, puis les vques de +Poitiers et d'vreux, tous les deux connus par leur intransigeance +ultramontaine, adversaires passionns du cardinal Bergerot. Ce dernier, +vous le savez, est mal vu au Vatican, o ses ides gallicanes, son +esprit largement libral soulvent de vritables colres... Et ne +cherchez pas autre part, toute l'affaire est l, une excution que les +tout-puissants Pres de Lourdes exigent du Saint-Pre, sans compter +qu'on dsire atteindre, par-dessus votre livre, le cardinal, grce la +lettre d'approbation qu'il vous a si imprudemment crite et que vous +avez publie en guise de prface... Depuis longtemps, les condamnations +de l'Index ne sont souvent, entre ecclsiastiques, que des coups de +massue changs dans l'ombre. La dnonciation rgne en matresse +souveraine, et c'est ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous +citer des faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent +autres, pour tuer une ide ou un homme; car, derrire l'auteur, on vise +presque toujours quelqu'un, plus loin et plus haut. Il y a l un tel nid +d'intrigues, une telle source d'abus, o se satisfont les basses +rancunes personnelles, que l'institution de l'Index croule, et qu'ici +mme, dans l'entourage du pape, on sent l'absolue ncessit de la +rglementer nouveau prochainement, si on ne veut pas qu'elle tombe +un discrdit complet... S'entter garder l'universel pouvoir, +gouverner par toutes les armes, je comprends cela, certes! mais encore +faut-il que les armes soient possibles, qu'elles ne rvoltent pas par +l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage ne fasse +pas sourire! + +Pierre coutait, le coeur envahi d'un tonnement douloureux. Sans doute, +depuis qu'il tait Rome, depuis qu'il y voyait les Pres de la Grotte +salus et redouts, matres par les larges aumnes qu'ils envoyaient au +denier de Saint-Pierre, il les sentait derrire les poursuites, il +devinait qu'il allait avoir payer la page de son livre o il +constatait, Lourdes, un dplacement de la fortune inique, un spectacle +effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat +qui disparatrait dans la socit vraiment chrtienne de demain. De +mme, il n'tait pas sans avoir compris maintenant le scandale que +devaient avoir soulev sa joie avoue du pouvoir temporel perdu et +surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, suffisant, lui +seul, pour armer les dlateurs. Mais ce qui le surprenait et le +dsolait, c'tait d'apprendre cette chose inoue, la lettre du cardinal +Bergerot impute crime, son livre dnonc et condamn pour atteindre +par derrire le pasteur vnrable qu'on n'osait frapper de face. La +pense d'affliger le saint homme, d'tre pour lui une cause de dfaite, +dans son ardente charit, lui tait cruelle. Et quelle dsesprance +trouver, au fond de ces querelles, o devrait lutter seul l'amour du +pauvre, les plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions +et les apptits lchs dans le plus froce gosme! + +Puis, ce fut, chez Pierre, une rvolte contre cet Index odieux et +imbcile. Il en suivait prsent le fonctionnement, depuis la +dnonciation jusqu' l'affichage public des livres condamns. Le +secrtaire de la congrgation, il venait de le voir, le pre Dangelis, +entre les mains duquel la dnonciation arrivait, qui ds lors +instruisait l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine +autoritaire et lettr, rvant de gouverner les intelligences et les +consciences comme aux temps hroques de l'Inquisition. Les prlats +consulteurs, il en avait visit un, monsignor Fornaro, charg du rapport +sur son livre, si ambitieux et si accueillant, thologien subtil qui +n'tait point embarrass pour trouver des attentats contre la foi dans +un Trait d'algbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. Ensuite, +c'taient les rares runions des cardinaux, votant, supprimant de loin +en loin un livre ennemi, dans le mlancolique dsespoir de ne pouvoir +les supprimer tous; et c'tait enfin le pape, approuvant, signant le +dcret, une formalit pure, car tous les livres n'taient-ils pas +coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable bastille du pass, +que cet Index vieilli, caduc, tomb en enfance! On sentait la formidable +puissance qu'il avait d tre autrefois, lorsque les livres taient +rares et que l'glise avait des tribunaux de sang et de feu pour faire +excuter ses arrts. Puis, les livres s'taient multiplis tellement, la +pense crite, imprime, tait devenue un fleuve si profond et si large, +que ce fleuve avait tout submerg, tout emport. Dbord, frapp +d'impuissance, l'Index se trouvait maintenant rduit la vaine +protestation de condamner en bloc la colossale production moderne, +limitant de plus en plus son champ d'action, s'en tenant l'unique +examen des oeuvres d'ecclsiastiques, et l encore corrompu dans son +rle, gt par les pires passions, chang en un instrument d'intrigues, +de haine et de vengeance. Ah! cette misre de ruine, cet aveu de +vieillesse infirme, de paralysie gnrale et croissante, au milieu de +l'indiffrence railleuse des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent +glorieux de civilisation, en tre venu l, jeter au feu de son enfer +les livres en tas, et quel tas! presque toute la littrature, +l'histoire, la philosophie, la science des sicles passs et du ntre! +Peu de livres se publient cette heure, qui ne tomberaient sous les +foudres de l'glise. Si elle parat fermer les yeux, c'est afin d'viter +l'impossible besogne de tout poursuivre et de tout dtruire; et elle +s'entte pourtant conserver l'apparence de sa souveraine autorit sur +les intelligences, telle qu'une reine trs ancienne, dpossde de ses +tats, dsormais sans juges ni bourreaux, qui continuerait rendre de +vaines sentences, acceptes par une minorit infime. Mais qu'on la +suppose un instant victorieuse, matresse par un miracle du monde +moderne, et qu'on se demande ce qu'elle ferait de la pense humaine, +avec des tribunaux pour condamner, des gendarmes pour excuter. Qu'on +suppose les rgles de l'Index appliques strictement, un imprimeur ne +pouvant rien mettre sous presse sans l'approbation de l'vque, tous les +livres dfrs ensuite la congrgation, le pass expurg, le prsent +garrott, soumis au rgime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce +pas la fermeture des bibliothques, le long hritage de la pense crite +mis au cachot, l'avenir barr, l'arrt total de tout progrs et de toute +conqute? De nos jours, Rome est l comme un terrible exemple de cette +exprience dsastreuse, avec son sol refroidi, sa sve morte, tue par +des sicles de gouvernement papal, Rome devenue si infertile, que pas un +homme, pas une oeuvre n'a pu y natre encore au bout de vingt-cinq ans +de rveil et de libert. Et qui accepterait cela, non pas parmi les +esprits rvolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de quelque +culture et de quelque largeur? Tout croulait dans l'enfantin et dans +l'absurde. + +Le silence tait profond, et Pierre, que ces rflexions bouleversaient, +eut un geste dsespr, en regardant don Vigilio muet devant lui. Un +moment, tous deux se turent, dans l'immobilit de mort qui montait du +vieux palais endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe +clairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se pencha, le +regard tincelant, qui souffla dans un petit frisson de sa fivre: + +--Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours eux. + +Pierre, qui ne comprit pas, s'tonna, un peu inquiet de cette parole +gare, tombe l sans transition apparente. + +--Qui, eux? + +--Les Jsuites! + +Et le petit prtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri la rage +concentre de sa passion, qui clatait. Ah! tant pis, s'il faisait une +nouvelle sottise! le mot tait lch enfin! Il eut pourtant un dernier +coup d'oeil de dfiance perdue, autour des murs. Puis, il se soulagea +longuement, dans une dbcle de paroles, d'autant plus irrsistible, +qu'il l'avait plus longtemps refoule au fond de lui. + +--Ah! les Jsuites, les Jsuites!... Vous croyez les connatre, et vous +ne vous doutez seulement pas de leurs oeuvres abominables ni de leur +incalculable puissance. Il n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. +Dites-vous cela, ds que vous cessez de comprendre, si vous voulez +comprendre. Quand il vous arrivera une peine, un dsastre, quand vous +souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitt: Ce sont eux, ils +sont l. Je ne suis pas sr qu'il n'y en a pas un sous ce lit, dans +cette armoire... Ah! les Jsuites, les Jsuites! Ils m'ont dvor, moi, +et ils me dvorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair ni +de mes os. + +De sa voix entrecoupe, il conta son histoire, il dit sa jeunesse pleine +d'esprance. Il tait de petite noblesse provinciale, et riche de jolies +rentes, et d'une intelligence trs vive, trs souple, souriante +l'avenir. Aujourd'hui, il serait srement prlat, en marche pour les +hautes charges. Mais il avait eu le tort imbcile de mal parler des +Jsuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. Et, ds +lors, l'entendre, ils avaient fait pleuvoir sur lui tous les malheurs +imaginables: sa mre et son pre taient morts, son banquier avait pris +la fuite, les bons postes lui chappaient ds qu'il s'apprtait les +occuper, les pires msaventures le poursuivaient dans le saint +ministre, ce point, qu'il avait failli se faire interdire. Il ne +gotait un peu de repos que depuis le jour o le cardinal Boccanera, +prenant en piti sa malechance, l'avait recueilli et attach sa +personne. + +--Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils excrent Son minence, qui +n'a jamais t avec eux; mais ils n'ont point encore os s'attaquer +elle, ni ses gens... Oh! je ne m'illusionne pas, ils me rattraperont +quand mme. Peut-tre sauront-ils notre conversation de ce soir et me la +feront-ils payer trs cher; car j'ai tort de parler, je parle malgr +moi... Ils m'ont vol tout le bonheur, ils m'ont donn tout le malheur +possible, tout, tout, entendez-vous bien! + +Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'cria, en s'efforant +de plaisanter: + +--Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jsuites qui vous ont donn les +fivres? + +--Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. Je les ai prises +au bord du Tibre, un soir que j'allais y pleurer, dans le gros chagrin +d'avoir t chass de la petite glise que je desservais. + +Jusque-l, Pierre n'avait pas cru la terrible lgende des Jsuites. Il +tait d'une gnration qui souriait des loups-garous et qui trouvait un +peu sotte la peur bourgeoise des fameux hommes noirs, cachs dans les +murs, terrorisant les familles. C'taient l, pour lui, des contes de +nourrice, exagrs par les passions religieuses et politiques. Aussi +examinait-il don Vigilio avec ahurissement, pris de la crainte d'avoir +affaire un maniaque. + +Cependant, l'extraordinaire histoire des Jsuites s'voquait en lui. Si +saint Franois d'Assise et saint Dominique sont l'me mme et l'esprit +du moyen ge, les matres et les ducateurs, l'un exprimant toute +l'ardente foi charitable des humbles, l'autre dfendant le dogme, fixant +la doctrine pour les intelligents et les puissants, Ignace de Loyola +apparat au seuil des temps modernes pour sauver le sombre hritage qui +priclite, en accommodant la religion aux socits nouvelles, en lui +donnant de nouveau l'empire du monde qui va natre. Ds lors, +l'exprience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante avec le +pch allait tre vaincu, car il tait dsormais certain que l'ancienne +volont de supprimer la nature, de tuer dans l'homme l'homme mme, avec +ses apptits, ses passions, son coeur et son sang, ne pouvait aboutir +qu' une dfaite dsastreuse, o l'glise se trouvait la veille de +sombrer; et ce sont les Jsuites qui viennent la tirer d'un tel pril, +qui la rendent la vie conqurante, en dcidant que c'est elle +maintenant qui doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus +vouloir aller elle. Tout est l, ils dclarent qu'il est avec le ciel +des arrangements, ils se plient aux moeurs, aux prjugs, aux vices +mme, ils sont souriants, condescendants, sans nul rigorisme, d'une +diplomatie aimable, prte tourner les pires abominations la plus +grande gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur morale en +dcoule, cette morale dont on a fait leur crime, que tous les moyens +sont bons pour atteindre le but, quand le but est la royaut de Dieu +mme, reprsente par celle de son glise. Aussi quel succs foudroyant! +Ils pullulent, ils ne tardent pas couvrir la terre, tre partout les +matres incontests. Ils confessent les rois, ils acquirent d'immenses +richesses, ils ont une force d'envahissement si victorieuse, qu'ils ne +peuvent mettre le pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le +possder bientt, mes, corps, pouvoir, fortune. Surtout ils fondent des +coles, ils sont des ptrisseurs de cerveau incomparables, car ils ont +compris que l'autorit appartient toujours demain, aux gnrations qui +poussent et dont il faut rester les matres, si l'on veut rgner +ternellement. Leur puissance est telle, base sur la ncessit d'une +transaction avec le pch, qu'au lendemain du concile de Trente, ils +transforment l'esprit du catholicisme, le pntrent et se l'identifient, +se trouvent tre les soldats indispensables de la papaut, qui vit d'eux +et pour eux. Depuis lors, Rome est eux, Rome o leur gnral a si +longtemps command, d'o sont partis si longtemps les mots d'ordre de +cette tactique obscure et gniale, aveuglment suivie par leur +innombrable arme, dont la savante organisation couvre le globe d'un +rseau de fer, sous le velours des mains douces, expertes au maniement +de la pauvre humanit souffrante. Mais le prodige, en tout cela, tait +encore la stupfiante vitalit des Jsuites, sans cesse traqus, +condamns, excuts, et debout quand mme. Ds que leur puissance +s'affirme, leur impopularit commence, peu peu universelle. C'est une +hue d'excration qui monte contre eux, des accusations abominables, des +procs scandaleux o ils apparaissent comme des corrupteurs et des +malfaiteurs. Pascal les voue au mpris public, des parlements condamnent +leurs livres au feu, des universits frappent leur morale et leur +enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulvent dans chaque royaume +de tels troubles, de telles luttes, que la perscution s'organise et +qu'on les chasse bientt de partout. Pendant plus d'un sicle, ils sont +errants, expulss, puis rappels, passant et repassant les frontires, +sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y rentrer ds que +l'apaisement s'est fait. Enfin, supprims par un pape, dsastre suprme, +mais rtablis par un autre, ils sont depuis cette poque peu prs +tolrs. Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire o ils +ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins triomphants, l'air +tranquille et certain de la victoire, en soldats qui ont pour jamais +conquis la terre. + +Pierre savait qu'aujourd'hui, ne voir que l'apparence des choses, ils +semblaient dpossds de Rome. Ils ne desservaient plus le Ges, ils ne +dirigeaient plus le Collge Romain, o ils avaient faonn tant d'mes; +et, sans maison eux, rduits l'hospitalit trangre, ils s'taient +rfugis modestement au Collge Germanique, dans lequel se trouvait une +petite chapelle. L, ils professaient, ils confessaient encore, mais +sans clat, sans les splendeurs dvotes du Ges, sans les succs +glorieux du Collge Romain. Et fallait-il croire, ds lors, une +habilet souveraine, cette ruse de disparatre pour rester les matres +secrets et tout-puissants, la volont cache qui dirige tout? On disait +bien que la proclamation de l'Infaillibilit du pape tait leur oeuvre, +l'arme dont ils s'taient arms eux-mmes, en feignant d'en armer la +papaut, pour les besognes prochaines et dcisives que leur gnie +prvoyait, la veille des grands bouleversements sociaux. Elle tait +peut-tre vraie, cette souverainet occulte que racontait don Vigilio +dans un frisson de mystre, cette mainmise sur le gouvernement de +l'glise, cette royaut ignore et totale au Vatican. + +Un sourd rapprochement s'tait fait dans l'esprit de Pierre, et il +demanda tout d'un coup: + +--Monsignor Nani est donc Jsuite? + +Ce nom parut rendre don Vigilio toute sa passion inquite. Il eut un +geste tremblant de la main. + +--Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour avoir pris la +robe. Mais il sort de ce Collge Romain o sa gnration a t forme, +il y a bu ce gnie des Jsuites qui s'adaptait si exactement son +propre gnie. S'il a compris le danger de se marquer d'une livre +impopulaire et gnante, voulant tre libre, il n'en est pas moins +Jsuite, oh! Jsuite dans la chair, dans les os, dans l'me, et +suprieurement. Il a l'vidente conviction que l'glise ne peut +triompher qu'en se servant des passions des hommes, et avec cela il +l'aime trs sincrement, il est trs pieux au fond, trs bon prtre, +servant Dieu sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne ses +ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalit ni d'une +faute, aid par la ligne de nobles Vnitiens qu'il a derrire lui, +instruit profondment par la connaissance du monde auquel il s'est +beaucoup ml, Vienne, Paris, dans les nonciatures, sachant tout, +connaissant tout, grce aux dlicates fonctions qu'il occupe ici depuis +dix ans, comme assesseur du Saint-Office... Oh! une toute-puissance, non +pas le Jsuite furtif, dont la robe noire passe au milieu des dfiances, +mais le chef sans un uniforme qui le dsigne, la tte, le cerveau! + +Ceci rendit Pierre srieux, car il ne s'agissait plus des hommes cachs +dans les murs, des sombres complots d'une secte romantique. Si son +scepticisme rpugnait ces contes, il admettait trs bien qu'une morale +opportuniste, comme celle des Jsuites, ne des besoins de la lutte pour +la vie, se ft inocule et prdomint dans l'glise entire. Mme les +Jsuites pouvaient disparatre, leur esprit leur survivrait, puisqu'il +tait l'arme de combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui +pouvait remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la lutte +restait, en ralit, dans cette tentative d'accommodement qui se +poursuivait, entre la religion et le sicle. Ds lors, il comprenait que +des hommes, comme monsignor Nani, pouvaient prendre une importance +norme, dcisive. + +--Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don Vigilio, il est +partout, il a la main dans tout. Tenez! pas une affaire ne s'est passe +ici, chez les Boccanera, sans que je l'aie trouv au fond, brouillant et +dbrouillant les fils, selon des ncessits que lui seul connat. + +Et, dans cette fivre intarissable de confidences dont la crise le +brlait, il raconta comment monsignor Nani avait srement travaill au +divorce de Benedetta. Les Jsuites ont toujours eu, malgr leur esprit +de conciliation, une attitude irrconciliable l'gard de l'Italie, +soit qu'ils ne dsesprent pas de reconqurir Rome, soit qu'ils +attendent l'heure de traiter avec le vainqueur vritable. Aussi, +familier de donna Serafina depuis longtemps, Nani avait-il aid celle-ci + reprendre sa nice, prcipiter la rupture avec Prada, ds que +Benedetta eut perdu sa mre. C'tait lui qui, pour vincer l'abb +Pisoni, ce cur patriote, le confesseur de la jeune fille, qu'on +accusait d'avoir fait le mariage, avait pouss cette dernire prendre +le mme directeur que sa tante, le pre Jsuite Lorenza, un bel homme +aux yeux clairs et bienveillants, dont le confessionnal tait assig, +la chapelle du Collge Germanique. Et il semblait certain que cette +manoeuvre avait dcid de toute l'aventure, ce qu'un cur venait de +faire pour l'Italie, un pre allait le dfaire contre l'Italie. +Maintenant, pourquoi Nani, aprs avoir ainsi consomm la rupture, +paraissait-il s'tre dsintress un moment, jusqu'au point de laisser +pricliter la demande en annulation de mariage? et pourquoi, dsormais, +s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter monsignor Palma, mettant +donna Serafina en campagne, pesant lui-mme sur les cardinaux de la +congrgation du Concile? Il y avait l des points obscurs, comme dans +toutes les affaires dont il s'occupait; car il tait surtout l'homme des +combinaisons longue porte. Mais on pouvait supposer qu'il voulait +hter le mariage de Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux +commrages abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la +cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'oeil plein d'indulgence +de leur oncle, le cardinal. Ou peut-tre ce divorce, obtenu prix +d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, tait-il +un scandale volontaire, tran en longueur, prcipit prsent, pour +nuire au cardinal lui-mme, dont les Jsuites devaient avoir besoin de +se dbarrasser, dans une circonstance prochaine. + +--J'incline assez cette supposition, conclut don Vigilio, d'autant +plus que j'ai appris ce soir que le pape tait souffrant. Avec un +vieillard de quatre-vingt-quatre ans bientt, une catastrophe soudaine +est possible, et le pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le +Sacr Collge et la prlature soient en l'air, bouleverss par la +brusque bataille des ambitions... Or les Jsuites ont toujours combattu +la candidature du cardinal Boccanera. Ils devraient tre pour lui, pour +son rang, pour son intransigeance l'gard de l'Italie; mais ils sont +inquiets l'ide de se donner un tel matre, ils le trouvent d'une +rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, trop +dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie que traverse +l'glise... Et je ne serais aucunement tonn qu'on chercht le +dconsidrer, rendre sa candidature impossible, par les moyens les +plus dtourns et les plus honteux. + +Pierre commenait tre envahi d'un petit frisson de peur. La contagion +de l'inconnu, des noires intrigues trames dans l'ombre, agissait, au +milieu du silence de la nuit, au fond de ce palais, prs de ce Tibre, +dans cette Rome toute pleine des drames lgendaires. Et il fit un +brusque retour sur lui-mme, sur son cas personnel. + +--Mais moi, l dedans, moi! pourquoi monsignor Nani semble-t-il +s'intresser moi, comment se trouve-t-il ml au procs qu'on fait +mon livre? + +Don Vigilio eut un grand geste. + +--Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... Ce que je puis +affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que lorsque les dnonciations +des vques de Tarbes, de Poitiers et d'vreux se trouvaient dj entre +les mains du pre Dangelis, le secrtaire de l'Index; et j'ai appris +galement qu'il s'est efforc, alors, d'arrter le procs, le trouvant +inutile et impolitique sans doute. Mais quand la congrgation est +saisie, il est presque impossible de la dessaisir, d'autant plus qu'il a +d se heurter contre le pre Dangelis, qui, en fidle Dominicain, est +l'adversaire passionn des Jsuites... C'est ce moment qu'il a fait +crire par la contessina monsieur de la Choue, pour qu'il vous dise +d'accourir ici vous dfendre, et pour que vous acceptiez, pendant votre +sjour, l'hospitalit dans ce palais. + +Cette rvlation acheva d'motionner Pierre. + +--Vous tes certain de cela? + +--Oh! tout fait certain, je l'ai entendu parler de vous, un lundi, et +dj je vous ai prvenu qu'il paraissait vous connatre intimement, +comme s'il s'tait livr une enqute minutieuse. Pour moi, il avait lu +votre livre, il en tait extrmement proccup. + +--Vous le croyez donc dans mes ides, il serait sincre, il se +dfendrait en s'efforant de me dfendre? + +--Non, non, oh! pas du tout... Vos ides, il les excre srement, et +votre livre, et vous-mme! Il faut connatre, sous son amabilit si +caressante, son ddain du faible, sa haine du pauvre, son amour de +l'autorit, de la domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, +bien qu'il y ait l une arme merveilleuse de gouvernement. Mais jamais +il ne vous pardonnera d'tre avec les petits de ce monde et de vous +prononcer contre le pouvoir temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec +une tendre frocit de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule +pleureur lgiaque du no-catholicisme! + +Pierre porta les deux mains ses tempes, se serra la tte +dsesprment. + +--Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie!... Pourquoi +me faire venir et m'avoir ici, dans cette maison, sa disposition +entire? Pourquoi me promener depuis trois mois dans Rome, me heurter +contre les obstacles, me lasser, lorsqu'il lui tait si facile de +laisser l'Index supprimer mon livre, s'il en est gn? Il est vrai que +les choses ne se seraient pas passes tranquillement, car j'tais +dispos ne pas me soumettre, confesser ma foi nouvelle hautement, +mme contre les dcisions de Rome. + +Les yeux noirs de don Vigilio tincelrent dans sa face jaune. + +--Eh! c'est peut-tre ce qu'il n'a pas voulu. Il vous sait trs +intelligent et trs enthousiaste, je l'ai entendu rpter souvent qu'on +ne doit pas lutter de face avec les intelligences et les enthousiasmes. + +Mais Pierre s'tait lev, et il n'coutait mme plus, il marchait +travers la pice, comme emport dans le dsordre de ses ides. + +--Voyons, voyons, il est ncessaire que je sache et que je comprenne, si +je veux continuer la lutte. Vous allez me rendre le service de me +renseigner en dtail sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des +Jsuites, des Jsuites partout! Mon Dieu! je veux bien, vous avez +peut-tre raison. Encore faut-il, que vous me disiez les nuances... +Ainsi, par exemple, ce Fornaro? + +--Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. Mais il a t +lev aussi, celui-l, au Collge Romain, et soyez persuad qu'il est +Jsuite, Jsuite par ducation, par position, par ambition. Il brle +d'tre cardinal, et s'il devient cardinal un jour, il brlera d'tre +pape. Tous des candidats la papaut, ds le sminaire! + +--Et le cardinal Sanguinetti? + +--Jsuite, Jsuite!... Entendons-nous, il l'a t, ne l'a plus t, +l'est de nouveau certainement. Sanguinetti a coquet avec tous les +pouvoirs. Longtemps on l'a cru pour la conciliation entre le Saint-Sige +et l'Italie; puis, la situation s'est gte, il a violemment pris parti +contre les usurpateurs. De mme, il s'est brouill plusieurs fois avec +Lon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au Vatican sur un +pied de diplomatique rserve. En somme, il n'a qu'un but, la tiare, et +il le montre mme trop, ce qui use un candidat... Mais, pour le moment, +la lutte semble se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et +c'est pourquoi il s'est remis avec les Jsuites, exploitant leur haine +contre son rival, comptant bien que, dans leur dsir d'vincer celui-ci, +ils seront forcs de le soutenir. Moi j'en doute, car je les sais trop +fins, ils hsiteront patronner un candidat si compromis dj... Lui, +brouillon, passionn, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque vous me +dites qu'il est Frascati, je suis sr qu'il a couru s'y enfermer, ds +la nouvelle de la maladie du pape, dans un but de haute tactique. + +--Eh bien! et le pape lui-mme, Lon XIII? + +Ici don Vigilio eut une courte hsitation, un lger battement de +paupires. + +--Lon XIII? il est Jsuite, Jsuite!... Oh! je sais qu'on le dit avec +les Dominicains, et c'est vrai, si l'on veut, car il se croit anim de +leur esprit, il a remis en faveur saint Thomas, a restaur sur la +doctrine tout l'enseignement ecclsiastique... Mais il y a aussi le +Jsuite sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera le +plus fameux exemple. tudiez ses actes, rendez-vous compte de sa +politique: vous y verrez l'manation, l'action mme de l'me jsuite. +C'est qu'il en est imprgn son insu, c'est aussi que toutes les +influences qui agissent sur lui, directement ou indirectement, partent +de ce foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous rpte qu'ils +ont tout conquis, tout absorb, que Rome est eux, depuis le plus +infime clerc jusqu' Sa Saintet elle-mme! + +Et il continua, et il rpondit chaque nouveau nom que citait Pierre, +par ce cri entt et maniaque: Jsuite, Jsuite! Il semblait qu'il ne +ft plus possible d'tre autre chose dans l'glise, que cette +explication se vrifit d'un clerg rduit pactiser avec le monde +nouveau, s'il voulait sauver son Dieu. L'ge hroque du catholicisme +tait accompli, ce dernier ne pouvait vivre dsormais que de diplomatie +et de ruses, de concessions et d'accommodements. + +--Et ce Paparelli, Jsuite, Jsuite! continua don Vigilio, en baissant +instinctivement la voix, oh! le Jsuite humble et terrible, le Jsuite +dans sa plus abominable besogne d'espionnage et de perversion! Je +jurerais qu'on l'a mis ici pour surveiller Son minence, et il faut voir +avec quel gnie de souplesse et d'astuce il est parvenu remplir sa +tche, au point qu'il est maintenant l'unique volont, ouvrant la porte + qui lui plat, usant de son matre comme d'une chose lui, pesant sur +chacune de ses rsolutions, le possdant enfin par un lent envahissement +de chaque heure. Oui! c'est la conqute du lion par l'insecte, c'est +l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment grand, ce simple abb si +infime, le caudataire dont le rle est de s'asseoir aux pieds de son +cardinal comme un chien fidle, et qui en ralit rgne sur lui, le +pousse o il veut... Ah! le Jsuite, le Jsuite! Dfiez-vous de lui, +quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil une vieille +femme en jupe noire, avec sa face molle et ride de dvote. Regardez +s'il n'est pas derrire les portes, au fond des armoires, sous les lits. +Je vous dis qu'ils vous mangeront comme ils m'ont mang, et qu'ils vous +donneront, vous aussi, la fivre, la peste, si vous ne prenez garde! + +Brusquement, Pierre s'arrta devant le prtre. Il perdait pied, la +crainte et la colre finissaient par l'envahir. Aprs tout, pourquoi +pas? toutes ces histoires extraordinaires devaient tre vraies. + +--Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous ai justement pri +d'entrer chez moi, ce soir, parce que je ne savais plus que faire et que +je sentais le besoin d'tre remis dans la bonne route. + +Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous la pousse de sa +passion qui dbordait. + +--Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime mieux partir. Cette +pense m'est dj venue, mais dans une heure de lchet, avec l'ide de +disparatre, de retourner vivre en paix dans mon coin; tandis que, +maintenant, si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour crier, de +Paris, ce que j'ai vu Rome, ce qu'on y a fait du christianisme de +Jsus, le Vatican tombant en poudre, l'odeur de cadavre qui s'en +chappe, l'imbcile illusion de ceux qui esprent voir un renouveau de +l'me moderne sortir un jour de ce spulcre, o dort la dcomposition +des sicles... Oh! je ne cderai pas, je ne me soumettrai pas, je +dfendrai mon livre par un nouveau livre. Et, celui-ci, je vous rponds +qu'il fera quelque bruit dans le monde, car il sonnera l'agonie d'une +religion qui se meurt et qu'il faut se hter d'enterrer, si l'on ne veut +pas que ses restes empoisonnent les peuples. + +Ceci dpassait la cervelle de don Vigilio. Le prtre italien se +rveillait en lui, avec sa croyance troite, sa terreur ignorante des +ides nouvelles. Il joignit les mains, pouvant. + +--Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphmes... Et puis, vous ne +pouvez vous en aller ainsi, sans tenter encore de voir Sa Saintet. Elle +seule est souveraine. Et je sais que je vais vous surprendre, mais le +pre Dangelis, en se moquant, vous a encore donn le seul bon conseil: +retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira la porte du +Vatican. + +Pierre en eut un nouveau sursaut de colre. + +--Comment! que je sois parti de monsignor Nani, pour retourner +monsignor Nani! Quel est ce jeu? Puis-je accepter d'tre un volant que +se renvoient toutes les raquettes? A la fin, on se moque de moi! + +Et, harass, perdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, en face de +l'abb qui ne bougeait pas, la face plombe par cette veille trop +longue, les mains toujours agites d'un petit tremblement. Il y eut un +long silence. Puis, don Vigilio expliqua qu'il avait bien une autre +ide, il connaissait un peu le confesseur du pape, un pre Franciscain, +d'une grande simplicit, auquel il pourrait l'adresser. Peut-tre, +malgr son effacement, ce pre lui serait-il utile. C'tait toujours une +tentative faire. Et le silence recommena, et Pierre, dont les yeux +vagues restaient fixs sur le mur, finit par distinguer le tableau +ancien, qui l'avait touch si profondment, le jour de son arrive. Dans +la ple lueur de la lampe, il venait peu peu de le voir se dtacher et +vivre, tel que l'incarnation mme de son cas, de son dsespoir inutile +devant la porte rudement ferme de la vrit et de la justice. Ah! cette +femme rejete, cette obstine d'amour, sanglotant dans ses cheveux et +dont on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, tombe +de douleur sur les marches de ce palais, l'impitoyable porte close! +Elle tait grelottante, drape d'un simple linge, elle ne disait point +son secret, infortune ou faute, douleur immense d'abandon; et, derrire +ses mains serres sur la face, il lui prtait sa figure, elle devenait +sa soeur, ainsi que toutes les pauvres cratures sans toit ni certitude, +qui pleurent d'tre nues et d'tre seules, qui usent leurs poings +vouloir forcer le seuil mchant des hommes. Il ne pouvait jamais la +regarder sans la plaindre, il fut si remu, ce soir-l, de la retrouver +toujours inconnue, sans nom et sans visage, et toujours baigne des plus +affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don Vigilio. + +--Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me remue jusqu' +l'me, ainsi qu'un chef-d'oeuvre. + +Stupfait de cette question imprvue, qui tombait l sans transition +aucune, le prtre leva la tte, regarda, s'tonna davantage quand il eut +examin le panneau noirci, dlaiss, dans son cadre pauvre. + +--D'o vient-elle, savez-vous? rpta Pierre. Comment se fait-il qu'on +l'ait relgue au fond de cette chambre? + +--Oh! dit-il, avec un geste d'indiffrence, ce n'est rien, il y a comme +a partout des peintures anciennes sans valeur... Celle-ci a toujours +t l sans doute. Je ne sais pas, je ne l'avais mme pas vue. + +Enfin, il s'tait lev avec prudence. Mais ce simple mouvement venait de +lui donner un tel frisson, qu'il put peine prendre cong, les dents +claquant de fivre. + +--Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans cette pice... Et, +pour conclure, le mieux serait encore de vous abandonner aux mains de +monsignor Nani, car celui-l, au moins, est suprieur. Je vous l'ai dit, +ds votre arrive, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire ce +qu'il voudra. Alors, quoi bon lutter?... Et jamais un mot de notre +conversation de cette nuit, ce serait ma mort! + +Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec mfiance, droite, +gauche, dans les tnbres du couloir, puis se hasarda, disparut, rentra +chez lui si doucement, qu'on n'entendit mme point l'effleurement de ses +pieds, au milieu du sommeil de tombe de l'antique palais. + +Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et qui voulait tout +essayer, se fit recommander par don Vigilio au confesseur du pape, ce +pre Franciscain que le secrtaire connaissait un peu. Mais il tomba sur +un bon moine, l'homme le plus timor, videmment choisi trs modeste et +trs simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abust point de sa +situation toute-puissante prs du Saint-Pre. Il y avait aussi une +humilit affecte, de la part de celui-ci, n'avoir pour confesseur +que le plus humble des rguliers, l'ami des pauvres, le saint mendiant +des routes. Ce pre jouissait pourtant d'une renomme d'orateur plein de +foi, le pape assistait ses sermons, cach selon la rgle derrire un +voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, il ne pouvait +recevoir la leon d'aucun prtre, on admettait que, comme homme, il +tirt quand mme profit de la bonne parole. En dehors de son loquence +naturelle, le bon pre tait vraiment un simple blanchisseur d'mes, le +confesseur qui coute et qui absout, sans se souvenir des impurets +qu'il lave, aux eaux de la pnitence. Et Pierre, le voir si rellement +pauvre et nul, n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile. + +Ce jour-l, la figure de l'amant ingnu de la Pauvret, du dlicieux +Franois, comme disait Narcisse Habert, le hanta jusqu'au soir. Souvent +il s'tait tonn de la venue de ce nouveau Jsus, si doux aux hommes, +aux btes et aux choses, le coeur enflamm d'une si brlante charit +pour les misrables, dans cette Italie d'gosme et de jouissance, o la +joie de la beaut est seule reste reine. Sans doute les temps sont +changs, et quelle sve d'amour il a fallu, aux temps anciens, pendant +les grandes souffrances du moyen ge, pour qu'un tel consolateur des +humbles, pouss du sol populaire, se mt prcher le don de soi-mme +aux autres, le renoncement aux richesses, l'horreur de la force brutale, +l'galit et l'obissance qui devaient assurer la paix du monde. Il +marchait par les chemins, vtu ainsi que les plus pauvres, une corde +serrant ses reins la robe grise, des sandales ses pieds nus, sans +bourse ni bton. Et ils avaient, lui et ses frres, le verbe haut et +libre, d'une verdeur de posie, d'une hardiesse de vrit souveraines, +se faisant justiciers partout, attaquant les riches et les puissants, +osant dnoncer les mauvais prtres, les vques dbauchs, simoniaques +et parjures. Un long cri de soulagement les accueillait, le peuple les +suivait en foule, ils taient les amis, les librateurs de tous les +petits qui souffraient. Aussi, d'abord, de tels rvolutionnaires +inquitrent-ils Rome, les papes hsitrent avant d'autoriser l'ordre; +et, quand ils cdrent enfin, ce fut srement dans l'ide d'utiliser +leur profit cette force nouvelle, la conqute du peuple infime, de la +masse immense et vague, dont la sourde menace a toujours grond +travers les ges, mme aux poques les plus despotiques. Ds lors, la +papaut avait eu, dans les fils de Saint-Franois, une arme de +continuelle victoire, l'arme errante qui se rpandait partout, par les +routes, par les villages, par les villes, qui pntrait jusqu'au foyer +de l'ouvrier et du paysan, gagnant les coeurs simples. S'imaginait-on la +puissance dmocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles du peuple! +De l, la prosprit si rapide, le nombre des frres pullulant en +quelques annes, des couvents se fondant de toutes parts, le tiers ordre +envahissant la population laque au point de l'imprgner et de +l'absorber. Et ce qui prouvait qu'il y avait l une production du sol, +une vgtation vigoureuse de la souche plbienne, c'tait que tout un +art national allait en natre, les prcurseurs de la Renaissance en +peinture, et Dante lui-mme, l'me du gnie de l'Italie. + +Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, ces grands ordres +d'autrefois, et se heurtait contre eux, dans la Rome actuelle. Les +Franciscains et les Dominicains, qui avaient si longtemps combattu de +compagnie pour l'glise, rivaux anims de la mme foi, taient toujours +l, face face, dans leurs vastes couvents, d'apparence prospre. Mais +il semblait que l'humilit des Franciscains les et la longue mis +l'cart. Peut-tre aussi tait-ce que leur rle d'amis et de librateurs +du peuple a cess, depuis que le peuple se libre lui-mme, dans ses +conqutes politiques et sociales. Et la seule bataille restait srement +entre les Dominicains et les Jsuites, les prcheurs et les ducateurs, +qui, les uns et les autres, ont gard la prtention de ptrir le monde + l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, c'tait une +guerre de toutes les heures, dont Rome, le pouvoir suprme au Vatican, +demeurait l'ternel enjeu. Les premiers, cependant, avaient beau avoir +saint Thomas qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur vieille +science dogmatique, ils devaient cder chaque jour un peu de terrain aux +seconds, victorieux avec le sicle. Puis, c'taient encore les +Chartreux, vtus de leur robe de drap blanc, les silencieux trs saints +et trs purs, les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs +clotres aux cellules calmes, les dsesprs et les consols dont le +nombre peut tre moindre, mais qui vivront ternellement, comme la +douleur et le besoin de solitude. C'taient les Bndictins, les enfants +de Saint-Benot dont la rgle admirable a sanctifi le travail, les +ouvriers passionns des lettres et des sciences, qui ont longtemps t, + leur poque, des instruments puissants de civilisation, aidant +l'instruction universelle par leurs immenses travaux d'histoire et de +critique; et ceux-ci, Pierre qui les aimait, qui se serait rfugi chez +eux deux sicles plus tt, s'tonnait pourtant de leur voir btir, sur +l'Aventin, une vaste demeure, pour laquelle Lon XIII a dj donn des +millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain et encore t +un champ o ils pussent moissonner: quoi bon? lorsque les ouvriers ont +chang, lorsque les dogmes sont l pour barrer la route qui doit +passer en les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'tait le +pullulement des ordres moindres, dont on compte des centaines: c'taient +les Carmes, les Trappistes, les Minimes, les Barnabites, les Lazaristes, +les Eudistes, les Missionnaires, les Rcollets, les Frres de la +Doctrine chrtienne; c'taient les Bernardins, les Augustins, les +Thatins, les Observantins, les Clestins, les Capucins; sans compter +les ordres correspondants de femmes, ni les Clarisses, ni les +religieuses sans nombre, telles que les religieuses de la Visitation et +celles du Calvaire. Chaque maison avait son installation modeste ou +somptueuse, certains quartiers de Rome n'taient faits que de couvents, +et tout ce peuple, derrire les faades muettes, bourdonnait, s'agitait, +intriguait, dans la continuelle lutte des intrts et des passions. +L'ancienne volution sociale qui les avait produits n'agissait plus +depuis longtemps, ils s'enttaient vivre quand mme, de plus en plus +inutiles et affaiblis, destins cette agonie lente, jusqu'au jour o +l'air et le sol leur manqueront la fois, au sein de la socit +nouvelle. + +Et, dans ses dmarches, dans ses courses qui recommenaient, ce n'tait +pas le plus souvent contre les rguliers que se heurtait Pierre: il +avait affaire surtout au clerg sculier, ce clerg de Rome, qu'il +finissait par bien connatre. Une hirarchie, rigoureuse encore, y +maintenait les classes et les rangs. Au sommet, autour du pape, rgnait +la famille pontificale, les cardinaux et les prlats, trs hauts, trs +nobles, d'une grande morgue, sous leur apparente familiarit. En dessous +d'eux, le clerg des paroisses formait comme une bourgeoisie, trs +digne, d'un esprit sage et modr, o les curs patriotes n'taient mme +pas rares; et l'occupation italienne, depuis un quart de sicle, avait +eu ce singulier rsultat, en installant tout un monde de fonctionnaires, +tmoins des moeurs, de purifier la vie intime des prtres romains, dans +laquelle la femme autrefois jouait un rle si dcisif, que Rome tait +la lettre un gouvernement de servantes matresses, trnant dans des +mnages de vieux garons. Et, enfin, on tombait cette plbe du clerg, +que Pierre avait tudie curieusement, tout un ramassis de misrables +prtres, crasseux, demi nus, rdant en qute d'une messe, comme des +btes famliques, s'chouant dans les tavernes louches, en compagnie des +mendiants et des voleurs. Mais il tait plus intress encore par la +foule flottante des prtres accourus de la chrtient entire, les +aventuriers, les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome attirait +comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes de l'ombre. Il y en +avait de toute nationalit, de toute fortune, de tout ge, galopant sous +le fouet de leurs apptits, se bousculant du matin au soir autour du +Vatican, pour mordre la proie qu'ils taient venus saisir. Partout, il +les retrouvait, et il se disait avec quelque honte qu'il tait un d'eux, +qu'il augmentait de son unit ce nombre incroyable de soutanes qu'on +rencontrait par les rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle +mare, dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs! +Les sminaires des diverses nations auraient suffi pavoiser les rues, +avec leurs queues d'lves en frquentes promenades: les Franais tout +noirs, les Amricains du Sud noirs avec l'charpe bleue, les Amricains +du Nord noirs avec l'charpe rouge, les Polonais noirs avec l'charpe +verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, les Romains violets, et +les autres, et les autres, brods, lisrs de cent faons. Puis, il y +avait en outre les confrries, les pnitents, les blancs, les noirs, les +bleus, les gris, avec des cagoules, avec des plerines diffrentes, +grises, bleues, noires ou blanches. Et c'tait ainsi que, parfois +encore, la Rome papale semblait ressusciter et qu'on la sentait vivace +et tenace, luttant pour ne pas disparatre, dans la Rome cosmopolite +actuelle, o s'effacent le ton neutre et la coupe uniforme des +vtements. + +Mais Pierre avait beau courir de chez un prlat chez un autre, +frquenter des prtres, traverser des glises, il ne pouvait s'habituer +au culte, cette dvotion romaine, qui l'tonnait quand elle ne le +blessait pas. Un dimanche qu'il tait entr, par un matin de pluie, +Sainte-Marie-Majeure, il avait cru se trouver dans une salle d'attente, +d'une richesse inoue certes, avec ses colonnes et son plafond de temple +antique, le baldaquin somptueux de son autel papal, les marbres +clatants de sa Confession, de sa chapelle Borghse surtout, et o Dieu +cependant ne semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc, +pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidles qui la traversaient, +comme on traverse une gare, en trempant de leurs souliers mouills le +prcieux dallage de mosaque; des femmes et des enfants, que la fatigue +avait fait asseoir autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, +dans l'encombrement des grands dparts, attendant leur train. Et, pour +cette foule pitinante de menu peuple, entre en passant, un prtre +disait une messe basse, au fond d'une chapelle latrale, devant laquelle +une file unique de gens debout s'tait forme, troite, longue, une +queue de thtre barrant la nef en travers. A l'lvation, tous +s'inclinrent d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se dissipa, la +messe tait dite. C'tait partout la mme assistance des pays du soleil, +presse, n'aimant pas s'installer sur des siges, ne faisant Dieu que +de courtes visites familires, en dehors des grandes rceptions de gala, + Saint-Paul comme Saint-Jean de Latran, dans toutes les vieilles +basiliques comme Saint-Pierre lui-mme. Au Ges seul, il tomba, un +autre dimanche matin, sur une grand'messe qui lui rappela les foules +dvotes du Nord: l, il y avait des bancs, des femmes assises, une +tideur mondaine, sous le luxe des votes, charges d'or, de sculptures +et de peintures, d'une splendeur fauve admirable, depuis que le temps en +a fondu le got baroque trop vif. Mais que d'glises vides, parmi les +plus anciennes et les plus vnrables, Saint-Clment, Sainte-Agns, +Sainte-Croix de Jrusalem, o l'on ne voyait gure, aux heures des +offices, que les quelques voisins du quartier! Quatre cents glises, +mme pour Rome, c'taient bien des nefs peupler; et il y en avait +qu'on frquentait uniquement certains jours fixes de crmonie, +beaucoup n'ouvraient leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fte +du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de possder un +ftiche, une idole secourable aux misres humaines: l'Aracoeli avait le +petit Jsus miraculeux, il Bambino, qui gurissait les enfants +malades; Sant'Agostino avait la Madona del Parto, la Vierge qui +dlivrait heureusement les femmes enceintes. D'autres taient rputes +pour l'eau de leurs bnitiers, l'huile de leurs lampes, la puissance +d'un saint de bois ou d'une madone de marbre. D'autres semblaient +dlaisses, abandonnes aux touristes, livres la petite industrie des +bedeaux, telles que des muses, peupls de dieux morts. D'autres enfin +restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, installe dans le +Panthon, une salle ronde qui tient du cirque, et o la Vierge est +demeure l'vidente locataire de l'Olympe. Il s'tait intress aux +glises des quartiers pauvres, Saint-Onuphre, Sainte-Ccile, +Sainte-Marie du Transtvre, sans y rencontrer la foi vive, le flot +populaire qu'il esprait. Une aprs-midi, dans cette dernire +compltement vide, il avait entendu des chantres chanter pleine voix, +un lamentable chant au milieu de cette solitude. Un autre jour, tant +entr San Grisogono, il l'avait trouv tendu, sans doute pour une fte +du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de damas rouge, les +portiques sous des lambrequins et des rideaux alterns, jaunes et bleus, +blancs et rouges; et il avait fui, devant cette affreuse dcoration, +d'un clinquant de foire. Ah! qu'il tait loin des cathdrales o, dans +son enfance, il avait cru et pri! Partout, il retrouvait la mme +glise, l'ancienne basilique antique, accommode au got de la Rome du +dernier sicle par le Bernin ou ses lves. A Saint-Louis des Franais, +dont le style est meilleur, d'une sobrit lgante, il ne fut mu que +par les grands morts, les hros et les saints, qui dormaient sous les +dalles, dans la terre trangre. Et, comme il cherchait du gothique, il +finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, qu'on lui disait tre +le seul chantillon du style gothique Rome. Ce fut pour lui la +stupfaction dernire, ces colonnes engages recouvertes de marbre, ces +ogives qui n'osent s'lancer, touffes dans le plein cintre, ces +votes qui s'arrondissent, condamnes la lourde majest du dme. Non, +non! la foi dont les cendres tides demeuraient l, n'tait plus celle +dont le brasier avait envahi et brl au loin la chrtient entire. +Monsignor Fornaro, que le hasard lui fit rencontrer justement, au sortir +de Sainte-Marie de la Minerve, s'leva contre le gothique, en le +traitant d'hrsie pure. La premire glise chrtienne, c'tait la +basilique, ne du temple; et l'on blasphmait, lorsqu'on voyait la +vritable glise chrtienne dans la cathdrale gothique, car le gothique +n'tait que le dtestable esprit anglo-saxon, le gnie rvolt de +Luther. Il voulut rpondre passionnment au prlat; puis, il se tut, de +crainte d'en trop dire. N'tait-ce pas, en effet, la preuve dcisive que +le catholicisme tait la vgtation mme du sol de Rome, le paganisme +transform par le christianisme? Ailleurs, celui-ci a pouss dans un +esprit diffrent, ce point qu'il est entr en rbellion, qu'il s'est +tourn contre la Cit mre, au jour du schisme. L'cart est all en +s'largissant toujours, les dissemblances s'accusent aujourd'hui de plus +en plus, dans l'volution des socits nouvelles, malgr les efforts +dsesprs d'unit, de sorte que le schisme, une fois encore, apparat +invitable et prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune +d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, des belles +et grandes cloches, aimes des humbles. Il faut des clochers, pour les +cloches, et il n'y a pas de clochers Rome, il n'y a que des dmes. +Dcidment, Rome n'tait pas la ville de Jsus, sonnante et +carillonnante, d'o la prire montait en ondes sonores parmi le vol +tourbillonnant des corneilles et des hirondelles. + +Cependant, Pierre continuait ses dmarches, envahi par une sourde +irritation qui le faisait s'obstiner, retournant voir les gens, tenant +la parole qu'il s'tait donne de rendre visite chacun des cardinaux +de la congrgation de l'Index, malgr les blessures. Et il se trouva peu + peu lanc travers les autres congrgations, ces ministres de +l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins nombreuses, mais +d'une complication de rouages extraordinaire encore, ayant chacune un +cardinal pour prfet, des membres cardinaux tenant sance, des prlats +consulteurs, tout un monde d'employs. Il dut aller plusieurs fois la +Chancellerie o sige la congrgation de l'Index, il se perdit dans +cette immensit d'escaliers, de couloirs et de salles, gagn ds le +portique de la cour par le frisson glac des vieux murs, ne pouvant +arriver aimer ce palais, l'oeuvre matresse de Bramante, le type pur +de la renaissance romaine, d'une beaut si nue et si froide. Il +connaissait dj la congrgation de la Propagande, o le cardinal Sarno +l'avait reu; et ce fut le hasard de ses visites, renvoy de l'un +l'autre, dans cette chasse aux influences, qui lui fit connatre de mme +les autres congrgations, celle des vques et Rguliers, celle des +Rites, celle du Concile. Mme il entrevit la Consistoriale, la Daterie, +la Sacre Pnitencerie. C'tait le mcanisme norme de l'administration +de l'glise, le monde entier gouverner, largir les conqutes, grer +les affaires des pays conquis, juger les questions de foi, de moeurs et +de personnes, examiner et punir les dlits, accorder les dispenses, +vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre effroyable d'affaires +qui, chaque matin, tombait au Vatican, les questions les plus graves, +les plus dlicates, les plus complexes, dont la solution donnait lieu +des recherches, des tudes sans nombre. Il fallait bien rpondre ce +peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, venus de tous les points de +la chrtient, ces lettres, ces suppliques, ces dossiers, dont le +flot se distribuait, s'entassait dans les bureaux. Et le miracle tait +le grand silence discret dans lequel se faisait la colossale besogne, +pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, des fabriques de +saints et de nobles d'o ne sortait pas mme la petite trpidation du +travail, une mcanique si bien huile, que, malgr la rouille des +sicles, l'usure profonde et irrmdiable, elle fonctionnait sans qu'on +la devint, derrire les murs. Toute la politique de l'glise +n'tait-elle pas l? se taire, crire le moins possible, attendre. Mais +quelle mcanique prodigieuse, suranne et si puissante encore! et comme +il se sentait pris, au milieu de ces congrgations, dans le rseau de +fer du plus absolu pouvoir qu'on et jamais organis pour dominer les +hommes! Il avait beau y constater des lzardes, des trous, une vtust +annonant la ruine, il ne lui appartenait pas moins, depuis qu'il s'y +tait risqu, il tait saisi, broy, emport au travers de cet +inextricable filet, de ce labyrinthe sans fin des influences et des +intrigues, o s'agitaient les vanits et les vnalits, les corruptions +et les ambitions, tant de misre et tant de grandeur. Et qu'il tait +loin de la Rome qu'il avait rve, et quelle colre le soulevait parfois +dans sa lassitude, dans sa volont de se dfendre! + +Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre n'avait jamais +comprises. Un jour qu'il tait retourn la Propagande, le cardinal +Sarno lui parla de la Franc-Maonnerie avec une telle rage froide, que, +tout d'un coup, il vit clair. Jusque-l, la Franc-Maonnerie l'avait +fait sourire, il n'y croyait gure plus qu'aux Jsuites, trouvant +enfantines les ridicules histoires qui circulaient, renvoyant la +lgende ces hommes de mystre et d'ombre, dont le secret pouvoir, +incalculable, aurait gouvern le monde. Il s'tonnait surtout de la +haine aveugle qui affolait certaines gens, ds que le mot de +francs-maons leur venait aux lvres: un prlat, et des plus distingus, +des plus intelligents, lui avait affirm d'un air de conviction profonde +que toute loge maonnique tait prside, au moins une fois l'an, par le +Diable en personne, visible. C'tait confondre le simple bon sens. Et +il venait de comprendre la rivalit, la furieuse lutte de l'glise +catholique et romaine contre l'autre glise, l'glise d'en face. La +premire avait beau se croire triomphante, elle n'en sentait pas moins +dans l'autre une concurrence, une trs vieille ennemie, qui se +prtendait mme plus ancienne qu'elle, et dont la victoire restait +toujours possible. Surtout, le heurt rsultait de ce que les deux sectes +avaient la mme ambition de souverainet universelle, la mme +organisation internationale, le mme coup de filet jet sur les peuples, +des mystres, des dogmes, des rites. Dieu contre Dieu, foi contre foi, +conqute contre conqute; et, ds lors, de mme que deux maisons +rivales, tablies aux deux cts d'une rue, elles se gnaient, l'une +devait finir par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait +caduc, menac de ruine, il restait galement sceptique sur la puissance +de la Franc-Maonnerie. Il avait questionn, fait une enqute, pour se +rendre compte de la ralit de cette puissance, dans cette ville de Rome +o les deux pouvoirs suprmes se trouvaient en prsence, o le grand +matre trnait en face du pape. On lui avait bien racont que les +derniers princes romains se croyaient forcs de se faire recevoir +francs-maons, pour ne pas se rendre la vie trop rude, aggraver leur +situation difficile, barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne +cdaient-ils pas uniquement la force irrsistible de l'volution +sociale actuelle? La Franc-Maonnerie n'allait-elle pas tre noye, elle +aussi, dans son propre triomphe, celui des ides de justice, de raison +et vrit, qu'elle avait si longtemps dfendues, au travers des tnbres +et des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la victoire de +l'ide tue la secte qui la propage, rend inutile et un peu baroque +l'appareil dont les sectaires ont d s'entourer pour frapper les +imaginations. Le carbonarisme n'a pu survivre la conqute des liberts +politiques qu'il rclamait, et le jour o l'glise catholique croulera, +ayant fait son oeuvre civilisatrice, l'autre glise, l'glise +franc-maonne d'en face, disparatra de mme, sa tche de libration +tant faite. Aujourd'hui, la fameuse toute-puissance des loges serait un +pauvre instrument de conqute, entrav lui-mme par des traditions, +gt par un crmonial dont on plaisante, rduit n'tre qu'un lien +d'entente et de secours mutuel, si le grand souffle de la science +n'emportait les peuples, aidant la destruction des religions +vieillies. + +Alors, Pierre, bris par tant de courses et de dmarches, fut repris +d'anxit, dans son obstination ne pas quitter Rome, sans s'tre battu +jusqu'au bout, en soldat d'une esprance qui ne veut pas croire la +dfaite. Il avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui +tre de quelque utilit. Il avait vu le cardinal vicaire, charg du +diocse de Rome, un lettr qui avait caus d'Horace avec lui, un +politique un peu brouillon qui s'tait mis le questionner sur la +France, sur la Rpublique, sur le budget de la guerre et de la marine, +sans s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il avait vu le +Grand Pnitencier, le cardinal aperu dj au palais Boccanera, un +vieillard maigre, au visage dcharn d'ascte, dont il n'avait pu tirer +qu'un long blme, des paroles svres contre les jeunes prtres, gts +par le sicle, auteurs d'ouvrages excrables. Enfin, il avait vu, au +Vatican, le cardinal secrtaire, en quelque sorte le ministre des +Affaires trangres de Sa Saintet, la grande puissance du Saint-Sige, +dont on l'avait cart jusque-l, en le terrifiant sur les consquences +d'une visite malheureuse. Il s'tait excus de venir si tard, et il +avait trouv l'homme le plus aimable, corrigeant par une diplomatique +bienveillance l'aspect un peu rude de sa personne, le questionnant d'un +air d'intrt aprs l'avoir fait asseoir, l'coutant, le rconfortant +mme. Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien compris +que son affaire n'avait point avanc d'un pas, et que, s'il arrivait un +jour forcer la porte du pape, ce ne serait jamais en passant par la +Secrtairerie d'tat. Et, ce soir-l, il tait rentr rue Giulia effar, +surmen, la tte brise aprs tant de visites tant de gens, si perdu +de s'tre senti peu peu prendre tout entier par cette machine aux cent +rouages, qu'il s'tait demand avec terreur ce qu'il ferait le +lendemain, n'ayant plus rien faire, qu' devenir fou. + +Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et il voulut de +nouveau le consulter, obtenir de lui un bon conseil. Mais celui-ci le +fit taire d'un geste inquiet, sans qu'il st pourquoi. Il avait ses yeux +de terreur. Puis, dans un souffle, l'oreille: + +--Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez le voir, allez le voir. +Je vous rpte que vous n'avez pas d'autre chose faire. + +Il cda. Pourquoi rsister, en effet? En dehors de la passion d'ardente +charit qui l'avait amen pour dfendre son livre, n'tait-il pas Rome +dans un but d'exprience? Il fallait bien pousser jusqu'au bout les +tentatives. + +Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous la colonnade de +Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en attendant. Jamais encore il +n'avait mieux senti l'normit de ces quatre ranges tournantes de +colonnes, de cette fort aux gigantesques troncs de pierre, o personne +ne se promne d'ailleurs. C'est un dsert grandiose et morne, on se +demande pourquoi un portique si majestueux: pour l'unique majest sans +doute, pour la pompe de la dcoration; et toute Rome, une fois de plus, +tait l. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva devant le +palais du Saint-Office, derrire la Sacristie, dans un quartier de +solitude et de silence, que le pas d'un piton, le roulement d'une +voiture troublent peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promne, +en nappes lentes, sur le petit pav blanchi. On y devine le voisinage de +la basilique, l'odeur d'encens, la paix clotre, dans le sommeil des +sicles. Et, un angle, le palais du Saint-Office est d'une nudit +pesante et inquitante: une haute faade jaune, perce d'une seule ligne +de fentres; tandis que, sur la rue latrale, l'autre faade est plus +louche encore, avec son rang de fentres plus troites, des judas aux +vitres glauques. Dans l'clatant soleil, ce colossal cube de maonnerie +couleur de boue parat dormir, presque sans jour sur le dehors, ferm et +mystrieux comme une prison. + +Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que d'un +enfantillage. La sainte, romaine et universelle Inquisition, la sacre +congrgation du Saint-Office, comme on la nommait aujourd'hui, n'tait +plus celle de la lgende, la pourvoyeuse des bchers, le tribunal +occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanit entire. +Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa besogne, elle se +runissait chaque mercredi, jugeait et condamnait, sans que rien, pas +mme un souffle, sortt des murs. Mais, si elle continuait frapper le +crime d'hrsie, si elle ne s'en tenait pas aux oeuvres et frappait +aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni fer, ni feu, +rduite un rle de protestation, ne pouvant mme infliger aux siens, +aux ecclsiastiques, que des peines disciplinaires. + +Lorsqu'il fut entr et qu'on l'eut introduit dans le salon de monsignor +Nani, qui habitait le palais, titre d'assesseur, Pierre prouva une +surprise heureuse. La pice tait vaste, situe au midi, inonde de gai +soleil; et il rgnait l une douceur exquise, malgr la raideur des +meubles, la couleur sombre des tentures, comme si une femme y et vcu, +accomplissant ce prodige de mettre de sa grce dans ces choses svres. +Il n'y avait pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, pandu, +prenait les coeurs, ds le seuil. + +Tout de suite, monsignor Nani s'tait avanc, souriant, avec sa face +rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux blonds que l'ge +poudrait. Et les deux mains tendues: + +--Ah! mon cher fils, que vous tes aimable d'tre venu me voir... +Voyons, asseyez-vous, causons comme deux amis. + +Il le questionna sans attendre, avec une apparence d'affection +extraordinaire. + +--O en tes-vous? Racontez-moi a, dites-moi bien tout ce que vous avez +fait. + +Pierre, touch malgr les confidences de don Vigilio, gagn par la +sympathie qu'il croyait sentir, se confessa sans rien omettre. Il dit +ses visites au cardinal Sarno, monsignor Fornaro, au pre Dangelis; il +conta ses autres dmarches prs des cardinaux influents, tous ceux de +l'Index, et le Grand Pnitencier, et le cardinal vicaire, et le cardinal +secrtaire; il insista sur ses courses sans fin d'une porte une autre, + travers tout le clerg de Rome, travers toutes les congrgations, +dans cette immense ruche active et silencieuse, o il s'tait lass les +pieds, bris les membres, hbt le cerveau. + +Et monsignor Nani, qui semblait l'couter d'un air de ravissement, +s'exclamait, rptait chaque station de ce calvaire du solliciteur: + +--Mais c'est trs bien! mais c'est parfait! Oh! votre affaire marche! A +merveille, merveille, elle marche! + +Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie malsante. +Il n'avait que son joli regard d'enqute, qui fouillait le jeune prtre, +pour savoir s'il l'avait enfin amen au point d'obissance o il le +dsirait. tait-il assez las, assez dsillusionn, assez renseign sur +la ralit des choses, pour qu'on pt en finir avec lui? Trois mois de +Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un rsign au moins, de +l'enthousiaste un peu fou du premier jour? + +Brusquement, monsignor Nani demanda: + +--Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son minence le cardinal +Sanguinetti. + +--Monseigneur, c'est que Son minence est Frascati, je n'ai pu la +voir. + +Alors, le prlat, comme s'il et recul encore le dnouement, avec une +secrte jouissance de diplomate artiste, se rcria, leva ses petites +mains grasses au ciel, de l'air inquiet d'un homme qui dclare tout +perdu. + +--Oh! il faut voir Son minence, il faut voir Son minence! C'est +absolument ncessaire. Pensez donc! le prfet de l'Index! Nous ne +pourrons agir qu'aprs votre visite, car vous n'avez vu personne, si +vous ne l'avez pas vu... Allez, allez Frascati, mon cher fils. + +Et Pierre ne put que s'incliner. + +--J'irai, monseigneur. + + + + +XI + + +Bien qu'il st ne pouvoir se prsenter chez le cardinal Sanguinetti que +vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit ds +neuf heures la petite gare de Frascati. Dj, il y tait venu, en un +de ses jours d'oisivet force; il avait fait l'excursion classique de +ces Chteaux romains, qui vont de Frascati Rocca di Papa, et de Rocca +di Papa au Monte Cave; et il tait charm, il se promettait deux heures +de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, o +Frascati est bti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes, +dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un +promontoire, jusqu' Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un lot de +marbre, six grandes lieues. + +Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boises +de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'o l'on a la plus belle vue du +monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fires et lgantes +faades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plants de +cyprs, de pins et de chnes! C'tait une douceur, une joie, une +sduction dont il ne se serait jamais lass. Et, depuis plus d'une +heure, il errait dlicieusement par les routes bordes d'antiques +oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands +arbres des proprits voisines, par les sentiers odorants, au bout +desquels, chaque coude, la Campagne se droulait l'infini, lorsqu'il +fit une rencontre imprvue, qui le contraria d'abord. + +Il tait redescendu prs de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes +vignes o tout un mouvement de constructions nouvelles s'tait produit +depuis quelques annes; et il fut surpris de voir une victoria, trs +correctement attele de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrter prs +de lui, et de s'entendre appeler par son nom. + +--Comment! monsieur l'abb Froment, vous ici en promenade, de si bonne +heure! + +Alors, il reconnut le comte Prada qui, tant descendu, laissa la voiture +vide achever la route, tandis qu'il faisait pied les deux ou trois +derniers cents mtres, ct du jeune prtre. Aprs une cordiale +poigne de main, il expliqua son got. + +--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. a +promne mes chevaux... Vous savez que j'ai des intrts par ici, toute +une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas trs bien. +Et c'est pourquoi, malgr la saison avance, je suis encore forc d'y +venir plus souvent que je ne voudrais. + +Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient d vendre +la villa somptueuse, btie l par un cardinal, leur anctre, sur les +plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moiti du seizime sicle: +une demeure d't royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des +bassins, des cascades, surtout une terrasse, clbre entre toutes celles +du pays, qui s'avanait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine, +dont l'immensit sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la +Mditerrane. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mre de vastes +champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apports en dot +Prada, au moment o la folie de la pierre soufflait de Rome sur les +provinces. Aussi Prada avait-il eu l'ide de construire l tout un +quartier de villas bourgeoises, dans le got de celles qui encombrent la +banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'taient prsents, +l'effondrement financier tait survenu, et il liquidait pniblement +cette affaire fcheuse, aprs en avoir dsintress sa femme, ds leur +sparation. + +--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on +veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai +ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats, +et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays, +n'est-ce pas? dont nous avons raison d'tre trs fiers, Rome. J'ai +beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que +mon coeur batte de joie. + +Ce qu'il ne disait pas, c'tait que son amie, comme il la nommait, +Lisbeth Kauffmann, venait de passer l't dans une des villas neuves, o +elle avait install son atelier de dlicieuse artiste, visit par toute +la colonie trangre, qui tolrait l'irrgularit de sa situation, +depuis la mort de son mari, grce sa gaiet et sa peinture, juste +assez pour tre libre. On avait fini mme par accepter sa grossesse, et +elle tait rentre Rome ds le milieu de novembre, pour y accoucher +d'un gros garon, dont la venue avait rallum, dans les salons blancs et +dans les salons noirs, les commrages passionns sur le divorce imminent +de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati tait +srement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil o +le jetait cette naissance d'un fils. + +Pierre, qui gardait en sa prsence une gne, comme une sorte de malaise, +dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut +pourtant rpondre son amabilit parfaite, en lui demandant des +nouvelles de son pre, le vieil Orlando, le hros de la conqute. + +--Oh! part les jambes, il se porte merveille, il vivra cent ans. Ce +pauvre pre! j'aurais t si heureux de l'installer dans une de ces +petites maisons, cet t! Mais jamais il n'a voulu, il s'entte ne pas +quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprt, pendant son +absence. + +Il clata d'un beau rire, s'gayant tout seul plaisanter ainsi l'ge +hroque et dmod de l'indpendance. Puis, il ajouta: + +--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abb. Il s'tonne de ne +pas vous avoir revu. + +Cela chagrina Pierre, car il s'tait mis aimer Orlando d'une tendresse +respectueuse. Deux fois, depuis la premire visite, il tait retourn le +saluer; et, chaque fois, le vieillard avait refus de causer de Rome, +tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris. +Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure. + +--Je vous en prie, s'cria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie +pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je dsire le +satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai t +touch de son accueil. + +Tous deux continuaient marcher lentement, par la route montante, au +milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'taient mme pas +acheves. Et, lorsque Prada sut que le prtre tait venu pour se +prsenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire +de loup aimable, qui dcouvrait ses dents blanches. + +--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous +allez le trouver dans un bel tat de fivre! + +--Pourquoi donc? + +--Mais parce que les nouvelles de la sant du Saint-Pre ne sont pas +bonnes, ce matin. Quand j'ai quitt Rome, le bruit courait qu'il avait +pass une nuit affreuse. + +Il s'tait arrt un coude de la route, devant une antique chapelle, +une petite glise, d'une grce solitaire et triste, la lisire d'un +bois d'oliviers. Et, tout ct, se trouvait une masure tombant en +ruine, l'ancienne cure sans doute, d'o sortait un prtre, grand, +noueux, la face paisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, +ferma rudement la porte, avant de s'loigner. + +--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le coeur doit +battre aussi bien fort, et qui monte srement chez votre cardinal, aux +nouvelles. + +Pierre, surpris, avait regard le prtre. + +--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le +lendemain de mon arrive, chez le cardinal Boccanera, auquel il +apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat +pour son jeune frre, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, +avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a +refus absolument. + +--C'est lui-mme, n'en doutez pas, car il a t autrefois un familier de +la villa Boccanera, o son jeune frre tait jardinier. Aujourd'hui, il +est le client, la crature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure +curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je +suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette +trs vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, o l'on ne vient pas +entendre la messe trois fois par anne. Oui, une vritable sincure, qui +lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan +philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez l, entour +de grands murs. + +En effet, le clos s'tendait sur la pente, derrire la cure, ferm +soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche o les regards +eux-mmes ne pntraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la +muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier gant, dont les +feuilles hautes se dcoupaient en noir sur le ciel clair. + +Prada s'tait remis marcher, et il continuait parler de Santobono, +qui l'intressait videmment. Un prtre patriote, un garibaldien. N +Nemi, dans ce coin rest sauvage des monts Albains, il tait du peuple, +encore prs de la terre; mais il avait tudi, il savait assez +d'histoire pour connatre la grandeur passe de Rome et pour rver le +rtablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il +s'tait mis croire passionnment qu'un grand pape seul pouvait +raliser ce rve, en s'emparant du pouvoir, puis en conqurant toutes +les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait +des millions de catholiques? Est-ce que la moiti de l'Europe n'tait +pas lui? La France, l'Espagne, l'Autriche cderaient, ds qu'elles le +verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant l'Allemagne et +l'Angleterre, toutes les nations protestantes, elles seraient +invitablement conquises, la papaut tant l'unique digue qu'on pt +opposer l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. +Politiquement, il s'tait malgr a dclar en faveur de l'Allemagne, +dans la pense que la France avait besoin d'tre crase, pour se jeter +entre les bras du Saint-Pre. Et les contradictions, les imaginations +folles se heurtaient ainsi dans cette tte fumeuse, o les ides +brlaient, tournaient vite la violence, sous la rudesse primitive de +la race: un barbare de l'vangile, un ami des humbles et des souffrants, +qui tait de la famille des sectaires exalts, capables des grandes +vertus et des grands crimes. + +--Oui, conclut Prada, il s'est donn au cardinal Sanguinetti, parce +qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit +faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non +plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conqurir +un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits +dsagrments de l'existence, comme le jour o il a eu besoin de tirer +son frre d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on +nourrit un terne la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une +fortune... C'est pourquoi vous le voyez l-bas marcher si longues +enjambes, dans la hte de savoir si Lon XIII va mourir et si son terne +sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare. + +Intress et pris d'inquitude, Pierre demanda: + +--Croyez-vous donc le pape malade ce point? + +Le comte sourit, leva les deux bras. + +--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intrt +l'tre. Mais je le crois vraiment indispos, un drangement +d'entrailles, dit-on; et, son ge, la moindre indisposition peut +devenir fatale. + +Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prtre posa +une question. + +--Alors, si le Saint-Sige se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti +aurait de grandes chances? + +--De grandes chances! de grandes chances! voil encore une de ces choses +qu'on ne sait jamais. La vrit est qu'on le classe parmi les candidats +possibles; et, si le dsir d'tre pape suffisait, Sanguinetti serait +srement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volont +extraordinaire, brl jusqu'aux os par cette ambition suprme. C'est +mme l sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il tre dcid + tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est +venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit tre afin de mieux +diriger sa bataille de loin, tout en affectant un dsir de retraite, un +dtachement du meilleur effet. + +Et il s'tendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait +l'intrigue, l'pre apptit de conqute, l'activit excessive, mme un +peu brouillonne. Il l'avait connu son retour de la nonciature de +Vienne, rompu aux affaires, rsolu ds lors mettre la main sur la +tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses +raccommodements avec le pape rgnant, sa tendresse pour l'Allemagne +suivie d'une brusque volution vers la France, ses attitudes successives +devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une +intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas +vacue. Et il semblait s'en tenir l dsormais, il affectait de +dplorer le rgne flottant de Lon XIII, de garder sa fervente +admiration Pie IX, le grand pape hroque de la rsistance, dont le +bon coeur n'empchait pas l'inbranlable fermet. C'tait dire que, lui, +restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'glise, en dehors des +complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rvait que de +politique au fond, il avait d en arriver tout un programme, +volontairement vague, mais que ses clients, ses cratures rpandaient, +d'un air de mystre extasi. Depuis une autre indisposition du pape, qui +datait dj du printemps, il vivait dans une inquitude mortelle, car le +bruit avait couru que les Jsuites, bien que le cardinal Boccanera ne +les aimt gure, se rsigneraient le soutenir. Sans doute, ce dernier +tait rude, d'une pit outre, dangereuse, en ce sicle de tolrance; +seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son lection ne +signifierait-elle pas que jamais la papaut ne renoncerait au pouvoir +temporel? Ds lors, Boccanera tait devenu l'homme redoutable aux yeux +de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dpouill, passait ses +heures chercher la combinaison qui le dbarrasserait de ce rival +tout-puissant, sans mnager les histoires abominables sur ses +complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le reprsenter +comme l'Antchrist, dont le rgne devait consommer la ruine de la +papaut. Sa dernire combinaison, afin de s'assurer l'appui des +Jsuites, tait donc de faire rpandre par ses familiers que lui, non +seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais +encore qu'il s'engageait reconqurir ce pouvoir. Et il avait tout un +plan qu'on se chuchotait l'oreille, un plan d'une victoire certaine, +foudroyant dans ses rsultats, malgr d'apparentes concessions: ne plus +dfendre aux catholiques de voter et d'tre candidats, envoyer la +Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors +la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fdration des +provinces italiennes, dont le Saint-Pre, rentr en possession de Rome, +deviendrait le Prsident auguste et souverain. + +En terminant, Prada se mit rire de nouveau, montrant ses dents +blanches, peu faites pour lcher la proie. + +--Vous voyez que nous avons bien nous dfendre, car il s'agit de nous +jeter dehors. Heureusement qu'il y a, tout cela, de petits +empchements. Mais de tels rves n'en ont pas moins une action norme +sur certaines cervelles exaltes, comme celle de ce Santobono par +exemple; et, tenez! en voil un que Sanguinetti mnerait loin, d'un mot, +s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc l-haut, il +est arriv, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute +blanche qui a des balcons sculpts. + +En effet, on apercevait le petit palais, une des premires maisons de +Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les +fentres s'ouvraient sur l'immensit de la Campagne romaine. + +Il tait onze heures, et comme Pierre prenait cong du comte, pour +monter faire lui-mme sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans +la sienne. + +--Vous ne savez pas, si vous tiez trs gentil, eh bien! vous +djeuneriez avec moi... Voulez-vous? Ds que vous serez libre, venez me +rejoindre ce restaurant, l, cette faade rose. Moi, en une heure, +j'aurai rgl mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul. + +D'abord, Pierre refusa, se dfendit; mais il n'avait aucune excuse +possible; et il dut se rendre enfin, cdant malgr lui au charme rel de +Prada. Ds qu'ils se furent spars, il n'eut qu' monter une rue, pour +se trouver la porte du cardinal. Ce dernier tait d'un abord trs +facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer + l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient deux +battants, mme devant les plus humbles soutanes. Le jeune prtre fut +donc introduit tout de suite, un peu tonn de cet accueil, en se +souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait +dconseill le voyage, Son minence n'aimant pas tre drange, quand +elle tait souffrante. A la vrit, il n'tait gure question de +maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa, +inonde de soleil. Le salon d'attente, o l'on venait de le laisser +seul, meubl d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni +confort; mais il tait gay par la plus belle lumire du monde, et il +donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une +beaut sans gale, toute de rve, dans le continuel mirage du pass. +Aussi, en attendant d'tre reu, alla-t-il se planter une des +fentres, grande ouverte sur un balcon, merveill, parcourant des yeux +la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome, +que dominait le dme de Saint-Pierre, une petite tache tincelante, +peine large comme l'ongle du petit doigt. + +Il s'oubliait l, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui +arrivaient trs nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre +que c'tait Son minence elle-mme, debout sur le balcon voisin, qui +causait avec un prtre, dont il voyait seulement un bout de soutane. +Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier +mouvement fut de se retirer, par discrtion; et puis, les paroles qu'il +entendit le retinrent. + +--Nous allons savoir dans un instant, disait Son minence de sa voix +grasse. J'ai envoy Eufemio Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et +voici le train qui le ramne. + +En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un +jouet d'enfant. Ce devait tre pour le guetter que Sanguinetti tait +venu s'accouder la balustrade du balcon. Et il restait l, les yeux +sur Rome, au loin. + +Santobono pronona passionnment quelques mots, que Pierre entendit mal. +Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement: + +--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que +Dieu nous conserve longtemps encore Sa Saintet... + +Il s'arrta, et comme il n'tait pas hypocrite, il complta sa pens: + +--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est +mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de +l'Antchrist ont gagn beaucoup de terrain dans ces derniers temps. + +Un cri chappa Santobono. + +--Oh! Votre minence agira, triomphera! + +--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu' la +disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la +victoire du Saint-Sige. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun +dans ses moyens barrer la route aux mchants, de manire ce que les +bons russissent... Ah! si l'Antchrist rgne... + +Ce mot d'Antchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout +d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antchrist, +c'tait le cardinal Boccanera. + +--Mon cher, songez cela: l'Antchrist au Vatican, consommant la ruine +de la religion par son orgueil implacable, sa volont de fer, sa sombre +folie du nant; car il n'y a plus en douter, il est la bte de mort +annonce par les prophties, celle qui menace de tout engloutir avec +elle, dans sa furieuse course aux tnbres de l'abme. Je le connais, il +ne rve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du +temple et les branlera pour s'abmer sous les dcombres, lui et la +catholicit entire. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit +chass de Rome, fch avec toutes les nations, excr de l'Italie, +tranant par le monde le fantme errant du dernier pape. + +Un grognement sourd, un juron touff de Santobono accueillit cette +effroyable prdiction. Mais le train tait arriv en gare; et, parmi les +quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un +petit abb, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite. +C'tait l'abb Eufemio, le secrtaire du cardinal. Quand il eut aperu +celui-ci au balcon, il lcha tout respect humain, il se mit courir, +pour gravir la rue en pente. + +--Ah! voici Eufemio! s'cria Son minence, frmissante d'anxit. Nous +allons savoir, nous allons savoir enfin! + +Le secrtaire s'tait engouffr sous la porte, et il dut monter si +vivement, que Pierre, presque aussitt, le vit traverser hors d'haleine +le salon d'attente, o il se trouvait, puis disparatre dans le cabinet +du cardinal. Celui-ci avait quitt le balcon pour aller la rencontre +de son messager; mais il y revint, au milieu de questions, +d'exclamations, de tout un tumulte, caus par les mauvaises nouvelles. + +--Alors, c'est bien vrai, la nuit a t mauvaise, Sa Saintet n'a pas +dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on racont? Mais, son ge, +rien n'est plus grave, a peut l'emporter en deux heures... Et les +mdecins, que disent-ils? + +La rponse ne parvint pas Pierre. Seulement, il comprit en entendant +le cardinal reprendre: + +--Oh! les mdecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne +veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel +malheur, si la catastrophe ne peut tre recule de quelques jours! + +Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, l-bas, +regardant de toute son angoisse ambitieuse le dme de Saint-Pierre, la +petite tache tincelante, peine grande comme l'ongle du petit doigt, +au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si +le pape tait mort! Et il aurait voulu n'avoir qu' tendre le bras pour +prendre dans le creux de sa main la Ville ternelle, la Ville sacre, +qui ne tenait pas plus de place, l'horizon, qu'un tas de gravier, jet +l par la pelle d'un enfant. Dj, il rvait du conclave, lorsque les +dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile, +souverain, le couronnerait de pourpre. + +--Mais vous avez raison, mon cher, s'cria-t-il en s'adressant +Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'glise... Et puis, il +n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons +uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprme, il saura bien +foudroyer l'Antchrist. + +Alors, pour la premire fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui +disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage dcision: + +--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera! + +Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon +tait vide, et son attente recommena, dans le salon ensoleill, d'une +gaiet calme et dlicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail +s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut tonn de +trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prtres, qui +s'en taient alls par une autre porte. + +Dans la vive lumire blonde, le cardinal tait debout prs d'une +fentre, avec sa face colore au nez fort, aux grosses lvres, son air +de jeunesse trapue et vigoureuse, malgr ses soixante ans. Il avait +repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par +bonne politique. Et, tout de suite, ds que Pierre se fut inclin et eut +bais l'anneau, il lui indiqua une chaise. + +--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette +malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux +d'en causer avec vous. + +Lui-mme avait pris une chaise, devant cette fentre ouverte sur Rome, +dont il semblait ne pouvoir s'loigner. Le prtre s'aperut qu'il ne +l'coutait gure, les yeux de nouveau l-bas, vers la proie si +chaudement dsire, pendant qu'il s'excusait d'tre venu le troubler +dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention tait +parfaite, il s'merveilla de la volont que cet homme devait avoir, pour +paratre si calme, si dvou aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent +de tempte soufflait en lui. + +--Votre minence daignera donc me pardonner... + +--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma sant chancelante me +retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est trs naturel +que vous dsiriez me fournir des explications, dfendre votre oeuvre, +clairer mon jugement. Mme je m'tonnais de ne pas vous avoir encore +vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'pargnez pas vos +dmarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous coute, +de toute la bonne joie que j'aurais vous absoudre. + +Et Pierre se laissa prendre ces bienveillantes paroles. Un espoir lui +revint, celui de gagner sa cause le prfet de l'Index, tout-puissant. +Il le jugeait dj d'une intelligence rare, d'une cordialit exquise, +cet ancien nonce qui avait appris, Bruxelles d'abord, puis Vienne, +l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur +promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois +encore sa flamme d'aptre, pour exposer ses ides sur la Rome de demain, +la Rome qu'il rvait, de nouveau matresse du monde, si elle revenait au +christianisme de Jsus, dans l'ardent amour des petits et des humbles. + +Sanguinetti souriait, hochait doucement la tte, s'exclamait de +ravissement. + +--Trs bien, trs bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher +fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'vidence mme, vous tes l +avec tous les bons esprits. + +Puis, tout le ct posie le touchait profondment, disait-il. Il aimait + passer, comme Lon XIII, par rivalit sans doute, pour un latiniste +des plus distingus, et il avait vou Virgile une tendresse spciale +et sans bornes. + +--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant +les pauvres que l'hiver a glacs, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous +doutez-vous que vous tes plein de tournures latines? J'ai not chez +vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les glogues. +Un charme, votre livre, un vrai charme! + +Comme il n'tait point sot, et qu'il sentait l, dans ce petit prtre, +une grande intelligence, il finissait par s'intresser, non pas lui, +mais au profit quelconque qu'il y avait peut-tre tirer de lui. +C'tait, dans sa fivre d'intrigues, sa continuelle proccupation, tirer +des autres, des cratures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui +apportaient d'utile son propre triomphe. Et il se dtournait un +instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'coutait +parler, en se demandant quoi il pourrait bien l'employer, tout de +suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait +pape. Mais le prtre commit encore une fois la faute d'attaquer le +pouvoir temporel de l'glise et de prononcer les mots malencontreux de +religion nouvelle. + +D'un geste, le cardinal l'arrta, toujours souriant, sans rien perdre de +son amabilit, bien que sa rsolution, prise depuis longtemps, ft ds +lors confirme et dfinitive. + +--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je +suis souvent avec vous, oh! tout fait... Seulement, voyons, vous +ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors, +aprs la page que vous avez crite sur la Grotte, comment voulez-vous +que je me prononce pour vous, contre les Pres? + +Pierre fut atterr par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne +n'avait eu la prcaution de l'avertir. A Rome, les oeuvres catholiques +du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, dsign par le +Saint-Pre, charg de la reprsenter et de la dfendre au besoin. + +--Ces bons Pres! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait +beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains lies, nous ne +pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de +messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos +pauvres prtres qui mourrait de faim. + +Il n'y avait qu' s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus +cette question d'argent, la ncessit o se trouvait le Saint-Sige +d'assurer son budget, bon an mal an. C'tait toujours le servage du +pape, que la perte de Rome avait libr du souci de rgner, mais que sa +gratitude force pour les aumnes reues, clouait quand mme la terre. +Les besoins taient si grands, que l'argent rgnait, tait la puissance +souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome. + +Sanguinetti se leva pour donner cong au visiteur. + +--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous dsesprez pas. Je +n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des +excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si +Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme malgr nous! + +C'tait son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais +pousser personne bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon +dire celui-ci que la condamnation de son livre tait chose faite et +que le seul parti prudent serait de le dsavouer? Il n'y avait qu'un +sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colre sur les mes de feu et +les jeter la rbellion. + +--Esprez, esprez! rpta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de +sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire. + +Pierre, profondment touch, se sentit renatre. Il oubliait mme la +conversation qu'il avait surprise, cette pret d'ambition, cette rage +sourde contre le rival redout. Et puis, chez les puissants, +l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de coeur? Si celui-ci tait +pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-tre le pape +attendu, acceptant la tche de rorganiser l'glise des tats-Unis +d'Europe, matresse spirituelle du monde? Il le remercia avec motion, +s'inclina et le laissa son rve, debout devant cette fentre grande +ouverte, d'o Rome lui apparaissait au loin toute prcieuse et luisante +comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le +resplendissement du soleil d'automne. + +Il tait prs d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin +djeuner, une des petites tables du restaurant, o ils s'taient donn +rendez-vous. Leurs affaires les avaient retards l'un et l'autre. Mais +le comte paraissait fort gai, ayant rgl son avantage des questions +fcheuses; et le prtre lui-mme, repris d'esprance, s'abandonnait, se +laissait dlicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour. +Aussi le djeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire, +peinte en bleu et en rose, absolument dserte cette poque de l'anne. +Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les +Chteaux romains dcoraient les murs. Et ils mangrent des choses +fraches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un got brl de +terroir, comme si les anciens volcans avaient laiss la terre un peu +de leur flamme. + +Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grce +farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le +plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en +voiture, de Frascati Nemi, tait rest sous le charme; et il en +parlait encore avec feu. C'tait d'abord l'adorable chemin de Frascati +Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantes de +roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de +continuelles chappes sur l'immensit houleuse de la Campagne. A +gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithtre, blanchissait sur +un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronn de grands arbres +sculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers +Frascati, on apercevait, trs haut, la lisire d'un bois de pins, les +ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des +sicles de soleil, et d'o la vue sans bornes devait tre admirable. +Puis, on traversait Marino, la grande rue en pente, la vaste glise, +au vieux palais noirci et demi mang des Colonna. Puis, aprs un bois +de chnes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde: +les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre ct des eaux immobiles, +clair miroir; le Monte Cave gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola; +et Castel-Gandolfo droite, dominant le lac, comme du haut d'une +falaise. Dans le cratre teint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure +gante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de mtal fondu, que le +soleil moirait d'or d'un ct, tandis que l'autre moiti, dans l'ombre, +tait noire. Et la route montait ensuite, jusqu' Castel-Gandolfo, +perch sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer, +toujours rafrachi par une brise, mme aux heures les plus brlantes de +l't, autrefois clbre par sa villa des Papes, o Pie IX aimait +vivre des journes d'indolence, o Lon XIII n'est jamais venu. Et la +route descendait ensuite; et les chnes verts recommenaient, des chnes +verts fameux par leur normit, une double range de colosses, de +monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on +arrivait enfin Albano, une petite ville moins nettoye, moins +modernise que Frascati, un coin de terroir qui a gard un peu de son +odeur d'ancienne sauvagerie; et c'tait encore l'Arricia, avec le palais +Chigi, des coteaux couverts de forts, des ponts enjambant des gorges +dbordantes d'ombrages; et c'tait encore Genzano, c'tait encore Nemi, +de plus en plus reculs et farouches, perdus au milieu des rocs et des +arbres. + +Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaable Pierre en avait gard, ce Nemi +au bord de son lac, ce Nemi dlicieux de loin, d'une apparition si +charmeresse, vocatrice des anciennes lgendes, des villes fes nes +dans la verdure du mystre des eaux, et d'une salet repoussante quand +on l'aborde enfin, croulant de partout, domin encore par la tour des +Orsini, comme par le gnie mauvais des anciens ges, qui semble y +maintenir les moeurs froces, les passions violentes et les coups de +couteau! Il tait de l, ce Santobono, dont le frre avait tu, et qui +lui-mme semblait brler d'une flamme meurtrire, avec ses yeux de +crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une +lune teinte, tombe l, dans ce fond de cratre, cette coupe plus +profonde et plus troite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une +vigueur et d'une densit prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules, +en un flot vert de branches qui s'crasent, descendent jusqu' la rive. +Cette fcondit formidable nat des continuelles vapeurs d'eau qui se +dgagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent +dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidit chaude et +lourde, les alles des jardins environnants se verdissent de mousses, +des brouillards pais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une +vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcire, aux louches +malfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac o +paraissent dormir des atrocits anciennes, toute une religion +mystrieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable dcor. Il +l'avait vu, l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forts, +tel qu'une plaque de mtal terni, noir et argent, d'une immobilit +pesante; et cette eau trs claire, mais si profonde, cette eau dserte, +sans une barque, cette eau morte, auguste et spulcrale, lui avait +laiss une indicible tristesse, une mlancolie en mourir, la +dsesprance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonfles +de la douleur muette des germes, inquitantes de fcondit. Ah! ces +bords noirs qui s'enfonaient, ce lac morne et noir qui gisait, l-bas, +au fond! + +Le comte Prada s'tait mis rire de cette impression. + +--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je +l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils, +tout en l'clairant, ne l'animent gure. Pour mon compte, je sais que je +prirais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue. +Mais il a pour lui les potes et les femmes romanesques, celles qui +adorent les grands amours passionns, aux dnouements tragiques. + +Puis, comme les deux convives s'taient levs de table, pour aller +prendre le caf sur une terrasse, la conversation changea. + +--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre la +rception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un tranger, un +spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer. + +--Oui, j'ai une invitation, rpondit Pierre. C'est un de mes amis, +monsieur Narcisse Habert, un attach de notre ambassade, qui me l'a +procure et qui, du reste, doit m'y conduire. + +En effet, il devait y avoir, le soir mme, une fte au palais +Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne +que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dpasserait tout +en magnificence, car il avait lieu l'occasion des fianailles de +Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, aprs avoir gifl sa +fille, disait-on, et avoir lui-mme couru des risques srieux +d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colre, venait de cder devant +le tranquille et doux enttement de la jeune fille, en consentant son +mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous +les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en +taient bouleverss. + +Le comte Prada s'gayait de nouveau. + +--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis +enchant, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un trs honnte +et trs charmant garon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entre, +dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui +vient enfin de dcrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera +vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon pre, qui prend tout +au srieux, m'a dit qu'il n'en avait pas ferm l'oeil de la nuit. + +Il s'interrompit, pour reprendre aussitt: + +--Dites donc, il est dj deux heures et demie, vous n'aurez plus un +train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire? +ce serait de rentrer Rome avec moi, en voiture. + +Mais Pierre se rcriait. + +--Non, non, merci mille fois! Je dne avec mon ami Narcisse, je ne puis +m'attarder. + +--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir +trois heures, nous serons Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de +promenade plus dlicieuse faire, quand le jour tombe, et, voyons! je +vous promets un admirable coucher de soleil. + +Il fut si pressant que le prtre dut accepter, gagn dcidment par tant +d'amabilit et de belle humeur. Ils passrent encore une heure fort +agrable, causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils taient +remonts un instant dans Frascati, o le comte voulait revoir un +entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin, +mollement bercs cte cte, sur les coussins de la victoria, au trot +lger des deux chevaux. C'tait dlicieux, en effet, ce retour Rome, +au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par +cette fin exquise de la plus douce des journes d'automne. + +Mais d'abord, grande allure, la victoria dut descendre les pentes de +Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers. +La route pave tournait, peu frquente: peine quelques paysans en +vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attele d'un +ne; c'tait seulement le dimanche que les dbits de vin se peuplaient +et que les artisans leur aise venaient manger le chevreau dans les +bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, un +coude du chemin. Tout un troupeau de moutons dfila, barra un instant le +passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense +Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes +du soir, semblait s'enfoncer peu peu, mesure que la voiture +descendait davantage. Il vint un moment o elle ne fut plus, au ras de +l'horizon, qu'une mince raie grise, peine toile de blanc par +quelques faades ensoleilles. Puis, elle s'abma en terre, elle se noya +sous la houle des champs infinis. + +Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrire elle les +monts Albains, tandis qu' droite, gauche, en face, commenait la mer +des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'tant +pench, s'cria: + +--Tenez! voyez donc en avant, l-bas, notre homme de ce matin, le +Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes +chevaux ont peine le rattraper. + +Pierre se pencha son tour. C'tait bien le cur de Sainte-Marie des +Champs, grand et noueux, comme taill coups de serpe, dans sa longue +soutane noire. Sous la fine lumire, le clair soleil blond qui +l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel +pas, rgulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de +son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal. + +Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher +de ralentir; et il engagea la conversation. + +--Bonjour, l'abb! vous allez bien? + +--Trs bien, monsieur le comte. Mille grces! + +--Et o courez-vous donc si gaillardement? + +--Monsieur le comte, je vais Rome. + +--Comment, Rome? Si tard! + +--Oh! j'y serai presque aussitt que vous. La route ne me fait pas peur, +et c'est de l'argent vite gagn. + +Il ne perdait pas une enjambe, tournant peine la tte, allongeant le +pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre, +dit tout bas Pierre: + +--Attendez, il nous amusera. + +Puis, voix haute: + +--Puisque vous allez Rome, l'abb, montez donc, il y a une place pour +vous. + +Immdiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta. + +--Je veux bien, mille grces!... a vaut encore mieux de ne point user +ses souliers. + +Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque +humilit la place que Pierre voulait poliment lui cder prs du comte. +Ceux-ci venaient enfin de reconnatre, dans l'objet qu'il portait, un +petit panier plein de figues, joliment arrang et recouvert de feuilles. + +Les chevaux taient repartis un trot plus vif, la voiture roulait sur +la belle route plate. + +--Alors, vous allez Rome? reprit le comte, pour faire causer le cur. + +--Oui, oui, je vais porter Son minence rvrendissime le cardinal +Boccanera ces quelques figues, les dernires de la saison, dont j'avais +promis de lui faire le petit cadeau. + +Il avait pos sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre +ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare. + +--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout +miel... Mais dbarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos +genoux jusqu' Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote. + +Il s'agita, les dfendit, ne voulut absolument pas s'en sparer. + +--Mille grces! mille grces!... Elles ne me gnent, pas du tout, elles +sont trs bien l, et je suis sr de cette faon qu'il ne leur arrivera +pas d'accident. + +Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait +beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau: + +--Et le cardinal les aime, vos figues? + +--Oh! monsieur le comte, Son minence daigne les adorer. Autrefois, +lorsqu'elle passait l't la villa, elle ne voulait pas en manger d'un +autre arbre. Alors, vous comprenez, a ne me cote gure de lui faire +plaisir, du moment que je connais son got. + +Mais il avait jet sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentt la +ncessit de les prsenter l'un l'autre. + +--Monsieur l'abb Froment est justement descendu au palais Boccanera, o +il loge depuis trois mois. + +--Je sais, je sais, dit avec tranquillit Santobono. J'ai vu monsieur +l'abb chez Son minence, un jour o, dj, j'tais all porter des +figues. Seulement, elles taient moins mres. Celles-ci sont parfaites. + +Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer +plus troitement entre ses doigts normes, couverts de poils fauves. Et +il se fit un silence, tandis que la Campagne se droulait sans fin, aux +deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur, +pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de +l'hiver commenait verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une +ruine demi croule, qui apparut gauche, prit tout coup une +importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la +ligne plate, illimite de l'horizon. Puis, droite, dans un grand parc, +ferm de pieux, se montrrent de lointaines silhouettes de boeufs et de +chevaux; d'autres boeufs, attels encore, rentraient lentement du +labour, sous les piqres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lanc au +galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'oeil du +soir, travers les terres laboures. La route par moments se peuplait. +Un biroccino, trs lgre voiture deux grandes roues, avec un simple +sige pos sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps +autre, la victoria dpassait un carrotino, la charrette basse, dans +laquelle le paysan, abrit sous une sorte de tente aux couleurs vives, +apportait Rome le vin, les lgumes, les fruits des Chteaux romains. +On entendait de loin les clochettes grles des chevaux, s'en allant +d'eux-mmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire +dormait poings ferms. Des femmes rentraient par groupes de trois ou +quatre, la jupe releve, les cheveux nus et noirs, avec des fichus +carlates. Et la route se vidait ensuite, et le dsert se faisait de +plus en plus, sans un passant, sans une bte, pendant des kilomtres, +sous le ciel rond et infini, o descendait le soleil oblique, l-bas, au +bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste. + +--Et le pape, l'abb? demanda soudain Prada; est-il mort? + +Santobono ne s'effara mme pas. + +--J'espre bien, dit-il simplement, que Sa Saintet a encore de longs +jours vivre, pour le triomphe de l'glise. + +--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre vque, +le cardinal Sanguinetti? + +Cette fois, le cur ne put rprimer un lger tressaillement. On l'avait +donc vu? Lui, dans sa hte, n'avait pas remarqu ces deux passants, qui +venaient derrire son dos, sur la route. + +--Oh! rpondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au +juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il parat que Sa +Saintet a pass une assez pnible nuit, et je fais des voeux pour que +la nuit prochaine soit meilleure. + +Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta: + +--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler lui Sa +Saintet, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait dj +choisi et marqu le Souverain Pontife de demain. + +Cette belle rponse accrut encore la joie de Prada. + +--Vraiment, l'abb, vous tes extraordinaire... Alors, vous pensez que +les papes se font ainsi par la grce de Dieu? Le pape de demain est +nomm l-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais, +moi, que les hommes se mlaient un peu de l'affaire... Mais peut-tre +savez-vous dj quel est le cardinal lu d'avance par la faveur divine! + +Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du +reste le prtre dans un calme parfait. Ce dernier finit mme par rire, +lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion l'ancienne passion que +le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, parier sur +l'lu probable, lui dit qu'il y aurait l, pour lui, une fortune +gagner, s'il tait dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des +trois soutanes blanches, de trois grandeurs diffrentes, qui attendaient +dans une armoire du Vatican, toujours prtes: serait-ce cette fois la +petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre +maladie srieuse du pape rgnant, c'tait ainsi une motion +extraordinaire, un rveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les +intrigues, ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore +dans la ville entire, il n'y avait plus d'autre curiosit, d'autre +entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des +cardinaux et peur prdire celui qui l'emporterait. + +--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux +absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta? + +Santobono, malgr son vidente volont de rester digne et dsintress, +en bon prtre pieux, se passionnait peu peu, cdait sa flamme +intrieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir +davantage. + +--Moretta, allons donc! il est vendu toute l'Europe! + +--Sera-ce le cardinal Bartolini? + +--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est us tout vouloir et + ne jamais rien obtenir! + +--Alors, sera-ce le cardinal Dozio? + +--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait dsesprer de +notre sainte glise, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus mchant! + +Prada leva les mains, comme s'il tait bout de candidats srieux. Il +mettait un malin plaisir ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le +candidat certain du cur, pour exasprer celui-ci davantage. Puis, +soudain, il parut avoir trouv, il s'cria gaiement: + +--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera! + +Du coup, Santobono fut touch en plein coeur, dans sa rancune, dans sa +foi de patriote. Dj, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier +non, non! de toute sa force. Mais il parvint retenir le cri, rduit au +silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que +ses deux mains serrrent, le briser; et l'effort qu'il dut faire, le +laissa si frmissant, qu'il fut forc d'attendre, avant de rpondre +d'une voix calme: + +--Son minence rvrendissime le cardinal Boccanera est un saint homme, +digne du trne, et je craindrais seulement qu'il n'apportt la guerre, +dans sa haine contre notre Italie nouvelle. + +Mais Prada voulut aggraver la blessure. + +--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous +rjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le +vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer +un autre... Allons, il est trs grand, ce sera la grande soutane blanche +qui servira. + +--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et +comme malgr lui, moins pourtant... + +Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui +coutait en silence, s'merveilla, car il se rappelait la conversation +qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. videmment, les +figues n'taient qu'un prtexte pour forcer la porte du palais +Boccanera, o quelque familier, l'abb Paparelli sans doute, pouvait +seul donner des renseignements certains son ancien camarade. Mais quel +empire cet exalt avait sur lui-mme, dans les mouvements les plus +dsordonns de son me! + +Aux deux cts de la route, la Campagne continuait drouler l'infini +ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu srieux et +songeur. Il acheva tout haut ses rflexions. + +--Vous savez ce qu'on dira, l'abb, s'il meurt cette fois... a ne sent +gure bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on +cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres. + +Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonn! + +--Comment! le poison, encore! cria-t-il. + +Effar, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des +Borgia, comme dans un drame romantique, la fin de notre dix-neuvime +sicle! Cette imagination lui semblait la fois monstrueuse et +ridicule. + +Santobono, la face devenue immobile, impntrable, ne rpondit pas. Mais +Prada hocha la tte, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le +jeune prtre. + +--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est reste vivace et +trs grande. Ds qu'une mort y parat inexplicable, trop prompte ou +accompagne de circonstances tragiques, la premire pense est unanime, +tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je +crois, o les morts subites soient plus frquentes, je ne sais au juste +pour quelles causes, les fivres, dit-on... Oui, oui, le poison avec +toute sa lgende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de +trace, la fameuse recette lgue d'ge en ge, sous les empereurs et +sous les papes, et jusqu' nos jours de bourgeoise dmocratie. + +Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-mme, dans sa +terreur sourde, de race et d'ducation. Et il citait des faits. Les +dames romaines se dbarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en +employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste +s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait tre +l'aconit. Aprs les Borgia, la Toffana vendait, Naples, dans des +fioles dcores de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau clbre, +base d'arsenic sans doute. Et c'taient encore des histoires +extraordinaires, des pingles la piqre foudroyante, une coupe de vin +qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bcasse qu'un couteau +prpar partageait en deux et dont la moiti contamine tuait l'un des +deux convives. + +--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiance, + l'glise, le jour du mariage, est tombe morte pour avoir simplement +respir un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que +la fameuse recette se soit rellement transmise et reste connue de +quelques initis? + +--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrs. Si les +anciens croyaient des poisons mystrieux, c'tait qu'ils manquaient de +tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mnerait droit +en cour d'assises le naf qui s'en servirait. Ce sont des contes +dormir debout, et c'est peine si les bonnes gens les tolrent encore +dans les romans-feuilletons. + +--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gn. Vous avez sans +doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! votre hte, au +cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami lui, +tendrement aim, monsignor Gallo, mort l't dernier, en deux heures. + +--En deux heures, une congestion crbrale suffit, et un anvrisme tue +mme en deux minutes. + +--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pens devant les longs +frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque +d'pouvante o il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la +conviction absolue, monsignor Gallo a t empoisonn, parce qu'il tait +son confident le plus cher, son conseiller toujours cout, dont les +sages avis taient des garants de victoire. + +L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement +Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilit irritante. + +--C'est imbcile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le cur, +vous croyez ces affreuses histoires? + +Pas un poil du prtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lvres +violentes, il ne dtourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait +fixs sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait donner des exemples. +Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouv dans son lit, rduit et +calcin comme un charbon! et monsignor Brando, frapp Saint-Pierre +mme, pendant les vpres, mort dans la sacristie, vtu de ses habits +sacerdotaux! + +--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par +trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des oeufs la +coque, dans votre terrible Rome! + +Cette boutade les gaya un instant, le comte et lui. Et c'tait vrai, +une terrible Rome se dgageait de leur conversation, la ville ternelle +du crime, du poignard et du poison, o, depuis plus de deux mille ans, +depuis le premier mur bti, la rage du pouvoir, l'apptit furieux de +possder et de jouir, avait arm les mains, ensanglant le pav, jet +des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements +sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le +mme flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la +gloire souveraine du soleil. + +--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs prcautions n'ont +peut-tre pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se mfie. +J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetes et prpares par +son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquitudes... + +Pierre eut un nouveau cri de stupeur. + +--Comment, le pape lui-mme! le pape a la crainte du poison! + +--Eh oui! mon cher abb, on le prtend du moins. Il est certainement des +jours o il se voit le premier menac. Ne savez-vous pas que l'ancienne +croyance, Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que, +lorsqu'il s'entte ne pas mourir temps, on l'aide? Sa place est +naturellement au ciel, ds qu'un pape tombe en enfance, devient une +gne, mme un danger pour l'glise par sa snilit. Les choses, +d'ailleurs, sont faites trs proprement, le moindre rhume est le +prtexte dcent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trne de +Saint-Pierre. + +A ce propos, il ajouta de curieux dtails. Un prlat, disait-on, voulant +calmer les craintes de Sa Saintet, avait imagin tout un systme de +prcautions, entre autres une petite voiture cadenasse pour les +provisions destines la table pontificale, trs frugale du reste. Mais +cette voiture tait reste l'tat de simple projet. + +--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un +jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'glise... N'est-ce pas, +l'abb? + +Depuis un instant, Santobono, dans son immobilit, avait baiss les +regards, comme s'il et examin sans fin le petit panier de figues, +qu'il tenait sur ses genoux avec tant de prcautions, tel qu'un saint +sacrement. Interpell d'une faon si directe et si vive, il ne put +viter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence, +il se contenta d'incliner longuement la tte. + +--N'est-ce pas, l'abb, rpta Prada, que c'est Dieu seul, et non le +poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a t la dernire +parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expir dans les bras de son +ami, le cardinal Boccanera. + +Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tte. Et tous trois +se turent, songeurs. + +La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensit nue de la +Campagne. Toute droite, la route paraissait aller l'infini. A mesure +que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumire +marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se +succdaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violtre, jusqu'aux bords +lointains du ciel. Le long de la route, droite, gauche, il n'y avait +toujours que de grands chardons schs, des fenouils gants aux ombelles +jaunes. Puis, ce fut encore, un moment, un attelage de quatre boeufs, +attards dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air ple, d'une +extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des +moutons en tas, dont le vent apportait l'pre odeur de suint, tachaient +de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait, +seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce dsert silencieux, o +semblait rgner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant +lger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta trs haut, tout en +haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal +limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dmes, +ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui natrait d'un mirage parmi les +verdures d'un jardin enchant. + +--Matteo, cria Prada son cocher, arrte-nous l'Osteria Romana. + +Et, s'adressant ses compagnons: + +--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des oeufs frais +pour mon pre. Il les adore. + +On arrivait, et la voiture s'arrta. C'tait, au bord mme de la route, +une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria +Romana, simple relais pour les charretiers, o les chasseurs seuls se +hasardaient boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et +un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de +Rome poussait jusque-l, venait s'y rjouir. Mais, en semaine, dans +l'immense Campagne nue, des journes s'coulaient, sans qu'une me y +entrt. + +Dj le comte sautait lestement de la voiture, en disant: + +--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite. + +L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, un seul +tage; et l'on montait cet tage par un escalier extrieur, fait de +grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la +btisse, d'ailleurs, tait fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au +rez-de-chausse, une salle commune, une remise, une curie, des hangars. +A ct, prs d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait +dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle +taient ranges cinq ou six tables de bois, quarries coups de hache. +Et, comme fond ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrire, +un fragment d'aqueduc antique, dont les arches bantes sur le vide, +croules demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans +bornes. + +Mais le comte revint brusquement sur ses pas. + +--Dites donc, l'abb, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je +sais que vous tes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il +faut connatre. + +Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit son tour. + +--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on +rcolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati. + +Et, comme il ne lchait toujours pas son panier de figues, l'emportant +avec lui, le comte s'impatienta. + +--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture! + +Le cur ne rpondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se dcidait +aussi descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes +du petit peuple, dont on lui avait parl. + +Prada tait connu, tout de suite une vieille femme s'tait montre, +grande, sche, d'allure royale dans sa misrable jupe. L dernire fois, +elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'oeufs frais; et, cette +fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait +jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins. + +--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc. + +Tous trois entrrent dans la salle commune. La nuit y tait dj noire. +Bien que la saison chaude ft passe, on y entendait, ds le seuil, le +ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur cre de vin aigrelet et +d'huile rance prenait la gorge. Et, ds que leurs yeux se furent un +peu accoutums, ils purent distinguer la vaste pice, noircie, +empuantie, meuble simplement de bancs et de tables, en gros bois, +peine rabot. Elle semblait vide, tellement le silence y tait absolu, +sous le vol des mouches. Il y avait pourtant l deux hommes, deux +passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise +basse, prs de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la +maison, une maigre fille jaune, tremblait de fivre, les deux mains +serres entre les genoux, oisive. + +En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir +dehors. + +--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux! + +Et la fille, pendant que la mre cherchait les oeufs et que le pre, +sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en +grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des +tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle +retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir t force +de faire un tel voyage. + +Gaiement, lorsque tous trois se furent attabls, Prada emplit les +verres, malgr les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de +boire ainsi du vin entre ses repas. + +--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abb, qu'il est +amusant, ce petit vin?... Voyons, la sant du pape, puisqu'il est +souffrant! + +Santobono, aprs avoir vid son verre d'un trait, fit claquer sa langue. +Il avait pos le panier par terre, ct de lui, d'une main douce, avec +un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La +soire tait vraiment dlicieuse, une puret de ciel admirable, un +immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la +Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilit, une paix +souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du +grand silence, avait un got exquis d'herbes et de fleurs sauvages. + +--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagn par ce charme. Et quel +dsert d'ternel repos, pour y oublier le reste du monde! + +Mais Prada, qui avait vid la carafe, en remplissant de nouveau le verre +du cur, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut +d'abord seul remarquer. Il avertit le jeune prtre d'un coup d'oeil de +gaie complicit; et, ds lors, tous deux en suivirent les pripties +dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe +roussie, en qute des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite +poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperu le +panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant, +quand elle fut tout prs, elle prit peur, recula. Elle raidissait le +cou, tournait la tte, dardait la braise de son oeil rond. Enfin, la +passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux +feuilles, elle s'avana sans hte, en levant les pattes trs haut; et, +brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue, +qui saigna. + +Prada, heureux comme un enfant, put lcher l'clat de rire qu'il avait +contenu grand'peine. + +--Attention! l'abb, gare vos figues! + +Justement, Santobono achevait son second verre, la tte renverse, les +yeux au ciel, dans une bate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda, +comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un clat de colre, de grands +gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait ce moment +un autre coup de bec, ne lcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes +battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-mme rirent +aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit +un instant, en la menaant du poing. + +--Voil ce que c'est que de ne pas avoir laiss le panier dans la +voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prvenu, la poule +mangeait tout. + +Sans rpondre, grondant encore de sourdes imprcations, le cur avait +pos le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de +nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles +replaces, le mal rpar, il se calma. + +Il tait temps de repartir, le soleil s'abaissait l'horizon, la nuit +tait proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter. + +--Eh bien! et ces oeufs! + +Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit sa recherche. Il entra +dans l'curie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point. +Alors, il passa derrire la maison, pour jeter un coup d'oeil sous les +hangars. Mais, l, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrta net. +Par terre, la petite poule noire gisait, foudroye, morte. Elle n'avait +au bec qu'un mince flot de sang, violtre, et qui coulait encore. + +D'abord, il ne fut qu'tonn. Il se baissa, la toucha. Elle tait +tide, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang. +Puis, aussitt, il devint affreusement ple, la vrit l'envahissait, le +glaait. Comme dans un clair, il voquait Lon XIII malade, Santobono +courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour +Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se +rappelait la conversation depuis Frascati, la mort ventuelle du pape, +les candidats possibles la tiare, les histoires lgendaires de poison +qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le +cur avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et +il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant +avec une figue au bec. La petite poule tait l, morte, foudroye. + +Sa conviction fut immdiate, absolue. Mais il n'eut pas mme le temps de +se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrire lui, se rcriait. + +--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc? + +C'tait Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait, +lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus prs le fragment +d'aqueduc, demi croul parmi les pins parasols. + +Prada, frmissant comme s'il tait le coupable, rpondit par un +mensonge, sans l'avoir prmdit, cdant une sorte d'instinct. + +--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment +o j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez l-bas, s'est jete +sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un +coup de bec, dfonc le crne... Vous voyez bien, le sang coule. + +Pourquoi disait-il ces choses? Il s'tonnait lui-mme en les inventant. +Voulait-il donc rester matre de la situation, n'tre avec personne dans +l'abominable confidence, pour agir ensuite son gr? C'tait la fois +une gne honteuse devant un tranger, un got personnel de la violence +qui mlait de l'admiration sa rvolte d'honnte homme, un sourd +besoin d'examiner la chose au point de vue de son intrt personnel, +avant de prendre un parti. Honnte homme, il l'tait, il n'allait +srement pas laisser empoisonner les gens. + +Pierre, pitoyable aux btes, regardait la poule avec la petite motion +que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta trs +naturellement l'histoire. + +--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une frocit imbcile que les +hommes ont peine gale! J'avais un poulailler chez moi, et une +d'elles ne pouvait se blesser la patte, sans que toutes les autres, en +voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu' l'os. + +Tout de suite, Prada s'loigna; et, justement, la femme le cherchait de +son ct, pour lui remettre quatre oeufs, qu'elle avait dnichs +grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hta de les payer, +rappela Pierre qui s'attardait. + +--Dpchons, dpchons! Maintenant, nous ne serons plus Rome qu' la +nuit noire. + +Dans la voiture, ils retrouvrent Santobono, qui attendait +tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'chine +fortement appuye contre le sige du cocher, ses grandes jambes ramenes +sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de +figues, si coquettement arrang, qu'il protgeait de ses grosses mains +noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des +roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre. +Dans sa face paisse et terreuse de paysan rest prs de la sauvage +terre, mal dgrossi par ses quelques annes d'tudes thologiques, ses +yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dvorante de passion. + +En l'apercevant si carrment install, si calme, Prada avait eu un petit +frisson. Puis, ds que la victoria se fut remise rouler, par la route +toute droite et sans fin: + +--Eh bien! l'abb, voil un coup de vin qui va nous protger du mauvais +air. Si le pape pouvait faire comme nous, a le gurirait srement de +ses coliques. + +Mais Santobono, pour toute rponse, ne lcha qu'un sourd grondement. Il +ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme +envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut son tour, les +yeux fixs sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire. + +La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chausse +interminable, dont le pav blanc semblait filer l'infini, d'un trait. +Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumire, +droulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux +bords, se noyait peu peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes +ondulations, les tnbres s'amassaient, une mare violtre semblait s'en +pandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, largissant la +plaine perte de vue, telle qu'une mer dteinte. Tout se confondait, ce +n'tait plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon + l'autre. Et le dsert s'tait vid encore, une dernire charrette +indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires +s'teignait au loin; plus un passant, plus une bte, la mort des +couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, la paix sereine du +nant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient se montrer de +place en place, pareils des tronons de mille-pattes gants, que la +faux des sicles aurait coups; puis, ce fut, gauche, une nouvelle +tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et +d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce ct une +valeur dmesure, en se dtachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure +unique, l'heure du crpuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y +noie et s'y rsume, l'heure de l'immensit nue, de l'infini dans la +simplicit! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de +l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isole, debout, et ce rien est +d'une majest, d'une grandeur souveraines. + +Mais le soleil se couchait, l-bas, gauche, vers la mer. Dans le ciel +limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant. +Il plongea lentement derrire l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages +que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine et +bouillonn soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de +suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de +sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout +de la plaine dcolore, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier +peu peu mourir, derrire les arches noires des aqueducs; et, de +l'autre ct, les autres arches parses, restes roses, s'enlevaient en +clair sur le ciel couleur d'tain. Puis, les vapeurs d'incendie se +dissiprent, le couchant finit par s'teindre, dans une grande +mlancolie farouche. Au firmament apais, devenu de cendre bleue, les +toiles s'allumaient une une, pendant que les lumires de Rome encore +lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles des +phares. + +Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de +l'infinie tristesse du soir, envahi lui-mme d'une dtresse indicible, +continuait se questionner, se demander ce qu'il allait faire. Ses +yeux n'avaient pas quitt Santobono, dont la figure se noyait de nuit, +mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la +voiture. Il se rptait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les +gens. Les figues taient srement destines au cardinal Boccanera, et +peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape +possible dont l'action historique future tait difficile prvoir. Dans +son pre conception de conqurant, tout la lutte pour la vie, le mieux +lui avait toujours sembl de laisser faire le destin, sans compter qu'il +ne voyait aucun mal ce que le prtre manget le prtre, ce qui gayait +son athisme. Il songea aussi qu'il pouvait tre dangereux d'intervenir +dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et +insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'tait pas seul au palais +Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller +d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette ide de +rvoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voult y +arrter sa pense, les visages de Benedetta et de Dario s'taient +dresss devant lui, revenaient malgr son effort pour ne pas les voir, +s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits? +Benedetta, il l'carta tout de suite, car il savait qu'elle faisait +table part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les +deux cuisines. Mais Dario djeunait chaque jour avec son oncle. Un +instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du +cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux +creux, foudroy en deux heures. + +Non, non! cela tait affreux, il ne pouvait permettre une abomination +pareille. Alors, son parti fut arrt. Il allait attendre que la nuit +ft complte; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux +du cur, il le jetterait la vole dans quelque trou d'ombre, sans dire +un mot. Le cur comprendrait. L'autre, le jeune prtre, ne s'apercevrait +peut-tre pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il tait +bien dcid ne pas mme expliquer son acte. Et il se sentit tout +fait calm, lorsque l'ide lui vint de jeter le panier, au moment o la +voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomtres avant Rome. +Dans les tnbres de la porte, ce serait trs bien, on ne pourrait rien +voir. + +--Nous nous sommes attards, nous ne serons gure Rome avant six +heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez +le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami. + +Et, sans attendre la rponse, il s'adressa Santobono: + +--Vos figues arriveront bien tard. + +--Oh! dit le cur, Son minence reoit jusqu' huit heures. Et puis, ce +n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir. +Ce sera pour demain matin. + +Il retomba dans son silence, il ne parla plus. + +--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, rpta Prada. Et le cardinal +pourra vraiment s'en rgaler, si personne ne l'aide. + +Pierre, tourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait. + +--Il sera sans doute seul les manger, car son neveu, le prince Dario, +a d partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence, +aprs l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois. + +Brusquement, il s'arrta, en songeant qui il parlait. Mais le comte +avait remarqu sa gne. + +--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune +peine. C'est dj trs ancien... Et il est parti, ce jeune homme, +dites-vous? + +--Oui, moins qu'il n'ait remis son dpart. Je m'attends ne pas le +retrouver au palais. + +Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement +continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au +malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'tait pas l, de quoi +allait-il se mler? Toutes ces rflexions lui fatiguaient le crne, et +il finit par penser tout haut. + +--S'il s'en est all, ce doit tre par convenance, afin de ne pas +assister la soire des Buongiovanni, car la congrgation du Concile +s'est runie ce matin pour se prononcer dfinitivement, dans le procs +que la comtesse m'a intent... Oui, tout l'heure, je saurai si +l'annulation de notre mariage sera signe par le Saint-Pre. + +Sa voix tait devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se +rouvrir et saigner, la plaie faite son orgueil d'homme par cette femme +qui tait sienne et qui s'tait refuse, en se rservant pour un autre. +Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation +d'impuissance, l'outrage sa virilit, renaissait sans cesse, lui +gonflait le coeur d'aveugles colres. Il eut un violent et brusque +frisson, comme si tout un grand souffle glac lui et travers la chair; +et, dtournant l'entretien, il ajouta tout coup: + +--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, +Rome, l'heure de la tombe du jour, o l'on empoigne trs bien une bonne +fivre, si l'on ne se mfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos +jambes, enveloppez-vous soigneusement. + +Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore, +plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne, +submerge dans la nuit. Enfin, la porte apparut, la clart des toiles +vives; et elle n'tait autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous +laquelle passait la route. Ce dbris d'aqueduc semblait, de loin, barrer +le passage de sa masse norme de vieux murs demi crouls. Ensuite, +l'arche gante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche +bant. Et l'on passait en pleines tnbres, dans le roulement plus +sonore des roues. + +Lorsqu'on fut de l'autre ct, Santobono avait toujours sur les genoux +le petit panier de figues, et Prada le regardait, boulevers, se +demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait +pas saisi, jet aux tnbres. Cependant, il y tait dcid encore, +quelques secondes avant de pntrer sous la vote. Il l'avait mme +regard une dernire fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait + faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en +proie une indcision grandissante, incapable dsormais de vouloir un +acte dfinitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'ide sourde de se +satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il press +maintenant, puisque Dario tait sans doute parti et puisque ces figues +ne seraient srement pas manges avant le lendemain? Le soir mme, il +devait apprendre si la congrgation du Concile avait annul son mariage, +il saurait jusqu' quel point la justice de Dieu tait vnale et +mensongre. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas mme le +cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu. +Mais, depuis le dpart de Frascati, n'tait-ce pas le destin en marche +que ce petit panier? Ne cdait-il pas une jouissance d'absolu pouvoir, +en se disant qu'il tait le matre de l'arrter ou de lui permettre +d'aller jusqu'au bout de son oeuvre de mort? Et, d'ailleurs, il +s'abandonnait la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les +mains lies au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait +glisser une lettre d'avertissement dans la bote aux lettres du palais, +avant de se mettre au lit, tout en tant heureux de penser que, si +pourtant il avait intrt ne pas le faire, il ne le ferait pas. + +Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans +le frisson du soir, qui semblait avoir glac les trois hommes. +Vainement, le comte, pour chapper au combat de ses rflexions, revint +sur le gala des Buongiovanni, donnant des dtails, dcrivant les +splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares, +gnes et distraites. Puis, il s'effora de rconforter Pierre, de le +rendre son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si +aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prtre rentrt +trs heureux, dans l'ide que son livre n'tait pas condamn encore et +qu'il triompherait peut-tre, si on l'aidait, il rpondit peine, tout + sa rverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir +dans la nuit noire. Et les lumires de Rome s'taient multiplies, des +maisons avaient reparu, droite, gauche, d'abord espaces largement, +peu peu ininterrompues. C'tait le faubourg, des champs de roseaux +encore, des haies vives, des oliviers dont la tte dpassait les long +murs de clture, de grands portails aux piliers surmonts de vases, +enfin la ville, avec ses ranges de petites maisons grises, de commerces +pauvres, de cabarets borgnes, d'o sortaient parfois des cris et des +bruits de bataille. + +Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, cinquante +mtres du palais. + +--Cela ne me gne pas, et d'aucune faon, je vous assure... Voyons, vous +ne pouvez achever la route pied, presss comme vous l'tes! + +Dj, la rue Giulia dormait dans sa paix sculaire, absolument dserte, +d'une mlancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de +gaz. Et, ds qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas +Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la +ruelle latrale. + +--Au revoir, l'abb. + +--Au revoir, monsieur le comte. Mille grces! + +Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera, +dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, tait encore grande +ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait +cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier, +portant le destin. + + + + +XII + + +Il tait dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui avaient dn au +Caf de Rome, o ils s'taient ensuite oublis dans une longue causerie, +descendirent pied le Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils +eurent toutes les peines du monde en gagner la porte. Les voitures +arrivaient par files serres, et la foule des curieux qui stationnaient, +dbordant, envahissant la chausse, malgr les agents, devenait si +compacte, que les chevaux n'avanaient plus. Dans la longue faade +monumentale, les dix hautes fentres du premier tage flambaient, une +grande clart blanche, la clart de plein jour des lampes lectriques, +qui clairait, comme d'un coup de soleil, la rue, les quipages +embourbs dans le flot humain, la houle des ttes ardentes et +passionnes, au milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des +cris. + +Et il n'y avait pas l que la curiosit habituelle de regarder passer +des uniformes et descendre des femmes en riches toilettes, car Pierre +entendit vite que cette foule tait venue attendre l'arrive du roi et +de la reine, qui avaient promis de paratre au bal de gala, que le +prince Buongiovanni donnait pour fter les fianailles de sa fille Celia +avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un des ministres de Sa Majest. +Puis, ce mariage tait un ravissement, le dnouement heureux d'une +histoire d'amour qui passionnait la ville entire, le coup de foudre, le +couple jeune et si beau, la fidlit obstine, victorieuse des +obstacles, et cela dans des conditions romanesques, dont le rcit +circulait de bouche en bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre +tous les coeurs. + +C'tait cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant dix +heures, venait encore de conter Pierre, qui la connaissait en partie. +On affirmait que, si le prince avait fini par cder, aprs une dernire +scne pouvantable, il ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia +quitter un beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en +menaait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge ignorante, un +tel mpris de tout ce qui n'tait pas son amour, qu'il la sentait +capable des pires folies, commises ingnument. La princesse, sa femme, +s'tait dsintresse, en Anglaise flegmatique, belle encore, qui +croyait avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq millions +de sa dot et en donnant cinq enfants son mari. Le prince, inquiet et +faible dans ses violences, o se retrouvait le vieux sang romain, gt +dj par son mlange avec celui d'une race trangre, n'agissait plus +que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa fortune, restes +jusque-l intactes, au milieu des ruines accumules du patriciat; et, en +cdant enfin, il avait d obir l'ide de se rallier par sa fille, +d'avoir un pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre du +Vatican. Sans doute, c'tait une honte brlante, son orgueil saignait de +s'allier ces Sacco, des gens de rien. Mais Sacco tait ministre, il +avait march si vite, de succs en succs, qu'il semblait en passe de +monter encore, de conqurir, aprs le portefeuille de l'Agriculture, +celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. Avec lui, c'tait +la faveur certaine du roi, la retraite assure de ce ct, si le pape un +jour sombrait. Puis, le prince avait pris des renseignements sur le +fils, un peu dsarm devant cet Attilio si beau, si brave, si droit, qui +tait l'avenir, peut-tre l'Italie glorieuse de demain. Il tait soldat, +on le pousserait aux plus hauts grades. On ajoutait mchamment que la +dernire raison qui avait dcid le prince, fort avare, dsespr +d'avoir disperser sa fortune entre ses cinq enfants, tait l'occasion +heureuse de pouvoir donner Celia une dot drisoire. Et, ds lors, le +mariage consenti, il avait rsolu de clbrer les fianailles par une +fte retentissante, comme on n'en donnait plus que bien rarement Rome, +les portes ouvertes tous les mondes, les souverains invits, le palais +flambant ainsi qu'aux grands jours d'autrefois, quitte y laisser un +peu de cet argent qu'il dfendait si prement, mais voulant par bravoure +prouver qu'il n'tait pas vaincu et que les Buongiovanni ne cachaient +rien, ne rougissaient de rien. A la vrit, on prtendait que cette +bravoure superbe ne venait pas de lui, qu'elle lui avait t souffle, +sans mme qu'il en et conscience, par Celia, la tranquille, +l'innocente, qui dsirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant +Rome entire, applaudissant cette histoire d'amour qui finissait bien, +comme dans les beaux contes de fes. + +--Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, jamais nous +n'arriverons en haut. Ils ont donc invit toute la ville! + +Et, comme Pierre s'tonnait de voir passer un prlat en carrosse: + +--Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux n'osent se +risquer, cause de la prsence des souverains, la prlature viendra +srement. Il s'agit d'un salon neutre, o le monde noir et le monde +blanc peuvent fraterniser. Puis, les ftes ne sont pas si nombreuses, on +s'y crase. + +Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la cour donnait par +hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles pour dcider le +patriciat offrir des galas pareils. Deux ou trois salons noirs +ouvraient bien encore une fois leurs salons, vers la fin du carnaval. +Mais, partout, les petites sauteries intimes remplaaient les +rceptions fastueuses. Quelques princesses avaient simplement leur +jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient une gale +intimit, mlange plus ou moins, car pas une matresse de maison +n'tait devenue la reine indiscute du monde nouveau. + +--Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier. + +Pierre, inquiet, lui dit: + +--Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la fiance, et je tiens + ce que vous me prsentiez. + +Mais c'tait encore un effort rude et long, que de monter le vaste +escalier, tellement la cohue des arrivants s'y bousculait. Mme aux +temps anciens, lors des chandelles de cire et des lampes huile, jamais +il n'avait resplendi d'un tel clat de lumire. Des lampes lectriques +l'inondaient de clart blanche, brlant en bouquets dans les admirables +candlabres de bronze qui ornaient les paliers. On avait cach les stucs +froids des murs sous une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de +Psych et de l'Amour, des merveilles restes dans la famille depuis la +Renaissance. Un pais tapis recouvrait l'usure des marches, et des +massifs de plantes vertes garnissaient les coins, des palmiers grands +comme des arbres. Tout un sang nouveau affluait, chauffait l'antique +demeure, une rsurrection de vie qui montait avec le flot des femmes +rieuses et sentant bon, les paules nues, tincelantes de diamants. + +Quand ils furent en haut, Pierre aperut tout de suite, l'entre du +premier salon, le prince et la princesse Buongiovanni, debout cte +cte, recevant leurs invits. Le prince, un blond qui grisonnait, grand +et mince, avait les ples yeux du Nord que sa mre lui avait lgus, +dans une face nergique d'ancien capitaine des papes. La princesse, au +petit visage rond et dlicat, paraissait peine avoir trente ans, bien +qu'elle et dpass la quarantaine, jolie toujours, d'une srnit +souriante que rien ne dconcertait, simplement heureuse de s'adorer +elle-mme. Elle portait une toilette de satin rose, toute rayonnante +d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui semblait allumer de courtes +flammes sur sa peau fine et dans ses fins cheveux de blonde. Et, des +cinq enfants, le fils an qui voyageait, les trois autres filles trop +jeunes, encore en pension, Celia seule tait l, Celia en petite robe de +lgre soie blanche, blonde elle aussi, dlicieuse avec ses grands yeux +d'innocence et sa bouche de candeur, gardant jusqu'au bout de son +aventure d'amour son air de grand lis ferm, impntrable en son mystre +de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et Attilio, qui tait +rest prs de sa fiance, portait son simple uniforme de lieutenant, +mais si navement, si ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa +jolie tte, la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, en +resplendissait, d'un clat extraordinaire de jeunesse et de force. Tous +les deux, l'un prs de l'autre, dans ce triomphe de leur passion, +apparaissaient, ds le seuil, comme la joie, la sant mme de la vie, +l'espoir illimit aux promesses du lendemain; et tous les invits qui +entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empcher de sourire, +s'attendrissaient, oubliant leur curiosit maligne et bavarde, jusqu' +donner leur coeur ce couple d'amour, si beau et si ravi. + +Narcisse s'tait avanc pour prsenter Pierre. Mais Celia ne lui en +laissa pas le temps. Elle fit un pas la rencontre du prtre, elle le +mena son pre et sa mre. + +--Monsieur l'abb Pierre Froment, un ami de ma chre Benedetta. + +Il y eut des saluts crmonieux. Pierre fut trs touch de cette bonne +grce de la jeune fille, qui lui dit ensuite: + +--Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit tre si heureuse, +ce soir! Et vous verrez comme elle est belle! + +Pierre et Narcisse la flicitrent alors. Mais ils ne pouvaient rester +l, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le +temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tte, noys, +dbords. Et Celia, quand elle eut men les deux amis Attilio, dut +revenir prendre sa place de petite reine de la fte, prs de ses +parents. + +Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des flicitations +nouvelles et des poignes de main. Puis, curieusement, tous deux +manoeuvrrent pour s'arrter un instant dans ce premier salon, o le +spectacle en valait vraiment la peine. C'tait une vaste pice, tendue +de velours vert, fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et +qui contenait en effet une collection d'armures trs remarquable, des +cuirasses, des haches d'armes, des pes, ayant presque toutes appartenu + des Buongiovanni, au quinzime sicle et au seizime. Et, au milieu de +ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise porteurs du +sicle dernier, orne des dorures et des peintures les plus dlicates, +dans laquelle l'arrire-grand'mre du Buongiovanni actuel, la clbre +Bettina, une beaut lgendaire, se faisait conduire aux offices. +D'ailleurs, sur les murs, ce n'taient que tableaux historiques, +batailles, signatures de traits, rceptions royales, o les +Buongiovanni avaient jou un rle; sans compter les portraits de +famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer, +grands dignitaires de l'glise, prlats, cardinaux, parmi lesquels, la +place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vtu de blanc, dont +l'avnement au trne pontifical avait enrichi la longue descendance. Et +c'tait parmi ces armures, prs de la galante chaise porteurs, c'tait +au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la +femme, venaient de s'arrter, eux aussi, quelques pas des matres de +la maison, prenant leur part des flicitations et des saluts. + +--Tenez! souffla tout bas Narcisse Pierre, les Sacco, l, en face de +nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve. + +Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontre chez le vieil Orlando, +avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un +embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intressa, brun +et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton prominent et +le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et +dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens, +autour de lui, taient gagns tout de suite. Il avait une faconde +extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conqute +incomparable. Rien qu' le voir, dans ce salon, sduire si aisment les +coeurs, on comprenait ses succs foudroyants, au milieu du monde brutal +et mdiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de +manoeuvrer avec une adresse rare, affectant une dlicatesse outre, +contre Celia, contre Attilio lui-mme, dclarant qu'il refusait son +consentement, de peur qu'on ne l'accust de voler une dot et un titre. +Il n'avait cd qu'aprs les Buongiovanni, il avait voulu prendre +auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyaut hroque tait +proverbiale dans l'Italie entire; d'autant plus qu'en agissant ainsi, +il savait aller au-devant d'une approbation, car le hros ne se gnait +pas pour rpter tout haut que les Buongiovanni devaient tre enchants +d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garon, de coeur +sain et brave, qui rgnrerait leur vieux sang puis, en faisant +leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'tait +merveilleusement servi du nom lgendaire d'Orlando, faisant sonner sa +parent, montrant une vnration filiale pour le glorieux fondateur de +la patrie, sans paratre vouloir se douter un instant quel point +celui-ci le mprisait et l'excrait, dsespr de son arrive au +pouvoir, convaincu qu'il mnerait le pays la ruine et la honte. + +--Ah! reprit Narcisse, en s'adressant Pierre, un homme souple et +pratique, que les soufflets ne gnent pas! Il en faut, parat-il, de ces +hommes sans scrupules, dans les tats tombs en dtresse, qui traversent +des crises politiques, financires et morales. On dit que celui-ci, avec +son aplomb imperturbable, l'ingniosit de son esprit, ses infinies +ressources de rsistance qui ne reculent devant rien, a compltement +conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne +croirait pas qu'il est dj le matre de ce palais, au milieu du flot de +courtisans qui l'entoure! + +En effet, les invits qui passaient en saluant devant les Buongiovanni, +s'amassaient autour de Sacco; car il tait le pouvoir, les places, les +pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver l, avec +sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands anctres de la maison, +on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force dmocratique, si +trouble encore, qui se levait de partout, mme de ce vieux sol romain, +o le patriciat gisait en ruines. + +--Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens? + +--Oh! rpondit Narcisse, c'est dj trs ml. Ils n'en sont plus ni au +monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'volution +tait fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut tre +celle d'une ville entire, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non, +restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme, +invinciblement. De sorte que, malgr les rsistances, dans quelques +annes, Rome sera italienne... Vous savez que, ds maintenant, lorsqu'un +prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il +faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont +pas l'hrosme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous +ai dj dit que nous tions ici sur un terrain neutre, car le prince +Buongiovanni a compris un des premiers la ncessit de la conciliation. +Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni +dans les affaires, il la voit dj miette entre ses cinq enfants, qui +l'mietteront leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du ct du +roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous, +dans ce salon, l'image exacte de la dbcle, du ple-mle qui rgne dans +les opinions et dans les ides du prince. + +Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient. + +--Tenez! voici un gnral, trs aim, depuis sa dernire campagne en +Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les suprieurs +d'Attilio, qu'on a invits pour faire un entourage de gloire au jeune +homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est croire que +le corps diplomatique viendra presque en entier, cause de la prsence +de Leurs Majests... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme, +l-bas? C'est un dput fort influent, un enrichi de la bourgeoisie +nouvelle. Il n'tait encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince +Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne +romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez +ce prlat qui entre... + +--Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro. + +--Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet +cont qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prlat +dlicieux! Avez-vous remarqu de quelle rvrence il vient de saluer la +princesse? Et quelle noble allure, quelle grce, sous son petit manteau +de soie violette! + +Narcisse continua numrer ainsi des princes et des princesses, des +ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des +diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus +incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie trangre, des Anglais, +des Amricains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille +Europe et les deux Amriques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, +la petite madame Sacco, pour raconter les efforts hroques qu'elle +avait faits, dans la bonne pense d'aider les ambitions de son mari, en +ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, tait une personne +trs ruse, pourvue des qualits les plus solides, la patience et la +rsistance pimontaises, l'ordre, l'conomie. Aussi, dans le mnage, +rtablissait-elle l'quilibre, que le mari compromettait par son +exubrance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutt. Mais, +jusqu'ici, elle avait chou opposer, aux derniers des salons noirs, +un salon blanc qui ft l'opinion. Elle ne runissait toujours que des +gens de son monde, pas un prince n'tait venu, on dansait le lundi chez +elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans +clat et sans puissance. Le vritable salon blanc, menant les hommes et +les choses, matre de Rome, restait encore l'tat de chimre. + +--Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit +Narcisse. Je suis bien sr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des +plans. A prsent qu'elle va tre allie une famille princire, +peut-tre espre-t-elle avoir enfin la belle socit. + +La foule devenait telle, dans la pice, grande pourtant, qu'ils +touffaient, bousculs, serrs contre un mur. Aussi l'attach +d'ambassade emmena-t-il le prtre, en lui donnant des dtails sur ce +premier tage du palais, un des plus somptueux de Rome, clbre par la +magnificence des appartements de rception. On dansait dans la galerie +de tableaux, une salle longue de vingt mtres, royale, dbordante de +chefs-d'oeuvre, dont les huit fentres ouvraient sur le Corso. Le buffet +tait dress dans la salle des Antiques, une salle de marbre, o il y +avait une Vnus, dcouverte prs du Tibre, et qui rivalisait avec celle +du Capitole. Puis, c'tait une suite de salons merveilleux, encore +resplendissants du luxe ancien, tendus des toffes les plus rares, ayant +gard de leurs mobiliers d'autrefois des pices uniques, que guettaient +les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, invitable. Et, parmi +ces salons, un surtout tait fameux, le petit salon des glaces, une +pice ronde, de style Louis XV, entirement garnie de glaces, dans des +cadres de bois sculpt, d'une extrme richesse et d'un rococo exquis. + +--Tout l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici, +si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apport les +fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames dsireuses de +s'asseoir, d'tre vues et d'tre aimes. + +Le salon tait vaste, drap de la plus admirable tenture de velours de +Gnes qu'on pt voir, cet ancien velours jardinire, fond de satin +ple, fleurs clatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se +sont divinement plis, d'un ton doux et fan de vieilles fleurs d'amour. +Il y avait l, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les +plus prcieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculpts, +peints et dors, des pices d'argenterie, un entassement de merveilles. +Et, sur les siges nombreux, des dames en effet s'taient dj +rfugies, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant +avec les quelques hommes qui avaient dcouvert ce coin de grce et de +galanterie. Rien n'tait plus aimable regarder, sous le vif clat des +lampes, que ces nappes d'paules nues, d'une finesse de soie, que ces +nuques souples, o se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les +bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que +de vivantes fleurs de chair. Les ventails battaient avec lenteur, comme +pour aviver les feux des pierres prcieuses, jetant chaque souffle une +odeur de femme, mle un parfum dominant de violettes. + +--Tiens! s'cria Narcisse, notre bon ami, monsignor Nani, qui salue +l-bas l'ambassadrice d'Autriche. + +Ds que Nani aperut le prtre et son compagnon, il vint eux; et, tous +trois, ils gagnrent l'embrasure d'une fentre, pour causer un instant +l'aise. Le prlat souriait, l'air enchant de la beaut de la fte, mais +gardant la srnit d'une me triplement cuirasse d'innocence, au +milieu de toutes ces paules tales, comme s'il ne les avait pas mme +vues. + +--Ah! mon cher fils, dit-il Pierre, que je suis heureux de vous +rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de notre Rome, quand elle se mle +de donner des ftes? + +--Mais c'est superbe, monseigneur! + +Il parlait avec attendrissement de la haute pit de Celia, il affectait +de ne voir chez le prince et la princesse que des fidles du Vatican, +pour faire honneur ce dernier de ce gala fastueux, sans paratre mme +savoir que le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain: + +--J'ai pens vous toute la journe, mon cher fils. Oui, j'avais appris +que vous tiez all voir Son minence le cardinal Sanguinetti, pour +votre affaire... Voyons, comment vous a-t-il reu? + +--Oh! trs paternellement... D'abord, il m'a fait entendre l'embarras o +le mettait sa situation de protecteur de Lourdes. Mais, comme je +partais, il s'est montr charmant, il m'a formellement promis son aide, +avec une dlicatesse dont j'ai t trs touch. + +--Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'tonnez pas, Son +Excellence est si bonne! + +--Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu le coeur lger, +plein d'esprance. Dsormais, il me semble que mon procs est moiti +gagn. + +--C'est bien naturel, je comprends cela. + +Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, aiguis d'une +pointe d'ironie, si discrte, qu'on n'en sentait pas la piqre. Aprs un +court silence, il ajouta trs simplement: + +--Le malheur est que votre livre a t condamn, avant-hier, par la +congrgation de l'Index, qui s'est runie tout exprs, sur une +convocation du secrtaire. Et l'arrt sera mme port la signature de +Sa Saintet aprs-demain. + +Pierre, tourdi, le regardait. L'croulement du vieux palais sur sa tte +ne l'aurait pas accabl davantage. C'tait donc fini! le voyage qu'il +avait fait Rome, l'exprience qu'il tait venu y tenter aboutissait +donc cette dfaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de +cette fte! Et il n'avait mme pu se dfendre, il avait perdu les jours, +sans trouver qui parler, devant qui plaider sa cause! Une colre +montait en lui, il ne put s'empcher de dire demi-voix, amrement: + +--Ah! comme on m'a dup! Ce cardinal qui me disait ce matin: Si Dieu est +avec vous, il vous sauvera, mme malgr vous! Oui, oui, je comprends +cette heure, il jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un dsastre, +pour que la soumission me gagnt le ciel... Me soumettre, ah! je ne puis +pas, je ne puis pas encore! J'ai le coeur trop gonfl d'indignation et +de chagrin. + +Curieusement, Nani l'coutait, l'tudiait. + +--Mais, mon cher fils, rien n'est dfinitif, tant que le Saint-Pre +n'aura pas sign. Vous avez la journe de demain, et mme la matine +d'aprs-demain. Un miracle est toujours possible. + +Et, baissant la voix, le prenant part, pendant que Narcisse, en +esthte amoureux des cols allongs et des gorges puriles, examinait les +dames: + +--coutez, j'ai une communication vous faire, en grand secret... Tout + l'heure, pendant le cotillon, venez me rejoindre dans le petit salon +des glaces. Nous y causerons l'aise. + +Pierre promit d'un signe de tte; et, discrtement, le prlat s'loigna, +se perdit au milieu de la foule. Mais les oreilles du prtre +bourdonnaient, il ne pouvait plus esprer. Que ferait-il en un jour, +puisqu'il avait perdu trois mois, sans arriver seulement tre reu +par le pape? Dans son tourdissement, il entendit Narcisse, qui lui +parlait d'art. + +--C'est tonnant comme le corps de la femme s'est abm, depuis nos +affreux temps de dmocratie. Il s'empte, il devient horriblement +commun. Voyez donc l, devant nous, pas une qui ait la ligne florentine, +la poitrine petite, le col dgag et royal... + +Il s'interrompit, pour s'crier: + +--Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec des bandeaux... +Tenez! celle que monsignor Fornaro vient d'aborder. + +Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait de belle dame en +belle dame, d'un air d'aimable conqute. Il tait superbe, ce soir-l, +avec sa haute taille dcorative, ses joues fleuries, sa bonne grce +victorieuse. Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il tait +accept simplement comme un prlat galant qui se plaisait dans la +compagnie des femmes. Et il s'arrtait, causait, se penchait au-dessus +des paules nues, les frlait, les respirait, les lvres humides et les +yeux riants, dans une sorte de ravissement dvot. + +Il aperut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avana. Le jeune +homme dut le saluer. + +--Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous +voir l'ambassade? + +--Oh! trs bien, trs bien!... Hein? quelle dlicieuse fte! + +Pierre s'tait inclin. C'tait cet homme, dont le rapport avait fait +condamner son livre; et il lui reprochait surtout son air de caresse, +les promesses menteuses de son accueil si charmant. Mais le prlat, trs +fin, dut sentir qu'il avait appris l'arrt de la congrgation. Aussi +trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnatre ouvertement. Il se +contenta, lui aussi, d'incliner la tte, avec un lger sourire. + +--Que de monde! rpta-t-il, et que de belles personnes! On ne va +bientt plus pouvoir circuler dans ce salon. + +Maintenant, tous les siges y taient occups par des dames, et l'on +commenait y touffer, au milieu de ce parfum de violettes, que +chauffait la fauve odeur des nuques blondes ou brunes. Les ventails +battaient plus vifs, des rires clairs s'levaient, dans le brouhaha +grandissant, toute une rumeur de conversation, o l'on entendait +circuler les mmes mots. Quelque nouvelle, sans doute, venait d'tre +apporte, un bruit qui se chuchotait, qui jetait la fivre de groupe en +groupe. + +Monsignor Fornaro, trs au courant, voulut donner lui-mme la nouvelle, +qu'on ne disait pas encore voix haute. + +--Vous savez ce qui les passionne toutes? + +--La sant du Saint-Pre? demanda Pierre, dans son inquitude. Est-ce +que la situation s'est encore aggrave ce soir? + +Le prlat le regarda, tonn. Puis, avec une sorte d'impatience: + +--Oh! non, oh! non, Sa Saintet va beaucoup mieux, Dieu merci! Quelqu'un +du Vatican me disait tout l'heure qu'elle avait pu se lever, cette +aprs-midi, et recevoir ses intimes, ainsi qu' l'habitude. + +--On a eu tout de mme grand'peur, interrompit son tour Narcisse. A +l'ambassade, j'avoue que nous n'tions pas rassurs, parce qu'un +conclave, en ce moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y +aurait aucun pouvoir, notre gouvernement rpublicain a tort de traiter +la papaut comme une quantit ngligeable... Seulement, sait-on jamais +si le pape est malade ou non? J'ai appris d'une faon certaine qu'il a +failli tre emport, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait mot; +tandis que, la dernire fois, lorsque tous les journaux le tuaient, en +parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui vous parle, trs gaillard +et trs gai... Il est malade, quand il le faut, je crois. + +D'un geste press, monsignor Fornaro carta ce sujet importun. + +--Non, non, on est rassur, on n'en cause dj plus... Ce qui passionne +toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui la congrgation du Concile a vot +l'annulation du mariage, dans l'affaire Prada, une grosse majorit. + +De nouveau, Pierre s'mut. N'ayant eu le temps de voir personne au +palais Boccanera, son retour de Frascati, il craignait que la nouvelle +ne ft fausse. Et le prlat crut devoir donner sa parole d'honneur. + +--La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre de la congrgation. + +Mais, brusquement, il s'excusa, s'chappa. + +--Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperue et que je dsire +saluer. + +Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne pouvant s'asseoir, +il resta debout, courbant sa grande taille, comme s'il et envelopp de +sa galante courtoisie la jeune femme, si frache, si nue, qui riait d'un +si beau rire, sous l'effleurement lger du petit manteau de soie +violette. + +--Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda Narcisse Pierre. +Non! vraiment?... C'est la bonne amie du comte Prada, la toute charmante +Lisbeth Kauffmann, qui vient de lui donner un gros garon, et qui +reparat ce soir pour la premire fois dans le monde... Vous savez +qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et qu'elle peint un +peu, assez joliment mme. On pardonne beaucoup ces dames de la colonie +trangre, et celle-ci est particulirement aime, pour la belle humeur +avec laquelle elle reoit, dans son petit palais de la rue du +Prince-Amde... Vous pensez si la nouvelle qui circule de l'annulation +du mariage, doit l'amuser! + +Elle tait vraiment exquise, cette Lisbeth, trs blonde, trs rose, +trs gaie, avec sa peau de satin, son visage de lait, ses yeux si +tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable sourire tait clbre pour sa +grce. Et, dans sa toilette de soie blanche paillete d'or, elle avait +surtout, ce soir-l, une telle joie de vivre, une telle certitude +heureuse, se sentir libre, aimante et aime, qu'autour d'elle la +nouvelle qu'on chuchotait, les mchancets dites derrire les ventails, +semblaient tourner son triomphe. Tous les regards s'taient un instant +fixs sur elle. On rptait son mot Prada, quand elle s'tait vue +enceinte, des oeuvres d'un homme que l'glise dcrtait aujourd'hui +d'impuissance: Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jsus que je vais +accoucher! Et des rires s'touffaient, d'irrespectueuses plaisanteries +circulaient tout bas, de bouche oreille, tandis qu'elle, radieuse dans +son insolente srnit, acceptait d'un air de ravissement les +galanteries de monsignor Fornaro, qui la flicitait sur une toile, une +Vierge au lis, envoye par elle une Exposition. + +Ah! cette annulation de mariage, qui dfrayait la chronique scandaleuse +de Rome depuis un an, quelle rumeur dernire elle produisait, en tombant +ainsi au beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc +l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, pour y changer +les plus incroyables mdisances, des commrages sans fin, des histoires + dormir debout. Et c'tait fini cette fois, le Vatican imperturbable +osait prononcer l'annulation, sous le prtexte que le mariage n'avait pu +tre consomm, par suite de l'impuissance du mari. Rome entire allait +en rire, avec son libre scepticisme, ds qu'il s'agissait des affaires +d'argent de l'glise. Personne dj n'ignorait les incidents de la +lutte, Prada rvolt qui s'tait tenu l'cart, les Boccanera inquiets +qui avaient remu ciel et terre, et l'argent distribu aux cratures des +cardinaux pour acheter leur influence, et la grosse somme dont on avait +paye indirectement le rapport enfin favorable de monsignor Palma. On +parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on ne trouvait pas +trop cher, car un autre divorce, celui d'une comtesse franaise, avait +cot prs d'un million. Le Saint-Pre avait tant de besoins! Et cela, +d'ailleurs, ne fchait personne, on se contentait d'en plaisanter +malignement, les ventails battaient toujours dans la chaleur +croissante, les dames avaient un frmissement d'aise, sous le vol +discret des mots lgers, murmurs peine, qui frlaient leurs paules +nues. + +--Oh! que la contessina doit tre contente! reprit Pierre. Je n'avais +pas compris pourquoi sa petite amie nous disait, notre arrive, +qu'elle allait tre, ce soir, si heureuse et si belle... Et c'est +cause de cela, certainement, qu'elle va venir, elle qui, depuis ce +procs, se considrait comme en deuil. + +Mais Lisbeth, ayant rencontr les yeux de Narcisse, lui avait souri, et +il dut aller la saluer son tour, car il la connaissait, pour avoir +travers son atelier, comme toute la colonie trangre. Il revenait prs +de Pierre, lorsqu'une nouvelle motion parut agiter les aigrettes de +diamants et les fleurs, dans les chevelures. Des ttes se tournrent, le +brouhaha grandit. + +--Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura Narcisse merveill. Une +jolie carrure tout-de mme! Habillez-le de velours et d'or, et quelle +figure de bel aventurier du quinzime sicle, mordant sans scrupule +toutes les jouissances! + +Prada entrait, l'air trs l'aise, gai, presque triomphant. Et, +au-dessus du large plastron blanc de la chemise, que l'habit encadrait +de noir, il avait vraiment une haute mine de proie, avec ses yeux francs +et durs, sa face nergique, barre d'paisses moustaches brunes. Jamais +sa bouche vorace n'avait montr sa dentition de loup, dans un sourire de +sensualit plus ravie. D'un regard rapide, il examina, dshabilla toutes +les femmes. Puis, quand il eut aperu Lisbeth, si gamine, si rose et si +blonde, il s'adoucit, il vint trs ouvertement elle, sans s'inquiter +le moins du monde de l'ardente curiosit qui le dvisageait. Il se +pencha, causa bas un instant, ds que monsignor Fornaro lui eut cd la +place. Sans doute la nouvelle qui courait lui fut confirme par la jeune +femme, car il eut un geste, un rire un peu forc, en se relevant. + +Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans l'embrasure de +la fentre. Il serra galement la main de Narcisse. Et, tout de suite, +avec sa bravoure: + +--Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir de Frascati... +Eh bien! il parat que c'est fait, ils ont annul mon mariage... C'est +si gros, si impudent, si imbcile, que j'en doutais tout l'heure. + +--Oh! se permit de dclarer Pierre, la nouvelle est certaine. Elle vient +de nous tre confirme par monsignor Fornaro, qui la tenait d'un membre +de la congrgation. Et l'on assure que la majorit a t trs forte. + +Un rire encore secoua Prada. + +--Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est le plus beau +soufflet que je connaisse, donn la justice et au simple bon sens. Ah! +si l'on parvient aussi faire casser le mariage civilement, et si mon +amie que vous voyez l-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans Rome! +Mais oui! je l'pouserai Sainte-Marie-Majeure, en grande pompe. Et il +y a, de par le monde, un cher petit tre qui sera de la fte, aux bras +de sa nourrice! + +Il riait trop haut, il tait trop brutal, dans cette allusion son +enfant, preuve vivante de sa virilit. Souffrait-il donc, pour avoir aux +lvres un pli qui les retroussait, montrant ses dents blanches? On le +sentait frmissant, en lutte contre un rveil de passion sourde, +tumultueuse, qu'il ne s'avouait pas lui-mme. + +--Et vous, mon cher abb, reprit-il vivement, connaissez-vous l'autre +nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse allait venir? + +Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant qu'elle n'tait plus +sa femme. + +--On vient de me le dire en effet, rpondit Pierre. + +Un moment, il hsita, avant d'ajouter, cdant au besoin de prvenir +toute surprise fcheuse: + +--Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il n'est pas parti +pour Naples, comme je vous le disais. Un empchement, la dernire +minute, je crois. + +Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement +srieuse: + +--Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous +les deux! + +Et il se tut, comme envahi d'un flot de penses graves qui le foraient + la rflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis, +il eut un geste d'excuse, il s'enfona davantage dans l'embrasure, tira +d'une poche un calepin, en dchira une feuille, sur laquelle, en +grossissant seulement un peu les caractres, il crivit au crayon ces +quatre lignes: Une lgende assure que le figuier de Judas repousse +Frascati, mortel pour quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas +les figues empoisonnes, ne les donnez ni vos gens ni vos poules. +Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse: +Son minence Rvrendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera. +Quand il eut replac le tout dans sa poche, il respira largement, il +retrouva son rire. + +C'tait comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait +glac. Sans qu'un raisonnement net se formult en lui, il venait de +sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lchet, d'une +abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des ides qui +l'avait amen crire les quatre lignes, tout de suite, l'endroit +mme o il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il +n'avait qu'une pense bien arrte: il irait jeter le billet, en sortant +du bal, dans la bote du palais Boccanera. Maintenant, il tait +tranquille. + +--Qu'avez-vous donc, mon cher abb? demanda-t-il en se mlant de nouveau + la conversation. Vous tes tout assombri. + +Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reue, +son livre condamn, l'unique journe qu'il aurait le lendemain pour agir +encore, s'il ne voulait pas que son voyage Rome ft une dfaite, il se +rcria, comme si lui-mme avait besoin d'agitation, d'tourdissement, +afin d'esprer quand mme et de vivre. + +--Bah! bah! ne vous dcouragez donc pas, on y laisse toute sa force! +C'est beaucoup qu'une journe, on fait tant de choses dans une journe! +Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les +dfaites en victoires. + +Il s'enfivrait, il ajouta: + +--Tenez! allons dans la salle de bal. Il parat que c'est un prodige. + +Il changea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et +Narcisse le suivaient, tous trois se dgageant grand'peine, gagnant la +galerie voisine au milieu du flot press des jupes, parmi cette houle de +nuques et d'paules, d'o montait la passion qui fait la vie, l'odeur +d'amour et de mort. + +Dans une splendeur incomparable, la galerie se droulait, large de dix +mtres, longue de vingt, avec ses huit fentres qui donnaient sur le +Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face. +C'tait une clart blouissante, sept paires d'normes candlabres de +marbre, que des bouquets de lampes lectriques changeaient en torchres +gantes, pareilles des astres; et, en haut, tout le long des +corniches, d'autres lampes, enfermes dans des fleurs aux teintes +claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des +tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lam +d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et +aux fentres, les tentures taient de vieille dentelle, brode de soies +de couleur, des fleurs encore, d'une intensit vivante. Mais, sous le +plafond somptueux, aux caissons orns de rosaces d'or, la richesse sans +pareille, unique au monde, tait la collection de chefs-d'oeuvre, telle +qu'aucun muse n'en offrait de plus belle. Il y avait l des Raphal, +des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera, +des oeuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet clairage +inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme rveilles +l'immortelle vie du gnie. Et, Leurs Majests ne devant arriver que vers +minuit, le bal venait d'tre ouvert, une valse emportait des couples, +des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un +ruissellement de dcorations et de joyaux, d'uniformes brods d'or et de +robes brodes de perles, dans un dbordement sans cesse largi de +velours, de soie et de satin. + +--C'est prodigieux vraiment! dclara Prada, de son air excit. Venez +donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fentre. +Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans tre trop bouscul. + +Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvrent plus que deux, Pierre +et le comte, quand ils eurent gagn enfin l'embrasure dsire. +L'orchestre, plac sur une petite estrade, au fond, venait de finir la +valse, et les danseurs s'taient remis marcher lentement, d'un air +d'tourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule, +lorsqu'il se produisit une entre qui fit tourner les ttes. Donna +Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle et port les +couleurs de son frre le cardinal, arrivait royalement au bras de +l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'tait serre +davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de +vieille demoiselle, coupe de grands plis, peine adoucie par les +cheveux blancs, n'avait exprim une si ttue et si victorieuse +domination. Il y eut un murmure d'approbation discrte, une sorte de +soulagement public, car le monde romain avait absolument condamn la +conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente annes, +laquelle les salons s'taient habitus, ainsi qu' un lgitime mariage. +On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un +mauvais prtexte de rupture, la suite d'une querelle survenue au sujet +du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait dur prs de +deux mois, au grand scandale de Rome, o persiste le culte des longues +tendresses fidles. Aussi la rconciliation touchait-elle tous les +coeurs, comme une des plus heureuses consquences du procs, gagn ce +jour-l, devant la congrgation du Concile. Morano repentant, donna +Serafina reparaissant son bras, dans cette fte, c'tait trs bien, +l'amour vainqueur, les bonnes moeurs sauves, l'ordre rtabli. + +Mais il y eut une sensation plus profonde, ds que, derrire sa tante, +on aperut Benedetta qui entrait avec Dario, cte cte. Le jour mme +o son mariage venait d'tre annul, cette indiffrence tranquille des +ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avoue, clbre +devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de +jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitt pardonne, dans une +rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les coeurs +volaient eux, l'clat de beaut dont ils rayonnaient, +l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario, +encore pli par sa longue convalescence, tait, dans sa dlicatesse un +peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et +frise de jeune dieu, d'une fiert svelte, o se retrouvait tout le +vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la trs blanche sous son +casque de cheveux noirs, la trs calme, la trs sage, avait son beau +rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une sduction irrsistible, qui +la transfigurait, donnait un charme de fleur sa bouche un peu forte, +emplissait d'une clart de ciel l'infini de ses grands yeux sombres, +insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne, +elle avait eu le dlicieux instinct de se mettre en robe blanche, une +robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginit, le +grand lis pur qu'elle tait reste obstinment, pour le mari de son +choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas mme la discrte +chancrure permise sur la gorge. C'tait le mystre d'amour +impntrable, redoutable, une beaut souveraine de femme, dont la +toute-puissance dormait l, voile de blanc. Aucune parure, pas un +bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un +collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des +Boccanera, qu'elle tenait de sa mre et que Rome entire connaissait, +des perles d'une grosseur fabuleuse, jetes l, son cou, ngligemment, +et qui suffisaient, dans sa robe simple, lui donner la royaut. + +--Oh! murmura Pierre extasi, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle! + +Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pens voix haute; car il +entendit, son ct, une plainte sourde de fauve, un involontaire +grondement, qui lui rappela la prsence du comte. Celui-ci, d'ailleurs, +touffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la +force d'affecter une gaiet brutale. + +--Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espre bien +qu'on va les marier et les coucher devant nous. + +Puis, regrettant cette grossiret de plaisanterie, o se rvoltait la +souffrance de son dsir inassouvi de mle, il voulut se montrer +indiffrent. + +--Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles +paules du monde, et que c'est un vrai succs pour elle que de paratre +plus belle encore, en ne les montrant pas. + +Il continua, parvint causer d'un air dtach, contant de menus faits +sur celle qu'il s'obstinait nommer la comtesse. Mais il s'tait +renfonc un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne +remarqut sa pleur, le tic douloureux qui contractait ses lvres. Il +n'tait pas en tat de lutter, de se faire voir riant et insolent, +ct de la joie du couple, si navement affiche. Et il fut heureux du +rpit que lui donna, ce moment, l'arrive du roi et de la reine. + +--Ah! voici Leurs Majests! s'cria-t-il en se tournant vers la fentre. +Voyez donc cette bousculade, dans la rue! + +En effet, malgr les vitres fermes, un tumulte de foule montait des +trottoirs. Et Pierre, ayant regard, vit, dans le reflet des lampes +lectriques, une nappe de ttes humaines envahir la chausse et se +presser autour des carrosses. Dj, plusieurs reprises, il avait +rencontr le roi, pendant ses promenades quotidiennes la villa +Borghse, venant l comme un modeste particulier, un brave bourgeois, +sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, dans sa victoria, qu'un +aide de camp. D'autres fois, il tait seul, il conduisait un lger +phaton, accompagn simplement d'un valet de pied en livre noire. Mme +une fois, il avait emmen la reine, tous deux assis cte cte, en bon +mnage qui se promne pour son plaisir. Et le monde affair des rues, +les promeneurs des jardins, en les voyant passer ainsi, se contentaient +de les saluer d'un geste affectueux, sans les importuner d'acclamations, +tandis que les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement +pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'ide traditionnelle qu'il se +faisait des rois qui se gardent et qui dfilent, entours de toute une +pompe militaire, avait-il t singulirement surpris et touch de la +bonhomie aimable de ce mnage royal s'en allant sa guise, avec une +belle scurit, au milieu de l'amour souriant de son peuple. D'autres +dtails sur le Quirinal lui taient venus de partout, la bont et la +simplicit du roi, son dsir de paix, sa passion de la chasse, de la +solitude et du grand air, qui avait d souvent, dans le dgot du +pouvoir, lui faire rver une vie libre, loin de cette besogne +autoritaire de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. Mais +surtout la reine tait adore, d'une honntet si naturelle et si +sereine, qu'elle tait la seule ignorer les scandales de Rome, trs +cultive, trs affine, au courant de toutes les littratures, et trs +heureuse d'tre intelligente, suprieure de beaucoup son entourage, et +le sachant, et aimant le faire voir, sans effort, avec une parfaite +grce. + +Prada qui tait rest, ainsi que Pierre, le visage contre une vitre de +la fentre, montra la foule d'un geste. + +--Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se coucher contents. +Et il n'y a pas l, je vous en rponds, un seul agent de police... Ah! +tre aim, tre aim! + +Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en plaisantant. + +--Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer l'entre de Leurs +Majests. C'est le plus beau de la fte. + +Quelques minutes s'coulrent, et l'orchestre, brusquement, +s'interrompit au milieu d'une polka, pour jouer, de toute la sonorit de +ses cuivres, la marche royale. Il y eut une dbcle parmi les danseurs, +le milieu de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagns +par le prince et par la princesse Buongiovanni, qui taient alls les +recevoir en bas de l'escalier. Le roi tait simplement en frac, la reine +avait une robe de satin paille, recouverte d'une admirable dentelle +blanche; et, sous le diadme de brillants qui ceignait ses beaux cheveux +blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, une face ronde et +frache, faite d'amabilit, de douceur et d'esprit. La musique jouait +toujours, avec une violence d'accueil, enthousiaste. Derrire son pre +et sa mre, Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient +pour voir; puis taient venus Attilio, les Sacco, des parents, des +personnages officiels. Et, en attendant que la marche royale ft finie, +il n'y avait encore, au milieu de la sonorit des instruments et de +l'clat des lampes, que des saluts, des regards, des sourires; pendant +que tous les invits, debout, se poussaient, se haussaient, le cou +tendu, les yeux luisants, un flux montant de ttes et d'paules, +tincelantes de pierreries. + +Enfin, l'orchestre se tut, les prsentations eurent lieu. Leurs +Majests, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la flicitrent avec une +bont toute paternelle. Mais Sacco, comme ministre autant que comme +pre, tenait surtout prsenter son fils Attilio. Il courba sa souple +chine de petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si +bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le roi, tandis +qu'il rservait pour la reine l'hommage du beau garon, si passionnment +aim. De nouveau, Leurs Majests se montrrent d'une bienveillance +extrme, mme pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, qui +s'effaait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le rcit, colport +de salon en salon, allait y soulever des commentaires sans fin. +Apercevant Benedetta, que le comte Prada lui avait amene aprs son +mariage, la reine lui sourit, ayant conu pour sa beaut et pour son +charme une admiration tendre; de sorte que, force de s'approcher, la +jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation de quelques minutes, +accompagne des plus aimables paroles, que toutes les oreilles voisines +purent entendre. Certainement, la reine ignorait l'vnement du jour, le +mariage avec Prada annul, l'union prochaine avec Dario annonce +publiquement, dans ce gala qui ftait dsormais de doubles fianailles. +Mais l'impression n'en tait pas moins produite, on ne parla plus que de +ces compliments adresss Benedetta par la plus vertueuse et la plus +intelligente des reines, et son triomphe en fut accru, elle en devint +plus belle, plus fire, plus victorieuse, dans ce bonheur d'tre enfin +l'poux choisi, qui la faisait rayonner. + +Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant que les +souverains continuaient s'entretenir, la reine avec les dames qui +venaient la saluer, le roi avec des officiers, des diplomates, tout un +dfil des personnages importants, Prada, lui, ne voyait toujours que +Benedetta flicite, caresse, hausse en pleine tendresse et en pleine +gloire. Dario tait prs d'elle, jouissait, resplendissait avec elle. +C'tait pour eux que ce bal tait donn, pour eux que les lampes +tincelaient, que l'orchestre jouait, que toutes les belles femmes de +Rome s'taient dvtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un +violent parfum d'amour; c'tait pour eux que Leurs Majests venaient +d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux que la fte tournait +l'apothose, pour eux qu'une souveraine adore souriait, apportait ces +fianailles le cadeau de sa prsence, pareille la bonne fe des contes +bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-ns. Et il y avait, +dans cette heure d'extraordinaire clat, un apoge de chance et +d'allgresse, une victoire de cette femme dont il avait eu la beaut +lui, sans la pouvoir possder, de cet homme qui maintenant allait la lui +prendre, victoire si publique, si tale, si insultante, qu'il la +recevait en plein visage, brlante comme un soufflet. Puis, ce n'tait +pas que son orgueil et sa passion qui saignaient ainsi, il se sentait +encore frapp dans sa fortune par le triomphe des Sacco. tait-ce donc +vrai que le climat dlicieux de Rome devait finir par corrompre les +rudes conqurants du Nord, pour qu'il et cette sensation de fatigue et +d'puisement, moiti mang dj? Le jour mme, Frascati, avec cette +dsastreuse histoire de btisses, il avait entendu craquer ses millions, +bien qu'il refust de convenir que ses affaires devenaient mauvaises, +comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu de cette fte, il +voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, en homme qui vit l'aise des +cures chaudes, faites goulment sous le soleil de flamme. Ce Sacco +ministre, ce Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son +fils une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, en passe +d'tre un jour le matre de Rome et de l'Italie, remuant ds maintenant, + pleines mains, l'argent et le peuple, quel soufflet encore pour sa +vanit d'homme de proie, pour ses apptits toujours voraces de +jouisseur, qui se sentait pouss hors de la table avant la fin du +festin! Tout croulait, tout lui chappait, Sacco lui volait ses +millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui cette +abominable blessure du dsir inassouvi, dont jamais plus il ne devait +gurir. + +A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte sourde de fauve, +ce grondement involontaire et dsespr, qui lui avait dj boulevers +le coeur. Et il regarda le comte, il lui demanda: + +--Vous souffrez? + +Mais, devant cet homme blme, qui gardait un grand calme par un effort +surhumain de volont, il regretta sa question indiscrte, reste +d'ailleurs sans rponse. Aussi, pour le mettre l'aise, continua-t-il, +en disant tout haut les rflexions que faisait natre en lui le +spectacle de la pompe qui se droulait. + +--Ah! votre pre avait raison, nous autres Franais, avec notre +ducation si profondment catholique, mme en ces jours de doute +universel, nous ne voyons toujours dans Rome que la Rome sculaire des +papes, sans presque savoir, sans pouvoir presque comprendre les +modifications profondes, qui, d'anne en anne, en font la Rome +italienne d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis arriv ici, +combien le roi avec son gouvernement, combien ce jeune peuple +travaillant se faire une grande capitale, taient pour moi des +quantits ngligeables! Oui, j'cartais cela, je n'en tenais aucun +compte, dans mon rve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrtienne +et vanglique, pour le bonheur des peuples. + +Il eut un lger rire, prenant en piti sa candeur; et, d'un geste, il +montrait la galerie, le prince Buongiovanni en ce moment inclin devant +le roi, la princesse coutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie +papale abattue, les parvenus d'hier accepts, le monde noir et le monde +blanc mls ce point, qu'il n'y avait plus gure l que des sujets, +la veille de ne faire qu'un peuple. L'impossible conciliation entre le +Quirinal et le Vatican ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les +faits, sinon dans les principes, en face de l'volution quotidienne, de +ces hommes, de ces femmes en joie, riants et pars, que le souffle du +dsir emportait? Il fallait bien vivre, aimer, tre aim, faire de la +vie, ternellement! Et le mariage d'Attilio et de Celia allait tre le +symbole de l'union ncessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des +vieilles haines, toutes les querelles oublies dans cette treinte du +beau garon qui passe et qui emmne son cou la belle fille conquise, +pour que le monde continue. + +--Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces fiancs, et jeunes, +et gais, et riant l'avenir! Je comprends bien que votre roi soit venu +ici pour faire plaisir son ministre et pour achever de rallier son +trne une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de la brave +et paternelle politique. Mais je veux croire aussi qu'il a compris la +touchante signification de ce mariage, la vieille Rome, dans la personne +de cette dlicieuse enfant, si ingnue, si amoureuse, se donnant la +jeune Italie, cet enthousiaste et loyal garon, qui porte si crnement +l'uniforme. Et que leurs noces soient donc dfinitives et fcondes, +qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute +mon me, maintenant que j'apprends vous connatre! + +Dans l'branlement douloureux de son ancien rve d'une Rome vanglique +et universelle, il venait de prononcer ce souhait d'une nouvelle fortune +pour l'ternelle cit, avec une si vive, si profonde motion, que Prada +ne put s'empcher de rpondre: + +--Je vous remercie, vous faites l un voeu qui est dans le coeur de tout +bon Italien. + +Mais sa voix s'trangla. Pendant qu'il regardait Celia et Attilio, qui +causaient en se souriant, il venait d'apercevoir Benedetta et Dario, qui +les rejoignaient, avec le mme sourire d'immense bonheur. Et, lorsque +les deux couples furent runis, si clatants, si triomphants de vie +heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester l, de les voir et +de souffrir. + +--J'ai une soif crever, dit-il brutalement. Venez donc au buffet boire +quelque chose. + +Et il manoeuvra pour se glisser derrire la foule, le long des fentres, +de manire ne pas tre remarqu, en gagnant la porte de la salle des +Antiques, l'extrmit de la galerie. + +Comme Pierre le suivait, un flot de monde les spara, et le prtre se +trouva port vers les deux couples, qui causaient toujours tendrement. +Celia, l'ayant reconnu, l'appela d'un petit geste amical. Elle tait en +extase devant Benedetta, dans son culte ardent de la beaut, joignant +devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait devant la +Madone. + +--Oh! monsieur l'abb, faites-moi ce plaisir, dites-lui qu'elle est +belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de plus beau sur la terre, +plus belle que le soleil, la lune et les toiles!... Si tu savais, +chrie, a m'en donne un frisson, de te voir belle ce point, belle +comme le bonheur, belle comme l'amour! + +Benedetta se mit rire, pendant que les deux jeunes gens s'gayaient. + +--Tu es aussi belle que moi, chrie... C'est parce que nous sommes +heureuses que nous sommes belles. + +Celia rpta doucement: + +--Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir o tu me disais que a +ne russissait gure, de marier le roi et le pape? Attilio et moi, nous +les marions, et nous sommes si heureux pourtant! + +--Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! reprit +gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me l'as rpondu, ce mme soir, il +suffit de s'aimer, et l'on sauve le monde! + +Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des Antiques, o +tait install le buffet, il y retrouva Prada debout, clou l, +immobilis, s'emplissant quand mme les yeux de l'atroce spectacle qu'il +voulait fuir. Il avait d se retourner, voir, voir encore. Et ce fut +ainsi qu'il assista, le coeur saignant, la reprise des danses, la +premire figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'clat de +ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se faisaient +vis--vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces deux couples de +jeunesse et de joie, dansant dans la clart blanche, dans le luxe et +dans l'odeur d'amour, que le roi et la reine s'approchrent, +s'intressrent. Il y eut des bravos d'admiration, une infinie tendresse +s'pandit de tous les coeurs. + +--Je crve de soif, venez donc! rpta Prada, qui put enfin s'arracher +sa torture. + +Il se fit servir un verre de limonade glace, il l'avala d'un trait, de +l'air goulu d'un fivreux qui jamais plus n'apaisera le feu intrieur +dont il est brl. + +Cette salle des Antiques tait une vaste pice, dalle d'une mosaque, +dcore de stuc, o se trouvait, le long des murs, une clbre +collection de vases, de bas-reliefs, de statues. Les marbres dominaient, +il y avait l pourtant quelques bronzes, entre autres un gladiateur +mourant, d'une beaut incomparable. Mais la merveille tait la fameuse +Vnus, un pendant la Vnus du Capitole, plus fine, plus souple, le +bras gauche dtendu, en un geste de voluptueux abandon. Ce soir-l, un +puissant rflecteur lectrique jetait sur elle une blouissante clart +d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudit, semblait vivre +d'une vie surhumaine, immortelle. + +Contre le mur du fond, on avait install le buffet, une longue table, +recouverte d'une nappe brode, charge d'assiettes de fruits, de +ptisseries, de viandes froides. Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au +milieu des bouteilles de champagne, des punchs brlants et des sorbets +glacs, de l'arme des verres, des tasses th et des bols bouillon, +toute une richesse de cristaux, de porcelaines, d'argenterie tincelante +aux lumires. Et l'innovation heureuse tait qu'on avait empli toute une +moiti de la salle par des ranges de petites tables, o les invits, au +lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire servir, comme +dans un caf. + +Pierre, une de ces petites tables, aperut Narcisse, assis prs d'une +jeune femme; et Prada s'approcha, en reconnaissant Lisbeth. + +--Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, dit galamment +l'attach d'ambassade. Puisque vous m'aviez perdu, je n'ai rien trouv +de mieux que d'aller offrir mon bras madame pour l'amener ici. + +--Une bonne ide, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant plus que +j'avais trs soif. + +Ils s'taient fait servir du caf glac, qu'ils buvaient lentement, +l'aide de petites cuillers de vermeil. + +--Moi aussi, dclara le comte, je meurs de soif, je ne puis pas me +dsaltrer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? cher monsieur. Ce caf-l +va peut-tre me calmer un peu... Ah! chre amie, que je vous prsente +donc monsieur l'abb Froment, un jeune prtre franais des plus +distingus. + +Tous quatre demeurrent longtemps assis, causant et s'gayant un peu des +invits qui dfilaient. Mais Prada restait proccup, malgr sa +galanterie habituelle pour son amie; par moments, il l'oubliait, +retombait dans sa souffrance; et ses yeux, quand mme, retournaient vers +la galerie voisine, d'o lui arrivaient des bruits de musique et de +danse. + +--Eh bien! mon ami, quoi donc pensez-vous? demanda gentiment Lisbeth, +en le voyant un moment si ple, si perdu. tes-vous indispos? + +Il ne rpondit pas, il dit tout d'un coup: + +--Tenez! voyez donc, voil le vrai couple, voil l'amour et le bonheur! + +Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, la mre de +Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, cet ancien sergent de la +garde suisse, plus jeune qu'elle de quinze ans, qu'elle avait pch au +Corso, de ses yeux de flamme rests superbes, et dont elle avait fait un +marquis Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout elle. Dans les +bals, dans les soires, elle ne le lchait pas, le gardait son bras +malgr l'usage, se faisait conduire au buffet par lui, tant elle tait +heureuse de le montrer, en beau garon dont elle tait fire. Et tous +les deux buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, elle +extraordinaire encore de beaut massive, malgr ses cinquante ans +passs, lui de fire tournure, les moustaches au vent, en aventurier +heureux dont la brutalit gaie plaisait aux dames. + +--Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a d le tirer d'une +vilaine aventure. Oui, il plaait des reliques, il vivotait en faisant +le courtage pour les couvents de Belgique et de France, et il avait +lanc toute une affaire de reliques fausses, des juifs d'ici qui +fabriquaient de petits reliquaires anciens avec des dbris d'os de +mouton, le tout scell, sign par les autorits les plus authentiques. +On a touff cette affaire, dans laquelle trois prlats se trouvaient +galement compromis... Ah! l'heureux homme! Regardez donc comme elle le +dvore des yeux! Et lui, est-il assez grand seigneur, avec sa faon de +lui tenir cette assiette, o elle mange un blanc de volaille! + +Puis, rudement, avec une ironie sourde et pre, il continua, en parlant +des amours Rome. Les femmes y taient ignorantes, ttues et jalouses. +Quand une femme y avait conquis un homme, elle le gardait la vie +entire, il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait toute +heure pour son plaisir elle. Et il citait des liaisons sans fin, celle +entre autres de donna Serafina et de Morano, devenues de vritables +mariages; et il raillait ce manque de fantaisie, ce don total et trop +lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, qui ne pouvaient finir, s'ils +finissaient, qu'au milieu des catastrophes les plus dsagrables. + +--Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? se rcria de +nouveau Lisbeth en riant. C'est trs gentil au contraire, ce que vous +nous racontez l! Lorsqu'on s'aime, il faut bien s'aimer toujours. + +Elle tait dlicieuse, avec ses fins cheveux blonds envols, sa dlicate +nudit blonde; et Narcisse, languissant, les yeux demi ferms, la +compara une figure de Botticelli, qu'il avait vue Florence. La nuit +s'avanait, Pierre tait retomb dans sa proccupation assombrie, +lorsqu'il entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait dj le +cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au loin, et il +se rappela brusquement le rendez-vous que monsignor Nani lui avait +donn, dans le petit salon des glaces. + +--Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant que le prtre saluait +Lisbeth. + +--Non, non! pas encore. + +--Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher un peu, je vous +accompagnerai jusque l-bas... N'est-ce pas? vous me retrouverez ici. + +Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, avant d'arriver, +tout au bout, au petit salon des glaces. Ce dernier tait en vrit une +merveille, d'un rococo exquis, une rotonde de glaces plies, que +d'admirables bois dors encadraient. Mme au plafond, les glaces +continuaient en pans inclins, de sorte que, de toutes parts, les images +se multipliaient, se mlaient, se renversaient, l'infini. Par une +heureuse discrtion, l'lectricit n'y avait pas t mise, deux +candlabres seulement y brlaient, chargs de bougies roses. Les +tentures et le meuble taient de soie bleue trs tendre. Et +l'impression, en entrant, tait d'une douceur, d'un charme sans pareil, +comme si l'on tait entr chez les fes, reines des sources, au milieu +d'un palais d'eaux limpides, illumin jusqu'aux plus lointaines +profondeurs, par des bouquets d'toiles. + +Tout de suite Pierre aperut monsignor Nani, assis paisiblement sur un +canap bas; et, comme ce dernier l'avait espr, il se trouvait +absolument seul, le cotillon ayant attir la foule vers la galerie. Un +grand silence rgnait, on entendait peine l'orchestre qui venait +mourir l, en un vague petit souffle de flte. + +Le prtre s'excusa de s'tre fait attendre. + +--Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec son amabilit, que +rien n'puisait, j'tais fort bien dans cet asile... Quand j'ai vu la +foule par trop menaante, je me suis rfugi ici. + +Il ne parla pas de Leurs Majests, mais il laissait entendre qu'il avait +vit leur prsence, courtoisement. S'il tait venu, c'tait par grande +tendresse pour Celia; et c'tait aussi dans un but de trs dlicate +diplomatie, pour que le Vatican ne part pas rompre tout fait avec les +Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans les fastes de la +papaut. Sans doute le Vatican ne pouvait signer ce mariage, qui +semblait unir la vieille Rome au jeune royaume d'Italie; mais, +cependant, il ne voulait pas non plus avoir l'air de disparatre, de se +dsintresser, en abandonnant ses plus fidles serviteurs. + +--Voyons, mon cher fils, reprit le prlat, il s'agit maintenant de +vous... Je vous ai dit que, si la congrgation de l'Index avait conclu +la condamnation de votre livre, la sentence ne serait soumise au +Saint-Pre, et signe par lui, qu'aprs-demain. Vous avez donc toute une +journe encore devant vous. + +Pierre ne put s'empcher de l'interrompre, avec une vivacit +douloureuse. + +--Hlas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? J'ai dj rflchi, +je ne trouve aucune occasion, aucun moyen de me dfendre... Voir Sa +Saintet, et comment, maintenant qu'elle est malade! + +--Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, Sa Saintet va +beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui mme, comme tous les +mercredis, l'honneur d'tre reu par elle. Quand elle est fatigue un +peu, et qu'on la dit trs malade, elle laisse dire: a la repose et a +lui permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et certaines +impatiences. + +Mais Pierre tait trop boulevers pour couter attentivement. Il +continua: + +--Non, c'est fini, je suis dsespr. Vous m'avez parl d'un miracle +possible, je ne crois gure aux miracles. Puisque je suis battu Rome, +je repartirai, je retournerai Paris, o je continuerai la lutte... +Oui! mon me ne peut se rsigner, mon espoir du salut par l'amour ne +peut mourir, et je rpondrai par un nouveau livre, et je dirai dans +quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle! + +Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, o +l'intelligence avait la nettet et le tranchant de l'acier. Dans le +grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit salon, dont les glaces +refltaient les bougies sans nombre, un clat plus sonore de l'orchestre +entra, droula un lent bercement de valse, puis mourut. + +--Mon cher fils, la colre est mauvaise... Vous rappelez-vous que, ds +votre arrive, je vous ai promis, lorsque vous auriez vainement tch +d'tre reu par le Saint-Pre, de faire mon tour une tentative? + +Et, voyant le jeune prtre s'agiter: + +--coutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Saintet, hlas! n'est pas +toujours conseille prudemment. Elle a autour d'elle des personnes dont +le dvouement manque parfois de l'intelligence dsirable. Je vous l'ai +dj dit, je vous ai mis en garde contre les dmarches inconsidres... +C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines dj, remettre +moi-mme votre livre Sa Saintet, pour qu'elle daignt y jeter les +yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait empch d'arriver jusqu' elle... +Et voil ce que j'tais charg de vous dire: Sa Saintet, qui a eu +l'extrme bont de lire votre livre, dsire formellement vous voir. + +Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge de Pierre. + +--Ah! monseigneur, ah! monseigneur! + +Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, d'un air +d'inquitude extrme, comme s'il et redout qu'on pt les entendre. + +--Chut! chut! c'est un secret, Sa Saintet dsire vous recevoir tout +fait en particulier, sans mettre personne dans la confidence... coutez +bien. Il est deux heures du matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui mme, +neuf heures prcises du soir, vous vous prsenterez au Vatican, en +demandant toutes les portes monsieur Squadra. Partout, on vous +laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous attendra et vous +introduira... Et pas un mot, que pas une me ne se doute de ces choses! + +Le bonheur, la reconnaissance de Pierre dbordrent enfin. Il avait +saisi les deux mains douces et grasses du prlat. + +--Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma gratitude? Si vous +saviez, la nuit et la rvolte taient dans mon me, depuis que je me +sentais le jouet de ces minences puissantes qui se moquaient de moi!... +Mais vous me sauvez, je suis de nouveau sr de vaincre, puisque je vais +pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Saintet, le Pre de toute vrit +et de toute justice. Il ne peut que m'absoudre, moi qui l'aime, qui +l'admire, qui suis convaincu de n'avoir lutt jamais que pour sa +politique et ses ides les plus chres... Non, non! c'est impossible, il +ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre! + +Nani, qui avait dgag ses mains, tchait de le calmer, d'un geste +paternel, tout en gardant son petit sourire de mpris, pour une telle +dpense inutile d'enthousiasme. Il y parvint, il le supplia de +s'loigner. L'orchestre avait repris, au loin. Puis, lorsque le prtre +se retira, en le remerciant encore, il lui dit simplement: + +--Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obissance est grande. + +Pierre, qui n'avait plus que l'ide de partir, retrouva presque tout de +suite Prada, dans la salle des armures. Leurs Majests venaient de +quitter le bal, en grande crmonie, accompagnes par les Buongiovanni +et les Sacco. La reine avait maternellement embrass Celia, pendant que +le roi serrait la main d'Attilio, honneurs d'une bonhomie charmante dont +les deux familles rayonnaient. Mais beaucoup d'invits suivaient +l'exemple des souverains, s'en allaient dj par petits groupes. Et le +comte, qui paraissait singulirement nerv, plus pre et plus amer, +tait impatient de partir, lui aussi. + +--Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons vite, +voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse Habert, m'a pri de +vous dire que vous ne le cherchiez pas. Il est descendu, pour +accompagner mon amie Lisbeth jusqu' sa voiture... Moi, dcidment, j'ai +besoin d'air. Je veux faire un tour pied, je vais aller avec vous +jusqu' la rue Giulia. + +Puis, comme tous deux reprenaient leurs vtements au vestiaire, il ne +put s'empcher de ricaner, en ajoutant de sa voix brutale: + +--Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, vos bons amis; +et vous faites bien d'aimer rentrer pied, car il n'y avait pas de +place pour vous dans le carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle +effronterie, son ge, de s'tre trane ici, avec son Morano, pour +triompher du retour de l'infidle!... Et les deux autres, les deux +jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler d'eux +tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en se montrant de la +sorte, une abomination d'une impudence et d'une cruaut rares! + +Ses mains tremblaient, il murmura encore: + +--Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il part pour Naples!... +Oui, j'ai entendu dire Celia qu'il partait ce soir, six heures, pour +Naples. Eh bien! que mes voeux l'accompagnent, bon voyage! + +Dehors, les deux hommes eurent une sensation dlicieuse, au sortir de la +chaleur touffante des salles, en entrant dans l'admirable nuit, limpide +et froide. C'tait une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de +Rome, o la ville dort sous le ciel immense, dans une clart lysenne, +comme berce d'un rve d'infini. Et ils prirent le beau chemin, ils +descendirent le Corso, suivirent ensuite le cours Victor-Emmanuel. + +Prada s'tait un peu calm, mais il restait ironique, il parlait pour +s'tourdir sans doute, avec une abondance fivreuse, revenant aux femmes +de Rome, cette fte qu'il avait trouve splendide, et qu'il raillait +maintenant. + +--Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur vont pas, des robes +qu'elles font venir de Paris, et qu'elles n'ont pu naturellement +essayer. C'est comme leurs bijoux, elles ont encore des diamants et +surtout des perles de toute beaut, mais monts si lourdement, qu'ils +sont affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur frivolit, +sous leur apparente morgue! Tout est chez elles en surface, mme la +religion: dessous, il n'y a rien, qu'un vide insondable. Je les +regardais, au buffet, manger belles dents. Ah! pour a, elles ont un +vigoureux apptit! Remarquez que, ce soir, les invits se sont conduits +assez bien, on n'a pas trop dvor. Mais, si vous assistiez un bal de +la cour, vous verriez un pillage sans nom, le buffet assig, les plats +engloutis, une bousculade d'une voracit extraordinaire! + +Pierre ne rpondait que par des monosyllabes. Il tait tout sa joie +dbordante, cette audience du pape, qu'il rvait dj, la prparant +dans ses moindres dtails, sans pouvoir se confier personne. Et les +pas des deux hommes sonnaient sur le pav sec, dans la large rue, +dserte et claire, tandis que la lune dcoupait nettement les ombres +noires. + +Brusquement, Prada se tut. Il tait bout de bravoure bavarde, envahi +tout entier et comme paralys par l'effrayante lutte qui se livrait en +lui. A deux reprises dj, il avait touch, dans la poche de son habit, +le billet crit au crayon, dont il se rptait les quatre lignes: Une +lgende assure que le figuier de Judas repousse Frascati, mortel pour +quiconque veut un jour tre pape. N'en mangez pas les figues +empoisonnes, ne les donnez ni vos gens ni vos poules. Le billet +tait bien l, il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre, +c'tait pour le jeter dans la bote du palais Boccanera. Il continuait +marcher d'un pas vif, le billet serait dans la bote avant dix minutes, +aucune puissance au monde ne pouvait l'empcher de l'y jeter, puisque sa +volont tait arrte formellement. Jamais il ne commettrait le crime de +laisser empoisonner les gens. + +Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta et ce Dario +venaient de soulever en lui un tel orage de haine jalouse! Il en +oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et cet enfant, ce petit tre de sa +chair, dont il tait si orgueilleux. Toujours la femme l'avait ravag +d'un dsir de mle conqurant, il n'avait violemment joui que de celles +qui rsistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, qu'il +avait voulue, qu'il avait achete en l'pousant, et qui s'tait refuse +ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait pas eue, il ne l'aurait +jamais. Pour l'avoir, autrefois, il aurait incendi Rome; maintenant, il +se demandait ce qu'il allait bien faire, pour l'empcher d'tre un +autre. Ah! c'tait cette pense qui rouvrait la plaie saignante son +flanc, la pense de cet autre jouissant de son bien. Comme ils devaient +se moquer de lui ensemble! Comme ils s'taient plu le ridiculiser en +lanant le mensonge de sa prtendue impuissance, dont il se sentait +quand mme atteint, malgr toutes les preuves qu'il pourrait faire de sa +virilit. Sans trop y croire, il les avait accuss d'tre amant et +matresse depuis longtemps, se rejoignant la nuit, n'ayant qu'une +alcve, au fond de ce sombre palais Boccanera, dont les histoires +d'amour taient lgendaires. A prsent, cela certainement allait tre, +puisqu'ils taient libres, dlis au moins du lien religieux. Ils les +voyaient cte cte sur la mme couche, il voquait des visions +brlantes, leurs treintes, leurs baisers, le ravissement de leur +dlire. Ah! non, ah! non, c'tait impossible, la terre croulerait +plutt! + +Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, pour +s'engager parmi les anciennes rues, trangles et tortueuses, qui +conduisent la rue Giulia, il se revit jetant le billet dans la bote +du palais. Ensuite, il se disait comment les choses devaient se passer. +Le billet dormirait jusqu'au matin dans la bote. Don Vigilio, le +secrtaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la clef de +cette bote, descendrait de bonne heure, trouverait la lettre, la +remettrait Son minence, laquelle ne permettait pas qu'on en +dcachett aucune. Et les figues seraient jetes, il n'y aurait plus de +crime possible, le monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le +billet ne se trouvait pas dans la bote, que se produirait-il? Alors, il +admit cette supposition, vit nettement les figues arriver sur la table, +au dner d'une heure, dans leur joli petit panier, si coquettement +recouvert de feuilles. Dario tait l comme de coutume, seul avec son +oncle, puisqu'il ne partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu +mangeaient-ils l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et lequel +des deux? Ici, la vision se brouillait, c'tait de nouveau le destin en +marche, ce destin qu'il avait rencontr sur la route de Frascati, allant + son but inconnu, sans arrt possible, au travers des obstacles. Le +petit panier de figues allait, allait toujours, sa besogne ncessaire, +qu'aucune main au monde n'tait assez forte pour empcher. + +La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de lune, et Pierre +sortit comme d'un rve, devant le palais Boccanera, noir sous le ciel +d'argent. Trois heures du matin sonnaient une glise du voisinage. Et +il se sentit un petit frisson, en entendant prs de lui cette plainte +douloureuse de fauve bless mort, ce sourd grondement involontaire que +le comte, dans sa lutte affreuse, venait de laisser chapper de nouveau. + +Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en serrant la +main du prtre: + +--Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait ici, cette +heure, on croirait que je suis retomb amoureux de ma femme. + +Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, sans se +retourner. + + + + +XIII + + +Pierre, lorsqu'il s'veilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze +heures. Dans la fatigue de ce bal, o il tait rest si tard, il avait +dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix dlicieuse, comme s'il avait, en +dormant, senti son bonheur. Et, ds qu'il eut ouvert les yeux, le +radieux soleil qui entrait par les fentres, le baigna d'espoir. Sa +premire pense fut que, le soir enfin, il verrait le pape, neuf +heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journe +bnie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux +prsage? + +Il se leva, ouvrit les fentres, laissa entrer la tideur de l'air, qui +lui sembla avoir ce got de fruit et de fleur, remarqu ds le jour de +son arrive, dont il avait plus tard essay vainement d'analyser la +nature, un got d'orange et de rose. tait-ce possible qu'on ft en +dcembre? Quel pays adorable, pour qu'avril part y refleurir, au seuil +mme de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour +regarder au del du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes +en toute saison, il aperut Benedetta assise prs de la fontaine, dans +le petit jardin abandonn du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir +en place, cdant un besoin de vie, de gaiet et de beaut. + +Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle, +rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues. + +--Ah! mon cher abb, que je suis heureuse, que je suis heureuse! + +Souvent, ils avaient pass les matines dans ce coin de calme et +d'oubli. Mais quelles matines tristes, quand, l'un et l'autre, ils +taient sans esprance! Aujourd'hui, l'abandon des alles envahies par +les herbes folles, les buis qui avaient pouss dans le vieux bassin +combl, les orangers symtriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin +des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimit +rveuse et tendre, dans laquelle il tait trs bon de reposer sa joie. +Et surtout il faisait si tide, ct du grand laurier, dans l'angle o +se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'norme bouche +bante du masque tragique, avec sa chanson de flte. Une fracheur +montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief droulait une +bacchanale frntique, des faunes emportant, renversant des femmes sous +leurs baisers voraces. Et l'on tait l hors des temps et des lieux, au +fond d'un pass rvolu, si lointain, que les alentours disparaissaient, +les constructions rcentes des quais, le quartier ventr, gris encore +de la poussire des dcombres, Rome elle-mme bouleverse, en mal d'un +monde nouveau. + +--Ah! rpta Benedetta, que je suis heureuse!... J'touffais dans ma +chambre, j'ai d descendre ici, tant mon coeur avait besoin de place, +d'air et de soleil, pour battre son aise! + +Elle tait assise, prs du sarcophage, sur le fragment de colonne +renverse, qui servait de banc; et elle voulut que le prtre vnt se +mettre ct d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beaut, avec +ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rose et dlicate comme +une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la +lumire, taient des brasiers o roulait de l'or; tandis que sa bouche +d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de +bonne crature, libre enfin d'aimer selon son coeur, sans offenser ni +les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rvant tout +haut. + +--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai dj obtenu la +sparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment +que l'glise aura annul mon mariage. Et j'pouserai Dario, oui! vers le +printemps prochain, peut-tre plus tt, si l'on arrive hter les +formalits... Ce soir, six heures, il part pour Naples, o il va +rgler une affaire d'intrt, une proprit que nous y possdions +encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a cot trs cher. Mais +qu'importe prsent, puisque nous voil l'un l'autre!... Dans +quelques jours, ds qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous +allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas +dormi, aprs ce bal qui a t si beau, tant j'ai fait des projets, ah! +des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous +restiez Rome, dsormais, jusqu' notre mariage. + +Il se mit rire avec elle, gagn par cette explosion de jeunesse et de +bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-mme, pour +ne pas dire lui aussi sa flicit, l'espoir dont sa prochaine entrevue +avec le pape l'emplissait. Mais il avait jur de n'en parler personne. + +Dans le silence frissonnant de l'troit jardin ensoleill, un cri +persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en +plaisantant leva la tte, regarda une cage qui tait accroche une +fentre du premier tage. + +--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le +monde soit content dans la maison. + +Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'colire en vacances: + +--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?... +Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donne au +dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux +sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la +rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse +dans la salle manger, la seule pice de son appartement o il fasse un +peu chaud. + +Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces +jolies petites perruches d'un vert cendr, si soyeuses et si souples. +Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balanait, battait +des ailes, dans l'allgresse du clair soleil. + +--Parle-t-elle? demanda-t-il. + +--Ah! non, elle crie, rpondit Benedetta en riant. Mon oncle prtend +qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause trs bien avec elle. + +Brusquement, elle sauta un autre sujet, comme si une obscure liaison +d'ides la faisait penser son autre oncle, l'oncle par alliance +qu'elle avait Paris. + +--Vous devez avoir reu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a +crit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas tre reu par +Sa Saintet. Il avait tant compt sur vous, sur votre victoire, pour le +triomphe de ses ides! + +En effet, Pierre recevait frquemment des lettres du vicomte, o +celui-ci se dsesprait de l'importance prise par son adversaire, le +baron de Fouras, depuis le grand succs de sa dernire campagne Rome, +avec le plerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'tait le +rveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conqutes +librales du no-catholicisme menaces, si l'on n'obtenait pas du +Saint-Pre une adhsion formelle aux fameuses corporations obligatoires, +pour battre en brche les corporations libres, soutenues par les +conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans +compliqus, dans son impatience de le voir reu enfin au Vatican. + +--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu dj une lettre dimanche, et +j'en ai encore trouv une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je +serais si heureux, si heureux de pouvoir lui rpondre par la bonne +nouvelle! + +De nouveau, sa joie dborda, la pense que le soir il verrait le pape, +lui ouvrirait son me brlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement +suprme, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des +petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lcha son +secret, qui lui gonflait le coeur. + +--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir. + +Benedetta ne comprit pas d'abord. + +--Comment a? + +--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, ce bal, que +le Saint-Pre, auquel il avait remis mon livre, dsirait me voir... Et +je serai reu ce soir, neuf heures. + +Elle tait devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du +jeune prtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amiti. Et ce +succs d'un ami tombant dans sa flicit elle, prenait une importance +extraordinaire, comme une certitude de complte russite pour tout le +monde. Elle eut un cri de superstitieuse exalte et ravie. + +--Ah! mon Dieu! a va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse, +mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en mme +temps qu' moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne +pouvez pas vous imaginer... Et c'est sr, maintenant, que tout marchera +trs bien, car une maison o il y a quelqu'un qui voit le pape est +bnie, la foudre ne la frappe plus. + +Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si clatante de gaiet, +qu'il s'inquita. + +--Chut! chut! on m'a demand le secret... Je vous en supplie, pas un mot + personne, ni votre tante, ni mme Son minence... Monsignor Nani +serait trs contrari. + +Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de +monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'tait-ce pas lui qu'elle +devait d'tre parvenue enfin faire annuler son mariage? Puis, reprise +d'une bouffe de folle joie: + +--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous +ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, mme pour les pauvres qui +souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a +vraiment que le bonheur de vivre! a gurit tout. On ne souffre pas, on +n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux! + +Stupfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette +singulire solution donne la question redoutable de la misre. +Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat tait vaine, +sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de +sicles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catchiser, +l'amener l'amour chrtien des humbles et des misrables, la conqurir + la nouvelle Italie qu'il rvait, veille aux temps nouveaux, pleine +de piti pour les choses et pour les tres. Et, si elle s'tait +attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures o elle +souffrait elle-mme, le coeur saignant des plus cruelles blessures, la +voil qui, ds sa gurison, clbrait l'universelle flicit, en +crature des brlants ts et des hivers doux comme des printemps! + +--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux. + +--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les +pauvres!... Qu'on donne une fille de notre Transtvre le garon +qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son +pain sec, le soir, en lui trouvant le got sucr le plus dlicieux. Les +mres qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont +vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numros sortir +la loterie, tout le monde est comme a, tout le monde ne demande que de +la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir tre juste et +tcher de mieux rpartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits +que ceux dont le coeur chantera, souvent mme sans en savoir la cause, +par un beau jour de soleil comme aujourd'hui! + +Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de +nouveau la cause de tant de pauvres tres, qui, cette minute mme, +agonisaient au loin, quelque part, succombant la douleur physique ou +la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux, +une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la +dsesprance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait +pas avait laiss tomber cette ombre. tait-ce donc l'odeur trop forte du +laurier, la senteur amre des orangers et des buis qui lui donnaient ce +vertige? tait-ce le frisson de sensuelle tideur dont ses veines se +mettaient battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion trs +ancienne? Ou plutt n'tait-ce que ce sarcophage avec son enrage +bacchanale, qui veillait l'ide de la mort prochaine, au fond mme des +obscures volupts de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un +instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et +il lui sembla que tout s'anantissait, dans cette ombre formidable venue +de l'invisible. + +Dj, Benedetta lui avait pris les deux mains et le rveillait +l'enchantement d'tre l, prs d'elle. + +--L'lve est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crne +bien dur. Que voulez-vous? il y a des ides qui n'entrent pas dans notre +tte. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tte d'une +fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer +telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous +pouvons l'tre! + +Et elle tait si belle cette minute, si belle dans le resplendissement +de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la +toute-puissance qui menait le monde. + +--Oui, oui, bgaya-t-il, la beaut, la beaut, souveraine encore, +souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire rassasier +l'ternelle faim des pauvres hommes! + +--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dner, +ma tante doit nous attendre. + +Le dner avait lieu une heure, et les rares fois o Pierre ne mangeait +pas dehors, il avait son couvert mis la table de ces dames, dans la +petite salle manger du second, qui donnait sur la cour, d'une +tristesse mortelle. A la mme heure, au premier tage, dans la salle +ensoleille dont les fentres ouvraient sur le Tibre, le cardinal +dnait, lui aussi, trs heureux d'avoir pour convive son neveu Dario, +car son secrtaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne +desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services +taient absolument distincts, ni la mme cuisine, ni le mme personnel; +et il n'existait gure de commune, en bas, qu'une grande pice servant +d'office. + +Mais la salle manger du second avait beau tre morne, attriste par le +demi-jour verdtre de la cour, le djeuner de ces dames et du jeune +prtre fut trs gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait +elle-mme dtendue par une grande flicit intrieure. Sans doute elle +n'avait pas encore puis les dlices de son triomphe de la veille, au +bras de Morano, ce bal; et ce fut elle qui parla de la soire la +premire, pleine d'loges, bien que la prsence du roi et de la reine +l'et beaucoup gne, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une +tactique savante, elle avait vit de se faire prsenter. D'ailleurs, +elle esprait que son affection bien connue pour Celia, dont elle tait +la marraine, suffirait expliquer sa prsence dans ce salon neutre, o +tous les pouvoirs s'taient coudoys. Elle devait pourtant garder un +scrupule, car elle annona que, tout de suite aprs le djeuner, elle +comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal +secrtaire, qui elle dsirait parler d'une oeuvre dont elle tait dame +patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soire des +Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait +brl de plus de zle, ni de plus d'espoir, propos du prochain +avnement de son frre, le cardinal, au trne de saint Pierre: c'tait, +pour elle, un suprme triomphe une exaltation de sa race, que son +orgueil du nom jugeait ncessaire et invitable; et, pendant la dernire +indisposition du pape rgnant, elle avait pouss les choses jusqu' +s'inquiter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du +nouveau pontife. + +Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et +d'Attilio avec la tendresse passionne d'une femme dont le bonheur +d'amour se plat au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de +servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise: + +--Eh bien? Giacomo, et les figues? + +Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans +comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pice. + +--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas? + +--Quelles figues donc, contessina? + +--Mais les figues que j'ai vues ce matin l'office, par o j'ai eu la +curiosit de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un +petit panier. Mme, je me suis tonne qu'il pt encore y en avoir, en +cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'tais rgale l'avance, en +songeant que j'en mangerais au dner. + +Victorine se mit rire. + +--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prtre +de Frascati, vous vous rappelez, le cur de l-bas, est venu, hier soir, +dposer en personne pour Son minence. J'tais l, il a rpt trois +reprises que c'tait un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de +Son minence, sans mme dranger une feuille... Alors, on a fait comme +il a dit. + +--Eh bien! c'est gentil, s'cria Benedetta, avec une colre comique. En +voil des gourmands qui se rgalent sans nous! Il me semble qu'on aurait +pu partager. + +Donna Serafina intervint, en demandant Victorine: + +--N'est-ce pas? vous parlez du cur qui venait autrefois nous voir la +villa. + +--Oui, oui, le cur Santobono, celui qui dessert l-bas la petite glise +Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander +l'abb Paparelli, dont il a t le camarade au sminaire, je crois. Et, +hier soir encore, c'est l'abb Paparelli qui a d nous l'amener +l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgr +les recommandations, on avait oubli de le mettre tout l'heure sur la +table de Son minence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, t +pour personne, si l'abb Paparelli n'tait descendu les prendre en +courant et ne les avait montes lui-mme, avec une vraie dvotion, comme +s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son minence les +trouve si bonnes! + +--Ce n'est pas ce matin que mon frre leur fera grande fte, conclut la +princesse, car il a un peu de drangement, il a pass une nuit mauvaise. + +Au nom rpt de Paparelli, elle tait devenue soucieuse. Le caudataire, +avec sa face molle et ride, sa taille grosse et courte de vieille fille +dvote en jupe noire, lui dplaisait, depuis qu'elle s'tait aperue de +l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son +humilit et de son effacement. Il n'tait rien qu'un domestique, en +apparence le plus chtif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa +propre influence, dfaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le +triomphe des ambitions de son frre. Le pis tait que, deux fois dj, +elle le souponnait d'avoir pouss celui-ci des actes qu'elle +considrait comme de vritables fautes. Peut-tre s'tait-elle trompe, +elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mrites et une pit +tout fait exemplaire. + +Cependant, Benedetta continuait rire et plaisanter. Et, comme +Victorine tait sortie de la salle, elle appela le valet. + +--coutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission... + +Elle s'interrompit, pour dire sa tante et Pierre: + +--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois +table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en +tre au dessert. Mon oncle soulve les feuilles, se sert avec un bon +sourire, passe le panier Dario, qui le passe don Vigilio. Et, tous +les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les +voyez-vous? + +Elle les voyait, elle, et c'tait son besoin d'tre prs de Dario, sa +continuelle pense volant vers lui, qui l'voquait ainsi, avec les deux +autres. Son coeur tait en bas, elle voyait, elle entendait, elle +sentait, par tous les sens exquis de son amour. + +--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire Son minence que nous +mourons d'envie de goter ses figues et qu'elle serait bien aimable en +nous envoyant celles dont elle ne voudra pas. + +Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix svre. + +--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger. + +Et elle s'adressa sa nice: + +--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de +gamineries. + +--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si +longtemps que je n'ai ri de si bon coeur! + +Pierre, jusque-l, s'tait content d'couter, s'gayant simplement +lui-mme de la voir gaie ce point. Comme il se produisait un petit +froid, il parla alors, dit son propre tonnement d'avoir aperu la +veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de +Frascati. Cela tenait sans doute l'exposition de l'arbre, au grand mur +qui le protgeait. + +--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta. + +--Mais oui, j'ai mme voyage avec les figues qui vous ont fait tant +d'envie. + +--Comment cela, voyag avec les figues? + +Dj, il regrettait la parole qui venait de lui chapper. Puis, il +prfra tout dire. + +--J'ai rencontr l-bas quelqu'un qui tait venu en voiture et qui a +voulu absolument me ramener Rome. En route, nous avons recueilli le +cur Santobono, parti pied pour faire le chemin, trs gaillardement, +avec son panier... Mme nous nous sommes arrts un instant dans une +osteria. + +Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de +la Campagne romaine, envahie par le crpuscule. Mais Benedetta le +regardait fixement, prvenue, renseigne, n'ignorant pas les frquentes +visites que Prada faisait, l-bas, ses terrains et ses +constructions. + +--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas? + +--Oui, madame, le comte, rpondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette +nuit, il tait boulevers, et il faut le plaindre. + +Les deux femmes ne se blessrent pas, tellement cette parole charitable +du jeune prtre tait dite avec une motion profonde et naturelle, dans +le dbordement d'amour qu'il aurait voulu pandre sur les tres et sur +les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de +n'avoir pas mme entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire +qu'elle n'avait tmoigner ni piti ni haine pour un homme qui lui +tait devenu compltement tranger. Cependant, elle ne riait plus, elle +finit par dire, en songeant au petit panier qui s'tait promen dans la +voiture de Prada: + +--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je prfre +maintenant ne pas en avoir mang. + +Tout de suite aprs le caf, donna Serafina les quitta, dans la hte +qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Rests +seuls, Benedetta et Pierre s'attardrent table un instant encore, +repris de leur gaiet, causant en bons amis. Le prtre reparla de son +audience du soir, de sa fivre d'impatience heureuse. A peine deux +heures, encore sept heures attendre: qu'allait-il faire, quoi +allait-il employer cette aprs-midi interminable? Alors, elle, trs +gentiment, eut une ide. + +--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il +ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous, +avoir fini de djeuner, et je vais lui faire dire de monter nous +prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre, +trs loin. + +Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste ce +moment, don Vigilio parut, l'air effar. + +--Est-ce que la princesse n'est pas l? + +--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc? + +--C'est Son minence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir +indispos, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans +doute. + +Elle eut un cri, plutt de surprise que d'inquitude. + +--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc, +monsieur l'abb. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en +voiture. + +Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit +descendre aussi. + +--Dario se trouve indispos, on peut avoir besoin de toi. + +Tous quatre entrrent dans la chambre, vaste et suranne, meuble +simplement, o le jeune prince venait dj de passer un long mois, +clou l par sa blessure l'paule. On y arrivait en traversant un +petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir +reliait ces pices l'appartement intime du cardinal: la salle +manger, la chambre coucher, le cabinet de travail, relativement +troits, qu'on avait taills dans une des immenses salles de jadis, +l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait +sur le couloir, une simple chambre nue, o se trouvait un autel de bois +peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, +pour s'agenouiller et prier. + +En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario tait allong, +tout vtu. Prs de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout, +paternellement; et, dans l'inquitude commenante, il gardait sa haute +taille fire, son calme d'me souveraine et sans reproche. + +--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il? + +Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'tait encore +que trs ple, l'air ivre. + +--Oh! ce n'est rien, un tourdissement... Imagine-toi, c'est comme si +j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a sembl que +j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur +mon lit. + +Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le +cardinal, son tour, entra dans quelques dtails. + +--Nous achevions tranquillement de djeuner, je donnais des ordres don +Vigilio pour l'aprs-midi, et j'tais sur le point de quitter la table, +lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se +rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant +les portes de ses mains ttonnantes... Et nous l'avons suivi, sans +comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore. + +D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, o +semblait avoir souffl un brusque vent de catastrophe. Toutes les +portes taient restes grandes ouvertes, on voyait en enfilade le +cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle manger +apparaissait dans son dsordre de pice abandonne soudainement, avec la +table servie encore, les serviettes jetes, les chaises repousses. +Cependant, on ne s'effarait toujours pas. + +Benedetta fit, voix haute, la rflexion habituelle en pareil cas. + +--Pourvu que vous n'ayez rien mang de mauvais! + +D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobrit ordinaire de +sa table. + +--Oh! des oeufs, des ctelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est +pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau +pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y +est pour rien. + +--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son minence et moi, +nous serions galement indisposs. + +Dario, qui avait un moment ferm les yeux, les rouvrit, respira +fortement de nouveau, en s'efforant de rire. + +--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens dj beaucoup plus +l'aise. Il faut que je me remue. + +--Alors, reprit Benedetta, coute le projet que j'ai fait... Tu vas me +prendre en voiture, avec monsieur l'abb Froment, et tu nous conduiras +dans la Campagne, trs loin. + +--Volontiers! Elle est gentille, ton ide... Victorine, aidez-moi donc. + +Il s'tait soulev, en s'aidant pniblement du poignet. Mais, avant que +la servante se ft avance, il eut une lgre convulsion, il retomba, +comme foudroy par une syncope. Ce fut le cardinal, rest au bord du +lit, qui le reut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois, +perdait la tte. + +--Mon Dieu! mon Dieu! a le reprend... Vite, vite, il faut le mdecin. + +--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scne +commenait bouleverser, lui aussi. + +--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dpcher. Elle +connat l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine. + +La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pice, o un +frisson d'anxit croissait de minute en minute. Benedetta, trs ple, +tait revenue prs du lit, pendant que le cardinal, qui avait gard +Dario entre ses bras, la tte tombe sur son paule, le regardait. Et un +affreux soupon venait de natre en lui, vague, indtermin encore: il +lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifie, qu'il avait +remarqu chez le plus cher ami de son coeur, monsignor Gallo, quand il +l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'tait +la mme syncope, la mme sensation qu'il n'treignait plus que le corps +froid d'un tre aim, dont le coeur s'arrtait; c'tait surtout la +pense grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, +autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta pench de la +sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race, +cherchant, tudiant, retrouvant les symptmes du mal mystrieux et +implacable, qui lui avait dj emport la moiti de lui-mme. + +Mais Benedetta, demi-voix, le suppliait. + +--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie, +laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, mon tour... N'ayez pas peur, je +le tiendrai trs doucement, il sentira que c'est moi, et a le +rveillera peut-tre. + +Il leva enfin la tte, la regarda; et il lui cda la place, aprs +l'avoir serre et baise perdument, les yeux gros de larmes, toute une +brusque motion, o l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide +froideur qu'il affectait d'habitude. + +--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bgaya-t-il, avec un grand +tremblement de chne dracin. + +Tout de suite, d'ailleurs, il se matrisa, se reconquit. Et, tandis que +Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on et besoin +d'eux, dsesprs de n'tre bons rien, il se mit marcher avec +lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pice parut tre trop +troite pour les penses qu'il roulait, il s'carta d'abord jusque dans +le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser +jusqu' la salle manger. Et il allait toujours, et il revenait +toujours, srieux, impassible, la tte basse, perdu dans la mme rverie +sombre. Quel monde de rflexions s'agitait dans le crne de ce croyant, +de ce prince hautain, qui s'tait donn Dieu, et qui tait sans +pouvoir contre l'invitable destine? De temps autre, il revenait prs +du lit, s'assurait des progrs du mal, regardait sur le visage de Dario +o en tait la crise; ensuite, il repartait du mme pas rythmique, +disparaissait, reparaissait, comme emport par la rgularit monotone +des forces que l'homme n'arrte point. Peut-tre se trompait-il, +peut-tre ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le +mdecin sourirait. Il fallait esprer et attendre. Et il allait encore, +et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait +sonner plus anxieusement que les pas cadencs de ce haut vieillard, dans +l'attente du destin. + +La porte se rouvrit, Victorine rentra, essouffle. + +--Le mdecin, je l'ai trouv, le voici! + +De son air souriant, le docteur Giordano se prsenta, avec sa petite +tte rose boucles blanches, toute sa personne discrtement paterne, +qui lui donnaient une allure d'aimable prlat. Mais, ds qu'il eut +flair la chambre, vu ce monde angoiss, qui l'attendait, il devint +aussitt trs grave, il prit l'attitude ferme, l'absolu respect du +secret ecclsiastique, qu'il devait la frquentation de sa clientle +d'glise. Et il ne laissa chapper qu'un mot, murmur peine, ds qu'il +eut jet un regard sur le malade. + +--Comment, encore! a recommence! + +Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait rcemment +soign. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif, +si peu gnant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce +n'taient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle +fivre d'impatience, brlant d'tre rassure, qu'elle n'coutait pas, +n'entendait pas. + +--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que +ce n'est rien... a ne peut rien tre, puisqu'il tait si bien portant, +si gai tout l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas? + +--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous +allons voir. + +Il s'tait tourn, et il s'inclina profondment devant le cardinal, qui +revenait du fond de la salle manger, de son pas gal et songeur, pour +se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux +sombres fixs sur les siens, une inquitude mortelle, car il n'ajouta +rien, il se mit examiner Dario, en homme qui a senti le prix des +minutes. Et, mesure que son examen avanait, son visage d'affable +optimisme prenait une gravit blme, une sourde terreur, que tmoignait +seule un petit frmissement des lvres. C'tait lui qui, prcisment, +avait assist monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci tait mort, +une crise de fivre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqu pour +le bulletin de dcs. Sans doute lui aussi reconnaissait les mmes +terribles symptmes, la face d'un gris de plomb, l'hbtement d'affreuse +ivresse; et, en vieux mdecin romain, habitu aux morts subites, il +sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore +bien compris, exhalaison putride du Tibre ou sculaire poison de la +lgende. + +Mais il avait relev la tte, et son regard de nouveau se rencontra avec +le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas. + +--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'tes pas trop +inquiet, j'espre?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas? + +Le mdecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au lger tremblement +de la voix, la cruelle anxit de cet homme puissant, frapp encore dans +la plus chre affection de son coeur. + +--Votre minence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement. +Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fivre s'en mle... +Je n'ai pas besoin de dire Votre minence combien elle peut compter +sur ma prudence et sur mon zle... + +Il s'interrompit, pour reprendre aussitt de sa voix nette de praticien: + +--Le temps presse, il faut dshabiller le prince et agir promptement. +Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela. + +Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait +besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son dsir vident tait +d'loigner la famille, afin d'tre plus libre, sans tmoins gnants. Et +le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener +lui-mme son bras jusque dans la salle manger o Pierre et don +Vigilio les suivirent. + +Quand les portes furent refermes, le plus morne et le plus pesant des +silences rgna dans cette salle manger, que le clair soleil d'hiver +inondait d'une lumire et d'une tideur dlicieuses. La table tait +toujours servie, avec son couvert abandonn, la nappe salie de miettes, +une tasse de caf demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le +panier de figues, dont on avait cart les feuilles, mais o ne +manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fentre, Tata, la +perruche, sortie de sa cage, tait sur son bton, ravie, blouie, dans +un grand rayon jaune, o dansaient des poussires. Pourtant, elle avait +cess de crier et de se lisser les plumes du bec, tonne de voir +entrer tout ce monde, trs sage, tournant la tte demi pour mieux +tudier ces gens, de son oeil rond et scrutateur. + +Des minutes interminables s'coulrent, dans l'attente fbrile de ce qui +se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'tait +silencieusement assis l'cart, tandis que Benedetta et Pierre, rests +debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris +sa marche sans fin, ce pitinement instinctif et berceur, par lequel il +semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite +l'explication qu'il cherchait obscurment, au milieu d'une effroyable +tempte d'ides. Pendant que son pas rythm sonnait avec une rgularit +machinale, c'tait en lui une fureur sombre, une recherche exaspre du +pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les +plus extrmes et les plus contraires. Mais dj, deux reprises, en +passant, il avait promen son regard sur la dbandade de la table, comme +s'il y avait qut quelque chose. tait-ce, peut-tre, ce caf inachev? +ce pain dont les miettes tranaient encore? ces ctelettes d'agneau dont +il restait un os? Puis, au moment o, pour la troisime fois, il passait +en regardant, ses yeux rencontrrent le panier de figues; et il s'arrta +net, sous le coup d'une rvlation soudaine. L'ide l'avait saisi, +l'envahissait, sans qu'il st quelle exprience faire pour que le +brusque soupon se changet en certitude. Un instant, il resta ainsi, +combattu, ne trouvant pas, les yeux fixs sur ce panier. Enfin, il prit +une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout prs. Mais elle +n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres, +lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri +strident. Et ce fut une illumination, l'exprience cherche qui +s'offrait. + +Lentement, de son air srieux, le visage noy d'ombre, le cardinal porta +la figue la perruche, la lui donna, sans une hsitation ni un regret. +C'tait une trs jolie bte, la seule qu'il et ainsi aime +passionnment. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre +verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue +dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle +l'eut fouille, elle n'en mangea que trs peu, elle laissa tomber la +peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait, +attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se +rassura, il gratta la tte de la perruche, qui, pleine d'aise, se +faisait caresser, tournait le cou, levait sur son matre son petit oeil +rouge, d'un vif clat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa +sans mme un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata tait +morte, foudroye. + +Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains leves, jetes au ciel, dans +l'pouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si +affreuse mprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur +ne lui chappa, l'ombre de son visage tait devenue farouche et noire. + +Pourtant, il y eut un cri, un cri clatant de Benedetta, qui, ainsi que +Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un +tonnement qui s'tait ensuite chang en terreur. + +--Du poison! du poison! ah! Dario, mon coeur, mon me! + +Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nice, en +lanant un coup d'oeil oblique sur les deux petits prtres, ce +secrtaire et cet tranger, prsents la scne. + +--Tais-toi! tais-toi! + +Elle se dgagea, d'une secousse, rvolte, souleve par une rage de +colre et de haine. + +--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le +dnoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est +Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de +Frascati, dans sa voiture, avec ce cur Santobono et ce panier de +figues... Oui, oui! j'ai des tmoins, c'est Prada, c'est Prada! + +--Non, non! tu es folle, tais-toi! + +Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tchait de la +matriser de toute son autorit souveraine. Lui, qui savait l'influence +que le cardinal Sanguinetti exerait sur la tte exalte de Santobono, +venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicit directe, mais +une pousse sourde, l'animal excit, puis lch sur le rival gnant, +l'heure o le trne pontifical allait sans doute tre libre. La +probabilit, la certitude de cela avait brusquement clat ses yeux, +sans qu'il et besoin de tout comprendre, malgr les lacunes et les +obscurits. Cela tait, parce qu'il sentait que cela devait tre. + +--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de +m'en vouloir, et moi seul tais vis, c'est moi qu'on a donn ces +fruits... Voyons, rflchis! Il a fallu une indisposition imprvue pour +m'empcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et, +pendant que mon pauvre Dario les gotait seul, je plaisantais, je lui +disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose +tait pour moi, et c'est lui qui est frapp, ah! Seigneur! par le hasard +le plus froce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur, +Seigneur! vous nous avez donc abandonns! + +Des larmes taient montes ses yeux, tandis qu'elle, frmissante, ne +semblait pas convaincue encore. + +--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce +Santobono attente ainsi vos jours? + +Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une rponse suffisante. +Dj, la volont du silence se faisait en lui, dans une grandeur +suprme. Puis, un souvenir lui revint, et il se rsigna au mensonge. + +--Santobono a toujours eu la cervelle un peu drange, et je sais qu'il +m'excre, depuis que j'ai refus de tirer de prison son frre, un de nos +anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne mritait +certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus +graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance tirer de moi. + +Alors, Benedetta, brise, incapable de discuter davantage, se laissa +tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon dsespr. + +--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que +a fait, maintenant que mon Dario en est l? Il n'y a qu'une chose, il +faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils +font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous +chercher? + +Le silence recommena, perdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la +table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma +double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, ds que la +nuit serait tombe, il se proposait de le faire disparatre lui-mme, en +descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il +aperut ces deux petits prtres, dont les yeux l'avaient forcment +suivi. Et il leur dit simplement, grandement: + +--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'tre discrets... Il +est des scandales qu'il faut pargner l'glise, laquelle n'est pas, ne +peut pas tre coupable. Livrer un des ntres aux tribunaux civils, s'il +est criminel, c'est frapper l'glise entire, car les passions mauvaises +s'emparent ds lors du procs, pour faire remonter jusqu' elle la +responsabilit du crime. Et notre seul devoir est de remettre le +meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus srement... Ah! +pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille, +dans mes plus tendres affections, je dclare, au nom du Christ mort sur +la croix, que je n'ai ni colre, ni besoin de vengeance, et que +j'efface le nom du meurtrier de ma mmoire, et que j'ensevelis son +action abominable dans l'ternel silence de la tombe! + +Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main +leve dans un geste large, il prononait ce serment, cet abandon de ses +ennemis l'unique justice de Dieu; car ce n'tait pas de Santobono +qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti, +dont il avait devin l'influence nfaste. Et une infinie dtresse, une +souffrance tragique le bouleversait, dans l'hrosme de son orgueil, +la pense de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui +s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des tnbres. + +Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de +se taire, une motion invincible l'trangla, le sanglot qu'il refoulait +monta brusquement sa gorge, pendant qu'il bgayait: + +--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre +race, le seul amour et le seul espoir de mon coeur! Ah! mourir, mourir +ainsi! + +Mais, violente de nouveau, Benedetta s'tait releve. + +--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner, +nous allons retourner prs de lui. Et nous le prendrons dans nos bras, +et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je +ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure! + +Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empche de rentrer dans +la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air gar, ayant +perdu tout courage, malgr sa belle srnit habituelle. + +--Le docteur prie madame et Son minence de venir tout de suite, tout de +suite. + +Pierre, frapp de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un +instant en arrire, avec don Vigilio, dans la salle manger +ensoleille. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia, +dissimul lgamment, servi avec ces fruits par un tratre tnbreux, +qu'on n'osait mme pas dnoncer! Et il se rappelait sa conversation, au +retour de Frascati, son scepticisme de Parisien propos de ces drogues +lgendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquime acte d'un drame +romantique. Et elles taient vraies, les abominables histoires, les +bouquets et les couteaux empoisonns, les prlats et jusqu'aux papes +gnants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car +ce Santobono passionn et tragique tait bien un empoisonneur, il n'en +pouvait plus douter, il revoyait toute sa journe de la veille, sous cet +effrayant clairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait +surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hte d'agir devant la mort +probable du pape rgnant, la suggestion du crime au nom du salut de +l'glise, puis ce cur rencontr sur la route, avec son petit panier de +figues, puis ce panier promen par le crpuscule de la mlancolique +campagne, longuement, dvotement, sur les genoux du prtre, ce panier +dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait +toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le +poison, le poison! c'tait vrai pourtant, a existait, a circulait +encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des pres apptits de +conqute et de domination! + +Et, soudainement, dans la mmoire de Pierre, la figure de Prada se +dressa, elle aussi. Tout l'heure, lorsque Benedetta l'avait accus si +violemment, il s'tait un moment avanc pour le dfendre, pour crier +cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'o le panier tait +parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitt, une rflexion +venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait +laiss faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait, +celui de la petite poule noire, dans le morne dcor de l'osteria, morte +sous le hangar, foudroye, avec le mince flot de sang violtre qui lui +coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche, +gisait de mme, molle et tide, le bec tach d'une goutte de sang. +Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'tait +toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les +tnbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de mme qu'il ne +savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait d se produire +dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le +revoir son ct, l'voquer pendant son retour matinal au palais +Boccanera, sans frmir, en devinant sourdement tout ce qui s'tait +dcid d'pouvantable, cette porte. D'ailleurs, malgr les obscurits +et les impossibilits, que ce ft contre le cardinal ou plutt dans +l'espoir d'une flche gare qui le vengerait, au petit bonheur du +hasard farouche, le fait terrible tait l: Prada savait, Prada aurait +pu arrter le destin en marche, et il avait laiss le destin accomplir +son aveugle besogne de mort. + +Mais Pierre, en tournant la tte, aperut don Vigilio l'cart, sur la +chaise d'o il n'avait pas boug, si dfait et si ple, qu'il le crut +frapp, lui aussi. + +--Est-ce que vous tes souffrant? + +D'abord, le secrtaire sembla ne pouvoir rpondre, tellement la terreur +le serrait la gorge. Puis, d'une voix basse: + +--Non, non, je n'en ai pas mang... Ah! grand Dieu! quand je songe que +j'en avais grande envie et que la dfrence seule m'a retenu, en voyant +que Son minence n'en mangeait pas! + +Il eut un petit grelottement de tout son corps, cette pense que son +humilit seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur +son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le +frlement. + +A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il +cartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Pierre, trs mu, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tcha +de savoir. + +--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous +donc qu'ils l'ont pouss et que ce sont eux, en somme? + +Le mot de Jsuites ne fut pas mme dit, mais la grande ombre noire passa +dans le gai soleil de la salle manger, qu'elle parut un moment emplir +de tnbres. + +--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Ds qu'on +pleure, ds qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand mme! Et +c'tait fait pour moi, je m'tonne de n'y tre pas rest! + +Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'excration et +de colre: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Et il se tut, refusant de rpondre, regardant de ses yeux effars les +murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec +sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses +mains de mystre et d'envahissement, qui taient alles prendre +l'office le panier de figues oubli, pour l'apporter sur la table. + +Alors, tous deux se dcidrent retourner dans la chambre, o peut-tre +avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du dchirant +spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur +Giordano, souponnant le poison, avait employ les remdes d'usage, un +vomitif, puis la magnsie. Il venait mme de faire battre, par +Victorine, des blancs d'oeufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec +une si foudroyante rapidit, que maintenant tout secours devenait +inutile. Dshabill, couch sur le dos, le buste soutenu par des +oreillers, et les bras allongs hors des draps, Dario tait effrayant, +dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractrisait ce mal mystrieux +et redoutable, auquel monsignor Gallo, dj, et d'autres, avaient +succomb. Il semblait frapp d'une stupeur de vertige, ses yeux +s'enfonaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la +face entire se desschait, vieillissait vue d'oeil, envahie d'une +ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accabl, il avait +ferm les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppresss, +pnibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penche sur +ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait l, souffrant sa +souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-mme +tait mconnaissable, si blanche, si perdue d'angoisse, comme prise +elle aussi par la mort, peu peu, en mme temps que lui. + +Dans l'embrasure de fentre o le cardinal Boccanera avait emmen le +docteur Giordano, il y eut quelques mots changs voix basse. + +--Il est perdu, n'est-ce pas? + +Le docteur, boulevers galement, eut un geste dsol de vaincu. + +--Hlas! oui. Je dois prvenir Votre minence que dans une heure tout +sera fini. + +Un court silence rgna. + +--Et, n'est-ce pas, de la mme maladie que Gallo? + +Puis, comme le docteur ne rpondait pas, tremblant, dtournant les yeux: + +--Enfin, d'une fivre infectieuse? + +Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'tait +le silence, le crime enfoui, jamais, pour le bon renom de sa mre +l'glise. Et rien n'tait plus grand, d'une grandeur tragique plus +haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et +souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pt dchoir, pas +plus qu'il ne consentait ce qu'on trant sa famille humaine dans les +invitables salissures d'un procs retentissant. Non, non! le silence, +l'ternel silence o tout repose et s'oublie! + +De son air doux de discrtion clricale, le docteur finit par +s'incliner. + +--videmment, d'une fivre infectieuse, comme le dit si bien Votre +minence. + +Deux grosses larmes, aussitt, reparurent dans les yeux de Boccanera. +Maintenant qu'il avait mis Dieu l'abri, son humanit saignait de +nouveau. Il supplia le mdecin de tenter un effort suprme, d'essayer +l'impossible; mais celui-ci secouait la tte, montrait le malade de ses +pauvres mains tremblantes. Pour son pre, pour sa mre, il n'aurait rien +pu. La mort tait l. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il +n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant +la catastrophe prochaine, songeait sa soeur Serafina, se dsesprait +en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernire fois, si +elle s'attardait au Vatican, o elle devait tre, le mdecin offrit +d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait garde en bas. C'tait +une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers +moments, on avait besoin de lui. + +Rest seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant +encore. Par la fentre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait +le ciel. Et ses bras frmissants se tendirent, en un geste d'imploration +ardente. O Dieu! puisque la science des hommes tait si courte et si +vaine, puisque ce mdecin s'en allait ainsi, heureux de sauver +l'embarras de son impuissance, Dieu! que ne faisiez-vous un miracle, +pour montrer l'clat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un +miracle! il le demandait du fond de son me de croyant, avec +l'insistance, la prire imprative d'un prince de la terre, qui croyait +avoir rendu au ciel un service considrable, par sa vie entire donne +l'glise. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le +dernier mle ne dispart pas si misrablement, pour qu'il pt pouser +cette cousine tant aime, l pleurante et si malheureuse cette heure. +Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle +qui ft renatre la famille! un miracle qui ternist le glorieux nom +des Boccanera, en permettant qu'il sortt de ces jeunes poux toute une +ligne sans nombre de vaillants et de fidles! + +Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut +transfigur, les yeux schs par la foi, l'me dsormais forte et +soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'tait remis entre les mains de +Dieu, il avait rsolu d'administrer lui-mme l'extrme-onction Dario. +D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pice +voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef +sur lui. Cette pice nue, o personne n'entrait, cette pice o se +trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmont d'un grand +crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu +et terrible, car Son minence, disait-on, y passait les nuits genoux, +conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrt publiquement, +pour qu'il en laisst ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il +voult forcer Dieu en sortir avec lui, dans son dsir d'un miracle. + +On avait mnag une armoire derrire l'autel, et le cardinal y passa +prendre l'tole et le surplis. La bote aux saintes huiles tait +galement l, une trs ancienne bote d'argent, timbre des armes des +Boccanera. Puis, don Vigilio tant rentr dans la chambre la suite de +l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite +alternrent. + +--_Pax huic domui._ + +--_Et omnibus habitantibus in ea._ + +La mort venait, si menaante, si prochaine, que tous les prparatifs +habituels se trouvaient forcment supprims. Il n'y avait ni les deux +cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De mme, +l'assistant n'ayant pas apport le bnitier et l'aspersoir, l'officiant +dut se contenter de faire le geste, bnissant la chambre et le mourant, +en prononant les paroles du rituel: + +--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem +dealbabor._ + +Dans un long frisson, en voyant paratre le cardinal, avec les saintes +huiles, Benedetta tait tombe genoux, au pied du lit; tandis que +Pierre et Victorine, un peu en arrire, s'agenouillaient eux aussi, +bouleverss par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux +immenses, largis dans sa face d'une pleur de neige, la contessina ne +quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le +visage terreux, la peau tanne et ride ainsi que celle d'un vieillard. +Et ce n'tait pas pour leur mariage, accept et dsir par lui, que leur +oncle, ce tout-puissant prince de l'glise, apportait le sacrement, +c'tait pour la rupture suprme, la fin humaine de tout orgueil, la mort +qui achve et emporte les races, comme le vent balaye la poussire des +routes. + +Il ne pouvait s'attarder, il rcita promptement le _Credo_ demi-voix. + +--_Credo in unum Deum..._ + +--_Amen_, rpondit don Vigilio. + +Aprs les prires du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que +le ciel prt en piti l'homme misrable qui allait comparatre devant +Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grce. + +Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit +la bote des saintes huiles; et, se bornant une seule onction, comme +il tait permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille +d'argent, une seule goutte sur la bouche dessche, dj fltrie par la +mort. + +--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, +indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum, +tactum, deliquisti._ + +Ah! de quel coeur brlant de foi il les prononait, ces appels au +pardon, pour que la divine misricorde effat les pchs commis par +les cinq sens, ces cinq portes de l'ternelle tentation ouvertes sur +l'me! Mais c'tait encore avec l'espoir que, si Dieu avait frapp le +pauvre tre pour ses fautes, peut-tre aurait-il l'indulgence entire de +le rendre mme la vie, ds qu'il les aurait pardonnes. La vie, +Seigneur! la vie, pour que cette antique ligne des Boccanera pullule +encore, continue vous servir au travers des ges, dans les combats et +devant les autels! + +Un instant, le cardinal resta les mains frmissantes, regardant la face +muette, les yeux ferms du moribond, attendant le miracle. Rien ne se +produisait, pas une clart n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la +bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement +sortt des lvres. Et l'oraison dernire fut dite, l'officiant retourna +dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence +qui retombait. Et l tous deux s'agenouillrent, le cardinal s'abma +dans une prire brlante, sur le carreau nu. Les yeux levs vers le +crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se +donna tout entier, suppliant Jsus de le prendre la place de son +neveu, s'il fallait un holocauste, ne dsesprant toujours pas de +flchir la colre cleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et +tant que lui-mme serait ainsi genoux, en conversation avec Dieu. Il +tait la fois si humble et si souverain! De Dieu un Boccanera, +l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait +crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres. + +Dans la chambre, cependant, rien n'avait boug encore, sous le poids de +cette majest tragique que la crmonie semblait y avoir laisse. Et ce +fut alors seulement que Dario ouvrit les paupires. Il regarda ses +mains, il les vit si vieillies, si rduites, qu'un immense regret de +l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, ce moment de +lucidit, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui +l'accablait, il eut pour la premire fois conscience de son tat. Ah! +mourir, dans une telle douleur, une telle dchance, quelle rvoltante +abomination pour cet tre de lgret et d'gosme, pour cet amant de la +beaut, de la gaiet et de la lumire, qui ne savait pas souffrir! Le +destin froce chtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante. +Il se fit horreur lui-mme, il fut pris d'un dsespoir, d'une terreur +d'enfant, qui lui donnrent la force de se soulever sur son sant et de +regarder perdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne +l'avait pas abandonn. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta +toujours agenouille au pied du lit, il eut un suprme lan vers elle, +il lui tendit ses deux bras, brlant du dsir goste de l'emmener son +cou. + +--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir +seul! + +Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitt +des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en +plus la possder et la dtruire, mesure que lui s'affaiblissait. Elle +devenait d'une blancheur immatrielle; et, par les trous de ses +prunelles si claires, on commenait voir son me. Mais, quand elle +l'aperut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva +son tour, elle s'approcha, se tint debout prs du lit. + +--Je viens, mon Dario... Me voil, me voil! + +Et Pierre et Victorine, alors, toujours genoux, assistrent l'acte +sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restrent clous au +sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, o les humains n'avaient +plus intervenir. Elle-mme, Benedetta parlait, agissait en crature +dlivre de tous liens conventionnels et sociaux, dj hors de la vie, +ne voyant et n'interpellant plus les tres et les choses que de trs +loin, du fond de l'inconnu o elle allait disparatre. + +--Ah! mon Dario, on a voulu nous sparer. Oui, c'est pour que je ne +puisse me donner toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux, +aux bras l'un de l'autre, qu'on a rsolu ta mort, en sachant bien que ta +vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est +ton assassin, mme si un autre t'a frapp. C'est lui qui est la cause +premire, qui m'a vole toi quand j'allais tre tienne, qui a ravag +notre existence tous deux, qui a souffl autour de nous, en nous, +l'excrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le +hais, d'une haine dont je voudrais l'craser avant de partir ton cou! + +Elle n'levait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un +murmure profond, simplement, passionnment. Prada ne fut pas mme nomm, +et elle se tourna peine vers Pierre, frapp d'immobilit, derrire +elle, pour ajouter d'un air de commandement: + +--Vous qui verrez son pre, je vous charge de lui dire que j'ai maudit +son fils. Le hros si tendre m'a bien aime, je l'aime bien encore, et +cette parole que vous lui porterez lui dchirera le coeur. Mais je veux +qu'il sache, il doit savoir, pour la vrit et pour la justice. + +Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant +qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixs +sur les siens. + +--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je +ne veux pas y entrer seul! + +--Je viens, je viens, mon Dario... Me voil! + +Elle s'tait rapproche encore, elle le touchait presque, debout contre +le lit. + +--Ah! ce serment que j'avais fait la Madone de n'tre aucun homme, +pas mme toi, avant que Dieu l'et permis, par la bndiction d'un de +ses prtres! Je mettais une noblesse suprieure, divine, tre +immacule, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des +bassesses de la chair. Et c'tait en outre un cadeau d'amour exquis et +rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire l'amant lu par mon +coeur, pour qu'il ft jamais le seul matre de mon me et de mon +corps... Cette virginit dont j'tais si orgueilleuse, je l'ai dfendue +contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se dfend contre un +loup, je l'ai dfendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en +salisses pas le trsor, dans une fivre sacrilge, avant l'heure sainte +des dlices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je +soutenais aussi contre moi-mme, pour ne pas cder! J'avais un besoin +fou de te crier de me prendre, de me possder, de m'emporter. Car +c'tait toi tout entier que je voulais, et c'tait moi tout entire que +je te donnais, oui! sans rserve, en femme qui sait, et qui accepte, et +qui rclame tout l'amour, celui qui fait l'pouse et la mre... Ah! mon +serment la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux +sang soufflait chez moi en tempte, et maintenant quel dsastre! + +Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus +ardente. + +--Tu te souviens, le soir o tu es rentr, avec un coup de couteau dans +l'paule... Je t'ai cru mort, j'ai cri de rage, l'ide que tu allais +partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur. +J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-l, de ne m'tre pas +damne avec toi, pour mourir avec toi, enlacs tous les deux dans une +treinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire +que ce terrible avertissement ne devait servir rien! J'ai t assez +aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leon. Te voil frapp de +nouveau, on te vole mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois +donne enfin, lorsqu'il en tait temps encore... Ah! misrable +orgueilleuse, rveuse imbcile! + +Ce qui grondait prsent dans sa voix touffe, c'tait, contre +elle-mme, la colre de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait +toujours t. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur +des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, +les voir aux bras l'un de l'autre, si passionns, si heureux? Non, non! +les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, mme en dehors du +prtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils +chantaient d'allgresse. Et c'tait srement une duperie abominable que +de ne pas puiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la +vie battait dans les veines. + +--Benedetta, Benedetta! rpta le mourant, en l'pouvante d'enfant qu'il +avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'ternelle nuit noire. + +--Me voil, me voil! mon Dario... Je viens! + +Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu +un geste pour se lever et pour l'empcher de faire l'acte: + +--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde dsormais ne peut empcher +cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort. +Quelque chose, il y a un instant, quand j'tais genoux, m'a redresse, +m'a pousse. Je sais o je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas jur, le +soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'tre lui seul, jusque +dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte! +Nous serons morts, nous serons maris tout de mme et pour toujours! + +Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant. + +--Mon Dario, me voil, me voil! + +Et ce fut inou. Dans une exaltation grandissante, dans une flambe +d'amour qui la soulevait, elle commena sans hte se dvtir. D'abord, +le corsage tomba, et les bras blancs, les paules blanches +resplendirent; puis, les jupes glissrent, et, dchausss, les pieds +blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les +derniers linges, un un, s'en allrent, et le ventre blanc, la gorge +blanche, les cuisses blanches, s'panouirent en une haute floraison +blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retir, avec une +audace ingnue, une tranquillit souveraine, comme si elle se trouvait +seule. Elle tait debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudit candide, +dans sa royaut ddaigneuse, ignorante des regards. Elle clairait, elle +parfumait la morne chambre de la beaut de son corps, un prodige de +beaut, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une +reine, la poitrine d'une desse guerrire, la ligne fire et souple de +l'paule au talon, les rondeurs sacres des membres et des flancs. Et +elle tait si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni +la neige elle-mme, n'taient plus blanches. + +--Mon Dario, me voil, me voil! + +Comme renverss terre par une apparition, le glorieux flamboiement +d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux +aveugls, blouis. Celle-ci n'avait pas mme fait un mouvement pour +l'arrter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de +respect terrifi qu'on prouve devant les folies de la passion et de la +foi. Et, lui, paralys, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il +n'tait plus capable que d'un frisson d'admiration perdue. Rien d'impur +ne lui venait de cette nudit de neige et de lis, de cette vierge de +candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumire +propre, de l'clat mme du puissant amour dont il brlait. Elle ne le +choquait pas plus qu'une oeuvre de vrit, transfigure par le gnie. + +--Mon Dario, me voil, me voil! + +Et Benedetta, s'tant couche, prit dans ses bras Dario agonisant, dont +les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle +avait voulu cela, dans sa tranquillit apparente, dans la blancheur +liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur +d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dvore, mme aux heures de +calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle +refusait de se rsigner cette duperie de le perdre sans s'tre +donne, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils +taient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et, +dans sa folie, clatait la rvolte de la nature, le cri inconscient de +la femme qui ne voulait pas mourir infconde, inutile comme la graine +emporte par un vent de dsastre, et dont ne germera plus aucune autre +vie. + +--Mon Dario, me voil, me voil! + +Elle l'treignait de tous ses membres nus, de toute son me nue. Et +Pierre, ce moment, aperut contre le mur, au chevet du lit, les armes +des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de +couleur, sur velours violet. Oui, c'tait bien le dragon ail soufflant +des flammes; c'tait bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera, +Alma rosa_, bouche noire, me rouge, la bouche entnbre d'un +rugissement, l'me flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute +cette vieille race de passion et de violence, aux lgendes tragiques, +venait de renatre, pour pousser cette fille dernire, si adorable, +ces effrayantes et prodigieuses fianailles dans la mort. Et la vue des +armes brodes voqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de +Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au +Tibre avec son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio +Corradini. N'tait-ce pas la mme treinte dsespre qui tchait de +vaincre la mort, la mme sauvagerie se jetant l'abme avec le corps du +bien-aim, l'lu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des +soeurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se +mourait l de la mort de son amant, comme si cette dernire n'tait que +la revenante de l'autre, avec leurs mmes traits d'enfance dlicate, la +mme bouche de dsir et les mmes grands yeux de rve, dans la mme +petite face ronde, sage et ttue. + +--Mon Dario, me voil, me voil! + +Pendant une ternit, une seconde peut-tre, ils s'treignirent. Elle y +apportait une frnsie du don d'elle-mme, une frnsie sacre allant au +del de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commenait +pour eux. Elle se mlait lui, entrait dans lui, sans terreur ni +rpugnance du mal qui le rendait mconnaissable; et lui, qui venait +d'expirer sous ce grand bonheur dont la flicit lui arrivait enfin, +restait les bras serrs, nous convulsivement autour d'elle, comme s'il +l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplte, +en songeant sa virginit inutile, qui ne pouvait plus tre fconde? +ou bien fut-ce au milieu de la joie suprme d'avoir consomm quand mme +le mariage, de toute la volont de son tre? Elle eut au coeur, dans +cette treinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son coeur +clata. Elle tait morte au cou de son amant mort, tous les deux +troitement serrs, jamais, entre les bras l'un de l'autre. + +Il y eut un gmissement, Victorine s'tait approche, avait compris; +tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frmissant d'admiration et +de larmes, soulev par le sublime. + +--Voyez, voyez, bgaya voix trs basse la servante, elle ne bouge +plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est +morte! + +Et le prtre murmura: + +--Mon Dieu! qu'ils sont beaux! + +C'tait vrai, jamais beaut si haute, si resplendissante, n'avait clat +sur des visages morts. La face, tout l'heure terreuse et vieillie de +Dario, venait de prendre une pleur, une noblesse de marbre, les traits +allongs, simplifis, comme dans un lan d'ineffable allgresse. +Benedetta restait trs grave, avec un pli d'ardente volont aux lvres, +tandis que la figure entire exprimait une batitude douloureuse et +infinie, dans une infinie blancheur. Ils mlaient leurs chevelures, et +leurs yeux, rests grands ouverts, les uns au fond des autres, +continuaient se regarder sans fin, d'une ternelle douceur de +caresse. Ils taient le couple pour toujours enlac, parti pour +l'immortalit dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la +mort, et de qui rayonnait cette beaut ravie de l'amour immortel et +vainqueur. + +Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mls de telles +plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, boulevers +prsent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un +coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur dsespre agitait. +Le cardinal avait d accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans +doute aussi, cette minute, le docteur Giordano ramenait donna +Serafina, prvenue de la mort prochaine de son neveu, car elle tait l +maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui +frappaient la maison. Lui-mme, le docteur avait cet tonnement troubl +des plus vieux mdecins dont l'exprience s'effare toujours devant les +faits; et il tentait une explication, il parlait en hsitant d'un +anvrisme possible, peut-tre d'une embolie. + +Victorine, en servante que sa douleur faisait l'gale de ses matres, +osa l'interrompre. + +--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que +a ne suffit pas pour mourir ensemble? + +Donna Serafina, aprs avoir bais au front les chers enfants, voulut +leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupires se +rouvraient ds que le doigt les abandonnait, les yeux recommenaient +se sourire, changer fixement la caresse de leur regard d'ternit. +Et, comme elle parlait, pour la dcence, de sparer les deux corps, en +essayant de dnouer leurs membres: + +--Oh! madame, oh! madame! se rcria de nouveau Victorine. Vous leur +casseriez plutt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont +entrs dans les paules, jamais ils ne se quitteront. + +Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il +tait livide, sans une larme, dans un dsespoir glac qui le +grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification, +comme si, en prince de l'glise, disposant des volonts du ciel, il +acceptait ainsi les deux amants embrasss devant le tribunal suprme, +largement ddaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe +amour, mu jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par +la beaut de leur mort. + +--Laissez-les, laissez-les, ma soeur, ne les troublez pas dans leur +sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir +jusqu' la fin des temps pour se regarder, sans jamais en tre las! Et +qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas pch +durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi nous d'une treinte +que pour se coucher dans la terre! + +Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore +des anciennes aventures de batailles et de passions: + +--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entire les admirera et les +pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un l'autre, ma soeur. Dieu les +connat et les attend. + +Tous les assistants s'taient agenouills, le cardinal rcita lui-mme +les prires des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait +la chambre, o bientt deux flammes de cierge brillrent comme deux +toiles. + +Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin +abandonn du palais, au bord du Tibre. Il devait y tre descendu, +touffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les tnbres +noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau +tombant du masque tragique chantait sa grle chanson de flte; et le +laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes +n'taient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir. +Ah! comme il tait doux et gai le matin, ce dlicieux jardin +mlancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laiss un cho +dsol, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui +maintenant gisait l-haut, dans le nant des choses et des tres! Il eut +le coeur serr si douloureusement, qu'il clata en gros sanglots, assis + la place mme o elle s'tait assise, sur le fragment de colonne +renverse, dans l'air qu'elle avait respir et qui paraissait garder son +odeur pure de femme adorable. + +Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un +brusque sursaut, en se souvenant que c'tait le soir mme que le pape +devait le recevoir, neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas +song pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et +des mois s'taient couls, cela revenait en lui comme un trs ancien +rendez-vous, auquel, aprs des annes d'absence, on arrive vieilli, le +coeur et le cerveau changs par des vnements sans nombre. Et, +pniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, +il verrait enfin le pape. + + + + +XIV + + +Le soir, comme Pierre dbouchait du Borgo devant le Vatican, l'horloge, +dans le profond silence du quartier entnbr et sommeillant dj, +laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il tait en +avance, il rsolut d'attendre vingt minutes, de faon n'tre en haut, + la porte des appartements, qu' neuf heures, l'heure exacte de +l'audience. + +Et ce rpit lui fut un soulagement, dans l'motion et dans la tristesse +infinies qui lui treignaient le coeur. Il arrivait les membres briss, +affreusement las de l'aprs-midi tragique qu'il venait de passer au fond +de cette chambre de mort, o Dario et Benedetta dormaient maintenant +leur ternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. Il n'avait pu manger, il +tait hant par l'image farouche et douloureuse des deux amants, si +plein d'eux, que des soupirs involontaires s'chappaient de sa gorge, +tandis que des pleurs sans cesse remontaient ses yeux. Ah! qu'il +aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer son aise, satisfaire ce besoin +immense de larmes dont il touffait! Et c'tait un attendrissement qui +gagnait toutes ses penses, la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait +pour lui la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d'une +piti plus grande, d'une vritable angoisse de charit pour tous les +misrables et pour tous les souffrants de ce monde, si perdu cette +vocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette +Rome o il avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il +avait peur, chaque pas, d'clater en sanglots, les bras tendus vers le +ciel noir. + +Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place +Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'tait une immensit de tnbres +et de solitude. Quand il tait arriv, il avait cru se perdre dans une +mer d'ombre. Mais, peu peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace +n'tait clair que par les quatre candlabres sept becs, aux quatre +coins de l'Oblisque, et que par les rares becs, droite et gauche, +le long des btiments qui montent la basilique. Sous le double +portique de la colonnade, d'autres lanternes brlaient d'une lueur +jaune, parmi la colossale fort des quatre ranges de piliers, dont +elles dcoupaient bizarrement les fts. Et, sur la place, il n'y avait +de visible que l'Oblisque ple, se dressant d'un air d'apparition. La +faade de Saint-Pierre s'voquait elle aussi, peine distincte, comme +en un rve, et close, et morte, dans une extraordinaire grandeur de +sommeil, d'immobilit et de silence. Il ne voyait pas le dme, peine +une rondeur bleutre, gante, devine sur le ciel. Sans les voir, il +avait d'abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au +fond de cette obscurit vague; puis, il finit par distinguer le fantme +mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et, +au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, sans lune, de +velours bleu sombre, o les toiles semblaient avoir une grosseur et un +clat d'escarboucles, le Chariot renvers sur la toiture du Vatican, +avec ses roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarr des +trois astres d'or de son baudrier, l-bas sur Rome, du ct de la rue +Giulia. + +Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait l qu'un +entassement de faades confuses, o ne luisaient que deux petites lueurs +de lampe, l'tage des appartements du pape. Seule, dans la cour +Saint-Damase, claire intrieurement, la faade du fond et celle de +gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands +vitrages de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas mme +un dplacement de l'ombre. Deux personnes traversrent l'immensit de la +place, il en vint une troisime qui disparut son tour; puis, il ne +resta qu'une cadence de pas rythms, trs lointaine. C'tait le dsert +absolu, ni promeneurs, ni passants, pas mme l'ombre d'un rdeur sous la +colonnade, entre la fort de piliers, aussi vide que les sauvages forts +centenaires des premiers ges. Et quel dsert solennel, quel silence de +hautaine dsolation! Jamais il n'avait prouv une sensation de sommeil +plus vaste ni plus noir, d'une souveraine noblesse de mort. + +A neuf heures moins dix, Pierre se dcida, se dirigea vers la porte de +bronze. Un seul battant en tait ouvert encore, au bout du portique de +droite, dans un paississement des tnbres, qui la noyait de nuit. Il +se souvenait des instructions prcises que monsignor Nani lui avait +donnes: demander chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter une +parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu' se laisser +conduire. Personne au monde maintenant ne le savait l, puisque +Benedetta n'tait plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu'il +se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un +air ensommeill, il dit simplement le mot convenu. + +--Monsieur Squadra. + +Et, le garde suisse n'ayant pas boug, ne lui barrant pas le chemin, il +passa, il tourna tout de suite droite, dans le grand vestibule de la +scala Pia, l'escalier de pierre l'norme cage carre, qui monte la +cour Saint-Damase. Et pas une me, rien que l'cho touff des pas, rien +que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dpolis +blanchissaient mollement la clart. + +En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir dj vue, des +loges de Raphal, avec son portique, sa fontaine, son pav blanc, sous +le brlant soleil. Mais il n'y apercevait mme plus les cinq ou six +voitures qui attendaient, les chevaux figs, les cochers raidis sur +leurs siges. C'tait une solitude, un vaste carr nu et ple, d'un +sommeil spulcral, sous la lumire morne des lanternes, dont les +rverbrations blanchissaient les hauts vitrages des trois faades. Et, +un peu inquiet, gagn par le petit frisson du vide et du silence, il se +hta, il se dirigea, droite, vers le perron, abrit d'une marquise, +dont les quelques degrs mnent l'escalier des appartements. + +L, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme. + +--Monsieur Squadra. + +D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l'escalier. + +Pierre monta. C'tait un escalier trs large, la rampe de marbre +blanc, aux marches basses, aux murs enduits d'un suc jauntre. Dans les +globes de verre dpoli, les becs de gaz semblaient avoir t baisss +dj, par une conomie sage. Et, sous cette clart de veilleuse, rien +n'tait d'une solennit plus triste que cette majestueuse nudit, si +blme et si froide. A chaque palier, un garde suisse veillait encore, +avec sa hallebarde; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on +n'entendait plus que les pas rguliers de ces hommes, allant et venant +toujours, sans doute pour ne pas succomber l'engourdissement des +choses. + +Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence +frissonnant, la monte paraissait interminable. Chaque tage se coupait +en tronons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au +palier du deuxime tage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent ans. +Devant la porte vitre de la salle Clmentine, dont le battant de droite +tait seul ouvert, un dernier garde suisse veillait. + +--Monsieur Squadra. + +Le garde s'effaa, laissa entrer le jeune prtre. + +Cette salle Clmentine, immense, semblait sans bornes cette heure, +dans la clart crpusculaire des lampes. La dcoration si riche, les +sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n'tait plus qu'une +vague apparition fauve, des murs de rve o dormaient des reflets de +joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans +fin, une solitude largie, se perdant au fond des demi-tnbres. + +Enfin, l'autre bout, prs d'une porte, Pierre crut apercevoir des +formes, le long d'un banc. C'taient trois gardes suisses assis l, +ensommeills. + +--Monsieur Squadra. + +Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il +devait attendre. Il n'osa bouger, troubl par le bruit de ses pas sur +les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en voquant les +foules qui avaient peupl cette salle. Aujourd'hui encore, elle tait la +salle accessible tous et que tous devaient traverser, simplement une +salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'alles et de +venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, ds que la nuit l'avait +envahie, et comme elle tait dsespre et lasse d'avoir vu dfiler tant +de choses et tant d'tres! + +Enfin, le garde revint, et derrire lui apparut, sur le seuil de la +pice voisine, un homme d'une quarantaine d'annes, vtu entirement de +noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de +cathdrale. Il avait un beau visage correct et ras, avec un nez un peu +fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs. + +--Monsieur Squadra, dit Pierre une dernire fois. + +L'homme s'inclina, pour dire qu'il tait monsieur Squadra. Puis, d'une +nouvelle rvrence, il invita le prtre le suivre. Et tous deux, l'un +derrire l'autre, sans hte aucune, s'engagrent dans l'interminable +enfilade des salles. + +Pierre, au courant du crmonial, et qui en avait caus plusieurs fois +avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela +l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de +s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une +certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent tre reues par +le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en +celles des gardes-nobles, puis en celles des camriers d'honneur, puis +en celles des camriers secrets, jusqu'au Saint-Pre. Mais, ds huit +heures, les salles se vident, de rares lampes brlent seules sur les +consoles, ce n'est plus qu'une suite de pices dsertes, demi +obscures, assoupies, au fond du nant auguste o tombe le palais entier. + +Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples +huissiers, vtus de velours rouge, brod aux armes du pape, qui ont la +charge de mener les visiteurs jusqu' la porte de l'antichambre +d'honneur. A cette heure tardive, un seul tait encore l, assis sur une +banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait +noire. Il leva la tte, laissa passer, dans ces tnbres o s'teignait +toute la pompe clatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des +gendarmes, o la rgle tait que les secrtaires des cardinaux et des +hauts personnages attendissent le retour de leurs matres; et elle tait +compltement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux +buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y +mlaient pendant les heures brillantes des rceptions. Vide galement la +salle suivante, plus petite, rserve la garde palatine, cette milice +recrute parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les +paulettes d'or, le shako surmont d'un plumet rouge. On tourna +droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la premire o +l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec +son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signs Audran, Jsus +faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des +gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console droite, que +surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du +fond qui s'ouvre sur une autre petite pice, une sorte d'alcve +contenant un autel, o le Saint-Pre dit sa messe, isol, pendant que +les assistants restent genoux sur les dalles de marbre de la salle +voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleills des +gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trne, +dans laquelle le pape reoit en audience publique, jusqu' deux et trois +cents personnes la fois. En face des fentres, sur une estrade basse, +est le trne, un fauteuil dor, recouvert de velours rouge, sous un +baldaquin de mme velours. A ct se trouve le coussin, pour le +baise-pied. Puis, c'est droite et gauche deux consoles face face, +l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts +candlabres pied de bois dor, portant des bougies. La tenture de +damas rouge, larges palmes Louis XIV, monte jusqu' la fastueuse frise +qui encadre le plafond d'attributs et de figures allgoriques; et le +magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de +Smyrne que devant le trne. Mais, les jours d'audience particulire, +lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trne ou mme dans sa +chambre, la salle du trne n'tait plus que l'antichambre d'honneur, o +toute la prlature attendait, les hauts dignitaires de l'glise mls +aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le +service y tait fait par les deux camriers d'honneur, l'un en habit +violet, l'autre de cape et d'pe, qui y recevaient, des mains des +bussolanti, les personnes admises au prcieux honneur d'une audience, +pour les conduire eux-mmes la porte de la pice voisine, +l'antichambre secrte, o ils les remettaient aux mains des camriers +secrets. C'tait la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans +l'clat des uniformes et des costumes, dans l'motion qui grandissait, +mesure qu'on approchait du tabernacle habit par l'lu et l'Unique, au +travers de cette succession sans fin de salles, o le coeur battait de +plus en plus fort, treint jusqu' l'touffement par cette gradation +savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, +cette heure de nuit, toujours pas une me, pas un geste, pas une voix, +rien que le silence tombant des tnbres du plafond sur le trne de +velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait l'angle d'une +console, dans la salle vide et endormie. + +Monsieur Squadra, qui ne s'tait pas encore retourn, marchant d'un pas +lent et muet, s'arrta un instant la porte de l'antichambre secrte, +comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant +d'affronter l'entre du sanctuaire. Seuls les camriers secrets avaient +le droit de vivre l, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le +pape daignt les recevoir. Pierre, en y pntrant, lorsque monsieur +Squadra se fut dcid l'introduire, sentit bien, son petit frisson +d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-del redoutable, de l'autre +ct de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un +garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, cette +heure, tait libre, la pice tait vide comme les autres; et, pour la +peupler, il y fallait voquer les trs nobles et trs puissants +personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de +crmonie. Elle s'tranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux +fentres donnant sur le nouveau quartier des Prs du Chteau, tandis +qu'une seule fentre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, prs +de la porte qui conduisait la salle du petit trne. C'tait l, entre +cette porte et cette fentre, assis devant une table troite, que se +tenait d'habitude un secrtaire, absent en ce moment. Et toujours la +mme console dore, avec le mme crucifix, entre la mme paire de +lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'bne incruste de cuivre, +battait lourdement l'heure. La seule curiosit, sous le plafond +rosaces d'or, tait la tenture, en damas rouge, sem d'cussons jaunes, +les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe pose sur +la boule du monde. + +Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement +l'tiquette, Pierre tenait encore la main son chapeau, qu'il aurait d +laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit +de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa +lui-mme sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins +l. Puis, sans un mot toujours, d'une simple rvrence, il fit +comprendre qu'il allait annoncer le visiteur Sa Saintet, et que +celui-ci voult bien attendre un instant dans cette pice. + +Demeur seul, Pierre respira profondment. Il touffait, son coeur +battait se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait trs +bien jug dans les demi-tnbres ces fameux, ces magnifiques +appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs +orns de tapisseries, tendus de soie, des frises dores et peintes, des +plafonds droulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des +consoles, des escabeaux et des trnes; et les lampes, les pendules, les +crucifix, mme les trnes, rien que des cadeaux, apports des quatre +coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubils. Pas le moindre +confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne +Italie tait l, avec son continuel gala et son manque de vie intime et +tide. On avait d jeter quelques tapis sur les admirables dallages de +marbre, o les pieds se glaaient. On avait fini par installer rcemment +des calorifres, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le +pape. Et ce qui avait frapp Pierre davantage encore, ce qui le +pntrait jusqu'aux os, maintenant qu'il tait l, debout, attendre, +c'tait ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait +jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le nant +noir du Vatican colossal, tomb au sommeil, ft mont cet tage, dans +cette enfilade de salles dsertes, somptueuses et mortes, o brlaient +les petites flammes immobiles des lampes. + +Neuf heures sonnrent l'horloge d'bne, et il s'tonna. Comment! dix +minutes seulement s'taient coules, depuis qu'il avait franchi la +porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des +jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui +l'tranglait, car jamais il n'tait sr de lui-mme, il craignait +toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes. +Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'oeil au crucifix de +la console, regarda le globe de la lampe, o les doigts gras d'un +domestique avaient laiss leur empreinte. Elle clairait d'une lueur si +jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas. +Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fentre +qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de +saisissement, Rome immense s'tendait, dans l'entre-billement des +persiennes mal fermes, Rome telle qu'il l'avait dj vue des loges de +Raphal, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour o, du petit +restaurant de la place, il s'tait imagin voir Lon XIII la fentre +de sa chambre. Seulement, c'tait la Rome de nuit, la Rome largie +encore au fond des tnbres, sans bornes comme le ciel toil. Dans +cette mer illimite, aux vagues noires, on ne reconnaissait srement que +les grandes voies, changes en voies lactes par les blancheurs vives de +l'clairage lectrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale, +ensuite le Corso qui les coupait angle droit, coup lui-mme par la +rue du Triton, que continuait la rue San Nicol da Tolentino, laquelle +tait relie la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes. +De l'autre ct du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la +Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient +encore; mais l'ombre dj submergeait tout. Pour le reste, ce n'tait +plus qu'un pullulement de petites clarts jaunes, les miettes d'un ciel + demi teint, balay sur la terre. De rares constellations, des toiles +brillantes traant de mystrieuses et nobles figures, tchaient +vainement de lutter et de se dgager. Elles taient noyes, effaces +dans le chaos confus de cette poussire d'un vieil astre, qui se serait +bris l, y laissant sa gloire, rduite dsormais n'tre qu'une sorte +de sable phosphorescent. Et quelle immensit noire, ainsi poudre de +lumire, quelle masse norme d'obscurit et d'inconnu, dans laquelle +semblaient avoir sombr les vingt-sept sicles de la Ville ternelle, +ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu' ne plus +pouvoir dire o elle commenait ni o elle finissait, peut-tre largie +jusqu'au bord illimit de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-tre si +diminue, si disparue, que le soleil son retour n'en clairerait que +le peu de cendre! + +Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgr son effort pour la calmer, +augmentait de seconde en seconde, mme devant cet ocan de tnbres, +d'une souveraine paix. Il s'carta de la fentre, il tressaillit de tout +son tre en entendant un lger bruit de pas et en croyant qu'on venait +le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit +trne, dont il s'aperut alors que la porte tait reste entr'ouverte. +N'entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fivre d'impatience, il +allongea la tte, pour voir. C'tait encore une salle tendue de damas +rouge, assez vaste, avec un fauteuil dor, recouvert de velours rouge, +sous un baldaquin de mme velours; et l'on y trouvait l'invitable +console, le haut crucifix d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les +candlabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne +taille, sortis de la manufacture de Svres, orns d'un portrait du +Saint-Pre. Pourtant, on sentait l plus de confortable, le tapis de +Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s'alignaient +contre les murs, une fausse chemine, drape d'toffe, servait de +pendant la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle, +y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait honorer. Et le +frisson de Pierre augmentait, l'ide qu'il n'avait plus qu'une pice +traverser, que si prs de lui, derrire cette simple porte de bois, +tait Lon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre? Se prparait-on le +recevoir dans cette pice, pour ne pas l'admettre dans une intimit trop +troite? On lui avait cont des visites mystrieuses, reues pareille +heure, des personnages inconnus introduits de mme faon, +silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms trs +bas. Lui, ce devait tre qu'on le jugeait compromettant, qu'on dsirait +causer l'aise, sans paratre s'engager en rien, l'insu de +l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua la cause du bruit qu'il +avait entendu, en apercevant, sur la console, prs de la lampe, une +petite caisse de bois, une sorte de profond plateau anses, o se +trouvait la desserte d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille +et le verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqu cette +desserte dans la chambre, venait de l'apporter l, puis qu'il devait +tre rentr faire un bout de mnage. Il savait la grande frugalit du +pape, ses repas pris sur un troit guridon, le tout apport la fois +dans cette petite caisse, une viande, un lgume, deux doigts de bordeaux +par ordonnance du mdecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon +qu'il aimait offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre +du th, tout un rgal rparateur de vieux garons. L'ordinaire de Lon +XIII tait fix huit francs par jour. O dbauches d'Alexandre VI, +festins et galas de Jules II et de Lon X! Mais il y eut un nouveau +petit bruit, venu de la chambre, qu'il ne put s'expliquer, et il fut +terrifi de son indiscrtion, il se hta de retirer sa tte, en croyant +voir toute la salle rouge du petit trne flamber d'un brusque incendie, +dans la paix morte o elle dormait. + +Alors, il prfra marcher pas touffs, trop frmissant pour rester +immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait maintenant d'en avoir +entendu parler par Narcisse: tout un gros personnage, l'homme le plus +important, le plus influent, le valet de chambre bien-aim de Sa +Saintet, qui seul pouvait la dcider, les jours de rception, mettre +une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait se trouvait par +trop salie de tabac. Sa Saintet s'obstinait galement s'enfermer +chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne +coucht prs d'elle, par indpendance, on disait aussi par inquitude +d'avare, qui entend dormir seul avec son trsor; ce qui causait de +continuelles inquitudes, car il n'tait gure raisonnable qu'un +vieillard de cet ge se barricadt de la sorte; et monsieur Squadra +couchait seulement dans une pice voisine, mais l'oreille aux aguets, +toujours prt rpondre au plus lger appel. C'tait lui encore qui +intervenait avec respect, lorsque Sa Saintet veillait trop tard, +travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement +raison, se relevait durant les heures d'insomnie, l'envoyait rveiller +un secrtaire, pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet +d'encyclique. Quand la rdaction d'une encyclique la passionnait, elle y +aurait pass les jours et les nuits, de mme que jadis, quand elle se +piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait parfois en +train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie un +continuel travail, d'une activit crbrale extraordinaire, toujours +hante par la ralisation de quelque volont ancienne. La mmoire seule +avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-tre bien que +monsieur Squadra venait de trouver Sa Saintet plus souffrante, la +suite d'un excs de travail, puisque, la veille encore, on la disait si +malade, et que le plus souvent, d'ailleurs, elle ddaignait de se +soigner. + +Tandis qu'il continuait marcher doucement, Pierre tait ainsi envahi +peu peu par cette haute et souveraine figure. Des dtails infimes de +la vie quotidienne, il montait la vie intellectuelle, ce rle d'un +grand pape que Lon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, +Saint-Paul hors les murs, se drouler la frise interminable o sont +reprsents les portraits des deux cent soixante-deux papes; et il se +demandait, dans cette longue suite de mdiocres, de saints, de criminels +et de gnies, quel tait le pape auquel Lon XIII aurait voulu +ressembler. tait-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui +se sont succd pendant les trois premiers sicles de vie cache, +simples chefs d'associations funraires, pasteurs fraternels de la +communaut chrtienne? tait-ce le pape Damase, le premier grand +btisseur, le cerveau lettr qui se plut aux choses de l'esprit, le +croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes la pit des fidles? +tait-ce Lon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva +la rupture avec l'Orient que le grand schisme avait dj spar, porta +l'empire l'Occident par l'unique et toute-puissante volont de Dieu et +de son glise, qui ds lors disposa des couronnes? tait-ce le terrible +Grgoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, tait-ce +Innocent III, tait-ce Boniface VIII, les matres des mes, des peuples +et des trnes, arms de l'excommunication farouche, rgnant sur le moyen +ge pouvant, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne +devait raliser d'aussi prs son rve? tait-ce Urbain II, tait-ce +Grgoire IX, ou un autre des papes dans le coeur desquels flamba la +passion rouge des croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva +les foules, qui les jeta la conqute de l'inconnu et du divin? +tait-ce Alexandre III dfendant la papaut contre l'empire, luttant +jusqu'au bout pour ne rien cder de l'autorit suprme qu'il tenait de +Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tte de +Frdric Barberousse? tait-ce, longtemps aprs les tristesses +d'Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance +politique du Saint-Sige? tait-ce Lon X, le fastueux, le glorieux +patron de la Renaissance, de tout un grand sicle d'art, mais l'esprit +court et imprvoyant qui traitait Luther de simple moine rvolt? +tait-ce Pie V, la raction noire et vengeresse, la flamme des bchers +chtiant la terre redevenue paenne, tait-ce quelque autre des papes +qui rgnrent aprs le concile de Trente, d'une foi absolue, la croyance +rtablie dans son intgrit, l'glise sauve par son orgueil, son +intransigeance, son enttement au respect total des dogmes? tait-ce, au +dclin de la papaut, lorsqu'elle n'avait plus t qu'une matresse de +crmonie, rglant le gala des grandes monarchies de l'Europe, tait-ce +Benot XIV, la vaste intelligence, le profond thologien, qui, les mains +lies, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait pass sa +belle vie rglementer les choses du ciel? Et l'histoire de cette +papaut se droulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes +les fortunes, les plus basses, les plus misrables, comme les plus +hautes, les plus clatantes, une obstine volont de vivre qui l'avait +fait vivre quand mme, au travers des incendies, des massacres et des +croulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne +de ses papes, la plus extraordinaire ligne de souverains absolus, +conqurants et dominateurs, tous matres du monde, mme les chtifs et +les humbles, tous glorieux de l'imprissable gloire du ciel, lorsqu'on +les voquait de la sorte, dans ce Vatican sculaire, o leurs ombres +srement se rveillaient la nuit, venaient rder par les galeries sans +fin, par les salles immenses, au fond de ce silence ananti de tombe, +dont le frisson devait tre fait du lger frlement de leurs pas sur les +dalles de marbre. + +Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait bien, le grand +pape que Lon XIII voulait tre. C'tait, tout au dbut de la puissance +catholique, Grgoire le Grand, le conqurant et l'organisateur. Celui-l +tait d'antique souche romaine, un peu du vieux sang imprial battait +dans son coeur. Il administra Rome sauve des Barbares, il fit cultiver +les domaines ecclsiastiques, il partagea les biens de la terre, un +tiers aux pauvres, un tiers au clerg, un tiers l'glise. Puis, le +premier, il cra la Propagande, envoya ses prtres civiliser et pacifier +les nations, poussa la conqute jusqu' soumettre la Grande-Bretagne +la divine loi du Christ. Et c'tait aussi, aprs un intervalle norme de +sicles, Sixte-Quint, le pape financier et politique, le fils de +jardinier qui se rvla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus +vastes et les plus souples d'une poque fertile en beaux diplomates. Il +thsaurisait, il se montrait d'une avarice rude, pour gouverner en +monarque qui a toujours, dans ses coffres, l'or ncessaire la guerre +et la paix. Il passait des annes en ngociations avec les rois, il ne +dsesprait jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait son +temps, il l'acceptait tel qu'il tait, puis tchait de le modifier au +gr des intrts du Saint-Sige, conciliant pour tout et avec tous, +rvant dj un quilibre europen, dont il comptait devenir le centre et +le matre. Avec cela, un trs saint pape, un mystique fervent, mais un +pape, l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doubl d'un +politique dcid aux actes pour assurer sur cette terre la royaut de +Dieu. + +Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgr sa volont de +calme, remontait en lui, balayait en lui toutes les prudences et tous +les doutes, Pierre se demandait pourquoi interroger ainsi le pass. +Est-ce que le seul Lon XIII n'tait pas celui de son livre, le grand +pape dont il avait eu la rvlation, qu'il avait peint selon son coeur, +tel que les mes le voulaient et l'attendaient? Ce n'tait point sans +doute un portrait d'troite ressemblance, mais il fallait bien que les +grandes lignes en fussent vraies, pour que l'humanit ne dsesprt pas +de son salut. Et des pages nombreuses de son livre s'voqurent, +flambrent devant ses yeux, il revit son Lon XIII, le politique sage, +le conciliateur, travaillant l'unit de l'glise, voulant la rendre +forte et invincible, au jour prochain de la lutte invitable. Il le +revit dgag des soucis du pouvoir temporel, grandi, pur, clatant de +splendeur morale, seule autorit debout, au-dessus des nations, ayant +compris le mortel danger qu'il y avait laisser la solution socialiste +entre les mains des ennemis du christianisme, rsolu ds lors +intervenir dans la querelle contemporaine, comme Jsus autrefois, pour +la dfense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre du ct des +dmocraties, accepter la rpublique en France, laisser l'exil les rois +chasss de leurs trnes, raliser la prdiction qui promettait Rome de +nouveau l'empire du monde, lorsque la papaut, ayant unifi la croyance, +marcherait la tte du peuple. Les temps s'accomplissaient, Csar tait +abattu, le pape demeurait seul, et le peuple, le grand muet, que les +deux pouvoirs s'taient disput si longtemps, n'allait-il pas se donner +au Pre, puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le coeur +embras, la main tendue, accueillant les travailleurs sans pain et les +mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe qui menaait les +socits pourries, dans l'affreuse misre qui ravageait les villes, il +n'y avait pas d'autre solution possible. Lon XIII le prdestin, le +rdempteur ncessaire, le pasteur envoy pour sauver ses ouailles du +prochain dsastre, en rtablissant la communaut chrtienne, l'ge d'or +oubli du christianisme primitif! La justice rgnant enfin, la vrit +resplendissant comme le soleil, tous les hommes rconcilis, plus qu'un +peuple vivant dans la paix, n'obissant qu' la loi galitaire du +travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de charit et +d'amour! + +Alors, Pierre fut comme soulev par une flamme, port, pouss en avant. +Enfin, enfin, il allait le voir, vider son coeur, ouvrir son me! Il y +avait tant de jours qu'il souhaitait cette minute passionnment, qu'il +luttait de tout son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les +obstacles sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, depuis +son arrive Rome; et cette longue lutte, ce succs final inespr, +redoublaient sa fivre, exaspraient son dsir de victoire. Oui, oui! il +vaincrait, il confondrait les adversaires de son livre. Ainsi qu'il +l'avait dit monsignor Fornaro, est-ce que le Saint-Pre pouvait le +dsavouer? est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprim ses ides +secrtes, trop tt peut-tre, faute pardonnable? Et il se souvenait +aussi de sa dclaration monsignor Nani, le jour o il avait jur que +jamais il ne supprimerait lui-mme son livre, car il ne regrettait rien, +il ne dsavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, il +croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa volont de se +dfendre, de faire triompher sa foi, dans la violente excitation +nerveuse o l'attente le jetait, aprs sa course sans fin au travers de +ce Vatican norme, qu'il sentait son entour si muet et si noir. +Cependant, il se troublait de plus en plus, il en venait chercher ses +ides, il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en +quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient s'tre amasses en +lui, car leur pesanteur tait pour beaucoup dans son touffement, sans +qu'il voult s'en rendre compte. Tout au fond, il tait bris, las dj, +n'ayant plus d'autre ressort que l'envole de son rve, son cri de piti +devant l'abominable misre. Oui, oui! il entrerait vite, il tomberait +genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant son coeur dborder. Et +srement le Saint-Pre sourirait, le renverrait en disant qu'il ne +signerait pas la condamnation d'une oeuvre, o il venait de se revoir +tout entier, avec ses penses les plus chres. + +Pierre eut une telle dfaillance, qu'il marcha de nouveau jusqu' la +fentre, pour appuyer son front brlant contre une vitre glace. Ses +oreilles bourdonnaient, ses jambes flchissaient, tandis que le sang, +grands coups, battait dans son crne. Et il s'efforait de ne plus +penser rien, il regardait Rome noye d'ombre, en lui demandant un peu +du sommeil o elle s'anantissait. Il voulut se distraire de sa hantise, +il essaya de reconnatre des rues, des monuments, la seule faon dont +se groupaient les lumires. Mais c'tait la mer sans bornes, ses ides +se brouillaient, s'en allaient la drive, au fond de ce gouffre de +tnbres sem de clarts menteuses. Ah! pour se calmer, pour ne plus +penser enfin, la nuit, la nuit totale et rparatrice, la nuit o l'on +dort jamais, guri de la misre et de la souffrance! Brusquement, il +eut la nette sensation que quelqu'un tait debout derrire lui, +immobile, et il se retourna, avec un lger sursaut. + +Debout en effet, dans sa livre noire, monsieur Squadra attendait. Il +eut simplement une de ses rvrences, pour inviter le visiteur le +suivre. Puis, il se remit marcher le premier, traversa la salle du +petit trne, ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaa, +laissa entrer, referma la porte, sans un bruit. + +Pierre tait dans la chambre de Sa Saintet. Il avait craint une de ces +motions foudroyantes qui affolent ou paralysent, on lui avait cont que +des femmes arrivaient mourantes, pmes, l'air ivre, ou bien se +prcipitaient, comme souleves, dansantes, apportes par le vol d'ailes +invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa fivre accrue +de tout l'heure aboutissait une sorte de saisissement, une +raction qui le faisait trs calme, les yeux clairs, voyant tout. En +entrant, l'importance dcisive d'une telle audience lui tait nettement +apparue, lui simple petit prtre devant le suprme pontife, chef de +l'glise, matre souverain des mes. Toute sa vie religieuse et morale +allait en dpendre, et c'tait peut-tre cette pense soudaine qui le +glaait ainsi, au seuil du sanctuaire redoutable, vers lequel il venait +de marcher d'un pas si frmissant, dans lequel il n'aurait cru pntrer +que le coeur perdu, les sens abolis, ne trouvant plus balbutier que +ses prires de petit enfant. + +Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se rappela qu'il +avait vu Lon XIII d'abord, mais dans le cadre o il tait, dans cette +grande chambre, tendue de damas jaune, l'alcve immense, si profonde, +que le lit y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une chaise +longue, une armoire, des malles, les fameuses malles o se trouvait, +disait-on, sous de triples serrures, le trsor du Denier de +Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, une sorte de bureau cuivres +cisels, faisait face une grande console Louis XV, dore et peinte, +sur laquelle, prs d'un haut crucifix, brlait une lampe. La chambre +tait nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq chaises +recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste espace que recouvrait +un tapis, dj fort us. Et Lon XIII tait l, sur un des fauteuils, +assis ct d'une petite table volante, o l'on avait pos une seconde +lampe garnie d'un abat-jour. Trois journaux y tranaient, deux franais, +un italien, celui-ci demi dpli, comme si le pape venait de le +quitter l'instant, pour tourner, l'aide d'une longue cuiller de +vermeil, un verre de sirop, plac prs de lui. + +Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, la soutane de drap +blanc boutons blancs, la calotte blanche, la plerine blanche, la +ceinture blanche, frange d'or, les bouts brods des clefs d'or. Les bas +taient blancs, les mules taient de velours rouge, galement brodes +des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce fut le visage, le personnage +tout entier, qui lui paraissait diminu, qu'il reconnaissait peine. +C'tait la quatrime rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les +dlices des jardins, souriant et familier, coutant les commrages d'un +prlat favori, tandis qu'il s'avanait de son petit pas de vieillard, un +sautillement d'oiseau bless. Il l'avait vu dans la salle des +Batifications, en pape bien-aim et attendri, les joues roses de +contentement, pendant que les femmes lui offraient des bourses, des +calottes blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux pour les jeter + ses pieds, se seraient arrach le coeur pour le jeter de mme. Il +l'avait vu Saint-Pierre, port sur le pavois, pontifiant, dans toute +sa gloire de Dieu visible que la chrtient adorait, telle qu'une idole +enferme en sa gaine d'or et de pierreries, la face fige, d'une +immobilit hiratique et souveraine. Et il le revoyait, l, sur ce +fauteuil, dans l'intimit troite, l'air aminci, si frle, qu'il en +prouvait une sorte d'inquitude, mle d'attendrissement. Le cou +surtout tait extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit +oiseau trs vieux et trs blanc. D'une pleur d'albtre, la face avait +une transparence caractristique, on apercevait la clart de la lampe +travers le grand nez dominateur, comme si le sang se ft totalement +retir. La bouche immense, aux lvres de neige, coupait d'une ligne +mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls taient rests beaux +et jeunes, des yeux admirables, d'un noir luisant de diamants noirs, +d'un clat, d'une force qui ouvraient les mes, les foraient de +confesser la vrit voix haute. Les rares cheveux sortaient de la +calotte blanche en lgres boucles blanches, couronnant de blanc la +maigre figure blanche, dont la laideur s'purait dans tout ce blanc, +cette blancheur toute me o la chair semblait se fondre en une candide +floraison de lis. + +Mais, au premier coup d'oeil, Pierre avait constat que, si monsieur +Squadra l'avait fait attendre, ce n'tait pas pour obliger le Saint-Pre + passer une soutane propre, car celle qu'il portait se trouvait +fortement tache de tabac, des salissures brunes qui avaient coul le +long des boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Pre avait un mouchoir +sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait bien portant, +remis de son indisposition de la veille, comme il se remettait +d'ordinaire, avec facilit, en vieillard trs sobre et trs sage, qui +n'avait aucune maladie organique et qui s'en allait simplement un peu +chaque jour, d'puisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, force de +donner sa flamme, finit un soir par s'teindre. + +Ds la porte, Pierre avait senti les deux yeux tincelants, les deux +yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le silence tait norme, les +lampes brlaient d'une flamme immobile et ple, dans cet immense calme +du Vatican endormi, sans qu'on sentt autre chose, au loin, que +l'antique Rome sombre sous l'amas des tnbres, comme un lac d'encre o +se refltaient les toiles. Il dut s'approcher, il fit les trois +gnuflexions, il se pencha pour baiser la mule de velours rouge, pose +sur un coussin. Et il n'y eut pas une parole, pas un geste, pas un +mouvement. Et, lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants +noirs, les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient +toujours. + +Enfin, Lon XIII, qui n'avait pas voulu lui pargner l'humilit du +baisement de pied, et qui maintenant le laissait debout, parla le +premier, sans cesser de l'examiner, lui fouillant l'me, au plus profond +de son tre. + +--Mon fils, vous avez vivement dsir me voir, et j'ai consenti vous +donner cette satisfaction. + +Il parlait en franais, un franais un peu incertain, qu'il prononait +l'italienne, si lentement, qu'on aurait pu crire les phrases, comme +sous une dicte. La voix tait forte, nasale, une de ces voix grosses et +grondantes qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps +dbiles, qui paraissent exsangues et sans souffle. + +Pierre s'tait content de s'incliner de nouveau, en signe de profond +remerciement, sachant que, pour parler, le respect voulait qu'on +attendt d'tre questionn d'une faon directe. + +--Vous habitez Paris? + +--Oui, Saint-Pre. + +--Vous tes attach une des grandes paroisses de la ville? + +--Non, Saint-Pre, je ne suis desservant qu' la petite glise de +Neuilly. + +--Ah! oui, oui, je sais, c'est du ct du Bois de Boulogne, n'est-ce +pas?... Et quel est votre ge, mon fils? + +--Trente-quatre ans, Saint-Pre. + +Il y eut un court silence. Lon XIII avait fini par baisser les yeux. Il +reprit, de sa frle main d'ivoire, le verre de sirop, le tourna avec la +longue cuiller, but une gorge. Et cela doucement, d'un air prudent et +raisonn, comme tout ce qu'il devait penser et faire. + +--J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. D'habitude, on +ne me soumet que des fragments. Mais quelqu'un qui s'intresse vous +m'a remis directement le volume, en me suppliant de le parcourir. C'est +ainsi que j'ai pu en prendre connaissance. + +Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir une protestation +contre l'isolement o le tenait son entourage, cet excrable entourage +qui faisait bonne garde pour que rien d'inquitant n'entrt du dehors, +selon le mot de monsignor Nani lui-mme. + +--Je remercie Votre Saintet du trs grand honneur qu'elle a daign me +faire, se permit alors de dire le prtre. Il ne pouvait pas m'arriver de +bonheur plus haut ni plus ardemment souhait. + +Il tait si heureux! Il s'imagina que sa cause tait gagne, en voyant +le pape trs calme, sans colre, lui parler de son livre sur ce ton, en +homme qui le connaissait fond maintenant. + +--N'est-ce pas? mon fils, vous tes en relations avec monsieur le +vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord t frapp de la +ressemblance de certaines de vos ides avec celles de ce trs dvou +serviteur, qui nous a donn d'autre part des preuves prcieuses de son +bon esprit. + +--En effet, Saint-Pre, monsieur de la Choue veut bien m'aimer un peu. +Nous avons longuement caus, il n'y a rien d'tonnant ce que j'aie +reproduit plusieurs de ses penses les plus chres. + +--Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des corporations, il +s'en occupe beaucoup, un peu trop mme. Lors de son dernier voyage, il +m'en a entretenu avec une rare insistance. De mme que, ces temps +derniers, un autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus +minent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amen ce si beau +plerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas eu de cesse que je ne le +reoive, pour m'en parler lui aussi pendant prs d'une heure. Seulement, +il faut dire qu'ils ne s'entendent gure ensemble, car l'un me supplie +de faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse. + +Ds le dbut, la conversation bifurquait. Pierre sentit qu'elle dviait +de son livre, mais il se rappela la promesse formelle qu'il avait faite +au vicomte, s'il voyait le pape et si l'occasion se prsentait, de +tenter un effort afin d'obtenir une parole dcisive, au sujet de la +fameuse question de savoir si les corporations devaient tre libres ou +obligatoires, ouvertes ou fermes. Depuis qu'il tait Rome, il avait +reu lettre sur lettre du malheureux vicomte, clou Paris par la +goutte, pendant que son rival, le baron, profitait de l'admirable +occasion du plerinage, dont il tait le chef, pour tcher d'arracher au +pape le simple mot approbatif, qu'il aurait rapport triomphalement. Et +le prtre tint remplir sa promesse avec conscience. + +--Votre Saintet sait mieux que nous tous o est la sagesse. Monsieur de +Fouras croit que le salut, la solution de la question ouvrire, se +trouve simplement dans le rtablissement des anciennes corporations +libres, tandis que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protges +par l'tat, soumises des rgles nouvelles. Et, certainement, cette +dernire conception est davantage avec les ides sociales +d'aujourd'hui... Si Votre Saintet daignait se prononcer dans ce sens, +le jeune parti catholique, en France, saurait en tirer srement le plus +beau rsultat, tout un mouvement ouvrier la gloire de l'glise. + +Lon XIII rpondit de son air tranquille: + +--Mais je ne peux pas. On me demande toujours de France des choses que +je ne peux pas, que je ne veux pas faire. Ce que je vous permets de dire +de ma part monsieur de la Choue, c'est que, si je ne puis le +contenter, je n'ai pas content davantage monsieur de Fouras. Il n'a +galement emport de moi que l'expression de ma bienveillance l'gard +de vos chers ouvriers franais, qui peuvent tant pour le rtablissement +de la foi. Comprenez donc, chez vous, qu'il est des questions de dtail, +de simple organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible de +descendre, sous peine de leur donner une importance qu'elles n'ont pas, +et de mcontenter violemment les uns, si je faisais trop de plaisir aux +autres. + +Il eut un ple sourire o tout le politique conciliant et avis apparut, +bien rsolu ne pas laisser compromettre son infaillibilit dans des +aventures inutiles. Et il but une nouvelle gorge de sirop, il s'essuya +avec son mouchoir, en souverain dont la journe d'apparat tait finie, +qui prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude et de +silence pour causer sans hte, aussi longuement qu'il en aurait le +dsir. + +Pierre tcha de le ramener son livre. + +--Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a t si affectueux pour +moi, il attend avec tant d'motion le sort rserv mon livre, comme si +cette oeuvre tait sienne! C'est pourquoi j'aurais t bien heureux de +lui rapporter une bonne parole de Votre Saintet. + +Mais le pape continuait s'essuyer, sans rpondre. + +--Je l'ai connu chez Son minence le cardinal Bergerot, un autre grand +coeur, dont l'ardente charit devrait suffire refaire une France +croyante. + +Cette fois, l'effet fut immdiat. + +--Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa lettre en tte de +votre livre. Il a t bien mal inspir, en vous l'crivant, et vous, mon +fils, bien coupable, le jour o vous l'avez publie... Je ne puis croire +encore que monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos +pages, quand il vous a envoy son approbation pleine et entire. J'aime +mieux l'accuser d'ignorance et d'tourderie. Comment aurait-il approuv +vos attaques contre le dogme, vos thories rvolutionnaires qui tendent + la destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, il n'a +d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, impardonnable... +Il est vrai qu'il rgne un si mauvais esprit dans une partie du clerg +franais. Ce sont les ides gallicanes qui repoussent sans cesse comme +les herbes mauvaises, tout un libralisme frondeur, en rvolte contre +notre autorit, en continuel apptit de libre examen et d'aventures +sentimentales. + +Il s'animait, des mots d'italien se mlaient son franais hsitant, sa +grosse voix nasale sortait de son frle corps de cire et de neige avec +des sonorits de cuivre. + +--Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, nous le briserons, le +jour o nous ne verrons plus en lui qu'un fils rvolt. Il doit +l'exemple de l'obissance, nous lui ferons part de notre mcontentement, +nous esprons qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilit, la charit +sont de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours les honorer +en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le refuge d'un coeur de +rebelle, car elles ne sont rien, si l'obissance ne les accompagne pas, +l'obissance, l'obissance! la plus belle parure des grands saints! + +Saisi, boulevers, Pierre l'coutait. Il s'oubliait, il ne songeait qu' +l'homme de bont et de tolrance sur lequel il venait d'attirer cette +toute-puissante colre. Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les +dnonciations des vques de Poitiers et d'vreux allaient atteindre, +par-dessus sa tte, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine, +le doux et bon cardinal Bergerot, l'me ouverte toutes les misres, +toutes les souffrances des pauvres et des humbles. Il en tait +dsespr, acceptant encore la dnonciation de l'vque de Tarbes, +l'instrument des Pres de la Grotte, qui ne frappait que lui, au moins, +en rponse sa page sur Lourdes; tandis que la guerre sournoise des +deux autres l'exasprait, le jetait une indignation douloureuse. Et, +du vieillard chtif, au cou grle d'oiseau trs vieux, buvant +tranquillement son verre de sirop, il venait de voir se lever un matre +si courrouc, si formidable, qu'il en tremblait. Comment avait-il pu se +laisser prendre aux apparences, en entrant, croire qu'il n'y avait l +qu'un pauvre homme puis par l'ge, dsireux de paix, rsolu tout +concder? Un souffle venait de passer dans la chambre endormie, et +c'tait la lutte encore, le rveil de ses doutes, de ses angoisses. Ah! +ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait dpeint, Rome, +tel qu'il n'avait pas voulu le croire, plus intellectuel que +sentimental, d'un orgueil dmesur, ayant eu ds sa jeunesse l'ambition +suprme, au point d'avoir promis le triomphe sa famille pour obtenir +d'elle les sacrifices ncessaires, montrant partout et en tout une +volont unique, depuis qu'il occupait le trne pontifical, rgner, +rgner quand mme, rgner en matre absolu, omnipotent! La ralit se +dressait avec une force irrsistible, et pourtant il se dbattit, il +s'entta ressaisir son rve. + +--Oh! Saint-Pre, j'aurais tant de chagrin, si, cause de mon +malheureux livre, Son minence avait une seconde de contrarit! Moi, +coupable, je puis rpondre de ma faute, mais Son minence qui n'a obi +qu' son coeur, qui n'aurait pch que par son trop grand amour des +dshrits de ce monde! + +Lon XIII ne rpondit pas. Il avait relev sur Pierre ses yeux +admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face immobile d'idole +d'albtre. De nouveau, fixement, il le regardait. + +Et Pierre le voyait toujours, dans la fivre qui le reprenait, grandir +en clat et en puissance. Maintenant, derrire lui, il s'imaginait voir +s'enfoncer, au lointain des ges, la longue suite des papes qu'il avait +voqus tout l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les +asctes, les diplomates et les thologiens, ceux qui avaient port la +cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, ceux qui avaient dispos +des empires comme de simples provinces que Dieu remettait en leur garde. +Puis, particulirement, c'tait Grgoire le Grand, le conqurant et le +fondateur, c'tait Sixte-Quint, le ngociateur et le politique, qui +avait le premier entrevu la victoire de la papaut sur les monarchies +vaincues. Quelle foule de princes magnifiques, de rois souverains, de +cerveaux et de bras tout-puissants, derrire ce ple vieillard immobile! +Quel amas accumul de volont inpuisable, d'obstin gnie, de +domination sans bornes! Toute l'histoire de l'ambition humaine, tout +l'effort pour soumettre les peuples l'orgueil d'un seul, la force la +plus haute qui ait jamais conquis, exploit, faonn les hommes, au nom +de leur bonheur! Et, maintenant mme que sa royaut terrestre avait pris +fin, dans quelle souverainet spirituelle tait mont ce mince +vieillard, si ple, devant lequel il avait vu des femmes s'vanouir, +comme foudroyes par la divinit redoutable, mane de sa personne! Ce +n'taient plus seulement les gloires retentissantes, les triomphes +dominateurs de l'histoire qui se droulaient derrire lui, c'tait le +ciel qui s'ouvrait, l'au-del qui resplendissait, dans l'blouissement +du mystre. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait aux +mes, l'antique symbole revivait avec une intensit nouvelle, dgag +enfin du royaume salissant d'ici-bas. + +--Oh! je vous en supplie, Saint-Pre, s'il faut un exemple, ne frappez +pas un autre que moi. Je suis venu, me voici, dcidez de mon sort, mais +n'aggravez pas ma punition, en me donnant le remords d'avoir fait +condamner un innocent. + +Sans rpondre, Lon XIII continua de le regarder de ses yeux brlants. +Et il ne voyait plus Lon XIII, deux cent soixante-troisime pape, +vicaire de Jsus-Christ, successeur du prince des Aptres, souverain +pontife de l'glise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie, +archevque et mtropolitain de la province romaine, souverain des +domaines temporels de la sainte glise. Il voyait le Lon XIII qu'il +avait rv, le messie attendu, le sauveur envoy pour conjurer +l'effroyable dsastre social o sombrait la vieille socit pourrie. Il +le voyait avec son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique +de conciliation, vitant les heurts, travaillant l'unit, avec son +coeur dbordant d'amour, allant droit au coeur des foules, donnant une +fois encore le meilleur de son sang, en signe de l'alliance nouvelle. Il +le dressait comme l'unique autorit morale, comme l'unique lien possible +de charit et de paix, comme le Pre enfin qui pouvait seul faire cesser +l'injustice parmi ses enfants, tuer la misre, rtablir la loi +libratrice du travail, en ramenant les peuples la foi de l'glise +primitive, la douceur et la sagesse de la communaut chrtienne. Et +cette haute figure, dans le silence profond de la chambre, prenait une +toute-puissance invincible, une extraordinaire majest. + +--Oh! de grce, coutez-moi, Saint-Pre! Ne me frappez mme pas, ne +frappez personne, oh! personne, ni un tre, ni une chose, ni rien de ce +qui peut souffrir sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la +bont que la douleur du monde a d mettre en vous! + +Alors, quand il vit que Lon XIII se taisait toujours, en le laissant +debout devant lui, il tomba sur les deux genoux, comme s'il croulait, +perdu sous l'motion croissante qui faisait son coeur si lourd. Et ce +fut en son tre une sorte de dbcle, l'amas de tous les doutes, de +toutes les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'touffaient de +nouveau, qui crevaient en un flot irrsistible. Il y avait l l'affreuse +journe, les morts si tragiques de Dario et de Benedetta, dont le +chagrin terrifi restait sur son coeur, en un poids inconscient, d'une +pesanteur de plomb. Il y avait l tout ce qu'il avait souffert depuis +qu'il tait Rome, les illusions peu peu dtruites, les intimes +dlicatesses blesses, le jeune enthousiasme soufflet par la ralit +des hommes et des choses. Puis, c'tait, plus profondment encore, toute +la misre humaine elle-mme, les affams qui hurlaient, les mres aux +mamelles taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les pres +sans travail qui se rvoltaient, les poings serrs, l'excrable misre, +vieille comme l'humanit, dont celle-ci est ronge depuis le premier +jour, qu'il avait trouve partout, grandissante, dvorante, effrayante, +sans espoir qu'on puisse la gurir jamais. Et c'tait enfin, plus +immense, plus ingurissable, une douleur sans nom, sans cause prcise, +pour rien ni pour personne, une douleur universelle, illimite, dans +laquelle il baignait et se sentait fondre, dsesprment, peut-tre la +douleur de vivre. + +--Oh! Saint-Pre, moi, je n'existe pas, et mon livre n'existe pas. J'ai +dsir voir Votre Saintet, oh! passionnment, pour m'expliquer, pour me +dfendre. Et je ne sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses +que je voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui +m'touffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai que le besoin +de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, oh! les humbles, que j'ai +vus depuis deux ans dans nos faubourgs de Paris, si misrables et si +douloureux, de pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de +pauvres petits anges qui n'avaient pas mang depuis deux jours, des +femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, au fond de taudis +immondes, des hommes jets sur le pav par le chmage, las de quter du +travail comme on qute une aumne, retournant leurs tnbres ivres de +colre, avec l'unique pense vengeresse de mettre le feu aux quatre +coins de la ville. Et le soir, le terrible soir, o, dans la chambre +d'pouvante, j'ai vu une mre qui venait de se suicider avec ses cinq +petits, la mre tombe sur une paillasse en allaitant son nouveau-n, +les deux fillettes dormant aussi l leur dernier sommeil de blondines +jolies, les deux garons foudroys plus loin, l'un ananti contre un +mur, l'autre renvers par terre, tordu en une suprme rvolte... Oh! +Saint-Pre, je ne suis plus que leur ambassadeur, l'envoy de ceux qui +souffrent et qui sanglotent, l'humble dlgu des humbles qui meurent de +misre, sous l'excrable duret, l'effroyable injustice sociale. Et +j'apporte Votre Saintet leurs larmes, et je mets ses pieds leurs +tortures, et je lui fais entendre leur cri de dtresse, comme un cri +mont de l'abme, demandant justice, si l'on ne veut pas que le ciel +croule... Oh! soyez bon, Saint-Pre, soyez bon! + +Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de suprme appel +la piti divine. Puis, il continua: + +--Et, Saint-Pre, dans cette Rome ternelle et resplendissante, est-ce +que la misre aussi n'est pas affreuse? Depuis des semaines que j'erre +au hasard, dans l'attente, travers la poussire fameuse de ses ruines, +je ne fais que me heurter des maux ingurissables, qui m'ont empli +d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui expire, l'agonie de +tant de gloire, l'affreuse mlancolie d'un monde qui se meurt +d'puisement et de faim!... L, sous les fentres de Votre Saintet, +est-ce que je n'ai pas vu un quartier d'horreur, des palais inachevs, +frapps d'une hrdit maudite, ainsi que des enfants rachitiques qui ne +peuvent aller au bout de leur croissance, des palais en ruine dj, +devenus les refuges de toute la misre pitoyable de Rome? Et, comme +Paris, quelle population de souffrance, tale au plein air avec plus +d'impudeur encore, toute la plaie sociale, le chancre dvorant tolr +et montr, en sa terrible inconscience! Des familles entires qui vivent +leur oisivet affames sous le soleil splendide, les vieux devenus +infirmes, les pres attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, +les fils dormant parmi les herbes sches, les mres et les filles +tranant leur paresse bavarde, fltries avant l'ge... Oh! Saint-Pre, +ds l'aurore, demain, que Votre Saintet ouvre cette fentre, et qu'elle +le rveille de sa bndiction, ce grand peuple enfant, qui sommeille +encore dans son ignorance et dans sa pauvret! Qu'elle lui donne l'me +qui lui manque, l'me consciente de la dignit humaine, de la loi +ncessaire du travail, de la vie libre et fraternelle, rgle par la +seule justice! Oui, qu'elle fasse un peuple de ce ramassis de +misrables, dont l'excuse est de tant souffrir dans son intelligence et +dans son corps, vivant comme la bte qui passe et meurt sans savoir, +sans comprendre, et qu'on roue de coups! + +Peu peu, les sanglots l'tranglaient, il ne parla plus que secou, +emport par sa passion. + +--Et, Saint-Pre, n'est-ce pas vous que je dois m'adresser, au nom des +misrables? N'tes-vous pas le Pre? N'est-ce pas devant le Pre que +l'envoy des pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis +agenouill en ce moment? Et n'est-ce pas au Pre qu'il doit apporter +l'norme charge de leurs douleurs, en demandant piti enfin, aide et +secours, justice, oh! surtout justice?... Puisque vous tes le Pre, +ouvrez donc la porte largement, que tout le monde puisse entrer, +jusqu'aux plus petits de vos enfants, les fidles, les passants de +hasard, mme les rvolts, les gars, ceux qui entreront peut-tre, +qui vous pargnerez les fautes de l'abandon. Soyez le refuge des routes +mauvaises, le tendre accueil offert aux voyageurs, la lampe hospitalire +toujours allume, aperue de loin et qui sauve dans l'orage... Et, +puisque vous tes la puissance, Pre, soyez le salut. Vous pouvez +tout, vous avez derrire vous des sicles de domination, vous tes +mont aujourd'hui dans une autorit morale qui vous a rendu l'arbitre du +monde, vous tes l, devant moi, comme la majest mme du soleil qui +claire et qui fconde. Oh! soyez l'astre de bont et de charit, soyez +le rdempteur, reprenez la besogne de Jsus qu'on a pervertie au cours +des sicles, en la laissant entre les mains des puissants et des riches, +qui ont fini par faire de l'oeuvre vanglique le plus excrable +monument d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'oeuvre est manque, +recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les humbles, avec +les pauvres, ramenez-les la paix, la fraternit, la justice de la +communaut chrtienne... Et dites, Pre, dites que je vous ai compris, +que j'ai simplement exprim l vos ides chres, le seul et vivant dsir +de votre rgne. Le reste, oh! le reste, mon livre, moi, qu'importe! Je +ne me dfends pas, je ne veux que votre gloire et le bonheur des hommes. +Dites que, du fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement +sourd des vieilles socits corrompues. Dites que vous avez trembl de +piti attendrie, dites que vous avez voulu empcher l'pouvantable +catastrophe, en rappelant l'vangile au coeur de vos enfants frapps de +folie, en les ramenant l'ge de simplicit et de puret, lorsque les +premiers chrtiens vivaient comme des frres innocents... Oui, n'est-ce +pas? c'est bien pour cela que vous vous tes remis avec les pauvres, +Pre, et c'est pour cela que je suis ici, vous demander piti, bont, +justice, de toute mon me, oh! de toute mon me de pauvre homme! + +Alors, il succomba sous l'motion, il s'crasa par terre, dans une +dbcle de gros sanglots. Son coeur clatait et se rpandait. C'taient +des sanglots normes, des sanglots sans fin, toute une houle effrayante +qui venait de son tre entier, qui venait de plus loin, de tous les +tres misrables, qui venait du monde dont les veines charriaient la +douleur avec le sang mme de la vie. Il tait l, dans sa brusque +faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la souffrance, ainsi qu'il +l'avait dit. Et, aux genoux de ce pape immobile et muet, il tait l +toute la misre humaine en larmes. + +Lon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait faire un effort sur +lui-mme pour couter parler les autres, avait d'abord, deux reprises, +lev une de ses mains ples pour l'interrompre. Puis, saisi peu peu +d'tonnement, gagn lui-mme par l'motion, il lui avait permis de +continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, dans le dsordre du flot +irrsistible qui l'emportait. Un peu de sang tait mont la neige de +son visage, ses lvres et ses joues s'taient roses faiblement, tandis +que ses yeux noirs luisaient d'un clat plus vif. Ds qu'il le vit sans +voix, abattu ses pieds, secou par ces gros sanglots qui semblaient +lui arracher le coeur, il s'inquita, il se pencha. + +--Mon fils, calmez-vous, relevez-vous... + +Mais les sanglots continuaient, dbordaient, emportaient toute raison et +tout respect, dans la plainte perdue de l'me blesse, dans le +grondement de la chair qui souffre et qui agonise. + +--Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... Tenez! prenez cette +chaise. + +Et, d'un geste d'autorit, il l'invita enfin s'asseoir. + +Pierre, pniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. Il cartait +ses cheveux de son front, il essuyait de ses mains ses larmes brlantes, +l'air fou, tchant de se ressaisir, ne pouvant comprendre ce qui venait +de se passer. + +--Vous faites appel au Saint-Pre. Ah! certes, soyez convaincu que son +coeur est plein de piti et de tendresse pour les malheureux. Mais la +question n'est pas l, il s'agit de notre sainte religion... J'ai lu +votre livre, un mauvais livre, je vous le dis tout de suite, le plus +dangereux et le plus condamnable des livres, prcisment par ses +qualits, par les pages qui m'ont intress moi-mme. Oui, j'ai t +sduit souvent, je n'aurais pas continu ma lecture, si je ne m'tais +senti comme soulev dans le souffle ardent de votre foi et de votre +enthousiasme. Ce sujet tait si beau, il me passionne tant! La Rome +nouvelle, ah! sans doute il y avait un livre faire avec ce titre, +mais dans un esprit totalement diffrent du vtre... Vous croyez m'avoir +compris, mon fils, vous tre pntr de mes crits et de mes actes, au +point de n'exprimer que mes ides les plus chres. Non, non! vous ne +m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous voir, vous +expliquer, vous convaincre. + +Muet et immobile, c'tait maintenant Pierre qui coutait. Il n'tait +cependant venu que pour se dfendre, il souhaitait avec fivre cette +entrevue depuis trois mois, prparant ses arguments, certain de la +victoire; et il entendait traiter son livre de dangereux, de +condamnable, sans protester, sans rpondre par toutes les bonnes raisons +qu'il avait crues irrsistibles. Une lassitude extraordinaire +l'accablait, comme puis par son accs de larmes. Tout l'heure, il +serait brave, il dirait ce qu'il avait rsolu de dire. + +--On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! rptait Lon XIII, d'un +air d'impatience irrite. En France surtout, c'est incroyable que j'aie +tant de peine me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par +exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le Saint-Sige +transigera sur cette question? C'est un langage indigne d'un prtre, +c'est la chimre d'un ignorant qui ne se rend pas compte des conditions +dans lesquelles la papaut a vcu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit +continuer de vivre, si elle ne veut pas disparatre du monde. Ne +voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la dclarez d'autant plus haute +qu'elle est dgage davantage des soucis de sa royaut terrestre? Ah! +oui, une belle imagination, la pure royaut spirituelle, la souverainet +par la charit et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui nous fera +l'aumne d'une pierre pour reposer notre tte, si nous sommes jamais +chass, errant par les routes? Qui assurera notre indpendance, quand +nous serons la merci de tous les tats?... Non, non! cette terre de +Rome est nous, car nous en avons reu l'hritage de la longue suite +des anctres, et elle est le sol indestructible, ternel, sur lequel la +sainte glise est btie, de sorte que l'abandonner, ce serait vouloir +l'croulement de la sainte glise catholique, apostolique et romaine. +D'ailleurs, nous ne le pourrions pas, nous sommes li par notre serment +envers Dieu et envers les hommes. + +Il se tut un instant, pour laisser Pierre rpondre. Mais celui-ci avait +la stupeur de ne rien trouver dire, car il s'apercevait que ce pape +parlait comme il devait le faire. Les choses confuses et lourdes, +amasses en lui, dont il avait senti la gne, tout l'heure, dans +l'antichambre secrte, s'clairaient maintenant, se prcisaient avec une +nettet de plus en plus grande. C'tait, depuis son arrive Rome, tout +ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas de ses +dsillusions, des ralits existantes, sous lesquelles son rve d'un +retour au christianisme primitif tait demi mort dj, cras. Il +venait brusquement de se rappeler l'heure, o, sur le dme de +Saint-Pierre, il s'tait vu imbcile avec son imagination d'un pape +purement spirituel, en face de la vieille cit de gloire obstine dans +sa pourpre. Ce jour-l, il avait fui le cri furieux des plerins du +Denier de Saint-Pierre acclamant le pape roi. La ncessit de l'argent, +de ce dernier esclavage du pape, il l'avait accepte. Mais tout avait +croul ensuite, quand la vritable Rome lui tait apparue, la ville +sculaire de l'orgueil et de la domination, o la papaut ne saurait +tre sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le dogme, la tradition, le +milieu, le sol lui-mme la rendaient immuable, jamais. Elle ne pouvait +cder que sur les apparences, il viendrait quand mme une heure o ses +concessions s'arrteraient, devant l'impossibilit d'aller plus loin +sans se suicider. La Rome nouvelle ne se raliserait peut-tre un jour +qu'en dehors de Rome, au loin; et l seulement se rveillerait le +christianisme, car le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le +dernier des papes, clou cette terre de ruines, disparatrait sous le +dernier craquement du dme de Saint-Pierre, qui s'effondrerait comme +s'tait effondr le temple de Jupiter Capitolin. Quant ce pape +d'aujourd'hui, il avait beau tre sans royaume, avoir la fragilit +chtive de son grand ge, la pleur exsangue d'une trs vieille idole de +cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge de la souverainet +universelle, il n'en tait pas moins le fils obstin de l'anctre, le +Pontifex Maximus, le Cesar Imperator, dans les veines duquel coulait le +sang d'Auguste, matre du monde. + +--Vous avez parfaitement vu, reprit Lon XIII, l'ardent dsir d'unit +qui nous a toujours possd. Nous avons t bien heureux le jour o nous +avons unifi le rite, en imposant le rite romain dans la catholicit +entire. C'est l une de nos plus chres victoires, car elle peut +beaucoup pour notre autorit. Et j'espre que nos efforts, en Orient, +finiront par ramener nous nos chers frres gars des communions +dissidentes, de mme que je ne dsespre pas de convaincre les sectes +anglicanes, sans parler des sectes protestantes qui seront forces de +rentrer dans le sein de l'glise unique, l'glise catholique, +apostolique et romaine, quand les temps prdits par le Christ +s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas dit, c'est que l'glise ne +peut rien abandonner du dogme. Au contraire, vous avez sembl croire +qu'une entente interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des +concessions; et c'est l une pense condamnable, un langage qu'un prtre +ne peut tenir sans tre criminel. Non, la vrit est absolue, pas une +pierre de l'difice ne sera change. Oh! dans la forme, tout ce qu'on +voudra! Nous sommes prt la conciliation la plus grande, s'il ne +s'agit que de tourner certaines difficults, de mnager les termes pour +faciliter l'accord... Et c'est comme notre rle dans le socialisme +contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux que vous avez si bien +nomms les dshrits de ce monde, sont l'objet de notre sollicitude. Si +le socialisme est simplement un dsir de justice, une volont constante +de venir au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que +nous s'en proccupe, y travaille avec plus d'nergie? Est-ce que +l'glise n'a pas toujours t la mre des affligs, l'aide et la +bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les progrs +raisonnables, nous admettons toutes les formes sociales nouvelles qui +aideront la paix, la fraternit... Seulement, nous ne pouvons que +condamner le socialisme qui commence par chasser Dieu pour assurer le +bonheur des hommes. C'est l un simple tat de sauvagerie, un abominable +retour en arrire, o il n'y aura que catastrophes, qu'incendies et que +massacres. Et c'est encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de +force, car vous n'avez pas dmontr qu'aucun progrs ne saurait avoir +lieu en dehors de l'glise, qu'elle est en somme la seule initiatrice, +la seule conductrice, laquelle il soit permis de s'abandonner sans +crainte. Mme, et c'est l votre crime encore, il m'a sembl que vous +mettiez Dieu l'cart, que la religion demeurait uniquement pour vous +un tat d'me, une floraison d'amour et de charit, o il suffisait de +se trouver, pour faire son salut. Hrsie excrable, Dieu est toujours +prsent, matre des mes et des corps, la religion reste le lien, la +loi, le gouvernement mme des hommes, sans laquelle il ne saurait y +avoir que barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, encore +une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le dogme demeure. Ainsi, +notre adhsion la Rpublique, en France, prouve que nous n'entendons +pas lier le sort de la religion une forme gouvernementale, mme +auguste et sculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, Dieu est +ternel. Prissent les rois, et que Dieu vive! D'ailleurs, la forme +rpublicaine n'a rien d'antichrtien, et il semble au contraire qu'elle +soit comme un rveil de cette communaut chrtienne dont vous avez parl +en des pages vraiment charmantes. Le pis est que la libert devient tout +de suite de la licence et qu'on nous rcompense souvent bien mal de +notre dsir de conciliation... Ah! quel mauvais livre vous avez crit, +mon fils, avec les meilleures intentions, je veux le croire, et comme +votre silence est bien la preuve que vous commencez entrevoir les +consquences dsastreuses de votre faute! + +Pierre continuait se taire, ananti, sentant en effet ses arguments +qui tombaient un un, comme devant une roche sourde et aveugle, +impntrable, o il devenait inutile et drisoire de vouloir les faire +entrer. A quoi bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une +proccupation, il se demandait avec surprise comment un homme de cette +intelligence, de cette ambition, ne s'tait pas fait du monde moderne +une ide plus nette et plus exacte. videmment, il le sentait document, +renseign sur tout, curieux de tout, ayant dans la tte la vaste carte +de la chrtient, avec les besoins, les espoirs, les actes, lucide et +clair, au milieu de l'cheveau compliqu de ses luttes diplomatiques. +Mais que de trous pourtant! La vrit devait tre qu'il connaissait du +monde uniquement ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature +Bruxelles. Ensuite venait son piscopat Prouse, o il ne s'tait ml +qu' la vie de la jeune Italie naissante. Et, depuis dix-huit annes, il +se trouvait enferm dans son Vatican, isol du reste des hommes, ne +communiquant avec les peuples que par son entourage, souvent le plus +inintelligent, le plus menteur, le plus tratre. En outre, il tait +prtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, li par la +tradition, soumis aux influences de race et de milieu, cdant au besoin +d'argent, aux ncessits politiques; sans parler de son orgueil immense, +la certitude d'tre le Dieu auquel on doit obir, le seul pouvoir +lgitime et raisonnable sur la terre. De l, les causes de dformation +fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait tre, avec ses erreurs, +ses lacunes, parmi tant d'admirables qualits, la comprhension vive, la +volont patiente, le vaste effort qui gnralise et qui agit. Mais +l'intuition surtout paraissait prodigieuse, car n'tait-ce pas elle, +elle seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement volontaire, +l'norme volution, au loin, de l'humanit d'aujourd'hui? Il avait ainsi +la nette conscience de l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, +de cette mer montante de la dmocratie, de cet ocan sans bornes de la +science, qui menaait de submerger l'lot troit o triomphait encore le +dme de Saint-Pierre. Il pouvait mme se dispenser de se mettre sa +fentre, les voix du dehors traversaient les murs, lui apportaient le +cri d'enfantement des socits nouvelles. Et toute sa politique partait +de l, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de vaincre pour rgner. +S'il voulait l'unit de l'glise, c'tait pour la rendre forte, +inexpugnable, dans l'assaut qu'il prvoyait. S'il prchait la +conciliation, cdant de tout son pouvoir sur les questions de forme, +tolrant les audaces des vques d'Amrique, c'tait que sa grande peur +inavoue tait la dislocation de l'glise elle-mme, quelque schisme +brusque qui aurait prcipit le dsastre. Ah! ce schisme, il devait le +sentir dans l'air venu des quatre points de l'horizon, tel qu'une menace +prochaine, un pril invitable de mort, contre lequel il fallait s'armer + l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour de tendresse +vers le peuple, sa proccupation du socialisme, la solution chrtienne +qu'il offrait aux misres d'ici-bas! Puisque Csar tait abattu, la +longue dispute de savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se +trouvait-elle pas vide, par ce fait que le pape seul restait debout et +que le peuple, le grand muet, allait enfin parler et se donner lui? +L'exprience tait tente en France, il y abandonnait la monarchie +vaincue, il y reconnaissait la Rpublique, il la rvait forte, +victorieuse, car elle tait toujours la fille ane de l'glise, la +seule nation catholique assez puissante encore pour restaurer un jour +peut-tre le pouvoir temporel du Saint-Sige. Rgner, rgner par la +France, puisqu'il semblait impossible de rgner par l'Allemagne! Rgner +par le peuple, puisque le peuple devenait le matre et le dispensateur +des trnes! Rgner par la Rpublique italienne, si cette Rpublique +seule pouvait lui rendre Rome, arrache la maison de Savoie, une +Rpublique fdrative qui ferait du pape le prsident des tats-Unis +d'Italie, en attendant qu'il le devnt des tats-Unis d'Europe! Rgner +quand mme, rgner malgr tout, rgner sur le monde, comme avait rgn +Auguste, dont le sang dvorateur soutenait seul ce vieillard expirant, +obstin dans sa domination! + +--Et, mon fils, continua Lon XIII, le crime enfin est d'avoir os +demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphmatoire, +sacrilge. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique, +apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que +tnbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme +que vous prtendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si +coupable, si nfaste, n'a pas eu d'autre prtexte. Ds qu'on s'carte de +la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on +tombe dans les plus effroyables prcipices... Ah! le schisme, ah! le +schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du +vrai Dieu, la bte de tentation immonde, suscite par l'enfer, pour la +perte des fidles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion +nouvelle, dans votre livre, il faudrait le dtruire, le brler, comme un +poison mortel des mes. + +Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait ce que lui avait +dit don Vigilio, ces Jsuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican +comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'glise. tait-ce donc +vrai qu' son insu mme, si imbu qu'il croyait tre de la doctrine de +saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en veil, +tait un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de +conqute sociale? Lui aussi pactisait avec le sicle, allait au monde, +consentait le flatter, pour le possder. Pierre n'avait jamais senti +si cruellement que l'glise en tait dsormais rduite l, ne vivre +que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de +ce clerg romain, si difficile d'abord comprendre pour un prtre +franais, de ce gouvernement de l'glise, reprsent par le pape, ses +cardinaux, ses prlats, que Dieu en personne a chargs d'administrer +ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre +Dieu de ct, au fond du tabernacle, ne tolrant plus qu'on le discute, +imposant les dogmes comme les vrits de son essence, mais eux-mmes ne +s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus prouver son existence +par de vaines discussions thologiques. videmment il existe, puisqu'ils +gouvernent en son nom. Cela suffit. Ds lors, ils sont au nom de Dieu +les matres, consentant bien signer des concordats pour la forme, mais +ne les observant pas, ne pliant que devant la force, rservant toujours +leur souverainet finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce +jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente +conqute en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion +n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la +magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire rgner +sur l'humanit ravie et conquise, ou plutt de rgner en son lieu et +place, puisqu'ils sont ses reprsentants visibles, dlgus par lui. Ils +descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce +vieux sol paen de Rome, et s'ils ont dur, s'ils comptent durer +ternellement, jusqu' l'heure espre o l'empire du monde leur sera +rendu, c'est qu'ils sont les hritiers directs des Csars, draps dans +leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste. + +Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses +abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme +s'il s'tait montr l dans la nudit de son me. Et si inutilement, +grand Dieu! au fond de cette chambre o jamais rien ne s'tait dit de +semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette ide +politique des papes, de rgner par les humbles et par les pauvres, lui +faisait horreur. N'tait-ce pas la conciliation du loup, cette pense +d'aller au peuple, dbarrass de ses anciens matres, pour s'en nourrir + son tour? Et il avait d tre fou, en vrit, le jour o il s'tait +imagin qu'un prlat romain, un cardinal, un pape, taient capables +d'admettre le retour la communaut chrtienne, une floraison nouvelle +du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine +dvore. Une pareille conception ne pouvait mme tomber sous le sens +d'hommes qui, depuis des sicles, vivaient en matres du monde, pleins +d'un mpris insoucieux des petits et des souffrants, frapps la longue +d'une totale impuissance de charit et d'amour. + +Mais Lon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le +prtre l'entendit qui disait: + +--Pourquoi avez-vous crit sur Lourdes cette page entache d'un si +mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services la +religion. J'ai souvent exprim aux personnes qui sont venues me raconter +les touchants miracles, presque quotidiens la Grotte, mon vif dsir de +voir ces miracles confirms, tablis par la science la plus rigoureuse. +Et, d'aprs ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits +malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont +dsormais prouvs scientifiquement d'une faon irrfutable... La +science, mon fils, doit tre la servante de Dieu. Elle ne peut rien +contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive la vrit. Toutes les +solutions qu'on prtend trouver actuellement et qui paraissent dtruire +les dogmes, seront forcment reconnues fausses un jour, car la vrit de +Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont +l pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits +enfants et ce qui suffirait la paix, au salut des hommes, s'ils +voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi +n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas l, qui +a tout prvu, tout expliqu, tout rgl? Votre foi a t branle sous +les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des +angoisses, que le ciel veut bien pargner nos prtres, sur cette terre +d'antique croyance, cette Rome sanctifie par le sang de tant de +martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, tudiez +davantage, lisez fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus +solide, dfinitive et triomphante. + +Effar, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la vote du +firmament lui fussent tombs sur le crne. O Dieu de vrit! les +miracles de Lourdes prouvs scientifiquement, la science servante de +Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant la +certitude du sicle! Comment rpondre, Dieu! et pourquoi rpondre? + +--Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure +Lon XIII, un livre dont le titre, _la Rome nouvelle_, est lui seul un +mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes +les sductions du style, toutes les perversions des chimres gnreuses, +un livre enfin qu'un prtre, s'il l'a conu dans une heure d'garement, +doit brler en public, par pnitence, de la main mme qui en a crit les +pages d'erreur et de scandale. + +Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence norme qui +s'tait fait, autour de cette chambre morte, si plement claire, il +n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noye de tnbres, +immense et noire, seme seulement d'une poussire d'astres. Et il allait +crier: + +--C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouve, +dans la piti que la misre du monde m'avait mise au coeur. Vous tiez +mon dernier espoir, le Pre, le sauveur attendu. Et voil que c'est un +rve encore, vous ne pouvez tre de nouveau Jsus, pacifier les hommes, + la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prpare. Vous ne +pouvez laisser l le trne, venir par les chemins, avec les humbles, +avec les pauvres, pour faire l'oeuvre suprme de fraternit. Eh bien! +c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout +croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit. +Vous n'tes plus, il n'y a plus ici que des dcombres. + +Mais il ne pronona point ces paroles. Il s'inclina et dit: + +--Saint-Pre, je me soumets et je rprouve mon livre. + +Sa voix tremblait d'un amer dgot, ses mains ouvertes eurent un geste +d'abandon, comme s'il avait lch son me. C'tait la formule exacte de +la soumission: _Auctor laudabiliter se subjecit et opus reprobavit_, +l'auteur louablement s'est soumis et a rprouv son oeuvre. Rien ne fut +d'un dsespoir plus haut, d'une grandeur plus souveraine dans l'aveu +d'une erreur et dans le suicide d'une esprance. Mais quelle affreuse +ironie! ce livre qu'il avait jur de ne retirer jamais, pour le triomphe +duquel il s'tait battu si passionnment, et qu'il reniait, qu'il +supprimait lui-mme tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait coupable, +mais parce qu'il venait de le sentir inutile et chimrique comme un +dsir d'amant, un rve de pote. Ah! oui, puisqu'il s'tait tromp, +puisqu'il avait rv, puisqu'il ne trouvait l ni le Dieu, ni le prtre +qu'il avait voulus pour le bonheur des hommes, quoi bon s'entter dans +l'illusion d'un impossible rveil! Plutt jeter son livre la terre +comme une feuille morte, plutt le renier, le retrancher de lui, tel +qu'un membre mort, dsormais sans raison ni usage! + +Un peu surpris d'une si prompte victoire, Lon XIII eut une lgre +exclamation de contentement. + +--C'est trs bien, trs bien, mon fils! Vous venez de dire les seules +paroles sages qui convenaient votre caractre de prtre. + +Et, dans son vidente satisfaction, lui qui n'abandonnait jamais rien au +hasard, qui prparait chacune de ses audiences, avec les mots qu'il +dirait, les gestes qu'il ferait, il se dtendit un peu, il montra une +bonhomie vritable. Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais +motifs de la soumission de ce rvolt, il gotait la joie orgueilleuse +de l'avoir si aisment rduit au silence, car son entourage lui avait +fait de lui un portrait de rvolutionnaire terrible. Aussi une telle +conversion le flattait-elle beaucoup. + +--D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre esprit +distingu. Reconnatre sa faute, en faire pnitence, se soumettre, il +n'y a pas de jouissance plus haute. + +D'un geste familier, il avait repris sur la petite table son verre de +sirop, il s'tait remis, avant de la boire, en tourner la dernire +gorge, avec la longue cuiller de vermeil. Et Pierre tait surtout +frapp de le retrouver, ainsi qu'au dbut, l'air rduit, dchu de sa +majest souveraine, pareil un petit bourgeois trs vieux qui buvait +solitairement son verre d'eau sucre, avant de se mettre au lit. La +figure, aprs avoir grandi et rayonn, comme un astre qui monte au +znith, venait de retomber l'horizon, au ras du sol, dans son humaine +mdiocrit. Il le revoyait chtif, frle, avec son cou mince de petit +oiseau malade, avec sa laideur snile, qui le rendait si difficile pour +ses portraits, toiles peintes ou photographies, mdailles d'or ou bustes +de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, mais Lon +XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition de laisser la postrit +une si haute image. Et Pierre, qui avait cess de les voir un instant, +tait de nouveau gn par le mouchoir rest sur les genoux, par la +soutane malpropre, tache de tabac. Et il n'prouvait plus qu'une piti +attendrie pour tant de vieillesse pure et toute blanche, qu'une profonde +admiration pour l'entte puissance de vie qui s'tait rfugie dans les +yeux noirs, qu'une dfrence respectueuse de travailleur pour le large +cerveau, aux vastes projets, si dbordant de penses et d'actions sans +nombre. + +L'audience tait finie, il s'inclina profondment. + +--Je remercie Votre Saintet du paternel accueil qu'elle a daign me +faire. + +Mais Lon XIII voulut bien le retenir encore une minute, en lui +reparlant de la France, en lui disant son vif dsir de la voir prospre, +calme et forte, pour le plus grand bien de l'glise. Et Pierre, pendant +cette dernire minute, eut une singulire vision, une vritable hantise. +En regardant le front d'ivoire du Saint-Pre, tandis qu'il songeait +son grand ge, au moindre rhume qui pouvait l'emporter, il venait, par +un involontaire rapprochement, de se rappeler la scne d'usage, d'une +grandeur farouche: Pie IX, Giovanni Masta, mort depuis deux heures, le +visage couvert d'un linge blanc, entour de la famille pontificale +bouleverse; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, s'approchant du lit +funbre, faisant carter le voile, tapant trois fois de son marteau +d'argent sur le front du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: +Giovanni! Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas rpondu, le +camerlingue se tournait aprs avoir patient quelques secondes, disait: +Le pape est mort! Pierre, en mme temps, avait vu se dresser l-bas, +rue Giulia, le cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec +son marteau d'argent; et il s'tait imagin Lon XIII, Joachim Pecci, +mort depuis deux heures, le visage couvert d'un linge blanc, entour de +ses prlats, dans cette chambre mme; et il voyait le camerlingue qui +s'approchait, faisait carter le voile, tapait trois fois sur le front +d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim! Joachim! +Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas rpondu, il se tournait aprs +avoir patient quelques secondes, il disait: Le pape est mort! Lon +XIII s'en souvenait-il des trois coups qu'il avait donns sur le front +de Pie IX, et sentait-il parfois son front la crainte glace des trois +coups, le froid mortel du marteau dont il avait arm le camerlingue, +l'implacable adversaire qu'il savait avoir dans le cardinal Boccanera? + +--Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Saintet, comme bndiction +dernire. Votre faute vous sera remise, puisque vous l'avez confesse et +que vous en tmoignez l'horreur. + +Pierre, sans rpondre, l'me en dtresse, acceptant l'humiliation comme +le chtiment mrit de sa chimre, s'en alla reculons, selon le +crmonial d'usage. Il s'inclina profondment trois reprises, il +franchit la porte sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Lon +XIII, qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur la +table le journal, dont il avait interrompu la lecture pour le recevoir, +ayant gard le got de la presse, une curiosit vive des nouvelles, bien +qu'il se trompt souvent sur l'importance des articles, au fond de son +isolement, donnant certains, sur certains points, une gravit qu'ils +n'avaient pas. Les deux lampes brlaient avec une douce clart immobile, +la chambre retomba dans son grand silence et dans sa paix infinie. + +Au milieu de l'antichambre secrte, monsieur Squadra debout, immobile et +noir, attendait. Et, comme il constata que Pierre, perdu dans son +tourdissement, passait en oubliant son chapeau sur la console o il +l'avait laiss, il prit discrtement ce chapeau, le lui tendit, avec une +muette rvrence. Puis, sans hte aucune, du mme pas qu' l'arrive, il +se remit marcher devant lui, pour le reconduire la salle Clmentine. + +Alors, ce fut, en sens inverse, la mme immense promenade, le dfil +sans fin au travers des salles interminables. Et toujours pas une me, +pas un bruit, pas un souffle. Dans chaque pice vide, l'unique lampe, +solitaire et comme oublie, charbonnait, brlait plus ple dans plus de +silence. Le dsert semblait s'tre largi, mesure que la nuit +avanait, noyant d'ombre les rares meubles, pars sous les hauts +plafonds dors, les trnes, les escabeaux de bois, les consoles, les +crucifix, les candlabres, qui se rptaient chaque salle nouvelle. Et +ce fut ainsi, aprs l'antichambre d'honneur dont le damas rougeoyait, la +salle des gardes-nobles, endormie dans une lgre odeur d'encens, qu'une +messe dite le matin y avait laisse; puis, ce furent la salle des +Tapisseries, la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; et, +dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier domestique de +service, rest sur la banquette, s'y tait assoupi d'un si bon sommeil, +qu'il ne s'veilla point. Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, +touffs dans l'air morne de ce palais clos, mur de partout ainsi +qu'une tombe, envahi cette heure tardive d'un nant qui le +submergeait. Enfin, ce fut la salle Clmentine, que le poste de la garde +suisse venait de quitter. + +Jusqu' cette salle, monsieur Squadra n'avait pas tourn la tte. +Toujours muet, sans un geste, il s'effaa, laissa passer Pierre, qu'il +salua d'une dernire rvrence. Ensuite, il disparut. + +Et Pierre descendit les deux tages de l'escalier monumental, que les +globes dpolis des becs de gaz clairaient d'une lueur de veilleuse, +dans un accablement extraordinaire du silence, depuis que les pas des +gardes suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. Et il +traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous la ple clart des +lanternes du perron, descendit la scala Pia, l'autre escalier gant, +aussi vide, aussi mort dans sa demi-obscurit, franchit enfin la porte +de bronze, qu'un portier, derrire lui, roula et ferma d'une pousse +lente. Et quel grondement, quel cri farouche de dur mtal, sur tout ce +que cette porte enfermait l, tant de tnbres entasses, tant de +silence accru, les sicles immobiles que la tradition y perptuait, les +idoles indestructibles des dogmes conservs sous leurs bandelettes de +momies, toutes les chanes qui psent et qui lient, tout l'appareil +d'troit servage, de domination souveraine, dont les chos des salles +dsertes et noires renvoyaient le formidable retentissement! + +Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensit sombre, il se +retrouva seul. Pas un promeneur attard, pas un tre. mergeant de la +vaste mosaque du petit pav gris, rien que la haute apparition de +l'Oblisque blme, entre les quatre candlabres. La faade de la +basilique s'voquait, elle aussi, d'une pleur de rve, largissant, +pareilles deux bras normes, les quadruples ranges de piliers de la +colonnade, noyes d'obscurit, ainsi que des futaies de pierre. Et rien +autre, le dme n'tait qu'une rondeur dmesure, devine peine dans le +ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, qu'on finissait par +distinguer comme de grles fantmes mouvants, mettaient l une voix, un +murmure sans fin de triste plainte, venu on ne savait de quelles +tnbres. Ah! la mlancolique grandeur de ce sommeil, toute cette place +fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la nuit, noys d'ombre +et de silence! Soudain l'horloge sonna dix heures, d'une cloche si lente +et si forte, que jamais heures plus solennelles, plus dfinitives, +n'avaient sembl tomber dans plus d'infini noir et insondable. + +Pierre, immobile au milieu de l'tendue, avait tressailli de tout son +pauvre tre bris. Eh! quoi, il n'avait caus, l-haut, que trois quarts +d'heure peine, avec le blanc vieillard qui venait de lui arracher +toute son me? Oui, c'tait l'arrachement final, la dernire croyance +arrache de son cerveau, de son coeur saignants. L'exprience suprme +tait faite, un monde en lui avait croul. Tout d'un coup, il songea +monsignor Nani, en rflchissant que celui-l seul avait eu raison. On +lui disait bien qu'il finirait quand mme par faire ce que voudrait +monsignor Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir fait. + +Mais un brusque dsespoir le saisit, une dtresse si atroce, que, du +fond de l'abme de tnbres o il tait, il leva ses deux bras +frmissants dans le vide, il parla tout haut. + +--Non, non! vous n'tes point ici, Dieu de vie et d'amour, Dieu de +salut! et venez donc, apparaissez, puisque vos enfants se meurent de ne +savoir ni qui vous tes ni o vous tes, dans l'infini des mondes! + +Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, de velours +bleu sombre, l'infini muet et bouleversant o palpitaient les +constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'tre +renvers davantage, ses roues d'or comme dvies du droit chemin, son +brancard d'or en l'air; tandis que l-bas, sur Rome, du ct de la rue +Giulia, Orion allait disparatre, ne montrant dj plus qu'une seule des +trois toiles d'or qui chamarraient son baudrier. + + + + +XV + + +Pierre ne s'tait assoupi qu'au petit jour, bris d'motion, brlant de +fivre. Ds son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait +retrouv l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers +neuf heures, lorsqu'il se fut rveill et qu'il eut djeun, il voulut +descendre tout de suite l'appartement du cardinal, o l'on avait +expos les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les +clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prires. + +Pendant qu'il djeunait, Victorine, qui ne s'tait pas couche, d'une +bravoure active dans son dsespoir, venait de lui raconter les +vnements de la nuit et de la matine. Donna Serafina, par un respect +de prude pour les convenances, avait risqu une nouvelle tentative, +voulant qu'on spart les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort, +treignait si troitement cet homme dvtu lui-mme, blessait toutes ses +pudeurs. Mais il n'tait plus temps, la rigidit s'tait produite, ce +qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'tre, sans +une horrible profanation. Leur treinte d'amour tait si puissante, +qu'il aurait fallu, pour les dnouer l'un de l'autre, arracher leurs +chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, dj, n'avait pas +permis qu'on troublt leur sommeil, leur union d'ternit, s'tait +presque querell avec sa soeur. Sous sa robe de prtre, il se retrouvait +de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes, +des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux +papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi +illustre. Jamais il ne laisserait toucher ces deux enfants, si purs +en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il +tait le matre en son palais, on les coudrait dans le mme suaire, on +les clouerait dans le mme cercueil. Ensuite, le service religieux +serait fait San Carlo, l'glise voisine, dont il avait le titre +cardinalice, o il tait le matre encore. Et, s'il le fallait, il irait +jusqu'au pape. Et telle tait sa volont souveraine, exprime si +hautement, que tout le monde dans la maison avait d s'incliner, sans se +permettre un geste ni un souffle. + +Alors, donna Serafina s'tait occupe de la toilette dernire. Selon +l'usage, les domestiques se trouvaient l, Victorine avait aid la +famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aime. Il avait +fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux +dnous de Benedetta, la chevelure odorante, paisse et large, ainsi +qu'un royal manteau; puis, on les avait vtus d'un mme linceul de soie +blanche, serr leurs cous, qui faisait d'eux un seul tre dans la +mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exig qu'ils fussent descendus +chez lui, qu'on les coucht sur un lit de parade, au milieu de la salle +du trne, pour leur rendre un suprme hommage, comme aux derniers du +nom, aux deux fiancs tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante +des Boccanera retournait la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'tait +range tout de suite ce projet, car elle jugeait peu dcent que sa +nice, mme morte, ft aperue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune +homme. L'histoire arrange circulait dj: le brusque dcs de Dario +emport en quelques heures par une fivre infectieuse; la douleur folle +de Benedetta, qui avait expir sur son corps, en le serrant une dernire +fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les +belles noces funbres qu'on leur faisait, allongs tous les deux sur le +mme lit d'ternel repos. Rome entire, bouleverse par cette histoire +d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre +chose. + +Pierre serait parti le soir mme pour la France, dans sa hte de quitter +cette ville de dsastre, o il devait laisser le dernier lambeau de sa +foi. Mais il voulait attendre les obsques, il avait remis son dpart au +lendemain soir. Et, toute cette journe encore, il la passerait l, dans +ce palais qui croulait, prs de cette morte qu'il avait aime, lchant +de retrouver pour elle des prires, au fond de son coeur vide et +meurtri. + +Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de +rception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour o il +s'tait prsent l. C'tait la mme sensation d'ancienne pompe +princire, dans l'usure et dans la poussire du pass. Les portes des +trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les +salles taient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, cause de +l'heure matinale. Dans la premire, celle des domestiques, il n'y avait +que Giacomo en livre noire, immobile et debout, en face de l'antique +chapeau rouge, accroch sous le baldaquin, avec ses glands mangs +demi, parmi lesquels les araignes filaient leur toile. Dans la seconde, +celle o le secrtaire se tenait autrefois, l'abb Paparelli, le +caudataire qui remplissait aussi la fonction de matre de chambre, +attendait les visiteurs en marchant petits pas silencieux; et jamais +il n'avait plus ressembl une trs vieille fille en jupe noire, +blmie, ride par des pratiques trop svres, avec son humilit +conqurante, son air louche de toute-puissance obsquieuse. Enfin, dans +la troisime antichambre, l'antichambre noble, o la barrette, pose sur +une crdence, faisait face au grand portrait imprieux du cardinal en +costume de crmonie, le secrtaire, don Vigilio, avait quitt sa petite +table de travail pour se tenir la porte de la salle du trne, saluant +d'une rvrence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette +sombre matine d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus +dlabres, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de +poussire, les vieilles boiseries s'miettant sous le continu travail +des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envole de dorures +et de peintures triomphales. + +Mais Pierre, que l'abb Paparelli venait de saluer profondment, d'une +faon exagre, o se sentait l'ironie d'une sorte de cong donn un +vaincu, tait surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes +salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-l, cette salle du trne +transforme en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers +enfants de la maison. Quel gala superbe et dsol de la mort, toutes les +larges portes ouvertes, tout le vide de ces pices trop grandes, +dpeuples de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprme de la +fin d'une race! Le cardinal s'tait enferm dans son petit cabinet de +travail, o il recevait les membres de la famille, les intimes qui +tenaient lui prsenter leurs condolances; tandis que donna Serafina, +de son ct, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames +amies, dont le dfil allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que +Victorine avait renseign sur ce crmonial, dut se dcider entrer +directement dans la salle du trne, de nouveau salu par une grande +rvrence de don Vigilio, ple et muet, qui sembla mme ne pas le +reconnatre. + +Une surprise attendait le prtre. Il s'tait imagin une chapelle +ardente, la nuit compltement faite, des centaines de cierges brlant +autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies +noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait l, parce que +l'antique chapelle du palais, situe au rez-de-chausse, tait ferme +depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle prive du +cardinal se trouvait trop troite pour une pareille crmonie. Aussi +avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trne, o les messes +se succdaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient +galement tre dites toute la journe dans la chapelle prive; de mme +qu'on avait install deux autres autels, un dans une petite pice +voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcve qui +s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'tait ainsi que des prtres, +surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres, +allaient sans interruption et concurremment clbrer le divin sacrifice, +sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le +sang divin ne cesst de couler chez lui pour la rdemption des deux mes +chres, envoles ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des +salles funbres, les tintements des sonnettes de l'lvation ne +s'arrtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se +taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient +continuellement, sans que Dieu pt une seule minute s'absenter de cet +air lourd, qui sentait la mort. + +Et Pierre, tonn, trouva la salle du trne telle qu'il l'avait vue, le +jour de sa premire visite. Les rideaux des quatre grandes fentres +n'avaient pas mme t tirs, la sombre matine d'hiver entrait en une +clart faible, grise et froide. C'taient encore, sous le plafond de +bois sculpt et dor, les tentures rouges des murs, une brocatelle +grandes palmes, mange par l'usure; et l'ancien trne se trouvait l, le +fauteuil retourn contre la muraille, dans l'attente inutile du pape, +qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvis, dress ct de ce +trne, changeait un peu l'aspect de la pice, dbarrasse de ses +quelques meubles, siges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait +pos sur une marche basse le lit d'apparat, o Benedetta et Dario +taient couchs, dans une jonche de fleurs. Au chevet du lit, deux +cierges simplement, un de chaque ct, brlaient. Et rien autre, et +seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne +savait dans quel jardin chimrique on avait bien pu la couper, des roses +blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses +s'croulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, dbordant de +la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle. + +Pierre s'tait approch du lit, le coeur boulevers d'une motion +profonde. Ces deux cierges dont le jour ple teignait demi les +petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe +voisine, ce parfum pntrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient +une infinie dtresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la +grande salle suranne et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle, +rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots touffs, parmi +les quelques personnes qui se trouvaient l. Des domestiques de la +maison se relayaient sans cesse, quatre toujours taient au chevet du +lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidles. De +temps autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout, +depuis le matin, traversait la pice, l'air press, d'un pas silencieux. +Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller, +priaient, pleuraient. Pierre y aperut trois dames, la face dans leur +mouchoir. Un vieux prtre y tait aussi, tremblant de douleur, la tte +basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout +attendri par la vue d'une jeune fille, vtue pauvrement, qu'il prit pour +une servante, si crase par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'tait +plus l qu'une loque de misre et de souffrance. + +Alors, son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel +des lvres, il tcha de retrouver le latin des prires consacres, qu'il +avait dites si souvent comme prtre, au chevet des morts. Son motion +grandissante brouillait sa mmoire, il s'anantit dans le spectacle +adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient +quitter. Sous la jonche des roses, les corps se distinguaient peine, +dans leur treinte; mais les deux ttes mergeaient, serres au cou par +le suaire de soie. Et qu'elles taient belles encore, d'une beaut de +passion enfin satisfaite, poses toutes deux sur le mme coussin, +mlant leurs chevelures! Benedetta avait gard sa face divinement +rieuse, aimante et fidle pour l'ternit, exalte d'avoir rendu son +dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allgresse dernire, +tait rest plus douloureux, tel que les marbres des pierres funraires, +que les amoureuses s'puisent treindre vainement. Et ils avaient +encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et +ils continuaient se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que +jamais rien ne devait plus troubler. + +Mon Dieu! tait-ce donc vrai qu'il l'avait aime, cette Benedetta, d'un +amour si pur, si dgag de toute ide d'impossible possession! Et Pierre +tait remu jusqu'au fond de l'me par les heures dlicieuses qu'il +avait passes prs d'elle, dans un lien d'une exquise amiti, aussi +douce que l'amour. Elle tait si belle, si sage, si brlante de passion! +Lui-mme avait fait un si beau rve, animer de sa fraternit libratrice +cette admirable crature, l'me de feu, aux airs indolents, en +laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu rveiller +et conqurir l'Italie de demain. Il rvait de la catchiser, de lui +largir le coeur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des +pauvres, le flot de piti d'aujourd'hui pour les choses et pour les +tres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas +dbord de larmes. Comme elle s'tait montre charmante, en s'efforant +de le contenter, malgr les obstacles invincibles, la race, l'ducation, +le milieu, qui l'empchaient de le suivre! Elle tait une colire +docile, mais incapable de progrs vritable. Un jour pourtant, elle +avait sembl se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait +l'me toutes les charits. Puis, l'illusion du bonheur tait venue, et +elle n'avait plus rien compris la misre des autres, elle s'en tait +alle dans l'gosme de son espoir et de sa joie, elle. tait-ce donc, +grand Dieu! que cette race, condamne disparatre, devait finir +ainsi, si belle encore parfois, si adore, mais si ferme l'amour des +humbles, la loi de charit et de justice, qui, en rglementant le +travail, pouvait seule dsormais sauver le monde? + +Puis, ce fut chez Pierre une autre dsolation encore, qui le laissa +balbutiant, sans prires prcises. Il venait de songer au coup de +violence qui avait emport les deux enfants, dans une revanche +foudroyante de la nature. Quelle drision d'avoir promis la Vierge de +ne faire le cadeau de sa virginit qu'au mari lu, de s'tre fait +saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence +entire, pour en venir se jeter dans la mort, au cou de l'amant, +perdue de regrets, brlante de se donner toute! Et elle s'tait donne +avec l'emportement d'une protestation dernire, et il avait suffi du +fait brutal de la sparation menaante, l'avertissant de la duperie, la +ramenant l'instinct de l'universel amour. C'tait encore une fois +l'glise vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les +couples de son geste continu de fcondit. Si, lors de la Renaissance, +l'glise n'avait pas croul sous l'assaut des Vnus et des Hercules +exhums du vieux sol romain, la lutte continuait aussi pre, et chaque +heure les peuples nouveaux, dbordants de sve, affams de vie, en +guerre contre une religion qui n'tait qu'un apptit de la mort, +menaaient d'emporter l'ancien difice catholique, dont les murs dj +croulaient de vieillesse infconde. + +Et, ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta +adorable tait pour lui le suprme dsastre. Il la regardait toujours, +et des larmes brlrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimre. +Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa +dernire esprance, la rsurrection tant souhaite de la vieille Rome, +en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'tait bien la fin: +Rome la catholique, la princire, tait morte, couche l, telle qu'un +marbre, sur ce lit funbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux +souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de +sa passion goste, quand il tait trop tard pour aimer et enfanter. +Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine tait +vide dsormais, strile, sans rveil possible. Pierre, dont la chre +morte laissait l'me veuve, en deuil d'un si grand rve, prouvait une +telle douleur la voir ainsi immobile et glace, qu'il se sentit +dfaillir. tait-ce le jour livide, toil par les taches jaunes des +deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi +dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure +continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrire lui, qui +bourdonnait dans son crne, en l'empchant de retrouver ses prires? Il +craignit de tomber en travers de la marche, il se releva pniblement et +s'carta. + +Puis, comme il se rfugiait au fond de l'embrasure d'une fentre, pour +se remettre, il eut l'tonnement de rencontrer l Victorine, assise sur +une banquette, qu'on y avait demi dissimule. Elle avait des ordres de +donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants, +ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui +entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune +prtre, lorsqu'elle le vit si ple, prs de s'vanouir. + +--Ah! dit-il trs bas, lorsqu'il eut longuement respir, qu'ils aient au +moins la joie d'tre ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans +un autre monde! + +Elle haussa doucement les paules, elle rpondit voix trs basse, elle +aussi: + +--Oh! revivre, monsieur l'abb, pourquoi faire? Quand on est mort, +allez! le mieux est encore d'tre mort et de dormir. Les pauvres enfants +ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de +recommencer ailleurs. + +Ce mot si naf et si profond d'illettre incroyante fit passer un +frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois +claqu de terreur, la nuit, la brusque vocation du nant! Il la +trouvait hroque de n'tre pas trouble par les ides d'ternit et +d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irrligion, +cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrdule de France, +quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse! + +Et, comme elle le sentait qui frmissait ainsi, elle ajouta: + +--Que voulez-vous donc qu'il y ait aprs la mort? On a bien mrit de +dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus dsirable et de plus +consolant. Si Dieu avait rcompenser les bons et punir les mchants, +il aurait vraiment trop faire. Est-ce que c'est possible, un pareil +jugement? Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans chacun, ce +point mls, que le mieux serait encore d'acquitter tout le monde? + +--Mais, murmura-t-il, ces deux-l, si aimables, si aims, n'ont pas +vcu, et pourquoi ne pas se donner la joie de croire qu'ils revivent, +rcompenss ailleurs, aux bras l'un de l'autre, ternellement? + +De nouveau, elle secoua la tte. + +--Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre Benedetta avait tort de +se martyriser avec des ides de l'autre monde, en se refusant son +amoureux, qu'elle dsirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui +aurais amen dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et sans cur +encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de regret, plus tard, quand +il n'est plus temps!... Et voil toute l'histoire de ces deux pauvres +mignons. Il n'est plus temps pour eux, ils sont morts, et on a beau +mettre les amoureux dans les toiles, voyez-vous, quand ils sont morts, +ils le sont bien, a ne leur fait plus ni chaud ni froid, de +s'embrasser! + +A son tour, elle tait reprise par les larmes, elle sanglotait. + +--Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont pas eu +seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant la grande nuit qui +ne finira plus!... Regardez-les donc, comme ils sont blancs! et +pensez-vous cela, quand il ne restera que les os de leurs deux ttes, +sur le coussin, et que les os seuls de leurs bras se serreront +encore?... Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne savent +plus, ils ne sentent plus! + +Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son doute, dans son +dsir anxieux de survie, la regardait, cette femme dont les curs ne +faisaient pas l'affaire, qui avait gard son franc-parler de +Beauceronne, l'air si paisible et si content du devoir accompli, en son +humble situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au milieu +d'un pays de loups, o elle n'avait pas mme pu apprendre la langue. Oh! +oui, tre comme elle, avoir son bel quilibre de crature saine et +borne qui se contentait de la terre, qui se couchait pleinement +satisfaite le soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte + ne se rveiller jamais! + +Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funbre, venait de +reconnatre le vieux prtre, agenouill sur la marche, et dont la tte +basse, accable de douleur, ne lui avait point permis de distinguer les +traits. + +--N'est-ce pas l'abb Pisoni, le cur de Sainte-Brigitte, o j'ai dit +quelques messes? Ah! le pauvre homme, comme il pleure! + +Victorine rpondit de sa voix tranquille et navre: + +--Il y a de quoi. Le jour o il s'est avis de marier ma pauvre +Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un beau coup. Tant +d'abominations ne seraient pas arrives, si on avait donn tout de suite +son Dario la chre enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bte de +ville, avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave +homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauv le monde, en mariant +le pape et le roi, comme il disait avec un rire doux de vieux savant +qui n'a jamais aim que les vieilles pierres: vous savez bien, leurs +antiquailles, leurs ides patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous +voyez, aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... L'autre +aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le pre Lorenza, le Jsuite, +celui qui a t le confesseur de la contessina, aprs l'abb Pisoni, et +qui a dfait ce que ce dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau +gcheur de besogne encore, un empcheur d'tre heureux, avec toutes les +complications sournoises qu'il a mises dans l'histoire du divorce... +J'aurais voulu que vous fussiez l, pour voir la faon dont il a fait un +grand signe de croix, aprs s'tre mis genoux. Il n'a pas pleur, lui, +ah! non, et il semblait dire que, puisque les choses finissaient si mal, +c'tait que Dieu s'tait finalement retir de toute cette affaire. Tant +pis pour les morts! + +Elle parlait doucement, sans arrt, comme soulage de pouvoir se vider +le coeur, aprs les terribles heures de bousculade et d'touffement, +qu'elle vivait depuis la veille. + +--Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez donc point? + +Elle dsignait du regard la jeune fille pauvrement vtue, qu'il avait +prise pour une servante, et que le chagrin, une dtresse affreuse, +crasait sur les dalles, devant le lit. Dans un mouvement d'perdue +souffrance, elle venait de relever, de renverser la tte, une tte d'une +beaut extraordinaire, noye dans la plus admirable des chevelures +noires. + +--La Pierina! dit-il. La pauvre fille! + +Victorine eut un geste de piti et de tolrance. + +--Que voulez-vous? je lui ai permis de monter jusqu'ici... Je ne sais +comment elle a pu apprendre le malheur. Il est vrai qu'elle rde +toujours autour du palais. Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si +vous l'aviez entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots la +grce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! elle ne fait de +mal personne, l, par terre, les regarder tous les deux, de ses +beaux yeux d'amoureuse, pleins de larmes. Elle y est depuis une +demi-heure, je m'tais promis de la faire sortir, si elle ne se +conduisait pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge +seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse le coeur +pour la vie entire! + +Et c'tait, en vrit, un spectacle sublime, que cette Pierina, cette +fille d'ignorance, de passion et de beaut, foudroye de la sorte, +anantie, au bas de la couche nuptiale, o les deux amants enlacs +dormaient, dans la mort, leur premire et ternelle nuit. Elle s'tait +affaisse sur les talons, elle avait laiss tomber ses bras trop lourds, +les mains ouvertes; et, la face leve, immobile, comme fige en une +extase d'agonie, elle ne quittait plus du regard le couple adorable et +tragique. Jamais visage humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de +souffrance et d'amour si clatante, la Douleur antique, mais toute +frmissante de vie, avec son front royal, ses joues de grce fire, sa +bouche de perfection divine. A quoi pensait-elle, de quoi +souffrait-elle, en regardant fixement son prince, jamais dans les bras +de sa rivale? tait-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaait +le sang de ses veines? tait-ce plutt la seule souffrance de l'avoir +perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernire fois, sans haine +contre cette autre femme qui tchait vainement de le rchauffer, contre +sa chair, aussi froide que la sienne? Ses yeux noys restaient doux +pourtant, ses lvres amres gardaient leur tendresse. Elle les trouvait +si purs, si beaux, couchs parmi cette jonche de fleurs! Et, dans sa +beaut elle, sa beaut de reine qui s'ignore, elle tait l sans +souffle, en humble servante, en esclave amoureuse, dont ses matres, en +mourant, ont arrach et emport le coeur. + +Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un pas ralenti, avec +des visages de deuil, s'agenouillaient, priaient pendant quelques +minutes, puis sortaient, de la mme allure muette et dsole. Et Pierre +eut un serrement de coeur, quand il vit arriver ainsi la mre de Dario, +la toujours belle Flavia, accompagne correctement de son mari, le beau +Jules Laporte, l'ancien sergent de la garde suisse dont elle avait fait +un marquis Montefiori. Prvenue ds la mort, elle tait venue la veille +au soir. Mais elle revenait d'un air de crmonie, en grand deuil, +superbe dans tout ce noir, qui allait trs bien sa majest de Junon un +peu forte. Lorsqu'elle se fut approche royalement du lit, elle resta un +instant debout, avec deux larmes au bord des paupires, qui ne coulaient +pas. Puis, au moment de se mettre genoux, elle s'assura que Jules +tait bien son ct, elle lui commanda d'un coup d'oeil de +s'agenouiller aussi, prs d'elle. Tous deux s'inclinrent au bord de la +marche, restrent l en prire le temps convenable, elle trs digne et +accable, lui beaucoup mieux qu'elle encore, d'une dsolation parfaite +d'homme qui n'tait dplac dans aucune des circonstances de la vie, +mme les plus graves. Ensuite, tous les deux se relevrent, disparurent +avec lenteur par la porte des appartements, o le cardinal et donna +Serafina recevaient la famille et les intimes. + +Cinq dames entrrent la file, tandis que deux capucins et +l'ambassadeur d'Espagne prs du Saint-Sige sortaient. Et Victorine, qui +se taisait depuis quelques minutes, reprit soudain: + +--Ah! voici la petite princesse, et bien afflige, elle qui aimait tant +notre Benedetta! + +Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, elle aussi, +pour cette visite d'abominable adieu. Derrire elle, la femme de +chambre, dont elle s'tait fait accompagner, tenait, dans chacun de ses +bras, une gerbe norme de roses blanches. + +--La chre petite! murmura encore Victorine, elle qui voulait que ses +noces avec son Attilio se fissent en mme temps que les noces des deux +pauvres morts dont les amours maintenant reposent l! Et ce sont eux qui +l'ont devance, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment dj, +leur premire nuit! + +Tout de suite, Celia s'tait agenouille, avait fait le signe de la +croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, elle regardait les deux +chers amants, dans la stupeur dsespre de les retrouver si blancs, si +froids, d'une beaut de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient suffi, +la vie s'en tait alle, jamais plus les lvres ne se baiseraient? Elle +les revoyait encore, au milieu de ce bal de l'autre nuit, si clatants, +si triomphants de vivant amour! Une protestation furieuse montait de son +jeune coeur, ouvert la vie, avide de joie et de soleil, en rvolte +contre l'imbcile mort. Et cette colre, cet effroi, cette douleur en +face du nant, o toute passion se glace, se lisaient sur son visage +ingnu de lis candide et ferm. Jamais sa bouche d'innocence aux lvres +closes sur les dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs +et sans fond, n'avaient exprim plus d'insondable mystre, la vie de +passion qu'elle ignorait, o elle entrait, et qui se heurtait, ds le +seuil, ces deux morts tendrement aims, dont la perte lui bouleversait +l'me. + +Doucement, elle ferma les yeux, elle tcha de prier, tandis que de +grosses larmes, maintenant, coulaient de ses paupires abaisses. Un +temps s'coula, au milieu du silence frissonnant, que troublaient seuls +les petits bruits de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner +par la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, qu'elle +voulait dposer elle-mme sur le lit. Debout sur la marche, elle hsita, +finit par les mettre droite et gauche du coussin o reposaient les +deux ttes, comme si elle les et couronnes de ces fleurs, les mlant +leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum si doux et si +fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en allait pas, elle demeurait l, +tout prs, penche sur eux, tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait +bien leur dire encore, leur laisser d'elle, jamais. Et elle trouva, +elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, toute son me +profonde d'amoureuse, sur les fronts glacs de l'poux et de l'pouse. + +--Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes coulrent. Vous +avez vu, elle les a baiss, et personne n'a song encore cela, pas +mme la mre... Ah! le brave petit coeur, c'est pour sr qu'elle a pens + son Attilio! + +En se retournant pour descendre de la marche, Celia venait d'apercevoir +la Pierina, toujours demi renverse, dans son adoration douloureuse et +muette. Elle la reconnut, elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit +reprise de si gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge +de desse, en taient secous affreusement. Cette peine d'amour la +bouleversa, telle qu'un dsastre o sombrait tout le reste. On +l'entendit dire demi-voix, d'un ton d'infinie piti: + +--Ma chre, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en prie, soyez plus +raisonnable, ma chre. + +Puis, comme la Pierina, saisie d'tre ainsi plainte et secourue, +sanglotait plus fort, au point de faire scandale, Celia la releva, la +soutint entre ses deux bras, de crainte qu'elle ne tombt par terre. Et +elle l'emmena dans une fraternelle treinte, ainsi qu'une soeur de +tendresse et de dsespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui +prodiguant les plus douces paroles. + +--Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, dit Victorine + Pierre. Moi, je ne veux pas bouger d'ici, a me tranquillise de les +veiller, ces chers enfants. + +A l'autel improvis, un autre prtre, un capucin, commenait une autre +messe; et, de nouveau, la sourde psalmodie latine reprit, tandis que, +de la salle prochaine, venaient les coups de sonnette de l'lvation, +dans l'indistinct bourdonnement de la messe d' ct. Le parfum des +fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse de vertige, au +milieu de l'air immobile et morne de la vaste salle. Au fond, les +domestiques, ainsi que pour une rception de gala, ne bougeaient point. +Et, devant le lit de parade, que les deux cierges ples toilaient, le +dfil de deuil continuait sans bruit, des femmes, des hommes, qui +touffaient l un instant, puis qui s'en allaient, en emportant +l'inoubliable vision des deux amants tragiques, dormant leur ternel +sommeil. + +Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre noble, o se +tenait don Vigilio. On y avait apport, en un coin, les quelques siges +de la salle du trne, et la petite princesse venait de forcer l'ouvrire + s'asseoir sur un fauteuil, pour qu'elle se remt un peu. Elle tait en +extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle que toutes, +comme elle disait. Puis, elle reparla des deux chers morts qui lui +avaient sembl bien beaux, eux aussi, d'une beaut superbe et douce, +extraordinaire. Elle en restait transporte d'admiration, au milieu de +ses larmes. En faisant causer la Pierina, le prtre sut que Tito, son +frre, tait l'hpital, en grand danger, le flanc trou d'un coup de +couteau terrible; et la misre avait grandi, affreuse, aux Prs du +Chteau, depuis le commencement de l'hiver. C'taient pour tout le monde +de grands chagrins, ceux que la mort emportait devaient se rjouir. Mais +Celia, d'un geste d'invincible espoir, cartait la souffrance, la mort +elle-mme. + +--Non, non, il faut vivre. Et, ma chre, a suffit d'tre belle pour +vivre... Allons, ma chre, ne restez pas ici, ne pleurez plus, vivez +pour la joie d'tre belle. + +Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, envahi d'une +telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne plus bouger. Don Vigilio, +debout, continuait saluer chaque visiteur d'une rvrence. Dans la +nuit, il avait eu un accs de fivre, il en grelottait encore, trs +jaune, les yeux brlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de +continuels regards, comme dvor du dsir de lui parler; mais la terreur +d'tre vu de l'abb Paparelli, par la porte grande ouverte de +l'antichambre voisine, combattait sans doute ce dsir, car il ne cessait +aussi de guetter le caudataire. Enfin, celui-ci dut s'absenter un +moment, don Vigilio s'approcha du prtre. + +--Vous avez vu Sa Saintet hier soir. + +Stupfait, Pierre le regarda. + +--Oh! tout se sait, je vous l'ai dj dit... Et qu'avez-vous fait? Vous +avez purement et simplement retir votre livre, n'est-ce pas? + +La stupeur grandissante du prtre le renseigna, sans qu'il lui laisst +mme le temps de rpondre. + +--Je m'en doutais, mais je tenais en avoir la certitude... Ah! que +tout cela est bien leur oeuvre! Me croyez-vous maintenant, tes-vous +convaincu que ceux qu'ils n'empoisonnent pas, ils les touffent? + +Il devait parler des Jsuites. Prudemment, il allongea la tte, s'assura +que l'abb Paparelli n'tait point de retour. + +--Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire? + +--Pardon, finit par rpondre Pierre, je n'ai pas encore vu monsignor +Nani. + +--Ah! je croyais... Il a pass par cette salle, avant votre arrive. Si +vous ne l'avez pas vu dans la salle du trne, c'est qu'il a d se rendre +prs de donna Serafina et de Son minence, pour les saluer. Il va +srement repasser par ici, vous allez le voir. + +Puis, avec son amertume de faible, toujours terroris et vaincu: + +--Je vous avais bien prdit que vous finiriez par faire ce qu'il +voudrait. + +Mais il crut entendre le lger pitinement de l'abb Paparelli, il +revint vivement sa place, salua de sa rvrence deux vieilles dames +qui se prsentaient. Et Pierre, rest assis, accabl, les yeux demi +clos, vit se dresser enfin la figure de Nani, dans sa ralit +d'intelligence et de diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don +Vigilio, pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de cet +homme bien trop adroit pour s'tre marqu d'une robe impopulaire, prlat +charmant d'ailleurs, connaissant fond le monde par ses fonctions +successives dans les nonciatures et au Saint-Office, ml tout, +document sur tout, une des ttes, un des cerveaux de la moderne arme +noire, dont l'opportunisme entend ramener le sicle l'glise. Et, +brusquement, la lumire totale se faisait en lui, il comprenait par +quelle souple et admirable tactique cet homme l'avait amen l'acte +qu'il voulait obtenir de sa libre volont apparente, le retrait pur et +simple de son livre. C'tait d'abord une contrarit vive, la nouvelle +qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquitude qu'on ne jett +l'auteur exalt dans quelque rvolte fcheuse; et c'tait aussitt le +plan arrt, les renseignements pris sur ce jeune prtre capable de +schisme, son voyage provoqu Rome, l'invitation qu'on lui avait faite +de descendre dans un antique palais, dont les murs eux-mmes allaient le +glacer et l'instruire. Puis, c'taient, ds lors, les obstacles sans +cesse renaissants, la faon de prolonger son sjour en l'empchant de +voir le pape, en lui promettant de lui obtenir l'audience tant dsire, +lorsque l'heure serait venue, aprs l'avoir promen partout, l'avoir +heurt contre tout, de monsignor Fornaro au pre Dangelis, du cardinal +Sarno au cardinal Sanguinetti. C'tait, enfin, branl par les choses et +par les hommes, lass, coeur, rendu son doute, l'audience laquelle +on le prparait depuis trois mois, cette visite au pape qui devait +achever de tuer en lui son rve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son +fin sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait une +exprience, il l'entendait lui rpter de sa voix lgrement railleuse +que c'tait une vritable grce de la Providence, si ces retards lui +permettaient de visiter Rome, de rflchir, de comprendre, toute une +instruction, toute une ducation qui lui viteraient bien des fautes. Et +lui qui tait arriv avec son enthousiasme d'aptre, brlant de se +battre, jurant que jamais il ne retirerait son livre! N'tait-ce pas la +plus dlicate des diplomaties, et la plus profonde, que d'avoir ainsi +bris son sentiment contre sa raison, en faisant appel son +intelligence pour qu'elle supprimt, sans lutte scandaleuse, l'oeuvre +inutile et fausse, sortie d'elle-mme, ds qu'elle se serait rendu +compte, devant la Rome relle, du ridicule norme qu'il y avait rver +une Rome nouvelle? + +A ce moment, Pierre aperut monsignor Nani qui venait de la salle du +trne, et il n'prouva pas le sentiment d'irritation et de rancune +auquel il s'attendait. Au contraire, il fut heureux, lorsque le prlat, +l'ayant vu son tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci +ne souriait pas comme son habitude, il avait l'air trs grave, +douloureusement frapp. + +--Ah! mon cher fils, quelle pouvantable catastrophe! Je sors de chez +Son Excellence, elle est dans les larmes. C'est horrible, horrible! + +Il s'assit sur un des siges, en invitant le prtre se rasseoir +lui-mme, et il resta silencieux un moment, las d'motion sans doute, +ayant besoin de ces quelques minutes de repos, sous le poids des +rflexions qui assombrissaient visiblement son clair visage. Puis, d'un +geste, il parut vouloir carter cette ombre, il retrouva son aimable +obligeance. + +--Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Saintet? + +--Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de la grande bont +que vous avez mise satisfaire mon dsir. + +Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible remontait +ses lvres. + +--Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez t sage, en faisant +votre soumission entire aux pieds de Sa Saintet. J'en tais certain, +je n'attendais pas moins de votre belle intelligence. Mais vous me +rendez tout de mme trs heureux, car je suis ravi de constater que je +ne m'tais pas tromp sur votre compte. + +Il s'abandonnait, il ajouta: + +--Jamais je n'ai discut avec vous. A quoi bon? puisque les faits +taient l pour vous convaincre. Et, maintenant que vous avez retir +votre livre, toute discussion serait plus inutile encore... Pourtant, +rflchissez donc que, s'il tait en votre puissance de ramener l'glise + ses dbuts, cette communaut chrtienne dont vous avez trac une si +dlicieuse peinture, l'glise ne pourrait qu'voluer de nouveau dans la +voie o Dieu l'a une premire fois conduite; de sorte que, au bout du +mme nombre de sicles, elle se retrouverait exactement o elle en est +aujourd'hui... Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'glise telle +qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, c'est elle seule de +savoir comment elle finira par tablir solidement son rgne ici-bas. Et +voil pourquoi votre attaque contre le pouvoir temporel tait une faute +impardonnable, un crime, car en dpossdant la papaut de son domaine, +vous la livrez la merci des peuples... Votre religion nouvelle n'est +que l'croulement final de toute religion, l'anarchie morale, la libert +du schisme, en un mot la destruction de l'difice divin, ce catholicisme +sculaire, si prodigieux de sagesse et de solidit, qui a suffi au salut +des hommes jusqu'ici, qui peut seul les sauver demain et toujours. + +Pierre le sentit sincre, pieux, d'une foi vraiment inbranlable, aimant +l'glise en fils reconnaissant, convaincu qu'elle tait la plus belle, +la seule des organisations sociales capables de rendre l'humanit +heureuse. Et, s'il entendait gouverner le monde, c'tait sans doute pour +la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la certitude que +personne ne le gouvernerait mieux que lui. + +--Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, et je les veux +affables pour mon compte, aussi humains qu'il se pourra, tout de +conciliation avec le sicle qui parat nous chapper, justement parce +qu'il y a un simple malentendu, entre lui et nous. Mais nous le +ramnerons, j'en suis sr... Et voil pourquoi, mon cher fils, je suis +si content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme nous, prt +lutter avec nous, n'est-ce pas? + +Le prtre retrouvait l tous les arguments de Lon XIII lui-mme. +Voulant viter de rpondre directement, dsormais sans colre, mais +sentant toujours la plaie vive de son rve arrach, il s'inclina de +nouveau, ralentissant la voix pour en cacher l'amer tremblement. + +--Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous remercie de m'avoir +opr de mes vaines illusions, d'une main si habile de parfait +chirurgien. Demain, quand je ne souffrirai plus, je vous en garderai une +ternelle gratitude. + +Monsignor Nani continuait le regarder, avec son sourire. Il entendait +bien que ce jeune prtre restait l'cart, tait une force vive perdue +pour l'glise. Que ferait-il le lendemain? Quelque autre sottise sans +doute. Mais le prlat devait se contenter de l'avoir aid rparer la +premire, ne pouvant prvoir l'avenir. Et il eut un joli geste, comme +pour dire que chaque jour suffisait sa tche. + +--Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il enfin. Soyez +sage, votre bonheur de prtre et d'homme est dans l'humilit. Vous serez +affreusement malheureux, si vous employez contre Dieu l'admirable +intelligence que Dieu vous a donne. + +Puis, d'un geste encore, il carta toute cette affaire, bien finie, dont +il n'y avait plus s'occuper. Et l'autre affaire revint l'assombrir, +celle qui s'achevait elle aussi, mais si tragiquement, par la mort +foudroyante de ces deux enfants endormis l, dans la salle voisine. + +--Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal, ils m'ont +boulevers le coeur! Jamais catastrophe ne s'est abattue plus +cruellement sur une maison... Non, non, c'est trop! le malheur va trop +loin, l'me en est rvolte! + +Mais, ce moment, un bruit de voix vint de la seconde antichambre, et +Pierre eut la surprise de voir passer le cardinal Sanguinetti, que +l'abb Paparelli amenait avec un redoublement d'obsquiosit. + +--Si Votre minence a l'extrme bont de me suivre, je vais la conduire +moi-mme. + +--Oui, je suis arriv hier soir de Frascati, et quand j'ai su la triste +nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes regrets et mes +consolations. + +--Que Votre minence daigne s'arrter un instant prs des corps, et je +la conduirai ensuite Son minence. + +--C'est cela, je dsire qu'on sache bien la part immense que je prends +au deuil qui frappe cette illustre maison. + +Il disparut dans la salle du trne, et Pierre resta bant de cette +tranquille audace. Il ne l'accusait certainement pas de complicit +directe avec Santobono, il n'osait mesurer jusqu'o pouvait aller sa +complicit morale. Mais, le voir passer de la sorte, le front si haut, +la parole si nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il +savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans doute comme les +crimes se savent, dans ces dessous tnbreux, entre gens intresss +savoir. Et il demeurait glac de la faon hautaine dont cet homme se +prsentait, pour arrter les soupons peut-tre, pour faire srement un +acte de bonne politique, en donnant son rival un public tmoignage +d'estime et de tendresse. + +--Le cardinal, ici! ne put-il s'empcher de murmurer. + +Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des penses de Pierre dans ses yeux +d'enfance, o tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette +exclamation. + +--Oui, j'avais appris, en effet, qu'il tait rentr Rome depuis hier +soir. Il a tenu ne pas s'absenter davantage, le Saint-Pre allant +mieux et pouvant avoir besoin de lui. + +Bien que cela ft dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y +mprit pas un instant. Et, son tour, ayant regard le prlat, il fut +convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui +apparaissait dans sa complication terrible, dans la frocit que lui +avait donne le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera, +n'tait point sans coeur, aimait srement Benedetta d'une affection +charme par tant de beaut et de grce. On pouvait expliquer ainsi la +faon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du +mariage. Mais, entendre don Vigilio, ce divorce obtenu prix d'argent +et sous la pression des influences les plus notoires, tait simplement +un scandale, tran d'abord par lui en longueur, prcipit ensuite vers +une solution retentissante, dans l'unique but de dconsidrer le +cardinal et de l'carter de la tiare, la veille du conclave que tout +le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que +le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait tre le +candidat de Nani, si souple, si dsireux d'entente universelle; de sorte +que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au +bonheur de la chre contessina, n'avait pu tre que la destruction +lente, ininterrompue, de la brlante ambition de la soeur et du frre, +ce troisime pape triomphal que leur antique famille devait donner +l'glise. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait mme un +instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son +espoir, jamais il ne s'tait imagin qu'on irait jusqu'au crime, cette +abomination imbcile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait +des innocents. Non, non! comme il le disait, c'tait trop, l'me en +tait rvolte. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalit +le rpugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soign, gardait +encore la gravit de sa rvolte, devant le cardinal en larmes et ces +deux tristes amants foudroys sa place. + +Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti tait toujours le candidat +secret du prlat, restait quand mme tourment par l'ide de savoir +jusqu'o allait la complicit morale de ce dernier, dans l'excrable +aventure. Il reprit la conversation. + +--On dit Sa Saintet fche avec Son minence le cardinal Sanguinetti. +Naturellement, le pape rgnant ne peut voir d'un trs bon oeil le pape +futur. + +Monsignor Nani s'gaya un instant, en toute franchise. + +--Oh! le cardinal s'est fch et raccommod trois ou quatre fois avec le +Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Pre n'a pas montrer de jalousie +posthume, il sait qu'il peut faire un trs bon accueil Son minence. + +Puis, il regretta d'avoir exprim ainsi une certitude, il se reprit. + +--Je plaisante, Son minence est tout fait digne de la haute fortune +qui l'attend peut-tre. + +Mais Pierre tait fix, le cardinal Sanguinetti n'tait certainement +plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop us +par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances +quivoques qu'il avait conclues, dans sa fivre, avec tous les mondes, +mme avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'clairait, le +cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dvoraient, se +supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant +devant aucun compromis, rvant de reconqurir Rome par la voie des +lections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance, +excommuniant le sicle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait +sauver l'glise. Pourquoi ne pas laisser les deux thories, ainsi mises +face face, se dtruire, avec ce qu'elles avaient d'extrme et +d'inquitant? Si Boccanera avait chapp au poison, il n'en tait pas +moins atteint par la tragique aventure, dsormais impossible comme +candidat, tu sous les histoires dont bourdonnait Rome entire; et, si +Sanguinetti pouvait se croire enfin dbarrass d'un rival, il n'avait +pas vu qu'il se frappait lui-mme, qu'il tuait galement sa candidature, +en la brlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des +moyens, menaante pour tous. Monsignor Nani en tait visiblement +enchant: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux +loups lgendaires qui s'taient battus et mangs, sans qu'on retrouvt +rien, pas mme les deux queues. Et, au fond de ses yeux ples, en toute +sa personne discrte, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le +candidat choisi dfinitivement, patronn par la toute-puissante arme +dont il tait un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se +dsintressait jamais, avait toujours la solution prte. Qui donc, qui +donc allait tre le pape de demain? + +Il s'tait lev, il prenait cordialement cong du jeune prtre: + +--Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon +voyage... + +Pourtant, il ne s'loignait pas, il continuait regarder Pierre de son +air de pntration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-mme un +sige. + +--Dites, vous irez srement, ds votre retour en France, saluer le +cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement son +souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau. +C'est une des plus grandes lumires du clerg franais... Ah! si une +telle intelligence voulait travailler la bonne entente dans notre +sainte glise! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des +prventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours. + +Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la premire fois, +cette minute dernire, Pierre l'coutait avec curiosit. Puis, il ne se +gna plus, il rpondit en toute franchise: + +--Oui, Son minence a des ides trs arrtes sur notre vieille glise +de France. Ainsi, il professe une vritable horreur des Jsuites... + +D'une lgre exclamation, monsignor Nani l'arrta. Et il avait un air le +plus sincrement tonn, le plus franc qu'on pt voir. + +--Comment, l'horreur des Jsuites? En quoi les Jsuites peuvent-ils +l'inquiter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jsuites! +Est-ce que vous en avez vu Rome? Est-ce qu'ils vous ont gn en rien, +ces pauvres Jsuites, qui n'y possdent mme plus une pierre pour +reposer leur tte?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet +pouvantail, c'est enfantin! + +Pierre le regardait son tour, merveill de son aisance, de son audace +tranquille, sur ce sujet brlant. Il ne dtournait pas les yeux, +laissait sa face ouverte, comme un livre de vrit. + +--Ah! si par Jsuites vous entendez les prtres sages, qui, au lieu +d'engager avec les socits modernes des luttes striles, dangereuses, +s'efforcent de les ramener humainement l'glise, mon Dieu! nous sommes +tous plus ou moins des Jsuites, car il serait fou de ne pas tenir +compte de l'poque o l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrte pas aux +mots, peu m'importe! Des Jsuites, oui! si vous voulez, des Jsuites! + +Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, o il y avait tant +de moquerie et tant d'intelligence. + +--Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est +draisonnable, en France, de traquer les Jsuites, de les traiter en +ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vrit, les +Jsuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour +la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique +reste debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papaut +puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Pre, aprs avoir +rv un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il +fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant +qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'glise. Et il n'a +obi en cela qu' la politique des Jsuites, de ces affreux Jsuites que +votre Paris excre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il +serait beau lui de travailler l'apaisement, en faisant comprendre +combien votre Rpublique a tort de ne pas aider davantage le Saint-Pre +dans son oeuvre de conciliation. Elle affecte de le considrer en +quantit ngligeable, et c'est l une faute dangereuse pour des +gouvernants, car s'il parat dpouill de toute action politique, il +n'en est pas moins une immense force morale, qui peut, chaque heure, +soulever les consciences, dterminer des agitations religieuses, d'une +incalculable porte. C'est toujours lui qui dispose des peuples, +puisqu'il dispose des mes, et la Rpublique agit avec une lgret bien +grande, dans son intrt mme, en montrant qu'elle ne s'en doute plus... +Et dites-lui enfin que c'est une vraie piti de voir la misrable faon +dont cette Rpublique choisit ses vques, comme si elle voulait +affaiblir volontairement son piscopat. A part quelques exceptions +heureuses, vos vques sont de bien pauvres cervelles, et par consquent +vos cardinaux, ttes mdiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent +aucun rle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste +figure vous y ferez! Pourquoi, ds lors, traitez-vous avec une haine si +sotte et si aveugle ces Jsuites qui sont politiquement vos amis? +pourquoi n'employez-vous pas leur zle intelligent, prt vous servir, +de manire vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut +vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'oeuvre de Lon +XIII, cette oeuvre si mal juge, si combattue, qui se soucie peu des +petits rsultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout l'avenir, +l'unit de tous les peuples en leur sainte mre l'glise... Dites-le, +dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il +travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain! +mais toute la question est l, malheur la France, si elle ne trouve +pas un continuateur de Lon XIII dans le pape de demain! + +Il s'tait lev de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne +s'tait panch de la sorte, si longuement. Mais il n'avait srement dit +que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une +lenteur, une douceur fermes, o l'on sentait chaque parole mrie, pese + l'avance. + +--Adieu, mon cher fils, et encore une fois rflchissez tout ce que +vous aurez vu et entendu Rome, soyez bien sage, ne gtez pas votre +vie. + +Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prlat +lui tendait. + +--Monseigneur, je vous remercie encore de vos bonts, et soyez convaincu +que je n'oublierai rien de mon voyage. + +Il le regarda disparatre, dans sa soutane fine, de son pas lger et +conqurant, qui croyait aller toutes les victoires de l'avenir. Non, +non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unit +de tous les peuples en leur sainte mre l'glise, ce servage temporel, +o la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, matre du monde. +Et ces Jsuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la +fille ane de l'glise, la seule qui pt aider encore sa mre +reconqurir la royaut universelle; mais ils l'aimaient comme les vols +noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent +et qu'ils dvorent. Une infinie tristesse lui tait revenue au coeur, en +ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroy, dans ce +deuil et dans cet croulement, c'taient eux, eux encore, qui devaient +tre les artisans de la douleur et du dsastre. + +Justement, s'tant retourn, il aperut don Vigilio, adoss la +crdence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains, +comme s'il et voulu s'anantir, disparatre jamais, et grelottant de +tous ses membres, autant de peur que de fivre. Dans un moment o aucun +visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber une crise de +dsespoir terrifi, il s'abandonnait. + +--Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avanant. +tes-vous malade, puis-je vous secourir? + +Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bgayait entre ses +mains serres. Et il ne lcha que son cri touff d'pouvante: + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +--Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prtre tonn. + +Alors, le secrtaire dgagea son visage, cda encore au besoin +frissonnant de se confier quelqu'un. + +--Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez +donc rien! Avez-vous remarqu la faon dont il s'est empar du cardinal +Sanguinetti pour le mener Son minence? Imposer ce rival souponn, +excr, Son minence, en un moment pareil, quelle insolente audace! +Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constat avec quelle +sournoiserie mchante il a conduit une vieille dame, une trs ancienne +amie, qui demandait seulement baiser les mains de Son minence, un peu +de vraie tendresse dont Son minence aurait t si heureuse?... Je vous +dis qu'il est le matre ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte son +gr, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pince de +poussire qu'on jette au vent! + +Pierre s'inquita de le voir si frmissant et si jaune. + +--Voyons, voyons, mon cher, vous exagrez. + +--J'exagre... Savez-vous ce qui s'est pass cette nuit, la scne +laquelle j'ai assist, malgr moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais +vous la dire. + +Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle tait rentre la veille, pour +tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait dj +l'me ulcre, toute brise des mauvaises nouvelles qu'elle avait +apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrtaire, puis chez des prlats +de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de +son frre priclitait singulirement, qu'il s'tait cr des ennemis de +plus en plus nombreux dans le Sacr Collge, ce point que son lection +au trne pontifical, probable l'anne prcdente, semblait dsormais +tre devenue impossible. Tout d'un coup, le rve de sa vie croulait, +l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre ses pieds. +Comment? pourquoi? elle s'tait dsesprment enquis des motifs, et elle +avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des +manifestations inopportunes, des gens blesss par un mot, par un acte, +une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise +volontairement pour gter les choses. Le pis tait que, dans chacune de +ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blmes, dconseilles +par elle, et que son frre s'tait obstin commettre, sous l'influence +inavoue de l'abb Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui +elle sentait une puissance nfaste, un destructeur de sa propre +influence, si vigilante et si dvoue. Aussi, malgr le deuil o tait +la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'excution du tratre, +d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, +l'histoire du panier de figues qui avait pass des mains de celui-ci +dans les mains de celui-l, la glaaient d'un soupon qu'elle vitait +mme d'claircir. Mais, ds les premiers mots, ds sa demande formelle +de jeter le tratre la porte, sur l'heure, elle avait trouv chez son +frre une rsistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu +l'entendre, il s'tait fch, une de ces colres d'ouragan dont la +violence balayait tout, disant que c'tait trs mal elle de s'en +prendre un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire l le +jeu de ses ennemis, qui, aprs lui avoir tu monsignor Gallo, +cherchaient empoisonner son affection dernire pour ce pauvre prtre +sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables +inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son ddain de +la calomnie. Et elle avait d se taire. + +Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'tait de nouveau couvert le +visage de ses deux mains. + +--Ah! Paparelli, Paparelli! + +Et il bgayait de sourdes invectives: le louche hypocrite de modestie et +d'humilit, le vil espion charg au palais de tout voir, de tout +couter, de tout pervertir, l'insecte immonde et destructeur, matre des +plus nobles proies, dvorant la crinire du lion, le Jsuite, le Jsuite +valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne de vermine +triomphante! + +--Calmez-vous, calmez-vous, rptait Pierre, qui, tout en faisant la +part de l'exagration folle, tait envahi lui-mme par ce frisson de +l'inconnu redoutable, des choses menaantes et vagues qu'il sentait +s'agiter rellement au fond de l'ombre. + +Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des terribles figues, +depuis que la foudre tait tombe prs de lui, en avait gard ce +tremblement, cet effroi perdu que rien ne pouvait plus calmer. Mme +seul, la nuit, couch, la porte verrouille, des terreurs le prenaient, +le faisaient se cacher sous le drap, en touffant des cris, comme si des +hommes allaient entrer par le mur, pour l'trangler. + +Il reprit, essouffl, d'une voix dfaillante, ainsi qu'au sortir d'une +lutte: + +--Je le disais bien, le soir o nous avons caus dans votre chambre, +enferms pourtant triple tour... J'avais tort de vous parler librement +d'eux, de me soulager le coeur, en vous racontant tout ce dont ils sont +capables. J'tais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils +l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce moment mme, j'ai +tort de vous dire cela, parce qu'ils vont le savoir, et que cette fois +ils ne me manqueront pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble +maison que je croyais si sre sera mon tombeau! + +Une piti profonde prenait Pierre pour ce malade, ce cerveau de fivreux +hant de cauchemars, achevant de gter sa vie manque, dans les +angoisses de la terreur perscutrice. + +--Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, allez n'importe +o. + +Stupfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant. + +--Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe o, ils y sont. +Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je serais quand mme avec eux, +chez eux... Non, non! je prfre rester ici, autant mourir ici tout de +suite, si Son minence ne peut plus me dfendre. + +Il avait lev sur le grand portrait de crmonie, o le cardinal +resplendissait dans sa soutane de moire rouge, un regard d'infinie +supplication, o s'efforait de luire encore un espoir. Mais la crise +revint, l'agita, le submergea, dans un redoublement furieux de sa +fivre. + +--Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me faites pas causer +davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il revenait, s'il nous voyait, +s'il m'entendait parler... Jamais plus je ne parlerai. Je m'attacherai +la langue, je me la couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous +me tuez, qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, oh! de +grce, allez-vous-en! + +Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour s'y craser la face, +s'y murer la bouche d'un silence de tombe, et Pierre se dcida +l'abandonner, craignant de provoquer un accs plus grave, s'il +s'enttait le secourir. + +Dans la salle du trne, o il rentra, Pierre se retrouva au milieu du +deuil affreux de la maison, irrparable. Une autre messe y succdait +l'autre, des messes toujours dont les prires balbuties montaient sans +fin implorer la misricorde divine, pour qu'elle accueillt avec +bienveillance les deux chres mes envoles. Et, dans l'odeur mourante +des roses qui se fanaient, devant les deux toiles plies des cierges, +il songea cet croulement suprme des Boccanera. Dario tait le +dernier du nom. Avec lui, les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait +empli l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal, +chez qui l'orgueil du nom restait l'unique pch, pour ce frle garon, +la fin de la race, le seul rejeton par lequel la vieille souche pt +reverdir; et, si lui, si donna Serafina avaient voulu le divorce, puis +le mariage, c'tait, plus que le dsir de faire cesser le scandale, +l'esprance de voir natre des deux beaux enfants une ligne nouvelle et +forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient ne pas se marier, +si on ne les donnait pas l'un l'autre. Maintenant, avec eux, l, sur +ce lit de parade, dans leur mortelle treinte infconde, gisait la +dpouille dernire, les pauvres restes d'une si longue suite de princes +clatants, prlats et capitaines, que la tombe allait boire. C'tait +fini, rien ne natrait d'une vieille fille qui n'tait plus femme, d'un +vieux prtre qui avait cess d'tre un homme. Tous deux demeuraient face + face, striles, tels que deux chnes rests seuls debout de l'ancienne +fort disparue, et dont la mort laisserait bientt la plaine absolument +rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, quelle dtresse de se +dire qu'on est la fin de tout, qu'on emporte toute la vie, tout l'espoir +du lendemain! Dans le balbutiement des messes, dans l'odeur dfaillante +des roses, dans la pleur des deux cierges, Pierre sentait prsent +l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la pierre qui retombait +jamais sur une famille teinte, sur un monde ananti. + +Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, saluer donna +Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se fit introduire dans la +chambre voisine, o la princesse recevait. Il la trouva, vtue de noir, +trs mince, trs droite, assise sur un fauteuil, d'o elle se levait un +instant, avec une dignit lente, pour rpondre au salut de chacune des +personnes qui entraient. Et elle coutait les condolances, elle ne +rpondait pas une parole, l'air rigide, victorieux de la douleur +physique. Mais lui, qui avait appris la connatre, devinait au +creusement des traits, aux yeux vides, la bouche amre, l'effroyable +dsastre intrieur, tout ce qui s'tait croul en elle, sans espoir de +rparation possible. Non seulement la race tait finie, mais encore son +frre ne serait jamais pape, le pape qu'elle avait si longtemps cru +faire par son dvouement, son renoncement de femme qui donnait son +cerveau et son coeur ce rve, ses soins, sa fortune, sa vie manque +d'pouse et de mre. Au milieu de tant de ruines, c'tait peut-tre de +cette ambition due qu'elle saignait davantage. Elle se leva pour le +jeune prtre, son hte, comme elle se levait pour les autres personnes; +mais elle arrivait mettre des nuances dans la faon dont elle quittait +son sige, il sentit trs bien qu'il tait rest ses yeux le petit +prtre franais, l'infime serviteur attard dans la domesticit de Dieu, +du moment qu'il n'avait pas mme su s'lever au titre de prlat. Un +moment, lorsqu'elle se fut assise de nouveau, aprs avoir accueilli son +compliment d'une lgre inclinaison de tte, il demeura debout, par +politesse. Aucun bruit, pas un mot, ne troublait la paix morne de la +pice. Quatre ou cinq dames, des visiteuses, taient cependant l, +assises elles aussi, dans une immobilit dsole et muette. Mais ce qui +le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal Sarno, un des vieux +amis de la maison, avec son corps chtif, son paule gauche plus haute +que la droite, affaiss, presque couch au fond d'un fauteuil, les +paupires closes. Il s'y tait d'abord oubli, aprs les condolances +qu'il apportait; puis, il venait de s'y endormir, envahi par le silence +lourd, par la tideur touffante de l'air; et tout le monde respectait +son sommeil. Rvait-il, en son assoupissement, cette carte de la +chrtient entire qu'il avait dans son crne bas, d'expression obtuse? +Continuait-il, en son rve, derrire son masque blmi de vieux +fonctionnaire, hbt par un demi-sicle de bureaucratie troite, sa +terrible besogne de conqute, la terre soumise et gouverne du fond de +son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de dames attendries et +dfrentes se fixaient sur lui, on le grondait parfois doucement de trop +travailler, on voyait l'excs de son gnie et de son zle dans ces +somnolences qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre ne +devait emporter de cette minence toute-puissante que cette dernire +image, un vieillard puis, se reposant dans l'motion d'un deuil, +dormant l comme un vieil enfant candide, sans qu'on pt savoir si +c'tait l'imbcillit commenante ou la fatigue d'une nuit passe +faire rgner Dieu sur quelque continent lointain. + +Deux dames partirent, trois autres arrivrent. Donna Serafina s'tait +leve de son sige, avait salu, puis avait repris son attitude rigide, +le buste droit, le visage dur et dsespr. Le cardinal Sarno dormait +toujours. Alors, Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le coeur +battant grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme il passait +dans la salle manger, pour se rendre au petit cabinet de travail o le +cardinal Boccanera recevait, il se trouva en prsence de l'abb +Paparelli, qui gardait la porte jalousement. + +Quand le caudataire l'eut flair, il sembla comprendre qu'il ne pouvait +lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque cet intrus repartait le +lendemain, battu et honteux, on n'avait rien en craindre. + +--Vous dsirez voir Son minence, bon, bon!... Tout l'heure, attendez! + +Et, jugeant qu'il s'avanait trop prs de la porte, il le repoussa +l'autre bout de la pice, dans la crainte sans doute qu'il ne surprt un +mot. + +--Son minence est encore enferme avec Son minence le cardinal +Sanguinetti... Attendez, attendez l! + +En effet, Sanguinetti avait affect de rester trs longtemps genoux, +devant les deux corps, dans la salle du trne. Puis, il venait aussi de +prolonger sa visite donna Serafina, pour bien marquer quelle part il +prenait la dsolation de la famille. Et il tait, depuis plus de dix +minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendt autre chose, par moments, +au travers de la porte, que le murmure de leurs deux voix. + +Mais Pierre, en retrouvant l Paparelli, fut hant de nouveau par tout +ce que don Vigilio lui avait cont. Il le regardait, si gros, si court, +ballonn d'une mauvaise graisse, avec sa face molle que dformaient les +rides, pareil, quarante ans, dans sa soutane malpropre, une trs +vieille fille, dont le clibat aurait fait une outre demi dtendue. Et +il s'tonnait. Comment le cardinal Boccanera, ce prince superbe, qui +portait si haut la tte, dans la fiert indestructible de son nom, +avait-il pu se laisser envahir et dominer par un tel tre, si +cruellement affreux, suant ce point la bassesse et le dgot? +N'tait-ce pas justement cette dchance physique de la crature, cette +profonde humilit morale, qui l'avaient frapp, troubl d'abord, puis +sduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui lui manquaient? +Cela souffletait sa propre beaut, son propre orgueil. Lui qui ne +pouvait tre dform ainsi, qui ne parvenait pas vaincre son dsir de +gloire, devait en tre arriv, par un effort de sa foi, jalouser cet +infiniment laid et cet infiniment petit, l'admirer, le subir comme +une force suprieure de pnitence, de ravalement humain, ouvrant toutes +grandes les portes du ciel. Qui dira jamais l'ascendant que le monstre a +sur le hros, que le saint couvert de vermine, devenu un objet +d'horreur, prend sur les puissants de ce monde, dans leur pouvante de +payer leurs joies terrestres des flammes ternelles? Et c'tait bien le +lion mang par l'insecte, tant de force et d'clat dtruit par +l'invisible. Ah! tre comme cette belle me, si certaine du paradis, +enferme pour son bien dans ce corps immonde, avoir la bienheureuse +humilit de cette intelligence, de ce thologien remarquable qui se +battait de verges tous les matins et qui consentait n'tre que le plus +infime des domestiques! + +Debout, tass dans sa graisse livide, l'abb Paparelli surveillait +Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au milieu des mille plis de +sa face. Et celui-ci commenait tre pris de malaise, en se demandant +ce que les deux minences pouvaient bien se dire, enfermes si longtemps +ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux hommes, si +Boccanera souponnait, chez Sanguinetti, l'vque qui avait Santobono +dans sa clientle! Quelle srnit d'audace, chez l'un, d'avoir os se +prsenter, et quelle force d'me, chez l'autre, quel empire sur +soi-mme, au nom de la sainte religion, d'viter le scandale, en se +taisant, en acceptant la visite comme une simple marque d'estime et +d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se dire? Combien cela aurait +t passionnant de les voir en face l'un de l'autre, de les entendre +changer les paroles diplomatiques qui convenaient une pareille +entrevue, tandis que leurs mes grondaient de furieuse haine! + +Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti reparut, la +face calme, pas plus rouge qu' l'habitude, dcolore mme un peu, et +gardant la plus juste mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de +montrer. Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, dcelaient +sa joie d'tre dbarrass d'une corve fort lourde en somme. Il s'en +allait, dans son espoir, comme l'unique pape dsormais possible. + +L'abb Paparelli s'tait prcipit. + +--Si Son minence veut bien me suivre... Je vais reconduire Son +minence... + +Et, se tournant vers Pierre: + +--Vous pouvez entrer, maintenant. + +Pierre les regarda disparatre, l'un si humble, derrire l'autre si +triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au milieu du cabinet de +travail, troit, meubl d'une simple table et de trois chaises, il +aperut le cardinal Boccanera debout encore, dans l'attitude haute et +noble, qu'il avait prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trne, +redout, excr. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se croyait +aussi le seul pape possible, celui que devait lire le conclave de +demain. + +Mais, quand la porte fut referme, la vue de ce jeune prtre, son +hte, qui avait assist la mort de ses deux chers enfants, endormis +pour toujours dans la salle voisine, le cardinal fut repris d'une +motion indicible, d'une faiblesse inattendue, o toute son nergie +sombra. C'tait la revanche de son humanit, maintenant que son rival +n'tait plus l pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil arbre +tremblant sous la cogne, il s'affaissa sur une chaise, tout d'un coup +suffoqu par de gros sanglots. Et, comme Pierre voulait, selon le +crmonial, baiser l'meraude qu'il portait l'annulaire, il le releva, +le fit asseoir immdiatement devant lui, en bgayant d'une voix +entrecoupe: + +--Non, non, mon cher fils, prenez ce sige, attendez... Excusez-moi, +laissez-moi un instant, j'ai le coeur qui clate. + +Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se matriser, +renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux encore, qu'il +serrait sur ses joues et sur ses tempes. + +Des larmes montrent alors aux yeux de Pierre, revivant son tour +l'affreuse aventure, boulevers de voir pleurer ce grand vieillard, ce +saint et ce prince d'ordinaire si hautain, si matre de lui, et qui +n'tait plus l qu'un pauvre tre d'agonie et de souffrance, aussi +perdu, aussi faible qu'un enfant. touffant lui-mme, il voulut pourtant +prsenter ses condolances, il chercha par quelles bonnes paroles il +apporterait quelque douceur ce dsespoir. + +--Je supplie Votre minence de croire mon chagrin profond. J'ai t +chez elle combl de bonts, j'ai tenu lui dire tout de suite combien +cette perte irrparable... + +Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire. + +--Non, non, ne dites rien, de grce, ne dites rien! + +Et un silence rgna, tandis qu'il pleurait toujours, secou par sa +lutte, attendant de redevenir assez fort, pour se vaincre. Enfin, il +dompta son frisson, il dgagea lentement sa face, peu peu apaise, +redevenue celle d'un croyant fort de sa foi, soumis la volont de +Dieu. Puisque Dieu s'tait refus faire un miracle, puisqu'il frappait +si durement sa maison, il avait ses raisons sans doute, et lui, un de +ses ministres, un des hauts dignitaires de sa cour terrestre, n'avait +qu' s'incliner. + +Le silence se prolongea un moment encore. Puis, d'une voix qu'il avait +russi rendre naturelle et obligeante: + +--Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher fils? + +--Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre cong de Votre minence, en +la remerciant une fois encore de sa bienveillance inpuisable. + +--Alors, vous avez su que la congrgation de l'Index avait condamn +votre livre, comme cela tait invitable? + +--Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'tre reu par Sa Saintet, et c'est +devant elle que je me suis soumis et que j'ai rprouv mon oeuvre. + +Une flamme commena remonter aux yeux humides du cardinal. + +--Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, mon cher fils! Ce +n'tait que votre devoir strict de prtre, mais il y en a tant de nos +jours qui ne font pas mme leur devoir!... Comme membre de la +congrgation, j'ai tenu la parole que je vous avais donne, de lire +votre livre, d'en tudier soigneusement surtout les pages vises par +l'accusation. Et si, ensuite, je suis rest neutre, si j'ai affect de +me dsintresser de l'affaire, jusqu' manquer la sance o elle a t +juge, ce n'a t que pour faire plaisir ma pauvre chre nice, qui +vous aimait, qui vous dfendait prs de moi... + +Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il allait +dfaillir encore, s'il voquait le souvenir de Benedetta, l'adore, la +regrette. Aussi fut-ce avec une pret batailleuse qu'il continua: + +--Mais quel livre excrable, mon cher fils, permettez-moi de le dire! +Vous m'aviez affirm que vous tiez respectueux du dogme, et je me +demande encore par quelle aberration vous aviez pu tomber dans un +aveuglement tel, que la conscience mme de votre crime vous chappait. +Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'oeuvre entire est la +ngation mme de toute notre sainte religion... Vous n'aviez donc pas +senti qu'en demandant une religion nouvelle, c'tait condamner +absolument l'ancienne, la seule vraie, la seule bonne, la seule +ternelle. Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel +des poisons, un de ces livres infmes qu'on brlait autrefois par la +main du bourreau, qu'on laisse forcment circuler de nos jours, aprs +l'avoir interdit et dsign par l mme aux curiosits perverses, ce qui +explique la pourriture contagieuse du sicle... Ah! que j'ai bien +reconnu l les ides de notre distingu et potique parent, ce cher +vicomte Philibert de la Choue! Un homme de lettres, oui! un homme de +lettres! De la littrature, rien que de la littrature! Je prie Dieu de +lui pardonner, car il ne sait srement pas ce qu'il fait ni o il va, +avec son christianisme d'lgie pour les ouvriers beaux parleurs et pour +les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'me vague. Et +je ne garde ma colre que contre Son minence le cardinal Bergerot, car +celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites rien, ne le +dfendez pas. Il est la rvolution dans l'glise, il est contre Dieu! + +En effet, Pierre, bien qu'il se ft promis de ne pas rpondre, de ne pas +discuter, avait laiss chapper un geste de protestation, devant cette +furieuse attaque contre l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait +le plus au monde. D'ailleurs, il cda, il s'inclina de nouveau. + +--Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement Boccanera, oui! +mon horreur de tout ce songe creux d'une religion nouvelle! de cet appel +aux plus laides passions qui soulve les pauvres contre les riches, en +leur annonant je ne sais quel partage, quelle communaut aujourd'hui +impossible! de cette basse flatterie au menu peuple qui lui promet, sans +pouvoir jamais les lui donner, une galit et une justice, qui vient de +Dieu seul, que Dieu seul pourra faire rgner enfin, au jour marqu par +sa toute-puissance! de cette charit intresse dont on abuse contre le +ciel lui-mme, pour l'accuser d'iniquit et d'indiffrence, de cette +charit larmoyante et amollissante, indigne des coeurs solides et forts, +comme si la souffrance humaine n'tait pas ncessaire au salut, comme si +nous ne devenions pas plus grands, plus purs, plus prs de l'infini +bonheur, mesure que nous souffrons davantage! + +Il s'exaltait, il tait saignant et superbe. C'tait son deuil, sa +blessure au coeur qui l'exasprait ainsi, le coup de massue qui l'avait +abattu un moment, et sous lequel il se relevait, si provocant contre la +douleur, si entt dans son ide stoque d'un Dieu omnipotent, matre +des hommes, rservant sa flicit aux seuls lus de son choix. + +De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit plus doucement: + +--Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, et vous y voil +de retour, puisque vous vous tes repenti. Vous ne sauriez croire +combien j'en suis heureux. + +A son tour, Pierre s'effora de se montrer conciliant, afin de ne pas +ulcrer davantage cette me violente et endolorie. + +--Votre minence peut tre certaine que je tcherai de n'oublier aucune +de ses bonnes paroles, pas plus que je n'oublierai le paternel accueil +de Sa Saintet Lon XIII. + +Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. Ce ne +furent tout d'abord que des paroles sourdes, retenues demi, comme s'il +se dbattait pour ne pas interroger directement le jeune prtre. + +--Ah! oui, vous avez vu Sa Saintet, vous avez caus avec elle, et elle +a d vous dire, n'est-ce pas? comme tous les trangers qui vont la +saluer, qu'elle voulait la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois +plus que dans les occasions invitables, voici plus d'un an que je n'ai +pas t admis en audience particulire. + +Cette preuve publique de dfaveur, cette lutte sourde qui, de mme qu'au +temps de Pie IX, heurtait le Saint-Pre et le camerlingue, emplissait +d'amertume ce dernier. Il lui fut impossible de se contenir, il parla, +en se disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un homme +sr, qui d'ailleurs partait le lendemain. + +--La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux mots, si souvent +vides de vraie sagesse et de courage... La vrit terrible, c'est que +les dix-huit annes de concessions de Lon XIII ont tout branl dans +l'glise, et que, s'il rgnait longtemps encore, le catholicisme +croulerait, tomberait en poudre, ainsi qu'un difice dont on a sap les +colonnes. + +Pierre, trs intress, ne put s'empcher de soulever des objections, +pour s'instruire. + +--Mais ne s'est-il pas montr trs prudent, n'a-t-il pas mis le dogme +l'cart, dans une forteresse inexpugnable? En somme, s'il parat avoir +cd en beaucoup de points, a n'a jamais t que dans la forme. + +--La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion croissante, il +vous a dit comme aux autres qu'intraitable sur le fond, il cdait +volontiers sur la forme. Parole dplorable, diplomatie quivoque, quand +elle n'est pas une simple et basse hypocrisie! Mon me se soulve cet +opportunisme, ce jsuitisme qui ruse avec le sicle, qui est fait +seulement pour jeter le doute parmi les croyants, le dsarroi du +sauve-qui-peut, cause prochaine des irrmdiables dfaites! Une lchet, +la pire des lchets, l'abandon de ses armes afin d'tre plus prompt +la retraite, la honte d'tre soi tout entier, le masque accept dans +l'espoir de tromper le monde, de pntrer chez l'ennemi et de le rduire +par la tratrise! Non, non! la forme est tout, dans une religion +traditionnelle, immuable, qui depuis dix-huit cents ans a t, qui est +encore, qui restera jusqu' la fin des ges la loi mme de Dieu! + +Il ne put rester assis, il se leva, se mit marcher au travers de +l'troite pice, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'tait +tout le rgne, toute la politique de Lon XIII qu'il discutait, qu'il +condamnait violemment. + +--L'unit, la fameuse unit qu'on lui fait une gloire si grande de +vouloir rtablir dans l'glise, ce n'est l que l'ambition furieuse, et +aveugle d'un conqurant qui largit son empire, sans se demander si les +nouveaux peuples soumis ne vont pas dsorganiser son ancien peuple, +jusque-l fidle, l'adultrer, lui apporter la contagion de toutes les +erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des +autres pays, en rentrant dans l'glise catholique, la transforment +fatalement, ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une glise +nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'tre que ce qu'on est, mais tre +solidement... De mme, n'est-ce pas la fois un danger et une honte, +cette prtendue alliance avec la dmocratie, cette politique que suffit + condamner l'esprit sculaire de la papaut? La monarchie est de droit +divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Rvolution, +rver ce dnouement monstrueux d'utiliser la dmence des hommes, pour +mieux rtablir sur eux son pouvoir. Toute rpublique est un tat +d'anarchie, et c'est ds lors la plus criminelle des fautes, c'est +branler jamais l'ide d'autorit, d'ordre, de religion mme, que de +reconnatre la lgitimit d'une rpublique, dans l'unique but de +caresser le rve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a +fait du pouvoir temporel. Il le rclame bien encore, il affecte de +rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais, +en ralit, est-ce qu'il n'en a pas consomm la perte, est-ce qu'il n'y +a pas renonc dfinitivement, puisqu'il reconnat que les peuples ont le +droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre +comme les btes libres, au fond des forts? + +Brusquement, il s'arrta, leva les deux bras au ciel, dans un lan de +sainte colre. + +--Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanit, par son besoin du +succs, aura t la ruine de l'glise! cet homme qui n'a cess de tout +corrompre, de tout dissoudre, de tout mietter, afin de rgner sur le +monde qu'il croit reconqurir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant, +pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappel vous? + +Et cet appel la mort prenait un accent si sincre, il y avait l une +haine grandie par un si rel dsir de sauver Dieu en pril ici-bas, que +Pierre fut travers lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le +voyait, ce cardinal Boccanera, qui hassait religieusement, +passionnment Lon XIII, il le voyait guettant depuis des annes dj, +du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il +avait la charge de constater, titre de camerlingue. Comme il devait +l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fbrile l'heure +bienheureuse o il irait, arm du petit marteau d'argent, taper les +trois coups symboliques sur le crne de Lon XIII glac, rigide, tendu +sur son lit, entour de sa cour pontificale! Ah! taper enfin ce mur du +cerveau, pour tre bien certain que rien ne rpondait plus, qu'il n'y +avait plus rien l dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces +trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne +rpondant pas, le camerlingue se tournerait aprs avoir patient +quelques secondes, puis il dirait: Le pape est mort! + +--Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au prsent, la +conciliation est une arme de l'poque, c'est pour vaincre coup sr que +le Saint-Pre consent cder sur les questions de forme. + +--Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'glise n'a +eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intgralit, dans l'ternit +immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour o elle +laisserait toucher une seule pierre de son difice, elle croulerait... +Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a pass, au temps du concile de +Trente. La Rforme venait de l'branler d'une faon profonde, le +relchement de la discipline et des moeurs s'aggravait partout, c'tait +un flot montant de nouveauts, d'ides souffles par l'esprit du mal, de +projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lch en pleine +licence. Et, dans le concile mme, bien des membres taient troubls, +gangrens, prts voter les modifications les plus folles, tout un +vritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, cette poque +critique, sous la menace d'un si grand pril, le catholicisme a t +sauv du dsastre, c'est que la majorit, claire par Dieu, a maintenu +le vieil difice intact, c'est qu'elle a eu le divin enttement de +s'enfermer dans le dogme troit, c'est qu'elle n'a rien concd, rien, +rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la +situation n'est pas pire qu' l'poque du concile de Trente. Mettons +qu'elle soit la mme, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus +courageux et plus sr pour l'glise d'avoir comme autrefois la bravoure +de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a t, ce qu'elle sera. Il +n'y a de salut pour elle que dans sa souverainet totale, indiscutable; +et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer +que de vouloir la concilier avec le sicle. + +Il se remit marcher, de son pas songeur et puissant. + +--Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le +mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un +monde!... Je vous l'ai dj dit, le jour de votre arrive, mon cher +fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hter +sa fin, s'il est vraiment menac d'une mort prochaine, comme les athes +le prtendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir +debout, digne et fier, dans sa vieille royaut glorieuse... Ah! mourir +debout, sans rien renier de son pass, en bravant l'avenir, en +confessant sa foi entire! + +Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur +devant l'anantissement final, avec un geste de hros qui dfiait les +sicles futurs. La foi lui avait donn la paix sereine, cette paix que +l'explication de l'inconnu par le divin apporte l'esprit, dont elle +satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il +croyait, il savait, il tait sans doute et sans peur sur le lendemain de +la mort. Mais une mlancolie hautaine avait pass dans sa voix. + +--Dieu peut tout, mme dtruire son oeuvre, s'il la trouve mauvaise. +Tout croulerait demain, la sainte glise disparatrait au milieu des +ruines, les sanctuaires les plus vnrs s'effondreraient sous la chute +des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, +aprs avoir cr le monde, l'anantirait ainsi, pour sa gloire... Et +j'attends, je me soumets d'avance sa volont, qui seule peut se +produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les +temples sont branls, si le catholicisme doit demain tomber en poudre, +je serai l pour tre le ministre de la mort, comme j'ai t le ministre +de la vie... Mme, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures +o des signes terribles me frappent. Peut-tre en effet la fin des temps +est-elle proche et allons-nous assister cet croulement du vieux monde +dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroys, +comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre; +et n'ai-je pas senti le souffle de l'abme, o tout va sombrer, depuis +que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappe de ce deuil +affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, +jamais! + +L, dans la pice voisine, il voquait les deux chers morts, qui ne +cessaient d'tre prsents. Des sanglots remontaient sa gorge, ses +mains tremblaient, son grand corps tait agit d'une dernire rvolte de +douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se ft +permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer +ainsi par le plus grand, par le plus fidle, ce devait tre que le monde +tait dfinitivement condamn. La fin de sa maison, n'tait-ce pas la +fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de +prtre, il trouva un cri de suprme rsignation. + +--O Dieu puissant, que votre volont soit donc faite! Que tout meure, +que tout croule, que tout retourne la nuit du chaos! Je resterai +debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y tre enseveli sous les +dcombres. Et, si votre volont m'appelle tre le fossoyeur auguste de +votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien +d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout +comme moi, aussi fire, aussi intraitable qu'au temps de sa +toute-puissance. Je l'affirmerai avec la mme obstination vaillante, +sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, +le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre +plutt que de rien cder d'elle, la gardant entre mes bras glacs pour +la rendre votre inconnu, telle que vous l'avez donne en garde votre +glise... O Dieu puissant, souverain Matre, disposez de moi, faites de +moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la +mort du monde! + +Saisi, Pierre frmissait de peur et d'admiration devant cette +extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les +funrailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait d +parfois faire ce rve, il le voyait, dans son Vatican, dans son +Saint-Pierre qu'ventrait la foudre, debout, seul au travers des salles +immenses, que sa cour pontificale, terrifie et lche, avait +abandonnes. Lentement, vtu de sa soutane blanche, portant ainsi en +blanc le deuil de l'glise, il descendait une fois encore jusqu'au +sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombt, +crasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les +convulsions suprmes du sol avaient renvers. Puis, lorsque le +craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une treinte, +il s'anantissait avec lui, sous l'effondrement des votes. Et rien +n'tait d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur. + +D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse, +invincible et droit quand mme dans sa haute taille, donna cong +Pierre, qui, cdant sa passion de la beaut et de la vrit, trouvant +que lui seul tait grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main. + +Ce fut le soir, dans la salle du trne, quand les visites cessrent, +la nuit tombe, qu'on ferma les portes et qu'on procda la mise en +bire. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'lvation ne +tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, aprs +avoir bourdonn aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze +heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le +parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire. +Comme ceux-ci n'clairaient gure la vaste salle, on avait apport des +lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches. +Selon l'usage, tous les domestiques de la maison taient l, pour dire +un dernier adieu aux matres, qu'on allait coucher jamais dans la +mort. + +Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait +beaucoup de peine, pour veiller aux mille dtails, venait de courir +encore, dsespr de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des +domestiques le montrent, on put commencer. Le cardinal et donna +Serafina se tenaient cte cte, prs du lit. Pierre tait l +galement, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit coudre +les deux amants dans le mme suaire, une large pice de soie blanche, o +ils semblrent vtus de la mme robe de marie, la robe gaie et pure de +leur union. Puis, deux domestiques s'avancrent, aidrent Pierre et don +Vigilio, les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin, +capitonn de satin rose. Il n'tait gure plus large que les cercueils +ordinaires, tellement les deux amants taient jeunes, d'une lgance +mince, et tellement leur treinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un +seul corps. Quand ils y furent allongs, ils y continurent leur ternel +sommeil, la tte demi noye parmi leurs chevelures odorantes qui se +mlaient. Et, quand cette premire bire se trouva enferme dans la +seconde, de plomb, puis dans la troisime, de chne, quand les trois +couvercles eurent t souds et visss, on continua voir les faces des +deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une paisse glace, +pratique, selon la mode romaine, dans les trois bires. Et, jamais +spars des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se +souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux +obstinment ouverts, ayant l'ternit pour puiser leur amour infini. + + + + +XVI + + +Le lendemain, au retour du cimetire, aprs l'enterrement. Pierre +djeuna seul dans sa chambre, en se rservant de prendre, l'aprs-midi, +cong du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il +partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, +il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite +dernire au vieil Orlando, le hros de l'indpendance, auquel il avait +fait la formelle promesse de ne point retourner Paris, sans venir +causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre +qui le conduisit rue du Vingt-Septembre. + +Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidit noyait la +ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cess, mais le ciel restait +sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce +morne ciel de dcembre, avaient des faades livides, d'une mlancolie +interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs rguliers de +fentres qui n'en finissaient pas. Le Ministre des Finances surtout, ce +colossal entassement de maonnerie et de sculptures, prenait une +apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps +exsangue, dont la vie s'tait retire. La pluie avait adouci l'air, il +faisait presque chaud, une tideur moite de fivre. + +Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se +rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs +paletots; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une +runion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l'abb venait voir le +pre de monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu' monter au +troisime tage. La petite porte, droite sur le palier. + +Mais, au premier tage, Pierre se trouva brusquement face face avec +Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et il remarqua qu'il devenait, en +le reconnaissant, d'une pleur affreuse. Depuis l'pouvantable drame, +ils ne s'taient pas revus. Aussi le prtre comprit-il quel trouble sa +prsence veillait chez cet homme, quel souvenir importun de complicit +morale, quelle mortelle inquitude d'avoir t devin. + +--Vous venez me voir, vous avez quelque chose me dire? + +--Non, je pars, je viens faire mes adieux votre pre. + +La pleur de Prada s'accrut, un frmissement agita toute sa face. + +--Ah! c'est pour mon pre... Il est un peu souffrant, mnagez-le. + +Et son angoisse confessait clairement, malgr lui, tout ce qu'il +redoutait, une parole imprudente, peut-tre mme une mission dernire, +la maldiction de cet homme et de cette femme qu'il avait tus. +Srement, son pre en serait mort, lui aussi. + +--Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous! Ces messieurs +sont l qui m'attendent... Mon Dieu! que je suis contrari! Ds que je +vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite! + +Ne sachant comment l'arrter, il fallait bien qu'il le laisst se +trouver seul avec son pre, pendant que lui-mme restait l, clou par +ses affaires d'argent, qui priclitaient. Mais de quels yeux de dtresse +il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son +pre, le seul amour vritable, la grande passion pure et fidle de sa +vie! + +--Ne le faites pas trop parler, gayez-le, n'est-ce pas? + +En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si dvou son matre, +qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point +d'abord. Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute +blanche, tapisse simplement d'un papier clair, fleurettes bleues, +avec son pauvre lit de fer derrire un paravent, ses quatre planches +contre un mur, servant de bibliothque, sa table de bois noir et ses +deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fentre large et +claire, sans rideaux, c'tait le mme admirable panorama de Rome, toute +Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une Rome crase, ce +jour-l, sous un ciel de plomb, envahie d'une ombre de morne tristesse. +Mais le vieil Orlando, lui, n'avait pas chang, avec sa tte superbe de +vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, tincelant +encore des passions qui avaient grond dans cette me de feu. Pierre le +retrouvait sur le mme fauteuil, prs de la mme table, encombre par +les mmes journaux, les jambes enveloppes, ensevelies dans la mme +couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent immobilis l +dans une gaine de pierre, ce point qu' des mois, des annes de +distance, on tait sr de l'y revoir sans nul changement possible, avec +son buste vivant, sa face qui clatait de force et d'intelligence. + +Cependant, par cette journe grise, il paraissait abattu, le visage +assombri. + +--Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe +vous, je vis les atroces jours que vous avez d vivre, dans ce tragique +palais Boccanera. Mon Dieu! quel pouvantable deuil! J'en ai le coeur +retourn, ces journaux viennent encore de me bouleverser l'me, avec les +nouveaux dtails qu'ils donnent. + +Il indiquait les journaux pars sur la table. Puis, il carta d'un geste +la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait. + +--Voyons, et vous? + +--Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains +vaillantes. + +--Vous partez? mais votre livre? + +--Mon livre... J'ai t reu par le Saint-Pre, je me suis soumis, j'ai +rprouv mon livre. + +Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel +leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu'il y avait dire. Et ni +l'un ni l'autre ne sentit la ncessit d'une explication plus longue. Le +vieillard conclut simplement: + +--Vous avez bien fait, votre livre tait une chimre. + +--Oui, une chimre, un enfantillage, et je l'ai condamn moi-mme, au +nom de la vrit et de la raison. + +Un sourire reparut sur les lvres douloureuses du hros foudroy. + +--Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant? + +--Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir sans avoir +avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise. + +Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il parut se rappeler +le jeune homme qui tait all ouvrir la porte, puis qui avait repris +modestement sa place, sur une chaise, l'cart, prs de la fentre. +C'tait presque un enfant, vingt ans peine, imberbe encore, d'une +beaut blonde comme il en fleurit parfois Naples, avec de longs +cheveux boucls, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout +d'une langueur rveuse et d'une infinie douceur. Et le vieillard le +prsenta paternellement: Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses +vieux camarades de guerre, l'pique Mascara des Mille, qui tait mort en +hros, le corps trou de cent blessures. + +--Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant. +Imaginez-vous que ce gaillard-l, avec son air de fille, donne dans les +ides nouvelles! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines +d'anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui +n'a plus que sa mre, qui la soutient, grce au maigre emploi qu'il +occupe et d'o il va se faire chasser, un de ces beaux malins... Voyons, +voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d'tre raisonnable. + +Alors, Angiolo, dont les vtements uss et propres disaient en effet la +misre dcente, rpondit d'une voix grave, musicale: + +--Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le +sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vrit +et la justice, le monde sera heureux. + +--Ah! si vous croyez qu'il cdera! cria Orlando. Ah! mon pauvre enfant, +la justice, la vrit, demande monsieur l'abb si l'on sait jamais o +elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de +comprendre! + +Et, sans plus s'occuper de lui, il revint Pierre. Mais Angiolo resta +dans son coin, l'air trs sage, les yeux ardemment fixs sur les +interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frmissantes, ne perdant pas +une de leurs paroles. + +--Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos ides +changeraient et que la connaissance de Rome vous amnerait des +opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont +j'aurais tch de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais dout que vous +retireriez votre livre, de votre plein gr, comme une erreur fcheuse, +ds que les choses et les hommes vous auraient renseign sur le +Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de ct, il n'y a l +rien faire, qu' le laisser crouler, dans sa ruine lente et +invitable. Ce qui m'intresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est +la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si +fivreusement ressuscite, que vous traitiez en quantit ngligeable, et +que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se +comprennent, maintenant que vous la connaissez. + +Tout de suite, il concda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut +l'tat dplorable des finances, les difficults graves de toutes sortes, +en homme d'intelligence et de bon sens, qui, clou par la paralysie, +loin de la lutte, avait les journes entires pour rflchir et +s'inquiter. Ah! sa conqute, son Italie adore, pour laquelle il aurait +voulu donner encore le sang de ses veines, quelles inquitudes +mortelles, quelles indicibles souffrances elle tait de nouveau +tombe! Ils avaient pch par un lgitime orgueil, ils taient alls +trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rvant de faire de +l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de +baguette. Et de l cette folie des quartiers neufs, cette spculation +dmente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la +nation deux doigts de la banqueroute. + +Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule laquelle il +en tait arriv, aprs ses courses et ses tudes dans Rome. + +--Oh! cette fivre, cette cure de la premire heure, cette dbcle +financire, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se +rparent. Mais le grave est que votre Italie reste faire... Plus +d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie ne d'hier, +dvorante, en train de manger en herbe la riche moisson future. + +Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tte de vieux lion, +dsormais impuissant. Cette duret nette de la formule le frappait au +coeur. + +--Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi +dire non, quand les faits sont l, vidents aux yeux de tous?... Cette +bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais dj +parl, si affame de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et +si avare avec cela, si mfiante pour son argent, qu'elle place dans les +banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou +dans le commerce, dvore du seul besoin de jouir en ne faisant rien, +inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son +dgot du travail, son mpris du peuple, sa passion unique de vivre +petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir une administration +quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat +dcouronn, ruin, tomb l'abtardissement des races finissantes, le +plus grand nombre rduits la misre, les autres, les rares qui ont +gard leur argent, crass sous les impts trop lourds, n'ayant plus que +des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminues par les +continuels partages, destines bientt disparatre, avec les princes +eux-mmes, dans l'croulement des vieux palais, devenus inutiles... Et +le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre +encore, mais qui est tellement habitu sa souffrance, qu'il ne parat +seulement pas concevoir l'ide d'en sortir, aveugle et sourd, poussant +les choses jusqu' regretter peut-tre l'ancienne servitude, d'un +accablement stupide de bte sur son fumier, d'une ignorance totale, +l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misre, sans espoir, +sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, +cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises +et que nous tchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire... +Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie +si inquitante! Comment ne pas cder parfois aux terreurs des +pessimistes, de ceux qui prtendent que tous nos malheurs ne sont rien +encore, que nous allons des catastrophes bien plus terribles, comme si +nous n'en tions qu'aux premiers symptmes de la fin de notre race, +prcurseurs de l'anantissement final! + +Il avait lev vers la fentre, vers la lumire, ses deux grands bras +frmissants, et Pierre, trs mu, se rappela ce geste de dtresse +suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans +son appel la puissance divine. Tous deux, si opposs de croyance, +avaient la mme grandeur dsespre et farouche. + +--Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que +les seules choses logiques et invitables. Cette Rome, avec son pass de +splendeur et de domination, qui pse si lourdement sur nous, nous ne +pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule tait le +lien, le symbole vivant de notre unit, en mme temps que la promesse +d'ternit, le renouveau de notre grand rve de rsurrection et de +gloire. + +Il continua, il reconnut toutes les conditions dsastreuses de Rome +capitale. Une ville de simple dcor, au sol puis, reste l'cart de +la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce +possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du dsert +strile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui +la jalousent: Florence, devenue si indiffrente, si sceptique pourtant, +d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable aprs les passions +frntiques, les flots de sang de son histoire; Naples, qui son clair +soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit +plaindre de son ignorance et de sa misre, puisqu'il parat en jouir si +paresseusement; Venise, rsigne n'tre plus qu'une merveille de l'art +ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, +endormie dans le faste et la souverainet de ses annales; Gnes, toute +son commerce, active et bruyante, une des dernires reines de cette +Mditerrane, de ce lac aujourd'hui infime qui a t la mer opulente, le +centre o roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les +industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernises, que les +touristes les ddaignent comme n'tant pas des villes italiennes, toutes +deux sauves du sommeil des ruines, entres dans l'volution occidentale +qui prpare le prochain sicle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il +donc la laisser crouler, telle qu'un muse poussireux, pour le plaisir +des mes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de +la Grande-Grce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles ces bibelots +exquis qu'on n'ose faire rparer, de crainte d'en gter le caractre? Ou +la mort prochaine, invitable, ou la pioche des dmolisseurs, les murs +branlants jets par terre, des villes de travail, de science, de sant +cres partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses +cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre +l'humanit! + +--Mais pourquoi dsesprer? reprit-il avec force. Rome a beau tre +lourde nos paules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons +voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les vnements... +D'ailleurs, si la population a cess de s'y accrotre, elle y reste +stationnaire, quatre cent mille mes environ, et le flot ascendant +peut parfaitement reprendre, le jour o disparatraient les causes qui +l'ont arrt. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un +Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, +ethniques mme semblent jusqu' prsent s'y opposer; mais qui sait les +surprises de demain, peut-on nous interdire l'esprance, la foi que nous +avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens +conqurants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes +deux jambes mortes, foudroy, ananti, il est des heures o ma folie me +reprend, o je crois Rome comme ma mre, invincible, immortelle, o +j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces +douloureux quartiers neufs que vous avez visits, vides et croulants +dj. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous +verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra btir encore... Et +puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possde la +Lombardie? Notre Midi lui-mme n'est-il pas d'une richesse inpuisable? +Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une +gnration de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si +fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et +mrisse au brlant soleil! + +L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses +yeux. Pierre souriait, tait gagn; et, quand il put parler, il dit +son tour: + +--Il faut reprendre le problme par le bas, par le peuple. Il faut faire +des hommes. + +--Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le rpter, il +faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emport ailleurs, +loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples +vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vtre, en France, n'est +pas un rservoir d'hommes et d'argent, o l'on puise mains pleines. +C'est ce rservoir inpuisable que je voudrais voir se crer chez nous. +Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des coles partout, +l'ignorance pourchasse, la brutalit et la paresse combattues coups +de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple +travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparatre +du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc +avons-nous travaill en reprenant Rome, en voulant lui refaire une +troisime gloire, si ce n'est pour la dmocratie de demain? et comme on +s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec +vigueur, du moment que cette dmocratie y est radicalement absente!... +Oui, oui! la solution du problme n'est pas ailleurs, faire un peuple, +faire une dmocratie italienne! + +Pierre s'tait calm, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se +modifiait pas facilement, que l'Italie tait ce que le sol, l'histoire, +la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup, +pouvait tre une besogne dangereuse. Les peuples, comme les cratures, +n'ont-ils pas une jeunesse active, un ge mr resplendissant, une +vieillesse plus ou moins lente, aboutissant la mort? Une Rome moderne, +dmocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres, +Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence: + +--Mais, en attendant ce grand travail de rnovation par le peuple, ne +croyez-vous pas que vous feriez bien d'tre sages? Vos finances sont +dans un si mauvais tat, vous traversez de si grosses difficults +sociales et conomiques, que vous courez le risque des pires +catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent +ministre ce serait, si un de vos ministres disait la tribune: Eh +bien! notre orgueil s'est tromp, nous avons eu tort de nous improviser +grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et +de patience; et nous consentons n'tre encore qu'un peuple jeune qui +se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans +vouloir jouer d'ici longtemps un rle dominateur; et nous dsarmons, +nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les +budgets d'ostentation extrieure, pour ne nous consacrer qu' la +prosprit intrieure, l'instruction, l'ducation physique et morale +du grand peuple que nous nous jurons d'tre dans cinquante ans. +Enrayer, oui! enrayer, votre salut est l! + +Orlando l'avait cout, peu peu assombri de nouveau, retomb une +songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit demi-voix: + +--Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un +aveu trop dur qu'on ne peut demander un peuple. Les coeurs +bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne +serait-il pas plus grand peut-tre, si on laissait crouler brusquement +tout ce qui a t fait? Que d'espoirs avorts, que de ruines, que de +matriaux inutilement pars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que +par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes +un peuple trs jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unit +que d'autres nations ont mis deux cents ans conqurir. Eh bien! il +faut payer cette hte, il faut attendre que la moisson mrisse et +qu'elle emplisse nos granges. + +D'un nouveau geste, raffermi, largi, il s'entta dans son espoir. + +--Vous savez que j'ai toujours t contre l'alliance avec l'Allemagne. +Je l'avais prdit, elle nous a ruins. Nous n'tions pas encore de +taille marcher de compagnie avec une si riche et si puissante +personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, juge +invitable, que nous souffrons si cruellement cette heure de nos +budgets crasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas +venue, elle a puis le meilleur de notre sang, notre sve, notre or, +sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu' rompre avec une +allie, qui a jou de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, +sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des mfiances et +d'excrables conseils... Mais tout cela tait invitable, et c'est ce +qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je +suis un ami dclar de la France, on m'en garde mme ici quelque +rancune. Expliquez donc vos compatriotes, puisqu'ils s'enttent ne +pas comprendre, qu'au lendemain de notre conqute de Rome, dans notre +frntique dsir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait +bien jouer notre rle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec +laquelle on compterait dsormais. Et l'hsitation n'tait pas permise, +tous nos intrts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait +l une vidence aveuglante qui s'est impose. La dure loi de la lutte +pour la vie pse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, +et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux soeurs, +l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, +mme, si vous le voulez, les services rendus... Les deux soeurs, oui! +et elles se dchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle +haine, que, de part et d'autre, tout bon sens parat aboli. Mon pauvre +vieux coeur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos +journaux et les ntres changent comme des flches empoisonnes. Quand +cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui +comprendra la premire la ncessit de la paix, cette alliance des races +latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus +en plus envahissant des autres races? + +Et, gaiement, avec sa bonhomie de hros dsarm par l'ge, rfugi dans +le rve: + +--Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de +nous aider, ds votre retour Paris. Dans votre champ d'action, si +troit qu'il puisse tre, jurez-moi de travailler faire la paix entre +la France et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous +venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez +vu, ce que vous avez entendu, oh! en toute franchise. Si nous avons des +torts, vous en avez srement aussi. Eh! que diable! les querelles de +famille ne peuvent pas tre ternelles! + +Gn, Pierre rpondit: + +--Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans +les familles, quand le sang s'exaspre contre son sang, on va jusqu'au +couteau et au poison. Il n'y a plus de pardon possible. + +Et il n'osa dire toute sa pense. Depuis qu'il tait Rome, qu'il +coutait et qu'il jugeait, cette querelle entre l'Italie et la France se +rsumait pour lui en un beau conte tragique. Il tait une fois deux +princesses nes d'une reine puissante, matresse du monde. L'ane, qui +avait hrit du royaume de sa mre, eut le chagrin secret de voir sa +cadette, tablie en un pays voisin, grandir peu peu en richesse, en +force, en clat, tandis qu'elle-mme dclinait, comme affaiblie par +l'ge, dmembre, si puise et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, +le jour o elle tenta un effort suprme pour reconqurir la souverainet +universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, +voir sa soeur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son +gala blouissant, rgner sur la terre par sa force, par sa grce et par +son esprit! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que ft l'attitude son +gard de cette soeur envie et dteste. L tait la blessure au flanc, +ingurissable, cette vie de l'une empoisonne par la vie de l'autre, +cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s'apaiserait +qu'avec la mort. Et mme, le jour prochain peut-tre o la paix se +ferait entre elles, devant l'vident triomphe de la cadette, l'autre +garderait au plus profond de son coeur la douleur sans fin d'tre +l'ane et la vassale. + +--Tout de mme comptez sur moi, reprit affectueusement Pierre. C'est en +effet une grande douleur, un grand pril, que cette enrage querelle des +deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois tre la +vrit. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que +vous ne l'aimiez gure, que vous n'y soyez gure prpars, ni par le +temprament, ni par l'usage. Les potes de toutes les nations qui sont +venus et qui ont parl de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de +leur culture classique, vous ont griss de telles louanges, que vous me +semblez peu faits pour entendre la vrit vraie sur votre Rome +d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait +bien en arriver la ralit des choses, et c'est justement cette +ralit que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand mme, +trs susceptibles, pareils ces femmes qui ne se sentent plus en beaut +et que dsespre la moindre remarque sur leurs rides. + +Orlando s'tait mis rire, d'un rire enfantin. + +--Certainement, on doit toujours embellir un peu. A quoi bon parler des +laids visages? Nous autres, nous n'aimons au thtre que la jolie +musique, la jolie danse, les jolies pices qui font plaisir. Le reste, +tout ce qui est dsagrable, ah! grand Dieu, cachons-le! + +--Mais, continua le prtre, je confesse volontiers tout de suite la +capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j'avais nglige, +pour la sacrifier la Rome papale, dont je rvais le rveil, elle +existe, et si puissante, si triomphante dj, que c'est srement l'autre +qui est fatalement destine disparatre avec le temps. Comme je l'ai +observ, le pape a beau s'entter tre immuable, dans son Vatican, de +plus en plus lzard, menaant ruine, tout volue autour de lui, le +monde noir est dj devenu le monde gris, en se mlangeant au monde +blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu' la fte donne par le +prince Buongiovanni, pour les fianailles de sa fille avec votre +petit-neveu. J'en suis sorti absolument enchant, gagn votre cause de +rsurrection. + +Les yeux du vieillard tincelrent. + +--Ah! vous y tiez! N'est-ce pas que vous avez eu l un spectacle +inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalit, du peuple que +nous devons tre, quand les difficults d'aujourd'hui seront vaincues? +Qu'importe un quart de sicle, qu'importe un sicle! L'Italie renatra +dans sa gloire ancienne, ds que le grand peuple de demain aura pouss +de terre!... Et c'est bien vrai que j'excre ce Sacco, parce qu'il +incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les apptits ont +tout retard, en se ruant la cure de notre conqute, qui nous avait +cot tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aim +Attilio, cette vraie chair de ma chair, si tendre et si vaillant, qui va +tre l'avenir, la gnration de braves gens dont la venue instruira et +purifiera le pays... Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de +lui et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, ma +nice, une femme de raison au fond, m'a amene l'autre jour. Si vous +aviez vu cette enfant se jeter mon cou, m'appeler des plus doux noms, +me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu'il +s'appelt comme moi et qu'il sauvt une seconde fois l'Italie... Oui, +oui! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l'union de +ces chers enfants soit l'indissoluble mariage entre Rome et la nation +entire, et que tout soit rpar, et que tout resplendisse dans leur +amour! + +Des larmes taient montes ses yeux. Pierre, trs touch de cette +flamme inextinguible de patriotisme, qui brlait encore chez le hros +foudroy, voulut lui faire plaisir. + +--C'est le voeu que j'ai fait moi-mme, la fte de leurs fianailles, +en disant votre fils peu prs ce que vous venez de dire. Oui! que +leurs noces soient dfinitives et fcondes, qu'il naisse d'elles le +grand pays que je vous souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant que +j'ai appris vous connatre! + +--Vous avez dit a! cria Orlando, vous avez dit a! Allons, je vous +pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la +voil! la Rome qui est la ntre, que nous voulons refaire digne de son +glorieux pass, une troisime fois reine du monde! + +D'un de ses gestes amples, o il mettait tout ce qui lui restait de vie, +il montra, par la fentre claire, sans rideaux, l'immense panorama qui +se droulait, Rome tale au loin, d'un bout de l'horizon l'autre. +Sous le ciel couleur d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville +prenait une sorte de majest plus haute, la mlancolique grandeur d'une +cit reine, aujourd'hui dchue encore, qui attend, muette, immobile, +dans l'air morne, le rveil clatant, la royaut enfin reconnue de tous, +qu'on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux +arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes +vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dmes, +avait une largeur d'ocan, dans un balancement sans fin de vagues +profondes et grises. + +Mais, brusquement, Orlando avait tourn la tte, saisi d'un accs de +paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara. + +--Et, sclrat que tu es, c'est notre Rome que tu rves de dtruire +coups de bombes, que tu parles de raser comme une vieille maison +branlante et pourrie, afin d'en dbarrasser jamais la terre! + +Angiolo, jusque-l silencieux, avait cout passionnment la +conversation. Sur son visage imberbe, d'une beaut de fille blonde, les +moindres motions passaient en rougeurs soudaines; et surtout ses grands +yeux bleus avaient brl, entendre parler du peuple, de ce peuple +nouveau qu'il s'agissait de faire. + +--Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui! la raser, n'en +pas laisser une seule pierre! mais la dtruire pour la reconstruire! + +Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie. + +--Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux! + +--Je la reconstruirais, rpta l'enfant debout, d'une voix tremblante de +prophte inspir, je la reconstruirais, oh! si grande, si belle, si +noble! Ne faut-il pas pour l'universelle dmocratie de demain, pour +l'humanit enfin libre, une cit unique, l'arche d'alliance, le centre +mme du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est dsigne, que les prophties +ont marque comme l'ternelle, l'immortelle, celle en qui s'accompliront +les destines des peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire +dfinitif, la capitale des royaumes dtruits o s'assembleront, une fois +par an, les sages de toutes les contres, on doit la purifier d'abord +par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite, +quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebtirons +dix fois plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais t. Et +quelle ville enfin de vrit et de justice, la Rome annonce, attendue +depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la +Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si +prospre et si sage, que ses vingt millions d'habitants vivront dans +l'unique joie d'tre, aprs avoir rglement la loi du travail. Oui! +oui! Rome, la Mre, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour +l'ternit! + +Bant, Pierre l'coutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en venait l? Au +moyen ge, les papes n'avaient pu tre les matres de Rome, sans +prouver l'imprieux besoin de la rebtir, dans leur volont sculaire +de rgner de nouveau sur le monde. Rcemment, ds que la jeune Italie +s'tait empare de Rome, elle avait aussitt cd cette folie atavique +de la domination universelle, voulant son tour en faire la plus grande +des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui +n'tait pas venue. Et voil que les anarchistes eux-mmes, en leur rage +de bouleversement, taient possds du mme rve obstin de la race, +dmesur cette fois, une quatrime Rome monstrueuse, dont les faubourgs +finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur +humanit libertaire, runie en une famille unique! C'tait le comble, +jamais preuve plus extravagante ne serait donne du sang d'orgueil et de +souverainet qui avait brl les veines de cette race, depuis qu'Auguste +lui avait laiss l'hritage de son empire absolu, avec le furieux +instinct de croire que le monde tait lgalement elle et qu'elle avait +la mission toujours prochaine de le reconqurir. Cela sortait du sol +mme, une sve qui avait gris tous les enfants de ce terreau +historique, qui les poussait tous faire de leur ville la Ville, celle +qui avait rgn, qui rgnerait, resplendissante, aux jours prdits par +les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S. +P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, qu'il avait retrouves partout +dans la Rome actuelle, comme un ordre de dfinitif triomphe donn au +destin, sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur les +tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les +ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse vanit de ces gens hants +par la grandeur des aeux, hypnotiss devant le pass de leur Rome, +dclarant qu'elle renferme tout, qu'eux-mmes ne parviennent pas la +connatre, qu'elle est le sphinx charg de dire un jour le mot de +l'univers, si grande et si noble que tout y grandit et s'y anoblit, +qu'ils en arrivent exiger pour elle le respect idoltre de la terre +entire, dans cette vivace illusion de la lgende o elle demeure, cette +inextricable confusion de ce qui a pu tre grand et de ce qui ne l'est +plus. + +--Mais je la connais, ta quatrime Rome, reprit Orlando, qui s'gayait +de nouveau. C'est la Rome du peuple, la capitale de la Rpublique +universelle, que Mazzini a dj rve. Il est vrai qu'il y ajoutait le +pape... Vois-tu, mon garon, si nous, les vieux rpublicains, nous nous +sommes rallis, c'est que notre crainte a t de voir, en cas de +rvolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t'ont +troubl la cervelle. Et, ma foi! nous nous sommes rsigns notre +monarchie, qui n'est pas sensiblement diffrente d'une bonne Rpublique +parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre +mre en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens que je +t'embrasse tout de mme. + +Angiolo, sous le baiser affectueux du hros, devint rouge comme une +jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux de songeur veill, +aprs avoir salu poliment le prtre, d'un signe de tte, sans ajouter +une parole. + +Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontr les +journaux, pars sur la table, il reparla de l'affreux deuil du palais +Boccanera. Cette Benedetta, qu'il avait adore comme une fille chre, +aux jours de tristesse o elle vivait prs de lui, quelle mort +foudroyante, quel tragique destin, d'avoir t ainsi emporte dans la +mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant les rcits des journaux +singuliers, le coeur douloureux et tourment par ce qu'il sentait l +d'obscur, il demandait des dtails, lorsque son fils Prada entra +brusquement, la face torture d'inquitude, essouffl d'avoir mont trop +vite. Il venait de congdier ses entrepreneurs avec une brutalit +impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune +compromise, en train de crouler, cdant un tel dsir d'tre en haut +prs de son pre, qu'il ne les coutait mme pas, insoucieux de savoir +si la maison n'allait pas s'effondrer sur sa tte. Et, quand il fut en +haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le +dvisager, pour se rendre compte si le prtre, par quelque mot +imprudent, ne venait pas de le frapper mort. + +Il frmit de le trouver frissonnant, mu aux larmes de l'aventure +terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il arrivait trop tard, +que le malheur tait fait. + +--Mon Dieu! pre, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous? + +Et il s'tait jet ses pieds, agenouill, lui prenant les mains, le +regardant passionnment, dans une telle adoration, qu'il semblait offrir +tout le sang de son coeur, pour lui viter la moindre peine. + +--C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je +disais monsieur Froment combien elle m'avait dsol, et j'ajoutais que +j'en tais encore comprendre l'aventure... Les journaux parlent d'une +mort subite, c'est toujours si extraordinaire! + +Trs ple, Prada se releva. Le prtre n'avait pas parl. Mais quelle +effrayante minute! S'il rpondait, s'il parlait! + +--Vous tiez prsent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez +tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passes. + +Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixrent, entrrent l'un dans +l'autre. Entre eux, tout recommenait. C'tait encore le destin en +marche, Santobono rencontr au bas des pentes de Frascati, avec son +petit panier; c'tait le retour travers la Campagne mlancolique, la +conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se +balanait doucement sur les genoux du cur; et c'tait surtout l'osteria +sommeillante au dsert, la petite poule noire foudroye, morte, un filet +de sang violtre au bec. Puis, c'tait, dans la nuit mme, le bal des +Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un +triomphe de l'amour. Enfin, c'tait devant le palais Boccanera, noir +sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait +sans retourner la tte, laissant l'obscur destin faire sa besogne de +mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient, +n'avaient pas besoin de se la rpter tout haut, pour tre certains +qu'ils s'taient devins, jusqu'au fond de l'me. + +Pierre n'avait pas rpondu tout de suite au vieillard. + +--Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses... + +--Sans doute, c'est ce que j'ai souponn, reprit Orlando. Vous pouvez +nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonn. + +Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si +lourd, si charg d'une ardente supplication, que le prtre en fut remu +profondment. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant +le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au +destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait d se +passer au fond de lui, ensuite, aprs l'effroyable dnouement: d'abord, +la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait +pas demande si froce; puis, le calme glac du beau joueur qui attend +les vnements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui +du capitaine qui la victoire a cot trop d'hommes. Tout de suite, il +avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de +l'glise. Il gardait seulement au coeur un poids lourd, le regret +peut-tre de cette femme si dsire, qu'il n'avait pas eue, qu'il +n'aurait jamais, peut-tre aussi une horrible jalousie dernire, qu'il +ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir +ternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voil, de cet +effort vainqueur pour tre calme, de cette attente froide et sans +remords, que se dressait le chtiment, la peur que le destin, cheminant +avec les figues empoisonnes, ne se ft pas encore arrt dans sa +marche, et ne vnt par contre-coup frapper son pre. Encore un coup de +foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adore. Toute sa +force de rsistance avait croul en une minute, il tait l dans +l'pouvante du destin, plus dsarm et plus tremblant qu'un enfant. + +--Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il et cherch ses mots, les +journaux ont d vous dire que le prince avait d'abord succomb et que la +contessina tait morte de douleur, en l'embrassant une dernire fois... +Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les mdecins eux-mmes, +d'ordinaire, n'osent gure se prononcer exactement... + +Il s'arrta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta +mourante lui donner l'ordre terrible: Vous qui verrez son pre, je vous +charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il +doit savoir, pour la vrit et la justice. Grand Dieu! allait-il obir, +tait-ce donc l un de ces ordres sacrs qu'il fallait excuter quand +mme, dussent les larmes et le sang couler flots? Pendant quelques +secondes, il souffrit du plus dchirant des combats, partag entre cette +vrit, cette justice invoques par la morte, et son besoin personnel de +pardon, l'horreur qu'il se serait faite lui-mme s'il avait tu ce +vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bnfice pour +personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque +lutte suprme se livrait en lui, d'o allait sortir le sort de son pre, +car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore. + +--On a cru d'abord une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le +mal a si vite empir, qu'on s'est affol et qu'on a couru chercher le +mdecin... + +Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils taient devenus si dsesprs, si +pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prtre y +lisait toutes les raisons dcisives qui allaient l'empcher de parler. +Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien +promis, il aurait cru charger d'un crime la mmoire de la morte, s'il +avait obi sa haine dernire. Prada, lui, pendant ces quelques minutes +d'angoisse, venait de souffrir une vie entire de douleur, si +abominable, que tout de mme un peu de justice tait faite. + +--Alors, acheva Pierre, quand le mdecin a t l, il a formellement +reconnu qu'il s'agissait d'une fivre infectieuse. Il n'y a aucun +doute... J'ai assist ce matin aux obsques, c'tait bien beau et bien +touchant. + +Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire combien, lui +aussi, avait t mu toute la matine, en songeant ces obsques. Puis, +comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de +ses mains restes tremblantes, Prada, le corps glac d'une sueur +mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise pour ne pas +tomber, regarda Pierre encore, d'un regard fixe, mais d'un regard trs +doux, perdu de reconnaissance, qui disait merci. + +--Je pars ce soir, rpta Pierre bris, voulant rompre la conversation. +Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous pas de commission me +donner pour Paris? + +--Non, non, aucune, dit Orlando. + +Puis, tout d'un coup, se souvenant: + +--Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon +vieux compagnon de batailles Thophile Morin, un des Mille de Garibaldi, +ce manuel pour le baccalaurat, qu'il voudrait faire traduire et adopter +chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse qu'on le lui prendra +dans nos coles, mais la condition qu'il fera quelques changements... +Luigi, donne-moi donc le volume qui est l, sur cette planche. + +Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra Pierre les notes +qu'il avait crites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les +modifications qu'on exigeait de l'auteur, dans le plan gnral de +l'ouvrage. + +--Soyez donc assez gentil pour porter vous-mme cet exemplaire Morin, +dont l'adresse est au verso de la couverture. Vous m'pargnerez une +longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d'une faon plus nette +et plus complte, que je ne le ferais en dix pages... Et vous +embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime toujours, ah! +de tout mon coeur d'autrefois, lorsque j'avais mes jambes et que l'un et +l'autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles! + +Il y eut un court silence, ce silence, cette gne attendrie de la minute +du dpart. + +--Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi +tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a tout l'heure embrass... Je +suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me +permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un +aeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui +seule aide vivre. + +Pierre fut si touch, que des larmes lui montrent aux yeux, et +lorsqu'il baisa de toute son me, sur les deux joues, le hros foudroy, +il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore, +pareille un tau, il le retint un instant, contre son fauteuil +d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprme, il lui montrait +une dernire fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. +Sa voix se fit basse, frmissante et suppliante. + +--Et, de grce, jurez-moi de l'aimer quand mme, malgr tout, car elle +est le berceau, elle est la mre! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, +pour ce qu'elle veut tre!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, +aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours! + +Sans pouvoir rpondre, Pierre l'embrassa de nouveau, boulevers de tant +de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle +trente ans d'une femme adore. Et il le trouvait si beau, si grand, avec +son hrissement de vieux lion blanchi, dans sa volont obstine de +rsurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le +cardinal Boccanera, s'voqua devant lui, entt galement dans sa foi, +n'abandonnant rien de son rve, quitte tre cras sur place, par la +chute du ciel. Ils taient toujours face face, aux deux bouts de leur +ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant +l'avenir. + +Puis, lorsque Pierre eut salu Prada et qu'il se retrouva dehors, dans +la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hte, celle de rentrer +au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses +visites d'adieu taient faites, il ne lui restait qu' prendre cong de +donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalit si +bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils +s'taient enferms chez eux, au retour des obsques, rsolus ne +recevoir personne. Ds le crpuscule, Pierre put donc se croire +compltement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine +qui lui tnt compagnie. Comme il tmoignait le dsir de souper avec don +Vigilio, elle le prvint que l'abb, lui aussi, s'tait enferm dans sa +chambre; et, lorsqu'il alla frapper cette chambre voisine de la +sienne, dsireux au moins de lui serrer une dernire fois la main, il +n'obtint mme pas de rponse, il devina que le secrtaire, pris de +quelque crise de fivre et de mfiance, s'enttait ne point le revoir, +dans la terreur de se compromettre davantage. Ds lors, tout fut rgl, +il fut entendu que, le train ne partant qu' dix heures dix-sept, +Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa +chambre, huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-mme une +lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas +qu'elle l'aidt, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle. + +Il avait achet une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire, +pour emporter le linge et les vtements qu'il s'tait fait envoyer de +Paris, mesure que son sjour se prolongeait. La besogne ne fut +pourtant pas longue, l'armoire vide, les tiroirs visits, la petite +caisse et la valise emplies, fermes clef. Il n'tait que sept heures, +il avait attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en +faisant le tour des murs, pour tre certain de ne rien oublier, +tombrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un matre ignor qui +l'avait si souvent mu, pendant son sjour. Justement, la lampe +l'clairait en plein, d'une lumire vocatrice; et, cette fois encore, +il reut un coup au coeur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir, + cette heure dernire, tout un symbole de son chec Rome, dans cette +dolente et tragique figure de femme, demi nue, drape en un lambeau, +assise au seuil du palais dont on l'avait chasse, pleurant entre ses +mains jointes. Cette rejete, cette obstine d'amour, qui sanglotait +ainsi, dont on ne savait rien, ni quel tait son visage, ni d'o elle +venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout +l'effort inutile pour forcer la porte de la vrit, de tout l'abandon +affreux o l'homme tombe, ds qu'il se heurte au mur qui barre +l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller +ainsi, avant d'avoir connu sa face, noye de ses cheveux d'or, cette +face de douloureuse beaut, qu'il rvait rayonnante de jeunesse, si +dlicieuse dans son mystre. Et il croyait la connatre, il tait sur le +point de la possder enfin, lorsqu'on frappa la porte. + +Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois +jours Florence, une de ces fugues o se plaisait la flnerie d'art du +jeune attach d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son +brusque envahissement. + +--Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu +vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que +d'pouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis +revenu que cette aprs-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin. +Mais vous devez penser quel a t mon saisissement, lorsque j'ai appris +ces deux morts affreuses. + +Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavou, en homme qui +connaissait la sombre Rome lgendaire. D'ailleurs, il n'insista pas, +bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets +redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prtre lui +dit des deux amants, enlacs aux bras l'un de l'autre, d'une beaut +surhumaine dans la mort. Et il se fcha de ce que personne n'en avait +pris un dessin. + +--Mais vous-mme, mon cher! a ne fait rien que vous ne sachiez pas +dessiner. Vous y auriez mis votre ingnuit, vous auriez peut-tre +laiss un chef-d'oeuvre. + +Puis, se calmant: + +--Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! N'importe, voyez-vous, +tout peut crouler dans ce pays, ils ont eu la beaut, et la beaut reste +indestructible! + +Pierre fut frapp du mot. Et ils causrent longuement de l'Italie, de +Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, rptait languissamment +Narcisse. Il avait allum une cigarette, sa parole se faisait plus +lente, tandis qu'il promenait les regards autour de la chambre. + +--Vous tiez bien ici, dans un grand calme. Jamais encore je n'tais +mont cet tage. + +Ses yeux continuaient errer sur les murs, lorsqu'ils furent arrts +par la toile ancienne, que la lampe clairait. Un instant, il battit des +paupires, l'air surpris. Et, tout d'un coup, il se leva, il +s'approcha. + +--Quoi donc? quoi donc? mais c'est trs bien, mais c'est trs beau, a! + +--N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je n'en ai pas +moins t remu ds le premier jour, et que de fois j'ai t retenu l, +le coeur battant et gonfl de choses indicibles! + +Narcisse ne parlait plus, examinait de prs la peinture, avec le soin +d'un connaisseur, d'un expert dont le coup d'oeil tranchant dcide de +l'authenticit, fixe la valeur marchande. La plus extraordinaire des +joies se peignit sur sa face blonde et pme, tandis que ses doigts +taient pris d'un petit tremblement. + +--C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas un doute +avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la draperie. Et ce ton de la +chevelure, et ce faire, cet envolement de toute la composition... Un +Botticelli, ah! mon Dieu, un Botticelli! + +Il dfaillait, il tait dbord par une admiration croissante, mesure +qu'il pntrait dans ce sujet si simple et si poignant. Est-ce que cela +n'tait pas d'un modernisme aigu? L'artiste avait prvu tout notre +sicle douloureux, nos inquitudes devant l'invisible, notre dtresse de +ne pouvoir franchir la porte du mystre, jamais close. Et quel symbole +ternel de la misre du monde, cette femme dont on ne voyait pas le +visage et qui sanglotait perdument, sans qu'on pt essuyer ses larmes! +Un Botticelli inconnu, un Botticelli de cette qualit absent de tous les +catalogues, quelle trouvaille! + +Il s'interrompit pour demander: + +--Vous saviez que c'tait un Botticelli? + +--Ma foi, non! J'ai interrog un jour don Vigilio, mais il a paru faire +peu de cas de cette peinture. Et Victorine, qui j'en ai parl +galement, m'a rpondu que toutes ces vieilleries, ce n'taient que des +nids poussire. + +Stupfait, Narcisse se rcria. + +--Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli sans le savoir! Ah! +que je reconnais bien l mes princes romains, incapables la plupart de +se reconnatre parmi leurs chefs-d'oeuvre, si l'on n'a pas coll des +tiquettes dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute, +mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une toile fameuse, +que je crois estimer trop bas en disant qu'un muse la payerait... + +Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant la phrase +d'un geste vague. La soire s'avanait, et comme Victorine entrait, +suivie de Giacomo, pour mettre le couvert sur la petite table, il tourna +le dos au Botticelli, il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont +l'attention tait veille, devinait tout le travail qui se faisait au +fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses yeux mauves +devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus que, sous le garon +anglique, sous le Florentin d'emprunt, il y avait un gaillard rompu aux +affaires, menant admirablement sa fortune, un peu avare mme, disait-on. +Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant l'affreuse +Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime sicle, pendue +ct du chef-d'oeuvre, en s'criant: + +--Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami a charg de lui +acheter quelques vieux tableaux... Dites donc, Victorine, maintenant que +voil donna Serafina et le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se +dbarrasseraient volontiers de certaines toiles sans valeur? + +La servante leva les deux bras, comme pour dire que, si a dpendait +d'elle, on pouvait bien tout emporter. + +--Oh! monsieur, un marchand, non! cause des vilains bruits qui +courraient tout de suite; mais un ami, je suis certaine qu'ils +seraient heureux de faire ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y +serait le bienvenu. + +Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse souper avec lui. Le jeune +homme donna sa parole d'honneur qu'il tait attendu. Mme il s'tait mis +en retard. Et il se sauva, aprs avoir serr les deux mains du prtre, +en lui souhaitant affectueusement un bon voyage. + +Huit heures sonnaient. Ds qu'il fut seul, Pierre s'assit devant la +petite table, et Victorine resta l, le servir, aprs avoir renvoy +Giacomo, qui avait mont la vaisselle et les plats, dans un panier. + +--Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, dit-elle. Et +puis, monsieur l'abb, c'est un plaisir pour moi que de vous servir +votre dernier repas. Vous voyez, je vous ai fait faire un petit dner +la franaise, une sole au gratin et un poulet rti. + +Il fut touch de son attention, heureux d'avoir pour compagne cette +compatriote, pendant qu'il mangeait, au milieu de l'norme silence du +vieux palais noir et dsert. Elle avait encore sur elle, en toute sa +personne grasse et ronde, la tristesse de son deuil, la perte +douloureuse de sa chre contessina. Mais, dj, sa besogne quotidienne +qui l'avait reprise, son servage accept la redressait, lui rendait son +activit alerte, dans son humilit de pauvre fille, rsigne aux pires +catastrophes de ce monde. Et elle causait presque gaiement, tout en lui +passant les plats. + +--Dire, monsieur l'abb, qu'aprs-demain matin vous serez Paris! Moi, +vous savez, il me semble que j'ai quitt Auneau hier. Ah! c'est la terre +qui est belle par l, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de +leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules si frais, si +gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit bois o il y a tant de +mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont que des arbres en fer-blanc, sous +leur bte de soleil qui rtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers +temps, j'aurais donn je ne sais quoi pour une bonne pluie qui me +trempt, me nettoyt de leur sale poussire. Aujourd'hui encore, le +coeur me bat, ds que je songe aux jolies matines de chez nous, quand +il a plu la veille et que toute la campagne est si douce, si agrable, +comme si elle se mettait rire aprs avoir pleur... Non, non! jamais +je ne m'y ferai, leur satane Rome! Quelles gens, quel pays! + +Il s'gayait de son obstination fidle son terroir, qui, aprs +vingt-cinq ans de sjour, la laissait impntrable, trangre, ayant +l'horreur de cette ville de lumire dure et de vgtation noire, en +fille d'une aimable contre tempre, souriante, baigne au matin de +brumes roses. Lui-mme ne pouvait se dire, sans une motion vive, qu'il +allait retrouver les bords attendris et dlicieux de la Seine. + +--Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune matresse n'est plus, +qui vous retient ici, pourquoi ne prenez-vous pas le train avec moi? + +Elle le regarda, pleine de surprise. + +--Moi, m'en aller avec vous, retourner l-haut!... Oh! non, monsieur +l'abb, c'est impossible. Ce serait trop d'ingratitude d'abord, parce +que donna Serafina est habitue moi et que j'agirais trs mal en les +abandonnant, elle et Son minence, quand ils sont dans la peine. Et +puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, mon trou +est ici. + +--Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais! + +--Non, jamais, c'est certain. + +--Et a ne vous fera rien d'tre enterre ici, de dormir dans cette +terre qui sent le soufre? + +Elle se mit rire franchement. + +--Oh! quand je serai morte, a m'est gal d'tre n'importe o!... On est +bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abb! Et c'est drle que a +vous inquite tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien, +pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce +sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit +bien a, nous autres qui aurons tant travaill... Vous savez que je ne +suis pas une dvote, oh! non. Mais a ne m'a pas empche de me conduire +honntement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai +jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-l, mon ge, on a +l'air bte. Tout de mme, je la dis, parce que c'est la vrit pure. + +Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curs et +qui n'avait pas un pch sur la conscience. Et Pierre s'merveillait une +fois encore de ce simple courage vivre, de ce grand bon sens pratique, +chez cette laborieuse si dvoue, qui incarnait pour lui le menu peuple +incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient +jamais plus. Ah! tre comme elle, faire sa tche et se coucher pour +l'ternel sommeil, sans rvolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa +part de besogne accomplie! + +--Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour +vous au petit bois plein de mousse? + +--C'est a, monsieur l'abb, dites-lui qu'il est dans mon coeur et que +je l'y vois reverdir tous les jours. + +Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo. +Puis, comme il n'tait que huit heures et demie, elle conseilla au +prtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A +quoi bon aller se glacer trop tt la gare? A neuf heures et demie, +elle enverrait chercher un fiacre; et, ds que cette voiture serait en +bas, elle monterait le prvenir, elle ferait descendre ses bagages. +Donc, il pouvait tre bien tranquille, il n'avait plus s'inquiter de +rien. + +Quand elle s'en fut alle et que Pierre se trouva seul, il prouva en +effet un sentiment de vide, de dtachement extraordinaire. Ses bagages, +sa valise et sa petite caisse, taient par terre, dans un coin de la +chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait +dj comme trangre! Il ne lui restait qu' partir, il tait parti, +Rome autour de lui n'tait plus qu'une image, celle qu'il allait +emporter dans sa mmoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une +longueur dmesure. Sous lui, le vieux palais noir et dsert dormait +dans l'anantissement de son silence. Il s'tait assis pour patienter, +il tomba une rverie profonde. + +Ce fut son livre qui s'voqua, _la Rome nouvelle_, tel qu'il l'avait +crit, tel qu'il tait venu le dfendre. Et il se rappela sa premire +matine sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in +Montorio, en face de la Rome qu'il rvait, si rajeunie, si douce +d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envole dans la fracheur du +matin. L, il s'tait pos la question dcisive: le catholicisme +pouvait-il se renouveler, retourner l'esprit du christianisme +primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi que le monde moderne +boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son coeur +battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait, peine remis de son +dsastre de Lourdes, tenter l une autre exprience suprme, en +demandant Rome quelle serait sa rponse. Et, maintenant, l'exprience +avait chou, il connaissait la rponse que Rome lui avait faite par ses +ruines, par ses monuments, par sa terre elle-mme, par son peuple, par +ses prlats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne +pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir l'esprit du +christianisme primitif, non! il ne pouvait tre la religion de la +dmocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles socits +croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine dmocratique, il +tait clou dsormais ce sol romain, roi quand mme, forc de +s'entter au pouvoir temporel sous peine de suicide, li par la +tradition, enchan par le dogme, n'voluant qu'en apparence, rduit +rellement une telle immobilit, que, derrire la porte de bronze du +Vatican, la papaut tait la prisonnire, la revenante de dix-huit +sicles d'atavisme, dans son rve ininterrompu de la domination +universelle. O sa foi de prtre, exalt par l'amour des souffrants et +des pauvres, tait venue chercher la vie, une rsurrection de la +communaut chrtienne, il avait trouv la mort, la poussire d'un monde +dtruit, sans germination possible, une terre puise de laquelle ne +pousserait jamais plus que cette papaut despotique, matresse des corps +ainsi qu'elle tait matresse des mes. A son cri perdu qui demandait +une religion nouvelle, Rome s'tait contente de rpondre en condamnant +son livre, comme entach d'hrsie, et lui-mme l'avait retir, dans +l'amre douleur de sa dsillusion. Il avait vu, il avait compris, tout +s'tait effondr. Et c'tait lui, son me et son cerveau, qui gisait +parmi les dcombres. + +Pierre touffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fentre +qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'tait +remise tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser. +Il faisait trs doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un +gris de cendre, la lune devait s'tre leve, car on la sentait derrire +les nuages, qu'elle clairait d'une lumire jaune et louche, infiniment +triste. Sous cette clart dormante de veilleuse, le vaste horizon +apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons +entasses du Transtvre, la coule du fleuve l-bas, gauche, vers la +hauteur confuse du Palatin, tandis que le dme de Saint-Pierre, +droite, dtachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air ple. Il ne +pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrire lui, il se +l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa faade interminable, dans +cette nuit si mlancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome +finissante, demi mange par l'ombre, diffrente de la Rome de jeunesse +et de chimre qu'il avait vue et passionnment aime, le premier jour, +du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal cette heure la +masse entnbre! Un autre souvenir s'veilla, les trois points +souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, ds ce jour-l, +rsum pour lui l'histoire sculaire de Rome, l'antique, la papale, +l'italienne. Mais, si le Palatin tait rest le mme mont dcouronn o +ne se dressait que le fantme de l'anctre, Auguste empereur et pontife, +matre du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le +Quirinal, qui avaient comme chang de plans. Ce palais du roi qu'il +ngligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce +gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernit +sacrilge sur une cit part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il +l'avait dit Orlando, la place considrable, grandissante, qu'ils +tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientt tout entier; +pendant que Saint-Pierre, ce dme qu'il avait trouv triomphal, couleur +du ciel, rgnant sur la ville en roi gant que rien ne pouvait branler, +lui apparaissait prsent plein de lzardes, diminu dj, d'une de ces +vieillesses normes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup, +dans l'usure secrte, l'miettement ignor des charpentes. + +Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et +Pierre frissonna, au souffle glac de fosse qui lui passa sur la face. +Cette ide des trois sommets, du triangle symbolique, veillait en lui +la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres, +dont le pape et le roi s'taient toujours disput la possession. Cela +venait de loin, du jour o, dans le partage de l'hritage d'Auguste, +l'empereur avait d se contenter des corps, en laissant les mes au +pape, qui, ds ce moment, n'avait plus brl que du dsir de reconqurir +ce pouvoir temporel, dont on dpouillait Dieu en sa personne. La +querelle avait boulevers et ensanglant tout le moyen ge, sans que ni +l'glise ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils +s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de +misre, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Rforme, +commena plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de +89. Et l'extraordinaire aventure de la papaut tait partie de l, comme +Pierre l'avait crit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait +au pape de reprendre le rve sculaire, le pape se dsintressant des +trnes abattus, se remettant avec les misrables, esprant bien cette +fois conqurir le peuple, l'avoir enfin tout lui. N'tait-ce pas +prodigieux, ce Lon XIII dpouill de son royaume, qui se laissait dire +socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des dshrits, qui +marchait contre les rois, la tte du quatrime tat, auquel +appartiendra le sicle prochain? L'ternelle lutte continuait aussi pre +pour cette possession du peuple, Rome mme, et dans l'espace le plus +resserr, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se +voir de leurs fentres, toujours se battant qui aurait l'empire, ayant +sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue +population qu'ils en taient encore se disputer, comme le faucon et +l'pervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'tait ici, +pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamn, vou une ruine +fatale, parce que justement il tait d'essence monarchique, ce point +que la papaut apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir +temporel, sous peine d'tre autre chose et de disparatre. Vainement +elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout me, +il n'y avait pas de place, au milieu de nos dmocraties, pour la +souverainet totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il +voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'tait l surtout ce +qui avait tu son rve, dtruit son livre, amass le tas de dcombres, +devant lequel il restait perdu, sans force ni courage. + +Cette Rome noye de cendre, dont les difices s'effaaient, finit par +lui serrer tellement le coeur, qu'il revint tomber sur la chaise, prs +de ses bagages. Jamais encore il n'avait prouv une pareille dtresse, +il lui sembla que c'tait la fin de son me. Il se rappelait comment ce +voyage Rome, cette exprience nouvelle s'tait pose pour lui, la +suite de son dsastre de Lourdes. Il n'y tait plus venu demander la foi +nave et entire du petit enfant, mais la foi suprieure de +l'intellectuel, s'levant au-dessus des rites et des symboles, +travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son +besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme rajeuni ne +pouvait tre la religion, la loi morale du nouveau peuple, si le pape +Rome, avec Rome, n'tait pas le Pre, l'arche d'alliance, le chef +spirituel cout, obi, c'tait ses yeux le naufrage de l'esprance +dernire, un suprme craquement o les socits actuelles s'abmaient. +La trop longue souffrance des pauvres allait incendier le monde. Tout +cet chafaudage du socialisme catholique, qui lui avait sembl si +heureux, si triomphant, pour consolider la vieille glise, il le voyait +par terre cette heure, il le jugeait svrement comme un simple +expdient transitoire qui, pendant des annes, pourrait peut-tre tayer +l'difice en ruine; mais ces choses n'taient construites que sur un +malentendu volontaire, sur un mensonge habile, sur de la diplomatie et +de la politique. Non, non! le peuple encore gagn et dup, caress pour +tre asservi, cela rpugnait la raison, et tout le systme +apparaissait btard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir de pires +catastrophes. Alors, c'tait donc la fin, rien ne restait debout, le +vieux monde devait disparatre, dans l'effroyable crise sanglante dont +des signes certains annonaient l'approche. Et lui, devant ce chaos, +n'avait plus d'me, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette exprience +qu'il avait sentie dcisive, convaincu l'avance d'en sortir raffermi +ou foudroy jamais. C'tait la foudre qui tait tombe. Maintenant, +grand Dieu! qu'allait-il faire? + +Son angoisse l'treignit si rudement, que Pierre se leva, se mit +marcher par la chambre, en qute d'un peu de calme. Grand Dieu! que +faire, prsent qu'il tait rendu au doute immense, la ngation +douloureuse, et que jamais sa soutane n'avait pes si lourd ses +paules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de se soumettre, +disant monsignor Nani que son me ne pouvait se rsigner, que son +espoir du salut par l'amour ne pouvait mourir, et qu'il rpondrait par +un autre livre, et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser +la religion nouvelle. Oui, un livre enflamm contre Rome, o il mettrait +tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, un livre o serait +la Rome vraie, la Rome sans charit, sans amour, en train d'agoniser +dans l'orgueil de sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de +l'glise, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages taient l, il +partait, il crirait le livre, il serait le grand schismatique attendu. +Ah! le schisme, est-ce que tout ne l'annonait pas? Est-ce qu'il ne +semblait pas imminent, au milieu du prodigieux mouvement des esprits, +las des vieux dogmes, affams pourtant du divin? Lon XIII en avait bien +la sourde conscience, car toute sa politique, son effort vers l'unit +chrtienne, sa tendresse pour la dmocratie, n'avait pas d'autre but que +de grouper la famille autour de la papaut, de l'largir et de la +consolider, afin de rendre le pape invincible dans la lutte prochaine. +Mais les temps taient venus, le catholicisme allait bientt se trouver + bout de concessions politiques, incapable de cder davantage sans en +mourir, immobilis Rome, tel qu'une vieille idole hiratique, tandis +qu'il pouvait voluer ailleurs, dans ces pays de propagande o il se +trouvait en lutte avec les autres religions. C'tait bien pour cela que +Rome tait condamne, d'autant plus que l'abolition du pouvoir temporel, +en habituant l'esprit l'ide d'un pape purement spirituel, dgag du +sol, semblait devoir favoriser l'avnement d'un antipape, au loin, +pendant que le successeur de saint Pierre serait forc de s'entter dans +sa fiction impriale et romaine. Un vque, un prtre tait la veille +de se lever, o, qui aurait pu le dire? Peut-tre l-bas, dans cette +Amrique si libre, parmi ces prtres dont les ncessits de la lutte +pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des dmocrates ardents, +prts marcher avec le sicle prochain. Et, pendant que Rome ne pourra +rien lcher de son pass, des mystres ni des dogmes, ce prtre +abandonnera de ces choses tout ce qui tombe de soi-mme en poudre. tre +ce prtre, ce grand rformateur, ce sauveur des socits modernes, quel +rve norme, quel rle de messie espr, appel par les peuples en +dtresse! Un instant, Pierre en fut affol, un vent d'esprance et de +triomphe le soulevait, l'emportait; et si ce n'tait en France, Paris, +ce serait donc plus loin, l-bas, de l'autre ct de l'Ocan, ou plus +loin encore, n'importe o dans le monde, sur une terre assez fconde +pour que la semence nouvelle pousst en une dbordante moisson. Une +religion nouvelle, une religion nouvelle! comme il l'avait cri aprs +Lourdes, une religion qui ne ft surtout pas un apptit de la mort! une +religion qui ralist enfin ici-bas le Royaume de Dieu dont parle +l'vangile, qui partaget quitablement la richesse, qui ft rgner, +avec la loi du travail, la vrit et la justice! + +Pierre, dans la fivre de ce nouveau rve, voyait dj flamboyer devant +lui les pages de son prochain livre, o il achverait de dtruire la +vieille Rome en proclamant la loi du christianisme rajeuni et +librateur, lorsque ses yeux rencontrrent un objet rest sur une +chaise, dont la prsence le surprit d'abord. C'tait un livre aussi, le +volume de Thophile Morin, que le vieil Orlando l'avait charg de +remettre son auteur; et il fut fch contre lui-mme, quand il le +reconnut, en se disant qu'il aurait pu fort bien l'oublier l. Avant de +rouvrir sa valise pour l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta, +les ides brusquement changes, comme si, tout d'un coup, un vnement +considrable s'tait produit, un de ces faits dcisifs qui +rvolutionnent un monde. L'oeuvre tait cependant des plus modestes, le +classique manuel pour le baccalaurat, ne contenant gure que les +lments des sciences; mais toutes les sciences y taient reprsentes, +il rsumait assez bien l'tat actuel des connaissances humaines. Et +c'tait en somme la science qui faisait irruption dans la rverie de +Pierre, soudainement, avec la masse, avec l'nergie irrsistible d'une +force toute-puissante, souveraine. Non seulement le catholicisme en +tait balay, tel qu'une poussire de ruines, mais toutes les +conceptions religieuses, toutes les hypothses du divin chancelaient, +s'effondraient. Rien que cet abrg scolaire, cet infiniment petit livre +classique, rien mme que le dsir universel de savoir, cette instruction +qui s'tend toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystres +devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne restait debout +de l'antique foi. Un peuple nourri de science, qui ne croit plus aux +mystres ni aux dogmes, au systme compensateur des peines et des +rcompenses, est un peuple dont la foi est morte jamais; et, sans la +foi, le catholicisme ne peut tre. L est le tranchant du couperet, le +couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut un sicle, s'il en faut +deux, la science les prendra. Elle seule est ternelle. C'est une +absurdit de dire que la raison n'est pas contraire la foi et que la +science doit tre la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, ds +aujourd'hui, les critures sont ruines et que, pour en sauver des +fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes nouvelles, en +se rfugiant dans le symbole. Et quelle extraordinaire attitude, +l'glise dfendant quiconque dcouvre une vrit contraire aux livres +saints, de se prononcer d'une faon dfinitive, dans l'attente que +cette vrit sera convaincue un jour d'tre une erreur! Le pape est seul +infaillible, la science est faillible, on exploite contre elle son +continuel ttonnement, on reste aux aguets pour mettre ses dcouvertes +d'aujourd'hui en contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un +catholique, ses affirmations sacrilges, qu'importent les certitudes +dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain qu' la fin des temps +la science et la foi se rejoindront, de faon que celle-l sera +redevenue la lettre l'humble esclave de celle-ci? N'tait-ce pas +prodigieux d'aveuglement volontaire et d'impudente carrure, niant +jusqu' la clart du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de +vrit continuait son oeuvre, en dtruisant quand mme l'erreur, en +construisant la terre prochaine, comme les infiniment petits, les forces +de la vie ont construit peu peu les continents. + +Dans la grande clart brusque qui se faisait, Pierre enfin se sentait +sur un terrain solide. Est-ce que la science a jamais recul? C'est le +catholicisme qui a sans cesse recul devant elle et qui sera forc de +reculer sans cesse. Jamais elle ne s'arrte, elle conquiert pas pas la +vrit sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce qu'elle ne +saurait expliquer le monde d'un coup, est simplement draisonnable. Si +elle laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en +plus rtrci au mystre, et si une hypothse pourra toujours essayer +d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine, +qu'elle ruinera chaque heure davantage les anciennes hypothses, +celles qui s'effondrent devant les vrits conquises. Et le +catholicisme, qui est dans ce cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui. +Comme toutes les religions, il n'est au fond qu'une explication du +monde, un code social et politique suprieur, destin faire rgner +toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. Ce code, qui +embrasse l'universalit des choses, devient ds lors humain, mortel +comme ce qui est humain. On ne saurait le mettre part, en disant +qu'il existe par lui-mme d'un ct, tandis que la science existe de +l'autre. La science est totale, et elle le lui a bien fait voir dj, et +elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant rparer les +continuelles brches qu'elle lui cause, jusqu'au jour o elle le +balayera, sous un dernier assaut de l'clatante vrit. Cela prte +rire de voir des gens assigner un rle la science, lui dfendre +d'entrer sur tel domaine, lui prdire qu'elle n'ira pas plus loin, +dclarer qu' la fin de ce sicle, lasse dj, elle abdique. Ah! petits +hommes, cervelles troites ou mal bties, politiques expdients, +dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant refaire les vieux +rves, la science passera et les emportera, comme des feuilles sches! + +Et Pierre continuait parcourir l'humble livre, coutait ce qu'il lui +disait de la science souveraine. Elle ne peut faire banqueroute, car +elle ne promet pas l'absolu, elle qui est simplement la conqute +successive de la vrit. Jamais elle n'a affich la prtention de +donner, d'un coup, la vrit totale, cette sorte de construction tant +prcisment le fait de la mtaphysique, de la rvlation, de la foi. Le +rle de la science n'est au contraire que de dtruire l'erreur, mesure +qu'elle avance et qu'elle augmente la clart. Ds lors, loin de faire +banqueroute, dans sa marche que rien n'arrte, elle demeure la seule +vrit possible, pour les cerveaux quilibrs et sains. Quant ceux +qu'elle ne satisfait pas, ceux qui prouvent l'perdu besoin de la +connaissance immdiate et totale, ils ont la ressource de se rfugier +dans n'importe quelle hypothse religieuse, la condition pourtant, +s'ils veulent sembler avoir raison, de ne btir leur chimre que sur les +certitudes acquises. Tout ce qui est bti sur l'erreur prouve, croule. +Si le sentiment religieux persiste chez l'homme, si, le besoin d'une +religion reste ternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit +ternel, car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas +toujours exist, que d'autres formes religieuses ont prcde, et que +d'autres suivront. Les religions peuvent disparatre, le sentiment +religieux en crera de nouvelles, mme avec la science. Et Pierre +pensait ce prtendu chec de la science, devant le rveil actuel du +mysticisme, dont il avait indiqu les causes dans son livre: le dchet +de l'ide de libert parmi le peuple qu'on a dup lors du dernier +partage, le malaise de l'lite dsespre du vide o la laissent sa +raison libre, son intelligence largie. C'est l'angoisse de l'inconnu +qui renat, mais ce n'est aussi qu'une raction naturelle et momentane, +aprs tant de travail, l'heure premire o la science ne calme encore +ni notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide +sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une +ternit de jouissance. Pour que le catholicisme pt renatre, comme on +l'annonce, il faudrait que le sol social ft chang, et il ne saurait +changer, il n'a plus la sve ncessaire au renouveau d'une formule +caduque, que les coles et les laboratoires, chaque jour, tuent +davantage. Le terrain est devenu autre, un autre chne y grandira. Que +la science ait donc sa religion, s'il doit en pousser une d'elle, car +cette religion sera bientt la seule possible, pour les dmocraties de +demain, pour les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi +catholique n'est dj que cendre! + +Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant l'imbcillit de la +congrgation de l'Index. Elle avait frapp son livre, elle frapperait +certainement le nouveau livre dont il venait d'avoir l'ide, s'il +l'crivait jamais. Une belle besogne en vrit! de pauvres livres de +rveur enthousiaste, des chimres qui s'acharnaient sur des chimres! Et +elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre classique qu'il +tenait l, entre ses mains, le seul redoutable, l'ennemi toujours +triomphant qui renverserait srement l'glise! Celui-ci avait beau tre +modeste, dans sa pauvre allure de manuel scolaire: le danger commenait + l'alphabet pel par les bambins, et il croissait mesure que les +programmes se chargeaient de connaissances, il clatait avec ces rsums +des sciences physiques, chimiques et naturelles, qui ont remis en +question la cration du Dieu des critures. Mais le pis tait que +l'Index, dj dsarm, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces +terribles soldats de la vrit, destructeurs de la foi. Qu'importait +alors tout l'argent que Lon XIII prlevait sur son trsor cach du +Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter les coles catholiques, dans la +pense d'y former la gnration croyante de demain, dont la papaut +avait besoin pour vaincre! qu'importait le don de cet argent prcieux, +s'il ne devait servir qu' acheter ces volumes infimes et formidables, +qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient toujours trop de +science, de cette science grandissante dont l'clat finirait par faire +sauter un jour le Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbcile et vain, +quelle misre et quelle drision! + +Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de Thophile Morin, +il revint s'accouder la fentre, et l il eut une extraordinaire +vision. Dans la nuit si douce et si triste, sous le ciel nuageux, jauni +par la lune, couleur de rouille, des brumes flottantes s'taient leves, +qui cachaient en partie les toitures, derrire des lambeaux tranants, +pareils des suaires. Des monuments entiers avaient disparu de +l'horizon. Et il s'imagina que les temps taient accomplis, que la +vrit venait de faire sauter le dme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou +dans mille ans, il sera de la sorte, croul, ras au fond du ciel noir. +Dj, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait sous lui, le +jour de fivre o il y avait pass une heure, dsespr de voir de +l-haut la Rome papale entte dans la pourpre des Csars, prvoyant ds +lors que ce temple du Dieu catholique s'effondrerait, comme s'tait +effondr le temple de Jupiter, au Capitole. Et c'tait fait, le dme +avait jonch le sol de ses dbris, il ne restait plus debout, avec un +pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef centrale, supportant +encore un morceau de l'entablement. Mais surtout les quatre piliers de +la croise, qui avaient port le dme, les piliers cyclopens se +dressaient toujours, isols et superbes, parmi les croulements voisins, +l'air indestructible. Des brumes paissies roulrent leur flot, mille +annes sans doute passrent encore, et plus rien ne resta. Maintenant, +l'abside, les dernires colonnes, les piliers gants eux-mmes taient +abattus. Le vent en avait emport la poussire, il aurait fallu fouiller +le sol, pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques fragments +de statues brises, des marbres gravs d'inscriptions, sur le sens +desquelles les savants ne pouvaient s'entendre. Comme autrefois, au +Capitole, parmi les dcombres enfouis du temple de Jupiter, des chvres +grimpaient, se nourrissaient des buissons, dans la solitude, dans le +grand silence des lourds soleils d't, empli du seul bourdonnement des +mouches. + +Alors seulement, Pierre sentit en lui l'croulement suprme. C'tait +bien fini, la science tait victorieuse, il ne demeurait rien du vieux +monde. tre le grand schismatique, le rformateur attendu, quoi bon? +N'tait-ce pas difier un autre rve? Seule, l'ternelle lutte de la +science contre l'inconnu, son enqute qui traquait, qui rduisait sans +cesse chez l'homme la soif du divin, lui semblait importer prsent, le +laissait dans l'attente de savoir si elle triompherait jamais au point +de suffire un jour l'humanit, en rassasiant tous ses besoins. Et, +dans le dsastre de son enthousiasme d'aptre, en face des ruines qui +comblaient son tre, sa foi morte, son espoir mort d'utiliser le vieux +catholicisme pour le salut social et moral, il n'tait plus tenu debout +que par la raison. Elle avait flchi un moment. S'il avait rv son +livre, s'il venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'tait +que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emport sur la raison. Sa +mre s'tait mise pleurer en son coeur, devant la souffrance des +misrables, dans l'irrsistible dsir de les soulager, afin de conjurer +les prochains massacres; et son besoin de charit lui avait ainsi fait +perdre les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait la +voix de son pre, la raison haute, la raison pre, la raison qui avait +pu s'clipser, mais qui revenait souveraine. Comme aprs Lourdes, il +protestait contre la glorification de l'absurde et la dchance du sens +commun, il tait la raison. Elle seule le faisait marcher droit et +solide, parmi les dbris des croyances anciennes, mme au milieu des +obscurits et des avortements de la science. Ah! la raison, il ne +souffrait que par elle, il ne se contentait que par elle, il jurait de +la satisfaire toujours davantage, comme la matresse unique, quitte y +laisser le bonheur! + +Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, cette heure, tch de le +savoir. Tout restait en suspens, il avait devant lui l'immense monde, +encore encombr des ruines du pass, dbarrass demain peut-tre. +L-bas, dans le faubourg douloureux, il allait retrouver le bon abb +Rose, qui, la veille encore, lui avait crit de revenir, de revenir bien +vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, puisque cette Rome, si +resplendissante de loin, tait sourde la charit. Et, autour du bon +prtre paisible, il retrouverait aussi le flot toujours croissant des +misrables, les petits tombs des nids, qu'il ramassait ples de faim, +grelottant de froid, les mnages d'pouvantable dtresse, o le pre +boit, o la mre se prostitue, o les fils et les filles tombent au vice +et au crime, les maisons entires travers lesquelles la famine +soufflait, la salet la plus basse, la promiscuit la plus honteuse, pas +de meubles, pas de linge, une vie de bte qui se contente et se soulage +comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Puis, ce +seraient encore les coups de froid de l'hiver, les dsastres du chmage, +des rafales de phtisie emportant les faibles, tandis que les forts +serraient les poings, en rvant de vengeance. Puis, un soir, il +rentrerait peut-tre dans quelque chambre d'pouvante, o une mre se +serait tue avec ses cinq petits, son dernier-n entre les bras, sa +mamelle vide, les autres pars sur le carreau nu, heureux enfin et +rassasis d'tre morts. Non, non! cela n'tait plus possible, la misre +noire aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant de +richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions la +rue! L'difice social tait pourri la base, tout croulait dans la boue +et dans le sang. Jamais il n'avait senti ce point l'inutilit +drisoire de la charit. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le +mot attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet sculaire, du +peuple cras et billonn, tait le mot de justice. Ah! oui, justice, +et non plus charit! La charit n'avait fait qu'terniser la misre, la +justice la gurirait peut-tre. C'tait de justice que les misrables +avaient faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien monde, +pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne serait ni au Vatican ni +au Quirinal, ni au pape ni au roi, car il n'avait sourdement grond au +travers des ges, dans sa longue lutte, tantt mystrieuse, tantt +ouverte, il ne s'tait dbattu entre le pontife et l'empereur, qui +chacun le voulait lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa +volont de n'tre personne, le jour o il crierait justice. Demain +allait-il donc tre enfin ce jour de justice et de vrit? Au milieu de +son angoisse, partag entre le besoin du divin qui tourmente l'homme, et +la souverainet de la raison, qui l'aide vivre debout, Pierre n'tait +sr que de tenir son serment, prtre sans croyance veillant sur la +croyance des autres, faisant chastement, honntement son mtier, dans la +tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer son intelligence, comme il +avait renonc sa chair d'amoureux et son rve de sauveur des +peuples. Et, de nouveau, de mme qu'aprs Lourdes, il attendrait. + +Mais, cette fentre, en face de cette Rome envahie d'ombre, submerge +sous les brumes dont le flot semblait en raser les difices, ses +rflexions taient devenues si profondes, qu'il n'entendit pas une voix +qui l'appelait. Il fallut qu'une main le toucht l'paule. + +--Monsieur l'abb, monsieur l'abb... + +Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit: + +--Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, Giacomo a dj +descendu les bagages... Il faut partir, monsieur l'abb. + +Puis, le voyant battre des paupires, effar encore, elle eut un +sourire. + +--Vous faisiez vos adieux Rome. Un bien vilain ciel. + +--Oui, bien vilain, dit-il simplement. + +Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de cent francs, +pour qu'elle le partaget avec les domestiques. Et elle s'tait excuse +de prendre la lampe et de le prcder, parce que, expliquait-elle, on y +voyait peine clair, tant le palais tait noir, cette nuit-l. + +Ah! ce dpart, cette descente dernire, au travers du palais noir et +vide, Pierre en eut le coeur boulevers! Il avait donn, autour de sa +chambre, ce coup d'oeil d'adieu qui le dsesprait toujours, qui +laissait l un peu de son me arrache, mme quand il quittait une pice +o il avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, d'o ne +sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina la tte au fond de +l'oreiller, retenant son souffle, de peur que son souffle ne parlt +encore, ne lui attirt des vengeances. Mais ce fut surtout, sur les +paliers du second tage et du premier, en face des portes closes de +donna Serafina et du cardinal, qu'il frmit de ne rien entendre, pas +mme un souffle, comme s'il passait devant des tombes. Depuis leur +rentre du convoi, ils n'avaient pas donn signe de vie, enferms, +disparus, immobilisant avec eux la maison entire, sans qu'on pt y +surprendre le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un +serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe la main, et +Pierre la suivait, songeant ces deux qui restaient seuls, dans le +palais en ruine, les derniers d'un monde demi croul, au seuil du +monde nouveau. Dario et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de +vie, il n'y avait plus l que la vieille fille et le prtre infcond, +sans rsurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une ombre +lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui semblait descendre au +nant, ces salles immenses dont les murs se lzardaient de pauvret et +d'abandon! et la cour intrieure, pareille un cimetire, avec son +herbe, avec son portique humide o pourrissaient des torses de Vnus et +d'Apollon! et le petit jardin dsert, embaum par les oranges mres, +dans lequel personne n'irait plus, maintenant qu'il n'y rencontrerait +plus la contessina adorable, sous le laurier, prs du sarcophage! Tout +cela s'anantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de mort, o +les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu' attendre, en leur +grandeur farouche, que leur palais, ainsi que leur Dieu, s'effondrt sur +leurs ttes. Et Pierre ne percevait rien autre chose qu'un bruit trs +lger, un trot de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-tre, +l'abb Paparelli en train quelque part, au fond des pices perdues, +d'mietter les murailles, de manger sans fin la vieille demeure la +base, pour en hter l'croulement. + +Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux lanternes dont les +deux rayons jaunes trouaient l'obscurit de la rue. Les bagages y +taient chargs dj, la petite caisse prs du cocher, la valise sur la +banquette. Et le prtre monta tout de suite. + +--Oh! vous avez le temps, dit Victorine, reste debout sur le trottoir. +Rien ne vous manque, je suis contente de voir que vous partez l'aise. + +A cette minute dernire, il fut rconfort d'avoir l cette +compatriote, cette bonne me, qui l'avait accueilli, le jour de +l'arrive, et qui le saluait, au dpart. + +--Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abb, car je ne crois pas que +vous reviendrez de sitt dans leur satane ville... Adieu, monsieur +l'abb. + +--Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon coeur. + +Dj, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues +troites et tortueuses qui mnent au cours Victor-Emmanuel. Il ne +pleuvait pas, la capote n'avait pas t releve; mais l'air humide avait +beau tre doux, le prtre se sentit tout de suite pris de froid, sans +vouloir perdre le temps faire arrter le cocher, un silencieux, +celui-ci, qui semblait n'avoir que la hte de se dbarrasser de son +voyageur. + +Et, lorsque Pierre dboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris +de le trouver dj si dsert, cette heure peu avance de la nuit, les +maisons barricades, les trottoirs vides, les lampes lectriques brlant +seules dans la mlancolique solitude. A la vrit, il ne faisait gure +chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les +faades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le +svre et colossal monument se reculait, s'vanouissait dans un rve. +Et, plus loin, droite, au bout de la rue d'Aracoeli toile de rares +becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombr en pleines tnbres. Puis, +le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses +sombres, crasantes, du Ges obscur et du lourd palais Altieri; et ce +fut dans ce couloir trangl, o par les beaux soleils eux-mmes tombait +toute l'humidit des temps anciens, qu'il s'abandonna une songerie +nouvelle, la chair et l'me envahies d'un frisson. + +Brusquement, le rveil se faisait en lui de cette pense, dont il avait +eu parfois l'inquitude, que l'humanit, partie l-bas de l'Asie, avait +toujours march dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours +souffl, emportant l'ouest la semence humaine, pour les moissons +futures. Et, depuis longtemps dj, le berceau tait frapp de +destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que +par tapes, laissant derrire eux le sol puis, les villes dtruites, +les populations dcimes et abtardies, mesure qu'ils marchaient du +levant au couchant, vers le but ignor. C'taient Ninive et Babylone sur +les bords de l'Euphrate, c'taient Thbes et Memphis sur les bords du +Nil, rduites en poudre, tombes de vieillesse et de lassitude un +engourdissement mortel, sans qu'un rveil ft possible. Puis, de l, +cette dcrpitude avait gagn les bords du grand lac mditerranen, +ensevelissant dans la poussire de l'ge Tyr et Sidon, allant plus loin +encore endormir Carthage, frappe de snilit en pleine splendeur. Cette +humanit en marche, que la force cache des civilisations roulait ainsi +de l'orient l'occident, marquait ses journes de route par des ruines, +et quelle effrayante strilit aujourd'hui que celle de ce berceau de +l'Histoire, cette Asie, cette gypte, retournes au bgayement de +l'enfance, immobilises dans l'ignorance et dans la caducit, sur les +dcombres des antiques capitales, jadis matresses du monde! + +Au passage, travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais +de Venise, noy de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de +l'invisible. La brume en avait entam les crneaux, et les hautes +murailles nues, si redoutables, flchissaient sous la pousse de +l'obscurit croissante. Puis, aprs la troue profonde du Corso, +gauche, dsert lui aussi dans l'clat blafard des lampes lectriques, le +palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile ventre par la +pioche des dmolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus +haut, le palais Colonna allongeait sa faade morne, ses fentres closes, +comme si, dsert par ses matres, dmnag de son ancien faste, il +attendait les dmolisseurs son tour. + +Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commenait gravir la +monte de la rue Nationale, la rverie continua. Est-ce que Rome +n'tait pas atteinte, est-ce que son heure n'tait pas venue de +disparatre, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient +continuellement derrire eux? La Grce, Athnes et Sparte +s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans +le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la pninsule italique tait dj +gagn par la paralysie montante. Et, en mme temps que Naples, c'tait +bien le tour de Rome dsormais. Elle se trouvait la limite de la +contagion, cette marge de la tache de mort qui s'tend sans cesse sur +le vieux continent, cette marge o l'agonie se dclare, o la terre +appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, o les hommes +eux-mmes semblent frapps de vieillesse ds la naissance. Depuis deux +sicles, Rome allait en dclinant, s'liminait peu peu de la vie +moderne, sans industrie, sans commerce, incapable mme de science, de +littrature et d'art. Et ce n'tait plus seulement la basilique de +Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses dbris, comme +autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rverie noire et +douloureuse, c'tait Rome entire qui croulait en un suprme craquement, +qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les glises, les +palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les +ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thbes et Memphis, Rome n'tait +plus qu'une plaine rase, bossue par des dcombres, au milieu desquels +on cherchait vainement reconnatre la place des anciens difices, et +qu'habitaient seuls des noeuds de serpents et des bandes de rats. + +La voiture tournait, et Pierre reconnut, droite, dans un trou norme +de nuit entasse, la colonne Trajane. Mais, cette heure, elle se +dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre gant, dont le grand +ge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place +triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre rel qu'il distingua sur +le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui tait l +comme la grce et la fiert de Rome, ne fut dsormais pour lui qu'une +salissure, le petit nuage de poussire charbonneuse qui montait du total +croulement de la ville. + +Une pouvante le prenait maintenant, au bout de ce rve tragique, dans +sa fraternit inquite. Et, lorsque l'engourdissement qui monte +travers le monde vieilli aurait dpass Rome, lorsque la Lombardie +serait prise, que Gnes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme +Venise dj s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les +Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports combls par le +sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait la solitude et au +sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, chang en un +champ de pierres strile, hriss de chardons, rejoindrait dans la mort +Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur +marche du levant au couchant, avec l'ternel soleil. Un grand cri +traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui +semblait tre ne dans le bassin de la Mditerrane, se dplaait, et +l'Ocan aujourd'hui devenait le centre du monde. O en tait-on de la +journe humaine? Partie de l-bas, du berceau, au lever de l'aube, +l'humanit, d'tape en tape, semant sa route de ses ruines, se +trouvait-elle la moiti du jour, lorsque midi flamboie? C'tait alors +l'autre moiti des temps qui commenait, le nouveau monde aprs +l'ancien, ces villes d'Amrique o s'bauchait la dmocratie, o +poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain +sicle, avec, l-bas, au del d'un autre Ocan, en revenant vers le +berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrme-Orient immobile, la +Chine et le Japon mystrieux, tout le pullulement menaant de la race +jaune. + +Mais, mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, Pierre sentait +son cauchemar se dissiper. Un air plus lger soufflait, il rentrait dans +plus d'esprance et de courage. La Banque, cependant, avec sa laideur +neuve, son normit crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantme +promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des jardins +confus, le Quirinal n'tait qu'une ligne noire, barrant le ciel. +Seulement, la rue montait, s'largissait toujours, et sur le sommet du +Viminal enfin, sur la place des Thermes, lorsqu'il passa devant les +ruines de Diocltien, il respira pleins poumons. Non, non! la journe +humaine ne pouvait finir, elle tait ternelle, et les tapes des +civilisations se succderaient l'infini. Qu'importait ce vent d'est +qui roulait les peuples l'ouest, comme charris dans la force du +soleil? S'il le fallait, ils reviendraient par l'autre face du globe, +ils feraient plusieurs fois le tour de la terre, jusqu'au jour o ils +pourraient se fixer dans la paix, dans la vrit et la justice. Aprs la +prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le centre, bord +des villes matresses, une civilisation encore natrait, ayant pour +centre le Pacifique, avec d'autres capitales riveraines, qu'on ne +pouvait prvoir, dont les germes dormaient sur des rivages ignors. +Puis, d'autres encore, toujours d'autres, en recommenant toujours! Et, + cette minute dernire, il eut cette pense de confiance et de salut +que le grand mouvement des nationalits tait l'instinct, le besoin mme +que les peuples avaient de revenir l'unit. Partis de la famille +unique, spars, disperss en tribus plus tard, heurts par des haines +fratricides, ils tendaient malgr tout redevenir l'unique famille. Les +provinces se runissaient en peuples, les peuples se runiraient en +races, les races finiraient par se runir en la seule humanit +immortelle. Enfin, l'humanit sans frontires, sans guerres possibles, +l'humanit vivant du juste travail, dans la communaut universelle de +tous les biens! N'tait-ce pas l'volution, le but du labeur qui se fait +partout, le dnouement de l'Histoire? Que l'Italie ft donc un peuple +sain et fort, que l'entente se ft donc entre elle et la France, et que +cette fraternit des races latines devnt le commencement de la +fraternit universelle! Ah! cette patrie unique, la terre pacifie et +heureuse, dans combien de sicles, et quel rve! + +Puis, la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne pensa plus. Il +dut prendre son billet, faire enregistrer ses bagages. Et, tout de +suite, il monta en wagon. Le surlendemain, au lever du jour, il serait +Paris. + + +FIN + + +530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris. + + * * * * * + + +G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS + +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +OUVRAGES DU MME AUTEUR + +DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER + + 3 fr. 50 chaque volume. + + +LES ROUGON-MACQUART + +HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE + + =LA FORTUNE DES ROUGON.= 31e mille. 1 vol. + =LA CURE.= 43e mille. 1 vol. + =LE VENTRE DE PARIS.= 37e mille. 1 vol. + =LA CONQUTE DE PLASSANS.= 37e mille. 1 vol. + =LA FAUTE DE L'ABB MOURET.= 49e mille. 1 vol. + =SON EXCELLENCE EUGNE ROUGON.= 30e mille. 1 vol. + =L'ASSOMMOIR.= 136e mille. 1 vol. + =UNE PAGE D'AMOUR.= 86e mille. 1 vol. + =NANA.= 176e mille. 1 vol. + =POT-BOUILLE.= 88e mille. 1 vol. + =AU BONHEUR DES DAMES.= 66e mille. 1 vol. + =LA JOIE DE VIVRE.= 51e mille. 1 vol. + =GERMINAL.= 99e mille. 1 vol. + =L'OEUVRE.= 56e mille. 1 vol. + =LA TERRE.= 113e mille. 1 vol. + =LE RVE.= 99e mille. 1 vol. + =LA BTE HUMAINE.= 94e mille. 1 vol. + =L'ARGENT.= 83e mille. 1 vol. + =LA DBACLE.= 187e mille. 1 vol. + =LE DOCTEUR PASCAL.= 88e mille. 1 vol. + + +LES TROIS VILLES + +=LOURDES= 138e mille. 1 vol. + + +ROMANS ET NOUVELLES + + =CONTES A NINON.= Nouvelle dition 1 vol. + =NOUVEAUX CONTES A NINON.= Nouvelle dition 1 vol. + =LA CONFESSION DE CLAUDE.= Nouvelle dition 1 vol. + =THRSE RAQUIN.= Nouvelle dition 1 vol. + =MADELEINE FRAT.= Nouvelle dition 1 vol. + =LE VOEU D'UNE MORTE.= Nouvelle dition 1 vol. + =LES MYSTRES DE MARSEILLE.= Nouvelle dition 1 vol. + =LE CAPITAINE BURLE.= Nouvelle dition 1 vol. + =NAS MICOULIN.= Nouvelle dition 1 vol. + + +THTRE + +=THRSE RAQUIN.--LES HRITIERS RABOURDIN.--LE BOUTON DE ROSE.= 1 vol. + + +OEUVRES CRITIQUES + + =MES HAINES.= 1 vol. + =LE ROMAN EXPRIMENTAL.= 1 vol. + =LE NATURALISME AU THATRE.= 1 vol. + =NOS AUTEURS DRAMATIQUES.= 1 vol. + =LES ROMANCIERS NATURALISTES.= 1 vol. + =DOCUMENTS LITTRAIRES.= 1 vol. + =UNE CAMPAGNE. 1880-1881.= 1 vol. + + +EN COLLABORATION + +=LES SOIRES DE MDAN= 1 vol. + + +530.--L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + +***** This file should be named 34528-8.txt or 34528-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois villes: Rome + +Author: mile Zola + +Release Date: December 1, 2010 [EBook #34528] +[Last updated: August 17, 2017] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1><small><small>LES TROIS VILLES</small></small><br /> +———<br /><br /> +R O M E</h1> + +<p class="c"><b>PAR</b><br /><br /> +<span class="zla"><b>MILE ZOLA</b></span></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c">DOUZIME MILLE</p> + +<p class="c">———</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small><small>PARIS<br /> +BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br /> +G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, DITEURS<br /> +11, RUE DE GRENELLE, 11<br /> +—<br /> +1896<br /> +Tous droits rservs.</small></small></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td><a href="#I"><b>I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII, </b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV"><b>XV, </b></a> +<a href="#XVI"><b>XVI</b></a></td></tr> +</table> + +<h1>ROME</h1> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<p>Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards, +entre Pise et Civita-Vecchia, et il allait tre neuf heures +du matin, lorsque l'abb Pierre Froment, aprs un dur +voyage de vingt-cinq heures, dbarqua enfin Rome. Il +n'avait emport qu'une valise, il sauta vivement du wagon, +au milieu de la bousculade de l'arrive, cartant les porteurs +qui s'empressaient, se chargeant lui-mme de son +lger bagage, dans la hte qu'il prouvait d'tre arriv, +de se sentir seul et de voir. Et, tout de suite, devant la +Gare, sur la place des Cinq-Cents, tant mont dans une +des petites voitures dcouvertes, ranges le long du trottoir, +il posa la valise prs de lui, aprs avoir donn +l'adresse au cocher:</p> + +<p>—Via Giulia, palazzo Boccanera.</p> + +<p>C'tait un lundi, le 3 septembre, par une matine de +ciel clair, d'une douceur, d'une lgret dlicieuses. Le +cocher, un petit homme rond, aux yeux brillants, aux +dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant un +prtre franais, l'accent. Il fouetta son maigre cheval, +la voiture partit avec la vive allure de ces fiacres romains, +si propres, si gais. Mais, presque aussitt, aprs avoir +long les verdures du petit square, arriv sur la place des<a name="page_002" id="page_002"></a> +Thermes, il se retourna, souriant toujours, dsignant de +son fouet des ruines.</p> + +<p>—Les Thermes de Diocltien, dit-il en un mauvais +franais de cocher obligeant, dsireux de plaire aux +trangers, pour s'assurer leur clientle.</p> + +<p>Des hauteurs du Viminal, o se trouve la Gare, la voiture +descendit au grand trot la pente raide de la rue +Nationale. Et, ds lors, il ne cessa plus, il tourna la tte + chaque monument, le montra du mme geste. Dans ce +bout de large voie, il n'y avait que des btisses neuves. +Sur la droite, plus loin, montaient des massifs de verdure, +en haut desquels s'allongeait un interminable +btiment jaune et nu, couvent ou caserne.</p> + +<p>—Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.</p> + +<p>Pierre, depuis une semaine que son voyage tait dcid, +passait les jours tudier la topographie de Rome +sur des plans et dans des livres. Aussi aurait-il pu se +diriger, sans avoir demander son chemin, et les explications +le trouvaient prvenu. Ce qui le droutait pourtant, +c'taient ces pentes soudaines, ces continuelles +collines qui tagent en terrasses certains quartiers. Mais +la voix du cocher se haussa, bien qu'un peu ironique, et +le mouvement de son fouet se fit plus ample, lorsque, +sur la gauche, il nomma une immense construction, +frache et crayeuse encore, tout un pt gigantesque de +pierres, surcharg de sculptures, de frontons et de statues.</p> + +<p>—La Banque Nationale.</p> + +<p>Plus bas, comme la voiture tournait sur une place +triangulaire, Pierre, qui levait les yeux, fut ravi en apercevant, +trs haut, support par un grand mur lisse, un +jardin suspendu, d'o se dressait, dans le ciel limpide, +l'lgant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire. +Il sentit toute la fiert et toute la grce de Rome.</p> + +<p>—La villa Aldobrandini.</p> + +<p>Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui +acheva de le passionner. La rue faisait de nouveau un<a name="page_003" id="page_003"></a> +coude brusque, lorsque, dans l'angle, une troue de +lumire se produisait. C'tait, en contre-bas, une place +blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante +poussire d'or; et, dans cette gloire matinale, +s'rigeait une colonne de marbre gante, toute dore du +ct o l'astre la baignait son lever, depuis des sicles. +Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, car il ne se +l'tait pas imagine ainsi, dans ce trou d'blouissement, +au milieu des ombres voisines.</p> + +<p>—La colonne Trajane.</p> + +<p>Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernire +fois. Et ce furent encore des noms jets, au trot vit +du cheval: le palais Colonna, dont le jardin est bord de +maigres cyprs; le palais Torlonia, demi ventr pour +les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et +redoutable, avec ses murs crnels, sa svrit tragique +de forteresse du moyen ge, oublie l dans la vie bourgeoise +d'aujourd'hui. La surprise de Pierre augmentait, +devant l'aspect inattendu des choses. Mais le coup fut +rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui indiqua +triomphalement le Corso, une longue rue troite, peine +aussi large que notre rue Saint-Honor, blanche de soleil + gauche, noire d'ombre droite, et au bout de +laquelle la lointaine place du Peuple faisait comme une +toile de lumire: tait-ce donc l le cœur de la ville, la +promenade clbre, la voie vivante o affluait tout le +sang de Rome?</p> + +<p>Dj la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel, +qui continue la rue Nationale, les deux troues +dont on a coup l'ancienne cit de part en part, de la +Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du +Ges tait toute blonde de gaiet matinale. Puis, entre +l'glise et le lourd palais Altieri, qu'on n'avait point os +jeter bas, la rue s'tranglait, on entrait dans une ombre +humide, glaciale. Et, au del, devant la faade du Ges, +sur la place, le soleil recommenait, clatant, droulant<a name="page_004" id="page_004"></a> +ses nappes dores; tandis qu'au loin, au fond de la rue +d'Aracoeli, noye d'ombre galement, des palmiers ensoleills +apparaissaient.</p> + +<p>—Le Capitole, l-bas, dit le cocher.</p> + +<p>Le prtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la +tache verte, au bout du tnbreux couloir. Il tait pntr +comme d'un frisson par ces alternatives soudaines de +chaude lumire et d'ombre froide. Devant le palais de +Venise, devant le Ges, il lui avait sembl que toute la +nuit des jours anciens lui glaait les paules; puis, c'tait, + chaque place, chaque largissement des voies nouvelles, +une rentre dans la lumire, dans la douceur gaie +et tide de la vie. Les coups de soleil jaune tombaient des +toitures, dcoupaient nettement les ombres violtres. +Entre les faades, on apercevait des bandes de ciel trs +bleu et trs doux. Et il trouvait l'air qu'il respirait un +got spcial, encore indtermin, un got de fruit qui +augmentait en lui la fivre de l'arrive.</p> + +<p>Malgr son irrgularit, c'est une fort belle voie moderne +que le cours Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait +se croire dans une grande ville quelconque, aux vastes +btisses de rapport. Mais, quand il passa devant la Chancellerie, +le chef-d'œuvre de Bramante, le monument +type de la Renaissance romaine, son tonnement revint, +son esprit retourna aux palais qu'il venait dj d'entrevoir, + cette architecture nue, colossale et lourde, ces +immenses cubes de pierre, pareils des hpitaux ou des +prisons. Jamais il ne se serait imagin ainsi les fameux +palais romains, sans grce ni fantaisie, sans magnificence +extrieure. C'tait videmment fort beau, il finirait par +comprendre, mais il devrait y rflchir.</p> + +<p>Brusquement, la voiture quitta le populeux cours +Victor-Emmanuel, pntra dans des ruelles tortueuses, +o elle avait peine passer. Le calme s'tait fait, le +dsert, la vieille ville endormie et glaciale, au sortir du +clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se<a name="page_005" id="page_005"></a> +rappela les plans consults, il se dit qu'il approchait +de la via Giulia; et sa curiosit qui avait grandi, s'accrut +alors jusqu' le faire souffrir, dsespr de ne pas en +voir, de ne pas en savoir tout de suite davantage. Dans +l'tat de fivre o il tait depuis son dpart, les tonnements +qu'il prouvait ne pas trouver les choses telles +qu'il les avait attendues, les chocs que venait de recevoir +son imagination, aggravaient sa passion, le jetaient au +dsir aigu et immdiat de se contenter. Neuf heures +sonnaient peine, il avait toute la matine pour se prsenter +au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas +conduire sur-le-champ l'endroit classique, au sommet +d'o l'on voyait Rome entire, tale sur les sept collines? +Quand cette pense fut entre en lui, elle le tortura, il +finit par cder.</p> + +<p>Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever, +pour lui crier la nouvelle adresse:</p> + +<p>—A San Pietro in Montorio.</p> + +<p>D'abord, l'homme s'tonna, parut ne pas comprendre. +D'un signe de son fouet, il indiqua que c'tait l-bas, au +loin. Enfin, comme le prtre insistait, il se remit sourire +complaisamment, avec un branle amical de la tte. Bon, +bon! il voulait bien, lui.</p> + +<p>Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu +du ddale des rues troites. On en suivit une, trangle +entre de hauts murs, o le jour descendait comme au fond +d'une tranche. Puis, au bout, il y eut une rentre soudaine +en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique pont +de Sixte IV, tandis qu' droite et gauche s'tendaient les +nouveaux quais, dans le ravage et les pltres neufs des +constructions rcentes. De l'autre ct, le Transtvre lui +aussi tait ventr; et la voiture monta la pente du Janicule, +par une voie large qui portait, sur de grandes +plaques, le nom de Garibaldi. Une dernire fois, le cocher +eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie +triomphale.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>—Via Garibaldi.</p> + +<p>Le cheval avait d ralentir le pas, et Pierre, pris d'une +impatience enfantine, se retournait pour voir, mesure +que la ville, derrire lui, s'tendait et se dcouvrait +davantage. La monte tait longue, des quartiers surgissaient +toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, dans +l'motion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva +qu'il gtait la satisfaction de son dsir, en l'miettant +ainsi, cette conqute lente et partielle de l'horizon. Il +voulait recevoir le coup en plein front, Rome entire vue +d'un regard, la ville sainte ramasse, embrasse d'une +seule treinte. Et il eut la force de ne plus se retourner, +malgr l'lan de tout son tre.</p> + +<p>En haut, il y a une vaste terrasse. L'glise San Pietro +in Montorio se trouve l, l'endroit o saint Pierre, +dit-on, fut crucifi. La place est nue et rousse, cuite +par les grands soleils d't; pendant qu'un peu plus +loin, derrire, les eaux claires et grondantes de l'Acqua +Paola tombent gros bouillons des trois vasques de la +fontaine monumentale, dans une ternelle fracheur. Et, +le long du parapet qui borde la terrasse, pic sur le +Transtvre, s'alignent toujours des touristes, des Anglais +minces, des Allemands carrs, bants d'admiration +traditionnelle, leur Guide la main, qu'ils consultent, +pour reconnatre les monuments.</p> + +<p>Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise +sur la banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui +alla se ranger prs des autres fiacres et qui resta philosophiquement +sur son sige, au plein soleil, la tte basse +comme son cheval, tous deux rsigns d'avance la longue +station accoutume.</p> + +<p>Et Pierre, dj, regardait de toute sa vue, de toute son +me, debout contre le parapet, dans son troite soutane +noire, les mains nues et serres nerveusement, brlantes +de sa fivre. Rome, Rome! la Ville des Csars, la Ville des +Papes, la Ville ternelle qui deux fois a conquis le monde,<a name="page_007" id="page_007"></a> +la Ville prdestine du rve ardent qu'il faisait depuis des +mois! elle tait l enfin, il la voyait! Des orages, les jours +prcdents, avaient abattu les grandes chaleurs d'aot. +Cette admirable matine de septembre frachissait dans +le bleu lger du ciel sans tache, infini. Et c'tait une +Rome noye de douceur, une Rome du songe, qui +semblait s'vaporer au clair soleil matinal. Une fine +brume bleutre flottait sur les toits des bas quartiers, +mais peine sensible, d'une dlicatesse de gaze; tandis +que la Campagne immense, les monts lointains se +perdaient dans du rose ple. Il ne distingua rien d'abord, +il ne voulait s'arrter aucun dtail, il se donnait Rome +entire, au colosse vivant, couch l devant lui, sur ce sol +fait de la poussire des gnrations. Chaque sicle en +avait renouvel la gloire, comme sous la sve d'une +immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui faisait +battre son cœur plus fort, grands coups, dans cette premire +rencontre, c'tait qu'il trouvait Rome telle qu'il la +dsirait, matinale et rajeunie, d'une gaiet envole, +immatrielle presque, toute souriante de l'espoir d'une +vie nouvelle, cette aube si pure d'un beau jour.</p> + +<p>Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon +sublime, les mains toujours serres et brlantes, revcut +en quelques minutes les trois dernires annes de sa vie. +Ah! quelle anne terrible, la premire, celle qu'il avait +passe au fond de sa petite maison de Neuilly, portes et +fentres closes, terr l comme un animal bless qui +agonise! Il revenait de Lourdes l'me morte, le cœur +sanglant, n'ayant plus en lui que de la cendre. Le silence +et la nuit s'taient faits sur les ruines de son amour et +de sa foi. Des jours et des jours s'coulrent, sans qu'il +entendt ses veines battre, sans qu'une lueur se levt, +clairant les tnbres de son abandon. Il vivait machinalement, +il attendait d'avoir le courage de se reprendre +l'existence, au nom de la raison souveraine, qui lui avait +fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'tait-il pas plus rsistant<a name="page_008" id="page_008"></a> +et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie +tranquillement ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait +de quitter la soutane, fidle un amour unique et +par dgot du parjure, pourquoi ne se donnait-il pas pour +besogne quelque science permise un prtre, l'astronomie +ou l'archologie? Mais quelqu'un pleurait en lui, +sa mre sans doute, une immense tendresse perdue que +rien n'avait assouvie encore, qui se dsesprait sans fin +de ne pouvoir se contenter. C'tait la continuelle souffrance +de sa solitude, la plaie reste vive, dans la haute +dignit de sa raison reconquise.</p> + +<p>Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le +hasard le mit en relations avec un vieux prtre, l'abb +Rose, vicaire Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine. +Il alla le voir, au fond du rez-de-chausse +humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois pices +transformes en asile, pour les petits enfants abandonns, +qu'il ramassait dans les rues voisines. Et, ds ce moment, +sa vie changea, un intrt nouveau et tout-puissant y tait +entr, il devint l'aide peu peu passionn du vieux +prtre. Le chemin tait long, de Neuilly la rue de Charonne. +D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine. +Puis, il se drangea tous les jours, il partait le matin +pour ne rentrer que le soir. Les trois pices ne suffisant +plus, il avait lou le premier tage, il s'y tait rserv une +chambre, o il finit par coucher souvent; et toutes ses +petites rentes passaient l, dans ce secours immdiat +donn l'enfance pauvre; et le vieux prtre, ravi, touch +aux larmes de ce jeune dvouement qui lui tombait +du ciel, l'embrassait en pleurant, l'appelait l'enfant du +bon Dieu.</p> + +<p>La misre, la sclrate et abominable misre, Pierre +alors la connut, vcut chez elle, avec elle, pendant deux +annes. Cela commena par ces petits tres qu'il ramassait +sur le trottoir, que la charit des voisins lui amenait, +maintenant que l'asile tait connu du quartier: des garonnets,<a name="page_009" id="page_009"></a> +des fillettes, des tout petits tombs la rue, +pendant que les pres et les mres travaillaient, buvaient +ou mouraient. Souvent le pre avait disparu, la mre se +prostituait, l'ivrognerie et la dbauche taient entres au +logis avec le chmage; et c'tait la niche au ruisseau, +les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pav, +les autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue +de Charonne, sous les roues d'un fardier, il avait retir +deux petits garons, deux frres, qui ne purent mme lui +donner une adresse, venus ils ne savaient d'o. Un autre +soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un petit +ange blond de trois ans peine, trouve sur un banc, et +qui pleurait, en disant que sa maman l'avait laisse l. +Et, plus tard, forcment, de ces maigres et pitoyables +oiseaux culbuts du nid, il remonta aux parents, il fut +amen pntrer de la rue dans les bouges, s'engageant +chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en +connatre toute l'pouvantable horreur, le cœur saignant, +perdu d'angoisse terrifie et de charit vaine.</p> + +<p>Ah! la dolente cit de la misre, l'abme sans fond de +la dchance et de la souffrance humaines, quels voyages +effroyables il y fit, pendant ces deux annes qui bouleversrent +son tre! Dans ce quartier Sainte-Marguerite, +au sein mme de ce faubourg Saint-Antoine si actif, si +courageux la besogne, il dcouvrit des maisons sordides, +des ruelles entires de masures sans jour, sans air, d'une +humidit de cave, o croupissait, o agonisait, empoisonne, +toute une population de misrables. Le long de +l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les ordures +amasses. A chaque tage, recommenait le mme dnuement, +tomb la salet, la promiscuit la plus basse. +Des vitres manquaient, le vent faisait rage, la pluie +entrait flots. Beaucoup couchaient sur le carreau nu, +sans jamais se dvtir. Pas de meubles, pas de linge, +une vie de bte qui se contente et se soulage comme elle +peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. L dedans,<a name="page_010" id="page_010"></a> +en tas, tous les sexes, tous les ges, l'humanit revenue +l'animalit par la dpossession de l'indispensable, par +une indigence telle, qu'on s'y disputait coups de dents +les miettes balayes de la table des riches. Et le pis y +tait cette dgradation de la crature humaine, non plus +le libre sauvage qui allait nu, chassant et mangeant sa +proie dans les forts primitives, mais l'homme civilis +retourn la brute, avec toutes les tares de sa dchance, +souill, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des raffinements +d'une cit reine du monde.</p> + +<p>Pierre, dans chaque mnage, retrouvait la mme histoire. +Au dbut, il y avait eu de la jeunesse, de la gaiet, +la loi du travail accepte courageusement. Puis, la lassitude +tait venue: toujours travailler pour ne jamais tre +riche, quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir +d'avoir sa part de bonheur, la femme s'tait relche des +soins du mnage, buvant elle aussi parfois, laissant les +enfants pousser au hasard. Le milieu dplorable, l'ignorance +et l'entassement avaient fait le reste. Plus souvent +encore, le chmage tait le grand coupable: il ne se +contente pas de vider le tiroir aux conomies, il puise le +courage, il habitue la paresse. Pendant des semaines, +les ateliers se vident, les bras deviennent mous. Impossible, +dans ce Paris si enfivr d'action, de trouver la +moindre besogne faire. Le soir, l'homme rentre en +pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas mme +russi tre accept pour balayer les rues, car l'emploi +est recherch, il y faut des protections. N'est-ce pas +monstrueux, sur ce pav de la grande ville o resplendissent, +o retentissent les millions, un homme qui +cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, +et qui ne mange pas? La femme ne mange pas, les enfants +ne mangent pas. Alors, c'tait la famine noire, l'abrutissement, +puis la rvolte, tous les liens sociaux rompus, +sous cette affreuse injustice de pauvres tres que leur +faiblesse condamnait la mort. Et le vieil ouvrier,<a name="page_011" id="page_011"></a> +celui dont cinquante annes de dur labeur avaient us +les membres, sans qu'il pt mettre un sou de ct, sur +quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, au fond de +quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de +marteau, comme une bte de somme fourbue, le jour o, +ne travaillant plus, il ne mangeait plus? Presque tous +allaient mourir l'hpital. D'autres disparaissaient, +ignors, emports dans le flot boueux de la rue. Un matin, +au fond d'une hutte infme, sur de la paille pourrie, +Pierre en dcouvrit un, mort de faim, oubli l depuis +une semaine, et dont les rats avaient dvor le +visage.</p> + +<p>Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa piti dborda. +L'hiver, les souffrances des misrables deviennent atroces, +dans les taudis sans feu, o la neige entre par les fentes. +La Seine charrie, le sol est couvert de glace, toutes sortes +d'industries sont forces de chmer. Dans les cits des +chiffonniers, rduits au repos, des bandes de gamins s'en +vont pieds nus, vtus peine, affams et toussant, emports +par de brusques rafales de phtisie. Il trouvait des +familles, des femmes avec des cinq et six enfants, blottis +en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas mang +depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le +premier, il pntra, au fond d'une alle sombre, dans la +chambre d'pouvante, o une mre venait de se suicider +avec ses cinq petits, de dsespoir et de faim, un drame de +la misre dont tout Paris allait frissonner pendant quelques +heures. Plus un meuble, plus un linge, tout avait d tre +vendu, pice pice, chez le brocanteur voisin. Rien que +le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse + moiti vide, la mre tait tombe en allaitant son +dernier n, un nourrisson de trois mois; et une goutte de +sang perlait au bout du sein, vers lequel se tendaient les +lvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans +et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi l leur +ternel sommeil, cte cte; tandis que, des deux garons,<a name="page_012" id="page_012"></a> +plus gs, l'un s'tait ananti, la tte entre les +mains, accroupi contre le mur, pendant que l'autre avait +agonis par terre, en se dbattant, comme s'il s'tait +tran sur les genoux, pour ouvrir la fentre. Des voisins +accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une +lente ruine, le pre ne trouvant pas de travail, glissant +la boisson peut-tre, le propritaire las d'attendre, menaant +le mnage d'expulsion, et la mre perdant la tte, +voulant mourir, dcidant sa niche mourir avec elle, +pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait +vainement le pav. Comme le commissaire arrivait pour +les constatations, ce misrable rentra; et, quand il eut +vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi qu'un bœuf +assomm, il se mit hurler d'une plainte incessante, un +tel cri de mort, que toute la rue terrifie en pleurait.</p> + +<p>Ce cri horrible de race condamne qui s'achve dans +l'abandon et dans la faim, Pierre l'avait emport au fond +de ses oreilles, au fond de son cœur; et il ne put manger, +il ne put s'endormir, ce soir-l. tait-ce possible, une abomination +pareille, un dnuement si complet, la misre +noire aboutissant la mort, au milieu de ce grand Paris +regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour +le plaisir les millions la rue? Quoi! d'un ct de si +grosses fortunes, tant d'inutiles caprices satisfaits, des +vies combles de tous les bonheurs! de l'autre, une pauvret +acharne, pas mme du pain, aucune esprance, les +mres se tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles +n'avaient plus donner que le sang de leurs mamelles +taries! Et une rvolte le souleva, il eut un instant conscience +de l'inutilit drisoire de la charit. A quoi bon +faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des +secours aux parents, prolonger les souffrances des vieux? +L'difice social tait pourri la base, tout allait crouler +dans la boue et dans le sang. Seul, un grand acte de +justice pouvait balayer l'ancien monde, pour reconstruire +le nouveau. Et, cette minute, il sentit si nettement la<a name="page_013" id="page_013"></a> +cassure irrparable, le mal sans remde, le chancre de +la misre srement mortel, qu'il comprit les violents, +prt lui-mme accepter l'ouragan dvastateur et purificateur, +la terre rgnre par le fer et le feu, comme +autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie +pour assainir les villes maudites.</p> + +<p>Mais l'abb Rose, ce soir-l, en l'entendant sangloter, +monta le gronder paternellement. C'tait un saint, d'une +douceur et d'un espoir infinis. Dsesprer, grand Dieu! +quand l'vangile tait l! Est-ce que la divine maxime: +Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du +monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, +si grand que ft le mal, on en viendrait tout de mme +bien vite bout, le jour o l'on retournerait en arrire, + l'poque d'humilit, de simplicit et de puret, lorsque +les chrtiens vivaient en frres innocents. Quelle dlicieuse +peinture il faisait de la socit vanglique, dont +il voquait le renouveau avec une gaiet tranquille, +comme si elle devait se raliser le lendemain! Et Pierre +finit par sourire, par se plaire ce beau conte consolateur, +dans son besoin d'chapper au cauchemar affreux +de la journe. Ils causrent trs tard, ils reprirent les +jours suivants ce sujet de conversation que le vieux prtre +chrissait, abondant toujours en nouveaux dtails, parlant +du rgne prochain de l'amour et de la justice, avec la +conviction touchante d'un brave homme qui tait certain +de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.</p> + +<p>Alors, chez Pierre, une volution nouvelle se fit. La +pratique de la charit, dans ce quartier pauvre, l'avait +amen un attendrissement immense: son cœur dfaillait, +perdu, meurtri de cette misre qu'il dsesprait de +jamais gurir. Et, sous ce rveil du sentiment, il sentait +parfois cder sa raison, il retournait son enfance, ce +besoin d'universelle tendresse que sa mre avait mis en +lui, imaginant des soulagements chimriques, attendant +une aide des puissances inconnues. Puis, sa crainte, sa<a name="page_014" id="page_014"></a> +haine de la brutalit des faits, acheva de le jeter au dsir +croissant du salut par l'amour. Il tait grand temps de conjurer +l'effroyable catastrophe invitable, la guerre fratricide +des classes qui emporterait le vieux monde, condamn + disparatre sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction +o il tait que l'injustice se trouvait son comble, que +l'heure vengeresse allait sonner o les pauvres forceraient +les riches au partage, il se plut ds lors rver +une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les +hommes, le retour la morale pure de l'vangile, telle +que Jsus l'avait prche. D'abord, des doutes le torturrent: +tait-ce possible, ce rajeunissement de l'antique +catholicisme, allait-on pouvoir le ramener la jeunesse, + la candeur du christianisme primitif? Il s'tait mis +l'tude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en +plus pour cette grosse question du socialisme catholique, +qui justement menait grand bruit depuis quelques annes; +et, dans son amour frissonnant des misrables, prpar +comme il l'tait au miracle de la fraternit, il perdait peu + peu les scrupules de son intelligence, il se persuadait +que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter +l'humanit souffrante. Enfin, cela se formula nettement +dans son esprit, en cette certitude que le catholicisme, +pur, ramen ses origines, pouvait tre l'unique pacte, +la loi suprme qui sauverait la socit actuelle, en conjurant +la crise sanglante dont elle tait menace. Deux +annes auparavant, lorsqu'il avait quitt Lourdes, rvolt +par toute cette basse idoltrie, la foi morte jamais et +l'me inquite pourtant devant l'ternel besoin du divin +qui tourmente la crature, un cri tait mont en lui, du +plus profond de son tre: une religion nouvelle! une +religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'tait cette religion +nouvelle, ou plutt cette religion renouvele, qu'il +croyait avoir dcouverte, dans un but de salut social, +utilisant pour le bonheur humain la seule autorit morale +debout, la lointaine organisation du plus admirable<a name="page_015" id="page_015"></a> +outil qu'on ait jamais forg pour le gouvernement des +peuples.</p> + +<p>Durant cette priode de lente formation que Pierre +traversa, deux hommes, en dehors de l'abb Rose, eurent +une grande influence sur lui. Une bonne œuvre l'avait +mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un vque, +dont le pape venait de faire un cardinal, en rcompense +de toute une vie d'admirable charit, malgr la sourde +opposition de son entourage qui flairait chez le prlat +franais un esprit libre, gouvernant en pre son diocse; +et Pierre s'enflamma davantage au contact de cet aptre, +de ce pasteur d'mes, un de ces chefs simples et bons, +tels qu'il les souhaitait la communaut future. Mais +la rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, +dans des associations catholiques d'ouvriers, fut encore +plus dcisive pour son apostolat. Le vicomte, un bel +homme, d'allures militaires, la face longue et noble, +gte par un nez cass et trop petit, ce qui semblait indiquer +l'chec final d'une nature mal d'aplomb, tait un +des agitateurs les plus actifs du socialisme catholique +franais. Il possdait de grands domaines, une grande +fortune, bien qu'on racontt que des entreprises agricoles +malheureuses lui en avaient emport dj prs de la +moiti. Dans son dpartement, il s'tait efforc d'installer +des fermes modles, o il avait appliqu ses ides en +matire de socialisme chrtien; et il ne semblait gure, +non plus, que le succs l'encouraget. Seulement, cela +lui avait servi se faire nommer dput, et il parlait + la Chambre, il y exposait le programme du parti, en +longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur +infatigable, il conduisait des plerinages Rome, il prsidait +des runions, faisait des confrences, se donnait +surtout au peuple, dont la conqute, disait-il dans l'intimit, +pouvait seule assurer le triomphe de l'glise. Et +il eut de la sorte une action considrable sur Pierre, qui +admirait navement en lui les qualits dont il se sentait<a name="page_016" id="page_016"></a> +dpourvu, un esprit d'organisation, une volont militante +un peu brouillonne, tout entire applique recrer +en France la socit chrtienne. Le jeune prtre +apprit beaucoup dans sa frquentation, mais il resta quand +mme le sentimental, le rveur dont l'envole, ddaigneuse +des ncessits politiques, allait droit la cit +future du bonheur universel; tandis que le vicomte avait +la prtention d'achever la ruine de l'ide librale de 89, +en utilisant, pour le retour au pass, la dsillusion et la +colre de la dmocratie.</p> + +<p>Pierre passa des mois enchants. Jamais nophyte +n'avait vcu si absolument pour le bonheur des autres. Il +fut tout amour, il brla de la passion de son apostolat. Ce +peuple misrable qu'il visitait, ces hommes sans travail, +ces mres, ces enfants sans pain, le jetaient la certitude +de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait +natre, pour faire cesser une injustice dont le monde +rvolt allait violemment mourir; et cette intervention +du divin, cette renaissance du christianisme primitif, il +tait rsolu y travailler, la hter de toutes les forces +de son tre. Sa foi catholique restait morte, il ne croyait +toujours pas aux dogmes, aux mystres, aux miracles. +Mais un espoir lui suffisait, celui que l'glise pt encore +faire du bien, en prenant en main l'irrsistible mouvement +dmocratique moderne, afin d'viter aux nations la +catastrophe sociale menaante. Son me s'tait calme, +depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'vangile +au cœur du peuple affam et grondant des faubourgs. +Il agissait, il souffrait moins de l'affreux nant qu'il avait +rapport de Lourdes; et, comme il ne s'interrogeait plus, +l'angoisse de l'incertitude ne le dvorait plus. C'tait avec +la srnit d'un simple devoir accompli qu'il continuait +dire sa messe. Mme il finissait par penser que le mystre +qu'il clbrait ainsi, que tous les mystres et tous les +dogmes n'taient en somme que des symboles, des rites +ncessaires l'enfance de l'humanit, et dont on se<a name="page_017" id="page_017"></a> +dbarrasserait plus tard, lorsque l'humanit grandie, +pure, instruite, pourrait supporter l'clat de la vrit +nue.</p> + +<p>Et Pierre, dans son zle d'tre utile, dans sa passion +de crier tout haut sa croyance, s'tait trouv un matin +sa table, crivant un livre. Cela tait venu naturellement, +ce livre sortait de lui comme un appel de son cœur, en +dehors de toute ide littraire. Le titre, une nuit qu'il ne +dormait pas, avait brusquement flamboy, dans les tnbres: +<i>la Rome nouvelle</i>. Et cela disait tout, car n'tait-ce +pas de Rome, l'ternelle et la sainte, que devait partir +le rachat des peuples? L'unique autorit existante se +trouvait l, le rajeunissement ne pouvait natre que de la +terre sacre o avait pouss le vieux chne catholique. +En deux mois, il crivit ce livre, qu'il prparait depuis +un an sans en avoir conscience, par ses tudes sur le +socialisme contemporain. C'tait en lui comme un bouillonnement +de pote, il lui semblait parfois rver ces +pages, tandis qu'une voix intrieure et lointaine les lui +dictait. Souvent, lorsqu'il lisait au vicomte Philibert de +la Choue les lignes crites la veille, celui-ci les approuvait +vivement, au point de vue de la propagande, en disant +que le peuple avait besoin d'tre mu pour tre entran, +et qu'il aurait fallu aussi composer des chansons +pieuses, amusantes pourtant, qu'on aurait chantes +dans les ateliers. Quant monseigneur Bergerot, sans +examiner le livre au point de vue du dogme, il fut +touch profondment du souffle ardent de charit qui +sortait de chaque page, il commit mme l'imprudence +d'crire une lettre approbative l'auteur, en l'autorisant + la mettre comme prface en tte de l'œuvre. Et c'tait +cette œuvre, publie en juin, que la congrgation de +l'Index allait frapper d'interdiction, c'tait pour la dfense +de cette œuvre que le jeune prtre venait d'accourir +Rome, plein de surprise et d'enthousiasme, tout enflamm +du dsir de faire triompher sa foi, rsolu plaider sa<a name="page_018" id="page_018"></a> +cause lui-mme devant le Saint-Pre, dont il tait convaincu +d'avoir exprim simplement les ides.</p> + +<p>Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois annes +dernires, il n'avait pas boug, debout contre le parapet, +devant cette Rome tant rve et tant souhaite. Derrire +lui, des arrives et des dparts brusques de voitures se +succdaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds +dfilaient, aprs avoir donn l'horizon classique les cinq +minutes marques dans le Guide; tandis que le cocher +et le cheval de son fiacre attendaient complaisamment, la +tte basse sous le grand soleil, qui chauffait la valise +reste seule sur la banquette. Et lui semblait s'tre +aminci encore, dans sa soutane noire, comme lanc, +immobile et fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait +maigri aprs Lourdes, son visage s'tait fondu. Depuis +que sa mre l'emportait de nouveau, le grand front droit, +la tour intellectuelle qu'il devait son pre, semblait +dcrotre, pendant que la bouche de bont, un peu forte, +le menton dlicat, d'une infinie tendresse, dominaient, +disaient son me, qui brlait aussi dans la flamme charitable +des yeux.</p> + +<p>Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la +Rome de son livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le +rve! Si, d'abord, l'ensemble l'avait saisi, dans la +douceur un peu voile de l'admirable matine, il distinguait +maintenant des dtails, il s'arrtait des monuments. +Et c'tait avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait +tous, pour les avoir longtemps tudis sur des +plans et dans des collections de photographies. L, sous +ses pieds, le Transtvre s'tendait, au bas du Janicule, +avec le chaos de ses vieilles maisons rougetres, dont les +tuiles manges de soleil cachaient le cours du Tibre. Il +restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regarde +ainsi du haut de cette terrasse, comme nivele par cette +vue vol d'oiseau, peine bossue des sept fameuses collines, +une houle presque insensible au milieu de la mer<a name="page_019" id="page_019"></a> +largie des faades. L-bas, droite, se dtachant en +violet sombre sur les lointains bleutres des monts Albains, +c'tait bien l'Aventin avec ses trois glises demi caches +parmi des feuillages; et c'tait aussi le Palatin dcouronn, +qu'une ligne de cyprs bordait d'une frange noire. +Le Coelius, derrire, se perdait, ne montrait que les arbres +de la villa Mattei, plis dans la poussire d'or du soleil. +Seuls, le mince clocher et les deux petits dmes de +Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, +en face et trs loin, l'autre bout de la ville; tandis que, +sur les hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noye de +lumire, qu'une confusion de blocs blanchtres, stris de +petites raies brunes, sans doute des constructions rcentes, +pareilles une carrire de pierres abandonne. Longtemps +il chercha le Capitole, sans pouvoir le dcouvrir. +Il dut s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait +bien le campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, +l-bas, cette tour carre, si modeste, qu'elle se perdait +au milieu des toitures environnantes. Et, gauche, le Quirinal +venait ensuite, reconnaissable la longue faade du +palais royal, cette faade d'hpital ou de caserne, d'un +jaune dur, plate et perce d'une infinit de fentres rgulires. +Mais, comme il achevait de se tourner, une +soudaine vision l'immobilisa. En dehors de la ville, au-dessus +des arbres du jardin Corsini, le dme de Saint-Pierre +lui apparaissait. Il semblait pos sur la verdure; +et, dans le ciel d'un bleu pur, il tait lui-mme d'un +bleu de ciel si lger, qu'il se confondait avec l'azur +infini. En haut, la lanterne de pierre qui le surmonte, +toute blanche et blouissante de clart, tait comme +suspendue.</p> + +<p>Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans +cesse d'un bout de l'horizon l'autre. Il s'attardait aux +nobles dentelures, la grce fire des monts de la +Sabine et des monts Albains, sems de villes, dont la +ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'tendait<a name="page_020" id="page_020"></a> +par chappes immenses, nue et majestueuse, tel qu'un +dsert de mort, d'un vert glauque de mer stagnante; et il +finit par distinguer la tour basse et ronde du tombeau de +Ccilia Metella, derrire lequel une mince ligne ple indiquait +l'antique voie Appienne. Des dbris d'aqueducs +semaient l'herbe rase, dans la poussire des mondes +crouls. Et il ramenait ses regards, et c'tait la ville de +nouveau, le ple-mle des difices, au petit bonheur de +la rencontre. Ici, tout prs, il reconnaissait, sa loggia +tourne vers le fleuve, l'norme cube fauve du palais Farnse. +Plus loin, cette coupole basse, peine visible, devait +tre celle du Panthon. Puis, par sauts brusques, c'taient +les murs reblanchis de Saint-Paul hors les Murs, pareils + ceux d'une grange colossale, les statues qui couronnent +Saint-Jean de Latran, lgres, peine grosses comme +des insectes; puis, le pullulement des dmes, celui du +Ges, celui de Saint-Charles, celui de Saint-Andr de +la Valle, celui de Saint-Jean des Florentins; puis, +tant d'autres difices encore, resplendissants de souvenirs, +le Chteau Saint-Ange dont la statue tincelait, la +villa Mdicis qui dominait la ville entire, la terrasse +du Pincio o blanchissaient des marbres parmi des arbres +rares, les grands ombrages de la villa Borghse, au +loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. Vainement +il chercha le Colise. Le petit vent du nord qui soufflait, +trs doux, commenait pourtant dissiper les bues +matinales. Sur les lointains vaporeux, des quartiers +entiers se dgageaient avec vigueur, tels que des promontoires, +dans une mer ensoleille. et l, parmi +l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille +blanche clatait, une range de vitres jetait des +flammes, un jardin talait une tache noire, d'une puissance +de coloration surprenante. Et le reste, le ple-mle +des rues, des places, les lots sans fin, sems en +tous sens, s'emmlaient, s'effaaient dans la gloire +vivante du soleil, tandis que de hautes fumes blanches,<a name="page_021" id="page_021"></a> +montes des toits, traversaient avec lenteur l'infinie +puret du ciel.</p> + +<p>Mais bientt Pierre, par un secret instinct, ne s'intressa +plus qu' trois points de l'horizon immense. L-bas, +la ligne de cyprs minces qui frangeait de noir la hauteur +du Palatin, l'motionnait; il n'apercevait, derrire, +que le vide, les palais des Csars avaient disparu, crouls, +rass par le temps; et il les voquait, il croyait les +voir se dresser comme des fantmes d'or, vagues et tremblants, +dans la pourpre de la matine splendide. Puis, +ses regards retournaient Saint-Pierre; et l le dme +tait debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait +tre ct, coll au flanc du colosse; et il le trouvait +triomphal, couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui +apparaissait comme le roi gant, rgnant sur la ville, +vu de partout, ternellement. Puis, il reportait les yeux +en face, vers l'autre mont, au Quirinal, o le palais du roi +ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonne +de jaune. Et toute l'histoire sculaire de Rome, +avec ses continuels bouleversements, ses rsurrections +successives, tait l pour lui, dans ce triangle symbolique, +dans ces trois sommets qui se regardaient, par-dessus +le Tibre: la Rome antique panouissant, en un +entassement de palais et de temples, la fleur monstrueuse +de la puissance et de la splendeur impriales; la Rome +papale, victorieuse au moyen ge, matresse du monde, +faisant peser sur la chrtient cette glise colossale de +la beaut reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il +ignorait, qu'il avait nglige, dont le palais royal, si nu, si +froid, lui donnait une pauvre ide, l'ide d'une tentative +bureaucratique et fcheuse, d'un essai de modernit +sacrilge sur une cit part, qu'il aurait fallu laisser +au rve de l'avenir. Cette sensation presque pnible d'un +prsent importun, il l'cartait, il ne voulait pas s'arrter + tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, +en construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement<a name="page_022" id="page_022"></a> +prs de Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome +nouvelle, lui, il l'avait rve, et il la rvait encore, +mme en face du Palatin ananti dans la poussire des +sicles, du dme de Saint-Pierre dont la grande ombre +endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait neuf +et repeint, rgnant bourgeoisement sur les quartiers +nouveaux qui pullulaient de toutes parts, ventrant la +vieille ville aux toits roux, clatante sous le clair soleil +matinal.</p> + +<p><i>La Rome nouvelle</i>, le titre de son livre se remit +flamboyer devant Pierre, et une autre songerie l'emporta, +il revcut son livre, aprs avoir revcu sa vie. Il l'avait +crit d'enthousiasme, utilisant les notes amasses au +hasard; et la division en trois parties s'tait tout de suite +impose: le pass, le prsent, l'avenir.</p> + +<p>Le pass, c'tait l'extraordinaire histoire du christianisme +primitif, de la lente volution qui avait fait de ce +christianisme le catholicisme actuel. Il dmontrait que, +sous toute volution religieuse, se cache une question +conomique, et qu'en somme l'ternel mal, l'ternelle +lutte n'a jamais t qu'entre le pauvre et le riche. Chez +les Juifs, immdiatement aprs la vie nomade, lorsqu'ils +ont conquis Chanaan et que la proprit se cre, la lutte +des classes clate. Il y a des riches et il y a des pauvres: +ds lors nat la question sociale. La transition avait t +brusque, l'tat de choses nouveau empira si rapidement, +que les pauvres, se rappelant encore l'ge d'or de la vie +nomade, souffrirent et rclamrent avec d'autant plus de +violence. Jusqu' Jsus, les prophtes ne sont que des +rvolts, qui surgissent de la misre du peuple, qui disent +ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophtisent +tous les maux, en punition de leur injustice et +de leur duret. Jsus lui-mme n'est que le dernier d'eux, +et il apparat comme la revendication vivante du droit +des pauvres. Les prophtes, socialistes et anarchistes, +avaient prch l'galit sociale, en demandant la destruction<a name="page_023" id="page_023"></a> +du monde, s'il n'tait point juste Lui, apporte +galement aux misrables la haine du riche. Tout son +enseignement est une menace contre la richesse, contre +la proprit; et, si l'on entendait par le Royaume des +cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternit sur cette +terre, il n'y aurait plus l qu'un retour l'ge d'or de +la vie pastorale, que le rve de la communaut chrtienne, +tel qu'il semble avoir t ralis aprs lui, par ses +disciples. Pendant les trois premiers sicles, chaque +glise a t un essai de communisme, une vritable association, +dont les membres possdaient tout en commun, +hors les femmes. Les apologistes et les premiers pres de +l'glise en font foi, le christianisme n'tait alors que la +religion des humbles et des pauvres, une dmocratie, un +socialisme, en lutte contre la socit romaine. Et, quand +celle-ci s'croula, pourrie par l'argent, elle succomba +sous l'agio, les banques vreuses, les dsastres financiers, +plus encore que sous le flot des barbares et le sourd +travail de termites des chrtiens. La question d'argent +est toujours la base. Aussi en eut-on une nouvelle +preuve, lorsque le christianisme, triomphant enfin, grce +aux conditions historiques, sociales et humaines, fut +dclar religion d'tat. Pour assurer compltement sa +victoire, il se trouva forc de se mettre avec les riches et +les puissants; et il faut voir par quelles subtilits, quels +sophismes, les pres de l'glise en arrivent dcouvrir +dans l'vangile de Jsus la dfense de la proprit. Il y +avait l pour le christianisme une ncessit politique de +vie, il n'est devenu qu' ce prix le catholicisme, l'universelle +religion. Ds lors, la redoutable machine s'rige, +l'arme de conqute et de gouvernement: en haut, les +puissants, les riches, qui ont le devoir de partager avec +les pauvres, mais qui n'en font rien; en bas, les pauvres, +les travailleurs, qui l'on enseigne la rsignation et +l'obissance, en leur rservant le Royaume futur, la +compensation divine et ternelle. Monument admirable,<a name="page_024" id="page_024"></a> +qui a dur des sicles, o tout est bti sur la promesse +de l'au-del, sur cette soif inextinguible d'immortalit +et de justice dont l'homme est dvor.</p> + +<p>Cette premire partie de son livre, cette histoire du +pass, Pierre l'avait complte par une tude grands +traits du catholicisme jusqu' nos jours. C'tait d'abord +saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant Rome par un +coup de gnie, venant raliser les oracles antiques qui +avaient prdit l'ternit du Capitole. Puis, c'taient les +premiers papes, de simples chefs d'associations funraires, +c'tait le lent avnement de la papaut toute-puissante, +en continuelle lutte de conqute dans le monde +entier, s'efforant sans relche de satisfaire son rve de +domination universelle. Au moyen ge, avec les grands +papes, elle crut un instant toucher au but, tre la +matresse souveraine des peuples. La vrit absolue ne +serait-ce pas le pape pontife et roi de la terre, rgnant sur +les mes et sur les corps de tous les hommes, comme +Dieu lui-mme, dont il est le reprsentant? Cette ambition +totale et dmesure, d'une logique parfaite, a t +remplie par Auguste, empereur et pontife, matre du +monde; et, renaissant toujours des ruines de la Rome +antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hant +les papes, c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs +veines. Mais le pouvoir s'tant ddoubl aprs l'effondrement +de l'empire romain, il fallut partager, laisser +l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant sur +lui que le droit de le sacrer, par dlgation divine. Le +peuple tait Dieu, le pape donnait le peuple l'empereur, +au nom de Dieu, et pouvait le reprendre, pouvoir +sans limite dont l'excommunication tait l'arme terrible, +souverainet suprieure qui acheminait la papaut la +possession relle et dfinitive de l'empire. En somme, +entre le pape et l'empereur, l'ternelle querelle a t le +peuple qu'ils se disputaient, la masse inerte des humbles +et des souffrants, le grand muet dont de sourds grondements<a name="page_025" id="page_025"></a> +disaient seuls parfois l'ingurissable misre. On +disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et +l'glise aidait vraiment la civilisation, rendait des +services l'humanit, rpandait d'abondantes aumnes. +Toujours, le rve ancien de la communaut chrtienne +revenait, au moins dans les couvents: un tiers des +richesses amasses pour le culte, un tiers pour les prtres, +un tiers pour les pauvres. N'tait-ce pas la vie simplifie, +l'existence rendue possible aux fidles sans dsirs terrestres, +en attendant les satisfactions inoues du ciel? +Donnez-nous donc la terre entire, nous ferons ainsi trois +parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel ge d'or +rgnera, au milieu de la rsignation et de l'obissance +de tous!</p> + +<p>Mais Pierre montrait ensuite la papaut assaillie par +les plus grands dangers, au sortir de sa toute-puissance +du moyen ge. La Renaissance faillit l'emporter dans son +luxe et son dbordement, dans le bouillonnement de sve +vivante jaillie de l'ternelle nature, mprise, laisse +pour morte pendant des sicles. Plus menaants encore +taient les sourds rveils du peuple, du grand muet, dont +la langue semblait commencer se dlier. La Rforme +avait clat comme une protestation de la raison et de la +justice, un rappel aux vrits mconnues de l'vangile; +et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la +rude dfense de l'Inquisition, le lent et obstin labeur du +concile de Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir +temporel. Ce fut alors l'entre de la papaut dans +deux sicles de paix et d'effacement, car les solides +monarchies absolues qui s'taient partag l'Europe pouvaient +se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les +foudres de l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient +plus le pape que comme un matre de crmonie, +charg de certains rites. Un dsquilibrement +s'tait produit dans la possession du peuple: si les rois +tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement<a name="page_026" id="page_026"></a> +enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir + intervenir, quelle que ft l'occasion, dans le gouvernement +des tats. Jamais Rome n'a t moins prs de raliser +son rve sculaire de domination universelle. Et, +quand la Rvolution franaise clata, on put croire que la +proclamation des droits de l'homme allait tuer la papaut, +dpositaire du droit divin que Dieu lui avait dlgu +sur les nations. Aussi quelle inquitude premire, quelle +colre, quelle dfense dsespre, au Vatican, contre +l'ide de libert, contre ce nouveau credo de la raison +libre et de l'humanit rentrant en possession d'elle-mme! +C'tait le dnouement apparent de la longue lutte +entre l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: +l'empereur disparaissait, et le peuple, libre dsormais +de disposer de lui, prtendait chapper au pape, solution +imprvue o paraissait devoir crouler tout l'antique chafaudage +du catholicisme.</p> + +<p>Pierre terminait ici la premire partie de son livre, +par un rappel du christianisme primitif, en face du +catholicisme actuel, qui est le triomphe des riches et des +puissants. Cette socit romaine que Jsus tait venu +dtruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome +catholique ne l'a-t-elle pas rebtie, travers les sicles, +dans son œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle +triste ironie, quand on constatait qu'aprs dix-huit cents ans +d'vangile, le monde s'effondrait de nouveau dans l'agio, +les banques vreuses, les dsastres financiers, dans cette +effroyable injustice de quelques hommes gorgs de +richesses, parmi les milliers de leurs frres qui crevaient +de faim! Tout le salut des misrables tait recommencer. +Mais ces choses terribles, Pierre les disait en des pages +si adoucies de charit, si noyes d'esprance, qu'elles +y avaient perdu leur danger rvolutionnaire. D'ailleurs, +nulle part il n'attaquait le dogme. Son livre n'tait que +le cri d'un aptre, en sa forme sentimentale de pome, +o brlait l'unique amour du prochain.<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<p>Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le prsent, +l'tude de la socit catholique actuelle. L, Pierre avait +fait une peinture affreuse de la misre des pauvres, de +cette misre d'une grande ville, qu'il connaissait, dont il +saignait pour en avoir touch les plaies empoisonnes. +L'injustice ne se pouvait plus tolrer, la charit devenait +impuissante, la souffrance tait si pouvantable, que +tout espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait +contribu tuer la foi en lui, n'tait-ce pas le spectacle +monstrueux de la chrtient, dont les abominations le +corrompaient, l'affolaient de haine et de vengeance? Et tout +de suite, aprs ce tableau d'une civilisation pourrie, en +train de crouler, il reprenait l'histoire la Rvolution +franaise, l'immense esprance que l'ide de libert +avait apporte au monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, +le grand parti libral, s'tait charg de faire enfin +le bonheur de tous. Mais le pis est que la libert, dcidment, +aprs un sicle d'exprience, ne semble pas avoir +donn aux dshrits plus de bonheur. Dans le domaine +politique, une dsillusion commence. En tout cas, si le +troisime tat se dclare satisfait, depuis qu'il rgne, le +quatrime tat, les travailleurs, souffrent toujours et +continuent rclamer leur part. On les a proclams libres, +on leur a octroy l'galit politique, et ce ne sont en +somme que des cadeaux drisoires, car ils n'ont, comme +jadis, sous leur servitude conomique, que la libert de +mourir de faim. Toutes les revendications socialistes sont +nes de l, le problme terrifiant dont la solution menace +d'emporter la socit actuelle, s'est pos ds lors entre +le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du +monde antique, pour faire place au salariat, la rvolution +fut immense; et, certainement, l'ide chrtienne +tait un des facteurs puissants qui ont dtruit l'esclavage. +Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat par autre +chose, peut-tre par la participation de l'ouvrier aux +bnfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il<a name="page_028" id="page_028"></a> +pas d'avoir une action nouvelle? Cet avnement prochain +et fatal de la dmocratie, c'est une autre phase de l'histoire +humaine qui s'ouvre, c'est la socit de demain +qui se cre. Et Rome ne pouvait se dsintresser, la +papaut allait avoir prendre parti dans la querelle, si +elle ne voulait pas disparatre du monde, comme un +rouage devenu dcidment inutile.</p> + +<p>De l naissait la lgitimit du socialisme catholique. +Lorsque, de toutes parts, les sectes socialistes se disputaient +le bonheur du peuple coups de solutions, l'glise +devait apporter la sienne. Et c'tait ici que la Rome +nouvelle apparaissait, et que l'volution s'largissait, dans +un renouveau d'esprance illimite. videmment, l'glise +catholique n'avait rien, en son principe, de contraire + une dmocratie. Il lui suffirait mme de reprendre la +tradition vanglique, de redevenir l'glise des humbles +et des pauvres, le jour o elle rtablirait l'universelle +communaut chrtienne. Elle est d'essence dmocratique, +et si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, +lorsque le christianisme est devenu le catholicisme, +elle n'a fait qu'obir la ncessit de se dfendre pour +vivre, en sacrifiant de sa puret premire; de sorte qu'aujourd'hui, +si elle abandonnait les classes dirigeantes +condamnes, pour retourner au petit peuple des misrables, +elle se rapprocherait simplement du Christ, elle +se rajeunirait, se purifierait des compromissions politiques +qu'elle a d subir. En tous temps, l'glise, sans +renoncer en rien son absolu, a su plier +devant les circonstances: +elle rserve sa souverainet totale, elle tolre +simplement ce qu'elle ne peut empcher, elle attend +avec patience, mme pendant des sicles, la minute o +elle redeviendra la matresse du monde. Et, cette fois, la +minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise qui se prparait? +De nouveau, toutes les puissances se disputent la +possession du peuple. Depuis que la libert et l'instruction +ont fait de lui une force, un tre de conscience et<a name="page_029" id="page_029"></a> +de volont rclamant sa part, tous les gouvernants veulent +le gagner, rgner par lui et mme avec lui, s'il le faut. Le +socialisme, voil l'avenir, le nouvel instrument de rgne; +et tous font du socialisme, les rois branls sur leur +trne, les chefs bourgeois des rpubliques inquites, les +meneurs ambitieux qui rvent du pouvoir. Tous sont +d'accord que l'tat capitaliste est un retour au monde +paen, au march d'esclaves, tous parlent de briser +l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise +soumise aux lois de l'offre et de la demande, le salaire +calcul sur le strict ncessaire dont l'ouvrier a besoin +pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux grandissent, +les travailleurs agonisent de famine et d'exaspration, +pendant qu'au-dessus de leurs ttes les discussions +continuent, les systmes se croisent, les bonnes +volonts s'puisent tenter des remdes impuissants. +C'est le pitinement sur place, l'effarement affol des +grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, +le socialisme catholique, aussi ardent que le socialisme +rvolutionnaire, est entr son tour dans la bataille, en +tchant de vaincre.</p> + +<p>Alors, toute une tude suivait des longs efforts du +socialisme catholique, dans la chrtient entire. Ce qui +frappait surtout, c'tait que la lutte devenait plus vive et +plus victorieuse, ds qu'elle se livrait sur une terre de +propagande, encore non conquise compltement au christianisme. +Par exemple, dans les nations o celui-ci se +trouvait en prsence du protestantisme, les prtres luttaient +pour la vie avec une passion extraordinaire, disputaient +aux pasteurs la possession du peuple, coups de +hardiesses, de thories audacieusement dmocratiques. +En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur +Ketteler parla un des premiers de frapper les +riches de contributions, cra plus tard une vaste +agitation que tout le clerg dirige aujourd'hui, grce +des associations et des journaux nombreux. En Suisse,<a name="page_030" id="page_030"></a> +monseigneur Mermillod plaida si haut la cause des +pauvres, que les vques, maintenant, y font presque +cause commune avec les socialistes dmocrates, qu'ils +esprent convertir sans doute au jour du partage. En +Angleterre, o le socialisme pntre avec tant de lenteur, +le cardinal Manning remporta des victoires considrables, +prit la dfense des ouvriers pendant une grve fameuse, +dtermina un mouvement populaire que signalrent de +frquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amrique, +aux tats-Unis, que le socialisme catholique triompha, +dans ce milieu de pleine dmocratie, qui a forc des +vques tels que monseigneur Ireland se mettre la +tte des revendications ouvrires: toute une glise nouvelle +semble l en germe, confuse encore et dbordante +de sve, souleve d'un espoir immense, comme l'aurore +du christianisme rajeuni de demain. Et, si l'on passe +ensuite l'Autriche et la Belgique, nations catholiques, +on voit que, chez la premire, le socialisme catholique +se confond avec l'antismitisme, et que, chez la seconde, +il n'a aucun sens prcis; tandis que le mouvement +s'arrte et mme disparat, ds qu'on descend l'Espagne +et l'Italie, ces vieilles terres de foi, l'Espagne toute aux +violences des rvolutionnaires, avec ses vques ttus qui +se contentent de foudroyer les incroyants comme aux +jours de l'Inquisition, l'Italie immobilise dans la tradition, +sans initiative possible, rduite au silence et au respect, +autour du Saint-Sige. En France, pourtant, la +lutte restait vive, mais surtout une lutte d'ides. La guerre, +en somme, s'y menait contre la Rvolution, et il semblait +qu'il et suffi de rtablir l'ancienne organisation des +temps monarchiques, pour retourner l'ge d'or. C'tait +ainsi que la question des corporations ouvrires tait +devenue l'affaire unique, comme la panace tous +les maux des travailleurs. Mais on tait loin de s'entendre: +les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingrence +de l'tat, qui prconisaient une action purement morale,<a name="page_031" id="page_031"></a> +voulaient les corporations libres; tandis que les autres, +les jeunes, les impatients, rsolus l'action, les demandaient +obligatoires, avec capital propre, reconnues +et protges par l'tat. Le vicomte Philibert de la +Choue avait particulirement men une ardente campagne, +par la parole, par la plume, en faveur de ces +corporations obligatoires; et son grand chagrin tait de +n'avoir pu encore dcider le pape se prononcer ouvertement +sur le cas de savoir si les corporations devaient +tre ouvertes ou fermes. A l'entendre, le sort de la +socit tait l, la solution paisible de la question sociale +ou l'effroyable catastrophe qui devait tout emporter. Au +fond, bien qu'il refust de l'avouer, le vicomte avait fini +par en venir au socialisme d'tat. Et, malgr le manque +d'accord, l'agitation restait grande, des tentatives peu +heureuses taient faites, des socits coopratives de +consommation, des socits d'habitations ouvrires, des +banques populaires, des retours plus ou moins dguiss +aux anciennes communauts chrtiennes; pendant que, +de jour en jour, au milieu de la confusion de l'heure +prsente, dans le trouble des mes et dans les difficults +politiques que traversait le pays, le parti catholique militant +sentait son esprance grandir, jusqu' la certitude +aveugle de reconqurir bientt le gouvernement du +monde.</p> + +<p>Justement, la deuxime partie du livre finissait par un +tableau du malaise intellectuel et moral o se dbat cette +fin de sicle. Si la masse des travailleurs souffre d'tre +mal partage et exige que, dans un nouveau partage, on +lui assure au moins son pain quotidien, il semble que +l'lite n'est pas plus contente, se plaignant du vide o la +laissent sa raison libre, son intelligence largie. C'est +la fameuse banqueroute du rationalisme, du positivisme +et de la science elle-mme. Les esprits que dvore le +besoin de l'absolu, se lassent des ttonnements, des lenteurs +de cette science qui admet les seules vrits prouves;<a name="page_032" id="page_032"></a> +ils sont repris de l'angoisse du mystre, il leur +faut une synthse totale et immdiate, pour pouvoir dormir +en paix; et, briss, ils retombent genoux sur la +route, perdus la pense qu'ils ne sauront jamais tout, +prfrant Dieu, l'inconnu rvl, affirm en un acte de +foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni +notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, ni l'ide +sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la +survie, dans une ternit de jouissances. Elle n'en est +qu' peler le monde, elle n'apporte, pour chacun, que la +solidarit austre du devoir de vivre, d'tre un simple +facteur du travail universel; et comme l'on comprend la +rvolte des cœurs, le regret de ce ciel chrtien, peupl +de beaux anges, plein de lumire, de musiques et de parfums! +Ah! baiser ses morts, se dire qu'on les retrouvera, +qu'on revivra avec eux une immortalit glorieuse! et +avoir cette certitude de souveraine quit pour supporter +l'abomination de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse +pense du nant, et chapper l'horreur de la +disparition du moi, et se tranquilliser enfin dans l'inbranlable +croyance qui remet au lendemain de la mort la +solution heureuse de tous les problmes de la destine! +Ce rve, les peuples le rveront longtemps encore. C'est +ce qui explique comment, cette fin de sicle, par suite +du surmenage des esprits, par suite galement du trouble +profond o est l'humanit, grosse d'un monde prochain, +le sentiment religieux s'est rveill, inquiet, tourment +d'idal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance +d'une justice suprieure. Les religions peuvent disparatre, +le sentiment religieux en crera de nouvelles, mme avec +la science. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! +et n'tait-ce pas le vieux catholicisme qui, dans cette +terre contemporaine o tout semblait devoir favoriser ce +miracle, allait renatre, jeter des rameaux verts, s'panouir +en une toute jeune et immense floraison?</p> + +<p>Enfin, dans la troisime partie de son livre, Pierre<a name="page_033" id="page_033"></a> +avait dit, en phrases enflammes d'aptre, ce qu'allait +tre l'avenir, ce catholicisme rajeuni, apportant aux nations +agonisantes la sant et la paix, l'ge d'or oubli du +christianisme primitif. Et, d'abord, il dbutait par un portrait +attendri et glorieux de Lon XIII, le pape idal, le +prdestin charg du salut des peuples. Il l'avait voqu, +il l'avait vu ainsi, dans son dsir brlant de la venue d'un +pasteur qui mettait fin la misre. Ce n'tait pas un portrait +d'troite ressemblance, mais le sauveur ncessaire, +l'inpuisable charit, le cœur et l'intelligence larges, tels +qu'il les rvait. Pourtant, il avait fouill les documents, +tudi les encycliques, bas la figure sur les faits: l'ducation +religieuse Rome, la courte nonciature Bruxelles, +le long piscopat Prouse. Ds que Lon XIII est pape, +dans la difficile situation laisse par Pie IX, se rvle la +dualit de sa nature, le gardien inbranlable du dogme, +le politique souple, rsolu pousser la conciliation aussi +loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie +moderne, il remonte, par del la Renaissance, au +moyen ge, il restaure dans les coles catholiques la +philosophie chrtienne, selon l'esprit de saint Thomas +d'Aquin, le docteur anglique. Puis, le dogme mis de la +sorte l'abri, il vit d'quilibre, donne des gages toutes +les puissances, s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On +le voit, d'une activit extraordinaire, rconcilier le Saint-Sige +avec l'Allemagne, se rapprocher de la Russie, contenter +la Suisse, souhaiter l'amiti de l'Angleterre, crire + l'empereur de la Chine pour lui demander de protger les +missionnaires et les chrtiens de son empire. Plus tard, +il interviendra en France, reconnatra la lgitimit de la +Rpublique. Ds le dbut, une pense se dgage, la pense +qui fera de lui un des grands papes politiques; et c'est, +d'ailleurs, la pense sculaire de la papaut, la conqute +de toutes les mes, Rome centre et matresse du monde. +Il n'a qu'une volont, qu'un but, travailler l'unit de +l'glise, ramener elle les communions dissidentes, pour<a name="page_034" id="page_034"></a> +la rendre invincible, dans la lutte sociale qui se prpare. +En Russie, il tche de faire reconnatre l'autorit morale +du Vatican; en Angleterre, il rve de dsarmer l'glise +anglicane, de l'amener une sorte de trve fraternelle; +mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les +glises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs spares, +dont son cœur de pre sollicite le retour. De quelle +force victorieuse Rome ne disposerait-elle pas, le jour o +elle rgnerait sans conteste sur les chrtiens de la terre +entire?</p> + +<p>Et c'est ici qu'apparat l'ide sociale de Lon XIII. +Encore vque de Prouse, il avait crit une lettre pastorale, +o se montrait un vague socialisme humanitaire. +Puis, ds qu'il a coiff la tiare, il change d'opinion, foudroie +les rvolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait +l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par +les faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme +aux mains des ennemis du catholicisme. Il coute +les vques populaires des pays de propagande, cesse d'intervenir +dans la querelle irlandaise, retire l'excommunication +dont il avait frapp aux tats-Unis les Chevaliers +du travail, dfend de mettre l'index les livres hardis +des crivains catholiques socialistes. Cette volution vers +la dmocratie se retrouve dans ses plus fameuses encycliques: +<i>Immortale Dei</i>, sur la constitution des tats; +<i>Libertas</i>, sur la libert humaine; <i>Sapienti</i>, sur les devoirs +des citoyens chrtiens; <i>Rerum novarum</i>, sur la +condition des ouvriers; et c'est particulirement cette +dernire qui semble avoir rajeuni l'glise. Le pape y constate +la misre immrite des travailleurs, les heures de +travail trop longues, le salaire trop rduit. Tout homme a +le droit de vivre, et le contrat extorqu par la faim est +injuste. Ailleurs, il dclare qu'on ne doit pas abandonner +l'ouvrier, sans dfense, une exploitation qui transforme +en fortune pour quelques-uns la misre du plus grand +nombre. Forc de rester vague sur les questions d'organisation,<a name="page_035" id="page_035"></a> +il se borne encourager le mouvement corporatif, +qu'il place sous le patronage de l'tat; et, aprs avoir +ainsi restaur l'ide de l'autorit civile, il remet Dieu en +sa place souveraine, il voit surtout le salut par des mesures +morales, par l'antique respect d la famille et + la proprit. Mais cette main secourable de l'auguste +vicaire du Christ, tendue publiquement aux humbles et +aux pauvres, n'tait-ce pas le signe certain d'une nouvelle +alliance, l'annonce d'un nouveau rgne de Jsus sur la +terre? Dsormais, le peuple savait qu'il n'tait pas abandonn. +Et, ds lors, dans quelle gloire tait mont +Lon XIII, dont le jubil sacerdotal et le jubil piscopal +avaient t fts pompeusement, parmi le concours d'une +foule immense, des cadeaux sans nombre, des lettres +flatteuses envoyes par tous les souverains!</p> + +<p>Ensuite, Pierre avait trait la question du pouvoir temporel, +ce qu'il croyait devoir faire librement. Sans doute +il n'ignorait pas que, dans sa querelle avec l'Italie, le +pape maintenait aussi obstinment qu'au premier jour ses +droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait l une +simple attitude ncessaire, impose par des raisons politiques, +et qui disparatrait, quand sonnerait l'heure. Lui, +tait convaincu que, si jamais le pape n'avait paru plus +grand, il devait la perte du pouvoir temporel cet largissement +de son autorit, cette splendeur pure de +toute-puissance morale o il rayonnait. Quelle longue +histoire de fautes et de conflits que celle de la possession +de ce petit royaume de Rome, depuis quinze sicles! Au +quatrime sicle, Constantin quitte Rome, il ne reste au +Palatin vide que quelques fonctionnaires oublis, et le +pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la +cit passe au Latran. Mais ce n'est que quatre sicles plus +tard que Charlemagne reconnat les faits accomplis, en +donnant formellement au pape les tats de l'glise. La +guerre, ds lors, n'a plus cess entre la puissance spirituelle +et les puissances temporelles, souvent latente, parfois<a name="page_036" id="page_036"></a> +aigu, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, +n'est-il pas draisonnable de rver, au milieu de l'Europe +en armes, la papaut reine d'un lambeau de territoire, o +elle serait expose toutes les vexations, o elle ne pourrait +tre maintenue que par une arme trangre? Que +deviendrait-elle, dans le massacre gnral qu'on redoute? +et combien elle est plus l'abri, plus digne, plus haute, +dgage de tout souci terrestre, rgnant sur le monde des +mes! Aux premiers temps de l'glise, la papaut, de locale, +de purement romaine, s'est peu peu catholicise, +universalise, conqurant son empire sur la chrtient +entire. De mme, le sacr collge, qui a continu d'abord +le snat romain, s'est internationalis ensuite, a fini de +nos jours par tre la plus universelle de nos assembles, +dans laquelle sigent des membres de toutes les nations. +Et n'est-il pas vident que le pape, appuy ainsi sur les +cardinaux, est devenu la seule et grande autorit internationale, +d'autant plus puissante qu'elle est libre des +intrts monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanit, +par-dessus mme la notion de patrie? La solution +tant cherche, au milieu de si longues guerres, est srement +l: ou donner la royaut temporelle du monde au +pape, ou ne lui en laisser que la royaut spirituelle. Reprsentant +de Dieu, souverain absolu et infaillible par +dlgation divine, il ne peut que rester dans le sanctuaire, +si, dj matre des mes, il n'est pas reconnu par tous +les peuples comme l'unique matre des corps, le roi des +rois.</p> + +<p>Mais quelle trange aventure que cette pousse +nouvelle de la papaut dans le champ ensemenc par la +Rvolution franaise, ce qui l'achemine peut-tre vers +la domination dont la volont la tient debout depuis +tant de sicles! Car la voil seule devant le peuple; les +rois sont abattus; et, puisque le peuple est libre +dsormais de se donner qui bon lui semble, pourquoi +ne se donnerait-il pas elle? Le dchet certain que<a name="page_037" id="page_037"></a> +subit l'ide de libert permet tous les espoirs. Sur le +terrain conomique, le parti libral semble vaincu. +Les travailleurs, mcontents de 89, se plaignent de leur +misre aggrave, s'agitent, cherchent le bonheur dsesprment. +D'autre part, les rgimes nouveaux ont accru +la puissance internationale de l'glise, les membres +catholiques sont en nombre dans les parlements des +rpubliques et des monarchies constitutionnelles. Toutes +les circonstances paraissent donc favoriser cette extraordinaire +fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une +vigueur de jeunesse. Jusqu' la science qu'on accuse de +banqueroute, ce qui sauve du ridicule le <i>Syllabus</i>, trouble +les intelligences, rouvre le champ illimit du mystre et +de l'impossible. Et, alors, on rappelle une prophtie qui a +t faite, la papaut matresse de la terre, le jour o elle +marcherait la tte de la dmocratie, aprs avoir runi +les glises schismatiques d'Orient l'glise catholique, +apostolique et romaine. Les temps taient srement venus, +puisque le pape, donnant cong aux grands et aux riches +de ce monde, laissait l'exil les rois chasss du trne, +pour se remettre, comme Jsus, avec les travailleurs sans +pain et les mendiants des routes. Encore peut-tre +quelques annes de misre affreuse, d'inquitante confusion, +d'effroyable danger social, et le peuple, le grand +muet dont on a dispos jusqu'ici, parlera, retournera au +berceau, l'glise unifie de Rome, pour viter la +destruction menaante des socits humaines.</p> + +<p>Et Pierre terminait son livre par une vocation passionne +de la Rome nouvelle, de la Rome spirituelle qui +rgnerait bientt sur les peuples rconcilis, fraternisant +dans un autre ge d'or. Il y voyait mme la fin des +superstitions, il s'tait oubli, sans aucune attaque directe +aux dogmes, jusqu' faire le rve du sentiment religieux +largi, affranchi des rites, tout entier l'unique satisfaction +de la charit humaine; et, encore bless de son +voyage Lourdes, il avait cd au besoin de contenter<a name="page_038" id="page_038"></a> +son cœur. Cette superstition de Lourdes, si grossire, +n'tait-elle pas le symptme excrable d'une poque de +trop de souffrance? Le jour o l'vangile serait universellement +rpandu et pratiqu, les souffrants cesseraient +d'aller chercher si loin, dans des conditions si tragiques, +un soulagement illusoire, certains ds lors de trouver +assistance, d'tre consols et guris chez eux, dans leurs +maisons, au milieu de leurs frres. Il y avait, Lourdes, +un dplacement de la fortune inique, un spectacle +effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle +cause de combat, qui disparatrait dans la socit vraiment +chrtienne de demain. Ah! cette socit, cette communaut +chrtienne, c'tait au dsir ardent de sa +prochaine venue que toute l'œuvre aboutissait! Le +christianisme enfin redevenant la religion de justice et de +vrit qu'il tait, avant de s'tre laiss conqurir par les +riches et les puissants! Les petits et les pauvres rgnant, +se partageant les biens d'ici-bas, n'obissant plus qu' la +loi galitaire du travail! Le pape seul debout la tte de +la fdration des peuples, souverain de paix, ayant la +simple mission d'tre la rgle morale, le lien de charit +et d'amour qui unit tous les tres! Et n'tait-ce pas la +ralisation prochaine des promesses du Christ? Les temps +allaient s'accomplir, la socit civile et la socit +religieuse se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne +feraient plus qu'une; et ce serait l'ge de triomphe et de +bonheur prdit par tous les prophtes, plus de luttes +possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'me, un +merveilleux quilibre qui tuerait le mal, qui mettrait +sur la terre le royaume de Dieu. La Rome nouvelle, +centre du monde, donnant au monde la religion nouvelle!</p> + +<p>Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un +geste inconscient, sans s'apercevoir qu'il tonnait les +maigres Anglais et les Allemands trapus, dfilant sur la +terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers la Rome<a name="page_039" id="page_039"></a> +relle, baigne d'un si beau soleil, qui s'tendait ses +pieds. Serait-elle douce son rve? Allait-il, comme il +l'avait dit, trouver chez elle le remde nos impatiences +et nos inquitudes? Le catholicisme pouvait-il se renouveler, +revenir l'esprit du christianisme primitif, tre la +religion de la dmocratie, la foi que le monde moderne +boulevers, en danger de mort, attend pour s'apaiser et +vivre? Et il tait plein de passion gnreuse, plein de foi. +Il revoyait le bon abb Rose, pleurant d'motion en +lisant son livre; il entendait le vicomte Philibert de la +Choue lui dire qu'un livre pareil valait une arme; il se +sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot, +cet aptre de la charit inpuisable. Pourquoi donc la +congrgation de l'Index menaait-elle son œuvre d'interdit? +Depuis quinze jours, depuis qu'on l'avait officieusement +prvenu de venir Rome, s'il voulait se dfendre, +il retournait cette question, sans pouvoir dcouvrir quelles +pages taient vises. Toutes lui paraissaient brler du +plus pur christianisme. Mais il arrivait frmissant d'enthousiasme +et de courage, il avait hte d'tre aux genoux +du pape, de se mettre sous son auguste protection, en lui +disant qu'il n'avait pas crit une ligne sans s'inspirer de +son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique. +tait-ce possible que l'on condamnt un livre o, trs +sincrement, il croyait avoir exalt Lon XIII, en l'aidant +dans son œuvre d'unit chrtienne et d'universelle +paix?</p> + +<p>Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. +Depuis prs d'une heure, il tait l, ne parvenant +pas rassasier sa vue de la grandeur de Rome, qu'il +aurait voulu possder tout de suite, dans l'inconnu +qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connatre +l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'tait +une exprience encore, aprs Lourdes, et plus grave, +dcisive, dont il sentait bien qu'il sortirait raffermi ou +foudroy jamais. Il ne demandait plus la foi nave et<a name="page_040" id="page_040"></a> +totale du petit enfant, mais la foi suprieure de l'intellectuel, +s'levant au-dessus des rites et des symboles, travaillant +au plus grand bonheur possible de l'humanit, +bas sur son besoin de certitude. Son cœur battait ses +tempes: quelle serait la rponse de Rome? Le soleil avait +grandi, les quartiers hauts se dtachaient avec plus de +vigueur sur les fonds incendis. Au loin, les collines se +doraient, devenaient de pourpre, tandis que les faades +prochaines se prcisaient, trs claires, avec leurs milliers +de fentres, nettement dcoupes. Mais des vapeurs matinales +flottaient encore, des voiles lgers semblaient +monter des rues basses, noyant les sommets, o elles s'vaporaient, +dans le ciel ardent, d'un bleu sans fin. Il crut +un instant que le Palatin s'tait effac, il en voyait +peine la sombre frange de cyprs, comme si la poussire +mme de ses ruines la cachait. Et le Quirinal surtout +avait disparu, le palais du roi semblait s'tre recul dans +une brume, si peu important avec sa faade basse et plate, +si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; tandis que, +sur la gauche, au-dessus des arbres, le dme de Saint-Pierre +avait grandi encore, dans l'or limpide et net du +soleil, tenant tout le ciel, dominant la ville entire.</p> + +<p>Ah! la Rome de cette premire rencontre, la Rome +matinale o, brlant de la fivre de l'arrive, il n'avait +pas mme aperu les quartiers neufs, de quel espoir illimit +elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait trouver l +vivante, telle qu'il l'avait rve! Et, par ce beau jour, +pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la +contemplait ainsi, quel cri de prochaine rdemption lui +paraissait monter des toits, quelle promesse de paix universelle +sortait de cette terre sacre, deux fois reine du +monde! C'tait la troisime Rome, la Rome nouvelle, +dont la paternelle tendresse, par-dessus les frontires, +allait tous les peuples, pour les runir, consols, en +une commune treinte. Il la voyait, il l'entendait, si +rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand ciel pur,<a name="page_041" id="page_041"></a> +comme envole dans la fracheur du matin, dans la candeur +passionne de son rve.</p> + +<p>Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tte +basse, en plein soleil, le cocher et le cheval n'avaient +pas boug. Sur la banquette, la valise brlait, chauffe +par l'astre dj lourd. Et il remonta dans la voiture, en +donnant de nouveau l'adresse:</p> + +<p>—Via Giulia, palazzo Boccanera.<a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p>A cette heure, la rue Giulia, qui s'tend toute droite +sur prs de cinq cents mtres, du palais Farnse l'glise +Saint-Jean des Florentins, tait baigne d'un soleil clair +dont la nappe l'enfilait d'un bout l'autre, blanchissant +le petit pav carr de sa chausse sans trottoirs; et la +voiture la remonta presque entirement, entre les vieilles +demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes +fentres grilles de fer, aux porches profonds laissant voir +des cours sombres, pareilles des puits. Ouverte par le +pape Jules II, qui rvait de la border de palais magnifiques, +la rue, la plus rgulire, la plus belle de Rome +l'poque, avait servi de Corso au seizime sicle. On +sentait l'ancien beau quartier, tomb au silence, au +dsert de l'abandon, envahi par une sorte de douceur et +de discrtion clricales. Et les vieilles faades se succdaient, +les persiennes closes, quelques grilles fleuries de +plantes grimpantes, des chats assis sur les portes, des +boutiques obscures o sommeillaient d'humbles commerces, +installs dans des dpendances; tandis que les +passants taient rares, d'actives bourgeoises qui se +htaient, de pauvres femmes en cheveux tranant des +enfants, une charrette de foin attele d'un mulet, un +moine superbe drap de bure, un vlocipdiste filant sans +bruit et dont la machine tincelait au soleil.</p> + +<p>Enfin, le cocher se tourna, montra un grand btiment +carr, au coin d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.</p> + +<p>—Palazzo Boccanera.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<p>Pierre leva la tte, et ce svre logis, noirci par l'ge, +d'une architecture si nue et si massive, lui serra un peu +le cœur. Comme le palais Farnse et comme le palais +Sacchetti, ses voisins, il avait t bti par Antonio da San +Gallo, vers 1540; mme, comme pour le premier, la +tradition voulait que l'architecte et employ, dans la +construction, des pierres voles au Colise et au Thtre +de Marcellus. Vaste et carre sur la rue, la faade sept +fentres avait trois tages, le premier trs lev, trs +noble. Et, pour toute dcoration, les hautes fentres du +rez-de-chausse, barres d'normes grilles saillantes, +dans la crainte sans doute de quelque sige, taient poses +sur de grandes consoles et couronnes par des attiques +qui reposaient elles-mmes sur des consoles plus petites. +Au-dessus de la monumentale porte d'entre, aux +battants de bronze, devant la fentre du milieu, rgnait +un balcon. La faade se terminait, sur le ciel, par un +entablement somptueux, dont la frise offrait une grce et +une puret d'ornements admirables. Cette frise, les consoles +et les attiques des fentres, les chambranles de la +porte taient de marbre blanc, mais si terni, si miett, +qu'ils avaient pris le grain rude et jauni de la pierre. A +droite et gauche de la porte, se trouvaient deux antiques +bancs ports par des griffons, de marbre galement; et l'on +voyait encore, encastre dans le mur, l'un des angles, +une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie, +un Amour qui chevauchait un dauphin, peine reconnaissable, +tellement l'usure avait mang le relief.</p> + +<p>Mais les regards de Pierre venaient d'tre attirs +surtout par un cusson sculpt au-dessus d'une des +fentres du rez-de-chausse, les armes des Boccanera, le +dragon ail soufflant des flammes; et il lisait nettement la +devise, reste intacte: <i>Bocca nera, Alma rossa</i>, bouche +noire, me rouge. Au-dessus d'une autre fentre, en +pendant, il y avait une de ces petites chapelles encore +nombreuses Rome, une sainte Vierge vtue de satin,<a name="page_044" id="page_044"></a> +devant laquelle une lanterne brlait en plein jour.</p> + +<p>Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer +sous le porche sombre et bant, lorsque le jeune prtre, +saisi de timidit, l'arrta.</p> + +<p>—Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.</p> + +<p>Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa +valise la main, sous la vote, puis dans la cour centrale, +sans avoir rencontr me qui vive.</p> + +<p>C'tait une cour carre, vaste, entoure d'un portique, +comme un clotre. Sous les arcades mornes, des dbris +de statues, des marbres de fouille, un Apollon sans +bras, une Vnus dont il ne restait que le tronc, taient +rangs contre les murs; et une herbe fine avait pouss +entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaque +blanche et noire. Jamais le soleil ne semblait devoir +descendre jusqu' ce pav moisi d'humidit. Il rgnait +l une ombre, un silence, d'une grandeur morte et d'une +infinie tristesse.</p> + +<p>Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait +toujours quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut +avoir vu filer une ombre, il se dcida franchir une autre +vote, qui conduisait un petit jardin, sur le Tibre. De +ce ct, la faade, tout unie, sans un ornement, n'offrait +que les trois ranges de ses fentres symtriques. Mais le +jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au +centre, dans un bassin combl, avaient pouss de grands +buis amers. Parmi les herbes folles, des orangers aux +fruits d'or mrissants indiquaient seuls le dessin des +alles, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite, +entre deux normes lauriers, il y avait un sarcophage du +deuxime sicle, des faunes violentant des femmes, toute +une effrne bacchanale, une de ces scnes d'amour +vorace, que la Rome de la dcadence mettait sur les +tombeaux; et, transform en auge, ce sarcophage de +marbre, effrit, verdi, recevait le mince filet d'eau qui +coulait d'un large masque tragique, scell dans le mur.<a name="page_045" id="page_045"></a> +Sur le Tibre, s'ouvrait anciennement l une sorte de +loggia portique, une terrasse d'o un double escalier +descendait au fleuve. Mais les travaux des quais taient en +train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait dj +plus bas que le nouveau sol, parmi des dcombres, des +pierres de taille abandonnes, au milieu de l'ventrement +crayeux et lamentable qui bouleversait le quartier.</p> + +<p>Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une +jupe. Il retourna dans la cour, il s'y trouva en prsence +d'une femme qui devait approcher de la cinquantaine, +mais sans un cheveu blanc, l'air gai, trs vive, dans sa +taille un peu courte. Pourtant, la vue du prtre, son +visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprim comme +une mfiance.</p> + +<p>Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques +mots de son mauvais italien.</p> + +<p>—Madame, je suis l'abb Pierre Froment...</p> + +<p>Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en trs +bon franais, avec l'accent un peu gras et tranard de l'Ile-de-France:</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, je sais, je sais... Je vous +attendais, j'ai des ordres.</p> + +<p>Et, comme il la regardait, bahi:</p> + +<p>—Moi, je suis Franaise... Voici vingt-cinq ans que +j'habite leur pays, et je n'ai pas encore pu m'y faire, +leur satan charabia!</p> + +<p>Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la +Choue lui avait parl de cette servante, Victorine Bosquet, +une Beauceronne, d'Auneau, venue Rome vingt-deux +ans, avec une matresse phtisique, dont la mort brusque +l'avait laisse perdue, comme au milieu d'un pays de +sauvages. Aussi s'tait-elle donne corps et me la comtesse +Ernesta Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher +et qui l'avait ramasse sur le pav pour en faire la +bonne de sa fille Benedetta, avec l'ide qu'elle l'aiderait + apprendre le franais. Depuis vingt-cinq ans dans la<a name="page_046" id="page_046"></a> +famille, elle s'tait hausse au rle de gouvernante, tout +en restant une illettre, si dnue du don des langues, +qu'elle n'tait parvenue qu' baragouiner un italien excrable, +pour les besoins du service, dans ses rapports +avec les autres domestiques.</p> + +<p>—Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa +familiarit franche. Il est si gentil, il nous fait tant de +plaisir, quand il descend ici, chacun de ses voyages!... +Je sais que la princesse et la contessina ont reu de lui, +hier, une lettre qui vous annonait.</p> + +<p>C'tait, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui +avait tout arrang pour le sjour de Pierre Rome. De +l'antique et vigoureuse race des Boccanera, il ne restait +que le cardinal Pio Boccanera, la princesse sa sœur, +vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina, +puis leur nice Benedetta, dont la mre, Ernesta, avait +suivi au tombeau son mari le comte Brandini, et enfin +leur neveu, le prince Dario Boccanera, dont le pre, le +prince Onofrio Boccanera, tait mort, et la mre, une +Montefiori, remarie. Par le hasard d'une alliance, le +vicomte s'tait trouv petit parent de cette famille: son +frre cadet avait pous une Brandini, la sœur du pre +de Benedetta; et c'tait ainsi, titre complaisant +d'oncle, qu'il avait sjourn plusieurs fois au palais de +la rue Giulia, du vivant du comte. Il s'tait attach la +fille de celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un +fcheux mariage, qu'elle tchait de faire annuler. Maintenant +qu'elle tait revenue prs de sa tante Serafina et de +son oncle le cardinal, il lui crivait souvent, il lui envoyait +des livres de France. Entre autres, il lui avait donc +adress celui de Pierre, et toute l'histoire tait partie de +l, des lettres changes, puis une lettre de Benedetta +annonant que l'œuvre tait dnonce la congrgation +de l'Index, conseillant l'auteur d'accourir et lui offrant +gracieusement l'hospitalit au palais. Le vicomte, aussi +tonn que le jeune prtre, n'avait pas compris; mais il<a name="page_047" id="page_047"></a> +l'avait dcid partir, par bonne politique, passionn +lui-mme pour une victoire qu' l'avance il faisait sienne. +Et, ds lors, l'effarement de Pierre se comprenait, +tombant dans cette demeure inconnue, engag dans une +aventure hroque dont les raisons et les conditions lui +chappaient.</p> + +<p>Victorine reprit tout d'un coup:</p> + +<p>—Mais je vous laisse l, monsieur l'abb... Je vais +vous conduire dans votre chambre. O est votre malle?</p> + +<p>Puis, lorsqu'il lui eut montr sa valise, qu'il s'tait +dcid poser par terre, en lui expliquant que, pour un +sjour de quinze jours, il s'tait content d'une soutane +de rechange, avec un peu de linge, elle sembla trs +surprise.</p> + +<p>—Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze +jours? Enfin, vous verrez bien.</p> + +<p>Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini +par se montrer:</p> + +<p>—Giacomo, montez a dans la chambre rouge... Si +monsieur l'abb veut me suivre?</p> + +<p>Pierre venait d'tre tout gay et rconfort par cette +rencontre imprvue d'une compatriote, si vive, si bonne +femme, au fond de ce sombre palais romain. Maintenant, +en traversant la cour, il l'coutait lui conter que la +princesse tait sortie, et que la contessina, comme on +continuait appeler Benedetta dans la maison, par tendresse, +malgr son mariage, n'avait pas encore paru ce +matin-l, un peu souffrante. Mais elle rptait qu'elle +avait des ordres.</p> + +<p>L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le +portique: un escalier monumental, aux marches larges +et basses, si douces, qu'un cheval aurait pu les monter +aisment, mais aux murs de pierre si nus, aux paliers si +vides et si solennels, qu'une mlancolie de mort tombait +des hautes votes.</p> + +<p>Arrive au premier tage, Victorine eut un sourire, en<a name="page_048" id="page_048"></a> +remarquant l'moi de Pierre. Le palais semblait inhabit, +pas un bruit ne venait des salles closes. Elle dsigna +simplement une grande porte de chne, droite.</p> + +<p>—Son minence occupe ici l'aile sur la cour et sur la +rivire, oh! pas le quart de l'tage seulement... On a +ferm tous les salons de rception sur la rue. Comment +voulez-vous entretenir une pareille halle, et pourquoi +faire? Il faudrait du monde.</p> + +<p>Elle continuait de monter de son pas alerte, reste +trangre, trop diffrente sans doute pour tre pntre +par le milieu; et, au second tage, elle reprit:</p> + +<p>—Tenez! voici, gauche, l'appartement de donna +Serafina et, droite, voici celui de la contessina. C'est le +seul coin de la maison un peu chaud, o l'on se sente +vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la princesse +reoit ce soir. Vous verrez a.</p> + +<p>Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier, +trs troit:</p> + +<p>—Nous autres, nous logeons au troisime... Si monsieur +l'abb veut bien me permettre de passer devant lui?</p> + +<p>Le grand escalier d'honneur s'arrtait au second; et +elle expliqua que le troisime tage tait seulement desservi +par cet escalier de service, qui descendait la ruelle +longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. Il y avait l +une porte particulire, c'tait trs commode.</p> + +<p>Enfin, au troisime, elle suivit un corridor, elle montra +de nouveau des portes.</p> + +<p>—Voici le logement de don Vigilio, le secrtaire de +Son minence... Voici le mien... Et voici celui qui va +tre le vtre... Chaque fois que monsieur le vicomte vient +passer quelques jours Rome, il n'en veut pas d'autre. +Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand +il veut. Je vous donnerai, comme lui, une clef de la +porte en bas... Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!</p> + +<p>Elle tait entre. Le logement se composait de deux +pices, un salon assez vaste, tapiss d'un papier rouge <a name="page_049" id="page_049"></a> +grands ramages, et une chambre au papier gris de lin, +sem de fleurs bleues dcolores. Mais le salon faisait +l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle +tait alle tout de suite aux deux fentres, l'une ouvrant +sur les lointains du fleuve, en aval, l'autre donnant en +face sur le Transtvre et sur le Janicule, de l'autre ct +de l'eau.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est trs agrable! dit Pierre qui l'avait +suivie, debout prs d'elle.</p> + +<p>Giacomo, sans se presser, arriva derrire eux, avec la +valise. Il tait onze heures passes. Alors, voyant le +prtre fatigu, comprenant qu'il devait avoir trs faim, +aprs un tel voyage, Victorine offrit de lui faire servir +tout de suite djeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait +l'aprs-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne +verrait ces dames que le soir, au dner. Il se rcria, +dclara qu'il sortirait, qu'il n'allait certainement pas +perdre une aprs-midi entire. Mais il accepta de djeuner, +car, en effet, il mourait de faim.</p> + +<p>Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure +encore. Giacomo, qui le servait sous les ordres de Victorine, +tait sans hte. Et celle-ci, pleine de mfiance, ne +quitta le voyageur qu'aprs s'tre assure qu'il ne manquait +rellement de rien.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, quelles gens, quel pays! Vous +ne pouvez pas vous en faire la moindre ide. J'y vivrais +cent ans, que je ne m'y habituerais pas... Mais la +contessina est si belle, si bonne!</p> + +<p>Puis, tout en mettant elle-mme sur la table une +assiette de figues, elle le stupfia, quand elle ajouta +qu'une ville o il n'y avait que des curs ne pouvait pas +tre une bonne ville. Cette servante incrdule, si active +et si gaie, dans ce palais, recommenait l'effarer.</p> + +<p>—Comment! vous tes sans religion?</p> + +<p>—Non, non! monsieur l'abb, les curs, voyez-vous, +ce n'est pas mon affaire. J'en avais dj connu un, en<a name="page_050" id="page_050"></a> +France, quand j'tais petite. Plus tard, ici, j'en ai trop +vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas a pour Son minence, +qui est un saint homme digne de tous les respects... Et +l'on sait, dans la maison, que je suis une honnte fille: +jamais je ne me suis mal conduite. Pourquoi ne me +laisserait-on pas tranquille, du moment que j'aime bien +mes matres et que je fais soigneusement mon service?</p> + +<p>Elle finit par rire franchement.</p> + +<p>—Ah! quand on m'a dit qu'un prtre allait venir, +comme si nous n'en avions dj pas assez, a m'a fait +d'abord grogner dans les coins... Mais vous m'avez l'air +d'un brave jeune homme, je crois que nous nous entendrons + merveille... Je ne sais pas cause de quoi je vous en +raconte si long, peut-tre parce que vous venez de +France et peut-tre aussi parce que la contessina s'intresse + vous... Enfin, vous m'excusez, n'est-ce pas? +monsieur l'abb, et croyez-moi, reposez-vous aujourd'hui, +ne faites pas la btise d'aller courir leur ville, o il +n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.</p> + +<p>Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accabl, +sous la fatigue accumule du voyage, accrue encore par +la matine de fivre enthousiaste qu'il venait de vivre; +et, comme gris, tourdi par les deux œufs et la ctelette +mangs en hte, il se jeta tout vtu sur le lit, avec la +pense de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit +pas sur-le-champ, il songeait ces Boccanera, dont il +connaissait en partie l'histoire, dont il rvait la vie +intime, dans le grossissement de ses premires surprises, +au travers de ce palais dsert et silencieux, d'une grandeur +si dlabre et si mlancolique. Puis, ses ides se +brouillrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple +d'ombres, les unes tragiques, les autres douces, des faces +confuses qui le regardaient de leurs yeux d'nigme, en +tournoyant dans l'inconnu.</p> + +<p>Les Boccanera avaient compt deux papes, l'un au +treizime sicle, l'autre au quinzime; et c'tait de ces<a name="page_051" id="page_051"></a> +deux lus, matres tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois +leur immense fortune, des terres considrables du ct +de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des objets d'art +emplir des galeries, un amas d'or combler des caves. La +famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain, +celle dont la foi brlait, dont l'pe avait toujours t au +service de l'glise; la plus croyante, mais la plus violente, +la plus batailleuse aussi, continuellement en guerre, +d'une sauvagerie telle, que la colre des Boccanera tait +passe en proverbe. Et de l venaient leurs armes, le dragon +ail soufflant des flammes, la devise ardente et farouche, +qui jouait sur leur nom: <i>Bocca nera</i>, <i>Alma rossa</i>, +bouche noire, me rouge, la bouche entnbre d'un +rugissement, l'me flamboyant comme un brasier de foi +et d'amour. Des lgendes de passions folles, d'actes +de justice terribles, couraient encore. On racontait le +duel d'Onfredo, le Boccanera qui, vers le milieu du +seizime sicle, avait justement fait btir le palais actuel, +sur l'emplacement d'une antique demeure, dmolie. +Onfredo, ayant su que sa femme s'tait laiss baiser sur +les lvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever +un soir, puis amener chez lui, les membres lis de +cordes; et l, dans une grande salle, avant de le dlivrer, +il le fora de se confesser un moine. Ensuite, il coupa +les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, il cria +au comte de garder le poignard et de se dfendre. Pendant +prs d'une heure, dans une obscurit complte, au fond +de cette salle encombre de meubles, les deux hommes se +cherchrent, s'vitrent, s'treignirent, en se lardant +coups de lame. Et, quand on enfona les portes, on trouva, +parmi des mares de sang, au travers des tables renverses, +des siges briss, Costamagna le nez coup, les cuisses +dchiquetes de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo +avait perdu deux doigts de la main droite, les paules +troues comme un crible. Le miracle fut que ni l'un ni +l'autre n'en moururent. Cent ans plus tt, sur cette mme<a name="page_052" id="page_052"></a> +rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans +peine, la belle et passionne Cassia, avait frapp Rome de +terreur et d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils +d'une famille rivale, excre, que son pre, le prince Boccanera, +lui refusait rudement, et que son frre an, Ercole, +avait jur de tuer, s'il le surprenait jamais avec elle. Le +jeune homme la venait voir en barque, elle le rejoignait par +le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, Ercole, qui +les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un couteau +en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rtablir +les faits, on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et +dsespre, faisant justice, ne voulant pas elle-mme +survivre son amour, s'tait jete sur son frre, avait +saisi de la mme treinte irrsistible le meurtrier et la +victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait +retrouv les trois corps, Cassia serrait toujours les deux +hommes, crasait leurs visages l'un contre l'autre, entre +ses bras nus, rests d'une blancheur de neige.</p> + +<p>Mais c'taient l des poques disparues. Aujourd'hui, si +la foi demeurait, la violence du sang semblait se calmer +chez les Boccanera. Leur grande fortune aussi s'en tait +alle, dans la lente dchance qui, depuis un sicle, frappe +de ruine le patriciat de Rome. Les terres avaient d tre +vendues, le palais s'tait vid, tombant peu peu au train +mdiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins, +se refusaient obstinment toute alliance trangre, +glorieux de leur sang romain rest pur. Et la pauvret +n'tait rien, ils contentaient l leur orgueil immense, ils +vivaient part, sans une plainte, au fond du silence et de +l'ombre o s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort +en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio, +le cardinal, Serafina, qui ne s'tait pas marie pour +demeurer prs de son frre; et, Ernesta n'ayant laiss +qu'une fille, il ne restait donc comme hritier mle, seul +continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune +prince Dario, g de trente ans. Avec lui, s'il mourait<a name="page_053" id="page_053"></a> +sans postrit, les Boccanera, si vivaces, dont l'action +avait empli l'histoire, devaient disparatre.</p> + +<p>Ds l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'taient +aims d'une passion souriante, profonde et naturelle. Ils +taient ns l'un pour l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils +pussent tre venus au monde pour autre chose que pour +tre mari et femme, lorsqu'ils seraient en ge de se +marier. Le jour o, dj prs de la quarantaine, le prince +Onofrio, homme aimable trs populaire dans Rome, +dpensant son peu de fortune au gr de son cœur, s'tait +dcid pouser la fille de la Montefiori, la petite marquise +Flavia, dont la beaut superbe de Junon enfant l'avait +rendu fou, il tait all habiter la villa Montefiori, la seule +richesse, l'unique proprit que ces dames possdaient, +du ct de Sainte-Agns hors les Murs: un vaste jardin, +un vritable parc, plant d'arbres centenaires, o la villa +elle-mme, une assez pauvre construction du dix-septime +sicle, tombait en ruine. De mauvais bruits +couraient sur ces dames, la mre presque dclasse depuis +qu'elle tait veuve, la fille trop belle, les allures trop +conqurantes. Aussi le mariage avait-il t dsapprouv +formellement par Serafina, trs rigide, et par le frre +an, Pio, alors seulement camrier secret participant du +Saint-Pre, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule, +Ernesta avait gard avec son frre, qu'elle adorait pour +son charme rieur, des relations suivies; de sorte que, +plus tard, sa meilleure distraction tait devenue, chaque +semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute une +journe la villa Montefiori. Et quelle journe dlicieuse +pour Benedetta et pour Dario, gs elle de dix ans, lui de +quinze, quelle journe, tendre et fraternelle, au travers +de ce jardin si vaste, presque abandonn, avec ses pins +parasols, ses buis gants, ses bouquets de chnes verts, +dans lesquels on se perdait comme dans une fort +vierge!</p> + +<p>Ce fut une me de passion et de souffrance que la<a name="page_054" id="page_054"></a> +pauvre me touffe d'Ernesta. Elle tait ne avec un +besoin de vivre immense, une soif de soleil, d'existence +heureuse, libre et active, au plein jour. On la citait pour +ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux +visage. Trs ignorante, comme toutes les filles de la +noblesse romaine, ayant appris le peu qu'elle savait dans +un couvent de religieuses franaises, elle avait grandi +clotre au fond du noir palais Boccanera, ne connaissant +le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait +en voiture, avec sa mre, au Corso et au Pincio. Puis, + vingt-cinq ans, lasse et dsole dj, elle contracta le +mariage habituel, elle pousa le comte Brandini, le +dernier-n d'une trs noble famille, trs nombreuse et +pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia, +o toute une aile du second tage fut dispose pour que le +jeune mnage s'y installt. Et rien ne fut chang, Ernesta +continua de vivre dans la mme ombre froide, dans ce +pass mort dont elle sentait de plus en plus sur elle le +poids, comme une pierre de tombe. C'tait d'ailleurs, de +part et d'autre, un mariage trs honorable. Le comte +Brandini passa bientt pour l'homme le plus sot et le plus +orgueilleux de Rome. Il tait d'une religion stricte, formaliste +et intolrant, et il triompha, lorsqu'il parvint, +aprs des intrigues sans nombre, de sourdes menes qui +durrent dix ans, se faire nommer grand cuyer de Sa +Saintet. Ds lors, avec sa fonction, il sembla que toute +la majest morne du Vatican entrt dans son mnage. +Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, sous Pie IX, +jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fentres sur la rue, +recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des +invitations des ftes. Mais, lorsque les Italiens eurent +conquis Rome et que le pape se dclara prisonnier, ce fut +le spulcre, rue Giulia. On ferma la grande porte, on la +verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; et, +pendant douze annes, on ne passa que par le petit escalier, +donnant sur la ruelle. Dfense galement d'ouvrir les<a name="page_055" id="page_055"></a> +persiennes de la faade. C'tait la bouderie, la protestation +du monde noir, le palais tomb une immobilit +de mort; et une rclusion totale, plus de rceptions, de +rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le +lundi, se glissaient par la porte troite, entre-bille +peine. Alors, pendant ces douze annes lugubres, la jeune +femme pleura chaque nuit, cette pauvre me sourdement +dsespre agonisa d'tre ainsi enterre vive.</p> + +<p>Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, trente-trois +ans. D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis, +l'existence rgle la reprit dans son broiement de meule, +elle dut mettre la fillette au Sacr-Cœur de la Trinit des +Monts, chez les religieuses franaises qui l'avaient instruite +elle-mme. Benedetta en sortit grande fille, +dix-neuf ans, sachant le franais et l'orthographe, un peu +d'arithmtique, le catchisme, quelques pages confuses +d'histoire. Et la vie des deux femmes avait continu, une +vie de gynce o l'Orient se sent dj, jamais une sortie +avec le mari, avec le pre, les journes passes au fond +de l'appartement clos, gayes par l'unique, l'ternelle +promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au +Pincio. A la maison, l'obissance restait absolue, le lien +de famille gardait une autorit, une force, qui les pliait +toutes deux sous la volont du comte, sans rvolte +possible; et, cette volont, s'ajoutait celle de donna +Serafina et du cardinal, svres dfenseurs des vieilles +coutumes. Depuis que le pape ne sortait plus dans +Rome, la charge de grand cuyer laissait des loisirs +au comte, car les curies se trouvaient singulirement +rduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son +service, simplement d'apparat, avec un dploiement de +zle dvot, comme une protestation continue contre la +monarchie usurpatrice installe au Quirinal. Benedetta +venait d'avoir vingt ans, lorsque son pre rentra, un soir, +d'une crmonie Saint-Pierre, toussant et frissonnant. +Huit jours aprs, il mourait, emport par une fluxion de<a name="page_056" id="page_056"></a> +poitrine. Et, au milieu de leur deuil, ce fut une dlivrance +inavoue pour les deux femmes, qui se sentirent libres.</p> + +<p>Ds ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pense, +sauver sa fille de cette affreuse existence mure, ensevelie. +Elle s'tait trop ennuye, il n'tait plus temps pour +elle de renatre, mais elle ne voulait pas que Benedetta +vct son tour une vie contre nature, dans une tombe +volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une rvolte pareilles +se montraient chez quelques familles patriciennes, qui, +aprs la bouderie des premiers temps, commenaient se +rapprocher du Quirinal. Pourquoi les enfants, avides d'action, +de libert et de grand soleil, auraient-ils pous +ternellement la querelle des pres? et, sans qu'une +rconciliation pt se produire entre le monde noir et le +monde blanc, des nuances se fondaient dj, des alliances +imprvues avaient lieu. La question politique laissait +Ernesta indiffrente; elle l'ignorait mme; mais ce qu'elle +dsirait avec passion, c'tait que sa race sortt enfin de cet +excrable spulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, o +ses joies de femme s'taient glaces d'une mort si longue. +Elle avait trop souffert dans son cœur de jeune fille, +d'amante et d'pouse, elle cdait la colre de sa destine +manque, perdue en une imbcile rsignation. Et le choix +d'un nouveau confesseur, cette poque, influa encore +sur sa volont; car elle tait reste trs religieuse, pratiquante, +docile aux conseils de son directeur. Pour se +librer davantage, elle venait de quitter le pre jsuite +choisi par son mari lui-mme, et elle avait pris l'abb +Pisoni, le cur d'une petite glise voisine, Sainte-Brigitte, +sur la place Farnse. C'tait un homme de cinquante ans, +trs doux et trs bon, d'une charit rare en pays romain, +dont l'archologie, la passion des vieilles pierres, avait fait +un ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il +ft, il avait plusieurs reprises servi d'intermdiaire entre +le Vatican et le Quirinal, dans des affaires dlicates; et, +devenu aussi le confesseur de Benedetta, il aimait <a name="page_057" id="page_057"></a> +entretenir la mre et la fille de la grandeur de l'unit italienne, +de la domination triomphale de l'Italie, le jour +o le pape et le roi s'entendraient.</p> + +<p>Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour, +sans hte, de cet amour fort et tranquille des amants qui +se savent l'un l'autre. Mais il arriva, alors, qu'Ernesta se +jeta entre eux, s'opposa obstinment au mariage. Non, +non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui +enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du +palais Boccanera! Ce serait l'ensevelissement continu, la +ruine aggrave, la mme misre orgueilleuse, l'ternelle +bouderie qui dprime et endort. Elle connaissait bien le +jeune homme, le savait goste et affaibli, incapable de +penser et d'agir, destin enterrer sa race en souriant, +laisser crouler les dernires pierres de la maison sur sa +tte, sans tenter un effort pour fonder une famille nouvelle; +et ce qu'elle voulait, c'tait une fortune autre, son +enfant renouvele, enrichie, s'panouissant la vie des +vainqueurs et des puissants de demain. Ds ce moment, +la mre ne cessa de s'entter faire le bonheur de sa fille +malgr elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas +recommencer sa dplorable histoire. Cependant, elle +aurait chou, contre la volont paisible de la jeune fille +qui s'tait donne jamais, si des circonstances particulires +ne l'avaient mise en rapport avec le gendre qu'elle +rvait. Justement, la villa Montefiori, o Benedetta et +Dario s'taient engags, elle fit la rencontre du comte +Prada, le fils d'Orlando, un des hros de l'unit italienne. +Venu de Milan Rome, avec son pre, l'ge de dix-huit +ans, lors de l'occupation, il tait entr d'abord au ministre +des Finances, comme simple employ, tandis que le +vieux brave, nomm snateur, vivait petitement d'une +modeste rente, l'pave dernire d'une fortune mange au +service de la patrie. Mais, chez le jeune homme, la belle +folie guerrire de l'ancien compagnon de Garibaldi s'tait +tourne en un furieux apptit de butin, au lendemain de<a name="page_058" id="page_058"></a> +la victoire, et il tait devenu un des vrais conqurants de +Rome, un des hommes de proie qui dpeaient et dvoraient +la ville. Lanc dans d'normes spculations sur les +terrains, dj riche, ce qu'on racontait, il venait de se +lier avec le prince Onofrio, qu'il avait affol, en lui +soufflant l'ide de vendre le grand parc de la villa Montefiori, +pour y construire tout un quartier neuf. D'autres +affirmaient qu'il tait l'amant de la princesse, la belle +Flavia, plus ge que lui de neuf ans, superbe encore. Et +il y avait en effet, chez lui, une violence de dsir, un +besoin de cure dans la conqute, qui lui tait tout scrupule +devant le bien et la femme des autres. Ds la premire +rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne +pouvait l'avoir comme matresse, elle n'tait qu' +pouser; et il n'hsita pas un instant, il rompit net avec +Flavia, brusquement affam de cette pure virginit, de +ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si adorablement +jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la +mre, tait pour lui, il demanda la main de la fille, +certain de vaincre. Ce fut une grande surprise, car il avait +une quinzaine d'annes de plus qu'elle; mais il tait +comte, il portait un nom dj historique, il entassait les +millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les +chances. Rome entire se passionna.</p> + +<p>Jamais ensuite Benedetta ne s'tait expliqu comment +elle avait pu finir par consentir. Six mois plus tt, six +mois plus tard, certainement, un pareil mariage ne se +serait pas conclu, devant l'effroyable scandale soulev +dans le monde noir. Une Boccanera, la dernire de cette +antique race papale, donne un Prada, un des +spoliateurs de l'glise! Et il avait fallu que ce projet fou +tombt une heure particulire et brve, au moment o +un rapprochement suprme tait tent entre le Vatican et +le Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire +enfin, que le roi consentait reconnatre au pape la proprit +souveraine de la cit Lonine et d'une troite bande<a name="page_059" id="page_059"></a> +de territoire, allant jusqu' la mer. Ds lors, le mariage +de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme le +symbole de l'union, de la rconciliation nationale? Cette +belle enfant, le lis pur du monde noir, n'tait-il pas l'holocauste +consenti, le gage accord au monde blanc? +Pendant quinze jours, on ne causa pas d'autre chose, et +l'on discutait, on s'attendrissait, on esprait. La jeune +fille, elle, n'entrait gure dans ces raisons, n'coutant +que son cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle +l'avait donn dj. Mais, du matin au soir, elle avait + subir les prires de sa mre, qui la suppliait de ne pas +refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout elle tait +travaille par les conseils de son confesseur, le bon abb +Pisoni, dont le zle patriotique clatait en cette circonstance: +il pesait sur elle de toute sa foi aux destines +chrtiennes de l'Italie, il remerciait la Providence d'avoir +choisi une de ses ouailles pour hler un accord qui devait +faire triompher Dieu dans le monde entier. Et, coup +sr, l'influence de son confesseur fut une des causes +dcisives qui la dterminrent, car elle tait trs pieuse, +trs dvote particulirement une Madone, dont elle allait +adorer l'image chaque dimanche, dans la petite glise de la +place Farnse. Un fait la frappa beaucoup, l'abb Pisoni lui +raconta que la flamme de la lampe qui brlait devant +l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il s'agenouillait +lui-mme, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage +rdempteur sa pnitente. Ainsi agirent des forces suprieures; +et elle cdait par obissance sa mre, que le +cardinal et donna Serafina avaient combattue, puis qu'ils +laissrent faire son gr, lorsque la question religieuse +intervint. Elle avait grandi dans une puret, dans une +ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-mme, si ferme + la vie, que le mariage avec un autre que Dario tait simplement +la rupture d'une longue promesse d'existence commune, +sans l'arrachement physique de sa chair et de son +cœur. Elle pleura beaucoup, et elle pousa Prada, en un<a name="page_060" id="page_060"></a> +jour d'abandon, ne trouvant pas la volont de rsister aux +siens et tout le monde, consommant une union dont +Rome entire tait devenue complice.</p> + +<p>Et alors, le soir mme des noces, ce fut le coup de +foudre. Prada, le Pimontais, l'Italien du Nord et de la +conqute, montra-t-il la brutalit de l'envahisseur, +voulut-il traiter sa femme comme il avait trait la ville, +en matre impatient de se contenter? ou bien la rvlation +de l'acte fut-elle seulement imprvue pour Benedetta, +trop salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas +et qu'elle ne put se rsigner subir? Jamais elle ne s'expliqua +clairement. Mais elle ferma violemment la porte +de sa chambre, la verrouilla, refusa avec obstination de +la rouvrir son mari. Pendant un mois, il dut y avoir des +tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle sa passion +affolait. Il tait outrag, il saignait dans son orgueil et +dans son dsir, jurait de dompter sa femme, comme on +dompte une jument indocile, coups de cravache. Et +toute cette rage sensuelle d'homme fort se brisait contre +l'indomptable volont qui avait pouss en un soir, sous le +front troit et charmant de Benedetta. Les Boccanera +s'taient rveills en elle: tranquillement, elle ne voulait +pas; et rien au monde, pas mme la mort, ne l'aurait +force vouloir. Puis, c'tait chez elle, devant cette +brusque connaissance de l'amour, un retour Dario, une +certitude qu'elle devait donner son corps lui seul, +puisque lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme, +depuis le mariage qu'il avait d accepter comme +un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en cacha mme +pas, lui crivit de revenir, s'engagea de nouveau ne +jamais appartenir un autre. D'ailleurs, sa dvotion avait +grandi encore, cet enttement de garder sa virginit +l'amant choisi se mlait, dans son culte, une pense de +fidlit Jsus. Un cœur ardent de grande amoureuse +s'tait rvl en elle, prt au martyre pour la foi jure. +Et, quand sa mre, dsespre, la suppliait mains<a name="page_061" id="page_061"></a> +jointes de se rsigner au devoir conjugal, elle rpondait +qu'elle ne devait rien, puisqu'elle ne savait rien en se +mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord avait +chou entre le Vatican et le Quirinal, ce point, que les +journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une +violence nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage +triomphal auquel tout le monde avait travaill, +comme un gage de paix, croulait dans la dbcle, n'tait +plus qu'une ruine ajoute tant d'autres.</p> + +<p>Ernesta en mourut. Elle s'tait trompe, son existence +manque d'pouse sans joie aboutissait cette suprme +erreur de la mre. Le pis tait qu'elle restait seule, sous +l'entire responsabilit du dsastre, car son frre, le +cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de +reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le dsespoir +de l'abb Pisoni, doublement frapp, par la perte de ses +esprances patriotiques et par le regret d'avoir travaill +une telle catastrophe. Et, un matin, on trouva Ernesta, +toute froide et blanche dans son lit. On parla d'une rupture +au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait +affreusement, discrtement, sans se plaindre, comme +elle avait souffert toute sa vie. Il y avait dj prs d'un an +que Benedetta tait marie, se refusant son mari, mais +ne voulant pas quitter le domicile conjugal, pour viter + sa mre le coup terrible d'un scandale public. Sa tante +Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir +d'une annulation de mariage possible, si elle allait se +jeter aux genoux du Saint-Pre; et elle finissait par la +convaincre, depuis que, cdant elle-mme de certains +conseils, elle lui avait donn pour directeur son propre +confesseur, le pre jsuite Lorenza, en remplacement +de l'abb Pisoni. Ce pre jsuite, g de trente-cinq ans + peine, tait un homme grave et aimable, aux yeux +clairs, d'une grande force dans la persuasion. Benedetta +ne se dcida qu'au lendemain de la mort de sa +mre, et seulement alors elle revint habiter, au palais<a name="page_062" id="page_062"></a> +Boccanera, l'appartement o elle tait ne, o sa mre +venait de s'teindre. Tout de suite, d'ailleurs, le procs +en annulation de mariage fut port, pour une premire +instruction, devant le cardinal vicaire, charg du diocse +de Rome. On racontait que la contessina ne s'y tait dcide +qu'aprs avoir obtenu une audience secrte du pape, +qui lui avait tmoign la plus encourageante sympathie. +Le comte Prada parlait d'abord de forcer judiciairement +sa femme rintgrer le domicile conjugal. Puis, suppli +par son pre, le vieil Orlando, que cette affaire dsolait, +il se contenta d'accepter le dbat devant l'autorit ecclsiastique, +exaspr surtout de ce que la demanderesse +allguait que le mariage n'avait pas t consomm, par +suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les plus +nets, accepts comme valables en cour de Rome. Dans son +mmoire, l'avocat consistorial Morano, une des autorits +du barreau romain, ngligeait simplement de dire que +cette impuissance avait pour cause unique la rsistance de +la femme; et tout un dbat se livrait sur ce point dlicat, +si scabreux, que la vrit semblait impossible faire: on +donnait, de part et d'autre, des dtails intimes en latin, on +produisait des tmoins, des amis, des domestiques, ayant +assist des scnes, racontant la cohabitation d'une anne. +Enfin, la pice la plus dcisive tait un certificat, +sign par deux sages-femmes, qui, aprs examen, concluaient + la virginit intacte de la jeune fille. Le cardinal +vicaire, agissant comme vque de Rome, avait donc +dfr le procs la congrgation du Concile, ce qui +tait pour Benedetta un premier succs, et les choses en +taient l, elle attendait que la congrgation se pronont +dfinitivement, avec l'espoir que l'annulation religieuse +du mariage serait ensuite un argument irrsistible pour +obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement +glacial o sa mre Ernesta, soumise et dsespre, +venait de mourir, la contessina avait repris sa vie +de jeune fille et se montrait trs calme, trs forte en sa<a name="page_063" id="page_063"></a> +passion, ayant jur de ne se donner personne autre +qu' Dario, et de ne se donner lui que le jour o un +prtre les aurait saintement unis devant Dieu.</p> + +<p>Justement, Dario, lui aussi, tait venu habiter le palais +Boccanera, six mois plus tt, la suite de la mort de son +pre et de toute une catastrophe qui l'avait ruin. Le +prince Onofrio, aprs avoir, sur le conseil de Prada, +vendu la villa Montefiori dix millions une compagnie +financire, s'tait laiss prendre la fivre de spculation +qui brlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en +poche, sagement; si bien qu'il s'tait mis jouer, en rachetant +ses propres terrains, et qu'il avait fini par tout +perdre, dans le krach formidable o s'engloutissait la +fortune de la ville entire. Totalement ruin, endett +mme, le prince n'en continuait pas moins ses promenades +au Corso de bel homme souriant et populaire, +lorsqu'il tait mort accidentellement, des suites d'une +chute de cheval; et, onze mois plus tard, sa veuve, la +toujours belle Flavia, qui s'tait arrange pour repcher +dans le dsastre une villa moderne et quarante mille +francs de rente, avait pous un homme magnifique, son +cadet de dix ans, un Suisse nomm Jules Laporte, +ancien sergent de la garde du Saint-Pre, ensuite courtier +marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui +marquis Montefiori, ayant conquis le titre en conqurant +la femme, par un bref spcial du pape. La princesse Boccanera +tait redevenue la marquise Montefiori. Et c'tait +alors que, bless, le cardinal Boccanera avait exig que +son neveu Dario vnt occuper, prs de lui, un petit appartement, +au premier tage du palais. Dans le cœur du +saint homme, qui semblait mort au monde, l'orgueil du +nom demeurait, une tendresse pour ce frle garon, le +dernier de la race, le seul par qui la vieille souche pt +reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage +avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection +paternelle, si fier et si hautement convaincu de leur<a name="page_064" id="page_064"></a> +pit, en les prenant tous les deux prs de lui, qu'il ddaignait +les bruits abominables que les amis du comte +Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la +runion du cousin et de la cousine sous le mme toit. +Donna Serafina gardait Benedetta, comme lui-mme gardait +Dario, et dans le silence, dans l'ombre du vaste palais +dsert, ensanglant autrefois par tant de violences tragiques, +il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs passions +maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui +croulait, au seuil d'un monde nouveau.</p> + +<p>Lorsque, brusquement, l'abb Pierre Froment se rveilla, +la tte lourde de rves pnibles, il fut dsol +de voir que le jour tombait. Sa montre, qu'il se hta de +consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se reposer +une heure au plus, en avait dormi prs de sept, dans +un accablement invincible. Et, mme veill, il restait +sur le lit, bris, comme vaincu dj avant d'avoir combattu. +Pourquoi donc cette prostration, ce dcouragement +sans cause, ce frisson de doute, venu il ne savait +d'o, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune enthousiasme +du matin? Les Boccanera taient-ils lis +cette faiblesse soudaine de son me? Il avait entrevu, dans +le noir de ses rves, des figures si troubles, si inquitantes, +et son angoisse continuait, il les voquait encore, +effar de se rveiller ainsi au fond d'une chambre ignore, +pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui +semblaient plus raisonnables, il ne s'expliquait pas comment +c'tait Benedetta qui avait crit au vicomte Philibert +de la Choue pour le charger de lui apprendre que son +livre tait dnonc la congrgation de l'Index; et quel +intrt elle pouvait avoir ce que l'auteur vnt se dfendre + Rome; et dans quel but elle avait pouss l'amabilit +jusqu' vouloir qu'il descendt chez eux. Sa stupeur, +en somme, tait d'tre l, tranger, sur ce lit, dans +cette pice, dans ce palais dont il entendait autour de +lui le grand silence de mort. Les membres anantis,<a name="page_065" id="page_065"></a> +le cerveau comme vide, il avait une brusque lucidit, +il comprenait que des choses lui chappaient, que toute +une complication devait se cacher sous l'apparente simplicit +des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le soupon +s'effaa, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant +le triste crpuscule d'tre la cause unique de ce +frisson et de cette dsesprance, dont il avait honte.</p> + +<p>Pierre, alors, pour se remuer, se mit examiner les +deux pices. Elles taient meubles d'acajou, simplement, +presque pauvrement, des meubles dpareills, +datant du commencement du sicle. Le lit n'avait pas de +tentures, ni les fentres, ni les portes. Par terre, sur le +carreau nu, pass au rouge et cir, des petits tapis de +pied s'alignaient seuls devant les siges. Et il finit par se +rappeler, en face de cette nudit et de cette froideur +bourgeoises, la chambre o il avait couch, enfant, +Versailles, chez sa grand'mre, qui avait tenu l un petit +commerce de mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, un mur +de la chambre, devant le lit, un ancien tableau l'intressa, +parmi des gravures enfantines et sans valeur. C'tait, +peine clair par le jour mourant, une figure de femme, assise +sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et +svre logis, dont on semblait l'avoir chasse. Les deux +battants de bronze venaient de se refermer jamais, et +elle demeurait l, drape dans une simple toile blanche, +tandis que des vtements pars, lancs rudement, au +hasard, tranaient sur les paisses marches de granit. +Elle avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses +mains convulses de douleur, une face qu'on ne voyait +pas, que les ondes d'une admirable chevelure noyait, +voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle +honte affreuse, quel abandon excrable, cachait-elle +ainsi, cette rejete, cette obstine d'amour, dont on +rvait sans fin l'histoire, d'un cœur perdu? On la sentait +adorablement jeune et belle, dans sa misre, dans ce +lambeau de linge drap ses paules; mais le reste<a name="page_066" id="page_066"></a> +d'elle appartenait au mystre, et sa passion, et peut-tre +son infortune, et sa faute peut-tre. A moins qu'elle ne +ft l seulement le symbole de tout ce qui frissonne et +pleure, sans visage, devant la porte ternellement close +de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien qu'il +s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une +puret divines. Ce n'tait qu'une illusion, le tableau avait +beaucoup souffert, noirci, dlaiss, et il se demandait +de quel matre inconnu pouvait bien tre ce panneau, +pour l'mouvoir ce point. Sur le mur d' ct, une +Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime +sicle, l'irrita par la banalit de son sourire.</p> + +<p>Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la +fentre du salon, s'accouda. En face de lui, sur l'autre +rive du Tibre, se dressait le Janicule, le mont d'o il +avait vu Rome, le matin. Mais ce n'tait plus, cette +heure trouble, la ville de jeunesse et de rve, envole +dans le soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre +grise, l'horizon se noyait, indistinct et morne. L-bas, +gauche, il devinait de nouveau le Palatin, par-dessus les +toits; et, droite, l-bas, c'tait toujours le dme de +Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb; +tandis que derrire lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir, +devait sombrer lui aussi sous la brume. Quelques minutes +se passrent, et tout se brouilla encore, il sentit Rome +s'vanouir, s'effacer dans son immensit, qu'il ignorait. +Son doute et son inquitude sans cause le reprirent, +si douloureusement, qu'il ne put rester la fentre +davantage; il la referma, alla s'asseoir, laissa les tnbres +le submerger, d'un flot d'infinie tristesse. Et sa rverie +dsespre ne prit fin que lorsque la porte s'ouvrit doucement +et que la clart d'une lampe gaya la pice.</p> + +<p>C'tait Victorine qui entrait avec prcaution, en apportant +de la lumire.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, vous voici debout. J'tais +venue vers quatre heures; mais je vous ai laiss dormir.<a name="page_067" id="page_067"></a> +Et vous avez joliment bien fait de dormir votre contentement.</p> + +<p>Puis, comme il se plaignait d'tre courbatur et frissonnant, +elle s'inquita.</p> + +<p>—N'allez pas prendre leurs vilaines fivres! Vous +savez que le voisinage de leur rivire n'est pas sain. Don +Vigilio, le secrtaire de Son minence, les a, les fivres, +et je vous assure que ce n'est pas drle.</p> + +<p>Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se +recoucher. Elle l'excuserait auprs de la princesse et de +la contessina. Il finit par la laisser dire et faire, car il +tait hors d'tat d'avoir une volont. Sur son conseil, il +dna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et des +confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui +fit grand bien, il se sentit comme rpar, ce point qu'il +refusa de se mettre au lit et qu'il voulut absolument +remercier ces dames, le soir mme, de leur aimable +hospitalit. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il se +prsenterait.</p> + +<p>—Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous +allez bien, a vous distraira... Le mieux est que don +Vigilio, votre voisin, entre vous prendre neuf heures et +qu'il vous accompagne. Attendez-le.</p> + +<p>Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve, +lorsque, neuf heures prcises, un coup discret fut frapp + la porte. Un petit prtre se prsenta, g de trente ans + peine, maigre et dbile, la face longue et ravage, +couleur de safran. Depuis deux annes, des crises de +fivre, chaque jour, la mme heure, le dvoraient. +Mais, dans sa face jaunie, ses yeux noirs, quand il oubliait +de les teindre, brlaient, embrass par son me de feu.</p> + +<p>Il fit une rvrence et dit simplement, en un franais +trs pur:</p> + +<p>—Don Vigilio, monsieur l'abb, et entirement +votre service... Si vous voulez bien que nous descendions?<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<p>Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don +Vigilio, d'ailleurs, ne parla plus, se contenta de rpondre +par des sourires. Ils avaient descendu le petit escalier, +ils se trouvrent au second tage, sur le vaste palier du +grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et +attrist du faible clairage, de loin en loin des becs de +gaz d'htel garni louche, dont les taches jaunes toilaient + peine les profondes tnbres des hauts couloirs sans +fin. C'tait gigantesque et funbre. Mme sur le palier, o +s'ouvrait la porte de l'appartement de donna Serafina, en +face de celle qui conduisait chez sa nice, rien n'indiquait +qu'il pt y avoir rception, ce soir-l. La porte restait +close, pas un bruit ne sortait des pices, dans le silence +de mort montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio, +qui, aprs une nouvelle rvrence, tourna discrtement +le bouton, sans sonner.</p> + +<p>Une seule lampe ptrole, pose sur une table, +clairait l'antichambre, une large pice aux murs nus, +peints fresque d'une tenture rouge et or, drape rgulirement +tout autour, l'antique. Sur les chaises, +quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme, +taient jets; tandis que les chapeaux encombraient une +console. Un domestique, assis, le dos au mur, sommeillait.</p> + +<p>Mais, comme don Vigilio s'effaait pour le laisser entrer +dans un premier salon, une pice tendue de brocatelle +rouge, demi obscure et qu'il croyait vide, Pierre se +trouva en face d'une apparition noire, une femme vtue +de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il +entendit heureusement son compagnon qui disait, en +s'inclinant:</p> + +<p>—Contessina, j'ai l'honneur de vous prsenter monsieur +l'abb Pierre Froment, arriv de France ce matin.</p> + +<p>Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu +de ce salon dsert, dans la lueur dormante de deux +lampes voiles de dentelle. Mais, prsent, un bruit de<a name="page_069" id="page_069"></a> +voix venait du salon voisin, un grand salon dont la porte, +ouverte deux battants, dcoupait un carr de clart +plus vive.</p> + +<p>Tout de suite la jeune femme s'tait montre accueillante, +avec une parfaite simplicit.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, je sais heureuse de vous voir. +J'ai craint que votre indisposition ne ft grave. Vous voil +tout fait remis, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il l'coutait, sduit par sa voix lente, lgrement grasse, +o toute une passion contenue semblait passer dans beaucoup +de sage raison. Et il la voyait enfin, avec ses cheveux +si lourds et si bruns, sa peau si blanche, d'une blancheur +d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lvres un peu fortes, +le nez trs fin, des traits d'une dlicatesse d'enfance. Mais +c'taient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux +immenses, d'une infinie profondeur, o personne n'tait +certain de lire. Dormait-elle? Rvait-elle? Cachait-elle la +tension ardente des grandes saintes et des grandes amoureuses, +sous l'immobilit de son visage? Si blanche, si +jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux, +toute une allure trs rflchie, trs noble et rythmique. +Et, aux oreilles, elle portait deux grosses perles, d'une +puret admirable, des perles qui venaient d'un collier +clbre de sa mre, et que Rome entire connaissait.</p> + +<p>Pierre s'excusa, remercia.</p> + +<p>—Madame, je suis confus, j'aurais voulu ds ce matin +vous dire combien j'tais touch de votre bont trop grande.</p> + +<p>Il avait hsit l'appeler madame, en se rappelant le +motif allgu dans son instance en nullit de mariage. +Mais, videmment, tout le monde l'appelait ainsi. Son +visage, d'ailleurs, tait rest tranquille et bienveillant, et +elle voulut le mettre son aise.</p> + +<p>—Vous tes chez vous, monsieur l'abb. Il suffit que +notre parent, monsieur de la Choue, vous aime et s'intresse + votre œuvre. Vous savez que j'ai pour lui une +grande affection...<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre +qu'elle devait parler du livre, la seule cause du voyage et +de l'hospitalit offerte.</p> + +<p>—Oui, c'est le vicomte qui m'a envoy votre livre. Je +l'ai lu, je l'ai trouv trs beau. Il m'a trouble. Mais je +ne suis qu'une ignorante, je n'ai certainement pas tout +compris, et il faudra que nous en causions, vous m'expliquerez +vos ides, n'est-ce pas, monsieur l'abb?</p> + +<p>Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir, +il lut alors la surprise, l'moi d'une me d'enfant, mise +en prsence d'inquitants problmes qu'elle n'avait jamais +soulevs. Ce n'tait donc pas elle qui s'tait prise de passion, +qui avait voulu l'avoir prs d'elle, pour le soutenir, +pour tre de sa victoire? Il souponna de nouveau, et trs +nettement cette fois, une influence secrte, quelqu'un +dont la main menait tout, vers un but ignor. Mais il tait +charm de tant de simplicit et de franchise, chez une +crature si belle, si jeune et si noble; et il se donnait +elle, ds ces quelques mots changs. Il allait lui dire +qu'elle pouvait disposer de lui, entirement, lorsqu'il fut +interrompu par l'arrive d'une autre femme, galement +vtue de noir, dont la haute et mince taille se dtacha +durement dans le cadre lumineux de la porte grande ouverte +du salon voisin.</p> + +<p>—Eh bien! Benedetta, as-tu dit Giacomo de monter +voir? Don Vigilio vient de descendre, et il est seul. C'est +inconvenant.</p> + +<p>—Mais non, ma tante, monsieur l'abb est ici.</p> + +<p>Et elle se hta de les prsenter l'un l'autre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Pierre Froment... La princesse +Boccanera.</p> + +<p>Il y eut des saluts crmonieux. Elle devait toucher +la soixantaine, et elle se serrait tellement, qu'on l'et +prise, par derrire, pour une jeune femme. C'tait d'ailleurs +sa coquetterie dernire, les cheveux tout blancs, +pais et rudes encore, n'ayant gard de noirs que les sourcils,<a name="page_071" id="page_071"></a> +dans sa face longue aux larges plis, plante du grand +nez volontaire de la famille. Elle n'avait jamais t belle, +et elle tait reste fille, blesse mortellement du choix +du comte Brandini qui avait voulu Ernesta, sa cadette, rsolue +ds lors mettre ses joies dans l'unique satisfaction +de l'orgueil hrditaire du nom qu'elle portait. Les Boccanera +avaient dj compt deux papes, et elle esprait +bien ne pas mourir avant que son frre le cardinal ft le +troisime. Elle s'tait faite sa femme de charge secrte, +elle ne l'avait pas quitt, veillant sur lui, le conseillant, +menant la maison souverainement, accomplissant des +miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait crouler +les plafonds sur leurs ttes. Si, depuis trente ans, elle +recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican, +c'tait par haute politique, pour rester le salon du monde +noir, une force et une menace.</p> + +<p>Aussi Pierre devina-t-il son accueil combien peu il +pesait devant elle, petit prtre tranger qui n'tait pas +mme prlat. Et cela l'tonnait encore, posait de nouveau +la question obscure: pourquoi l'avait-on invit, que +venait-il faire dans ce monde ferm aux humbles? Il la +savait d'une austrit de dvotion extrme, il crut finir +par comprendre qu'elle le recevait seulement par gard +pour le vicomte; car, son tour, elle ne trouva que cette +phrase:</p> + +<p>—Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles +de monsieur de la Choue! Il y a deux ans, il nous +a amen un si beau plerinage!</p> + +<p>Elle passa la premire, elle introduisit enfin le jeune +prtre dans le salon voisin. C'tait une vaste pice carre, +tendue de vieille brocatelle jaune, grandes fleurs +Louis XIV. Le plafond, trs lev, avait un revtement +merveilleux de bois sculpt et peint, des caissons rosaces +d'or. Mais le mobilier tait disparate. De hautes glaces, +deux superbes consoles dores, quelques beaux fauteuils +du dix-septime sicle; puis, le reste lamentable, un<a name="page_072" id="page_072"></a> +lourd guridon empire tomb on ne savait d'o, des choses +htroclites venues de quelque bazar, des photographies +affreuses, tranant sur les marbres prcieux des consoles. +Il n'y avait l aucun objet d'art intressant. Aux murs, +d'anciens tableaux mdiocres; except un primitif inconnu +et dlicieux, une Visitation du quatorzime sicle, la +Vierge toute petite, d'une dlicatesse pure d'enfant de +dix ans, tandis que l'Ange, immense, superbe, l'inondait +du flot d'amour clatant et surhumain; et, en face, un +antique portrait de famille, celui d'une jeune fille trs +belle, coiffe d'un turban, que l'on croyait tre le portrait +de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicire, qui +s'tait jete au Tibre avec son frre, Ercole, et le cadavre +de son amant, Flavio Corradini. Quatre lampes clairaient, +d'une grande lueur calme, la pice fane, comme +jaunie d'un mlancolique coucher de soleil, grave, vide +et nue, sans un bouquet de fleurs.</p> + +<p>Tout de suite, donna Serafina prsenta Pierre d'un +mot; et, dans le silence, dans l'arrt brusque des conversations, +il sentit les regards qui se fixaient sur lui, comme +sur une curiosit promise et attendue. Il y avait l une +dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario, +debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni, +amene par une vieille parente, qui entretenait + demi-voix un prlat, monsignor Nani, tous deux assis +dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout d'tre +frapp par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le +vicomte, en l'envoyant Rome, avait cru devoir lui expliquer +la situation particulire dans la maison, afin de +lui viter des fautes. Depuis trente ans, Morano tait l'ami +de donna Serafina. Cette liaison, autrefois coupable, car +l'avocat avait femme et enfants, tait devenue, aprs son +veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excuse, +accepte par tous, une sorte de ces vieux mnages naturels +que la tolrance mondaine consacre. Tous les deux, trs +dvots, s'taient certainement assur les indulgences<a name="page_073" id="page_073"></a> +ncessaires. Et Morano se trouvait l, la place qu'il +occupait depuis plus d'un quart de sicle, au coin de +la chemine, bien que le feu de l'hiver n'y ft pas +allum encore. Et, lorsque donna Serafina eut rempli +son devoir de matresse de maison, elle reprit elle-mme +sa place, l'autre coin de la chemine, en face +de lui.</p> + +<p>Alors, tandis que Pierre s'asseyait, prs de don Vigilio, +silencieux et discret sur une chaise, Dario continua plus +haut l'histoire qu'il contait Celia. Il tait joli homme, +de taille moyenne, svelte et lgant, portant toute sa +barbe brune et trs soigne, avec la face longue, le nez +fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme amollis +par le sculaire appauvrissement du sang.</p> + +<p>—Oh! une beaut, rpta-t-il avec emphase, une +beaut tonnante!</p> + +<p>—Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.</p> + +<p>Celia, qui ressemblait la petite Vierge du primitif, +accroch au-dessus de sa tte, s'tait mise rire.</p> + +<p>—Mais, chre, une pauvre fille, une ouvrire, que +Dario a vue aujourd'hui.</p> + +<p>Et Dario dut recommencer son rcit. Il passait dans +une troite rue, du ct de la place Navone, quand il +avait aperu, sur les marches d'un perron, une belle +et forte fille de vingt ans, effondre, qui pleurait gros +sanglots. Touch surtout de sa beaut, il s'tait approch +d'elle, avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la +maison, une fabrique de perles de cire, mais que le chmage +tait venu, que l'atelier venait de fermer, et qu'elle +n'osait rentrer chez ses parents, tellement la misre y +tait grande. Sous le dluge de ses larmes, elle levait sur +lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche +quelque argent. Et elle s'tait leve d'un bond, toute +rouge et confuse, se cachant les mains dans sa jupe, ne +voulant rien prendre, disant qu'il pouvait la suivre, s'il<a name="page_074" id="page_074"></a> +voulait, et qu'il donnerait a sa mre. Puis, elle avait +fil vivement, vers le pont Saint-Ange.</p> + +<p>—Oh! une beaut, rpta-t-il d'un air d'extase, une +beaut magnifique!... Plus grande que moi, mince encore +dans sa force, avec une gorge de desse! Un vrai antique, +une Vnus vingt ans, le menton un peu fort, la bouche +et le nez d'une correction de dessin parfaite, les yeux, +ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tte, coiffe d'un +casque de lourds cheveux noirs, la face clatante, comme +dore d'un coup de soleil!</p> + +<p>Tous s'taient mis couter, ravis, dans cette passion +de la beaut que, malgr tout, Rome garde au cœur.</p> + +<p>—Elles deviennent bien rares, ces belles filles du +peuple, dit Morano. On pourrait battre le Transtvre, +sans en rencontrer. Voici qui prouve pourtant qu'il en +existe encore, au moins une.</p> + +<p>—Et comment l'appelles-tu, ta desse? demanda +Benedetta souriante, amuse et extasie ainsi que les +autres.</p> + +<p>—Pierina, rpondit Dario, riant lui aussi.</p> + +<p>—Et qu'en as-tu fait?</p> + +<p>Mais le visage excit du jeune homme prit une expression +de malaise et de peur, comme celui d'un enfant, qui, +dans ses jeux, tombe sur une laide bte.</p> + +<p>—Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret... +Une misre, une misre vous rendre malade!</p> + +<p>Il l'avait suivie par curiosit, il tait arriv, derrire +elle, de l'autre ct du pont Saint-Ange, dans le quartier +neuf en construction, bti sur les anciens Prs du Chteau; +et l, au premier tage d'une des maisons abandonnes, + peine sche et dj en ruine, il tait tomb sur un +spectacle affreux, dont son cœur restait soulev: toute +une famille, la mre, le pre, un vieil oncle infirme, des +enfants, mourant de faim, pourrissant dans l'ordure. Il +choisissait les termes les plus nobles pour en parler, +il cartait l'horrible vision d'un geste effray de la main.<a name="page_075" id="page_075"></a></p> + +<p>—Enfin, je me suis sauv, et je vous rponds que je +n'y retournerai pas.</p> + +<p>Il y eut un hochement de tte gnral, dans le silence +froid et gn qui s'tait fait. Morano conclut en une +phrase amre, o il accusait les spoliateurs, les hommes +du Quirinal, d'tre l'unique cause de toute la misre de +Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du +dput Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes +d'aventures louches? Ce serait le comble de l'impudence, +la banqueroute infaillible et prochaine.</p> + +<p>Et seule Benedetta, dont le regard s'tait fix sur Pierre, +en songeant son livre, murmura:</p> + +<p>—Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi +donc ne pas retourner les voir?</p> + +<p>Pierre, dpays et distrait d'abord, venait d'tre profondment +remu par le rcit de Dario. Il revivait son +apostolat au milieu des misres de Paris, il s'attendrissait +pitoyablement, en retombant, ds son arrive Rome, +sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il haussa la +voix, il dit trs haut:</p> + +<p>—Oh! madame, nous irons les voir ensemble, +vous m'emmnerez. Ces questions me passionnent tant!</p> + +<p>L'attention de tous fut ainsi ramene sur lui. On se mit + le questionner, il les sentit inquiets de son impression +premire, de ce qu'il pensait de leur ville et d'eux-mmes. +Surtout on lui recommandait de ne pas juger +Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui avait-elle +produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il? +Et lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir rpondre, n'ayant +rien vu, n'tant pas mme sorti. Mais on ne l'en pressa +que plus vivement, il eut la sensation nette d'un travail +sur lui, d'un effort pour l'amener l'admiration et +l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas cder + des dsillusions fatales, de persister, d'attendre que +Rome lui rvlt son me.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, combien de temps comptez-vous<a name="page_076" id="page_076"></a> +rester parmi nous? demanda une voix courtoise, d'un +timbre doux et clair.</p> + +<p>C'tait monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait +haut pour la premire fois. A diverses reprises, Pierre +avait cru s'apercevoir que le prlat ne le quittait pas de +ses yeux bleus, trs vifs, tandis qu'il semblait couter +attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. Et, +avant de rpondre, il le regarda dans sa soutane lisre +de cramoisi, l'charpe de soie violette serre la taille, +l'air jeune encore bien qu'il et dpass la cinquantaine, +avec ses cheveux rests blonds, son nez droit et fin, sa +bouche du dessin le plus dlicat et le plus ferme, aux +dents admirablement blanches.</p> + +<p>—Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois +semaines peut-tre.</p> + +<p>Le salon entier se rcria. Comment! trois semaines? Il +avait la prtention de connatre Rome en trois semaines! +Il fallait six mois, un an, dix ans! L'impression premire +tait toujours dsastreuse; et, pour en revenir, cela +demandait un long sjour.</p> + +<p>—Trois semaines! rpta donna Serafina de son air +de ddain. Est-ce qu'on peut s'tudier et s'aimer, en trois +semaines? Ceux qui nous reviennent, ce sont ceux qui ont +fini par nous connatre.</p> + +<p>Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'tait d'abord +content de sourire. Il avait eu un petit geste de sa main +fine, qui trahissait son origine aristocratique. Et, comme +Pierre, modestement, s'expliquait, disait que, venu pour +faire certaines dmarches, il partirait lorsque ces dmarches +seraient faites, le prlat conclut, en souriant toujours:</p> + +<p>—Oh! monsieur l'abb restera plus de trois semaines, +nous aurons le bonheur, j'espre, de le possder longtemps.</p> + +<p>Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette +phrase troubla le jeune prtre. Que savait-on, que voulait-on<a name="page_077" id="page_077"></a> +dire? Il se pencha, il demanda tout bas don Vigilio, +demeur prs de lui, muet:</p> + +<p>—Qui est-ce, monsignor Nani?</p> + +<p>Mais le secrtaire ne rpondit pas tout de suite. Son +visage fivreux se plomba encore. Ses yeux ardents +virrent, s'assurrent que personne ne le surveillait. Et, +dans un souffle:</p> + +<p>—L'assesseur du Saint-Office.</p> + +<p>Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas +que l'assesseur, qui assistait en silence aux runions du +Saint-Office, se rendait chaque mercredi soir, aprs la +sance, chez le Saint-Pre, pour lui rendre compte des +affaires traites l'aprs-midi. Cette audience hebdomadaire, +cette heure passe avec le pape, dans une intimit qui +permettait d'aborder tous les sujets, donnait au personnage +une situation part, un pouvoir considrable. Et, +d'ailleurs, la fonction tait cardinalice, l'assesseur ne +pouvait tre ensuite nomm que cardinal.</p> + +<p>Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et +aimable, continuait regarder le jeune prtre d'un air si +encourageant, que ce dernier dut aller occuper, prs de +lui, le sige laiss enfin libre par la vieille tante de Celia. +N'tait-ce pas un prsage de victoire, cette rencontre, +faite le premier jour, d'un prlat puissant dont l'influence +lui ouvrirait peut-tre toutes les portes? Il se sentit alors +trs touch, lorsque celui-ci, ds la premire question, +lui demanda obligeamment, d'un ton de profond intrt:</p> + +<p>—Alors, mon cher fils, vous avez donc publi un +livre?</p> + +<p>Et, repris par l'enthousiasme, oubliant o il tait, +Pierre se livra, conta son initiation de brlant amour au +travers des souffrants et des humbles, rva tout haut le +retour la communaut chrtienne, triompha avec le +catholicisme rajeuni, devenu la religion de la dmocratie +universelle. Peu peu, il avait de nouveau lev +la voix; et le silence se faisait dans l'antique salon<a name="page_078" id="page_078"></a> +svre, tous s'taient remis l'couter, au milieu d'une +surprise croissante, d'un froid de glace, qu'il ne sentait +pas.</p> + +<p>Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son ternel +sourire, dont la pointe d'ironie ne se montrait mme +plus.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est trs +beau, oh! trs beau, tout fait digne de l'imagination +pure et noble d'un chrtien... Mais que comptez-vous +faire, maintenant?</p> + +<p>—Aller droit au Saint-Pre, pour me dfendre.</p> + +<p>Il y eut un lger rire rprim, et donna Serafina exprima +l'avis gnral, en s'criant:</p> + +<p>—On ne voit pas comme a le Saint-Pre!</p> + +<p>Mais Pierre se passionna.</p> + +<p>—Moi, j'espre bien que je le verrai... Est-ce que je +n'ai pas exprim ses ides? Est-ce que je n'ai pas dfendu +sa politique? Est-ce qu'il peut laisser condamner mon +livre, o je crois m'tre inspir du meilleur de lui-mme?</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, se hta de rpter Nani, +comme s'il et craint qu'on ne brusqut trop les choses +avec ce jeune enthousiaste. Le Saint-Pre est d'une intelligence +si haute! Et il faudra le voir... Seulement, mon cher +fils, ne vous excitez pas de la sorte, rflchissez un peu, +prenez votre heure...</p> + +<p>Puis, se tournant-vers Benedetta:</p> + +<p>—N'est-ce pas? Son minence n'a pas encore vu monsieur +l'abb. Ds demain matin, il faudra qu'elle daigne +le recevoir, pour le diriger de ses sages conseils.</p> + +<p>Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux +rceptions de sa sœur, le lundi soir. Il tait toujours l, +en pense, comme le matre absent et souverain.</p> + +<p>—C'est que, rpondit la contessina en hsitant, je +crains bien que mon oncle ne soit pas dans les ides de +monsieur l'abb.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Nani se remit sourire.</p> + +<p>—Justement, il lui dira des choses bonnes entendre.</p> + +<p>Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que +celui-ci inscrirait le prtre pour une audience, le lendemain +matin, dix heures.</p> + +<p>Mais, ce moment, un cardinal entra, vtu de l'habit de +ville, la ceinture et les bas rouges, la simarre noire, +lisre et boutonne de rouge. C'tait le cardinal Sarno, +un trs ancien familier des Boccanera; et, pendant qu'il +s'excusait d'avoir travaill trs tard, le salon se taisait, +s'empressait, avec dfrence. Mais, pour le premier cardinal +qu'il voyait, Pierre prouvait une dception vive, +car il ne trouvait pas la majest, le bel aspect dcoratif, +auquel il s'tait attendu. Celui-ci apparaissait petit, un +peu contrefait, l'paule gauche plus haute que la droite, +le visage us et terreux, avec des yeux morts. Il lui faisait +l'effet d'un trs vieil employ de soixante-dix ans, hbt +par un demi-sicle de bureaucratie troite, dform et +alourdi de n'avoir jamais quitt le rond de cuir, sur lequel +il avait vcu sa vie. Et, en ralit, son histoire entire +tait l: enfant chtif d'une petite famille bourgeoise, +lve au Sminaire romain, plus tard professeur de droit +canonique pendant dix ans ce mme Sminaire, puis secrtaire + la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq +ans. On venait de clbrer son jubil cardinalice. N +Rome, il n'avait jamais pass hors de Rome un seul jour, +il tait le type parfait du prtre grandi l'ombre du Vatican +et matre du monde. Bien qu'il n'et occup aucune +fonction diplomatique, il avait rendu de tels services la +Propagande, par ses habitudes mthodiques de travail, +qu'il tait devenu prsident d'une des deux commissions +qui se partagent le gouvernement des vastes pays d'Occident, +non encore catholiques. Et c'tait ainsi qu'au fond +de ces yeux morts, dans ce crne bas, d'expression obtuse, +il y avait la carte immense de la chrtient.</p> + +<p>Nani lui-mme s'tait lev, plein d'un sourd respect<a name="page_080" id="page_080"></a> +devant cet homme effac et terrible, qui avait les mains +partout, aux coins les plus reculs de la terre, sans tre +jamais sorti de son bureau. Il le savait, dans son apparente +nullit, dans son lent travail de conqute mthodique et +organise, d'une puissance bouleverser les empires.</p> + +<p>—Est-ce que Votre minence est remise de ce rhume, +qui nous a dsols?</p> + +<p>—Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir +pernicieux. J'ai le dos glac, ds que je sors de mon +cabinet.</p> + +<p>A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et +perdu. On oubliait mme de le prsenter au cardinal. Et +il dut rester l pendant prs d'une heure encore, regardant, +observant. Ce monde vieilli lui parut alors enfantin, +retourn une enfance triste. Sous la morgue, la rserve +hautaine, il devinait maintenant une relle timidit, la +mfiance inavoue d'une grande ignorance. Si la conversation +ne devenait pas gnrale, c'tait que personne +n'osait; et il entendait, dans les coins, des bavardages +purils et sans fin, les menues histoires de la semaine, les +petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort +peu, les moindres aventures prenaient des proportions +normes. Il finit par avoir la sensation nette qu'il se trouvait +transport +dans un salon franais du temps de +Charles X, au fond d'une de nos grandes villes piscopales +de province. Aucun rafrachissement n'tait servi. +La vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal +Sarno, qui ne rpondait pas, hochant le menton de loin en +loin. Don Vigilio n'avait pas desserr les dents de la +soire. Une longue conversation, voix trs basse, s'tait +engage entre Nani et Morano, tandis que donna Serafina, +qui se penchait pour les couter, approuvait d'un lent +signe de tte. Sans doute, ils causaient du divorce de +Benedetta, car ils la regardaient de temps autre, d'un air +grave. Et, au milieu de la vaste pice, dans la clart dormante +des lampes, il n'y avait que le groupe jeune, form<a name="page_081" id="page_081"></a> +par Benedetta, Dario et Celia, qui semblt vivre, babillant + demi-voix, touffant parfois des rires.</p> + +<p>Tout d'un coup, Pierre fut frapp de la grande ressemblance +qu'il y avait entre Benedetta et le portrait de +Cassia, pendu au mur. C'tait la mme enfance dlicate, +la mme bouche de passion et les mmes grands yeux +infinis, dans la mme petite face ronde, raisonnable et +saine. Il y avait l, certainement, une me droite et un +cœur de flamme. Puis, un souvenir lui revint, celui d'une +peinture de Guido Reni, l'adorable et candide tte de +Batrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, cet +instant, tre l'exacte reproduction. Cette double ressemblance +l'mut, lui fit regarder Benedetta avec une inquite +sympathie, comme si toute une fatalit violente de pays +et de race allait s'abattre sur elle. Mais elle tait si +calme, l'air si rsolu et si patient! Et, depuis qu'il se +trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle et +Dario, aucune tendresse qui ne ft fraternelle et gaie, +surtout de sa part, elle, dont le visage gardait la srnit +claire des grands amours avouables. Un moment, Dario +lui avait pris les mains, en plaisantant, les avait serres; +et, s'il s'tait mis rire un peu nerveusement, avec de +courtes flammes au bord des cils, elle, sans hte, avait +dgag ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades +tendres. Elle l'aimait, visiblement, de tout son tre, pour +toute la vie.</p> + +<p>Mais Dario ayant touff un lger billement, en regardant +sa montre, et s'tant esquiv, pour rejoindre des +amis qui jouaient chez une dame, Benedetta et Celia +vinrent s'asseoir sur un canap, prs de la chaise de +Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques +mots de leurs confidences. La petite princesse tait l'ane +du prince Matteo Buongiovanni, pre de cinq enfants +dj, mari une Mortimer, une Anglaise qui lui avait +apport cinq millions. D'ailleurs, on citait les Buongiovanni +comme une des rares familles du patriciat de Rome riches<a name="page_082" id="page_082"></a> +encore, debout au milieu des ruines du pass croulant de +toutes parts. Eux aussi avaient compt deux papes, ce qui +n'empchait pas le prince Matteo de s'tre ralli au Quirinal, +sans toutefois se fcher avec le Vatican. Fils lui-mme +d'une Amricaine, n'ayant plus dans les veines le pur sang +romain, il tait d'une politique plus souple, fort avare, +disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse +et la toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamne + l'invitable mort. Et c'tait dans cette famille, d'orgueil +superbe, dont l'clat continuait emplir la ville, qu'une +aventure venait d'clater, soulevant des commrages sans +fin: l'amour brusque de Celia pour un jeune lieutenant, + qui elle n'avait jamais parl; l'entente passionne des +deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant +pour tout se dire que l'change d'un regard; la volont +tenace de la jeune fille qui, aprs avoir dclar son pre +qu'elle n'aurait pas d'autre mari, attendait inbranlable, +certaine qu'on lui donnerait l'homme de son choix. Le +pis tait que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait tre +le fils du dput Sacco, un parvenu, que le monde noir +mprisait, comme vendu au Quirinal, capable des plus +laides besognes.</p> + +<p>—C'est pour moi que Morano a parl tout l'heure, +murmurait Celia l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand +il a maltrait le pre d'Attilio, propos de ce ministre +dont on s'occupe... Il a voulu m'infliger une leon.</p> + +<p>Toutes deux s'taient jur une ternelle tendresse, ds +le Sacr-Cœur, et Benedetta, son ane de cinq ans, se +montrait maternelle.</p> + +<p>—Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours + ce jeune homme?</p> + +<p>—Oh! chre, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!... +Attilio me plat, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un +autre. Je le veux, je l'aurai, parce qu'il m'aime et que +je l'aime... C'est tout simple.</p> + +<p>Pierre, saisi, la regarda. Elle tait un lis candide et<a name="page_083" id="page_083"></a> +ferm, avec sa douce figure de vierge. Un front et un nez +d'une puret de fleur, une bouche d'innocence aux lvres +closes sur les dents blanches, des yeux d'eau de source, +clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues d'une +fracheur de satin, pas une inquitude ni une curiosit +dans le regard ingnu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui +aurait pu le dire! Elle tait la vierge dans tout son +inconnu redoutable.</p> + +<p>—Ah! chre, reprit Benedetta, ne recommence pas +ma triste histoire. a ne russit gure, de marier le pape +et le roi.</p> + +<p>—Mais, dit Celia avec tranquillit, tu n'aimais pas +Prada, tandis que moi j'aime Attilio. La vie est l, il faut +aimer.</p> + +<p>Cette parole, prononce si naturellement par cette +enfant ignorante, troubla Pierre un tel point, qu'il sentit +des larmes lui monter aux yeux. L'amour, oui! c'tait +la solution toutes les querelles, l'alliance entre les +peuples, la paix et la joie dans le monde entier. Mais +donna Serafina s'tait leve, en se doutant du sujet de +conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un +coup d'œil don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint +dire tout bas Pierre que l'heure tait venue de se retirer. +Onze heures sonnaient, Celia partait avec sa tante, sans +doute l'avocat Morano voulait garder un instant le cardinal +Sarno et Nani pour causer en famille de quelque difficult +qui se prsentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le +premier salon, lorsque Benedetta eut bais Celia sur les +deux joues, elle prit cong de Pierre avec beaucoup de +bonne grce.</p> + +<p>—Demain matin, en rpondant au vicomte, je lui dirai +combien nous sommes heureux de vous avoir, et pour +plus longtemps que vous ne croyez... N'oubliez pas, dix +heures, de descendre saluer mon oncle le cardinal.</p> + +<p>En haut, au troisime tage, comme Pierre et don +Vigilio, tenant chacun un bougeoir que le domestique<a name="page_084" id="page_084"></a> +leur avait remis, allaient se sparer devant leurs portes, +le premier ne put s'empcher de poser au second une +question qui le tracassait.</p> + +<p>—C'est un personnage trs influent que monsignor +Nani?</p> + +<p>Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en +ouvrant les deux bras, comme pour embrasser le monde. +Puis, ses yeux flambrent, une curiosit parut le saisir +son tour.</p> + +<p>—Vous le connaissiez dj, n'est-ce-pas? demanda-t-il +sans rpondre.</p> + +<p>—Moi! pas du tout!</p> + +<p>—Vraiment!... Il vous connat trs bien, lui! Je l'ai +entendu parler de vous, lundi dernier, en des termes si +prcis, qu'il m'a sembl au courant des plus petits dtails +de votre vie et de votre caractre.</p> + +<p>—Jamais je n'avais mme entendu prononcer son +nom.</p> + +<p>—Alors, c'est qu'il se sera renseign.</p> + +<p>Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis +que Pierre, qui s'tonnait de trouver la porte de la sienne +ouverte, en vit sortir Victorine, de son air tranquille et +actif.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, j'ai voulu m'assurer par moi-mme +que vous ne manquiez de rien. Vous avez de la +bougie, vous avez de l'eau, du sucre, des allumettes... Et, +le matin, que prenez-vous? Du caf? Non! du lait pur, +avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?... +Et reposez-vous, dormez bien. Moi, les premires nuits, +oh! j'ai eu une peur des revenants, dans ce vieux palais! +Mais je n'en ai jamais vu la queue d'un. Quand on est +mort, on est trop content de l'tre, on se repose.</p> + +<p>Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se dtendre, +d'chapper au malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces +gens, qui se mlaient, s'effaaient en lui comme des +ombres, sous la lumire dormante des lampes. Les<a name="page_085" id="page_085"></a> +revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les +mes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la +poitrine des vivants d'aujourd'hui. Et, malgr son long +repos de la journe, jamais il ne s'tait senti si las, si +dsireux de sommeil, l'esprit confus et brouill, craignant +bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit se +dshabiller, l'tonnement d'tre l, de se coucher l, le +reprit avec une intensit telle, qu'il crut un moment tre +un autre. Que pensait tout ce monde de son livre? Pourquoi +l'avait-on fait venir en ce froid logis qu'il devinait +hostile? tait-ce donc pour l'aider ou pour le vaincre? Et +il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher +d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano, +aux deux coins de la chemine, tandis que, derrire la +tte passionne et calme de Benedetta, apparaissait la face +souriante de monsignor Nani, aux yeux de ruse, aux lvres +d'indomptable nergie.</p> + +<p>Il se coucha, puis se releva, touffant, ayant un tel +besoin d'air frais et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la +fentre, pour s'y accouder. Mais la nuit tait d'un noir +d'encre, les tnbres avaient submerg l'horizon. Au firmament, +des brumes devaient cacher les toiles, la vote +opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les +maisons du Transtvre dormaient depuis longtemps, pas +une fentre ne luisait, un bec de gaz scintillait seul, au +loin, comme une tincelle perdue. Vainement il chercha le +Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du nant, les +vingt-quatre sicles de Rome, le Palatin antique et le +moderne Quirinal, le dme gant de Saint-Pierre, effac +du ciel par le flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne +voyait pas, n'entendait mme pas le Tibre, le fleuve mort +dans la ville morte.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p>A dix heures moins un quart, le lendemain matin, +Pierre descendit au premier tage du palais, pour se prsenter + l'audience du cardinal Boccanera. Il venait de +se rveiller plein de courage, repris par l'enthousiasme +naf de sa foi; et rien n'tait rest de son singulier accablement +de la veille, des doutes et des soupons qui +l'avaient saisi, au premier contact de Rome, dans la +fatigue de l'arrive. Il faisait si beau, le ciel tait si pur, +que son cœur s'tait remis battre d'esprance.</p> + +<p>Sur le vaste palier, la porte de la premire antichambre +se trouvait large ouverte, deux battants. Le cardinal, +un des derniers cardinaux du patriciat romain, tout en +fermant les salons de gala dont les fentres donnaient sur +la rue et qui se pourrissaient de vtust, avait gard l'appartement +de rception d'un de ses grands-oncles, cardinal +comme lui, vers la fin du dix-huitime sicle. C'tait +une srie de quatre immenses pices, hautes de six +mtres, qui prenaient jour sur la ruelle en pente, descendant +au Tibre; et le soleil n'y pntrait jamais, barr par +les noires maisons d'en face. L'installation avait donc t +conserve dans tout le faste et la pompe des princes d'autrefois, +grands dignitaires de l'glise. Mais aucune rparation +n'tait faite, aucun soin n'tait pris, les tentures +pendaient en loques, la poussire mangeait les meubles, +au milieu d'une complte insouciance, o l'on sentait +comme une volont hautaine d'arrter le temps.</p> + +<p>Pierre prouva un lger saisissement, en entrant dans<a name="page_087" id="page_087"></a> +la premire pice, l'antichambre des domestiques. Jadis, +deux gendarmes pontificaux, en tenue, restaient l +demeure, parmi un flot de valets; et un seul domestique, +aujourd'hui, augmentait encore par sa prsence fantomatique +la mlancolie de cette vaste salle, demi +obscure. Surtout ce qui frappait la vue, en face des +fentres, c'tait un autel drap de rouge, surmont d'un +baldaquin tendu de rouge, sous lequel taient brodes les +armes des Boccanera, le dragon ail, soufflant des +flammes, avec la devise: <i>Bocca nera, Alma rossa.</i> Et le +chapeau rouge du grand-oncle, l'ancien grand chapeau de +crmonie, se trouvait galement l, ainsi que les deux +coussins de soie rouge et les deux antiques parasols, +pendus au mur, qu'on emportait dans le carrosse, chaque +sortie. Au milieu de l'absolu silence, on croyait entendre +le petit bruit discret des mites qui rongeaient depuis un +sicle tout ce pass mort, qu'un coup de plumeau aurait +fait tomber en poudre.</p> + +<p>La seconde antichambre, celle o se tenait autrefois le +secrtaire, une salle aussi vaste, tait vide; et Pierre dut +la traverser, il ne dcouvrit don Vigilio que dans la troisime, +l'antichambre noble. Avec son personnel dsormais +rduit au strict ncessaire, le cardinal avait prfr avoir +son secrtaire sous la main, la porte mme de l'ancienne +salle du trne, dans laquelle il recevait. Et don Vigilio, +si maigre, si jaune, si frissonnant de fivre, tait l comme +perdu, une toute petite et pauvre table noire, charge +de papiers. Plong au fond d'un dossier, il leva la tte, +reconnut le visiteur; et, d'une voix basse, peine un +murmure dans le silence:</p> + +<p>—Son minence est occupe... Veuillez attendre.</p> + +<p>Puis, il se replongea dans sa lecture, sans doute pour +chapper toute tentative de conversation.</p> + +<p>N'osant s'asseoir, Pierre examina la pice. Elle tait +peut-tre encore plus dlabre que les deux autres, avec sa +tenture de damas vert, lime par l'ge, pareille la mousse<a name="page_088" id="page_088"></a> +qui se dcolore sur les vieux arbres. Mais le plafond restait +superbe, toute une dcoration somptueuse, une haute +frise dont les ornements peints et dors encadraient +un Triomphe d'Amphitrite, d'un des lves de Raphal. +Et, selon l'antique usage, c'tait dans cette pice que la +barrette tait pose, sur une crdence, au pied d'un grand +crucifix d'bne et d'ivoire.</p> + +<p>Mais, comme il s'habituait au demi-jour, il fut tout d'un +coup trs intress par un portrait en pied du cardinal, +peint rcemment. Celui-ci y tait reprsent en grand costume +de crmonie, la soutane de moire rouge, le rochet de +dentelle, la cappa jete royalement sur les paules. Et ce +haut vieillard de soixante-dix ans avait gard, dans ce +vtement d'glise, son allure fire de prince, entirement +ras, les cheveux si blancs et si drus encore, qu'ils foisonnaient +en boucles sur les paules. C'tait le masque dominateur +des Boccanera, le nez fort, la bouche grande, aux +lvres minces, dans une face longue, coupe de larges +plis; et surtout les yeux de sa race clairaient la face ple, +des yeux trs bruns, de vie ardente, sous des sourcils +pais, rests noirs. La tte laure, il aurait rappel les +ttes des empereurs romains, trs beau et matre du +monde, comme si le sang d'Auguste avait battu dans ses +veines.</p> + +<p>Pierre savait son histoire, et ce portrait l'voquait en +lui. lev au Collge des Nobles, Pio Boccanera n'avait +quitt Rome qu'une fois, trs jeune, peine diacre, pour +aller Paris prsenter une barrette, comme ablgat. Puis, +sa carrire ecclsiastique s'tait droule souverainement, +les honneurs lui taient venus d'une faon toute naturelle, +dus sa naissance: consacr de la main mme de Pie IX, +fait plus tard chanoine de la Basilique vaticane et camrier +secret participant, nomm Majordome aprs l'occupation +italienne, et enfin cardinal en 1874. Depuis quatre +ans, il tait camerlingue, et l'on racontait tout bas que +Lon XIII l'avait choisi pour cette charge, comme Pie IX<a name="page_089" id="page_089"></a> +autrefois l'avait choisi lui-mme, afin de l'carter de la +succession au trne pontifical; car, si, en le nommant, le +conclave avait mconnu la tradition qui voulait que le +camerlingue ne pt tre lu pape, sans doute reculerait-on +devant une infraction nouvelle. Et l'on disait encore que +la lutte sourde continuait, comme sous le rgne pass, +entre le pape et le camerlingue, ce dernier l'cart, +condamnant la politique du Saint-Sige, d'opinion radicalement +oppose en tout, attendant muet, dans le nant +actuel de sa charge, la mort du pape, qui lui donnerait le +pouvoir intrimaire jusqu' l'lection du pape nouveau, +le devoir d'assembler le conclave et de veiller la bonne +expdition transitoire des affaires de l'glise. L'ambition +de la papaut, le rve de recommencer l'aventure du cardinal +Pecci, camerlingue et pape, n'tait-il pas derrire +ce grand front svre, dans la flamme mme de ces regards +noirs? Son orgueil de prince romain ne connaissait que +Rome, il se faisait presque une gloire d'ignorer totalement +le monde moderne, et il se montrait d'ailleurs trs pieux, +d'une religion austre, d'une foi pleine et solide, incapable +du plus lger doute.</p> + +<p>Mais un chuchotement tira Pierre de ses rflexions. +C'tait don Vigilio qui l'invitait s'asseoir, de son air +prudent.</p> + +<p>—Ce sera long peut-tre, vous pouvez prendre un +tabouret.</p> + +<p>Et il se mit couvrir une grande feuille jauntre d'une +criture fine, tandis que Pierre, machinalement, pour +obir, s'asseyait, sur un des tabourets de chne, rangs +le long du mur, en face du portrait. Il retomba dans une +rverie, il crut voir renatre et clater, autour de lui, le +faste princier d'un des cardinaux d'autrefois. D'abord, le +jour o il tait nomm, le cardinal donnait des ftes, des +rjouissances publiques, dont certaines sont cites encore +pour leur splendeur. Pendant trois journes, les portes +des salons de rception restaient grandes ouvertes, entrait<a name="page_090" id="page_090"></a> +qui voulait; et, de salle en salle, des huissiers lanaient, +rptaient les noms, patriciat, bourgeoisie, menu peuple, +Rome entire, que le nouveau cardinal accueillait avec +une bont souveraine, tel qu'un roi ses sujets. Puis, c'tait +toute une royaut organise, certains cardinaux jadis dplaaient +plus de cinq cents personnes avec eux, avaient +une maison qui comprenait seize offices, vivaient au milieu +d'une vritable cour. Mme, plus rcemment, lorsque +la vie se fut simplifie, un cardinal, s'il tait prince, +avait droit un train de gala de quatre voitures, atteles +de chevaux noirs. Quatre domestiques le prcdaient, en +livre ses armes, portant le chapeau, les coussins et les +parasols. Il tait en outre accompagn du secrtaire en +manteau de soie violette, du caudataire revtu de la +croccia, sorte de douillette en laine violette, avec des +revers de soie, et du gentilhomme, en costume Henri II, +tenant la barrette entre ses mains gantes. Quoique diminu +dj, le train de maison comprenait encore l'auditeur +charg du travail des congrgations, le secrtaire uniquement +employ la correspondance, le matre de chambre +qui introduisait les visiteurs, le gentilhomme qui portait +la barrette, et le caudataire, et le chapelain, et le matre +de maison, et le valet de chambre, sans compter la nue +des valets en sous-ordre, les cuisiniers, les cochers, les +palefreniers, un vritable peuple dont bourdonnaient les +palais immenses. Et c'tait de ce peuple que Pierre, par +la pense, remplissait les trois vastes antichambres, prcdant +la salle du trne, c'tait ce flot de laquais en +livre bleue, aux passementeries armories, ce monde +d'abbs et de prlats en manteaux de soie, qui revivait +devant lui, mettant toute une vie passionne et magnifique +sous les hauts plafonds vides, dans les demi-tnbres +qu'il clairait de sa splendeur ressuscite.</p> + +<p>Mais, aujourd'hui, surtout depuis l'entre des Italiens + Rome, les grandes fortunes des princes romains s'taient +presque toutes effondres, et le faste des hauts dignitaires<a name="page_091" id="page_091"></a> +de l'glise avait disparu. Dans sa ruine, le patriciat, +s'cartant des charges ecclsiastiques, mal rmunres, de +gloire mdiocre, les abandonnait l'ambition de la petite +bourgeoisie. Le cardinal Boccanera, le dernier prince +d'antique noblesse revtu de la pourpre, n'avait gure, +pour tenir son rang, que trente mille francs environ, les +vingt-deux mille francs de sa charge, augments de ce que +lui rapportaient certaines autres fonctions; et jamais il +n'aurait pu s'en tirer, si donna Serafina n'tait venue + son aide, avec les miettes de l'ancienne fortune +patrimoniale, qu'il avait jadis abandonne ses deux +sœurs et son frre. Donna Serafina et Benedetta faisaient +mnage part, vivaient chez elles, avec leur table, leurs +dpenses personnelles, leurs domestiques. Le cardinal +n'avait avec lui que son neveu Dario, et jamais il ne donnait +un dner ni une rception. La plus grande dpense tait +son unique voiture, le lourd carrosse deux chevaux que +le crmonial lui imposait, car un cardinal ne peut marcher + pied dans Rome. Encore son cocher, un vieux serviteur, +lui pargnait-il un palefrenier, par son enttement + soigner seul le carrosse et les deux chevaux noirs, +vieillis comme lui dans la famille. Il y avait deux laquais, +le pre et le fils, ce dernier n au palais. La femme du +cuisinier aidait la cuisine. Mais les rductions portaient +plus encore sur l'antichambre noble et sur la premire +antichambre; tout l'ancien personnel si brillant et si nombreux +se rduisait maintenant deux petits prtres, don +Vigilio, le secrtaire, qui tait en mme temps l'auditeur +et le matre de maison, et l'abb Paparelli, le caudataire, +qui servait aussi de chapelain et de matre de chambre. +O la foule des gens gages de toutes conditions avait +circul, emplissant les salles de leur clat, on ne voyait +plus que ces deux petites soutanes noires filer sans bruit, +deux ombres discrtes perdues dans la grande ombre des +pices mortes.</p> + +<p>Et comme Pierre la comprenait, prsent, la hautaine<a name="page_092" id="page_092"></a> +insouciance du cardinal, laissant le temps achever son +œuvre de ruine, dans ce palais des anctres, auquel il ne +pouvait rendre la vie glorieuse d'autrefois! Bti pour cette +vie, pour le train souverain d'un prince du seizime +sicle, le logis croulait, dsert et noir, sur la tte de son +dernier matre, qui n'avait plus assez de serviteurs pour +le remplir, et qui n'aurait pas su comment payer le pltre +ncessaire aux rparations. Alors, puisque le monde +moderne se montrait hostile, puisque la religion n'tait +plus reine, puisque la socit tait change et qu'on allait + l'inconnu, au milieu de la haine et de l'indiffrence des +gnrations nouvelles, pourquoi donc ne pas laisser le +vieux monde tomber en poudre, dans l'orgueil obstin de +sa gloire sculaire? Les hros seuls mouraient debout, +sans rien abandonner du pass, fidles jusqu'au dernier +souffle la mme foi, n'ayant plus que la douloureuse +bravoure, l'infinie tristesse d'assister la lente agonie de +leur Dieu. Et, dans le haut portrait du cardinal, dans sa +face ple, si fire, si dsespre et brave, il y avait cette +volont ttue de s'anantir sous les dcombres du vieil +difice social, plutt que d'en changer une seule pierre.</p> + +<p>Le prtre fut tir de sa rverie par le frlement d'une +marche furtive, un petit trot de souris, qui lui fit tourner +la tte. Une porte venait de s'ouvrir dans la tenture, et il +eut la surprise de voir s'arrter devant lui un abb d'une +quarantaine d'annes, gros et court, qu'on aurait pris pour +une vieille fille en jupe noire, trs ge dj, tellement +sa face molle tait couture de rides. C'tait l'abb +Paparelli, le caudataire, le matre de chambre, qui, ce +dernier titre, se trouvait charg d'introduire les visiteurs; +et il allait questionner celui-ci, en l'apercevant l, lorsque +don Vigilio intervint, pour le mettre au courant.</p> + +<p>—Ah! bien, bien! monsieur l'abb Froment, que Son +minence daignera recevoir... Il faut attendre, il faut +attendre.</p> + +<p>Et, de sa marche roulante et muette, il alla reprendre<a name="page_093" id="page_093"></a> +sa place dans la seconde antichambre, o il se tenait d'habitude.</p> + +<p>Pierre n'aima point ce visage de vieille dvote, blmi +par le clibat, ravag par des pratiques trop rudes; et, +comme don Vigilio ne s'tait pas remis au travail, la tte +lasse, les mains brles de fivre, il se hasarda le questionner. +Oh! l'abb Paparelli, un homme de la foi la plus +vive, qui restait par simple humilit dans un poste modeste, +prs de Son minence! D'ailleurs, celle-ci voulait bien +l'en rcompenser, en ne ddaignant pas, parfois, d'couter +ses avis. Et il y avait, dans les yeux ardents de don Vigilio, +une sourde ironie, une colre voile encore, tandis qu'il +continuait examiner Pierre, l'air rassur un peu, gagn +par l'vidente droiture de cet tranger, qui ne devait +faire partie d'aucune bande. Aussi finissait-il par se +dpartir de sa continue et maladive mfiance. Il s'abandonna +jusqu' causer un instant.</p> + +<p>—Oui, oui, il y a parfois beaucoup de besogne, et +assez dure... Son minence appartient plusieurs congrgations, +le Saint-Office, l'Index, les Rites, la Consistoriale. +Et, pour l'expdition des affaire qui lui incombent, +c'est entre mes mains que tous les dossiers arrivent. Il +faut que j'tudie chaque affaire, que je fasse un rapport, +enfin que je dbrouille la besogne... Sans compter que +toute la correspondance, d'autre part, me passe par les +mains. Heureusement, Son minence est un saint, qui +n'intrigue ni pour lui ni pour les autres, ce qui nous +permet de vivre un peu l'cart.</p> + +<p>Pierre s'intressait vivement ces dtails intimes d'une +de ces existences de prince de l'glise, si caches d'ordinaire, +dformes souvent par la lgende. Il sut que le +cardinal, hiver comme t, se levait six heures du +matin. Il disait sa messe dans sa chapelle, une petite +pice, meuble seulement d'un autel en bois peint, et o +personne n'entrait jamais. D'ailleurs, son appartement +particulier ne se composait que d'une chambre coucher,<a name="page_094" id="page_094"></a> +une salle manger et un cabinet de travail, des pices +modestes, troites, qu'on avait tailles dans une grande +salle, l'aide de cloisons. Il y vivait trs enferm, sans +luxe aucun, en homme sobre et pauvre. A huit heures, il +djeunait, une tasse de lait froid. Puis, les matins de +sance, il se rendait aux congrgations dont il faisait +partie; ou bien, il restait chez lui, recevoir. Le dner +tait une heure, et la sieste venait ensuite, jusqu' +quatre heures et mme cinq en t, la sieste de Rome, le +moment sacr, pendant lequel pas un domestique n'aurait +os mme frapper la porte. Les jours de beau temps, au +rveil, il faisait une promenade en voiture, du ct de +l'ancienne voie Appienne, d'o il revenait au coucher du +soleil, lorsqu'on sonnait l'<i>Ave Maria</i>. Et enfin, aprs avoir +reu de sept neuf, il soupait, rentrait dans sa chambre, +ne reparaissait plus, travaillait seul ou se couchait. Les +cardinaux vont chez le pape deux ou trois fois par mois, +jours fixes, pour les besoins du service. Mais, depuis +bientt un an, le camerlingue n'avait pas t admis en +audience particulire, ce qui tait un signe de disgrce, +une preuve de guerre, dont tout le monde noir causait +bas, avec prudence.</p> + +<p>—Son minence est un peu rude, continuait don Vigilio +doucement, heureux de parler, dans un moment de +dtente. Mais il faut la voir sourire, lorsque sa nice, la +contessina, qu'elle adore, descend l'embrasser... Vous +savez que, si vous tes bien reu, vous le devrez la +contessina...</p> + +<p>A ce moment, il fut interrompu. Un bruit de voix venait +de la deuxime antichambre, et il se leva vivement, il +s'inclina trs bas, en voyant entrer un gros homme la +soutane noire ceinture de rouge, coiff d'un chapeau +noir torsade rouge et or, et que l'abb Paparelli amenait, +avec tout un dploiement d'humbles rvrences. Il +avait fait signe Pierre de se lever galement, il put lui +souffler encore:<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<p>—Le cardinal Sanguinetti, prfet de la congrgation +de l'Index.</p> + +<p>Mais l'abb Paparelli se prodiguait, s'empressait, rptait +d'un air de bate satisfaction:</p> + +<p>—Votre minence rvrendissime est attendue. J'ai +ordre de l'introduire tout de suite... Il y a dj l Son +minence le Grand Pnitencier.</p> + +<p>Sanguinetti, la voix haute, le pas sonore, eut un clat +brusque et familier.</p> + +<p>—Oui, oui, une foule d'importuns qui m'ont retenu! +On ne fait jamais ce qu'on veut. Enfin, j'arrive.</p> + +<p>C'tait un homme de soixante ans, trapu et gras, la +face ronde et colore, avec un nez norme, des lvres +paisses, des yeux vifs toujours en mouvement. Mais il +frappait surtout par son air de jeunesse active, turbulente +presque, les cheveux bruns encore, peine sems +de fils d'argent, trs soigns, ramens en boucles sur +les tempes. Il tait n Viterbe, avait fait ses classes au +sminaire de cette ville, avant de venir Rome les +achever l'Universit Grgorienne. Ses tats de service +ecclsiastique disaient son chemin rapide, son intelligence +souple: d'abord, secrtaire de nonciature Lisbonne; +ensuite, nomm vque titulaire de Thbes et charg d'une +mission dlicate, au Brsil; ds son retour, fait nonce +Bruxelles, puis Vienne; et enfin cardinal, sans compter +qu'il venait d'obtenir l'vch suburbicaire de Frascati. +Rompu aux affaires, ayant pratiqu toute l'Europe, il +n'avait contre lui que son ambition trop affiche, son +intrigue toujours aux aguets. On le disait maintenant irrconciliable, +exigeant de l'Italie la reddition de Rome, +bien qu'autrefois il et fait des avances au Quirinal. Dans +sa furieuse passion d'tre le pape de demain, il sautait +d'une opinion une autre, se donnait mille peines pour +conqurir des gens, qu'il lchait ensuite. Deux fois dj, +il s'tait fch avec Lon XIII, puis avait cru politique de +faire sa soumission. La vrit tait que, candidat presque<a name="page_096" id="page_096"></a> +avou la papaut, il s'usait par son continuel effort, +trempant dans trop de choses, remuant trop de monde.</p> + +<p>Mais Pierre n'avait vu en lui que le prfet de la congrgation +de l'Index; et une ide seule l'motionnait, +celle que cet homme allait dcider du sort de son livre. +Aussi, lorsque le cardinal eut disparu et que l'abb Paparelli +fut retourn dans la deuxime antichambre, ne +put-il s'empcher de demander don Vigilio:</p> + +<p>—Leurs minences le cardinal Sanguinetti et le cardinal +Boccanera sont donc trs lies?</p> + +<p>Un sourire pina les lvres du secrtaire, pendant +que ses yeux flambaient d'une ironie dont il n'tait +plus matre.</p> + +<p>—Oh! trs lies, non, non!... Elles se voient, quand +elles ne peuvent pas faire autrement.</p> + +<p>Et il expliqua qu'on avait des gards pour la haute +naissance du cardinal Boccanera, de sorte qu'on se runissait +volontiers chez lui, lorsqu'une affaire grave se +prsentait, comme ce jour-l prcisment, ncessitant +une entrevue, en dehors des sances habituelles. Le cardinal +Sanguinetti tait le fils d'un petit mdecin de +Viterbe.</p> + +<p>—Non, non! Leurs minences ne sont pas lies du +tout... Quand on n'a ni les mmes ides, ni le mme +caractre, il est bien difficile de s'entendre. Et surtout +quand on se gne!</p> + +<p>Il avait dit cela plus bas, comme lui-mme, avec son +sourire mince. D'ailleurs, Pierre coutait peine, tout +sa proccupation personnelle.</p> + +<p>—Peut-tre bien est-ce pour une affaire de l'Index +qu'ils sont runis? demanda-t-il.</p> + +<p>Don Vigilio devait savoir le motif de la runion. Mais il +se contenta de rpondre que, pour une affaire de l'Index, la +runion aurait eu lieu chez le prfet de la congrgation. Et +Pierre, cdant son impatience, en fut rduit lui poser +une question directe.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>—Mon affaire moi, l'affaire de mon livre, vous la +connaissez, n'est-ce pas? Puisque Son minence fait +partie de la congrgation, et que les dossiers vous passent +par les mains, vous pourriez peut-tre me donner quelque +utile renseignement. Je ne sais rien, et j'ai une telle hte +de savoir!</p> + +<p>Du coup, don Vigilio fut repris de son inquitude effare. +Il bgaya d'abord, disant qu'il n'avait pas vu le +dossier, ce qui tait vrai.</p> + +<p>—Je vous assure, aucune pice ne nous est encore +parvenue, j'ignore absolument tout.</p> + +<p>Puis, comme le prtre allait insister, il lui fit signe +de se taire, il se remit crire, jetant des regards furtifs +vers la deuxime antichambre, craignant sans doute que +l'abb Paparelli n'coutt. Dcidment, il avait parl +beaucoup trop. Et il se rapetissait sa table, fondu, +disparu dans son coin d'ombre.</p> + +<p>Alors, Pierre revint sa rverie, envahi de nouveau +par tout cet inconnu qui l'entourait, par la tristesse +ancienne et ensommeille des choses. D'interminables +minutes durent s'couler, il tait prs de onze heures. Et +un bruit de porte, un bruit de voix l'veilla enfin. Il +s'inclina respectueusement devant le cardinal Sanguinetti, +qui s'en allait en compagnie d'un autre cardinal, +trs maigre, trs grand, avec une figure grise et longue +d'ascte. Mais ni l'un ni l'autre ne parut mme apercevoir +ce simple petit prtre tranger, inclin ainsi sur leur +passage. Ils causaient haut, familirement.</p> + +<p>—Ah! oui, le vent descend, il a fait plus chaud +qu'hier.</p> + +<p>—C'est coup sr du siroco pour demain.</p> + +<p>Le silence retomba, solennel, dans la grande pice +obscure. Don Vigilio crivait toujours, sans qu'on entendt +le petit bruit de sa plume sur le dur papier jauntre. Il +y eut un lger tintement de sonnette fle. Et l'abb +Paparelli accourut de la deuxime antichambre, disparut<a name="page_098" id="page_098"></a> +un instant dans la salle du trne, puis revint appeler +d'un signe Pierre, qu'il annona d'une voix lgre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Pierre Froment.</p> + +<p>La salle, trs grande, tait une ruine, elle aussi. Sous +l'admirable plafond de bois sculpt et dor, les tentures +rouges des murs, une brocatelle grandes palmes, s'en +allaient en lambeaux. On avait fait quelques reprises, +mais l'usure moirait de tons ples la pourpre sombre de +la soie, autrefois d'un faste clatant. La curiosit de la +pice tait l'ancien trne, le fauteuil de velours rouge o +prenait place jadis le Saint-Pre, quand il rendait visite +au cardinal. Un dais, galement de velours rouge, le surmontait, +sous lequel se trouvait accroch le portrait du +pape rgnant. Et, selon la rgle, le fauteuil tait retourn +contre le mur, pour indiquer que personne ne devait s'y +asseoir. D'ailleurs, il n'y avait pour tout mobilier, dans +la vaste salle, que des canaps, des fauteuils, des chaises, +et une merveilleuse table Louis XIV, de bois dor, + dessus de mosaque, reprsentant l'enlvement d'Europe.</p> + +<p>Mais Pierre ne vit d'abord que le cardinal Boccanera, +debout prs d'une autre table, qui lui servait de bureau. +Dans sa simple soutane noire, lisere et boutonne de +rouge, celui-ci lui apparaissait plus grand et plus fier +encore que sur son portrait, dans son costume de crmonie. +C'taient bien les cheveux blancs en boucles, +la face longue, coupe de larges plis, au nez fort et aux +lvres minces; et c'taient les yeux ardents clairant +la face ple, sous les pais sourcils rests noirs. Seulement, +le portrait ne donnait pas la souveraine et tranquille +foi qui se dgageait de cette haute figure, une +certitude totale de savoir o tait la vrit, et une absolue +volont de s'y tenir jamais.</p> + +<p>Boccanera n'avait pas boug, regardant fixement, de +son regard noir, s'avancer le visiteur; et le prtre, qui +connaissait le crmonial, s'agenouilla, baisa la grosse<a name="page_099" id="page_099"></a> +meraude qu'il portait au doigt. Mais, tout de suite, le +cardinal le releva.</p> + +<p>—Mon cher fils, soyez le bienvenu chez nous.... Ma +nice m'a parl de votre personne avec tant de sympathie, +que je suis heureux de vous recevoir.</p> + +<p>Il s'tait assis prs de la table, sans lui dire encore de +prendre lui-mme une chaise, et il continuait l'examiner, +en parlant d'une voix lente, fort polie.</p> + +<p>—C'est hier matin que vous tes arriv, et bien fatigu, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Votre minence est trop bonne... Oui, bris, autant +d'motion que de fatigue. Ce voyage est pour moi si +grave!</p> + +<p>Le cardinal sembla ne pas vouloir entamer ds les +premiers mots la question srieuse.</p> + +<p>—Sans doute, il y a tout de mme loin de Paris +Rome. Aujourd'hui, a se fait assez rapidement. Mais, +jadis, quel voyage interminable!</p> + +<p>Sa parole se ralentit.</p> + +<p>—Je suis all Paris une seule fois, oh! il y a longtemps, +cinquante ans bientt, et pour y passer une +semaine peine... Une grande et belle ville, oui, oui! +beaucoup de monde dans les rues, des gens trs bien +levs, un peuple qui a fait des choses admirables. On ne +peut l'oublier, mme dans les tristes heures actuelles, la +France a t la fille ane de l'glise... Depuis cet unique +voyage, je n'ai pas quitt Rome.</p> + +<p>Et, d'un geste de tranquille ddain, il acheva sa pense. +A quoi bon des courses au pays du doute et de la rbellion? +Est-ce que Rome ne suffisait pas, Rome qui gouvernait +le monde, la ville ternelle qui, aux temps prdits, +devait redevenir la capitale du monde?</p> + +<p>Pierre, muet, voquant en lui le prince violent et +batailleur d'autrefois, rduit porter cette simple soutane, +le trouva beau, dans son orgueilleuse conviction que +Rome se suffisait elle-mme. Mais cette obstination<a name="page_100" id="page_100"></a> +d'ignorance, cette volont de ne tenir compte des autres +nations que pour les traiter en vassales, l'inquitrent, +lorsque, par un retour sur lui-mme, il songea au motif +qui l'amenait. Et, comme le silence s'tait fait, il crut +devoir rentrer en matire par un hommage.</p> + +<p>—Avant toute autre dmarche, j'ai voulu mettre mon +respect aux pieds de Votre minence, car c'est en elle +seule que j'espre, c'est elle que je supplie de vouloir bien +me conseiller et me diriger.</p> + +<p>De la main, alors, Boccanera l'invita s'asseoir sur +une chaise, en face de lui.</p> + +<p>—Certainement, mon cher fils, je ne vous refuse pas +mes conseils. Je les dois tout chrtien dsireux de bien +faire. Vous auriez tort, seulement, de compter sur mon +influence: elle est nulle. Je vis compltement l'cart, +je ne puis et ne veux rien demander... Voyons, cela ne +va pas nous empcher de causer un peu.</p> + +<p>Il continua, aborda trs franchement la question, sans +ruse aucune, en esprit absolu et vaillant qui ne redoute +pas les responsabilits.</p> + +<p>—N'est-ce pas? vous avez crit un livre, <i>la Rome +nouvelle</i>, je crois, et vous venez pour dfendre ce livre, +qui est dfr la congrgation de l'Index... Moi, je +ne l'ai pas encore lu. Vous comprenez que je ne puis +tout lire. Je lis seulement les œuvres que m'envoie la +congrgation, dont je fais partie depuis l'an dernier; et +mme je me contente souvent du rapport que rdige pour +moi mon secrtaire... Mais ma nice Benedetta a lu votre +livre, et elle m'a dit qu'il ne manquait pas d'intrt, qu'il +l'avait d'abord un peu tonne et beaucoup mue ensuite... +Je vous promets donc de le parcourir, d'en tudier les passages +incrimins avec le plus grand soin.</p> + +<p>Pierre saisit l'occasion, pour commencer plaider sa +cause. Et il pensa que le mieux tait d'indiquer tout de +suite ses rfrences, Paris.</p> + +<p>—Votre minence comprend ma stupeur, quand j'ai<a name="page_101" id="page_101"></a> +su qu'on poursuivait mon livre... Monsieur le vicomte +Philibert de la Choue, qui veut bien me tmoigner +quelque amiti, ne cesse de rpter qu'un livre pareil +vaut au Saint-Sige la meilleure des armes.</p> + +<p>—Oh! de la Choue, de la Choue, rpta le cardinal +avec une moue de bienveillant ddain, je n'ignore pas +que de la Choue croit tre un bon catholique... Il est un +peu notre parent, vous le savez. Et, quand il descend au +palais, je le vois volontiers, la condition de ne pas +causer de certains sujets, sur lesquels nous ne pourrons +jamais nous entendre... Mais enfin le catholicisme de ce +distingu et bon de la Choue, avec ses corporations, ses +cercles d'ouvriers, sa dmocratie dbarbouille et son +vague socialisme, ce n'est en somme que de la littrature.</p> + +<p>Le mot frappa Pierre, car il en sentit toute l'ironie +mprisante, dont lui-mme se trouvait atteint. Aussi +s'empressa-t-il de nommer son autre rpondant, qu'il +pensait d'une autorit indiscutable.</p> + +<p>—Son minence le cardinal Bergerot a bien voulu +donner mon œuvre une entire approbation.</p> + +<p>Du coup, le visage de Boccanera changea brusquement. +Ce ne fut plus le blme railleur, la piti que soulve +l'acte inconsidr d'un enfant, destin un avortement +certain. Une flamme de colre alluma les yeux sombres, +une volont de combat durcit la face entire.</p> + +<p>—Sans doute, reprit-il lentement, le cardinal Bergerot +a une rputation de grande pit, en France. Nous +le connaissons peu, Rome. Personnellement, je l'ai vu +une seule fois, quand il est venu pour le chapeau. Et je +ne me permettrais pas de le juger, si, dernirement, ses +crits et ses actes n'avaient contrist mon me de +croyant. Je ne suis malheureusement pas le seul, vous ne +trouverez ici, dans le Sacr Collge, personne qui l'approuve.</p> + +<p>Il s'arrta, puis se pronona, d'une voix nette.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>—Le cardinal Bergerot est un rvolutionnaire.</p> + +<p>Cette fois, la surprise de Pierre le rendit un instant +muet. Un rvolutionnaire, grand Dieu! ce pasteur d'mes +si doux, d'une charit inpuisable, dont le rve tait que +Jsus redescendt sur la terre, pour faire rgner enfin la +justice et la paix! Les mots n'avaient donc pas la mme +signification partout, et dans quelle religion tombait-il, +pour que la religion des pauvres et des souffrants devnt +une passion condamnable, simplement insurrectionnelle?</p> + +<p>Sans pouvoir comprendre encore, il sentit l'impolitesse +et l'inutilit d'une discussion, il n'eut plus que le +dsir de raconter son livre, de l'expliquer et de l'innocenter. +Mais, ds les premiers mots, le cardinal l'empcha +de poursuivre.</p> + +<p>—Non, non, mon cher fils. Cela nous prendrait trop +de temps, et je veux lire les passages... Du reste, il est +une rgle absolue: tout livre est pernicieux et condamnable +qui touche la foi. Votre livre est-il profondment +respectueux du dogme?</p> + +<p>—Je le pense, et j'affirme Votre minence que je +n'ai pas entendu faire une œuvre de ngation.</p> + +<p>—C'est bon, je pourrai tre avec vous, si cela est +vrai... Seulement, dans le cas contraire, je n'aurais +qu'un conseil vous donner, retirer vous-mme votre +œuvre, la condamner et la dtruire, sans attendre qu'une +dcision de l'Index vous y force. Quiconque a produit le +scandale, doit le supprimer et l'expier, en coupant dans +sa propre chair. Un prtre n'a pas d'autre devoir que +l'humilit et l'obissance, l'anantissement complet de +son tre, dans la volont souveraine de l'glise. Et +mme pourquoi crire? car il y a dj de la rvolte +exprimer une opinion soi, c'est toujours une tentation +du diable qui vous met la plume la main. Pourquoi +courir le risque de se damner, en cdant l'orgueil de +l'intelligence et de la domination?... Votre livre, mon +cher fils, c'est encore de la littrature, de la littrature!<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>Ce mot revenait avec un mpris tel, que Pierre sentit +toute la dtresse des pauvres pages d'aptre qu'il avait +crites, tombant sous les yeux de ce prince devenu un +saint. Il l'coutait, il le regardait grandir, pris d'une +peur et d'une admiration croissantes.</p> + +<p>—Ah! la foi, mon cher fils, la foi totale, dsintresse, +qui croit pour l'unique bonheur de croire! Quel repos, +lorsqu'on s'incline devant les mystres, sans chercher +les pntrer, avec la conviction tranquille qu'en les acceptant, +on possde enfin le certain et le dfinitif! N'est-ce +pas la plus complte satisfaction intellectuelle, cette +satisfaction que donne le divin conqurant la raison, la +disciplinant et la comblant, ce point qu'elle est comme +remplie et dsormais sans dsir? En dehors de l'explication +de l'inconnu par le divin, il n'y a pas, pour +l'homme, de paix durable possible. Il faut mettre en Dieu +la vrit et la justice, si l'on veut qu'elles rgnent sur +cette terre. Quiconque ne croit pas est un champ de +bataille livr tous les dsastres. C'est la foi seule qui +dlivre et apaise!</p> + +<p>Et Pierre resta silencieux un instant, devant cette +grande figure qui se dressait. A Lourdes, il n'avait vu +que l'humanit souffrante se ruer la gurison du corps +et la consolation de l'me. Ici, c'tait le croyant intellectuel, +l'esprit qui a besoin de certitude, qui se satisfait, +en gotant la haute jouissance de ne plus douter. Jamais +encore il n'avait entendu un tel cri de joie, vivre dans +l'obissance, sans inquitude sur le lendemain de la +mort. Il savait que Boccanera avait eu une jeunesse un +peu vive, avec des crises de sensualit o flambait le sang +rouge des anctres; et il s'merveillait de la majest +calme que la foi avait fini par mettre chez cet homme de +race si violente, dont l'orgueil tait rest l'unique passion.</p> + +<p>—Pourtant, se hasarda-t-il dire enfin, trs doucement, +si la foi demeure essentielle, immuable, les formes<a name="page_104" id="page_104"></a> +changent... D'heure en heure, tout volue, le monde +change.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas vrai! s'cria le cardinal; le monde +est immobile, jamais!... Il pitine, il s'gare, s'engage +dans les plus abominables voies; et il faut, continuellement, +qu'on le ramne au droit chemin. Voil le vrai... +Est-ce que le monde, pour que les promesses du Christ +s'accomplissent, ne doit pas revenir au point de dpart, + l'innocence premire? Est-ce que la fin des temps n'est +pas fixe au jour triomphal o les hommes seront en +possession de toute la vrit, apporte par l'vangile?... +Non, non! la vrit est dans le pass, c'est toujours au +pass qu'il faut s'en tenir, si l'on ne veut pas se perdre. +Ces belles nouveauts, ces mirages du fameux progrs, +ne sont que les piges de l'ternelle perdition. A quoi +bon chercher davantage, courir sans cesse des risques +d'erreur, puisque la vrit, depuis dix-huit sicles, est +connue?... La vrit, mais elle est dans le catholicisme +apostolique et romain, tel que l'a cr la longue suite +des gnrations! Quelle folie de le vouloir changer, +lorsque tant de grands esprits, tant d'mes pieuses en +ont fait le plus admirable des monuments, l'instrument +unique de l'ordre en ce monde et du salut dans +l'autre!</p> + +<p>Pierre ne protesta plus, le cœur serr, car il ne pouvait +douter maintenant qu'il avait devant lui un adversaire +implacable de ses ides les plus chres. Il s'inclinait, +respectueux, glac, en sentant passer sur sa face un petit +souffle, le vent lointain qui apportait le froid mortel des +tombeaux; tandis que le cardinal, debout, redressant sa +haute taille, continuait de sa voix ttue, toute sonnante +de fier courage:</p> + +<p>—Et si, comme ses ennemis le prtendent, le catholicisme +est frapp mort, il doit mourir debout, dans son +intgralit glorieuse... Vous entendez bien, monsieur +l'abb, pas une concession, pas un abandon, pas une<a name="page_105" id="page_105"></a> +lchet! Il est tel qu'il est, et il ne saurait tre autrement. +La certitude divine, la vrit totale est sans modification +possible; et la moindre pierre enleve l'difice, +n'est jamais qu'une cause d'branlement... N'est-ce pas +vident, d'ailleurs? On ne sauve pas les vieilles maisons, +dans lesquelles on met la pioche, sous prtexte de les +rparer. On ne fait qu'augmenter les lzardes. S'il tait +vrai que Rome menat de tomber en poudre, tous les +raccommodages, tous les repltrages n'auraient pour +rsultat que de hter l'invitable catastrophe. Et, au lieu +de la mort grande, immobile, ce serait la plus misrable +des agonies, la fin d'un lche qui se dbat et +demande grce... Moi, j'attends. Je suis convaincu que ce +sont l d'affreux mensonges, que le catholicisme n'a +jamais t plus solide, qu'il puise son ternit dans +l'unique source de vie. Mais, le soir o le ciel croulerait, +je serais ici, au milieu de ces vieux murs qui s'miettent, +sous ces vieux plafonds dont les vers mangent les poutres, +et c'est debout, dans les dcombres, que je finirais, en +rcitant mon <i>Credo</i> une dernire fois.</p> + +<p>Sa voix s'tait ralentie, envahie d'une tristesse hautaine, +pendant que, d'un geste large, il indiquait l'antique +palais, autour de lui, dsert et muet, dont la vie se retirait +un peu chaque jour. tait-ce donc un involontaire +pressentiment, le petit souffle froid, venu des ruines, qui +l'effleurait, lui aussi? Tout l'abandon des vastes salles +s'en trouvait expliqu, les tentures de soie en lambeaux, +les armoiries plies par la poussire, le chapeau rouge que +les mites dvoraient. Et cela tait d'une grandeur dsespre +et superbe, ce prince et ce cardinal, ce catholique +intransigeant, retir ainsi dans l'ombre croissante du +pass, bravant d'un cœur de soldat l'invitable croulement +de l'ancien monde.</p> + +<p>Saisi, Pierre allait prendre cong, lorsqu'une petite +porte s'ouvrit dans la tenture. Boccanera eut une brusque +impatience.<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>—Quoi? qu'y a-t-il? Ne peut-on me laisser un instant +tranquille!</p> + +<p>Mais l'abb Paparelli, le caudataire, gras et doux, entra +quand mme, sans s'motionner le moins du monde. Il +s'approcha, vint murmurer une phrase, trs bas, l'oreille +du cardinal, qui s'tait calm sa vue.</p> + +<p>—Quel cur?... Ah! oui, Santobono, le cur de +Frascati. Je sais... Dites que je ne puis pas le recevoir +maintenant.</p> + +<p>De sa voix menue, Paparelli recommena parler bas. +Des mots pourtant s'entendaient: une affaire presse, le +cur tait forc de repartir, il n'avait dire qu'une +parole. Et, sans attendre un consentement, il introduisit le +visiteur, son protg, qu'il avait laiss derrire la petite +porte. Puis, lui-mme disparut, avec la tranquillit d'un +subalterne qui, dans sa situation infime, se sait tout-puissant.</p> + +<p>Pierre, qu'on oubliait, vit entrer un grand diable de +prtre, taill coups de serpe, un fils de paysan, encore +prs de la terre. Il avait de grands pieds, des mains +noueuses, une face couture et tanne, que des yeux noirs, +trs vifs, clairaient. Robuste encore, pour ses quarante-cinq +ans, il ressemblait un peu un bandit dguis, la +barbe mal faite, la soutane trop large sur ses gros os +saillants. Mais la physionomie restait fire, sans rien de +bas. Et il portait un petit panier, que des feuilles de +figuier recouvraient soigneusement.</p> + +<p>Tout de suite, Santobono flchit les genoux, baisa l'anneau, +mais d'un geste rapide, de simple politesse usuelle. +Puis, avec la familiarit respectueuse du menu peuple +pour les grands:</p> + +<p>—Je demande pardon Votre minence rvrendissime +d'avoir insist. Du monde attendait, et je n'aurais pas t +reu, si mon ancien camarade Paparelli n'avait eu l'ide +de me faire passer par cette porte... Oh! j'ai solliciter +de Votre minence un si grand service, un vrai service de<a name="page_107" id="page_107"></a> +cœur!... Mais, d'abord, qu'elle me permette de lui offrir +un petit cadeau.</p> + +<p>Boccanera l'coutait gravement. Il l'avait beaucoup +connu autrefois, lorsqu'il allait passer les ts Frascati, +dans la villa princire que la famille y possdait, une +habitation reconstruite au seizime sicle, un merveilleux +parc dont la terrasse clbre donnait sur la Campagne +romaine, immense et nue comme la mer. Cette villa tait +aujourd'hui vendue, et, sur des vignes, chues en partage + Benedetta, le comte Prada, avant l'instance en divorce, +avait commenc faire btir tout un quartier neuf de +petites maisons de plaisance. Autrefois, le cardinal ne +ddaignait pas, pendant ses promenades pied, d'entrer +se reposer un instant chez Santobono qui desservait, en +dehors de la ville, une antique chapelle consacre sainte +Marie des Champs; et le prtre occupait l, contre cette +chapelle, une sorte de masure demi ruine, dont le +charme tait un jardin clos de murs, qu'il cultivait +lui-mme, avec une passion de vrai paysan.</p> + +<p>—Comme tous les ans, reprit-il en posant le panier sur +la table, j'ai voulu que Votre minence gott mes figues. +Ce sont les premires de la saison que j'ai cueillies pour +elle ce matin. Elle les aimait tant, quand elle daignait +les venir manger sur l'arbre! et elle voulait bien me dire +qu'il n'y avait pas de figuier au monde pour en produire +de pareilles.</p> + +<p>Le cardinal ne put s'empcher de sourire. Il adorait les +figues, et c'tait vrai, le figuier de Santobono tait rput +dans le pays entier.</p> + +<p>—Merci, mon cher cur, vous vous souvenez de mes +petits dfauts... Voyons, que puis-je faire pour vous?</p> + +<p>Il tait tout de suite redevenu grave, car il y avait +entre lui et le cur d'anciennes discussions, des faons +de voir contraires, qui le fchaient. Santobono, n Nemi, +en plein pays farouche, d'une famille violente dont l'an +tait mort d'un coup de couteau, avait profess de tout<a name="page_108" id="page_108"></a> +temps des ides ardemment patriotiques. On racontait +qu'il avait failli prendre les armes avec Garibaldi; et, le +jour o les Italiens taient entrs dans Rome, on avait d +l'empcher de planter sur son toit le drapeau de l'unit +italienne. C'tait son rve passionn, Rome matresse du +monde, lorsque le pape et le roi, aprs s'tre embrasss, +feraient cause commune. Pour le cardinal, il y avait l +un rvolutionnaire dangereux, un prtre rengat mettant +le catholicisme en pril.</p> + +<p>—Oh! ce que Votre minence peut faire pour moi! ce +qu'elle peut faire, si elle le daigne! rptait Santobono +d'une voix brlante, en joignant ses grosses mains +noueuses.</p> + +<p>Puis, se ravisant:</p> + +<p>—Est-ce que Son minence le cardinal Sanguinetti +n'a pas dit un mot de mon affaire Votre minence rvrendissime?</p> + +<p>—Non, le cardinal m'a simplement prvenu de votre +visite, en me disant que vous aviez quelque chose me +demander.</p> + +<p>Et Boccanera, le visage assombri, attendit avec une +svrit plus grande. Il n'ignorait pas que le prtre tait +devenu le client de Sanguinetti, depuis que ce dernier, +nomm vque suburbicaire, passait Frascati de +longues semaines. Tout cardinal, candidat la papaut, a +de la sorte, dans son ombre, des familiers infimes qui +jouent l'ambition de leur vie sur son lection possible: +s'il est pape un jour, si eux-mmes l'aident le devenir, +ils entreront sa suite dans la grande famille pontificale. +On racontait que Sanguinetti avait dj tir Santobono +d'une mauvaise histoire, un enfant maraudeur +que celui-ci avait surpris en train d'escalader son mur, +et qui tait mort des suites d'une correction trop +rude. Mais, la louange du prtre, il fallait pourtant +ajouter que, dans son dvouement fanatique au cardinal, +il entrait surtout l'espoir qu'il serait le pape<a name="page_109" id="page_109"></a> +attendu, le pape destin faire de l'Italie la grande nation +souveraine.</p> + +<p>—Eh bien! voici mon malheur... Votre minence +connat mon frre Agostino, qui a t pendant deux ans +jardinier chez elle, la villa. Certainement, c'est un +garon trs gentil, trs doux, dont jamais personne n'a eu + se plaindre... Alors, on ne peut pas s'expliquer de +quelle faon, il lui est arriv un accident, il a tu un +homme d'un coup de couteau, Genzano, un soir qu'il se +promenait dans la rue... J'en suis tout fait contrari, +je donnerais volontiers deux doigts de ma main, pour le +tirer de prison. Et j'ai pens que Votre minence ne me +refuserait pas un certificat disant qu'elle a eu Agostino +chez elle et qu'elle a t toujours trs contente de +son bon caractre.</p> + +<p>Nettement, le cardinal protesta.</p> + +<p>—Je n'ai pas t content du tout d'Agostino. Il tait +d'une violence folle, et j'ai d justement le congdier +parce qu'il vivait constamment en querelle avec les autres +domestiques.</p> + +<p>—Oh! que Votre minence me chagrine, en me racontant +cela! C'est donc vrai que le caractre de mon +pauvre petit Agostino s'tait gt! Mais il y a moyen de +faire les choses, n'est-ce pas? Votre minence peut me +donner un certificat tout de mme, en arrangeant les +phrases. Cela produirait un si bon effet, un certificat de +Votre minence devant la justice!</p> + +<p>—Oui, sans doute, reprit Boccanera, je comprends. +Mais je ne donnerai pas de certificat.</p> + +<p>—Eh quoi! Votre minence rvrendissime refuse?</p> + +<p>—Absolument!... Je sais que vous tes un prtre +d'une moralit parfaite, que vous remplissez votre saint +ministre avec zle et que vous seriez un homme tout +fait recommandable, sans vos ides politiques. Seulement, +votre affection fraternelle vous gare, je ne puis mentir +pour vous tre agrable.<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Santobono le regardait, stupfi, ne comprenant pas +qu'un prince, un cardinal tout-puissant, s'arrtt de +si pauvres scrupules, lorsqu'il s'agissait d'un coup de +couteau, l'affaire la plus banale, la plus frquente, en +ces pays encore sauvages des Chteaux romains.</p> + +<p>—Mentir, mentir, murmura-t-il, ce n'est pas mentir +que de dire le bon uniquement, quand il y en a, et tout +de mme Agostino a du bon. Dans un certificat, a dpend +des phrases qu'on crit.</p> + +<p>Il s'enttait cet arrangement, il ne lui entrait pas +dans la tte qu'on pt refuser de convaincre la justice, +par une ingnieuse faon de prsenter les choses. Puis, +quand il fut certain qu'il n'obtiendrait rien, il eut un geste +dsespr, sa face terreuse prit une expression de violente +rancune, tandis que ses yeux noirs flambaient de +colre contenue.</p> + +<p>—Bien, bien! chacun voit la vrit sa manire, je +vais retourner dire a Son minence le cardinal Sanguinetti. +Et je prie Votre minence rvrendissime de ne +pas m'en vouloir, si je l'ai drange inutilement... Peut-tre +que les figues ne sont pas trs mres; mais je me +permettrai d'en apporter un panier encore, vers la fin de +la saison, lorsqu'elles sont tout fait bonnes et sucres... +Mille grces et mille bonheurs Votre minence rvrendissime.</p> + +<p>Il s'en allait reculons, avec des saluts qui pliaient en +deux sa grande taille osseuse. Et Pierre, qui s'tait +intress vivement la scne, retrouvait en lui le +petit clerg de Rome et des environs, dont on lui avait +parl avant son voyage. Ce n'tait pas le scagnozzo, le +prtre misrable, affam, venu de la province la suite +de quelque fcheuse aventure, tomb sur le pav de +Rome en qute du pain quotidien, une tourbe de mendiants +en soutane, cherchant fortune dans les miettes de +l'glise, se disputant voracement les messes de hasard, +se coudoyant avec le bas peuple au fond des cabarets les<a name="page_111" id="page_111"></a> +plus mal fams. Ce n'tait pas non plus le cur des campagnes +lointaines, d'une ignorance totale, d'une superstition +grossire, paysan avec les paysans, trait d'gal +gal par ses ouailles, qui, trs pieuses, ne le confondaient +jamais avec le Bon Dieu, genoux devant le saint de leur +paroisse, mais pas devant l'homme qui vivait de lui. A +Frascati, le desservant d'une petite glise pouvait toucher +neuf cents francs; et il ne dpensait que le pain et la +viande, s'il rcoltait le vin, les fruits, les lgumes de +son jardin. Celui-ci n'tait pas sans instruction, savait un +peu de thologie, un peu d'histoire, surtout cette histoire +de la grandeur passe de Rome, qui avait enflamm son +patriotisme du rve fou de la prochaine domination universelle, +rserve la Rome renaissante, capitale de +l'Italie. Mais quelle infranchissable distance encore, entre +ce petit clerg romain, souvent trs digne et intelligent, +et le haut clerg, les hauts dignitaires du Vatican! Tout +ce qui n'tait pas au moins prlat n'existait point.</p> + +<p>—Mille grces Votre minence rvrendissime, et +que tout lui russisse dans ses dsirs!</p> + +<p>Lorsque Santobono eut enfin disparu, le cardinal +revint Pierre, qui s'inclinait, lui aussi, pour prendre +cong.</p> + +<p>—En somme, monsieur l'abb, l'affaire de votre livre +me parat mauvaise. Je vous rpte que je ne sais rien de +prcis, que je n'ai pas vu le dossier. Mais, n'ignorant pas +que ma nice s'intressait vous, j'en ai dit un mot au +cardinal Sanguinetti, le prfet de l'Index, qui tait justement +ici tout l'heure. Et lui-mme n'est gure plus au +courant que moi, car rien n'est encore sorti des mains +du secrtaire. Seulement, il m'a affirm que la dnonciation +venait de personnes considrables, d'une grande +influence, et qu'elle portait sur des pages nombreuses, +o l'on aurait relev les passages les plus fcheux, tant +au point de vue de la discipline qu'au point de vue du +dogme.<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>Trs mu cette pense d'ennemis cachs, le poursuivant +dans l'ombre, le jeune prtre s'cria:</p> + +<p>—Oh! dnonc, dnonc! si Votre minence savait +combien ce mot me gonfle le cœur! Et dnonc pour des +crimes coup sr involontaires, puisque j'ai voulu uniquement, +ardemment le triomphe de l'glise... C'est donc +aux genoux du Saint-Pre que je vais aller me jeter et me +dfendre.</p> + +<p>Boccanera, brusquement, se redressa. Un pli dur avait +coup son grand front.</p> + +<p>—Sa Saintet peut tout, mme vous recevoir, si tel est +son bon plaisir, et vous absoudre... Mais, coutez-moi, je +vous conseille encore de retirer votre livre de vous-mme, +de le dtruire simplement et courageusement, avant de +vous lancer dans une lutte o vous aurez la honte d'tre +bris... Enfin, rflchissez.</p> + +<p>Immdiatement, Pierre s'tait repenti d'avoir parl de +sa visite au pape, car il sentait une blessure pour le cardinal, +dans cet appel l'autorit souveraine. D'ailleurs, +aucun doute n'tait possible, celui-ci serait contre son +œuvre, il n'esprait plus que faire peser sur lui par +son entourage, en le suppliant de rester neutre. Il l'avait +trouv trs net, trs franc, au-dessus des obscures intrigues +qu'il commenait deviner autour de son livre; et +ce fut avec respect qu'il le salua.</p> + +<p>—Je remercie infiniment Votre minence et je lui promets +de penser tout ce qu'elle vient d'avoir l'extrme +bont de me dire.</p> + +<p>Pierre, dans l'antichambre, vit cinq ou six personnes +qui s'taient prsentes pendant son entretien, et qui +attendaient. Il y avait l un vque, un prlat, deux +vieilles dames; et, comme il s'approchait de don +Vigilio, avant de se retirer, il eut la vive surprise de le +trouver en conversation avec un grand jeune homme +blond, un Franais, qui s'cria, saisi lui aussi d'tonnement:<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<p>—Comment! vous ici, monsieur l'abb! vous tes +Rome!</p> + +<p>Le prtre avait eu une seconde d'hsitation.</p> + +<p>—Ah! monsieur Narcisse Habert, je vous demande +pardon, je ne vous reconnaissais pas! Et je suis vraiment +impardonnable, car je savais que vous tiez, depuis l'anne +dernire, attach l'ambassade.</p> + +<p>Mince, lanc, trs lgant, Narcisse, avec son teint +pur, ses yeux d'un bleu ple, presque mauve, sa barbe +blonde, finement frise, portait ses cheveux blonds boucls, +coups sur le front la florentine. D'une famille de +magistrats, trs riches et d'un catholicisme militant, il +avait un oncle dans la diplomatie, ce qui avait dcid de +sa destine. Sa place, d'ailleurs, se trouvait toute marque + Rome, o il comptait de puissantes parents: neveu +par alliance du cardinal Sarno, dont une sœur avait +pous Paris un notaire, son oncle; cousin germain de +monsignor Gamba del Zoppo, camrier secret participant, +fils d'une de ses tantes, marie en Italie un colonel. Et +c'tait ainsi qu'on l'avait attach l'ambassade prs du +Saint-Sige, o l'on tolrait ses allures un peu fantasques, +sa continuelle passion d'art, qui le promenait en flneries +sans fin au travers de Rome. Il tait du reste fort aimable, +d'une distinction parfaite; avec cela, trs pratique au +fond, connaissant merveille les questions d'argent; et +il lui arrivait mme parfois, comme ce matin-l, de venir, +de son air las et un peu mystrieux, causer chez un cardinal +d'une affaire srieuse, au nom de son ambassadeur.</p> + +<p>Tout de suite, il emmena Pierre dans la vaste embrasure +d'une des fentres, pour l'y entretenir l'aise.</p> + +<p>—Ah! mon cher abb, que je suis donc content de vous +voir! Vous vous souvenez de nos bonnes causeries, quand +nous nous sommes connus chez le cardinal Bergerot? Je +vous ai indiqu, pour votre livre, des tableaux voir, des +miniatures du quatorzime sicle et du quinzime. Et +vous savez que, ds aujourd'hui, je m'empare de vous, je<a name="page_114" id="page_114"></a> +vous fais visiter Rome comme personne ne pourrait le +faire. J'ai tout vu, tout fouill. Oh! des trsors, des trsors! +Mais au fond il n'y a qu'une œuvre, on en revient +toujours sa passion. Le Botticelli de la Chapelle Sixtine, +ah! le Botticelli!</p> + +<p>Sa voix se mourait, il eut un geste bris d'admiration. +Et Pierre dut promettre de s'abandonner lui, d'aller +avec lui la Chapelle Sixtine.</p> + +<p>—Vous ignorez sans doute pourquoi je suis ici? dit +enfin ce dernier. On poursuit mon livre, on l'a dnonc + la congrgation de l'Index.</p> + +<p>—Votre livre! pas possible! s'cria Narcisse. Un livre +dont certaines pages rappellent le dlicieux saint Franois +d'Assise!</p> + +<p>Obligeamment, alors, il se mit sa disposition.</p> + +<p>—Mais, dites donc! notre ambassadeur va vous tre +trs utile. C'est l'homme le meilleur de la terre, et d'une +affabilit charmante, et plein de la vieille bravoure franaise... +Cet aprs-midi, ou demain matin au plus tard, +je vous prsenterai lui; et, puisque vous dsirez avoir +immdiatement une audience du pape, il tchera de vous +l'obtenir... Cependant, je dois ajouter que ce n'est pas +toujours commode. Le Saint-Pre a beau l'aimer beaucoup, +il choue parfois, tellement les approches sont +compliques.</p> + +<p>Pierre, en effet, n'avait pas song employer l'ambassadeur, +dans son ide nave qu'un prtre accus, qui venait +se dfendre, voyait toutes les portes s'ouvrir d'elles-mmes. +Il fut ravi de l'offre de Narcisse, il le remercia +vivement, comme si dj l'audience tait obtenue.</p> + +<p>—Puis, continua le jeune homme, si nous rencontrons +quelques difficults, vous n'ignorez pas que j'ai des parents +au Vatican. Je ne parle pas de mon oncle le cardinal, +qui ne nous serait d'utilit aucune, car il ne bouge +jamais de son bureau de la Propagande, il se refuse +toute dmarche. Mais mon cousin, monsignor Gamba del<a name="page_115" id="page_115"></a> +Zoppo, est un homme obligeant qui vit dans l'intimit du +pape, dont son service le rapproche toute heure; et, +s'il le faut, je vous mnerai lui, il trouvera le moyen +sans doute de vous mnager une entrevue, bien que sa +grande prudence lui fasse craindre parfois de se compromettre... +Allons, c'est entendu, confiez-vous moi en tout +et pour tout.</p> + +<p>—Ah! cher monsieur, s'cria Pierre, soulag, heureux, +j'accepte de grand cœur, et vous ne savez pas quel baume +vous m'apportez; car, depuis que je suis ici, tout le monde +me dcourage, vous tes le premier qui me rendiez +quelque force, en traitant les choses la franaise.</p> + +<p>Baissant la voix, il lui conta son entrevue avec le cardinal +Boccanera, sa certitude de n'tre aid par lui en +rien, les nouvelles fcheuses donnes par le cardinal +Sanguinetti, enfin la rivalit qu'il avait sentie entre les +deux cardinaux. Narcisse l'coutait en souriant, et lui +aussi s'abandonna aux commrages et aux confidences. +Cette rivalit, cette dispute prmature de la tiare, dans +leur furieux dsir tous deux, rvolutionnait le monde +noir depuis longtemps. Il y avait des dessous d'une complication +incroyable, personne n'aurait pu dire exactement +qui conduisait la vaste intrigue. En gros, on savait que +Boccanera reprsentait l'intransigeance, le catholicisme +dgag de tout compromis avec la socit moderne, attendant +immobile le triomphe de Dieu sur Satan, le royaume +de Rome rendu au Saint-Pre, l'Italie repentante faisant +pnitence de son sacrilge; tandis que Sanguinetti, trs +souple, trs politique, passait pour nourrir des combinaisons +aussi nouvelles que hardies, une sorte de fdration +rpublicaine de tous les anciens petits tats italiens mise +sous le protectorat auguste du pape. En somme, c'tait +la lutte entre les deux conceptions opposes, l'une qui +veut le salut de l'glise par le respect absolu de l'antique +tradition, l'autre qui annonce sa mort fatale, si elle ne +consent pas voluer avec le sicle futur. Mais tout cela<a name="page_116" id="page_116"></a> +se noyait d'un tel inconnu, que l'opinion finissait par +tre que, si le pape actuel vivait encore quelques annes, +ce ne serait srement ni Boccanera, ni Sanguinetti qui +lui succderait.</p> + +<p>Brusquement, Pierre interrompit Narcisse.</p> + +<p>—Et monsignor Nani, le connaissez-vous? J'ai caus +avec lui hier soir... Tenez! le voici qui vient d'entrer.</p> + +<p>En effet, Nani entrait dans l'antichambre, avec son sourire, +sa face rose de prlat aimable. Sa soutane fine, sa +ceinture de soie violette, luisaient, d'un luxe discret et +doux. Et il se montrait trs courtois l'gard de l'abb +Paparelli lui-mme, qui l'accompagnait humblement, en +le suppliant de vouloir bien attendre que Son minence +pt le recevoir.</p> + +<p>—Oh! murmura Narcisse, devenu srieux, monsignor +Nani est un homme dont il faut tre l'ami.</p> + +<p>Il savait son histoire, il la conta demi-voix. N Venise, +d'une famille noble ruine, qui avait compt des +hros, Nani, aprs avoir fait ses premires tudes chez les +Jsuites, vint Rome tudier la philosophie et la thologie +au Collge romain, que les Jsuites tenaient. Ordonn +prtre vingt-trois ans, il avait tout de suite suivi +un nonce en Bavire, titre de secrtaire particulier; +et, de l, il tait all, comme auditeur de nonciature, +Bruxelles, puis Paris, qu'il avait habit pendant cinq ans. +Tout semblait le destiner la diplomatie, ses brillants +dbuts, son intelligence vive, une des plus vastes et des +plus renseignes qui pt tre, lorsque, brusquement, il fut +rappel Rome, o, presque tout de suite, on lui confia la +situation d'assesseur du Saint-Office. On prtendit alors +que c'tait l un dsir formel du pape, qui, le connaissant +bien, voulant avoir au Saint-Office un homme lui, l'avait +fait revenir, en disant qu'il rendrait beaucoup plus de +services Rome que dans une nonciature. Dj prlat domestique, +Nani tait depuis peu chanoine de Saint-Pierre +et protonotaire apostolique participant, en passe de<a name="page_117" id="page_117"></a> +devenir cardinal, le jour o le pape trouverait un autre +assesseur favori, qui lui plairait davantage.</p> + +<p>—Oh! monsignor Nani! continua Narcisse, un homme +suprieur, qui connat admirablement son Europe moderne, +et avec cela un trs saint prtre, un croyant sincre, +d'un dvouement absolu l'glise, d'une foi solide de +politique avis, diffrente il est vrai de l'troite et sombre +foi thologique, telle que nous la connaissons en France! +C'est pourquoi il vous sera difficile d'abord de comprendre +ici les gens et les choses. Ils laissent Dieu dans le sanctuaire, +ils rgnent en son nom, convaincus que le catholicisme +est l'organisation humaine du gouvernement de +Dieu, la seule parfaite et ternelle, en dehors de laquelle +il n'y a que mensonge et que danger social. Pendant que +nous nous attardons encore, dans nos querelles religieuses, + discuter furieusement sur l'existence de Dieu, eux n'admettent +pas que cette existence puisse tre mise en doute, +puisqu'ils sont les ministres dlgus par Dieu; et ils +sont uniquement leur rle de ministres qu'on ne saurait +dpossder, exerant le pouvoir pour le plus grand bien de +l'humanit, employant toute leur intelligence, toute leur +nergie rester les matres accepts des peuples. Songez +qu'un homme comme monsignor Nani, aprs avoir t +ml la politique du monde entier, est depuis dix ans +Rome, dans les fonctions les plus dlicates, ml aux +affaires les plus diverses et les plus importantes. Il continue + voir l'Europe entire qui dfile Rome, connat +tout, a la main dans tout. Et, avec cela, admirablement +discret et aimable, d'une modestie qui semble parfaite, +sans qu'on puisse dire s'il ne marche point, de son pas si +lger, la plus haute ambition, la tiare souveraine.</p> + +<p>Encore un candidat la papaut! pensa Pierre, qui +avait cout passionnment, car cette figure de Nani l'intressait, +lui causait une sorte de trouble instinctif, +comme s'il avait senti, derrire le visage ros et souriant, +tout un infini redoutable. D'ailleurs, il comprit mal les<a name="page_118" id="page_118"></a> +explications de son ami, il retomba l'effarement de son +arrive dans ce monde nouveau, dont l'inattendu bouleversait +ses prvisions.</p> + +<p>Mais monsignor Nani avait aperu les deux jeunes gens, +et il s'avanait la main tendue, trs cordial.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb Froment, je suis heureux de +vous revoir, et je ne vous demande pas si vous avez bien +dormi, car on dort toujours bien Rome... Bonjour, monsieur +Habert, votre sant est bonne, depuis que je vous ai +rencontr devant la Sainte Thrse du Bernin, que vous +admirez tant?... Et je vois que vous vous connaissez tous +les deux. C'est charmant. Monsieur l'abb, je vous dnonce +en monsieur Habert un des passionns de notre +ville, qui vous mnera dans les beaux endroits.</p> + +<p>Puis, de son air affectueux, il voulut tout de suite tre +renseign sur l'entrevue de Pierre et du cardinal. Il en +couta trs attentivement le rcit, hochant la tte certains +dtails, rprimant parfois son fin sourire. L'accueil +svre du cardinal, la certitude o tait le prtre de ne +trouver prs de lui aucune aide, ne l'tonna nullement, +comme s'il s'tait attendu ce rsultat. Mais, au nom de +Sanguinetti, en apprenant qu'il tait venu le matin et qu'il +avait dclar l'affaire du livre trs grave, il parut s'oublier +un instant, il parla avec une soudaine vivacit.</p> + +<p>—Que voulez-vous? mon cher fils, je suis arriv +trop tard. A la premire nouvelle des poursuites, j'ai +couru chez Son minence le cardinal Sanguinetti, pour +lui dire qu'on allait faire votre œuvre une rclame immense. +Voyons, est-ce raisonnable? A quoi bon? Nous +savons que vous tes un peu exalt, l'me enthousiaste et +prompte la lutte. Nous serions bien avancs, si nous +nous mettions sur les bras la rvolte d'un jeune prtre, +qui pourrait partir en guerre contre nous, avec un livre +dont on a dj vendu des milliers d'exemplaires. Moi, +d'abord, je voulais qu'on ne bouget pas. Et je dois dire +que le cardinal, qui est un homme d'esprit, pensait comme<a name="page_119" id="page_119"></a> +moi. Il a lev les bras au ciel, il s'est emport, en criant +qu'on ne le consultait jamais, que maintenant la sottise +tait faite, et qu'il tait absolument impossible d'arrter +le procs, du moment que la congrgation se trouvait +saisie, la suite des dnonciations les plus autorises, +lances pour les motifs les plus graves... Enfin, comme +il le disait, la sottise tait faite, et j'ai d songer autre +chose...</p> + +<p>Mais il s'interrompit. Il venait d'apercevoir les yeux +ardents de Pierre fixs sur les siens, tchant de comprendre. +Une imperceptible rougeur rosa son teint davantage, +tandis que, trs l'aise, il continuait sans laisser +voir sa contrarit d'en avoir trop dit:</p> + +<p>—Oui, j'ai song vous aider de toute ma faible influence, +pour vous tirer des ennuis o cette affaire va +srement vous mettre.</p> + +<p>Un souffle de rbellion souleva Pierre, dans la sensation +obscure qu'on se jouait de lui peut-tre. Pourquoi +donc n'aurait-il pas affirm sa foi, qui tait si pure, si +dgage de tout intrt personnel, si brlante de charit +chrtienne?</p> + +<p>—Jamais, dclara-t-il, je ne retirerai, je ne supprimerai +moi-mme mon livre, comme on me le conseille. Ce +serait une lchet et un mensonge, car je ne regrette +rien, je ne dsavoue rien. Si je crois que mon œuvre +apporte un peu de vrit, je ne puis la dtruire, sans tre +criminel envers moi-mme et envers les autres... Jamais! +entendez-vous, jamais!</p> + +<p>Il y eut un silence. Et il reprit presque aussitt:</p> + +<p>—C'est aux genoux du Saint-Pre que je veux faire +cette dclaration. Il me comprendra, il m'approuvera.</p> + +<p>Nani ne souriait plus, la figure immobile et comme +ferme dsormais. Il sembla tudier curieusement la +subite violence du prtre, qu'il s'effora ensuite de calmer +par sa bienveillance tranquille.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute... L'obissance et l'humilit<a name="page_120" id="page_120"></a> +ont de grandes douceurs. Mais, enfui, je comprends que +vous vouliez causer avant tout avec Sa Saintet... Ensuite, +n'est-ce pas? vous verrez, vous verrez.</p> + +<p>Et, de nouveau, il s'intressa beaucoup la demande +d'audience. Vivement, il regrettait que Pierre n'et pas +lanc cette demande de Paris mme, avant son arrive +Rome: c'tait la plus sre faon de la faire agrer. Au +Vatican, on n'aimait gure le bruit, et pour peu que la +nouvelle de la prsence du jeune prtre se rpandt, pour +peu qu'on caust des motifs qui l'amenaient, tout allait +tre perdu.</p> + +<p>Mais, lorsque Nani sut que Narcisse s'tait offert pour +prsenter Pierre l'ambassadeur de France prs du +Saint-Sige, il parut pris d'inquitude, il se rcria.</p> + +<p>—Non, non! ne faites pas cela, ce serait de la dernire +imprudence!... D'abord, vous courez le risque de gner +monsieur l'ambassadeur, dont la situation est toujours +dlicate en ces sortes d'affaires... Puis, s'il chouait, et +ma crainte est qu'il n'choue, oui! s'il chouait, ce serait +fini, vous n'auriez plus la moindre chance d'obtenir, +d'autre part, l'audience demande; car on ne voudrait pas +infliger monsieur l'ambassadeur la petite blessure +d'amour-propre d'avoir cd une autre influence que la +sienne.</p> + +<p>Anxieusement, Pierre regarda Narcisse, qui hochait la +tte, l'air gn, hsitant.</p> + +<p>—En effet, finit par murmurer ce dernier, nous avons +demand dernirement, pour un personnage politique +franais, une audience, qui a t refuse; et cela nous a +t fort dsagrable... Monseigneur a raison. Il faut rserver +notre ambassadeur, ne l'employer que lorsque nous +aurons puis les autres moyens d'approche.</p> + +<p>Et, voyant le dsappointement de Pierre, il reprit avec +son obligeance:</p> + +<p>—Notre premire visite sera donc pour mon cousin, +au Vatican.<a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<p>tonn, l'attention veille de nouveau, Nani regarda +le jeune homme.</p> + +<p>—Au Vatican? vous y avez un cousin?</p> + +<p>—Mais oui; monsignor Gamba del Zoppo.</p> + +<p>—Gamba!... Gamba!... Oui, oui! excusez-moi, je me +souviens... Ah! vous avez song Gamba pour agir prs +de Sa Saintet. Sans doute, c'est une ide, il faut voir, il +faut voir...</p> + +<p>Plusieurs fois, il rpta la phrase pour se donner le +temps de voir lui-mme, de discuter intrieurement l'ide. +Monsignor Gamba del Zoppo tait un brave homme, +sans rle aucun, dont la nullit avait fini par tre lgendaire +au Vatican. Il amusait de ses commrages le +pape, qu'il flattait beaucoup, et qui aimait se promener + son bras, dans les jardins. C'tait pendant ces promenades +qu'il obtenait l'aise toutes sortes de petites faveurs. +Mais il tait d'une poltronnerie extraordinaire, il craignait + un tel point de compromettre son influence, qu'il ne +risquait pas une sollicitation, sans s'tre longuement +assur qu'il ne pouvait en rsulter pour lui aucun tort.</p> + +<p>—Eh mais! l'ide n'est pas mauvaise, dclara enfin +Nani. Oui, oui! Gamba pourra vous obtenir l'audience, +s'il le veut bien... Je le verrai moi-mme, je lui expliquerai +l'affaire.</p> + +<p>Pour conclure, d'ailleurs, il se rpandit en conseils d'extrme +prudence. Il osa dire qu'il lui semblait sage de se +mfier beaucoup de l'entourage du pape. Hlas! oui, +Sa Saintet tait si bonne, croyait si aveuglment au +bien, qu'elle n'avait pas toujours choisi ses familiers +avec le soin critique qu'elle aurait d y mettre. Jamais on +ne savait qui l'on s'adressait, ni dans quel pige on +pouvait poser le pied. Mme il donna entendre qu'il +ne fallait, aucun prix, s'adresser directement Son +minence le Secrtaire d'tat, parce qu'elle-mme n'tait +pas libre, se trouvait au centre d'un foyer d'intrigues +dont la complication la paralysait, dans ses meilleures<a name="page_122" id="page_122"></a> +volonts. Et, mesure qu'il parlait ainsi, trs doucement, +avec une onction parfaite, le Vatican apparaissait comme +un pays gard par des dragons jaloux et tratres, un pays +o l'on ne devait point franchir une porte, risquer un +pas, hasarder un membre, sans s'tre soigneusement +assur d'avance qu'on n'y laisserait pas le corps entier.</p> + +<p>Pierre continuait l'couter, glac de plus en plus, +retomb l'incertitude.</p> + +<p>—Mon Dieu! cria-t-il, je ne vais pas savoir me conduire... +Ah! vous me dcouragez, monseigneur!</p> + +<p>Nani retrouva son sourire cordial.</p> + +<p>—Moi! mon cher fils. J'en serais dsol... Je veux +seulement vous rpter d'attendre, de rflchir. Surtout +pas de fivre. Rien ne presse, je vous le jure, car on +a choisi seulement hier un consulteur, pour faire le +rapport sur votre livre, et vous avez devant vous un bon +mois... vitez tout le monde, vivez sans qu'on sache que +vous existez, visitez Rome en paix, c'est la meilleure faon +d'avancer vos affaires.</p> + +<p>Et, prenant une main du prtre, dans ses deux mains +aristocratiques, grasses et douces:</p> + +<p>—Vous pensez bien que j'ai mes raisons pour vous +parler ainsi... Moi-mme, je me serais offert, j'aurais +tenu honneur de vous conduire tout droit Sa Saintet. +Seulement, je ne veux pas m'en mler encore, je sens +trop qu' cette heure ce serait de la mauvaise besogne... +Plus tard, vous entendez! plus tard, dans le cas o personne +n'aurait russi, ce sera moi qui vous obtiendrai +une audience. Je m'y engage formellement... Mais, en +attendant, je vous en prie, vitez de prononcer les mots +de religion nouvelle, qui sont malheureusement dans +votre livre, et que je vous ai entendu dire encore hier +soir. Il ne peut y avoir de religion nouvelle, mon cher +fils: il n'y a qu'une religion ternelle, sans compromis +ni abandon possible, la religion catholique, apostolique +et romaine. De mme, laissez vos amis de Paris o<a name="page_123" id="page_123"></a> +ils sont, ne comptez pas trop sur le cardinal Bergerot, +dont la haute pit n'est pas apprcie suffisamment +Rome... Je vous assure que je vous parle en ami.</p> + +<p>Puis, le voyant dsempar, moiti bris dj, ne sachant +plus par quel ct il devait commencer la campagne, +il le rconforta de nouveau.</p> + +<p>—Allons, allons! tout s'arrangera, tout finira le mieux +du monde, pour le bien de l'glise et pour votre propre +bien... Et je vous demande pardon, mais je vous quitte, +je ne verrai pas Son minence aujourd'hui, car il m'est +impossible d'attendre davantage.</p> + +<p>L'abb Paparelli, que Pierre avait cru voir rder +derrire eux, l'oreille aux aguets, se prcipita, jura monsignor +Nani qu'il n'y avait plus, avant lui, que deux personnes. +Mais le prlat donna l'assurance, trs gracieusement, +qu'il reviendrait, l'affaire dont il avait entretenir +Son minence ne pressant en aucune faon. Et il se +retira, avec des saluts courtois pour tous.</p> + +<p>Presque aussitt, le tour de Narcisse vint. Avant +d'entrer dans la salle du trne, il serra la main de Pierre, +il rpta:</p> + +<p>—Alors, c'est entendu. J'irai demain au Vatican voir +mon cousin; et, ds que j'aurai une rponse quelconque, +je vous la ferai connatre... A bientt.</p> + +<p>Il tait midi pass, il ne restait plus l qu'une des deux +vieilles dames, qui semblait s'tre endormie. A sa petite +table de secrtaire, don Vigilio crivait toujours, de son +criture menue, sur les immenses feuilles de son papier +jaune. Et, de temps autre seulement, ses regards noirs +se levaient du papier, comme pour s'assurer, dans sa continuelle +dfiance, que rien ne le menaait.</p> + +<p>Sous le morne silence qui retomba, Pierre resta un +moment encore, immobile, au fond de la vaste embrasure +de fentre. Ah! que son pauvre tre d'enthousiaste +et de tendre tait anxieux! En quittant Paris, il avait vu +les choses si simples, si naturelles! On l'accusait injustement,<a name="page_124" id="page_124"></a> +et il partait pour se dfendre, il arrivait, se jetait +aux genoux du pape, qui l'coutait avec indulgence. +Est-ce que le pape n'tait pas la religion vivante, l'intelligence +qui comprend, la justice qui fait la vrit? et +n'tait-il pas avant tout le Pre, le dlgu de l'infini +pardon, de la divine misricorde, dont les bras restaient +tendus tous les enfants de l'glise, mme aux coupables? +Est-ce qu'il ne devait pas laisser grande ouverte +sa porte, pour que les plus humbles de ses fils pussent +entrer dire leur peine, avouer leur faute, expliquer leur +conduite, boire la source de l'ternelle bont? Et, ds +le premier jour de son arrive, les portes se fermaient +violemment, il tombait dans un monde hostile, sem +d'embches, barr de gouffres. Tous lui criaient casse-cou, +comme s'il courait les dangers les plus graves, en +y hasardant le pied. Voir le pape devenait une prtention +exorbitante, une affaire de russite si difficile, qu'elle +mettait en branle les intrts, les passions, les influences +du Vatican entier. Et c'taient des conseils sans fin, des +habilets discutes longuement, des tactiques de gnraux +menant une arme la victoire, des complications sans +cesse renaissantes, au milieu de mille intrigues dont on +devinait par-dessous l'obscur pullulement. Ah! grand +Dieu! que tout cela tait diffrent de l'accueil charitable +attendu, la maison du pasteur ouverte sur le chemin +toutes les ouailles, les dociles et les gares!</p> + +<p>Ce qui commenait effrayer Pierre, c'tait ce qu'il +sentait de mchant s'agiter confusment dans l'ombre. +Le cardinal Bergerot suspect, trait de rvolutionnaire, +si compromettant, qu'on lui conseillait de ne plus le +nommer! Il revoyait la moue de mpris du cardinal +Boccanera parlant de son collgue. Et monsignor Nani +qui l'avertissait de n'avoir plus prononcer les mots de +religion nouvelle, comme s'il n'tait pas clair pour tous +que ces mots signifiaient le retour du catholicisme la +puret primitive du christianisme! tait-ce donc l un<a name="page_125" id="page_125"></a> +des crimes dnoncs la congrgation de l'Index? Ces +dnonciateurs, il finissait par les souponner, et il prenait +peur, car il avait maintenant conscience autour de lui +d'une attaque souterraine, d'un vaste effort pour l'abattre +et supprimer son œuvre. Tout ce qui l'entourait lui devenait +suspect. Il allait se recueillir pendant quelques +jours, regarder et tudier ce monde noir de Rome, si +imprvu pour lui. Mais, dans la rvolte de sa foi d'aptre, +il se faisait le serment, ainsi qu'il l'avait dit, de ne cder +jamais, de ne rien changer, pas une page, pas une ligne, + son livre, qu'il maintiendrait au grand jour, comme +l'inbranlable tmoignage de sa croyance. Mme condamn +par l'Index, il ne se soumettrait pas, il ne retirerait +rien. Et, s'il le fallait, il sortirait de l'glise, il irait +jusqu'au schisme, continuant de prcher la religion +nouvelle, crivant un second livre, la Rome vraie, telle +que, vaguement, il commenait la voir.</p> + +<p>Cependant, don Vigilio avait cess d'crire, et il regardait +Pierre d'un regard si fixe, que celui-ci finit par +s'approcher poliment pour prendre cong. Malgr sa +crainte, cdant un besoin de confidence, le secrtaire +murmura:</p> + +<p>—Vous savez qu'il est venu pour vous seul, il voulait +connatre le rsultat de votre entrevue avec Son minence.</p> + +<p>Le nom de monsignor Nani n'eut pas mme besoin +d'tre prononc entre eux.</p> + +<p>—Vraiment, vous croyez?</p> + +<p>—Oh! c'est hors de doute... Et, si vous coutiez mon +conseil, vous agiriez sagement en faisant tout de suite de +bonne grce ce qu'il dsire de vous, car il est absolument +certain que vous le ferez plus tard.</p> + +<p>Cela acheva de troubler et d'exasprer Pierre. Il s'en +alla avec un geste de dfi. On verrait bien s'il obissait. +Et les trois antichambres, qu'il traversa de nouveau, lui +parurent plus noires, plus vides et plus mortes. Dans la<a name="page_126" id="page_126"></a> +seconde, l'abb Paparelli le salua d'une petite rvrence +muette; dans la premire, le valet ensommeill ne +sembla pas mme le voir. Sous le baldaquin, une +araigne filait sa toile, entre les glands du grand chapeau +rouge. N'aurait-il pas mieux valu mettre la pioche +dans tout ce pass pourrissant, tombant en poudre, pour +que le soleil entrt librement et rendt au sol purifi +une fcondit de jeunesse?<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p>L'aprs-midi de ce mme jour, Pierre songea, puisqu'il +avait des loisirs, commencer tout de suite ses courses +dans Rome par une visite qui lui tenait au cœur. Ds +l'apparition de son livre, une lettre venue de cette ville +l'avait profondment mu et intress, une lettre du +vieux comte Orlando Prada, le hros de l'indpendance +et de l'unit italienne, qui, sans le connatre, lui crivait +spontanment sous le coup d'une premire lecture; et +c'tait, en quatre pages, une protestation enflamme, +un cri de foi patriotique, juvnile encore chez le vieillard, +l'accusant d'avoir oubli l'Italie dans son œuvre, +rclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifie +et libre enfin. Une correspondance avait suivi, et le +prtre, tout en ne cdant pas sur le rve qu'il faisait du +no-catholicisme sauveur du monde, s'tait mis aimer +de loin l'homme qui lui crivait ces lettres o brlait un +si grand amour de la patrie et de la libert. Il l'avait +prvenu de son voyage, en lui promettant d'aller le voir. +Mais, maintenant, l'hospitalit accepte par lui au palais +Boccanera le gnait beaucoup, car il lui semblait difficile, +aprs l'accueil de Benedetta, si affectueux, de se rendre +ainsi ds le premier jour, sans la prvenir, chez le pre +de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait +en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, +avec son fils, le petit palais que celui-ci avait fait btir, +dans le haut de la rue du Vingt-Septembre.</p> + +<p>Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule la<a name="page_128" id="page_128"></a> +contessina elle-mme. Il avait appris d'ailleurs, par le +vicomte Philibert de la Choue, qu'elle gardait pour +le hros une filiale tendresse, mle d'admiration. En +effet, aprs le djeuner, au premier mot qu'il lui dit de +l'embarras o il tait, elle se rcria.</p> + +<p>—Mais, monsieur l'abb, allez, allez vite! Vous savez +que le vieil Orlando est une de nos gloires nationales; et +ne vous tonnez pas de me l'entendre nommer ainsi, toute +l'Italie lui donne ce petit nom tendre, par affection et gratitude. +Moi, j'ai grandi dans un monde qui l'excrait, qui le +traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai connu, je +l'ai aim, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus +juste qui soit sur la terre.</p> + +<p>Elle s'tait mise sourire, tandis que des larmes discrtes +mouillaient ses yeux, sans doute au souvenir de +l'anne passe l-bas, dans cette maison de violence, o +elle n'avait eu d'heures paisibles que prs du vieillard. +Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:</p> + +<p>—Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part +que je l'aime toujours et que jamais je n'oublierai sa +bont, quoi qu'il arrive.</p> + +<p>Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, +il voqua toute cette histoire hroque du +vieil Orlando, qu'il s'tait fait conter. On y entrait en +pleine pope, dans la foi, la bravoure et le dsintressement +d'un autre ge.</p> + +<p>Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, +fut tout jeune brl d'une telle haine contre l'tranger, +qu' peine g de quinze ans il faisait partie d'une socit +secrte, une des ramifications de l'antique carbonarisme. +Cette haine de la domination autrichienne venait de loin, +des vieilles rvoltes contre la servitude, lorsque les conspirateurs +se runissaient dans des cabanes abandonnes, +au fond des bois; et elle tait exaspre encore par le +rve sculaire de l'Italie dlivre, rendue elle-mme, +redevenant enfin la grande nation souveraine, digne fille<a name="page_129" id="page_129"></a> +des anciens conqurants et matres du monde. Ah! cette +glorieuse terre d'autrefois, cette Italie dmembre, morcele, +en proie une foule de petits tyrans, continuellement +envahie et possde par les nations voisines, quel +rve ardent et superbe que de la tirer de ce long opprobre! +Battre l'tranger, chasser les despotes, rveiller +le peuple de la basse misre de son esclavage, proclamer +l'Italie libre, l'Italie une, c'tait alors la passion qui soulevait +toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui +faisait clater d'enthousiasme le cœur du jeune Orlando. +Il vcut son adolescence dans une indignation sainte, +dans la fire impatience de donner son sang la patrie, et +de mourir pour elle, s'il ne la dlivrait pas.</p> + +<p>Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando +vivait retir, frmissant sous le joug, perdant les jours en +conspirations vaines; et il venait de se marier, il avait +vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle arriva de la fuite de +Pie IX et de la rvolution Rome. Brusquement, il lcha +tout, logis, femme, pour courir Rome, comme appel +par la voix de sa destine. C'tait la premire fois qu'il +s'en allait ainsi battre les chemins, la conqute de +l'indpendance; et que de fois il devait se remettre en +campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini, +il se passionna un instant pour cette figure mystique de +rpublicain unitaire. Rvant lui-mme de rpublique universelle, +il adopta la devise mazinienne Dio e popolo, +il suivit la procession qui parcourut en grande pompe la +Rome de l'meute. On tait une poque de vastes +espoirs, travaille dj par le besoin d'une rnovation du +catholicisme, dans l'attente d'un Christ humanitaire, +charg de sauver le monde une seconde fois. Mais bientt +un homme, un capitaine des anciens ges, Garibaldi, +l'aurore de sa gloire pique, le prit tout entier, ne fit +plus de lui qu'un soldat de la libert et de l'unit. +Orlando l'aima comme un dieu, se battit en hros son +ct, fut de la victoire de Rieti sur les Napolitains, le<a name="page_130" id="page_130"></a> +suivit dans sa retraite d'obstin patriote, lorsqu'il se porta +au secours de Venise, forc d'abandonner Rome l'arme +franaise du gnral Oudinot, qui venait y rtablir Pie IX. +Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! +cette Venise que Manin, un autre grand patriote, un +martyr, avait refaite rpublicaine, et qui depuis de longs +mois rsistait aux Autrichiens! et ce Garibaldi, avec une +poigne d'hommes, qui part pour la dlivrer, frte treize +barques de pche, en laisse huit entre les mains de l'ennemi, +est oblig de revenir aux rivages romains, y perd +misrablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, +avant de retourner en Amrique, o il avait habit dj +en attendant l'heure de l'insurrection! Ah! cette terre +d'Italie, toute grondante alors du feu intrieur de son +patriotisme, d'o poussaient en chaque ville des hommes +de foi et de courage, d'o les meutes clataient de partout +comme des ruptions, et qui, au milieu des checs, +allait quand mme au triomphe, invinciblement!</p> + +<p>Orlando revint Milan, prs de sa jeune femme, et il +y vcut deux ans, cach, rong par l'impatience du glorieux +lendemain, si long natre. Un bonheur l'attendrit, +dans sa fivre: il eut un fils, Luigi; mais l'enfant cota +la vie sa mre, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester +davantage Milan, o la police le surveillait, le traquait, +finissant par trop souffrir de l'occupation trangre, Orlando +se dcida raliser les dbris de sa fortune, puis +se retira Turin, prs d'une tante de sa femme, qui prit +soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en grand politique, +travaillait ds lors l'indpendance, prparait le Pimont +au rle dcisif qu'il devait jouer. C'tait l'poque o le +roi Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse +les rfugis qui lui arrivaient de toute l'Italie, mme +ceux qu'il savait rpublicains, compromis et en fuite, +la suite d'insurrections populaires. Dans cette rude et +ruse maison de Savoie, le rve de raliser l'unit italienne, +au profit de la monarchie pimontaise, venait de<a name="page_131" id="page_131"></a> +loin, mrissait depuis des annes. Et Orlando n'ignorait +point sous quel matre il s'enrlait; mais dj, en lui, le +rpublicain passait aprs le patriote, il ne croyait plus +une Italie faite au nom de la rpublique, mise sous la +protection d'un pape libral, comme Mazzini l'avait imagin +un moment. N'tait-ce pas l une chimre, qui +dvorerait des gnrations, si l'on s'enttait la poursuivre? +Lui, refusait de mourir sans avoir couch Rome, +en conqurant. Quitte y laisser la libert, il voulait la +patrie reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. +Aussi avec quelle fivre heureuse s'engagea-t-il, lors de la +guerre de 1859, et comme son cœur battait lui briser la +poitrine, aprs Magenta, quand il entra dans Milan avec +l'arme franaise, dans ce Milan que huit annes plus tt +il avait quitt en proscrit, l'me dsespre! A la suite +de Solferino, le trait de Villafranca fut une dception +amre: la Vntie chappait, Venise restait captive. Mais +c'tait pourtant le Milanais reconquis, et c'taient aussi +la Toscane, les duchs de Parme et de Modne, qui +votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se +formait, la patrie se reconstituait, autour du Pimont +victorieux.</p> + +<p>Puis, l'anne suivante, Orlando rentra dans l'pope. +Garibaldi tait revenu de ses deux sjours en Amrique, +entour de toute une lgende, des exploits de paladin +dans les pampas de l'Uruguay, une traverse extraordinaire +de Canton Lima; et il avait reparu pour se battre +en 1859, devanant l'arme franaise, culbutant un marchal +autrichien, entrant dans des villes, Cme, Bergame, +Brescia. Tout d'un coup, on apprit qu'il tait dbarqu +avec mille hommes seulement, Marsala, les mille de +Marsala, la poigne illustre de braves. Au premier rang, +Orlando se battit. Palerme rsista trois jours, fut emporte. +Devenu le lieutenant favori du dictateur, il l'aida +organiser le gouvernement, passa ensuite avec lui le +dtroit, fut sa droite de l'entre triomphale dans Naples,<a name="page_132" id="page_132"></a> +d'o le roi s'tait enfui. C'tait une folie d'audace et de +vaillance, l'explosion de l'invitable, toutes sortes d'histoires +surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnrable, +mieux protg par sa chemise rouge que par la +plus paisse des armures, Garibaldi mettant en droute +les armes adverses, comme un archange, rien qu'en +brandissant sa flamboyante pe. Les Pimontais, de leur +ct, qui venaient de battre le gnral Lamoricire +Castelfidardo, avaient envahi les tats romains. Et Orlando +tait l, lorsque le dictateur, se dmettant du pouvoir, +signa le dcret d'annexion des Deux-Siciles la +Couronne d'Italie; de mme qu'il fit galement partie, au +cri violent de Rome ou la mort!, de la tentative dsespre +qui finit tragiquement Aspromonte: la petite +arme disperse par les troupes italiennes, Garibaldi +bless, fait prisonnier, renvoy dans la solitude de son +le de Caprera, o il ne fut plus qu'un laboureur.</p> + +<p>Les six annes d'attente qui suivirent, Orlando les vcut + Turin, mme lorsque Florence fut choisie comme nouvelle +capitale. Le snat avait acclam Victor-Emmanuel +roi d'Italie; et, en effet, l'Italie tait faite, il n'y manquait +que Rome et Venise. Dsormais les grands combats +semblaient finis, l're de l'pope se trouvait close. +Venise allait tre donne par la dfaite. Orlando tait + la bataille malheureuse de Custozza, o il reut deux +blessures, le cœur plus mortellement frapp par la douleur +qu'il prouva croire un instant l'Autriche triomphante. +Mais, au mme moment, celle-ci, battue Sadowa, +perdait la Vntie, et cinq mois plus tard il voulut tre +Venise, dans la joie du triomphe, lorsque Victor-Emmanuel +y fit son entre, aux acclamations frntiques du +peuple. Rome seule restait prendre, une fivre d'impatience +poussait vers elle l'Italie entire, qu'arrtait le +serment fait par la France amie de maintenir le pape. +Une troisime fois, Garibaldi rva de renouveler les +prouesses lgendaires, se jeta sur Rome, indpendant de<a name="page_133" id="page_133"></a> +tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme +illumine. Et, une troisime fois, Orlando fut de cette folie +d'hrosme, qui devait se briser Mentana, contre les +zouaves pontificaux, aids d'un petit corps franais. +Bless de nouveau, il rentra Turin presque mourant. +L'me frmissante, il fallait se rsigner, la situation +restait insoluble. Tout d'un coup, clata le coup de tonnerre +de Sedan, l'crasement de la France; et le chemin +de Rome devenait libre, et Orlando, rentr dans l'arme +rgulire, faisait partie des troupes qui prirent position, +dans la Campagne romaine, pour assurer la scurit du +Saint-Sige, selon les termes de la lettre que Victor-Emmanuel +crivit Pie IX. Il n'y eut, d'ailleurs, qu'un +simulacre de combat: les zouaves pontificaux du gnral +Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers +qui pntra dans la ville par la brche de la porte Pia. +Ah! ce vingt septembre, ce jour o il prouva le plus +grand bonheur de sa vie, un jour de dlire, un jour de +complet triomphe, o se ralisait le rve de tant d'annes +de luttes terribles, pour lequel il avait donn son +repos, sa fortune, son intelligence et sa chair!</p> + +<p>Ensuite, ce furent encore plus de dix annes heureuses, +dans Rome conquise, dans Rome adore, mnage et +flatte, comme une femme en laquelle on a mis tout son +espoir. Il attendait d'elle une si grande vigueur nationale, +une si merveilleuse rsurrection de force et de gloire, +pour la jeune nation! L'ancien rpublicain, l'ancien +soldat insurrectionnel qu'il tait, avait d se rallier et +accepter un sige de snateur: Garibaldi lui-mme, son +Dieu, n'allait-il pas rendre visite au roi et siger au parlement? +Mazzini seul, dans son intransigeance, n'avait +point voulu d'une Italie indpendante et une, qui ne ft +pas rpublicaine. Puis, une autre raison avait dcid +Orlando, l'avenir de son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit +ans, au lendemain de l'entre dans Rome. Si lui +s'accommodait des miettes de sa fortune d'autrefois,<a name="page_134" id="page_134"></a> +mange au service de la patrie, il rvait de vastes destins +pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'ge +hroque tait achev, il voulait faire de lui un grand +politique, un grand administrateur, un homme utile la +nation souveraine de demain; et c'tait pourquoi il n'avait +pas repouss la faveur royale, la rcompense de son long +dvouement, voulant tre l, aider Luigi, le surveiller, +le diriger. Lui-mme tait-il donc si vieux, si fini, qu'il +ne pt se rendre utile dans l'organisation, comme il +croyait l'avoir t dans la conqute? Il avait plac le +jeune homme au ministre des Finances, frapp de la +vive intelligence qu'il montrait pour les questions d'affaires, +devinant peut-tre aussi par un sourd instinct que +la bataille allait continuer maintenant sur le terrain +financier et conomique. Et, de nouveau, il vcut dans le +rve, croyant toujours avec enthousiasme l'avenir splendide, +dbordant d'une esprance illimite, regardant +Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle vgtation +de quartiers neufs, redevenir ses yeux d'amant +ravi la reine du monde.</p> + +<p>Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant +l'escalier, Orlando fut frapp de paralysie, les deux jambes +tout coup mortes, d'une pesanteur de plomb. On avait +d le remonter, jamais plus il ne remit les pieds sur le +pav de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six ans, et +depuis quatorze ans il n'avait pas quitt son fauteuil, +clou l dans une immobilit de pierre, lui qui autrefois +avait si rudement couru les champs de bataille de l'Italie. +C'tait une grande piti, l'croulement d'un hros. Et le +pis, alors, fut que le vieux soldat, de cette chambre o il +se trouvait prisonnier, assista au lent branlement de +tous ses espoirs, envahi d'une mlancolie affreuse, dans +la peur inavoue de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis +que la griserie de l'action ne l'aveuglait plus et qu'il +passait ses longues journes vides rflchir. Cette Italie +qu'il avait voulue si puissante, si triomphante en son<a name="page_135" id="page_135"></a> +unit, agissait follement, courait la ruine, la banqueroute +peut-tre. Cette Rome qui avait toujours t pour +lui la capitale ncessaire, la ville de gloire sans pareille +qu'il fallait au peuple roi de demain, semblait se refuser + ce rle d'une grande capitale moderne, lourde comme +une morte, pesant du poids des sicles sur la poitrine de +la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son Luigi, +qui le dsolait, rebelle toute direction, devenu un des +enfants dvorateurs de la conqute, se ruant la cure +chaude de cette Italie, de cette Rome, que son pre +semblait avoir uniquement voulues pour que lui-mme +les pillt et s'en engraisst. Vainement, il s'tait oppos + ce qu'il quittt le ministre, ce qu'il se jett dans +l'agio effrn sur les terrains et les immeubles, que dterminait +le coup de dmence des quartiers neufs. Il l'adorait +quand mme, il tait rduit au silence, surtout maintenant +que les oprations financires les plus hasardeuses +lui avaient russi, comme cette transformation de la villa +Montefiori en une vritable ville, affaire colossale o les +plus riches s'taient ruins, dont lui s'tait retir avec +des millions. Et Orlando, dsespr et muet, dans le +petit palais que Luigi Prada avait fait btir, rue du +Vingt-Septembre, s'tait entt n'y occuper qu'une +chambre troite, o il achevait ses jours clotr, avec un +seul serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette +hospitalit, vivant pauvrement de son humble rente.</p> + +<p>Comme il arrivait cette rue neuve du Vingt-Septembre, +ouverte sur le flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre +fut frapp de la somptuosit lourde des nouveaux palais, +o s'accusait le got hrditaire de l'norme. Dans la +chaude aprs-midi de vieil or pourpr, cette rue large et +triomphale, ces deux files de faades interminables et +blanches disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle +Rome, le dsir de souverainet qui avait fait pousser du +sol ces btisses colossales. Mais surtout il demeura bant +devant le Ministre des Finances, un amas gigantesque,<a name="page_136" id="page_136"></a> +un cube cyclopen o les colonnes, les balcons, les frontons, +les sculptures s'entassent, tout un monde dmesur, +enfant en un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et +c'tait l, en face, un peu plus haut, avant d'arriver la +villa Bonaparte, que se trouvait le petit palais du comte +Prada.</p> + +<p>Lorsqu'il eut pay son cocher, Pierre resta embarrass +un instant. La porte tant ouverte, il avait pntr dans +le vestibule; mais il n'y apercevait personne, ni concierge, +ni serviteur. Il dut se dcider monter au premier tage. +L'escalier, monumental, la rampe de marbre, reproduisait +en petit les dimensions exagres de l'escalier +d'honneur du palais Boccanera; et c'tait la mme nudit +froide, tempre par un tapis et des portires rouges, qui +tranchaient violemment sur le stuc blanc des murs. Au +premier tage, se trouvait l'appartement de rception, +haut de cinq mtres, dont il aperut deux salons en enfilade, +par une porte entre-bille, des salons d'une richesse +toute moderne, avec une profusion de tentures, de velours +et de soie, de meubles dors, de hautes glaces refltant +l'encombrement fastueux des consoles et des tables. Et +toujours personne, pas une me, dans ce logis comme +abandonn, o la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, +pour sonner, quand un valet se prsenta enfin.</p> + +<p>—Monsieur le comte Prada, je vous prie.</p> + +<p>Le valet considra en silence ce petit prtre et daigna +demander:</p> + +<p>—Le pre ou le fils?</p> + +<p>—Le pre, monsieur le comte Orlando Prada.</p> + +<p>—Bon! montez au troisime tage.</p> + +<p>Puis, il voulut bien ajouter une explication.</p> + +<p>—La petite porte, droite sur le palier. Frappez fort +pour qu'on vous ouvre.</p> + +<p>En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit +vieux trs sec, d'allure militaire, un ancien soldat du +comte rest son service, qui vint lui ouvrir, en disant,<a name="page_137" id="page_137"></a> +pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus vite, qu'il +tait en train d'arranger les jambes de son matre. Tout +de suite il annona le visiteur. Et celui-ci, aprs une +obscure antichambre, trs troite, resta saisi de la pice +dans laquelle il entrait, une pice relativement petite, +toute nue, toute blanche, tapisse simplement d'un papier +tendre fleurettes bleues. Derrire un paravent, il n'y avait +qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun autre +meuble, rien que le fauteuil o l'infirme passait ses jours, +une table de bois noir prs de lui, couverte de journaux +et de livres, deux antiques chaises de paille qui servaient + faire asseoir les rares visiteurs. Contre un des +murs, quelques planches tenaient lieu de bibliothque. +Mais la fentre, sans rideaux, large et claire, ouvrait +sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pt +voir.</p> + +<p>Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le +vieil Orlando, dans une soudaine et profonde motion. +C'tait un vieux lion blanchi, superbe encore, trs fort, +trs grand. Une fort de cheveux blancs, sur une tte +puissante, la bouche paisse, au nez gros et cras, aux +larges yeux noirs tincelants. Une longue barbe blanche, +d'une vigueur de jeunesse, frise comme celle d'un dieu. +Dans ce mufle lonin, on devinait les terribles passions +qui avaient d gronder; mais toutes, les charnelles, les +intellectuelles, avaient fait ruption en patriotisme, en +bravoure folle et en dsordonn amour de l'indpendance. +Et le vieil hros foudroy, le buste toujours droit et haut, +tait clou l, sur son fauteuil de paille, les jambes +mortes, ensevelies, disparues dans une couverture noire. +Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la face clatait +de force et d'intelligence.</p> + +<p>Orlando s'tait tourn vers son serviteur, pour lui dire +doucement:</p> + +<p>—Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux +heures.<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<p>Puis, regardant Pierre bien en face, il s'cria de sa voix +reste sonore, malgr ses soixante-dix ans:</p> + +<p>—Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, +et nous allons pouvoir causer tout notre aise... Tenez! +prenez cette chaise, asseyez-vous devant moi.</p> + +<p>Mais il avait remarqu le regard surpris que le prtre +jetait sur la nudit de la chambre. Il ajouta gaiement:</p> + +<p>—Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. +Oui, je vis ici en moine, en vieux soldat retrait, +dsormais l'cart de la vie... Mon fils me tourmente +encore pour que je prenne une des belles chambres d'en +bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime gure +les lits de plume, car mes vieux os sont accoutums la +terre dure... Et puis, j'ai l une si belle vue, toute Rome +qui se donne moi, maintenant que je ne peux plus aller + elle!</p> + +<p>D'un geste vers la fentre, il avait cach l'embarras, la +lgre rougeur dont il tait pris, chaque fois qu'il excusait +son fils de la sorte, sans vouloir dire la vraie raison, le +scrupule de probit, qui le faisait s'entter dans son +installation de pauvre.</p> + +<p>—Mais c'est trs bien! mais c'est superbe! dclara +Pierre, pour lui faire plaisir. Je suis si heureux de vous +voir enfin, moi aussi! si heureux de serrer vos mains vaillantes +qui ont accompli tant de grandes choses!</p> + +<p>D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir carter le +pass.</p> + +<p>—Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterr... Parlons de +vous, mon cher monsieur Froment, de vous si jeune qui +tes le prsent, et parlons vite de votre livre qui est l'avenir... +Ah! votre livre, votre Rome nouvelle, si vous +saviez dans quel tat de colre il m'a jet d'abord!</p> + +<p>Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait +justement sur la table, prs de lui; et, tapant sur la couverture, +de sa large main de colosse:</p> + +<p>—Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts<a name="page_139" id="page_139"></a> +de protestation je l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et +toujours le pape! La Rome nouvelle pour le pape et par +le pape! La Rome triomphante de demain grce au pape, +donne au pape, confondant sa gloire dans la gloire du +pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions +que nous avons dpenss pour faire de Rome une grande +capitale?... Ah! qu'il faut tre un Franais, et un Franais +de Paris, pour crire le livre que voil! Mais, cher +monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la capitale +du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il +y a les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, +et qui entend garder pour lui Rome, la glorieuse, la +ressuscite!</p> + +<p>Cette fougue juvnile fit rire Pierre son tour.</p> + +<p>—Oui, oui, vous m'avez crit cela. Seulement, qu'importe, + mon point de vue! L'Italie n'est qu'une nation, +une partie de l'humanit, et je veux l'accord, la fraternit +de toutes les nations, l'humanit rconcilie, croyante et +heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement, une +monarchie, une rpublique! qu'importe l'ide de la patrie +une et indpendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, +vivant de justice et de vrit!</p> + +<p>De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un +mot. Il reprit plus bas, d'un air songeur:</p> + +<p>—La rpublique! je l'ai voulue ardemment, dans +ma jeunesse. Je me suis battu pour elle, j'ai conspir +avec Mazzini, un saint, un croyant, qui s'est bris contre +l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les ncessits +pratiques, les plus intransigeants se sont rallis... +Aujourd'hui, la rpublique nous sauverait-elle? En tout +cas, elle ne diffrerait gure de notre monarchie parlementaire: +voyez ce qui se passe en France. Alors, pourquoi +risquer une rvolution qui mettrait le pouvoir aux mains +des rvolutionnaires extrmes, des anarchistes? Nous +craignons tous cela, c'est ce qui explique notre rsignation... +Je sais bien que quelques-uns voient le salut dans<a name="page_140" id="page_140"></a> +une fdration rpublicaine, tous les anciens petits tats +reconstitus en autant de rpubliques, que Rome prsiderait. +Le Vatican aurait peut-tre gros gagner dans +l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en +envisage simplement l'ventualit sans dplaisir. Mais +c'est un rve, un rve!</p> + +<p>Il retrouva sa gaiet, mme une pointe tendre d'ironie.</p> + +<p>—Vous doutez-vous de ce qui m'a sduit dans votre +livre? car, malgr mes protestations, je vous ai lu deux +fois... C'est que Mazzini aurait pu presque l'crire. Oui! +j'y ai retrouv toute ma jeunesse, tout l'espoir fou de mes +vingt-cinq ans, la religion du Christ, la pacification du +monde par l'vangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu, +longtemps avant vous, la rnovation du catholicisme? Il +cartait le dogme et la discipline, il ne retenait que la +morale. Et c'tait la Rome nouvelle, la Rome du peuple +qu'il donnait pour sige l'glise universelle, o toutes +les glises du pass allaient se fondre: Rome, l'ternelle +Cit, la prdestine, la mre et la reine dont la domination +renaissait pour le bonheur dfinitif des hommes!... +N'est-ce pas curieux que le no-catholicisme actuel, le +vague rveil spiritualiste, le mouvement de communaut, +de charit chrtienne dont on mne tant de bruit, ne soit +qu'un retour des ides mystiques et humanitaires de +1848? Hlas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, +et je sais quel beau gchis nous ont conduits ces envoles +dans le bleu du mystre. Que voulez-vous! je n'ai +plus confiance.</p> + +<p>Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et +rpondre, il l'arrta.</p> + +<p>—Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous +soyez bien convaincu de la ncessit absolue o nous +tions de prendre Rome, d'en faire la capitale de l'Italie. +Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait pas tre. Elle tait +la gloire antique, elle dtenait dans sa poussire la +souveraine puissance que nous voulions rtablir, elle<a name="page_141" id="page_141"></a> +donnait qui la possdait la force, la beaut, l'ternit. +Au centre du pays, elle en tait le cœur, elle devait en +devenir la vie, ds qu'on l'aurait rveille du long sommeil +de ses ruines... Ah! que nous l'avons dsire, au +milieu des victoires et des dfaites, pendant des annes +d'affreuse impatience! Moi, je l'ai aime et voulue plus +qu'aucune femme, le sang brl, dsespr de vieillir. +Et, quand nous l'avons possde, notre folie a t de la +vouloir fastueuse, immense, dominatrice, l'gal des +autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, +Londres... Regardez-la, elle est encore mon seul amour, +ma seule consolation, aujourd'hui que je suis mort, +n'ayant plus de vivants que les yeux.</p> + +<p>Du mme geste, il avait de nouveau indiqu la fentre. +Rome, sous le ciel intense, s'tendait l'infini, tout +empourpre et dore par le soleil oblique. Trs lointains, +les arbres du Janicule fermaient l'horizon de leur ceinture +verte, d'un vert limpide d'meraude; tandis que le +dme de Saint-Pierre, plus gauche, avait la pleur +bleue d'un saphir, teint dans la trop vive lumire. Puis, +c'tait la ville basse, la vieille cit rousse, comme cuite +par des sicles d'ts brlants, si douce l'œil, si belle +de la vie profonde du pass, un chaos sans bornes de +toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles. +Mais, au premier plan, sous la fentre, il y avait +la jeune ville, celle qu'on btissait depuis vingt-cinq +annes, des cubes de maonnerie entasss, crayeux +encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient draps de +leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministre +des Finances talaient des steppes dsastreuses, infinies +et blafardes, d'une cruelle laideur. Et c'tait sur cette +dsolation des constructions nouvelles que les regards du +vieux soldat de la conqute avaient fini par se fixer.</p> + +<p>Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le +petit froid de la tristesse cache, inavoue, et il attendait +courtoisement.<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>—Je vous demande pardon de vous avoir coup la +parole, reprit Orlando. Mais il me semble que nous ne +pouvons causer utilement de votre livre, tant que vous +n'aurez pas vu et tudi Rome de prs. Vous n'tes ici +que depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, +questionnez, et je crois que beaucoup de vos ides changeront. +J'attends surtout votre impression sur le Vatican, +puisque vous tes venu uniquement pour voir le pape et +dfendre votre œuvre contre l'Index. Pourquoi discuterions-nous +aujourd'hui, si les faits eux-mmes doivent +vous amener d'autres ides, mieux que je n'y russirais +par les plus beaux discours du monde?... C'est +entendu, vous reviendrez, et nous saurons de quoi nous +parlerons, nous nous entendrons peut-tre.</p> + +<p>—Mais certainement, dit Pierre. Je n'tais venu aujourd'hui +que pour vous tmoigner ma gratitude d'avoir bien +voulu lire mon livre avec intrt et que pour saluer en +vous une des gloires de l'Italie.</p> + +<p>Orlando n'coutait pas, absorb, les yeux toujours +fixs sur Rome. Il ne voulait plus qu'on en parlt, et +malgr lui, tout son inquitude secrte, il continua +d'une voix basse, comme dans une involontaire confession.</p> + +<p>—Sans doute, nous sommes alls beaucoup trop vite. +Il y a eu des dpenses d'une utilit indispensable, les +routes, les ports, les chemins de fer. Et il a bien fallu +armer le pays aussi, je n'ai pas dsapprouv d'abord les +grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet crasant +budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, +dont l'attente nous a ruins! Ah! j'ai toujours t l'ami +de la France, je ne lui reproche que de n'avoir pas +compris la situation qui nous tait faite, l'excuse vitale +que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et le +milliard englouti Rome! C'est ici que la folie a souffl, +nous avons pch par enthousiasme et par orgueil. Dans +mes songeries de vieux bonhomme solitaire, un des<a name="page_143" id="page_143"></a> +premiers, j'ai senti le gouffre, l'effroyable crise financire, +le dficit o allait sombrer la nation. Je l'ai cri +mon fils, tous ceux qui m'approchaient; mais quoi +bon? ils ne m'coutaient pas, ils taient fous, achetant, +revendant, btissant, dans l'agio et dans la chimre. +Vous verrez, vous verrez... Le pis est que nous n'avons +pas, comme chez vous, dans la population dense des campagnes, +une rserve d'argent et d'hommes, une pargne +toujours prte combler les trous creuss par les +catastrophes. Chez nous, l'ascension du peuple, nulle +encore, ne rgnre pas le sang social, par un apport +continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il n'a pas +de bas de laine vider. La misre est effroyable, il faut +bien le dire. Ceux qui ont de l'argent, prfrent le +manger petitement dans les villes, que de le risquer dans +des entreprises agricoles ou industrielles. Les usines sont +lentes se btir, la terre en est encore presque partout + la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voil +Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite +sa capitale par son ardent et unique dsir, Rome qui +n'est toujours que le splendide dcor de la gloire des +sicles, Rome qui ne nous a donn encore que l'clat +de ce dcor, avec sa population papale abtardie, toute +de fiert et de fainantise! Je l'ai trop aime, je l'aime +trop, pour regretter d'y tre. Mais, grand Dieu! quelle +dmence elle a mise en nous, que de millions elle nous +a cot, de quel poids triomphal elle nous crase!... +Voyez, voyez!</p> + +<p>Et c'taient les toitures blafardes du Ministre des +Finances, l'immense steppe dsole, qu'il montrait, +comme s'il y et vu la moisson de gloire coupe en herbe, +l'affreuse nudit de la banqueroute menaante. Ses yeux +se voilaient de larmes contenues, il tait superbe d'espoir +branl, d'inquitude douloureuse, avec sa tte norme +de vieux lion blanchi, dsormais impuissant, clou dans +cette chambre si nue et si claire, d'une pauvret si<a name="page_144" id="page_144"></a> +hautaine, qui semblait tre une protestation contre la +richesse monumentale de tout le quartier. C'tait donc l +ce qu'on avait fait de la conqute! et il tait foudroy +maintenant, incapable de donner de nouveau son sang et +son me!</p> + +<p>—Oui, oui! lana-t-il dans un dernier cri, on donnait +tout, son cœur et sa tte, son existence entire, tant qu'il +s'est agi de faire la patrie une et indpendante. Mais, +aujourd'hui que la patrie est faite, allez donc vous +enthousiasmer pour rorganiser ses finances! Ce n'est pas +un idal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux +meurent, pas un homme nouveau ne se lve parmi les +jeunes.</p> + +<p>Brusquement, il s'arrta, un peu gn, souriant de sa +fivre.</p> + +<p>—Excusez-moi, me voil reparti, je suis incorrigible... +C'est entendu, laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous +causerons, quand vous aurez tout vu.</p> + +<p>Ds lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son +regret d'avoir trop parl, la bonhomie sductrice, l'affection +envahissante dont il l'enveloppa. Il le suppliait de +rester longtemps Rome, de ne pas la juger trop vite, +d'tre convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours la +France; et il voulait aussi qu'on aimt l'Italie, il prouvait +une anxit vritable, l'ide qu'on ne l'aimait peut-tre +plus. Ainsi que la veille, au palais Boccanera, le +prtre eut conscience l d'une sorte de pression exerce +sur lui pour le forcer l'admiration et la tendresse. +L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beaut, +doutant d'elle et susceptible, s'inquitait de l'opinion des +visiteurs, s'efforait de garder malgr tout leur amour.</p> + +<p>Mais, lorsque Orlando sut que Pierre tait descendu +au palais Boccanera, il se passionna de nouveau, et il eut +un geste de contrarit vive, en entendant frapper la +porte, juste ce moment mme. Tout en criant d'entrer, +il le retint.<a name="page_145" id="page_145"></a></p> + +<p>—Non, ne partez pas, je veux savoir...</p> + +<p>Une dame entra, qui avait dpass la quarantaine, +petite et ronde, jolie encore, avec ses traits menus, ses +gentils sourires, noys dans la graisse. Elle tait blonde, +avait les yeux verts, d'une limpidit d'eau de source. +Assez bien habille, en toilette rsda, lgante et +sobre, elle paraissait d'air agrable, modeste et avis.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa +embrasser.</p> + +<p>—Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, +pour prendre de vos nouvelles.</p> + +<p>C'tait madame Sacco, une nice d'Orlando, ne +Naples d'une mre venue de Milan et marie au banquier +napolitain Pagani, tomb plus tard en dconfiture. Aprs +la ruine, Stefana avait pous Sacco, lorsqu'il n'tait +encore que petit employ des Postes. Sacco, ds lors, voulant +relever la maison de son beau-pre, s'tait lanc +dans des affaires terribles, compliques et louches, au +bout desquelles il avait eu la chance imprvue de se faire +nommer dput. Depuis qu'il tait venu Rome, pour la +conqurir son tour, sa femme avait d l'aider dans son +ambition dvorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si +elle s'y montrait encore un peu gauche, elle lui rendait +pourtant des services qui n'taient pas ddaigner, trs +conome, trs prudente, menant la maison en bonne +mnagre, toutes les excellentes et solides qualits de +l'Italie du Nord, hrites de sa mre, et qui faisaient +merveille ct de la turbulence et des abandons de son +mari, chez lequel l'Italie du Midi flambait avec sa rage +d'apptits continuelle.</p> + +<p>Le vieil Orlando, dans son mpris pour Sacco, avait +gard quelque affection sa nice, chez qui il retrouvait +son sang. Il la remercia; et, tout de suite, il parla de la +nouvelle donne par les journaux du matin, souponnant +bien que le dput avait envoy sa femme pour avoir son +opinion.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>—Eh bien! et ce ministre?</p> + +<p>Elle s'tait assise, elle ne se pressa pas, regarda les +journaux qui tranaient sur la table.</p> + +<p>—Oh! rien n'est fait encore, la presse a parl trop +vite. Sacco a t appel par le prsident du conseil, et ils +ont caus. Seulement, il hsite beaucoup, il craint de +n'avoir aucune aptitude pour l'Agriculture. Ah! si c'taient +les Finances!... Et puis, il n'aurait pris aucune rsolution +sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon oncle?</p> + +<p>D'un geste violent, il l'interrompit.</p> + +<p>—Non, non, je ne me mle pas de a!</p> + +<p>C'tait, pour lui, une abomination, le commencement +de la fin, ce rapide succs de Sacco, un aventurier, +un brasseur d'affaires qui avait toujours pch en eau +trouble. Son fils Luigi, certes, le dsolait. Mais, quand +on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses +qualits si belles encore, n'tait rien, tandis que ce Sacco, +ce brouillon, ce jouisseur sans cesse affam, aprs s'tre +gliss la Chambre, se trouvait en passe de dcrocher un +portefeuille! Un petit homme brun et sec, avec de gros +yeux ronds, les pommettes saillantes, le menton prominent, +toujours dansant et criant, d'une loquence intarissable, +dont toute la force tait dans la voix, une voix admirable +de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant +de tout, sducteur et dominateur!</p> + +<p>—Tu entends, Stefana, dis ton mari que le seul +conseil que j'aie lui donner est de rentrer petit employ +aux Postes, o il rendra peut-tre des services.</p> + +<p>Ce qui outrait et dsesprait le vieux soldat, c'tait un +tel homme, un Sacco, tomb en bandit Rome, dans cette +Rome dont la conqute avait cot tant de nobles efforts. +Et, son tour, Sacco la conqurait, l'enlevait ceux qui +l'avaient si durement gagne, la possdait, mais pour s'y +dlecter, pour y assouvir son amour effrn du pouvoir. +Sous des dehors trs clins, il tait rsolu dvorer tout. +Aprs la victoire, lorsque le butin se trouvait l, chaud<a name="page_147" id="page_147"></a> +encore, les loups taient venus. Le Nord avait fait l'Italie, +le Midi montait la cure, se jetait sur elle, vivait d'elle +comme d'une proie. Et il y avait surtout cela, au fond de +la colre du hros foudroy: l'antagonisme de plus en +plus marqu entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur +et conome, politique avis, savant, tout aux grandes +ides modernes; le Midi ignorant et paresseux, tout la +joie immdiate de vivre, dans un dsordre enfantin des +actes, dans un clat vide des belles paroles sonores.</p> + +<p>Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui +s'tait retir prs de la fentre.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous +aimez bien tout de mme, et vous m'avez donn, moi, +plus d'un bon conseil, ce dont je vous remercie... C'est +comme pour l'histoire d'Attilio...</p> + +<p>Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure +amoureuse avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, +dont tous les salons noirs et blancs s'entretenaient.</p> + +<p>—Attilio, c'est autre chose, s'cria Orlando. Ainsi que +toi, il est de mon sang, et c'est merveilleux comme je me +retrouve dans ce gaillard-l. Oui, il est tout moi, quand +j'avais son ge, et beau, et brave, et enthousiaste!... Tu +vois que je me fais des compliments. Mais, en vrit, +Attilio me tient chaud au cœur, car il est l'avenir, il me +rend l'esprance... Eh bien! son histoire?</p> + +<p>—Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. +Je vous en ai dj parl, et vous avez hauss les paules, +en disant que, dans ces questions-l, les parents n'avaient +qu' laisser les amoureux rgler leurs affaires eux-mmes... +Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise partout que nous +poussons notre fils enlever la petite princesse, pour qu'il +pouse ensuite son argent et son titre.</p> + +<p>Orlando s'gaya franchement.</p> + +<p>—Voil un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de +me l'exprimer? Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la +dlicatesse en cette occasion... Moi, je te le rpte, je me<a name="page_148" id="page_148"></a> +crois aussi honnte que lui, et j'aurais un fils tel que le +tien, si droit, si bon, si navement amoureux, que je le +laisserais pouser qui il voudrait et comme il voudrait... +Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute +leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront trs +honors d'avoir pour gendre un beau garon, au grand +cœur!</p> + +<p>De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. +Elle ne venait srement que pour tre approuve.</p> + +<p>—C'est bien, mon oncle, je redirai cela mon mari; +et il en tiendra grand compte; car, si vous tes svre +pour lui, il a pour vous une vritable vnration... Quant + ce ministre, rien ne se fera peut-tre, Sacco se dcidera +selon les circonstances.</p> + +<p>Elle s'tait leve, elle prit cong en embrassant le +vieillard, comme son arrive, trs tendrement. Et elle +le complimenta sur sa belle mine, le trouva trs beau, le +fit sourire en lui nommant une dame qui tait encore folle +de lui. Puis, aprs avoir rpondu d'une lgre rvrence +au salut muet du jeune prtre, elle s'en alla, de son allure +modeste et sage.</p> + +<p>Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la +porte, repris d'une tristesse, songeant sans doute ce +prsent louche et pnible, si diffrent du glorieux pass. +Et, brusquement, il revint Pierre, qui attendait toujours.</p> + +<p>—Alors, mon ami, vous tes donc descendu au palais +Boccanera. Ah! quel dsastre aussi de ce ct!</p> + +<p>Mais, lorsque le prtre lui eut rpt sa conversation +avec Benedetta, la phrase o elle avait dit qu'elle l'aimait +toujours et que jamais elle n'oublierait sa bont, quoi +qu'il arrivt, il s'attendrit, sa voix eut un tremblement.</p> + +<p>—Oui, c'est une bonne me, elle n'est pas mchante. +Seulement, que voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-mme +a t un peu violent peut-tre... Ces choses ne sont +plus un mystre, je vous en parle librement, puisque, +mon grand chagrin, tout le monde les connat.<a name="page_149" id="page_149"></a></p> + +<p>Orlando, s'abandonnant ses souvenirs, dit sa joie vive, +la veille du mariage, la pense de cette admirable crature +qui serait sa fille, qui remettrait de la jeunesse et +du charme autour de son fauteuil d'infirme. Il avait toujours +eu le culte de la beaut, un culte passionn d'amant, +dont l'unique amour serait rest celui de la femme, si +la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-mme. Et +Benedetta, en effet, l'adora, le vnra, montant sans cesse +passer des heures avec lui, habitant sa petite chambre +pauvre, qui resplendissait alors de l'clat de divine grce +qu'elle y apportait. Il revivait dans son haleine frache, +dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme +dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, +tout de suite, quel affreux drame, et que son cœur avait +saign, de ne savoir comment rconcilier les poux! Il +ne pouvait donner tort son fils de vouloir tre le mari +accept, aim. D'abord, aprs la premire nuit dsastreuse, +ce heurt de deux tres, entts chacun dans son +absolu, il avait espr ramener Benedetta, la jeter aux +bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes, elle lui eut fait +ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario, +disant toute sa rvolte imprvue devant l'acte, le don de +sa virginit un autre homme, il comprit que jamais +elle ne cderait. Et toute une anne s'tait coule, il +avait vcu une anne, clou sur son fauteuil, avec ce +drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements +luxueux dont les bruits n'arrivaient mme pas + ses oreilles. Que de fois il avait essay d'entendre, +craignant des querelles, dsol de ne pouvoir se rendre +utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien par +son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des dtails que +par Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans +dfense; et ce mariage, o il avait vu un instant l'alliance +tant dsire de l'ancienne Rome avec la nouvelle, ce +mariage non consomm le dsesprait, comme l'chec +de tous ses espoirs, l'avortement final du rve qui avait<a name="page_150" id="page_150"></a> +empli sa vie. Lui-mme finit par souhaiter le divorce, +tellement la souffrance d'une pareille situation devenait +insupportable.</p> + +<p>—Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalit +de certains antagonismes, et comment, avec le cœur +le plus tendre, la raison la plus droite, on peut faire son +malheur et celui des autres!</p> + +<p>Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans +avoir frapp, le comte Prada entra. Tout de suite, aprs +un salut rapide au visiteur qui s'tait lev, il prit doucement +les mains de son pre, les tta, en craignant de les +trouver trop chaudes ou trop froides.</p> + +<p>—J'arrive l'instant de Frascati, o j'ai d coucher, +tellement ces constructions interrompues me tracassent. +Et l'on me dit que vous avez pass une nuit mauvaise.</p> + +<p>—Eh! non, je t'assure.</p> + +<p>—Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous + vivre ici, sans aucune douceur? Cela n'est +plus de votre ge. Vous me feriez tant plaisir en acceptant +une chambre plus confortable, o vous dormiriez +mieux!</p> + +<p>—Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, +mon bon Luigi. Mais, je t'en prie, laisse-moi faire au gr +de ma vieille tte. C'est la seule faon de me rendre +heureux.</p> + +<p>Pierre fut trs frapp de l'ardente affection qui enflammait +les regards des deux hommes, pendant qu'ils se +contemplaient, les yeux dans les yeux. Cela lui parut +infiniment touchant, d'une grande beaut de tendresse, +au milieu de tant d'ides et d'actes contraires, de tant de +ruptures morales, qui les sparaient.</p> + +<p>Et il s'intressa les comparer. Le comte Prada, plus +court, plus trapu, avait bien la mme tte nergique et +forte, plante de rudes cheveux noirs, les mmes yeux +francs, un peu durs, dans une face d'un teint clair, barre +d'paisses moustaches. Mais la bouche diffrait, une<a name="page_151" id="page_151"></a> +bouche la dentition de loup, sensuelle et vorace, une +bouche de proie, faite pour les soirs de bataille, quand +il ne s'agit plus que de mordre la conqute des autres. +C'tait ce qui faisait dire, lorsqu'on vantait ses yeux de +franchise: Oui, mais je n'aime pas sa bouche. Les +pieds taient forts, les mains grasses et trop larges, trs +belles.</p> + +<p>Et Pierre s'merveillait de le trouver tel qu'il l'avait +attendu. Il connaissait assez intimement son histoire, +pour reconstituer en lui le fils du hros que la conqute +a gt, qui mange dents pleines la moisson coupe par +l'pe glorieuse du pre. Il tudiait surtout comment les +vertus du pre avaient dvi, s'taient, chez l'enfant, +transformes en vices, les qualits les plus nobles se pervertissant, +l'nergie hroque et dsintresse devenant +le froce apptit des jouissances, l'homme des batailles +aboutissant l'homme du butin, depuis que les grands +sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne +se battait plus, qu'on tait l au repos, parmi les dpouilles +entasses, pillant et dvorant. Et le hros, le +pre paralytique, immobilis, qui assistait cela, cette +dgnrescence du fils, du brasseur d'affaires gorg de +millions!</p> + +<p>Mais Orlando prsenta Pierre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Pierre Froment, dont je t'ai parl, +l'auteur du livre que je t'ai fait lire.</p> + +<p>Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de +Rome, avec une passion intelligente, en homme qui voulait +en faire une grande capitale moderne. Il avait vu +Paris transform par le second empire, il avait vu Berlin +agrandi et embelli, aprs les victoires de l'Allemagne; et, +selon lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle +ne devenait pas la ville habitable d'un grand peuple, elle +tait menace d'une mort prompte. Ou un muse croulant, +ou une cit refaite, ressuscite.</p> + +<p>Pierre, intress, presque gagn dj, coutait cet<a name="page_152" id="page_152"></a> +habile homme dont l'esprit ferme et clair le charmait. Il +savait avec quelle adresse il avait manœuvr dans l'affaire +de la villa Montefiori, s'y enrichissant lorsque tant +d'autres s'y ruinaient, ayant prvu sans doute la catastrophe +fatale, au moment o la rage de l'agio affolait +encore la nation entire. Pourtant, il surprenait dj des +signes de fatigue, des rides prcoces, les lvres affaisses, +sur cette face de volont et d'nergie, comme si l'homme +se lassait de la continuelle lutte, parmi les croulements +voisins, qui minaient le sol, menaant d'emporter par +contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait +que Prada, dans les derniers temps, avait eu des inquitudes +srieuses; et plus rien n'tait solide, tout pouvait +tre englouti, la suite de la crise financire qui s'aggravait +de jour en jour. Chez ce rude fils de l'Italie du +Nord, c'tait une sorte de dchance, un lent pourrissement, +sous l'influence amollissante, pervertissante de +Rome. Tous ses apptits s'y taient rus leur satisfaction, +il s'puisait les y contenter, apptits d'argent, +apptits de femmes. Et de l venait la grande tristesse +muette d'Orlando, quand il voyait cette dchance rapide +de sa race de conqurant, tandis que Sacco, l'Italien du +Midi, servi par le climat, fait cet air de volupt, ces +villes d'antique poussire, brles de soleil, s'y panouissait +comme la vgtation naturelle du sol satur des +crimes de l'histoire, s'y emparait peu peu de tout, de +la richesse et de la puissance.</p> + +<p>Le nom de Sacco fut prononc, le pre dit au fils un +mot de la visite de Stefana. Sans rien ajouter, tous deux +se regardrent avec un sourire. Le bruit courait que le +ministre de l'Agriculture, dcd, ne serait peut-tre pas +remplac tout de suite, qu'un autre ministre ferait l'intrim, +et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.</p> + +<p>Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, +alors, redoubla d'attention.</p> + +<p>—Ah! lui dit le comte, vous tes descendu rue Giulia.<a name="page_153" id="page_153"></a> +Toute la vieille Rome dort l, dans le silence de l'oubli.</p> + +<p>Trs l'aise, il s'entretint du cardinal et mme de Benedetta, +la comtesse, comme il disait en parlant de sa +femme. Il s'tudiait ne montrer aucune colre. Mais le +jeune prtre le sentit frmissant, saignant toujours, grondant +de rancune. Chez lui, la passion de la femme, le +dsir clatait avec la violence d'un besoin qu'il devait +satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore l +une des vertus gtes du pre, le rve enthousiaste courant +au but, aboutissant l'action immdiate. Aussi, aprs +sa liaison avec la princesse Flavia, quand il avait voulu +Benedetta, la nice divine d'une tante reste si belle, +s'tait-il rsign tout, au mariage, la lutte contre cette +jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre +sa vie entire. Plutt que de ne pas l'avoir, il +aurait incendi Rome. Et ce dont il souffrait sans espoir de +gurison, la plaie sans cesse avive qu'il portait au flanc, +c'tait de ne pas l'avoir eue, de se dire qu'elle tait sienne +et qu'elle s'tait refuse. Jamais il ne devait pardonner +l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair inassouvie, +o le moindre souffle en rveillait la cuisson. Et, +sous son apparence d'homme correct, le sensuel dlirait +alors, jaloux et vindicatif, capable d'un crime.</p> + +<p>—Monsieur l'abb est au courant, murmura le vieil +Orlando de sa voix triste.</p> + +<p>Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde +tait au courant.</p> + +<p>—Ah! mon pre, si je ne vous avais pas obi, jamais +je ne me serais prt ce procs en annulation de mariage! +La comtesse aurait bien t force de rintgrer le +domicile conjugal, et elle ne serait pas aujourd'hui se +moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.</p> + +<p>D'un geste, son tour, Orlando voulut protester.</p> + +<p>—Mais certainement, mon pre. Pourquoi croyez-vous +donc qu'elle s'est enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre +aux bras de son amant, chez elle? Et je trouve mme que<a name="page_154" id="page_154"></a> +le palais de la rue Giulia, avec son cardinal, abrite l des +choses assez malpropres.</p> + +<p>C'tait le bruit qu'il rpandait, l'accusation qu'il portait +partout contre sa femme, cette liaison adultre, selon lui +publique, honte. Au fond, cependant, il n'y croyait pas +lui-mme, connaissant trop bien la raison ferme de Benedetta, +l'ide superstitieuse et comme mystique qu'elle +mettait dans sa virginit, la volont qu'elle avait d'tre +seulement l'homme qu'elle aimerait et qui serait son +mari devant Dieu. Mais il trouvait une accusation pareille +de bonne guerre, trs efficace.</p> + +<p>—A propos, s'cria-t-il brusquement, vous savez, mon +pre, que j'ai reu communication du mmoire de Morano; +et c'est chose entendue: si le mariage n'a pu tre consomm, +c'est par suite de l'impuissance du mari.</p> + +<p>Il partit d'un clat de rire, dsirant montrer que cela +lui semblait tre le comble du comique. Seulement, il +avait pli de sourde exaspration, sa bouche riait durement, +avec une cruaut meurtrire; et il tait vident +que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si +insultante pour un homme de sa virilit, l'avait dcid +se dfendre, dans ce procs, dont il voulait d'abord ne +tenir aucun compte. Il plaiderait donc, convaincu d'ailleurs +que sa femme n'obtiendrait pas l'annulation du mariage. +Et, toujours riant, il donnait des dtails un peu libres sur +l'acte, expliquant que ce n'tait pas si commode avec une +femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du +reste, il n'tait pas si certain que a de ne pas l'avoir accompli. +En tout cas, il demanderait l'preuve, le jugement +de Dieu, comme il disait en s'gayant plus fort de sa plaisanterie, +et devant les cardinaux assembls, s'ils poussaient +la conscience jusqu' vouloir constater la chose par +eux-mmes.</p> + +<p>—Luigi! dit Orlando doucement, en dsignant le +jeune prtre d'un regard.</p> + +<p>—Oui, je me tais, vous avez raison, mon pre. Mais,<a name="page_155" id="page_155"></a> +en vrit, c'est tellement abominable et ridicule... Vous +savez le mot de Lisbeth: Ah! mon pauvre ami, c'est +donc d'un petit Jsus que je vais accoucher.</p> + +<p>De nouveau, Orlando parut mcontent, car il n'aimait +point, quand il y avait l un visiteur, que son fils afficht +si tranquillement devant lui sa liaison. Lisbeth Kauffmann, + peine ge de trente ans, trs blonde, trs rose, +et d'une gaiet toujours rieuse, appartenait la colonie +trangre, veuve d'un mari mort depuis deux ans Rome, +o il tait venu soigner une maladie de poitrine. Demeure +libre, suffisamment riche pour n'avoir besoin de personne, +elle y tait reste par got, passionne d'art, faisant +elle-mme un peu de peinture; et elle avait achet, +rue du Prince-Amde, dans un quartier neuf, un petit +palais, o la grande salle du second tage, transforme en +atelier, embaume de fleurs en toute saison, tendue de +vieilles toffes, tait bien connue de la socit aimable et +intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle allgresse, +vtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots +terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'tant +encore compromise qu'avec Prada. Il lui avait plu sans +doute, elle s'tait simplement donne lui, lorsque sa +femme, depuis quatre mois dj, l'avait quitt; et elle +tait enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne +cachait point, l'air si tranquille et si heureux, que son +vaste cercle de connaissances continuait la venir voir, +comme si de rien n'tait, dans cette vie facile, libre, +des grandes villes cosmopolites. Cette grossesse, naturellement, +au milieu des circonstances o se trouvait le +comte, le ravissait, devenait ses yeux le meilleur des +arguments, contre l'accusation dont souffrait son orgueil +d'homme. Mais, au fond de lui, sans qu'il l'avout, la blessure +ingurissable n'en saignait pas moins; car ni cette +paternit prochaine, ni la possession amusante et flatteuse +de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de +Benedetta: c'tait celle-ci qu'il brlait d'avoir, qu'il<a name="page_156" id="page_156"></a> +aurait voulu punir tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas +eue.</p> + +<p>Pierre, n'tant pas au courant, ne pouvait comprendre. +Comme il sentait une gne, dsireux de se donner une +contenance, il avait pris sur la table, parmi les journaux, +un gros volume, tonn de rencontrer l un ouvrage franais +classique, un de ces manuels pour le baccalaurat, +o se trouve un abrg des connaissances exiges dans +les programmes. Ce n'tait qu'un livre humble et pratique +d'instruction premire, mais il traitait forcment de toutes +les sciences mathmatiques, de toutes les sciences physiques, +chimiques et naturelles, de sorte qu'il rsumait en +gros les conqutes du sicle, l'tat actuel de l'intelligence +humaine.</p> + +<p>—Ah! s'cria Orlando, heureux de la diversion, vous +regardez le livre de mon vieil ami Thophile Morin. Vous +savez qu'il tait un des Mille de Marsala et qu'il a conquis +la Sicile et Naples avec nous. Un hros!... Et, depuis +plus de trente ans, il est retourn en France, sa chaire +de simple professeur, qui ne l'a gure enrichi. Aussi a-t-il +publi ce livre, dont la vente, parat-il, marche si bien, +qu'il a eu l'ide d'en tirer un nouveau petit bnfice avec +des traductions, entre autres avec une traduction italienne... +Nous sommes rests des frres, il a song utiliser +mon influence, qu'il croit dcisive. Mais il se trompe, +hlas! je crains bien de ne pas russir faire adopter +l'ouvrage.</p> + +<p>Prada, redevenu trs correct et charmant, eut un lger +haussement d'paules, plein du scepticisme de sa gnration, +uniquement dsireuse de maintenir les choses +existantes, pour en tirer le plus de profit possible.</p> + +<p>—A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de +livres!</p> + +<p>—Non, non! reprit passionnment le vieillard, il n'y +a jamais trop de livres! Il en faut, et encore, et toujours! +C'est par le livre, et non par l'pe, que l'humanit vaincra<a name="page_157" id="page_157"></a> +le mensonge et l'injustice, conquerra la paix finale de +la fraternit entre les peuples... Oui, tu souris, je sais +que tu appelles a mes ides de 48, de vieille barbe, +comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. +Mais il n'en est pas moins vrai que l'Italie est morte, +si l'on ne se hte de reprendre le problme par en bas, je +veux dire si l'on ne fait pas le peuple; et il n'y a qu'une +faon de faire un peuple, de crer des hommes, c'est de +les instruire, c'est de dvelopper par l'instruction cette +force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans +l'ignorance et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est +faite, faisons les Italiens. Des livres, des livres encore! et +allons toujours plus en avant, dans plus de science, dans +plus de clart, si nous voulons vivre, tre sains, bons et +forts!</p> + +<p>Le vieil Orlando tait superbe, moiti soulev, avec +son puissant mufle lonin, tout flambant de la blancheur +clatante de la barbe et de la chevelure. Et, dans cette +chambre candide, si touchante en sa pauvret voulue, il +avait pouss son cri d'espoir avec une telle fivre de foi, +que le jeune prtre vit s'voquer devant lui une autre +figure, celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, +les cheveux seuls de neige, admirable lui aussi de beaut +hroque, au milieu de son palais en ruine, dont les plafonds +dors menaaient de crouler sur ses paules. Ah! +les entts magnifiques, les croyants, les vieux qui restent +plus virils, plus passionns que les jeunes! Ceux-ci +taient aux deux bouts opposs des croyances, n'ayant ni +une ide, ni une tendresse communes; et, dans cette antique +Rome o tout volait en poudre, eux seuls semblaient +protester, indestructibles, face face par-dessus leur ville, +comme deux frres spars, immobiles l'horizon. De les +avoir ainsi vus l'un aprs l'autre, si grands, si seuls, si +dsintresss de la bassesse quotidienne, cela emplissait +une journe d'un rve d'ternit.</p> + +<p>Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard,<a name="page_158" id="page_158"></a> +pour le calmer dans une treinte tendrement +filiale.</p> + +<p>—Oui, oui! pre, c'est vous qui avez raison, toujours +raison, et je suis un imbcile de vous contredire. Je vous +en prie, ne vous remuez pas de la sorte, car vous vous +dcouvrez, vos jambes vont se refroidir encore.</p> + +<p>Et il se mit genoux, il arrangea la couverture avec un +soin infini; puis, restant par terre, comme un petit garon, +malgr ses quarante-deux ans sonns, il leva ses +yeux humides, suppliants d'adoration muette; tandis que +le vieux, calm, trs mu, lui caressait les cheveux de ses +doigts tremblants.</p> + +<p>Pierre tait l depuis prs de deux heures, lorsque enfin +il prit cong, trs frapp et trs touch de tout ce qu'il +avait vu et entendu. Et, de nouveau, il dut promettre de +revenir, pour causer longuement. Dehors, il s'en alla au +hasard. Quatre heures sonnaient peine, son ide tait +de traverser Rome ainsi, sans itinraire arrt d'avance, + cette heure dlicieuse o le soleil s'abaissait, dans l'air +rafrachi, immensment bleu. Mais, presque tout de +suite, il se trouva dans la rue Nationale, qu'il avait descendue +en voiture, la veille, son arrive; et il reconnut +les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde +et dmesure, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. +Puis, au dtour, comme il s'arrtait pour revoir la +colonne Trajane, qui maintenant se dtachait en un ft +sombre, au fond de la place basse dj envahie par le crpuscule, +il fut surpris de l'arrt brusque d'une victoria, +d'o un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit +signe de la main.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Froment! monsieur l'abb Froment!</p> + +<p>C'tait le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire +sa promenade quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que +des libralits de son oncle le cardinal, presque toujours + court d'argent. Mais, comme tous les Romains, il n'aurait<a name="page_159" id="page_159"></a> +mang que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour garder +sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture +est le luxe indispensable.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Froment, si vous voulez bien monter, +je serai heureux de vous montrer un peu notre ville.</p> + +<p>Sans doute il dsirait faire plaisir Benedetta, en tant +aimable pour son protg. Puis, dans son oisivet, il lui +plaisait d'initier ce jeune prtre, qu'on disait si intelligent, + ce qu'il croyait tre la fleur de Rome, la vie +inimitable.</p> + +<p>Pierre dut accepter, bien qu'il et prfr sa promenade +solitaire. Le jeune homme pourtant l'intressait, ce +dernier n d'une race puise, qu'il sentait incapable +de pense et d'action, fort sduisant d'ailleurs, dans son +orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que patriote, +il n'avait jamais eu la moindre vellit de se rallier, +satisfait de vivre l'cart, ne rien faire; et, si passionn +qu'il ft, il ne commettait point de folies, trs +pratique au fond, trs raisonnable, comme tous ceux de +sa ville, sous leur apparente fougue. Ds que la voiture, +aprs avoir travers la place de Venise, s'engagea dans le +Corso, il laissa clater sa vanit enfantine, son amour de +la vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et +tout cela apparut trs clairement, dans le simple geste +qu'il fit, en disant:</p> + +<p>—Le Corso!</p> + +<p>De mme que la veille, Pierre fut saisi d'tonnement. +La longue et troite rue s'tendait de nouveau, jusqu' la +place du Peuple blanche de lumire, avec la seule diffrence +que c'taient les maisons de droite qui baignaient +dans le soleil, tandis que celles de gauche taient noires +d'ombre. Comment! c'tait a, le Corso! cette tranche + demi obscure, trangle entre les hautes et lourdes +faades! cette chausse mesquine, o trois voitures au +plus passaient de front, que des boutiques serres bordaient +de leurs talages de clinquant! Ni espace libre, ni<a name="page_160" id="page_160"></a> +horizons vastes, ni verdure rafrachissante! Rien que la +bousculade, l'entassement, l'touffement, le long des petits +trottoirs, sous une mince bande de ciel! Et Dario eut +beau lui nommer les palais historiques et fastueux, le +palais Bonaparte, le palais Doria, le palais Odelscachi, le +palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer la +place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurle, la place +la plus vivante de la ville, o pitine un continuel peuple +debout, causant et regardant; il eut beau, jusqu' la +place du Peuple, lui faire admirer les glises, les maisons, +les rues transversales, la rue des Condotti, au bout +de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant, +l'apparition de la Trinit des Monts, toute en or, en haut +du triomphal escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression +dsillusionne de voie sans largeur et sans air, +les palais lui semblaient des hpitaux ou des casernes +tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, +seule la Trinit des Monts l'avait sduit, par son resplendissement +lointain d'apothose.</p> + +<p>Mais il fallut revenir de la place du Peuple la place +de Venise, et retourner encore, et revenir encore, deux, +trois, quatre tours, sans lassitude. Dario, ravi, se montrait, +regardait, tait salu, saluait. Sur les deux trottoirs, +une foule compacte dfilait, dont les yeux plongeaient au +fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les +mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu peu, +le nombre des voitures devenait tel, que la double file +tait ininterrompue, serre, oblige de marcher au pas. +On se touchait, on se dvisageait, dans ce perptuel frlement +de celles qui montaient et de celles qui descendaient. +C'tait la promiscuit du plein air, toute Rome +entasse dans le moins de place possible, les gens qui se +connaissaient, qui se retrouvaient comme en l'intimit +d'un salon, les gens qui ne se parlaient pas, des mondes +les plus adverses, mais qui se coudoyaient, qui se fouillaient +du regard, jusqu' l'me. Et Pierre, alors, eut la<a name="page_161" id="page_161"></a> +rvlation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion +et la gloire de la ville. Justement, le plaisir tait l, dans +l'troitesse de la voie, dans ce coudoiement forc, qui +permettait les rencontres attendues, les curiosits satisfaites, +l'talage des vanits heureuses, les provisions des +commrages sans fin. La ville entire s'y revoyait chaque +jour, s'talait, s'piait, se donnait son spectacle elle-mme, +brle d'un tel besoin, indispensable la longue, +de se voir ainsi, qu'un homme bien n qui manquait le +Corso, tait comme un homme dpays, sans journaux, +vivant en sauvage. Et l'air tait d'une douceur dlicieuse, +l'troite bande de ciel, entre les lourds palais roussis, +avait une infinie puret bleue.</p> + +<p>Dario ne cessait de sourire, d'incliner lgrement la +tte; et il nommait Pierre des princes et des princesses, +des ducs et des duchesses, des noms retentissants dont +l'clat emplit l'Histoire, dont les syllabes sonores voquent +des chocs d'armures dans les batailles, des dfils +de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, +aux vtements sacrs tincelants de pierreries; et Pierre +tait dsespr d'apercevoir de grosses dames, de petits +messieurs, des tres bouffis ou chtifs, que le costume +moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques jolies +femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux +grands yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer +le palais Buongiovanni, une immense faade du dix-septime +sicle, aux fentres encadres de rinceaux, d'une +pesanteur de got fcheuse, il ajouta, d'un air gay:</p> + +<p>—Ah! tenez, voici Attilio, l, sur le trottoir... Le +jeune lieutenant Sacco, vous savez, n'est-ce pas?</p> + +<p>D'un signe, Pierre rpondit qu'il tait au courant. +Attilio, en tenue, le sduisit tout de suite, trs jeune, +l'air vif et brave, avec son visage de franchise o luisaient +tendrement les yeux bleus de sa mre. Il tait vraiment +la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste, +dsintress de toute basse proccupation d'avenir.<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>—Vous allez voir, quand nous repasserons devant le +palais, reprit Dario. Il sera encore l, et je vous montrerai +quelque chose.</p> + +<p>Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, +ces petites duchesses, leves si discrtement au +Sacr-Cœur, d'ailleurs si ignorantes pour la plupart, +achevant leur ducation ensuite dans les jupons de leurs +mres, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du +Corso, vivant les interminables jours clotres, emprisonnes +au fond des palais sombres. Mais quelles temptes +dans ces mes muettes, o personne n'tait +descendu! quelle lente pousse de volont parfois, sous +cette obissance passive, sous cette apparente inconscience +de ce qui les entourait! Combien entendaient +obstinment faire leur vie elles-mmes, choisir l'homme +qui leur plairait, l'avoir malgr le monde entier! Et c'tait +l'amant cherch et lu, parmi le flot des jeunes hommes, +au Corso; c'tait l'amant pch des yeux pendant la promenade, +les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient + l'aveu, au don total, sans mme un souffle des lvres, +chastement closes; et c'taient enfin les billets doux +remis furtivement l'glise, la femme de chambre gagne, +facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, +il y avait souvent un mariage.</p> + +<p>Celia, elle, avait voulu Attilio, ds que leurs regards +s'taient rencontrs, le jour de mortel ennui, o, pour la +premire fois, elle l'avait aperu, d'une fentre du palais +Buongiovanni. Il venait de lever la tte, elle l'avait pris +jamais, en se donnant elle-mme, de ses grands yeux +purs, poss sur les siens. Elle n'tait qu'une amoureuse, +rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas +un autre. Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait +bien le conqurir tout de suite par la tranquille obstination +de sa volont. On racontait les terribles fureurs +du prince son pre, qui se brisaient contre son silence +respectueux et ttu. Le prince, de sang ml, fils d'une<a name="page_163" id="page_163"></a> +Amricaine, ayant pous une Anglaise, ne luttait que +pour garder intacts son nom et sa fortune, au milieu des +croulements voisins; et le bruit courait qu' la suite +d'une querelle, o il avait voulu s'en prendre sa femme, +en l'accusant de n'avoir pas veill suffisamment sur leur +fille, la princesse s'tait rvolte, d'un orgueil et d'un +gosme d'trangre qui avait apport cinq millions. +N'tait-ce point assez de lui avoir donn cinq enfants? +Elle vivait les jours s'adorer, abandonnant Celia, se +dsintressant de la maison, o soufflait la tempte.</p> + +<p>Mais la voiture allait passer de nouveau devant le +palais, et Dario prvint Pierre.</p> + +<p>—Vous voyez, voil Attilio revenu... Et, maintenant, +regardez l-haut, la troisime fentre du premier tage.</p> + +<p>Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau +qui s'cartait un peu, et la douce figure de Celia apparut, +un lis candide et ferm. Elle ne sourit pas, elle ne bougea +pas. Rien ne se lisait sur cette bouche de puret, dans +ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle prenait Attilio, +elle se donnait lui, sans rserve. Le rideau retomba.</p> + +<p>—Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on +jamais ce qu'il y a derrire tant d'innocence?</p> + +<p>Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tte leve +encore, la face immobile et ple lui aussi, avec sa bouche +close, ses yeux largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, +l'amour absolu dans sa brusque toute-puissance, +l'amour vrai, ternel et jeune, en dehors des ambitions et +des calculs de l'entourage.</p> + +<p>Puis, Dario donna son cocher l'ordre de monter au +Pincio: le tour obligatoire du Pincio, par les belles +aprs-midi claires. Et ce fut d'abord la place du Peuple, +la plus are et la plus rgulire de Rome, avec ses +amorces de rues et ses glises symtriques, son oblisque +central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, +aux deux cts du petit pav blanchi, entre les architectures +graves, dores de soleil. A droite, ensuite, la voiture<a name="page_164" id="page_164"></a> +s'engagea sur les rampes du Pincio, un chemin en +lacet, magnifique, orn de bas-reliefs, de statues, de +fontaines, toute une sorte d'apothose de marbre, un +ressouvenir de la Rome antique, qui se dressait parmi +les verdures. Mais, en haut, Pierre trouva le jardin petit, + peine un grand square, un carr aux quatre alles +ncessaires pour que les quipages pussent tourner indfiniment. +Les images des hommes illustres de l'ancienne +Italie et de la nouvelle bordent ces alles d'une file ininterrompue +de bustes. Il admira surtout les arbres, les +essences les plus varies et les plus rares, choisis et +entretenus avec un grand soin, presque tous feuillage +persistant, ce qui perptuait l, l'hiver comme l't, +d'admirables ombrages, nuancs de tous les verts imaginables. +Et la voiture s'tait mise tourner, par les +belles alles fraches, la suite des autres voitures, +un flot continu, jamais lass.</p> + +<p>Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria +bleu sombre, trs correctement mene. Elle tait +fort jolie, petite, chtaine, avec un teint mat, de grands +yeux doux, l'air modeste, d'une simplicit sduisante. +Svrement habille de soie feuille morte, elle avait un +grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario +la dvisageait, le prtre lui demanda son nom, ce qui fit +sourire le jeune prince. Oh! personne, la Tonietta, une +des rares demi-mondaines dont Rome s'occupait. Puis, +librement, avec la belle franchise de la race sur les +choses de l'amour, il continua, donna des dtails: une +fille dont l'origine restait obscure, les uns la faisant partir +de trs bas, d'un cabaretier de Tivoli, les autres la disant +ne Naples, d'un banquier; mais, en tout cas, une fille +fort intelligente, qui s'tait fait une ducation, qui recevait +admirablement dans son petit palais de la rue des Mille, +un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort prsent. +Elle ne s'affichait pas, n'avait gure qu'un amant la +fois, et les princesses, les duchesses qui s'inquitaient<a name="page_165" id="page_165"></a> +d'elle, chaque jour, au Corso, la trouvaient bien. Une +particularit surtout l'avait rendue clbre, des coups de +cœur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner +pour rien l'aim, n'acceptant strictement de lui chaque +matin qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, +lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant des semaines +souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de +marie, on souriait d'un air de tendre complaisance.</p> + +<p>Mais Dario s'interrompit pour saluer crmonieusement +une dame qui passait dans un landau immense, seule en +compagnie d'un monsieur. Et il dit simplement au +prtre:</p> + +<p>—Ma mre.</p> + +<p>Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son +histoire du vicomte de la Choue: son second mariage, +cinquante ans, aprs la mort du prince Onofrio Boccanera; +la faon dont, superbe encore, elle avait pch des +yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel +homme son got, de quinze ans plus jeune qu'elle; et +quel tait cet homme, ce Jules Laporte, ancien sergent +de la garde suisse, disait-on, ancien commis voyageur en +reliques, compromis dans une histoire extraordinaire de +reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un +marquis Montefiori, de belle prestance, le dernier des +aventuriers heureux, triomphant au pays lgendaire o +les bergers pousent des reines.</p> + +<p>A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre +les regarda tous les deux. La marquise tait vraiment +surprenante, toute la classique beaut romaine panouie, +grande, forte, trs brune, avec une tte de desse, aux +traits rguliers, un peu massifs, n'accusant son ge que +par le duvet dont sa lvre suprieure tait recouverte. Et +le marquis, ce Suisse de Genve romanis, avait vraiment +fire tournure, avec sa carrure de solide officier et ses +moustaches au vent, pas bte, disait-on, trs gai et trs +souple, amusant pour les dames. Elle en tait si glorieuse,<a name="page_166" id="page_166"></a> +qu'elle le tranait et l'talait, ayant recommenc l'existence +avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant son +cou la petite fortune sauve du dsastre de la villa Montefiori, +si oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait +seulement parfois la promenade, le saluant ainsi qu'une +connaissance de hasard.</p> + +<p>—Allons voir le soleil se coucher derrire Saint-Pierre, +dit Dario, dans son rle d'homme consciencieux qui +montre les curiosits.</p> + +<p>La voiture revint sur la terrasse, o une musique militaire +jouait avec des clats de cuivre terribles. Pour entendre, +beaucoup d'quipages dj stationnaient, tandis +qu'une foule de pitons, de simples promeneurs, sans +cesse accrue, s'tait amasse. Et, de cette terrasse admirable, +trs haute, trs large, se droulait une des vues +les plus merveilleuses de Rome. Au del du Tibre, par-dessus +le chaos blafard du nouveau quartier des Prs du +Chteau, se dressait Saint-Pierre, entre les verdures du +mont Mario et du Janicule. Puis, c'tait gauche toute la +vieille ville, une tendue de toits sans bornes, une mer +roulante d'difices, perte de vue. Mais les regards, toujours, +revenaient Saint-Pierre, trnant dans l'azur, +d'une grandeur pure et souveraine. Et, de la terrasse, au +fond du ciel immense, les lents couchers de soleil, derrire +le colosse, taient sublimes.</p> + +<p>Parfois, ce sont des croulements de nues sanglantes, +des batailles de gants, luttant coups de montagnes, succombant +sous les ruines monstrueuses de villes en +flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se dtachent que des +gerures rouges, comme si un filet de lumire tait jet, +pour repcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, +c'est une brume rose, toute une poussire dlicate qui +tombe, raye de perles par un lointain coup de pluie, +dont le rideau est tir sur le mystre de l'horizon. Parfois, +c'est un triomphe, un cortge de pourpre et d'or, des +chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des<a name="page_167" id="page_167"></a> +galres qui flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses +et extravagantes, s'abmant au gouffre peu peu +insondable du crpuscule.</p> + +<p>Mais, ce soir-l, Pierre eut le spectacle sublime, dans +une grandeur calme, aveuglante et dsespre. D'abord, +juste au-dessus du dme de Saint-Pierre, descendant du +ciel sans tache, d'une limpidit profonde, le soleil tait +si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en +soutenir l'clat. Dans cette splendeur, le dme semblait +incandescent, un dme d'argent liquide; tandis que +le quartier voisin, les toitures du Borgo taient comme +changes en un lac de braise. Puis, mesure que le soleil +s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et, +bientt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrire +le dme, qui se dtacha en bleu sombre, lorsque, entirement +cach, l'astre ne fut plus, autour, qu'une aurole, +une gloire d'o jaillissait une couronne de flamboyants +rayons. Et, alors, commena le rve, le singulier clairage +du rang des fentres qui rgnent sous la coupole, +traverses de part en part, devenues des bouches rougeoyantes +de fournaise; de sorte qu'on aurait pu croire +que le dme tait pos sur un brasier, isol en l'air, +soulev et port par la violence du feu. Cela dura trois +minutes peine. En bas, les toits confus du Borgo se +noyaient de vapeurs violtres, pendant que l'horizon, du +Janicule au mont Mario, dcoupait sa ligne nette et noire; +et ce fut le ciel qui devint son tour de pourpre et d'or, +un calme infini de clart surhumaine, au-dessus de la +terre qui s'anantissait. Enfin, les fentres s'teignirent, +le ciel s'teignit, il ne resta que la rondeur du dme +de Saint-Pierre, vague, de plus en plus efface, dans la +nuit envahissante.</p> + +<p>Et, par une sourde liaison d'ides, Pierre vit ce moment +s'voquer devant lui, une fois encore, les hautes, et +tristes, et dclinantes figures du cardinal Boccanera et +du vieil Orlando. Au soir de ce jour, o il les avait<a name="page_168" id="page_168"></a> +connus l'un aprs l'autre, si grands dans l'obstination de +leur espoir, ils taient l tous les deux, debout l'horizon, +sur leur ville anantie, au bord du ciel que la mort semblait +prendre. tait-ce donc que tout allait ainsi crouler +avec eux, que tout allait s'teindre et disparatre, dans +la nuit des temps rvolus?<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p>Le lendemain, Narcisse Habert, dsol, vint dire +Pierre que son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le +camrier secret, qui se prtendait souffrant, avait demand +deux ou trois jours avant de recevoir le jeune +prtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva +donc immobilis, n'osant rien tenter d'autre part pour +voir le pape, car on l'avait effray un tel point, qu'il +craignait de tout compromettre par une dmarche maladroite. +Et, dsœuvr, il se mit visiter Rome, voulant +occuper son temps.</p> + +<p>Sa premire visite fut pour les ruines du Palatin. Ds +huit heures, un matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se +prsenta l'entre, qui se trouve rue Saint-Thodore, +une grille que flanquent les pavillons des gardiens. Et, tout +de suite, un de ceux-ci se dtacha, s'offrit pour servir de +guide. Lui, aurait prfr voyager sa fantaisie, errer +au hasard de ses dcouvertes et de son rve. Mais il lui +fut pnible de refuser l'offre de cet homme qui parlait le +franais trs nettement, avec un bon sourire de complaisance. +C'tait un petit homme trapu, un ancien soldat, +d'une soixantaine d'annes, la figure carre et rougeaude, +que barraient de grosses moustaches blanches.</p> + +<p>—Alors, si monsieur l'abb veut me suivre... Je vois +que monsieur l'abb est Franais. Moi, je suis Pimontais, +et je les connais bien, les Franais: j'tais avec eux + Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise, a ne s'oublie<a name="page_170" id="page_170"></a> +pas, quand on a t frres... Tenez! montez par ici, +droite.</p> + +<p>Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de +cyprs qui borde le plateau du Palatin, du ct du Tibre, +et qu'il avait aperue du Janicule, le jour de son arrive. +Dans l'air si dlicatement bleu, le vert intense de ces +arbres mettait l comme une frange noire. On ne voyait +qu'eux, la pente s'tendait nue et dvaste, d'un gris sale +de poussire, parseme de quelques buissons, au milieu +desquels affleuraient des bouts d'antiques murailles. +C'tait le ravage, la tristesse lpreuse des terrains de +fouille, o seuls les savants s'enthousiasment.</p> + +<p>—Les maisons de Tibre, de Caligula et des Flaviens +sont l-haut, reprit le guide. Mais nous les gardons pour +la fin, il faut que nous fassions le tour.</p> + +<p>Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrta +devant une excavation, une sorte de grotte dans le flanc +du mont.</p> + +<p>—Ceci est l'antre lupercal, o la louve allaita Romulus +et Remus. Autrefois, on voyait encore, l'entre, le +figuier Ruminal, qui avait abrit les deux jumeaux.</p> + +<p>Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien +soldat semblait simple et convaincu dans ses explications, +trs fier d'ailleurs de toute cette gloire antique qui tait +sienne. Mais, lorsque, prs de la grotte, le digne homme +lui eut montr les vestiges de la Roma quadrata, des +restes de murailles qui paraissent rellement remonter + la fondation de Rome, il s'intressa, une premire motion +lui fit battre le cœur. Et, certes, ce n'tait pas que le +spectacle ft admirable, car il s'agissait de quelques blocs +de pierre taills, poss l'un sur l'autre, sans ciment ni +chaux. Seulement, un pass de vingt-sept sicles s'voquait, +et ces pierres effrites et noircies, qui avaient +support un si retentissant difice de splendeur et de +toute-puissance, prenaient une extraordinaire majest.</p> + +<p>La visite continua, ils revinrent droite, longeant toujours<a name="page_171" id="page_171"></a> +le flanc du mont. Les annexes des palais avaient d +descendre jusque-l: des restes de portiques, des salles +effondres, des colonnes et des frises remises debout, +bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des +herbes folles de cimetire; et le guide, rcitant ce qu'il +savait si bien pour l'avoir rpt quotidiennement depuis +dix annes, continuait affirmer les hypothses les moins +sres, en donnant chaque dbris un nom, un emploi, +une histoire.</p> + +<p>—La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste +de la main qui indiquait des boulis de terre.</p> + +<p>Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se +hasarda demander:</p> + +<p>—O donc?</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, il parat qu'on en voyait +encore la faade la fin du sicle dernier. On y entrait +de l'autre ct, par la voie Sacre. De ce ct-ci, il y avait +un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque Maxime, et +d'o l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous +pouvez le constater, le palais se trouve encore presque +totalement enfoui sous ce grand jardin, l-haut, le jardin +de la villa Mills; et, quand on aura l'argent pour les +fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que le +temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.</p> + +<p>Il tourna gauche, entra dans le Stade, le petit cirque +pour les courses pied, qui s'allongeait au flanc mme +de la maison d'Auguste; et, cette fois, le prtre, saisi, +commena se passionner. Ce n'tait point qu'il y et +l une ruine suffisamment conserve et d'aspect monumental; +aucune colonne n'tait reste en place, seules les +murailles de droite se dressaient encore; mais on avait +retrouv tout le plan, les bornes chaque bout, le portique +autour de la piste, la loge de l'empereur, colossale, +qui, aprs avoir t gauche, dans la maison d'Auguste, +s'tait ouverte ensuite droite, encastre dans le palais +de Septime Svre. Et le guide allait toujours, au milieu<a name="page_172" id="page_172"></a> +de ces dbris pars, donnait des explications abondantes +et prcises, assurait que ces messieurs de la Direction des +fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux plus petits dtails, + ce point qu'ils taient en train d'en tablir un plan +exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les +niches, la nature des marbres dont les murs se trouvaient +recouverts.</p> + +<p>—Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par +dclarer, d'un air bat lui-mme. Les Allemands n'auront +pas mordre, et ils ne viendront pas tout bouleverser +ici, comme ils l'ont fait au Forum, o l'on ne se reconnat +plus, depuis qu'ils y ont pass avec leur science.</p> + +<p>Pierre sourit, et l'intrt s'accrut encore, lorsqu'il +l'eut suivi, par des escaliers rompus et des ponts de bois +jets sur des trous, dans les ruines gantes du palais de +Septime Svre. Le palais s'levait la pointe mridionale +du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la +Campagne, au loin, perte de vue. Il n'en reste que les +substructions, les salles souterraines, mnages sous les +arches des terrasses, dont on avait largi le plateau du +mont, devenu trop troit; et ces substructions, dcouronnes, +suffisent donner l'ide du triomphal palais +qu'elles soutenaient, tellement elles sont restes +normes et puissantes, dans leur masse indestructible. L +s'levait le fameux Septizonium, la tour aux sept tages, +qui n'a disparu qu'au quatorzime sicle. Une terrasse +s'avance encore, porte par des arcades cyclopennes, et +d'o la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un entassement +d'paisses murailles demi croules, des +gouffres bants travers des plafonds effondrs, des enfilades +de couloirs sans fin et de salles immenses, dont +l'usage chappe. Toutes ces ruines, bien entretenues par +la nouvelle administration, balayes, dbarrasses des +vgtations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, +pour prendre une grandeur nue et morne. Mais des coups +de vivant soleil doraient les antiques murailles, pntraient<a name="page_173" id="page_173"></a> +par des brches au fond des salles noires, animaient +de leur poussire clatante la muette mlancolie de cette +souverainet morte, exhume de la terre o elle avait +dormi pendant des sicles. Sur les vieilles maonneries +rousses, faites de briques noyes de ciment, dpouilles +de leur revtement fastueux de marbre, le manteau de +pourpre du soleil drapait de nouveau toute une impriale +gloire.</p> + +<p>Depuis prs d'une heure et demie dj, Pierre marchait, +et il lui restait visiter l'amas des palais antrieurs, sur +le plateau mme, au nord et l'est.</p> + +<p>—Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous +voyez, les jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure +nous bouchent le chemin. On ne pourra +passer que lorsque les fouilles auront dblay tout ce +ct-ci... Ah! monsieur l'abb, si vous vous tiez promen +sur le Palatin, il y a cinquante ans peine! Moi, +j'ai vu des plans de ce temps-l. Ce n'taient que des +vignes, que des petits jardins, coups de haies, une vraie +campagne, un vrai dsert, o l'on ne rencontrait pas une +me... Et dire que tous ces palais dormaient l-dessous!</p> + +<p>Pierre le suivait, et ils repassrent devant la maison +d'Auguste, ils remontrent et dbouchrent dans la maison +des Flaviens, immense, demi engage encore sous la +villa voisine, compose d'un grand nombre de salles, +petites et grandes, sur la destination desquelles on continue + discuter. La salle du trne, la salle de justice, la +salle manger, le pristyle semblent certains. Mais, ensuite, +tout n'est que fantaisie, surtout pour les pices +troites des appartements privs. Et, d'ailleurs, pas un mur +n'est entier, il n'y a l que des fondations qui affleurent, +que des soubassements tronqus qui dessinent terre le +plan de l'difice. La seule ruine conserve comme par +miracle, en contre-bas, est la maison qu'on prtend tre +celle de Livie, toute petite ct des vastes palais voisins, +et dont trois salles sont intactes, avec leurs peintures<a name="page_174" id="page_174"></a> +murales, des scnes mythologiques, des fleurs et des +fruits, d'une singulire fracheur. Quant la maison de +Tibre, il n'en parat absolument rien, les restes en sont +cachs sous l'adorable jardin public, qui continue, sur le +plateau, les anciens jardins Farnse; et, de la maison de +Caligula, ct, au-dessus du Forum, il n'existe, comme +pour la maison de Septime Svre, que des substructions +normes, des contreforts, des tages entasss, des arcades +hautes qui portaient le palais, sortes d'immenses sous-sols, +o la domesticit et les postes de gardes vivaient, +gorgs, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut +sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges + peine reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, +creuss par la pioche, hrisss de quelques pans de vieux +murs; et il fallait un effort d'imagination rudite pour +reconstituer l'antique splendeur impriale qui avait +triomph l.</p> + +<p>Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, +avec une conviction tranquille, montrant le vide, comme +si les monuments se fussent encore dresss devant lui.</p> + +<p>—Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la +faade du palais de Domitien est gauche, la faade du +palais de Caligula est droite; et, en vous tournant, vous +avez en face de vous le temple de Jupiter Stator... La +voie Sacre montait jusqu' cette place et passait sous la +porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome +primitive.</p> + +<p>Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest +du mont.</p> + +<p>—Vous avez remarqu que, de ce ct, les Csars +n'ont point bti. C'est videmment qu'ils ont d respecter +de trs anciens monuments, antrieurs la fondation de +la ville et vnrs du peuple. L taient le temple de la +Victoire bti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal +que je vous ai montr, l'humble cabane de Romulus, faite +de roseaux et de terre... Tout cela a t retrouv,<a name="page_175" id="page_175"></a> +monsieur l'abb; et, malgr ce que disent les Allemands, +il n'y a aucun doute.</p> + +<p>Mais, tout d'un coup, il se rcria, de l'air d'un homme +qui oublie le plus intressant.</p> + +<p>—Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain +o Caligula a t assassin.</p> + +<p>Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, +o le soleil, aujourd'hui, par des brches, jette de gais +rayons. Certaines dcorations en stuc et des parties de +mosaque se voient encore. Le lieu n'en est pas moins +morne et dsert, fait pour l'horreur tragique. La voix de +l'ancien soldat s'tait assombrie, il raconta comment +Caligula, qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de +descendre seul dans ce couloir, pour assister des danses +sacres, que, ce jour-l, y rptaient de jeunes Asiatiques. +Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le chef des conjurs, +Chras, put le frapper le premier au ventre. L'empereur +voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses +cratures, ses amis les plus aims, se rurent tous, le +renversrent, le hachrent de coups; pendant que, fou de +rage et de peur, il emplissait le couloir obscur et sourd +de son hurlement de bte qu'on gorge. Quand il fut +mort, le silence retomba; et les meurtriers, pouvants, +s'enfuirent.</p> + +<p>La visite classique des ruines du Palatin tait finie. +Lorsque Pierre fut remont, il n'eut plus qu'un dsir, se +dbarrasser du guide, rester seul dans ce jardin si discret, +si rveur, qui occupait le sommet du mont, dominant +Rome. Depuis trois heures bientt, il pitinait, il entendait +cette voix grosse et monotone, bourdonnant ses +oreilles, sans lui faire grce d'une pierre. Maintenant, le +brave homme revenait sur son amiti pour la France, +racontait longuement la bataille de Magenta. Il prit, avec +un bon sourire, la pice blanche que le prtre lui donna; +puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaait +de ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame<a name="page_176" id="page_176"></a> +survint, en qute d'un renseignement. Tout de suite, il +l'accompagna.</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur l'abb. Vous pouvez descendre +par le palais de Caligula. Et vous savez qu'un escalier +secret, creus dans le sol, conduisait de ce palais la +maison des Vestales, en bas, sur le Forum. On ne l'a pas +retrouv, mais il doit y tre.</p> + +<p>Ah! quel soulagement dlicieux, quand Pierre, enfin +seul, put s'asseoir un instant sur un des bancs de marbre +du jardin! Il n'y avait l que quelques bouquets d'arbres, +des buis, des cyprs, des palmiers; mais les beaux +chnes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient +une ombre noire d'une fracheur exquise. Et le charme +venait aussi de la solitude songeuse, du silence frissonnant +qui semblait sortir de ce vieux sol satur d'histoire, +de l'histoire la plus retentissante, dans l'clat d'un orgueil +surhumain. Anciennement, les jardins Farnse avaient +chang cette partie du mont en un sjour aimable, orn +de bocages; les btiments de la villa, fort endommags, +existent encore; et toute une grce a persist sans doute, +le souffle de la Renaissance passe toujours, comme une +caresse, dans les feuillages luisants des vieux chnes +verts. On est l en pleine me du pass, au milieu du +peuple lger des visions, sous les haleines errantes des +gnrations sans nombre, endormies dans les herbes.</p> + +<p>Mais Rome parse au loin, tout autour de ce sommet +auguste, sollicita Pierre si vivement, qu'il ne put rester +assis. Il se leva, s'approcha de la balustrade d'une terrasse; +et, sous lui, le Forum se droula; et, au bout, le +mont du Capitule apparut.</p> + +<p>Ce n'tait plus qu'un entassement de constructions +grises, sans grandeur ni beaut. Dominant le mont, on +ne voyait que la faade postrieure du palais des Snateurs, +une faade plate, aux fentres troites, que surmontait +le haut campanile carr. Ce grand mur nu, d'un ton +de rouille, cachait l'glise d'Aracoeli, le fate o le temple<a name="page_177" id="page_177"></a> +de Jupiter capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa +royaut de protection divine. Puis, gauche, sur la +pente du Caprinus, o les chvres paissaient au moyen ge, +s'tageaient de laides maisons; tandis que les quelques +beaux arbres du palais Caffarelli, occup par l'ambassade +d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche +Tarpienne, presque introuvable aujourd'hui, perdue, +noye dans les murs de soutnement. Et c'tait l ce mont +du Capitole, la plus glorieuse des sept collines, avec sa +forteresse, avec son temple, auquel tait promis l'empire +du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont +escarp du ct du Forum, pic du ct du Champ de +Mars, d'aspect formidable! ce mont que la foudre visitait, +que le bois de l'Asile, avec ses chnes sacrs, au plus lointain +des ges, rendait mystrieux, frissonnant d'un inconnu +farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables +de son tat civil. Les triomphateurs y montrent, les empereurs +y devinrent dieux, debout dans leurs statues de +marbre. Et les yeux, cette heure, cherchent avec tonnement, +comment tant d'histoire, tant de gloire ont pu +tenir dans si peu d'espace, cet lot montueux et confus +de mesquines toitures, une taupinire pas plus grande, +pas plus haute qu'un petit bourg perch entre deux +vallons.</p> + +<p>Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant +du Capitole, s'allongeant au bas du Palatin: une +troite place resserre entre les collines voisines, un bas-fond +o Rome grandissante avait d entasser les difices, +touffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser profondment, +pour retrouver le sol vnrable de la Rpublique, +sous les quinze mtres d'alluvion amens par les sicles; +et le spectacle n'est maintenant qu'une longue fosse blafarde, +tenue avec propret, sans ronces ni lierres, +o apparaissent, tels que des dbris d'os, les fragments du +pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des +fondations. A terre, la basilique Julia, reconstitue en entier,<a name="page_178" id="page_178"></a> +est simplement comme la projection d'un plan d'architecte. +Seul, de ce ct, l'arc de Septime Svre a gard +sa carrure intacte; tandis que les quelques colonnes qui +restent du temple de Vespasien, isoles, debout par +miracle au milieu des effondrements, ont pris une +lgance fire, une souveraine audace d'quilibre, fines +et dores dans le ciel bleu. La colonne de Phocas est aussi +l, debout; et, des rostres, ct, on voit ce qu'on en a +rtabli, avec des morceaux dcouverts aux alentours. Mais +il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de +Castor et Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des +Vestales, plus loin que le temple de Faustine, o l'glise +chrtienne San Lorenzo s'est installe si tranquillement, +plus loin encore que le temple rond de Romulus, pour +prouver l'extraordinaire sensation d'normit que cause +la basilique de Constantin, avec ses trois colossales votes +bantes. Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts +pour un monde de gants, d'une telle paisseur de maonnerie, +qu'un fragment, tomb d'une des arcades, gt par +terre, tel qu'un bloc dtach d'une montagne. Et l, dans +ce Forum illustre, si troit et si dbordant, l'histoire du +plus grand des peuples avait tenu pendant des sicles, +depuis la lgende des Sabines rconciliant les Romains +et les Sabins, jusqu' la proclamation des liberts publiques, +lentement conquises par les plbiens sur +les patriciens. N'tait-ce pas la fois le March, la Bourse, +le Tribunal, la Salle des assembles politiques, ouverte +au plein air? Les Gracques y avaient dfendu la cause des +humbles, Sylla y afficha ses listes de proscription, Cicron +y parla, et sa tte sanglante y fut accroche. Puis, les +empereurs en obscurcirent le vieil clat, les sicles +enfouirent sous leur poussire les monuments et les +temples, ce point que le moyen ge n'y trouva de place +que pour y installer un march aux bœufs. Le respect est +revenu, un respect violateur des tombes, une fivre de +curiosit et de science, qui s'irrite aux hypothses, gare<a name="page_179" id="page_179"></a> +dans ce sol historique o les gnrations se superposent, +partage entre les quinze vingt reconstitutions qu'on a +faites du Forum, toutes aussi plausibles les unes que les +autres. Pour un simple passant, qui n'est ni un +rudit, ni un lettr de profession, qui n'a point relu +de la veille l'Histoire romaine, les dtails disparaissent, il +ne reste, dans ce terrain fouill de partout, qu'un cimetire +de ville o blanchissent les vieilles pierres exhumes, et +d'o s'lve la grande mlancolie des peuples morts. De +place en place, Pierre voyait la voie Sacre qui reparat, +tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creus +par la roue des chars; et il songeait au triomphe, l'ascension +du triomphateur, que son char devait secouer si +durement sur ce rude pav de gloire.</p> + +<p>Mais, vers le sud-est, l'horizon s'largissait encore, et +il apercevait la grande masse du Colise, au del de l'arc +de Titus et de l'arc de Constantin. Ah! ce colosse dont les +sicles n'ont entam qu'une moiti, comme d'un immense +coup de faux, il reste, dans son normit, dans sa majest, +tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines +de baies vides, bantes sur le bleu du ciel! C'est un +monde de vestibules, d'escaliers, de paliers, de couloirs, +un monde o l'on se perd, au milieu d'une solitude et +d'un silence de mort; et, l'intrieur, les gradins ravins, +mangs par l'air, semblent les degrs informes de quelque +ancien cratre teint, une sorte de cirque naturel, taill +par la force des lments, en pleine roche indestructible. +Seuls, les grands soleils de dix-huit cents ans ont cuit et +roussi cette ruine, qui est retourne l'tat de nature, +nue et dore ainsi qu'un flanc de montagne, depuis qu'on +l'a dpouille de la vgtation, de toute la flore qui en +faisait un coin de fort vierge. Et, maintenant, quelle +vocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination +remet la chair, le sang et la vie, emplit le cirque des +quatre-vingt-dix mille spectateurs qu'il pouvait contenir, +droule les jeux et les combats de l'arne, entasse l une<a name="page_180" id="page_180"></a> +civilisation, depuis l'empereur et sa cour jusqu' la +houle de la plbe, dans l'agitation et l'clat de tout un +peuple enflamm de passion, sous le rouge reflet du gigantesque +vlum de pourpre. Puis, c'tait aussi, plus loin, +l'horizon, une autre ruine cyclopenne, les thermes de +Caracalla, laisse l de mme comme le vestige d'une +race de gants, disparue de la terre: des salles d'une +ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; +deux vestibules recevoir la population d'une ville; un +frigidarium o la piscine pouvait contenir la fois +cinq cents baigneurs; un tpidarium, un caldarium +d'gale taille, ns de la folie de l'norme; et la masse +effroyable du monument, l'paisseur des massifs, telle +qu'aucun chteau fort n'en a connu de pareille; et +toute cette immensit o les visiteurs qui passent ont +l'air de fourmis gares, une si extraordinaire dbauche +de ciment et de briques, qu'on se demande pour quels +hommes, pour quelles foules ce monstrueux difice a +pu tre bti. On dirait aujourd'hui des rochers frustes, +des matriaux abattus de quelque sommet, entasss +l, pour la construction d'une demeure de Titans.</p> + +<p>Et Pierre tait envahi par ce pass dmesur o il +baignait. De toutes parts, des quatre points de l'horizon +vaste, l'Histoire ressuscitait, montait vers lui, en un flot +dbordant. Au nord et l'ouest, ces plaines bleutres, + l'infini, c'tait l'trurie antique; les montagnes de la +Sabine dcoupaient l'est leurs crtes denteles; tandis +que, vers le sud, les monts Albains et le Latium s'largissaient +dans la pluie d'or du soleil; et Albe la Longue +tait l, ainsi que le mont Cave, couronn de chnes, +avec son couvent qui a remplac le vieux temple de +Jupiter. Puis, ses pieds, au del du Forum, au del +du Capitole, Rome elle-mme s'tendait, l'Esquilin en +face, le Coelius et l'Aventin sa droite, les autres +qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le Viminal, sa +gauche. Derrire, au bord du Tibre, tait le Janicule.<a name="page_181" id="page_181"></a> +Et la ville entire prenait une voix, lui contait sa grandeur +morte.</p> + +<p>Alors, ce fut en lui une involontaire vocation, une +rsurrection vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, +ce Palatin gris et morne, ras comme une cit maudite, +sem de quelques murs croulants, tout d'un coup s'anima, +se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples. C'tait +le berceau mme de Rome, Romulus avait fond l +sa ville, sur ce sommet, dominant le Tibre, tandis que +les Sabins, en face, occupaient le Capitole. Les sept rois de +ses deux sicles et demi de monarchie l'avaient srement +habit, enferms dans les hautes et fortes murailles, que +trois portes seulement trouaient. Ensuite, se droulaient +les cinq sicles de rpublique, les plus grands, les plus +glorieux, ceux qui avaient soumis la pninsule italique, +puis le monde, la domination romaine. Pendant ces +victorieuses annes de luttes sociales et guerrires, Rome +agrandie avait peupl les sept collines, le Palatin n'tait +demeur que le berceau vnrable, avec ses temples lgendaires, +peu peu envahi lui-mme par des maisons +prives. Mais Csar, incarnant la toute-puissance de la +race, venait, aprs les Gaules et aprs Pharsale, de +triompher au nom du peuple romain entier, dictateur, +empereur, ayant achev la colossale besogne, dont les +cinq nouveaux sicles d'empire allaient profiter fastueusement, +au galop lch de tous les apptits. Et Auguste +pouvait prendre le pouvoir, la gloire tait son comble, +les milliards attendaient d'tre vols au fond des provinces, +le gala imprial commenait, dans la capitale du +monde, aux yeux des nations lointaines, blouies et +vaincues. Lui tait n au Palatin, et son orgueil, aprs +que la victoire d'Actium lui eut donn l'empire, fut de +revenir rgner du haut de ce mont sacr, vnr du +peuple. Il y acheta des maisons particulires, il y btit +son palais, dans un clat de luxe, inconnu jusqu'alors: +un atrium soutenu par quatre pilastres et huit colonnes;<a name="page_182" id="page_182"></a> +un pristyle qu'entouraient cinquante-six colonnes d'ordre +ionique; des appartements privs l'entour, tout en +marbre; une profusion de marbres, venus grands frais +de l'tranger, des couleurs les plus vives, resplendissant +comme des pierres prcieuses. Et il s'tait log avec les +dieux, il avait bti prs de sa demeure le grand temple +d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer la royaut +divine, ternelle. Ds lors, la semence des palais impriaux +se trouvait jete, ils allaient crotre, et pulluler, et +couvrir le Palatin entier.</p> + +<p>Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre +annes d'un pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun +despote, mme dans la folie de ses rves, n'en a connu +le pareil! Il s'tait fait donner tous les titres, il avait runi +en sa personne toutes les magistratures. Imperator et +consul, il commandait les armes, il exerait le pouvoir +excutif; proconsul, il avait la suprmatie dans les provinces; +censeur perptuel et princeps, il rgnait sur le +snat; tribun, il tait le matre du peuple. Et il s'tait fait +proclamer Auguste, sacr, dieu parmi les hommes, ayant +ses temples, ses prtres, ador de son vivant comme une +divinit de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu +tre grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir +civil, ralisant l, par un coup de gnie, la totalit de +la domination suprme laquelle un homme puisse +monter. Le grand pontife ne devant pas habiter une maison +prive, il avait dclar sa maison proprit de l'tat. Le +grand pontife ne pouvant s'loigner du temple de Vesta, +il avait eu chez lui un temple de cette desse, laissant aux +Vestales, en bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. +Rien ne lui cotait, car il sentait bien que la souverainet +humaine, la main mise sur les hommes et le monde, +tait l, dans cette double puissance en une personne, +tre la fois le roi et le prtre, l'empereur et le pape. +Toute la sve d'une forte race, toutes les victoires amasses +et toutes les fortunes parses encore, s'panouirent<a name="page_183" id="page_183"></a> +chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais +plus ne devait rayonner avec cet clat. Il fut vraiment le +matre de la terre, les pieds sur le front des peuples +conquis et pacifis, dans une immortelle gloire de littrature +et d'art. Il semble qu'en lui se soit satisfaite, ce +moment, la vieille et pre ambition de son peuple, les +sicles de conqute patiente qu'il avait mis tre le +peuple roi. C'est le sang romain, c'est le sang d'Auguste +qui rougeoie enfin au soleil, en pourpre impriale. C'est +le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu souverain +des corps et des mes, ce sang d'un homme auquel aboutit +la longue hrdit de sept sicles d'orgueil national, et +d'o une postrit d'universel orgueil, innombrable et +sans fin, va descendre travers les ges. Car, ds lors, +c'en tait fait, le sang d'Auguste devait renatre et battre +dans les veines de tous les matres de Rome, en les hantant +du rve, ternellement recommenc, de la possession +du monde. Un instant, le rve a t ralis, +Auguste, empereur et pontife, a possd l'humanit, l'a +tenue dans sa main, tout entire, sans rserve, ainsi +qu'une chose lui. Et, plus tard, aprs la dchance, +lorsque le pouvoir s'est scind, a t de nouveau partag +entre le roi et le prtre, les papes n'ont pas eu d'autre +passionn dsir, d'autre politique sculaire, que de vouloir +reconqurir l'autorit civile, la totalit de la domination, +le cœur brl par le sang atavique, le flot rouge et +dvorateur du sang de l'anctre.</p> + +<p>Puis, Auguste mort et son palais ferm, consacr, +devenu un temple, Pierre voyait sortir du sol le palais de +Tibre. C'tait cette place mme, sous ses pieds, sous +ces beaux chnes verts qui l'abritaient. On le rvait solide +et grand, avec des cours, des portiques, des salles, malgr +l'humeur assombrie de l'empereur, qui vcut loin de +Rome, au milieu d'un peuple de dlateurs et de dbauchs, +le cœur et le cerveau empoisonns par le pouvoir +jusqu'au crime, jusqu'aux accs des plus extraordinaires<a name="page_184" id="page_184"></a> +dmences. Puis, c'tait le palais de Caligula qui surgissait, +un agrandissement de la maison de Tibre, des arcades +tablies pour en largir les constructions, un pont jet +par-dessus le Forum, aboutissant au Capitole, o le prince +voulait pouvoir aller causer l'aise avec Jupiter, dont il se +disait le fils; et le trne avait aussi rendu celui-ci froce, +un fou furieux lch dans la toute-puissance. Puis, aprs +Claude, Nron, renchrissant, n'avait pas trouv le Palatin +assez vaste, exigeant pour lui un palais immense, s'emparant +des jardins dlicieux qui montaient jusqu'au +sommet de l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, +un rve de l'normit dans la somptuosit, qu'il ne put +mener jusqu'au bout, dont les ruines disparurent vite, +pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort de +monstre affol d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, +Othon, Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et +dans le sang, rendus leur tour monstrueux et imbciles +par la pourpre, gorgs de jouissances l'auge impriale, +ainsi que des btes immondes; et ce sont alors les Flaviens, +un repos d'abord de la raison et de la bont humaines, +Vespasien, Titus qui btirent peu sur le Palatin, Domitien +ensuite avec qui recommence la folie sombre de +l'omnipotence, sous le rgime de la peur et de la dlation, +des atrocits absurdes, des crimes, des dbauches hors +nature, des constructions d'une vanit dmente dont le +faste luttait avec celui des temples levs aux dieux: +telle cette maison de Domitien, qu'une ruelle sparait de +celle de Tibre, et qui s'levait colossale, un palais d'apothose, +avec sa salle d'audience au trne d'or, aux seize +colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux huit +niches garnies de statues admirables, avec sa salle de +tribunal, sa grande salle manger, son pristyle, ses +appartements, o les granits, les porphyres, les albtres +dbordaient, travaills par les artistes fameux, prodigus +pour l'blouissement du monde. Puis, enfin, des annes +plus tard, un dernier palais s'ajoutait l'norme masse<a name="page_185" id="page_185"></a> +des autres, le palais de Septime Svre, une btisse +d'orgueil encore, des arches qui supportaient des salles +hautes, des tages qui s'levaient sur des terrasses, des +tours qui dominaient les toitures, tout un entassement +babylonien, dress l, la pointe extrme du mont, en +face de la voie Appienne, pour que, disait-on, les +compatriotes de l'empereur, les provinciaux venus +d'Afrique o il tait n, pussent, ds l'horizon, s'merveiller +de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.</p> + +<p>Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, +Pierre les avait devant lui, autour de lui, tous ces +palais voqus, ressuscits au grand soleil. Ils taient +comme souds les uns aux autres, quelques-uns peine +spars par des passages troits. Dans le dsir de ne pas +perdre un pouce du terrain, sur ce sommet sacr, ils +avaient pouss en une masse compacte, ainsi qu'une +monstrueuse floraison de la force, de la puissance et de +l'orgueil drgls, se satisfaisant coups de millions, +saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, la +vrit, il n'y avait l qu'un palais unique, sans cesse +agrandi, mesure que l'empereur dfunt passait dieu et +que le nouvel empereur, dsertant la demeure consacre, +devenue temple, o l'ombre du mort l'pouvantait peut-tre, +prouvait l'imprieux besoin de se btir sa maison +lui, de tailler dans l'ternit de la pierre l'indestructible +souvenir de son rgne. Tous avaient eu cette fureur de la +construction, elle semblait tenir au sol, au trne qu'ils +occupaient, elle renaissait chez chacun d'eux, avec une +intensit grandissante, les dvorant du besoin de lutter, +de se surpasser par des murs plus pais et plus hauts, par +des amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, +de statues. Et la pense de survie glorieuse tait la mme +chez tous, laisser aux gnrations stupfaites le tmoignage +de leur grandeur, se perptuer dans des merveilles qui +ne devaient pas prir, peser jamais sur la terre de +tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emport<a name="page_186" id="page_186"></a> +leur lgre cendre. Et le plateau du Palatin n'avait +plus t ainsi que la base vnrable d'un prodigieux +monument, une vgtation drue d'difices juxtaposs, +empils, o chaque nouveau corps de logis tait comme +un accs ruptif de la fivre d'orgueil, et dont la masse, +avec l'clat de neige des marbres blancs, avec les tons +vifs des marbres de couleur, avait fini par couronner +Rome et la terre entire de la maison souveraine, palais, +temple, basilique ou cathdrale, la plus extraordinaire +et la plus insolente, qui jamais se soit dresse sous +le ciel.</p> + +<p>Mais la mort tait dans cet excs de force et de gloire. +Sept sicles et demi de monarchie et de rpublique +avaient fait la grandeur de Rome; et, en cinq sicles +d'empire, le peuple roi allait tre mang, jusqu'au dernier +muscle. C'tait l'immense territoire, les provinces +les plus lointaines peu peu pilles, puises; +c'tait le fisc dvorant tout, creusant le gouffre de la banqueroute +invitable; et c'tait aussi le peuple abtardi, +nourri du poison des spectacles, tomb la fainantise +dbauche des Csars, pendant que des mercenaires se +battaient et cultivaient le sol. Ds Constantin, Rome a +une rivale, Byzance, et le dmembrement s'opre avec +Honorius, et douze empereurs alors suffisent pour +achever l'œuvre de dcomposition, la proie mourante +ronger, jusqu' Romulus Augustule, le dernier, le chtif +misrable, dont le nom est comme une drision de toute +la glorieuse histoire, un double soufflet au fondateur de +Rome et au fondateur de l'empire. Sur le Palatin dsert, +les palais, le colossal amas de murailles, d'tages, de +terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. +Dj, pourtant, on avait arrach des ornements, enlev +des statues, pour les porter Byzance. L'empire, devenu +chrtien, ferma ensuite les temples, teignit le feu de +Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la +statue d'or de la Victoire, symbole de la Rome ternelle,<a name="page_187" id="page_187"></a> +qui tait religieusement garde dans la chambre mme de +l'empereur. Jusqu'au quatrime sicle, elle conserva son +culte. Mais, au cinquime sicle, les Barbares se ruent, +saccagent, brlent Rome, emportent pleins chariots les +dpouilles laisses par la flamme. Tant que la ville avait +dpendu de Byzance, un surintendant des palais impriaux +tait demeur l, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, +tout s'effondre dans la nuit du moyen ge. Il semble bien +que, ds lors, les papes aient lentement pris la place +des Csars, leur succdant dans leur maison de marbre +abandonne et dans leur volont toujours vivante de domination. +Ils ont srement habit le palais de Septime +Svre, un concile a t tenu au Septizonium, de mme +que, plus tard, Glase II a t lu dans un monastre voisin, +sur ce mont d'apothose. C'tait Auguste encore, se +relevant du tombeau, de nouveau matre du monde, +avec son Sacr Collge, qui allait ressusciter le Snat +romain. Au douzime sicle, le Septizonium appartenait +des moines camaldules, lesquels le cdrent la puissante +famille des Frangipani, qui le fortifirent, comme +ils avaient fortifi le Colise, les arcs de Constantin et +de Titus, toute une vaste forteresse englobant le mont +vnrable, le berceau, presque en entier. Et les violences +des guerres civiles, les ravages des invasions, passrent +telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasrent +les palais et les tours. Des gnrations vinrent plus tard qui +envahirent les ruines, s'y installrent par droit de trouvaille +et de conqute, en firent des caves, des greniers + fourrage, des curies pour les mulets. Dans les terres +boules, recouvrant les mosaques des salles impriales, +des jardins potagers se crrent, des vignes furent plantes. +De toutes parts, obstruant ces champs dserts, les orties +et les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger +les portiques abattus. Et il vint un jour o le colossal +entassement de palais et de temples, o le triomphal logis +des empereurs, que le marbre devait rendre ternel,<a name="page_188" id="page_188"></a> +sembla rentrer dans la poussire du sol, disparut sous la +houle de terre et de vgtation que l'impassible Nature +avait roule sur elle. Au brlant soleil, parmi les fleurs +sauvages, il n'y avait plus l que de grosses mouches +bourdonnantes, tandis que des troupeaux de chvres +erraient en libert, au travers de la salle du trne de +Domitien et du sanctuaire effondr d'Apollon.</p> + +<p>Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de +force et d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, +tout un monde balay, jamais! Quel souffle nouveau, +barbare et vengeur, avait d souffler sur cette clatante +civilisation pour l'teindre ainsi, et dans quelle nuit rparatrice, +dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle avait +d tomber pour s'anantir d'un coup, avec son faste et ses +chefs-d'œuvre! Il se demandait comment des palais +entiers, peupls encore de leurs sculptures admirables, +de leurs colonnes et de leurs statues, avaient pu s'enliser +peu peu, s'enfouir, sans que personne s'avist de les +protger. Ces chefs-d'œuvre, qu'on devait plus tard dterrer, +dans un cri d'universelle admiration, ce n'tait pas +une catastrophe qui les avait engloutis, ils s'taient comme +noys, pris aux jambes, puis la taille, puis au cou, jusqu'au +jour o la tte avait sombr, sous le flot montant; +et comment expliquer que des gnrations avaient assist + cela, insoucieuses, ne songeant mme pas tendre la +main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement +tir sur le monde, et c'est une autre humanit qui recommence, +avec un cerveau neuf qu'il faut reptrir et +meubler. Rome s'tait vide, on ne rparait plus ce que +le fer et la flamme avaient entam, une extraordinaire +incurie laissait crouler les difices trop vastes, devenus +inutiles; sans compter que la religion nouvelle traquait +l'ancienne, lui volait ses temples, renversait ses dieux. +Enfin, des remblais achevrent le dsastre, car le sol +montait toujours, les alluvions du jeune monde chrtien +recouvraient et nivelaient l'antique socit paenne.<a name="page_189" id="page_189"></a> +Et, aprs le vol des temples, le vol des toitures de bronze, +des colonnes de marbre, le comble, plus tard, ce fut le +vol des pierres, arraches au Colise et au Thtre de +Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs casss +coups de marteau, jets dans des fours, pour fabriquer +la chaux ncessaire aux nouveaux monuments de la Rome +catholique.</p> + +<p>Il tait prs d'une heure, et Pierre s'veilla comme +d'un rve. Le soleil tombait en pluie d'or, travers les +feuilles luisantes des chnes verts, Rome s'tait assoupie + ses pieds, sous la grande chaleur. Et il se dcida +quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'ingal pav +du chemin de la Victoire, l'esprit hant encore d'aveuglantes +visions. Pour que la journe ft complte, il s'tait +promis de voir, l'aprs-midi, l'ancienne voie Appienne. Il +ne voulut pas retourner rue Giulia, il djeuna dans un +cabaret de faubourg, dans une vaste salle demi obscure, +o, absolument seul, au milieu du bourdonnement des +mouches, il s'oublia plus de deux heures, attendre le +dclin du soleil.</p> + +<p>Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, +trouant la campagne de sa longue ligne droite, avec la +double range de ses orgueilleux tombeaux, elle ne fut +pour lui que le prolongement triomphal du Palatin! +C'tait la mme volont de splendeur et de domination, +le mme besoin d'terniser sous le soleil, dans le marbre, +la mmoire de la grandeur romaine. L'oubli tait vaincu, +les morts ne consentaient pas au repos, restaient debout +parmi les vivants, jamais, aux deux bords de ce chemin +o passaient les foules du monde entier; et les images +difies de ceux qui n'taient plus que poussire, regardent +aujourd'hui encore les passants de leurs yeux vides; +et les inscriptions parlent encore, disent tout haut les +noms et les titres. Du tombeau de Ccilia Metella celui +de Casal Rotondo, sur ces kilomtres de route plate et +directe, la double range tait jadis ininterrompue, une<a name="page_190" id="page_190"></a> +sorte de double cimetire en long, dans lequel les puissants +et les riches luttaient de vanit, qui laisserait le +mausole le plus vaste, dcor avec la prodigalit la +plus fastueuse: passion de la survie, dsir pompeux d'immortalit, +besoin de diviniser la mort en la logeant dans +des temples, dont la magnificence actuelle du Campo +Santo de Gnes et du Campo Verano de Rome, avec leurs +tombes monumentales, est comme le lointain hritage. +Et quelle vocation de tombes dmesures, droite et +gauche du pav glorieux que les lgions romaines ont +foul, au retour de la conqute de la terre! Ce tombeau +de Ccilia Metella, aux blocs normes, aux murs assez +pais pour que le moyen ge en ait fait le donjon crnel +d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les +constructions modernes qu'on a leves, pour y rtablir + leur place les fragments de marbre dcouverts aux +alentours; les massifs anciens de ciment et de briques, +dpouills de leurs sculptures, rests debout ainsi que +des roches manges demi; les blocs dnuds, indiquant +encore des formes, des dicules en faon de temple, des +cippes, des sarcophages, poss sur des soubassements. +Toute une tonnante succession de hauts reliefs reprsentant +les portraits des morts par groupes de trois et de +cinq, de statues debout o les morts revivaient en une +apothose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs +pussent s'asseoir en bnissant l'hospitalit des +morts, d'pitaphes louangeuses clbrant les morts, les +connus et les inconnus, les enfants de Sextus Pompe +Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, +les Rabirius Hermodorus, sans compter les spultures +hasardeusement attribues, celle de Snque, celle des +Horaces et des Curiaces. Et enfin, au bout, la plus +extraordinaire, la plus gante, celle qu'on dsigne sous +le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec +un bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, +qui portaient une double rotonde, orne de pilastres<a name="page_191" id="page_191"></a> +corinthiens, de grands candlabres et de masques scniques.</p> + +<p>Pierre, qui s'tait fait amener en voiture jusqu'au +tombeau de Ccilia Metella, continua sa promenade +pied, alla lentement jusqu' Casal Rotondo. Par places, +l'ancien pav reparat, de grandes pierres plates, des +morceaux de lave, djets par le temps, rudes aux voitures +les mieux suspendues. A droite et gauche, filent +deux bandes d'herbe, o s'alignent les ruines des tombeaux, +d'une herbe abandonne de cimetire, brle par +les soleils d't, seme de gros chardons violtres et de +hauts fenouils jaunes. Un petit mur hauteur d'appui, +bti en pierres sches, clt de chaque ct ces marges +rousstres, pleines d'un crpitement de sauterelles; et, +au del, perte de vue, la Campagne romaine s'tend, +immense et nue. A peine, prs des bords, de loin en +loin, aperoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, +des figuiers, blancs de poussire. Sur la gauche, +les restes de l'Acqua Claudia dtachent dans les prs +leurs arcades couleur de rouille, des cultures maigres +s'tendent au loin, des vignes avec de petites fermes, +jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, +d'un bleu violtre, o les taches claires de Frascati, de +Rocca di Papa, d'Albano, grandissent et blanchissent, +mesure qu'on approche; tandis que, sur la droite, du +ct de la mer, la plaine s'largit et se prolonge, par +vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une +grandeur simple extraordinaire, une ligne unique, toute +plate, un horizon d'ocan qu'une ligne droite, d'un bout + l'autre, spare du ciel. Au gros de l't, tout brle, la +prairie illimite flambe, d'un ton fauve de brasier. Ds +septembre, cet ocan d'herbe commence verdir, se perd +dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu clatant, +clabouss d'or, des beaux couchers de soleil.</p> + +<p>Et Pierre, promenant sa rverie, tait seul, s'avanait + pas lents, le long de l'interminable route plate, dont la<a name="page_192" id="page_192"></a> +mlancolique majest est faite de solitude et de silence, +toute nue, toute droite l'infini, dans l'infini de la Campagne. +En lui, la rsurrection du Palatin recommenait, +les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, +avec l'blouissante blancheur de leurs marbres. N'tait-ce +pas ici, au pied de ce massif de briques, affectant l'trange +forme d'un grand vase, qu'on avait trouv la tte d'une +statue colossale, mle des dbris d'normes sphinx? +et il revoyait debout la colossale statue, entre les normes +sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une +spulture, c'tait une belle statue de femme sans tte +qu'on avait dcouverte; et il la revoyait entire, avec un +visage de grce et de force, souriante la vie. D'un bout + l'autre, les inscriptions se compltaient, il les lisait, +les comprenait couramment, revivait en frre avec ces +morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se +peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armes +dfilaient d'un pas lourd, le peuple de Rome voisine le +coudoyait, dans l'agitation fivreuse des grandes cits. On +tait sous les Flaviens, sous les Antonins, aux grandes +annes de l'empire, lorsque la voie Appienne atteignit +tout le faste de ses tombeaux gants, sculpts et dcors +comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, +quelle arrive dans Rome, cette rue toute droite o les +grands morts vous accueillaient, vous introduisaient chez +les vivants, avec l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui +survivait leur cendre! Chez quel peuple souverain, +dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour qu'il +et confi ses morts le soin de dire l'tranger que rien +ne finissait chez lui, pas mme les morts, ternellement +glorieux dans des monuments dmesurs? Un soubassement +de citadelle, une tour de vingt mtres de diamtre, +pour y coucher une femme! Et Pierre, s'tant retourn, +aperut distinctement, tout au bout de la rue superbe, +clatante, borde des marbres de ses palais funbres, le +Palatin qui s'levait au loin, dressant les marbres tincelants<a name="page_193" id="page_193"></a> +du palais des empereurs, l'norme entassement +des palais dont la toute-puissance dominait la terre.</p> + +<p>Mais il eut un lger tressaillement: deux carabiniers, +qu'il n'avait point vus, dans ce dsert, parurent entre les +ruines. L'endroit n'tait pas sr, l'autorit veillait discrtement +sur les touristes, mme en plein midi. Et, plus +loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une motion. +C'tait un ecclsiastique, un grand vieillard la soutane +noire, lisre et ceinture de rouge, dans lequel il eut la +surprise de reconnatre le cardinal Boccanera. Il avait quitt +la route, il marchait avec lenteur dans la bande d'herbe, +au milieu des hauts fenouils et des rudes chardons; et, +la tte basse, parmi les dbris de tombeaux que ses pieds +frlaient, il tait tellement absorb, qu'il ne vit mme +pas le jeune prtre. Celui-ci, courtoisement, se dtourna, +saisi de le voir seul, si loin. Puis, il comprit, en dcouvrant, +derrire une construction, un lourd carrosse, +attel de deux chevaux noirs, prs duquel attendait, +immobile, un laquais la livre sombre, tandis que le +cocher n'avait mme pas quitt le sige; et il se souvenait +que les cardinaux, ne pouvant marcher pied dans +Rome, devaient gagner en voiture la campagne, s'ils +voulaient prendre quelque exercice. Mais quelle tristesse +hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise part, +dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez +les hommes et chez Dieu, forc d'aller ainsi au dsert, au +travers des tombes, pour respirer un peu l'air rafrachi du +soir!</p> + +<p>Pierre s'tait attard pendant de longues heures, le +crpuscule tombait, et il assista encore un admirable +coucher de soleil. Sur la gauche, la Campagne devenait +couleur d'ardoise, confuse, coupe par les arcades jaunissantes +des aqueducs, barre au loin par les monts +Albains, qui s'vaporaient dans du rose; pendant que, +sur la droite, vers la mer, l'astre s'abaissait parmi de +petits nuages, tout un archipel d'or semant un ocan de<a name="page_194" id="page_194"></a> +braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir +stri de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la +Campagne. Rien autre, ni un monticule, ni un troupeau, +ni un arbre. Rien que la silhouette noire du cardinal +Boccanera, debout parmi les tombeaux, et qui se dtachait, +grandie, sur la pourpre dernire du soleil.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fivre +de tout voir, revint la voie Appienne, pour visiter les +catacombes de Saint-Calixte. C'est le plus vaste, le plus +remarquable des cimetires chrtiens, celui o furent +enterrs plusieurs des premiers papes. On monte travers +un jardin demi brl, parmi des oliviers et des +cyprs; on arrive une masure de planches et de pltre, +dans laquelle on a install un petit commerce d'objets +religieux; et on y est, un escalier moderne, relativement +commode, permet la descente. Mais Pierre fut +heureux de trouver l des trappistes franais, chargs de +garder et de montrer aux touristes ces catacombes. Justement, +un Frre allait descendre avec deux dames, deux +Franaises, la mre et la fille, l'une adorable de jeunesse, +l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes +deux, un peu peures pourtant, pendant qu'il allumait +les minces bougies longues. Il avait un front bossu, une +large et solide mchoire de croyant ttu, et ses ples +yeux clairs disaient l'enfantine ingnuit de son me.</p> + +<p>—Ah! monsieur l'abb, vous arrivez propos... Si ces +dames le veulent bien, vous allez vous joindre nous; +car trois Frres sont dj en bas avec du monde, et vous +attendriez longtemps... C'est la grosse saison des voyageurs.</p> + +<p>Ces dames, poliment, inclinrent la tte, et il remit au +prtre une des petites bougies minces. Ni la mre ni la +fille ne devaient tre des dvotes, car elles avaient eu un +coup d'œil oblique sur la soutane de leur compagnon, +brusquement srieuses. On descendit, on arriva une +sorte de couloir trs troit.<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<p>—Prenez garde, mesdames, rptait le religieux en +clairant le sol avec sa bougie. Marchez doucement, il y +a des bosses et des pentes.</p> + +<p>Et il commena l'explication, d'une voix aigu, avec +une force de certitude extraordinaire. Pierre tait descendu +silencieux, la gorge serre, le cœur battant d'motion. +Ah! ces Catacombes des premiers chrtiens, ces asiles de +la foi primitive, que de fois il les avait rves, au temps +innocent du sminaire! et, dernirement encore, pendant +qu'il crivait son livre, que de fois il y avait song, comme +au plus antique et au plus vnrable vestige de cette +communaut des petits et des simples, dont il prchait le +retour! Mais il avait le cerveau tout plein des pages +crites par les potes, par les grands prosateurs, qui ont +dcrit les Catacombes. Il les voyait travers ce grandissement +de l'imagination, il les croyait vastes, pareilles + des villes souterraines, avec des avenues larges, avec +des salles amples, capables de contenir des foules. Et dans +quelle pauvre et humble ralit il tombait!</p> + +<p>—Ah! dame, oui! rpondait le Frre aux questions de +la mre et de la fille, a n'a gure plus d'un mtre, deux +personnes ne passeraient pas de front... Et comment on +a creus a? Oh! c'est fort simple. Une famille, une +corporation funbre ouvrait une spulture, n'est-ce pas? +Eh bien! elle creusait une premire galerie, la pioche, +dans ce terrain qu'on appelle du tuf granulaire: une terre +rougetre comme vous voyez, la fois tendre et rsistante, +trs facile travailler, et absolument impermable; +enfin, une terre faite exprs, qui a merveilleusement +conserv les corps.</p> + +<p>Il s'interrompit, montra, la faible flamme de sa +bougie, les cases creuses droite et gauche, dans les +parois.</p> + +<p>—Regardez, ce sont les <i>loculi</i>... Ils ouvraient donc +une galerie souterraine, dans laquelle, des deux cts, +ils pratiquaient ces cases superposes, o ils couchaient<a name="page_196" id="page_196"></a> +les corps, le plus souvent envelopps d'un simple suaire. +Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de marbre, +qu'ils cimentaient soigneusement... Ds lors, n'est-ce +pas? tout s'explique. Si d'autres familles se joignaient +la premire, si la corporation s'tendait, ils prolongeaient +la galerie au fur et mesure qu'elle s'emplissait; ils en +ouvraient d'autres, droite, gauche, dans tous les sens; +mme ils craient un deuxime tage, plus profond... +Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre +mtres de haut. Naturellement, on se demande comment +ils pouvaient hisser les corps, une pareille hauteur. Ils +ne les hissaient pas, ils les descendaient au contraire, +continuant fouiller le sol davantage, ds que la range +des cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la +sorte qu'ici, par exemple, en moins de quatre sicles, +ils ont creus seize kilomtres de galeries, o plus +d'un million de chrtiens ont d tre inhums. Or, des +Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne +de Rome est ainsi troue. Songez cela et faites le +calcul.</p> + +<p>Pierre coutait, passionnment. Autrefois, il avait visit +une fosse houillre, en Belgique, et il retrouvait ici les +mmes couloirs trangls, la mme pesanteur touffante, +un nant d'obscurit et de silence. Seules, les petites +bougies toilaient l'ombre paisse, qu'elles n'clairaient +pas. Et il comprenait enfin ce travail de termites funraires, +ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis +selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans +symtrie, au petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux +montait et descendait chaque pas, les parois s'en +allaient de biais, rien n'avait d tre fait au fil plomb, +ni l'querre. Ce n'tait l qu'une œuvre de ncessit et +de charit, de nafs fossoyeurs de bonne grce, des +ouvriers illettrs, tombs la maladresse de main de +la dcadence. Cela, surtout, devenait trs sensible, dans +les inscriptions et les emblmes gravs sur les plaques de<a name="page_197" id="page_197"></a> +marbre. On aurait dit les dessins purils que les gamins +des rues tracent sur les murs.</p> + +<p>—Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent +il n'y a qu'un nom; parfois mme pas de nom, et simplement +les mots <i>in pace</i>... D'autres fois, il y a un emblme, +la colombe de la puret, la palme du martyre, ou bien le +poisson, dont le nom grec est compos de cinq lettres, +qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jsus-Christ, +fils de Dieu, Sauveur des hommes.</p> + +<p>Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on +distinguait la palme, un seul trait central, hriss de +quelques autres petits traits, la colombe ou le poisson, +faits d'un contour, avec la queue figure par un zigzag, +l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brves +s'en allaient de travers, ingales, dformes, la grosse +criture des ignorants et des simples.</p> + +<p>Mais on tait arriv une crypte, une sorte de petite +salle, o l'on avait retrouv les tombeaux de plusieurs +papes, entre autres celui de Sixte II, un saint martyr, en +l'honneur duquel on y voyait une inscription mtrique +superbe, place l par le pape Damase. Puis, dans une +salle voisine, aussi troite, un caveau de famille dcor +plus tard de naves peintures murales, on montrait la +place o l'on avait dcouvert le corps de sainte Ccile. Et +l'explication continuait, le religieux commentait les +peintures, en tirait avec force la confirmation irrfutable +de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptme, +l'eucharistie, la rsurrection, Lazare sortant du tombeau, +Jonas rejet par la baleine, Daniel dans la fosse aux +lions, Mose faisant jaillir l'eau du rocher, le Christ sans +barbe des premiers ges accomplissant des miracles.</p> + +<p>—Vous voyez bien, rptait-il, tout est l, a n'a pas +t prpar, et rien n'est plus authentique.</p> + +<p>Sur une question de Pierre, dont l'tonnement augmentait, +il convint que les Catacombes taient primitivement +de simples cimetires et qu'aucune crmonie religieuse<a name="page_198" id="page_198"></a> +n'y tait clbre. Plus tard seulement, au quatrime sicle, +quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes pour +le culte. De mme, elles ne devinrent un lieu de refuge +que pendant les perscutions, aux poques o les chrtiens +durent en dissimuler les entres. Jusque-l, elles +taient restes librement, lgalement ouvertes. Et telle +tait l'histoire vraie: des cimetires de quatre sicles, +devenus des lieux d'asile et ravags durant les troubles, +honors ensuite jusqu'au huitime sicle, dpouills alors +de leurs saintes reliques, puis tombs dans l'oubli, bouchs +par les terres, enfouis pendant plus de sept cents ans, +dans une telle insouciance, que les premiers travaux de +recherches, au quinzime sicle, les remirent la lumire +comme une extraordinaire trouvaille, un vritable problme +historique dont on n'a eu le dernier mot que de +nos jours.</p> + +<p>—Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment +le Frre. Vous voyez, dans cette case, un squelette +auquel on n'a point touch. Il est l depuis seize +dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien comprendre +comment on couchait les corps... Les savants disent que +c'est une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette +tait absolument complet, l'anne dernire encore. +Mais, vous le voyez, le crne est dfonc. C'est un Amricain +qui l'a cass d'un coup de canne, pour bien s'assurer +que la tte n'tait pas fausse.</p> + +<p>Ces dames s'taient penches, et leurs ples visages, +la faible lumire dansante, exprimrent une piti mle +d'effroi. La fille surtout, si frmissante de vie, avec sa +bouche rouge, ses grands yeux noirs, apparut un instant, +pitoyable et douloureuse. Et tout retomba dans l'ombre, +les petites bougies se relevrent, continurent, promenes +le long des galeries, dans les tnbres lourdes. Durant +une heure encore, la visite se poursuivit, car le guide ne +faisait pas grce d'un dtail, aimant certains coins, fouett +de zle, comme s'il et travaill au salut des touristes.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde +se passait en lui. Peu peu, mesure qu'il voyait +et comprenait, sa stupeur premire de trouver la ralit +si diffrente de l'embellissement des conteurs et des +potes, sa dsillusion de tomber dans ces trous de taupe, +si pauvrement, si grossirement creuss au fond de cette +terre rougetre, se changeaient en une motion fraternelle, +en un attendrissement qui lui bouleversait le cœur. +Et ce n'tait pas la pense des quinze cents martyrs, dont +les os sacrs avaient repos l. Mais quelle humanit +douce, rsigne et berce d'esprance dans la mort! Pour +les chrtiens, ces basses galeries obscures n'taient qu'un +lieu temporaire de sommeil. S'ils ne brlaient pas les +corps, comme les paens, s'ils les enterraient, c'tait qu'ils +avaient pris aux Juifs leur croyance la rsurrection de +la chair; et cette ide heureuse de sommeil, de bon repos +aprs une vie juste, en attendant les rcompenses clestes, +faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cit +souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, +tout y dormait en une immobilit ravie, tout y patientait +jusqu'au lointain rveil. Quoi de plus touchant que ces +plaques de terre cuite ou de marbre, ne portant pas mme +un nom, uniquement graves des mots <i>in pace</i>, en paix! +tre en paix enfin, dormir en paix, esprer en paix le ciel +futur, aprs la tche faite! Et cette paix, elle paraissait +d'autant plus dlicieuse, qu'elle tait gote dans une +parfaite humilit. Sans doute, tout art avait disparu, les +fossoyeurs creusaient au hasard, avec des irrgularits +d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus graver +un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, +quelle voix de jeune humanit s'levait de cette +pauvret et de cette ignorance! Des pauvres, des petits, +des simples, le peuple pullulant couch, endormi sous la +terre, pendant que le soleil, l-haut, continuait son œuvre. +Une charit, une fraternit dans la mort: l'poux et +l'pouse souvent couchs ensemble, avec l'enfant leurs<a name="page_200" id="page_200"></a> +pieds; le flot dbordant des inconnus qui noyait le personnage, +l'vque, le martyr; la plus touchante des galits, +celle de la modestie au fond de toute cette poussire, les +cases pareilles, les plaques sans un ornement, la mme +ingnuit et la mme discrtion confondant les ranges +sans fin de ttes ensommeilles. C'tait peine si les +inscriptions se permettaient des louanges, et combien +prudentes, combien dlicates: les hommes sont trs +dignes, trs pieux, les femmes sont trs douces, trs +belles, trs chastes. Un parfum d'enfance montait, une +tendresse illimite et si largement humaine, la mort de +la primitive communaut chrtienne, cette mort qui se +cachait pour revivre et qui ne rvait plus l'empire de +ce monde.</p> + +<p>Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir +les tombeaux de la veille, ces tombeaux fastueux +qu'il avait voqus aux deux bords de la voie Appienne, +qui talaient au plein soleil l'orgueil dominateur de tout +un peuple. Ils clataient d'une ostentation superbe, avec +leurs dimensions colossales, leur entassement de marbres, +leurs inscriptions indiscrtes, leurs chefs-d'œuvre de +sculpture, des frises, des bas-reliefs, des statues. Ah! cette +avenue de la mort pompeuse, en pleine Campagne rase, +menant comme une voie de triomphe la ville reine, +ternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la +comparait la cit souterraine des chrtiens, cette cit de +la mort cache, trs douce, trs belle, trs chaste! Ce +n'tait plus que du sommeil, de la nuit voulue et accepte, +toute une rsignation sereine, qui il ne cotait rien de se +confier au bon repos de l'ombre, en attendant les batitudes +du ciel; et il n'tait pas jusqu'au paganisme mourant, +perdant de sa beaut, cette maladresse de main des +ouvriers ingnus, qui n'ajoutt au charme de ces pauvres +cimetires, creuss loin du soleil, dans la nuit de la terre. +Des millions d'tres s'taient couchs humblement dans +cette terre fore comme par des fourmis prudentes, y<a name="page_201" id="page_201"></a> +avaient dormi leur sommeil durant des sicles, l'y dormiraient +encore, mystrieux, bercs de silence et d'obscurit, +si les hommes n'taient venus dranger leur dsir +d'oubli, avant que les trompettes du Jugement eussent +sonn la rsurrection. La mort avait alors parl de la vie, +rien ne s'tait trouv plus vivant, d'une vie plus intime et +plus mue, que ces villes enfouies des morts sans nom, +ignors et innombrables. Tout un souffle immense en +tait sorti autrefois, le souffle d'une humanit nouvelle, +qui allait renouveler le monde. Avec l'humilit, avec le +mpris de la chair, avec la haine terrifie de la nature, +l'abandon des jouissances terrestres, la passion de la mort +qui dlivre et ouvre le paradis, un autre monde commenait. +Et le sang d'Auguste, si fier de sa pourpre au soleil, +si clatant de souveraine domination, sembla un moment +disparatre, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond +de ses tnbres spulcrales.</p> + +<p>Le Frre insista pour montrer ces dames l'escalier +de Diocltien; et il leur en contait la lgende.</p> + +<p>—Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats +poursuivaient des chrtiens, qui se rfugirent dans ces +Catacombes; et, lorsque les soldats s'enttrent les y +suivre, l'escalier se rompit, tous furent prcipits... Les +marches sont effondres aujourd'hui encore. Venez voir, +c'est deux pas.</p> + +<p>Mais ces dames taient brises, envahies la longue +d'un tel malaise par ces tnbres et ces histoires de mort, +qu'elles voulurent absolument remonter. D'ailleurs, les +minces bougies tiraient leur fin, et ce fut pour tous un +blouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le +soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune +fille acheta un presse-papier, un morceau de marbre sur +lequel tait grav le poisson, le symbole de Jsus-Christ, +Fils de Dieu, Sauveur des hommes.</p> + +<p>L'aprs-midi du mme jour, Pierre tint visiter la +basilique de Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore,<a name="page_202" id="page_202"></a> +pour l'avoir traverse en voiture, que la place grandiose, +avec son oblisque et ses deux fontaines, dans le cadre +vaste de la colonnade du Bernin, cette quadruple range +de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de +majest monumentale. Au fond, la basilique s'lve, +rapetisse et alourdie par sa faade, mais emplissant le +ciel de son dme souverain.</p> + +<p>Sous le soleil brlant, des pentes s'tendaient, cailloutes, +dsertes, des marches basses se succdaient, uses +et blanchies; et Pierre, tout au bout, entra. Il tait trois +heures, de larges rayons tombaient des hautes fentres +carres, une crmonie, des vpres sans doute, commenait +dans la chapelle Clmentine, gauche. Mais il n'entendit +rien, il ne fut que frapp par l'immensit du vaisseau. +A pas lents, les yeux en l'air, il en parcourut les +dimensions dmesures. C'taient, ds l'entre, les bnitiers +gants, avec leurs Anges gras comme des Amours; +c'tait la nef centrale, la colossale vote en berceau, dcore +de caissons; c'taient surtout, la croise, les quatre +piliers cyclopens qui soutiennent le dme; c'taient +encore les transepts et l'abside, dont chacun est lui seul +vaste comme une de nos glises. Et la pompe orgueilleuse, +le faste clatant, crasant, le saisissait aussi: la +coupole, pareille un astre, qui resplendissait des tons +vifs et des ors des mosaques; le baldaquin somptueux, +dont le bronze a t pris au Panthon, et qui couronne le +matre-autel rig sur le tombeau mme de saint Pierre, +o descend le double escalier de la Confession, qu'clairent +les quatre-vingt-sept lampes, ternellement allumes; +les marbres, enfin, une profusion, une prodigalit de +marbres extraordinaire, des marbres blancs, des marbres +de couleur, tals, entasss. Ah! ces marbres polychromes +dont le Bernin a eu la folie luxueuse: le dallage +splendide o tout l'difice se reflte; le revtement des +piliers orns de mdaillons reprsentant les papes, alternant +avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;<a name="page_203" id="page_203"></a> +les murs surchargs d'attributs compliqus, parmi +lesquels se rpte partout la colombe d'Innocent X; les +niches avec leurs statues colossales, d'un got baroque; +les loges et leurs balcons, la rampe de la Confession et +son double escalier, les autels riches et les tombeaux +plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas cts, +les transepts, l'abside, taient en marbre, suaient le +marbre, rayonnaient de la richesse du marbre, sans +qu'on pt trouver un coin, large comme la paume de la +main, qui n'et pas l'ostentation insolente du marbre. Et +la basilique triomphait, indiscute, reconnue et admire +pour tre l'glise la plus grande et la plus opulente du +monde, l'normit dans la magnificence.</p> + +<p>Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, +accabl, sans rien distinguer encore. Il s'arrta un instant +devant le Saint Pierre de bronze, la pose raidie, hiratique, +sur son socle de marbre. Quelques fidles s'approchaient, +baisant le pouce du pied droit: les uns l'essuyaient +pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient, +appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il +retourna ensuite dans le transept de gauche, o sont +les confessionnaux. Des prtres y restent demeure, +prts confesser en toutes les langues. D'autres attendent, +arms d'une longue baguette; et ils frappent lgrement +le crne des pcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure + ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais trs peu de +monde tait l, les prtres occupaient leur attente, crivaient, +lisaient, comme chez eux, dans les troites caisses +de bois. Et il se retrouva devant la Confession, intress +par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes ainsi +que des toiles. Le matre-autel, o le pape seul peut +officier, semblait avoir une mlancolie hautaine de +solitude, sous le baldaquin gigantesque et fleuri, dont la +main-d'œuvre et la dorure ont cot plus d'un demi-million. +Puis, le souvenir lui revint de la crmonie qu'on +clbrait dans la chapelle Clmentine, et il s'tonna, car<a name="page_204" id="page_204"></a> +il n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut +s'en assurer. Alors, mesure qu'il se rapprocha, il saisit +un souffle lger, comme un air de flte qui venait de loin. +Cela grandissait, il ne reconnut un chant d'orgues que +lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges, tirs +devant les fentres, tamisaient le soleil; et elle tait +ainsi toute rougeoyante d'une clart de fournaise, toute +sonore d'une musique grave. Mais combien perdue, combien +rduite dans l'immensit du vaisseau, pour qu' +soixante pas on ne distingut mme plus ni les voix ni le +grondement des orgues!</p> + +<p>En entrant, Pierre avait cru l'glise compltement vide, +immense et morte. Puis, il s'tait aperu de la prsence +de quelques tres, devins au loin. Des gens se trouvaient +l, mais si espacs, si rares, que cela tait comme +s'ils n'taient pas. Des touristes s'garaient, les jambes +lasses, leur Guide la main. Au milieu de la grande nef, +un peintre, avec son chevalet, ainsi que dans une galerie +publique, prenait une vue. Tout un sminaire franais +dfila ensuite, conduit par un prlat qui expliquait les +tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne +comptaient point, faisaient peine l'effet, par la vaste +tendue, de quelques fourmis noires gares, cherchant +leur route avec effarement. Et, ds lors, il eut la sensation +nette d'une salle de gala gante, d'une vritable +salle des pas perdus, dans un palais de rception dmesur. +Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes +fentres carres, sans verrire, l'clairaient d'une clart +aveuglante, la traversaient de part en part d'une gloire. +Pas un banc, pas une chaise, rien que le dallage superbe +et nu, l'infini, un dallage de muse, qui miroitait sous +la pluie dansante des rayons. Aucun coin de recueillement, +pas un coin d'ombre, de mystre, pour s'agenouiller et +prier. Partout la lumire vive, l'blouissement d'une souverainet +et d'une somptuosit de plein jour. Et lui, dans +cette salle d'opra, si dserte, allume d'un tel flamboiement<a name="page_205" id="page_205"></a> +d'or et de pourpre, qui arrivait avec le frisson de nos +cathdrales gothiques, o des foules obscures sanglotent +parmi la fort des piliers! lui qui apportait le souvenir +endolori de l'architecture et de la statuaire macies +du moyen ge, tout me, au milieu de cette majest d'apparat, +de cette pompe norme et vide, qui tait tout corps! +Vainement, il chercha une pauvre femme genoux, un +tre de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur, +s'abandonnant l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche +close. Il n'y avait toujours l que le va-et-vient lass des +touristes, l'air affair des prlats menant les jeunes prtres +aux stations obligatoires; tandis que les vpres continuaient, +dans la chapelle de gauche, sans que le bruit en +parvnt aux oreilles des visiteurs, peine une onde confuse, +le branle d'une cloche descendu du dehors, travers +les votes.</p> + +<p>Pierre comprit que c'tait l le splendide squelette d'un +colosse monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour +l'emplir, pour l'animer de son me vritable, toutes les +magnificences des pompes religieuses. Il y fallait les +quatre-vingt mille fidles que le vaisseau pouvait contenir, +les grandes crmonies pontificales, l'clat des ftes de +la Nol et de Pques, les dfils, les cortges, droulant +le luxe sacr, dans un dcor et une mise en scne de grand +opra. Et il voqua ce qu'il savait de la splendeur +d'hier, la basilique dbordant d'une foule idoltre, le +cortge surhumain dfilant au milieu des fronts prosterns, +la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux +allant deux deux comme des dieux de pliade, vtus du +rochet de dentelle, de la robe et du manteau de moire +rouge, dont les caudataires tenaient la queue, puis le pape +enfin, en Jupiter tout-puissant, lev sur un pavois de +velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge et +d'or, habill de velours blanc, avec la chape d'or, l'tole +d'or, la tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire +tincelaient dans leurs tuniques rouges brodes de soie.<a name="page_206" id="page_206"></a> +Les flabelli agitaient, au-dessus de la tte du pontife +unique et souverain, les grands ventails de plume, qu'on +balanait autrefois devant les idoles de la Rome antique. +Et, autour de la chaise de triomphe, quelle cour blouissante +et glorieuse! toute la famille pontificale, le flot des +prlats assistants, les patriarches, les archevques, les +vques, draps et mitrs d'or! les camriers secrets participants +en soie violette, les camriers de cape et d'pe +participants, portant le costume de velours noir, avec la +fraise et la chane d'or! l'innombrable suite, ecclsiastique +et laque, dont cent pages de la <i>Gerarchia</i> n'puisent +pas l'numration, les protonotaires, les chapelains, +les prlats de toutes les classes et de tous les +degrs, sans compter la maison militaire, les gendarmes +avec le bonnet poil, les gardes palatins en pantalon bleu +et tunique noire, les gardes suisses cuirasss d'argent, +rays de jaune, de noir et de rouge, les gardes-nobles, +superbes d'apparat dans leurs hautes bottes, leur culotte +de peau blanche, leur tunique rouge brode d'or, les +paulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome +tait la capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus + deux battants, on les fermait au contraire avec un soin +jaloux; et, les rares fois o le pape descendait officier +encore, se montrer comme l'lu suprme, Dieu incarn +sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invits, +il fallait pour entrer une carte. Ce n'tait plus le +peuple, les cinquante mille, les soixante mille chrtiens +accourant, s'entassant, au hasard du flot; c'tait un +choix, des assistants amis, tris pour des solennits particulires +et fermes; et mme, lorsqu'on arrivait en +runir des milliers, il n'y avait toujours l qu'un public +restreint, convi au spectacle d'un concert monstre.</p> + +<p>Et Pierre, de plus en plus, mesure qu'il parcourait +ce muse froid et majestueux, parmi l'clat dur des +marbres, tait pntr de cette sensation qu'il se trouvait +l dans un temple paen, lev au dieu de la lumire<a name="page_207" id="page_207"></a> +et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique +tait certainement pareil, avec les mmes murs revtus +de marbres polychromes, les mmes colonnes prcieuses, +les mmes votes aux caissons dors. Cette +sensation, il devait la ressentir davantage encore en +visitant les autres basiliques, qui allaient finir par faire +en lui la vrit indiscutable. C'tait d'abord l'glise chrtienne +s'installant, en toute audace et tranquillit, dans +le temple paen, San Lorenzo in Miranda qui se logeait +comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, +dont il gardait le portique rare en marbre cipolin et le +bel entablement de marbre blanc; ou bien c'tait l'glise +chrtienne qui repoussait du tronc abattu, de l'difice +antique dtruit, le Saint-Clment actuel par exemple, +sous lequel il y a des sicles de croyances contraires +stratifis, un monument trs ancien du temps de la rpublique, +un autre du temps de l'empire, dans lequel on +a reconnu un temple de Mithra, enfin une basilique de +la primitive foi. C'tait ensuite l'glise chrtienne, comme + Sainte-Agns hors les Murs, se btissant exactement +sur le modle de la basilique civile des Romains, le Tribunal +et la Bourse qui accompagnaient tout Forum; et +c'tait surtout l'glise chrtienne construite avec les +matriaux vols aux temples en ruine: les seize colonnes +superbes de cette mme Sainte-Agns, de marbres diffrents, +prises videmment plusieurs dieux; les vingt et +une colonnes de Sainte-Marie du Transtvre, de tous les +ordres, arraches d'un temple d'Isis et de Srapis, dont +les chapiteaux ont conserv les figures; les trente-six +colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure, +d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; +les vingt-deux colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, +toutes diverses de matire, de dimension et de travail, et +dont la lgende veut que certaines aient t drobes +Jupiter lui-mme, au temple de Jupiter Capitolin, qui +s'levait la mme place, sur le sommet sacr. Aujourd'<a name="page_208" id="page_208"></a>hui +encore, les temples de la riche poque impriale +renaissaient dans les basiliques somptueuses, Saint-Jean +de Latran et Saint-Paul hors les Murs. La basilique +de Saint-Jean, la Mre et la Tte de toutes les +glises, dveloppant ses cinq nefs, divises par quatre +ranges de colonnes, alignant ses douze statues colossales +des Aptres, comme une double haie de dieux +menant au Matre des dieux, prodiguant les bas-reliefs, +les frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais +d'honneur d'une Divinit paenne, dont le royaume opulent +tait de ce monde? Et, Saint-Paul surtout, tel +qu'on vient de l'achever, dans le resplendissement neuf +des marbres, pareils des miroirs, ne retrouvait-on pas la +demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type, la +majestueuse colonnade sous le plafond plat, caissons +dors, le pavage de marbre, d'une beaut de matire et +de travail incomparable, les pilastres violets base et +chapiteau blancs, l'entablement blanc frise violette, le +mlange partout de ces deux couleurs d'une harmonie +divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains +des grandes desses, baigns d'aurore? Nulle part, +pas plus qu' Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de +mystre, ouvrant sur l'invisible. Et Saint-Pierre restait +quand mme le monstre, par son droit de colosse, encore +plus grand que les plus grands, dmesur tmoignage de ce +que peut la folie de l'norme, quand l'orgueil humain +rve de loger Dieu, coups de millions dpenss, dans la +demeure de pierres, trop vaste et trop riche, o triomphe +l'homme en son nom.</p> + +<p>C'tait donc ce colosse de gala qu'avait abouti, aprs +des sicles, la ferveur de la foi primitive! On y retrouvait +cette sve du sol de Rome, qui, dans tous les temps, a +repouss en monuments draisonnables. Il semble que +les matres absolus qui, successivement, y ont rgn, +aient apport avec eux cette passion de la construction +cyclopenne, l'aient puise dans la terre natale o ils<a name="page_209" id="page_209"></a> +ont grandi, car ils se la sont transmise sans arrt, de +civilisation en civilisation. C'est une vgtation continue +de la vanit humaine, le besoin d'inscrire son nom sur un +mur, de laisser de soi, aprs avoir t le matre de la +terre, une trace indestructible, la preuve tangible de +toute cette gloire d'un jour, l'difice ternel de bronze et +de marbre qui en tmoignera jusqu' la fin des ges. Au +fond, il n'y a l que l'esprit de conqute, l'ambition fire +de la race, toujours en peine de la domination du monde; +et, lorsque tout a croul, lorsqu'une socit nouvelle +renat des ruines, et qu'on peut la croire gurie de l'orgueil, +retrempe dans l'humilit, ce n'est encore qu'une +erreur, elle a le vieux sang en ses veines, elle cde de +nouveau la folie insolente des anctres, livre toute +la violence de l'hrdit, ds qu'elle est grande et forte. +Il n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu btir, qui +n'ait repris la tradition des Csars, ternisant leur rgne +dans la pierre, se faisant lever des temples leur mort, +pour passer au rang des dieux. Le mme souci d'immortalit +terrestre clate, c'est qui lguera le monument +le plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la +maladie est si aigu que ceux, moins fortuns, qui, ne +pouvant construire, ont d se contenter de rparer, se sont +plu transmettre aux gnrations la mmoire de leurs +travaux modestes, en faisant sceller des plaques de +marbre, graves d'inscriptions pompeuses: de l la continuelle +rencontre de ces plaques, pas une muraille consolide +sans qu'un pape l'ait timbre de ses armes, pas une +ruine rtablie, pas un palais remis en tat, pas une fontaine +nettoye, sans que le pape rgnant signe l'œuvre de +son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, +une involontaire dbauche, la floraison fatale de ce terreau +fait de dcombres, depuis plus de deux mille ans. +Des monuments sans cesse remontent de cette poussire +de monuments. Et l'on se demande si Rome a jamais t +chrtienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain<a name="page_210" id="page_210"></a> +a presque tout de suite entach la doctrine de Jsus, cette +volont de domination, ce dsir de la gloire terrestre qui +ont fait le triomphe du catholicisme, au mpris des +humbles et des purs, des fraternels et des simples du +christianisme primitif.</p> + +<p>Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination +brusque, vit la vrit clater et se rsumer en lui, au +moment o, pour la seconde fois, il faisait le tour de +l'immense basilique, en admirant les tombeaux des papes. +Ah! ces tombeaux! L-bas, dans la Campagne rase, sous +le plein soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui +tait comme l'entre triomphale de Rome, conduisant +l'tranger au Palatin auguste, ceint d'une couronne de +palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des puissants +et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence +sans pareille, qui ternisait dans le marbre l'orgueil +et la pompe d'une race forte, dominatrice des peuples. +Puis, prs de l, sous la terre, en pleine nuit discrte, au +fond de misrables trous de taupe, se cachaient les autres +tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art +ni richesse, dont l'humilit disait qu'un souffle de tendresse +et de rsignation avait pass, qu'un homme tait +venu prcher la fraternit et l'amour, l'abandon des biens +de cette vie pour les ternelles joies de la vie future, +confiant la terre nouvelle le bon grain de son vangile, +semant l'humanit rajeunie qui allait transformer le +vieux monde. Et voil que de cette semence enfouie dans +le sol durant des sicles, voil que de ces tombeaux si +humbles, si inconnus, o les martyrs dormaient leur +doux sommeil, en attendant le rveil glorieux, voil que +d'autres tombeaux encore avaient pouss, aussi gants, +aussi fastueux que les antiques tombeaux dtruits des idoltres, +dressant leurs marbres parmi les splendeurs +paennes d'un temple, talant le mme orgueil surhumain, +la mme passion affole de domination universelle. +A la Renaissance, Rome redevient paenne, le vieux sang<a name="page_211" id="page_211"></a> +imprial remonte, emporte le christianisme, sous la plus +rude attaque qu'il ait eu subir. Ah! ces tombeaux des +papes, Saint-Pierre, dans leur insolente glorification, +dans leur normit charnelle et luxueuse, dfiant la +mort, mettant sur cette terre l'immortalit! Ce sont des +papes de bronze, dmesurs, ce sont des figures allgoriques, +des anges quivoques, beaux comme des belles +filles, des femmes dsirables, avec des hanches et des +gorges de desses. Paul III est assis sur un haut pidestal, +la Justice et la Prudence sont demi couches ses +pieds. Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, +Innocent XI entre la Religion et la Justice, Innocent XII +entre la Justice et la Charit, Grgoire XIII entre la Religion +et la Force. A genoux, Alexandre VII, assist de la +Prudence et de la Justice, a devant lui la Charit et la +Vrit; et un squelette se lve, montrant le sablier +vide. Clment XIII, agenouill galement, triomphe au-dessus +d'un sarcophage monumental, sur lequel s'appuie +la Religion tenant la croix; tandis que le Gnie de la +Mort, qui s'accoude l'angle de droite, a sous lui deux +lions normes, symbole de la toute-puissance. Le bronze +disait l'ternit des figures, les marbres blancs clataient +en belles chairs opulentes, les marbres de couleur s'enroulaient +en riches draperies, dressaient les monuments +en pleine apothose, sous la vive lumire dore des nefs +immenses.</p> + +<p>Et Pierre passait de l'un l'autre, continuait de marcher +au travers de la basilique ensoleille, superbe et +dserte. Oui, ces tombeaux, d'une impriale ostentation, +rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'tait Rome srement, +la terre de Rome, cette terre o l'orgueil et la domination +poussaient comme l'herbe des champs, qui avait +fait de l'humble christianisme primitif le catholicisme +victorieux, alli aux puissants et aux riches, machine +gante de gouvernement, dresse pour la conqute des +peuples. Les papes s'taient rveills Csars. Et la lointaine<a name="page_212" id="page_212"></a> +hrdit agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau +jailli, coulant dans leurs veines, leur brlant le +crne d'ambitions surhumaines. Seul, Auguste avait ralis +l'empire du monde, la fois empereur et grand +pontife, matre des corps et des mes. De l, l'ternel +rve des papes, dsesprs de ne dtenir que le spirituel, +s'obstinant ne rien cder du temporel, dans l'espoir +sculaire, jamais abandonn, que le rve, se ralisant +encore, fera du Vatican un autre Palatin, d'o ils rgneront, +en despotes absolus, sur les nations conquises.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> + +<p>Depuis quinze jours dj, Pierre se trouvait Rome, +et l'affaire pour laquelle il tait venu, la dfense de son +livre, n'avanait point. Il en tait encore son dsir brlant +de voir le pape, sans prvoir quand ni comment il le +satisferait, au milieu des continuels retards, dans la +terreur que monsignor Nani lui avait inspire d'une dmarche +imprudente. Et, comprenant que son sjour +pouvait s'terniser, il s'tait dcid faire viser son +<i>celebret</i> au vicariat, il disait sa messe chaque matin +Sainte-Brigitte, place Farnse, o il avait reu un bienveillant +accueil de l'abb Pisoni, l'ancien confesseur +de Benedetta.</p> + +<p>Ce lundi-l, il rsolut de descendre de bonne heure +la petite rception intime de donna Serafina, avec l'espoir +d'y apprendre des nouvelles et d'y hter son affaire. +Peut-tre monsignor Nani serait-il l, peut-tre aurait-il +la chance de tomber sur quelque prlat ou sur quelque +cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tch d'utiliser +don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements +certains. Comme repris de mfiance et de peur, +aprs s'tre montr un instant serviable, le secrtaire du +cardinal Boccanera l'vitait, se cachait, l'air rsolu ne +pas se mler d'une aventure dcidment louche et dangereuse. +D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'tre +pris d'un accs atroce de fivre, qui le forait garder la +chambre.</p> + +<p>Et il n'y avait absolument, pour rconforter Pierre, que<a name="page_214" id="page_214"></a> +Victorine Bosquet, l'ancienne bonne monte au rang de +gouvernante, la Beauceronne qui conservait son cœur de +vieille France, aprs trente ans de vie dans cette Rome +qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle +l'avait quitt la veille. Mais, ce jour-l, elle n'avait point +sa vivacit accorte, sa gaiet d'habitude; et, quand elle +sut qu'il descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha +la tte.</p> + +<p>—Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma +pauvre Benedetta a de gros ennuis. Il parat que son +divorce va trs mal.</p> + +<p>Toute Rome en causait, c'tait une reprise extraordinaire +de commrages qui bouleversait le monde blanc et +le monde noir. Aussi Victorine n'avait-elle pas faire de +la discrtion inutile, vis--vis d'un compatriote. Donc, en +rponse au mmoire de l'avocat consistorial Morano, qui, +s'appuyant sur des tmoignages et sur des preuves crites, +dmontrait que le mariage n'avait pu tre consomm, par +suite de l'impuissance du mari, monsignor Palma, thologien, +choisi dans l'affaire par la congrgation du Concile, +comme dfenseur du mariage, venait son tour de dposer +un mmoire vraiment terrible. D'abord, il mettait +fortement en doute l'tat de virginit de la demanderesse, +discutant les termes techniques du certificat des deux +sages-femmes, exigeant l'examen fond fait par deux +mdecins, formalit devant laquelle avait recul la pudeur +de la jeune femme; et encore citait-il des cas physiologiques, +parfaitement tablis, o des filles avaient eu +commerce avec des hommes, sans paratre le moins du +monde dflores. Il tirait grand parti du rcit contenu +dans le mmoire du comte Prada, qui, trs sincrement, +hsitait dire si le mariage avait t consomm ou +non, tellement la comtesse s'tait dbattue; lui, sur le +moment, avait bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, +dans les conditions normales; mais, depuis, en y rflchissant, +il n'osait tre affirmatif, il admettait que,<a name="page_215" id="page_215"></a> +cdant la violence de son dsir, il avait pu s'illusionner +sur une possession incomplte. Et monsignor Palma +triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements +subtils que comportait la dlicate matire, en +arrivait retourner contre l'pouse violente la dposition +de la femme de chambre, cite par elle, qui avait +entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur +et madame, la suite de cette premire nuit, avaient +toujours fait lit part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument +dcisif du mmoire tait que, si mme la demanderesse +faisait la preuve complte de sa virginit, il n'en demeurerait +pas moins certain que son refus seul avait empch +la consommation du mariage, la condition foncire de +l'acte tant l'obissance de la femme. Et, enfin, sur un +quatrime mmoire, celui du rapporteur, o ce dernier +rsumait et discutait les trois autres, la congrgation +avait vot, accordant l'annulation du mariage, mais +une voix de majorit seulement, solution si prcaire, que +sans attendre, selon son droit, monsignor Palma s'tait +empress de demander un supplment d'informations, +ce qui remettait en question toute la procdure et rendait +un nouveau vote ncessaire.</p> + +<p>—Ah! ma pauvre contessina! s'cria Victorine, elle +en mourra de chagrin, car la chre fille brle petit feu, +sous son air si calme... Il parat que ce monsignor +Palma est le matre de la situation, qu'il peut faire durer +l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec a, on a dj +dpens tant d'argent, et il va falloir en dpenser encore... +L'abb Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu l +une belle ide, le jour o il a voulu ce mariage; et ce +n'est pas pour chagriner la mmoire de ma bonne matresse, +la comtesse Ernesta, qui tait une sainte, mais +elle a srement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a +donne au comte Prada.</p> + +<p>Elle s'interrompit. Puis, emporte par l'esprit de justice +qui tait en elle:<a name="page_216" id="page_216"></a></p> + +<p>—Il a d'ailleurs raison de ne pas tre content, le +comte Prada. On se moque par trop de lui... Et, vous +savez, a ne m'empche pas de dire que ma Benedetta +est bien sotte d'y mettre tant de formalits. Si a dpendait +de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa +chambre, puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment +tous les deux et qu'ils se veulent depuis si longtemps... +Ah! ma foi, oui! sans maire et sans cur, pour le plaisir +d'tre jeunes, d'tre beaux et d'avoir du bonheur ensemble... +Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si +rare!</p> + +<p>Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se +mit rire de son air de belle sant, avec le tranquille +quilibre du menu peuple de France qui ne croit plus +gure qu' la vie heureuse, mene honntement.</p> + +<p>Puis, d'une faon plus discrte, elle se dsola d'un +autre ennui qui assombrissait la maison, un contre-coup +encore de cette malheureuse affaire du divorce. Il y avait +brouille entre donna Serafina et l'avocat Morano, trs +mcontent du demi-chec de son mmoire devant la congrgation, +accusant le pre Lorenza, le confesseur de la +tante et de la nice, de les avoir pousses un procs +fcheux, o il n'y aurait que du scandale pour tout le +monde. Et il n'avait plus reparu au palais Boccanera, +c'tait la rupture d'une vieille liaison de trente annes, +une vritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui +dsapprouvaient formellement Morano. Donna Serafina +tait d'autant plus ulcre, qu'elle le souponnait de soulever +l une mauvaise querelle et de la quitter pour une +tout autre cause, un brusque dsir inavouable, criminel +chez un homme de sa position et de sa pit, la passion +qu'une petite bourgeoise jeune, une intrigante, avait allume +en lui.</p> + +<p>Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de +brocatelle jaune, grandes fleurs Louis XIV, il trouva en +effet qu'une mlancolie y rgnait, sous la clart plus<a name="page_217" id="page_217"></a> +sourde des lampes voiles de dentelle. Il n'y avait l, +d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canap, +causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui +au fond d'un fauteuil, coutait, sans mot dire, le bavardage +intarissable de la vieille parente, qui, chaque lundi, +amenait la petite princesse. Donna Serafina tait seule, +sa place habituelle, au coin droit de la chemine, avec la +secrte rage de voir devant elle le coin gauche vide, ce +coin que Morano avait occup pendant les trente ans de +sa fidlit. Et Pierre remarqua le coup d'œil anxieux, puis +dsespr, dont elle avait accueilli son entre, guettant +la porte, attendant sans doute encore le volage. Elle se +tenait, du reste, trs droite et trs fire, la taille fine, plus +serre que jamais dans son corset, avec sa face dure de +vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils trs +noirs.</p> + +<p>Tout de suite Pierre, aprs lui avoir prsent ses hommages, +laissa percer sa proccupation, en demandant s'il +n'aurait pas le plaisir de voir monsignor Nani, ce soir-l. +Et elle-mme ne put s'empcher de rpondre:</p> + +<p>—Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les +autres. C'est lorsqu'on a besoin des gens qu'ils disparaissent.</p> + +<p>Elle gardait aussi une rancune au prlat de ce qu'il +s'tait employ au divorce trs mollement, aprs avoir +beaucoup promis. Sans doute, comme toujours, sous sa +bienveillance extrme, pleine de caresses, il avait quelque +autre plan lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que +la colre lui avait arrach; et elle reprit:</p> + +<p>—Il va peut-tre venir. Il est si bon, il nous aime +tant!</p> + +<p>Malgr la vivacit de son sang, elle voulait tre politique, +pour vaincre les chances mauvaises. Son frre, le +cardinal, lui avait dit combien l'irritait l'attitude de la +congrgation du Concile, car il ne doutait pas que le froid +accueil, fait la demande de sa nice, ne vnt en partie<a name="page_218" id="page_218"></a> +du dsir que certains de ses collgues, les cardinaux, +avaient de lui tre dsagrables. Lui-mme souhaitait le +divorce, qui seul devait assurer la continuation de la race, +puisque Dario s'enttait ne vouloir pouser que sa +cousine. Et c'tait un concours de dsastres, toute la famille +atteinte, lui frapp dans son orgueil, sa sœur partageant +cette souffrance et blesse par contre-coup au cœur, +les deux amoureux dsesprs de voir leur esprance +recule une fois encore.</p> + +<p>Quand Pierre s'approcha du canap, o causaient les +jeunes gens, il entendit bien qu'on ne parlait que de la +catastrophe, demi-voix.</p> + +<p>—Pourquoi vous dsoler? disait Celia. En somme, +l'annulation du mariage a t adopte, la majorit d'une +voix. Le procs est repris, ce n'est qu'un retard.</p> + +<p>Mais Benedetta hochait la tte.</p> + +<p>—Non, non! si monsignor Palma s'entte, jamais Sa +Saintet ne donnera son approbation. C'est fini.</p> + +<p>—Ah! si l'on tait riche, trs riche! murmura Dario +d'un air convaincu, qui ne fit sourire personne.</p> + +<p>Puis, tout bas, sa cousine:</p> + +<p>—Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons +plus vivre de la sorte.</p> + +<p>Et elle rpondit de mme, dans un souffle:</p> + +<p>—Descends demain soir, cinq heures. Je resterai, +je serai seule, ici.</p> + +<p>La soire s'ternisa ensuite. Pierre tait infiniment +touch de l'air d'accablement o il trouvait Benedetta, si +calme et si raisonnable d'habitude. Ses yeux profonds, +dans son visage pur, d'une dlicatesse d'enfance, taient +comme voils de larmes contenues. Il s'tait dj pris +pour elle d'une vritable tendresse, la voir toujours d'une +humeur gale, un peu indolente, cachant sous cette apparence +de grande sagesse la passion de son me de +flamme. Elle tchait pourtant de sourire, en coutant les +jolies confidences de Celia, dont les amours marchaient<a name="page_219" id="page_219"></a> +mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de +conversation gnrale, lorsque la vieille parente, haussant +la voix, parla de l'indigne attitude de la presse +italienne, l'gard du Saint-Pre. Jamais les rapports ne +semblaient avoir t aussi mauvais entre le Vatican et le +Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude, annona +que le pape, l'occasion des ftes sacrilges du 20 septembre, +clbrant la prise de Rome, lancerait une +nouvelle lettre de protestation, la face de tous les +tats chrtiens, complices du rapt par leur indiffrence.</p> + +<p>—Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit +donna Serafina d'une voix amre, en faisant allusion au +dplorable mariage de sa nice.</p> + +<p>Elle paraissait hors d'elle, il tait trop tard maintenant, +et l'on n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. +Pourtant, un bruit inespr de pas, ses yeux se rallumrent, +elle regarda ardemment la porte, eut la dernire +dception de voir entrer Narcisse Habert, qui vint s'excuser +prs d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance, +le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si +ferm, et il y tait bien accueilli, cause de ses ides +religieuses, que l'on disait intransigeantes. Ce soir-l, +d'ailleurs, il n'y accourait, malgr l'heure avance, que +pour Pierre. Il le prit tout de suite l'cart.</p> + +<p>—J'tais certain de vous trouver ici, j'ai dn l'ambassade +avec mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et +j'ai une bonne nouvelle vous annoncer... Il nous recevra +demain matin, vers onze heures, son appartement du +Vatican.</p> + +<p>Puis, baissant encore la voix:</p> + +<p>—Je crois bien qu'il tchera de vous introduire auprs +du Saint-Pre... Enfin, l'audience me parat certaine.</p> + +<p>Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui +arrivait dans la tristesse de ce salon, o, depuis prs de +deux heures, il se chagrinait et tombait la dsesprance. +Enfin, il aurait donc une solution! Narcisse, aprs<a name="page_220" id="page_220"></a> +avoir serr la main de Dario, salua Benedetta et Celia, +puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, dbarrass +de la vieille parente, se dcidait parler. Mais il ne +causait gure que de sa sant, du temps qu'il faisait, des +anecdotes insignifiantes qu'on lui avait contes, sans +jamais un mot sur les mille affaires compliques et terribles +qu'il brassait la Propagande. C'tait, en dehors +de son cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain +d'effacement et de mdiocrit, o il se reposait du souci +de gouverner la terre. Et tout le monde se leva, on prit +cong.</p> + +<p>—N'oubliez pas, rpta Narcisse Pierre, demain +matin, dix heures, vous me trouverez la chapelle +Sixtine. Et, en attendant l'heure de notre rendez-vous, je +vous montrerai le Botticelli.</p> + +<p>Le lendemain, ds neuf heures et demie, Pierre, venu + pied, tait sur la vaste place; et, avant de se diriger +droite, vers la porte de bronze, dans l'angle de la colonnade, +il leva les yeux, il s'arrta quelques minutes pour +regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins monumental +que cet entassement de constructions, grandies l'ombre +du dme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, +sans rgularit quelconque. Les toitures se superposaient, +les faades s'tendaient, larges et plates, au hasard des +ailes ajoutes et surleves. Seuls, les trois cts de la +cour Saint-Damase, symtriques, apparaissaient au-dessus +de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes +loges, fermes aujourd'hui, qui les faisaient ressembler + trois corps de serre immenses, tincelant au soleil +dans le ton roux de la pierre. Et c'tait l le plus beau +palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles, +celui qui contenait les plus admirables chefs-d'œuvre du +gnie humain! Mais, dans sa dsillusion, Pierre ne +s'intressa qu' la haute faade de droite, qui donne sur +la place, et o il savait que s'ouvraient les fentres de l'appartement +particulier du pape, au second tage. Il contempla<a name="page_221" id="page_221"></a> +longuement ces fentres, on lui avait dit que la +cinquime, droite, tait celle de la chambre coucher, o +l'on voyait toujours brler une lampe, trs tard dans la nuit.</p> + +<p>Qu'y avait-il derrire cette porte de bronze, qu'il apercevait +l, devant lui, et qui tait le seuil sacr, la communication +entre tous les royaumes de la terre et le +royaume de Dieu, dont l'auguste reprsentant s'tait emprisonn +dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait +de loin, avec ses panneaux de mtal, garnis de gros +clous tte carre, et il se demandait ce qu'elle dfendait, +ce qu'elle cachait, ce qu'elle murait, de son air dur +d'antique porte de forteresse. Quel monde allait-il trouver +derrire, quel trsor de charit humaine conserv jalousement +dans l'ombre, quelle rsurrection d'espoir pour les +peuples nouveaux, avides de fraternit et de justice? Il se +plaisait ce rve, le pasteur unique et sacr veillant au +fond de ce palais clos, prparant le rgne dfinitif de +Jsus, pendant que s'croulaient les vieilles civilisations +pourries, et la veille enfin de proclamer ce rgne, en +faisant de nos dmocraties la grande communaut chrtienne, +que le Sauveur avait promise. C'tait l'avenir qui +s'laborait derrire la porte de bronze, et l'avenir sans +doute qui en sortirait.</p> + +<p>Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver +en face de monsignor Nani, qui justement quittait le +Vatican, pour regagner pied, deux pas, le palais du +Saint-Office, o il logeait comme assesseur.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur +Habert, va me prsenter son cousin, monsignor +Gamba del Zoppo, et je crois bien que je vais obtenir +l'audience tant dsire.</p> + +<p>De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais.</p> + +<p>Il se reprit.</p> + +<p>—J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. +Seulement, soyez prudent.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>Puis, craignant que son aveu n'et fait comprendre au +jeune prtre qu'il sortait de voir monsignor Gamba del +Zoppo, le prlat le plus facile terrifier de toute la +discrte famille pontificale, il conta qu'il courait depuis +le matin pour deux dames franaises, qui, elles aussi, se +mouraient du dsir de voir le pape; et il avait grand'peur +de ne pas russir.</p> + +<p>—Je vous avouerai, monseigneur, dclara Pierre, que +je commenais me dcourager. Oui, il est temps que +j'aie un peu de rconfort, car mon sjour ici n'est pas fait +pour m'assainir l'me.</p> + +<p>Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de +briser en lui la foi. De telles journes, celle qu'il +avait passe au Palatin et la voie Appienne, puis celle +qu'il avait vcue aux Catacombes et Saint-Pierre, +n'taient bonnes qu' le troubler, qu' gter son rve +d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en +proie au doute, envahi d'une lassitude commenante, +ayant perdu de son enthousiasme toujours prt la +rvolte.</p> + +<p>Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'coutait, +hochait la tte d'un air d'approbation. videmment, c'tait +bien cela, les choses devaient se passer ainsi. Il semblait +l'avoir prvu et en tre satisfait.</p> + +<p>—Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du +moment que vous tes certain de voir Sa Saintet.</p> + +<p>—C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique +espoir dans le trs juste et trs clairvoyant Lon XIII. +Lui seul peut me juger, puisque, dans mon livre, lui seul +reconnatra sa pense, que, trs fidlement, je crois avoir +traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jsus, par la +dmocratie et par la science, il sauvera le vieux +monde!</p> + +<p>Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus +affable, avec ses yeux aigus et ses lvres minces, approuva +de nouveau.<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>—Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, +vous verrez.</p> + +<p>Puis, comme tous deux, levant la tte, regardaient la +faade du Vatican, il poussa l'amabilit jusqu' le +dtromper. Non, la fentre o l'on voyait de la lumire +chaque soir, n'tait pas celle de la chambre coucher +du pape. C'tait celle d'un palier de l'escalier, que des +becs de gaz clairaient toute la nuit. La chambre du pape +se trouvait deux fentres de l. Et ils retombrent dans +le silence, ils continurent regarder la faade, trs +graves l'un et l'autre.</p> + +<p>—Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez +l'entrevue, n'est-ce pas?</p> + +<p>Ds que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, +le cœur battant grands coups, comme s'il ft entr dans +le lieu sacr et redoutable o s'laborait le bonheur futur. +Un poste veillait l, un garde suisse marchait pas lents, +drap en un manteau gris bleu, qui laissait dpasser seulement +la culotte bariole de noir, de jaune et de rouge; +et il semblait que ce manteau discret ft jet ainsi sur +un dguisement, pour en dissimuler l'tranget devenue +gnante. Puis, tout de suite, droite, s'ouvrait le grand +escalier couvert qui conduit la cour Saint-Damase. Mais, +pour se rendre la chapelle Sixtine, il fallait suivre +la longue galerie, entre une double range de colonnes, +et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde +gant, o toutes les dimensions s'exagraient, d'une +crasante majest, soufflait un peu, en gravissant les larges +marches.</p> + +<p>Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il prouva +d'abord une surprise. Elle lui parut petite, une sorte de +salle rectangulaire, trs haute, avec sa fine cloison de +marbre qui la coupe aux deux tiers, la partie o se +tiennent les invits, les jours de grande crmonie, et le +chœur o s'assoient les cardinaux sur de simples bancs +de chne, tandis que les prlats restent debout, derrire.<a name="page_224" id="page_224"></a> +Le trne pontifical, sur une estrade basse, est droite de +l'autel, d'une richesse sobre. A gauche, dans la muraille, +s'ouvre l'troite loge, balcon de marbre, rserve aux +chanteurs. Et il faut lever la tte, il faut que les regards +montent de l'immense fresque du Jugement dernier, qui +occupe la paroi entire du fond, aux peintures de la +vote, qui descendent jusqu' la corniche, entre les +douze fentres claires, six de chaque ct, pour que, +brusquement, tout s'largisse, tout s'carte et s'envole, +en plein infini.</p> + +<p>Il n'y avait heureusement l que trois ou quatre touristes, +peu bruyants. Et Pierre aperut tout de suite +Narcisse Habert, sur un des bancs des cardinaux; au-dessus +de la marche o s'assoient les caudataires. Le +jeune homme, immobile, la tte un peu renverse, +semblait comme en extase. Mais ce n'tait pas l'œuvre de +Michel-Ange qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, +en dessous de la corniche, une des fresques antrieures. +Et, lorsqu'il eut reconnu le prtre, il se contenta de murmurer, +les regards noys:</p> + +<p>—Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!</p> + +<p>Puis, il retomba dans son ravissement.</p> + +<p>Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein +cœur, venait d'tre pris tout entier par le gnie surhumain +de Michel-Ange. Le reste disparut, il n'y eut plus, +l-haut, comme en un ciel illimit, que cette extraordinaire +cration d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le stupfiait, +c'tait que le peintre avait accept d'tre l'unique +artisan de l'œuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, +ni aucun autre corps d'tat. Le peintre, avec son pinceau, +avait suffi pour les pilastres, les colonnes, les corniches +de marbre, pour les statues et les ornements de bronze, +pour les fleurons et les rosaces d'or, pour toute cette dcoration +d'une richesse inoue qui encadrait les fresques. +Et il se l'imaginait, le jour o on lui avait livr la vote +nue, rien que le pltre, rien que la muraille plate et<a name="page_225" id="page_225"></a> +blanche, des centaines de mtres carrs couvrir. Et il +le voyait devant cette page immense, ne voulant pas +d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec +sa besogne gante, jalousement, violemment, passant +quatre annes et demie solitaire et farouche, dans son enfantement +quotidien de colosse. Ah! cette œuvre norme, +faite pour emplir une vie, cette œuvre qu'il avait d commencer +dans une tranquille confiance en sa volont et en +sa force, tout un monde tir de son cerveau et jet l, +d'une pousse continue de la virilit cratrice, en plein +panouissement de la toute-puissance!</p> + +<p>Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il +passa l'examen de cette humanit agrandie de visionnaire, +dbordant en des pages de synthse dmesure, de +symbolisme cyclopen. Et telles que des floraisons naturelles, +toutes les beauts resplendissaient, la grce et la +noblesse royales, la paix et la domination souveraines. +Et la science parfaite, les plus violents raccourcis oss +dans la certitude de la russite, la perptuelle victoire +technique sur les difficults que les plans courbes prsentaient. +Et surtout une ingnuit de moyens incroyable, +la matire rduite presque rien, quelques couleurs +employes largement, sans aucune recherche d'adresse +ni d'clat. Et cela suffisait, et le sang grondait avec emportement, +les muscles saillaient sous la peau, les figures +s'animaient et sortaient du cadre, d'un lan si nergique, +qu'une flamme semblait passer l-haut, donnant ce +peuple une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'tait la +vie qui clatait, qui triomphait, une vie norme et pullulante, +un miracle de vie ralis par une main unique, qui +apportait le don suprme, la simplicit dans la force.</p> + +<p>Qu'on ait vu l une philosophie, qu'on ait voulu y trouver +toute la destine, la cration du monde, de l'homme +et de la femme, la faute, le chtiment, puis la rdemption, +et enfin la justice de Dieu au dernier jour du monde: +Pierre ne pouvait s'y arrter, ds cette premire rencontre,<a name="page_226" id="page_226"></a> +dans la stupeur merveille o une telle œuvre +le jetait. Mais quelle exaltation du corps humain, de sa +beaut, de sa puissance et de sa grce! Ah! ce Jhova, ce +royal vieillard, terrible et paternel, emport dans l'ouragan +de sa cration, les bras largis, enfantant les mondes! +et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, +et que Jhova anime du doigt, sans le toucher, geste +admirable, espace sacr entre ce doigt du crateur et celui +de la crature, petit espace o tient l'infini de l'invisible +et du mystre! et cette ve puissante et adorable, cette +ve aux flancs solides, capables de porter la future humanit, +d'une grce fire et tendre de femme qui voudra +tre aime jusqu' la perdition, toute la femme avec sa +sduction, sa fcondit, son empire! Puis, c'taient mme +les figures dcoratives, assises sur les pilastres, aux quatre +coins des fresques, qui clbraient le triomphe de la +chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'tre nus, +d'une splendeur de torse et de membres incomparable, +d'une intensit de vie telle, qu'une folie du mouvement +les emporte, les plie et les renverse, en des attitudes +de hros. Et, entre les fentres, trnaient les gants, les +Prophtes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus +dieux, dmesurs dans la force de la musculature et dans +la grandeur de l'expression intellectuelle: Jrmie, le +coude appuy sur le genou, la mchoire dans la main, +rflchissant, au fond mme de la vision et du rve; la +Sibylle d'rythre, au profil si pur, si jeune en son opulence, +un doigt sur le livre ouvert du destin; Isae, +l'paisse bouche de vrit, toute gonfle sous le charbon +ardent, hautain, la face tourne demi et une main leve, +en un geste de commandement; la Sibylle de Cumes, +terrifiante de science et de vieillesse, reste d'une solidit +de roc, avec son masque rid, son nez de proie, son menton +carr qui avance et s'obstine; Jonas, vomi par la +baleine, lanc l en un raccourci extraordinaire, le torse +tordu, les bras replis, la tte renverse, la bouche grande<a name="page_227" id="page_227"></a> +ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de la +mme famille ample et majestueuse, rgnant avec la +souverainet de l'ternelle sant et de l'ternelle intelligence, +ralisant le rve d'une humanit indestructible, +plus large et plus haute. D'ailleurs, dans les cintres des +fentres, dans les lunettes, des figures de beaut, de puissance +et de grce, naissaient encore, se pressaient, abondaient, +les anctres du Christ, les mres songeuses aux +beaux enfants nus, les hommes aux regards lointains, fixs +sur l'avenir, la race punie, lasse, dsireuse du Sauveur +promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre angles, +s'voquaient, vivantes, des scnes bibliques, les victoires +d'Isral sur l'esprit du mal. Et c'tait enfin la colossale +fresque du fond, le Jugement dernier, avec son peuple +grouillant de figures, si innombrables, qu'il faut des jours +et des jours pour les bien voir, une foule perdue, emporte +dans un brlant souffle de vie, depuis les morts que +rveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement +de la trompette, depuis les rprouvs que les dmons +jettent l'enfer, en grappes d'pouvante, jusqu'au +Jsus justicier, entour des aptres et des saints, jusqu'aux +lus radieux qui montent, soutenus par des anges, pendant +que, plus haut encore, d'autres anges, chargs des instruments +de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, +pourtant, au-dessus de cette page gigantesque, peinte +trente ans plus tard, dans toute la maturit de l'ge, le +plafond garde son envole, sa supriorit certaine, car +c'tait l que l'artiste avait donn son effort vierge, toute +sa jeunesse, toute la flambe premire de son gnie.</p> + +<p>Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange tait +le monstre, dominant tout, crasant tout. Et il n'y avait +qu' voir, sous l'immensit de son œuvre, les œuvres du +Prugin, du Pinturicchio, de Rosselli, de Signorelli, de +Botticelli, les fresques antrieures, admirables, qui se +droulaient en dessous de la corniche, autour de la +chapelle.<a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<p>Narcisse n'avait pas lev les yeux vers la splendeur +foudroyante du plafond. Abm d'extase, il ne quittait pas +du regard Botticelli, qui a l trois fresques. Enfin, il +parla, d'un murmure.</p> + +<p>—Ah! Botticelli, Botticelli! l'lgance et la grce de +la passion qui souffre, le profond sentiment de la tristesse +dans la volupt! toute notre me moderne devine +et traduite, avec le charme le plus troublant qui soit +jamais sorti d'une cration d'artiste!</p> + +<p>Stupfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda +demander:</p> + +<p>—Vous venez ici pour voir Botticelli?</p> + +<p>—Mais certainement, rpondit le jeune homme d'un +air tranquille. Je ne viens que pour lui, pendant des +heures, chaque semaine, et je ne regarde absolument +que lui... Tenez! tudiez donc cette page: Mose et les +filles de Jthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la +mlancolie humaines ont produit de plus pntrant?</p> + +<p>Et il continua, avec un petit tremblement dvot de +la voix, de l'air du prtre qui pntre dans le frisson +dlicieux et inquitant du sanctuaire. Ah! Botticelli, +Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa face longue, +sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous +les draperies minces, avec son allure haute, souple et +volante, o tout son corps se livre! les jeunes hommes, +les anges de Botticelli, si rels, et beaux pourtant comme +des femmes, d'un sexe quivoque, dans lequel se mle la +solidit savante des muscles la dlicatesse infinie des +contours, tous soulevs par une flamme de dsir dont on +emporte la brlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces +bouches charnelles, fermes comme des fruits, ironiques +ou douloureuses, nigmatiques en leurs plis sinueux, +sans qu'on puisse savoir si elles taisent des purets ou +des abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de +langueur, de passion, de pmoison mystique ou voluptueuse, +pleins d'une douleur si profonde, parfois, dans<a name="page_229" id="page_229"></a> +leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus insondables, +ouverts sur le nant humain! les mains de Botticelli, +si travailles, si soignes, ayant comme une vie +intense, jouant l'air libre, s'unissant les unes aux autres, +se baisant et se parlant, avec un souci tel de la grce, +qu'elles en sont parfois manires, mais chacune avec son +expression, toutes les expressions de la jouissance et de +la souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'effmin ni +de menteur, partout une sorte de fiert virile, un mouvement +passionn et superbe soufflant, emportant les +figures, un souci absolu de la vrit, l'tude directe, la +conscience, tout un vritable ralisme que corrige et +relve l'tranget gniale du sentiment et du caractre, +donnant la laideur mme la transfiguration inoubliable +du charme!</p> + +<p>L'tonnement de Pierre grandissait, et il coutait Narcisse, +dont il remarquait pour la premire fois la +distinction un peu tudie, les cheveux boucls, taills + la florentine, les yeux bleus, presque mauves, qui +plissaient encore dans l'enthousiasme.</p> + +<p>—Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux +artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...</p> + +<p>D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.</p> + +<p>—Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-l! Il a +tout gch, il a tout perdu. Un homme qui s'attelait +comme un bœuf la besogne, qui abattait l'ouvrage ainsi +qu'un manœuvre, tant de mtres par jour! Et un +homme sans mystre, sans inconnu, qui voyait gros +dgoter de la beaut, des corps d'hommes tels que des +troncs d'arbres, des femmes pareilles des bouchres +gantes, des masses de chair stupides, sans au-del d'mes +divines ou infernales!... Un maon, et si vous voulez, oui! +un maon colossal, mais pas davantage!</p> + +<p>Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de +moderne las, compliqu, gt par la recherche de l'original<a name="page_230" id="page_230"></a> +et du rare, clatait la haine fatale de la sant, de +la force, de la puissance. C'tait l'ennemi, ce Michel-Ange +qui enfantait dans le labeur, qui avait laiss la cration la +plus prodigieuse dont un artiste et jamais accouch. Le +crime tait l, crer, faire de la vie, en faire au point que +toutes les petites crations des autres, mme les plus +dlicieuses, fussent noyes, disparussent dans ce flot +dbordant d'tres, jets vivants sous le soleil.</p> + +<p>—Ma foi, dclara Pierre courageusement, je ne suis +pas de votre avis. Je viens de comprendre qu'en art la vie +est tout et que l'immortalit n'est vraiment qu'aux cratures. +Le cas de Michel-Ange me parat dcisif, car il +n'est le matre surhumain, le monstre qui crase les +autres, que grce cet extraordinaire enfantement de +chair vivante et magnifique, dont votre dlicatesse se +blesse: Allez, que les curieux, les jolis esprits, les intellectuels +pntrants raffinent sur l'quivoque et l'invisible, +qu'ils mettent le ragot de l'art dans le choix du trait +prcieux et dans la demi-obscurit du symbole, Michel-Ange +reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le +Matre de la clart, de la simplicit et de la sant, ternel +comme la vie elle-mme!</p> + +<p>Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de +ddain indulgent et courtois. Tout le monde n'allait pas + la chapelle Sixtine s'asseoir pendant des heures devant +un Botticelli, sans jamais lever la tte, pour voir les +Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:</p> + +<p>—Voil qu'il est onze heures. Mon cousin devait me +faire prvenir ici, ds qu'il pourrait nous recevoir, et je +suis tonn de n'avoir encore vu personne... Voulez-vous +que nous montions aux chambres de Raphal, en attendant?</p> + +<p>Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, trs +lucide et trs juste pour les œuvres, retrouvant toute son +intelligence aise, ds qu'il n'tait plus soulev par sa +haine des besognes colossales et du gnial dcor.</p> + +<p>Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine;<a name="page_231" id="page_231"></a> +et il lui fallut chapper l'treinte du monstre, oublier +ce qu'il venait de voir, s'habituer ce qu'il voyait l, pour +en goter toute la beaut pure. C'tait comme un vin +trop rude qui l'avait d'abord tourdi et qui l'empchait de +goter ensuite cet autre vin plus lger, d'un bouquet +dlicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de +foudre; mais le charme opre avec une puissance lente +et irrsistible. C'est Racine ct de Corneille, Lamartine + ct d'Hugo, l'ternelle paire, le couple de la +femelle et du mle, dans les sicles de gloire. Avec +Raphal, triomphent la noblesse, la grce, la ligne exquise +et correcte, d'une harmonie divine; et ce n'est plus +seulement le symbole matriel superbement jet par +Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une pntration +profonde, apporte dans la peinture. L'homme y +est plus pur, plus idalis, vu davantage par le dedans. +Et, toutefois, s'il y a l un sentimental, un fminin dont +on sent le frisson de tendresse, cela est aussi d'une solidit +de mtier admirable, trs grand et trs fort. Pierre +peu peu s'abandonnait cette matrise souveraine, +conquis par cette lgance virile de beau jeune homme, +touch jusqu'au fond du cœur par cette vision de la +suprme beaut dans la suprme perfection. Mais, si la +Dispute du Saint-Sacrement et l'cole d'Athnes, antrieures +aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent +les chefs-d'œuvre de Raphal, il sentit que, dans l'Incendie +du Bourg, et plus encore dans l'Hliodore chass +du Temple et dans l'Attila arrt aux portes de Rome, +l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grce, impressionn +par l'crasante grandeur de Michel-Ange. Quel +foudroiement, lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte +et que les rivaux entrrent! Le monstre avait procr +en bas, et le plus grand parmi les humains y laissa de +son me, sans jamais plus se dbarrasser de l'influence +subie.</p> + +<p>Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, cette galerie<a name="page_232" id="page_232"></a> +vitre, si claire et d'une dcoration si dlicieuse. Mais +Raphal tait mort, il n'y avait l, sur les cartons +qu'il avait laisss, qu'un travail d'lves. C'tait une chute +brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux compris que +le gnie est tout, que lorsqu'il disparat, l'cole sombre. +L'homme de gnie rsume l'poque, donne, une heure +de la civilisation, toute la sve du sol social, qui reste +ensuite puis, parfois pour des sicles. Et il s'intressa +davantage l'admirable vue qu'on a des loges, lorsqu'il +remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre ct de la +cour Saint-Damase, l'tage habit par le pape. En bas, la +cour avec son portique, sa fontaine, son pav blanc, tait +claire et nue, sous le brlant soleil. Cela n'avait dcidment +rien de l'ombre, du mystre touff et religieux, +que les alentours des vieilles cathdrales du Nord lui +avaient fait rver. A droite et gauche du perron qui +menait chez le pape et chez le cardinal secrtaire, cinq +voitures se trouvaient ranges, les cochers raides sur +leurs siges, les chevaux immobiles dans la lumire vive; +et pas une me ne peuplait le dsert de la vaste cour +carre, aux trois tages de loges vitres comme des +serres immenses; et l'clat des vitres, le ton roux de la +pierre semblaient dorer la nudit du pav et des faades, +dans une sorte de majest grave de temple paen, consacr +au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus +encore, ce fut le prodigieux panorama de Rome qui se +droule, sous ces fentres du Vatican. Il n'avait point +song que cela dt tre, il venait d'tre tout d'un coup +saisi par cette pense que le pape, de ses fentres, voyait +ainsi Rome entire, tale devant lui, ramasse, comme +s'il n'avait eu qu' tendre la main pour la reprendre. Et +il s'emplit longuement les yeux et le cœur de ce spectacle +inou, car il voulait l'emporter, le garder, tout frmissant +des rveries sans fin qu'il voquait.</p> + +<p>Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner +la tte; et il aperut un domestique en livre noire, qui,<a name="page_233" id="page_233"></a> +aprs s'tre acquitt d'un message prs de Narcisse, le +saluait profondment.</p> + +<p>Le jeune homme se rapprocha du prtre, l'air trs contrari.</p> + +<p>—Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait +dire qu'il ne pourra nous recevoir ce matin. Il est pris, +parat-il, par un service inattendu.</p> + +<p>Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait gure +cette excuse et qu'il commenait souponner son parent +de trembler de se compromettre, averti, terrifi sans +doute par quelque bonne me. Cela l'indignait d'ailleurs, +obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:</p> + +<p>—coutez, il y a peut-tre un moyen de forcer les +portes... Si vous pouvez disposer de votre aprs-midi, +nous allons djeuner ensemble, puis nous reviendrons +visiter le Muse des Antiques; et je finirai bien par rejoindre +mon cousin, sans compter l'heureuse chance que +nous avons de rencontrer le pape lui-mme, s'il descend +aux jardins.</p> + +<p>Pierre, d'abord, l'annonce de l'audience encore recule, +avait prouv le plus vif dsappointement. Aussi, +libre de sa journe entire, accepta-t-il trs volontiers +l'offre.</p> + +<p>—Vous tes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... +Merci mille fois.</p> + +<p>Ils djeunrent en face de Saint-Pierre mme, dans +un petit restaurant du Borgo, dont les plerins faisaient +l'ordinaire clientle. On y mangeait fort mal, du reste. +Puis, vers deux heures, ils firent le tour de la basilique, +par la place de la Sacristie et par la place Sainte-Marthe, +pour gagner, derrire, l'entre du Muse. C'tait un +quartier clair, dsert et brlant, o le jeune prtre retrouva, +dcuple, la sensation de majest nue et fauve, +comme cuite au soleil, qu'il avait eue en regardant la +cour Saint-Damase. Mais surtout, quand il contourna +l'abside gante du colosse, il en comprit davantage l'normit,<a name="page_234" id="page_234"></a> +toute une floraison d'architectures mises en tas, +que bordent les espaces vides du pav, o verdit une herbe +fine. Il n'y avait l, dans cette immensit muette, que +deux enfants, qui jouaient l'ombre d'un mur. L'ancienne +Monnaie des papes, la Zecca, devenue italienne +et garde par des soldats du roi, se trouve gauche du +passage conduisant au Muse; tandis qu'en face, droite, +s'ouvre une porte d'honneur du Vatican, o veille un +poste de la garde suisse; et c'est par cette porte que +passent les voitures deux chevaux, qui, selon l'tiquette, +amnent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du cardinal +secrtaire et de Sa Saintet.</p> + +<p>Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre +une aile du palais et le mur des jardins pontificaux. Et +ils arrivrent enfin au Muse des Antiques. Ah! ce Muse +immense, compos de salles sans fin, ce Muse qui en +contient trois, le trs ancien Muse Pio-Clementino, le +Muse Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde +retrouv dans la terre, exhum, glorifi sous le plein +jour! Pendant plus de deux heures, le jeune prtre le +parcourut, passa d'une salle une autre, dans l'blouissement +des chefs-d'œuvre, dans l'tourdissement de tant +de gnie et de tant de beaut. Ce n'taient pas seulement +les morceaux clbres qui l'tonnaient, le Laocoon et +l'Apollon des cabinets du Belvdre, ni le Mlagre, ni +mme le torse d'Hercule. Il tait pris plus encore par +l'ensemble, par la quantit innombrable des Vnus, des +Bacchus, des empereurs et des impratrices difis, par +toute cette pousse superbe de belles chairs, de chairs +augustes, clbrant l'immortalit de la vie. Trois jours +auparavant, il avait visit le Muse du Capitole, o il +avait admir la Vnus, le Gaulois mourant, les merveilleux +Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire +des bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration +dcuple jusqu' la stupeur, par la richesse inpuisable +des salles. Et, plus curieux peut-tre de vie que d'art,<a name="page_235" id="page_235"></a> +il s'oublia de nouveau devant les bustes, o ressuscite +si relle la Rome historique, qui fut incapable certainement +de l'idale beaut de la Grce, mais qui enfanta +de la vie. Ils sont tous l, les empereurs, les philosophes, +les savants, les potes, ils revivent tous, avec +une prodigieuse intensit, tels qu'ils taient, tudis et +rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs dformations, +leurs tares, les moindres particularits de leurs +traits; et, de ce souci extrme de vrit, jaillit le caractre, +une vocation d'une puissance incomparable. Rien +n'est plus haut en somme, ce sont les hommes eux-mmes +qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire +fausse dont l'enseignement suffit faire excrer l'antiquit +par les gnrations d'lves. Ds lors, comme on +comprend, comme on sympathise! Et c'tait ainsi que +les moindres fragments de marbre, les statues tronques, +les bas-reliefs en morceaux, un seul membre mme, +bras divin de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, +voquaient le resplendissement d'une civilisation de +lumire, de grandeur et de force.</p> + +<p>Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candlabres, +longue de cent mtres, et o se trouvent de fort +beaux morceaux de sculpture.</p> + +<p>—coutez, mon cher abb, il n'est gure que quatre +heures, et nous allons nous asseoir un instant ici, car il +arrive, m'a-t-on dit, que le Saint-Pre y passe parfois +pour descendre aux jardins... Ce serait une vraie chance, +si vous pouviez le voir, lui parler peut-tre, qui sait?... +En tout cas, a vous reposera, vous devez avoir les jambes +rompues.</p> + +<p>Il tait connu de tous les gardiens, sa parent avec monsignor +Gamba del Zoppo lui ouvrait toutes les portes du +Vatican, o il aimait venir passer ainsi des journes +entires. Deux chaises taient l, ils s'installrent, et il +se remit parler d'art, immdiatement.</p> + +<p>Cette Rome, quelle tonnante destine, quelle royaut<a name="page_236" id="page_236"></a> +souveraine et d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle +soit un centre o le monde entier converge et aboutit, +mais o rien ne pousse du sol mme, frapp de strilit +ds le dbut. Il faut y acclimater les arts, y transplanter +le gnie des peuples voisins, qui, ds lors, +y fleurit magnifiquement. Sous les empereurs, lorsqu'elle +est la reine de la terre, c'est de la Grce que +lui vient la beaut de ses monuments et de ses sculptures. +Plus tard, quand le christianisme nat, il reste chez elle +tout imprgn du paganisme; et c'est ailleurs, dans un +autre terrain, qu'il produit l'art gothique, l'art chrtien +par excellence. Plus tard encore, la Renaissance, c'est +bien Rome que resplendit le sicle de Jules II et de +Lon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie +qui prparent le mouvement, qui lui en apportent la +prodigieuse envole. Pour la seconde fois, l'art lui vient +du dehors, lui donne la royaut du monde, en prenant +chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le rveil +extraordinaire de l'antiquit, c'est Apollon et c'est Vnus +ressuscits, adors par les papes eux-mmes, qui, ds +Nicolas V, rvent d'galer la Rome papale la Rome impriale. +Aprs les prcurseurs, si sincres, si tendres et si +forts, Fra Angelico, le Prugin, Botticelli et tant d'autres, +apparaissent les deux souverainets, Michel-Ange et Raphal, +le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, +il faut attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, + tout ce que la science de la peinture a pu conqurir, +en l'absence du gnie, la couleur et le model puissants. +Ensuite, la dchance continue jusqu'au Bernin, +qui est le transformateur, le vritable crateur de la +Rome des papes actuels, le jeune prodige enfantant ds +sa dix-huitime anne toute une ligne de filles de +marbre colossales, l'architecte universel dont l'effrayante +activit a termin la faade de Saint-Pierre, bti la +colonnade, dcor l'intrieur de la basilique, lev des +fontaines, des glises, des palais sans nombre. Et c'tait<a name="page_237" id="page_237"></a> +la fin de tout, car, depuis, Rome est sortie peu peu de +la vie, s'est limine davantage chaque jour du monde +moderne, comme si, elle qui a toujours vcu des autres +cits, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, +pour s'en faire encore de la gloire.</p> + +<p>—Le Bernin, ah! le dlicieux Bernin, continua +demi-voix Narcisse, de son air pm. Il est puissant et +exquis, une verve toujours prte, une ingniosit sans +cesse en veil, une fcondit pleine de grce et de magnificence!... +Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre, +sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! +disons qu'il a t le Michel-Ange et le Raphal de l'architecture, +et n'en parlons plus!... Mais le Bernin, le +Bernin exquis, dont le prtendu mauvais got est fait de +plus de dlicatesse, de plus de raffinement, que les autres +n'ont mis de gnie dans la perfection et l'normit! L'me +du Bernin, varie et profonde, o tout notre ge devrait se +retrouver, d'un manirisme si triomphal, d'une recherche +de l'artificiel si troublante, si dgage des bassesses de la +ralit!... Allez donc voir, la Villa Borghse, le groupe +d'Apollon et Daphn, qu'il fit dix-huit ans, et surtout +allez voir sa Sainte Thrse en extase, Sainte-Marie de +la Victoire. Ah! cette Sainte Thrse! le ciel ouvert, le +frisson que la jouissance divine peut mettre dans le corps +de la femme, la volupt de la foi pousse jusqu'au +spasme, la crature perdant le souffle, mourant de plaisir +aux bras de son Dieu!... J'ai pass devant elle des heures +et des heures, sans jamais puiser l'infini prcieux et +dvorant du symbole.</p> + +<p>Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'tonnait plus de sa +haine sourde, inconsciente, contre la sant, la simplicit +et la force, l'coutait peine, tait lui-mme tout l'ide +dont il se sentait de plus en plus envahi: la Rome paenne +ressuscitant dans la Rome chrtienne, faisant d'elle la +Rome catholique, le nouveau centre politique, hirarchis +et dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle<a name="page_238" id="page_238"></a> +mme jamais t chrtienne, en dehors de l'ge primitif +des Catacombes? C'tait, en lui, un prolongement, +une affirmation de plus en plus vidente des penses qu'il +avait eues au Palatin, la voie Appienne, puis Saint-Pierre. +Et, le matin mme, dans la chapelle Sixtine et +dans la chambre de la Signature, au milieu de l'tourdissement +o le jetait l'admiration, il avait bien compris la +preuve nouvelle que le gnie apportait. Sans doute, chez +Michel-Ange et chez Raphal, le paganisme ne reparaissait +que transform par l'esprit chrtien. Mais est-ce qu'il +n'tait pas la base mme? est-ce que les nudits gantes +de l'un ne venaient pas du terrible ciel de Jhova, vu +travers l'Olympe? est-ce que les idales figures de l'autre +ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge, les +chairs divines et dsirables de Vnus? Maintenant, +Pierre en avait la conscience, il entrait dans son accablement +un peu de gne, car ces beaux corps prodigus, ces +nudits glorifiant l'ardente passion de la vie, allaient +contre le rve qu'il avait fait dans son livre, le christianisme +rajeuni donnant la paix au monde, le retour la +simplicit, la puret des premiers temps.</p> + +<p>Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, +sans qu'il pt savoir par quelle transition, s'tait mis le +renseigner sur l'existence quotidienne de Lon XIII.</p> + +<p>—Oh! mon cher abb, quatre-vingt-quatre ans, une +activit de jeune homme, une vie de volont et de travail, +comme ni vous ni moi ne voudrions la vivre!... Ds +six heures, il est debout, dit sa messe dans sa chapelle +particulire, djeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures + midi, c'est un dfil ininterrompu de cardinaux, de +prlats, toutes les affaires des congrgations qui lui +passent sous les yeux, et je vous rponds qu'il n'en est +pas de plus nombreuses ni de plus compliques. A midi, +le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives. +A deux heures, il dne. Vient alors la sieste, qu'il +a bien gagne, ou la promenade dans les jardins, jusqu'<a name="page_239" id="page_239"></a> +six heures. Les audiences particulires, parfois, le tiennent +ensuite pendant une heure ou deux. Il soupe neuf heures, +et il mange peine, vit de rien, toujours seul sa petite +table... Hein! que pensez-vous de l'tiquette qui l'oblige + cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a +pas eu un convive, ternellement l'cart dans sa grandeur!... +Et, dix heures, aprs avoir dit le Rosaire +avec ses familiers, il s'enferme dans sa chambre. Mais, +s'il se couche, il dort peu, il est pris de frquentes +insomnies, se relve, appelle un secrtaire, pour lui +dicter des notes, des lettres. Lorsqu'une affaire intressante +l'occupe, il s'y donne tout entier, y songe sans +cesse. C'est l sa vie, sa sant mme: une intelligence +continuellement en veil, en travail, une force et une +autorit qui ont le besoin de se dpenser... Vous n'ignorez +pas, d'ailleurs, qu'il a longtemps cultiv avec tendresse +la posie latine. On dit aussi qu'il a eu la passion +du journalisme, dans ses heures de lutte, au point d'inspirer +les articles des journaux qu'il subventionnait, et +mme, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses ides +les plus chres taient en jeu.</p> + +<p>Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense +galerie des Candlabres, dserte et solennelle, au +milieu des marbres immobiles, d'une blancheur d'apparition, +Narcisse allongeait la tte, pour voir si le petit +cortge du pape n'allait pas dboucher de la galerie des +Tapisseries, puis dfiler devant eux, en se rendant aux +jardins.</p> + +<p>—Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une +chaise basse, assez troite pour qu'elle puisse passer par +toutes les portes. Et quel voyage! prs de deux kilomtres, +au travers des loges, des chambres de Raphal, +des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les +escaliers nombreux, toute une promenade interminable, +avant qu'on le dpose, en bas, dans une alle o une +calche deux chevaux l'attend... Le temps est trs<a name="page_240" id="page_240"></a> +beau, ce soir. Il va srement venir. Ayons quelque patience.</p> + +<p>Et, pendant que Narcisse donnait ces dtails, Pierre, +galement dans l'attente, voyait revivre devant lui toute +l'extraordinaire Histoire. C'taient d'abord les papes +mondains et fastueux de la Renaissance, ceux qui avaient +ressuscit passionnment l'antiquit, rvant de draper +le Saint-Sige dans la pourpre de l'Empire: Paul II, +le Vnitien magnifique, qui avait bti le palais de +Venise, Sixte IV, qui l'on doit la chapelle Sixtine, +et Jules II, et Lon X, qui firent de Rome une ville de +pompe thtrale, de ftes prodigieuses, des tournois, des +ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La +papaut venait de retrouver l'Olympe sous la terre, dans +la poussire des ruines; et, comme grise par ce flot de +vie qui remontait du vieux sol, elle crait les muses, +en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus +au culte de l'admiration universelle. Jamais l'glise +n'avait travers un tel pril de mort, car, si le Christ +continuait d'tre honor Saint-Pierre, Jupiter et tous +les dieux, toutes les desses de marbre, aux belles +chairs triomphantes, trnaient dans les salles du Vatican. +Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes +avant l'occupation italienne, Pie IX libre encore et +sortant souvent dans sa bonne ville de Rome. Le grand +carrosse rouge et or tait tran par six chevaux, entour +par la garde suisse, suivi par un peloton de gardes-nobles. +Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse, +poursuivait sa promenade pied; et, alors, un +garde cheval galopait en avant, avertissait, faisait +tout arrter. Aussitt, les voitures se rangeaient, les +hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pav, +tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient +la tte dvotement, l'approche du Saint-Pre, qui, +d'un pas ralenti, allait ainsi avec sa cour jusqu' la +place du Peuple, souriant et bnissant. Et, maintenant,<a name="page_241" id="page_241"></a> +venait Lon XIII, prisonnier volontaire, enferm dans le +Vatican depuis dix-huit annes, ayant pris une majest +plus haute, une sorte de mystre sacr et redoutable, +derrire les paisses murailles silencieuses, au fond de +cet inconnu o s'coulait la vie discrte de chacune de +ses journes.</p> + +<p>Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit +plus, ce pape cach au commun des hommes, tel qu'une +de ces divinits terribles dont les prtres seuls osent +regarder la face! Et il s'est emprisonn dans ce Vatican +somptueux que ses anctres de la Renaissance avaient +bti et orn pour des ftes gantes; et il vit l, loin des +foules, en prison, avec les beaux hommes et les belles +femmes de Michel-Ange et de Raphal, avec les dieux et +les desses de marbre, l'Olympe clatant, clbrant +autour de lui la religion de la lumire et de la vie. Toute +la papaut baigne l, avec lui, dans le paganisme. +Quel spectacle, lorsque ce vieillard frle, d'une blancheur +pure, suit ces galeries du Muse des Antiques, +pour se rendre aux jardins! A droite, gauche, les +statues le regardent passer, de toute leur chair nue; et +c'est Jupiter, et c'est Apollon, et c'est Vnus, la dominatrice, +et c'est Pan, l'universel dieu dont le rire sonne les +joies de la terre. Des Nrides se baignent dans le flot +transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes +chaudes, sans voile. Des Centaures galopent, emportant +sur leurs reins fumants de belles filles pmes. Ariane +est surprise par Bacchus, Ganymde caresse l'aigle, +Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc +vieillard va toujours, balanc sur sa chaise basse, parmi +ce triomphe de la chair, cette nudit tale, glorifie, +qui clame la toute-puissance de la nature, l'ternelle +matire. Depuis qu'ils l'ont retrouve, exhume, honore, +elle rgne l de nouveau, imprissable; et, vainement, +ils ont mis des feuilles de vigne aux statues, +de mme qu'ils ont vtu les grandes figures de Michel-Ange:<a name="page_242" id="page_242"></a> +le sexe flamboie, la vie dborde, la semence circule + torrents dans les veines du monde. Prs de l, +dans la Bibliothque Vaticane, d'une incomparable +richesse, o dort toute la science humaine, ce serait un +danger plus terrible encore, une explosion qui emporterait +le Vatican et mme Saint-Pierre, si, un jour, les +livres se rveillaient leur tour, parlaient haut, comme +parlaient la beaut des Vnus et la virilit des Apollons. +Mais le blanc vieillard, si diaphane, semble ne pas +entendre, ne pas voir, et les ttes colossales de Jupiter, +et les torses d'Hercule, et les Antinos aux hanches quivoques, +continuent le regarder passer.</p> + +<p>Impatient, Narcisse se dcida questionner un gardien, +qui lui assura que Sa Saintet tait descendue dj. Le +plus souvent, en effet, pour raccourcir, on passait par +une petite galerie couverte, qui dbouchait devant la +Monnaie.</p> + +<p>—Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il +Pierre. Je vais tcher de vous faire visiter les jardins.</p> + +<p>En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur +une large alle, il se remit causer avec un autre gardien, +un ancien soldat pontifical, qu'il connaissait particulirement. +Tout de suite, celui-ci le laissa passer avec +son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor +Gamba del Zoppo, ce jour-l, accompagnait Sa Saintet.</p> + +<p>—N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvrent +tous les deux seuls dans l'alle, je ne dsespre pas +encore d'une heureuse rencontre... Et vous voyez, voici +les fameux jardins du Vatican.</p> + +<p>Ils sont trs vastes, le pape peut y faire quatre kilomtres, +par les alles du bois, puis en passant par la vigne +et par le potager. Ces jardins occupent le plateau de la +colline Vaticane, que l'antique mur de Lon IV entoure +encore de toute part, ce qui les isole des vallons voisins, +comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, +le mur allait jusqu'au Chteau Saint-Ange; et c'tait l<a name="page_243" id="page_243"></a> +ce qu'on nommait la cit Lonine. Rien ne les domine, +aucun regard curieux ne saurait y descendre, si ce n'est +du dme de Saint-Pierre, dont l'normit seule y jette +son ombre, par les brlants jours d't. Ils sont, d'ailleurs, +tout un monde, un ensemble vari et complet, que +chaque pape s'est plu embellir: un grand parterre aux +gazons gomtriques, plant de deux beaux palmiers, +orn de citronniers et d'orangers en pots; un jardin plus +libre, plus ombreux, o, parmi des charmilles profondes, +se trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et +l'ancien Casino de Pie IV; les bois ensuite, aux chnes +verts superbes, des futaies de platanes, d'acacias et de +pins, que coupent de larges alles, d'une douceur +charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en +tournant gauche, aprs d'autres bouquets d'arbres, le +potager, la vigne, un plant de vigne trs soign.</p> + +<p>Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait + Pierre des dtails sur la vie du Saint-Pre, dans ces +jardins. Lorsque le temps le permet, il s'y promne tous +les deux jours. Jadis, ds le mois de mai, les papes +quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus +sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs Castel-Gandolfo, +au bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Pre +n'a plus, pour rsidence d't, qu'une tour de +l'ancienne enceinte de Lon IV, peu prs intacte. Il y +vient vivre les journes les plus chaudes. Il a mme fait +construire, ct, une sorte de pavillon, pour y loger sa +suite, de faon s'y installer demeure. Et Narcisse, en +familier, entra librement, put obtenir que Pierre jett un +coup d'œil dans l'unique pice, occupe par Sa Saintet, +une vaste pice ronde, au plafond demi-sphrique, o le +ciel est peint avec les figures symboliques des constellations, +dont une, le Lion, a pour yeux deux toiles, +qu'un systme d'clairage fait tinceler la nuit. Les murs +sont d'une telle paisseur, qu'en murant une des fentres, +on a pu mnager dans l'embrasure une sorte de chambre,<a name="page_244" id="page_244"></a> +o se trouve un lit de repos. Du reste, le mobilier ne se +compose que d'une grande table de travail, une plus +petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil, +entirement dor, un des cadeaux du jubil piscopal. Et +l'on rve aux journes de solitude, d'absolu silence, dans +cette salle basse de donjon, frache comme un spulcre, +lorsque les lourds soleils de juillet et d'aot brlent au +loin Rome anantie.</p> + +<p>Puis, c'taient des dtails encore. Un observatoire astronomique +a t install dans une autre tour, qu'on aperoit, +parmi les verdures, surmonte d'une petite coupole +blanche. Il y a aussi, sous des arbres, un chalet suisse, +o Lon XIII aime se reposer. Il va parfois pied +jusqu'au potager, il s'intresse surtout la vigne, qu'il +visite, pour voir si le raisin mrit, si la rcolte sera belle. +Mais ce qui tonna le plus le jeune prtre, ce fut +d'apprendre que le Saint-Pre tait un dtermin +chasseur, lorsque l'ge ne l'avait point encore affaibli. Il +chassait au roccolo, passionnment. A la lisire d'un +taillis, des filets larges mailles sont tendus, le long +d'une alle, qu'ils bordent ainsi et ferment des deux +cts. Au milieu, sur le sol, on pose les cages des appeaux, +dont le chant ne tarde pas attirer les oiseaux du +voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, +des becfigues de toute espce. Et, quand une bande tait +l, nombreuse, Lon XIII, assis l'cart, guettant, tapait +dans ses mains, effarait brusquement les oiseaux, qui +s'envolaient et se prenaient par les ailes dans les grandes +mailles des filets. Il n'y avait plus qu' les ramasser, puis + les touffer, d'un lger coup de pouce. Les becfigues +rtis sont un dlicieux rgal.</p> + +<p>Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre +surprise. Il tomba sur une Grotte de Lourdes, imite en +petit, reproduite l'aide de rochers et de blocs de ciment. +Et son motion fut telle, qu'il ne put la cacher son compagnon.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>—C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais +le Saint-Pre plus intellectuel, dgag de ces superstitions +basses.</p> + +<p>—Oh! rpondit Narcisse, je crois que la Grotte date +de Pie IX, qui avait une particulire reconnaissance +Notre-Dame de Lourdes. En tout cas, ce doit tre un +cadeau, et Lon XIII la fait entretenir, simplement.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, +devant cette reproduction, ce joujou enfantin +de la foi. Des visiteurs, par zle dvot, avaient laiss leurs +cartes de visite, piques dans les gerures du ciment. Et +ce fut pour lui une trs grande tristesse, il se remit +suivre son compagnon, la tte basse, perdu dans une +rverie dsole sur l'imbcile misre du monde. Puis, +la sortie du bois, de nouveau en face du parterre, il leva +les yeux.</p> + +<p>Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour tait exquise +pourtant, et quel charme victorieux montait de la terre, +dans cette partie adorable des jardins! Plus que sous les +ombrages alanguis du bois, plus mme que parmi les +vignes fcondes, il sentait l toute la force de la puissante +nature, au milieu de ce parterre nu, dsert, noble et +brlant. C'taient peine, au-dessus des gazons maigres, +ornant avec symtrie les compartiments gomtriques que +les alles dcoupaient, quelques arbustes bas, des roseaux +nains, des alos, de rares touffes de fleurs demi +sches; et, dans le got baroque d'autrefois, des buissons +verts dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant +seul le chaud silence, on n'entendait que le petit +bruit cristallin du jet d'eau central, une pluie de gouttes +qui retombaient perptuellement d'une vasque. Rome +entire avec son ciel ardent, sa grce souveraine, sa +volupt conqurante, semblait animer de son me cette +dcoration carre, vaste mosaque de verdure, dont le +demi-abandon, le dlabrement roussi prenaient une mlancolique +fiert, dans le frisson trs ancien d'une passion<a name="page_246" id="page_246"></a> +de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, +des statues antiques, d'une nudit blanche sous le soleil +couchant, bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des +eucalyptus et des pins, plus forte aussi que l'odeur des +oranges mrissantes, une odeur s'levait, celle des grands +buis amers, si charge de vie pre, qu'elle troublait au +passage, comme l'odeur mme de la virilit de ce vieux +sol, satur de poussires humaines.</p> + +<p>—C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontr +Sa Saintet, disait Narcisse. Sans doute, la voiture +aura pris par l'autre alle du bois, tandis que nous nous +arrtions la tour de Lon IV.</p> + +<p>Il en tait revenu son cousin, monsignor Gamba del +Zoppo, il expliquait que la fonction de Copiere, +d'chanson du pape, que celui-ci aurait d remplir, comme +un des quatre camriers secrets participants, n'tait plus +qu'une charge purement honorifique, surtout depuis que les +dners diplomatiques et les dners de conscration piscopale +avaient lieu la Secrtairerie d'tat, chez le cardinal +secrtaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la +nullit poltronne tait lgendaire, ne semblait avoir d'autre +rle que de rcrer Lon XIII, qui l'aimait beaucoup, +pour ses flatteries continuelles et pour les anecdotes qu'il +en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce gros +homme aimable, obligeant mme, tant que son intrt +n'entrait pas en jeu, tait une vritable gazette vivante, au +courant de tout, ne ddaignant pas les commrages des +cuisines; de sorte qu'il s'acheminait tranquillement vers +le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se donner +d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures +douces de la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans +cesse d'amples moissons faire, dans ce Vatican ferm o +s'agite un tel pullulement de prlats de toutes sortes, +dans cette famille pontificale, sans femmes, compose de +vieux garons portant la robe, que travaillent sourdement +des ambitions dmesures, des luttes sourdes et abominables,<a name="page_247" id="page_247"></a> +des haines froces qui, dit-on, vont encore parfois +jusqu'au bon vieux poison des anciens temps!</p> + +<p>Brusquement, Narcisse s'arrta.</p> + +<p>—Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Pre... Mais +nous n'avons pas de chance. Il ne nous verra mme pas, +il va remonter en voiture.</p> + +<p>En effet, la calche venait de s'avancer jusqu' la lisire +du bois, et un petit cortge, qui dbouchait d'une alle +troite, se dirigeait vers elle.</p> + +<p>Pierre avait reu au cœur un grand coup. Immobilis +avec son compagnon, cach demi derrire le haut vase +d'un citronnier, il ne put voir que de loin le blanc +vieillard, si frle dans les plis flottants de sa soutane +blanche, marchant trs lentement, d'un petit pas qui semblait +glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la +maigre figure de vieil ivoire diaphane, accentue par le +grand nez, au-dessus de la bouche mince. Mais les yeux +trs noirs luisaient d'un sourire, curieusement, tandis que +l'oreille se penchait droite, vers monsignor Gamba del +Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras +et court, fleuri et digne. De l'autre ct, gauche, marchait +un garde-noble; et deux autres prlats suivaient.</p> + +<p>Ce ne fut qu'une apparition familire, dj Lon XIII +montait dans la calche ferme. Et Pierre, au milieu de +ce grand jardin, brlant et odorant, retrouvait l'moi singulier +qu'il avait ressenti, dans la galerie des Candlabres, +quand il avait voqu le passage du pape au travers +des Apollons et des Vnus, talant leur nudit triomphale. +L, ce n'tait que l'art paen qui clbrait l'ternit de +la vie, les forces superbes et toutes-puissantes de la nature. +Et voil qu'ici il le voyait baigner dans la nature +elle-mme, dans la plus belle, la plus voluptueuse, la plus +passionne. Ah! ce pape, ce blanc vieillard promenant son +Dieu de douleur, d'humilit et de renoncement, par les +alles de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes +journes de l't, sous la caresse des odeurs, les<a name="page_248" id="page_248"></a> +pins et les eucalyptus, les oranges mres, les grands buis +amers! Pan tout entier l'y enveloppait des effluves souverains +de sa virilit. Comme il faisait bon de vivre l, +parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y +aimer la beaut de la femme, et de s'y rjouir dans la +fcondit universelle! Brusquement clatait cette vrit +dcisive que, de ce pays de lumire et de joie, n'avait pu +pousser qu'une religion temporelle de conqute, de domination +politique, et non la religion mystique et souffrante +du Nord, une religion d'me.</p> + +<p>Mais Narcisse emmenait le jeune prtre, en lui contant +encore des histoires, la bonhomie parfois de Lon XIII, qui +s'arrtait pour causer avec les jardiniers, les questionnait +sur la sant des arbres, sur la vente des oranges, et +aussi la passion qu'il avait eue pour deux gazelles, envoyes +en cadeau d'Afrique, de jolies btes fines qu'il +aimait caresser, et dont il avait pleur la mort. D'ailleurs, +Pierre n'coutait plus; et, quand ils se retrouvrent +tous deux sur la place Saint-Pierre, il se retourna, il +regarda une fois encore le Vatican.</p> + +<p>Ses yeux taient tombs sur la porte de bronze, et il se +rappela que, le matin, il s'tait demand ce qu'il y avait +derrire ces panneaux de mtal, garnis de gros clous +tte carre. Et il n'osait se rpondre encore, il n'osait +dcider si les peuples nouveaux, avides de fraternit et de +justice, y trouveraient la religion attendue par les dmocraties +de demain; car il n'emportait qu'une impression +premire. Mais combien cette impression tait vive et quel +commencement de dsastre pour son rve! Une porte de +bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican sous +ses lames antiques, le sparant du reste de la terre, si solidement, +que rien n'y tait plus entr depuis trois sicles. +Derrire, il venait de voir renatre les anciens sicles, +jusqu'au seizime, immuables. Les temps s'y taient comme +arrts, jamais. Rien n'y bougeait plus, les costumes eux-mmes +des gardes suisses, des gardes-nobles, des prlats,<a name="page_249" id="page_249"></a> +n'avaient pas chang; et l'on retrouvait l le monde d'il +y a trois cents ans, avec son tiquette, ses vtements, +ses ides. Si, depuis vingt-cinq annes, les papes, par une +protestation hautaine, s'enfermaient volontairement dans +leur palais, le sculaire emprisonnement dans le pass, +dans la tradition, datait de bien plus loin et prsentait un +danger autrement grave. Tout le catholicisme avait fini +par y tre enferm comme eux, s'obstinant ses dogmes, +ne vivant plus, immobile et debout, que grce la force +de sa vaste organisation hirarchique. Alors, tait-ce +donc que, malgr son apparente souplesse, le catholicisme +ne pouvait cder sur rien, sous peine d'tre emport? +Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, +tant de haines et de luttes! Et quelle prison trange, +quels rapprochements sous les verrous, le Christ en compagnie +de Jupiter Capitolin, toute l'antiquit paenne fraternisant +avec les Aptres, toutes les splendeurs de la +Renaissance entourant le pasteur de l'vangile, qui rgne +au nom des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, +le soleil dclinait, la douce volupt romaine +tombait du ciel limpide, et le jeune prtre restait perdu, +aprs ce beau jour, pass avec Michel-Ange, Raphal, les +Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.</p> + +<p>—Enfin, mon cher abb, excusez-moi, conclut Narcisse. +Je vous l'avoue maintenant, je souponne mon +brave cousin de ne pas vouloir se compromettre dans votre +affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez bien de ne +pas trop compter sur lui.</p> + +<p>Ce jour-l, il tait prs de six heures, lorsque Pierre +revint au palais Boccanera. D'habitude, modestement, il +passait par la ruelle et prenait la porte du petit escalier, +dont il possdait une clef. Mais il avait reu, le matin, une +lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il voulait communiquer + Benedetta; et il monta le grand escalier, il +s'tonna de ne trouver personne dans l'antichambre. +Les jours ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine<a name="page_250" id="page_250"></a> +s'y installait, y travaillait quelque ouvrage de +couture, en toute bonhomie. Sa chaise tait bien l, il vit +mme sur une table le linge qu'elle y avait laiss; mais +elle s'en tait alle sans doute, il se permit de pntrer +dans le premier salon. Il y faisait presque nuit dj, le +crpuscule s'y teignait avec une douceur mourante, et +le prtre resta saisi, n'osa plus avancer, en entendant +venir du salon voisin, le grand salon jaune, un bruit de +voix perdues, des froissements, des heurts, toute une +lutte. C'taient des supplications ardentes, puis des grondements +dvorateurs. Et, brusquement, il n'hsita plus, +il fut emport comme malgr lui, par cette certitude que +quelqu'un se dfendait, dans cette pice, et allait succomber.</p> + +<p>Quand il se prcipita, ce fut une stupeur. Dario tait l, +fou, lch en une sauvagerie de dsir o reparaissait tout +le sang effrn des Boccanera, dans son puisement lgant +de fin de race; et il tenait Benedetta aux paules, il +l'avait renverse sur un canap, la violentant, la voulant, +lui brlant la face de ses paroles.</p> + +<p>—Pour l'amour de Dieu, chrie... Pour l'amour de +Dieu, si tu ne souhaites pas que je meure et que tu +meures... Puisque tu le dis toi-mme, puisque c'est fini, +que jamais ce mariage ne sera cass, oh! ne soyons pas +malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et +laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!</p> + +<p>Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face +de tendresse et de souffrance indicibles, la contessina le +repoussait, pleine elle aussi d'une nergie farouche, en +rptant:</p> + +<p>—Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!</p> + +<p>A ce moment, dans son grondement dsespr, Dario +eut la sensation que quelqu'un entrait. Il se releva violemment, +regarda Pierre d'un air de dmence hbte, +sans mme le bien reconnatre. Puis, il passa les deux +mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux<a name="page_251" id="page_251"></a> +sanglants; et il s'enfuit, en poussant un soupir, un han! +terrible et douloureux, o son dsir refoul se dbattait +encore dans des larmes et dans du repentir.</p> + +<p>Benedetta tait reste assise sur le canap, soufflante, + bout de courage et de force. Mais, au mouvement que +Pierre fit pour se retirer galement, trs embarrass de +son rle, ne trouvant pas un mot, elle le supplia d'une +voix qui se calmait.</p> + +<p>—Non, non, monsieur l'abb, ne vous en allez pas... +Je vous en prie, asseyez-vous, je dsire causer avec vous +un instant.</p> + +<p>Il crut pourtant devoir s'excuser de son entre si +brusque, il expliqua que la porte du premier salon tait +entr'ouverte et qu'il avait seulement aperu, dans l'antichambre, +le travail de Victorine, laiss sur une table.</p> + +<p>—Mais c'est vrai! s'cria la contessina, Victorine +devait y tre, je venais de la voir. Je l'ai appele, quand +mon pauvre Dario s'est mis perdre la tte... Pourquoi +donc n'est-elle pas accourue?</p> + +<p>Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant +demi, la face encore brlante de la lutte:</p> + +<p>—coutez, monsieur l'abb, je vais vous dire les +choses, parce que je ne veux pas que vous emportiez une +trop vilaine ide de mon pauvre Dario. a me ferait beaucoup +de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma faute, ce +qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demand un +rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; +et, comme je savais que ma tante n'y serait pas +aujourd'hui, cette heure, je lui ai donc dit de venir... +C'tait fort naturel, n'est-ce pas? de nous voir, de nous +entendre, aprs le gros chagrin que nous avons eu, la +nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais +annul. Nous souffrons trop, il faudrait prendre un parti... +Et, alors, quand il a t l, nous nous sommes mis +pleurer, nous sommes rests longtemps aux bras l'un de +l'autre, nous caressant, mlant nos larmes. Je l'ai bais<a name="page_252" id="page_252"></a> +mille fois en lui rptant que je l'adorais, que j'tais +dsespre de faire son malheur, que je mourrais srement +de ma peine, le voir si malheureux. Peut-tre +a-t-il pu se croire encourag; et, d'ailleurs, il n'est pas +un ange, je n'aurais pas d le garder de la sorte, si longtemps +sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abb, +il a fini par tre comme un fou et par vouloir la chose +que, devant la Madone, j'ai jur de ne jamais accorder +qu' mon mari.</p> + +<p>Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras +aucun, de son air de belle fille raisonnable et pratique. +Un faible sourire parut sur ses lvres, quand elle +continua.</p> + +<p>—Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et a ne +m'empche pas de l'aimer, au contraire. Il a l'air dlicat, +un peu maladif mme; mais, au fond, c'est un passionn, +un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est le vieux +sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu +des colres, tant petite, rester par terre, et aujourd'hui +encore, quand le grand souffle passe, il faut que je me +batte contre moi-mme, que je me torture, pour ne pas +faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre Dario! il +sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les caprices +doivent tre contents; mais, au fond pourtant, il a beaucoup +de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le +bonheur srieux est avec moi, qui l'adore.</p> + +<p>Et Pierre vit alors se prciser pour lui cette figure du +jeune prince, reste vague jusque-l. Tout en mourant +d'amour pour sa cousine, il s'tait toujours amus. Un +fond d'gosme parfait, mais un trs aimable garon +quand mme. Surtout une incapacit absolue de souffrir, +une horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvret, +chez lui et chez les autres. De chair et d'me +pour la joie, l'clat, l'apparence, la vie au clair soleil. +Et fini, puis, n'ayant plus de force que pour cette vie +d'oisif, ne sachant mme plus penser et vouloir, ce<a name="page_253" id="page_253"></a> +point que l'ide de se rallier au rgime nouveau ne lui +tait pas mme venue. Avec a, l'orgueil dmesur du +Romain, la paresse mle d'une sagacit, d'un sens pratique +du rel, toujours en veil; et, dans le charme doux +et finissant de sa race, dans son continuel besoin de +femme, des coups de furieux dsir, une sensualit fauve +qui parfois se ruait.</p> + +<p>—Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je +le lui permets, ajouta trs bas Benedetta, avec son beau +sourire. N'est-ce pas? il ne faut point demander l'impossible + un homme, et je ne veux pas qu'il en meure.</p> + +<p>Et, comme Pierre la regardait, drang dans son ide +de la jalousie italienne, elle s'cria, toute brlante de +son adoration passionne:</p> + +<p>—Non, non, je ne suis pas jalouse de a. C'est son +plaisir, a ne me fait pas de peine. Et je sais trs bien +qu'il me reviendra toujours, qu'il ne sera plus qu' moi, + moi seule, quand je le voudrai, quand je le pourrai.</p> + +<p>Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or +des grandes consoles s'teignait, une mlancolie infinie +tombait du haut plafond obscur et des vieilles tentures +jaunes, couleur d'automne. Bientt, par un hasard de +l'clairage, un tableau se dtacha, au-dessus du canap +o la contessina tait assise, le portrait de la jeune fille +au turban, si belle, Cassia Boccanera, l'anctre, l'amoureuse +et la justicire. De nouveau, la ressemblance frappa +le prtre, et il pensa tout haut, il reprit:</p> + +<p>—La tentation est la plus forte, il vient toujours une +minute o l'on succombe, et tout l'heure, si je n'tais +pas entr...</p> + +<p>Violemment, Benedetta l'interrompit.</p> + +<p>—Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je +serais morte plutt.</p> + +<p>Et, dans une exaltation dvote extraordinaire, toute +souleve d'amour, et comme si la foi superstitieuse et +embras en elle la passion jusqu' l'extase:<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>—J'ai jur la Madone de donner ma virginit +l'homme que j'aimerai, seulement le jour o il sera mon +mari, et ce serment, je l'ai tenu au prix de mon bonheur, +je le tiendrai au prix de ma vie mme... Oui, Dario et moi, +nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma +parole, et les anges ne pleureront pas dans le ciel.</p> + +<p>Elle tait l tout entire, d'une simplicit qui pouvait +d'abord paratre complique, inexplicable. Sans doute +elle cdait cette singulire ide de noblesse humaine +que le christianisme a mise dans le renoncement et la +puret, toute une protestation contre l'ternelle matire, +les forces de la nature, la fcondit sans fin de la vie. +Mais, en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour +inestimable donn la virginit, un cadeau exquis, d'une +joie divine, qu'elle voulait faire l'amant lu, choisi par +son cœur, devenu le matre souverain de son corps, ds +que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prtre, +du mariage religieux, il n'y avait que pch mortel et +abomination. Et, ds lors, on comprenait sa longue rsistance + Prada, qu'elle n'aimait pas, sa rsistance dsespre +et si douloureuse Dario, qu'elle adorait, mais +qui elle ne voulait s'abandonner qu'en lgitime union. +Et quelle torture, pour cette me enflamme, que de +rsister son amour! quel continuel combat du devoir, +du serment fait la Vierge, contre la passion, cette +passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait, +soufflait chez elle en tempte! Tout ignorante et indolente +qu'elle ft, capable d'une ternelle fidlit de tendresse, +elle exigeait d'ailleurs le srieux, le matriel de +l'amour. Aucune fille n'tait moins qu'elle perdue dans +le rve.</p> + +<p>Pierre la regardait, sous le crpuscule mourant, et il +lui semblait qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la +premire fois. Sa dualit s'accusait dans les lvres un +peu fortes et charnelles, les yeux immenses, noirs et +sans fond, et dans le visage si calme, si raisonnable,<a name="page_255" id="page_255"></a> +d'une dlicatesse d'enfance. Avec cela, derrire ces yeux +de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on +sentait la tension intrieure de la superstitieuse, de +l'orgueilleuse et de la volontaire, la femme qui se gardait +obstinment son amour, ne manœuvrant que pour +en jouir, toujours prte, dans sa raison avise, quelque +folie de passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait +qu'on l'aimt! comme il sentait qu'une crature +si adorable, avec sa belle sincrit, sa fougue se +rserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence +d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur +cadette de cette Cassia dlicieuse et tragique, qui n'avait +pas voulu vivre avec sa virginit dsormais inutile, et qui +s'tait jete au Tibre, en y entranant son frre, Ercole, +et le cadavre de Flavio, son amant!</p> + +<p>Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta +avait saisi les deux mains de Pierre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, voici une quinzaine de jours que +vous tes ici, et je vous aime bien, parce que je sens en +vous un ami. Si vous ne nous comprenez pas du premier +coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous juger. Je vous +jure que, si peu savante que je sois, je tche toujours +d'agir le mieux possible.</p> + +<p>Il fut infiniment touch de sa bonne grce, et il l'en +remercia, en gardant un instant ses belles mains dans +les siennes, car lui aussi se prenait pour elle d'une +grande tendresse. Un rve de nouveau l'emportait, tre +son ducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas repartir +du moins sans avoir conquis cette me aux ides de +charit et de fraternit futures, qui taient les siennes. +N'tait-elle pas l'Italie d'hier, cette crature admirable, +indolente, ignorante, inoccupe, ne sachant que dfendre +son amour? L'Italie d'hier, si belle et si endormie, avec +sa grce finissante, charmeresse dans son ensommeillement, +et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux +noirs, brlants de passion! Et quel rle que de l'veiller,<a name="page_256" id="page_256"></a> +de l'instruire, de la conqurir pour la vrit, le peuple +des souffrants et des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, +telle qu'il la rvait! Mme, dans le mariage dsastreux +avec le comte Prada, dans la rupture, il voulait voir +une premire tentative manque, l'Italie moderne du +Nord allant trop vite en besogne, trop brutale aimer et + transformer la douce Rome attarde, grande encore +et paresseuse. Mais ne pouvait-il reprendre la tche, +n'avait-il pas remarqu que son livre, aprs l'tonnement +de la premire lecture, tait rest chez elle une +proccupation, un intrt, au milieu du vide de ses journes, +emplies de ses seuls chagrins? Quoi! s'intresser +aux autres, aux petits de ce monde, au bonheur des misrables! +tait-ce possible, y avait-il donc l un apaisement + sa propre misre? Et elle tait mue dj, et il se promettait +de faire jaillir ses larmes, frmissant lui-mme +prs d'elle, la pense de l'infini d'amour qu'elle donnerait, +le jour o elle aimerait.</p> + +<p>La nuit venait complte, et Benedetta s'tait leve pour +demander une lampe. Puis, comme Pierre prenait cong, +elle le retint un instant encore dans les demi-tnbres. +Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement rpter de +sa voix grave:</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur l'abb, vous n'emporterez pas +une trop mauvaise opinion de nous? Dario et moi, nous +nous aimons, et ce n'est pas un pch, quand on est sage... +Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps! Figurez-vous, +j'avais treize ans peine, lui en avait dix-huit; et nous +nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans +ce grand jardin de la villa Montefiori, qu'on a saccag... +Ah! les jours que nous avons passs l, les aprs-midi +entires, lchs travers les arbres, les heures vcues au +fond de cachettes introuvables, nous baiser, ainsi que des +chrubins! Lorsque venait le temps des oranges mres, +c'tait un parfum qui nous grisait. Et les grands buis +amers, mon Dieu! comme ils nous enveloppaient, de<a name="page_257" id="page_257"></a> +quelle odeur puissante ils nous faisaient battre le cœur! +Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans dfaillir.</p> + +<p>Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez +lui. Dans le petit escalier, il trouva Victorine, qui eut +un lger sursaut, comme si elle s'tait poste l, le +guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle causa, se renseigna; +et, tout d'un coup, le prtre eut conscience de ce +qui s'tait pass.</p> + +<p>—Pourquoi donc n'tes-vous pas accourue, lorsque +votre matresse vous a appele, puisque vous tiez en +train de coudre, dans l'antichambre?</p> + +<p>D'abord, elle voulut faire l'tonne, dire qu'elle n'avait +rien entendu. Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait +mentir, riait quand mme. Elle finit par se confesser, +de son air brave et gai.</p> + +<p>—Dame! est-ce que a me regardait, d'intervenir +entre des amoureux? Et puis, j'tais bien tranquille, je +savais que le prince l'aime trop pour lui faire du mal, +ma petite Benedetta.</p> + +<p>La vrit tait que, comprenant ce dont il s'agissait, au +premier appel de dtresse, elle avait pos doucement son +ouvrage sur la table et s'en tait alle pas de loup, +pour ne pas avoir dranger ses chers enfants, ainsi +qu'elle les nommait.</p> + +<p>—Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a +tort de se martyriser pour des ides de l'autre monde! +Puisqu'ils s'aiment, o serait le mal, grand Dieu! s'ils se +donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si drle. +Et quel regret, plus tard, le jour o il ne serait plus +temps!</p> + +<p>Rest seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un +coup chancelant, perdu. Les grands buis amers! les +grands buis amers! Comme lui, elle avait frissonn leur +pre odeur de virilit, et ils revenaient, et ils voquaient +ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins +romains, dserts et brlants sous l'auguste soleil. Sa journe<a name="page_258" id="page_258"></a> +entire se rsumait, prenait clairement sa signification +totale. C'tait le rveil fcond, l'ternelle protestation +de la nature et de la vie, la Vnus et l'Hercule qu'on +peut enfouir pour des sicles dans la terre, mais qui en +surgissent quand mme un jour, qu'on peut vouloir murer +au fond du Vatican dominateur, immobile et ttu, mais +qui rgnent mme l et gouvernent le monde, souverainement.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> + +<p>Le lendemain, comme Pierre, aprs une longue promenade, +se retrouvait devant le Vatican, o une sorte +d'obsession le ramenait toujours, il fit de nouveau la rencontre +de monsignor Nani. C'tait un mercredi soir, et +l'assesseur du Saint-Office venait d'avoir son audience +hebdomadaire chez le pape, auquel il rendait compte de +la sance tenue le matin par la sacre congrgation.</p> + +<p>—Quel heureux hasard, mon cher fils! Justement, je +pensais vous... Dsirez-vous voir Sa Saintet en public, +avant de la voir en audience particulire?</p> + +<p>Et il avait son grand air d'obligeance souriante, o l'on +sentait peine l'ironie lgre de l'homme suprieur qui +savait tout, pouvait tout, prparait tout.</p> + +<p>—Mais sans doute, monseigneur, rpondit Pierre, un +peu tonn par la brusquerie de l'offre. Toute distraction +est la bienvenue, quand on perd ses journes attendre.</p> + +<p>—Non, non, vous ne perdez pas vos journes, reprit +vivement le prlat. Vous regardez, vous rflchissez, vous +vous instruisez.... Enfin, voici. Sans doute savez-vous que +le grand plerinage international du Denier de Saint-Pierre +arrive vendredi Rome et qu'il sera reu samedi +par Sa Saintet. Le lendemain, dimanche, autre crmonie. +Sa Saintet dira la messe la basilique... Eh +bien! il me reste quelques cartes, voici de trs bonnes +places pour les deux jours.</p> + +<p>Il avait tir de sa poche un lgant petit portefeuille,<a name="page_260" id="page_260"></a> +orn d'un chiffre d'or, o il prit deux cartes, une verte, +une rose, qu'il remit au jeune prtre.</p> + +<p>—Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... +Vous vous rappelez, ces deux dames franaises, qui se +meurent du dsir de voir le Saint-Pre. Je n'ai pas voulu +trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont d +se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai donnes... +Oui, le Saint-Pre est un peu las. Je viens de le +trouver jauni, fivreux. Mais il a tant de courage, il ne vit +que par l'me.</p> + +<p>Son sourire reparut, avec sa moquerie peine perceptible.</p> + +<p>—C'est l un grand exemple pour les impatients, mon +cher fils... J'ai appris que l'excellent monsignor Gamba del +Zoppo n'a rien pu pour vous. Il ne faut pas vous en +affliger outre mesure. Me permettez-vous de rpter que +cette longue attente est srement une grce que vous fait +la Providence, en vous renseignant, en vous forant +comprendre des choses que vous autres, prtres de France, +vous ne sentez malheureusement pas, quand vous arrivez + Rome? Et peut-tre cela vous vitera-t-il des fautes... +Allons, calmez-vous, dites-vous que les vnements sont +dans la main de Dieu et qu'ils se produiront l'heure +fixe par sa souveraine sagesse.</p> + +<p>Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce +main de femme, mais dont l'treinte avait la force d'un +tau de fer. Et il monta dans sa voiture, qui l'attendait.</p> + +<p>Justement, la lettre que Pierre avait reue du vicomte +Philibert de la Choue, tait un long cri de rancune et de +dsespoir, l'occasion du grand plerinage international +du Denier de Saint-Pierre. Il crivait de son lit, clou +par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait venir. +Mais ce qui mettait le comble sa peine, c'tait que le +prsident du comit, charg naturellement de prsenter +le plerinage au pape, se trouvait tre le baron de Fouras, +un de ses adversaires acharns du vieux parti catholique<a name="page_261" id="page_261"></a> +conservateur; et il ne doutait pas un instant que le baron +ne profitt de l'occasion unique pour faire triompher dans +l'esprit du pape sa thorie des corporations libres, tandis +que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme +et du monde que par le systme des corporations fermes, +obligatoires. Aussi suppliait-il Pierre d'agir auprs des +cardinaux favorables, et d'arriver quand mme tre +reu par le Saint-Pre, et de ne pas quitter Rome sans +lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait dcider +de la victoire. La lettre donnait en outre d'intressants +dtails sur le plerinage, trois mille plerins venus +de tous les pays, que des vques et des suprieurs de +congrgations amenaient par petits groupes, de France, +de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, mme d'Allemagne. +C'tait la France qui se trouvait le plus largement +reprsente, prs de deux mille plerins. Un +comit international avait fonctionn Paris pour tout +organiser, besogne dlicate, car il y avait l un mlange +voulu, des membres de l'aristocratie, des confrries de +dames bourgeoises, des associations ouvrires, les classes, +les ges, les sexes confondus, fraternisant dans la mme +foi. Et le vicomte ajoutait que le plerinage, qui portait +au pape des millions, avait choisi la date de son arrive, +de manire tre la protestation du catholicisme universel +contre les ftes du 20 septembre, par lesquelles le +Quirinal venait de clbrer le glorieux anniversaire de +Rome capitale.</p> + +<p>Pierre ne se mfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers +onze heures, puisque la solennit tait pour midi. Elle +devait avoir lieu dans la salle des Batifications, une grande +et belle salle qui se trouve au-dessus du portique de +Saint-Pierre, et qu'on a amnage en chapelle depuis +1890. Une de ses fentres ouvre sur la loggia centrale, +d'o le pape nouvellement lu, autrefois, bnissait le +peuple, Rome et le monde. Elle est prcde de deux +autres salles, la salle Royale et la salle Ducale. Et, lorsque<a name="page_262" id="page_262"></a> +Pierre voulut gagner la place laquelle sa carte verte +lui donnait droit, dans la salle mme des Batifications, +il les trouva toutes les trois tellement bondes d'une foule +compacte, qu'il s'ouvrit un chemin avec les plus extrmes +difficults. Il y avait une heure dj qu'on touffait de la +sorte, dans la fivre ardente, l'motion grandissante des +trois quatre mille personnes enfermes l. Enfin, il put +arriver jusqu' la porte de la troisime salle; mais il se +dcouragea y voir l'extraordinaire entassement des ttes, +il n'essaya mme pas d'aller plus loin.</p> + +<p>Cette salle des Batifications, qu'il embrassait d'un +regard, en se dressant sur la pointe des pieds, tait d'une +grande richesse, dore et peinte, sous le haut plafond +svre. En face de l'entre, la place ordinaire de l'autel, +on avait plac, sur une estrade basse, le trne pontifical, +un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les +bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, +galement de velours rouge, retombaient derrire, dployaient +comme deux larges ailes de pourpre. Mais ce +qui l'intressait surtout, ce qui le saisissait, c'tait cette +foule, cette foule d'effrne passion, telle qu'il n'en avait +jamais vue, dont il entendait battre les cœurs grands +coups, dont les yeux trompaient l'impatience fbrile de +l'attente, en regardant, en adorant le trne vide. Ah! ce +trne, il les blouissait, il les troublait jusqu' la pmoison +des mes dvotes, ainsi que l'ostensoir d'or o Dieu +en personne allait daigner prendre place. Il y avait l des +ouvriers endimanchs, aux regards clairs d'enfant, aux +rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vtues de +la toilette noire rglementaire, toutes ples d'une sorte de +terreur sacre dans l'excs de leur dsir, des messieurs +en habit et en cravate blanche, glorieux, soulevs par la +conviction qu'ils sauvaient l'glise et les peuples. Un +groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulirement +devant le trne, tout un paquet d'habits noirs, les membres +du comit international, la tte duquel triomphait le<a name="page_263" id="page_263"></a> +baron de Fouras, un homme d'une cinquantaine d'annes, +trs grand, trs gros, trs blond, qui s'agitait, se dpensait, +donnait des ordres, comme un gnral au matin +d'une victoire dcisive. Puis, au milieu de la masse grise +et neutre des vtements, clatait et l la soie violette +d'un vque, chaque pasteur ayant voulu rester avec son +troupeau; tandis que des rguliers, des pres suprieurs, +en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de toutes +leurs hautes ttes barbues ou rases. A droite et gauche, +flottaient des bannires, que des associations, des congrgations +apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, +et un bruit de mer s'enflait toujours, un tel amour +impatient s'exhalait des faces en sueur, des yeux brlants, +des bouches affames, que l'air s'en trouvait +comme paissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce +peuple entass.</p> + +<p>Mais, brusquement, Pierre aperut prs du trne monsignor +Nani, qui, l'ayant reconnu de loin, lui faisait des +signes pour qu'il s'avant; et, comme il rpondait d'un +geste modeste, signifiant qu'il prfrait rester o il tait, +le prlat s'entta quand mme, lui envoya un huissier, +avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque +l'huissier le lui eut amen:</p> + +<p>—Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre +place? Votre carte vous donne droit tre ici, la gauche +du trne.</p> + +<p>—Ma foi, rpondit le prtre, il y avait tant de monde + dranger, que je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de +l'honneur pour moi.</p> + +<p>—Non, non! je vous ai donn cette place, afin que +vous l'occupiez. Je dsire que vous soyez au premier +rang, pour bien voir, pour ne rien perdre de la crmonie.</p> + +<p>Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs +cardinaux et beaucoup de prlats de la famille pontificale +attendaient, eux aussi, aux deux cts du trne. Vainement,<a name="page_264" id="page_264"></a> +il chercha le cardinal Boccanera, qui ne paraissait + Saint-Pierre et au Vatican que les jours o le service +de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal +Sanguinetti, large et fort, qui causait trs haut avec le +baron de Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor +Nani revint, de son air complaisant, pour lui montrer +deux autres minences, d'une importance de hauts +et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros +homme court, la face enfivre, brle d'ambition, et le +cardinal secrtaire, robuste, ossu, taill coups de hache, +un type romantique de bandit sicilien qui se serait dcid +pour la discrte et souriante diplomatie ecclsiastique. A +quelques pas encore, l'cart, se tenait le grand pnitencier, +silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris et +maigre d'ascte.</p> + +<p>Midi tait sonn. Il y eut une fausse joie, une motion +qui vint des deux autres salles, en une vague profonde. +Mais ce n'taient que les huissiers qui faisaient +ranger la foule, afin de mnager un passage au cortge. +Et, tout d'un coup, du fond de la premire salle, des +acclamations partirent, grandirent, s'approchrent. Cette +fois, c'tait le cortge. D'abord, un dtachement de gardes +suisses en petit uniforme, conduit par un sergent; puis, +les porteurs de chaise en rouge; puis, les prlats de la +cour, parmi lesquels les quatre camriers secrets participants. +Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles +en demi-gala, le Saint-Pre marchait seul, pied, souriant +d'un ple sourire, bnissant avec lenteur, droite et + gauche. Avec lui, la clameur, montant des salles voisines, +s'tait engouffre dans la salle des Batifications, +d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous la frle +main blanche qui bnissait, toutes ces cratures bouleverses +taient tombes deux genoux, il n'y avait plus +par terre qu'un crasement de peuple dvot, comme foudroy +par l'apparition du Dieu.</p> + +<p>Pierre, emport, avait frmi, s'tait agenouill avec les<a name="page_265" id="page_265"></a> +autres. Ah! cette toute-puissance, cette contagion irrsistible +de la foi, du souffle redoutable de l'au-del, se dcuplant +dans un dcor et dans une pompe de grandeur +souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque +Lon XIII se fut assis sur le trne, entour des cardinaux +et de sa cour; et, ds lors, la crmonie se droula, selon +l'usage et le rite. Un vque parla d'abord, genoux, +pour mettre aux pieds de Sa Saintet l'hommage des +fidles de la chrtient entire. Le prsident du comit, le +baron de Fouras, lui succda, lut debout un long discours, +dans lequel il prsentait le plerinage, en expliquait +l'intention, lui donnait toute la gravit d'une protestation + la fois politique et religieuse. Chez ce gros homme, la +voix tait menue, perante, les phrases partaient avec un +grincement de vrille; et il disait la douleur du monde +catholique devant la spoliation dont le Saint-Sige souffrait +depuis un quart de sicle, la volont de tous les peuples, +reprsents l par des plerins, de consoler le Chef +suprme et vnr de l'glise, en lui apportant l'obole +des riches et des pauvres, le denier des plus humbles, +pour que la papaut vct fire, indpendante, dans le +mpris de ses adversaires. Il parla aussi de la France, +dplora ses erreurs, prophtisa son retour aux traditions +saines, fit entendre orgueilleusement qu'elle tait la +plus opulente, la plus gnreuse, celle dont l'or et les +cadeaux coulaient Rome, en un fleuve ininterrompu. +Lon XIII, enfin, se leva, rpondit l'vque et au baron. +Sa voix tait grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait, +au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques +phrases, il tmoigna sa gratitude, dit combien son cœur +tait mu de ce dvouement des nations la papaut. +Les temps avaient beau tre mauvais, le triomphe final +ne pouvait tarder davantage. Des signes vidents annonaient +que le peuple revenait la foi, que les iniquits +cesseraient bientt, sous le rgne universel du Christ. +Quant la France, n'tait-elle pas la fille ane de<a name="page_266" id="page_266"></a> +l'glise, qui avait donn au Saint-Sige trop de marques +de tendresse, pour que celui-ci cesst jamais de l'aimer? +Puis, levant le bras, tous les plerins prsents, aux +socits et aux œuvres qu'ils reprsentaient, leurs +familles et leurs amis, la France, toutes les nations +de la catholicit, pour les remercier de l'aide prcieuse +qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bndiction apostolique. +Pendant qu'il se rasseyait, des applaudissements +clatrent, des salves frntiques qui durrent pendant +dix minutes, mles des vivats, des cris inarticuls, +tout un dchanement passionn de tempte dont la +salle tremblait.</p> + +<p>Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre +regardait Lon XIII, redevenu immobile sur le trne. +Coiff du bonnet papal, les paules couvertes de la plerine +rouge garnie d'hermine, il avait, dans sa longue +soutane blanche, la raideur hiratique de l'idole que deux +cent cinquante millions de chrtiens vnrent. Sur le fond +de pourpre des rideaux du baldaquin, entre cet cartement +ail des draperies, o brlait comme un brasier de +gloire, il prenait une vritable majest. Ce n'tait plus le +vieillard dbile, la petite marche saccade, au cou frle +de pauvre oiseau malade. Le dcharnement du visage, le +nez trop fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. +Dans cette face de cire, on ne distinguait que les yeux +admirables, noirs et profonds, d'une ternelle jeunesse, +d'une intelligence, d'une pntration extraordinaires. +Puis, c'tait un redressement volontaire de toute la +personne, une conscience de l'ternit qu'il reprsentait, +une royale noblesse qui lui venait de n'tre plus +qu'un souffle, une me pure, dans un corps d'ivoire, si +transparent, qu'on y voyait cette me dj, comme dlivre +des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce +qu'un tel homme, le pontife souverain, le roi obi de +deux cent cinquante millions de sujets, devait tre pour +les dvotes et dolentes cratures qui venaient l'adorer de<a name="page_267" id="page_267"></a> +si loin, foudroyes ses pieds par le resplendissement +des puissances qu'il incarnait. Derrire lui, dans la +pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-del, +quel infini d'idal et de gloire aveuglante! En un +seul tre, l'lu, l'Unique, le Surhumain, tant de sicles +d'histoire, depuis l'aptre Pierre, tant de force, de +gnie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans +cesse renouvel, le ciel daignant descendre dans cette +chair humaine, Dieu habitant ce serviteur qu'il a choisi, +qu'il met part, qu'il sacre au-dessus de l'immense +foule des autres vivants, en lui donnant tout pouvoir et +toute science! Quel trouble sacr, quel moi d'perdue +tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse l, au +fond de ses yeux, parlant par sa voix, manant de chacun +de ses gestes de bndiction! S'imaginait-on cet absolu +exorbitant d'un monarque infaillible, l'autorit totale en +ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et comme +l'on comprenait le vol vers lui des mes dvores du +besoin de croire, l'anantissement en lui de ces mes qui +trouvaient enfin la certitude tant cherche, la consolation +de se donner et de disparatre en Dieu mme!</p> + +<p>Mais la crmonie s'achevait, le baron de Fouras prsentait +au Saint-Pre les membres du comit, ainsi que +quelques autres membres importants du plerinage. +C'tait un lent dfil, des gnuflexions tremblantes, le +baiser goulu la mule et l'anneau. Puis, les bannires +furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en +reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannire +de Lourdes, donne sans doute par les pres de +l'Immacule-Conception. Sur la soie blanche, brode d'or, +d'un ct la Vierge de Lourdes tait peinte, tandis que, de +l'autre, se trouvait le portrait de Lon XIII. Il le vit sourire + son image, il en eut un grand chagrin, comme si +tout son rve d'un pape intellectuel, vanglique, dgag +des basses superstitions, croulait. Et ce fut ce moment +qu'il rencontra de nouveau les regards de monsignor<a name="page_268" id="page_268"></a> +Nani, qui ne le quittait pas des yeux depuis le commencement +de la solennit, tudiant ses moindres impressions, +de l'air curieux d'un homme en train de se livrer une +exprience.</p> + +<p>Il s'tait rapproch, il dit:</p> + +<p>—Elle est superbe, cette bannire, et quelle joie pour +Sa Saintet d'tre si bien peinte, en compagnie de cette +jolie sainte Vierge!</p> + +<p>Puis, comme le jeune prtre ne rpondait pas, devenu +ple, il ajouta avec un air de dvote jouissance italienne:</p> + +<p>—Nous aimons beaucoup Lourdes Rome, c'est si +dlicieux, cette histoire de Bernadette!</p> + +<p>Et ce qui se passa alors fut si extraordinaire, que Pierre +en resta longtemps boulevers. Il avait vu, Lourdes, des +spectacles d'une idoltrie inoubliable, des scnes de foi +nave, de passion religieuse exaspre, dont il frmissait +encore d'inquitude et de douleur. Mais les foules se +ruant la Grotte, les malades expirant d'amour devant la +statue de la Vierge, tout un peuple dlirant sous la contagion +du miracle, rien, rien n'approchait du coup de +folie qui souleva, qui emporta les plerins, aux pieds du +pape. Des vques, des suprieurs de congrgation, des +dlgus de toutes sortes, s'taient avancs pour dposer +prs du trne les offrandes qu'ils apportaient du monde +catholique entier, la collecte universelle du denier de +Saint-Pierre. C'tait l'impt volontaire d'un peuple son +souverain, de l'argent, de l'or, des billets de banque, +enferms dans des bourses, dans des aumnires, dans +des portefeuilles. Et des dames vinrent ensuite qui tombaient + genoux, pour tendre les aumnires de soie ou +de velours, qu'elles avaient brodes. Et d'autres avaient +fait mettre sur les portefeuilles le chiffre en diamants de +Lon XIII. Et l'exaltation devint telle, un instant, que +des femmes se dpouillrent, jetrent leurs porte-monnaie, +jusqu'aux sous qu'elles avaient sur elles. Une, trs +belle, trs brune, mince et grande, arracha sa montre de<a name="page_269" id="page_269"></a> +son cou, ta ses bagues, les lana sur le tapis de l'estrade. +Toutes auraient arrach leur chair, pour sortir leur cœur +brlant d'amour, le jeter aussi, se jeter entires, sans +rien garder d'elles. Ce fut une pluie de prsents, le don +total, la passion qui se dpouille en faveur de l'objet +de son culte, heureuse de n'avoir rien elle qui ne +soit lui. Et cela au milieu d'une clameur croissante, +des vivats qui avaient repris, des cris d'adoration suraigus, +tandis que des pousses de plus en plus violentes se produisaient, +tous et toutes cdant l'irrsistible besoin de +baiser l'idole.</p> + +<p>Un signal fut donn, Lon XIII se hta de descendre +du trne et de reprendre sa place dans le cortge, pour +regagner ses appartements. Des gardes suisses maintenaient +nergiquement la foule, tchaient de dgager le +passage, au travers des trois salles. Mais, la vue du +dpart de Sa Saintet, une rumeur de dsespoir avait +grandi, comme si le ciel se ft referm brusquement, +devant ceux qui n'avaient pu s'approcher encore. Quelle +dception affreuse, avoir eu Dieu visible et le perdre, avant +de gagner son salut, rien qu'en le touchant! La bousculade +fut si terrible, que la plus extraordinaire confusion rgna, +balayant les gardes suisses. Et l'on vit des femmes se prcipiter +derrire le pape, se traner quatre pattes sur les +dalles de marbre, y baiser ses traces, y boire la poussire +de ses pas. La grande dame brune, tombe au bord +de l'estrade, venait de s'y vanouir, en poussant un grand +cri; et deux messieurs du comit la tenaient, afin qu'elle +ne se blesst point, dans l'attaque nerveuse qui la convulsait. +Une autre, une grosse blonde, s'acharnait, mangeait +des lvres, perdument, un des bras dors du fauteuil, +o s'tait pos le pauvre coude frle du vieillard. D'autres +l'aperurent, vinrent le lui disputer, s'emparrent des +deux bras, du velours, la bouche colle au bois et +l'toffe, le corps secou de gros sanglots. Il fallut employer +la force pour les en arracher.<a name="page_270" id="page_270"></a></p> + +<p>Pierre, quand ce fut fini, sortit comme d'un rve pnible, +le cœur soulev, la raison rvolte. Et il retrouva +le regard de monsignor Nani qui ne le quittait point.</p> + +<p>—Une crmonie superbe, n'est-ce pas? dit le prlat. +Cela console de bien des iniquits.</p> + +<p>—Oui, sans doute, mais quelle idoltrie! ne put +s'empcher de murmurer le prtre.</p> + +<p>Monsignor Nani se contenta de sourire, sans relever le +mot, comme s'il ne l'et pas entendu. A ce moment, les +deux dames franaises, auxquelles il avait donn des +cartes, s'approchrent pour le remercier; et Pierre eut +la surprise de reconnatre en elles les deux visiteuses +des Catacombes, la mre et la fille, si belles, si gaies et +si saines. D'ailleurs, celles-ci n'taient enthousiastes que +du spectacle. Elles dclarrent qu'elles taient bien contentes +d'avoir vu a, que c'tait une chose tonnante, +unique au monde.</p> + +<p>Brusquement, dans la foule qui se retirait sans hte, +Pierre se sentit toucher l'paule, et il aperut Narcisse +Habert, trs enthousiaste lui aussi.</p> + +<p>—Je vous ai fait des signes, mon cher abb, mais +vous ne m'avez pas vu.... Hein? cette femme brune qui +est tombe raide, les bras en croix, tait-elle admirable +d'expression! Un chef-d'œuvre des primitifs, un Cimabu, +un Giotto, un Fra Angelico! Et les autres, celles qui +mangeaient de baisers les bras du fauteuil, quel groupe +de suavit, de beaut et d'amour!... Jamais je ne manque +ces crmonies, il y a toujours y voir des tableaux, des +spectacles d'mes.</p> + +<p>Avec lenteur, l'norme flot des plerins s'coulait, +descendait l'escalier, dans la brlante fivre dont le +frisson persistait; et Pierre, suivi de monsignor Nani et +de Narcisse, qui s'taient mis causer ensemble, rflchissait, +sous le tumulte d'ides battant son crne. Ah! +certes, c'tait grand et beau, ce pape qui s'tait mur au +fond de son Vatican, qui avait mont dans l'adoration et<a name="page_271" id="page_271"></a> +dans la terreur sacre des hommes, mesure qu'il disparaissait +davantage, qu'il devenait un pur esprit, une +pure autorit morale, dgage de tout souci temporel. Il +y avait l une spiritualit, un envolement en plein idal, +dont il tait remu profondment, car son rve d'un +christianisme rajeuni reposait sur ce pouvoir pur, +uniquement spirituel du Chef suprme; et il venait de +constater ce qu'y gagnait, en majest et en puissance, +ce Souverain Pontife de l'au-del, aux pieds duquel +s'vanouissaient les femmes, qui, derrire lui, voyaient +Dieu. Mais, la mme minute, il avait senti tout d'un +coup se dresser la question d'argent, gtant sa joie, remettant + l'tude le problme. Si l'abandon forc du pouvoir +temporel avait grandi le pape, en le librant des misres +d'un petit roi menac sans cesse, le besoin d'argent restait +encore comme un boulet son pied, qui le clouait la +terre. Puisqu'il ne pouvait accepter la subvention du +royaume d'Italie, l'ide vraiment touchante du denier de +Saint-Pierre aurait d sauver le Saint-Sige de tout souci +matriel, la condition que ce denier ft en ralit le +sou du catholique, l'obole de chaque fidle, prise sur le +pain quotidien, envoye directement Rome, tombant de +l'humble main qui la donne dans l'auguste main qui la +reoit; sans compter qu'un tel impt volontaire, pay par +le troupeau son pasteur, suffirait l'entretien de +l'glise, si chaque tte des deux cent cinquante millions +de chrtiens donnait simplement son sou par semaine. +De la sorte, le pape devant tous, chacun de ses enfants, +ne devrait rien personne. C'tait si peu, un sou, +et si ais, si attendrissant! Malheureusement, les choses +ne se passaient point ainsi, le plus grand nombre des +catholiques ne donnaient pas, des riches envoyaient de +grosses sommes par passion politique, et surtout les dons +se centralisaient entre les mains des vques et de +certaines congrgations, de manire que les vritables +donateurs semblaient tre ces vques, ces puissantes congrgations,<a name="page_272" id="page_272"></a> +qui devenaient ouvertement les bienfaiteurs +de la papaut, les caisses indispensables o elle puisait +sa vie. Les petits et les humbles, dont l'obole emplissait +le tronc, taient comme supprims; c'taient des intermdiaires, +des hauts seigneurs sculiers ou rguliers, +que dpendait le pape, forc ds lors de les mnager, +d'couter leurs remontrances, d'obir parfois leurs +passions, s'il ne voulait voir se tarir les aumnes. Allg +du poids mort du pouvoir temporel, il n'tait tout de +mme pas libre, tributaire de son clerg, ayant tenir +compte autour de lui de trop d'intrts et d'apptits, pour +tre le matre hautain, pur, tout me, le matre capable +de sauver le monde. Et Pierre se rappelait la Grotte de +Lourdes dans les jardins, la bannire de Lourdes qu'il +venait de voir, et il savait que les pres de Lourdes prlevaient, +chaque anne, une somme de deux cent mille francs +sur les recettes de leur Vierge, pour les envoyer en +cadeau au Saint-Pre. N'tait-ce pas la grande raison de +leur toute-puissance? Il frmit, il eut la brusque conscience +que, malgr sa prsence Rome, malgr l'appui +du cardinal Bergerot, il serait battu et son livre condamn.</p> + +<p>Enfin, comme il dbouchait sur la place Saint-Pierre, +dans la bousculade dernire des plerins, il entendit +Narcisse qui demandait:</p> + +<p>—Vraiment, vous croyez que les dons, aujourd'hui, +ont dpass ce chiffre?</p> + +<p>—Oh! plus de trois millions, j'en suis convaincu, +rpondit monsignor Nani.</p> + +<p>Tous trois s'arrtrent un moment sous la colonnade +de droite, regardant l'immense place ensoleille, o les +trois mille plerins se rpandaient, petites taches noires, +foule agite, telle qu'une fourmilire en rvolution.</p> + +<p>Trois millions! ce chiffre avait sonn aux oreilles de +Pierre. Et il leva la tte, il regarda, de l'autre ct de +la place, les faades du Vatican, toutes dores dans le<a name="page_273" id="page_273"></a> +soleil, sur l'infini ciel bleu, comme s'il avait voulu suivre, +au travers des murs, la marche de Lon XIII, regagnant +par les galeries et par les salles son appartement, dont il +apercevait l-haut les fentres. Il le voyait en pense +charg des trois millions, les emportant sur lui, entre ses +frles bras serrs contre sa poitrine, emportant l'or, +l'argent, les billets, et jusqu'aux bijoux que les femmes +avaient jets. Puis, tout haut, inconsciemment, il parla.</p> + +<p>—Et qu'en va-t-il faire, de ces millions? O s'en +va-t-il avec?</p> + +<p>Narcisse et monsignor Nani lui-mme ne purent s'empcher +de s'gayer, cette curiosit formule de la sorte. +Ce fut le jeune homme qui rpondit.</p> + +<p>—Mais Sa Saintet les emporte dans sa chambre, ou +du moins elle les y fait porter devant elle. N'avez-vous +pas vu deux personnes de la suite qui ramassaient tout, +les poches et les mains pleines?... Et, maintenant, Sa +Saintet est enferme, toute seule. Elle a congdi le +monde, elle a pouss soigneusement les verrous des +portes... Et, si vous pouviez l'apercevoir, derrire cette +faade, vous la verriez compter et recompter son trsor +avec une attention heureuse, mettre en bon ordre les rouleaux +d'or, glisser les billets de banque dans des enveloppes, +par petits paquets gaux, puis tout ranger, tout +faire disparatre au fond de cachettes connues d'elle +seule.</p> + +<p>Pendant que son compagnon parlait, Pierre avait de +nouveau lev les yeux sur les fentres du pape, comme +s'il avait suivi la scne. D'ailleurs, le jeune homme continuait +ses explications, disait que, dans la chambre, contre +le mur de droite, il y avait un certain meuble, o l'argent +tait serr. Les uns parlaient aussi des profonds tiroirs +d'un bureau; et d'autres, enfin, affirmaient qu'au fond de +l'alcve, qui tait trs vaste, l'argent dormait dans de +grandes malles cadenasses. Il y avait bien, gauche du +couloir menant aux Archives, une grande pice o se<a name="page_274" id="page_274"></a> +tenait le caissier gnral, avec un monumental coffre-fort + trois compartiments. Mais l tait l'argent du patrimoine +de Saint-Pierre, les recettes administratives faites + Rome; tandis que l'argent du denier, des aumnes de la +chrtient entire, restait entre les mains de Lon XIII, +qui seul en savait exactement le chiffre, et qui vivait seul +avec ces millions, dont il disposait en matre absolu, sans +rendre de comptes personne. Aussi ne quittait-il pas sa +chambre, lorsque les domestiques faisaient le mnage. A +peine consentait-il rester sur le seuil de la pice voisine, +pour viter la poussire. Et, quand il devait s'absenter pendant +quelques heures, descendre dans les jardins, il fermait +les portes double tour, il emportait sur lui les +clefs, qu'il ne confiait jamais personne.</p> + +<p>Narcisse s'arrta, se tourna vers monsignor Nani.</p> + +<p>—N'est-ce pas, monseigneur? Ce sont l des faits +connus de toute Rome.</p> + +<p>Le prlat, qui hochait la tte de son air souriant, sans +approuver ni dsapprouver, s'tait remis suivre sur le +visage de Pierre l'effet produit par ces histoires.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, on dit tant de choses!... Je +ne le sais pas, moi; mais puisque vous le savez, monsieur +Habert!</p> + +<p>—Oh! reprit celui-ci, je n'accuse pas Sa Saintet +d'avarice sordide, comme le bruit en court. Il circule des +fables, les coffres pleins d'or, o elle passerait des heures + plonger les mains, les trsors entasss dans des coins, +pour le plaisir de les compter et de les recompter sans +cesse... Seulement, on peut bien admettre que le Saint-Pre +aime tout de mme un peu l'argent pour lui-mme, +pour le plaisir de le toucher, de le ranger, quand il est +seul, une manie bien excusable chez un vieillard qui n'a +point d'autre distraction... Et je me hte d'ajouter qu'il +aime l'argent plus encore pour la force sociale qui est en +lui, pour l'appui dcisif qu'il doit donner la papaut +de demain, si elle veut vaincre.<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>Alors, se dressa la trs haute figure de ce pape, prudent +et sage, conscient des ncessits modernes, enclin + utiliser les puissances du sicle pour le conqurir, +faisant des affaires, ayant mme failli perdre dans un +dsastre le trsor laiss par Pie IX, et voulant rparer la +brche, reconstituer le trsor, afin de le lguer, solide et +grossi, son successeur. conome, oui! mais conome +pour les besoins de l'glise, qu'il sentait immenses, plus +grands chaque jour, d'une importance vitale, si elle voulait +combattre l'athisme sur le terrain des coles, des +institutions, des associations de toutes sortes. Sans argent, +elle n'tait plus qu'une vassale, la merci des pouvoirs +civils, du royaume d'Italie et des autres nations catholiques. +Et c'tait ainsi que, tout en tant charitable, en +soutenant largement les œuvres utiles, qui aidaient au +triomphe de la Foi, il avait le mpris des dpenses sans +but, il se montrait d'une duret hautaine pour lui-mme +et pour les autres. Personnellement, il tait sans besoins. +Ds le dbut de son pontificat, il avait nettement spar +son petit patrimoine priv du riche patrimoine de Saint-Pierre, +se refusant rien distraire de celui-ci pour aider +les siens. Jamais Souverain Pontife n'avait moins cd +au npotisme, ce point que ses trois neveux et ses +deux nices restaient pauvres, dans de gros embarras +pcuniaires. Il n'entendait ni les commrages, ni les +plaintes, ni les accusations, il restait intraitable et +debout, dfendant avec rudesse les millions de la papaut +contre tant d'acharnes convoitises, contre son +entourage et contre sa famille, dans l'orgueil de laisser +aux papes futurs l'arme invincible, l'argent qui donne +la vie.</p> + +<p>—Mais, en somme, demanda Pierre, quelles sont les +recettes et quelles sont les dpenses du Saint-Sige?</p> + +<p>Monsignor Nani se hta de rpter son aimable geste +vasif.</p> + +<p>—Oh! en ces matires, je suis d'une ignorance...<a name="page_276" id="page_276"></a> +Adressez-vous monsieur Habert, qui est si bien renseign.</p> + +<p>—Mon Dieu! dclara celui-ci, je sais ce que tout le +monde sait dans les ambassades, ce qui se rpte couramment... +Pour les recettes, il faut distinguer. D'abord, +il y avait le trsor laiss par Pie IX, une vingtaine de +millions, placs de faons diverses, qui rapportaient +peu prs un million de rentes; mais, comme je vous l'ai +dit, un dsastre est survenu, presque rpar maintenant, +assure-t-on. Puis, outre le revenu fixe des capitaux +placs, il y a les quelques centaines de mille francs que +produisent, bon an mal an, les droits de chancellerie de +toutes sortes, les titres nobiliaires, les mille petits frais +que l'on paye aux congrgations... Seulement, comme le +budget des dpenses dpasse sept millions, vous voyez qu'il +fallait en trouver six chaque anne; et c'est srement le +denier de Saint-Pierre qui les a fournis, pas les six peut-tre, +mais trois ou quatre, avec lesquels on a spcul pour +les doubler et joindre les deux bouts... Ce serait trop long, +cette histoire des spculations du Saint-Sige depuis +une quinzaine d'annes, les premiers gains normes, +puis la catastrophe qui a failli tout emporter, enfin l'obstination +aux affaires qui peu peu a bouch les trous. Je +vous la conterai un jour, si vous tes curieux de la connatre.</p> + +<p>Pierre coutait, trs intress.</p> + +<p>—Six millions! s'cria-t-il, mme quatre! Que rapporte-t-il +donc, le denier de Saint-Pierre?</p> + +<p>—Oh! a, je vous le rpte, personne ne l'a jamais su +exactement. Autrefois, les journaux catholiques publiaient +des listes, les chiffres des offrandes; et l'on pouvait arriver + une certaine approximation. Mais sans doute on a +jug cela mauvais, car aucun document ne parat plus, il +est devenu radicalement impossible de se faire mme une +ide de ce que le pape reoit. Lui seul, je le dis encore, +connat le chiffre total, garde l'argent et en dispose, en<a name="page_277" id="page_277"></a> +souverain matre. Il est croire que, les bonnes annes, +les dons ont produit de quatre cinq millions. La France +entrait d'abord pour la moiti dans cette somme; mais +elle donne certainement moins aujourd'hui. L'Amrique +donne galement beaucoup. Puis viennent la Belgique et +l'Autriche, l'Angleterre et l'Allemagne. Quant l'Espagne +et l'Italie... Ah! l'Italie...</p> + +<p>Il eut un sourire en regardant monsignor Nani, qui, +batement, dodelinait de la tte, de l'air d'un homme +enchant d'apprendre des choses curieuses dont il n'aurait +pas su le premier mot.</p> + +<p>—Allez, allez, mon cher fils!</p> + +<p>—Ah! l'Italie ne se distingue gure. Si le pape +n'avait pour vivre que les cadeaux des catholiques +italiens, la famine rgnerait vite au Vatican. On peut +mme dire que, loin de venir son aide, la noblesse +romaine lui a cot fort cher, car une des principales +causes de ses pertes a t l'argent prt par lui aux +princes qui spculaient... Il n'y a rellement que la +France et l'Angleterre o de riches particuliers, de grands +seigneurs, ont fait au pape, prisonnier et martyr, de +royales aumnes. On cite un duc anglais qui, chaque +anne, apportait une offrande considrable, la suite +d'un vœu, pour obtenir du ciel la gurison d'un misrable +fils, frapp d'imbcillit... Et je ne parle pas de l'extraordinaire +moisson, pendant le jubil sacerdotal et le +jubil piscopal, des quarante millions qui s'abattirent +alors aux pieds du pape.</p> + +<p>—Et les dpenses? demanda Pierre.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, elles sont de sept millions peu +prs. On peut compter pour deux millions les pensions +payes aux anciens serviteurs du gouvernement pontifical +qui n'ont pas voulu servir l'Italie; mais il faut ajouter +que, chaque anne, ce chiffre diminue, par suite des extinctions +naturelles... Ensuite, en gros, mettons un +million pour les diocses italiens, un million pour la<a name="page_278" id="page_278"></a> +Secrtairerie et les nonces, un million pour le Vatican. +J'entends, par ce dernier article, les dpenses de la cour +pontificale, des gardes militaires, des Muses, de l'entretien +du palais et de la basilique... Nous sommes cinq +millions, n'est-ce pas? Mettez les deux autres pour les +Œuvres soutenues, pour la Propagande et surtout pour +les coles, que Lon XIII, avec son grand sens pratique, +subventionne toujours trs largement, dans la juste pense +que la lutte, le triomphe de la religion est l, chez +les enfants qui seront les hommes de demain et qui +dfendront leur mre, l'glise, si l'on a su leur inspirer +l'horreur des abominables doctrines du sicle.</p> + +<p>Il y eut un silence. Les trois hommes s'arrtrent sous +la majestueuse colonnade, o ils se promenaient petits +pas. Peu peu, la place s'tait vide de sa foule grouillante, +il n'y avait plus que l'oblisque et les deux fontaines, +dans le dsert brlant du pav symtrique; tandis +qu'au plein soleil, sur l'entablement du portique d'en +face, se dtachaient les statues, en noble range immobile.</p> + +<p>Et Pierre, un instant, les yeux levs encore vers les +fentres du pape, crut de nouveau le voir dans ce ruissellement +d'or dont on lui parlait, baignant de toute sa +personne blanche et pure, de tout son pauvre corps de +cire transparente, au milieu de ces millions, qu'il +cachait, qu'il comptait, qu'il dpensait la seule gloire de +Dieu.</p> + +<p>—Alors, murmura-t-il, il est sans inquitude, il n'est +pas embarrass?</p> + +<p>—Embarrass, embarrass! s'cria monsignor Nani, +que ce mot jeta hors de lui, au point de le faire sortir +de sa diplomatique discrtion. Ah! mon cher fils... Chaque +mois, lorsque le trsorier, le cardinal Mocenni, va chez +Sa Saintet, elle lui donne toujours la somme qu'il demande; +elle la donnerait, si forte qu'elle ft. Certainement, +elle a eu la sagesse de faire de grandes conomies,<a name="page_279" id="page_279"></a> +le trsor de Saint-Pierre est plus riche que jamais... +Embarrass, embarrass, bont divine! Mais savez-vous +bien que, si, demain, dans des circonstances malheureuses, +le Souverain Pontife faisait un appel direct la +charit de tous ses enfants, des catholiques du monde +entier, un milliard tomberait ses pieds, comme cet or, +comme ces bijoux, qui tout l'heure pleuvaient sur les +marches de son trne!</p> + +<p>Et se calmant soudain, retrouvant son joli sourire:</p> + +<p>—Du moins, c'est ce que j'entends dire parfois, car +moi, je ne sais rien, je ne sais absolument rien; et il est +heureux que monsieur Habert se soit trouv justement +l pour vous renseigner... Ah! monsieur Habert, monsieur +Habert! moi qui vous croyais tout envol, vanoui dans +l'art, bien loin des basses questions d'intrts terrestres! +Vraiment, vous vous entendez ces choses comme un +banquier et comme un notaire... Rien ne vous est inconnu, +non! rien. C'est merveilleux.</p> + +<p>Narcisse dut sentir la fine ironie; car il y avait, en +effet, au fond de son tre, sous le Florentin d'emprunt, +sous le garon anglique, aux longs cheveux boucls, aux +yeux mauves qui se noyaient devant les Botticelli, un +gaillard pratique, trs rompu aux affaires, menant admirablement +sa fortune, un peu avare mme. Il se +contenta de fermer demi les paupires, d'un air de +langueur.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, tout m'est rverie, et mon me +est autre part.</p> + +<p>—Enfin, je suis heureux, reprit monsignor Nani en se +tournant vers Pierre, bien heureux, que vous ayez pu +assister un spectacle si beau. Encore quelques occasions +pareilles, et vous aurez vu, vous aurez compris par vous-mme, +ce qui vaudra certainement mieux que toutes les +explications du monde... A demain, ne manquez pas la +grande crmonie Saint-Pierre. Ce sera magnifique, vous +en tirerez des rflexions excellentes, j'en suis certain...<a name="page_280" id="page_280"></a> +Et permettez-moi de vous quitter, ravi des bonnes dispositions +o je vous vois.</p> + +<p>Ses yeux d'enqute, dans un dernier regard, semblaient +avoir constat avec joie la lassitude, l'incertitude qui plissaient +le visage de Pierre; et, quand il ne fut plus l, quand +Narcisse lui-mme eut pris cong d'une lgre poigne +de main, le jeune prtre, rest seul, sentit une sourde colre +de protestation monter en lui. Les bonnes dispositions +o il tait! quelles bonnes dispositions? Ce Nani +esprait-il donc le fatiguer, le dsesprer en le heurtant +aux obstacles, de faon le vaincre ensuite tout l'aise? +Une seconde fois, il eut la soudaine et brve conscience +du sourd travail qu'on faisait autour de lui, pour l'investir +et le briser. Et un flot d'orgueil le rendit ddaigneux, +dans la croyance o il tait de sa force de rsistance. De +nouveau, il se jurait de ne jamais cder, de ne pas retirer +son livre, quels que fussent les vnements. Lorsqu'on +s'entte dans une rsolution, on est inexpugnable, qu'importent +les dcouragements et les amertumes! Mais, avant +de traverser la place, il leva encore les regards sur les +fentres du Vatican; et tout se rsumait, il ne restait que +cet argent dont la lourde ncessit attachait la terre, par +de dernires entraves, le pape, aujourd'hui dlivr des +bas soucis du pouvoir temporel, cet argent qui le liait, +que rendait mauvais surtout la faon dont il tait donn. +Alors, quand mme, une joie lui revint, en pensant que, +s'il y avait uniquement l une question de perception + trouver, son rve d'un pape tout me, loi d'amour, chef +spirituel du monde, n'en tait pas atteint srieusement. +Et il ne voulut plus qu'esprer, dans l'motion heureuse +du spectacle extraordinaire qu'il avait vu, ce vieillard dbile +resplendissant comme le symbole de la dlivrance +humaine, obi et ador des foules, ayant seul en main +la toute-puissance morale de faire enfin rgner sur la +terre la charit et la paix.</p> + +<p>Heureusement, Pierre, pour la crmonie du lendemain,<a name="page_281" id="page_281"></a> +avait une carte rose, qui lui assurait une place dans +une tribune rserve; car la bousculade, aux portes de +la basilique, fut terrible, ds six heures du matin, heure + laquelle on avait eu la prcaution d'ouvrir les grilles; +et la messe, que le pape devait dire en personne, n'tait +que pour dix heures. Le chiffre des trois mille fidles qui +composaient le plerinage international du Denier de +Saint-Pierre, allait se trouver dcupl par tous les touristes +alors en Italie, accourus Rome, dsireux de voir +une de ces grandes solennits pontificales, si rares dsormais; +sans compter Rome elle-mme, les partisans, les +dvots que le Saint-Sige y comptait, ainsi que dans les +autres grandes villes du royaume, et qui s'empressaient +de manifester, ds que s'en prsentait l'occasion. On prvoyait, +par le nombre des cartes distribues, une affluence +de quarante mille assistants. Et, lorsque, neuf heures, +Pierre traversa la place, pour se rendre, rue Sainte-Marthe, + la porte Canonique, o taient reues les cartes +roses, il vit encore, sous le portique de la faade, la queue +sans fin qui pntrait trs lentement; tandis que des messieurs +en habit noir, les membres d'un Cercle catholique, +s'agitaient au grand soleil, pour maintenir l'ordre, avec +l'aide d'un dtachement de gendarmes pontificaux. Des +querelles violentes clataient dans la foule, des coups de +poing mmes taient changs, au milieu des pousses +involontaires. On touffait, on emporta deux femmes crases + demi.</p> + +<p>En entrant dans la basilique, Pierre eut une surprise +dsagrable. L'immense vaisseau tait vtu, des chemises +de vieux damas rouge galons d'or habillaient les colonnes +et les pilastres de vingt-cinq mtres de hauteur; tandis +que le pourtour des nefs latrales se trouvait galement +drap de la mme toffe; et c'tait vraiment d'un got +singulier, d'une gloriole de parure affecte et pauvre, que +ces marbres pompeux, cette dcoration clatante et superbe, +ainsi cache sous l'ornement de cette soie ancienne,<a name="page_282" id="page_282"></a> +fane par l'ge. Mais il fut plus tonn encore, en apercevant +la statue de bronze de Saint Pierre habille elle +aussi, revtue, telle qu'un pape vivant, d'habits pontificaux +somptueux, la tiare pose sur sa tte de mtal. Jamais +il n'avait song qu'on pt habiller les statues, pour leur +gloire ou pour le plaisir des yeux, et le rsultat lui en +parut funeste. Le Saint-Pre devait dire la messe l'autel +papal de la Confession, le matre-autel, sous le dme. +A l'entre du transept de gauche, sur une estrade, se trouvait +le trne, o il irait ensuite prendre place. Puis, +des deux cts de la nef centrale, on avait construit des +tribunes, celles des chanteurs de la chapelle Sixtine, du +corps diplomatique, des chevaliers de Malte, de la noblesse +romaine, des invits de toutes sortes. Et il n'y +avait enfin, au milieu, devant l'autel, que trois ranges +de bancs, recouverts de tapis rouges, le premier pour les +cardinaux, les deux autres pour les vques et pour la prlature +de la cour pontificale. Tout le reste des assistants +allait demeurer debout.</p> + +<p>Ah! cette foule norme de concert monstre, ces trente, +ces quarante mille fidles venus de partout, enflamms +de curiosit, de passion et de foi, s'agitant, se poussant, +se haussant pour voir, au milieu d'une grande rumeur de +mare humaine, familire et gaie avec Dieu, comme si +elle se ft trouve dans quelque thtre divin o il tait +permis honntement de parler haut, de se rcrer au +spectacle des pompes dvotes! Pierre en fut saisi d'abord, +ne connaissant que les agenouillements inquiets et silencieux +au fond des cathdrales sombres, n'tant pas habitu + cette religion de lumire dont l'clat transformait +une crmonie en une fte de plein jour. Dans la tribune +o il tait plac, il avait autour de lui des messieurs en +habit et des dames en toilette noire, qui tenaient des jumelles +comme l'Opra, beaucoup de dames trangres, +des Allemandes, des Anglaises, des Amricaines surtout, +ravissantes, d'une grce d'oiseaux tourdis et bavards.<a name="page_283" id="page_283"></a> +A sa gauche, dans la tribune de la noblesse romaine, il +reconnut Benedetta et sa tante, donna Serafina; et, l, +tranchant sur la simplicit rglementaire du costume, les +grands voiles de dentelle luttaient d'lgance et de richesse. +Puis, c'tait, sa droite, la tribune des chevaliers +de Malte, o se trouvait le grand matre de l'ordre, au +milieu d'un groupe de commandeurs; tandis que, de +l'autre ct de la nef, en face de lui, dans la tribune diplomatique, +il apercevait les ambassadeurs de toutes les +nations catholiques, en grand costume, tincelants de broderies. +Mais il revenait quand mme la foule, la grande +foule vague et houleuse, o les trois mille plerins semblaient +comme perdus, noys parmi les milliers d'autres +fidles. Et pourtant la basilique, qui contiendrait l'aise +quatre-vingt mille hommes, n'tait gure qu' moiti +emplie par cette foule, qu'il voyait librement circuler le +long des nefs latrales, se tasser entre les baies des colonnes, +d'o le spectacle allait tre le plus commode +suivre. Des gens gesticulaient, des appels s'levaient, au-dessus +du grondement continu des conversations. Par les +hautes fentres claires, de larges nappes de soleil tombaient, +ensanglantant les tentures de damas rouge, clairant +d'un reflet d'incendie les faces tumultueuses, fivreuses +d'impatience. Les cierges, les quatre-vingt-sept +lampes de la Confession plissaient, tels que des lueurs +de veilleuse, dans cette aveuglante clart; et ce n'tait +plus que le gala mondain du Dieu imprial de la pompe +romaine.</p> + +<p>Tout d'un coup, il y eut une fausse joie, une alerte. +Des cris coururent, gagnrent la foule de proche en +proche: <i>Eccolo! eccolo!</i> le voil! le voil! Et des +pousses se produisirent, des remous firent tournoyer +cette nappe humaine, tous allongeant le cou, se grandissant, +se ruant, dans une frnsie de voir Sa Saintet et le +cortge. Mais ce n'tait encore qu'un dtachement de +gardes-nobles, qui venaient se poster droite et gauche<a name="page_284" id="page_284"></a> +de l'autel. On les admira pourtant, on leur fit une ovation, +un murmure flatteur les accompagna, pour leur belle +tenue, d'une impassibilit, d'une raideur militaire exagre. +Une Amricaine les dclara des hommes superbes. +Une Romaine donna une amie, une Anglaise, des dtails +sur ce corps d'lite, disant qu'autrefois les jeunes gens de +l'aristocratie tenaient honneur d'en faire partie, pour +la richesse de l'uniforme et la joie de caracoler devant +les dames, tandis que maintenant le recrutement devenait +difficile, au point qu'on devait se contenter des beaux +garons d'une noblesse douteuse et ruine, simplement +heureux de toucher la maigre solde qui leur permettait +de vivre. Et, durant un quart d'heure encore, les conversations +particulires reprirent, emplirent les hautes +nefs de leur brouhaha de salle impatiente, qui se distrait + dvisager les gens et se conter leur histoire, dans +l'attente du spectacle.</p> + +<p>Enfin, le cortge dfila, et il tait la grande curiosit +attendue, la pompe dont on souhaitait ardemment le passage, +pour l'acclamer. Alors, comme au thtre, quand il +apparut, de furieux applaudissements clatrent, montrent, +roulrent sous les votes, lui faisant une entre, +ainsi qu' l'acteur aim, au grand premier rle qui bouleverse +tous les cœurs. Du reste, comme au thtre +encore, on avait rgl cette apparition savamment, de +faon qu'elle donnt tout son effet, au milieu du magnifique +dcor o elle allait se produire. Le cortge +venait de se former dans la coulisse, au fond de la +chapelle de la Pieta, la premire en entrant, droite; et, +pour s'y rendre, le Saint-Pre, qui tait arriv de ses +appartements voisins par la chapelle du Saint-Sacrement, +avait d se dissimuler, passer derrire la draperie de la +nef latrale, utilise de la sorte comme toile de fond. +Les cardinaux, les archevques, les vques, toute la +prlature pontificale, l'attendaient l, classs, groups +selon la hirarchie, prts se mettre en marche. Et,<a name="page_285" id="page_285"></a> +ainsi qu'au signal d'un matre de ballet, le cortge avait +fait son entre, gagnant la grande nef, la remontant tout +entire, triomphalement, de la porte centrale l'autel de +la Confession, entre la double haie des fidles, dont les +applaudissements redoublaient, devant tant de magnificence, + mesure que montait le dlire de leur enthousiasme.</p> + +<p>C'tait le cortge des solennits anciennes, la croix et +le glaive, la garde suisse en grande tenue, les valets en +simarre carlate, les chevaliers de cape et d'pe en +costume Henri II, les chanoines en rochet de dentelle, +les chefs des communauts religieuses, les protonotaires +apostoliques, les archevques et les voques, toute la cour +pontificale en soie violette, les cardinaux en cappa magna +draps de pourpre, marchant deux deux, largement +espacs, solennellement. Enfin, autour de Sa Saintet, se +groupaient les officiers de sa maison militaire, les prlats +de l'antichambre secrte, monseigneur le majordome, +monseigneur le matre de chambre, et tous les hauts dignitaires +du Vatican, et le prince romain assistant au trne, +le traditionnel et symbolique dfenseur de l'glise. Sur +la chaise gestatoire, que les flabelli abritaient des hautes +plumes triomphales et que balanaient les porteurs, aux +tuniques rouges brodes de soie, Sa Saintet tait revtue +des vtements sacrs qu'elle avait mis dans la chapelle +du Saint-Sacrement, l'amict, l'aube, l'tole, la chasuble +blanche et la mitre blanche, enrichies d'or, deux cadeaux +qui venaient de France, d'une somptuosit extraordinaire. +Et, son approche, les mains se levaient, battaient plus +haut, dans les ondes de vivant soleil qui tombaient des +fentres.</p> + +<p>Pierre eut alors une impression nouvelle de Lon XIII. +Ce n'tait plus le vieillard familier, las et curieux, se +promenant au bras d'un prlat bavard dans le plus beau +jardin du monde. Ce n'tait mme plus le Saint-Pre en +plerine rouge et en bonnet papal, recevant paternellement<a name="page_286" id="page_286"></a> +un plerinage qui lui apportait une fortune. C'tait +le Souverain Pontife, le Matre tout-puissant, le Dieu +que la chrtient adorait. Comme dans une chsse d'orfvrerie, +son mince corps de cire semblait s'tre raidi +dans son vtement blanc, lourd de broderies d'or; et il +gardait une immobilit hiratique et hautaine, tel qu'une +idole dessche, dore depuis des sicles, parmi la +fume des sacrifices. Les yeux seuls vivaient, au milieu +de la rigidit morte du visage, des yeux de diamant noir +et tincelant, fixs au loin, hors de la terre, l'infini. Il +n'eut pas un regard pour la foule, il n'abaissa les yeux +ni droite ni gauche, rest en plein ciel, ignorant ce +qui se passait ses pieds. Et cette idole ainsi promene, +comme embaume, sourde et aveugle, malgr l'clat de +ses yeux, au milieu de cette foule frntique qu'elle +paraissait n'entendre ni ne voir, prenait une majest +redoutable, une inquitante grandeur, toute la raideur +du dogme, toute l'immobilit de la tradition, exhume +avec ses bandelettes, qui, seules, la tenaient debout. +Cependant, Pierre crut s'apercevoir que le pape tait +souffrant, fatigu, sans doute cet accs de fivre dont +monsignor Nani lui avait parl la veille, en glorifiant le +courage, la grande me de ce vieillard de quatre-vingt-quatre +ans, que la volont de vivre faisait vivre, dans la +souverainet de sa mission.</p> + +<p>La crmonie commena. Descendu de la chaise gestatoire + l'autel de la Confession, Sa Saintet, lentement, +clbra une messe basse, assist de quatre prlats et du +pro-prfet des crmonies. Au lavabo, monseigneur le +majordome et monseigneur le matre de chambre, que +deux cardinaux accompagnaient, versrent l'eau sur les +augustes mains de l'officiant; et, un peu avant l'lvation, +tous les prlats de la cour pontificale, un cierge allum +la main, vinrent s'agenouiller autour de l'autel. Ce fut un +instant solennel, les quarante mille fidles, runis l, +frmirent, sentirent passer sur eux le vent terrible et<a name="page_287" id="page_287"></a> +dlicieux de l'invisible, lorsque, pendant l'lvation, les +clairons d'argent sonnrent le fameux chœur des anges, +qui, chaque fois, fait vanouir des femmes. Presque +aussitt, un chant arien descendit du dme, de la galerie +suprieure o se trouvaient cachs cent vingt choristes; et +ce fut un merveillement, une extase, comme si, l'appel +des clairons, les anges eux-mmes eussent rpondu. Les +voix descendaient, volaient sous les votes, d'une lgret +de harpes clestes; puis, elles s'vanouirent en un accord +suave, elles remontrent aux cieux avec un petit bruit +d'ailes qui se perdit. Aprs la messe, Sa Saintet, encore +debout l'autel, entonna elle-mme le <i>Te Deum</i>, que les +chantres de la chapelle Sixtine et les chœurs reprirent, +chaque partie chantant un verset, alternativement. Mais +bientt l'assistance entire se joignit eux, les quarante +mille voix s'levrent, le chant d'allgresse et de gloire +s'pandit dans l'immense vaisseau avec un clat incomparable. +Alors, le spectacle fut vraiment d'une extraordinaire +magnificence, cet autel surmont du baldaquin +fleuri, triomphal et dor du Bernin, entour de la cour +pontificale que les cierges allums constellaient d'toiles, +ce Souverain Pontife au centre, rayonnant comme un +astre dans sa chasuble d'or, devant les bancs des cardinaux +de pourpre, des archevques et des vques de soie +violette, ces tribunes o tincelaient les costumes officiels, +les chamarrures du corps diplomatique, les uniformes des +officiers trangers, cette foule fluant de partout, roulant +une houle de ttes, des plus lointaines profondeurs de la +basilique. Et c'taient les proportions dmesures de cela +qui saisissaient, des nefs latrales o toute une paroisse +pouvait s'entasser, des transepts vastes comme des glises +de cit populeuse, un temple que des milliers et des +milliers de dvots emplissaient peine. Et l'hymne glorieuse +de ce peuple devenait elle-mme colossale, montait +avec un souffle gant de tempte parmi les grands +tombeaux de marbre, parmi les statues surhumaines, le<a name="page_288" id="page_288"></a> +long des colonnes gigantesques, jusqu'aux votes droulant +l'normit de leur ciel de pierre, jusqu'au firmament de +la coupole, o l'infini s'ouvrait, dans le resplendissement +d'or des mosaques.</p> + +<p>Il y eut une longue rumeur, aprs le <i>Te Deum</i>, pendant +que Lon XIII, coiffant la tiare la place de la mitre, +changeant la chasuble pour la chape pontificale, allait +occuper son trne, sur l'estrade qui se dressait l'entre +du transept de gauche. De l, il dominait toute l'assistance. +Et de quel frisson celle-ci fut parcourue, comme +sous un souffle venu de l'invisible, lorsqu'il se leva, +aprs les prires du rituel! Il apparut grandi, sous la +triple couronne symbolique, dans la gaine d'or de la +chape. Au milieu d'un brusque et profond silence, que +troublait seul le battement des cœurs, il leva le bras +d'un geste trs noble, il donna lentement la bndiction +papale, d'une voix haute et forte, qui semblait tre en +lui la voix de Dieu mme, tellement elle surprenait, au +sortir de ces lvres de cire, de ce corps exsangue et sans +vie. Et l'effet fut foudroyant, des applaudissements de +nouveau clatrent, ds que le cortge se reforma pour +s'en aller par o il tait venu, une frnsie d'enthousiasme +arrive un tel paroxysme, que, les battements +de mains ne suffisant plus, des acclamations s'y mlrent, +des cris qui gagnrent peu peu toute la foule. Cela +commena prs de la statue de Saint Pierre, dans un +groupe ardent: <i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i> +Vive le pape roi! Vive le pape roi! Puis, sur le passage +du cortge, cela courut comme une flamme d'incendie, +embrasant les cœurs de proche en proche, finissant par +jaillir des milliers de bouches en une tonnante protestation +contre le vol des tats de l'glise. Toute la foi, +tout l'amour des fidles, surexcits par le royal spectacle +d'une si belle crmonie, retournaient au rve, au +souhait exaspr du pape roi et pontife, matre des corps +comme il tait matre des mes, souverain absolu de la<a name="page_289" id="page_289"></a> +terre. L'unique vrit tait l, l'unique bonheur, l'unique +salut. Qu'on lui donnt tout, l'humanit et le monde! +<i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le pape roi! +Vive le pape roi!</p> + +<p>Ah! ce cri! ce cri de guerre qui avait fait commettre +tant de fautes et couler tant de sang, ce cri d'abandon et +d'aveuglement dont le vœu ralis aurait ramen les +ges de souffrance! il rvolta Pierre, il le dcida +quitter vivement la tribune o il se trouvait, comme +pour chapper la contagion de l'idoltrie. Puis, pendant +que le cortge dfilait toujours, il longea un moment +la nef latrale de gauche, dans la bousculade, dans +l'assourdissante clameur de la foule qui continuait; et, +dsesprant de gagner la rue, voulant viter la cohue de +la sortie, il eut l'inspiration de profiter d'une porte ouverte, +il se rfugia dans le vestibule d'o montait l'escalier +conduisant sur le dme. Un sacristain, debout cette +porte, effar et ravi de la manifestation, le regarda un +instant, hsita l'arrter; mais la vue de la soutane +sans doute, et plus encore l'motion profonde o il tait, +le rendirent tolrant. D'un geste, il laissa passer Pierre, +qui tout de suite s'engagea dans l'escalier, monta rapidement, +pour fuir, aller plus haut, plus haut encore, dans +la paix et le silence.</p> + +<p>Et, brusquement, le silence devint profond, les murs +touffaient le cri, dont ils semblaient ne garder que +le frmissement. C'tait un escalier commode et clair, +aux larges marches paves, tournant dans une sorte de +tourelle. Quand il dboucha sur les toitures des nefs, il +eut une joie retrouver le soleil clair, l'air pur et vif +qui soufflait l, comme en rase campagne. tonn, il parcourut +des yeux cet immense dveloppement de plomb, +de zinc et de pierre, toute une cit arienne, vivant +de son existence propre sous le ciel bleu. Il y voyait +des dmes, des clochers, des terrasses, jusqu' des +maisons et des jardins, les maisons gayes de fleurs<a name="page_290" id="page_290"></a> +des quelques ouvriers qui vivent demeure sur la basilique, +en continuels travaux d'entretien. Une petite +population s'y agite, travaille, aime, mange et dort. Mais +il voulut s'approcher de la balustrade, curieux d'examiner +de prs les colossales statues du Sauveur et des Aptres, +dont la faade est surmonte, au-dessus de la place Saint-Pierre, +des gants de six mtres, sans cesse en rparation, +dont les bras, les jambes, les ttes, demi mangs par +le grand air, ne tiennent plus qu' l'aide de ciment, de +barres et de crampons; et, comme il se penchait pour +jeter un coup d'œil sur l'entassement roux des toits du +Vatican, il lui sembla que le cri qu'il fuyait s'levait de +la place. En hte, il reprit son ascension, dans le pilier +qui menait la coupole. Ce fut un escalier d'abord, puis +des couloirs trangls et obliques, des rampes coupes +de quelques marches, entre les deux parois de la coupole +double, l'intrieure et l'extrieure. Une premire fois, +curieusement, il poussa une porte, il rentra dans la +basilique, plus de soixante mtres du sol, sur une +troite galerie qui faisait le tour du dme, juste au-dessus +de la frise, o se lisait l'inscription: <i>Tu es Petrus +et super hanc petram...</i>, en lettres de sept pieds de haut; +et, s'tant accoud pour regarder l'effroyable trou qui +se creusait sous lui, avec des chappes profondes sur +les transepts et sur les nefs, il reut violemment au visage +le cri, le cri dlirant de la foule, dont le grouillement +norme, en bas, clamait toujours. Plus haut, une seconde +fois, il poussa une porte encore, il trouva une autre +galerie, cette fois au-dessus des fentres, la naissance +des resplendissantes mosaques, d'o la foule lui parut +diminue, recule, perdue dans le vertige de l'abme, +au fond duquel les statues gantes, l'autel de la Confession, +le baldaquin triomphal du Bernin, n'taient plus +que des joujoux; et, pourtant, le cri, le cri d'idoltrie +et de guerre s'leva de nouveau, le souffleta avec une +rudesse d'ouragan, dont la course accrot la force. Il dut<a name="page_291" id="page_291"></a> +monter plus haut, monter toujours, jusque sur la galerie +extrieure de la lanterne, planant en plein ciel, pour +cesser d'entendre.</p> + +<p>Ce bain d'air et de soleil, ce bain d'infini, comme il +y gota d'abord un soulagement dlicieux! Au-dessus de +lui, il n'y avait plus que la boule de bronze dor, dans +laquelle sont monts des empereurs et des reines, ainsi +que l'attestent les inscriptions pompeuses des couloirs, +la boule creuse, o la voix retentit en fracas de tonnerre, +o retentissent tous les bruits de l'espace. Il tait sorti du +ct de l'abside, il plongea d'abord sur les jardins pontificaux, +dont les massifs d'arbres, de cette hauteur, lui apparaissaient +tels que des buissons, au ras du sol; et il reconstitua +sa promenade rcente, le vaste parterre semblable +un tapis de Smyrne, de couleur fane, le grand bois d'un +vert profond et glauque de mare dormante, le potager et +la vigne, plus familiers, tenus avec soin. Les fontaines, +la tour de l'Observatoire, le Casino o le pape passait les +chaudes journes d't, ne faisaient que de petites taches +blanches, au milieu de ces terrains irrguliers, enclos +bourgeoisement par le terrible mur de Lon IV, qui +gardait son aspect de vieille forteresse. Puis, il tourna +autour de la lanterne, le long de l'troite galerie, et il se +trouva brusquement devant Rome, une immensit droule +d'un coup, la mer lointaine l'ouest, les chanes +ininterrompues des montagnes l'est et au midi, la +Campagne romaine tenant tout l'horizon, pareille un +dsert uniforme et verdtre, et la Ville, la Ville ternelle + ses pieds. Jamais il n'avait eu une sensation si majestueuse +de l'tendue. Rome tait l, ramasse sous le +regard, vol d'oiseau, avec la nettet d'un plan gographique +en relief. Un tel pass, une telle histoire, tant de +grandeur, et une Rome si rapetisse par la distance, des +maisons lilliputiennes et jolies comme des jouets, peine +une tache de moisissure sur la vaste terre! Et ce qui le +passionnait, c'tait de comprendre clairement, en un<a name="page_292" id="page_292"></a> +coup d'œil, les divisions de la ville, la cit antique l-bas, +au Capitole, au Forum, au Palatin, la cit papale dans ce +Borgo qu'il dominait, dans Saint-Pierre et le Vatican, qui +regardaient la cit moderne, le Quirinal italien, par-dessus +la cit du moyen ge, tasse au fond de l'angle droit que +formait le Tibre, roulant ses eaux jaunes et lourdes. Une +remarque surtout acheva de le frapper, la ceinture +crayeuse que faisaient les quartiers neufs au noyau central +des vieux quartiers roux, brls par le soleil, un +vritable symbole du rajeunissement tent, le vieux cœur +aux rparations si lentes, tandis que les membres extrmes +se renouvelaient comme par miracle.</p> + +<p>Mais, dans l'ardent soleil de midi, Pierre ne retrouvait +pas la Rome si claire, si pure, qu'il avait vue le matin de +son arrive, sous la douceur dlicieuse de l'astre son +lever. Ce n'tait plus la Rome souriante et discrte, voile + demi d'une brume d'or, comme envole dans un rve +d'enfance. Elle lui apparaissait, maintenant, inonde de +clart crue, d'une duret immobile, d'un silence de mort. +Les fonds taient comme mangs par une flamme trop +vive, noys d'une poussire de feu o ils s'anantissaient. +Et la ville entire se dcoupait violemment sur ces +lointains dcolors, en grandes masses de lumire et +d'ombre, aux brutales artes. On aurait dit quelque +trs ancienne carrire de pierres abandonne, claire +d'aplomb, que les rares lots d'arbres tachaient seuls de +vert sombre. De la ville antique, on voyait la tour roussie +du Capitole, les cyprs noirs du Palatin, les ruines du +palais de Septime-Svre, pareilles des os blanchis, +une carcasse de monstre fossile, apporte l par les +dluges. En face, la ville moderne trnait avec les longs +btiments du Quirinal, remis neuf, enduit d'un badigeon +dont la crudit jaune clatait, extraordinaire, parmi les +cimes vigoureuses du jardin; et, au del, sur les hauteurs +du Viminal, droite, gauche, les nouveaux quartiers +taient d'une blancheur de pltre, une ville de craie,<a name="page_293" id="page_293"></a> +raye par les mille petites raies d'encre des fentres. +Puis, et l, au hasard, c'taient la mare stagnante du +Pincio, la villa Mdicis dressant son double campanile, le +fort Saint-Ange d'un ton de vieille rouille, le clocher de +Sainte-Marie-Majeure brlant comme un cierge, les trois +glises de l'Aventin assoupies parmi les branches, le palais +Farnse avec ses tuiles vieil or, cuites par les ts, les +dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Jean +des Florentins, et des dmes, et des dmes encore, +tous en fusion, incandescents dans la fournaise du ciel. Et +Pierre, alors, sentit de nouveau son cœur se serrer devant +cette Rome violente, dure, si peu semblable la Rome de +son rve, la Rome de rajeunissement et d'espoir, qu'il +avait cru trouver le premier matin, et qui s'vanouissait +maintenant, pour faire place l'immuable cit de l'orgueil +et de la domination, s'obstinant sous le soleil +jusque dans la mort.</p> + +<p>Tout d'un coup, seul l-haut, Pierre comprit. Ce fut +comme un trait de flamme qui le frappa, dans l'espace +libre, illimit, d'o il planait. tait-ce la crmonie +laquelle il venait d'assister, le cri fanatique de servage +dont ses oreilles bourdonnaient toujours? N'tait-ce pas +plutt la vue de cette ville couche ses pieds, comme la +reine embaume, qui rgne encore, parmi la poussire de +son tombeau? Il n'aurait pu le dire, les deux causes +agissaient sans doute. Mais la clart fut complte, il sentit +que le catholicisme ne saurait tre sans le pouvoir temporel, +qu'il disparatrait fatalement, le jour o il ne serait +plus roi sur cette terre. D'abord, c'tait l'atavisme, les +forces de l'Histoire, la longue suite des hritiers des +Csars, les papes, les grands pontifes, dans les veines +desquels n'avait cess de couler le sang d'Auguste, exigeant +l'empire du monde. Ils avaient beau habiter le +Vatican, ils venaient des maisons impriales du Palatin, +du palais de Septime-Svre, et leur politique, travers +tant de sicles, n'avait jamais poursuivi que le rve de<a name="page_294" id="page_294"></a> +la domination romaine, tous les peuples vaincus, soumis, +obissant Rome. En dehors de cette royaut universelle, +de la possession totale des corps et des mes, le catholicisme +perdait sa raison d'tre, car l'glise ne peut reconnatre +l'existence d'un empire ou d'un royaume que politiquement, +l'empereur ou le roi tant de simples dlgus +temporaires, chargs d'administrer les peuples, en attendant +de les lui rendre. Toutes les nations, l'humanit +avec la terre entire, sont l'glise, qui les tient de Dieu. +Si elle n'en a pas aujourd'hui la relle possession, c'est +qu'elle cde devant la force, oblige d'accepter les faits +accomplis, mais sous la rserve formelle qu'il y a usurpation +coupable, qu'on dtient injustement son bien, et +dans l'attente de la ralisation des promesses du Christ, +qui, au jour fix, lui rendra pour jamais la terre et les +hommes, la toute-puissance. Telle est la vritable cit +future, la Rome catholique, souveraine une seconde fois. +Rome fait partie du rve, c'est Rome aussi que l'ternit +a t prdite, c'est le sol mme de Rome qui a donn +au catholicisme l'inextinguible soif du pouvoir absolu. +Aussi tait-ce pour cela que le destin de la papaut se +trouvait li celui de Rome, ce point qu'un pape hors +de Rome ne serait plus un pape catholique. Et Pierre, +accoud la mince rampe de fer, pench de si haut +au-dessus du gouffre, o la ville morne et dure achevait +de s'mietter sous l'ardent soleil, en resta pouvant, +sentit tout d'un coup passer dans ses os le grand frisson +des tres et des choses.</p> + +<p>Une vidence se faisait. Si Pie IX, si Lon XIII avaient +rsolu de s'emprisonner dans le Vatican, c'tait qu'une +ncessit les clouait Rome. Un pape n'est pas le matre +d'en sortir, d'tre ailleurs le chef de l'glise. De mme, un +pape, quelle que soit son intelligence du monde moderne, +ne saurait trouver en lui le droit de renoncer au pouvoir +temporel. Il y a l un hritage inalinable, dont il a la dfense; +et c'est en outre une question de vie qui s'impose,<a name="page_295" id="page_295"></a> +sans discussion possible. Aussi Lon XIII a-t-il gard le +titre de Matre du domaine temporel de l'glise, d'autant +plus que, comme cardinal, ainsi que tous les membres du +Sacr Collge, lors de leur lection, il avait, dans son +serment, jur de conserver intact ce domaine. Que +l'Italie pendant un sicle encore garde Rome capitale, et +pendant un sicle les papes qui se succderont, ne cesseront +de protester violemment, en rclamant leur royaume. +Et, si une entente pouvait intervenir un jour, elle serait srement +base sur le don d'un lambeau de territoire. N'avait-on +pas dit, lorsque des bruits de rconciliation couraient, +que le pape rgnant mettait, comme condition formelle, +la possession au moins de la cit Lonine, avec la neutralisation +d'une route allant la mer? Rien du tout n'est +point assez, on ne peut partir de rien pour arriver tout +avoir. Tandis que la cit Lonine, ce coin de ville si +troit, c'est dj un peu de terre royale; et il n'y a plus +qu' reconqurir le reste, Rome, puis l'Italie, puis les +nations voisines, puis le monde. Jamais l'glise n'a dsespr, +mme aux jours o, battue, dpouille, elle semblait +mourante. Jamais elle n'abdiquera, ne renoncera +aux promesses du Christ, car elle croit son avenir illimit, +elle se dit indestructible, ternelle. Qu'on lui accorde +un caillou pour reposer sa tte, et elle espre bien ravoir +bientt le champ o se trouve ce caillou, l'empire o se +trouve ce champ. Si un pape ne peut mener bien le recouvrement +de l'hritage, un autre pape s'y emploiera, +dix, vingt autres papes. Les sicles ne comptent plus. +C'tait ce qui faisait qu'un vieillard de quatre-vingt-quatre +ans entreprenait des besognes colossales qui demandaient +plusieurs vies d'homme, dans la certitude que des successeurs +viendraient et que les besognes seraient quand +mme continues et termines.</p> + +<p>Et Pierre se vit imbcile, avec son rve d'un pape +purement spirituel, en face de cette vieille cit de gloire +et de domination, obstine dans sa pourpre. Cela lui<a name="page_296" id="page_296"></a> +sembla si diffrent, si dplac, qu'il en prouva une sorte +de dsespoir honteux. Le nouveau pape vanglique que +serait un pape purement spirituel, rgnant sur les mes +seules, ne pouvait certainement pas tomber sous le +sens d'un prlat romain. L'horreur de cela, la rpugnance +pour ainsi dire physique lui apparut soudain, au souvenir +de cette cour papale, fige dans les rites, dans l'orgueil et +dans l'autorit. Ah! comme ils devaient tre pleins +d'tonnement et de mpris, devant cette singulire imagination +du Nord, un pape sans terres et sans sujets, sans +maison militaire et sans honneurs royaux, pur esprit, +pure autorit morale, enferm au fond du temple, ne +gouvernant le monde que de son geste de bndiction, +par la bont et l'amour! Ce n'tait l qu'une invention +gothique, embrume de brouillards, pour ce clerg latin, +prtres de la lumire et de la magnificence, pieux certes, +superstitieux mme, mais laissant Dieu bien abrit dans +le tabernacle, afin de gouverner en son nom, au mieux des +intrts du ciel, rusant ds lors en simples politiques, +vivant d'expdients au milieu de la bataille des apptits +humains, marchant d'un pas discret de diplomates la +victoire terrestre et dfinitive du Christ, qui devait trner +un jour sur les peuples, en la personne du pape. Et quelle +stupeur pour un prlat franais, pour un monseigneur +Bergerot, ce saint vque du renoncement et de la charit, +lorsqu'il tombait dans ce monde du Vatican! quelle difficult +de voir clair d'abord, de se mettre au point, et +quelle douleur ensuite ne pouvoir s'entendre avec ces +sans-patrie, ces internationaux toujours penchs sur la +carte des deux mondes, enfoncs dans les combinaisons +qui devaient leur assurer l'empire! Des journes et +des journes taient ncessaires, il fallait vivre Rome, +et lui-mme ne venait de comprendre qu'aprs un mois +de sjour, sous la crise violente des pompes royales de +Saint-Pierre, en face de l'antique ville dormant au soleil +son lourd sommeil, rvant son rve d'ternit.<a name="page_297" id="page_297"></a></p> + +<p>Mais il avait abaiss son regard vers la place, en bas, +devant la basilique, et il aperut le flot de monde, les +quarante mille fidles qui sortaient, pareils une irruption +d'insectes, un fourmillement noir sur le pav blanc. +Alors, il lui sembla que le cri recommenait: <i>Evviva il +papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le pape roi! Vive +le pape roi! Tout l'heure, pendant qu'il gravissait les +escaliers sans fin, le colosse de pierre lui avait paru frmir +de ce cri frntique, pouss sous ses votes. Et, maintenant, +mont jusque dans la nue, il croyait le retrouver +l-haut, travers l'espace. Si le colosse, au-dessous de +lui, en vibrait encore, n'tait-ce pas comme sous une +dernire pousse de sve, le long de ses vieux murs, un +renouveau du sang catholique qui l'avait autrefois voulu +si dmesur, tel que le roi des temples, et qui tentait +aujourd'hui de lui rendre un souffle puissant de vie, +l'heure o la mort commenait pour ses nefs trop vastes +et dsertes? La foule sortait toujours, la place en tait +pleine, et une affreuse tristesse lui serra le cœur, car elle +venait de balayer, avec son cri, le dernier espoir. La +veille encore, aprs la rception du plerinage, dans la +salle des Batifications, il avait pu s'illusionner, en oubliant +la ncessit de l'argent qui cloue le pape la terre, +pour ne voir que le vieillard dbile, tout me, resplendissant +comme le symbole de l'autorit morale. Mais c'en +tait fait prsent de sa foi en ce pasteur de l'vangile, +dgag des biens terrestres, roi du seul royaume des +cieux. L'argent du denier de Saint-Pierre n'imposait pas +seul un dur servage Lon XIII, qui tait en outre le prisonnier +de la tradition, l'ternel roi de Rome, clou ce +sol, ne pouvant quitter la ville ni renoncer au pouvoir +temporel. Au bout taient fatalement la mort sur place, +le dme de Saint-Pierre s'croulant ainsi que s'tait +croul le temple de Jupiter Capitolin, le catholicisme +jonchant l'herbe de ses ruines, pendant que le schisme +clatait ailleurs, une foi nouvelle pour les peuples nouveaux.<a name="page_298" id="page_298"></a> +Il en eut la grandiose et tragique vision, il vit son +rve dtruit, son livre emport, dans le cri qui s'largissait, +comme s'il et vol aux quatre coins du monde catholique: +<i>Evviva il papa re! Evviva il papa re!</i> Vive le +pape roi! Vive le pape roi! Et, sous lui, il crut sentir dj +le gant de marbre et d'or osciller, dans l'branlement +des vieilles socits pourries.</p> + +<p>Pierre, enfin, redescendait, lorsqu'il eut l'motion +encore de rencontrer monsignor Nani sur les toitures des +nefs, dans cette tendue ensoleille, vaste y loger une +ville. Le prlat accompagnait les deux dames franaises, +la mre et la fille, si heureuses, si amuses, qui sans +doute il avait aimablement offert de monter sur le dme. +Mais, ds qu'il reconnut le jeune prtre, il l'aborda.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher fils, tes-vous content? Avez-vous +t impressionn, difi?</p> + +<p>De ses yeux d'enqute, il le fouillait jusqu' l'me, il +constatait o en tait l'exprience. Puis, satisfait, il se +mit rire doucement.</p> + +<p>—Oui, oui, je vois... Allons, vous tes tout de mme +un garon raisonnable. Je commence croire que votre +malheureuse affaire, ici, finira trs bien.<a name="page_299" id="page_299"></a></p> + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> + +<p>Les matins qu'il restait au palais Boccanera, sans sortir, +Pierre avait pris l'habitude de passer des heures dans +l'troit jardin abandonn, que terminait autrefois une +sorte de loggia portique, d'o l'on descendait au Tibre +par un double escalier. Aujourd'hui, c'tait l un coin de +solitude dlicieuse, qui sentait bon les oranges mres, des +orangers centenaires dont les lignes symtriques indiquaient +seules le dessin primitif des alles, disparues +sous les herbes folles. Et il y retrouvait aussi l'odeur des +buis amers, de grands buis pousss dans l'ancien bassin +central, que des boulis de terre avaient combl.</p> + +<p>Par ces matines d'octobre, si lumineuses, d'un charme +si tendre et si pntrant, on y gotait une infinie douceur +de vivre. Mais le prtre y apportait sa rverie du Nord, le +souci de la souffrance, son me de continuelle fraternit +apitoye, qui lui rendait plus douce la caresse du clair +soleil, dans cet air de voluptueux amour. Il allait s'asseoir +contre la muraille de droite, sur un fragment de +colonne renverse, l'ombre d'un laurier norme, dont +l'ombre tait noire, d'une fracheur balsamique. Et, +ct de lui, dans l'antique sarcophage verdi, o des faunes +lascifs violentaient des femmes, le mince filet d'eau qui +tombait du masque tragique, scell au mur, mettait la +continuelle musique de sa note de cristal. Il lisait les +journaux, ses lettres, toute une correspondance du bon +abb Rose, qui le tenait au courant de son œuvre, les +misrables du Paris sombre, dj glac par les brouillards,<a name="page_300" id="page_300"></a> +noy sous la boue. Ah! ces misres du pays froid, +les mres et les petits qui allaient bientt grelotter au +fond des mansardes mal closes, les hommes que les +grandes geles jetteraient au chmage, toute cette agonie +sous la neige du pauvre monde, tombant dans ce chaud +soleil, parfum d'un got de fruit, dans ce pays de ciel +bleu et d'heureuse paresse, o, l'hiver mme, il faisait +bon dormir dehors, l'abri du vent, sur les dalles +tides!</p> + +<p>Mais, un matin, Pierre trouva Benedetta assise sur le +fragment de colonne, qui servait de banc. Elle eut un +lger cri de surprise, elle resta un instant gne, car +elle tenait justement la main le livre du prtre, cette +<i>Rome nouvelle</i>, qu'elle avait lue une premire fois, sans +bien la comprendre. Et elle se hta ensuite de le retenir, +voulut qu'il prt place ct d'elle, en lui avouant avec +sa belle franchise, son air de tranquille raison, qu'elle +tait descendue l, pour tre seule et s'appliquer sa lecture, +ainsi qu'une colire ignorante. Ils causrent en +amis, ce fut pour Pierre une heure adorable. Bien qu'elle +vitt de parler d'elle, il sentit parfaitement que ses chagrins +seuls la rapprochaient de lui, comme si la souffrance +lui et largi le cœur, jusqu' la faire se proccuper +de tous ceux qui souffraient en ce monde. Jamais +encore elle n'avait song ces choses, dans son orgueil +patricien qui regardait la hirarchie ainsi qu'une loi divine, +les heureux en haut, les misrables en bas, sans +aucun changement possible; et, devant certaines pages +du livre, quels tonnements elle gardait, quelle peine +elle prouvait s'initier! Quoi? s'intresser au bas peuple, +croire qu'il avait la mme me, les mmes chagrins, +vouloir travailler sa joie comme celle d'un frre! +Elle s'y efforait pourtant, sans trop russir, avec une +sourde crainte de commettre un pch, car le mieux est +de ne rien changer l'ordre social tabli par Dieu, +consacr par l'glise. Certes, elle tait charitable, elle<a name="page_301" id="page_301"></a> +donnait les petites aumnes accoutumes; mais elle ne +donnait pas son cœur, elle manquait totalement d'altruisme, +de sympathie vritable, ne et grandie dans l'atavisme +d'une race diffrente, faite pour avoir, en haut +du ciel, des trnes au-dessus de la plbe des lus.</p> + +<p>Et, d'autres matins, ils se retrouvrent l'ombre du +laurier, prs de la fontaine chantante; et Pierre, inoccup, +las d'attendre une solution qui semblait reculer +d'heure en heure, se passionna pour animer de sa fraternit +libratrice cette jeune femme si belle, toute resplendissante +d'un jeune amour. Une ide continuait l'enflammer, +celle qu'il catchisait l'Italie elle-mme, la reine +de beaut assoupie encore dans son ignorance, et qui +retrouverait sa grandeur ancienne, si elle s'veillait aux +temps nouveaux, avec une me largie, pleine de piti +pour les choses et pour les tres. Il lui lut les lettres du +bon abb Rose, il la fit frmir de l'effroyable sanglot qui +monte des grandes villes. Puisqu'elle avait des yeux si +profonds de tendresse, puisque d'elle entire manait le +bonheur d'aimer et d'tre aim, pourquoi donc ne reconnaissait-elle +pas avec lui que la loi d'amour tait l'unique +salut de l'humanit souffrante, tombe par la haine en +danger de mort? Elle le reconnaissait, elle voulait lui +faire le plaisir de croire la dmocratie, la refonte fraternelle +de la socit, mais chez les autres peuples, pas + Rome; car un rire doux, involontaire, lui venait, ds +qu'il voquait ce qu'il restait du Transtvre fraternisant +avec ce qu'il restait des vieux palais princiers. Non, non! +c'tait depuis trop longtemps ainsi, il ne fallait rien +changer ces choses. Et, en somme, l'lve ne faisait +gure de progrs, elle n'tait rellement touche que +par la passion d'aimer qui brlait si intense chez ce prtre, +et qu'il avait chastement dtourne de la crature, pour +la reporter sur la cration entire. Pendant ces quelques +matins d'octobre ensoleills, un lien d'une exquise douceur +se noua entre eux, ils s'aimrent rellement d'un<a name="page_302" id="page_302"></a> +amour profond et pur, dans le grand amour qui les dvorait +tous les deux.</p> + +<p>Puis, un jour, Benedetta, le coude appuy au sarcophage, +parla de Dario, dont elle avait vit de prononcer +le nom jusque-l. Ah! le pauvre ami, comme il s'tait +montr discret et repentant, aprs son coup de brutale +dmence! D'abord, pour cacher sa gne, il s'en tait all +passer trois jours Naples, o l'on disait que la Tonietta, +l'aimable fille aux bouquets de roses blanches, tombe +follement amoureuse de lui, avait couru le rejoindre. Et, +depuis son retour au palais, il vitait de se retrouver +seul avec sa cousine, il ne la voyait gure que le lundi +soir, l'air soumis, implorant des yeux son pardon.</p> + +<p>—Hier, continua-t-elle, je l'ai rencontr dans l'escalier, +je lui ai donn la main, et il a compris que je +n'tais plus fche, il a t bien heureux... Que voulez-vous? +On ne peut pas tre longtemps svre. Et puis, j'ai +peur qu'il ne finisse par se compromettre avec cette +femme, s'il s'amusait trop, pour s'tourdir. Il faut qu'il +sache bien que je l'aime toujours, que je l'attends toujours... +Oh! il est moi, moi seule! Il serait l, dans +mes bras, pour jamais, si je pouvais dire un mot. Mais nos +affaires vont si mal, si mal!</p> + +<p>Elle se tut, deux grosses larmes avaient paru dans ses +yeux. Le procs en annulation de mariage, en effet, +semblait s'arrter, devant des obstacles de toutes sortes, +qui, chaque jour, renaissaient.</p> + +<p>Et Pierre fut trs mu de ces larmes, si rares chez elle. +Parfois, elle-mme avouait, avec son calme sourire, +qu'elle ne savait pas pleurer. Mais son cœur se fondait, +elle resta un instant comme anantie, accoude au sarcophage +moussu, demi rong par l'eau, tandis que le +filet clair, tomb de la bouche bante du masque tragique, +continuait sa note perle de flte. L'ide brusque de la +mort s'tait dresse devant le prtre, la voir, si jeune, +si clatante de beaut, dfaillir au bord de ce marbre, o<a name="page_303" id="page_303"></a> +les faunes qui s'y ruaient parmi des femmes, en une bacchanale +frntique, disaient la toute-puissance de l'amour, +dont les anciens se plaisaient sculpter le symbole sur les +tombes, pour affirmer l'ternit de la vie. Et un petit +souffle de vent chaud passa dans la solitude ensoleille +et silencieuse du jardin, apportant l'odeur pntrante des +orangers et des buis.</p> + +<p>—Quand on aime, on est si fort! murmura-t-il.</p> + +<p>—Oui, oui, vous avez raison, reprit-elle, souriante +dj. Je ne suis qu'une enfant... Mais c'est votre faute, +avec votre livre. Je ne le comprends bien que lorsque je +souffre... Tout de mme, n'est-ce pas? je fais des progrs. +Puisque vous le voulez, que tous les pauvres soient donc +mes frres, et qu'elles soient mes sœurs, toutes celles qui +ont des peines comme moi!</p> + +<p>D'ordinaire, Benedetta remontait la premire son +appartement, et Pierre s'attardait parfois, restait seul sous +le laurier, dans le lger parfum de femme qu'elle laissait. +Il rvait confusment des choses douces et tristes. +Comme l'existence se montrait dure pour les pauvres +tres que brlait l'unique soif du bonheur! Autour de lui, +le silence s'tait largi encore, tout le vieux palais +dormait son lourd sommeil de ruine, avec sa cour voisine, +seme d'herbe, entoure de son portique mort, o moisissaient +des marbres de fouille, un Apollon sans bras et +le torse tronqu d'une Vnus; et, de loin en loin, ce +silence de tombe n'tait troubl que par le grondement +brusque d'un carrosse de prlat, en visite chez le +cardinal, s'engouffrant sous le porche, tournant dans la +cour dserte, grand bruit de roues.</p> + +<p>Un lundi, vers dix heures un quart, dans le salon de +donna Serafina, il n'y avait plus que les jeunes gens. +Monsignor Nani n'avait fait que paratre, le cardinal Sarno +venait de partir. Et, prs de la chemine, sa place habituelle, +donna Serafina elle-mme se tenait comme l'cart, +les yeux fixs sur la place inoccupe de l'avocat Morano,<a name="page_304" id="page_304"></a> +qui s'enttait ne point reparatre. Devant le canap, o +Benedetta et Celia se trouvaient assises, Dario, l'abb +Pierre et Narcisse Habert taient debout, causant et +riant. Depuis quelques minutes, Narcisse s'amusait +plaisanter le jeune prince, qu'il prtendait avoir rencontr +en compagnie d'une trs belle fille.</p> + +<p>—Mais, mon cher, ne vous dfendez pas, car elle est +vraiment superbe... Elle marchait ct de vous, et vous +vous tes engags dans une ruelle dserte, le Borgo Angelico +je crois, o je ne vous ai pas suivis, par discrtion.</p> + +<p>Dario souriait, l'air trs l'aise, en homme heureux, +incapable de renier son got passionn de la beaut.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, c'tait bien moi, je ne nie +pas... Seulement, l'affaire n'est pas celle que vous pensez.</p> + +<p>Et, se retournant vers Benedetta, qui s'gayait, elle +aussi, sans aucune ombre d'inquitude jalouse, comme +ravie au contraire du plaisir des yeux qu'il avait pu +prendre un instant:</p> + +<p>—Tu sais, il s'agit de cette pauvre fille, que j'ai +trouve en larmes, il y a prs de six semaines... Oui, +cette ouvrire en perles qui sanglotait cause du +chmage, et qui s'est mise, toute rouge, galoper devant +moi pour me conduire chez ses parents, lorsque j'ai +voulu lui donner une pice blanche... Pierina, tu te +rappelles bien?</p> + +<p>—Pierina, parfaitement!</p> + +<p>—Alors, imaginez-vous, je l'ai dj, depuis ce jour, +rencontre quatre ou cinq fois sur mon chemin. Et, c'est +vrai, elle est si extraordinairement belle, que je m'arrte +et que je cause... L'autre jour, je l'ai conduite ainsi +jusque chez un fabricant. Mais elle n'a pas encore trouv +d'ouvrage, elle s'est remise pleurer; et, ma foi, pour la +consoler un peu, je l'ai embrasse... Ah! elle en est +reste saisie, et heureuse, si heureuse!</p> + +<p>Tous, maintenant, riaient de l'histoire. Mais Celia, la +premire, se calma. Elle dit d'une voix trs grave:<a name="page_305" id="page_305"></a></p> + +<p>—Vous savez, Dario, qu'elle vous aime. Il ne faut pas +tre mchant.</p> + +<p>Sans doute Dario pensait comme elle, car il regarda de +nouveau Benedetta, avec un hochement gai de la tte, +pour dire que, s'il tait aim, lui n'aimait pas. Une +perlire, une fille du bas peuple, ah! non! Elle pouvait +tre une Vnus, elle n'tait pas une matresse possible. +Et il s'amusa beaucoup lui-mme de l'aventure romanesque, +que Narcisse arrangeait, en un sonnet la mode +ancienne: la belle perlire tombant amoureuse folle du +jeune prince qui passe, beau comme le jour, et qui lui a +donn un cu, touch de son infortune; la belle perlire, +ds lors, le cœur boulevers de le trouver aussi charitable +que beau, ne rvant plus que de lui, le suivant partout, +attache ses pas par un lien de flamme; et la belle +perlire, enfin, qui a refus l'cu, demandant de ses yeux +soumis et tendres, obtenant l'aumne que le jeune prince +daigne un soir lui faire de son cœur. Benedetta se plut +beaucoup ce jeu. Mais Celia, avec sa face anglique, +son air de petite fille qui aurait d tout ignorer, restait +trs srieuse, rptait tristement:</p> + +<p>—Dario, Dario, elle vous aime, il ne faut pas la faire +souffrir.</p> + +<p>Alors, la contessina finit par s'apitoyer son tour.</p> + +<p>—Et ils ne sont pas heureux, ces pauvres gens!</p> + +<p>—Oh! s'cria le prince, une misre ne pas croire! +Le jour o elle m'a men l-bas, aux Prs du Chteau, +j'en suis rest suffoqu. C'est une horreur, une horreur +tonnante!</p> + +<p>—Mais je me souviens, reprit-elle, nous avions fait le +projet d'aller les visiter, ces malheureux, et c'est fort +mal d'avoir tard jusqu'ici... N'est-ce pas? monsieur +l'abb Froment, vous tiez trs dsireux, pour vos tudes, +de nous accompagner et de voir ainsi de prs la classe +pauvre Rome.</p> + +<p>Elle avait lev les yeux vers Pierre, qui se taisait depuis<a name="page_306" id="page_306"></a> +un instant. Il fut trs attendri que cette pense de charit +lui revnt; car il sentit, au lger tremblement de sa voix, +qu'elle voulait se montrer ainsi une lve docile, faisant +des progrs dans l'amour des humbles et des misrables. +Tout de suite, d'ailleurs, la passion de son apostolat +l'avait repris.</p> + +<p>—Oh! dit-il, je ne quitterai Rome qu'aprs y avoir +vu le peuple qui souffre, sans travail et sans pain. La +maladie est l, pour toutes les nations, et le salut ne peut +venir que par la gurison de la misre. Quand les racines +de l'arbre ne mangent pas, l'arbre meurt.</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle, nous allons prendre rendez-vous +tout de suite, vous viendrez avec nous aux Prs du +Chteau... Dario nous conduira.</p> + +<p>Celui-ci, qui avait cout le prtre d'un air stupfait, +sans bien comprendre l'image de l'arbre et de ses racines, +se rcria, plein de dtresse.</p> + +<p>—Non, non! cousine, promne l-bas monsieur l'abb, +si cela t'amuse... Moi, j'y suis all, et je n'y retourne +pas. Ma parole! en rentrant, j'ai failli me mettre au lit, +la cervelle et l'estomac l'envers... Non, non! c'est trop +triste, ce n'est pas possible, des abominations pareilles!</p> + +<p>A ce moment, une voix mcontente s'leva du coin de +la chemine. Donna Serafina sortait de son long silence.</p> + +<p>—Il a raison, Dario! Envoie ton aumne, ma chre, +et j'y joindrai volontiers la mienne... Seulement, il y a +d'autres endroits plus utiles voir, o tu peux conduire +monsieur l'abb... Tu vas, en vrit, lui faire emporter +l un beau souvenir de notre ville!</p> + +<p>L'orgueil romain sonnait seul au fond de sa mauvaise +humeur. A quoi bon montrer ses plaies aux trangers +qui viennent, amens peut-tre par des curiosits hostiles? +Il fallait tre toujours en beaut, ne montrer +Rome que dans l'apparat de sa gloire.</p> + +<p>Mais Narcisse s'tait empar de Pierre.</p> + +<p>—Oh! mon cher, c'est vrai, j'oubliais de vous recommander<a name="page_307" id="page_307"></a> +cette promenade... Il faut absolument que vous +visitiez le nouveau quartier qu'on a bti aux Prs du Chteau. +Il est typique, il rsume tous les autres; et vous +n'aurez pas perdu votre temps, je vous en rponds, car +rien au monde ne vous en dira plus long sur la Rome +actuelle. C'est extraordinaire, extraordinaire!</p> + +<p>Puis, s'adressant Benedetta:</p> + +<p>—Est-ce entendu? voulez-vous demain matin?... +Vous nous trouveriez l-bas, l'abb et moi, parce que je +tiens le mettre d'abord au courant, pour qu'il comprenne... +A dix heures, voulez-vous?</p> + +<p>Avant de rpondre, la contessina, qui s'tait tourne +vers sa tante, lui tint tte, respectueusement.</p> + +<p>—Allez, ma tante, monsieur l'abb a d rencontrer +assez de mendiants dans nos rues, il peut tout voir. Et, +d'ailleurs, d'aprs ce qu'il raconte dans son livre, il n'en +verra pas plus Rome qu'il n'en a vu Paris. Partout, +comme il le dit quelque part, la faim est la mme.</p> + +<p>Puis, elle s'attaqua Dario, trs douce, l'air raisonnable.</p> + +<p>—Tu sais, mon Dario, que tu me ferais un bien gros +plaisir, en me conduisant l-bas. Sans toi, nous aurions +trop l'air de tomber du ciel... Nous prendrons la voiture, +nous irons rejoindre ces messieurs, et a nous fera une +trs jolie promenade... Il y a si longtemps que nous ne +sommes sortis ensemble!</p> + +<p>Certainement, c'tait l ce qui la ravissait, d'avoir ce +prtexte pour l'emmener, pour se rconcilier tout fait +avec lui. Il sentit cela, il ne put se drober, et il affecta +de plaisanter.</p> + +<p>—Ah! cousine, tu seras cause que j'aurai des cauchemars +tout le restant de la semaine. Une partie de +plaisir comme a, vois-tu, c'est gter pour huit jours le +bonheur de vivre!</p> + +<p>Il frmissait de rvolte l'avance, les rires recommencrent; +et, malgr la muette dsapprobation de donna<a name="page_308" id="page_308"></a> +Serafina, le rendez-vous fut dfinitivement fix au lendemain, +dix heures. En partant, Celia regretta vivement de +ne pouvoir en tre. Mais elle, avec sa candeur ferme de +lis en bouton, ne s'intressait qu' la Pierina. Aussi, +dans l'antichambre, se pencha-t-elle l'oreille de son +amie.</p> + +<p>—Cette beaut, regarde-la bien, ma chre, pour me +dire si elle est belle, trs belle, plus belle que toutes.</p> + +<p>Le lendemain, neuf heures, lorsque Pierre retrouva +Narcisse prs du Chteau Saint-Ange, il s'tonna de le +voir retomb dans son enthousiasme d'art, langoureux et +pm. D'abord, il ne fut plus du tout question des quartiers +nouveaux, ni de l'effroyable catastrophe financire +qu'ils avaient provoque. Le jeune homme raconta qu'il +s'tait lev avec le soleil, pour aller passer une heure +devant la Sainte Thrse du Bernin. Quand il ne l'avait +pas vue depuis huit jours, il disait en souffrir, le cœur +gros de larmes, comme de la privation d'une matresse +trs aime. Et il avait des heures pour l'aimer ainsi, +diffremment, cause de l'clairage: le matin, de tout +un lan mystique de son me, sous la lumire d'aube qui +l'habillait de blancheur; l'aprs-midi, de toute la passion +rouge du sang des martyrs, dans les rayons obliques +du soleil couchant, dont la flamme semblait ruisseler en +elle.</p> + +<p>—Ah! mon ami, dclara-t-il de son air las, les yeux +noys de mauve, ah! mon ami, vous n'avez pas ide de +son troublant et dlicieux rveil, ce matin... Une vierge +ignorante et pure, et qui, brise de volupt, ouvre languissamment +les yeux, encore pme d'avoir t possde +par Jsus... Ah! c'est mourir!</p> + +<p>Puis, se calmant, au bout de quelques pas, il reprit de +sa voix nette de garon pratique, trs d'aplomb dans la +vie:</p> + +<p>—Dites donc, nous allons nous rendre tout doucement +aux Prs du Chteau, dont vous apercevez les constructions<a name="page_309" id="page_309"></a> +l-bas, en face de nous; et, pendant que nous marcherons, +je vous raconterai ce que je sais, oh! l'histoire la plus +extravagante, un de ces coups de folie de la spculation +qui sont beaux comme l'œuvre monstrueuse et belle de +quelque gnie dtraqu... J'ai t mis au courant par des +parents moi, qui ont jou ici, et qui, ma foi! ont gagn +des sommes considrables.</p> + +<p>Alors, avec une clart et une prcision d'homme de +finances, employant les termes techniques d'un air d'aisance +parfaite, il conta l'extraordinaire aventure. Au lendemain +de la conqute de Rome, lorsque l'Italie entire +dlirait d'enthousiasme, l'ide de possder enfin la +capitale tant dsire, l'antique et glorieuse ville, l'ternelle +qui avait la promesse de l'empire du monde, ce +fut d'abord une explosion bien lgitime de la joie et de +l'espoir d'un peuple jeune, constitu de la veille, ayant hte +d'affirmer sa puissance. Il s'agissait de prendre possession +de Rome, d'en faire la capitale moderne, seule digne +d'un grand royaume; et il s'agissait avant tout de l'assainir, +de la nettoyer des ordures qui la dshonoraient. On +ne peut plus s'imaginer dans quelle salet immonde +baignait la ville des papes, la Roma sporca regrette des +artistes: pas mme de latrines, la voie publique servant + tous les besoins, les ruines augustes transformes en +dpotoirs, les abords des vieux palais princiers souills +d'excrments, un lit d'pluchures, de dtritus, de matires +en dcomposition montant de partout, changeant +les rues en gouts empoisonns, d'o soufflaient de +continuelles pidmies. La ncessit de vastes travaux +d'dilit s'imposait, c'tait une vritable mesure de +salut, le rajeunissement, la vie assure et plus large, de +mme qu'il tait juste de songer btir de nouvelles maisons +pour les habitants nouveaux qui devaient affluer de +toutes parts. Le fait s'tait pass Berlin, aprs la constitution +de l'empire d'Allemagne, la ville avait vu sa +population s'accrotre en coup de foudre, par centaines<a name="page_310" id="page_310"></a> +de mille mes. Rome, certainement, allait elle aussi doubler, +tripler, quintupler, attirant elle les forces vives +des provinces, devenant le centre de l'existence nationale. +Et l'orgueil s'en mla, il fallait montrer au gouvernement +dchu du Vatican ce dont l'Italie tait capable, de quelle +splendeur rayonnerait la nouvelle Rome, la troisime +Rome, qui dpasserait les deux autres, l'impriale et la +papale, par la magnificence de ses voies et le flot dbordant +de ses foules.</p> + +<p>Les premires annes, cependant, le mouvement des +constructions garda quelque prudence. On fut assez sage +pour ne btir qu'au fur et mesure des besoins. D'un +bond, la population avait doubl, tait monte de deux +cent mille quatre cent mille habitants: tout le petit +monde des employs, des fonctionnaires, venus avec les +administrations publiques, toute la cohue qui vit de l'tat +ou espre en vivre, sans compter les oisifs, les jouisseurs, +qu'une cour trane aprs elle. Ce fut l une premire cause +de griserie, personne ne douta que cette marche ascensionnelle +ne continut, ne se prcipitt mme. Ds lors, +la cit de la veille ne suffisait plus, il fallait sans attendre +faire face aux besoins du lendemain, en largissant Rome +hors de Rome, dans tous les antiques faubourgs dserts. +On parlait aussi du Paris du second empire, si agrandi, +chang en une ville de lumire et de sant. Mais, aux +bords du Tibre, le malheur fut, la premire heure, qu'il +n'y eut pas un plan gnral, pas plus qu'un homme de +regard clair, matre souverain de la situation, s'appuyant +sur des Socits financires puissantes. Et ce que l'orgueil +avait commenc, cette ambition de surpasser en clat la +Rome des Csars et des Papes, cette volont de refaire +de la Cit ternelle, prdestine, le centre et la reine +de la terre, la spculation l'acheva, un de ces extraordinaires +souffles de l'agio, une de ces temptes qui +naissent, font rage, dtruisent et emportent tout, sans que +rien les annonce ni les arrte. Brusquement, le bruit<a name="page_311" id="page_311"></a> +courut que des terrains, achets cinq francs le mtre, se +revendaient cent francs; et la fivre s'alluma, la fivre +de tout un peuple que le jeu passionne. Un vol de spculateurs, +venu de la haute Italie, s'tait abattu sur +Rome, la plus noble et la plus facile des proies. Pour +ces montagnards, pauvres, affams, la cure des apptits +commena, dans ce Midi voluptueux, o la vie est si douce; +de sorte que les dlices du climat, elles-mmes corruptrices, +activrent la dcomposition morale. Puis, il n'y +avait vraiment qu' se baisser, les cus d'abord se ramassrent + la pelle, parmi les dcombres des premiers +quartiers qu'on ventra. Les gens adroits, qui, flairant +le trac des voies nouvelles, s'taient rendus acqureurs +des immeubles menacs d'expropriation, dcuplrent leurs +fonds en moins de deux ans. Alors, la contagion grandit, +empoisonna la ville entire, de proche en proche; les +habitants leur tour furent emports, toutes les classes +entrrent en folie, les princes, les bourgeois, les petits +propritaires, jusqu'aux boutiquiers, les boulangers, les +piciers, les cordonniers; ce point qu'on cita plus tard +un simple boulanger qui fit une faillite de quarante-cinq +millions. Et ce n'tait plus que le jeu exaspr, un jeu +formidable dont la fivre avait remplac le petit train +rglement du loto papal, un jeu coups de millions o +les terrains et les btisses devenaient fictifs, de simples +prtextes des oprations de Bourse. Le vieil orgueil +atavique qui avait rv de transformer Rome en capitale +du monde, s'exalta ainsi jusqu' la dmence, sous cette +fivre chaude de la spculation, achetant des terrains, +btissant des maisons pour les revendre, sans mesure, +sans arrt, de mme qu'on lance des actions, tant que les +presses veulent bien en imprimer.</p> + +<p>Certainement, jamais ville en volution n'a donn pareil +spectacle. Aujourd'hui, lorsqu'on tche de comprendre, +on reste confondu. Le chiffre de la population avait dpass +quatre cent mille, et il semblait rester stationnaire;<a name="page_312" id="page_312"></a> +mais cela n'empchait pas la vgtation des quartiers neufs +de sortir du sol, toujours plus drue. Pour quel peuple +futur btissait-on avec cette sorte de rage? Par quelle +aberration en arrivait-on ne pas attendre les habitants, + prparer ainsi des milliers de logements aux familles +de demain, qui viendraient peut-tre? La seule excuse tait +de s'tre dit, d'avoir pos l'avance, comme une vrit +indiscutable, que la troisime Rome, la capitale triomphante +de l'Italie, ne pouvait avoir moins d'un million +d'mes. Elles n'taient pas venues, mais elles allaient +venir srement: aucun patriote n'en pouvait douter, sans +crime de lse-patrie. Et on btissait, on btissait, on btissait +sans relche, pour les cinq cent mille citoyens en +route. On ne s'inquitait mme plus du jour de leur +arrive, il suffisait que l'on comptt sur eux. Encore, dans +Rome, les Socits qui s'taient formes pour la construction +des grandes voies, au travers des vieux quartiers +malsains abattus, vendaient ou louaient leurs immeubles, +ralisaient de gros bnfices. Seulement, +mesure que la folie croissait, pour satisfaire la fringale +du lucre, d'autres Socits se crrent, dans le but +d'lever, hors de Rome, des quartiers encore, des quartiers +toujours, de vritables petites villes, dont on n'avait +nul besoin. A la porte Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, +des faubourgs poussrent comme par miracle. Sur +les immenses terrains de la villa Ludovisi, de la porte +Salaria la porte Pia, jusqu' Sainte-Agns, une bauche +de ville fut commence. Enfin, aux Prs du Chteau, ce +fut toute une cit qu'on voulut d'un coup faire natre du +sol, avec son glise, son cole, son march. Et il ne +s'agissait pas de petites maisons ouvrires, de logements +modestes pour le menu peuple et les employs, il s'agissait +de btisses colossales, de vrais palais trois et quatre +tages, dveloppant des faades uniformes et dmesures, +qui faisaient de ces nouveaux quartiers excentriques des +quartiers babyloniens, que des capitales de vie intense et<a name="page_313" id="page_313"></a> +d'industrie, comme Paris ou Londres, pourraient seules +peupler. Ce sont l les monstrueux produits de l'orgueil +et du jeu, et quelle page d'histoire, quelle leon amre, +lorsque Rome, aujourd'hui ruine, se voit dshonore en +outre, par cette laide ceinture de grandes carcasses +crayeuses et vides, inacheves pour la plupart, dont les +dcombres dj sment les rues pleines d'herbe!</p> + +<p>L'effondrement fatal, le dsastre fut effroyable. Narcisse +en donnait les raisons, en suivait les diverses phases, +si nettement, que Pierre comprit. De nombreuses Socits +financires avaient naturellement pouss dans ce +terreau de la spculation, l'Immobilire, la Societ +edilizia, la Fondiaria, la Tiberina, l'Esquilino. Presque +toutes faisaient construire, btissaient des maisons +normes, des rues entires, pour les revendre. Mais elles +jouaient galement sur les terrains, les cdaient de gros +bnfices aux petits spculateurs qui s'improvisaient de +toutes parts, rvant des bnfices leur tour, dans la hausse +continue et factice que dterminait la fivre croissante +de l'agio. Le pis tait que ces bourgeois, ces boutiquiers +sans exprience, sans argent, s'affolaient jusqu' faire +construire eux aussi, en empruntant aux banques, en se +retournant vers les Socits qui leur avaient vendu les terrains, +pour obtenir d'elles l'argent ncessaire l'achvement +des constructions. Le plus souvent, pour ne pas tout +perdre, les Socits se trouvaient un jour forces de reprendre +les terrains et les constructions, mme inacheves, +ce qui amenait entre leurs mains un engorgement +formidable, dont elles devaient prir. Si le million d'habitants +tait venu occuper les logements qu'on lui prparait, +dans un rve d'espoir si extraordinaire, les gains +auraient pu tre incalculables, Rome en dix ans s'enrichissait, +devenait une des plus florissantes capitales du +monde. Seulement, ces habitants s'enttaient ne pas +venir, rien ne se louait, les logements restaient vides. +Et, alors, la crise clata en coup de foudre, avec une violence<a name="page_314" id="page_314"></a> +sans pareille, pour deux raisons. D'abord, les maisons +bties par les Socits taient des morceaux trop +gros, d'un achat difficile, devant lesquels reculait la +foule des rentiers moyens, dsireux de placer leur argent +dans le foncier. L'atavisme avait agi, les constructeurs +avaient vu trop grand, une srie de palais magnifiques, +destins craser ceux des autres ges, et qui +allaient rester mornes et dserts, comme un des tmoignages +les plus inous de l'orgueil impuissant. Il ne +se rencontra donc pas de capitaux particuliers qui osassent +ou qui pussent se substituer ceux des Socits. Ensuite, +ailleurs, Paris, Berlin, les quartiers neufs, les embellissements +se sont faits avec des capitaux nationaux, +avec l'argent de l'pargne. Au contraire, Rome, tout +s'est bti avec du crdit, des lettres de change trois mois, +et surtout avec de l'argent tranger. On estime prs d'un +milliard l'norme somme engloutie, dont les quatre cinquimes +taient de l'argent franais. Cela se faisait simplement +de banquiers banquiers, les banquiers franais +prtant trois et demi ou quatre pour cent aux banquiers +italiens, qui de leur ct prtaient aux spculateurs, aux +constructeurs de Rome, six, sept et mme huit pour +cent. Aussi s'imagine-t-on le dsastre, lorsque la France, +que fchait l'alliance de l'Italie avec l'Allemagne, retira ses +huit cents millions en moins de deux ans. Un immense +reflux se produisit, vidant les banques italiennes; et les +Socits foncires, toutes celles qui spculaient sur les +terrains et les constructions, forces de rembourser leur +tour, durent s'adresser aux Socits d'mission, celles +qui avaient la facult d'mettre du papier. En mme temps, +elles intimidrent l'tat, elles le menacrent d'arrter les +travaux et de mettre sur le pav de Rome quarante mille +ouvriers sans ouvrage, s'il n'obligeait pas les Socits +d'mission leur prter les cinq ou six millions de papier +dont elles avaient besoin, ce que l'tat finit par faire, +pouvant l'ide d'une faillite gnrale. Naturellement,<a name="page_315" id="page_315"></a> +aux chances, les cinq ou six millions ne purent tre +rendus, puisque les maisons ne se vendaient ni ne se +louaient, de sorte que l'croulement commena, se prcipita, +des dcombres sur des dcombres: les petits spculateurs +tombrent sur les constructeurs, ceux-ci sur les +Socits foncires, celles-ci sur les Socits d'mission, +qui tombrent sur le crdit public, ruinant la nation. +Voil comment une crise simplement dilitaire devint un +effroyable dsastre financier, un danger d'effondrement +national, tout un milliard inutilement englouti, Rome +enlaidie, encombre de jeunes ruines honteuses, les +logements bants et vides, pour les cinq ou six cent mille +habitants rvs, qu'on attend toujours.</p> + +<p>D'ailleurs, dans le vent de gloire qui soufflait, l'tat lui-mme +voyait colossal. Il s'agissait de crer de toutes pices +une Italie triomphante, de lui faire accomplir en vingt-cinq +ans la besogne d'unit et de grandeur, que d'autres +nations ont mis des sicles faire solidement. Aussi +tait-ce une activit fbrile, des dpenses prodigieuses, +des canaux, des ports, des routes, des chemins de fer, des +travaux publics dmesurs dans toutes les villes. On +improvisait, on organisait la grande nation, sans compter. +Depuis l'alliance avec l'Allemagne, le budget de la guerre +et de la marine dvorait les millions inutilement. Et on +ne faisait face aux besoins, sans cesse grandissants, qu' +coups d'missions, les emprunts se succdaient d'anne +en anne. Rien qu' Rome, la construction du Ministre +de la Guerre cotait dix millions, celle du Ministre des +Finances quinze, et l'on dpensait cent millions pour les +quais, qui ne sont pas finis, et l'on engloutissait plus de +deux cent cinquante millions dans les travaux de dfense, +autour de la ville. C'tait encore et toujours la flambe +d'orgueil fatal, la sve de cette terre qui ne peut s'panouir +qu'en projets trop vastes, la volont d'blouir le +monde et de le conqurir, ds qu'on a pos le pied au +Capitole, mme dans la poussire accumule de tous les<a name="page_316" id="page_316"></a> +pouvoirs humains, qui s'y sont crouls les uns sur les +autres.</p> + +<p>—Et, mon cher ami, continua Narcisse, si je descendais +dans les histoires qui circulent, qu'on se raconte + l'oreille, si je vous citais certains faits, vous seriez stupfait, +pouvant, du degr de dmence o cette ville +entire, si raisonnable au fond, si indolente et si goste, +a pu monter, sous la terrible fivre contagieuse de la passion +du jeu. Le petit monde, les ignorants et les sots, ne +s'y sont pas ruins seuls, car les grandes familles, presque +toute la noblesse romaine y a laiss crouler les antiques +fortunes, et l'or, et les palais, et les galeries de chefs-d'œuvre, +qu'elle devait la munificence des papes. Ces +colossales richesses, qu'il avait fallu des sicles de npotisme +pour entasser entre les mains de quelques-uns, ont +fondu comme de la cire, en dix ans peine, au feu niveleur +de l'agio moderne.</p> + +<p>Puis, s'oubliant, ne pensant plus qu'il parlait un +prtre, il conta une de ces histoires quivoques:</p> + +<p>—Tenez! notre bon ami Dario, prince Boccanera, le +dernier du nom, qui en est rduit vivre des miettes de +son oncle le cardinal, lequel n'a plus gure que l'argent +de sa charge, eh bien! il roulerait srement carrosse, +sans l'extraordinaire histoire de la villa Montefiori... On +doit vous avoir dj mis au courant: les vastes terrains de +cette villa cds pour dix millions une compagnie financire; +puis, le prince Onofrio, le pre de Dario, mordu par +le besoin de spculer, rachetant fort cher ses propres terrains, +jouant dessus, faisant btir; puis, la catastrophe finale +emportant, avec les dix millions, tout ce qu'il possdait lui-mme, +les dbris de la fortune anciennement colossale des +Boccanera... Mais ce qu'on ne vous a sans doute pas dit, ce +sont les causes caches, le rle que le comte Prada, justement +l'poux spar de cette dlicieuse contessina que +nous attendons, a jou l dedans. Il tait l'amant de la +princesse Boccanera, la belle Flavia Montefiori qui avait<a name="page_317" id="page_317"></a> +apport la villa au prince, oh! une crature admirable, +beaucoup plus jeune que son mari; et l'on assure que +Prada tenait le mari par la femme, ce point que +celle-ci se refusait, le soir, quand le vieux prince hsitait + donner une signature, s'engager davantage dans une +aventure dont il avait flair d'abord le danger. Prada y a +gagn les millions qu'il mange aujourd'hui d'une faon +fort intelligente. Et quant la belle Flavia, devenue +mre, vous savez qu'aprs avoir tir une petite fortune du +dsastre, elle a renonc galamment son titre de princesse +Boccanera, pour s'acheter un bel homme, un second +mari beaucoup plus jeune qu'elle, cette fois, dont elle +a fait un marquis Montefiori, lequel l'entretient en joie et +en beaut opulente, malgr ses cinquante ans passs... +Dans tout cela, il n'y a de victime que notre bon ami Dario, +totalement ruin, rsolu pouser sa cousine, pas plus +riche que lui. Il est vrai qu'elle le veut et qu'il est incapable +de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aime. Sans cela, +il aurait dj accept quelque Amricaine, une hritire + millions, ainsi que tant d'autres princes; moins que +le cardinal et donna Serafina ne s'y fussent opposs, car ces +deux-l sont aussi des hros dans leur genre, des Romains +d'orgueil et d'enttement, qui entendent garder leur sang +pur de toute alliance trangre... Enfin, esprons que +le bon Dario et cette Benedetta exquise seront heureux +ensemble.</p> + +<p>Il s'interrompit; puis, au bout de quelques pas faits en +silence, il continua plus bas:</p> + +<p>—Moi, j'ai un parent qui a ramass prs de trois millions +dans l'affaire de la villa Montefiori. Ah! comme je +regrette de n'tre arriv ici qu'aprs ces temps hroques +de l'agio! comme cela devait tre amusant, et quels coups + faire, pour un joueur de sang-froid!</p> + +<p>Mais, brusquement, en levant la tte, il aperut devant +lui le quartier neuf des Prs du Chteau; et sa physionomie +changea, il redevint l'me artiste, indigne des abominations<a name="page_318" id="page_318"></a> +modernes dont on avait souill la Rome papale. +Ses yeux plirent, sa bouche exprima l'amer ddain du +rveur bless dans sa passion des sicles disparus.</p> + +<p>—Voyez, voyez cela! O ville d'Auguste, ville de Lon X, +ville de l'ternelle puissance et de l'ternelle beaut!</p> + +<p>Pierre, en effet, restait lui-mme saisi. A cette place, +autrefois, s'tendaient en terrain plat les prairies du Chteau +Saint-Ange, coupes de peupliers, tout le long du +Tibre, jusqu'aux premires pentes du mont Mario, vastes +herbages, aims des artistes, pour le premier plan de +riante verdure qu'ils faisaient au Borgo et au dme lointain +de Saint-Pierre. Et c'tait, maintenant, au milieu de cette +plaine bouleverse, lpreuse et blanchtre, une ville +entire, une ville de maisons massives, colossales, des +cubes de pierres rguliers, tous pareils, avec des rues +larges, se coupant angle droit, un immense damier aux +cases symtriques. D'un bout l'autre, les mmes faades +se reproduisaient, on aurait dit des sries de couvents, +de casernes, d'hpitaux, dont les lignes identiques se continuaient +sans fin. Et l'tonnement, l'impression extraordinaire +et pnible, venait surtout de la catastrophe, +inexplicable d'abord, qui avait immobilis cette ville en +pleine construction, comme si, par quelque matin maudit, +un magicien de dsastre avait, d'un coup de baguette, +arrt les travaux, vid les chantiers turbulents, laiss +les btisses telles qu'elles taient, cette minute prcise, +dans un morne abandon. Tous les tats successifs se +retrouvaient, depuis les terrassements, les trous profonds +creuss pour les fondations, rests bants et que des herbes +folles avaient envahis, jusqu'aux maisons entirement +debout, acheves et habites. Il y avait des maisons dont +les murs sortaient peine du sol; il y en avait d'autres +qui atteignaient le deuxime, le troisime tage, avec +leurs planchers de solives de fer jour, leurs fentres ouvertes +sur le ciel; il y en avait d'autres, montes compltement, +couvertes de leur toit, telles que des carcasses<a name="page_319" id="page_319"></a> +livres aux batailles des vents, toutes semblables des +cages vides. Puis, c'taient des maisons termines, mais +dont on n'avait pas eu le temps d'enduire les murs extrieurs; +et d'autres qui taient demeures sans boiseries, +ni aux portes ni aux fentres; et d'autres qui avaient bien +leurs portes et leurs persiennes, mais cloues, telles que +des couvercles de cercueil, les appartements morts, sans +une me; et d'autres enfin habites, quelques-unes en +partie, trs peu totalement, vivantes de la plus inattendue +des populations. Rien ne pouvait rendre l'affreuse tristesse +de ces choses, la ville de la Belle au Bois dormant, frappe +d'un sommeil mortel avant mme d'avoir vcu, s'anantissant +au lourd soleil, dans l'attente d'un rveil qui +paraissait ne devoir jamais venir.</p> + +<p>A la suite de son compagnon, Pierre s'tait engag dans +les larges rues dsertes, d'une immobilit et d'un silence +de cimetire. Pas une voiture, pas un piton n'y passait. +Certaines n'avaient pas mme de trottoir, l'herbe envahissait +la chausse, non pave encore, telle qu'un champ qui +retournait l'tat de nature; et, pourtant, des becs de gaz +provisoires restaient l depuis des annes, de simples +tuyaux de plomb lis des perches. Aux deux cts, les +propritaires avaient clos hermtiquement les baies des +rez-de-chausse et des tages, l'aide de grosses planches, +pour viter d'avoir payer l'impt des portes et fentres. +D'autres maisons, commences peine, taient barres +de palissades, dans la crainte que les caves ne devinssent +le repaire de tous les bandits du pays. Mais, surtout, la +dsolation tait les jeunes ruines, de hautes btisses +superbes, pas finies, pas crpies mme, n'ayant pu vivre +encore de leur existence de gants de pierre, et qui se +lzardaient dj de toutes parts, et qu'il avait fallu tayer +avec des complications de charpentes, pour qu'elles +ne tombassent pas en poudre sur le sol. Le cœur se +serrait, comme dans une cit d'o un flau aurait balay +les habitants, la peste, la guerre, un bombardement, dont<a name="page_320" id="page_320"></a> +ces carcasses bantes semblaient garder les traces. Puis, + l'ide que c'tait l une naissance avorte, et non une +mort, que la destruction allait faire son œuvre, avant que +les habitants rvs, attendus en vain, eussent apport la +vie ces maisons mort-nes, la mlancolie s'aggravait, +on tait dbord d'une infinie dsesprance humaine. +Et il y avait encore l'ironie affreuse, chaque angle, de +magnifiques plaques de marbre portant les noms des rues, +des noms illustres emprunts l'Histoire, les Gracques, +les Scipion, Pline, Pompe, Jules Csar, qui clataient +l, sur ces murs inachevs et croulants, comme une drision, +comme un soufflet du pass donn l'impuissance +d'aujourd'hui.</p> + +<p>Alors, Pierre fut une fois de plus frapp de cette +vrit que quiconque possde Rome est dvor de la folie +du marbre, du besoin vaniteux de btir et de laisser aux +peuples futurs son monument de gloire. Aprs les Csars +entassant leurs palais au Palatin, aprs les papes rebtissant +la Rome du moyen ge et la timbrant de leurs +armes, voil que le gouvernement italien n'avait pu devenir +le matre de la ville, sans vouloir tout de suite la reconstruire, +plus resplendissante et plus norme qu'elle n'avait +jamais t. C'tait la suggestion mme du sol, c'tait le +sang d'Auguste qui, de nouveau, montait au crne des +derniers venus, les jetait la dmence de faire de la +troisime Rome la nouvelle reine de la terre. Et de l les +projets gigantesques, les quais cyclopens, les simples +Ministres luttant avec le Colise; et de l ces quartiers +neufs aux maisons gantes, pousses tout autour de l'antique +cit comme autant de petites villes. Il se souvenait +de cette ceinture crayeuse, entourant les vieilles toitures +rousses, qu'il avait vue du dme de Saint-Pierre, pareille +de loin des carrires abandonnes; car ce n'tait pas +aux Prs du Chteau seulement, c'tait aussi la porte +Saint-Jean, la porte Saint-Laurent, la villa Ludovisi, +sur les hauteurs du Viminal et de l'Esquilin, que des<a name="page_321" id="page_321"></a> +quartiers inachevs et vides croulaient dj, dans l'herbe +des rues dsertes. Cette fois, aprs deux mille ans de +fertilit prodigieuse, il semblait que le sol ft enfin puis, +que la pierre des monuments refust d'y pousser encore. +De mme que, dans de trs vieux jardins fruitiers, les +pruniers et les cerisiers qu'on replante s'tiolent et +meurent, les murs neufs sans doute ne trouvaient plus +boire la vie dans cette poussire de Rome, appauvrie par +la vgtation sculaire d'un si grand nombre de temples, +de cirques, d'arcs de triomphe, de basiliques et d'glises. +Et les maisons modernes qu'on avait tent d'y faire fructifier +de nouveau, les maisons inutiles et trop vastes, +toutes gonfles de l'ambition hrditaire, n'avaient pu +arriver maturit, dressant des moitis de faade que +trouaient les fentres bantes, sans force pour monter +jusqu' la toiture, restes l infcondes, telles que les +broussailles sches d'un terrain qui a trop produit. +L'affreuse tristesse venait d'une grandeur passe si cratrice +aboutissant un pareil aveu d'actuelle impuissance, +Rome qui avait couvert le monde de ses monuments +indestructibles et qui n'enfantait plus que des ruines.</p> + +<p>—On les finira bien un jour! s'cria Pierre.</p> + +<p>Narcisse le regarda tonn.</p> + +<p>—Pour qui donc?</p> + +<p>Et c'tait le mot terrible. Ces cinq ou six cent mille +habitants dont on avait rv la venue, qu'on attendait +toujours, o vivaient-ils l'heure prsente, dans quelles +campagnes voisines, dans quelles villes recules? Si un +grand enthousiasme patriotique avait pu seul esprer une +telle population, aux premiers jours de la conqute, il +aurait fallu aujourd'hui un singulier aveuglement pour +croire encore qu'elle viendrait jamais. L'exprience semblait +faite, Rome restait stationnaire, on ne prvoyait aucune +des causes qui en auraient doubl les habitants, ni +les plaisirs qu'elle offrait, ni les gains d'un commerce et +d'une industrie qu'elle n'avait pas, ni l'intense vie sociale<a name="page_322" id="page_322"></a> +et intellectuelle dont elle ne paraissait plus capable. +En tout cas, des annes et des annes seraient indispensables. +Et, alors, comment peupler les maisons finies et +vides, qui n'attendaient que des locataires? Pour qui terminer +les maisons restes l'tat de squelette, s'miettant +au soleil et la pluie? Elles demeureraient donc indfiniment +l, les unes dcharnes, ouvertes toutes les +bises, les autres closes, muettes comme des tombes, +dans la laideur lamentable de leur inutilit et de leur +abandon? Quel terrible tmoignage sous le ciel splendide! +Les nouveaux matres de Rome taient mal partis, +et s'ils savaient maintenant ce qu'il aurait fallu faire, +oseraient-ils jamais dfaire ce qu'ils avaient fait? Puisque +le milliard qui tait l semblait dfinitivement gch et +compromis, on se mettait souhaiter un Nron de volont +dmesure et souveraine, prenant la torche et la pioche, +et brlant tout, rasant tout, au nom vengeur de la raison +et de la beaut.</p> + +<p>—Ah! reprit Narcisse, voici la contessina et le prince.</p> + +<p>Benedetta avait fait arrter la voiture un carrefour +des rues dsertes; et, par ces larges voies, si calmes, +pleines d'herbes, faites pour les amoureux, elle s'avanait +au bras de Dario, tous les deux ravis de la promenade, ne +songeant plus aux tristesses qu'ils taient venus voir.</p> + +<p>—Oh! quel joli temps, dit-elle gaiement en abordant +les deux amis. Voyez donc ce soleil si doux!... +Et c'est si bon de marcher un peu pied, comme dans la +campagne!</p> + +<p>Dario, le premier, cessa de rire au ciel bleu, la joie +prsente de promener sa cousine son bras.</p> + +<p>—Ma chre, il faut pourtant aller visiter ces gens, +puisque tu t'enttes ce caprice, qui va srement nous +gter la belle journe... Voyons, il faut que je me +retrouve. Moi, vous savez, je ne suis pas fort pour me +reconnatre dans les endroits o je n'aime pas aller... +Avec a, ce quartier est imbcile, avec ces rues mortes,<a name="page_323" id="page_323"></a> +ces maisons mortes, o il n'y a pas une figure dont on se +souvienne, pas une boutique qui vous remette dans le +bon chemin... Je crois que c'est par ici. Suivez-moi toujours, +nous verrons bien.</p> + +<p>Et les quatre promeneurs se dirigrent vers la partie +centrale du quartier, faisant face au Tibre, o un commencement +de population s'tait form. Les propritaires +tiraient parti comme ils le pouvaient des quelques maisons +termines, ils en louaient les logements trs bas +prix, ne se fchaient pas lorsque les loyers se faisaient +attendre. Des employs ncessiteux, des mnages sans +argent s'taient donc installs l, payant la longue, +arrivant toujours donner quelques sous. Mais le pis tait +qu' la suite de la dmolition de l'ancien Ghetto et des +perces dont on avait ar le Transtvre, de vritables +hordes de loqueteux, sans pain, sans toit, presque sans +vtements, s'taient abattues sur les maisons inacheves, +les avaient envahies de leur souffrance et de leur vermine; +et il avait bien fallu fermer les yeux, tolrer cette +brutale prise de possession, sous peine de laisser toute +cette pouvantable misre tale en pleine voie publique. +C'tait ces htes effrayants que venaient d'choir les +grands palais rvs, les colossales btisses de quatre et +cinq tages, o l'on entrait par des portes monumentales, +ornes de hautes statues, o des balcons sculpts, que +soutenaient des cariatides, allaient d'un bout l'autre des +faades. Les boiseries des portes et des fentres manquaient, +chaque famille de misrables avait fait son choix, +fermant parfois les fentres avec des planches, bouchant +les portes l'aide de simples haillons, occupant tout un +tage princier, ou prfrant des pices plus troites, pour +s'y entasser son got. Des linges affreux schaient sur +les balcons sculpts, pavoisaient de leur immonde dtresse +ces faades d'avortement, souffletes dans leur +orgueil. Une usure rapide, des souillures sans nom dgradaient +dj les belles constructions blanches, les rayaient,<a name="page_324" id="page_324"></a> +les claboussaient de taches infmes; et, par les porches +magnifiques, faits pour la royale sortie des quipages, +c'tait un ruisseau d'ignominie qui dbouchait, des ordures +et des fientes, dont les mares stagnantes pourrissaient +ensuite sur la chausse sans trottoirs.</p> + +<p>A deux reprises, Dario avait fait revenir ses compagnons +sur leurs pas. Il s'garait, il s'assombrissait de +plus en plus.</p> + +<p>—J'aurais d prendre gauche. Mais comment voulez-vous +savoir? Est-ce possible, au milieu d'un monde +pareil?</p> + +<p>Maintenant, des bandes d'enfants pouilleux se tranaient +dans la poussire. Ils taient d'une extraordinaire salet, +presque nus, la chair noire, les cheveux en broussaille, +tels que des paquets de crins. Et des femmes circulaient +en jupes sordides, en camisoles dfaites, montrant des +flancs et des seins de juments surmenes. Beaucoup, +toutes droites, causaient entre elles, d'une voix glapissante; +d'autres, assises sur de vieilles chaises, les mains +allonges sur les genoux, restaient ainsi pendant des +heures, sans rien faire. On rencontrait peu d'hommes. Quelques-uns, +allongs l'cart, parmi l'herbe rousse, le nez +contre la terre, dormaient lourdement au soleil.</p> + +<p>Mais l'odeur surtout devenait nausabonde, une odeur +de misre malpropre, le btail humain s'abandonnant, +vivant dans sa crasse. Et cela s'aggrava des manations +d'un petit march improvis qu'il fallut franchir, des +fruits gts, des lgumes cuits et aigres, des fritures de +la veille, la graisse fige et rance, que de pauvres marchandes +vendaient par terre, au milieu de la convoitise +affame d'un troupeau d'enfants.</p> + +<p>—Enfin, je ne sais plus, ma chre! s'cria le prince, +en s'adressant sa cousine. Sois raisonnable, nous en +avons assez vu, retournons la voiture.</p> + +<p>Rellement, il souffrait; et, selon le mot de Benedetta +elle-mme, il ne savait pas souffrir. Cela lui semblait<a name="page_325" id="page_325"></a> +monstrueux, un crime imbcile, que d'attrister sa vie par +une promenade pareille. La vie tait faite pour tre vcue +lgre et aimable, sous le ciel clair. Il fallait l'gayer +uniquement par des spectacles gracieux, des chants, +des danses. Et, dans son gosme naf, il avait une vritable +horreur du laid, du pauvre, du souffrant, ce point +que la vue seule lui en causait un malaise, une sorte de +courbature physique et morale.</p> + +<p>Mais Benedetta, qui frmissait comme lui, voulait tre +brave devant Pierre. Elle le regarda, elle le vit si intress, +si passionnment pitoyable, qu'elle ne cda pas, +dans son effort sympathiser avec les humbles et les +malheureux.</p> + +<p>—Non, non, il faut rester, mon Dario... Ces messieurs +veulent tout voir, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! dit Pierre, la Rome actuelle est ici, cela en dit +plus long que toutes les promenades classiques travers +les ruines et les monuments.</p> + +<p>—Mon cher, vous exagrez, dclara Narcisse son +tour. Seulement, j'accorde que cela est intressant, trs +intressant... Les vieilles femmes surtout, ah! extraordinaires +d'expression, les vieilles femmes!</p> + +<p>A ce moment, Benedetta ne put retenir un cri d'admiration +heureuse, en apercevant devant elle une jeune fille +d'une beaut superbe.</p> + +<p>—<i>O che bellezza!</i></p> + +<p>Et Dario, l'ayant reconnue, s'cria du mme air ravi:</p> + +<p>—Eh! c'est la Pierina... Elle va nous conduire.</p> + +<p>Depuis un instant, l'enfant suivait le groupe, sans se +permettre d'approcher. Ses regards s'taient ardemment +fixs sur le prince, luisant d'une joie d'esclave amoureuse; +puis, ils avaient vivement dvisag la contessina, mais +sans colre, avec une sorte de soumission tendre, de +bonheur rsign, la trouver trs belle, elle aussi. Et +elle tait en vrit telle que le prince l'avait dpeinte, +grande, solide, avec une gorge de desse, un vrai antique,<a name="page_326" id="page_326"></a> +une Junon vingt ans, le menton un peu fort, la bouche +et le nez d'une correction parfaite, de larges yeux de +gnisse, et la face clatante, comme dore d'un coup de +soleil, sous le casque de lourds cheveux noirs.</p> + +<p>—Alors, tu vas nous conduire? demanda Benedetta, +familire, souriante, dj console des laideurs voisines, + l'ide qu'il pouvait exister des cratures pareilles.</p> + +<p>—Oh! oui, madame, oui! tout de suite.</p> + +<p>Elle courut devant eux, chausse de souliers sans trous, +vtue d'une vieille robe de laine marron, qu'elle avait +d laver et raccommoder rcemment. On sentait sur elle +certains soins de coquetterie, un dsir de propret, que +n'avaient pas les autres; moins que ce ne ft simplement +sa grande beaut qui rayonnt de ses pauvres vtements +et ft d'elle une desse.</p> + +<p>—<i>Che bellezza! che bellezza!</i> ne se lassait pas de +rpter la contessina, tout en la suivant. C'est un rgal, +mon Dario, que cette fille regarder.</p> + +<p>—Je savais bien qu'elle te plairait, rpondit-il simplement, +flatt de sa trouvaille, ne parlant plus de s'en +aller, puisqu'il pouvait enfin reposer les yeux sur quelque +chose d'agrable voir.</p> + +<p>Derrire eux venait Pierre, merveill galement, +qui Narcisse disait les scrupules de son got, qui tait +pour le rare et le subtil.</p> + +<p>—Oui, oui, sans doute, elle est belle... Seulement, +leur type romain, mon cher, au fond, rien n'est plus +lourd, sans me, sans au-del... Il n'y a que du sang sous +leur peau, il n'y a pas de ciel.</p> + +<p>Mais la Pierina s'tait arrte, et, d'un geste, elle +montra sa mre, assise sur une caisse dfonce demi, +devant la haute porte d'un palais inachev. Elle avait d +tre aussi fort belle, ruine quarante ans, les yeux +teints de misre, la bouche dforme, aux dents noires, la +face coupe de grandes rides molles, la gorge norme et +tombante; et elle tait d'une salet affreuse, ses cheveux<a name="page_327" id="page_327"></a> +grisonnants dpeigns, envols en mches folles, sa jupe +et sa camisole souilles, fendues, laissant voir la crasse +des membres. Des deux mains, elle tenait sur ses genoux +un nourrisson, son dernier-n, qui s'tait endormi. Elle +le regardait, comme foudroye, et sans courage, de l'air +de la bte de somme rsigne son sort, en mre qui +avait fait des enfants et les avait nourris sans savoir pourquoi.</p> + +<p>—Ah! bon, bon! dit-elle en relevant la tte, c'est le +monsieur qui est venu me donner un cu, parce qu'il +t'avait rencontre en train de pleurer. Et il revient nous +voir avec des amis. Bon, bon! il y a tout de mme de +braves cœurs.</p> + +<p>Alors, elle dit leur histoire, mais mollement, sans +chercher mme les apitoyer. Elle s'appelait Giacinta, +elle avait pous un maon, Tommaso Gozzo, dont elle +avait eu sept enfants, la Pierina, et puis Tito, un grand +garon de dix-huit ans, et quatre autres filles encore, de +deux annes en deux annes, et puis celui-ci enfin, un +garon de nouveau, qu'elle tenait sur les genoux. Trs +longtemps, ils avaient habit le mme logement au Transtvre, +dans une vieille maison qu'on venait d'abattre. +Et il semblait qu'on et, en mme temps, abattu leur +existence; car, depuis qu'ils s'taient rfugis aux Prs +du Chteau, tous les malheurs les frappaient, la crise +terrible sur les constructions qui avait rduit au chmage +Tommaso et son fils Tito, la fermeture rcente de l'atelier +de perles de cire o la Pierina gagnait jusqu' vingt sous, +de quoi ne pas mourir de faim. Maintenant, personne ne +travaillait plus, la famille vivait de hasard.</p> + +<p>—Si vous prfrez monter, madame et messieurs? +Vous trouverez l-haut Tommaso, avec son frre Ambrogio, +que nous avons pris chez nous; et ils sauront mieux vous +parler, ils vous diront les choses qu'il faut dire... Que +voulez-vous? Tommaso se repose; et c'est comme Tito, il +dort, puisqu'il n'a rien de mieux faire.<a name="page_328" id="page_328"></a></p> + +<p>De la main, elle montrait, allong dans l'herbe sche, +un grand gaillard, le nez fort, la bouche dure, qui avait +les admirables yeux de la Pierina. Il s'tait content de +lever la tte, inquiet de ces gens. Un pli farouche creusa +son front, lorsqu'il remarqua de quel regard ravi sa sœur +contemplait le prince. Et il laissa retomber sa tte, mais +il ne referma pas les paupires, il les guetta.</p> + +<p>—Pierina, conduis donc madame et ces messieurs, +puisqu'ils veulent voir.</p> + +<p>D'autres femmes s'taient approches, tranant leurs +pieds nus dans des savates; des bandes d'enfants grouillaient, +des fillettes demi vtues, parmi lesquelles sans +doute les quatre de Giacinta, toutes si semblables avec +leurs yeux noirs sous leurs tignasses emmles, que les +mres seules pouvaient les reconnatre; et c'tait en plein +soleil comme un pullulement, un campement de misre, +au milieu de cette rue de majestueux dsastre, borde de +palais inachevs et dj en ruine.</p> + +<p>Doucement, Benedetta dit son cousin, avec une tendresse +souriante:</p> + +<p>—Non, ne monte pas, toi... Je ne veux pas ta mort, +mon Dario... Tu as t bien aimable de venir jusqu'ici, +attends-moi sous ce beau soleil, puisque monsieur l'abb +et monsieur Habert m'accompagnent.</p> + +<p>Il se mit rire, lui aussi, et il accepta trs volontiers, il +alluma une cigarette, puis se promena petits pas, satisfait +de la douceur de l'air.</p> + +<p>La Pierina tait entre vivement sous le vaste porche, + la haute vote, orne de caissons rosaces; mais un +vritable lit de fumier, dans le vestibule, couvrait les +dalles de marbre dont on avait commenc la pose. Ensuite, +c'tait le monumental escalier de pierre, la rampe +ajoure et sculpte; et les marches se trouvaient dj +rompues, souilles d'une telle paisseur d'immondices, +qu'elles en paraissaient noires. Partout, les mains avaient +laiss des traces graisseuses. Toute une ignominie sortait<a name="page_329" id="page_329"></a> +des murs, rests l'tat brut, dans l'attente des peintures +et des dorures qui devaient les dcorer.</p> + +<p>Au premier tage, sur le vaste palier, la Pierina s'arrta; +et elle se contenta de crier, par la baie d'une grande +porte bante, sans huisserie ni vantaux:</p> + +<p>—Pre, c'est une dame et deux messieurs qui vont te +voir.</p> + +<p>Puis, se tournant vers la contessina:</p> + +<p>—Tout au fond, dans la troisime salle.</p> + +<p>Et elle se sauva, elle redescendit l'escalier plus vite +qu'elle ne l'avait mont, courant sa passion.</p> + +<p>Benedetta et ses compagnons traversrent deux salons +immenses, au sol bossu de pltre, aux fentres ouvertes +sur le vide. Et ils tombrent enfin dans un salon +plus petit, o toute la famille Gozzo s'tait installe, +avec les dbris qui lui servaient de meubles. Par terre, +sur les solives de fer laisses nu, tranaient cinq ou +six paillasses lpreuses, manges de sueur. Une longue +table, solide encore, tenait le milieu; et il y avait aussi +de vieilles chaises dpailles, raccommodes l'aide de +cordes. Mais le gros travail avait consist boucher deux +fentres sur trois avec des planches, tandis que la troisime +et la porte taient fermes par d'anciennes toiles +matelas, cribles de taches et de trous.</p> + +<p>Tommaso, le maon, parut surpris, et il fut vident qu'il +n'tait gure habitu de pareilles visites de charit. Il +tait assis devant la table, les deux coudes sur le bois, le +menton entre les mains, en train de se reposer, comme +l'avait dit sa femme Giacinta. C'tait un fort gaillard de +quarante-cinq ans, barbu et chevelu, la face grande et +longue, d'une srnit de snateur romain, dans sa misre +et dans son oisivet. La vue des deux trangers, qu'il +flaira tout de suite, l'avait fait se lever, d'un brusque +mouvement de dfiance. Mais il sourit, ds qu'il reconnut +Benedetta; et, comme elle lui parlait de Dario rest en +bas, en lui expliquant leur but charitable:<a name="page_330" id="page_330"></a></p> + +<p>—Oh! je sais, je sais, contessina... Oui, je sais bien +qui vous tes, car j'ai mur une fentre, au palais Boccanera, +du temps de mon pre.</p> + +<p>Alors, complaisamment, il se laissa questionner, il +rpondit Pierre surpris qu'on n'tait pas trs heureux, +mais qu'enfin on aurait vcu tout de mme, si l'on avait +pu travailler deux jours seulement par semaine. Et, au +fond, on le sentait assez content de se serrer le ventre, +du moment qu'il vivait sa guise, sans fatigue. C'tait +toujours l'histoire de ce serrurier, qui, appel par un +voyageur pour ouvrir la serrure d'une malle, dont la clef +tait perdue, refusait absolument de se dranger, +l'heure de la sieste. On ne payait plus son logement, puisqu'il +y avait des palais vides, ouverts au pauvre monde, +et quelques sous auraient suffi pour la nourriture, tellement +on tait sobre et peu difficile.</p> + +<p>—Oh! monsieur l'abb, tout allait beaucoup mieux +sous le pape... Mon pre, qui tait maon comme moi, +a travaill sa vie entire au Vatican; et moi-mme, aujourd'hui +encore, quand j'ai quelques journes d'ouvrage, +c'est toujours l que je les trouve... Voyez-vous, nous avons +t gts par ces dix annes de gros travaux, o l'on ne +quittait pas les chelles, o l'on gagnait ce qu'on voulait. +Naturellement, on mangeait mieux, on s'habillait, on ne +se refusait aucun plaisir; et c'est plus dur aujourd'hui de +se priver... Mais, sous le pape, monsieur l'abb, si vous +tiez venu nous voir! Pas d'impts, tout se donnait pour +rien, on n'avait vraiment qu' se laisser vivre.</p> + +<p>A ce moment, un grondement s'leva d'une des paillasses, +dans l'ombre des fentres bouches, et le maon +reprit de son air lent et paisible:</p> + +<p>—C'est mon frre Ambrogio qui n'est pas de mon avis... +Lui a t avec les rpublicains, en quarante-neuf, l'ge +de quatorze ans... a ne fait rien, nous l'avons pris avec +nous, quand nous avons su qu'il se mourait dans une +cave, de faim et de maladie.<a name="page_331" id="page_331"></a></p> + +<p>Les visiteurs, alors, eurent un frmissement de piti. +Ambrogio tait l'an de quinze ans, et, g de soixante +ans peine, il n'tait plus qu'une ruine, dvor par la +fivre, tranant des jambes si diminues, qu'il passait les +jours sur sa paillasse, sans sortir. Plus petit que son frre, +plus maigre et turbulent, il avait exerc l'tat de menuisier. +Mais, dans sa dchance physique, il gardait une +tte extraordinaire, une face d'aptre et de martyr, d'une +expression noble et tragique, encadre dans un hrissement +de barbe et de chevelure blanches.</p> + +<p>—Le pape, le pape, gronda-t-il, je n'ai jamais mal parl +du pape. C'est sa faute pourtant, si la tyrannie continue. +Lui seul, en quarante-neuf, aurait pu nous donner +la rpublique, et nous n'en serions pas o nous en +sommes.</p> + +<p>Il avait connu Mazzini, il en conservait la religiosit +vague, le rve d'un pape rpublicain, faisant enfin rgner +la libert et la fraternit sur la terre. Mais, plus tard, sa +passion pour Garibaldi, en troublant cette conception, lui +avait fait juger la papaut indigne dsormais, incapable de +travailler la libration humaine. De sorte qu'il ne savait +plus trop au juste, partag entre la chimre de sa +jeunesse et la rude exprience de sa vie. D'ailleurs, il +n'avait jamais agi que sous le coup d'une motion violente, +et il en restait de belles paroles, des souhaits +vastes et indtermins.</p> + +<p>—Ambrogio, mon frre, reprit tranquillement Tommaso, +le pape est le pape, et la sagesse est de se mettre +avec lui, parce qu'il sera toujours le pape, c'est--dire le +plus fort. Moi, demain, si l'on votait, je voterais pour lui.</p> + +<p>Le vieil ouvrier ne se hta pas de rpondre. Toute la +prudence avise de la race l'avait calm.</p> + +<p>—Moi, Tommaso, mon frre, je voterais contre, toujours +contre... Et tu sais bien que nous aurions la majorit. +C'est fini, le pape roi. Le Borgo lui-mme se rvolterait... +Mais a ne veut pas dire qu'on ne doive pas s'entendre<a name="page_332" id="page_332"></a> +avec lui, pour que la religion de tout le monde soit respecte.</p> + +<p>Intress vivement, Pierre coutait. Il se risqua poser +une question.</p> + +<p>—Et y a-t-il beaucoup de socialistes, Rome, parmi +le peuple?</p> + +<p>Cette fois, la rponse se fit attendre davantage encore.</p> + +<p>—Des socialistes, monsieur l'abb, oui, sans doute, +quelques-uns, mais bien moins nombreux que dans +d'autres villes... Ce sont des nouveauts, o vont les +impatients, sans y entendre grand'chose peut-tre... Nous, +les vieux, nous tions pour la libert, nous ne sommes +pas pour l'incendie ni pour le massacre.</p> + +<p>Et il craignit d'en dire trop, devant cette dame et ces +messieurs, il se mit geindre en s'allongeant sur sa +paillasse, pendant que la contessina prenait cong, un +peu incommode par l'odeur, aprs avoir averti le prtre +qu'il tait prfrable de remettre leur aumne la femme, +en bas.</p> + +<p>Dj, Tommaso avait repris sa place devant la table, le +menton entre les mains, tout en saluant ses htes, sans +plus s'motionner leur sortie qu' leur entre.</p> + +<p>—Bien au revoir, et trs heureux d'avoir pu vous tre +agrable.</p> + +<p>Mais, sur le seuil, l'enthousiasme de Narcisse clata. Il +se retourna, pour admirer encore la tte du vieil Ambrogio.</p> + +<p>—Oh! mon cher abb, quel chef-d'œuvre! La voil la +merveille, la voil la beaut! Combien cela est moins +banal que le visage de cette fille!... Ici, je suis certain +que le pige du sexe ne m'induit pas en une tentation +malpropre. Je ne m'meus pas pour des raisons basses... +Et puis, franchement, quel infini dans ces rides, quel +inconnu au fond des yeux noys, quel mystre parmi +le hrissement de la barbe et des cheveux! On rve un +prophte, un Dieu le Pre!</p> + +<p>En bas, Giacinta tait encore assise sur la caisse demi<a name="page_333" id="page_333"></a> +dfonce, avec son nourrisson en travers des genoux; et, + quelques pas, la Pierina, debout devant Dario, le regardait +finir sa cigarette, d'un air d'enchantement; tandis +que Tito, ras dans l'herbe, comme une bte l'afft, ne +les quittait toujours pas des yeux.</p> + +<p>—Ah! madame, reprit la mre de sa voix rsigne et +dolente, vous avez vu, ce n'est gure habitable. La seule +bonne chose, c'est qu'on a vraiment de la place. Autrement, +il y a des courants d'air, prendre la mort matin +et soir. Et puis, j'ai continuellement peur pour les enfants, + cause des trous.</p> + +<p>Elle conta l'histoire de la femme, qui, se trompant un +soir, croyant sortir sur le palier, avait pris une fentre +pour la porte, et s'tait tue net, en culbutant dans la rue. +Une petite fille, aussi, s'tait cass les deux bras, en +tombant du haut d'un escalier qui n'avait pas de rampe. +D'ailleurs, on serait rest mort l dedans, sans que personne +le st et s'avist d'aller vous ramasser. La veille, +on avait trouv, au fond d'une pice perdue, couch sur +le pltre, le corps d'un vieil homme, que la faim devait +y avoir trangl depuis prs d'une semaine; et il y serait +rest srement, si l'odeur infecte n'avait averti les voisins +de sa prsence.</p> + +<p>—Encore si l'on avait manger! continua Giacinta. Et +quand on nourrit et qu'on ne mange pas, on n'a pas de +lait. Ce petit-l, ce qu'il me suce le sang! Il se fche, il +en veut, et moi, n'est-ce pas? je me mets pleurer, car +ce n'est pas ma faute s'il n'y a rien.</p> + +<p>Des larmes, en effet, taient montes ses pauvres +yeux plis. Mais elle fut prise d'une brusque colre, en +remarquant que Tito n'avait pas boug de son herbe, +vautr comme une bte au soleil, ce qu'elle jugeait mal +poli pour ce beau monde, qui allait srement lui laisser +une aumne.</p> + +<p>—Eh! Tito, fainant! est-ce que tu ne pourrais pas te +mettre debout, quand on vient te voir?<a name="page_334" id="page_334"></a></p> + +<p>Il fit d'abord la sourde oreille, il finit pourtant par se +relever, d'un air de grande mauvaise humeur; et Pierre, +qu'il intressait, tcha de le faire parler, de mme qu'il +avait questionn le pre et l'oncle, l-haut. Il n'en tira +que des rponses brves, pleines de dfiance et d'ennui. +Puisqu'on ne trouvait pas de travail, il n'y avait qu' +dormir. Ce n'tait pas en se fchant qu'on changerait les +choses. Le mieux tait donc de vivre comme on pouvait, +sans augmenter sa peine. Quant des socialistes, oui! +peut-tre, il y en avait quelques-uns; mais lui n'en connaissait +pas. Et, de son attitude lasse, indiffrente, il ressortait +clairement que, si le pre tait pour le pape et +l'oncle pour la rpublique, lui, le fils, n'tait certainement +pour rien. Pierre sentit l une fin de peuple, ou +plutt le sommeil d'un peuple, dans lequel une dmocratie +ne s'tait pas veille encore.</p> + +<p>Mais, comme le prtre continuait, voulant savoir son +ge, quelle cole il tait all, dans quel quartier il +tait n, Tito, brusquement, coupa court, en disant d'une +voix grave, un doigt en l'air, tourn vers sa poitrine:</p> + +<p>—<i>Io son Romano di Roma!</i></p> + +<p>En effet, cela ne rpondait-il pas tout? Moi, je suis +Romain de Rome. Pierre eut un sourire triste, et se tut. +Jamais il n'avait mieux senti l'orgueil de la race, le lointain +hritage de gloire, si lourd aux paules. Chez ce +garon dgnr, qui savait peine lire et crire, revivait +la vanit souveraine des Csars. Ce meurt-de-faim connaissait +sa ville, en aurait pu dire d'instinct l'histoire, aux +belles pages. Les noms des grands empereurs et des +grands papes lui taient familiers. Et pourquoi travailler +alors, aprs avoir t les matres de la terre? Pourquoi ne +pas vivre de noblesse et de paresse, dans la plus belle +des villes, sous le plus beau des ciels?</p> + +<p>—<i>Io son Romano di Roma.</i></p> + +<p>Benedetta avait gliss son aumne dans la main de la +mre; et Pierre ainsi que Narcisse, voulant s'associer sa<a name="page_335" id="page_335"></a> +bonne œuvre, faisaient de mme, lorsque Dario, qui lui +aussi s'tait joint sa cousine, eut une ide gentille, +dsireux de ne pas oublier la Pierina, qui il n'osait +offrir de l'argent. Il posa lgrement les doigts sur ses +lvres, il dit avec un lger rire:</p> + +<p>—Pour la beaut.</p> + +<p>Et cela fut vraiment doux et joli, ce baiser envoy, ce +rire qui s'en moquait un peu, ce prince familier, que +touchait l'adoration muette de la belle perlire, comme +dans une histoire d'amour du temps jadis.</p> + +<p>La Pierina devint toute rouge de contentement; et elle +perdit la tte, elle se jeta sur la main de Dario, y colla +ses lvres chaudes, dans un mouvement irraisonn, o il +entrait autant de divine reconnaissance que de tendresse +amoureuse. Mais les yeux de Tito avaient flamb de +colre, il saisit brutalement sa sœur par sa jupe, l'carta +du poing, en grondant sourdement.</p> + +<p>—Toi, tu sais, je te tuerai, et lui aussi.</p> + +<p>Il tait grand temps de partir, car d'autres femmes, +ayant flair l'argent, s'approchaient, tendaient la main, +lanaient des enfants en larmes. Un moi agitait le misrable +quartier des grandes btisses abandonnes, un cri +de dtresse montait des rues mortes, aux plaques de +marbre retentissantes. Et que faire? On ne pouvait donner + tous. Il n'y avait que la fuite, le cœur dbord de tristesse, +devant cette conclusion de la charit impuissante.</p> + +<p>Lorsque Benedetta et Dario furent revenus leur voiture, +ils se htrent d'y monter, ils se serrrent l'un +contre l'autre, ravis d'chapper un tel cauchemar. Elle +tait heureuse pourtant de s'tre montre brave devant +Pierre; et elle lui serra la main en lve attendrie, lorsque +Narcisse eut dclar qu'il gardait le prtre, pour l'emmener +djeuner au petit restaurant de la place Saint-Pierre, +d'o l'on avait une vue si intressante sur le +Vatican.</p> + +<p>—Buvez du petit vin blanc de Genzano, leur cria Dario<a name="page_336" id="page_336"></a> +redevenu trs gai. Il n'y a rien de tel pour chasser les +ides noires.</p> + +<p>Mais Pierre se montrait insatiable de dtails. En chemin, +il questionna encore Narcisse sur le peuple de Rome, +sa vie, ses habitudes, ses mœurs. L'instruction tait +presque nulle. Aucune industrie d'ailleurs, aucun commerce +pour le dehors. Les hommes exeraient les quelques +mtiers courants, toute la consommation ayant lieu sur +place. Parmi les femmes, il y avait des perlires, des brodeuses, +et l'article religieux, les mdailles, les chapelets, +avait de tout temps occup un certain nombre d'ouvriers, +de mme que la fabrication des bijoux locaux. Mais, ds +que la femme tait marie, mre de ces nues d'enfants +qui poussaient miracle, elle ne travaillait gure. En +somme, c'tait une population se laissant vivre, travaillant +juste assez pour manger, se contentant de lgumes, de +ptes, de basse viande de mouton, sans rvolte, sans ambition +d'avenir, n'ayant que le souci de cette vie prcaire, +au jour le jour. Les deux seuls vices taient le jeu et les +vins rouges et blancs des Chteaux romains, des vins de +querelle et de meurtre, qui, les soirs de fte, au sortir des +cabarets, semaient les rues d'hommes rlants, la peau +troue coups de couteau. Les filles se dbauchaient peu, +on comptait celles qui se donnaient avant le mariage. Cela +venait de ce que la famille tait reste trs unie, soumise +troitement l'autorit absolue du pre. Et les frres +eux-mmes veillaient sur l'honntet des sœurs, comme +ce Tito si dur la Pierina, la gardant avec un soin +farouche, non par une pense de jalousie inavouable, +mais pour le bon renom, pour l'honneur de la famille. Et +cela sans religion relle, au milieu de la plus enfantine +idoltrie, tous les cœurs allant la Madone et aux saints, +qui seuls existaient, que seuls on implorait, en dehors de +Dieu, qui personne ne s'avisait de songer.</p> + +<p>Ds lors, la stagnation de ce bas peuple s'expliquait +aisment. Il y avait, derrire, des sicles de paresse encourage,<a name="page_337" id="page_337"></a> +de vanit flatte, de molle existence accepte. Quand +ils n'taient ni maons, ni menuisiers, ni boulangers, ils +taient domestiques, ils servaient les prtres, la solde +plus ou moins directe de la papaut. De l, les deux partis +tranchs: les anciens carbonari, devenus des mazziniens +et des garibaldiens, les plus nombreux srement, l'lite +du Transtvre; puis, les clients du Vatican, tous ceux +qui vivaient de l'glise, de prs ou de loin, et qui regrettaient +le pape roi. Mais, de part et d'autre, cela restait l'tat +d'opinion dont on causait, sans que jamais l'ide s'veillt +d'un effort faire, d'une chance courir. Il aurait fallu +une brusque passion balayant la solide raison de la +race, la jetant quelque courte dmence. A quoi bon? +La misre venait de tant de sicles, le ciel tait si bleu, la +sieste valait mieux que tout, aux heures chaudes! Et un +seul fait semblait acquis, le fond de patriotisme, la majorit +certaine pour Rome capitale, cette gloire reconquise, + ce point qu'une rvolte avait failli clater dans la cit +Lonine, lorsque le bruit avait couru d'un accord entre +l'Italie et le pape, ayant pour base le rtablissement du +pouvoir temporel sur cette cit. Si la misre pourtant semblait +avoir grandi, si l'ouvrier romain se plaignait davantage, +c'tait qu'il n'avait vraiment rien gagn aux travaux +normes qui s'taient, pendant quinze ans, excuts chez +lui. D'abord, plus de quarante mille ouvriers avaient envahi +sa ville, des ouvriers venus du Nord pour la plupart, qui +travaillaient bas prix, plus courageux et plus rsistants. +Puis, lorsque lui-mme avait eu sa part dans la besogne, +il avait mieux vcu, sans faire d'conomies; de sorte que, +lorsque la crise s'tait produite et qu'on avait d rapatrier +les quarante mille ouvriers des provinces, lui s'tait retrouv +comme devant, dans une ville morte, o les ateliers +chmaient, sans espoir de se faire embaucher de longtemps. +Et il retombait ainsi son antique indolence, +satisfait au fond que trop de travail ne le bouscult plus, +faisant de nouveau le meilleur mnage possible avec sa<a name="page_338" id="page_338"></a> +vieille matresse la misre, sans un sou et grand seigneur.</p> + +<p>Pierre, surtout, tait frapp des caractres diffrents +de la misre, Paris et Rome. Certes, ici, le dnuement +tait plus absolu, la nourriture plus immonde, +la salet plus repoussante. Pourquoi donc ces effroyables +pauvres gardaient-ils plus d'aisance et de gaiet relle? +Lorsqu'il voquait un hiver de Paris, les bouges qu'il +avait tant visits, o la neige entrait, o grelottaient des +familles sans feu et sans pain, il se sentait le cœur perdu +d'une compassion, qu'il ne venait pas d'prouver si vive, +aux Prs du Chteau. Et il comprit enfin: la misre, +Rome, tait une misre qui n'avait pas froid. Ah! oui, +quelle douce et ternelle consolation, un soleil toujours +clair, un ciel bienfaisant qui restait bleu sans cesse, par +bont pour les misrables! Qu'importait l'abomination du +logis, si l'on pouvait dormir dehors, dans la caresse du vent +tide! Qu'importait mme la faim, si la famille attendait +l'aubaine du hasard, par les rues ensoleilles, au travers +des herbes sches! Le climat rendait sobre, aucun besoin +d'alcool ni de viandes rouges pour affronter les brouillards. +La divine fainantise riait aux soires d'or, la pauvret +devenait une jouissance libre, dans cet air dlicieux, o +semblait suffire la crature le bonheur de vivre. A +Naples, comme le racontait Narcisse, dans ces quartiers +du port et de Sainte-Lucie, aux rues troites, nausabondes, +pavoises de linges en train de scher, la vie +entire du peuple se passait dehors. Les femmes et les +enfants qui n'taient pas en bas, dans la rue, vivaient sur +les lgers balcons de bois, suspendus toutes les fentres. +On y cousait, on y chantait, on s'y dbarbouillait. Mais la +rue, surtout, tait la salle commune, des hommes qui +achevaient de passer leur culotte, des femmes demi-nues +qui pouillaient leurs enfants et qui s'y peignaient elles-mmes, +une population d'affams dont le couvert s'y trouvait +toujours mis. C'tait sur de petites tables, dans des +voitures, un continuel march de mangeailles bas prix,<a name="page_339" id="page_339"></a> +des grenades et des pastques trop mres, des ptes cuites, +des lgumes bouillis, des poissons frits, des coquillages, +toute une cuisine faite, constamment prte parmi la cohue, +qui permettait de manger l, au plein air, sans jamais +allumer de feu. Et quelle cohue grouillante, les mres +sans cesse gesticuler, les pres assis la file le long +des trottoirs, les enfants lchs en galops sans fin, cela +au milieu d'une frnsie de vacarme, des cris, des chansons, +de la musique, la plus extraordinaire des insouciances! +Des voix rauques clataient en grands rires, des +faces brunes, pas belles, avaient des yeux admirables qui +flambaient de la joie d'tre, sous les cheveux d'encre +bouriffs. Ah! pauvre peuple gai, si enfant, si ignorant, +dont l'unique dsir se bornait aux quelques sous ncessaires +pour manger sa faim, dans cette foire perptuelle! +Certainement, jamais dmocratie n'avait eu moins conscience +d'elle-mme. Puisque, disait-on, ils regrettaient +l'ancienne monarchie, sous laquelle leurs droits cette +vie de pauvret insoucieuse semblaient mieux assurs, on +se demandait s'il fallait se fcher pour eux, leur conqurir +malgr eux plus de science et de conscience, plus de +bien-tre et de dignit. Une infinie tristesse, pourtant, +montait au cœur de Pierre de cette gaiet des meurt-de-faim, +dans la griserie et la duperie du soleil. C'tait bien +le beau ciel qui faisait l'enfance prolonge de ce peuple, +qui expliquait pourquoi cette dmocratie ne s'veillait pas +plus vite. Sans doute, Naples, Rome, ils souffraient de +manquer de tout; mais ils ne gardaient pas en eux la rancune +des atroces jours d'hiver, la rancune noire d'avoir +trembl de froid, pendant que les riches se chauffaient +devant de grands feux; ils ignoraient les furieuses rveries, +dans les taudis battus par la neige, devant la maigre +chandelle qui va s'teindre, le besoin alors de faire +justice, le devoir de la rvolte, pour sauver la femme et +les enfants de la phtisie, pour qu'ils aient eux aussi un nid +chaud, o l'existence soit possible. Ah! la misre qui a<a name="page_340" id="page_340"></a> +froid, c'est l'excs de l'injustice sociale, la plus terrible +cole o le pauvre apprend connatre sa souffrance, s'en +indigne et jure de la faire cesser, quitte faire crouler +le vieux monde!</p> + +<p>Et Pierre trouvait encore, dans cette douceur du ciel, +l'explication de saint Franois, le divin mendiant d'amour, +battant les chemins, clbrant le charme dlicieux de la +pauvret. Il tait sans doute un inconscient rvolutionnaire, +il protestait sa faon contre le luxe dbordant de +la cour de Rome, par ce retour l'amour des humbles, +la simplicit de la primitive glise. Mais jamais un tel +rveil de l'innocence et de la sobrit ne se serait produit +dans une contre du Nord, que glacent les froids de dcembre. +Il y fallait l'enchantement de la nature, la frugalit +d'un peuple nourri de soleil, la mendicit bnie par +les routes toujours tides. C'tait ainsi qu'il avait d en +venir au total oubli de soi-mme. La question paraissait +d'abord embarrassante: comment un saint Franois avait-il +pu natre jadis, l'me si brlante de fraternit, communiant +avec les cratures, les btes, les choses, sur cette +terre aujourd'hui si peu charitable, dure aux petits, mprisant +son bas peuple, ne faisant pas mme l'aumne +son pape? tait-ce donc que l'antique orgueil avait dessch +les cœurs, ou bien tait-ce que l'exprience des trs +vieux peuples menait un gosme final, pour que l'Italie +semblt s'tre ainsi engourdi l'me dans son catholicisme +dogmatique et pompeux, tandis que le retour l'idal +vanglique, la passion des humbles et des souffrants se +rveillait de nos jours aux plaines douloureuses du septentrion, +parmi les peuples privs de soleil? C'tait tout +cela, et c'tait surtout que saint Franois, lorsqu'il avait +pous si gaiement sa dame la Pauvret, avait pu ensuite +la promener, pieds nus, vtue peine, par des printemps +splendides, au travers de populations que brlait alors un +ardent besoin de compassion et d'amour.</p> + +<p>Tout en causant, Pierre et Narcisse taient arrivs sur<a name="page_341" id="page_341"></a> +la place Saint-Pierre, et ils s'assirent la porte du restaurant +o ils avaient dj djeun, devant une des petites +tables, au linge douteux, qui se trouvaient ranges l, le +long du pav. Mais la vue tait vraiment superbe, la basilique +en face, le Vatican droite, au-dessus du dveloppement +majestueux de la colonnade. Tout de suite, Pierre +avait lev les yeux, s'tait remis regarder ce Vatican qui +le hantait, ce deuxime tage aux fentres toujours +closes, o vivait le pape, o jamais rien de vivant n'apparaissait. +Et, comme le garon commenait son service +en apportant des hors-d'œuvre, des finocchi et des anchois, +le prtre eut un lger cri, pour attirer l'attention de +Narcisse.</p> + +<p>—Oh! voyez donc, mon ami... L, cette fentre, que +l'on m'a donne comme tant celle du Saint-Pre... Vous +ne distinguez pas une figure ple, tout debout, immobile?</p> + +<p>Le jeune homme se mit rire.</p> + +<p>—Eh bien! mais, ce doit tre le Saint-Pre en personne. +Vous dsirez tant le voir, que votre dsir l'voque.</p> + +<p>—Je vous assure, rpta Pierre, qu'il y a l, derrire +les vitres, une figure toute blanche qui regarde.</p> + +<p>Narcisse, ayant grand'faim, mangeait en continuant de +plaisanter. Puis, brusquement:</p> + +<p>—Alors, mon cher, puisque le pape nous regarde, +c'est le moment de nous occuper encore de lui... Je vous +ai promis de vous raconter comment il avait englouti les +millions du patrimoine de Saint-Pierre dans l'effroyable +crise financire dont vous venez de voir les ruines, et une +visite au quartier neuf des Prs du Chteau ne serait pas +complte, si cette histoire, en quelque sorte, ne lui servait +de conclusion.</p> + +<p>Sans perdre une bouche, il parla longuement. A la +mort de Pie IX, le patrimoine de Saint-Pierre dpassait +vingt millions. Longtemps, le cardinal Antonelli, qui +spculait et faisait gnralement de bonnes affaires, avait +laiss cet argent en partie chez Rothschild, en partie entre<a name="page_342" id="page_342"></a> +les mains des diffrents nonces, qu'il chargeait ainsi de le +faire fructifier l'tranger. Mais, aprs la mort du cardinal +Antonelli, son remplaant, le cardinal Simeoni, +redemanda l'argent aux nonces pour le placer Rome. +Ce fut alors que, ds son avnement, Lon XIII composa, +dans le but de grer le patrimoine, une commission de +cardinaux, dont monsignor Folchi fut nomm secrtaire. +Ce prlat, qui joua pendant douze annes un rle considrable, +tait le fils d'un employ de la Daterie, lequel +laissa un million d'hritage, gagn dans d'adroites oprations. +Trs habile lui-mme, tenant de son pre, il se +rvla comme un financier de premier ordre, de sorte +que la commission, peu peu, lui abandonna tous ses +pouvoirs, le laissa agir compltement son gr, en se +contentant d'approuver le rapport qu'il prsentait +chaque sance. Le patrimoine ne produisait gure qu'un +million de rente, et comme le budget des dpenses tait +de sept millions, il fallait en trouver six autres. Sur le +denier de Saint-Pierre, le pape donna donc annuellement +trois millions monsignor Folchi, qui, pendant les douze +annes de sa gestion, accomplit le prodige de les doubler, +par la science de ses spculations et de ses placements, +de faon faire face au budget, sans jamais entamer le +patrimoine. Ainsi, dans les premiers temps, il ralisa des +gains considrables, en jouant Rome sur les terrains. +Il prenait des actions de toutes les entreprises nouvelles, +il jouait sur les moulins, sur les omnibus, sur les +conduites d'eau; sans compter tout un agio men de +concert avec une banque catholique, la Banque de Rome. +merveill de tant d'adresse, le pape qui, jusque-l, +avait spcul de son ct, par l'intermdiaire d'un homme +de confiance, nomm Sterbini, le congdia et chargea +monsignor Folchi de faire travailler son argent, puisqu'il +faisait travailler si rudement celui du Saint-Sige. Ce fut +l'poque de la grande faveur du prlat, l'apoge de sa +toute-puissance. Les mauvais jours commenaient, le sol<a name="page_343" id="page_343"></a> +craquait dj, l'croulement allait se produire en coups +de foudre. Malheureusement, une des oprations de +Lon XIII tait de prter de fortes sommes aux princes +romains, qui, mordus par la folie du jeu, engags dans +des affaires de terrains et de btisses, manquaient d'argent; +et ceux-ci lui donnaient en garantie des actions; +si bien que, lorsque vint la dbcle, le pape n'eut plus, +entre les mains, que des chiffons de papier. D'autre part, +il y avait toute une histoire dsastreuse, la tentative de +crer une maison de crdit Paris, afin d'couler, parmi +la clientle religieuse et aristocratique, des obligations +qu'on ne pouvait placer en Italie; et, pour amorcer, on +disait que le pape tait dans l'affaire; et le pis, en effet, +tait qu'il devait y compromettre trois millions. En +somme, la situation devenait d'autant plus critique, que, +peu peu, il avait mis les millions dont il disposait dans la +terrible partie d'agio qui se jouait Rome, sous les fentres +de son Vatican, brl srement de la passion du jeu, anim +peut-tre aussi du sourd espoir de reconqurir par l'argent +cette ville qu'on lui avait arrache par la force. Sa +responsabilit allait rester entire, car jamais monsignor +Folchi ne risquait une affaire importante sans le consulter; +et il se trouvait tre ainsi le vritable artisan du dsastre, +dans son pret au gain, dans son dsir plus haut de +donner l'glise la toute-puissance moderne des gros +capitaux. Mais, comme il arrive toujours, le prlat paya +seul les fautes communes. Il tait de caractre imprieux +et difficile, les cardinaux de la commission ne l'aimaient +gure, jugeant les sances parfaitement inutiles, puisqu'il +agissait en matre absolu et qu'on se runissait uniquement +pour approuver ce qu'il voulait bien faire connatre +de ses oprations. Quand la catastrophe clata, un complot +fut ourdi, les cardinaux terrifirent le pape par les mauvais +bruits qui couraient, puis forcrent monsignor Folchi +rendre ses comptes devant la commission. La situation +tait trs mauvaise, des pertes normes ne pouvaient plus<a name="page_344" id="page_344"></a> +tre vites. Et il fut disgraci, et depuis ce temps il a +vainement implor une audience de Lon XIII, qui, durement, +a toujours refus de le recevoir, comme pour le +punir de leur aberration tous deux, cette folie du lucre +qui les avait aveugls; mais il ne s'est jamais plaint, trs +pieux, trs soumis, gardant ses secrets, et s'inclinant. +Personne ne saurait dire au juste le chiffre de millions +que le patrimoine de Saint-Pierre a laisss dans cette +bagarre de Rome, change en tripot, et si les uns n'en +avouent que dix, les autres vont jusqu' trente. Il est +croyable que la perte a t d'une quinzaine de millions.</p> + +<p>Aprs des ctelettes aux tomates, le garon apportait un +poulet frit. Et Narcisse conclut en disant:</p> + +<p>—Oh! le trou est bouch maintenant, je vous ai dit +les sommes considrables fournies par le denier de Saint-Pierre, +dont le pape seul connat le chiffre et rgle l'emploi... +D'ailleurs, il n'est pas corrig, je sais de bonne +source qu'il joue toujours, avec plus de prudence, voil +tout. Son homme de confiance est encore aujourd'hui un +prlat, monsignor Marzolini, je crois, qui fait ses affaires +d'argent... Et, dame! mon cher, il a bien raison, on est +de son temps, que diable!</p> + +<p>Pierre avait cout avec une surprise croissante, o +s'tait mle une sorte de terreur et de tristesse. Ces +choses taient bien naturelles, lgitimes mme; mais +jamais il n'avait song qu'elles dussent exister, dans son +rve d'un pasteur des mes, trs loin, trs haut, dgag +de tous les soucis temporels. Eh quoi! ce pape, ce pre +spirituel des petits et des souffrants, avait spcul sur des +terrains, sur des valeurs de Bourse! Il avait jou, plac +des fonds chez des banquiers juifs, pratiqu l'usure, fait +suer l'argent des intrts, ce successeur de l'Aptre, ce +pontife du Christ, du Jsus de l'vangile, l'ami divin des +pauvres! Puis, quel douloureux contraste: tant de millions +l-haut, dans ces chambres du Vatican, au fond de +quelque meuble discret! tant de millions qui travaillaient,<a name="page_345" id="page_345"></a> +qui fructifiaient, sans cesse placs et dplacs pour qu'ils +produisissent davantage, tels que des œufs d'or couvs +avec une tendresse passionne d'avare! et tout prs, en +bas, dans ces abominables btisses inacheves du quartier +neuf, tant de misre! tant de pauvres gens qui mouraient +de faim au milieu de leur ordure, les mres sans lait +pour leur nourrisson, les hommes rduits la fainantise +par le chmage, les vieux agonisant comme des btes de +somme qu'on abat lorsqu'elles ne sont plus bonnes +rien! Ah! Dieu de charit, Dieu d'amour, tait-ce possible? +Sans doute, l'glise avait des besoins matriels, elle +ne pouvait vivre sans argent, c'tait une pense de prudence +et de haute politique que de lui gagner un trsor +pour lui permettre de combattre victorieusement ses +adversaires. Mais comme cela tait blessant, salissant, et +comme elle descendait de sa royaut divine pour n'tre +plus qu'un parti, une vaste association internationale, organise +dans le but de conqurir et de possder le monde!</p> + +<p>Et Pierre s'tonnait davantage encore devant l'extraordinaire +aventure. Avait-on jamais imagin drame plus +inattendu, plus saisissant? Ce pape qui s'enfermait troitement +dans son palais, une prison certes, mais une +prison dont les cent fentres ouvraient sur l'immensit, +Rome, la Campagne, les collines lointaines; ce pape +qui, de sa fentre, toutes les heures du jour et de la +nuit, par toutes les saisons, embrassait d'un coup d'œil, +voyait sans cesse se drouler ses pieds sa ville, la ville +qu'on lui avait vole, dont il exigeait la restitution d'un +cri de plainte ininterrompu; ce pape qui, ds les premiers +travaux, avait assist ainsi, de jour en jour, aux transformations +que sa ville subissait, les perces nouvelles, les +vieux quartiers abattus, les terrains vendus, les btisses +neuves s'levant peu peu de toutes parts, finissant par +faire une ceinture blanche aux antiques toitures rousses; +et ce pape alors, devant ce spectacle quotidien, cette furie +de construction qu'il pouvait suivre de son lever son<a name="page_346" id="page_346"></a> +coucher, gagn lui-mme par la passion du jeu qui montait +de la cit entire, telle qu'une fume d'ivresse; et ce +pape, du fond de sa chambre stoquement close, se mettant + jouer sur les embellissements de son ancienne +ville, tchant de s'enrichir avec le mouvement d'affaires +dtermin par ce gouvernement italien qu'il traitait de +spoliateur, puis perdant brusquement des millions dans +une colossale catastrophe qu'il aurait d souhaiter, mais +qu'il n'avait pas prvue! Non, jamais, un roi dtrn +n'avait cd une suggestion plus singulire, pour se +compromettre dans une aventure plus tragique, qui le +frappait comme un chtiment. Et ce n'tait pas un roi, +c'tait le dlgu de Dieu, c'tait Dieu lui-mme, infaillible, +aux yeux de la chrtient idoltre!</p> + +<p>Le dessert venait d'tre servi, un fromage de chvre, +des fruits, et Narcisse achevait une grappe de raisin, +lorsque, levant les yeux, il s'cria:</p> + +<p>—Mais vous avez raison, mon cher, je vois trs bien +cette ombre ple, l-haut, derrire les vitres, dans la +chambre du Saint-Pre.</p> + +<p>Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fentre, dit +lentement:</p> + +<p>—Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparatre, +et elle est toujours l, immobile, toute blanche.</p> + +<p>—Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune +homme, de son air languissant, sans qu'on st s'il se +moquait. Il est comme tout le monde, il regarde par sa +fentre, quand il veut se distraire un peu; d'autant plus +qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.</p> + +<p>Et c'tait bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait +de Pierre, l'envahissait d'une motion grandissante. On +parlait du Vatican ferm, il s'tait imagin un palais +sombre, clos de hautes murailles, car personne n'avait +dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait +Rome et que, de sa fentre, le pape voyait le monde. Cette +immensit, Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du<a name="page_347" id="page_347"></a> +sommet du Janicule, pour l'avoir revue des loges de +Raphal et du dme de la basilique. Et ce que Lon XIII +regardait cette minute, immobile et blanc derrire les +vitres, Pierre l'voquait, le voyait avec lui. Au centre du +vaste dsert de la Campagne, que bornaient les monts de +la Sabine et les monts Albains, Lon XIII voyait les sept +collines illustres, le Janicule que couronnaient les arbres +de la villa Pamphili, l'Aventin o il ne restait que les +trois glises demi caches dans les verdures, le Coelius +plus recul, dsert encore, parfum par les oranges +mres de la villa Mattei, le Palatin que bordait une +maigre range de cyprs, pousss l comme sur la tombe +des Csars, l'Esquilin d'o se dressait le clocher mince +de Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait +une carrire ventre, avec son amas confus et blanchtre +de constructions neuves, le Capitule qu'indiquait peine +le campanile carr du palais des Snateurs, le Quirinal +o s'allongeait le palais du roi, d'un jaune clatant parmi +les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre Sainte-Marie-Majeure, +toutes les basiliques, Saint-Jean de +Latran, le berceau de la papaut, Saint-Paul hors les +Murs, Sainte-Croix de Jrusalem, Sainte-Agns, et les +dmes du Ges, de Saint-Andr de la Valle, de Saint-Charles, +de Saint-Jean des Florentins, et les quatre cents +glises de Rome, qui font de la ville un champ sacr +plant de croix. Il voyait les monuments fameux, tmoignages +de l'orgueil de tous les sicles, le fort Saint-Ange, +un tombeau d'empereur transform en une forteresse +papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie +Appienne, l-bas, puis les ruines parses des Thermes +de Caracalla, de la maison de Septime-Svre, des colonnes, +des portiques, des arcs de triomphe, puis les +palais et les villas des somptueux cardinaux de la Renaissance, +le palais Farnse, le palais Borghse, la villa +Mdicis, et d'autres, et d'autres, dans un pullulement +de toitures et de faades. Mais il voyait surtout, sous sa<a name="page_348" id="page_348"></a> +fentre mme, gauche, l'abomination du nouveau quartier +inachev des Prs du Chteau. L'aprs-midi, lorsqu'il +se promenait dans ses jardins, que le mur de Lon IV +bastionne comme un plateau de citadelle, il avait la vue +affreuse du vallon qu'on a ravag au pied du mont Mario, +pour y tablir des briqueteries, l'heure fivreuse de la +folie des constructions. Les pentes vertes sont ventres, +des tranches jauntres les coupent de toutes parts; tandis +que les usines, fermes aujourd'hui, ne sont plus que des +ruines lamentables, avec leurs hautes chemines mortes, +d'o la fume ne monte plus. Et, toutes les autres heures +du jour, il ne pouvait s'approcher de sa fentre, sans +avoir sous les yeux le spectacle des btisses abandonnes, +pour lesquelles avaient travaill tant de briqueteries, +ces btisses mortes galement avant d'avoir vcu, o il +n'y avait cette heure que la misre grouillante de Rome, +qui pourrissait l comme la dcomposition mme des +vieilles socits.</p> + +<p>Mais Pierre surtout s'imaginait que Lon XIII, l'ombre +toute blanche l-haut, finissait par oublier le reste de la +ville, pour laisser sa rverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui +dcouronn, ne dressant dans le ciel bleu que +ses cyprs noirs. Sans doute il rebtissait en pense les +palais des Csars, il aimait y voquer de grandes +ombres glorieuses, vtues de pourpre, ses anctres vritables, +empereurs et grands pontifes, qui seuls pouvaient +lui dire comment on rgnait sur tous les peuples, en matre +absolu du monde. Puis, ses regards allaient au Quirinal, +et l il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle +de la royaut d'en face. Quelle trange rencontre, ces +deux palais qui se regardent, le Quirinal et le Vatican, +qui dominent, qui sont dresss l'un devant l'autre, par-dessus +la Rome du moyen ge et de la Renaissance, dont +les toitures, cuites et dores sous les brlants soleils, s'entassent +et se confondent au bord du Tibre. Avec une +simple jumelle de thtre, le pape et le roi, quand ils se<a name="page_349" id="page_349"></a> +mettent leur fentre, peuvent se voir trs nettement. +Ils ne sont que des points ngligeables, perdus dans +l'tendue sans bornes; et quel abme entre eux, que de +sicles d'histoire, que de gnrations qui ont lutt et +souffert, que de grandeur morte et que de semence pour +le mystrieux avenir! Ils se voient, ils en sont encore +l'ternelle lutte, qui aura le peuple dont le flot s'agite +l sous leurs yeux, qui restera le souverain absolu, du +pontife, pasteur des mes, ou du monarque, matre des +corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles taient les +rflexions, les rveries de Lon XIII, derrire ces vitres, +o il croyait toujours distinguer sa ple figure d'apparition. +Devant la nouvelle Rome, aux vieux quartiers ravags, +aux nouveaux quartiers battus par un vent de dsastre, +il devait certainement se rjouir de l'avortement colossal +du gouvernement italien. On lui avait vol sa ville, on +avait eu l'air de dire qu'on voulait lui montrer comment +on crait une grande capitale, et on aboutissait cette +catastrophe, tant de laides btisses inutiles, qu'on ne +savait mme comment finir. Il ne pouvait qu'tre ravi +des embarras terribles, dans lesquels le rgime usurpateur +tait tomb, la crise politique, la crise financire, +tout un malaise national grandissant, o ce rgime semblait +menac de sombrer un jour; et, pourtant, n'avait-il +pas lui-mme l'me d'un patriote, n'tait-il pas un fils +aimant de cette Italie, dont le gnie et la sculaire ambition +circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien +contre l'Italie, tout au contraire pour qu'elle redevnt la +matresse de la terre! Une douleur montait srement, au +milieu de la joie de son esprance, quand il la voyait +ainsi ruine, menace de la faillite, talant cette Rome +bouleverse et inacheve, qui tait l'aveu public de son +impuissance. Mais, si la dynastie de Savoie devait tre +emporte un jour, n'tait-il pas l, lui, pour la remplacer +et rentrer enfin en possession de sa ville, que, depuis +quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fentre, en proie<a name="page_350" id="page_350"></a> +aux dmolisseurs et aux maons? Il redevenait le matre, +il rgnait sur le monde, trnait dans la Cit prdestine, + laquelle les prophties avaient assur l'ternit et +l'universelle domination.</p> + +<p>Et l'horizon s'largissait, et Pierre se demanda ce +que Lon XIII voyait par del Rome, par del la Campagne +romaine, par del les monts de la Sabine et les +monts Albains, dans la chrtient entire. Puisqu'il s'tait +enferm dans son Vatican depuis dix-huit annes, puisqu'il +n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fentre +de sa chambre, que voyait-il de l-haut, quels chos, +quelles vrits et quelles certitudes lui arrivaient de nos +socits modernes? Parfois, des hauteurs du Viminal o +la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives +devaient lui parvenir; et c'tait notre civilisation scientifique, +les peuples rapprochs, l'humanit libre allant +l'avenir. Rvait-il lui-mme de libert, lorsque, tournant +les regards vers la droite, il devinait la mer, l-bas, au +del des tombeaux de la voie Appienne? Avait-il jamais +voulu partir, quitter Rome et son pass, pour fonder +ailleurs la papaut des nouvelles dmocraties? Puisqu'on +le disait d'un esprit si net, si pntrant, il aurait d comprendre, +il aurait d trembler, aux bruits lointains qui +lui venaient de certains pays de lutte, de cette Amrique +par exemple, o des vques rvolutionnaires taient en +train de conqurir le peuple. tait-ce pour lui ou pour +eux qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il +s'enttait dans son Vatican, li de tous cts par le dogme +et la tradition, n'tait-il pas craindre qu'une rupture un +jour ne s'impost? Et la menace d'un vent de schisme, +soufflant de loin, lui passait sur la face, l'emplissait d'une +angoisse croissante. C'tait bien pour cela qu'il s'tait +fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler +dans sa main toutes les forces parses de l'glise, fermant +les yeux sur les audaces de certains vques autant +que la tolrance le permettait, s'efforant lui-mme de<a name="page_351" id="page_351"></a> +conqurir le peuple, en se mettant avec lui contre les +monarchies tombes. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se +trouvait-il pas mur derrire la porte de bronze, dans la +stricte formule catholique, o les sicles l'enchanaient? +L'obstination y tait fatale, il lui serait impossible de ne +rgner que sur les mes, par sa force relle et toute-puissante, +ce pouvoir purement spirituel, cette autorit morale +de l'au-del, qui amenait l'humanit ses pieds, qui faisait +s'agenouiller les plerinages et s'vanouir les femmes. +Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce +serait changer le centre du monde catholique, ce serait +n'tre plus lui, chef du catholicisme, mais un autre, chef +d'une autre chose. Et quelles penses inquites, cette +fentre, si le vent du soir, parfois, lui apportait la vague +image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, +confuse encore, qui s'laborait, dans le sourd pitinement +des nations en marche, dont les bruits lui arrivaient la +fois de tous les points de l'horizon!</p> + +<p>Mais, ce moment, Pierre sentit que, derrire les vitres +closes, l'ombre blanche, l'ombre immobile tait tenue debout +par l'orgueil, dans la continuelle certitude de vaincre. +Si les hommes n'y suffisaient pas, le miracle interviendrait. +Il avait l'absolue conviction qu'il rentrerait en possession +de Rome; et, si ce n'tait pas lui, ce serait son +successeur. L'glise, dans son indomptable nergie de +vivre, n'avait-elle pas l'ternit devant elle? D'ailleurs, +pourquoi pas lui? Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? +Demain, si Dieu le voulait, malgr tous les raisonnements +humains, malgr l'apparence de la logique des +faits, sa ville lui serait rendue, quelque brusque +tournant de l'Histoire. Ah! quelle fte cette fille prodigue, +dont il n'avait cess de suivre les aventures quivoques, +de ses yeux paternels mouills de larmes! Il +oublierait vite les dbordements auxquels il venait +d'assister pendant dix-huit annes, toutes les heures et +par toutes les saisons. Peut-tre rvait-il ce qu'il ferait<a name="page_352" id="page_352"></a> +de ces quartiers nouveaux, dont on l'avait souille: les +abattrait-il, les laisserait-il l comme un tmoignage de +la dmence des usurpateurs? Elle redeviendrait la ville +auguste et morte, ddaigneuse des vains soucis de propret +et d'aisance matrielles, rayonnant sur le monde +telle qu'une me pure, dans la gloire traditionnelle des +sicles passs. Et son rve continuait, imaginait la faon +dont les choses allaient se passer, demain sans doute. +Tout valait mieux que la maison de Savoie, mme une +rpublique. Pourquoi pas une rpublique fdrative, qui +morcellerait l'Italie selon les anciennes divisions politiques +abolies, et qui lui restituerait Rome, et qui le choisirait +comme le protecteur naturel de l'tat, ainsi reconstitu? +Puis, ses regards s'tendaient au del de Rome, au del de +l'Italie, son rve s'largissait, s'largissait toujours, englobait +la France rpublicaine, l'Espagne qui pouvait l'tre +de nouveau, l'Autriche elle-mme qui un jour serait +gagne, toutes les nations catholiques devenues les tats-Unis +d'Europe, pacifies et fraternisant sous sa haute +prsidence de Souverain Pontife. Puis, dans le triomphe +suprme, c'taient enfin toutes les autres glises qui +disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient + lui comme au pasteur unique, Jsus qui rgnait en sa +personne sur la dmocratie universelle.</p> + +<p>Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rve qu'il +prtait Lon XIII.</p> + +<p>—Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des +statues, l, sur la colonnade!</p> + +<p>Il s'tait fait servir une tasse de caf, il fumait languissamment +un cigare, retomb ses seules proccupations +d'esthtique raffine.</p> + +<p>—N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire +sur le mauve, comme si le sang bleu des anges coulait +dans leurs veines de pierre... C'est le soleil de Rome, +mon ami, qui leur donne cette vie supra-terrestre, car elles +vivent, je les ai vues me sourire et me tendre les bras, par<a name="page_353" id="page_353"></a> +certains beaux crpuscules... Ah! Rome, Rome merveilleuse +et dlicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi +pauvre que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!</p> + +<p>Cette fois, Pierre ne put s'empcher d'tre surpris, en +se rappelant sa voix si nette, son esprit de financier si +clair et si sec. Et sa pense retourna aux Prs du Chteau, +une affreuse tristesse lui noya le cœur, devant cette vocation +dernire de tant de misre et de tant de souffrance. Il +revoyait de nouveau la salet immonde o tant de cratures +se gtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne +le plus grand nombre une existence de btes +maudites, sans joie, sans pain. Et, comme ses regards +remontaient encore vers les fentres du Vatican, il songea, +en croyant voir se lever une main ple, derrire les vitres, + cette bndiction papale que Lon XIII donnait de si +haut, par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les +monts, aux fidles de la chrtient entire. Et cette bndiction +lui apparut tout d'un coup drisoire et impuissante, +puisque depuis tant de sicles elle n'avait pu supprimer +une seule des douleurs de l'humanit, puisqu'elle n'arrivait +mme pas faire un peu de justice pour les misrables +qui agonisaient l, en bas, sous la fentre.<a name="page_354" id="page_354"></a></p> + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> + +<p>Ce soir-l, au crpuscule, comme Benedetta avait fait +dire Pierre qu'elle dsirait lui parler, il descendit et la +trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant +toutes deux sous le jour finissant.</p> + +<p>—Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'criait la +jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec +Dario encore; ou plutt elle devait le guetter, il l'a +aperue qui l'attendait, dans une alle du Pincio, +et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle +beaut!</p> + +<p>Benedetta s'gaya doucement de son enthousiasme. +Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car, +bien que trs raisonnable, elle finissait par souffrir de +cette passion, qu'elle sentait si nave et si forte. Que Dario +s'amust, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait lui, +qu'il tait jeune et qu'il n'tait pas dans les ordres. Seulement, +cette misrable fille l'aimait trop, et elle craignait +qu'il ne s'oublit, la fleur de beaut excusant tout. Aussi +avoua-t-elle le secret de son cœur, en dtournant la +conversation.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur l'abb... Vous voyez, nous +sommes en train de mdire. Mon pauvre Dario est accus +de mettre mal toutes les beauts de Rome... Ainsi, on +raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre +les bouquets de roses dont la Tonietta promne la blancheur +au Corso, depuis quinze jours.</p> + +<p>Celia aussitt se passionna.<a name="page_355" id="page_355"></a></p> + +<p>—Mais c'est certain, ma chre! D'abord, on a dout, +on a nomm le petit Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. +Et les histoires marchaient, tu penses... Aujourd'hui, +tout le monde sait que le coup de cœur de la Tonietta +est Dario en personne. D'ailleurs, il est all la voir dans +sa loge, au Costanzi.</p> + +<p>Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette +Tonietta, que le jeune prince lui avait montre, au Pincio, +une des rares demi-mondaines dont la belle socit de +Rome se proccupait. Et il se rappela aussi la galante +particularit qui rendait celle-ci clbre, le caprice dsintress +qui la prenait parfois pour un amant de passage, +dont elle s'obstinait ds lors n'accepter chaque matin +qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, lorsqu'elle +apparaissait, au Corso, pendant des semaines souvent, +avec ces roses pures, c'tait parmi les dames de la bonne +compagnie tout un moi, toute une ardente curiosit, en +qute du nom de l'homme lu et ador. Depuis la mort +du vieux marquis Manfredi, qui lui avait laiss son petit +palais de la rue des Mille, la Tonietta tait rpute pour +la correction de sa voiture, l'lgante simplicit de sa +toilette, que dparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. +Il y avait prs d'un mois que le riche Anglais qui +l'entretenait, tait en voyage.</p> + +<p>—Elle est trs bien, elle est trs bien, rpta Celia +avec conviction, de son air candide de vierge qui ne s'intressait +qu'aux choses de l'amour. Et jolie, avec ses +grands yeux doux, oh! pas belle comme la Pierina, non! +cela est impossible; mais jolie voir, une vraie caresse +pour le regard!</p> + +<p>D'un geste involontaire, Benedetta sembla carter la +Pierina de nouveau; et, quant la Tonietta, elle l'acceptait, +elle savait bien qu'elle tait une simple distraction, +la caresse d'un moment, ainsi que le disait son +amie.</p> + +<p>—Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui<a name="page_356" id="page_356"></a> +se ruine en roses blanches! Il faudra que je le plaisante +un peu... Elles finiront par me le voler, elles ne me le +laisseront pas, pour peu que notre affaire tarde s'arranger... +Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. +Oui, l'affaire va tre reprise, et ma tante est sortie justement +pour a.</p> + +<p>Et, comme Celia se levait, au moment o Victorine +apportait une lampe, Benedetta se tourna vers Pierre, qui +se mettait galement debout.</p> + +<p>—Restez, il faut que je vous parle.</p> + +<p>Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant +pour le divorce de son amie, voulant savoir o en taient +les choses et si le mariage des deux amants aurait bientt +lieu. Et elle l'embrassa perdument.</p> + +<p>—Alors, tu as de l'espoir dsormais, tu crois que le +Saint-Pre le rendra ta libert? Oh! ma chrie, que je +suis heureuse pour toi, comme ce sera gentil quand tu +seras avec Dario!... Moi, ma chrie, je suis de mon ct +trs contente, parce que je vois bien que mon pre et ma +mre se lassent de mon enttement. Hier encore, je leur +ai dit, tu sais, de mon petit air tranquille: Je veux +Attilio, et vous me le donnerez. Alors, mon pre a eu +une colre pouvantable, m'accablant d'injures, me menaant +du poing, criant que, s'il m'avait fait la tte aussi +dure que la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il +s'est tourn furieusement vers ma mre, silencieuse et +ennuye, en disant: Eh! donnez-le-lui donc, son Attilio, +pour qu'elle nous fiche la paix... Oh! ce que je suis +contente, ce que je suis contente!</p> + +<p>Pierre et Benedetta ne purent s'empcher de rire, tellement +son visage de vierge, d'une puret de lis, exprimait +une joie innocente et cleste. Et elle partit enfin, +en compagnie de la femme de chambre, qui l'attendait +dans le premier salon.</p> + +<p>Ds qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prtre.</p> + +<p>—Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a charge<a name="page_357" id="page_357"></a> +de vous donner... Il parat que le bruit de votre prsence + Rome se rpand et qu'on fait circuler sur vous les histoires +les plus inquitantes. Votre livre serait un appel +ardent au schisme, vous-mme ne seriez qu'un schismatique +ambitieux et turbulent, qui, aprs avoir publi son +œuvre Paris, se serait empress d'accourir Rome +pour la lancer, en dchanant tout un affreux scandale +autour d'elle... Si vous tenez toujours voir Sa Saintet +pour plaider votre cause, on vous conseille donc de vous +faire oublier, de disparatre compltement pendant deux + trois semaines.</p> + +<p>Pierre coutait dans la stupeur. Mais on finirait par le +rendre enrag! mais on la lui donnerait, l'ide du +schisme, d'un scandale justicier et librateur, en le promenant +ainsi d'chec en chec, comme pour user sa patience! +Il voulut se rcrier, protester. Puis, il eut un +geste de lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, +qui, certainement, tait sincre et affectueuse?</p> + +<p>—Qui vous a prie de me donner ce conseil?</p> + +<p>Elle ne rpondit pas, se contenta de sourire. Et il eut +une brusque intuition.</p> + +<p>—C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?</p> + +<p>Alors, sans vouloir rpondre directement, elle se mit +faire un loge mu du prlat. Cette fois, il consentait la +diriger dans l'interminable affaire de l'annulation de son +mariage. Il en avait confr longuement avec sa tante, +donna Serafina, qui venait justement de se rendre au +palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de certaines +premires dmarches. Le pre Lorenza, le confesseur de +la tante et de la nice, devait aussi se trouver l'entrevue, +car cette affaire du divorce tait au fond son œuvre, il +y avait toujours pouss les deux femmes, comme pour +trancher le lien qu'avait nou, au milieu de si belles illusions, +le cur patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait les +raisons de son esprance.</p> + +<p>—Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si<a name="page_358" id="page_358"></a> +heureuse, maintenant que mon affaire est entre ses mains... +Mon ami, soyez raisonnable vous aussi, ne vous rvoltez +pas, abandonnez-vous. Je vous assure que vous vous en +trouverez bien un jour.</p> + +<p>La tte basse, Pierre rflchissait. Rome l'avait envelopp, +il y satisfaisait chaque heure des curiosits plus +vives, et la pense d'y rester deux trois semaines encore +n'avait rien pour lui dplaire. Sans doute il sentait, dans +ces continuels retards, un miettement possible de sa +volont, une usure d'o il sortirait diminu, dcourag, +inutile. Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours +de ne rien abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Pre +que pour affirmer plus hautement sa foi nouvelle? +Il refit tout bas ce serment, puis il cda. Et, comme il +s'excusait d'tre un embarras au palais:</p> + +<p>—Non, s'cria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! +Je vous garde, je m'imagine que votre prsence ici va +nous porter bonheur tous, maintenant que la chance +semble tourner.</p> + +<p>Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rder autour +de Saint-Pierre ni du Vatican, o la vue continuelle de sa +soutane devait avoir veill l'attention. Il promit mme +de rester huit jours sans presque sortir du palais, dsireux +de relire certains livres, certaines pages d'histoire, +Rome mme. Et il causa encore un instant, heureux du +grand calme qui rgnait dans le salon, depuis que la +lampe l'clairait d'une clart dormante. Six heures venaient +de sonner, la nuit tait noire dans la rue.</p> + +<p>—Son minence n'a-t-elle pas t souffrante aujourd'hui? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Mais oui, rpondit la contessina. Oh! un peu de +fatigue seulement, nous ne sommes pas inquiets... Mon +oncle m'a fait prvenir par don Vigilio qu'il s'enfermait +dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui dicter des +lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.</p> + +<p>Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue<a name="page_359" id="page_359"></a> +dserte ni du vieux palais vide, muet et songeur comme +une tombe. Et, ce moment, dans ce salon si mollement +endormi, plein dsormais de la douceur d'un rve d'espoir, +il y eut une entre en tempte, un tourbillon de jupes, +une haleine entrecoupe d'pouvante. C'tait Victorine, +qui, disparue depuis qu'elle avait apport la lampe, +revenait essouffle, effare.</p> + +<p>—Contessina, contessina...</p> + +<p>Benedetta s'tait leve, toute blanche, toute froide +soudainement, comme l'entre d'un vent de malheur.</p> + +<p>—Quoi? quoi?... Qu'as-tu courir et trembler?</p> + +<p>—Dario, monsieur Dario, en bas... J'tais descendue +pour voir si l'on avait allum la lanterne du porche, +parce qu'on l'oublie souvent... Et l, sous le porche, dans +l'ombre, j'ai butt contre monsieur Dario... Il est par +terre, il a un coup de couteau quelque part.</p> + +<p>Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Non, non, bless.</p> + +<p>Mais elle n'entendait pas, elle continuait crier d'une +voix qui montait:</p> + +<p>—Mort! mort!</p> + +<p>—Non, non, il m'a parl... Et, de grce, taisez-vous! +Il m'a fait taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on +sache; il m'a dit de venir vous chercher, vous, vous +seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abb est l, il va +descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.</p> + +<p>Pierre l'coutait, perdu lui aussi. Et, lorsqu'elle +voulut prendre la lampe, sa main droite qui tremblait +apparut tache de sang, ayant sans doute tt le corps, +par terre. Cette vue fut si horrible pour Benedetta, qu'elle +se remit gmir follement.</p> + +<p>—Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons +sans faire de bruit. Je prends la lampe, parce que tout +de mme il faut voir clair... Vite, vite!</p> + +<p>En bas, en travers du porche, devant l'entre du vestibule,<a name="page_360" id="page_360"></a> +Dario gisait sur le dallage, comme si, frapp dans +la rue, il n'avait eu que la force de faire quelques pas pour +tomber l. Et il venait de s'vanouir, trs ple, les lvres +pinces, les yeux clos. Benedetta, qui retrouvait l'nergie +de sa race, dans l'excs de sa douleur, ne se lamentait plus, +ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, largis +et fous, sans comprendre. L'horrible, c'tait le coup +de foudre de la catastrophe, l'imprvu, l'inexpliqu, le +pourquoi et le comment de ce meurtre, au milieu du +silence noir du vieux palais dsert, envahi par la nuit. +La blessure devait saigner trs peu, les vtements seuls +taient souills.</p> + +<p>—Vite, vite! rpta Victorine demi-voix, aprs +avoir baiss et promen la lampe pour se rendre compte. +Le portier n'est pas l, il est toujours chez le menuisier +d' ct, rire avec la femme, et vous voyez qu'il n'a pas +encore allum la lanterne; mais il peut rentrer... Monsieur +l'abb et moi, nous allons vite monter le prince +dans sa chambre.</p> + +<p>Elle seule avait maintenant toute sa tte, en femme de +bel quilibre et de tranquille activit. Les deux autres, +dans leur stupeur persistante, l'coutaient sans trouver un +mot, lui obissaient avec une docilit d'enfant.</p> + +<p>—Contessina, il va falloir que vous nous clairiez. +Tenez, prenez la lampe et baissez-la un peu, pour qu'on +voie les marches... Vous, monsieur l'abb, chargez-vous +des pieds. Moi, je vais le prendre sous les bras. Et n'ayez +pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!</p> + +<p>Ah! cette monte, par l'escalier monumental, aux +marches basses, aux paliers larges comme des salles +d'armes! Cela facilitait le cruel transport, mais quel +lugubre cortge, sous la faible clart vacillante de la +lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par +la volont! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille +demeure morte, o l'on n'entendait que l'miettement +des murs, le petit travail de ruine qui achevait de faire<a name="page_361" id="page_361"></a> +craquer les plafonds. Victorine continuait chuchoter +des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser +au bord des pierres luisantes, dployait une force +exagre, qui l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient +le long des piliers, des vastes murailles nues, +jusqu' la haute vote, dcore de caissons. Il fallut faire +une halte, tant l'tage paraissait interminable. Puis, la +lente marche fut reprise.</p> + +<p>Heureusement, l'appartement de Dario, compos de +trois pices, une chambre, un cabinet de toilette et un +salon, se trouvait au premier, la suite de celui du cardinal, +dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils n'avaient +plus qu' suivre la galerie en touffant le bruit de leurs +pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le +bless sur son lit.</p> + +<p>Victorine en eut un lger rire de satisfaction.</p> + +<p>—C'est fait!... Dbarrassez-vous donc de la lampe, +contessina. Tenez! ici, sur cette table... Et je vous rponds +bien que personne ne nous a entendus; d'autant plus que +c'est une vraie chance que donna Serafina soit sortie et +que Son minence ait gard don Vigilio avec elle, les +portes closes... J'avais envelopp les paules dans ma +jupe, pas une goutte de sang n'a d tomber; et, tout +l'heure, je donnerai moi-mme un coup d'ponge, en +bas.</p> + +<p>Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:</p> + +<p>—Il respire... Alors, je vous laisse l tous les deux +pour le garder, et moi je cours chercher le bon docteur +Giordano, qui vous a vue natre, contessina, et qui est un +homme sr.</p> + +<p>Quand ils furent seuls, en face du bless vanoui, +dans cette chambre demi obscure, o semblait frissonner +maintenant tout l'affreux cauchemar qui tait en eux, +Benedetta et Pierre restrent aux deux cts du lit, sans +trouver encore un mot se dire. Elle avait ouvert les +bras, s'tait tordu les mains, avec un gmissement sourd,<a name="page_362" id="page_362"></a> +dans un besoin de dtendre et d'exhaler sa douleur. Puis, +se penchant, elle guetta la vie sur ce visage ple, aux +yeux ferms. Il respirait en effet, mais d'une respiration +trs lente, peine sensible. Une faible rougeur pourtant +montait ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.</p> + +<p>Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait +serre, comme pour y mettre l'angoisse de son cœur; +et elle fut si heureuse de sentir qu'il lui rendait faiblement +son treinte.</p> + +<p>—Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arriv, +mon Dieu?</p> + +<p>Mais lui, sans rpondre, s'inquitait de la prsence de +Pierre. Quand il l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant +du regard, avec crainte, si personne autre n'tait +dans la chambra. Et il finit par murmurer:</p> + +<p>—Personne n'a vu, personne ne sait?...</p> + +<p>—Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter +avec Victorine, sans rencontrer me qui vive. Ma tante est +sortie, mon oncle est enferm chez lui.</p> + +<p>Alors, il sembla soulag, il eut un sourire.</p> + +<p>—Je veux que personne ne sache, c'est si bte!</p> + +<p>—Qu'est-il donc arriv, mon Dieu? demanda-t-elle de +nouveau.</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...</p> + +<p>Il abaissait les paupires, d'un air de fatigue, tchant +d'chapper la question. Puis, il dut comprendre qu'il +ferait mieux de dire tout de suite une partie de la vrit.</p> + +<p>—Un homme qui s'tait cach dans l'ombre du porche, +au crpuscule, et qui devait m'attendre... Sans doute, +alors, quand je suis rentr, il m'a plant son couteau, l, +dans l'paule.</p> + +<p>Frmissante, elle se pencha encore, le regarda au +fond des yeux, en demandant:</p> + +<p>—Mais qui donc, qui donc, cet homme?</p> + +<p>Et, comme il bgayait, d'une voix de plus en plus lasse, +qu'il ne savait pas, que l'homme avait fui dans les<a name="page_363" id="page_363"></a> +tnbres, sans qu'il pt le reconnatre, elle eut un cri +terrible.</p> + +<p>—C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!</p> + +<p>Elle dlirait.</p> + +<p>—Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas t lui, il ne +veut pas que nous soyons l'un l'autre, et il te tuera +plutt, le jour o je serai libre de me donner toi. Je le +connais bien, jamais je ne serai heureuse... C'est Prada, +c'est Prada!</p> + +<p>Mais une brusque nergie avait soulev le bless, et il +protestait loyalement.</p> + +<p>—Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un +homme travaillant pour lui... a, je te le jure. Je n'ai +pas reconnu l'homme, mais ce n'est pas Prada, non, +non!</p> + +<p>Dario avait un tel accent de vrit, que Benedetta dut +tre convaincue. D'ailleurs, elle fut reprise d'pouvante, +elle sentit la main qu'elle tenait mollir dans la sienne, +redevenir moite et inerte, comme si elle se glaait. +puis par l'effort qu'il venait de faire, il tait retomb, +la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, vanoui. +Et il semblait mourir.</p> + +<p>perdue, elle le toucha de ses mains ttonnantes.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, voyez donc, voyez donc... Mais il +se meurt! mais il se meurt! le voici dj tout froid... +Ah! grand Dieu, il se meurt!</p> + +<p>Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'effora de +la rassurer.</p> + +<p>—Il a trop parl, il a perdu connaissance, comme +tout l'heure... Je vous assure que je sens son cœur +battre. Tenez! mettez votre main... De grce, ne vous +affolez pas, le mdecin va venir, tout ira trs bien.</p> + +<p>Et elle ne l'coutait pas, et il assista alors une scne +extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, +elle s'tait jete sur le corps de l'homme ador, elle le +serrait d'une treinte frntique, elle le baignait de<a name="page_364" id="page_364"></a> +larmes, elle le couvrait de baisers, en balbutiant des paroles +de flamme.</p> + +<p>—Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me +suis pas donne toi, j'ai eu cette btise de me refuser, +lorsqu'il tait temps encore de connatre le bonheur... +Oui, une ide pour la Madone, une ide que la virginit +lui plat et qu'on doit se garder vierge son mari, si l'on +veut qu'elle bnisse le mariage... Qu'est-ce que a pouvait +lui faire que nous fussions heureux tout de suite? +Et puis, et puis, vois-tu, si elle m'avait tromp, si elle te +prenait avant que nous eussions dormi aux bras l'un de +l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui de +ne m'tre pas damne avec toi, oui, oui! la damnation +plutt que de ne pas nous tre possds de tout notre +sang, de toutes nos lvres!</p> + +<p>tait-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui +patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre, +terrifi, ne la reconnaissait plus. Jusque-l, il l'avait vue +d'une telle rserve, d'une pudeur si naturelle, dont le +charme presque enfantin semblait venir de sa nature +elle-mme! Sans doute, sous le coup de la menace et de +la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se rveiller +en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil, +de furieux apptits, exasprs et dchans. Elle voulait +sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle +clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui +arrachait de sa propre chair.</p> + +<p>—Je vous en supplie, madame, rptait le prtre, calmez-vous... +Il vit, son cœur bat... Vous vous faites un +mal affreux.</p> + +<p>Mais elle voulait mourir avec lui.</p> + +<p>—Oh! mon chri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... +Je me coucherai sur ton cœur, je te serrerai si +fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens, +et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble... +Oui, oui, nous serons morts et nous serons maris tous<a name="page_365" id="page_365"></a> +de mme. Je t'ai promis de n'tre qu' toi, je serai toi +malgr tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chri, +ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux +que je meure mon tour, quand tu seras mort!</p> + +<p>Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, +toute une flambe de passion sauvage, de feu et de sang, +avait pass. Mais les larmes gagnrent Benedetta, de gros +sanglots la brisrent, la jetrent au bord du lit, aveugle, +sans force. Et, heureusement, mettant fin la farouche +scne, le mdecin parut, amen par Victorine.</p> + +<p>Le docteur Giordano, qui avait dpass la soixantaine, +tait un petit vieillard boucles blanches, ras et frais de +teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure +d'aimable prlat, au milieu de sa clientle d'glise. Et il +tait excellent homme, disait-on, soignait les pauvres +pour rien, se montrait surtout d'une rserve et d'une +discrtion ecclsiastiques, dans les cas dlicats. Depuis +trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes, +et jusqu' l'minentissime cardinal lui-mme, ne passaient +que par ses mains prudentes.</p> + +<p>Doucement, clair par Victorine, aid par Pierre, il +dshabilla Dario que la douleur tira de son vanouissement, +examina la blessure, la dclara tout de suite sans +danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines +de lit au plus, et aucune complication craindre. +Et, comme tous les mdecins de Rome, en amoureux des +beaux coups de couteau qu'il avait journellement soigner, +parmi ses clients de hasard du bas peuple, il +s'attardait avec complaisance la plaie, l'admirait en +connaisseur, trouvait sans doute que c'tait l de la +besogne bien faite. Il finit par dire au prince, demi-voix:</p> + +<p>—Nous appelons a un avertissement... L'homme n'a +pas voulu tuer, le coup a t port de haut en bas, de +faon glisser dans les chairs, sans mme intresser +l'os... Ah! il faut tre adroit, c'est joliment plant.<a name="page_366" id="page_366"></a></p> + +<p>—Oui, oui, murmura Dario, il m'a pargn, il m'aurait +trou de part en part.</p> + +<p>Benedetta n'entendait point. Depuis que le mdecin +avait dclar le cas sans gravit aucune, en expliquant +que la faiblesse et l'vanouissement ne venaient que de +la violente secousse nerveuse, elle tait tombe sur une +chaise, dans un tat de prostration absolue. C'tait la dtente +de la femme, aprs l'affreuse crise de dsespoir. +Des larmes douces, lentes, se mirent couler de ses +yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec +une effusion de joie passionne et muette.</p> + +<p>—Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est +inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire... +Personne n'a rien vu, parat-il, except monsieur l'abb, + qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on +n'aille pas surtout inquiter le cardinal, ni mme ma +tante, enfin aucun des amis de la maison.</p> + +<p>Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.</p> + +<p>—Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez +pas... Pour tout le monde, vous tes tomb dans l'escalier +et vous vous tes dmis l'paule... Et, maintenant +que vous voil pans, tchez de dormir sans trop de +fivre. Je reviendrai demain matin.</p> + +<p>Alors, des jours de grand calme s'coulrent lentement, +une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta +les premires journes sans mme sortir du vieux palais +ensommeill, lisant, crivant, n'ayant chaque aprs-midi, +jusqu'au crpuscule, que la distraction d'aller s'asseoir +dans la chambre de Dario, o il tait certain de trouver +Benedetta. Aprs quarante-huit heures d'une fivre assez +intense, la gurison avait pris son train accoutum; +et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de +l'paule dmise tait accepte par tout le monde, ce +point que le cardinal exigea de la stricte conomie de +donna Serafina qu'une seconde lanterne ft allume sur +le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelt plus.<a name="page_367" id="page_367"></a> +Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut +qu'une secousse dernire, une menace de trouble plutt, + laquelle Pierre fut ml, un soir qu'il s'attardait prs +du convalescent.</p> + +<p>Comme Benedetta s'tait absente quelques minutes, +Victorine, qui avait mont un bouillon, se pencha en +reprenant la tasse, pour dire trs bas au prince:</p> + +<p>—Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, +qui vient tous les jours en pleurant demander de +vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rde, et +j'aime mieux vous prvenir.</p> + +<p>Malgr lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque +certitude, il comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, +vit bien ce qu'il pensait. Aussi, sans rpondre Victorine:</p> + +<p>—Eh! oui, l'abb, c'est cette brute de Tito... Je vous +demande un peu! est-ce assez bte?</p> + +<p>Mais, bien qu'il se dfendt d'avoir rien fait, pour que +le frre lui donnt l'avertissement de ne pas toucher +sa sœur, il souriait d'un air d'embarras, trs ennuy, un +peu honteux mme d'une pareille histoire. Et il fut videmment +soulag, lorsque le prtre promit de voir la +jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre +qu'elle devait rester chez elle.</p> + +<p>—Une aventure stupide, stupide! rptait le prince en +exagrant sa colre, comme pour se railler lui-mme. +Vraiment, c'est d'un autre sicle.</p> + +<p>Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint +s'asseoir prs de son cher malade. Et la douce veille +continua, dans la vieille chambre assoupie, dans le vieux +palais mort, d'o ne montait pas un souffle.</p> + +<p>Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord +que dans le quartier, pour prendre l'air un instant. Cette +rue Giulia l'intressait, il savait son ancienne splendeur, +au temps de Jules II, qui la rectifia et la rva borde de +<a name="page_368" id="page_368"></a>palais splendides. Pendant le carnaval, des courses y +avaient lieu: on partait pied ou cheval du palais Farnse, +pour aller jusqu' la place Saint-Pierre. Et il venait +de lire que l'ambassadeur du roi de France, d'Estre, +marquis de Cour, qui habitait le palais Saccheti, y avait +ft magnifiquement, en 1630, la naissance du dauphin, +en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto Saint-Jean +des Florentins, avec un dploiement de luxe extraordinaire, +la rue jonche de fleurs, toutes les fentres +pavoises des plus riches tentures. Le second soir, une +machine de feux d'artifice fut tire sur le Tibre, reprsentant +la nef Argo qui emportait Jason la conqute de +la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnse, +le Mascherone, coula du vin. Combien ces temps taient +lointains et changs, et aujourd'hui quelle rue de solitude +et de silence, dans la grandeur triste de son abandon, +large et toute droite, ensoleille ou tnbreuse, au +milieu du quartier dsert! Ds neuf heures, le plein soleil +l'enfilait, blanchissait le petit pav de la chausse, plate +et sans trottoir; tandis que, sur les deux cts qui passaient +alternativement de la vive lumire l'ombre +paisse, les palais anciens, les lourdes et vieilles maisons +dormaient, des portes antiques bardes de plaques et de +clous, des fentres barres par d'normes grilles de +fer, des tages entiers aux volets clos, comme clous +pour ne plus laisser entrer la clart du jour. Quand les +portes restaient ouvertes, on apercevait des votes profondes, +des cours intrieures, humides et froides, taches +de verdures sombres, et que, pareils des clotres, des +portiques entouraient. Puis, dans les dpendances, dans +les constructions basses qui avaient fini par se grouper +l, surtout du ct des ruelles dvalant au bord du Tibre, +des petites industries silencieuses s'taient installes, un +boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces obscurs, +des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades +sur une planche, des dbits de vin, qui affichaient les crus +de Frascati et de Genzano, et o les buveurs semblaient<a name="page_369" id="page_369"></a> +morts. Vers le milieu de la rue, la prison qui s'y trouve +actuellement, avec son abominable mur jaune, n'tait +point faite pour l'gayer. Toute une vole de fils tlgraphiques +suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, +aux rares passants, o s'miettait la poussire du pass, +de l'arcade du palais Farnse l'chappe lointaine, au +del du fleuve, sur les arbres de l'Hpital du Saint-Esprit. +Mais surtout, le soir, ds la nuit faite, Pierre +tait saisi par la dsolation, la sorte d'horreur sacre +que la rue prenait. Pas une me, l'anantissement +absolu. Pas une lumire aux fentres, rien que la double +file des becs de gaz, trs espacs, des lueurs affaiblies +de veilleuse, manges par les tnbres. Les portes verrouilles, +barricades, d'o pas un bruit, pas un souffle +ne sortait. Seulement, de loin en loin, un dbit de +vin clair, des vitres dpolies derrire lesquelles brlait +une lampe dans une immobilit complte, sans un +clat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes +que les deux sentinelles de la prison, l'une devant la +porte, l'autre au coin de la ruelle de droite, toutes les +deux debout et figes, dans la rue morte.</p> + +<p>D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien +beau quartier tomb l'oubli, si cart de la vie moderne, +n'exhalant dsormais qu'une odeur de renferm, la +fade et discrte odeur ecclsiastique. Du ct de Saint-Jean +des Florentins, l'endroit o le nouveau cours Victor-Emmanuel +est venu tout ventrer, l'opposition tait violente, +entre les hautes maisons cinq tages, sculptes, +clatantes, peine finies, et les noires demeures, affaisses +et borgnes, des ruelles voisines. Le soir, des globes +lectriques tincelaient, d'une blancheur blouissante; +tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et des +autres rues n'taient plus que des lampions fumeux. +C'taient d'anciennes voies clbres, la rue des Banchi +Vecchi, la rue du Pellegrino, la rue de Monserrato, +puis une infinit de traverses qui les coupaient, qui<a name="page_370" id="page_370"></a> +les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si troites, que +les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait +son glise, une multitude d'glises presque semblables, +trs dcores, trs dores et peintes, ouvertes seulement +aux heures des offices, pleines alors de soleil et d'encens. +Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre +San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, +se trouvait dans le bas, derrire le palais Farnse, +l'glise des Morts, o il aimait entrer pour y rver cette +sauvage Rome, aux pnitents qui desservaient cette glise +et dont la mission tait d'aller ramasser, dans la Campagne, +les cadavres abandonns qu'on leur signalait. Un soir, +il y assista au service de deux corps inconnus, depuis +quinze jours sans spulture, qu'on avait dcouverts dans +un champ, droite de la voie Appienne.</p> + +<p>Mais la promenade prfre de Pierre devint bientt le +nouveau quai du Tibre, devant l'autre faade du palais +Boccanera. Il n'avait qu' descendre le vicolo, l'troite +ruelle, et il dbouchait dans un lieu de solitude, o les +choses l'emplissaient d'infinies penses. Le quai n'tait +pas achev, les travaux semblaient mme abandonns +compltement, c'tait tout un chantier immense, encombr +de gravats, de pierres de taille, coup de palissades +demi rompues et de baraques outils dont les toits s'effondraient. +Sans cesse le lit du fleuve s'est exhauss, tandis +que les fouilles continuelles ont abaiss le sol de la ville, +aux deux bords. Aussi tait-ce pour la mettre l'abri des +inondations qu'on venait d'emprisonner les eaux dans ces +gigantesques murs de forteresse. Et il avait fallu surlever +les anciennes berges un tel point, que, sous l'abri de son +portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, avec +son double escalier o l'on amarrait autrefois les bateaux +de plaisance, se trouvait en contre-bas, menace d'tre +ensevelie et de disparatre, quand on achverait les travaux +de voirie. Rien encore n'tait nivel, les terres rapportes +restaient l telles que les tombereaux les dchargeaient,<a name="page_371" id="page_371"></a> +il n'y avait partout que des fondrires, des +boulements, au milieu des matriaux laisss l'abandon. +Seuls, des enfants misrables venaient jouer parmi ces +dcombres o le palais s'enfonait, des ouvriers sans travail +dormaient lourdement au grand soleil, des femmes +tendaient leur pauvre lessive sur les tas de cailloux. Et, +cependant, c'tait pour Pierre un asile heureux, de paix +certaine, inpuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait +pendant des heures, regarder le fleuve, et les quais, et +la ville, en face, aux deux bouts.</p> + +<p>Ds huit heures, le soleil dorait la vaste troue de sa +lumire blonde. Quand il regardait l-bas, vers la gauche, +il apercevait les toits lointains du Transtvre, qui se +dcoupaient, d'un gris bleu noy de brume, sur le ciel +clatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude au del +de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers +de l'Hpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre +rive leur verdoyant rideau, laissant voir, l'horizon, le +profil clair du Chteau Saint-Ange. Mais, surtout, il ne +pouvait dtacher les yeux de la berge d'en face, car un +morceau de la trs vieille Rome y tait demeur intact. Du +pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la +rive droite, la partie des quais laisse en suspens, dont la +construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve +entre les deux colossales murailles de forteresse, hautes et +blanches. Et c'tait en vrit une surprise et un charme +que cette extraordinaire vocation des anciens ges, cette +berge charge de tout un lambeau de la vieille ville des +papes. Sur la rue de la Lungara, les faades uniformes +avaient d tre rebadigeonnes; mais, ici, les derrires +des maisons, qui descendaient jusque dans l'eau, restaient +lzards, roussis, clabousss de rouille, patins par les +ts brlants, comme d'antiques bronzes. Et quel amas, +quel entassement incroyable! En bas, des votes noires +o le fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des +pans de construction romaine plongeant pic; puis, des<a name="page_372" id="page_372"></a> +escaliers raides, disloqus, verdis, qui montaient de la +grve, des terrasses qui se superposaient, des tages qui +alignaient leurs petites fentres irrgulires, perces au +hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres +maisons; et cela ple-mle, avec une extravagante fantaisie +de balcons, de galeries de bois, de ponts jets au +travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on aurait dits +pousss sur les toits, de mansardes ajoutes, plantes au +milieu des tuiles roses. Un gout, en face, tombait d'une +gorge de pierre, use et souille, gros bruit. Partout o +la berge apparaissait, dans le retrait des maisons, elle +tait couverte d'une vgtation folle, des herbes, des +arbustes, des manteaux de lierre tranant plis royaux. +Et la misre, la salet disparaissaient sous la gloire du +soleil, les vieilles faades tasses, djetes, devenaient +en or, des lessives entires qui schaient aux fentres les +pavoisaient de la pourpre des jupons rouges et de la neige +aveuglante des linges. Tandis que, plus haut encore, au-dessus +du quartier, le Janicule s'levait dans l'blouissement +de l'astre, avec le fin profil de Saint-Onuphre, +parmi les cyprs et les pins.</p> + +<p>Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de +l'norme mur du quai, et il restait l longtemps, le cœur +gonfl, plein de la tristesse des sicles morts, regarder +couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la grande lassitude +de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de cette +tranche babylonienne o elles taient enfermes, des +murailles dmesures de prison, droites, lisses, nues, +toutes blafardes encore, dans leur laideur neuve. Au +soleil, le fleuve jaune se dorait, se moirait de vert et de +bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, ds qu'il +tait gagn par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de +boue, d'une vieillesse si paisse et si lourde, que les +maisons d'en face ne s'y refltaient mme plus. Et quel +abandon dsol, quel fleuve de silence et de solitude! Si, +aprs les pluies d'hiver, il roulait furieusement parfois<a name="page_373" id="page_373"></a> +son flot menaant, il s'engourdissait pendant les longs +mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une +coule sourde, comme dsabuse de tout bruit inutile. On +pouvait demeurer l, pench, durant la journe entire, +sans voir passer une barque, une voile qui l'animt. Les +quelques bateaux, les deux ou trois petits vapeurs venus +du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de Sicile, +s'arrtaient tous au pied de l'Aventin. Au del, il n'y avait +plus que dsert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin +en loin, un pcheur immobile laissait pendre sa ligne. +Pierre ne voyait toujours, un peu sa droite, au pied de +l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique pniche couverte, +une arche de No demi pourrie, peut-tre un bateau-lavoir, +mais o jamais il n'apercevait une me; et il y +avait encore, sur une langue de boue, un canot chou, le +flanc crev, lamentable dans son symbole de toute navigation +impossible et abandonne. Ah! cette ruine de +fleuve, aussi morte que les ruines fameuses dont elle +tait lasse de baigner la poussire, depuis tant de sicles! +Et quelle vocation, ces sicles d'histoire que les eaux +jaunes avaient reflts, tant de choses, tant d'hommes, +dont elles avaient pris la fatigue et le dgot, au point +d'tre devenues si lourdes, si muettes, si dsertes, dans +leur souhait de nant!</p> + +<p>Ce fut l que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout +derrire une des baraques de bois qui avaient servi + serrer les outils. Elle allongeait la tte, elle regardait +fixement, depuis des heures peut-tre, la fentre de la +chambre de Dario, au coin de la ruelle et du quai. Effraye +sans doute par la faon svre dont Victorine l'avait reue, +elle ne s'tait pas reprsente au palais, pour avoir des +nouvelles; mais elle venait l, elle y passait les journes, +ayant appris de quelque domestique o tait la fentre, +attendant sans se lasser une apparition, un signe de vie et +de salut, dont l'espoir seul lui faisait battre le cœur. Le +prtre s'approcha, infiniment touch de la voir se dissimuler<a name="page_374" id="page_374"></a> +de la sorte, si humble, si tremblante d'adoration, +dans sa royale beaut. Au lieu de la gronder, de la chasser, +ainsi qu'il en avait la mission, il se montra trs doux +et trs gai, lui parla des siens comme si rien ne s'tait +pass, s'arrangea de manire prononcer le nom du prince, +pour lui faire entendre qu'il serait sur pied avant quinze +jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, farouche, mfiante, +prte fuir. Puis, quand elle eut compris, des +larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, +bien heureuse, elle lui envoya un baiser de la main, elle +lui cria: <i>Grazie, grazie!</i> Merci, merci!, en se sauvant + toutes jambes. Jamais il ne la revit.</p> + +<p>Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait +dire sa messe Sainte-Brigitte, sur la place Farnse, +eut la surprise de rencontrer Benedetta sortant de cette +glise, de si bonne heure, une toute petite fiole d'huile +la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui +expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait +obtenir du bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait +la lampe brlant devant une antique statue de bois +de la Madone, en qui elle avait une absolue confiance. Elle +avouait mme qu'elle n'avait de confiance qu'en celle-l, +car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'tait +adresse d'autres, pourtant trs rputes, des Madones +de marbre et mme d'argent. Aussi une dvotion ardente, +toute sa dvotion en ralit, brlait-elle dans son cœur +pour cette image sainte qui ne lui refusait rien. Et elle +affirma trs simplement, comme une chose naturelle, +hors de discussion, que c'taient ces quelques gouttes +d'huile, dont elle frottait matin et soir la plaie de Dario, +qui dterminaient une gurison si prompte, tout fait miraculeuse. +Pierre, saisi, dsol d'une religion si enfantine +chez cette admirable crature de sagesse, de passion et +de grce, ne se permit pas un sourire.</p> + +<p>Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il +venait passer une heure dans la chambre de Dario convalescent,<a name="page_375" id="page_375"></a> +Benedetta voulait qu'il racontt ses journes +pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses tonnements, +ses motions, ses colres parfois, prenaient un +charme triste, au milieu du grand calme touff de la +pice. Mais, surtout, quand il osa de nouveau sortir du +quartier, quand il se prit de tendresse pour les jardins +romains, o il allait ds l'ouverture des portes, afin d'tre +sr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des sensations +enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, +des eaux jaillissantes, des terrasses largies sur des +horizons sublimes.</p> + +<p>Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, +qui lui emplirent le cœur davantage. A la villa Borghse, +le petit bois de Boulogne de Rome, il y avait des +futaies majestueuses, des alles royales, o les voitures +venaient tourner l'aprs-midi, avant la promenade obligatoire +du Corso; et il fut plus touch par le jardin rserv +devant la villa, cette villa d'un luxe de marbre blouissant, +o se trouve aujourd'hui le plus beau muse du monde: +un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin central que +domine la blancheur nue d'une Vnus, et des fragments +d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages, +rangs symtriquement en carr, et rien autre +que cette herbe dserte, ensoleille et mlancolique. Au +Pincio, o il retourna, il eut une matine exquise, il +comprit le charme de ce coin troit, avec ses arbres rares +toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et +Saint-Pierre au lointain, dans la clart si tendre, si limpide, +poudre de soleil. A la villa Albani, la villa Pamphili, +il retrouva les superbes pins parasols, d'une grce +gante et fire, les chnes verts puissants, aux membres +tordus, la verdure noire. Dans la dernire surtout, les +chnes noyaient les alles d'un demi-jour dlicieux, le +petit lac tait plein de rve avec ses saules pleureurs et +ses touffes de roseaux, le parterre en contre-bas droulait +une mosaque d'un got baroque, tout un dessin compliqu<a name="page_376" id="page_376"></a> +de rosaces et d'arabesques, que la diversit des +fleurs et des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce +jardin, le plus noble, le plus vaste, le mieux soign, ce +fut, en longeant un petit mur, de revoir Saint-Pierre +encore, sous un aspect nouveau et si imprvu, qu'il en +emporta jamais la symbolique image. Rome avait disparu +compltement, il n'y avait plus l, entre les pentes du +mont Mario et un autre coteau bois qui cachait la ville, +que le dme colossal dont la masse semblait pose sur des +blocs pars, blancs et roux. C'taient les lots des maisons +du Borgo, les constructions entasses du Vatican et +de la basilique, qu'il dominait, qu'il crasait ainsi de sa +coupole dmesure, d'un gris bleu dans le bleu clair +du ciel; tandis que, derrire lui, au loin, fuyait une +chappe bleutre de campagne illimite, trs dlicate.</p> + +<p>Mais Pierre sentit davantage l'me des choses dans des +jardins moins somptueux, d'une grce plus ferme. Ah! +la villa Mattei, sur la pente du Coelius, avec son jardin en +terrasses, avec ses alles intimes qui descendent bordes +d'alos, de lauriers et de fusains gants, avec ses buis +amers taills en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et +ses fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut +une gale impression de charme que sur l'Aventin, en visitant +les trois glises, qui s'y noient parmi la verdure, +Sainte-Sabine surtout, le berceau des Dominicains, dont +le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, dort +dans une paix tide et odorante, plant d'orangers, au +milieu desquels l'oranger sculaire de Saint-Dominique, +norme et noueux, est encore charg d'oranges mres. +Puis, ct, au Prieur de Malte, le jardin au contraire +s'ouvrait sur un horizon immense, pic au-dessus du +Tibre, enfilant le cours du fleuve, les faades et les toitures +qui se serraient le long des deux rives, jusqu'au +lointain sommet du Janicule. C'taient toujours, d'ailleurs, +dans ces jardins de Rome, les mmes buis taills, +les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles ples, longues<a name="page_377" id="page_377"></a> +comme des chevelures, les chnes verts trapus et sombres, +les pins gants, les cyprs noirs, des marbres blanchis +parmi des touffes de roses, des fontaines bruissantes sous +des manteaux de lierre. Et il ne gota une joie plus tendrement +attriste qu' la villa du pape Jules, dont le +portique ouvert en hmicycle sur le jardin raconte la vie +d'une poque aimable et sensuelle, avec sa dcoration +peinte, son treillage d'or charg de fleurs, o passent des +vols souriants de petits Amours. Le soir enfin o il revint +de la villa Farnsine, il dit qu'il en rapportait toute l'me +morte de la vieille Rome; et ce n'taient pas les peintures +excutes d'aprs les cartons de Raphal qui l'avaient +touch, c'tait plutt la jolie salle du bord de l'eau, +la dcoration bleu tendre, lilas tendre et rose tendre, +d'un art sans gnie, mais si charmant et si romain; +c'tait surtout le jardin abandonn, qui descendait autrefois +jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait +maintenant, d'une dsolation lamentable, ravag, bossu, +envahi d'herbes folles, tel qu'un cimetire, o pourtant +mrissaient toujours les fruits d'or des orangers et des +citronniers.</p> + +<p>Puis, une dernire fois, il eut une secousse au cœur, +le beau soir o il visita la villa Mdicis. L, il tait en +terre franaise. Et quel merveilleux jardin encore, avec +ses buis, ses pins, ses alles de magnificence et de charme! +quel refuge de rverie antique que le trs vieux et trs +noir bois de chnes verts, o, dans le bronze luisant des +feuilles, le soleil son dclin jetait des lueurs braisillantes +d'or rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, +et de l-haut, du belvdre qui domine, on +possde Rome entire d'un regard, comme si, en largissant +les bras, on allait la prendre toute. Du rfectoire +de la villa, que dcorent les portraits de tous les artistes +pensionnaires qui s'y sont succd, de la bibliothque surtout, +une grande salle au calme profond, on a la mme +vue admirable, la plus large et la plus conqurante, une<a name="page_378" id="page_378"></a> +vue d'ambition dmesure dont l'infini devrait mettre +au cœur des jeunes gens, enferms l, la volont de possder +le monde. Lui, qui tait venu hostile l'institution +du prix de Rome, cette ducation traditionnelle et uniforme +si dangereuse pour l'originalit, resta sduit un +instant par cette paix tide, cette solitude limpide du jardin, +cet horizon sublime o semblaient battre les ailes du +gnie. Ah! quelles dlices, avoir vingt ans, vivre trois +annes dans cette douceur de rve, au milieu des plus +belles œuvres humaines, se dire qu'on est trop jeune pour +produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre + jouir, souffrir, aimer! Mais, ensuite, il rflchit que +ce n'tait point l une besogne de jeunesse, que pour +goter la divine jouissance d'une telle retraite d'art et de +ciel bleu, il fallait certainement l'ge mr, les victoires +dj gagnes, la lassitude commenante des œuvres accomplies. +Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que, +si les jeunes mes de songe et de contemplation, ainsi que +la simple mdiocrit, s'y accommodaient de cette vie +clotre dans l'art du pass, tout artiste de bataille, tout +temprament personnel s'y mourait d'impatience, les yeux +tourns vers Paris, dvor par la hte d'tre en pleine +fournaise de production et de lutte.</p> + +<p>Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, +avec ravissement, veillaient chez Benedetta et chez Dario +le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd'hui +saccag, autrefois si verdoyant, plant des plus beaux +orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires, +dans lequel ils avaient appris s'aimer.</p> + +<p>—Ah! je me rappelle, disait la contessina, l'poque +des fleurs, c'tait une bonne odeur en mourir, tellement +forte, tellement grisante, qu'une fois je suis reste dans +l'herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario? +tu m'as prise dans tes bras, tu m'as porte prs de la fontaine, +o il faisait trs bon et trs frais.</p> + +<p>Elle tait assise, au bord du lit, comme son ordinaire,<a name="page_379" id="page_379"></a> +et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui +s'tait mis sourire.</p> + +<p>—Oui, oui, je t'ai baise sur les yeux, et tu les as +rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-l, +tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait... +Mais nous tions des enfants, et si nous n'avions +pas t des enfants, nous aurions t mari et femme tout +de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et o nous +courions si libres!</p> + +<p>Elle approuvait de la tte, convaincue que la Madone +seule les avait protgs.</p> + +<p>—C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, +maintenant que nous allons pouvoir tre l'un l'autre, +sans faire pleurer les anges!</p> + +<p>La conversation en revenait toujours l, l'affaire de +l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en +plus favorable, et Pierre assistait chaque soir leur +enchantement, ne les entendait causer que de leur union +prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux +lchs en plein paradis. Dirige cette fois par une main +toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses +avec vigueur, car il ne se passait gure de jour, sans +qu'elle rapportt quelque nouvelle heureuse. Elle avait +hte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour +l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait pouser +que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait +tout, ferait tout excuser, en mettant fin une situation +dsormais intolrable. Le scandale abominable, les +affreux commrages qui bouleversaient le monde noir et +le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant +plus qu'elle sentait la ncessit d'une victoire, devant +l'ventualit d'un conclave possible, o elle dsirait que +le nom de son frre brillt d'un clat pur, souverain. Jamais +cette secrte ambition de toute sa vie, cet espoir de +voir sa race donner un troisime pape l'glise, ne +l'avait brle d'une pareille passion, comme si elle avait<a name="page_380" id="page_380"></a> +eu le besoin de se consoler dans son froid clibat, depuis +que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, +la dlaissait si durement. Toujours vtue d'une robe +sombre, active et si mince, si pince, qu'on l'aurait prise +par derrire pour une jeune fille, elle tait comme l'me +noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, +rdant en intendante soigneuse, veillant jalousement +sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque +fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de visage si +dessch, coup de longs plis, plant du grand nez volontaire +de la famille. Mais elle lui rendait peine son salut, +reste ddaigneuse de ce petit prtre tranger, ne le tolrant +dans son intimit que pour complaire monsignor +Nani, dsireuse en outre d'tre agrable au vicomte Philibert +de la Choue, qui avait amen de si beaux plerinages + Rome.</p> + +<p>Peu peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience +d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit +par se passionner avec eux, en souhaitant une solution +prompte. L'affaire allait se reprsenter devant la congrgation +du Concile, dont une premire dcision en faveur +du divorce tait reste nulle, le dfenseur du mariage, +monsignor Palma, ayant demand, selon son droit, un +supplment d'enqute. D'ailleurs, cette premire dcision, +prise seulement une voix de majorit, n'aurait srement +pas t ratifie par le Saint-Pre. Et il s'agissait en somme +de conqurir des voix parmi les dix cardinaux dont la +congrgation se composait, de les convaincre, d'obtenir +la presque unanimit: besogne ardue, car la parent de +Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout +faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues +compliques du Vatican, des rivalits qui brlaient de +tuer en lui le pape possible, en ternisant le scandale. +C'tait cette conqute des voix que donna Serafina se +lanait chaque aprs-midi, dirige par son confesseur, +le pre Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au<a name="page_381" id="page_381"></a> +Collge Germanique, le dernier refuge Rome des Jsuites, +qui ont cess d'y tre les matres du Ges. L'espoir +du succs tenait surtout ce que Prada, lass, irrit, +avait dclar formellement qu'il ne se prsenterait plus. +Il ne rpondait mme pas aux assignations rptes, +tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse +et ridicule, depuis que Lisbeth, sa matresse avre, tait +enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entire. Il +se taisait donc, affectait de n'avoir jamais t mari, bien +que la blessure de son dsir tenu en chec, de son orgueil +de mle soufflet, saignt toujours au fond, rouverte sans +cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa +paternit, que faisait courir le monde noir. Et, puisque +la partie adverse se dsistait, disparaissait de son plein +gr, on comprenait l'esprance croissante de Benedetta et +de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant, +leur annonait qu'elle croyait bien avoir gagn encore la +voix d'un cardinal.</p> + +<p>Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, +tait monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrgation +pour dfendre le lien sacr du mariage. Il +avait des droits presque illimits, pouvait en rappeler +encore, en tout cas ferait traner l'affaire autant qu'il lui +plairait. Son premier plaidoyer, en rponse celui de +Morano, avait dj t terrible, mettant l'tat de virginit +en doute, citant scientifiquement des cas o des femmes +possdes offraient les particularits d'aspect constates +par les sages-femmes, rclamant d'ailleurs l'examen +minutieux de deux mdecins asserments, dclarant enfin +que, la condition premire de l'acte tant l'obissance de +la femme, la demanderesse, mme vierge, n'tait pas +fonde rclamer l'annulation d'un mariage dont ses +refus ritrs avaient seuls empch la consommation. Et +l'on annonait que le nouveau plaidoyer qu'il prparait, +serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction +tait absolue. Devant cette belle nergie de vrit et de<a name="page_382" id="page_382"></a> +logique, le pis allait tre que les cardinaux, mme bienveillants, +n'oseraient jamais conseiller l'annulation au +Saint-Pre. Aussi le dcouragement reprenait-il Benedetta, +lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite + monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un +ami commun s'tait charg de voir monsignor Palma. +Mais cela, sans doute, coterait trs cher. Monsignor +Palma, thologien rompu aux affaires canoniques et d'une +honntet parfaite, avait eu une grande douleur dans sa +vie, une nice pauvre, d'une admirable beaut, qu'il +s'tait mis sur le tard aimer follement, et qu'il avait d, +afin d'viter le scandale, marier un chenapan qui, +depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences +restaient dignes, le prlat traversait justement une crise +affreuse, las de se dpouiller, n'ayant plus l'argent ncessaire +pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie +au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune +homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, +sans rien demander l'oncle, qui, un soir, aprs la nuit +tombe, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant +remercier donna Serafina de sa bont.</p> + +<p>Ce soir-l, Pierre tait avec Dario, lorsque Benedetta +entra riant, tapant de joie dans ses mains.</p> + +<p>—C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui +a jur une reconnaissance ternelle. Maintenant, le voil +bien forc d'tre aimable.</p> + +<p>Plus mfiant, Dario demanda:</p> + +<p>—Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il +engag formellement?</p> + +<p>—Oh! non, comment veux-tu? c'tait si dlicat!... +On assure que c'est un trs honnte homme.</p> + +<p>Pourtant, elle-mme fut effleure d'une nouvelle inquitude. +Si monsignor Palma, malgr le grand service reu, +allait demeurer incorruptible? Cela, ds lors, les hanta. +Leur attente recommenait.</p> + +<p>—Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle aprs un<a name="page_383" id="page_383"></a> +silence, je me suis dcide leur fameuse visite. Oui, ce +matin, je suis alle chez deux mdecins avec ma tante.</p> + +<p>Elle s'tait remise sourire, elle ne semblait aucunement +gne.</p> + +<p>—Et alors? demanda-t-il du mme air tranquille.</p> + +<p>—Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne +mentais pas, ils ont rdig chacun une espce de certificat +en latin... C'tait, parat-il, absolument ncessaire pour +permettre monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a +dit.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Pierre:</p> + +<p>—Ah! ce latin! monsieur l'abb... J'aurais bien dsir +savoir tout de mme, et j'ai song vous, pour que vous +ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas +voulu me laisser les pices, elle les a fait joindre immdiatement +au dossier.</p> + +<p>Trs embarrass, le prtre se contenta de rpondre d'un +vague signe de tte, car il n'ignorait pas ce qu'taient ces +sortes de certificats, une description nette et complte, +en termes prcis, avec tous les dtails d'tat, de couleur +et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas l de +pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et +heureux mme, puisque toute la flicit de leur vie allait +en dpendre.</p> + +<p>—Enfin, conclut Benedetta, esprons que monsignor +Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon +Dario, guris-toi vite, pour le beau jour tant souhait +de notre bonheur.</p> + +<p>Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tt, +sa blessure s'tait rouverte, ce qui devait le forcer garder +le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque +soir, le venir distraire, en lui contant ses promenades. +Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de +Rome, dcouvrait avec ravissement les curiosits classiques, +catalogues dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il +leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales<a name="page_384" id="page_384"></a> +places de la ville, qu'il avait trouves banales +d'abord, qui lui apparaissaient maintenant trs diverses, +ayant chacune son originalit profonde: la place du +Peuple, si ensoleille, si noble, dans sa symtrie monumentale; +la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des +trangers, avec son double escalier de cent trente-deux +marches, dor par les ts, d'une ampleur et d'une grce +gantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de +peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux +espoir, debout, flnant autour de la colonne de +Marc-Aurle, en attendant que la fortune lui tombe du +ciel; la place Navone, longue, rgulire, dserte depuis +que le march ne s'y tient plus, gardant le mlancolique +souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du +Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte +du march aux fruits et du march aux lgumes, toute +une plantation de grands parapluies, des entassements de +tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant +des marchandes et des mnagres. Sa grande +surprise fut la place du Capitole, qui veillait en lui une +ide de sommet, de lieu dcouvert dominant la ville et le +monde, et qu'il trouva petite, carre, enferme entre +ses trois palais, ouverte d'un seul ct sur un court horizon, +born par quelques toitures. Personne ne passe +l, on monte par une rampe d'accs que bordent des +palmiers, les trangers seuls font un dtour pour arriver +en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent +un moment, le nez lev vers l'admirable bronze +antique, le Marc-Aurle cheval, plac au centre. Vers +quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche, +dtachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement, +on dirait une tide et douce petite place de province, +avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises +sous le portique, et ses bandes d'enfants dpenaills, +lchs l comme toute une cole dans une cour de rcration.<a name="page_385" id="page_385"></a></p> + +<p>Et, un autre soir, Pierre dit Benedetta et Dario son +admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde +o les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus +magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis +la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place +Barberini, les Tortues de l'troite place qui a pris leur +nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, o +triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin, +et surtout jusqu' la colossale fontaine de Trevi, d'un +got si fastueux, domine par le roi Neptune, entre +les hautes figures de la Sant et de la Fcondit. Et, un +autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait +enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient +les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la +rive gauche du Tibre, l o des masures se collaient aux +flancs des grands palais princiers: c'tait qu'elles n'avaient +pas de trottoirs et que les pitons marchaient au milieu, + l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'ide de +filer aux deux bords, contre les faades. Vieux quartiers +qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, troites places +irrgulires, palais normes et carrs, comme disparus +dans la foule bouscule des petites maisons qui les +noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, +partout des escaliers qui montent, caillouts de gris, +chaque marche ourle de pierre blanche, des pentes +brusques qui tournent, des terrasses qui s'tagent, des sminaires +et des couvents aux fentres closes, comme des +habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel +se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du +ciel. Et, un autre soir, ayant pouss plus loin encore sa +promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre, +en amont du pont Molle, il revint enthousiasm d'avoir eu +la rvlation de tout un art classique, qu'il n'avait gure +got jusque-l. En suivant la rive, il venait de voir des +Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plants de roseaux, +les falaises basses, dcoupes, dont la blancheur<a name="page_386" id="page_386"></a> +crayeuse se dtachait sur les fonds roux de l'immense +plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues +de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un +portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une +file oblique de moutons ples qui descendaient boire, +tandis que le berger, appuy d'une paule au tronc d'un +chne vert, regardait. Beaut spciale, large et rousse, +faite de rien, simplifie jusqu' la ligne droite et plate, +tout anoblie des grands souvenirs: toujours les lgions +romaines en marche par les voies paves, au travers de +la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen +ge, puis le rveil de l'antique nature dans la foi catholique, +ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la +matresse du monde.</p> + +<p>Un jour que Pierre tait all visiter le Campo Verano, +le grand cimetire de Rome, il trouva, le soir, prs du lit +de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.</p> + +<p>—Comment! monsieur l'abb, s'cria la petite princesse, +a vous amuse d'aller voir les morts?</p> + +<p>—Ah! ces Franais! reprit Dario, que l'ide seule +d'un cimetire dsobligeait, ces Franais! ils se gtent la +vie plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.</p> + +<p>—Mais, dit Pierre doucement, on n'chappe pas la +ralit de la mort. Le mieux est de la regarder en face.</p> + +<p>Du coup, le prince se fcha.</p> + +<p>—La ralit, la ralit! quoi bon? Quand la ralit +n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de +n'y penser jamais.</p> + +<p>De son air tranquille et souriant, le prtre n'en continua +pas moins dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue +du cimetire, l'air de fte que le clair soleil d'automne y +mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues +de marbre prodigues sur les tombeaux, des chapelles +de marbre, des monuments de marbre. Srement +l'atavisme antique agissait, les somptueux mausoles de +la voie Appienne repoussaient l, une pompe, un orgueil<a name="page_387" id="page_387"></a> +dmesur dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse +romaine avait son quartier aristocratique, un amas de +vritables temples, des figures colossales, des scnes +plusieurs personnages, d'un got parfois dplorable, mais +o des millions avaient d tre dpenss. Et ce qui tait +charmant, parmi les ifs et les cyprs, c'tait l'admirable +conservation, la blancheur intacte des marbres, que les +ts brlants doraient, sans une tache de mousse, sans +ces balafres de pluie qui rendent si mlancoliques les +statues des pays du Nord.</p> + +<p>Benedetta, silencieuse, touche du malaise de Dario, +finit par interrompre Pierre, en disant Celia:</p> + +<p>—Et la chasse a t intressante?</p> + +<p>Au moment o le prtre tait entr, la petite princesse +parlait d'une chasse au renard, laquelle sa mre l'avait +conduite.</p> + +<p>—Oh! chre, tout ce qu'il y a de plus intressant!... +Le rendez-vous tait pour une heure, l-bas, au tombeau +de Ccilia Metella, o l'on avait install le buffet, sous +une tente. Et un monde, la colonie trangre, les jeunes +gens des ambassades, des officiers, sans compter nous +autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup +de femmes en amazone... Le dpart a t donn +une heure et demie, et le galop a dur plus de deux +heures, si bien que le renard s'est all faire prendre trs +loin, trs loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de +mme, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que +toute la chasse a d sauter, puis des fosss, des haies, une +course folle derrire les chiens... Il y a eu deux accidents, +peu de chose, un monsieur qui s'est foul le +poignet et un autre qui a eu la jambe casse.</p> + +<p>Dario avait cout avec passion, car ces chasses au +renard taient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade +au travers de cette Campagne romaine si plate et +si hrisse d'obstacles pourtant, la joie de djouer les +ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels<a name="page_388" id="page_388"></a> +dtours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin ds +qu'il tombe puis de fatigue; et des chasses sans fusil, +des chasses pour l'unique bonheur de courir la queue +de cette bte, de la gagner de vitesse et de la vaincre.</p> + +<p>—Ah! dit-il dsespr, est-ce imbcile d'tre clou +dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.</p> + +<p>Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni +une tristesse de ce cri naf d'gosme. Elle qui tait si +heureuse de l'avoir tout elle, dans cette chambre o +elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage la +fois, avait un coin de maternit, et elle comprenait parfaitement +qu'il ne s'amust gure, priv de ses plaisirs +habituels, spar de ses amis qu'il cartait, dans la crainte +que l'histoire de son paule dmise ne leur part louche. +Plus de ftes, plus de soires au thtre, plus de visites +aux dames. Et c'tait le Corso qui lui manquait surtout, +une souffrance, une vritable dsesprance de ne plus +voir ni savoir, en regardant, de quatre cinq heures, +dfiler Rome entire. Aussi, ds qu'un intime venait, +c'taient des questions interminables, et si l'on avait rencontr +celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment +avaient fini les amours d'un troisime, et si quelque aventure +nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, +gros commrages d'un jour, intrigues puriles d'une +heure, o jusque-l s'taient dpenses toutes ses nergies +d'homme.</p> + +<p>Celia, qui aimait lui apporter les bavardages innocents, +reprit aprs un silence, en fixant sur lui ses yeux +candides, ses yeux sans fond de vierge nigmatique:</p> + +<p>—Comme c'est long se remettre, une paule!</p> + +<p>Avait-elle donc devin, cette enfant, dont l'unique +affaire tait l'amour? Dario, gn, se tourna vers Benedetta, +qui continuait sourire, l'air placide. Mais, dj, la petite +princesse sautait un autre sujet.</p> + +<p>—Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une +dame...<a name="page_389" id="page_389"></a></p> + +<p>Elle s'arrta, surprise elle-mme et embarrasse de +cette nouvelle qui venait de lui chapper. Puis, trs +bravement, elle continua, en amie d'enfance qui tait +dans les petits secrets amoureux:</p> + +<p>—Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. +Elle avait tout de mme un bouquet de roses blanches.</p> + +<p>Cette fois, Benedetta s'gaya franchement, tandis que +Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisant, les +premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre +de ses nouvelles. Lui, au fond, n'tait pas fch de cette +rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gnante; +et, quoique un peu bless dans sa fatuit de joli +homme, il tait content d'apprendre que la Tonietta l'avait +dj remplac.</p> + +<p>—Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours +tort.</p> + +<p>—L'homme qu'on aime n'est jamais absent, dclara +Celia de son air grave et pur.</p> + +<p>Mais Benedetta s'tait leve, pour remonter les oreillers, +derrire le dos du convalescent.</p> + +<p>—Va, va, mon Dario, toutes ces misres sont finies, et +je te garderai, tu n'auras plus que moi aimer.</p> + +<p>Il la contempla avec passion, il la baisa sur les +cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aim +qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle +comptait le garder toujours, elle seule, ds qu'elle se +serait donne. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette +chambre, elle tait heureuse de le retrouver enfant, +tel qu'elle l'avait aim autrefois, sous les orangers de la +villa Montefiori. Il gardait une purilit singulire, sans +doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de +retour l'enfance, qu'on remarque chez les peuples trs +vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait +pendant des heures des photographies, qui le faisaient +rire. Son incapacit de souffrir avait encore grandi, il +voulait qu'elle ft gaie et qu'elle chantt, il l'amusait<a name="page_390" id="page_390"></a> +par la gentillesse de son gosme, qui l'amenait rver +avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela +serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de +ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde +dt-il crouler quelque part, sans qu'on se donnt la peine +d'y aller voir!</p> + +<p>—Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, +c'est que monsieur l'abb a fini par tomber +amoureux de Rome.</p> + +<p>Pierre, qui avait cout en silence, acquiesa de bonne +grce.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, +il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et +aimer Rome. Si vous n'tiez rest que quinze jours, vous +auriez emport de nous une ide dplorable; tandis que, +maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes +bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez nous +sans tendresse.</p> + +<p>Elle tait d'un charme dlicieux en parlant ainsi, et il +s'inclina une seconde fois. Mais il avait dj rflchi au +phnomne, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive + Rome, on apporte une Rome soi, une Rome rve, +tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie +est le pire des dsenchantements. Aussi faut-il attendre +que l'accoutumance se fasse, que la ralit mdiocre +s'attnue, pour donner le temps l'imagination de recommencer +son travail d'embellissement, de manire ne +voir de nouveau les choses relles qu' travers la prodigieuse +splendeur du pass.</p> + +<p>Celia s'tait leve, prenant cong.</p> + +<p>—Au revoir, chre, et bientt le mariage, n'est-ce +pas? Dario... Vous savez que je veux tre fiance avant +la fin du mois, oui, oui! une grande soire que je forcerai +bien mon pre donner... Ah! que ce serait aimable, +si les deux noces pouvaient se faire en mme temps!<a name="page_391" id="page_391"></a></p> + +<p>Ce fut deux jours plus tard que Pierre, aprs une +grande promenade qu'il fit au Transtvre, suivie d'une +visite au palais Farnse, sentit se rsumer en lui la terrible +et mlancolique vrit sur Rome. Plusieurs fois dj, il +avait parcouru le Transtvre, dont la population misrable +l'attirait, dans sa passion navre pour les pauvres +et les souffrants. Ah! ce cloaque de misre et d'ignorance! +Il avait vu, Paris, des coins de faubourg abominables, +des cits d'pouvante o l'humanit en tas pourrissait. +Mais rien n'approchait de cette stagnation dans l'insouciance +et dans l'ordure. Par les plus beaux jours de ce +pays du soleil, une ombre humide glaait les ruelles +tortueuses, trangles, pareilles des couloirs de cave; +et l'odeur tait affreuse surtout, une nause qui prenait le +passant la gorge, faite des lgumes aigres, des graisses +rances, du btail humain parqu l, parmi ses fientes. +C'taient d'antiques masures irrgulires, jetes dans un +ple-mle aim des artistes romantiques, avec des portes +noires et bantes qui s'enfonaient sous terre, des escaliers +extrieurs qui montaient aux tages, des balcons de bois +tenus comme par miracle en quilibre sur le vide. Et des +faades demi croules qu'il avait fallu tayer l'aide +de poutres, et des logements sordides dont les fentres +creves laissaient voir la crasse nue, et des boutiques +d'infime commerce, toute la cuisine en plein air d'un +peuple de paresse qui n'allumait pas de feu: les fritureries +avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant +dans l'huile puante, les marchands de lgumes cuits talant +des navets normes, des paquets de cleris, de choux-fleurs, +d'pinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers, +mal coupe, tait noire, des cous de bte hrisss +de caillots violtres, comme arrachs. Les pains des boulangers +s'entassaient sur une planche, ainsi que des pavs +ronds; de pauvres fruitires n'avaient d'autres marchandises +que des piments et des pommes de pin, leurs portes +enguirlandes de tomates sches et enfiles; tandis que les<a name="page_392" id="page_392"></a> +seules boutiques allchantes taient celles des charcutiers, +dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de +leur odeur pre, l'infection des ruisseaux. Les bureaux +de loterie, o les numros gagnants taient affichs, alternaient +avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas, +qui annonaient en grosses lettres les vins choisis des +Chteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par +les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles +et malpropre, des bandes d'enfants moiti nus que +la vermine dvorait, des femmes en cheveux, en camisole, +en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des +vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol +bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agite, +au milieu du continuel va-et-vient de petits nes tranant +des charrettes, d'hommes conduisant des dindes coups +de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se +ruaient aussitt des bandes de mendiants. Des savetiers +s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. +A la porte d'un petit tailleur, un vieux seau de mnage +tait accroch, plein de terre, fleuri d'une plante grasse. +Et, de toutes les fentres, de tous les balcons, sur des +cordes jetes d'une maison l'autre, en travers de la +rue, pendaient les lessives des mnages, un pavoisement +de loques sans nom, qui taient comme les drapeaux symboliques +de l'abominable misre.</p> + +<p>Pierre sentait son me fraternelle se soulever d'une +piti immense. Ah! certes, oui! il fallait les jeter bas, +ces quartiers de souffrance et de peste, o le peuple avait +si longtemps croupi comme dans une gele empoisonne, +et il tait pour l'assainissement, pour la dmolition, quitte + tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. +Dj le Transtvre tait bien chang, des voies nouvelles +l'ventraient, des prises d'air pratiques grands coups +de pioche, qui le pntraient de nappes de soleil. Ce qui +en restait semblait plus noir, plus immonde, au milieu +de ces abatis de maisons, de ces troues rcentes,<a name="page_393" id="page_393"></a> +vastes terrains vagues, o l'on n'avait pu reconstruire +encore. Cette ville en volution l'intressait infiniment. +Plus tard sans doute, on achverait de la rebtir, mais +quelle heure passionnante, celle o la vieille cit agonisait +dans la nouvelle, travers tant de difficults! Il +fallait avoir connu la Rome des immondices, noye sous +les excrments, les eaux mnagres et les dtritus de +lgumes. Le Ghetto, rcemment ras, avait, depuis des +sicles, imprgn le sol d'une telle pourriture humaine, +que l'emplacement, demeur nu, plein de bosses et de +fondrires, exhalait toujours une infme pestilence. On +faisait bien de le laisser longtemps se scher ainsi et se +purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du +Tibre, o l'on a entrepris des travaux d'dilit considrables, +c'est chaque pas la mme rencontre: on suit +une rue troite, puante, d'une humidit glaciale, entre +les faades sombres, aux toits qui se touchent presque, et +l'on tombe brusquement dans une claircie, dans une +clairire ouverte coups de hache, parmi la fort des +vieilles masures lpreuses. Il y a l des squares, des +trottoirs larges, de hautes constructions blanches, charges +de sculptures, une capitale moderne l'tat d'bauche, +pas finie, encombre de gravats, barre de palissades. +Partout des amorces de voies projetes, le colossal chantier +que la crise financire menace d'terniser maintenant, la +ville de demain arrte dans sa croissance, reste en dtresse, +avec ses commencements dmesurs, trop htifs et +qui dtonnent. Mais ce n'en tait pas moins une besogne +bonne et saine, d'une ncessit sociale absolue pour une +grande ville d'aujourd'hui, moins de laisser la vieille +Rome se pourrir sur place, telle qu'une curiosit des +anciens ges, une pice de muse qu'on garde sous verre.</p> + +<p>Ce jour-l, Pierre, en se rendant du Transtvre au +palais Farnse, o il tait attendu, fit un dtour, passa +par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari, +la premire si sombre, si resserre entre le grand mur<a name="page_394" id="page_394"></a> +noir de l'Hpital et les misrables maisons d'en face, la +seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout +gaye par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chanes +d'or, et par les talages des marchands d'toffe, o flottent +des ls immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d'un ton +clatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de parcourir, +puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait maintenant, +voqurent en lui le quartier d'affreuse misre +qu'il avait visit dj, la masse pitoyable des travailleurs +dchus, rduits par le chmage la mendicit, campant +parmi les constructions superbes et abandonnes des Prs +du Chteau. Ah! le pauvre, le triste peuple rest enfant, +maintenu dans une ignorance, dans une crdulit de sauvages +par des sicles de thocratie, si accoutum la nuit +de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu'il +reste quand mme aujourd'hui en dehors du rveil social, +simplement heureux si on le laisse jouir l'aise de son +orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait aveugle +et sourd en sa dchance, il continuait sa vie stagnante +d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome +nouvelle, sans en prouver autre chose que les ennuis, +les vieux quartiers o il logeait abattus, les habitudes +changes, les vivres plus chers, comme si la clart, la +propret, la sant le gnaient, quand il fallait les payer de +toute une crise ouvrire et financire. Cependant, qu'on +l'et voulu ou non, c'tait au fond pour lui uniquement +qu'on nettoyait Rome, qu'on la rebtissait, dans l'ide +d'en faire une grande capitale moderne; car la dmocratie +est au bout de ces transformations actuelles, c'est le +peuple qui hritera demain des cits d'o l'on chasse la +salet et la maladie, o la loi du travail finira par s'organiser, +tuant la misre. Et voil pourquoi, si l'on maudit +les ruines poussetes, tenues bourgeoisement, le Colise +dbarrass de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore +sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si +l'on se fche devant les affreux murs de forteresse qui<a name="page_395" id="page_395"></a> +emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges +si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis +trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie nat de la +mort et que demain doit forcment refleurir dans la +poudre du pass.</p> + +<p>Pierre, en songeant ces choses, tait arriv sur la +place Farnse, dserte, svre, avec ses maisons closes et +ses deux fontaines, dont l'une, en plein soleil, grenait +sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence; et il +regarda un instant la faade nue et monumentale du lourd +palais carr, sa haute porte o flottait le drapeau tricolore, +ses treize fentres de faade, sa fameuse frise d'un +art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse +Habert, un des attachs de l'ambassade prs du roi +d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire visiter le +palais immense, le plus beau de Rome, que la France a +lou pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale +demeure, somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour +portique, d'une humidit sombre, son escalier gant, aux +marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries +et ses salles dmesures! C'tait d'une pompe souveraine +dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pntrait +jusqu'aux os les fourmis humaines qui s'aventuraient +sous les votes. L'attach, avec un sourire discret, avouait +que l'ambassade s'y ennuyait mourir, cuite l't, gele +l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la partie +occupe par l'ambassadeur, le premier tage donnant +sur le Tibre. L, de la clbre galerie des Carrache, on +voit le Janicule, les jardins Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus +de San Pietro in Montorio. Puis, aprs un vaste +salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, gay +de soleil. Mais la salle manger, les chambres, les autres +salles qui suivent, occupes par le personnel, retombent +dans l'ombre morne d'une rue latrale. Toutes ces vastes +pices, de sept huit mtres de hauteur, ont des plafonds +peints ou sculpts admirables, des murs nus, quelques-uns<a name="page_396" id="page_396"></a> +dcors de fresques, des mobiliers disparates, de +superbes consoles mles tout un bric--brac moderne. +Et cette tristesse des choses tourne l'abomination, lorsqu'on +pntre dans les appartements de gala, les grandes +pices d'honneur qui occupent la faade sur la place. Plus +un meuble, plus une tenture, rien qu'un dsastre, des +salles magnifiques dsertes, livres aux araignes et aux +rats. L'ambassade n'en occupe qu'une, o elle entasse ses +archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par +terre, dans tous les coins. A ct, l'norme salle de dix +mtres de hauteur, sur deux tages, que le propritaire, +l'ancien roi de Naples, s'tait rserve, est un vritable +grenier de dbarras, o des maquettes, des statues +inacheves, un trs beau sarcophage tranent, parmi un +entassement sans nom de dbris mconnaissables. Et ce +n'tait l qu'une partie du palais: le rez-de-chausse est +compltement inhabit, notre cole de Rome occupe un +coin du second tage, tandis que notre ambassade se serre +frileusement dans l'angle le plus logeable du premier, +force d'abandonner tout le reste, de fermer les portes + double tour, pour viter l'inutile peine de donner un +coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais +Farnse, bti par le pape Paul III, occup sans interruption +pendant plus d'un sicle par des cardinaux; mais +quelle incommodit cruelle, quelle affreuse mlancolie, +dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pices +sont mortes, inutiles, impossibles, retranches de la vie! +Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les +couloirs envahis par les paisses tnbres, les quelques +becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l'interminable +voyage travers ce lugubre dsert de pierre, pour arriver +jusqu'au salon tide et aimable de l'ambassadeur!</p> + +<p>Pierre sortit de l saisi, le cerveau bourdonnant. Et +tous les autres palais, tous les grands palais de Rome +qu'il avait vus pendant ses promenades, se dressaient +dans sa mmoire, tous dchus de leur splendeur, vides<a name="page_397" id="page_397"></a> +des trains princiers d'autrefois, tombs n'tre plus que +d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, +de ces salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune +ne pouvait suffire y mener la vie fastueuse pour +laquelle on les avait bties, ni mme y nourrir le personnel +ncessaire leur entretien? Ils taient rares, les +princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse +ligne, occupaient seuls leurs palais. La presque +totalit louaient les antiques demeures des aeux des +socits, des particuliers, en se rservant un tage, +parfois mme un simple logement dans le coin le plus +obscur. Lou le palais Chigi, le rez-de-chausse des +banques, le premier l'ambassadeur d'Autriche, tandis +que le prince et sa famille se partagent le second avec +un cardinal. Lou le palais Sciarra, le premier au ministre +des Affaires trangres, le second un snateur, +tandis que le prince et sa mre n'habitent que le rez-de-chausse. +Lou le palais Barberini, le rez-de-chausse, +le premier tage et le second des familles, tandis que +le prince s'est log au troisime, dans les anciennes +chambres des domestiques. Lou le palais Borghse, le +rez-de-chausse un marchand d'antiquits, le premier +une loge maonnique, tout le reste des mnages, tandis +que le prince n'a gard que les quelques pices d'un +petit appartement bourgeois. Lou le palais Odelscachi, +lou le palais Colonna, lou le palais Doria, tandis que +les princes n'y mnent plus que l'existence rduite de +bons propritaires, tirant de leurs immeubles tout le profit +possible, pour joindre les deux bouts. C'tait qu'un vent +de ruine soufflait sur le patriciat romain, les plus grosses +fortunes venaient de s'crouler dans la crise financire, +trs peu restaient riches, et de quelle richesse encore, +d'une richesse immobile et morte, que ni le ngoce ni +l'industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux +qui avaient tent les affaires taient dpouills. Les +autres, terrifis, frapps d'impts normes qui leur<a name="page_398" id="page_398"></a> +prenaient prs du tiers de leurs revenus, devaient dsormais +se rsigner voir leurs derniers millions stagnants +s'puiser sur place, se diviser par les partages, +mourir comme l'argent meurt, ainsi que toutes choses, +lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n'y +avait l qu'une question de temps, car la ruine finale +tait irrmdiable, d'une absolue fatalit historique. Et +ceux qui consentaient louer, luttaient encore pour la +vie, tchaient de s'accommoder l'poque prsente, en +s'efforant au moins de peupler le dsert de leurs palais +trop vastes; tandis que la mort habitait dj chez les +autres, chez les entts et les superbes qui se muraient +dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais +Boccanera, tombant en poudre, si glac d'ombre et de +silence, o l'on n'entendait de loin en loin que le vieux +carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement +sur l'herbe de la cour.</p> + +<p>Mais Pierre, surtout, venait d'tre frapp de ces deux +visites successives, au Transtvre et au palais Farnse, +et elles s'clairaient l'une l'autre, et elles aboutissaient +une conclusion, qui jamais encore ne s'tait formule en +lui avec une nettet si effrayante: pas encore de peuple +et bientt plus d'aristocratie. Cela, ds lors, le hanta +comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misrable, +d'une ignorance et d'une rsignation telles, dans +la longue enfance o le maintenaient l'histoire et le climat, +que de longues annes d'ducation et d'instruction +taient ncessaires pour qu'il constitut une dmocratie +forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits +ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de +mourir au fond de ses palais croulants, elle n'tait plus +qu'une race finie, abtardie, si mlange d'ailleurs de sang +amricain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang +romain devenait la rare exception; sans compter qu'elle +avait cess d'tre d'pe et d'glise, rpugnant servir +l'Italie constitutionnelle, dsertant le Sacr Collge, o<a name="page_399" id="page_399"></a> +les parvenus seuls revtaient la pourpre. Et, entre les +petits d'en bas et les puissants d'en haut, il n'existait pas +encore une bourgeoisie solidement installe, forte d'une +sve nouvelle, assez instruite et assez sage pour tre +l'ducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie, +c'taient les anciens domestiques, les anciens clients des +princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants, +notaires ou avocats, qui graient leurs fortunes; +c'tait le monde d'employs, de fonctionnaires de tous +rangs et de toutes classes, de dputs, de snateurs, que le +gouvernement avait amens des provinces; et c'tait enfin +la vole des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, les +Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume +entier, dont les ongles et le bec dvoraient tout, le peuple +et l'aristocratie. Pour qui donc avait-on travaill? Pour +qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d'un +espoir et d'un orgueil si dmesurs, qu'on ne pouvait les +finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait entendre, +veillant dans tous les cœurs fraternels une +inquitude en larmes. Oui! la menace de la fin d'un +monde, pas encore de peuple, plus d'aristocratie, et une +bourgeoisie dvorante, menant la cure parmi les ruines. +Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait +btis sur le modle gant des palais d'autrefois, ces palais +normes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille +mes vainement espres, ces palais o devait s'installer +la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle +capitale du monde, et qui taient devenus les +lamentables refuges, souills et dj branlants, de la +basse misre du peuple, de tous les mendiants et de tous +les vagabonds!</p> + +<p>Le soir de ce jour, Pierre, la nuit noire, alla passer +une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. +C'tait un recueillement, une solitude extraordinaire +qu'il affectionnait, malgr les avis de Victorine, qui +prtendait que l'endroit n'tait pas sr. Et, en ralit,<a name="page_400" id="page_400"></a> +par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge +n'avait droul un dcor plus tragique. Pas une me, pas +un passant; un silence, une ombre, un vide, qui s'tendaient + droite, gauche, en face. Les palissades qui +fermaient de partout l'immense chantier abandonn, barraient +le passage aux chiens eux-mmes. A l'angle du +palais, noy de tnbres, un bec de gaz, rest en contre-bas +depuis le remblai, clairait le quai bossu, au ras du +sol, d'une lueur louche; et les matriaux qui tranaient +l, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient +de grandes ombres vagues. A droite, quelques lumires +brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et +aux fentres de l'Hpital du Saint-Esprit. A gauche, dans +l'enfoncement indfini de la coule du fleuve, les lointains +quartiers sombraient, disparus. Puis, en face, c'tait +le Transtvre, les maisons de la berge telles que de ples +fantmes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une clart +trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait +seule le Janicule, o les lanternes de quelque +promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle +d'toiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, ces heures +nocturnes, d'une si mlancolique majest. Il restait accoud +au parapet de pierre, il le regardait couler pendant +de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, +la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence +d'une prison btie l pour un gant. Tant que les lumires +brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux lourdes +passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le +frisson leur donnait une vie mystrieuse. Et il rvait sans +fin tout le pass fameux de ce fleuve, il voquait souvent +la lgende qui veut que des richesses fabuleuses soient +enterres dans la boue de son lit. A chaque invasion des +Barbares, et particulirement lors du sac de Rome, on y +aurait jet les trsors des temples et des palais, pour les +soustraire au pillage, des vainqueurs. L-bas, ces barres +d'or qui tremblaient dans l'eau glauque, n'tait-ce pas le<a name="page_401" id="page_401"></a> +chandelier d'or sept branches, que Titus avait rapport +de Jrusalem? et ces pleurs sans cesse dformes par +les remous, n'taient-ce pas des blancheurs de colonnes +et de statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes +de petites flammes, n'tait-ce pas un amas, un ple-mle +de mtaux prcieux, des coupes, des vases, des bijoux +orns de pierreries? Quel rve que ce pullulement entrevu +au sein du vieux fleuve, la vie cache de ces trsors, +qui auraient dormi l pendant tant de sicles! et +quel espoir, pour l'orgueil et l'enrichissement d'un +peuple, que les trouvailles miraculeuses qu'on ferait +dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le desscher +un jour, comme le projet en a dj t fait! La fortune +de Rome tait l peut-tre.</p> + +<p>Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoud au parapet, +n'avait en lui que des penses de svre ralit. Il +continuait les rflexions de la journe, que lui avait inspires +sa visite au Transtvre, puis au palais Farnse. Il +aboutissait, devant cette eau morte, cette conclusion que +le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, +tait le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et +il savait bien que ce choix s'imposait comme invitable, +Rome tant la reine de gloire, l'antique matresse du +monde laquelle l'ternit tait promise, sans laquelle +l'unit nationale avait toujours paru impossible; de sorte +que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie +ne pouvait pas tre, et qu'avec Rome il semblait maintenant +difficile qu'elle ft. Ah! ce fleuve mort, quelle +sourde voix de dsastre il prenait dans la nuit! Pas une +barque, pas un frisson de l'activit commerciale et industrielle +des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes +villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome +port de mer, des travaux gigantesques, le lit creus pour +permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu' +l'Aventin; mais ce n'taient l que des chimres, peine +finirait-on par dsembourber l'embouchure, qui, continuellement,<a name="page_402" id="page_402"></a> +se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la +Campagne romaine, le dsert de mort que le fleuve mort +traversait et qui faisait Rome une ceinture de strilit? +On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait +vainement sur la question de savoir si elle tait fertile +sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au +milieu de son vaste cimetire, comme une ville d'autrefois +spare jamais du monde moderne, par cette lande +o s'est accumule la poussire des sicles. Les raisons +gographiques qui lui ont jadis donn l'empire du monde +connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation +s'est dplac de nouveau, le bassin de la Mditerrane +a t partag entre des nations puissantes. Tout +aboutit Milan, la cit de l'industrie et du commerce, +tandis que Rome n'est dsormais qu'un passage. Aussi, +depuis vingt-cinq annes, les efforts les plus hroques +n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue +l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite +est reste en dtresse et a presque ruin la nation. Les +nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les +fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent ds les +premires chaleurs, pour en viter le climat mortel; +ce point que les htels et les magasins se ferment, que +les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas +acquis de vie propre, retombant la mort, ds que la +vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en +attente, dans cette capitale de simple dcor, o la population +aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, o il +faudrait une pousse nouvelle d'argent et d'hommes pour +achever et peupler les immenses constructions inutiles +des quartiers neufs. Et, s'il tait vrai que demain refleurissait +toujours dans la poudre du pass, il fallait donc +se forcer l'espoir. Mais ce sol n'tait-il pas puis, et +puisque les monuments eux-mmes n'y poussaient plus, +la sve qui fait les tres sains, les nations fortes, n'y +tait-elle pas galement tarie jamais?<a name="page_403" id="page_403"></a></p> + +<p>A mesure que la nuit avanait, les lumires des maisons +du Transtvre, en face, s'teignaient une une. +Et Pierre resta longtemps encore, envahi de dsesprance, +pench sur les eaux devenues noires. C'taient +les tnbres sans fond, il ne restait, dans l'paississement +d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains, +le triangle d'toiles. Aucun reflet ne moirait plus le +Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le +mystre de son courant, la vision chimrique de fabuleuses +richesses; et c'en tait fait de la lgende, du +chandelier d'or sept branches, des vases d'or, des +bijoux d'or, tout ce rve d'un trsor antique tomb la +nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-mme. Pas +une clart, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la +chute grosse et lourde de l'gout, droite, qu'on ne +voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre +n'avait plus que la sensation de leur coule de plomb +dans les tnbres, la pesante vieillesse, la fatigue sculaire, +l'immense tristesse et l'envie de nant de ce Tibre +trs ancien et trs glorieux, qui semblait ne rouler dsormais +que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, +l'ternel ciel fastueux droulait la vie clatante de ses milliards +d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les +ruines de prs de trois mille ans.</p> + +<p>Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, tait entr +s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva +Victorine, en train de prparer tout pour la nuit, et qui se +rcria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'o il venait.</p> + +<p>—Comment! monsieur l'abb, vous vous tes encore +promen sur le quai, cette heure! C'est donc que vous +voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau... +Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard, +dans cette satane ville!</p> + +<p>Puis, avec sa familiarit, elle se tourna vers le prince, +allong dans un fauteuil, et qui souriait.</p> + +<p>—Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus<a name="page_404" id="page_404"></a> +venue, mais je l'ai vue qui rdait l-bas, parmi les dmolitions.</p> + +<p>D'un geste, Dario la fit taire. Il s'tait tourn vers le +prtre.</p> + +<p>—Vous lui avez parl pourtant. C'est imbcile la +fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter +son couteau dans l'autre paule!</p> + +<p>Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, +qui, entre sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, +l'coutait. Son embarras fut extrme, il voulut parler, +s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette +aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire +tendrement:</p> + +<p>—Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses +bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir +rflchi et compris... Si j'ai cess de te questionner, c'est +que je savais et que je t'aimais tout de mme.</p> + +<p>Elle tait d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le +soir mme que monsignor Palma, le dfenseur du mariage +dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer +reconnaissant du service rendu son neveu, en dposant +un nouveau plaidoyer, qui lui tait favorable. Non pas +que le prlat, dsireux de ne pas trop se dmentir, se ft +dclar pour elle compltement; mais les certificats des +deux mdecins lui avaient permis de conclure l'tat de +virginit certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la +non-consommation provenait de la rsistance de la femme, +il avait habilement group les quelques raisons qui rendaient +l'annulation ncessaire. Ainsi, toute esprance de +rapprochement tant carte, il devenait vident que les +poux se trouvaient en continuel danger de tomber dans +l'incontinence. Il faisait une allusion discrte au mari, le +montrait comme ayant dj succomb ce danger; puis, +il clbrait la haute moralit de la femme, sa dvotion, +toutes les vertus qui tait une garantie en faveur de sa +vracit. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait<a name="page_405" id="page_405"></a> + la sagesse de la congrgation. Mais, ds lors, puisque +monsignor Palma rptait peu prs les arguments de +l'avocat Morano, et puisque Prada s'enttait ne plus +se prsenter, il paraissait hors de doute que la congrgation +voterait l'annulation une forte majorit, ce qui +permettrait au Saint-Pre d'agir avec bienveillance.</p> + +<p>—Ah! mon Dario, nous voil au bout de nos chagrins... +Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous +laisseront peine de l'eau boire.</p> + +<p>Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse +passionne. Ce n'tait pas que la juridiction des congrgations +ft ruineuse, car en principe la justice y tait gratuite. +Seulement, il y avait une infinit de petits frais +payer, tous les employs subalternes, puis les expertises +mdicales, les transcriptions, les mmoires, les plaidoyers. +Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement +les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient +de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les cratures, +faire agir tout un monde autour de Leurs minences. Sans +compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican, +lorsqu'on les fait avec tact, les raisons dcisives qui +tranchent les pires difficults. Et, enfin, le neveu de +monsignor Palma avait cot horriblement cher.</p> + +<p>—N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voil guri, +qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et +c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai +encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va +me rester.</p> + +<p>Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compt dans +son existence. Il n'en avait jamais eu son gr, il esprait +simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal, +qui ne laisserait pas le jeune mnage sur le pav. Dans +leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne reprsentaient +rien pour lui, et il avait entendu dire que certains +divorces en avaient cot cinq cent mille. Aussi ne +trouva-t-il qu'une plaisanterie.<a name="page_406" id="page_406"></a></p> + +<p>—Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma +chre, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux +palais, mme s'il faut en vendre les meubles.</p> + +<p>Elle fut enthousiasme, elle lui saisit la tte entre ses +deux mains, et elle lui baisa les yeux perdument, dans +un lan de passion extraordinaire.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:</p> + +<p>—Ah! pardon, monsieur l'abb, j'ai une commission +pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous +apporter la bonne nouvelle, et il m'a charge de vous dire +que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir +pour la dfense de votre livre.</p> + +<p>tonn, le prtre l'coutait.</p> + +<p>—Mais c'est lui qui m'a conseill de disparatre.</p> + +<p>—Sans doute... Seulement, il parat que l'heure est +venue o vous devez aller voir les gens, plaider votre +cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom +du rapporteur qu'on a charg d'examiner votre livre: +c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.</p> + +<p>Pierre sentait crotre sa stupfaction. Jamais cela ne se +faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, +pour assurer l'entire libert de jugement. tait-ce donc +une nouvelle phase de son sjour Rome qui allait commencer? +Et il rpondit simplement:</p> + +<p>—C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.<a name="page_407" id="page_407"></a></p> + +<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3> + +<p>Ds le lendemain, Pierre, dont l'unique pense tait +d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude +l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage +commencer ses visites, s'il dsirait viter toute +faute, dans un monde qu'il sentait si compliqu et si vaniteux? +Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance +d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrtaire +du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.</p> + +<p>—Vous allez me rendre un service, monsieur l'abb. +Je me confie vous, j'ai besoin d'un conseil.</p> + +<p>Il le sentait trs renseign, ml tout, dans sa discrtion +outre et peureuse, ce petit homme maigre, au teint +de safran, qui tremblait toujours la fivre, et qui, jusque-l, +avait presque paru le fuir, sans doute pour chapper +au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque +temps dj, il se montrait moins sauvage, ses yeux +noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme +s'il tait pris lui-mme de l'impatience dont celui-ci +devait brler, tre immobilis de la sorte, durant des +journes si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'viter l'entretien.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous +faire entrer dans cette pice en dsordre. Ce matin, j'ai +encore reu de Paris du linge et des vtements d'hiver... +Imaginez-vous que j'tais venu avec une petite valise, +pour quinze jours, et voil bientt trois mois que je suis +ici, sans tre plus avanc que le matin de mon arrive.<a name="page_408" id="page_408"></a></p> + +<p>Don Vigilio eut un lger hochement de tte.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais.</p> + +<p>Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui +ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le +monde, pour dfendre son livre, il tait fort embarrass, +ignorant dans quel ordre rgler ses visites, d'une faon +utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor +Fornaro, le prlat consulteur charg du rapport sur +son livre, dont on lui avait dit le nom?</p> + +<p>—Ah! s'cria don Vigilio frmissant, monsignor Nani +est all jusque-l, il vous a livr le nom!... Ah! c'est plus +extraordinaire encore que je ne croyais!</p> + +<p>Et, s'oubliant, s'abandonnant sa passion:</p> + +<p>—Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. +Allez d'abord rendre une visite trs humble au +prfet de la congrgation de l'Index, Son minence le +cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait +pas d'avoir port un autre votre premier hommage, s'il +le savait un jour...</p> + +<p>Il s'arrta, il ajouta voix plus basse, dans un petit +frisson de sa fivre:</p> + +<p>—Et il le saurait, tout se sait.</p> + +<p>Puis, comme s'il et cd une brusque vaillance de +sympathie, il prit les deux mains du jeune prtre tranger.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je +serais trs heureux de vous tre bon quelque chose, +parce que vous tes une me simple et que vous finissez +par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander +l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous +les prils qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir +vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune +faon sur mon matre, Son minence le cardinal +Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a dsapprouv +absolument votre livre... Seulement, celui-l est +un saint, un grand honnte homme, et s'il ne vous dfend<a name="page_409" id="page_409"></a> +pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par gard +pour sa nice, la contessina, qu'il adore et qui vous protge... +Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre +cause, cela ne servirait rien et pourrait l'irriter.</p> + +<p>Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il +avait compris, ds sa premire entrevue avec le cardinal, +et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis, +respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.</p> + +<p>—Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa +neutralit.</p> + +<p>Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.</p> + +<p>—Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-tre +que j'ai parl, et quel dsastre! ma situation serait +compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez +d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce +pas? que je n'ai rien dit autre chose.</p> + +<p>Et, ce jour-l, il ne voulut pas causer davantage, il quitta +la pice, frissonnant, en fouillant droite et gauche le +corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquitude.</p> + +<p>Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal +Sanguinetti. Il tait dix heures, il avait quelque +chance de le trouver. Le cardinal habitait, ct de +l'glise Saint-Louis des Franais, dans une rue noire et +troite, le premier tage d'un petit palais, amnag bourgeoisement. +Ce n'tait pas la ruine gante, d'une grandeur +princire et mlancolique, o s'enttait le cardinal Boccanera. +L'ancien appartement de gala rglementaire tait +rduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trne, +ni de grand chapeau rouge accroch sous un baldaquin, +ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourn contre +le mur. Deux pices successives servant d'antichambres, +un salon o le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans +confortable mme, des meubles d'acajou datant de l'empire, +des tentures et des tapis poussireux, fans par +l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et,<a name="page_410" id="page_410"></a> +lorsqu'un domestique, qui, sans hte, remettait sa veste, +finit par entre-biller la porte, ce fut pour rpondre que +Son Excellence tait depuis la veille Frascati.</p> + +<p>Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti tait +en effet un des voques suburbicaires. Il avait, Frascati, +son vch, une villa, o il allait parfois passer quelques +jours, lorsqu'un dsir de repos ou une raison politique +l'y poussait.</p> + +<p>—Et Son minence reviendra bientt?</p> + +<p>—Ah! on ne sait pas... Son minence est souffrante. +Elle a bien recommand qu'on n'envoie personne la tourmenter +l-bas.</p> + +<p>Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit +tout dsorient par ce premier contretemps. Allait-il, +sans tarder davantage, puisque les choses pressaient +maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, la place +Navone, qui tait voisine? Mais il se rappela la recommandation +que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord +les cardinaux; et il eut une inspiration, il rsolut de voir +immdiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par +faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans +son effacement volontaire, tous le considraient comme +un des membres les plus puissants et les plus redoutables +du Sacr Collge, ce qui n'empchait pas son neveu, +Narcisse, de dclarer qu'il ne connaissait pas d'homme +plus obtus sur les questions trangres ses occupations +habituelles. S'il ne sigeait pas la congrgation de l'Index, +il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-tre +agir sur ses collgues par sa grande influence.</p> + +<p>Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, +o il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais, +dont on aperoit la lourde faade de la place d'Espagne, +est une norme construction nue et massive qui occupe +tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais +italien desservait, s'y perdit, monta des tages qu'il lui +fallut redescendre, un vritable labyrinthe d'escaliers,<a name="page_411" id="page_411"></a> +de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber +sur le secrtaire du cardinal, un jeune prtre aimable, +qu'il avait dj vu au palais Boccanera.</p> + +<p>—Mais sans doute, je crois que Son minence voudra +bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir + cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez +me suivre, je vous prie.</p> + +<p>Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps +secrtaire la Propagande, y prsidait aujourd'hui, +comme cardinal, la commission qui organisait le culte +dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amrique et d'Ocanie, +nouvellement conquis au catholicisme; et, ce +titre, il avait l un cabinet, des bureaux, toute une installation +administrative, o il rgnait en fonctionnaire +maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans +jamais tre sorti du cercle troit de ses cartons verts, +sans connatre autre chose du monde que le spectacle de +la rue, dont les pitons et les voitures passaient sous sa +fentre.</p> + +<p>Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz +devaient clairer en plein jour, le secrtaire laissa son +compagnon sur une banquette. Puis, aprs un grand quart +d'heure, il revint de son air empress et affable.</p> + +<p>—Son minence est occupe, une confrence avec des +missionnaires qui partent. Mais a va tre fini, et elle m'a +dit de vous mettre dans son cabinet, o vous l'attendrez.</p> + +<p>Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina +avec curiosit l'amnagement. C'tait une assez vaste +pice, sans luxe, tapisse de papier vert, garnie d'un +meuble de damas vert, bois noir. Les deux fentres, +qui donnaient sur une rue latrale, troite, clairaient +d'un jour morne les murs assombris et le tapis dteint; et +il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau +prs d'une des fentres, une simple table de bois noir, +la moleskine mange, tellement encombre d'ailleurs, +qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.<a name="page_412" id="page_412"></a> +Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil dfonc +par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil +encrier clabouss d'encre. Puis, il commena s'impatienter, +dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le +grand silence inquitant que troublaient seuls les roulements +touffs de la rue.</p> + +<p>Mais, comme il se dcidait marcher doucement de +long en large, Pierre tomba sur une carte, accroche au +mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des penses les plus +vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en +couleurs, tait celle du monde catholique, la terre entire, +la mappemonde droule, o les diverses teintes indiquaient +les territoires, selon qu'ils appartenaient au +catholicisme victorieux, matre absolu, ou bien au catholicisme +toujours en lutte contre les infidles, et ces +derniers pays classs selon l'organisation en vicariats ou +en prfectures. N'tait-ce pas, graphiquement, tout l'effort +sculaire du catholicisme, la domination universelle +qu'il a voulue ds la premire heure, qu'il n'a cess de +vouloir et de poursuivre travers les temps? Dieu a donn +le monde son glise, mais il faut bien qu'elle en prenne +possession, puisque l'erreur s'entte rgner. De l, +l'ternelle bataille, les peuples disputs de nos jours +encore aux religions ennemies, comme l'poque o +les Aptres quittaient la Jude pour rpandre l'vangile. +Pendant le moyen ge, la grande besogne fut d'organiser +l'Europe conquise, sans qu'on pt mme tenter la +rconciliation avec les glises dissidentes d'Orient. Puis, +la Rforme clata, ce fut le schisme ajout au schisme, +la moiti protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe + reconqurir. Mais, avec la dcouverte du Nouveau +Monde, l'ardeur guerrire s'tait rveille, Rome ambitionnait +d'avoir elle cette seconde face de la terre, des +missions furent cres, allrent soumettre Dieu ces +peuples, ignors la veille, et qu'il avait donns avec les +autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrtient<a name="page_413" id="page_413"></a> +s'taient ainsi formes d'elles-mmes: d'une part, les +nations catholiques, celles o la foi n'avait qu' tre entretenue, +et que dirigeait souverainement la Secrtairerie +d'tat, installe au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques +ou simplement paennes, qu'il s'agissait de +ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforait +de rgner la congrgation de la Propagande. +Ensuite, cette congrgation avait d, son tour, se diviser +en deux branches, pour faciliter le travail, la branche +orientale charge spcialement des sectes dissidentes de +l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'tend sur +tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation +conqurante, immense filet, aux mailles fortes et +serres, jet sur le monde et qui ne devait pas laisser +chapper une me.</p> + +<p>Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette +sensation d'une telle machine, fonctionnant depuis des +sicles, faite pour absorber l'humanit. Dote richement +par les papes, disposant d'un budget considrable, la +Propagande lui apparut comme une force part, une +papaut dans la papaut; et il comprit le nom de pape +rouge donn au prfet de la congrgation, car de quel pouvoir +illimit ne jouissait-il pas, l'homme de conqute et +de domination, dont les mains vont d'un bout de la terre +l'autre? Si le cardinal secrtaire avait l'Europe centrale, un +point si troit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, des +espaces infinis, les contres lointaines, inconnues encore? +Puis, les chiffres taient l, Rome ne rgnait sans conteste +que sur deux cents et quelques millions de catholiques, +apostoliques et romains; tandis que les schismatiques, +ceux de l'Orient et ceux de la Rforme, si on les additionnait, +dpassaient dj ce nombre; et quel cart, lorsqu'on +ajoutait le milliard des infidles dont la conversion restait +encore faire! Brusquement, il fut frapp par ces chiffres, + un tel point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! tait-ce +donc vrai? environ cinq millions de Juifs, prs de deux<a name="page_414" id="page_414"></a> +cents millions de Mahomtans, plus de sept cents millions +de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter les +cent millions d'autres paens, de toutes les religions, au +total un milliard, devant lequel les chrtiens n'taient +gure que quatre cents millions, diviss entre eux, en +continuelle bataille, une moiti avec Rome, l'autre moiti +contre Rome! tait-ce possible que le Christ n'et pas +mme, en dix-huit sicles, conquis le tiers de l'humanit, +et que Rome, l'ternelle, la toute-puissante, ne comptt +comme soumise que la sixime partie des peuples? Une +seule me sauve sur six, quelle proportion effrayante! +Mais la carte parlait brutalement, l'empire de Rome, +colori en rouge, n'tait qu'un point perdu, quand on le +comparait l'empire des autres dieux, colori en jaune, +les contres sans fin que la Propagande avait encore soumettre. +Et la question se posait, combien de sicles faudrait-il +pour que les promesses du Christ fussent remplies, +la terre entire soumise sa loi, la socit +religieuse recouvrant la socit civile, ne formant plus +qu'une croyance et qu'un royaume? Et, devant cette +question, devant cette prodigieuse besogne terminer, +quel tonnement, lorsqu'on songeait la tranquille srnit +de Rome, son obstination patiente, qui n'a jamais +dout, qui doute aujourd'hui moins que jamais, toujours + l'œuvre par ses vques et par ses missionnaires, incapable +de lassitude, faisant son œuvre sans arrt comme les +infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude +qu'elle seule, un jour, sera la matresse de la terre!</p> + +<p>Ah! cette arme continuellement en marche, Pierre la +voyait, l'entendait cette heure, par del les mers, au +travers des continents, prparer et assurer la conqute +politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait cont +avec quel soin les ambassades devaient surveiller les +agissements de la Propagande, Rome; car les missions +taient souvent des instruments nationaux, au loin, d'une +force dcisive. Le spirituel assurait le temporel, les<a name="page_415" id="page_415"></a> +mes conquises donnaient les corps. Aussi tait-ce une +lutte incessante, dans laquelle la congrgation favorisait +les missionnaires de l'Italie ou des nations allies, dont +elle souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle +s'tait montre jalouse de sa rivale franaise, la Propagation +de la foi, installe Lyon, aussi riche qu'elle, +aussi puissante, plus abondante en hommes d'nergie et +de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un +tribut considrable, elle la contrecarrait, la sacrifiait, +partout o elle craignait son triomphe. A maintes +reprises, les missionnaires franais, les ordres franais +venaient d'tre chasss, pour cder la place des religieux +italiens ou allemands. Et c'tait maintenant ce +secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait, +sous l'ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne +et poussireux, que jamais n'gayait le soleil. Son frisson +l'avait repris, ce frisson des choses que l'on sait et qui, +tout d'un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses +et terrifiantes. N'tait-ce pas bouleverser les plus sages, + faire plir les plus braves, cette machine de conqute +et de domination, universellement organise, fonctionnant +dans le temps et dans l'espace avec un enttement +d'ternit, ne se contentant pas de vouloir les mes, +mais travaillant son rgne futur sur tous les hommes, +et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle, +disposant d'eux, les cdant au matre temporaire qui +les lui gardera? Quel rve prodigieux, Rome souriante, +attendant avec tranquillit le sicle o elle aura absorb +les deux cents millions de Mahomtans et les sept cents +millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un +peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, +au nom du Christ triomphant!</p> + +<p>Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en +apercevant le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu +entrer. Ce fut pour lui, d'tre trouv de la sorte devant +cette carte, comme si on le surprenait en train de mal<a name="page_416" id="page_416"></a> +faire, occup violer un secret. Une rougeur intense lui +envahit le visage.</p> + +<p>Mais le cardinal, qui l'avait regard fixement de ses +yeux ternes, alla jusqu' sa table, se laissa tomber sur son +fauteuil, sans dire une parole. D'un geste, il l'avait dispens +du baisement de l'anneau.</p> + +<p>—J'ai voulu prsenter mes hommages Votre minence... +Est-ce que Votre minence est souffrante?</p> + +<p>—Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne +veut pas me quitter. Et puis, j'ai en ce moment tant +d'affaires!</p> + +<p>Pierre le regardait, sous le jour livide de la fentre, si +malingre, si contrefait, avec son paule gauche plus haute +que la droite, n'ayant plus rien de vivant, pas mme le +regard, dans son visage us et terreux. Il se rappelait un +de ses oncles, Paris, qui, aprs trente annes passes +au fond d'un bureau de ministre, avait ce regard mort, +cette peau de parchemin, cet hbtement las de tout +l'tre. tait-ce donc vrai que celui-ci, ce petit vieillard +dessch et flottant dans sa soutane noire, lisre +de rouge, ft le matre du monde, possdant en lui un +tel point la carte de la chrtient, sans tre jamais sorti +de Rome, que le prfet de la Propagande ne prenait pas +la moindre dcision avant de connatre son avis?</p> + +<p>—Asseyez-vous un instant, monsieur l'abb... Alors, +vous tes venu me voir, vous avez quelque demande +me faire...</p> + +<p>Et, tout en s'apprtant couter, il feuilletait de ses +doigts maigres les dossiers entasss devant lui, jetait un +coup d'œil sur chaque pice, ainsi qu'un gnral, un +tacticien de science profonde, dont l'arme est au loin, et +qui la conduit la victoire, du fond de son cabinet de +travail, sans jamais perdre une minute.</p> + +<p>Un peu gn de voir ainsi poser nettement le but +intress de sa visite, Pierre se dcida brusquer les +choses.<a name="page_417" id="page_417"></a></p> + +<p>—En effet, je me permets de venir demander des +conseils la haute sagesse de Votre minence. Elle +n'ignore pas que je suis Rome pour dfendre mon +livre, et je serais trs heureux, si elle voulait bien me +diriger, m'aider de son exprience.</p> + +<p>Brivement, il dit o en tait l'affaire, il plaida sa +cause. Mais, mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal +se dsintresser, songer autre chose, ne plus comprendre.</p> + +<p>—Ah! oui, vous avez crit un livre, il en a t question +un soir, chez donna Serafina... C'est une faute, un prtre +ne doit pas crire. A quoi bon?... Et, si la congrgation +de l'Index le poursuit, elle a raison srement. Que +puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrgation, +je ne sais rien, rien du tout.</p> + +<p>Vainement, Pierre s'effora de l'instruire, de l'mouvoir, +dsol de le sentir si ferm, si indiffrent. Et il +s'aperut que cette intelligence, vaste et pntrante +dans le domaine o elle voluait depuis quarante ans, se +bouchait ds qu'on la sortait de sa spcialit. Elle n'tait +ni curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de +toute tincelle de vie, le crne semblait se dprimer +encore, la physionomie entire prenait un air d'imbcillit +morne.</p> + +<p>—Je ne sais rien, je ne puis rien, rpta-t-il. Et +jamais je ne recommande personne.</p> + +<p>Pourtant, il fit un effort.</p> + +<p>—Mais Nani est l dedans. Que vous conseille-t-il de +faire, Nani?</p> + +<p>—Monsignor Nani a eu l'obligeance de me rvler le +nom du rapporteur, monsignor Fornaro, en me faisant +dire d'aller le voir.</p> + +<p>Le cardinal parut surpris et comme rveill. Un peu +de lumire revint ses yeux.</p> + +<p>—Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que +Nani ait fait cela, c'est qu'il a son ide. Allez voir monsignor +Fornaro.<a name="page_418" id="page_418"></a></p> + +<p>Il s'tait lev de son fauteuil, il congdia le visiteur, +qui dut le remercier, en s'inclinant profondment. D'ailleurs, +sans l'accompagner jusqu' la porte, il s'tait rassis +tout de suite, et il n'y eut plus, dans la pice morte, que +le petit bruit sec de ses doigts osseux feuilletant les dossiers.</p> + +<p>Pierre, docilement, suivit le conseil. Il dcida de passer +par la place Navone, en retournant la rue Giulia. +Mais, chez monsignor Fornaro, un serviteur lui dit que +son matre venait de sortir et qu'il fallait se prsenter de +bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc +le lendemain matin seulement qu'il put tre reu. Auparavant, +il avait eu soin de se renseigner, il savait sur le +prlat le ncessaire: la naissance Naples, les tudes +commences chez les pres Barnabites de cette ville, termines + Rome au Sminaire, enfin le long professorat +l'Universit Grgorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs +congrgations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, +monsignor Fornaro brlait de l'ambition immdiate +d'obtenir le canonicat Saint-Pierre, et faisait le rve +lointain d'tre nomm un jour secrtaire de la Consistoriale, +charge cardinalice qui donne la pourpre. Thologien +remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier +parfois la littrature, en crivant dans les revues +religieuses des articles, qu'il avait la haute prudence de +ne pas signer. On le disait aussi trs mondain.</p> + +<p>Ds que Pierre eut remis sa carte, il fut reu, et le +soupon qu'on l'attendait lui serait venu peut-tre, si +l'accueil qui lui tait fait n'avait tmoign de la plus sincre +surprise, mle un peu d'inquitude.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Froment, monsieur l'abb Froment, +rptait le prlat en regardant la carte qu'il avait garde +la main. Veuillez entrer, je vous prie.... J'allais dfendre +ma porte, car j'ai un travail trs press.... a ne fait rien, +asseyez-vous.</p> + +<p>Mais Pierre restait charm, en admiration devant ce bel<a name="page_419" id="page_419"></a> +homme, grand et fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. +Rose, ras, avec des boucles de cheveux peine +grisonnants, il avait un nez aimable, des lvres humides, +des yeux caresseurs, tout ce que la prlature romaine peut +offrir de plus sduisant et de plus dcoratif. Il tait vraiment +superbe dans sa soutane noire collet violet, trs +soign de sa personne, d'une lgance simple. Et la vaste +pice o il recevait, gaiement claire par deux larges fentres +sur la place Navone, meuble avec un got trs rare +aujourd'hui chez le clerg romain, sentait bon, lui faisait +un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.</p> + +<p>—Asseyez-vous donc, monsieur l'abb Froment, et +veuillez me dire ce qui me cause l'honneur de votre visite.</p> + +<p>Il s'tait remis, l'air naf, simplement obligeant; et +Pierre, tout d'un coup, devant cette question naturelle, +qu'il aurait d prvoir, se trouva trs gn. Allait-il donc +aborder directement l'affaire, avouer le motif dlicat de +sa visite? Il sentit que c'tait encore le parti le plus prompt +et le plus digne.</p> + +<p>—Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens +faire prs de vous ne se fait pas. Mais on m'a conseill +cette dmarche, et il m'a sembl qu'entre honntes gens, +il ne peut jamais tre mauvais de chercher la vrit de +bonne foi.</p> + +<p>—Quoi donc, quoi donc? demanda le prlat, d'un air +de candeur parfaite, sans cesser de sourire.</p> + +<p>—Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrgation +de l'Index vous avait remis mon livre: <i>la Rome nouvelle</i>, +en vous chargeant de l'examiner, et je me permets +de me prsenter, dans le cas o vous auriez me demander +quelques explications.</p> + +<p>Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre +davantage. Il porta les deux mains sa tte, se recula, +toujours courtois cependant.</p> + +<p>—Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas,<a name="page_420" id="page_420"></a> +vous me feriez un chagrin immense... Mettons, si vous +voulez, qu'on vous a tromp, car on ne doit rien savoir, +on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De grce, +ne parlons pas de ces choses.</p> + +<p>Heureusement, Pierre, qui avait remarqu l'effet dcisif +que produisait le nom de l'assesseur du Saint-Office, +eut l'ide de rpondre:</p> + +<p>—Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner +le moindre embarras, et je vous rpte que jamais je +ne me serais permis de venir vous importuner, si monsignor +Nani lui-mme ne m'avait fait connatre votre nom +et votre adresse.</p> + +<p>Cette fois encore, l'effet fut immdiat. Seulement, monsignor +Fornaro mit une grce aise se rendre, comme + tout ce qu'il faisait. Il ne cda pas tout de suite, d'ailleurs, +trs malicieux, plein de nuances.</p> + +<p>—Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret! +Mais je le gronderai, je me fcherai!... Et qu'en sait-il? +il n'est pas de la congrgation, il a pu tre induit en +erreur.... Vous lui direz qu'il s'est tromp, que je ne suis +pour rien dans votre affaire, ce qui lui apprendra rvler +des secrets ncessaires, respects de tous.</p> + +<p>Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa +bouche fleurie:</p> + +<p>—Voyons, puisque monsignor Nani le dsire, je veux +bien causer un instant avec vous, mon cher monsieur Froment, + la condition que vous ne saurez rien de moi sur +mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se dire la +congrgation.</p> + +<p>A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait quel +point les choses devenaient faciles, lorsque les formes +taient sauves. Et il se mit expliquer une fois de plus son +cas, l'tonnement profond o l'avait jet le procs fait +son livre, l'ignorance o il tait encore des griefs qu'il +cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.</p> + +<p>—En vrit, en vrit! rpta le prlat, l'air bahi de<a name="page_421" id="page_421"></a> +tant d'innocence. La congrgation est un tribunal, et elle +ne peut agir que si on la saisit de l'affaire. Votre livre +est poursuivi, parce qu'on l'a dnonc, tout simplement.</p> + +<p>—Oui, je sais, dnonc!</p> + +<p>—Mais sans doute, la plainte a t porte par trois +vques franais, dont vous me permettrez de taire les +noms, et il a bien fallu que la congrgation passt l'examen +de l'œuvre incrimine.</p> + +<p>Pierre le regardait, effar. Dnonc par trois vques, +et pourquoi, et dans quel but?</p> + +<p>Puis, l'ide de son protecteur lui revint.</p> + +<p>—Voyons, le cardinal Bergerot m'a crit une lettre +approbative, que j'ai mise comme prface en tte de mon +livre. Est-ce que cela n'tait pas une garantie qui aurait +d suffire l'piscopat franais?</p> + +<p>Finement, monsignor Fornaro hocha la tte, avant de +se dcider dire:</p> + +<p>—Ah! oui, certainement, la lettre de Son minence, +une trs belle lettre... Je crois cependant qu'elle aurait +beaucoup mieux fait de ne pas l'crire, pour elle, et surtout +pour vous.</p> + +<p>Et, comme le prtre, dont la surprise augmentait, +ouvrait la bouche, voulant le presser de s'expliquer:</p> + +<p>—Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son +minence le cardinal Bergerot est un saint que tout le +monde rvre, et s'il pouvait pcher, il faudrait srement +n'en accuser que son cœur.</p> + +<p>Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un +abme. Il n'osa insister, il reprit avec quelque violence:</p> + +<p>—Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres +des autres? Je n'entends pas mon tour me faire dnonciateur, +mais que de livres je connais, sur lesquels Rome +ferme les yeux, et qui sont singulirement plus dangereux +que le mien!<a name="page_422" id="page_422"></a></p> + +<p>Cette fois, monsignor Fornaro sembla trs heureux +d'abonder dans son sens.</p> + +<p>—Vous avez raison, nous savons bien que nous ne +pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en +sommes dsols. Il faut songer au nombre incalculable +d'ouvrages que nous serions forcs de lire. Alors, n'est-ce +pas? nous condamnons les pires en bloc.</p> + +<p>Il entra dans des explications complaisantes. En principe, +les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre +sous presse, sans en avoir au pralable soumis le manuscrit + l'approbation de l'vque. Mais, aujourd'hui, dans +l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend +quel serait l'embarras terrible des vchs, si, brusquement, +les imprimeurs se conformaient la rgle. On n'y +avait ni le temps, ni l'argent, ni les hommes ncessaires, +pour cette colossale besogne. Aussi la congrgation de +l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir les examiner, +les livres parus ou paratre de certaines catgories: +d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous +les livres rotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles +en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas +tre permis sans discrtion; enfin les livres de sorcellerie, +des livres de science, d'histoire ou de philosophie contraires +au dogme, les livres d'hrsiarques ou de simples +ecclsiastiques discutant la religion. C'taient l des lois +sages, rendues par diffrents papes, dont l'expos servait +de prface au catalogue des livres dfendus que la congrgation +publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour +tre complet, aurait empli lui seul une bibliothque. En +somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que l'interdiction +frappait surtout des livres de prtres, Rome ne +gardant gure, devant la difficult et l'normit de la +tche, que le souci de veiller avec soin la bonne police +de l'glise. Et tel tait le cas de Pierre et de son œuvre.</p> + +<p>—Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que +nous n'allons pas faire de la rclame un tas de livres<a name="page_423" id="page_423"></a> +malsains, en les honorant d'une condamnation particulire. +Ils sont lgions, chez tous les peuples, et nous +n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les +atteindre. De temps autre, nous nous contentons d'en +frapper un, lorsqu'il est sign d'un nom clbre, qu'il fait +trop de bruit ou qu'il renferme des attaques inquitantes +contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde que nous +existons et que nous nous dfendons, sans rien abandonner +de nos droits ni de nos devoirs.</p> + +<p>—Mais mon livre, mon livre? s'cria Pierre, pourquoi +cette poursuite contre mon livre?</p> + +<p>—Je vous l'explique, autant que cela m'est permis, +mon cher monsieur Froment. Vous tes prtre, votre livre +a du succs, vous en avez publi une dition bon march +qui se vend trs bien; et je ne parle pas du mrite +littraire qui est remarquable, un souffle de relle posie +qui m'a transport et dont je vous fais mon sincre compliment... +Comment voulez-vous que, dans ces conditions, +nous fermions les yeux sur une œuvre o vous concluez +l'anantissement de notre sainte religion et la destruction +de Rome?</p> + +<p>Pierre resta bant, suffoqu de surprise.</p> + +<p>—La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la +veux rajeunie, ternelle, de nouveau reine du monde!</p> + +<p>Et, repris de son brlant enthousiasme, il se dfendit, +il confessa de nouveau sa foi, le catholicisme retournant + la primitive glise, puisant un sang rgnr dans le +christianisme fraternel de Jsus, le pape libr de toute +royaut terrestre, rgnant sur l'humanit entire par la +charit et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise +sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume +de Dieu, la communaut chrtienne de tous les peuples +unis en un seul peuple.</p> + +<p>—Est-ce que le Saint-Pre peut me dsavouer? Est-ce +que ce ne sont pas l ses ides secrtes, qu'on commence + deviner et que mon seul tort serait d'exprimer trop tt<a name="page_424" id="page_424"></a> +et trop librement? Est-ce que, si l'on me permettait de le +voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la cessation +des poursuites?</p> + +<p>Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de +hocher la tte, sans se fcher de la fougue juvnile du +prtre. Au contraire, il souriait avec une amabilit croissante, +comme trs amus par tant d'innocence et tant de +rve. Enfin, il rpondit gaiement:</p> + +<p>—Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrterai, il +m'est dfendu de rien dire... Mais le pouvoir temporel, le +pouvoir temporel...</p> + +<p>—Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.</p> + +<p>De nouveau, le prlat ne parlait plus. Il levait au ciel +sa face aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, +quand il reprit, ce fut pour ajouter:</p> + +<p>—Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y +est deux fois, la religion nouvelle, la religion nouvelle... +Ah! Dieu!</p> + +<p>Il s'agita davantage, il se pma, ce point, que Pierre, +saisi d'impatience, s'cria:</p> + +<p>—Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, +mais je vous affirme que jamais je n'ai entendu attaquer +le dogme. Et, de bonne foi, voyons! cela ressort de tout +mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de piti et +de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des +intentions.</p> + +<p>Monsignor Fornaro tait redevenu trs calme, trs +paterne.</p> + +<p>—Oh! les intentions, les intentions...</p> + +<p>Il se leva, pour congdier le visiteur.</p> + +<p>—Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que +je suis trs honor de votre dmarche prs de moi... +Naturellement, je ne puis vous dire quel sera mon rapport, +nous en avons dj trop caus, et j'aurais d mme +refuser d'entendre votre dfense. Vous ne m'en trouverez +pas moins prt vous tre agrable en tout ce qui n'ira<a name="page_425" id="page_425"></a> +point contre mon devoir... Mais je crains fort que votre +livre ne soit condamn.</p> + +<p>Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:</p> + +<p>—Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et +non les intentions. Toute dfense est donc inutile, le +livre est l, et il est ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer, +vous ne le changerez pas... C'est pourquoi la congrgation +ne convoque jamais les accuss, n'accepte d'eux +que la rtractation pure et simple. Et c'est encore ce que +vous auriez de plus sage faire, retirer votre livre, vous +soumettre... Non! vous ne voulez pas? Ah! que vous tes +jeune, mon ami!</p> + +<p>Il riait plus haut du geste de rvolte, d'indomptable +fiert, qui venait d'chapper son jeune ami, comme il le +nommait. Puis, la porte, dans une nouvelle expansion, +baissant la voix:</p> + +<p>—Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour +vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond, +je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l'imprime, on le lit, +quitte n'en tenir aucun compte... Tandis que le secrtaire +de la congrgation, le pre Dangelis, peut tout, +mme l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des +Dominicains, derrire la place d'Espagne... Ne me nommez +pas. Et au revoir, mon cher, au revoir!</p> + +<p>Pierre, tourdi, se retrouva sur la place Navone, ne +sachant plus ce qu'il devait croire et esprer. Une pense +lche l'envahissait: pourquoi continuer cette lutte o les +adversaires restaient ignors, insaisissables? Pourquoi +davantage s'entter dans cette Rome si passionnante et si +dcevante? Il fuirait, il retournerait le soir mme +Paris, y disparatrait, y oublierait les dsillusions amres +dans la pratique de la plus humble charit. Il tait dans +une de ces heures d'abandon o la tche longtemps rve +apparat brusquement impossible. Mais, au milieu de son +dsarroi, il allait pourtant, il marchait quand mme son +but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti,<a name="page_426" id="page_426"></a> +et enfin place d'Espagne, il rsolut de voir encore le pre +Dangelis. Le couvent des Dominicains est l, en bas de la +Trinit des Monts.</p> + +<p>Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais song eux, sans +un respect ml d'un peu d'effroi. Pendant des sicles, +quels vigoureux soutiens ils s'taient montrs de l'ide +autoritaire et thocratique! L'glise leur avait d sa plus +solide autorit, ils taient les soldats glorieux de sa +victoire. Tandis que saint Franois conqurait pour Rome +les mes des humbles, saint Dominique lui soumettait +les mes des intelligents et des puissants, toutes les mes +suprieures. Et cela passionnment, dans une flamme de +foi et de volont admirables, par tous les moyens d'action +possibles, par la prdication, par le livre, par la pression +policire et judiciaire. S'il ne cra pas l'Inquisition, il +l'utilisa, son cœur de douceur et de fraternit combattit le +schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines, +de pauvret, de chastet et d'obissance, les grandes +vertus de ces temps orgueilleux et drgls, il allait par +les villes, prchait les impies, s'efforait de les ramener + l'glise, les dfrait aux tribunaux religieux, quand sa +parole ne suffisait pas. Il s'attaquait aussi la science, +il la voulut sienne, il fit le rve de dfendre Dieu par les +armes de la raison et des connaissances humaines, aeul +de l'anglique saint Thomas, lumire du moyen ge, qui +a tout mis dans <i>la Somme</i>, la psychologie, la logique, la +politique, la morale. Et ce fut ainsi que les Dominicains +emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans +les chaires clbres de tous les peuples, en lutte presque +partout contre l'esprit libre des Universits, vigilants gardiens +du dogme, artisans infatigables de la fortune des +papes, les plus puissants parmi les ouvriers d'art, de +sciences et de lettres, qui ont construit l'norme difice +du catholicisme, tel qu'il existe encore aujourd'hui.</p> + +<p>Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet difice +qu'on avait cru bti chaux et sable, pour l'ternit,<a name="page_427" id="page_427"></a> +se demandait de quelle utilit ils pouvaient bien +tre encore, ces ouvriers d'un autre ge, avec leur police +et leurs tribunaux morts sous l'excration, leur parole +qu'on n'coute plus, leurs livres qu'on ne lit gure, leur +rle de savants et de civilisateurs fini, devant la science +actuelle, dont les vrits font de plus en plus craquer +le dogme de toutes parts. Certes, ils constituent toujours +un ordre influent et prospre; seulement, qu'on est loin +de l'poque o leur gnral rgnait Rome, matre du +sacr palais, ayant par l'Europe entire des couvents, +des coles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste +hritage, il ne leur reste dsormais que quelques situations +acquises et, entre autres, la charge de secrtaire de +la congrgation de l'Index, une ancienne dpendance du +Saint-Office, o ils gouvernaient souverainement.</p> + +<p>Tout de suite, on introduisit Pierre auprs du pre Dangelis. +La salle tait vaste, nue et blanche, inonde de +clair soleil. Il n'y avait l qu'une table et des escabeaux, +avec un grand crucifix de cuivre, pendu au mur. Prs de +la table, le pre se tenait debout, un homme d'environ +cinquante ans, trs maigre, drap svrement de +l'ample costume blanc et noir. Dans sa longue face d'ascte, + la bouche mince, au nez mince, au menton +mince et ttu, les yeux gris avaient une fixit gnante. +Et, d'ailleurs, il se montra trs net, trs simple, d'une +politesse glaciale.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Froment, l'auteur de <i>la Rome nouvelle</i>, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la +main.</p> + +<p>—Veuillez, monsieur l'abb, me faire connatre l'objet +de votre visite.</p> + +<p>Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa +dfense; et cela ne tarda pas lui devenir d'autant plus +pnible, que ses paroles tombaient dans un silence, dans +un froid de mort. Le pre ne bougeait pas, les mains<a name="page_428" id="page_428"></a> +croises sur les genoux, les yeux aigus et pntrants, fixs +dans les yeux du prtre.</p> + +<p>Enfin, quand celui-ci s'arrta, il dit sans hte:</p> + +<p>—Monsieur l'abb, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre, +mais je n'avais point couter tout ceci. Le +procs de votre livre s'instruit, et aucune puissance au +monde ne saurait en entraver la marche. Je ne vois donc +pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.</p> + +<p>La voix tremblante, Pierre osa rpondre:</p> + +<p>—J'attends de la bont et de la justice.</p> + +<p>Un ple sourire, d'une orgueilleuse humilit, monta +aux lvres du religieux.</p> + +<p>—Soyez sans crainte, Dieu a toujours daign m'clairer +dans mes modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune +justice rendre, je suis un simple employ, charg de +classer et de documenter les affaires. Et ce sont Leurs minences +seules, les membres de la congrgation, qui se prononceront +sur votre livre... Ils le feront srement avec l'aide +du Saint-Esprit, vous n'aurez qu' vous incliner devant +leur sentence, lorsqu'elle sera ratifie par Sa Saintet.</p> + +<p>Il coupa court, se leva, forant Pierre se lever. Ainsi, +c'taient presque les mmes paroles que chez monsignor +Fornaro, dites seulement avec une nettet tranchante, +une sorte de tranquille bravoure. Partout, il se heurtait +la mme force anonyme, la machine puissamment +monte, dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et +qui crase. Longtemps encore, on le promnerait sans +doute, de l'un l'autre, sans qu'il trouvt jamais la tte, +la volont raisonnante et agissante. Et il n'y avait qu' +s'incliner.</p> + +<p>Pourtant, avant de partir, il eut l'ide de prononcer +une fois de plus le nom de monsignor Nani, dont il commenait + connatre la puissance.</p> + +<p>—Je vous demande pardon de vous avoir drang inutilement. +Je n'ai cd qu'aux bienveillants conseils de +monsignor Nani, qui daigne s'intresser moi.<a name="page_429" id="page_429"></a></p> + +<p>Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage +du pre Dangelis s'claira d'un sourire, d'un plissement +des lvres, o s'aiguisait le plus ironique ddain. Il tait +devenu plus ple, et ses yeux de vive intelligence flambrent.</p> + +<p>—Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh +bien! mais, si vous croyez avoir besoin de protection, il +est inutile de vous adresser un autre qu' lui-mme. +Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le voir.</p> + +<p>Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de +sa visite: le conseil de retourner chez celui qui l'envoyait. +Il sentit qu'il perdait pied, il rsolut de rentrer +au palais Boccanera, pour rflchir et comprendre, avant +de continuer ses dmarches. Tout de suite, la pense de +questionner don Vigilio lui tait venue; et la chance +voulut, ce soir-l, aprs le souper, qu'il rencontrt le +secrtaire dans le corridor, avec sa bougie, au moment +o celui-ci allait se coucher.</p> + +<p>—J'aurais tant de choses vous dire! Je vous en prie, +cher monsieur, entrez donc un instant chez moi.</p> + +<p>D'un geste, l'abb le fit taire. Puis, voix trs basse:</p> + +<p>—N'avez-vous pas aperu l'abb Paparelli au premier +tage? Il nous suivait.</p> + +<p>Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire, +dont la face molle, l'air sournois et fureteur de +vieille fille en jupe noire lui dplaisaient souverainement. +Mais il ne s'en inquitait point, et il fut surpris de +la question. D'ailleurs, sans attendre la rponse, don +Vigilio tait retourn au bout du couloir, o il couta +longuement. Puis, il revint pas de loup, il souffla sa +bougie, pour entrer d'un saut chez son voisin.</p> + +<p>—L, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte +fut referme. Et, si vous le voulez bien, ne restons pas +dans ce salon, passons dans votre chambre. Deux murs +valent mieux qu'un.</p> + +<p>Enfin, quand la lampe eut t pose sur la table, et<a name="page_430" id="page_430"></a> +qu'ils se trouvrent assis tous les deux au fond de cette +pice ple, dont le papier gris de lin, les meubles dpareills, +le carreau et les murs nus avaient la mlancolie +des vieilles choses fanes, Pierre remarqua que l'abb +tait en proie un accs de fivre plus intense que de +coutume. Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses +yeux de braise n'avaient brl si noirs, dans sa pauvre +face jaune et ravage.</p> + +<p>—Est-ce que vous tes souffrant? Je n'entends pas +vous fatiguer.</p> + +<p>—Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au +contraire, je veux parler... Je n'en puis plus, je n'en puis +plus! Il faut bien qu'un jour ou l'autre on se soulage.</p> + +<p>tait-ce de son mal qu'il dsirait se distraire? tait-ce +son long silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en +mourir touff? Tout de suite, il se fit raconter les dmarches +des derniers jours, il s'agita davantage, lorsqu'il +sut de quelle faon le cardinal Sarno, monsignor Fornaro +et le pre Dangelis avaient reu le visiteur.</p> + +<p>—C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'tonne +plus, et cependant je m'indigne pour vous, oui! a ne me +regarde pas et a me rend malade, car a rveille toutes +mes misres, moi!... Il faut ne pas compter le cardinal +Sarno, qui vit autre part, toujours trs loin, et qui +n'a jamais aid personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!</p> + +<p>—Il m'a paru fort aimable, plutt bienveillant, et je +crois en vrit qu' la suite de notre entrevue, il adoucira +beaucoup son rapport.</p> + +<p>—Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est +montr plus tendre. Il vous mangera, il s'engraissera de +cette proie facile. Ah! vous ne le connaissez gure, si dlicieux, +et sans cesse aux aguets pour btir sa fortune avec +les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la dfaite +doit tre agrable aux puissants!... J'aime mieux +l'autre, le pre Dangelis, un terrible homme, mais franc<a name="page_431" id="page_431"></a> +et brave au moins, et d'une intelligence suprieure. +J'ajoute que celui-ci vous brlerait comme une poigne +de paille, s'il tait le matre... Et si je pouvais tout vous +dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables +dessous de ce monde, les monstrueux apptits d'ambition, +les complications abominables des intrigues, les vnalits, +les lchets, les tratrises, les crimes mme!</p> + +<p>En le voyant si exalt, sous la flambe d'une telle rancune, +Pierre songea tirer de lui les renseignements +qu'il avait en vain cherchs jusque-l.</p> + +<p>—Dites-moi seulement o en est mon affaire. Lorsque +je vous ai questionn, ds mon arrive ici, vous m'avez +rpondu qu'aucune pice n'tait encore parvenue au +cardinal. Mais le dossier s'est form, vous devez tre au +courant, n'est-ce pas?... Et, ce propos, monsignor +Fornaro m'a parl de trois vques franais qui auraient +dnonc mon livre, en exigeant des poursuites. Trois +vques! est-ce possible?</p> + +<p>Don Vigilio haussa violemment les paules.</p> + +<p>—Ah! vous tes une belle me! Moi, je suis surpris +qu'il n'y en ait que trois... Oui, plusieurs pices de +votre affaire sont entre nos mains, et d'ailleurs je me +doutais bien de ce qu'elle pouvait tre, votre affaire. Les +trois vques sont l'vque de Tarbes d'abord, qui videmment +excute les vengeances des Pres de Lourdes, puis +les vques de Poitiers et d'vreux, tous les deux connus +par leur intransigeance ultramontaine, adversaires +passionns du cardinal Bergerot. Ce dernier, vous le +savez, est mal vu au Vatican, o ses ides gallicanes, son +esprit largement libral soulvent de vritables colres... +Et ne cherchez pas autre part, toute l'affaire est l, une +excution que les tout-puissants Pres de Lourdes exigent +du Saint-Pre, sans compter qu'on dsire atteindre, par-dessus +votre livre, le cardinal, grce la lettre d'approbation +qu'il vous a si imprudemment crite et que vous +avez publie en guise de prface... Depuis longtemps, les<a name="page_432" id="page_432"></a> +condamnations de l'Index ne sont souvent, entre ecclsiastiques, +que des coups de massue changs dans l'ombre. +La dnonciation rgne en matresse souveraine, et c'est +ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous citer des +faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent +autres, pour tuer une ide ou un homme; car, derrire +l'auteur, on vise presque toujours quelqu'un, plus loin et +plus haut. Il y a l un tel nid d'intrigues, une telle source +d'abus, o se satisfont les basses rancunes personnelles, +que l'institution de l'Index croule, et qu'ici mme, dans +l'entourage du pape, on sent l'absolue ncessit de la +rglementer nouveau prochainement, si on ne veut +pas qu'elle tombe un discrdit complet... S'entter + garder l'universel pouvoir, gouverner par toutes les +armes, je comprends cela, certes! mais encore faut-il que +les armes soient possibles, qu'elles ne rvoltent pas par +l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage +ne fasse pas sourire!</p> + +<p>Pierre coutait, le cœur envahi d'un tonnement douloureux. +Sans doute, depuis qu'il tait Rome, depuis +qu'il y voyait les Pres de la Grotte salus et redouts, +matres par les larges aumnes qu'ils envoyaient au denier +de Saint-Pierre, il les sentait derrire les poursuites, il +devinait qu'il allait avoir payer la page de son livre o +il constatait, Lourdes, un dplacement de la fortune +inique, un spectacle effroyable qui faisait douter de Dieu, +une continuelle cause de combat qui disparatrait dans +la socit vraiment chrtienne de demain. De mme, il +n'tait pas sans avoir compris maintenant le scandale que +devaient avoir soulev sa joie avoue du pouvoir temporel +perdu et surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle, +suffisant, lui seul, pour armer les dlateurs. Mais +ce qui le surprenait et le dsolait, c'tait d'apprendre +cette chose inoue, la lettre du cardinal Bergerot impute + crime, son livre dnonc et condamn pour atteindre +par derrire le pasteur vnrable qu'on n'osait frapper de<a name="page_433" id="page_433"></a> +face. La pense d'affliger le saint homme, d'tre pour lui +une cause de dfaite, dans son ardente charit, lui tait +cruelle. Et quelle dsesprance trouver, au fond de ces +querelles, o devrait lutter seul l'amour du pauvre, les +plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions +et les apptits lchs dans le plus froce gosme!</p> + +<p>Puis, ce fut, chez Pierre, une rvolte contre cet Index +odieux et imbcile. Il en suivait prsent le fonctionnement, +depuis la dnonciation jusqu' l'affichage public +des livres condamns. Le secrtaire de la congrgation, +il venait de le voir, le pre Dangelis, entre les mains +duquel la dnonciation arrivait, qui ds lors instruisait +l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine +autoritaire et lettr, rvant de gouverner les intelligences +et les consciences comme aux temps hroques de l'Inquisition. +Les prlats consulteurs, il en avait visit un, monsignor +Fornaro, charg du rapport sur son livre, si ambitieux +et si accueillant, thologien subtil qui n'tait point +embarrass pour trouver des attentats contre la foi dans +un Trait d'algbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait. +Ensuite, c'taient les rares runions des cardinaux, +votant, supprimant de loin en loin un livre ennemi, dans +le mlancolique dsespoir de ne pouvoir les supprimer +tous; et c'tait enfin le pape, approuvant, signant le +dcret, une formalit pure, car tous les livres n'taient-ils +pas coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable +bastille du pass, que cet Index vieilli, caduc, +tomb en enfance! On sentait la formidable puissance +qu'il avait d tre autrefois, lorsque les livres taient +rares et que l'glise avait des tribunaux de sang et de feu +pour faire excuter ses arrts. Puis, les livres s'taient +multiplis tellement, la pense crite, imprime, tait +devenue un fleuve si profond et si large, que ce fleuve +avait tout submerg, tout emport. Dbord, frapp d'impuissance, +l'Index se trouvait maintenant rduit la +vaine protestation de condamner en bloc la colossale production<a name="page_434" id="page_434"></a> +moderne, limitant de plus en plus son champ +d'action, s'en tenant l'unique examen des œuvres d'ecclsiastiques, +et l encore corrompu dans son rle, gt +par les pires passions, chang en un instrument d'intrigues, +de haine et de vengeance. Ah! cette misre de +ruine, cet aveu de vieillesse infirme, de paralysie gnrale +et croissante, au milieu de l'indiffrence railleuse +des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent glorieux de +civilisation, en tre venu l, jeter au feu de son +enfer les livres en tas, et quel tas! presque toute la +littrature, l'histoire, la philosophie, la science des sicles +passs et du ntre! Peu de livres se publient cette +heure, qui ne tomberaient sous les foudres de l'glise. +Si elle parat fermer les yeux, c'est afin d'viter l'impossible +besogne de tout poursuivre et de tout dtruire; +et elle s'entte pourtant conserver l'apparence de sa +souveraine autorit sur les intelligences, telle qu'une +reine trs ancienne, dpossde de ses tats, dsormais +sans juges ni bourreaux, qui continuerait rendre de +vaines sentences, acceptes par une minorit infime. Mais +qu'on la suppose un instant victorieuse, matresse par un +miracle du monde moderne, et qu'on se demande ce +qu'elle ferait de la pense humaine, avec des tribunaux +pour condamner, des gendarmes pour excuter. Qu'on +suppose les rgles de l'Index appliques strictement, +un imprimeur ne pouvant rien mettre sous presse sans +l'approbation de l'vque, tous les livres dfrs ensuite + la congrgation, le pass expurg, le prsent garrott, +soumis au rgime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce +pas la fermeture des bibliothques, le long hritage de +la pense crite mis au cachot, l'avenir barr, l'arrt +total de tout progrs et de toute conqute? De nos jours, +Rome est l comme un terrible exemple de cette exprience +dsastreuse, avec son sol refroidi, sa sve morte, +tue par des sicles de gouvernement papal, Rome devenue +si infertile, que pas un homme, pas une œuvre n'a pu y<a name="page_435" id="page_435"></a> +natre encore au bout de vingt-cinq ans de rveil et de +libert. Et qui accepterait cela, non pas parmi les esprits +rvolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de +quelque culture et de quelque largeur? Tout croulait +dans l'enfantin et dans l'absurde.</p> + +<p>Le silence tait profond, et Pierre, que ces rflexions +bouleversaient, eut un geste dsespr, en regardant don +Vigilio muet devant lui. Un moment, tous deux se turent, +dans l'immobilit de mort qui montait du vieux palais +endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe +clairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se +pencha, le regard tincelant, qui souffla dans un petit +frisson de sa fivre:</p> + +<p>—Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours +eux.</p> + +<p>Pierre, qui ne comprit pas, s'tonna, un peu inquiet de +cette parole gare, tombe l sans transition apparente.</p> + +<p>—Qui, eux?</p> + +<p>—Les Jsuites!</p> + +<p>Et le petit prtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri +la rage concentre de sa passion, qui clatait. Ah! tant +pis, s'il faisait une nouvelle sottise! le mot tait lch +enfin! Il eut pourtant un dernier coup d'œil de dfiance +perdue, autour des murs. Puis, il se soulagea longuement, +dans une dbcle de paroles, d'autant plus irrsistible, +qu'il l'avait plus longtemps refoule au fond de +lui.</p> + +<p>—Ah! les Jsuites, les Jsuites!... Vous croyez les +connatre, et vous ne vous doutez seulement pas de leurs +œuvres abominables ni de leur incalculable puissance. Il +n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. Dites-vous cela, +ds que vous cessez de comprendre, si vous voulez comprendre. +Quand il vous arrivera une peine, un dsastre, +quand vous souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitt: +Ce sont eux, ils sont l. Je ne suis pas sr qu'il +n'y en a pas un sous ce lit, dans cette armoire... Ah! les<a name="page_436" id="page_436"></a> +Jsuites, les Jsuites! Ils m'ont dvor, moi, et ils me +dvorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair +ni de mes os.</p> + +<p>De sa voix entrecoupe, il conta son histoire, il dit sa +jeunesse pleine d'esprance. Il tait de petite noblesse +provinciale, et riche de jolies rentes, et d'une intelligence +trs vive, trs souple, souriante l'avenir. Aujourd'hui, +il serait srement prlat, en marche pour les hautes +charges. Mais il avait eu le tort imbcile de mal parler +des Jsuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances. +Et, ds lors, l'entendre, ils avaient fait pleuvoir +sur lui tous les malheurs imaginables: sa mre et +son pre taient morts, son banquier avait pris la fuite, +les bons postes lui chappaient ds qu'il s'apprtait les +occuper, les pires msaventures le poursuivaient dans le +saint ministre, ce point, qu'il avait failli se faire interdire. +Il ne gotait un peu de repos que depuis le jour o +le cardinal Boccanera, prenant en piti sa malechance, +l'avait recueilli et attach sa personne.</p> + +<p>—Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils excrent Son +minence, qui n'a jamais t avec eux; mais ils n'ont +point encore os s'attaquer elle, ni ses gens... Oh! je +ne m'illusionne pas, ils me rattraperont quand mme. +Peut-tre sauront-ils notre conversation de ce soir et me +la feront-ils payer trs cher; car j'ai tort de parler, je +parle malgr moi... Ils m'ont vol tout le bonheur, ils +m'ont donn tout le malheur possible, tout, tout, entendez-vous +bien!</p> + +<p>Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'cria, +en s'efforant de plaisanter:</p> + +<p>—Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jsuites qui vous +ont donn les fivres?</p> + +<p>—Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio. +Je les ai prises au bord du Tibre, un soir que j'allais y +pleurer, dans le gros chagrin d'avoir t chass de la +petite glise que je desservais.<a name="page_437" id="page_437"></a></p> + +<p>Jusque-l, Pierre n'avait pas cru la terrible lgende +des Jsuites. Il tait d'une gnration qui souriait des +loups-garous et qui trouvait un peu sotte la peur bourgeoise +des fameux hommes noirs, cachs dans les murs, +terrorisant les familles. C'taient l, pour lui, des contes +de nourrice, exagrs par les passions religieuses et politiques. +Aussi examinait-il don Vigilio avec ahurissement, +pris de la crainte d'avoir affaire un maniaque.</p> + +<p>Cependant, l'extraordinaire histoire des Jsuites s'voquait +en lui. Si saint Franois d'Assise et saint Dominique +sont l'me mme et l'esprit du moyen ge, les +matres et les ducateurs, l'un exprimant toute l'ardente +foi charitable des humbles, l'autre dfendant le dogme, +fixant la doctrine pour les intelligents et les puissants, +Ignace de Loyola apparat au seuil des temps modernes +pour sauver le sombre hritage qui priclite, en accommodant +la religion aux socits nouvelles, en lui donnant +de nouveau l'empire du monde qui va natre. Ds lors, +l'exprience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante +avec le pch allait tre vaincu, car il tait dsormais +certain que l'ancienne volont de supprimer la nature, +de tuer dans l'homme l'homme mme, avec ses +apptits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait +aboutir qu' une dfaite dsastreuse, o l'glise se trouvait + la veille de sombrer; et ce sont les Jsuites qui +viennent la tirer d'un tel pril, qui la rendent la vie +conqurante, en dcidant que c'est elle maintenant qui +doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus +vouloir aller elle. Tout est l, ils dclarent qu'il est +avec le ciel des arrangements, ils se plient aux mœurs, +aux prjugs, aux vices mme, ils sont souriants, condescendants, +sans nul rigorisme, d'une diplomatie aimable, +prte tourner les pires abominations la plus grande +gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur +morale en dcoule, cette morale dont on a fait leur crime, +que tous les moyens sont bons pour atteindre le but,<a name="page_438" id="page_438"></a> +quand le but est la royaut de Dieu mme, reprsente +par celle de son glise. Aussi quel succs foudroyant! +Ils pullulent, ils ne tardent pas couvrir la terre, tre +partout les matres incontests. Ils confessent les rois, ils +acquirent d'immenses richesses, ils ont une force d'envahissement +si victorieuse, qu'ils ne peuvent mettre le +pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le +possder bientt, mes, corps, pouvoir, fortune. Surtout +ils fondent des coles, ils sont des ptrisseurs de cerveau +incomparables, car ils ont compris que l'autorit appartient +toujours demain, aux gnrations qui poussent +et dont il faut rester les matres, si l'on veut rgner ternellement. +Leur puissance est telle, base sur la ncessit +d'une transaction avec le pch, qu'au lendemain du +concile de Trente, ils transforment l'esprit du catholicisme, +le pntrent et se l'identifient, se trouvent tre les +soldats indispensables de la papaut, qui vit d'eux et +pour eux. Depuis lors, Rome est eux, Rome o leur +gnral a si longtemps command, d'o sont partis si +longtemps les mots d'ordre de cette tactique obscure et +gniale, aveuglment suivie par leur innombrable arme, +dont la savante organisation couvre le globe d'un rseau +de fer, sous le velours des mains douces, expertes au +maniement de la pauvre humanit souffrante. Mais le +prodige, en tout cela, tait encore la stupfiante vitalit +des Jsuites, sans cesse traqus, condamns, excuts, +et debout quand mme. Ds que leur puissance s'affirme, +leur impopularit commence, peu peu universelle. C'est +une hue d'excration qui monte contre eux, des accusations +abominables, des procs scandaleux o ils apparaissent +comme des corrupteurs et des malfaiteurs. Pascal +les voue au mpris public, des parlements condamnent +leurs livres au feu, des universits frappent leur morale +et leur enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulvent +dans chaque royaume de tels troubles, de telles luttes, +que la perscution s'organise et qu'on les chasse bientt<a name="page_439" id="page_439"></a> +de partout. Pendant plus d'un sicle, ils sont errants, +expulss, puis rappels, passant et repassant les frontires, +sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y +rentrer ds que l'apaisement s'est fait. Enfin, supprims +par un pape, dsastre suprme, mais rtablis par un +autre, ils sont depuis cette poque peu prs tolrs. +Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire +o ils ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins +triomphants, l'air tranquille et certain de la victoire, en +soldats qui ont pour jamais conquis la terre.</p> + +<p>Pierre savait qu'aujourd'hui, ne voir que l'apparence +des choses, ils semblaient dpossds de Rome. Ils ne +desservaient plus le Ges, ils ne dirigeaient plus le Collge +Romain, o ils avaient faonn tant d'mes; et, +sans maison eux, rduits l'hospitalit trangre, ils +s'taient rfugis modestement au Collge Germanique, +dans lequel se trouvait une petite chapelle. L, ils professaient, +ils confessaient encore, mais sans clat, sans +les splendeurs dvotes du Ges, sans les succs glorieux +du Collge Romain. Et fallait-il croire, ds lors, + une habilet souveraine, cette ruse de disparatre +pour rester les matres secrets et tout-puissants, la +volont cache qui dirige tout? On disait bien que la +proclamation de l'Infaillibilit du pape tait leur œuvre, +l'arme dont ils s'taient arms eux-mmes, en feignant +d'en armer la papaut, pour les besognes prochaines et +dcisives que leur gnie prvoyait, la veille des grands +bouleversements sociaux. Elle tait peut-tre vraie, cette +souverainet occulte que racontait don Vigilio dans un +frisson de mystre, cette mainmise sur le gouvernement +de l'glise, cette royaut ignore et totale au Vatican.</p> + +<p>Un sourd rapprochement s'tait fait dans l'esprit de +Pierre, et il demanda tout d'un coup:</p> + +<p>—Monsignor Nani est donc Jsuite?</p> + +<p>Ce nom parut rendre don Vigilio toute sa passion +inquite. Il eut un geste tremblant de la main.<a name="page_440" id="page_440"></a></p> + +<p>—Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour +avoir pris la robe. Mais il sort de ce Collge Romain o +sa gnration a t forme, il y a bu ce gnie des Jsuites +qui s'adaptait si exactement son propre gnie. S'il a +compris le danger de se marquer d'une livre impopulaire +et gnante, voulant tre libre, il n'en est pas moins +Jsuite, oh! Jsuite dans la chair, dans les os, dans +l'me, et suprieurement. Il a l'vidente conviction que +l'glise ne peut triompher qu'en se servant des passions +des hommes, et avec cela il l'aime trs sincrement, il +est trs pieux au fond, trs bon prtre, servant Dieu +sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne ses +ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalit +ni d'une faute, aid par la ligne de nobles Vnitiens +qu'il a derrire lui, instruit profondment par la +connaissance du monde auquel il s'est beaucoup ml, +Vienne, Paris, dans les nonciatures, sachant tout, connaissant +tout, grce aux dlicates fonctions qu'il occupe +ici depuis dix ans, comme assesseur du Saint-Office... +Oh! une toute-puissance, non pas le Jsuite furtif, dont +la robe noire passe au milieu des dfiances, mais le +chef sans un uniforme qui le dsigne, la tte, le cerveau!</p> + +<p>Ceci rendit Pierre srieux, car il ne s'agissait plus des +hommes cachs dans les murs, des sombres complots +d'une secte romantique. Si son scepticisme rpugnait +ces contes, il admettait trs bien qu'une morale opportuniste, +comme celle des Jsuites, ne des besoins de la +lutte pour la vie, se ft inocule et prdomint dans +l'glise entire. Mme les Jsuites pouvaient disparatre, +leur esprit leur survivrait, puisqu'il tait l'arme de +combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui pouvait +remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la +lutte restait, en ralit, dans cette tentative d'accommodement +qui se poursuivait, entre la religion et le sicle. +Ds lors, il comprenait que des hommes, comme monsignor<a name="page_441" id="page_441"></a> +Nani, pouvaient prendre une importance norme, +dcisive.</p> + +<p>—Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don +Vigilio, il est partout, il a la main dans tout. Tenez! pas +une affaire ne s'est passe ici, chez les Boccanera, sans +que je l'aie trouv au fond, brouillant et dbrouillant les +fils, selon des ncessits que lui seul connat.</p> + +<p>Et, dans cette fivre intarissable de confidences dont +la crise le brlait, il raconta comment monsignor Nani +avait srement travaill au divorce de Benedetta. Les +Jsuites ont toujours eu, malgr leur esprit de conciliation, +une attitude irrconciliable l'gard de l'Italie, soit +qu'ils ne dsesprent pas de reconqurir Rome, soit +qu'ils attendent l'heure de traiter avec le vainqueur +vritable. Aussi, familier de donna Serafina depuis longtemps, +Nani avait-il aid celle-ci reprendre sa nice, +prcipiter la rupture avec Prada, ds que Benedetta eut +perdu sa mre. C'tait lui qui, pour vincer l'abb +Pisoni, ce cur patriote, le confesseur de la jeune fille, +qu'on accusait d'avoir fait le mariage, avait pouss cette +dernire prendre le mme directeur que sa tante, le +pre Jsuite Lorenza, un bel homme aux yeux clairs et +bienveillants, dont le confessionnal tait assig, la +chapelle du Collge Germanique. Et il semblait certain +que cette manœuvre avait dcid de toute l'aventure, ce +qu'un cur venait de faire pour l'Italie, un pre allait le +dfaire contre l'Italie. Maintenant, pourquoi Nani, aprs +avoir ainsi consomm la rupture, paraissait-il s'tre dsintress +un moment, jusqu'au point de laisser pricliter +la demande en annulation de mariage? et pourquoi, +dsormais, s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter +monsignor Palma, mettant donna Serafina en campagne, +pesant lui-mme sur les cardinaux de la congrgation +du Concile? Il y avait l des points obscurs, comme dans +toutes les affaires dont il s'occupait; car il tait surtout +l'homme des combinaisons longue porte. Mais on<a name="page_442" id="page_442"></a> +pouvait supposer qu'il voulait hter le mariage de +Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux commrages +abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la +cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein +d'indulgence de leur oncle, le cardinal. Ou peut-tre ce +divorce, obtenu prix d'argent et sous la pression des +influences les plus notoires, tait-il un scandale volontaire, +tran en longueur, prcipit prsent, pour +nuire au cardinal lui-mme, dont les Jsuites devaient +avoir besoin de se dbarrasser, dans une circonstance +prochaine.</p> + +<p>—J'incline assez cette supposition, conclut don +Vigilio, d'autant plus que j'ai appris ce soir que le pape +tait souffrant. Avec un vieillard de quatre-vingt-quatre +ans bientt, une catastrophe soudaine est possible, et le +pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le Sacr +Collge et la prlature soient en l'air, bouleverss par la +brusque bataille des ambitions... Or les Jsuites ont +toujours combattu la candidature du cardinal Boccanera. +Ils devraient tre pour lui, pour son rang, pour son +intransigeance l'gard de l'Italie; mais ils sont inquiets + l'ide de se donner un tel matre, ils le trouvent d'une +rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse, +trop dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie +que traverse l'glise... Et je ne serais aucunement tonn +qu'on chercht le dconsidrer, rendre sa candidature +impossible, par les moyens les plus dtourns et les +plus honteux.</p> + +<p>Pierre commenait tre envahi d'un petit frisson de +peur. La contagion de l'inconnu, des noires intrigues +trames dans l'ombre, agissait, au milieu du silence de +la nuit, au fond de ce palais, prs de ce Tibre, dans cette +Rome toute pleine des drames lgendaires. Et il fit +un brusque retour sur lui-mme, sur son cas personnel.</p> + +<p>—Mais moi, l dedans, moi! pourquoi monsignor<a name="page_443" id="page_443"></a> +Nani semble-t-il s'intresser moi, comment se trouve-t-il +ml au procs qu'on fait mon livre?</p> + +<p>Don Vigilio eut un grand geste.</p> + +<p>—Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!... +Ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que +lorsque les dnonciations des vques de Tarbes, de Poitiers +et d'vreux se trouvaient dj entre les mains du +pre Dangelis, le secrtaire de l'Index; et j'ai appris galement +qu'il s'est efforc, alors, d'arrter le procs, le +trouvant inutile et impolitique sans doute. Mais quand la +congrgation est saisie, il est presque impossible de la +dessaisir, d'autant plus qu'il a d se heurter contre le +pre Dangelis, qui, en fidle Dominicain, est l'adversaire +passionn des Jsuites... C'est ce moment qu'il a fait +crire par la contessina monsieur de la Choue, pour +qu'il vous dise d'accourir ici vous dfendre, et pour que +vous acceptiez, pendant votre sjour, l'hospitalit dans ce +palais.</p> + +<p>Cette rvlation acheva d'motionner Pierre.</p> + +<p>—Vous tes certain de cela?</p> + +<p>—Oh! tout fait certain, je l'ai entendu parler de +vous, un lundi, et dj je vous ai prvenu qu'il paraissait +vous connatre intimement, comme s'il s'tait livr une +enqute minutieuse. Pour moi, il avait lu votre livre, il +en tait extrmement proccup.</p> + +<p>—Vous le croyez donc dans mes ides, il serait sincre, +il se dfendrait en s'efforant de me dfendre?</p> + +<p>—Non, non, oh! pas du tout... Vos ides, il les excre +srement, et votre livre, et vous-mme! Il faut connatre, +sous son amabilit si caressante, son ddain du faible, +sa haine du pauvre, son amour de l'autorit, de la +domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, bien +qu'il y ait l une arme merveilleuse de gouvernement. +Mais jamais il ne vous pardonnera d'tre avec les petits +de ce monde et de vous prononcer contre le pouvoir +temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec une tendre<a name="page_444" id="page_444"></a> +frocit de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule +pleureur lgiaque du no-catholicisme!</p> + +<p>Pierre porta les deux mains ses tempes, se serra la +tte dsesprment.</p> + +<p>—Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en +prie!... Pourquoi me faire venir et m'avoir ici, dans cette +maison, sa disposition entire? Pourquoi me promener +depuis trois mois dans Rome, me heurter contre les obstacles, + me lasser, lorsqu'il lui tait si facile de laisser +l'Index supprimer mon livre, s'il en est gn? Il est vrai +que les choses ne se seraient pas passes tranquillement, +car j'tais dispos ne pas me soumettre, confesser ma +foi nouvelle hautement, mme contre les dcisions de +Rome.</p> + +<p>Les yeux noirs de don Vigilio tincelrent dans sa face +jaune.</p> + +<p>—Eh! c'est peut-tre ce qu'il n'a pas voulu. Il vous +sait trs intelligent et trs enthousiaste, je l'ai entendu +rpter souvent qu'on ne doit pas lutter de face avec les +intelligences et les enthousiasmes.</p> + +<p>Mais Pierre s'tait lev, et il n'coutait mme plus, il +marchait travers la pice, comme emport dans le dsordre +de ses ides.</p> + +<p>—Voyons, voyons, il est ncessaire que je sache et +que je comprenne, si je veux continuer la lutte. Vous +allez me rendre le service de me renseigner en dtail +sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des +Jsuites, des Jsuites partout! Mon Dieu! je veux bien, +vous avez peut-tre raison. Encore faut-il, que vous me +disiez les nuances... Ainsi, par exemple, ce Fornaro?</p> + +<p>—Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut. +Mais il a t lev aussi, celui-l, au Collge Romain, et +soyez persuad qu'il est Jsuite, Jsuite par ducation, +par position, par ambition. Il brle d'tre cardinal, et s'il +devient cardinal un jour, il brlera d'tre pape. Tous des +candidats la papaut, ds le sminaire!<a name="page_445" id="page_445"></a></p> + +<p>—Et le cardinal Sanguinetti?</p> + +<p>—Jsuite, Jsuite!... Entendons-nous, il l'a t, ne +l'a plus t, l'est de nouveau certainement. Sanguinetti +a coquet avec tous les pouvoirs. Longtemps on l'a cru +pour la conciliation entre le Saint-Sige et l'Italie; puis, +la situation s'est gte, il a violemment pris parti contre +les usurpateurs. De mme, il s'est brouill plusieurs fois +avec Lon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au +Vatican sur un pied de diplomatique rserve. En somme, +il n'a qu'un but, la tiare, et il le montre mme trop, ce qui +use un candidat... Mais, pour le moment, la lutte semble +se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et c'est +pourquoi il s'est remis avec les Jsuites, exploitant leur +haine contre son rival, comptant bien que, dans leur dsir +d'vincer celui-ci, ils seront forcs de le soutenir. +Moi j'en doute, car je les sais trop fins, ils hsiteront patronner +un candidat si compromis dj... Lui, brouillon, +passionn, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque +vous me dites qu'il est Frascati, je suis sr qu'il a couru +s'y enfermer, ds la nouvelle de la maladie du pape, dans +un but de haute tactique.</p> + +<p>—Eh bien! et le pape lui-mme, Lon XIII?</p> + +<p>Ici don Vigilio eut une courte hsitation, un lger +battement de paupires.</p> + +<p>—Lon XIII? il est Jsuite, Jsuite!... Oh! je sais +qu'on le dit avec les Dominicains, et c'est vrai, si l'on +veut, car il se croit anim de leur esprit, il a remis en +faveur saint Thomas, a restaur sur la doctrine tout l'enseignement +ecclsiastique... Mais il y a aussi le Jsuite +sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera +le plus fameux exemple. tudiez ses actes, rendez-vous +compte de sa politique: vous y verrez l'manation, l'action +mme de l'me jsuite. C'est qu'il en est imprgn +son insu, c'est aussi que toutes les influences qui agissent +sur lui, directement ou indirectement, partent de ce +foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous rpte<a name="page_446" id="page_446"></a> +qu'ils ont tout conquis, tout absorb, que Rome est eux, +depuis le plus infime clerc jusqu' Sa Saintet elle-mme!</p> + +<p>Et il continua, et il rpondit chaque nouveau nom que +citait Pierre, par ce cri entt et maniaque: Jsuite, Jsuite! +Il semblait qu'il ne ft plus possible d'tre autre +chose dans l'glise, que cette explication se vrifit d'un +clerg rduit pactiser avec le monde nouveau, s'il voulait +sauver son Dieu. L'ge hroque du catholicisme +tait accompli, ce dernier ne pouvait vivre dsormais que +de diplomatie et de ruses, de concessions et d'accommodements.</p> + +<p>—Et ce Paparelli, Jsuite, Jsuite! continua don Vigilio, +en baissant instinctivement la voix, oh! le Jsuite +humble et terrible, le Jsuite dans sa plus abominable +besogne d'espionnage et de perversion! Je jurerais qu'on +l'a mis ici pour surveiller Son minence, et il faut voir +avec quel gnie de souplesse et d'astuce il est parvenu +remplir sa tche, au point qu'il est maintenant l'unique +volont, ouvrant la porte qui lui plat, usant de son +matre comme d'une chose lui, pesant sur chacune de +ses rsolutions, le possdant enfin par un lent envahissement +de chaque heure. Oui! c'est la conqute du lion par +l'insecte, c'est l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment +grand, ce simple abb si infime, le caudataire dont +le rle est de s'asseoir aux pieds de son cardinal comme +un chien fidle, et qui en ralit rgne sur lui, le pousse +o il veut... Ah! le Jsuite, le Jsuite! Dfiez-vous de lui, +quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil + une vieille femme en jupe noire, avec sa face molle et +ride de dvote. Regardez s'il n'est pas derrire les portes, +au fond des armoires, sous les lits. Je vous dis qu'ils +vous mangeront comme ils m'ont mang, et qu'ils vous +donneront, vous aussi, la fivre, la peste, si vous ne +prenez garde!</p> + +<p>Brusquement, Pierre s'arrta devant le prtre. Il perdait<a name="page_447" id="page_447"></a> +pied, la crainte et la colre finissaient par l'envahir. +Aprs tout, pourquoi pas? toutes ces histoires extraordinaires +devaient tre vraies.</p> + +<p>—Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous +ai justement pri d'entrer chez moi, ce soir, parce que je +ne savais plus que faire et que je sentais le besoin d'tre +remis dans la bonne route.</p> + +<p>Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous +la pousse de sa passion qui dbordait.</p> + +<p>—Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime +mieux partir. Cette pense m'est dj venue, mais dans +une heure de lchet, avec l'ide de disparatre, de retourner +vivre en paix dans mon coin; tandis que, maintenant, +si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour +crier, de Paris, ce que j'ai vu Rome, ce qu'on y a fait +du christianisme de Jsus, le Vatican tombant en poudre, +l'odeur de cadavre qui s'en chappe, l'imbcile illusion de +ceux qui esprent voir un renouveau de l'me moderne +sortir un jour de ce spulcre, o dort la dcomposition +des sicles... Oh! je ne cderai pas, je ne me soumettrai +pas, je dfendrai mon livre par un nouveau livre. Et, +celui-ci, je vous rponds qu'il fera quelque bruit dans le +monde, car il sonnera l'agonie d'une religion qui se +meurt et qu'il faut se hter d'enterrer, si l'on ne veut +pas que ses restes empoisonnent les peuples.</p> + +<p>Ceci dpassait la cervelle de don Vigilio. Le prtre italien +se rveillait en lui, avec sa croyance troite, sa terreur +ignorante des ides nouvelles. Il joignit les mains, +pouvant.</p> + +<p>—Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphmes... +Et puis, vous ne pouvez vous en aller ainsi, sans tenter +encore de voir Sa Saintet. Elle seule est souveraine. Et +je sais que je vais vous surprendre, mais le pre Dangelis, +en se moquant, vous a encore donn le seul bon conseil: +retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira +la porte du Vatican.<a name="page_448" id="page_448"></a></p> + +<p>Pierre en eut un nouveau sursaut de colre.</p> + +<p>—Comment! que je sois parti de monsignor Nani, +pour retourner monsignor Nani! Quel est ce jeu? +Puis-je accepter d'tre un volant que se renvoient toutes +les raquettes? A la fin, on se moque de moi!</p> + +<p>Et, harass, perdu, Pierre revint tomber sur sa chaise, +en face de l'abb qui ne bougeait pas, la face plombe par +cette veille trop longue, les mains toujours agites d'un +petit tremblement. Il y eut un long silence. Puis, don Vigilio +expliqua qu'il avait bien une autre ide, il connaissait +un peu le confesseur du pape, un pre Franciscain, +d'une grande simplicit, auquel il pourrait l'adresser. +Peut-tre, malgr son effacement, ce pre lui serait-il +utile. C'tait toujours une tentative faire. Et le silence +recommena, et Pierre, dont les yeux vagues restaient +fixs sur le mur, finit par distinguer le tableau ancien, qui +l'avait touch si profondment, le jour de son arrive. +Dans la ple lueur de la lampe, il venait peu peu de le voir +se dtacher et vivre, tel que l'incarnation mme de son cas, +de son dsespoir inutile devant la porte rudement ferme +de la vrit et de la justice. Ah! cette femme rejete, cette +obstine d'amour, sanglotant dans ses cheveux et dont +on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait, +tombe de douleur sur les marches de ce palais, l'impitoyable +porte close! Elle tait grelottante, drape d'un +simple linge, elle ne disait point son secret, infortune ou +faute, douleur immense d'abandon; et, derrire ses mains +serres sur la face, il lui prtait sa figure, elle devenait sa +sœur, ainsi que toutes les pauvres cratures sans toit ni +certitude, qui pleurent d'tre nues et d'tre seules, qui +usent leurs poings vouloir forcer le seuil mchant des +hommes. Il ne pouvait jamais la regarder sans la plaindre, +il fut si remu, ce soir-l, de la retrouver toujours inconnue, +sans nom et sans visage, et toujours baigne des +plus affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don +Vigilio.<a name="page_449" id="page_449"></a></p> + +<p>—Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me +remue jusqu' l'me, ainsi qu'un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Stupfait de cette question imprvue, qui tombait l +sans transition aucune, le prtre leva la tte, regarda, +s'tonna davantage quand il eut examin le panneau noirci, +dlaiss, dans son cadre pauvre.</p> + +<p>—D'o vient-elle, savez-vous? rpta Pierre. Comment +se fait-il qu'on l'ait relgue au fond de cette chambre?</p> + +<p>—Oh! dit-il, avec un geste d'indiffrence, ce n'est rien, +il y a comme a partout des peintures anciennes sans valeur... +Celle-ci a toujours t l sans doute. Je ne sais +pas, je ne l'avais mme pas vue.</p> + +<p>Enfin, il s'tait lev avec prudence. Mais ce simple +mouvement venait de lui donner un tel frisson, qu'il put + peine prendre cong, les dents claquant de fivre.</p> + +<p>—Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans +cette pice... Et, pour conclure, le mieux serait encore de +vous abandonner aux mains de monsignor Nani, car celui-l, +au moins, est suprieur. Je vous l'ai dit, ds votre +arrive, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire +ce qu'il voudra. Alors, quoi bon lutter?... Et jamais un +mot de notre conversation de cette nuit, ce serait ma +mort!</p> + +<p>Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec mfiance, + droite, gauche, dans les tnbres du couloir, puis se +hasarda, disparut, rentra chez lui si doucement, qu'on +n'entendit mme point l'effleurement de ses pieds, au milieu +du sommeil de tombe de l'antique palais.</p> + +<p>Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et +qui voulait tout essayer, se fit recommander par don Vigilio +au confesseur du pape, ce pre Franciscain que le secrtaire +connaissait un peu. Mais il tomba sur un bon moine, +l'homme le plus timor, videmment choisi trs modeste +et trs simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abust +point de sa situation toute-puissante prs du Saint-Pre. Il +y avait aussi une humilit affecte, de la part de celui-ci,<a name="page_450" id="page_450"></a> + n'avoir pour confesseur que le plus humble des rguliers, +l'ami des pauvres, le saint mendiant des routes. Ce pre +jouissait pourtant d'une renomme d'orateur plein de foi, +le pape assistait ses sermons, cach selon la rgle derrire +un voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible, +il ne pouvait recevoir la leon d'aucun prtre, on +admettait que, comme homme, il tirt quand mme profit +de la bonne parole. En dehors de son loquence naturelle, +le bon pre tait vraiment un simple blanchisseur +d'mes, le confesseur qui coute et qui absout, sans se +souvenir des impurets qu'il lave, aux eaux de la pnitence. +Et Pierre, le voir si rellement pauvre et nul, +n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.</p> + +<p>Ce jour-l, la figure de l'amant ingnu de la Pauvret, +du dlicieux Franois, comme disait Narcisse Habert, le +hanta jusqu'au soir. Souvent il s'tait tonn de la venue +de ce nouveau Jsus, si doux aux hommes, aux btes et +aux choses, le cœur enflamm d'une si brlante charit +pour les misrables, dans cette Italie d'gosme et de +jouissance, o la joie de la beaut est seule reste reine. +Sans doute les temps sont changs, et quelle sve d'amour +il a fallu, aux temps anciens, pendant les grandes souffrances +du moyen ge, pour qu'un tel consolateur des +humbles, pouss du sol populaire, se mt prcher le don +de soi-mme aux autres, le renoncement aux richesses, +l'horreur de la force brutale, l'galit et l'obissance qui +devaient assurer la paix du monde. Il marchait par les +chemins, vtu ainsi que les plus pauvres, une corde serrant + ses reins la robe grise, des sandales ses pieds +nus, sans bourse ni bton. Et ils avaient, lui et ses +frres, le verbe haut et libre, d'une verdeur de posie, +d'une hardiesse de vrit souveraines, se faisant justiciers +partout, attaquant les riches et les puissants, osant +dnoncer les mauvais prtres, les vques dbauchs, +simoniaques et parjures. Un long cri de soulagement les +accueillait, le peuple les suivait en foule, ils taient les<a name="page_451" id="page_451"></a> +amis, les librateurs de tous les petits qui souffraient. +Aussi, d'abord, de tels rvolutionnaires inquitrent-ils +Rome, les papes hsitrent avant d'autoriser l'ordre; et, +quand ils cdrent enfin, ce fut srement dans l'ide +d'utiliser leur profit cette force nouvelle, la conqute +du peuple infime, de la masse immense et vague, dont +la sourde menace a toujours grond travers les ges, +mme aux poques les plus despotiques. Ds lors, la +papaut avait eu, dans les fils de Saint-Franois, une +arme de continuelle victoire, l'arme errante qui se +rpandait partout, par les routes, par les villages, par les +villes, qui pntrait jusqu'au foyer de l'ouvrier et du +paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la puissance +dmocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles +du peuple! De l, la prosprit si rapide, le nombre des +frres pullulant en quelques annes, des couvents se +fondant de toutes parts, le tiers ordre envahissant la population +laque au point de l'imprgner et de l'absorber. +Et ce qui prouvait qu'il y avait l une production du sol, +une vgtation vigoureuse de la souche plbienne, +c'tait que tout un art national allait en natre, les prcurseurs +de la Renaissance en peinture, et Dante lui-mme, +l'me du gnie de l'Italie.</p> + +<p>Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait, +ces grands ordres d'autrefois, et se heurtait contre eux, +dans la Rome actuelle. Les Franciscains et les Dominicains, +qui avaient si longtemps combattu de compagnie +pour l'glise, rivaux anims de la mme foi, taient toujours +l, face face, dans leurs vastes couvents, d'apparence +prospre. Mais il semblait que l'humilit des +Franciscains les et la longue mis l'cart. Peut-tre +aussi tait-ce que leur rle d'amis et de librateurs +du peuple a cess, depuis que le peuple se libre lui-mme, +dans ses conqutes politiques et sociales. Et la +seule bataille restait srement entre les Dominicains et +les Jsuites, les prcheurs et les ducateurs, qui, les uns<a name="page_452" id="page_452"></a> +et les autres, ont gard la prtention de ptrir le monde + l'image de leur foi. On entendait gronder les influences, +c'tait une guerre de toutes les heures, dont Rome, le +pouvoir suprme au Vatican, demeurait l'ternel enjeu. +Les premiers, cependant, avaient beau avoir saint Thomas +qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur +vieille science dogmatique, ils devaient cder chaque +jour un peu de terrain aux seconds, victorieux avec le +sicle. Puis, c'taient encore les Chartreux, vtus de leur +robe de drap blanc, les silencieux trs saints et trs purs, +les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs +clotres aux cellules calmes, les dsesprs et les consols +dont le nombre peut tre moindre, mais qui vivront ternellement, +comme la douleur et le besoin de solitude. +C'taient les Bndictins, les enfants de Saint-Benot dont +la rgle admirable a sanctifi le travail, les ouvriers passionns +des lettres et des sciences, qui ont longtemps t, + leur poque, des instruments puissants de civilisation, +aidant l'instruction universelle par leurs immenses travaux +d'histoire et de critique; et ceux-ci, Pierre qui les +aimait, qui se serait rfugi chez eux deux sicles plus tt, +s'tonnait pourtant de leur voir btir, sur l'Aventin, une +vaste demeure, pour laquelle Lon XIII a dj donn des +millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain +et encore t un champ o ils pussent moissonner: +quoi bon? lorsque les ouvriers ont chang, lorsque les +dogmes sont l pour barrer la route qui doit passer en +les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'tait +le pullulement des ordres moindres, dont on compte des +centaines: c'taient les Carmes, les Trappistes, les Minimes, +les Barnabites, les Lazaristes, les Eudistes, les +Missionnaires, les Rcollets, les Frres de la Doctrine +chrtienne; c'taient les Bernardins, les Augustins, les +Thatins, les Observantins, les Clestins, les Capucins; +sans compter les ordres correspondants de femmes, ni +les Clarisses, ni les religieuses sans nombre, telles que<a name="page_453" id="page_453"></a> +les religieuses de la Visitation et celles du Calvaire. +Chaque maison avait son installation modeste ou somptueuse, +certains quartiers de Rome n'taient faits que de +couvents, et tout ce peuple, derrire les faades muettes, +bourdonnait, s'agitait, intriguait, dans la continuelle +lutte des intrts et des passions. L'ancienne volution +sociale qui les avait produits n'agissait plus depuis longtemps, +ils s'enttaient vivre quand mme, de plus en +plus inutiles et affaiblis, destins cette agonie lente, +jusqu'au jour o l'air et le sol leur manqueront la fois, +au sein de la socit nouvelle.</p> + +<p>Et, dans ses dmarches, dans ses courses qui recommenaient, +ce n'tait pas le plus souvent contre les rguliers +que se heurtait Pierre: il avait affaire surtout au +clerg sculier, ce clerg de Rome, qu'il finissait par +bien connatre. Une hirarchie, rigoureuse encore, y maintenait +les classes et les rangs. Au sommet, autour du +pape, rgnait la famille pontificale, les cardinaux et les +prlats, trs hauts, trs nobles, d'une grande morgue, sous +leur apparente familiarit. En dessous d'eux, le clerg +des paroisses formait comme une bourgeoisie, trs digne, +d'un esprit sage et modr, o les curs patriotes n'taient +mme pas rares; et l'occupation italienne, depuis un +quart de sicle, avait eu ce singulier rsultat, en installant +tout un monde de fonctionnaires, tmoins des mœurs, +de purifier la vie intime des prtres romains, dans laquelle +la femme autrefois jouait un rle si dcisif, que Rome tait + la lettre un gouvernement de servantes matresses, trnant +dans des mnages de vieux garons. Et, enfin, on +tombait cette plbe du clerg, que Pierre avait tudie +curieusement, tout un ramassis de misrables prtres, +crasseux, demi nus, rdant en qute d'une messe, +comme des btes famliques, s'chouant dans les tavernes +louches, en compagnie des mendiants et des voleurs. +Mais il tait plus intress encore par la foule flottante +des prtres accourus de la chrtient entire, les aventuriers,<a name="page_454" id="page_454"></a> +les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome +attirait comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes +de l'ombre. Il y en avait de toute nationalit, de toute +fortune, de tout ge, galopant sous le fouet de leurs +apptits, se bousculant du matin au soir autour du Vatican, +pour mordre la proie qu'ils taient venus saisir. +Partout, il les retrouvait, et il se disait avec quelque honte +qu'il tait un d'eux, qu'il augmentait de son unit ce +nombre incroyable de soutanes qu'on rencontrait par les +rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle mare, +dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs! +Les sminaires des diverses nations auraient suffi + pavoiser les rues, avec leurs queues d'lves en frquentes +promenades: les Franais tout noirs, les Amricains +du Sud noirs avec l'charpe bleue, les Amricains +du Nord noirs avec l'charpe rouge, les Polonais noirs +avec l'charpe verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges, +les Romains violets, et les autres, et les autres, brods, +lisrs de cent faons. Puis, il y avait en outre les confrries, +les pnitents, les blancs, les noirs, les bleus, +les gris, avec des cagoules, avec des plerines diffrentes, +grises, bleues, noires ou blanches. Et c'tait ainsi que, +parfois encore, la Rome papale semblait ressusciter et +qu'on la sentait vivace et tenace, luttant pour ne pas +disparatre, dans la Rome cosmopolite actuelle, o s'effacent +le ton neutre et la coupe uniforme des vtements.</p> + +<p>Mais Pierre avait beau courir de chez un prlat chez un +autre, frquenter des prtres, traverser des glises, il ne +pouvait s'habituer au culte, cette dvotion romaine, qui +l'tonnait quand elle ne le blessait pas. Un dimanche +qu'il tait entr, par un matin de pluie, Sainte-Marie-Majeure, +il avait cru se trouver dans une salle d'attente, +d'une richesse inoue certes, avec ses colonnes et son +plafond de temple antique, le baldaquin somptueux de +son autel papal, les marbres clatants de sa Confession, +de sa chapelle Borghse surtout, et o Dieu cependant ne<a name="page_455" id="page_455"></a> +semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc, +pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidles qui la +traversaient, comme on traverse une gare, en trempant de +leurs souliers mouills le prcieux dallage de mosaque; +des femmes et des enfants, que la fatigue avait fait asseoir +autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, dans +l'encombrement des grands dparts, attendant leur train. +Et, pour cette foule pitinante de menu peuple, entre en +passant, un prtre disait une messe basse, au fond d'une +chapelle latrale, devant laquelle une file unique de +gens debout s'tait forme, troite, longue, une queue de +thtre barrant la nef en travers. A l'lvation, tous s'inclinrent +d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se +dissipa, la messe tait dite. C'tait partout la mme assistance +des pays du soleil, presse, n'aimant pas s'installer +sur des siges, ne faisant Dieu que de courtes +visites familires, en dehors des grandes rceptions de +gala, Saint-Paul comme Saint-Jean de Latran, dans +toutes les vieilles basiliques comme Saint-Pierre lui-mme. +Au Ges seul, il tomba, un autre dimanche matin, +sur une grand'messe qui lui rappela les foules dvotes du +Nord: l, il y avait des bancs, des femmes assises, une +tideur mondaine, sous le luxe des votes, charges d'or, +de sculptures et de peintures, d'une splendeur fauve +admirable, depuis que le temps en a fondu le got baroque +trop vif. Mais que d'glises vides, parmi les plus anciennes +et les plus vnrables, Saint-Clment, Sainte-Agns, +Sainte-Croix de Jrusalem, o l'on ne voyait gure, aux +heures des offices, que les quelques voisins du quartier! +Quatre cents glises, mme pour Rome, c'taient bien des +nefs peupler; et il y en avait qu'on frquentait uniquement + certains jours fixes de crmonie, beaucoup n'ouvraient +leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fte +du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de +possder un ftiche, une idole secourable aux misres +humaines: l'Aracoeli avait le petit Jsus miraculeux, il<a name="page_456" id="page_456"></a> +Bambino, qui gurissait les enfants malades; Sant'Agostino +avait la Madona del Parto, la Vierge qui dlivrait +heureusement les femmes enceintes. D'autres taient +rputes pour l'eau de leurs bnitiers, l'huile de leurs +lampes, la puissance d'un saint de bois ou d'une madone +de marbre. D'autres semblaient dlaisses, abandonnes +aux touristes, livres la petite industrie des bedeaux, +telles que des muses, peupls de dieux morts. D'autres +enfin restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda, +installe dans le Panthon, une salle ronde qui +tient du cirque, et o la Vierge est demeure l'vidente +locataire de l'Olympe. Il s'tait intress aux glises des +quartiers pauvres, Saint-Onuphre, Sainte-Ccile, +Sainte-Marie du Transtvre, sans y rencontrer la foi +vive, le flot populaire qu'il esprait. Une aprs-midi, dans +cette dernire compltement vide, il avait entendu des +chantres chanter pleine voix, un lamentable chant au +milieu de cette solitude. Un autre jour, tant entr San +Grisogono, il l'avait trouv tendu, sans doute pour une +fte du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de +damas rouge, les portiques sous des lambrequins et des +rideaux alterns, jaunes et bleus, blancs et rouges; et il +avait fui, devant cette affreuse dcoration, d'un clinquant +de foire. Ah! qu'il tait loin des cathdrales o, dans son +enfance, il avait cru et pri! Partout, il retrouvait la mme +glise, l'ancienne basilique antique, accommode au got +de la Rome du dernier sicle par le Bernin ou ses lves. +A Saint-Louis des Franais, dont le style est meilleur, +d'une sobrit lgante, il ne fut mu que par les grands +morts, les hros et les saints, qui dormaient sous les +dalles, dans la terre trangre. Et, comme il cherchait du +gothique, il finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve, +qu'on lui disait tre le seul chantillon du style gothique + Rome. Ce fut pour lui la stupfaction dernire, ces +colonnes engages recouvertes de marbre, ces ogives qui +n'osent s'lancer, touffes dans le plein cintre, ces votes<a name="page_457" id="page_457"></a> +qui s'arrondissent, condamnes la lourde majest du +dme. Non, non! la foi dont les cendres tides demeuraient +l, n'tait plus celle dont le brasier avait envahi et brl +au loin la chrtient entire. Monsignor Fornaro, que le +hasard lui fit rencontrer justement, au sortir de Sainte-Marie +de la Minerve, s'leva contre le gothique, en le +traitant d'hrsie pure. La premire glise chrtienne, +c'tait la basilique, ne du temple; et l'on blasphmait, +lorsqu'on voyait la vritable glise chrtienne dans la +cathdrale gothique, car le gothique n'tait que le dtestable +esprit anglo-saxon, le gnie rvolt de Luther. Il +voulut rpondre passionnment au prlat; puis, il se tut, +de crainte d'en trop dire. N'tait-ce pas, en effet, la preuve +dcisive que le catholicisme tait la vgtation mme du +sol de Rome, le paganisme transform par le christianisme? +Ailleurs, celui-ci a pouss dans un esprit diffrent, + ce point qu'il est entr en rbellion, qu'il s'est tourn +contre la Cit mre, au jour du schisme. L'cart est all +en s'largissant toujours, les dissemblances s'accusent +aujourd'hui de plus en plus, dans l'volution des socits +nouvelles, malgr les efforts dsesprs d'unit, de sorte +que le schisme, une fois encore, apparat invitable et +prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune +d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches, +des belles et grandes cloches, aimes des humbles. Il +faut des clochers, pour les cloches, et il n'y a pas de +clochers Rome, il n'y a que des dmes. Dcidment, +Rome n'tait pas la ville de Jsus, sonnante et carillonnante, +d'o la prire montait en ondes sonores parmi le +vol tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.</p> + +<p>Cependant, Pierre continuait ses dmarches, envahi par +une sourde irritation qui le faisait s'obstiner, retournant +voir les gens, tenant la parole qu'il s'tait donne de +rendre visite chacun des cardinaux de la congrgation +de l'Index, malgr les blessures. Et il se trouva peu peu +lanc travers les autres congrgations, ces ministres<a name="page_458" id="page_458"></a> +de l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins +nombreuses, mais d'une complication de rouages extraordinaire +encore, ayant chacune un cardinal pour prfet, +des membres cardinaux tenant sance, des prlats consulteurs, +tout un monde d'employs. Il dut aller plusieurs +fois la Chancellerie o sige la congrgation de l'Index, +il se perdit dans cette immensit d'escaliers, de couloirs +et de salles, gagn ds le portique de la cour par le frisson +glac des vieux murs, ne pouvant arriver aimer ce +palais, l'œuvre matresse de Bramante, le type pur de la +renaissance romaine, d'une beaut si nue et si froide. Il +connaissait dj la congrgation de la Propagande, o le +cardinal Sarno l'avait reu; et ce fut le hasard de ses +visites, renvoy de l'un l'autre, dans cette chasse aux +influences, qui lui fit connatre de mme les autres +congrgations, celle des vques et Rguliers, celle des +Rites, celle du Concile. Mme il entrevit la Consistoriale, +la Daterie, la Sacre Pnitencerie. C'tait le mcanisme +norme de l'administration de l'glise, le monde entier +gouverner, largir les conqutes, grer les affaires des +pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et de +personnes, examiner et punir les dlits, accorder les dispenses, +vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre +effroyable d'affaires qui, chaque matin, tombait au Vatican, +les questions les plus graves, les plus dlicates, les +plus complexes, dont la solution donnait lieu des recherches, + des tudes sans nombre. Il fallait bien rpondre + ce peuple de visiteurs, qui encombraient Rome, +venus de tous les points de la chrtient, ces lettres, +ces suppliques, ces dossiers, dont le flot se distribuait, +s'entassait dans les bureaux. Et le miracle tait le +grand silence discret dans lequel se faisait la colossale +besogne, pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements, +des fabriques de saints et de nobles d'o ne +sortait pas mme la petite trpidation du travail, une mcanique +si bien huile, que, malgr la rouille des sicles,<a name="page_459" id="page_459"></a> +l'usure profonde et irrmdiable, elle fonctionnait sans +qu'on la devint, derrire les murs. Toute la politique de +l'glise n'tait-elle pas l? se taire, crire le moins possible, +attendre. Mais quelle mcanique prodigieuse, suranne +et si puissante encore! et comme il se sentait pris, +au milieu de ces congrgations, dans le rseau de fer du +plus absolu pouvoir qu'on et jamais organis pour dominer +les hommes! Il avait beau y constater des lzardes, +des trous, une vtust annonant la ruine, il ne lui appartenait +pas moins, depuis qu'il s'y tait risqu, il tait +saisi, broy, emport au travers de cet inextricable filet, +de ce labyrinthe sans fin des influences et des intrigues, +o s'agitaient les vanits et les vnalits, les corruptions +et les ambitions, tant de misre et tant de grandeur. Et +qu'il tait loin de la Rome qu'il avait rve, et quelle +colre le soulevait parfois dans sa lassitude, dans sa volont +de se dfendre!</p> + +<p>Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre +n'avait jamais comprises. Un jour qu'il tait retourn +la Propagande, le cardinal Sarno lui parla de la Franc-Maonnerie +avec une telle rage froide, que, tout d'un +coup, il vit clair. Jusque-l, la Franc-Maonnerie l'avait +fait sourire, il n'y croyait gure plus qu'aux Jsuites, +trouvant enfantines les ridicules histoires qui circulaient, +renvoyant la lgende ces hommes de mystre et d'ombre, +dont le secret pouvoir, incalculable, aurait gouvern le +monde. Il s'tonnait surtout de la haine aveugle qui affolait +certaines gens, ds que le mot de francs-maons leur +venait aux lvres: un prlat, et des plus distingus, des +plus intelligents, lui avait affirm d'un air de conviction +profonde que toute loge maonnique tait prside, au +moins une fois l'an, par le Diable en personne, visible. +C'tait confondre le simple bon sens. Et il venait de +comprendre la rivalit, la furieuse lutte de l'glise catholique +et romaine contre l'autre glise, l'glise d'en face. +La premire avait beau se croire triomphante, elle n'en<a name="page_460" id="page_460"></a> +sentait pas moins dans l'autre une concurrence, une trs +vieille ennemie, qui se prtendait mme plus ancienne +qu'elle, et dont la victoire restait toujours possible. Surtout, +le heurt rsultait de ce que les deux sectes avaient +la mme ambition de souverainet universelle, la mme +organisation internationale, le mme coup de filet jet +sur les peuples, des mystres, des dogmes, des rites. Dieu +contre Dieu, foi contre foi, conqute contre conqute; et, +ds lors, de mme que deux maisons rivales, tablies aux +deux cts d'une rue, elles se gnaient, l'une devait finir +par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait +caduc, menac de ruine, il restait galement sceptique +sur la puissance de la Franc-Maonnerie. Il avait questionn, +fait une enqute, pour se rendre compte de la +ralit de cette puissance, dans cette ville de Rome o les +deux pouvoirs suprmes se trouvaient en prsence, o le +grand matre trnait en face du pape. On lui avait bien +racont que les derniers princes romains se croyaient +forcs de se faire recevoir francs-maons, pour ne pas se +rendre la vie trop rude, aggraver leur situation difficile, +barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne cdaient-ils +pas uniquement la force irrsistible de l'volution +sociale actuelle? La Franc-Maonnerie n'allait-elle pas +tre noye, elle aussi, dans son propre triomphe, +celui des ides de justice, de raison et vrit, qu'elle +avait si longtemps dfendues, au travers des tnbres et +des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la +victoire de l'ide tue la secte qui la propage, rend +inutile et un peu baroque l'appareil dont les sectaires +ont d s'entourer pour frapper les imaginations. Le +carbonarisme n'a pu survivre la conqute des liberts +politiques qu'il rclamait, et le jour o l'glise catholique +croulera, ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre +glise, l'glise franc-maonne d'en face, disparatra de +mme, sa tche de libration tant faite. Aujourd'hui, la +fameuse toute-puissance des loges serait un pauvre instrument<a name="page_461" id="page_461"></a> +de conqute, entrav lui-mme par des traditions, +gt par un crmonial dont on plaisante, rduit n'tre +qu'un lien d'entente et de secours mutuel, si le grand +souffle de la science n'emportait les peuples, aidant la +destruction des religions vieillies.</p> + +<p>Alors, Pierre, bris par tant de courses et de dmarches, +fut repris d'anxit, dans son obstination ne pas +quitter Rome, sans s'tre battu jusqu'au bout, en soldat +d'une esprance qui ne veut pas croire la dfaite. Il +avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui +tre de quelque utilit. Il avait vu le cardinal vicaire, +charg du diocse de Rome, un lettr qui avait caus +d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui +s'tait mis le questionner sur la France, sur la Rpublique, +sur le budget de la guerre et de la marine, sans +s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il +avait vu le Grand Pnitencier, le cardinal aperu dj +au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage +dcharn d'ascte, dont il n'avait pu tirer qu'un long +blme, des paroles svres contre les jeunes prtres, +gts par le sicle, auteurs d'ouvrages excrables. Enfin, il +avait vu, au Vatican, le cardinal secrtaire, en quelque +sorte le ministre des Affaires trangres de Sa Saintet, +la grande puissance du Saint-Sige, dont on l'avait cart +jusque-l, en le terrifiant sur les consquences d'une +visite malheureuse. Il s'tait excus de venir si tard, et +il avait trouv l'homme le plus aimable, corrigeant par +une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de +sa personne, le questionnant d'un air d'intrt aprs +l'avoir fait asseoir, l'coutant, le rconfortant mme. +Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien +compris que son affaire n'avait point avanc d'un pas, et +que, s'il arrivait un jour forcer la porte du pape, ce ne +serait jamais en passant par la Secrtairerie d'tat. Et, ce +soir-l, il tait rentr rue Giulia effar, surmen, la tte +brise aprs tant de visites tant de gens, si perdu<a name="page_462" id="page_462"></a> +de s'tre senti peu peu prendre tout entier par cette +machine aux cent rouages, qu'il s'tait demand avec +terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien +faire, qu' devenir fou.</p> + +<p>Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et +il voulut de nouveau le consulter, obtenir de lui un bon +conseil. Mais celui-ci le fit taire d'un geste inquiet, sans +qu'il st pourquoi. Il avait ses yeux de terreur. Puis, +dans un souffle, l'oreille:</p> + +<p>—Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez +le voir, allez le voir. Je vous rpte que vous n'avez pas +d'autre chose faire.</p> + +<p>Il cda. Pourquoi rsister, en effet? En dehors de la +passion d'ardente charit qui l'avait amen pour dfendre +son livre, n'tait-il pas Rome dans un but d'exprience? +Il fallait bien pousser jusqu'au bout les tentatives.</p> + +<p>Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous +la colonnade de Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en +attendant. Jamais encore il n'avait mieux senti l'normit +de ces quatre ranges tournantes de colonnes, de +cette fort aux gigantesques troncs de pierre, o personne +ne se promne d'ailleurs. C'est un dsert grandiose et +morne, on se demande pourquoi un portique si majestueux: +pour l'unique majest sans doute, pour la +pompe de la dcoration; et toute Rome, une fois de plus, +tait l. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva +devant le palais du Saint-Office, derrire la Sacristie, +dans un quartier de solitude et de silence, que le +pas d'un piton, le roulement d'une voiture troublent + peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promne, en +nappes lentes, sur le petit pav blanchi. On y devine +le voisinage de la basilique, l'odeur d'encens, la paix +clotre, dans le sommeil des sicles. Et, un angle, +le palais du Saint-Office est d'une nudit pesante et +inquitante: une haute faade jaune, perce d'une +seule ligne de fentres; tandis que, sur la rue latrale,<a name="page_463" id="page_463"></a> +l'autre faade est plus louche encore, avec son rang de +fentres plus troites, des judas aux vitres glauques. +Dans l'clatant soleil, ce colossal cube de maonnerie +couleur de boue parat dormir, presque sans jour sur le +dehors, ferm et mystrieux comme une prison.</p> + +<p>Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que +d'un enfantillage. La sainte, romaine et universelle +Inquisition, la sacre congrgation du Saint-Office, +comme on la nommait aujourd'hui, n'tait plus celle de +la lgende, la pourvoyeuse des bchers, le tribunal +occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanit +entire. Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa +besogne, elle se runissait chaque mercredi, jugeait et +condamnait, sans que rien, pas mme un souffle, sortt +des murs. Mais, si elle continuait frapper le crime d'hrsie, +si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait +aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni +fer, ni feu, rduite un rle de protestation, ne pouvant +mme infliger aux siens, aux ecclsiastiques, que des +peines disciplinaires.</p> + +<p>Lorsqu'il fut entr et qu'on l'eut introduit dans le +salon de monsignor Nani, qui habitait le palais, titre +d'assesseur, Pierre prouva une surprise heureuse. La +pice tait vaste, situe au midi, inonde de gai soleil; +et il rgnait l une douceur exquise, malgr la raideur +des meubles, la couleur sombre des tentures, comme +si une femme y et vcu, accomplissant ce prodige de +mettre de sa grce dans ces choses svres. Il n'y avait +pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, pandu, +prenait les cœurs, ds le seuil.</p> + +<p>Tout de suite, monsignor Nani s'tait avanc, souriant, +avec sa face rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux +blonds que l'ge poudrait. Et les deux mains tendues:</p> + +<p>—Ah! mon cher fils, que vous tes aimable d'tre +venu me voir... Voyons, asseyez-vous, causons comme +deux amis.<a name="page_464" id="page_464"></a></p> + +<p>Il le questionna sans attendre, avec une apparence +d'affection extraordinaire.</p> + +<p>—O en tes-vous? Racontez-moi a, dites-moi bien +tout ce que vous avez fait.</p> + +<p>Pierre, touch malgr les confidences de don Vigilio, +gagn par la sympathie qu'il croyait sentir, se confessa +sans rien omettre. Il dit ses visites au cardinal Sarno, +monsignor Fornaro, au pre Dangelis; il conta ses autres +dmarches prs des cardinaux influents, tous ceux de +l'Index, et le Grand Pnitencier, et le cardinal vicaire, et +le cardinal secrtaire; il insista sur ses courses sans fin +d'une porte une autre, travers tout le clerg de Rome, + travers toutes les congrgations, dans cette immense +ruche active et silencieuse, o il s'tait lass les pieds, +bris les membres, hbt le cerveau.</p> + +<p>Et monsignor Nani, qui semblait l'couter d'un air +de ravissement, s'exclamait, rptait chaque station de +ce calvaire du solliciteur:</p> + +<p>—Mais c'est trs bien! mais c'est parfait! Oh! votre +affaire marche! A merveille, merveille, elle marche!</p> + +<p>Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie +malsante. Il n'avait que son joli regard d'enqute, qui +fouillait le jeune prtre, pour savoir s'il l'avait enfin +amen au point d'obissance o il le dsirait. tait-il +assez las, assez dsillusionn, assez renseign sur la ralit +des choses, pour qu'on pt en finir avec lui? Trois +mois de Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un +rsign au moins, de l'enthousiaste un peu fou du premier +jour?</p> + +<p>Brusquement, monsignor Nani demanda:</p> + +<p>—Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son +minence le cardinal Sanguinetti.</p> + +<p>—Monseigneur, c'est que Son minence est Frascati, +je n'ai pu la voir.</p> + +<p>Alors, le prlat, comme s'il et recul encore le dnouement, +avec une secrte jouissance de diplomate artiste,<a name="page_465" id="page_465"></a> +se rcria, leva ses petites mains grasses au ciel, de l'air +inquiet d'un homme qui dclare tout perdu.</p> + +<p>—Oh! il faut voir Son minence, il faut voir Son +minence! C'est absolument ncessaire. Pensez donc! le +prfet de l'Index! Nous ne pourrons agir qu'aprs votre +visite, car vous n'avez vu personne, si vous ne l'avez pas +vu... Allez, allez Frascati, mon cher fils.</p> + +<p>Et Pierre ne put que s'incliner.</p> + +<p>—J'irai, monseigneur.<a name="page_466" id="page_466"></a></p> + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> + +<p>Bien qu'il st ne pouvoir se prsenter chez le cardinal +Sanguinetti que vers onze heures, Pierre, qui avait pris +un train matinal, descendit ds neuf heures la petite +gare de Frascati. Dj, il y tait venu, en un de ses jours +d'oisivet force; il avait fait l'excursion classique de ces +Chteaux romains, qui vont de Frascati Rocca di Papa, +et de Rocca di Papa au Monte Cave; et il tait charm, il se +promettait deux heures de promenade apaisante, sur ces +premiers coteaux des monts Albains, o Frascati est bti +parmi les roseaux, les oliviers et les vignes, dominant +l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut +d'un promontoire, jusqu' Rome lointaine qui blanchit, +telle qu'un lot de marbre, six grandes lieues.</p> + +<p>Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied +des hauteurs boises de Tusculum, avec sa terrasse fameuse +d'o l'on a la plus belle vue du monde, avec +ses anciennes villas patriciennes aux fires et lgantes +faades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours +verts, plants de cyprs, de pins et de chnes! C'tait une +douceur, une joie, une sduction dont il ne se serait +jamais lass. Et, depuis plus d'une heure, il errait dlicieusement +par les routes bordes d'antiques oliviers +noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les +grands arbres des proprits voisines, par les sentiers +odorants, au bout desquels, chaque coude, la Campagne +se droulait l'infini, lorsqu'il fit une rencontre imprvue, +qui le contraria d'abord.<a name="page_467" id="page_467"></a></p> + +<p>Il tait redescendu prs de la gare, dans les terrains +bas, d'anciennes vignes o tout un mouvement de constructions +nouvelles s'tait produit depuis quelques annes; +et il fut surpris de voir une victoria, trs correctement +attele de deux chevaux, qui venait de Rome, +s'arrter prs de lui, et de s'entendre appeler par son +nom.</p> + +<p>—Comment! monsieur l'abb Froment, vous ici en +promenade, de si bonne heure!</p> + +<p>Alors, il reconnut le comte Prada qui, tant descendu, +laissa la voiture vide achever la route, tandis qu'il faisait + pied les deux ou trois derniers cents mtres, ct du +jeune prtre. Aprs une cordiale poigne de main, il expliqua +son got.</p> + +<p>—Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je +viens en voiture. a promne mes chevaux... Vous savez +que j'ai des intrts par ici, toute une affaire de constructions, +qui malheureusement ne va pas trs bien. Et c'est +pourquoi, malgr la saison avance, je suis encore forc +d'y venir plus souvent que je ne voudrais.</p> + +<p>Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera +avaient d vendre la villa somptueuse, btie l par un +cardinal, leur anctre, sur les plans de Jacques de la +Porte, dans la seconde moiti du seizime sicle: une +demeure d't royale, d'admirables ombrages, des charmilles, +des bassins, des cascades, surtout une terrasse, +clbre entre toutes celles du pays, qui s'avanait comme +un cap, au-dessus de la Campagne romaine, dont l'immensit +sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables +de la Mditerrane. Et, dans le partage, Benedetta tenait +de sa mre de vastes champs de vignes, en bas de Frascati, +qu'elle avait apports en dot Prada, au moment o +la folie de la pierre soufflait de Rome sur les provinces. +Aussi Prada avait-il eu l'ide de construire l tout un +quartier de villas bourgeoises, dans le got de celles +qui encombrent la banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs<a name="page_468" id="page_468"></a> +s'taient prsents, l'effondrement financier tait +survenu, et il liquidait pniblement cette affaire fcheuse, +aprs en avoir dsintress sa femme, ds leur sparation.</p> + +<p>—Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on +part, quand on veut; tandis qu'on est esclave des heures +du chemin de fer. Ainsi, j'ai ce matin rendez-vous avec des +entrepreneurs, des experts, des avocats, et je ne sais le +temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays, +n'est-ce pas? dont nous avons raison d'tre trs fiers, +Rome. J'ai beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne +puis m'y retrouver, sans que mon cœur batte de joie.</p> + +<p>Ce qu'il ne disait pas, c'tait que son amie, comme il +la nommait, Lisbeth Kauffmann, venait de passer l't +dans une des villas neuves, o elle avait install son +atelier de dlicieuse artiste, visit par toute la colonie +trangre, qui tolrait l'irrgularit de sa situation, depuis +la mort de son mari, grce sa gaiet et sa peinture, +juste assez pour tre libre. On avait fini mme par accepter +sa grossesse, et elle tait rentre Rome ds le +milieu de novembre, pour y accoucher d'un gros garon, +dont la venue avait rallum, dans les salons blancs et +dans les salons noirs, les commrages passionns sur +le divorce imminent de Benedetta et de Prada. L'amour +de ce dernier pour Frascati tait srement fait de ses +tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil o le +jetait cette naissance d'un fils.</p> + +<p>Pierre, qui gardait en sa prsence une gne, comme une +sorte de malaise, dans sa haine instinctive des hommes +d'argent et de proie, voulut pourtant rpondre son amabilit +parfaite, en lui demandant des nouvelles de son +pre, le vieil Orlando, le hros de la conqute.</p> + +<p>—Oh! part les jambes, il se porte merveille, il +vivra cent ans. Ce pauvre pre! j'aurais t si heureux de +l'installer dans une de ces petites maisons, cet t! Mais +jamais il n'a voulu, il s'entte ne pas quitter Rome,<a name="page_469" id="page_469"></a> +comme s'il craignait qu'on ne la lui reprt, pendant son +absence.</p> + +<p>Il clata d'un beau rire, s'gayant tout seul plaisanter +ainsi l'ge hroque et dmod de l'indpendance. +Puis, il ajouta:</p> + +<p>—Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abb. +Il s'tonne de ne pas vous avoir revu.</p> + +<p>Cela chagrina Pierre, car il s'tait mis aimer Orlando +d'une tendresse respectueuse. Deux fois, depuis la premire +visite, il tait retourn le saluer; et, chaque fois, +le vieillard avait refus de causer de Rome, tant que son +jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris. +Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient +conclure.</p> + +<p>—Je vous en prie, s'cria Pierre, veuillez lui dire +que je ne l'oublie pas et que, si ma visite se fait attendre, +c'est que je dsire le satisfaire. Mais je ne partirai pas +sans aller lui dire combien j'ai t touch de son accueil.</p> + +<p>Tous deux continuaient marcher lentement, par +la route montante, au milieu des quelques villas nouvelles, +dont plusieurs n'taient mme pas acheves. Et, +lorsque Prada sut que le prtre tait venu pour se prsenter +chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau +rire, son rire de loup aimable, qui dcouvrait ses dents +blanches.</p> + +<p>—C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... +Ah! vous allez le trouver dans un bel tat de +fivre!</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Mais parce que les nouvelles de la sant du Saint-Pre +ne sont pas bonnes, ce matin. Quand j'ai quitt +Rome, le bruit courait qu'il avait pass une nuit affreuse.</p> + +<p>Il s'tait arrt un coude de la route, devant une antique +chapelle, une petite glise, d'une grce solitaire et triste, + la lisire d'un bois d'oliviers. Et, tout ct, se trouvait +une masure tombant en ruine, l'ancienne cure sans<a name="page_470" id="page_470"></a> +doute, d'o sortait un prtre, grand, noueux, la face +paisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef, ferma +rudement la porte, avant de s'loigner.</p> + +<p>—Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un +dont le cœur doit battre aussi bien fort, et qui monte +srement chez votre cardinal, aux nouvelles.</p> + +<p>Pierre, surpris, avait regard le prtre.</p> + +<p>—Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, +que j'ai vu, le lendemain de mon arrive, chez le cardinal +Boccanera, auquel il apportait un panier de figues, +en venant lui demander un bon certificat pour son jeune +frre, qu'une violence, un coup de couteau, je crois, avait +fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal +lui a refus absolument.</p> + +<p>—C'est lui-mme, n'en doutez pas, car il a t autrefois +un familier de la villa Boccanera, o son jeune frre +tait jardinier. Aujourd'hui, il est le client, la crature +du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure curieuse, que +ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je +suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il +dessert cette trs vieille chapelle de Sainte-Marie des +Champs, o l'on ne vient pas entendre la messe trois +fois par anne. Oui, une vritable sincure, qui lui +permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, +en paysan philosophe, cultivant le jardin assez +vaste, que vous voyez l, entour de grands murs.</p> + +<p>En effet, le clos s'tendait sur la pente, derrire la +cure, ferm soigneusement de toutes parts, comme un +refuge farouche o les regards eux-mmes ne pntraient +pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la muraille de gauche, +qu'un superbe figuier, un figuier gant, dont les feuilles +hautes se dcoupaient en noir sur le ciel clair.</p> + +<p>Prada s'tait remis marcher, et il continuait parler +de Santobono, qui l'intressait videmment. Un prtre +patriote, un garibaldien. N Nemi, dans ce coin rest +sauvage des monts Albains, il tait du peuple, encore prs<a name="page_471" id="page_471"></a> +de la terre; mais il avait tudi, il savait assez d'histoire +pour connatre la grandeur passe de Rome et pour rver +le rtablissement de l'empire romain, au profit de la jeune +Italie. Et il s'tait mis croire passionnment qu'un grand +pape seul pouvait raliser ce rve, en s'emparant du pouvoir, +puis en conqurant toutes les autres nations. Quoi +de plus simple, puisque le pape commandait des millions +de catholiques? Est-ce que la moiti de l'Europe +n'tait pas lui? La France, l'Espagne, l'Autriche cderaient, +ds qu'elles le verraient puissant, dictant des lois +au monde. Quant l'Allemagne et l'Angleterre, toutes +les nations protestantes, elles seraient invitablement +conquises, la papaut tant l'unique digue qu'on pt opposer + l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle. Politiquement, +il s'tait malgr a dclar en faveur de l'Allemagne, +dans la pense que la France avait besoin d'tre +crase, pour se jeter entre les bras du Saint-Pre. Et +les contradictions, les imaginations folles se heurtaient +ainsi dans cette tte fumeuse, o les ides brlaient, tournaient +vite la violence, sous la rudesse primitive de la +race: un barbare de l'vangile, un ami des humbles et +des souffrants, qui tait de la famille des sectaires exalts, +capables des grandes vertus et des grands crimes.</p> + +<p>—Oui, conclut Prada, il s'est donn au cardinal Sanguinetti, +parce qu'il a vu en lui le grand pape possible, le +pape de demain, qui doit faire de Rome l'unique capitale +des peuples. Et cela ne va pas, non plus, sans quelque +ambition plus basse, celle, par exemple, de conqurir un +titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans +les petits dsagrments de l'existence, comme le jour o +il a eu besoin de tirer son frre d'embarras. On met sa +chance sur un cardinal, ainsi qu'on nourrit un terne la +loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une fortune... +C'est pourquoi vous le voyez l-bas marcher si longues +enjambes, dans la hte de savoir si Lon XIII va mourir +et si son terne sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.<a name="page_472" id="page_472"></a></p> + +<p>Intress et pris d'inquitude, Pierre demanda:</p> + +<p>—Croyez-vous donc le pape malade ce point?</p> + +<p>Le comte sourit, leva les deux bras.</p> + +<p>—Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand +ils ont intrt l'tre. Mais je le crois vraiment indispos, +un drangement d'entrailles, dit-on; et, son ge, la +moindre indisposition peut devenir fatale.</p> + +<p>Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, +le prtre posa une question.</p> + +<p>—Alors, si le Saint-Sige se trouvait libre, le cardinal +Sanguinetti aurait de grandes chances?</p> + +<p>—De grandes chances! de grandes chances! voil +encore une de ces choses qu'on ne sait jamais. La vrit +est qu'on le classe parmi les candidats possibles; et, si le +dsir d'tre pape suffisait, Sanguinetti serait srement le +pape futur, car il y met une passion, une fougue de +volont extraordinaire, brl jusqu'aux os par cette ambition +suprme. C'est mme l sa faiblesse, il s'use et il +le sent. Aussi doit-il tre dcid tout pour les derniers +jours de lutte. Soyez certain que, s'il est venu s'enfermer +ici, en ce moment critique, ce doit tre afin de mieux +diriger sa bataille de loin, tout en affectant un dsir +de retraite, un dtachement du meilleur effet.</p> + +<p>Et il s'tendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il +aimait l'intrigue, l'pre apptit de conqute, l'activit +excessive, mme un peu brouillonne. Il l'avait connu son +retour de la nonciature de Vienne, rompu aux affaires, +rsolu ds lors mettre la main sur la tiare. Cette ambition +expliquait tout, ses brouilles et ses raccommodements +avec le pape rgnant, sa tendresse pour l'Allemagne +suivie d'une brusque volution vers la France, ses attitudes +successives devant l'Italie, d'abord le souhait d'une +entente, puis une intransigeance absolue, pas de concessions, +tant que Rome ne serait pas vacue. Et il semblait +s'en tenir l dsormais, il affectait de dplorer le rgne +flottant de Lon XIII, de garder sa fervente admiration<a name="page_473" id="page_473"></a> + Pie IX, le grand pape hroque de la rsistance, dont +le bon cœur n'empchait pas l'inbranlable fermet. +C'tait dire que, lui, restaurerait la bonhomie sans faiblesse +dans l'glise, en dehors des complaisances dangereuses +de la politique. Pourtant, il ne rvait que de +politique au fond, il avait d en arriver tout un programme, +volontairement vague, mais que ses clients, ses +cratures rpandaient, d'un air de mystre extasi. Depuis +une autre indisposition du pape, qui datait dj du printemps, +il vivait dans une inquitude mortelle, car le bruit +avait couru que les Jsuites, bien que le cardinal Boccanera +ne les aimt gure, se rsigneraient le soutenir. +Sans doute, ce dernier tait rude, d'une pit outre, +dangereuse, en ce sicle de tolrance; seulement, +n'appartenait-il pas au patriciat, son lection ne signifierait-elle +pas que jamais la papaut ne renoncerait au +pouvoir temporel? Ds lors, Boccanera tait devenu +l'homme redoutable aux yeux de Sanguinetti, lequel ne +vivait plus, se voyait dpouill, passait ses heures +chercher la combinaison qui le dbarrasserait de ce +rival tout-puissant, sans mnager les histoires abominables +sur ses complaisances pour Benedetta et Dario, +sans cesser de le reprsenter comme l'Antchrist, dont +le rgne devait consommer la ruine de la papaut. Sa +dernire combinaison, afin de s'assurer l'appui des +Jsuites, tait donc de faire rpandre par ses familiers +que lui, non seulement maintiendrait intact le principe +du pouvoir temporel, mais encore qu'il s'engageait +reconqurir ce pouvoir. Et il avait tout un plan qu'on +se chuchotait l'oreille, un plan d'une victoire certaine, +foudroyant dans ses rsultats, malgr d'apparentes concessions: +ne plus dfendre aux catholiques de voter et +d'tre candidats, envoyer la Chambre cent membres, puis +deux cents, puis trois cents, renverser lors la monarchie +de Savoie, pour installer une sorte de vaste fdration +des provinces italiennes, dont le Saint-Pre, rentr en<a name="page_474" id="page_474"></a> +possession de Rome, deviendrait le Prsident auguste et +souverain.</p> + +<p>En terminant, Prada se mit rire de nouveau, montrant +ses dents blanches, peu faites pour lcher la proie.</p> + +<p>—Vous voyez que nous avons bien nous dfendre, +car il s'agit de nous jeter dehors. Heureusement qu'il y +a, tout cela, de petits empchements. Mais de tels rves +n'en ont pas moins une action norme sur certaines +cervelles exaltes, comme celle de ce Santobono par +exemple; et, tenez! en voil un que Sanguinetti mnerait +loin, d'un mot, s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! +Regardez-le donc l-haut, il est arriv, il entre dans le +petit palais du cardinal, cette villa toute blanche qui a +des balcons sculpts.</p> + +<p>En effet, on apercevait le petit palais, une des premires +maisons de Frascati, construction moderne, de +style Renaissance, et dont les fentres s'ouvraient sur +l'immensit de la Campagne romaine.</p> + +<p>Il tait onze heures, et comme Pierre prenait cong du +comte, pour monter faire lui-mme sa visite, celui-ci +garda un instant sa main dans la sienne.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, si vous tiez trs gentil, eh bien! +vous djeuneriez avec moi... Voulez-vous? Ds que vous +serez libre, venez me rejoindre ce restaurant, l, cette +faade rose. Moi, en une heure, j'aurai rgl mes affaires, +et je serai ravi de ne pas manger seul.</p> + +<p>D'abord, Pierre refusa, se dfendit; mais il n'avait +aucune excuse possible; et il dut se rendre enfin, cdant +malgr lui au charme rel de Prada. Ds qu'ils se +furent spars, il n'eut qu' monter une rue, pour se +trouver la porte du cardinal. Ce dernier tait d'un +abord trs facile, par un besoin naturel d'expansion, par +un calcul aussi de jouer l'homme populaire. A Frascati +surtout, ses portes s'ouvraient deux battants, mme +devant les plus humbles soutanes. Le jeune prtre fut +donc introduit tout de suite, un peu tonn de cet accueil,<a name="page_475" id="page_475"></a> +en se souvenant de la mauvaise humeur du domestique +de Rome, qui lui avait dconseill le voyage, Son minence +n'aimant pas tre drange, quand elle tait souffrante. +A la vrit, il n'tait gure question de maladie, +car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa, +inonde de soleil. Le salon d'attente, o l'on venait de le +laisser seul, meubl d'un affreux meuble de velours +rouge, n'avait ni luxe ni confort; mais il tait gay par +la plus belle lumire du monde, et il donnait sur cette +extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une beaut +sans gale, toute de rve, dans le continuel mirage du +pass. Aussi, en attendant d'tre reu, alla-t-il se planter + une des fentres, grande ouverte sur un balcon, merveill, +parcourant des yeux la mer sans fin des herbages, +jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome, que dominait +le dme de Saint-Pierre, une petite tache tincelante, +peine large comme l'ongle du petit doigt.</p> + +<p>Il s'oubliait l, lorsque le bruit d'une conversation, +dont les mots lui arrivaient trs nets, le surprit. Il se +pencha, il finit par comprendre que c'tait Son minence +elle-mme, debout sur le balcon voisin, qui causait avec +un prtre, dont il voyait seulement un bout de soutane. +Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son +premier mouvement fut de se retirer, par discrtion; et +puis, les paroles qu'il entendit le retinrent.</p> + +<p>—Nous allons savoir dans un instant, disait Son minence +de sa voix grasse. J'ai envoy Eufemio Rome, je +n'ai de confiance qu'en lui. Et voici le train qui le ramne.</p> + +<p>En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit +encore, tel qu'un jouet d'enfant. Ce devait tre pour le +guetter que Sanguinetti tait venu s'accouder la balustrade +du balcon. Et il restait l, les yeux sur Rome, au +loin.</p> + +<p>Santobono pronona passionnment quelques mots, que +Pierre entendit mal. Mais, tout de suite, le cardinal reprit, +distinctement:<a name="page_476" id="page_476"></a></p> + +<p>—Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand +malheur. Ah! que Dieu nous conserve longtemps encore +Sa Saintet...</p> + +<p>Il s'arrta, et comme il n'tait pas hypocrite, il complta +sa pens:</p> + +<p>—Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car +l'heure est mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus +affreuse, les partisans de l'Antchrist ont gagn beaucoup +de terrain dans ces derniers temps.</p> + +<p>Un cri chappa Santobono.</p> + +<p>—Oh! Votre minence agira, triomphera!</p> + +<p>—Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? +Je ne suis qu' la disposition de mes amis, de ceux qui +croiront en moi, uniquement pour la victoire du Saint-Sige. +C'est eux qui doivent agir, travailler chacun dans +ses moyens barrer la route aux mchants, de manire +ce que les bons russissent... Ah! si l'Antchrist rgne...</p> + +<p>Ce mot d'Antchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup +Pierre. Tout d'un coup, il se souvint de ce que lui +avait dit le comte: l'Antchrist, c'tait le cardinal Boccanera.</p> + +<p>—Mon cher, songez cela: l'Antchrist au Vatican, +consommant la ruine de la religion par son orgueil implacable, +sa volont de fer, sa sombre folie du nant; car +il n'y a plus en douter, il est la bte de mort annonce +par les prophties, celle qui menace de tout engloutir +avec elle, dans sa furieuse course aux tnbres de l'abme. +Je le connais, il ne rve qu'obstination et qu'effondrement, +il prendra les piliers du temple et les branlera +pour s'abmer sous les dcombres, lui et la catholicit +entire. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit chass +de Rome, fch avec toutes les nations, excr de l'Italie, +tranant par le monde le fantme errant du dernier pape.</p> + +<p>Un grognement sourd, un juron touff de Santobono +accueillit cette effroyable prdiction. Mais le train tait +arriv en gare; et, parmi les quelques voyageurs qui<a name="page_477" id="page_477"></a> +venaient d'en descendre, Pierre distinguait un petit abb, +dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite. +C'tait l'abb Eufemio, le secrtaire du cardinal. Quand +il eut aperu celui-ci au balcon, il lcha tout respect humain, +il se mit courir, pour gravir la rue en pente.</p> + +<p>—Ah! voici Eufemio! s'cria Son minence, frmissante +d'anxit. Nous allons savoir, nous allons savoir +enfin!</p> + +<p>Le secrtaire s'tait engouffr sous la porte, et il dut +monter si vivement, que Pierre, presque aussitt, le vit +traverser hors d'haleine le salon d'attente, o il se trouvait, +puis disparatre dans le cabinet du cardinal. Celui-ci +avait quitt le balcon pour aller la rencontre de son +messager; mais il y revint, au milieu de questions, +d'exclamations, de tout un tumulte, caus par les mauvaises +nouvelles.</p> + +<p>—Alors, c'est bien vrai, la nuit a t mauvaise, Sa +Saintet n'a pas dormi un instant... Des coliques, vous +a-t-on racont? Mais, son ge, rien n'est plus grave, +a peut l'emporter en deux heures... Et les mdecins, que +disent-ils?</p> + +<p>La rponse ne parvint pas Pierre. Seulement, il comprit +en entendant le cardinal reprendre:</p> + +<p>—Oh! les mdecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, +quand ils ne veulent plus parler, c'est que la mort n'est +pas loin... Mon Dieu! quel malheur, si la catastrophe ne +peut tre recule de quelques jours!</p> + +<p>Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur +Rome, l-bas, regardant de toute son angoisse ambitieuse +le dme de Saint-Pierre, la petite tache tincelante, +peine grande comme l'ongle du petit doigt, au milieu de +l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, +si le pape tait mort! Et il aurait voulu n'avoir qu' +tendre le bras pour prendre dans le creux de sa main la +Ville ternelle, la Ville sacre, qui ne tenait pas plus de +place, l'horizon, qu'un tas de gravier, jet l par la<a name="page_478" id="page_478"></a> +pelle d'un enfant. Dj, il rvait du conclave, lorsque les +dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, +immobile, souverain, le couronnerait de pourpre.</p> + +<p>—Mais vous avez raison, mon cher, s'cria-t-il en +s'adressant Santobono, il faut agir, c'est pour le salut +de l'glise... Et puis, il n'est pas possible que le ciel ne +soit pas avec nous, qui voulons uniquement son triomphe. +S'il le faut, au moment suprme, il saura bien foudroyer +l'Antchrist.</p> + +<p>Alors, pour la premire fois, Pierre entendit nettement +Santobono, qui disait d'une voix rude, avec une sorte de +sauvage dcision:</p> + +<p>—Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!</p> + +<p>Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. +Le balcon tait vide, et son attente recommena, +dans le salon ensoleill, d'une gaiet calme et dlicieuse. +Brusquement, la porte du cabinet de travail s'ouvrit +toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut tonn +de trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les +deux prtres, qui s'en taient alls par une autre porte.</p> + +<p>Dans la vive lumire blonde, le cardinal tait debout +prs d'une fentre, avec sa face colore au nez fort, aux +grosses lvres, son air de jeunesse trapue et vigoureuse, +malgr ses soixante ans. Il avait repris le sourire paternel +dont il accueillait les plus humbles, par bonne politique. +Et, tout de suite, ds que Pierre se fut inclin et eut +bais l'anneau, il lui indiqua une chaise.</p> + +<p>—Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous +venez pour cette malheureuse affaire de votre livre. Je +suis bien heureux, bien heureux d'en causer avec vous.</p> + +<p>Lui-mme avait pris une chaise, devant cette fentre +ouverte sur Rome, dont il semblait ne pouvoir s'loigner. +Le prtre s'aperut qu'il ne l'coutait gure, les yeux de +nouveau l-bas, vers la proie si chaudement dsire, +pendant qu'il s'excusait d'tre venu le troubler dans son +repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention tait<a name="page_479" id="page_479"></a> +parfaite, il s'merveilla de la volont que cet homme devait +avoir, pour paratre si calme, si dvou aux affaires des +autres, lorsqu'un tel vent de tempte soufflait en lui.</p> + +<p>—Votre minence daignera donc me pardonner...</p> + +<p>—Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma sant +chancelante me retient ici... Je vais un peu mieux, +d'ailleurs, et il est trs naturel que vous dsiriez me +fournir des explications, dfendre votre œuvre, clairer +mon jugement. Mme je m'tonnais de ne pas vous avoir +encore vu, car je sais que votre foi est grande et que vous +n'pargnez pas vos dmarches pour convertir vos juges... +Parlez, cher fils, je vous coute, de toute la bonne joie +que j'aurais vous absoudre.</p> + +<p>Et Pierre se laissa prendre ces bienveillantes paroles. +Un espoir lui revint, celui de gagner sa cause le prfet +de l'Index, tout-puissant. Il le jugeait dj d'une intelligence +rare, d'une cordialit exquise, cet ancien nonce +qui avait appris, Bruxelles d'abord, puis Vienne, +l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, +en leur promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi +retrouva-t-il une fois encore sa flamme d'aptre, pour +exposer ses ides sur la Rome de demain, la Rome qu'il +rvait, de nouveau matresse du monde, si elle revenait +au christianisme de Jsus, dans l'ardent amour des petits +et des humbles.</p> + +<p>Sanguinetti souriait, hochait doucement la tte, s'exclamait +de ravissement.</p> + +<p>—Trs bien, trs bien! c'est parfait... Ah! je pense +comme vous, cher fils! On ne peut mieux dire... Mais +c'est l'vidence mme, vous tes l avec tous les bons +esprits.</p> + +<p>Puis, tout le ct posie le touchait profondment, +disait-il. Il aimait passer, comme Lon XIII, par rivalit +sans doute, pour un latiniste des plus distingus, et +il avait vou Virgile une tendresse spciale et sans +bornes.<a name="page_480" id="page_480"></a></p> + +<p>—Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui +revient, consolant les pauvres que l'hiver a glacs, oh! je +l'ai relue trois fois! Et vous doutez-vous que vous tes +plein de tournures latines? J'ai not chez vous plus de cinquante +expressions qu'on retrouverait dans les glogues. +Un charme, votre livre, un vrai charme!</p> + +<p>Comme il n'tait point sot, et qu'il sentait l, dans ce +petit prtre, une grande intelligence, il finissait par s'intresser, +non pas lui, mais au profit quelconque qu'il y +avait peut-tre tirer de lui. C'tait, dans sa fivre d'intrigues, +sa continuelle proccupation, tirer des autres, +des cratures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui +apportaient d'utile son propre triomphe. Et il se dtournait +un instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, +l'coutait parler, en se demandant quoi il +pourrait bien l'employer, tout de suite, dans la crise qu'il +traversait, ou plus tard, quand il serait pape. Mais le +prtre commit encore une fois la faute d'attaquer le +pouvoir temporel de l'glise et de prononcer les mots +malencontreux de religion nouvelle.</p> + +<p>D'un geste, le cardinal l'arrta, toujours souriant, sans +rien perdre de son amabilit, bien que sa rsolution, +prise depuis longtemps, ft ds lors confirme et dfinitive.</p> + +<p>—Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien +des points, et je suis souvent avec vous, oh! tout fait... +Seulement, voyons, vous ignorez sans doute que je suis +ici le protecteur de Lourdes. Alors, aprs la page que +vous avez crite sur la Grotte, comment voulez-vous que +je me prononce pour vous, contre les Pres?</p> + +<p>Pierre fut atterr par ce fait, qu'il ignorait en effet. +Personne n'avait eu la prcaution de l'avertir. A Rome, +les œuvres catholiques du monde entier ont chacune +pour protecteur un cardinal, dsign par le Saint-Pre, +charg de la reprsenter et de la dfendre au besoin.</p> + +<p>—Ces bons Pres! continua doucement Sanguinetti,<a name="page_481" id="page_481"></a> +vous leur avez fait beaucoup de peine, et vraiment nous +avons les mains lies, nous ne pouvons augmenter leur +chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de messes +qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de +nos pauvres prtres qui mourrait de faim.</p> + +<p>Il n'y avait qu' s'incliner. Pierre se heurtait une fois +de plus cette question d'argent, la ncessit o se +trouvait le Saint-Sige d'assurer son budget, bon an mal +an. C'tait toujours le servage du pape, que la perte de +Rome avait libr du souci de rgner, mais que sa gratitude +force pour les aumnes reues, clouait quand +mme la terre. Les besoins taient si grands, que +l'argent rgnait, tait la puissance souveraine, devant +laquelle tout pliait en cour de Rome.</p> + +<p>Sanguinetti se leva pour donner cong au visiteur.</p> + +<p>—Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous +dsesprez pas. Je n'ai d'ailleurs que ma voix, je +vous promets de tenir compte des excellentes explications +que vous venez de me fournir... Et qui sait? +si Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme malgr +nous!</p> + +<p>C'tait son ordinaire tactique, il avait pour principe de +ne jamais pousser personne bout, en renvoyant les gens +sans espoir. A quoi bon dire celui-ci que la condamnation +de son livre tait chose faite et que le seul parti +prudent serait de le dsavouer? Il n'y avait qu'un sauvage, +comme Boccanera, pour souffler la colre sur les +mes de feu et les jeter la rbellion.</p> + +<p>—Esprez, esprez! rpta-t-il avec son sourire, en +ayant l'air de sous-entendre une foule de choses heureuses, +qu'il ne pouvait dire.</p> + +<p>Pierre, profondment touch, se sentit renatre. Il +oubliait mme la conversation qu'il avait surprise, cette +pret d'ambition, cette rage sourde contre le rival redout. +Et puis, chez les puissants, l'intelligence ne pouvait-elle +tenir lieu de cœur? Si celui-ci tait pape un jour,<a name="page_482" id="page_482"></a> +et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-tre le pape +attendu, acceptant la tche de rorganiser l'glise des +tats-Unis d'Europe, matresse spirituelle du monde? +Il le remercia avec motion, s'inclina et le laissa son +rve, debout devant cette fentre grande ouverte, d'o +Rome lui apparaissait au loin toute prcieuse et luisante +comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans +le resplendissement du soleil d'automne.</p> + +<p>Il tait prs d'une heure, lorsque Pierre et le comte +Prada purent enfin djeuner, une des petites tables du +restaurant, o ils s'taient donn rendez-vous. Leurs +affaires les avaient retards l'un et l'autre. Mais le comte +paraissait fort gai, ayant rgl son avantage des questions +fcheuses; et le prtre lui-mme, repris d'esprance, +s'abandonnait, se laissait dlicieusement vivre, +dans la douceur de ce dernier beau jour. Aussi le djeuner +fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire, +peinte en bleu et en rose, absolument dserte cette +poque de l'anne. Des Amours volaient au plafond, des +paysages rappelant de loin les Chteaux romains dcoraient +les murs. Et ils mangrent des choses fraches, ils +burent de ce vin de Frascati, qui a un got brl de +terroir, comme si les anciens volcans avaient laiss la +terre un peu de leur flamme.</p> + +<p>Longuement, la conversation roula sur les monts +Albains, dont la grce farouche domine si heureusement +la plate Campagne romaine, pour le plaisir des yeux. +Pierre, qui avait fait la classique excursion en voiture, +de Frascati Nemi, tait rest sous le charme; et il en +parlait encore avec feu. C'tait d'abord l'adorable chemin +de Frascati Albano, montant et descendant au flanc +des collines, plantes de roseaux, de vignes et d'oliviers, +parmi lesquels s'ouvraient de continuelles chappes sur +l'immensit houleuse de la Campagne. A gauche, le village +de Rocca di Papa, en amphithtre, blanchissait sur un +mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronn de grands<a name="page_483" id="page_483"></a> +arbres sculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se +retournait vers Frascati, on apercevait, trs haut, la +lisire d'un bois de pins, les ruines lointaines de Tusculum, +de grandes ruines rousses, cuites par des sicles +de soleil, et d'o la vue sans bornes devait tre admirable. +Puis, on traversait Marino, la grande rue en +pente, la vaste glise, au vieux palais noirci et demi +mang des Colonna. Puis, aprs un bois de chnes verts, +on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde: +les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre ct des +eaux immobiles, clair miroir; le Monte Cave gauche, +avec Rocca di Papa et Palazzola; et Castel-Gandolfo +droite, dominant le lac, comme du haut d'une falaise. +Dans le cratre teint, ainsi qu'au fond d'une coupe de +verdure gante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe +de mtal fondu, que le soleil moirait d'or d'un ct, +tandis que l'autre moiti, dans l'ombre, tait noire. Et +la route montait ensuite, jusqu' Castel-Gandolfo, perch +sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la +mer, toujours rafrachi par une brise, mme aux heures +les plus brlantes de l't, autrefois clbre par sa villa +des Papes, o Pie IX aimait vivre des journes d'indolence, +o Lon XIII n'est jamais venu. Et la route +descendait ensuite; et les chnes verts recommenaient, +des chnes verts fameux par leur normit, une double +range de colosses, de monstres aux membres tordus, +deux ou trois fois centenaires; et l'on arrivait enfin +Albano, une petite ville moins nettoye, moins modernise +que Frascati, un coin de terroir qui a gard un peu +de son odeur d'ancienne sauvagerie; et c'tait encore +l'Arricia, avec le palais Chigi, des coteaux couverts de +forts, des ponts enjambant des gorges dbordantes d'ombrages; +et c'tait encore Genzano, c'tait encore Nemi, +de plus en plus reculs et farouches, perdus au milieu +des rocs et des arbres.</p> + +<p>Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaable Pierre en avait<a name="page_484" id="page_484"></a> +gard, ce Nemi au bord de son lac, ce Nemi dlicieux de +loin, d'une apparition si charmeresse, vocatrice des +anciennes lgendes, des villes fes nes dans la verdure +du mystre des eaux, et d'une salet repoussante +quand on l'aborde enfin, croulant de partout, domin +encore par la tour des Orsini, comme par le gnie mauvais +des anciens ges, qui semble y maintenir les mœurs +froces, les passions violentes et les coups de couteau! Il +tait de l, ce Santobono, dont le frre avait tu, et qui lui-mme +semblait brler d'une flamme meurtrire, avec ses +yeux de crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le +lac rond comme une lune teinte, tombe l, dans ce +fond de cratre, cette coupe plus profonde et plus troite +qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une vigueur et +d'une densit prodigieuses! Les pins, les ormes, les +saules, en un flot vert de branches qui s'crasent, descendent +jusqu' la rive. Cette fcondit formidable nat +des continuelles vapeurs d'eau qui se dgagent, sous +l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent dans +ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidit +chaude et lourde, les alles des jardins environnants +se verdissent de mousses, des brouillards pais emplissent +souvent le matin l'immense coupe d'une vapeur blanche, +comme d'un lait fumeux de sorcire, aux louches malfices. +Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant +ce lac o paraissent dormir des atrocits anciennes, toute +une religion mystrieuse d'abominables pratiques, au +milieu de l'admirable dcor. Il l'avait vu, l'approche du +soir, dans l'ombre de sa ceinture de forts, tel qu'une +plaque de mtal terni, noir et argent, d'une immobilit +pesante; et cette eau trs claire, mais si profonde, cette +eau dserte, sans une barque, cette eau morte, auguste +et spulcrale, lui avait laiss une indicible tristesse, une +mlancolie en mourir, la dsesprance des grands ruts +solitaires, la terre et les eaux gonfles de la douleur +muette des germes, inquitantes de fcondit. Ah! ces<a name="page_485" id="page_485"></a> +bords noirs qui s'enfonaient, ce lac morne et noir qui +gisait, l-bas, au fond!</p> + +<p>Le comte Prada s'tait mis rire de cette impression.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous +les jours. Je l'ai vu, par des temps gris, couleur de +plomb; et les grands soleils, tout en l'clairant, ne +l'animent gure. Pour mon compte, je sais que je prirais +d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute +nue. Mais il a pour lui les potes et les femmes romanesques, +celles qui adorent les grands amours passionns, +aux dnouements tragiques.</p> + +<p>Puis, comme les deux convives s'taient levs de table, +pour aller prendre le caf sur une terrasse, la conversation +changea.</p> + +<p>—Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez +vous rendre la rception du prince Buongiovanni? Ce +sera, pour un tranger, un spectacle curieux, que je vous +conseille de ne pas manquer.</p> + +<p>—Oui, j'ai une invitation, rpondit Pierre. C'est un +de mes amis, monsieur Narcisse Habert, un attach de +notre ambassade, qui me l'a procure et qui, du reste, +doit m'y conduire.</p> + +<p>En effet, il devait y avoir, le soir mme, une fte au +palais Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas +comme il ne s'en donne que deux ou trois par hiver. On +racontait que celui-ci dpasserait tout en magnificence, +car il avait lieu l'occasion des fianailles de Celia, la +petite princesse. Brusquement, le prince, aprs avoir +gifl sa fille, disait-on, et avoir lui-mme couru des +risques srieux d'apoplexie, dans une crise d'effroyable +colre, venait de cder devant le tranquille et doux enttement +de la jeune fille, en consentant son mariage +avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et +tous les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que +le monde noir, en taient bouleverss.</p> + +<p>Le comte Prada s'gayait de nouveau.<a name="page_486" id="page_486"></a></p> + +<p>—Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, +j'en suis enchant, pour mon bon cousin Attilio, qui est +vraiment un trs honnte et trs charmant garon. Et +rien au monde ne me ferait manquer l'entre, dans les +antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle +Sacco, qui vient enfin de dcrocher le portefeuille de +l'Agriculture. Ce sera vraiment extraordinaire et superbe... +Ce matin, mon pre, qui prend tout au srieux, m'a dit +qu'il n'en avait pas ferm l'œil de la nuit.</p> + +<p>Il s'interrompit, pour reprendre aussitt:</p> + +<p>—Dites donc, il est dj deux heures et demie, vous +n'aurez plus un train avant cinq heures. Et vous ne savez +pas ce que vous devriez faire? ce serait de rentrer +Rome avec moi, en voiture.</p> + +<p>Mais Pierre se rcriait.</p> + +<p>—Non, non, merci mille fois! Je dne avec mon ami +Narcisse, je ne puis m'attarder.</p> + +<p>—Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous +allons partir trois heures, nous serons Rome avant +cinq heures... Il n'y a pas de promenade plus dlicieuse + faire, quand le jour tombe, et, voyons! je vous promets +un admirable coucher de soleil.</p> + +<p>Il fut si pressant que le prtre dut accepter, gagn dcidment +par tant d'amabilit et de belle humeur. Ils passrent +encore une heure fort agrable, causer de Rome, +de l'Italie, de la France. Ils taient remonts un instant +dans Frascati, o le comte voulait revoir un entrepreneur. +Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin, +mollement bercs cte cte, sur les coussins de la victoria, +au trot lger des deux chevaux. C'tait dlicieux, +en effet, ce retour Rome, au travers de l'immense Campagne +nue, sous le grand ciel limpide, par cette fin +exquise de la plus douce des journes d'automne.</p> + +<p>Mais d'abord, grande allure, la victoria dut descendre +les pentes de Frascati, entre de continuels champs +de vignes et des bois d'oliviers. La route pave tournait,<a name="page_487" id="page_487"></a> +peu frquente: peine quelques paysans en vieux chapeaux +de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attele +d'un ne; c'tait seulement le dimanche que les dbits de +vin se peuplaient et que les artisans leur aise venaient +manger le chevreau dans les bastides d'alentour. On passa +devant une fontaine monumentale, un coude du chemin. +Tout un troupeau de moutons dfila, barra un instant le +passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de +l'immense Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait +dans les vapeurs violettes du soir, semblait s'enfoncer +peu peu, mesure que la voiture descendait davantage. +Il vint un moment o elle ne fut plus, au ras de l'horizon, +qu'une mince raie grise, peine toile de blanc +par quelques faades ensoleilles. Puis, elle s'abma en +terre, elle se noya sous la houle des champs infinis.</p> + +<p>Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrire +elle les monts Albains, tandis qu' droite, gauche, +en face, commenait la mer des prairies et des chaumes. +Et ce fut alors que le comte, s'tant pench, s'cria:</p> + +<p>—Tenez! voyez donc en avant, l-bas, notre homme +de ce matin, le Santobono en personne... Hein? quel +gaillard, comme il marche! Mes chevaux ont peine le +rattraper.</p> + +<p>Pierre se pencha son tour. C'tait bien le cur de +Sainte-Marie des Champs, grand et noueux, comme taill + coups de serpe, dans sa longue soutane noire. Sous la +fine lumire, le clair soleil blond qui l'inondait, il faisait +une dure tache d'encre; et il allait d'un tel pas, rgulier +et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout +de son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on +distinguait mal.</p> + +<p>Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna +l'ordre au cocher de ralentir; et il engagea la conversation.</p> + +<p>—Bonjour, l'abb! vous allez bien?</p> + +<p>—Trs bien, monsieur le comte. Mille grces!<a name="page_488" id="page_488"></a></p> + +<p>—Et o courez-vous donc si gaillardement?</p> + +<p>—Monsieur le comte, je vais Rome.</p> + +<p>—Comment, Rome? Si tard!</p> + +<p>—Oh! j'y serai presque aussitt que vous. La route ne +me fait pas peur, et c'est de l'argent vite gagn.</p> + +<p>Il ne perdait pas une enjambe, tournant peine la +tte, allongeant le pas, le long des roues; si bien que +Prada, mis en joie par la rencontre, dit tout bas Pierre:</p> + +<p>—Attendez, il nous amusera.</p> + +<p>Puis, voix haute:</p> + +<p>—Puisque vous allez Rome, l'abb, montez donc, il +y a une place pour vous.</p> + +<p>Immdiatement, sans se faire prier davantage, Santobono +accepta.</p> + +<p>—Je veux bien, mille grces!... a vaut encore mieux +de ne point user ses souliers.</p> + +<p>Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec +une brusque humilit la place que Pierre voulait poliment +lui cder prs du comte. Ceux-ci venaient enfin de reconnatre, +dans l'objet qu'il portait, un petit panier plein de +figues, joliment arrang et recouvert de feuilles.</p> + +<p>Les chevaux taient repartis un trot plus vif, la voiture +roulait sur la belle route plate.</p> + +<p>—Alors, vous allez Rome? reprit le comte, pour +faire causer le cur.</p> + +<p>—Oui, oui, je vais porter Son minence rvrendissime +le cardinal Boccanera ces quelques figues, les dernires +de la saison, dont j'avais promis de lui faire le petit +cadeau.</p> + +<p>Il avait pos sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement +entre ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une +chose fragile et rare.</p> + +<p>—Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, +elles sont tout miel... Mais dbarrassez-vous donc, vous +n'allez pas les garder sur vos genoux jusqu' Rome. Donnez-les-moi, +je vais les mettre dans la capote.<a name="page_489" id="page_489"></a></p> + +<p>Il s'agita, les dfendit, ne voulut absolument pas s'en +sparer.</p> + +<p>—Mille grces! mille grces!... Elles ne me gnent, +pas du tout, elles sont trs bien l, et je suis sr de cette +faon qu'il ne leur arrivera pas d'accident.</p> + +<p>Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin +amusait beaucoup Prada, qui poussait le coude de +Pierre. Il demanda de nouveau:</p> + +<p>—Et le cardinal les aime, vos figues?</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, Son minence daigne les +adorer. Autrefois, lorsqu'elle passait l't la villa, elle +ne voulait pas en manger d'un autre arbre. Alors, vous +comprenez, a ne me cote gure de lui faire plaisir, du +moment que je connais son got.</p> + +<p>Mais il avait jet sur Pierre un regard si aigu, que le +comte sentt la ncessit de les prsenter l'un l'autre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Froment est justement descendu au +palais Boccanera, o il loge depuis trois mois.</p> + +<p>—Je sais, je sais, dit avec tranquillit Santobono. J'ai +vu monsieur l'abb chez Son minence, un jour o, dj, +j'tais all porter des figues. Seulement, elles taient +moins mres. Celles-ci sont parfaites.</p> + +<p>Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, +qu'il parut serrer plus troitement entre ses doigts +normes, couverts de poils fauves. Et il se fit un silence, +tandis que la Campagne se droulait sans fin, aux deux +bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas +un mur, pas un arbre, rien que les ondulations vastes, +dont l'approche de l'hiver commenait verdir les herbes +maigres et rases. Une tour, une ruine demi croule, +qui apparut gauche, prit tout coup une importance +extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de +la ligne plate, illimite de l'horizon. Puis, droite, dans +un grand parc, ferm de pieux, se montrrent de lointaines +silhouettes de bœufs et de chevaux; d'autres bœufs, +attels encore, rentraient lentement du labour, sous les<a name="page_490" id="page_490"></a> +piqres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lanc au +galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son +coup d'œil du soir, travers les terres laboures. La +route par moments se peuplait. Un biroccino, trs lgre +voiture deux grandes roues, avec un simple sige pos +sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps +autre, la victoria dpassait un carrotino, la charrette basse, +dans laquelle le paysan, abrit sous une sorte de tente +aux couleurs vives, apportait Rome le vin, les lgumes, +les fruits des Chteaux romains. On entendait de loin les +clochettes grles des chevaux, s'en allant d'eux-mmes, +par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire +dormait poings ferms. Des femmes rentraient +par groupes de trois ou quatre, la jupe releve, les cheveux +nus et noirs, avec des fichus carlates. Et la route +se vidait ensuite, et le dsert se faisait de plus en plus, +sans un passant, sans une bte, pendant des kilomtres, +sous le ciel rond et infini, o descendait le soleil oblique, +l-bas, au bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose +et triste.</p> + +<p>—Et le pape, l'abb? demanda soudain Prada; est-il +mort?</p> + +<p>Santobono ne s'effara mme pas.</p> + +<p>—J'espre bien, dit-il simplement, que Sa Saintet a +encore de longs jours vivre, pour le triomphe de l'glise.</p> + +<p>—Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, +chez votre vque, le cardinal Sanguinetti?</p> + +<p>Cette fois, le cur ne put rprimer un lger tressaillement. +On l'avait donc vu? Lui, dans sa hte, n'avait pas +remarqu ces deux passants, qui venaient derrire son +dos, sur la route.</p> + +<p>—Oh! rpondit-il, en se remettant tout de suite, on +ne sait jamais au juste si les nouvelles sont bonnes ou +mauvaises... Il parat que Sa Saintet a pass une assez +pnible nuit, et je fais des vœux pour que la nuit prochaine +soit meilleure.<a name="page_491" id="page_491"></a></p> + +<p>Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:</p> + +<p>—Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler + lui Sa Saintet, il ne laisserait pas son troupeau sans +pasteur, il aurait dj choisi et marqu le Souverain Pontife +de demain.</p> + +<p>Cette belle rponse accrut encore la joie de Prada.</p> + +<p>—Vraiment, l'abb, vous tes extraordinaire... Alors, +vous pensez que les papes se font ainsi par la grce de +Dieu? Le pape de demain est nomm l-haut, n'est-ce pas? +et il attend, simplement. Je m'imaginais, moi, que les +hommes se mlaient un peu de l'affaire... Mais peut-tre +savez-vous dj quel est le cardinal lu d'avance par la +faveur divine!</p> + +<p>Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui +laissaient du reste le prtre dans un calme parfait. Ce dernier +finit mme par rire, lui aussi, lorsque le comte, +faisant allusion l'ancienne passion que le peuple joueur +de Rome mettait, lors de chaque conclave, parier sur +l'lu probable, lui dit qu'il y aurait l, pour lui, une +fortune gagner, s'il tait dans le secret de Dieu. Puis, il +fut question des trois soutanes blanches, de trois grandeurs +diffrentes, qui attendaient dans une armoire du +Vatican, toujours prtes: serait-ce cette fois la petite, la +grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre +maladie srieuse du pape rgnant, c'tait ainsi une motion +extraordinaire, un rveil aigu de toutes les ambitions, +de toutes les intrigues, ce point que, non seulement +dans le monde noir, mais encore dans la ville entire, il +n'y avait plus d'autre curiosit, d'autre entretien, d'autre +occupation, que pour discuter les titres des cardinaux et +peur prdire celui qui l'emporterait.</p> + +<p>—Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, +vous, je veux absolument que vous me disiez... Sera-ce +le cardinal Moretta?</p> + +<p>Santobono, malgr son vidente volont de rester digne +et dsintress, en bon prtre pieux, se passionnait peu <a name="page_492" id="page_492"></a> +peu, cdait sa flamme intrieure. Et cet interrogatoire +l'acheva, il ne put se contenir davantage.</p> + +<p>—Moretta, allons donc! il est vendu toute l'Europe!</p> + +<p>—Sera-ce le cardinal Bartolini?</p> + +<p>—Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est us + tout vouloir et ne jamais rien obtenir!</p> + +<p>—Alors, sera-ce le cardinal Dozio?</p> + +<p>—Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait +dsesprer de notre sainte glise, car il n'y a pas d'esprit +plus bas ni plus mchant!</p> + +<p>Prada leva les mains, comme s'il tait bout de candidats +srieux. Il mettait un malin plaisir ne pas nommer +le cardinal Sanguinetti, le candidat certain du cur, pour +exasprer celui-ci davantage. Puis, soudain, il parut avoir +trouv, il s'cria gaiement:</p> + +<p>—Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal +Boccanera!</p> + +<p>Du coup, Santobono fut touch en plein cœur, dans sa +rancune, dans sa foi de patriote. Dj, sa bouche terrible +s'ouvrait, il allait crier non, non! de toute sa force. Mais +il parvint retenir le cri, rduit au silence, avec son +cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que ses +deux mains serrrent, le briser; et l'effort qu'il dut +faire, le laissa si frmissant, qu'il fut forc d'attendre, +avant de rpondre d'une voix calme:</p> + +<p>—Son minence rvrendissime le cardinal Boccanera +est un saint homme, digne du trne, et je craindrais seulement +qu'il n'apportt la guerre, dans sa haine contre +notre Italie nouvelle.</p> + +<p>Mais Prada voulut aggraver la blessure.</p> + +<p>—Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop +pour ne pas vous rjouir de ses chances. Et je crois que, +cette fois, nous sommes dans le vrai, car tout le monde +est convaincu que le conclave n'en peut nommer un autre... +Allons, il est trs grand, ce sera la grande soutane blanche +qui servira.<a name="page_493" id="page_493"></a></p> + +<p>—La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono +sourdement et comme malgr lui, moins pourtant...</p> + +<p>Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. +Et Pierre, qui coutait en silence, s'merveilla, car il se +rappelait la conversation qu'il avait surprise, chez le cardinal +Sanguinetti. videmment, les figues n'taient qu'un +prtexte pour forcer la porte du palais Boccanera, o +quelque familier, l'abb Paparelli sans doute, pouvait +seul donner des renseignements certains son ancien +camarade. Mais quel empire cet exalt avait sur lui-mme, +dans les mouvements les plus dsordonns de son me!</p> + +<p>Aux deux cts de la route, la Campagne continuait +drouler l'infini ses nappes d'herbe, et Prada regardait +sans voir, devenu srieux et songeur. Il acheva tout haut +ses rflexions.</p> + +<p>—Vous savez ce qu'on dira, l'abb, s'il meurt cette +fois... a ne sent gure bon, ce brusque malaise, ces +coliques, ces nouvelles qu'on cache... Oui, oui, le poison, +comme pour les autres.</p> + +<p>Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonn!</p> + +<p>—Comment! le poison, encore! cria-t-il.</p> + +<p>Effar, il les contemplait tous les deux. Le poison +comme aux temps des Borgia, comme dans un drame +romantique, la fin de notre dix-neuvime sicle! Cette +imagination lui semblait la fois monstrueuse et ridicule.</p> + +<p>Santobono, la face devenue immobile, impntrable, ne +rpondit pas. Mais Prada hocha la tte, et la conversation +ne fut plus qu'entre lui et le jeune prtre.</p> + +<p>—Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est +reste vivace et trs grande. Ds qu'une mort y parat +inexplicable, trop prompte ou accompagne de circonstances +tragiques, la premire pense est unanime, tout le +monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de +ville, je crois, o les morts subites soient plus frquentes, +je ne sais au juste pour quelles causes, les fivres, dit-on...<a name="page_494" id="page_494"></a> +Oui, oui, le poison avec toute sa lgende, le poison qui +tue comme la foudre et ne laisse pas de trace, la fameuse +recette lgue d'ge en ge, sous les empereurs et sous +les papes, et jusqu' nos jours de bourgeoise dmocratie.</p> + +<p>Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-mme, +dans sa terreur sourde, de race et d'ducation. Et +il citait des faits. Les dames romaines se dbarrassaient +de leurs maris ou de leurs amants, en employant le venin +d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste s'adressait aux +plantes, faisait bouillir une plante qui devait tre l'aconit. +Aprs les Borgia, la Toffana vendait, Naples, dans des +fioles dcores de l'image de saint Nicolas de Bari, une +eau clbre, base d'arsenic sans doute. Et c'taient encore +des histoires extraordinaires, des pingles la piqre +foudroyante, une coupe de vin qu'on empoisonnait en y +effeuillant une rose, une bcasse qu'un couteau prpar +partageait en deux et dont la moiti contamine tuait l'un +des deux convives.</p> + +<p>—Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un +ami dont la fiance, l'glise, le jour du mariage, est +tombe morte pour avoir simplement respir un bouquet +de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que la +fameuse recette se soit rellement transmise et reste +connue de quelques initis?</p> + +<p>—Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de +progrs. Si les anciens croyaient des poisons mystrieux, +c'tait qu'ils manquaient de tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, +la drogue des Borgia mnerait droit en cour +d'assises le naf qui s'en servirait. Ce sont des contes +dormir debout, et c'est peine si les bonnes gens les +tolrent encore dans les romans-feuilletons.</p> + +<p>—Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gn. +Vous avez sans doute raison... Seulement, allez donc +dire cela, tenez! votre hte, au cardinal Boccanera, qui +a tenu dans ses bras un vieil ami lui, tendrement aim, +monsignor Gallo, mort l't dernier, en deux heures.<a name="page_495" id="page_495"></a></p> + +<p>—En deux heures, une congestion crbrale suffit, et +un anvrisme tue mme en deux minutes.</p> + +<p>—C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pens devant +les longs frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se +creusaient, ce masque d'pouvante o il ne retrouvait plus +rien de son ami. Il en a la conviction absolue, monsignor +Gallo a t empoisonn, parce qu'il tait son confident +le plus cher, son conseiller toujours cout, dont les +sages avis taient des garants de victoire.</p> + +<p>L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa +directement Santobono, qui achevait de le troubler par +son impassibilit irritante.</p> + +<p>—C'est imbcile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur +le cur, vous croyez ces affreuses histoires?</p> + +<p>Pas un poil du prtre ne bougea. Il ne desserra pas ses +grosses lvres violentes, il ne dtourna pas ses yeux de +flamme noire, qu'il tenait fixs sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, +continuait donner des exemples. Et monsignor +Nazzarelli, qu'on avait trouv dans son lit, rduit et calcin +comme un charbon! et monsignor Brando, frapp +Saint-Pierre mme, pendant les vpres, mort dans la +sacristie, vtu de ses habits sacerdotaux!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, +que je finirai par trembler, moi aussi, et par ne plus oser +manger que des œufs la coque, dans votre terrible Rome!</p> + +<p>Cette boutade les gaya un instant, le comte et lui. Et +c'tait vrai, une terrible Rome se dgageait de leur conversation, +la ville ternelle du crime, du poignard et du +poison, o, depuis plus de deux mille ans, depuis le premier +mur bti, la rage du pouvoir, l'apptit furieux de +possder et de jouir, avait arm les mains, ensanglant +le pav, jet des victimes au Tibre ou dans la terre. +Assassinats et empoisonnements sous les empereurs, empoisonnements +et assassinats sous les papes, le mme flot +d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans +la gloire souveraine du soleil.<a name="page_496" id="page_496"></a></p> + +<p>—N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs +prcautions n'ont peut-tre pas tort. On dit que plus d'un +cardinal frissonne et se mfie. J'en sais un qui ne mange +rien que les viandes achetes et prpares par son cuisinier. +Et, quant au pape, s'il a des inquitudes...</p> + +<p>Pierre eut un nouveau cri de stupeur.</p> + +<p>—Comment, le pape lui-mme! le pape a la crainte du +poison!</p> + +<p>—Eh oui! mon cher abb, on le prtend du moins. Il +est certainement des jours o il se voit le premier menac. +Ne savez-vous pas que l'ancienne croyance, Rome, +est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que, lorsqu'il +s'entte ne pas mourir temps, on l'aide? Sa place +est naturellement au ciel, ds qu'un pape tombe en enfance, +devient une gne, mme un danger pour l'glise +par sa snilit. Les choses, d'ailleurs, sont faites trs +proprement, le moindre rhume est le prtexte dcent +pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trne de +Saint-Pierre.</p> + +<p>A ce propos, il ajouta de curieux dtails. Un prlat, +disait-on, voulant calmer les craintes de Sa Saintet, +avait imagin tout un systme de prcautions, entre autres +une petite voiture cadenasse pour les provisions destines + la table pontificale, trs frugale du reste. Mais cette +voiture tait reste l'tat de simple projet.</p> + +<p>—Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut +bien mourir un jour, surtout lorsque c'est pour le bien +de l'glise... N'est-ce pas, l'abb?</p> + +<p>Depuis un instant, Santobono, dans son immobilit, +avait baiss les regards, comme s'il et examin sans fin +le petit panier de figues, qu'il tenait sur ses genoux avec +tant de prcautions, tel qu'un saint sacrement. Interpell +d'une faon si directe et si vive, il ne put viter de relever +les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence, il +se contenta d'incliner longuement la tte.</p> + +<p>—N'est-ce pas, l'abb, rpta Prada, que c'est Dieu<a name="page_497" id="page_497"></a> +seul, et non le poison, qui fait mourir?... On raconte +que telle a t la dernire parole du pauvre monsignor +Gallo, quand il a expir dans les bras de son ami, le cardinal +Boccanera.</p> + +<p>Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tte. +Et tous trois se turent, songeurs.</p> + +<p>La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensit +nue de la Campagne. Toute droite, la route paraissait +aller l'infini. A mesure que le soleil descendait vers +l'horizon, des jeux d'ombre et de lumire marquaient +davantage les vastes ondulations des terrains, qui se succdaient +ainsi, d'un vert rose et d'un gris violtre, jusqu'aux +bords lointains du ciel. Le long de la route, +droite, gauche, il n'y avait toujours que de grands chardons +schs, des fenouils gants aux ombelles jaunes. +Puis, ce fut encore, un moment, un attelage de quatre +bœufs, attards dans un labour, s'enlevant en noir sur +l'air ple, d'une extraordinaire grandeur, au milieu de la +morne solitude. Plus loin, des moutons en tas, dont le +vent apportait l'pre odeur de suint, tachaient de brun +les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait, +seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce dsert +silencieux, o semblait rgner la paix souveraine des +morts. Mais il y eut un chant lger, des alouettes s'envolaient, +une d'elles monta trs haut, tout en haut du ciel +d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal +limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses +tours et ses dmes, ainsi qu'une ville de marbre blanc, +qui natrait d'un mirage parmi les verdures d'un jardin +enchant.</p> + +<p>—Matteo, cria Prada son cocher, arrte-nous +l'Osteria Romana.</p> + +<p>Et, s'adressant ses compagnons:</p> + +<p>—Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas +des œufs frais pour mon pre. Il les adore.</p> + +<p>On arrivait, et la voiture s'arrta. C'tait, au bord mme<a name="page_498" id="page_498"></a> +de la route, une sorte d'auberge primitive, au nom +sonore et fier: Antica Osteria Romana, simple relais +pour les charretiers, o les chasseurs seuls se hasardaient + boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette +et un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, +le petit peuple de Rome poussait jusque-l, venait s'y +rjouir. Mais, en semaine, dans l'immense Campagne nue, +des journes s'coulaient, sans qu'une me y entrt.</p> + +<p>Dj le comte sautait lestement de la voiture, en +disant:</p> + +<p>—J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.</p> + +<p>L'osteria ne se composait que d'une longue construction +basse, un seul tage; et l'on montait cet tage +par un escalier extrieur, fait de grosses pierres, que les +grands soleils avaient cuites. Toute la btisse, d'ailleurs, +tait fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au rez-de-chausse, +une salle commune, une remise, une curie, +des hangars. A ct, prs d'un bouquet de pins parasols, +l'arbre unique qui poussait dans le sol ingrat, se trouvait +une tonnelle en roseaux, sous laquelle taient ranges +cinq ou six tables de bois, quarries coups de hache. +Et, comme fond ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, +derrire, un fragment d'aqueduc antique, dont les +arches bantes sur le vide, croules demi, coupaient +seules la ligne plate de l'horizon sans bornes.</p> + +<p>Mais le comte revint brusquement sur ses pas.</p> + +<p>—Dites donc, l'abb, vous accepterez bien un verre de +vin blanc. Je sais que vous tes un peu vigneron, et il y a +ici un petit vin qu'il faut connatre.</p> + +<p>Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit + son tour.</p> + +<p>—Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de +Marino, qu'on rcolte dans une terre plus maigre que nos +terres de Frascati.</p> + +<p>Et, comme il ne lchait toujours pas son panier de +figues, l'emportant avec lui, le comte s'impatienta.<a name="page_499" id="page_499"></a></p> + +<p>—Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc +dans la voiture!</p> + +<p>Le cur ne rpondit pas, marcha devant, tandis que +Pierre se dcidait aussi descendre, curieux de voir une +osteria, une de ces guinguettes du petit peuple, dont on +lui avait parl.</p> + +<p>Prada tait connu, tout de suite une vieille femme +s'tait montre, grande, sche, d'allure royale dans sa +misrable jupe. L dernire fois, elle avait fini par trouver +une demi-douzaine d'œufs frais; et, cette fois, elle +allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait +jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les +coins.</p> + +<p>—Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe +de vin blanc.</p> + +<p>Tous trois entrrent dans la salle commune. La nuit y +tait dj noire. Bien que la saison chaude ft passe, on +y entendait, ds le seuil, le ronflement sourd du vol des +mouches. Une odeur cre de vin aigrelet et d'huile rance +prenait la gorge. Et, ds que leurs yeux se furent un +peu accoutums, ils purent distinguer la vaste pice, +noircie, empuantie, meuble simplement de bancs et de +tables, en gros bois, peine rabot. Elle semblait vide, +tellement le silence y tait absolu, sous le vol des mouches. +Il y avait pourtant l deux hommes, deux passants, immobiles +et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise +basse, prs de la porte, dans le peu de jour qui entrait, +la fille de la maison, une maigre fille jaune, tremblait de +fivre, les deux mains serres entre les genoux, oisive.</p> + +<p>En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de +se faire servir dehors.</p> + +<p>—Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!</p> + +<p>Et la fille, pendant que la mre cherchait les œufs et +que le pre, sous un hangar voisin, raccommodait une +roue, dut se lever en grelottant, pour porter la carafe de +vin et les trois verres sur une des tables de la tonnelle.<a name="page_500" id="page_500"></a> +Elle empocha les six sous de la carafe, elle retourna +s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir t +force de faire un tel voyage.</p> + +<p>Gaiement, lorsque tous trois se furent attabls, Prada +emplit les verres, malgr les supplications de Pierre, +incapable, disait-il, de boire ainsi du vin entre ses repas.</p> + +<p>—Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, +l'abb, qu'il est amusant, ce petit vin?... Voyons, la +sant du pape, puisqu'il est souffrant!</p> + +<p>Santobono, aprs avoir vid son verre d'un trait, fit +claquer sa langue. Il avait pos le panier par terre, +ct de lui, d'une main douce, avec un soin paternel; +et il enleva son chapeau, il respira largement. La soire +tait vraiment dlicieuse, une puret de ciel admirable, +un immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer +sans fin de la Campagne, qui allait s'endormir dans une +immobilit, une paix souveraine. Et le petit vent dont les +souffles passaient, au travers du grand silence, avait un +got exquis d'herbes et de fleurs sauvages.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagn +par ce charme. Et quel dsert d'ternel repos, pour y +oublier le reste du monde!</p> + +<p>Mais Prada, qui avait vid la carafe, en remplissant de +nouveau le verre du cur, s'amusait fort, sans rien dire, +d'une aventure, qu'il fut d'abord seul remarquer. Il +avertit le jeune prtre d'un coup d'œil de gaie complicit; +et, ds lors, tous deux en suivirent les pripties dramatiques. +Quelques poules maigres erraient autour d'eux, +dans l'herbe roussie, en qute des sauterelles. Or, une de +ces poules, une petite poule noire, fine et luisante, d'une +grande effronterie, ayant aperu le panier de figues, par +terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant, quand +elle fut tout prs, elle prit peur, recula. Elle raidissait le +cou, tournait la tte, dardait la braise de son œil rond. +Enfin, la passion fut la plus forte; et, comme une figue se +montrait entre deux feuilles, elle s'avana sans hte, en<a name="page_501" id="page_501"></a> +levant les pattes trs haut; et, brusquement, elle allongea +un grand coup de bec, elle troua la figue, qui saigna.</p> + +<p>Prada, heureux comme un enfant, put lcher l'clat de +rire qu'il avait contenu grand'peine.</p> + +<p>—Attention! l'abb, gare vos figues!</p> + +<p>Justement, Santobono achevait son second verre, la +tte renverse, les yeux au ciel, dans une bate satisfaction. +Il eut un sursaut, regarda, comprit en voyant la +poule. Et ce fut tout un clat de colre, de grands gestes, +des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait ce +moment un autre coup de bec, ne lcha pas, piqua la +figue, l'emporta, les ailes battantes, si prompte et si +comique, que Prada et Pierre lui-mme rirent aux larmes, +devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit +un instant, en la menaant du poing.</p> + +<p>—Voil ce que c'est que de ne pas avoir laiss le panier +dans la voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prvenu, +la poule mangeait tout.</p> + +<p>Sans rpondre, grondant encore de sourdes imprcations, +le cur avait pos le panier sur la table; et il +souleva les feuilles, rangea de nouveau les figues avec +art, pour combler le trou; puis, les feuilles replaces, +le mal rpar, il se calma.</p> + +<p>Il tait temps de repartir, le soleil s'abaissait l'horizon, +la nuit tait proche. Aussi le comte finit-il par +s'impatienter.</p> + +<p>—Eh bien! et ces œufs!</p> + +<p>Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit sa +recherche. Il entra dans l'curie, visita ensuite la remise. +La femme ne s'y trouvait point. Alors, il passa derrire +la maison, pour jeter un coup d'œil sous les hangars. +Mais, l, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrta +net. Par terre, la petite poule noire gisait, foudroye, +morte. Elle n'avait au bec qu'un mince flot de sang, +violtre, et qui coulait encore.</p> + +<p>D'abord, il ne fut qu'tonn. Il se baissa, la toucha.<a name="page_502" id="page_502"></a> +Elle tait tide, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans +doute un coup de sang. Puis, aussitt, il devint affreusement +ple, la vrit l'envahissait, le glaait. Comme dans +un clair, il voquait Lon XIII malade, Santobono courant +aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant +ensuite pour Rome faire cadeau du panier de figues au +cardinal Boccanera. Et il se rappelait la conversation +depuis Frascati, la mort ventuelle du pape, les candidats +possibles la tiare, les histoires lgendaires de +poison qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; +et il revoyait le cur avec son petit panier sur les +genoux, plein de soins paternels; et il revoyait la petite +poule noire piquant dans le panier, se sauvant avec une +figue au bec. La petite poule tait l, morte, foudroye.</p> + +<p>Sa conviction fut immdiate, absolue. Mais il n'eut pas +mme le temps de se demander ce qu'il allait faire. Une +voix, derrire lui, se rcriait.</p> + +<p>—Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?</p> + +<p>C'tait Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, +avait fait, lui aussi, le tour de la maison, pour +regarder de plus prs le fragment d'aqueduc, demi +croul parmi les pins parasols.</p> + +<p>Prada, frmissant comme s'il tait le coupable, rpondit +par un mensonge, sans l'avoir prmdit, cdant +une sorte d'instinct.</p> + +<p>—Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu +bataille. Au moment o j'arrivais, cette autre poule que +vous apercevez l-bas, s'est jete sur celle-ci pour avoir la +figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un coup de bec, +dfonc le crne... Vous voyez bien, le sang coule.</p> + +<p>Pourquoi disait-il ces choses? Il s'tonnait lui-mme +en les inventant. Voulait-il donc rester matre de la situation, +n'tre avec personne dans l'abominable confidence, +pour agir ensuite son gr? C'tait la fois une gne +honteuse devant un tranger, un got personnel de la +violence qui mlait de l'admiration sa rvolte d'honnte<a name="page_503" id="page_503"></a> +homme, un sourd besoin d'examiner la chose au point +de vue de son intrt personnel, avant de prendre un parti. +Honnte homme, il l'tait, il n'allait srement pas laisser +empoisonner les gens.</p> + +<p>Pierre, pitoyable aux btes, regardait la poule avec la +petite motion que lui causait la brusque suppression de +toute vie. Et il accepta trs naturellement l'histoire.</p> + +<p>—Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une frocit +imbcile que les hommes ont peine gale! J'avais un +poulailler chez moi, et une d'elles ne pouvait se blesser + la patte, sans que toutes les autres, en voyant perler le +sang, vinssent la piquer et la manger jusqu' l'os.</p> + +<p>Tout de suite, Prada s'loigna; et, justement, la femme +le cherchait de son ct, pour lui remettre quatre œufs, +qu'elle avait dnichs grand'peine, dans les coins de la +maison. Il se hta de les payer, rappela Pierre qui +s'attardait.</p> + +<p>—Dpchons, dpchons! Maintenant, nous ne serons +plus Rome qu' la nuit noire.</p> + +<p>Dans la voiture, ils retrouvrent Santobono, qui attendait +tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, +l'chine fortement appuye contre le sige du cocher, +ses grandes jambes ramenes sous lui; et il tenait de +nouveau, sur ses genoux, le petit panier de figues, si +coquettement arrang, qu'il protgeait de ses grosses +mains noueuses, comme une chose rare et fragile, que le +moindre cahot des roues aurait pu endommager. Sa soutane +faisait une grande tache sombre. Dans sa face paisse +et terreuse de paysan rest prs de la sauvage terre, mal +dgrossi par ses quelques annes d'tudes thologiques, +ses yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dvorante +de passion.</p> + +<p>En l'apercevant si carrment install, si calme, Prada +avait eu un petit frisson. Puis, ds que la victoria se fut +remise rouler, par la route toute droite et sans fin:</p> + +<p>—Eh bien! l'abb, voil un coup de vin qui va nous<a name="page_504" id="page_504"></a> +protger du mauvais air. Si le pape pouvait faire comme +nous, a le gurirait srement de ses coliques.</p> + +<p>Mais Santobono, pour toute rponse, ne lcha qu'un +sourd grondement. Il ne voulait plus parler, il s'enferma +dans un absolu silence, comme envahi par la nuit lente +qui tombait. Et Prada se tut son tour, les yeux fixs sur +lui, en se demandant ce qu'il allait faire.</p> + +<p>La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, +sur une chausse interminable, dont le pav blanc +semblait filer l'infini, d'un trait. Maintenant, cette blancheur +de la route prenait une sorte de lumire, droulait +un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux +deux bords, se noyait peu peu d'une ombre fine. Dans +les creux des vastes ondulations, les tnbres s'amassaient, +une mare violtre semblait s'en pandre, recouvrant +partout de son flot l'herbe rase, largissant la plaine +perte de vue, telle qu'une mer dteinte. Tout se confondait, +ce n'tait plus que la houle indistincte et neutre, +d'un bout de l'horizon l'autre. Et le dsert s'tait vid +encore, une dernire charrette indolente venait de passer, +un dernier tintement de clochettes claires s'teignait au +loin; plus un passant, plus une bte, la mort des couleurs +et des sons, toute vie tombant au sommeil, la paix +sereine du nant. A droite, des fragments d'aqueduc +continuaient se montrer de place en place, pareils des +tronons de mille-pattes gants, que la faux des sicles +aurait coups; puis, ce fut, gauche, une nouvelle tour, +dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et +d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent +de ce ct une valeur dmesure, en se dtachant sur le +coucher du soleil. Ah! l'heure unique, l'heure du crpuscule +dans la Campagne romaine, quand tout s'y noie et +s'y rsume, l'heure de l'immensit nue, de l'infini dans la +simplicit! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate +de l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isole, debout, +et ce rien est d'une majest, d'une grandeur souveraines.<a name="page_505" id="page_505"></a></p> + +<p>Mais le soleil se couchait, l-bas, gauche, vers +la mer. Dans le ciel limpide, il descendait, tel qu'un +globe de braise, d'un rouge aveuglant. Il plongea lentement +derrire l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages que +quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine +et bouillonn soudain, sous la flamme de cette royale +visite. Tout de suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel +s'empourpra d'une mare de sang, tandis que la Campagne +devenait grise. Il n'y avait plus, au bout de la plaine +dcolore, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier +peu peu mourir, derrire les arches noires des +aqueducs; et, de l'autre ct, les autres arches parses, +restes roses, s'enlevaient en clair sur le ciel couleur +d'tain. Puis, les vapeurs d'incendie se dissiprent, le +couchant finit par s'teindre, dans une grande mlancolie +farouche. Au firmament apais, devenu de cendre bleue, +les toiles s'allumaient une une, pendant que les +lumires de Rome encore lointaine, au ras de l'horizon, +en face, scintillaient pareilles des phares.</p> + +<p>Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, +au milieu de l'infinie tristesse du soir, envahi lui-mme +d'une dtresse indicible, continuait se questionner, + se demander ce qu'il allait faire. Ses yeux +n'avaient pas quitt Santobono, dont la figure se noyait +de nuit, mais si tranquille, abandonnant son grand corps +au balancement de la voiture. Il se rptait qu'il ne +pouvait laisser empoisonner ainsi les gens. Les figues +taient srement destines au cardinal Boccanera, et peu +lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, +un pape possible dont l'action historique future tait +difficile prvoir. Dans son pre conception de conqurant, +tout la lutte pour la vie, le mieux lui avait toujours +sembl de laisser faire le destin, sans compter qu'il +ne voyait aucun mal ce que le prtre manget le prtre, +ce qui gayait son athisme. Il songea aussi qu'il pouvait +tre dangereux d'intervenir dans cette abominable affaire,<a name="page_506" id="page_506"></a> +au fond des basses intrigues, louches et insondables, du +monde noir. Mais le cardinal n'tait pas seul au palais +Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper +d'adresse, aller d'autres personnes, qu'on ne voulait +pas atteindre? Cette ide de rvoltant hasard, maintenant, +le hantait. Et, sans qu'il voult y arrter sa pense, +les visages de Benedetta et de Dario s'taient dresss +devant lui, revenaient malgr son effort pour ne pas les +voir, s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de +ces fruits? Benedetta, il l'carta tout de suite, car il +savait qu'elle faisait table part avec sa tante, qu'il n'y +avait rien de commun entre les deux cuisines. Mais Dario +djeunait chaque jour avec son oncle. Un instant, il vit +Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du cardinal, +comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les +yeux creux, foudroy en deux heures.</p> + +<p>Non, non! cela tait affreux, il ne pouvait permettre +une abomination pareille. Alors, son parti fut arrt. Il +allait attendre que la nuit ft complte; et, tout simplement, +il prendrait le panier sur les genoux du cur, il le +jetterait la vole dans quelque trou d'ombre, sans dire +un mot. Le cur comprendrait. L'autre, le jeune prtre, +ne s'apercevrait peut-tre pas de l'aventure. D'ailleurs, +peu importait, car il tait bien dcid ne pas mme +expliquer son acte. Et il se sentit tout fait calm, lorsque +l'ide lui vint de jeter le panier, au moment o la voiture +passerait sous la porte Furba, quelques kilomtres avant +Rome. Dans les tnbres de la porte, ce serait trs bien, +on ne pourrait rien voir.</p> + +<p>—Nous nous sommes attards, nous ne serons gure + Rome avant six heures, reprit-il tout haut, en se tournant +vers Pierre. Mais vous aurez le temps d'aller vous +habiller et de rejoindre votre ami.</p> + +<p>Et, sans attendre la rponse, il s'adressa Santobono:</p> + +<p>—Vos figues arriveront bien tard.</p> + +<p>—Oh! dit le cur, Son minence reoit jusqu' huit<a name="page_507" id="page_507"></a> +heures. Et puis, ce n'est pas pour ce soir, les figues! On +ne mange pas de figues le soir. Ce sera pour demain +matin.</p> + +<p>Il retomba dans son silence, il ne parla plus.</p> + +<p>—Pour demain matin, oui, oui! sans doute, rpta +Prada. Et le cardinal pourra vraiment s'en rgaler, si +personne ne l'aide.</p> + +<p>Pierre, tourdiment, donna alors une nouvelle qu'il +savait.</p> + +<p>—Il sera sans doute seul les manger, car son neveu, +le prince Dario, a d partir aujourd'hui pour Naples, un +petit voyage de convalescence, aprs l'accident qui l'a +tenu au lit pendant un grand mois.</p> + +<p>Brusquement, il s'arrta, en songeant qui il parlait. +Mais le comte avait remarqu sa gne.</p> + +<p>—Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne +me faites aucune peine. C'est dj trs ancien... Et il est +parti, ce jeune homme, dites-vous?</p> + +<p>—Oui, moins qu'il n'ait remis son dpart. Je m'attends + ne pas le retrouver au palais.</p> + +<p>Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que +le roulement continu des roues. Et Prada se taisait, repris +de trouble, rendu au malaise de son incertitude. Si pourtant +Dario n'tait pas l, de quoi allait-il se mler? Toutes +ces rflexions lui fatiguaient le crne, et il finit par penser +tout haut.</p> + +<p>—S'il s'en est all, ce doit tre par convenance, afin +de ne pas assister la soire des Buongiovanni, car la +congrgation du Concile s'est runie ce matin pour se +prononcer dfinitivement, dans le procs que la comtesse +m'a intent... Oui, tout l'heure, je saurai si l'annulation +de notre mariage sera signe par le Saint-Pre.</p> + +<p>Sa voix tait devenue un peu rauque, on sentait la +vieille blessure se rouvrir et saigner, la plaie faite son +orgueil d'homme par cette femme qui tait sienne et qui +s'tait refuse, en se rservant pour un autre. Son amie<a name="page_508" id="page_508"></a> +Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation +d'impuissance, l'outrage sa virilit, renaissait sans +cesse, lui gonflait le cœur d'aveugles colres. Il eut un +violent et brusque frisson, comme si tout un grand souffle +glac lui et travers la chair; et, dtournant l'entretien, +il ajouta tout coup:</p> + +<p>—Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure +mauvaise, Rome, l'heure de la tombe du jour, o l'on +empoigne trs bien une bonne fivre, si l'on ne se mfie +pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos jambes, enveloppez-vous +soigneusement.</p> + +<p>Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence +se fit encore, plus lourd, pareil au sommeil invincible +qui endormait la Campagne, submerge dans la nuit. +Enfin, la porte apparut, la clart des toiles vives; et elle +n'tait autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous laquelle +passait la route. Ce dbris d'aqueduc semblait, de +loin, barrer le passage de sa masse norme de vieux murs + demi crouls. Ensuite, l'arche gante, toute noire +d'ombre, se creusait, telle qu'un porche bant. Et l'on +passait en pleines tnbres, dans le roulement plus sonore +des roues.</p> + +<p>Lorsqu'on fut de l'autre ct, Santobono avait toujours +sur les genoux le petit panier de figues, et Prada le +regardait, boulevers, se demandant par quelle subite +paralysie de ses deux mains, il ne l'avait pas saisi, jet +aux tnbres. Cependant, il y tait dcid encore, quelques +secondes avant de pntrer sous la vote. Il l'avait mme +regard une dernire fois, pour bien calculer le mouvement +qu'il aurait faire. Que venait-il donc de se passer +en lui? Et il se sentait en proie une indcision grandissante, +incapable dsormais de vouloir un acte dfinitif, +ayant le besoin d'attendre, dans l'ide sourde de se satisfaire +pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il press +maintenant, puisque Dario tait sans doute parti et +puisque ces figues ne seraient srement pas manges<a name="page_509" id="page_509"></a> +avant le lendemain? Le soir mme, il devait apprendre si +la congrgation du Concile avait annul son mariage, il +saurait jusqu' quel point la justice de Dieu tait vnale +et mensongre. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, +pas mme le cardinal Boccanera, dont l'existence, +cependant, lui importait si peu. Mais, depuis le dpart de +Frascati, n'tait-ce pas le destin en marche que ce petit +panier? Ne cdait-il pas une jouissance d'absolu pouvoir, +en se disant qu'il tait le matre de l'arrter ou de +lui permettre d'aller jusqu'au bout de son œuvre de mort? +Et, d'ailleurs, il s'abandonnait la plus obscure des +luttes, il ne raisonnait pas, les mains lies au point de ne +pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait glisser une +lettre d'avertissement dans la bote aux lettres du palais, +avant de se mettre au lit, tout en tant heureux de penser +que, si pourtant il avait intrt ne pas le faire, il ne le +ferait pas.</p> + +<p>Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce +silence las, dans le frisson du soir, qui semblait avoir +glac les trois hommes. Vainement, le comte, pour chapper +au combat de ses rflexions, revint sur le gala des +Buongiovanni, donnant des dtails, dcrivant les splendeurs +auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient +rares, gnes et distraites. Puis, il s'effora de rconforter +Pierre, de le rendre son espoir, en lui reparlant du +cardinal Sanguinetti, si aimable, si plein de promesses; +et, bien que le jeune prtre rentrt trs heureux, dans +l'ide que son livre n'tait pas condamn encore et qu'il +triompherait peut-tre, si on l'aidait, il rpondit peine, +tout sa rverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, +comme disparu, noir dans la nuit noire. Et les lumires +de Rome s'taient multiplies, des maisons avaient reparu, + droite, gauche, d'abord espaces largement, peu +peu ininterrompues. C'tait le faubourg, des champs de +roseaux encore, des haies vives, des oliviers dont la tte +dpassait les long murs de clture, de grands portails<a name="page_510" id="page_510"></a> +aux piliers surmonts de vases, enfin la ville, avec ses +ranges de petites maisons grises, de commerces pauvres, +de cabarets borgnes, d'o sortaient parfois des cris et des +bruits de bataille.</p> + +<p>Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue +Giulia, cinquante mtres du palais.</p> + +<p>—Cela ne me gne pas, et d'aucune faon, je vous +assure... Voyons, vous ne pouvez achever la route pied, +presss comme vous l'tes!</p> + +<p>Dj, la rue Giulia dormait dans sa paix sculaire, absolument +dserte, d'une mlancolie d'abandon, avec la +double file morne de ses becs de gaz. Et, ds qu'il fut +descendu de voiture, Santobono n'attendit pas Pierre, +qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la +ruelle latrale.</p> + +<p>—Au revoir, l'abb.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le comte. Mille grces!</p> + +<p>Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au +palais Boccanera, dont la vieille porte monumentale, +noire d'ombre, tait encore grande ouverte. Un instant, +ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait cette ombre. +Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier, portant +le destin.<a name="page_511" id="page_511"></a></p> + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> + +<p>Il tait dix heures, lorsque Pierre et Narcisse, qui +avaient dn au Caf de Rome, o ils s'taient ensuite +oublis dans une longue causerie, descendirent pied le +Corso pour se rendre au palais Buongiovanni. Ils eurent +toutes les peines du monde en gagner la porte. Les voitures +arrivaient par files serres, et la foule des curieux +qui stationnaient, dbordant, envahissant la chausse, +malgr les agents, devenait si compacte, que les chevaux +n'avanaient plus. Dans la longue faade monumentale, +les dix hautes fentres du premier tage flambaient, +une grande clart blanche, la clart de plein jour des +lampes lectriques, qui clairait, comme d'un coup de +soleil, la rue, les quipages embourbs dans le flot +humain, la houle des ttes ardentes et passionnes, au +milieu de l'extraordinaire tumulte des gestes et des cris.</p> + +<p>Et il n'y avait pas l que la curiosit habituelle de +regarder passer des uniformes et descendre des femmes +en riches toilettes, car Pierre entendit vite que cette +foule tait venue attendre l'arrive du roi et de la reine, +qui avaient promis de paratre au bal de gala, que le +prince Buongiovanni donnait pour fter les fianailles de +sa fille Celia avec le lieutenant Attilio Sacco, fils d'un +des ministres de Sa Majest. Puis, ce mariage tait un +ravissement, le dnouement heureux d'une histoire +d'amour qui passionnait la ville entire, le coup de +foudre, le couple jeune et si beau, la fidlit obstine, +victorieuse des obstacles, et cela dans des conditions<a name="page_512" id="page_512"></a> +romanesques, dont le rcit circulait de bouche en +bouche, mouillant tous les yeux, faisant battre tous les +cœurs.</p> + +<p>C'tait cette histoire que Narcisse, au dessert, en attendant +dix heures, venait encore de conter Pierre, qui la +connaissait en partie. On affirmait que, si le prince avait +fini par cder, aprs une dernire scne pouvantable, il +ne l'avait fait que sur la crainte de voir Celia quitter un +beau soir le palais, au bras de son amant. Elle ne l'en +menaait pas, mais il y avait, dans son calme de vierge +ignorante, un tel mpris de tout ce qui n'tait pas son +amour, qu'il la sentait capable des pires folies, commises +ingnument. La princesse, sa femme, s'tait dsintresse, +en Anglaise flegmatique, belle encore, qui croyait +avoir assez fait pour la maison en apportant les cinq +millions de sa dot et en donnant cinq enfants son mari. +Le prince, inquiet et faible dans ses violences, o se +retrouvait le vieux sang romain, gt dj par son mlange +avec celui d'une race trangre, n'agissait plus +que sous la crainte de voir crouler sa maison et sa +fortune, restes jusque-l intactes, au milieu des ruines +accumules du patriciat; et, en cdant enfin, il avait +d obir l'ide de se rallier par sa fille, d'avoir un +pied solide au Quirinal, sans pourtant retirer l'autre +du Vatican. Sans doute, c'tait une honte brlante, son +orgueil saignait de s'allier ces Sacco, des gens de +rien. Mais Sacco tait ministre, il avait march si vite, +de succs en succs, qu'il semblait en passe de monter +encore, de conqurir, aprs le portefeuille de l'Agriculture, +celui des Finances, qu'il convoitait depuis longtemps. +Avec lui, c'tait la faveur certaine du roi, la +retraite assure de ce ct, si le pape un jour sombrait. +Puis, le prince avait pris des renseignements sur le fils, +un peu dsarm devant cet Attilio si beau, si brave, si +droit, qui tait l'avenir, peut-tre l'Italie glorieuse de +demain. Il tait soldat, on le pousserait aux plus hauts<a name="page_513" id="page_513"></a> +grades. On ajoutait mchamment que la dernire raison +qui avait dcid le prince, fort avare, dsespr d'avoir + disperser sa fortune entre ses cinq enfants, tait l'occasion +heureuse de pouvoir donner Celia une dot drisoire. +Et, ds lors, le mariage consenti, il avait rsolu de +clbrer les fianailles par une fte retentissante, comme +on n'en donnait plus que bien rarement Rome, les +portes ouvertes tous les mondes, les souverains +invits, le palais flambant ainsi qu'aux grands jours +d'autrefois, quitte y laisser un peu de cet argent +qu'il dfendait si prement, mais voulant par bravoure +prouver qu'il n'tait pas vaincu et que les Buongiovanni +ne cachaient rien, ne rougissaient de rien. A la vrit, +on prtendait que cette bravoure superbe ne venait pas +de lui, qu'elle lui avait t souffle, sans mme qu'il en +et conscience, par Celia, la tranquille, l'innocente, qui +dsirait montrer son bonheur, au bras d'Attilio, devant +Rome entire, applaudissant cette histoire d'amour qui +finissait bien, comme dans les beaux contes de fes.</p> + +<p>—Diable! dit Narcisse, qu'un flot de foule immobilisait, +jamais nous n'arriverons en haut. Ils ont donc +invit toute la ville!</p> + +<p>Et, comme Pierre s'tonnait de voir passer un prlat +en carrosse:</p> + +<p>—Oh! vous allez en coudoyer plus d'un. Si les cardinaux +n'osent se risquer, cause de la prsence des souverains, +la prlature viendra srement. Il s'agit d'un +salon neutre, o le monde noir et le monde blanc peuvent +fraterniser. Puis, les ftes ne sont pas si nombreuses, +on s'y crase.</p> + +<p>Il expliqua qu'en dehors des deux grands bals que la +cour donnait par hiver, il fallait des circonstances exceptionnelles +pour dcider le patriciat offrir des galas +pareils. Deux ou trois salons noirs ouvraient bien encore +une fois leurs salons, vers la fin du carnaval. Mais, partout, +les petites sauteries intimes remplaaient les rceptions<a name="page_514" id="page_514"></a> +fastueuses. Quelques princesses avaient simplement +leur jour. Et, quant aux rares salons blancs, ils gardaient +une gale intimit, mlange plus ou moins, car pas une +matresse de maison n'tait devenue la reine indiscute +du monde nouveau.</p> + +<p>—Enfin, nous y sommes, reprit Narcisse dans l'escalier.</p> + +<p>Pierre, inquiet, lui dit:</p> + +<p>—Ne nous quittons pas. Je ne connais un peu que la +fiance, et je tiens ce que vous me prsentiez.</p> + +<p>Mais c'tait encore un effort rude et long, que de +monter le vaste escalier, tellement la cohue des arrivants +s'y bousculait. Mme aux temps anciens, lors des chandelles +de cire et des lampes huile, jamais il n'avait +resplendi d'un tel clat de lumire. Des lampes lectriques +l'inondaient de clart blanche, brlant en bouquets +dans les admirables candlabres de bronze qui ornaient +les paliers. On avait cach les stucs froids des murs sous +une suite de hautes tapisseries, l'Histoire de Psych et de +l'Amour, des merveilles restes dans la famille depuis la +Renaissance. Un pais tapis recouvrait l'usure des +marches, et des massifs de plantes vertes garnissaient les +coins, des palmiers grands comme des arbres. Tout un +sang nouveau affluait, chauffait l'antique demeure, une +rsurrection de vie qui montait avec le flot des femmes +rieuses et sentant bon, les paules nues, tincelantes de +diamants.</p> + +<p>Quand ils furent en haut, Pierre aperut tout de suite, + l'entre du premier salon, le prince et la princesse +Buongiovanni, debout cte cte, recevant leurs invits. +Le prince, un blond qui grisonnait, grand et mince, +avait les ples yeux du Nord que sa mre lui avait lgus, +dans une face nergique d'ancien capitaine des papes. La +princesse, au petit visage rond et dlicat, paraissait +peine avoir trente ans, bien qu'elle et dpass la quarantaine, +jolie toujours, d'une srnit souriante que<a name="page_515" id="page_515"></a> +rien ne dconcertait, simplement heureuse de s'adorer +elle-mme. Elle portait une toilette de satin rose, toute +rayonnante d'une merveilleuse parure de gros rubis, qui +semblait allumer de courtes flammes sur sa peau fine et +dans ses fins cheveux de blonde. Et, des cinq enfants, le +fils an qui voyageait, les trois autres filles trop jeunes, +encore en pension, Celia seule tait l, Celia en petite +robe de lgre soie blanche, blonde elle aussi, dlicieuse +avec ses grands yeux d'innocence et sa bouche de +candeur, gardant jusqu'au bout de son aventure d'amour +son air de grand lis ferm, impntrable en son mystre +de vierge. Les Sacco venaient d'arriver seulement, et +Attilio, qui tait rest prs de sa fiance, portait son +simple uniforme de lieutenant, mais si navement, si +ouvertement heureux de son grand bonheur, que sa jolie +tte, la bouche de tendresse, aux yeux de vaillance, +en resplendissait, d'un clat extraordinaire de jeunesse +et de force. Tous les deux, l'un prs de l'autre, dans ce +triomphe de leur passion, apparaissaient, ds le seuil, +comme la joie, la sant mme de la vie, l'espoir illimit +aux promesses du lendemain; et tous les invits qui +entraient les voyaient ainsi, ne pouvaient s'empcher de +sourire, s'attendrissaient, oubliant leur curiosit maligne +et bavarde, jusqu' donner leur cœur ce couple +d'amour, si beau et si ravi.</p> + +<p>Narcisse s'tait avanc pour prsenter Pierre. Mais +Celia ne lui en laissa pas le temps. Elle fit un pas la +rencontre du prtre, elle le mena son pre et sa mre.</p> + +<p>—Monsieur l'abb Pierre Froment, un ami de ma +chre Benedetta.</p> + +<p>Il y eut des saluts crmonieux. Pierre fut trs touch +de cette bonne grce de la jeune fille, qui lui dit +ensuite:</p> + +<p>—Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit +tre si heureuse, ce soir! Et vous verrez comme elle est +belle!<a name="page_516" id="page_516"></a></p> + +<p>Pierre et Narcisse la flicitrent alors. Mais ils ne +pouvaient rester l, le flot les poussait, le prince et la +princesse n'avaient que le temps de saluer d'un branle +aimable et continu de la tte, noys, dbords. Et Celia, +quand elle eut men les deux amis Attilio, dut revenir +prendre sa place de petite reine de la fte, prs de ses +parents.</p> + +<p>Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des flicitations +nouvelles et des poignes de main. Puis, curieusement, +tous deux manœuvrrent pour s'arrter un +instant dans ce premier salon, o le spectacle en valait +vraiment la peine. C'tait une vaste pice, tendue de +velours vert, fleurs d'or, qu'on appelait la salle des +armures, et qui contenait en effet une collection d'armures +trs remarquable, des cuirasses, des haches +d'armes, des pes, ayant presque toutes appartenu des +Buongiovanni, au quinzime sicle et au seizime. Et, au +milieu de ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable +chaise porteurs du sicle dernier, orne des dorures +et des peintures les plus dlicates, dans laquelle l'arrire-grand'mre +du Buongiovanni actuel, la clbre Bettina, +une beaut lgendaire, se faisait conduire aux offices. +D'ailleurs, sur les murs, ce n'taient que tableaux historiques, +batailles, signatures de traits, rceptions royales, +o les Buongiovanni avaient jou un rle; sans compter +les portraits de famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines +de terre et de mer, grands dignitaires de l'glise, +prlats, cardinaux, parmi lesquels, la place d'honneur, +triomphait le pape, le Buongiovanni vtu de blanc, dont +l'avnement au trne pontifical avait enrichi la longue +descendance. Et c'tait parmi ces armures, prs de la +galante chaise porteurs, c'tait au-dessous de ces antiques +portraits, que les Sacco, le mari et la femme, +venaient de s'arrter, eux aussi, quelques pas des +matres de la maison, prenant leur part des flicitations +et des saluts.<a name="page_517" id="page_517"></a></p> + +<p>—Tenez! souffla tout bas Narcisse Pierre, les Sacco, +l, en face de nous, ce petit homme noir et cette dame +en soie mauve.</p> + +<p>Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontre chez le +vieil Orlando, avec sa figure claire au gentil sourire, ses +traits menus que noyait un embonpoint naissant. Mais ce +fut surtout le mari qui l'intressa, brun et sec, les yeux +gros dans un teint de jaunisse, le menton prominent et +le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle +napolitain, et dansant, criant, et d'une belle humeur si +envahissante, que les gens, autour de lui, taient gagns +tout de suite. Il avait une faconde extraordinaire, une +voix surtout, un instrument de charme et de conqute +incomparable. Rien qu' le voir, dans ce salon, sduire si +aisment les cœurs, on comprenait ses succs foudroyants, +au milieu du monde brutal et mdiocre de la politique. +Pour le mariage de son fils, il venait de manœuvrer avec +une adresse rare, affectant une dlicatesse outre, contre +Celia, contre Attilio lui-mme, dclarant qu'il refusait +son consentement, de peur qu'on ne l'accust de voler +une dot et un titre. Il n'avait cd qu'aprs les Buongiovanni, +il avait voulu prendre auparavant l'avis du vieil +Orlando, dont la haute loyaut hroque tait proverbiale +dans l'Italie entire; d'autant plus qu'en agissant ainsi, il +savait aller au-devant d'une approbation, car le hros ne +se gnait pas pour rpter tout haut que les Buongiovanni +devaient tre enchants d'accueillir dans leur +famille son petit-neveu, un beau garon, de cœur sain et +brave, qui rgnrerait leur vieux sang puis, en faisant + leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette +affaire, s'tait merveilleusement servi du nom lgendaire +d'Orlando, faisant sonner sa parent, montrant une vnration +filiale pour le glorieux fondateur de la patrie, sans +paratre vouloir se douter un instant quel point celui-ci le +mprisait et l'excrait, dsespr de son arrive au pouvoir, +convaincu qu'il mnerait le pays la ruine et la honte.<a name="page_518" id="page_518"></a></p> + +<p>—Ah! reprit Narcisse, en s'adressant Pierre, un +homme souple et pratique, que les soufflets ne gnent +pas! Il en faut, parat-il, de ces hommes sans scrupules, +dans les tats tombs en dtresse, qui traversent des +crises politiques, financires et morales. On dit que +celui-ci, avec son aplomb imperturbable, l'ingniosit de +son esprit, ses infinies ressources de rsistance qui ne +reculent devant rien, a compltement conquis la faveur +du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne croirait +pas qu'il est dj le matre de ce palais, au milieu du flot +de courtisans qui l'entoure!</p> + +<p>En effet, les invits qui passaient en saluant devant les +Buongiovanni, s'amassaient autour de Sacco; car il tait le +pouvoir, les places, les pensions, les croix; et, si l'on +souriait encore de le trouver l, avec sa maigreur noire et +turbulente, parmi les grands anctres de la maison, on +l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force dmocratique, +si trouble encore, qui se levait de partout, mme +de ce vieux sol romain, o le patriciat gisait en ruines.</p> + +<p>—Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels +sont donc tous ces gens?</p> + +<p>—Oh! rpondit Narcisse, c'est dj trs ml. Ils n'en +sont plus ni au monde noir, ni au monde blanc; ils en sont +au monde gris. L'volution tait fatale, l'intransigeance +d'un cardinal Boccanera ne peut tre celle d'une ville +entire, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non, +restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se +transforme, invinciblement. De sorte que, malgr les +rsistances, dans quelques annes, Rome sera italienne... +Vous savez que, ds maintenant, lorsqu'un prince a deux +fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il +faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger +de mort, n'ont pas l'hrosme de pousser l'obstination +jusqu'au suicide... Et je vous ai dj dit que nous tions +ici sur un terrain neutre, car le prince Buongiovanni a +compris un des premiers la ncessit de la conciliation.<a name="page_519" id="page_519"></a> +Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie +ni dans les affaires, il la voit dj miette entre +ses cinq enfants, qui l'mietteront leur tour; et c'est +pourquoi il s'est mis du ct du roi, sans vouloir rompre +avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous, dans ce +salon, l'image exacte de la dbcle, du ple-mle qui +rgne dans les opinions et dans les ides du prince.</p> + +<p>Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui +entraient.</p> + +<p>—Tenez! voici un gnral, trs aim, depuis sa dernire +campagne en Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de +militaires, tous les suprieurs d'Attilio, qu'on a invits +pour faire un entourage de gloire au jeune homme... Et +tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est croire +que le corps diplomatique viendra presque en entier, + cause de la prsence de Leurs Majests... Et, par +opposition, vous voyez bien ce gros homme, l-bas? C'est +un dput fort influent, un enrichi de la bourgeoisie +nouvelle. Il n'tait encore, il y a trente ans, qu'un fermier +du prince Albertini, un de ces mercanti di campagna, +qui battaient la Campagne romaine, en bottes +fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez ce +prlat qui entre...</p> + +<p>—Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor +Fornaro.</p> + +<p>—Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. +Vous m'avez en effet cont qu'il est rapporteur, dans +l'affaire de votre livre... Un prlat dlicieux! Avez-vous +remarqu de quelle rvrence il vient de saluer la princesse? +Et quelle noble allure, quelle grce, sous son +petit manteau de soie violette!</p> + +<p>Narcisse continua numrer ainsi des princes et des +princesses, des ducs et des duchesses, des hommes politiques +et des fonctionnaires, des diplomates et des +ministres, des bourgeois et des officiers, le plus incroyable +tohu-bohu, sans compter la colonie trangre, des Anglais,<a name="page_520" id="page_520"></a> +des Amricains, des Allemands, des Espagnols, des +Russes, la vieille Europe et les deux Amriques. Puis, il +revint brusquement aux Sacco, la petite madame Sacco, +pour raconter les efforts hroques qu'elle avait faits, +dans la bonne pense d'aider les ambitions de son mari, +en ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, +tait une personne trs ruse, pourvue des qualits les +plus solides, la patience et la rsistance pimontaises, +l'ordre, l'conomie. Aussi, dans le mnage, rtablissait-elle +l'quilibre, que le mari compromettait par son exubrance. +Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en +doutt. Mais, jusqu'ici, elle avait chou opposer, aux +derniers des salons noirs, un salon blanc qui ft l'opinion. +Elle ne runissait toujours que des gens de son monde, +pas un prince n'tait venu, on dansait le lundi chez elle, +comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, +sans clat et sans puissance. Le vritable salon blanc, +menant les hommes et les choses, matre de Rome, restait +encore l'tat de chimre.</p> + +<p>—Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine +tout ici, reprit Narcisse. Je suis bien sr qu'elle s'instruit +et qu'elle dresse des plans. A prsent qu'elle va tre +allie une famille princire, peut-tre espre-t-elle +avoir enfin la belle socit.</p> + +<p>La foule devenait telle, dans la pice, grande pourtant, +qu'ils touffaient, bousculs, serrs contre un mur. Aussi +l'attach d'ambassade emmena-t-il le prtre, en lui donnant +des dtails sur ce premier tage du palais, un des +plus somptueux de Rome, clbre par la magnificence des +appartements de rception. On dansait dans la galerie +de tableaux, une salle longue de vingt mtres, royale, +dbordante de chefs-d'œuvre, dont les huit fentres +ouvraient sur le Corso. Le buffet tait dress dans la +salle des Antiques, une salle de marbre, o il y avait une +Vnus, dcouverte prs du Tibre, et qui rivalisait avec +celle du Capitole. Puis, c'tait une suite de salons<a name="page_521" id="page_521"></a> +merveilleux, encore resplendissants du luxe ancien, tendus +des toffes les plus rares, ayant gard de leurs mobiliers +d'autrefois des pices uniques, que guettaient les antiquaires, +dans l'espoir de la ruine future, invitable. Et, +parmi ces salons, un surtout tait fameux, le petit salon des +glaces, une pice ronde, de style Louis XV, entirement +garnie de glaces, dans des cadres de bois sculpt, d'une +extrme richesse et d'un rococo exquis.</p> + +<p>—Tout l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. +Mais entrons ici, si nous voulons respirer un peu... C'est +ici qu'on a apport les fauteuils de la galerie voisine, +pour les belles dames dsireuses de s'asseoir, d'tre vues +et d'tre aimes.</p> + +<p>Le salon tait vaste, drap de la plus admirable tenture +de velours de Gnes qu'on pt voir, cet ancien velours +jardinire, fond de satin ple, fleurs clatantes, mais +dont les verts, les bleus, les rouges se sont divinement +plis, d'un ton doux et fan de vieilles fleurs d'amour. Il +y avait l, sur les consoles, dans les vitrines, les objets +d'art les plus prcieux du palais, des coffrets d'ivoire, des +bois sculpts, peints et dors, des pices d'argenterie, un +entassement de merveilles. Et, sur les siges nombreux, +des dames en effet s'taient dj rfugies, fuyant la cohue, +assises par petits groupes, riant et causant avec les +quelques hommes qui avaient dcouvert ce coin de grce +et de galanterie. Rien n'tait plus aimable regarder, sous +le vif clat des lampes, que ces nappes d'paules nues, +d'une finesse de soie, que ces nuques souples, o se +tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les bras nus +sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels +que de vivantes fleurs de chair. Les ventails battaient +avec lenteur, comme pour aviver les feux des pierres +prcieuses, jetant chaque souffle une odeur de femme, +mle un parfum dominant de violettes.</p> + +<p>—Tiens! s'cria Narcisse, notre bon ami, monsignor +Nani, qui salue l-bas l'ambassadrice d'Autriche.<a name="page_522" id="page_522"></a></p> + +<p>Ds que Nani aperut le prtre et son compagnon, il +vint eux; et, tous trois, ils gagnrent l'embrasure d'une +fentre, pour causer un instant l'aise. Le prlat souriait, +l'air enchant de la beaut de la fte, mais gardant la +srnit d'une me triplement cuirasse d'innocence, au +milieu de toutes ces paules tales, comme s'il ne les +avait pas mme vues.</p> + +<p>—Ah! mon cher fils, dit-il Pierre, que je suis heureux +de vous rencontrer!... Eh bien! que dites-vous de +notre Rome, quand elle se mle de donner des ftes?</p> + +<p>—Mais c'est superbe, monseigneur!</p> + +<p>Il parlait avec attendrissement de la haute pit de +Celia, il affectait de ne voir chez le prince et la princesse +que des fidles du Vatican, pour faire honneur ce dernier +de ce gala fastueux, sans paratre mme savoir que +le roi et la reine allaient venir. Puis, soudain:</p> + +<p>—J'ai pens vous toute la journe, mon cher fils. +Oui, j'avais appris que vous tiez all voir Son minence +le cardinal Sanguinetti, pour votre affaire... Voyons, +comment vous a-t-il reu?</p> + +<p>—Oh! trs paternellement... D'abord, il m'a fait entendre +l'embarras o le mettait sa situation de protecteur +de Lourdes. Mais, comme je partais, il s'est montr +charmant, il m'a formellement promis son aide, avec une +dlicatesse dont j'ai t trs touch.</p> + +<p>—Vraiment, mon cher fils! Du reste, vous ne m'tonnez +pas, Son Excellence est si bonne!</p> + +<p>—Et, monseigneur, je dois ajouter que je suis revenu +le cœur lger, plein d'esprance. Dsormais, il me +semble que mon procs est moiti gagn.</p> + +<p>—C'est bien naturel, je comprends cela.</p> + +<p>Nani souriait toujours, de son fin sourire d'intelligence, +aiguis d'une pointe d'ironie, si discrte, qu'on n'en sentait +pas la piqre. Aprs un court silence, il ajouta trs +simplement:</p> + +<p>—Le malheur est que votre livre a t condamn,<a name="page_523" id="page_523"></a> +avant-hier, par la congrgation de l'Index, qui s'est +runie tout exprs, sur une convocation du secrtaire. +Et l'arrt sera mme port la signature de Sa Saintet +aprs-demain.</p> + +<p>Pierre, tourdi, le regardait. L'croulement du vieux +palais sur sa tte ne l'aurait pas accabl davantage. +C'tait donc fini! le voyage qu'il avait fait Rome, l'exprience +qu'il tait venu y tenter aboutissait donc cette +dfaite, qu'il apprenait ainsi brusquement, au milieu de +cette fte! Et il n'avait mme pu se dfendre, il avait +perdu les jours, sans trouver qui parler, devant qui +plaider sa cause! Une colre montait en lui, il ne put +s'empcher de dire demi-voix, amrement:</p> + +<p>—Ah! comme on m'a dup! Ce cardinal qui me disait +ce matin: Si Dieu est avec vous, il vous sauvera, mme +malgr vous! Oui, oui, je comprends cette heure, il +jouait sur les mots, il ne me souhaitait qu'un dsastre, +pour que la soumission me gagnt le ciel... Me soumettre, +ah! je ne puis pas, je ne puis pas encore! J'ai le cœur +trop gonfl d'indignation et de chagrin.</p> + +<p>Curieusement, Nani l'coutait, l'tudiait.</p> + +<p>—Mais, mon cher fils, rien n'est dfinitif, tant que le +Saint-Pre n'aura pas sign. Vous avez la journe de +demain, et mme la matine d'aprs-demain. Un miracle +est toujours possible.</p> + +<p>Et, baissant la voix, le prenant part, pendant que +Narcisse, en esthte amoureux des cols allongs et des +gorges puriles, examinait les dames:</p> + +<p>—coutez, j'ai une communication vous faire, en +grand secret... Tout l'heure, pendant le cotillon, venez +me rejoindre dans le petit salon des glaces. Nous y causerons + l'aise.</p> + +<p>Pierre promit d'un signe de tte; et, discrtement, le +prlat s'loigna, se perdit au milieu de la foule. Mais les +oreilles du prtre bourdonnaient, il ne pouvait plus +esprer. Que ferait-il en un jour, puisqu'il avait perdu<a name="page_524" id="page_524"></a> +trois mois, sans arriver seulement tre reu par le +pape? Dans son tourdissement, il entendit Narcisse, qui +lui parlait d'art.</p> + +<p>—C'est tonnant comme le corps de la femme s'est +abm, depuis nos affreux temps de dmocratie. Il s'empte, +il devient horriblement commun. Voyez donc l, +devant nous, pas une qui ait la ligne florentine, la poitrine +petite, le col dgag et royal...</p> + +<p>Il s'interrompit, pour s'crier:</p> + +<p>—Ah! en voici une qui est assez bien, la blonde, avec +des bandeaux... Tenez! celle que monsignor Fornaro +vient d'aborder.</p> + +<p>Depuis un instant, en effet, monsignor Fornaro allait +de belle dame en belle dame, d'un air d'aimable conqute. +Il tait superbe, ce soir-l, avec sa haute taille +dcorative, ses joues fleuries, sa bonne grce victorieuse. +Aucune histoire leste ne circulait sur son compte, il +tait accept simplement comme un prlat galant qui se +plaisait dans la compagnie des femmes. Et il s'arrtait, +causait, se penchait au-dessus des paules nues, les +frlait, les respirait, les lvres humides et les yeux +riants, dans une sorte de ravissement dvot.</p> + +<p>Il aperut Narcisse, qu'il rencontrait parfois. Il s'avana. +Le jeune homme dut le saluer.</p> + +<p>—Vous allez bien, monseigneur, depuis que j'ai eu +l'honneur de vous voir l'ambassade?</p> + +<p>—Oh! trs bien, trs bien!... Hein? quelle dlicieuse +fte!</p> + +<p>Pierre s'tait inclin. C'tait cet homme, dont le rapport +avait fait condamner son livre; et il lui reprochait +surtout son air de caresse, les promesses menteuses de +son accueil si charmant. Mais le prlat, trs fin, dut +sentir qu'il avait appris l'arrt de la congrgation. Aussi +trouva-t-il plus digne de ne pas le reconnatre ouvertement. +Il se contenta, lui aussi, d'incliner la tte, avec un +lger sourire.<a name="page_525" id="page_525"></a></p> + +<p>—Que de monde! rpta-t-il, et que de belles personnes! +On ne va bientt plus pouvoir circuler dans +ce salon.</p> + +<p>Maintenant, tous les siges y taient occups par des +dames, et l'on commenait y touffer, au milieu de ce +parfum de violettes, que chauffait la fauve odeur des +nuques blondes ou brunes. Les ventails battaient plus +vifs, des rires clairs s'levaient, dans le brouhaha grandissant, +toute une rumeur de conversation, o l'on entendait +circuler les mmes mots. Quelque nouvelle, sans +doute, venait d'tre apporte, un bruit qui se chuchotait, +qui jetait la fivre de groupe en groupe.</p> + +<p>Monsignor Fornaro, trs au courant, voulut donner +lui-mme la nouvelle, qu'on ne disait pas encore voix +haute.</p> + +<p>—Vous savez ce qui les passionne toutes?</p> + +<p>—La sant du Saint-Pre? demanda Pierre, dans +son inquitude. Est-ce que la situation s'est encore +aggrave ce soir?</p> + +<p>Le prlat le regarda, tonn. Puis, avec une sorte d'impatience:</p> + +<p>—Oh! non, oh! non, Sa Saintet va beaucoup mieux, +Dieu merci! Quelqu'un du Vatican me disait tout l'heure +qu'elle avait pu se lever, cette aprs-midi, et recevoir ses +intimes, ainsi qu' l'habitude.</p> + +<p>—On a eu tout de mme grand'peur, interrompit +son tour Narcisse. A l'ambassade, j'avoue que nous +n'tions pas rassurs, parce qu'un conclave, en ce +moment, serait une chose grave pour la France. Elle n'y +aurait aucun pouvoir, notre gouvernement rpublicain +a tort de traiter la papaut comme une quantit ngligeable... +Seulement, sait-on jamais si le pape est malade +ou non? J'ai appris d'une faon certaine qu'il a failli tre +emport, l'autre hiver, lorsque personne n'en soufflait +mot; tandis que, la dernire fois, lorsque tous les journaux +le tuaient, en parlant d'une bronchite, je l'ai vu, moi qui<a name="page_526" id="page_526"></a> +vous parle, trs gaillard et trs gai... Il est malade, +quand il le faut, je crois.</p> + +<p>D'un geste press, monsignor Fornaro carta ce sujet +importun.</p> + +<p>—Non, non, on est rassur, on n'en cause dj plus... +Ce qui passionne toutes ces dames, c'est qu'aujourd'hui +la congrgation du Concile a vot l'annulation du mariage, +dans l'affaire Prada, une grosse majorit.</p> + +<p>De nouveau, Pierre s'mut. N'ayant eu le temps de voir +personne au palais Boccanera, son retour de Frascati, +il craignait que la nouvelle ne ft fausse. Et le prlat +crut devoir donner sa parole d'honneur.</p> + +<p>—La nouvelle est certaine, je la tiens d'un membre +de la congrgation.</p> + +<p>Mais, brusquement, il s'excusa, s'chappa.</p> + +<p>—Pardon! voici une dame que je n'avais pas aperue +et que je dsire saluer.</p> + +<p>Tout de suite, il courut, s'empressa devant elle. Ne +pouvant s'asseoir, il resta debout, courbant sa grande +taille, comme s'il et envelopp de sa galante courtoisie +la jeune femme, si frache, si nue, qui riait d'un si beau +rire, sous l'effleurement lger du petit manteau de soie +violette.</p> + +<p>—Vous connaissez cette dame, n'est-ce pas? demanda +Narcisse Pierre. Non! vraiment?... C'est la bonne amie +du comte Prada, la toute charmante Lisbeth Kauffmann, +qui vient de lui donner un gros garon, et qui reparat ce +soir pour la premire fois dans le monde... Vous savez +qu'elle est Allemande, qu'elle a perdu ici son mari, et +qu'elle peint un peu, assez joliment mme. On pardonne +beaucoup ces dames de la colonie trangre, et celle-ci +est particulirement aime, pour la belle humeur avec +laquelle elle reoit, dans son petit palais de la rue du +Prince-Amde... Vous pensez si la nouvelle qui circule +de l'annulation du mariage, doit l'amuser!</p> + +<p>Elle tait vraiment exquise, cette Lisbeth, trs blonde,<a name="page_527" id="page_527"></a> +trs rose, trs gaie, avec sa peau de satin, son visage de +lait, ses yeux si tendrement bleus, sa bouche dont l'aimable +sourire tait clbre pour sa grce. Et, dans sa toilette +de soie blanche paillete d'or, elle avait surtout, ce soir-l, +une telle joie de vivre, une telle certitude heureuse, + se sentir libre, aimante et aime, qu'autour d'elle la +nouvelle qu'on chuchotait, les mchancets dites derrire +les ventails, semblaient tourner son triomphe. Tous +les regards s'taient un instant fixs sur elle. On rptait +son mot Prada, quand elle s'tait vue enceinte, des +œuvres d'un homme que l'glise dcrtait aujourd'hui +d'impuissance: Mon pauvre ami, c'est donc d'un petit +Jsus que je vais accoucher! Et des rires s'touffaient, +d'irrespectueuses plaisanteries circulaient tout bas, de +bouche oreille, tandis qu'elle, radieuse dans son insolente +srnit, acceptait d'un air de ravissement les +galanteries de monsignor Fornaro, qui la flicitait sur +une toile, une Vierge au lis, envoye par elle une +Exposition.</p> + +<p>Ah! cette annulation de mariage, qui dfrayait la +chronique scandaleuse de Rome depuis un an, quelle +rumeur dernire elle produisait, en tombant ainsi au +beau milieu de ce bal! Le monde noir et le monde blanc +l'avaient longtemps choisie comme un champ de bataille, +pour y changer les plus incroyables mdisances, des +commrages sans fin, des histoires dormir debout. Et +c'tait fini cette fois, le Vatican imperturbable osait prononcer +l'annulation, sous le prtexte que le mariage +n'avait pu tre consomm, par suite de l'impuissance du +mari. Rome entire allait en rire, avec son libre scepticisme, +ds qu'il s'agissait des affaires d'argent de +l'glise. Personne dj n'ignorait les incidents de la +lutte, Prada rvolt qui s'tait tenu l'cart, les Boccanera +inquiets qui avaient remu ciel et terre, et l'argent +distribu aux cratures des cardinaux pour acheter leur +influence, et la grosse somme dont on avait paye indirectement<a name="page_528" id="page_528"></a> +le rapport enfin favorable de monsignor Palma. +On parlait de plus de cent mille francs en tout, ce qu'on +ne trouvait pas trop cher, car un autre divorce, celui d'une +comtesse franaise, avait cot prs d'un million. Le +Saint-Pre avait tant de besoins! Et cela, d'ailleurs, ne +fchait personne, on se contentait d'en plaisanter malignement, +les ventails battaient toujours dans la chaleur +croissante, les dames avaient un frmissement d'aise, +sous le vol discret des mots lgers, murmurs peine, +qui frlaient leurs paules nues.</p> + +<p>—Oh! que la contessina doit tre contente! reprit +Pierre. Je n'avais pas compris pourquoi sa petite amie +nous disait, notre arrive, qu'elle allait tre, ce soir, si +heureuse et si belle... Et c'est cause de cela, certainement, +qu'elle va venir, elle qui, depuis ce procs, se +considrait comme en deuil.</p> + +<p>Mais Lisbeth, ayant rencontr les yeux de Narcisse, lui +avait souri, et il dut aller la saluer son tour, car il la +connaissait, pour avoir travers son atelier, comme toute +la colonie trangre. Il revenait prs de Pierre, lorsqu'une +nouvelle motion parut agiter les aigrettes de diamants +et les fleurs, dans les chevelures. Des ttes se tournrent, +le brouhaha grandit.</p> + +<p>—Eh! c'est le comte Prada en personne! murmura +Narcisse merveill. Une jolie carrure tout-de mme! +Habillez-le de velours et d'or, et quelle figure de bel +aventurier du quinzime sicle, mordant sans scrupule +toutes les jouissances!</p> + +<p>Prada entrait, l'air trs l'aise, gai, presque triomphant. +Et, au-dessus du large plastron blanc de la chemise, +que l'habit encadrait de noir, il avait vraiment une +haute mine de proie, avec ses yeux francs et durs, sa face +nergique, barre d'paisses moustaches brunes. Jamais +sa bouche vorace n'avait montr sa dentition de loup, +dans un sourire de sensualit plus ravie. D'un regard +rapide, il examina, dshabilla toutes les femmes. Puis,<a name="page_529" id="page_529"></a> +quand il eut aperu Lisbeth, si gamine, si rose et si +blonde, il s'adoucit, il vint trs ouvertement elle, +sans s'inquiter le moins du monde de l'ardente curiosit +qui le dvisageait. Il se pencha, causa bas un instant, ds +que monsignor Fornaro lui eut cd la place. Sans doute la +nouvelle qui courait lui fut confirme par la jeune femme, +car il eut un geste, un rire un peu forc, en se relevant.</p> + +<p>Ce fut alors qu'il vit Pierre et qu'il le rejoignit, dans +l'embrasure de la fentre. Il serra galement la main de +Narcisse. Et, tout de suite, avec sa bravoure:</p> + +<p>—Vous savez ce que je vous disais, en revenant ce soir +de Frascati... Eh bien! il parat que c'est fait, ils ont +annul mon mariage... C'est si gros, si impudent, si imbcile, +que j'en doutais tout l'heure.</p> + +<p>—Oh! se permit de dclarer Pierre, la nouvelle est +certaine. Elle vient de nous tre confirme par monsignor +Fornaro, qui la tenait d'un membre de la congrgation. +Et l'on assure que la majorit a t trs forte.</p> + +<p>Un rire encore secoua Prada.</p> + +<p>—Non, non! on n'imagine pas une farce pareille! C'est +le plus beau soufflet que je connaisse, donn la justice et +au simple bon sens. Ah! si l'on parvient aussi faire +casser le mariage civilement, et si mon amie que vous +voyez l-bas, le veut bien, comme on s'amusera dans +Rome! Mais oui! je l'pouserai Sainte-Marie-Majeure, +en grande pompe. Et il y a, de par le monde, un cher +petit tre qui sera de la fte, aux bras de sa nourrice!</p> + +<p>Il riait trop haut, il tait trop brutal, dans cette allusion + son enfant, preuve vivante de sa virilit. Souffrait-il +donc, pour avoir aux lvres un pli qui les retroussait, montrant +ses dents blanches? On le sentait frmissant, en +lutte contre un rveil de passion sourde, tumultueuse, +qu'il ne s'avouait pas lui-mme.</p> + +<p>—Et vous, mon cher abb, reprit-il vivement, connaissez-vous +l'autre nouvelle? Vous a-t-on dit que la comtesse +allait venir?<a name="page_530" id="page_530"></a></p> + +<p>Il nommait ainsi Benedetta, par habitude, oubliant +qu'elle n'tait plus sa femme.</p> + +<p>—On vient de me le dire en effet, rpondit Pierre.</p> + +<p>Un moment, il hsita, avant d'ajouter, cdant au besoin +de prvenir toute surprise fcheuse:</p> + +<p>—Sans doute nous verrons aussi le prince Dario, car il +n'est pas parti pour Naples, comme je vous le disais. Un +empchement, la dernire minute, je crois.</p> + +<p>Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face +brusquement srieuse:</p> + +<p>—Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, +nous les verrons tous les deux!</p> + +<p>Et il se tut, comme envahi d'un flot de penses graves +qui le foraient la rflexion, pendant que les deux amis +continuaient de causer. Puis, il eut un geste d'excuse, il +s'enfona davantage dans l'embrasure, tira d'une poche un +calepin, en dchira une feuille, sur laquelle, en grossissant +seulement un peu les caractres, il crivit au crayon +ces quatre lignes: Une lgende assure que le figuier de +Judas repousse Frascati, mortel pour quiconque veut un +jour tre pape. N'en mangez pas les figues empoisonnes, +ne les donnez ni vos gens ni vos poules. Et il plia +la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse: +Son minence Rvrendissime et Illustrissime le cardinal +Boccanera. Quand il eut replac le tout dans sa +poche, il respira largement, il retrouva son rire.</p> + +<p>C'tait comme un malaise invincible, une lointaine terreur +qui l'avait glac. Sans qu'un raisonnement net se +formult en lui, il venait de sentir le besoin de s'assurer +contre la tentation d'une lchet, d'une abomination possible. +Et il n'aurait pu dire la relation des ides qui l'avait +amen crire les quatre lignes, tout de suite, l'endroit +mme o il se trouvait, sous peine du plus grand des +malheurs. Il n'avait qu'une pense bien arrte: il irait +jeter le billet, en sortant du bal, dans la bote du palais +Boccanera. Maintenant, il tait tranquille.<a name="page_531" id="page_531"></a></p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, mon cher abb? demanda-t-il en +se mlant de nouveau la conversation. Vous tes tout +assombri.</p> + +<p>Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle +qu'il avait reue, son livre condamn, l'unique journe +qu'il aurait le lendemain pour agir encore, s'il ne voulait +pas que son voyage Rome ft une dfaite, il se rcria, +comme si lui-mme avait besoin d'agitation, d'tourdissement, +afin d'esprer quand mme et de vivre.</p> + +<p>—Bah! bah! ne vous dcouragez donc pas, on y laisse +toute sa force! C'est beaucoup qu'une journe, on fait tant +de choses dans une journe! Une heure, une minute suffit +pour que le destin agisse et change les dfaites en victoires.</p> + +<p>Il s'enfivrait, il ajouta:</p> + +<p>—Tenez! allons dans la salle de bal. Il parat que +c'est un prodige.</p> + +<p>Il changea un dernier regard tendre avec Lisbeth, +tandis que Pierre et Narcisse le suivaient, tous trois se +dgageant grand'peine, gagnant la galerie voisine au +milieu du flot press des jupes, parmi cette houle de +nuques et d'paules, d'o montait la passion qui fait la vie, +l'odeur d'amour et de mort.</p> + +<p>Dans une splendeur incomparable, la galerie se droulait, +large de dix mtres, longue de vingt, avec ses huit +fentres qui donnaient sur le Corso, nues, sans rideaux de +vitrage, incendiant les maisons d'en face. C'tait une clart +blouissante, sept paires d'normes candlabres de marbre, +que des bouquets de lampes lectriques changeaient en +torchres gantes, pareilles des astres; et, en haut, +tout le long des corniches, d'autres lampes, enfermes +dans des fleurs aux teintes claires, faisaient une miraculeuse +guirlande de fleurs de flamme, des tulipes, des +pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lam +d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. +Aux portes et aux fentres, les tentures taient de vieille<a name="page_532" id="page_532"></a> +dentelle, brode de soies de couleur, des fleurs encore, +d'une intensit vivante. Mais, sous le plafond somptueux, +aux caissons orns de rosaces d'or, la richesse sans pareille, +unique au monde, tait la collection de chefs-d'œuvre, +telle qu'aucun muse n'en offrait de plus belle. Il y avait +l des Raphal, des Titien, des Rembrandt et des Rubens, +des Velasquez et des Ribera, des œuvres fameuses entre +toutes, qui soudainement, dans cet clairage inattendu, +apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme rveilles + l'immortelle vie du gnie. Et, Leurs Majests ne devant +arriver que vers minuit, le bal venait d'tre ouvert, une +valse emportait des couples, des vols de toilettes tendres, +au travers de la cohue fastueuse, un ruissellement de dcorations +et de joyaux, d'uniformes brods d'or et de robes +brodes de perles, dans un dbordement sans cesse largi +de velours, de soie et de satin.</p> + +<p>—C'est prodigieux vraiment! dclara Prada, de son +air excit. Venez donc par ici, nous allons nous remettre +dans une embrasure de fentre. Il n'y a pas de meilleure +place pour bien voir, sans tre trop bouscul.</p> + +<p>Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvrent plus +que deux, Pierre et le comte, quand ils eurent gagn +enfin l'embrasure dsire. L'orchestre, plac sur une +petite estrade, au fond, venait de finir la valse, et les +danseurs s'taient remis marcher lentement, d'un air +d'tourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la +foule, lorsqu'il se produisit une entre qui fit tourner les +ttes. Donna Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme +si elle et port les couleurs de son frre le cardinal, +arrivait royalement au bras de l'avocat consistorial Morano. +Et jamais elle ne s'tait serre davantage, d'une +taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de vieille +demoiselle, coupe de grands plis, peine adoucie par +les cheveux blancs, n'avait exprim une si ttue et si +victorieuse domination. Il y eut un murmure d'approbation +discrte, une sorte de soulagement public, car le<a name="page_533" id="page_533"></a> +monde romain avait absolument condamn la conduite +indigne de Morano, rompant une liaison de trente annes, + laquelle les salons s'taient habitus, ainsi qu' un +lgitime mariage. On parlait d'un caprice inavouable +pour une petite bourgeoise, d'un mauvais prtexte de +rupture, la suite d'une querelle survenue au sujet du +divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait +dur prs de deux mois, au grand scandale de Rome, o +persiste le culte des longues tendresses fidles. Aussi la +rconciliation touchait-elle tous les cœurs, comme une +des plus heureuses consquences du procs, gagn ce jour-l, +devant la congrgation du Concile. Morano repentant, +donna Serafina reparaissant son bras, dans cette fte, +c'tait trs bien, l'amour vainqueur, les bonnes mœurs +sauves, l'ordre rtabli.</p> + +<p>Mais il y eut une sensation plus profonde, ds que, +derrire sa tante, on aperut Benedetta qui entrait avec +Dario, cte cte. Le jour mme o son mariage venait +d'tre annul, cette indiffrence tranquille des ordinaires +convenances, cette victoire de leur amour avoue, clbre +devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une +telle bravoure de jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut +aussitt pardonne, dans une rumeur d'universelle admiration. +Comme pour Celia et Attilio, les cœurs volaient + eux, l'clat de beaut dont ils rayonnaient, l'extraordinaire +bonheur dont resplendissaient leurs visages. +Dario, encore pli par sa longue convalescence, tait, +dans sa dlicatesse un peu mince, avec ses beaux yeux +clairs de grand enfant, sa barbe brune et frise de jeune +dieu, d'une fiert svelte, o se retrouvait tout le vieux +sang princier des Boccanera. Benedetta, la trs blanche +sous son casque de cheveux noirs, la trs calme, la trs +sage, avait son beau rire, ce rire si rare chez elle, mais +d'une sduction irrsistible, qui la transfigurait, donnait +un charme de fleur sa bouche un peu forte, emplissait +d'une clart de ciel l'infini de ses grands yeux sombres,<a name="page_534" id="page_534"></a> +insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si +gaie, si bonne, elle avait eu le dlicieux instinct de se +mettre en robe blanche, une robe tout unie de jeune fille, +dont le symbole disait sa virginit, le grand lis pur qu'elle +tait reste obstinment, pour le mari de son choix. Rien +de sa chair ne se montrait encore, pas mme la discrte +chancrure permise sur la gorge. C'tait le mystre +d'amour impntrable, redoutable, une beaut souveraine +de femme, dont la toute-puissance dormait l, voile de +blanc. Aucune parure, pas un bijou, ni aux mains, ni aux +oreilles. Sur le corsage, rien qu'un collier, mais un +collier de reine, le fameux collier de perles des Boccanera, +qu'elle tenait de sa mre et que Rome entire connaissait, +des perles d'une grosseur fabuleuse, jetes l, + son cou, ngligemment, et qui suffisaient, dans sa robe +simple, lui donner la royaut.</p> + +<p>—Oh! murmura Pierre extasi, qu'elle est heureuse +et qu'elle est belle!</p> + +<p>Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pens voix haute; +car il entendit, son ct, une plainte sourde de fauve, +un involontaire grondement, qui lui rappela la prsence +du comte. Celui-ci, d'ailleurs, touffa ce cri de sa blessure, +brusquement rouverte. Et il eut encore la force +d'affecter une gaiet brutale.</p> + +<p>—Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les +deux! J'espre bien qu'on va les marier et les coucher +devant nous.</p> + +<p>Puis, regrettant cette grossiret de plaisanterie, o se +rvoltait la souffrance de son dsir inassouvi de mle, il +voulut se montrer indiffrent.</p> + +<p>—Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a +les plus belles paules du monde, et que c'est un vrai +succs pour elle que de paratre plus belle encore, en ne +les montrant pas.</p> + +<p>Il continua, parvint causer d'un air dtach, contant +de menus faits sur celle qu'il s'obstinait nommer la<a name="page_535" id="page_535"></a> +comtesse. Mais il s'tait renfonc un peu dans l'embrasure, +de crainte sans doute qu'on ne remarqut sa pleur, +le tic douloureux qui contractait ses lvres. Il n'tait pas +en tat de lutter, de se faire voir riant et insolent, ct +de la joie du couple, si navement affiche. Et il fut heureux +du rpit que lui donna, ce moment, l'arrive du +roi et de la reine.</p> + +<p>—Ah! voici Leurs Majests! s'cria-t-il en se tournant +vers la fentre. Voyez donc cette bousculade, dans la +rue!</p> + +<p>En effet, malgr les vitres fermes, un tumulte de foule +montait des trottoirs. Et Pierre, ayant regard, vit, dans +le reflet des lampes lectriques, une nappe de ttes +humaines envahir la chausse et se presser autour des +carrosses. Dj, plusieurs reprises, il avait rencontr +le roi, pendant ses promenades quotidiennes la villa +Borghse, venant l comme un modeste particulier, un +brave bourgeois, sans gardes, sans escorte, n'ayant avec lui, +dans sa victoria, qu'un aide de camp. D'autres fois, il tait +seul, il conduisait un lger phaton, accompagn simplement +d'un valet de pied en livre noire. Mme une fois, +il avait emmen la reine, tous deux assis cte cte, en +bon mnage qui se promne pour son plaisir. Et le monde +affair des rues, les promeneurs des jardins, en les voyant +passer ainsi, se contentaient de les saluer d'un geste +affectueux, sans les importuner d'acclamations, tandis que +les plus expansifs se contentaient de s'approcher librement +pour leur sourire. Aussi Pierre, dans l'ide traditionnelle +qu'il se faisait des rois qui se gardent et qui +dfilent, entours de toute une pompe militaire, avait-il +t singulirement surpris et touch de la bonhomie +aimable de ce mnage royal s'en allant sa guise, avec +une belle scurit, au milieu de l'amour souriant de son +peuple. D'autres dtails sur le Quirinal lui taient venus +de partout, la bont et la simplicit du roi, son dsir de +paix, sa passion de la chasse, de la solitude et du grand<a name="page_536" id="page_536"></a> +air, qui avait d souvent, dans le dgot du pouvoir, lui +faire rver une vie libre, loin de cette besogne autoritaire +de souverain, pour laquelle il ne semblait point fait. +Mais surtout la reine tait adore, d'une honntet si +naturelle et si sereine, qu'elle tait la seule ignorer +les scandales de Rome, trs cultive, trs affine, au +courant de toutes les littratures, et trs heureuse d'tre +intelligente, suprieure de beaucoup son entourage, +et le sachant, et aimant le faire voir, sans effort, avec +une parfaite grce.</p> + +<p>Prada qui tait rest, ainsi que Pierre, le visage contre +une vitre de la fentre, montra la foule d'un geste.</p> + +<p>—Maintenant qu'ils ont vu la reine, ils vont aller se +coucher contents. Et il n'y a pas l, je vous en rponds, +un seul agent de police... Ah! tre aim, tre aim!</p> + +<p>Son mal le reprenait, il se retourna vers la galerie, en +plaisantant.</p> + +<p>—Attention! mon cher, il s'agit de ne pas manquer +l'entre de Leurs Majests. C'est le plus beau de la fte.</p> + +<p>Quelques minutes s'coulrent, et l'orchestre, brusquement, +s'interrompit au milieu d'une polka, pour +jouer, de toute la sonorit de ses cuivres, la marche +royale. Il y eut une dbcle parmi les danseurs, le milieu +de la salle se vida. Le roi et la reine entraient, accompagns +par le prince et par la princesse Buongiovanni, +qui taient alls les recevoir en bas de l'escalier. Le roi +tait simplement en frac, la reine avait une robe de satin +paille, recouverte d'une admirable dentelle blanche; et, +sous le diadme de brillants qui ceignait ses beaux +cheveux blonds, elle gardait un grand air de jeunesse, +une face ronde et frache, faite d'amabilit, de douceur +et d'esprit. La musique jouait toujours, avec une violence +d'accueil, enthousiaste. Derrire son pre et sa mre, +Celia avait paru, dans le flot des assistants, qui suivaient +pour voir; puis taient venus Attilio, les Sacco, des parents, +des personnages officiels. Et, en attendant que la<a name="page_537" id="page_537"></a> +marche royale ft finie, il n'y avait encore, au milieu +de la sonorit des instruments et de l'clat des lampes, +que des saluts, des regards, des sourires; pendant que +tous les invits, debout, se poussaient, se haussaient, le +cou tendu, les yeux luisants, un flux montant de ttes et +d'paules, tincelantes de pierreries.</p> + +<p>Enfin, l'orchestre se tut, les prsentations eurent lieu. +Leurs Majests, qui connaissaient d'ailleurs Celia, la flicitrent +avec une bont toute paternelle. Mais Sacco, +comme ministre autant que comme pre, tenait surtout +prsenter son fils Attilio. Il courba sa souple chine de +petit homme, trouva les belles paroles qui convenaient, si +bien que ce fut le lieutenant qu'il fit s'incliner devant le +roi, tandis qu'il rservait pour la reine l'hommage du +beau garon, si passionnment aim. De nouveau, Leurs +Majests se montrrent d'une bienveillance extrme, +mme pour madame Sacco, toujours modeste et prudente, +qui s'effaait. Et il se produisit ensuite un fait, dont le +rcit, colport de salon en salon, allait y soulever des +commentaires sans fin. Apercevant Benedetta, que le +comte Prada lui avait amene aprs son mariage, la reine +lui sourit, ayant conu pour sa beaut et pour son charme +une admiration tendre; de sorte que, force de s'approcher, +la jeune femme eut l'insigne faveur d'une conversation +de quelques minutes, accompagne des plus +aimables paroles, que toutes les oreilles voisines purent +entendre. Certainement, la reine ignorait l'vnement du +jour, le mariage avec Prada annul, l'union prochaine +avec Dario annonce publiquement, dans ce gala qui ftait +dsormais de doubles fianailles. Mais l'impression n'en +tait pas moins produite, on ne parla plus que de ces +compliments adresss Benedetta par la plus vertueuse et +la plus intelligente des reines, et son triomphe en fut +accru, elle en devint plus belle, plus fire, plus victorieuse, +dans ce bonheur d'tre enfin l'poux choisi, qui +la faisait rayonner.<a name="page_538" id="page_538"></a></p> + +<p>Alors, ce fut pour Prada une souffrance indicible. Pendant +que les souverains continuaient s'entretenir, la +reine avec les dames qui venaient la saluer, le roi avec +des officiers, des diplomates, tout un dfil des personnages +importants, Prada, lui, ne voyait toujours que Benedetta +flicite, caresse, hausse en pleine tendresse et +en pleine gloire. Dario tait prs d'elle, jouissait, resplendissait +avec elle. C'tait pour eux que ce bal tait donn, +pour eux que les lampes tincelaient, que l'orchestre +jouait, que toutes les belles femmes de Rome s'taient +dvtues, la gorge ruisselante de diamants, dans un violent +parfum d'amour; c'tait pour eux que Leurs Majests +venaient d'entrer aux sons de la marche royale, pour eux +que la fte tournait l'apothose, pour eux qu'une souveraine +adore souriait, apportait ces fianailles le +cadeau de sa prsence, pareille la bonne fe des contes +bleus, dont la venue assure le bonheur aux nouveau-ns. +Et il y avait, dans cette heure d'extraordinaire clat, +un apoge de chance et d'allgresse, une victoire de +cette femme dont il avait eu la beaut lui, sans la pouvoir +possder, de cet homme qui maintenant allait la lui +prendre, victoire si publique, si tale, si insultante, +qu'il la recevait en plein visage, brlante comme un +soufflet. Puis, ce n'tait pas que son orgueil et sa passion +qui saignaient ainsi, il se sentait encore frapp dans sa +fortune par le triomphe des Sacco. tait-ce donc vrai que +le climat dlicieux de Rome devait finir par corrompre +les rudes conqurants du Nord, pour qu'il et cette sensation +de fatigue et d'puisement, moiti mang dj? +Le jour mme, Frascati, avec cette dsastreuse histoire +de btisses, il avait entendu craquer ses millions, bien +qu'il refust de convenir que ses affaires devenaient +mauvaises, comme le bruit en courait; et, ce soir, au milieu +de cette fte, il voyait le Midi vaincre, Sacco l'emporter, +en homme qui vit l'aise des cures chaudes, faites goulment +sous le soleil de flamme. Ce Sacco ministre, ce<a name="page_539" id="page_539"></a> +Sacco familier du roi, s'alliant par le mariage de son fils + une des plus nobles familles de l'aristocratie romaine, +en passe d'tre un jour le matre de Rome et de l'Italie, +remuant ds maintenant, pleines mains, l'argent et le +peuple, quel soufflet encore pour sa vanit d'homme de +proie, pour ses apptits toujours voraces de jouisseur, qui +se sentait pouss hors de la table avant la fin du festin! +Tout croulait, tout lui chappait, Sacco lui volait ses +millions, Benedetta lui labourait la chair, laissait en lui +cette abominable blessure du dsir inassouvi, dont jamais +plus il ne devait gurir.</p> + +<p>A ce moment, Pierre entendit de nouveau cette plainte +sourde de fauve, ce grondement involontaire et dsespr, +qui lui avait dj boulevers le cœur. Et il regarda le +comte, il lui demanda:</p> + +<p>—Vous souffrez?</p> + +<p>Mais, devant cet homme blme, qui gardait un grand +calme par un effort surhumain de volont, il regretta sa +question indiscrte, reste d'ailleurs sans rponse. Aussi, +pour le mettre l'aise, continua-t-il, en disant tout haut +les rflexions que faisait natre en lui le spectacle de la +pompe qui se droulait.</p> + +<p>—Ah! votre pre avait raison, nous autres Franais, +avec notre ducation si profondment catholique, mme +en ces jours de doute universel, nous ne voyons toujours +dans Rome que la Rome sculaire des papes, sans presque +savoir, sans pouvoir presque comprendre les modifications +profondes, qui, d'anne en anne, en font la Rome italienne +d'aujourd'hui. Si vous saviez, lorsque je suis +arriv ici, combien le roi avec son gouvernement, combien +ce jeune peuple travaillant se faire une grande capitale, +taient pour moi des quantits ngligeables! Oui, +j'cartais cela, je n'en tenais aucun compte, dans mon +rve de ressusciter Rome, une nouvelle Rome chrtienne +et vanglique, pour le bonheur des peuples.</p> + +<p>Il eut un lger rire, prenant en piti sa candeur; et,<a name="page_540" id="page_540"></a> +d'un geste, il montrait la galerie, le prince Buongiovanni +en ce moment inclin devant le roi, la princesse +coutant les galanteries de Sacco, l'aristocratie papale +abattue, les parvenus d'hier accepts, le monde noir et +le monde blanc mls ce point, qu'il n'y avait plus gure +l que des sujets, la veille de ne faire qu'un peuple. +L'impossible conciliation entre le Quirinal et le Vatican +ne s'indiquait-elle pas comme fatale dans les faits, sinon +dans les principes, en face de l'volution quotidienne, +de ces hommes, de ces femmes en joie, riants et pars, +que le souffle du dsir emportait? Il fallait bien vivre, +aimer, tre aim, faire de la vie, ternellement! Et le +mariage d'Attilio et de Celia allait tre le symbole de +l'union ncessaire, la jeunesse et l'amour victorieux des +vieilles haines, toutes les querelles oublies dans cette +treinte du beau garon qui passe et qui emmne son +cou la belle fille conquise, pour que le monde continue.</p> + +<p>—Voyez-les donc, reprit Pierre, sont-ils beaux, ces +fiancs, et jeunes, et gais, et riant l'avenir! Je comprends +bien que votre roi soit venu ici pour faire plaisir + son ministre et pour achever de rallier son trne +une des vieilles familles romaines: c'est de la bonne, de +la brave et paternelle politique. Mais je veux croire aussi +qu'il a compris la touchante signification de ce mariage, +la vieille Rome, dans la personne de cette dlicieuse +enfant, si ingnue, si amoureuse, se donnant la jeune +Italie, cet enthousiaste et loyal garon, qui porte si crnement +l'uniforme. Et que leurs noces soient donc dfinitives +et fcondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que +je vous souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant +que j'apprends vous connatre!</p> + +<p>Dans l'branlement douloureux de son ancien rve +d'une Rome vanglique et universelle, il venait de prononcer +ce souhait d'une nouvelle fortune pour l'ternelle +cit, avec une si vive, si profonde motion, que Prada +ne put s'empcher de rpondre:<a name="page_541" id="page_541"></a></p> + +<p>—Je vous remercie, vous faites l un vœu qui est dans +le cœur de tout bon Italien.</p> + +<p>Mais sa voix s'trangla. Pendant qu'il regardait Celia +et Attilio, qui causaient en se souriant, il venait d'apercevoir +Benedetta et Dario, qui les rejoignaient, avec le +mme sourire d'immense bonheur. Et, lorsque les deux +couples furent runis, si clatants, si triomphants de vie +heureuse et superbe, il n'eut plus la force de rester l, de +les voir et de souffrir.</p> + +<p>—J'ai une soif crever, dit-il brutalement. Venez +donc au buffet boire quelque chose.</p> + +<p>Et il manœuvra pour se glisser derrire la foule, le long +des fentres, de manire ne pas tre remarqu, en gagnant +la porte de la salle des Antiques, l'extrmit de la galerie.</p> + +<p>Comme Pierre le suivait, un flot de monde les spara, +et le prtre se trouva port vers les deux couples, qui causaient +toujours tendrement. Celia, l'ayant reconnu, l'appela +d'un petit geste amical. Elle tait en extase devant +Benedetta, dans son culte ardent de la beaut, joignant +devant elle ses petites mains de lis, comme elle les joignait +devant la Madone.</p> + +<p>—Oh! monsieur l'abb, faites-moi ce plaisir, dites-lui +qu'elle est belle, oh! plus belle que tout ce qu'il y a de +plus beau sur la terre, plus belle que le soleil, la lune +et les toiles!... Si tu savais, chrie, a m'en donne un +frisson, de te voir belle ce point, belle comme le +bonheur, belle comme l'amour!</p> + +<p>Benedetta se mit rire, pendant que les deux jeunes +gens s'gayaient.</p> + +<p>—Tu es aussi belle que moi, chrie... C'est parce que +nous sommes heureuses que nous sommes belles.</p> + +<p>Celia rpta doucement:</p> + +<p>—Oui, oui, heureuses... Te rappelles-tu le soir o tu +me disais que a ne russissait gure, de marier le roi et +le pape? Attilio et moi, nous les marions, et nous sommes +si heureux pourtant!<a name="page_542" id="page_542"></a></p> + +<p>—Mais Dario et moi, nous ne les marions pas, au contraire! +reprit gaiement Benedetta. Va, va, comme tu me +l'as rpondu, ce mme soir, il suffit de s'aimer, et l'on +sauve le monde!</p> + +<p>Lorsque Pierre put enfin gagner la porte de la salle des +Antiques, o tait install le buffet, il y retrouva Prada +debout, clou l, immobilis, s'emplissant quand mme +les yeux de l'atroce spectacle qu'il voulait fuir. Il avait d +se retourner, voir, voir encore. Et ce fut ainsi qu'il assista, +le cœur saignant, la reprise des danses, la premire +figure d'un quadrille, que l'orchestre jouait avec l'clat +de ses cuivres. Benedetta et Dario, Celia et Attilio, se +faisaient vis--vis. Cela fut si charmant, si adorable, ces +deux couples de jeunesse et de joie, dansant dans la +clart blanche, dans le luxe et dans l'odeur d'amour, que +le roi et la reine s'approchrent, s'intressrent. Il y eut +des bravos d'admiration, une infinie tendresse s'pandit +de tous les cœurs.</p> + +<p>—Je crve de soif, venez donc! rpta Prada, qui put +enfin s'arracher sa torture.</p> + +<p>Il se fit servir un verre de limonade glace, il l'avala +d'un trait, de l'air goulu d'un fivreux qui jamais plus +n'apaisera le feu intrieur dont il est brl.</p> + +<p>Cette salle des Antiques tait une vaste pice, dalle +d'une mosaque, dcore de stuc, o se trouvait, le long +des murs, une clbre collection de vases, de bas-reliefs, +de statues. Les marbres dominaient, il y avait l pourtant +quelques bronzes, entre autres un gladiateur mourant, +d'une beaut incomparable. Mais la merveille tait +la fameuse Vnus, un pendant la Vnus du Capitole, +plus fine, plus souple, le bras gauche dtendu, en un +geste de voluptueux abandon. Ce soir-l, un puissant +rflecteur lectrique jetait sur elle une blouissante +clart d'astre; et le marbre, dans sa divine et pure nudit, +semblait vivre d'une vie surhumaine, immortelle.</p> + +<p>Contre le mur du fond, on avait install le buffet, une<a name="page_543" id="page_543"></a> +longue table, recouverte d'une nappe brode, charge +d'assiettes de fruits, de ptisseries, de viandes froides. +Des gerbes de fleurs s'y dressaient, au milieu des bouteilles +de champagne, des punchs brlants et des sorbets +glacs, de l'arme des verres, des tasses th et des bols + bouillon, toute une richesse de cristaux, de porcelaines, +d'argenterie tincelante aux lumires. Et l'innovation +heureuse tait qu'on avait empli toute une moiti de la +salle par des ranges de petites tables, o les invits, au +lieu de consommer debout, pouvaient s'asseoir et se faire +servir, comme dans un caf.</p> + +<p>Pierre, une de ces petites tables, aperut Narcisse, +assis prs d'une jeune femme; et Prada s'approcha, en +reconnaissant Lisbeth.</p> + +<p>—Vous voyez que vous me retrouvez en belle compagnie, +dit galamment l'attach d'ambassade. Puisque vous +m'aviez perdu, je n'ai rien trouv de mieux que d'aller +offrir mon bras madame pour l'amener ici.</p> + +<p>—Une bonne ide, dit Lisbeth avec son joli rire, d'autant +plus que j'avais trs soif.</p> + +<p>Ils s'taient fait servir du caf glac, qu'ils buvaient +lentement, l'aide de petites cuillers de vermeil.</p> + +<p>—Moi aussi, dclara le comte, je meurs de soif, je ne +puis pas me dsaltrer... Vous nous invitez, n'est-ce pas? +cher monsieur. Ce caf-l va peut-tre me calmer un +peu... Ah! chre amie, que je vous prsente donc +monsieur l'abb Froment, un jeune prtre franais des +plus distingus.</p> + +<p>Tous quatre demeurrent longtemps assis, causant et +s'gayant un peu des invits qui dfilaient. Mais Prada +restait proccup, malgr sa galanterie habituelle pour +son amie; par moments, il l'oubliait, retombait dans sa +souffrance; et ses yeux, quand mme, retournaient vers +la galerie voisine, d'o lui arrivaient des bruits de +musique et de danse.</p> + +<p>—Eh bien! mon ami, quoi donc pensez-vous?<a name="page_544" id="page_544"></a> +demanda gentiment Lisbeth, en le voyant un moment si +ple, si perdu. tes-vous indispos?</p> + +<p>Il ne rpondit pas, il dit tout d'un coup:</p> + +<p>—Tenez! voyez donc, voil le vrai couple, voil +l'amour et le bonheur!</p> + +<p>Et il indiquait d'un petit geste la marquise Montefiori, +la mre de Dario, et son second mari, ce Jules Laporte, +cet ancien sergent de la garde suisse, plus jeune qu'elle +de quinze ans, qu'elle avait pch au Corso, de ses yeux +de flamme rests superbes, et dont elle avait fait un marquis +Montefiori, triomphalement, pour l'avoir tout elle. +Dans les bals, dans les soires, elle ne le lchait pas, +le gardait son bras malgr l'usage, se faisait conduire +au buffet par lui, tant elle tait heureuse de le montrer, +en beau garon dont elle tait fire. Et tous les deux +buvaient du champagne, mangeaient des sandwichs, debout, +elle extraordinaire encore de beaut massive, malgr +ses cinquante ans passs, lui de fire tournure, les +moustaches au vent, en aventurier heureux dont la +brutalit gaie plaisait aux dames.</p> + +<p>—Vous savez, reprit le comte plus bas, qu'elle a d le +tirer d'une vilaine aventure. Oui, il plaait des reliques, +il vivotait en faisant le courtage pour les couvents de Belgique +et de France, et il avait lanc toute une affaire de +reliques fausses, des juifs d'ici qui fabriquaient de petits +reliquaires anciens avec des dbris d'os de mouton, le tout +scell, sign par les autorits les plus authentiques. On a +touff cette affaire, dans laquelle trois prlats se trouvaient +galement compromis... Ah! l'heureux homme! +Regardez donc comme elle le dvore des yeux! Et lui, est-il +assez grand seigneur, avec sa faon de lui tenir cette +assiette, o elle mange un blanc de volaille!</p> + +<p>Puis, rudement, avec une ironie sourde et pre, il continua, +en parlant des amours Rome. Les femmes y +taient ignorantes, ttues et jalouses. Quand une femme +y avait conquis un homme, elle le gardait la vie entire,<a name="page_545" id="page_545"></a> +il devenait son bien, sa chose, dont elle disposait toute +heure pour son plaisir elle. Et il citait des liaisons sans +fin, celle entre autres de donna Serafina et de Morano, +devenues de vritables mariages; et il raillait ce manque de +fantaisie, ce don total et trop lourd, ces baisers qui s'embourgeoisaient, +qui ne pouvaient finir, s'ils finissaient, +qu'au milieu des catastrophes les plus dsagrables.</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous, qu'avez-vous donc, mon bon ami? +se rcria de nouveau Lisbeth en riant. C'est trs gentil au +contraire, ce que vous nous racontez l! Lorsqu'on s'aime, +il faut bien s'aimer toujours.</p> + +<p>Elle tait dlicieuse, avec ses fins cheveux blonds envols, +sa dlicate nudit blonde; et Narcisse, languissant, +les yeux demi ferms, la compara une figure de Botticelli, +qu'il avait vue Florence. La nuit s'avanait, Pierre +tait retomb dans sa proccupation assombrie, lorsqu'il +entendit une femme, qui passait, dire qu'on dansait dj le +cotillon. En effet, les cuivres de l'orchestre sonnaient au +loin, et il se rappela brusquement le rendez-vous que +monsignor Nani lui avait donn, dans le petit salon des +glaces.</p> + +<p>—Vous partez? demanda vivement Prada, en voyant +que le prtre saluait Lisbeth.</p> + +<p>—Non, non! pas encore.</p> + +<p>—Ah! bon, ne partez pas sans moi. Je veux marcher +un peu, je vous accompagnerai jusque l-bas... N'est-ce +pas? vous me retrouverez ici.</p> + +<p>Pierre dut traverser deux salons, un jaune et un bleu, +avant d'arriver, tout au bout, au petit salon des glaces. +Ce dernier tait en vrit une merveille, d'un rococo +exquis, une rotonde de glaces plies, que d'admirables +bois dors encadraient. Mme au plafond, les glaces continuaient +en pans inclins, de sorte que, de toutes parts, +les images se multipliaient, se mlaient, se renversaient, + l'infini. Par une heureuse discrtion, l'lectricit n'y +avait pas t mise, deux candlabres seulement y brlaient,<a name="page_546" id="page_546"></a> +chargs de bougies roses. Les tentures et le +meuble taient de soie bleue trs tendre. Et l'impression, +en entrant, tait d'une douceur, d'un charme sans pareil, +comme si l'on tait entr chez les fes, reines des sources, +au milieu d'un palais d'eaux limpides, illumin jusqu'aux +plus lointaines profondeurs, par des bouquets d'toiles.</p> + +<p>Tout de suite Pierre aperut monsignor Nani, assis +paisiblement sur un canap bas; et, comme ce dernier +l'avait espr, il se trouvait absolument seul, le cotillon +ayant attir la foule vers la galerie. Un grand silence +rgnait, on entendait peine l'orchestre qui venait mourir +l, en un vague petit souffle de flte.</p> + +<p>Le prtre s'excusa de s'tre fait attendre.</p> + +<p>—Non, non, mon cher fils, dit monsignor Nani, avec +son amabilit, que rien n'puisait, j'tais fort bien dans +cet asile... Quand j'ai vu la foule par trop menaante, je +me suis rfugi ici.</p> + +<p>Il ne parla pas de Leurs Majests, mais il laissait entendre +qu'il avait vit leur prsence, courtoisement. +S'il tait venu, c'tait par grande tendresse pour Celia; +et c'tait aussi dans un but de trs dlicate diplomatie, +pour que le Vatican ne part pas rompre tout fait avec +les Buongiovanni, cette ancienne famille si fameuse dans +les fastes de la papaut. Sans doute le Vatican ne pouvait +signer ce mariage, qui semblait unir la vieille +Rome au jeune royaume d'Italie; mais, cependant, il +ne voulait pas non plus avoir l'air de disparatre, de se +dsintresser, en abandonnant ses plus fidles serviteurs.</p> + +<p>—Voyons, mon cher fils, reprit le prlat, il s'agit maintenant +de vous... Je vous ai dit que, si la congrgation de +l'Index avait conclu la condamnation de votre livre, la +sentence ne serait soumise au Saint-Pre, et signe par +lui, qu'aprs-demain. Vous avez donc toute une journe +encore devant vous.</p> + +<p>Pierre ne put s'empcher de l'interrompre, avec une +vivacit douloureuse.<a name="page_547" id="page_547"></a></p> + +<p>—Hlas! monseigneur, que voulez-vous que je fasse? +J'ai dj rflchi, je ne trouve aucune occasion, aucun +moyen de me dfendre... Voir Sa Saintet, et comment, +maintenant qu'elle est malade!</p> + +<p>—Oh! malade, malade, murmura Nani de son air fin, +Sa Saintet va beaucoup mieux, puisque j'ai eu, aujourd'hui +mme, comme tous les mercredis, l'honneur d'tre +reu par elle. Quand elle est fatigue un peu, et qu'on la +dit trs malade, elle laisse dire: a la repose et a lui +permet de juger, autour d'elle, certaines ambitions et +certaines impatiences.</p> + +<p>Mais Pierre tait trop boulevers pour couter attentivement. +Il continua:</p> + +<p>—Non, c'est fini, je suis dsespr. Vous m'avez parl +d'un miracle possible, je ne crois gure aux miracles. +Puisque je suis battu Rome, je repartirai, je retournerai + Paris, o je continuerai la lutte... Oui! mon me +ne peut se rsigner, mon espoir du salut par l'amour ne +peut mourir, et je rpondrai par un nouveau livre, et je +dirai dans quelle terre neuve doit pousser la religion nouvelle!</p> + +<p>Il y eut un silence. Nani le regardait de ses yeux clairs, +o l'intelligence avait la nettet et le tranchant de l'acier. +Dans le grand calme, dans l'air lourd et chaud du petit +salon, dont les glaces refltaient les bougies sans nombre, +un clat plus sonore de l'orchestre entra, droula un lent +bercement de valse, puis mourut.</p> + +<p>—Mon cher fils, la colre est mauvaise... Vous rappelez-vous +que, ds votre arrive, je vous ai promis, lorsque +vous auriez vainement tch d'tre reu par le Saint-Pre, +de faire mon tour une tentative?</p> + +<p>Et, voyant le jeune prtre s'agiter:</p> + +<p>—coutez-moi, ne vous excitez pas... Sa Saintet, +hlas! n'est pas toujours conseille prudemment. Elle a +autour d'elle des personnes dont le dvouement manque +parfois de l'intelligence dsirable. Je vous l'ai dj dit, je<a name="page_548" id="page_548"></a> +vous ai mis en garde contre les dmarches inconsidres... +C'est pourquoi j'ai tenu, il y a trois semaines dj, remettre +moi-mme votre livre Sa Saintet, pour qu'elle +daignt y jeter les yeux. Je me doutais bien qu'on l'avait +empch d'arriver jusqu' elle... Et voil ce que j'tais +charg de vous dire: Sa Saintet, qui a eu l'extrme +bont de lire votre livre, dsire formellement vous voir.</p> + +<p>Un cri de joie et de remerciement jaillit de la gorge +de Pierre.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, ah! monseigneur!</p> + +<p>Mais Nani le fit taire vivement, regarda autour d'eux, +d'un air d'inquitude extrme, comme s'il et redout +qu'on pt les entendre.</p> + +<p>—Chut! chut! c'est un secret, Sa Saintet dsire vous +recevoir tout fait en particulier, sans mettre personne +dans la confidence... coutez bien. Il est deux heures du +matin, n'est-ce pas? Aujourd'hui mme, neuf heures +prcises du soir, vous vous prsenterez au Vatican, en demandant + toutes les portes monsieur Squadra. Partout, +on vous laissera passer. En haut, monsieur Squadra vous +attendra et vous introduira... Et pas un mot, que pas une +me ne se doute de ces choses!</p> + +<p>Le bonheur, la reconnaissance de Pierre dbordrent +enfin. Il avait saisi les deux mains douces et grasses du +prlat.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, comment vous exprimer toute ma +gratitude? Si vous saviez, la nuit et la rvolte taient dans +mon me, depuis que je me sentais le jouet de ces minences +puissantes qui se moquaient de moi!... Mais vous +me sauvez, je suis de nouveau sr de vaincre, puisque je +vais pouvoir enfin me jeter aux pieds de Sa Saintet, le +Pre de toute vrit et de toute justice. Il ne peut que +m'absoudre, moi qui l'aime, qui l'admire, qui suis convaincu +de n'avoir lutt jamais que pour sa politique et +ses ides les plus chres... Non, non! c'est impossible, +il ne signera pas, il ne condamnera pas mon livre!<a name="page_549" id="page_549"></a></p> + +<p>Nani, qui avait dgag ses mains, tchait de le calmer, +d'un geste paternel, tout en gardant son petit sourire de +mpris, pour une telle dpense inutile d'enthousiasme. +Il y parvint, il le supplia de s'loigner. L'orchestre avait +repris, au loin. Puis, lorsque le prtre se retira, en le +remerciant encore, il lui dit simplement:</p> + +<p>—Mon cher fils, souvenez-vous que, seule, l'obissance +est grande.</p> + +<p>Pierre, qui n'avait plus que l'ide de partir, retrouva +presque tout de suite Prada, dans la salle des armures. +Leurs Majests venaient de quitter le bal, en grande +crmonie, accompagnes par les Buongiovanni et les +Sacco. La reine avait maternellement embrass Celia, +pendant que le roi serrait la main d'Attilio, honneurs +d'une bonhomie charmante dont les deux familles rayonnaient. +Mais beaucoup d'invits suivaient l'exemple des +souverains, s'en allaient dj par petits groupes. Et le +comte, qui paraissait singulirement nerv, plus pre +et plus amer, tait impatient de partir, lui aussi.</p> + +<p>—Enfin, c'est vous, je vous attendais. Eh bien! filons +vite, voulez-vous?... Votre compatriote, monsieur Narcisse +Habert, m'a pri de vous dire que vous ne le cherchiez +pas. Il est descendu, pour accompagner mon amie +Lisbeth jusqu' sa voiture... Moi, dcidment, j'ai besoin +d'air. Je veux faire un tour pied, je vais aller avec vous +jusqu' la rue Giulia.</p> + +<p>Puis, comme tous deux reprenaient leurs vtements au +vestiaire, il ne put s'empcher de ricaner, en ajoutant de +sa voix brutale:</p> + +<p>—Je viens de les voir partir tous les quatre ensemble, +vos bons amis; et vous faites bien d'aimer rentrer +pied, car il n'y avait pas de place pour vous dans le +carrosse... Cette donna Serafina, quelle belle effronterie, + son ge, de s'tre trane ici, avec son Morano, pour +triompher du retour de l'infidle!... Et les deux autres, +les deux jeunes, ah! j'avoue qu'il m'est difficile de parler<a name="page_550" id="page_550"></a> +d'eux tranquillement, car ils ont commis cette nuit, en +se montrant de la sorte, une abomination d'une impudence +et d'une cruaut rares!</p> + +<p>Ses mains tremblaient, il murmura encore:</p> + +<p>—Bon voyage, bon voyage au jeune homme, puisqu'il +part pour Naples!... Oui, j'ai entendu dire Celia qu'il +partait ce soir, six heures, pour Naples. Eh bien! que +mes vœux l'accompagnent, bon voyage!</p> + +<p>Dehors, les deux hommes eurent une sensation dlicieuse, +au sortir de la chaleur touffante des salles, en +entrant dans l'admirable nuit, limpide et froide. C'tait +une nuit de pleine lune superbe, une de ces nuits de +Rome, o la ville dort sous le ciel immense, dans une +clart lysenne, comme berce d'un rve d'infini. Et ils +prirent le beau chemin, ils descendirent le Corso, suivirent +ensuite le cours Victor-Emmanuel.</p> + +<p>Prada s'tait un peu calm, mais il restait ironique, il +parlait pour s'tourdir sans doute, avec une abondance +fivreuse, revenant aux femmes de Rome, cette fte +qu'il avait trouve splendide, et qu'il raillait maintenant.</p> + +<p>—Oui, elles ont de belles robes, mais qui ne leur +vont pas, des robes qu'elles font venir de Paris, et qu'elles +n'ont pu naturellement essayer. C'est comme leurs bijoux, +elles ont encore des diamants et surtout des perles de +toute beaut, mais monts si lourdement, qu'ils sont +affreux en somme. Et si vous saviez leur ignorance, leur +frivolit, sous leur apparente morgue! Tout est chez elles +en surface, mme la religion: dessous, il n'y a rien, qu'un +vide insondable. Je les regardais, au buffet, manger +belles dents. Ah! pour a, elles ont un vigoureux apptit! +Remarquez que, ce soir, les invits se sont conduits assez +bien, on n'a pas trop dvor. Mais, si vous assistiez un +bal de la cour, vous verriez un pillage sans nom, le +buffet assig, les plats engloutis, une bousculade d'une +voracit extraordinaire!</p> + +<p>Pierre ne rpondait que par des monosyllabes. Il tait<a name="page_551" id="page_551"></a> +tout sa joie dbordante, cette audience du pape, qu'il +rvait dj, la prparant dans ses moindres dtails, sans +pouvoir se confier personne. Et les pas des deux hommes +sonnaient sur le pav sec, dans la large rue, dserte et +claire, tandis que la lune dcoupait nettement les ombres +noires.</p> + +<p>Brusquement, Prada se tut. Il tait bout de bravoure +bavarde, envahi tout entier et comme paralys par +l'effrayante lutte qui se livrait en lui. A deux reprises +dj, il avait touch, dans la poche de son habit, le billet +crit au crayon, dont il se rptait les quatre lignes: +Une lgende assure que le figuier de Judas repousse +Frascati, mortel pour quiconque veut un jour tre pape. +N'en mangez pas les figues empoisonnes, ne les donnez +ni vos gens ni vos poules. Le billet tait bien l, +il le sentait; et, s'il avait voulu accompagner Pierre, +c'tait pour le jeter dans la bote du palais Boccanera. Il +continuait marcher d'un pas vif, le billet serait dans la +bote avant dix minutes, aucune puissance au monde ne +pouvait l'empcher de l'y jeter, puisque sa volont tait +arrte formellement. Jamais il ne commettrait le crime +de laisser empoisonner les gens.</p> + +<p>Mais il souffrait une torture si abominable! Cette Benedetta +et ce Dario venaient de soulever en lui un tel orage +de haine jalouse! Il en oubliait Lisbeth, qu'il aimait, et +cet enfant, ce petit tre de sa chair, dont il tait si orgueilleux. +Toujours la femme l'avait ravag d'un dsir de mle +conqurant, il n'avait violemment joui que de celles qui +rsistaient. Et, aujourd'hui, il en existait une au monde, +qu'il avait voulue, qu'il avait achete en l'pousant, et qui +s'tait refuse ensuite. Cette femme sienne, il ne l'avait +pas eue, il ne l'aurait jamais. Pour l'avoir, autrefois, il +aurait incendi Rome; maintenant, il se demandait ce +qu'il allait bien faire, pour l'empcher d'tre un autre. +Ah! c'tait cette pense qui rouvrait la plaie saignante +son flanc, la pense de cet autre jouissant de son bien.<a name="page_552" id="page_552"></a> +Comme ils devaient se moquer de lui ensemble! Comme +ils s'taient plu le ridiculiser en lanant le mensonge +de sa prtendue impuissance, dont il se sentait quand +mme atteint, malgr toutes les preuves qu'il pourrait +faire de sa virilit. Sans trop y croire, il les avait accuss +d'tre amant et matresse depuis longtemps, se +rejoignant la nuit, n'ayant qu'une alcve, au fond de ce +sombre palais Boccanera, dont les histoires d'amour +taient lgendaires. A prsent, cela certainement allait +tre, puisqu'ils taient libres, dlis au moins du lien +religieux. Ils les voyaient cte cte sur la mme couche, +il voquait des visions brlantes, leurs treintes, leurs +baisers, le ravissement de leur dlire. Ah! non, ah! non, +c'tait impossible, la terre croulerait plutt!</p> + +<p>Puis, comme Pierre et lui quittaient le cours Victor-Emmanuel, +pour s'engager parmi les anciennes rues, +trangles et tortueuses, qui conduisent la rue Giulia, il +se revit jetant le billet dans la bote du palais. Ensuite, il +se disait comment les choses devaient se passer. Le billet +dormirait jusqu'au matin dans la bote. Don Vigilio, le +secrtaire, qui, sur l'ordre formel du cardinal, gardait la +clef de cette bote, descendrait de bonne heure, trouverait +la lettre, la remettrait Son minence, laquelle ne permettait +pas qu'on en dcachett aucune. Et les figues +seraient jetes, il n'y aurait plus de crime possible, le +monde noir ferait le silence. Mais, pourtant, si le billet ne +se trouvait pas dans la bote, que se produirait-il? Alors, il +admit cette supposition, vit nettement les figues arriver +sur la table, au dner d'une heure, dans leur joli petit +panier, si coquettement recouvert de feuilles. Dario tait +l comme de coutume, seul avec son oncle, puisqu'il ne +partait pour Naples que le soir. L'oncle et le neveu mangeaient-ils +l'un et l'autre des figues, ou bien un seul, et +lequel des deux? Ici, la vision se brouillait, c'tait de +nouveau le destin en marche, ce destin qu'il avait rencontr +sur la route de Frascati, allant son but inconnu,<a name="page_553" id="page_553"></a> +sans arrt possible, au travers des obstacles. Le petit +panier de figues allait, allait toujours, sa besogne +ncessaire, qu'aucune main au monde n'tait assez forte +pour empcher.</p> + +<p>La rue Giulia s'allongeait sans fin, toute blanche de +lune, et Pierre sortit comme d'un rve, devant le palais +Boccanera, noir sous le ciel d'argent. Trois heures du +matin sonnaient une glise du voisinage. Et il se sentit un +petit frisson, en entendant prs de lui cette plainte douloureuse +de fauve bless mort, ce sourd grondement +involontaire que le comte, dans sa lutte affreuse, venait +de laisser chapper de nouveau.</p> + +<p>Mais, tout de suite, il eut un rire qui raillait, il dit en +serrant la main du prtre:</p> + +<p>—Non, non, je ne vais pas plus loin... Si l'on me voyait +ici, cette heure, on croirait que je suis retomb amoureux +de ma femme.</p> + +<p>Il alluma un cigare, et il s'en alla, dans la nuit claire, +sans se retourner.<a name="page_554" id="page_554"></a></p> + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> + +<p>Pierre, lorsqu'il s'veilla, fut tout surpris d'entendre +sonner onze heures. Dans la fatigue de ce bal, o il tait +rest si tard, il avait dormi d'un sommeil d'enfant, d'une +paix dlicieuse, comme s'il avait, en dormant, senti son +bonheur. Et, ds qu'il eut ouvert les yeux, le radieux +soleil qui entrait par les fentres, le baigna d'espoir. Sa +premire pense fut que, le soir enfin, il verrait le pape, + neuf heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant +cette journe bnie, dont le ciel splendide et pur lui +semblait d'un si heureux prsage?</p> + +<p>Il se leva, ouvrit les fentres, laissa entrer la tideur +de l'air, qui lui sembla avoir ce got de fruit et de fleur, +remarqu ds le jour de son arrive, dont il avait plus +tard essay vainement d'analyser la nature, un got +d'orange et de rose. tait-ce possible qu'on ft en dcembre? +Quel pays adorable, pour qu'avril part y refleurir, +au seuil mme de l'hiver! Puis, sa toilette faite, +comme il s'accoudait, pour regarder au del du Tibre, +couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes en toute +saison, il aperut Benedetta assise prs de la fontaine, +dans le petit jardin abandonn du palais. Et il descendit, +ne pouvant tenir en place, cdant un besoin de vie, de +gaiet et de beaut.</p> + +<p>Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait +d'elle, rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.<a name="page_555" id="page_555"></a></p> + +<p>—Ah! mon cher abb, que je suis heureuse, que je +suis heureuse!</p> + +<p>Souvent, ils avaient pass les matines dans ce coin de +calme et d'oubli. Mais quelles matines tristes, quand, +l'un et l'autre, ils taient sans esprance! Aujourd'hui, +l'abandon des alles envahies par les herbes folles, les +buis qui avaient pouss dans le vieux bassin combl, les +orangers symtriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin +des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme +infini, une intimit rveuse et tendre, dans laquelle il +tait trs bon de reposer sa joie. Et surtout il faisait si +tide, ct du grand laurier, dans l'angle o se trouvait +la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'norme +bouche bante du masque tragique, avec sa chanson de +flte. Une fracheur montait du grand sarcophage de +marbre, dont le bas-relief droulait une bacchanale frntique, +des faunes emportant, renversant des femmes +sous leurs baisers voraces. Et l'on tait l hors des temps +et des lieux, au fond d'un pass rvolu, si lointain, que +les alentours disparaissaient, les constructions rcentes +des quais, le quartier ventr, gris encore de la poussire +des dcombres, Rome elle-mme bouleverse, en mal +d'un monde nouveau.</p> + +<p>—Ah! rpta Benedetta, que je suis heureuse!... +J'touffais dans ma chambre, j'ai d descendre ici, tant +mon cœur avait besoin de place, d'air et de soleil, pour +battre son aise!</p> + +<p>Elle tait assise, prs du sarcophage, sur le fragment +de colonne renverse, qui servait de banc; et elle voulut +que le prtre vnt se mettre ct d'elle. Jamais il ne +l'avait vue d'une telle beaut, avec ses noirs cheveux +encadrant sa face pure, toute rose et dlicate comme +une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans +fond, dans la lumire, taient des brasiers o roulait de +l'or; tandis que sa bouche d'enfance, sa bouche de candeur +et de sage raison, avait un rire de bonne crature,<a name="page_556" id="page_556"></a> +libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni les +hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, +rvant tout haut.</p> + +<p>—Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai dj +obtenu la sparation de corps, je finirai par obtenir le +divorce civil, du moment que l'glise aura annul mon +mariage. Et j'pouserai Dario, oui! vers le printemps +prochain, peut-tre plus tt, si l'on arrive hter les +formalits... Ce soir, six heures, il part pour Naples, +o il va rgler une affaire d'intrt, une proprit que +nous y possdions encore, et qu'il a fallu vendre, car tout +cela a cot trs cher. Mais qu'importe prsent, puisque +nous voil l'un l'autre!... Dans quelques jours, ds qu'il +sera revenu, que de bonnes heures, comme nous allons +rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en +ai pas dormi, aprs ce bal qui a t si beau, tant j'ai +fait des projets, ah! des projets magnifiques, vous verrez, +vous verrez, car je veux que vous restiez Rome, +dsormais, jusqu' notre mariage.</p> + +<p>Il se mit rire avec elle, gagn par cette explosion de +jeunesse et de bonheur, au point qu'il devait faire un rude +effort sur lui-mme, pour ne pas dire lui aussi sa flicit, +l'espoir dont sa prochaine entrevue avec le pape l'emplissait. +Mais il avait jur de n'en parler personne.</p> + +<p>Dans le silence frissonnant de l'troit jardin ensoleill, +un cri persistant d'oiseau revenait par intervalles; et +Benedetta en plaisantant leva la tte, regarda une cage +qui tait accroche une fentre du premier tage.</p> + +<p>—Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut +que tout le monde soit content dans la maison.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'colire +en vacances:</p> + +<p>—Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez +pas Tata?... Mais c'est la perruche de mon oncle +le cardinal! Je la lui ai donne au dernier printemps, et +il l'adore, il lui permet de voler les morceaux sur son<a name="page_557" id="page_557"></a> +assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la rentre, +craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la +laisse dans la salle manger, la seule pice de son appartement +o il fasse un peu chaud.</p> + +<p>Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, +une de ces jolies petites perruches d'un vert cendr, si +soyeuses et si souples. Elle se pendait du bec aux barreaux +de sa cage, se balanait, battait des ailes, dans l'allgresse +du clair soleil.</p> + +<p>—Parle-t-elle? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ah! non, elle crie, rpondit Benedetta en riant. Mon +oncle prtend qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il +cause trs bien avec elle.</p> + +<p>Brusquement, elle sauta un autre sujet, comme si +une obscure liaison d'ides la faisait penser son autre +oncle, l'oncle par alliance qu'elle avait Paris.</p> + +<p>—Vous devez avoir reu une lettre du vicomte de la +Choue... Il m'a crit hier son chagrin de voir que vous +n'arriviez pas tre reu par Sa Saintet. Il avait tant +compt sur vous, sur votre victoire, pour le triomphe de +ses ides!</p> + +<p>En effet, Pierre recevait frquemment des lettres du +vicomte, o celui-ci se dsesprait de l'importance prise +par son adversaire, le baron de Fouras, depuis le grand +succs de sa dernire campagne Rome, avec le plerinage +international du Denier de Saint-Pierre. C'tait le +rveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les +conqutes librales du no-catholicisme menaces, si +l'on n'obtenait pas du Saint-Pre une adhsion formelle +aux fameuses corporations obligatoires, pour battre en +brche les corporations libres, soutenues par les conservateurs. +Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans compliqus, +dans son impatience de le voir reu enfin au +Vatican.</p> + +<p>—Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu dj une lettre +dimanche, et j'en ai encore trouv une hier soir, en revenant<a name="page_558" id="page_558"></a> +de Frascati... Ah! je serais si heureux, si heureux +de pouvoir lui rpondre par la bonne nouvelle!</p> + +<p>De nouveau, sa joie dborda, la pense que le soir il +verrait le pape, lui ouvrirait son me brlante d'amour, +recevrait de lui l'encouragement suprme, raffermi dans +sa mission du salut social, au nom fraternel des petits et +des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lcha +son secret, qui lui gonflait le cœur.</p> + +<p>—Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce +soir.</p> + +<p>Benedetta ne comprit pas d'abord.</p> + +<p>—Comment a?</p> + +<p>—Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, +ce matin, ce bal, que le Saint-Pre, auquel il avait +remis mon livre, dsirait me voir... Et je serai reu ce +soir, neuf heures.</p> + +<p>Elle tait devenue toute rouge, tellement elle faisait +sienne la joie du jeune prtre, qu'elle avait fini par +aimer d'une ardente amiti. Et ce succs d'un ami tombant +dans sa flicit elle, prenait une importance +extraordinaire, comme une certitude de complte russite +pour tout le monde. Elle eut un cri de superstitieuse +exalte et ravie.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! a va nous porter chance!... Ah! +que je suis heureuse, mon ami, que je suis heureuse de +voir que le bonheur vous arrive en mme temps qu' +moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur +que vous ne pouvez pas vous imaginer... Et c'est sr, +maintenant, que tout marchera trs bien, car une maison +o il y a quelqu'un qui voit le pape est bnie, la +foudre ne la frappe plus.</p> + +<p>Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si clatante +de gaiet, qu'il s'inquita.</p> + +<p>—Chut! chut! on m'a demand le secret... Je vous en +supplie, pas un mot personne, ni votre tante, ni mme + Son minence... Monsignor Nani serait trs contrari.<a name="page_559" id="page_559"></a></p> + +<p>Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait +de monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car +n'tait-ce pas lui qu'elle devait d'tre parvenue enfin +faire annuler son mariage? Puis, reprise d'une bouffe +de folle joie:</p> + +<p>—Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur +seul est bon?... Vous ne me demandez pas des larmes, +aujourd'hui, mme pour les pauvres qui souffrent, qui ont +froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a vraiment que +le bonheur de vivre! a gurit tout. On ne souffre pas, on +n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!</p> + +<p>Stupfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait +cette singulire solution donne la question redoutable +de la misre. Soudainement, il sentait que toute sa tentative +d'apostolat tait vaine, sur cette fille d'un beau +ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de sicles de souveraine +aristocratie. Il avait voulu la catchiser, l'amener + l'amour chrtien des humbles et des misrables, la +conqurir la nouvelle Italie qu'il rvait, veille aux +temps nouveaux, pleine de piti pour les choses et +pour les tres. Et, si elle s'tait attendrie avec lui sur les +souffrances du bas peuple, aux heures o elle souffrait +elle-mme, le cœur saignant des plus cruelles blessures, +la voil qui, ds sa gurison, clbrait l'universelle flicit, +en crature des brlants ts et des hivers doux +comme des printemps!</p> + +<p>—Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.</p> + +<p>—Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les +connaissez pas, les pauvres!... Qu'on donne une fille de +notre Transtvre le garon qu'elle aime, et elle est aussi +radieuse qu'une reine, elle mange son pain sec, le soir, +en lui trouvant le got sucr le plus dlicieux. Les mres +qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui +sont vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient +leurs numros sortir la loterie, tout le monde est +comme a, tout le monde ne demande que de la chance<a name="page_560" id="page_560"></a> +et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir tre juste +et tcher de mieux rpartir la fortune, il n'y aura toujours +de satisfaits que ceux dont le cœur chantera, souvent +mme sans en savoir la cause, par un beau jour de +soleil comme aujourd'hui!</p> + +<p>Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en +plaidant de nouveau la cause de tant de pauvres tres, +qui, cette minute mme, agonisaient au loin, quelque +part, succombant la douleur physique ou la douleur +morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si +doux, une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie +de la joie, la dsesprance sans bornes du soleil, +comme si quelqu'un qu'on ne voyait pas avait laiss tomber +cette ombre. tait-ce donc l'odeur trop forte du laurier, +la senteur amre des orangers et des buis qui lui +donnaient ce vertige? tait-ce le frisson de sensuelle tideur +dont ses veines se mettaient battre, parmi ces +ruines, dans ce coin de passion trs ancienne? Ou plutt +n'tait-ce que ce sarcophage avec son enrage bacchanale, +qui veillait l'ide de la mort prochaine, au fond +mme des obscures volupts de l'amour, sous le baiser +inassouvi des amants? Un instant, la claire chanson de la +fontaine lui parut un long sanglot, et il lui sembla que +tout s'anantissait, dans cette ombre formidable venue de +l'invisible.</p> + +<p>Dj, Benedetta lui avait pris les deux mains et le +rveillait l'enchantement d'tre l, prs d'elle.</p> + +<p>—L'lve est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et +elle a le crne bien dur. Que voulez-vous? il y a des +ides qui n'entrent pas dans notre tte. Non, jamais vous +ne ferez entrer ces choses dans la tte d'une fille de +Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous +aimer telles que nous sommes, belles de toute notre force, +autant que nous pouvons l'tre!</p> + +<p>Et elle tait si belle cette minute, si belle dans le +resplendissement de son bonheur, qu'il en tremblait,<a name="page_561" id="page_561"></a> +comme devant un dieu, devant la toute-puissance qui +menait le monde.</p> + +<p>—Oui, oui, bgaya-t-il, la beaut, la beaut, souveraine +encore, souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle +suffire rassasier l'ternelle faim des pauvres hommes!</p> + +<p>—Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... +Montons dner, ma tante doit nous attendre.</p> + +<p>Le dner avait lieu une heure, et les rares fois o +Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis +la table de ces dames, dans la petite salle manger du +second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle. +A la mme heure, au premier tage, dans la salle ensoleille +dont les fentres ouvraient sur le Tibre, le cardinal +dnait, lui aussi, trs heureux d'avoir pour convive son +neveu Dario, car son secrtaire, don Vigilio, son autre +convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on +l'interrogeait. Les deux services taient absolument distincts, +ni la mme cuisine, ni le mme personnel; et il +n'existait gure de commune, en bas, qu'une grande pice +servant d'office.</p> + +<p>Mais la salle manger du second avait beau tre morne, +attriste par le demi-jour verdtre de la cour, le djeuner +de ces dames et du jeune prtre fut trs gai. Donna Serafina, +si rigide d'ordinaire, semblait elle-mme dtendue +par une grande flicit intrieure. Sans doute elle n'avait +pas encore puis les dlices de son triomphe de la veille, +au bras de Morano, ce bal; et ce fut elle qui parla de +la soire la premire, pleine d'loges, bien que la prsence +du roi et de la reine l'et beaucoup gne, disait-elle. +Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle +avait vit de se faire prsenter. D'ailleurs, elle esprait +que son affection bien connue pour Celia, dont elle tait +la marraine, suffirait expliquer sa prsence dans ce +salon neutre, o tous les pouvoirs s'taient coudoys. Elle +devait pourtant garder un scrupule, car elle annona +que, tout de suite aprs le djeuner, elle comptait sortir,<a name="page_562" id="page_562"></a> +pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrtaire, +qui elle dsirait parler d'une œuvre dont elle tait dame +patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de +la soire des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. +Jamais elle n'avait brl de plus de zle, ni de plus +d'espoir, propos du prochain avnement de son frre, +le cardinal, au trne de saint Pierre: c'tait, pour elle, +un suprme triomphe une exaltation de sa race, que son +orgueil du nom jugeait ncessaire et invitable; et, pendant +la dernire indisposition du pape rgnant, elle avait +pouss les choses jusqu' s'inquiter du trousseau qu'elle +voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.</p> + +<p>Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant +de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionne d'une +femme dont le bonheur d'amour se plat au bonheur +d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert, +elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:</p> + +<p>—Eh bien? Giacomo, et les figues?</p> + +<p>Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la +regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait +la pice.</p> + +<p>—Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on +pas?</p> + +<p>—Quelles figues donc, contessina?</p> + +<p>—Mais les figues que j'ai vues ce matin l'office, par +o j'ai eu la curiosit de passer en allant au jardin... Des +figues superbes, dans un petit panier. Mme, je me suis +tonne qu'il pt encore y en avoir, en cette saison... Je +les aime bien, moi. Je m'tais rgale l'avance, en songeant +que j'en mangerais au dner.</p> + +<p>Victorine se mit rire.</p> + +<p>—Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues +que ce prtre de Frascati, vous vous rappelez, le cur de +l-bas, est venu, hier soir, dposer en personne pour Son +minence. J'tais l, il a rpt trois reprises que +c'tait un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de<a name="page_563" id="page_563"></a> +Son minence, sans mme dranger une feuille... Alors, +on a fait comme il a dit.</p> + +<p>—Eh bien! c'est gentil, s'cria Benedetta, avec une +colre comique. En voil des gourmands qui se rgalent +sans nous! Il me semble qu'on aurait pu partager.</p> + +<p>Donna Serafina intervint, en demandant Victorine:</p> + +<p>—N'est-ce pas? vous parlez du cur qui venait autrefois +nous voir la villa.</p> + +<p>—Oui, oui, le cur Santobono, celui qui dessert l-bas +la petite glise Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, +il fait toujours demander l'abb Paparelli, dont il a t le +camarade au sminaire, je crois. Et, hier soir encore, +c'est l'abb Paparelli qui a d nous l'amener l'office, +avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, +malgr les recommandations, on avait oubli de le mettre +tout l'heure sur la table de Son minence, de sorte que +les figues n'auraient, ce matin, t pour personne, si l'abb +Paparelli n'tait descendu les prendre en courant et ne +les avait montes lui-mme, avec une vraie dvotion, +comme s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que +Son minence les trouve si bonnes!</p> + +<p>—Ce n'est pas ce matin que mon frre leur fera grande +fte, conclut la princesse, car il a un peu de drangement, +il a pass une nuit mauvaise.</p> + +<p>Au nom rpt de Paparelli, elle tait devenue soucieuse. +Le caudataire, avec sa face molle et ride, sa taille +grosse et courte de vieille fille dvote en jupe noire, lui +dplaisait, depuis qu'elle s'tait aperue de l'extraordinaire +empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son +humilit et de son effacement. Il n'tait rien qu'un domestique, +en apparence le plus chtif, et il gouvernait, elle le +sentait combattre sa propre influence, dfaire souvent ce +qu'elle avait fait, pour le triomphe des ambitions de son +frre. Le pis tait que, deux fois dj, elle le souponnait +d'avoir pouss celui-ci des actes qu'elle considrait +comme de vritables fautes. Peut-tre s'tait-elle trompe,<a name="page_564" id="page_564"></a> +elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares +mrites et une pit tout fait exemplaire.</p> + +<p>Cependant, Benedetta continuait rire et plaisanter. +Et, comme Victorine tait sortie de la salle, elle appela +le valet.</p> + +<p>—coutez, Giacomo, vous allez me faire une petite +commission...</p> + +<p>Elle s'interrompit, pour dire sa tante et Pierre:</p> + +<p>—Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je +les vois table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils +doivent, comme nous, en tre au dessert. Mon oncle soulve +les feuilles, se sert avec un bon sourire, passe le +panier Dario, qui le passe don Vigilio. Et, tous les +trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? +les voyez-vous?</p> + +<p>Elle les voyait, elle, et c'tait son besoin d'tre prs de +Dario, sa continuelle pense volant vers lui, qui l'voquait +ainsi, avec les deux autres. Son cœur tait en bas, elle +voyait, elle entendait, elle sentait, par tous les sens +exquis de son amour.</p> + +<p>—Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire +Son minence que nous mourons d'envie de goter ses +figues et qu'elle serait bien aimable en nous envoyant +celles dont elle ne voudra pas.</p> + +<p>Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant +sa voix svre.</p> + +<p>—Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.</p> + +<p>Et elle s'adressa sa nice:</p> + +<p>—Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces +sortes de gamineries.</p> + +<p>—Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, +il y a si longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!</p> + +<p>Pierre, jusque-l, s'tait content d'couter, s'gayant +simplement lui-mme de la voir gaie ce point. Comme +il se produisait un petit froid, il parla alors, dit son +propre tonnement d'avoir aperu la veille, si tard en<a name="page_565" id="page_565"></a> +saison, des fruits sur ce fameux figuier de Frascati. Cela +tenait sans doute l'exposition de l'arbre, au grand mur +qui le protgeait.</p> + +<p>—Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda +Benedetta.</p> + +<p>—Mais oui, j'ai mme voyage avec les figues qui vous +ont fait tant d'envie.</p> + +<p>—Comment cela, voyag avec les figues?</p> + +<p>Dj, il regrettait la parole qui venait de lui chapper. +Puis, il prfra tout dire.</p> + +<p>—J'ai rencontr l-bas quelqu'un qui tait venu en +voiture et qui a voulu absolument me ramener Rome. +En route, nous avons recueilli le cur Santobono, +parti pied pour faire le chemin, trs gaillardement, +avec son panier... Mme nous nous sommes arrts un +instant dans une osteria.</p> + +<p>Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, +au travers de la Campagne romaine, envahie par le crpuscule. +Mais Benedetta le regardait fixement, prvenue, +renseigne, n'ignorant pas les frquentes visites que +Prada faisait, l-bas, ses terrains et ses constructions.</p> + +<p>—Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, madame, le comte, rpondit simplement Pierre. +Je l'ai revu cette nuit, il tait boulevers, et il faut le +plaindre.</p> + +<p>Les deux femmes ne se blessrent pas, tellement cette +parole charitable du jeune prtre tait dite avec une +motion profonde et naturelle, dans le dbordement +d'amour qu'il aurait voulu pandre sur les tres et sur les +choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle +affectait de n'avoir pas mme entendu; tandis que Benedetta, +d'un geste, sembla dire qu'elle n'avait tmoigner +ni piti ni haine pour un homme qui lui tait devenu +compltement tranger. Cependant, elle ne riait plus, elle<a name="page_566" id="page_566"></a> +finit par dire, en songeant au petit panier qui s'tait promen +dans la voiture de Prada:</p> + +<p>—Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, +je prfre maintenant ne pas en avoir mang.</p> + +<p>Tout de suite aprs le caf, donna Serafina les quitta, +dans la hte qu'elle avait de mettre un chapeau et de +partir pour le Vatican. Rests seuls, Benedetta et Pierre +s'attardrent table un instant encore, repris de leur +gaiet, causant en bons amis. Le prtre reparla de son +audience du soir, de sa fivre d'impatience heureuse. A +peine deux heures, encore sept heures attendre: qu'allait-il +faire, quoi allait-il employer cette aprs-midi +interminable? Alors, elle, trs gentiment, eut une ide.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes +tous si contents, il ne faut pas nous quitter... Dario a sa +voiture. Il doit, comme nous, avoir fini de djeuner, et je +vais lui faire dire de monter nous prendre, de nous emmener +pour une grande promenade, le long du Tibre, +trs loin.</p> + +<p>Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. +Mais, juste ce moment, don Vigilio parut, l'air effar.</p> + +<p>—Est-ce que la princesse n'est pas l?</p> + +<p>—Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—C'est Son minence qui m'envoie... Le prince vient +de se sentir indispos, en se levant de table... Oh! rien, +rien de bien grave sans doute.</p> + +<p>Elle eut un cri, plutt de surprise que d'inquitude.</p> + +<p>—Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. +Venez donc, monsieur l'abb. Il ne faut pas qu'il soit +malade, pour nous emmener en voiture.</p> + +<p>Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, +elle la fit descendre aussi.</p> + +<p>—Dario se trouve indispos, on peut avoir besoin de +toi.</p> + +<p>Tous quatre entrrent dans la chambre, vaste et suranne, +meuble simplement, o le jeune prince venait dj<a name="page_567" id="page_567"></a> +de passer un long mois, clou l par sa blessure l'paule. +On y arrivait en traversant un petit salon; et, partant du cabinet +de toilette voisin, un couloir reliait ces pices + l'appartement intime du cardinal: la salle manger, +la chambre coucher, le cabinet de travail, relativement +troits, qu'on avait taills dans une des immenses salles de +jadis, l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, +dont la porte ouvrait sur le couloir, une simple chambre +nue, o se trouvait un autel de bois peint, sans un tapis, +sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, pour +s'agenouiller et prier.</p> + +<p>En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario +tait allong, tout vtu. Prs de lui, le cardinal Boccanera +se tenait debout, paternellement; et, dans l'inquitude +commenante, il gardait sa haute taille fire, son +calme d'me souveraine et sans reproche.</p> + +<p>—Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?</p> + +<p>Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il +n'tait encore que trs ple, l'air ivre.</p> + +<p>—Oh! ce n'est rien, un tourdissement... Imagine-toi, +c'est comme si j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, +et il m'a sembl que j'allais tomber... Alors, je n'ai eu +que le temps de venir me jeter sur mon lit.</p> + +<p>Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre +haleine. Et le cardinal, son tour, entra dans +quelques dtails.</p> + +<p>—Nous achevions tranquillement de djeuner, je +donnais des ordres don Vigilio pour l'aprs-midi, et +j'tais sur le point de quitter la table, lorsque j'ai vu +Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se rasseoir, +il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en +ouvrant les portes de ses mains ttonnantes... Et nous +l'avons suivi, sans comprendre. J'avoue que je cherche, +que je ne comprends pas encore.</p> + +<p>D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, +o semblait avoir souffl un brusque vent de<a name="page_568" id="page_568"></a> +catastrophe. Toutes les portes taient restes grandes +ouvertes, on voyait en enfilade le cabinet de toilette, puis +le couloir, au bout duquel la salle manger apparaissait +dans son dsordre de pice abandonne soudainement, +avec la table servie encore, les serviettes jetes, les +chaises repousses. Cependant, on ne s'effarait toujours +pas.</p> + +<p>Benedetta fit, voix haute, la rflexion habituelle en +pareil cas.</p> + +<p>—Pourvu que vous n'ayez rien mang de mauvais!</p> + +<p>D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobrit +ordinaire de sa table.</p> + +<p>—Oh! des œufs, des ctelettes d'agneau, un plat +d'oseille, ce n'est pas ce qui a pu lui charger l'estomac. +Moi, je ne bois que de l'eau pure; lui, prend deux doigts +de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y est pour rien.</p> + +<p>—Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio +Son minence et moi, nous serions galement indisposs.</p> + +<p>Dario, qui avait un moment ferm les yeux, les rouvrit, +respira fortement de nouveau, en s'efforant de rire.</p> + +<p>—Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens dj beaucoup +plus l'aise. Il faut que je me remue.</p> + +<p>—Alors, reprit Benedetta, coute le projet que j'ai +fait... Tu vas me prendre en voiture, avec monsieur l'abb +Froment, et tu nous conduiras dans la Campagne, trs loin.</p> + +<p>—Volontiers! Elle est gentille, ton ide... Victorine, +aidez-moi donc.</p> + +<p>Il s'tait soulev, en s'aidant pniblement du poignet. +Mais, avant que la servante se ft avance, il eut une +lgre convulsion, il retomba, comme foudroy par une +syncope. Ce fut le cardinal, rest au bord du lit, qui le +reut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois, +perdait la tte.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! a le reprend... Vite, vite, il +faut le mdecin.<a name="page_569" id="page_569"></a></p> + +<p>—Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, +que la scne commenait bouleverser, lui aussi.</p> + +<p>—Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se +dpcher. Elle connat l'adresse... Le docteur Giordano, +tu sais, Victorine.</p> + +<p>La servante partit, et un lourd silence tomba dans la +pice, o un frisson d'anxit croissait de minute en minute. +Benedetta, trs ple, tait revenue prs du lit, pendant +que le cardinal, qui avait gard Dario entre ses +bras, la tte tombe sur son paule, le regardait. Et un +affreux soupon venait de natre en lui, vague, indtermin +encore: il lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse +terrifie, qu'il avait remarqu chez le plus cher +ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il l'avait ainsi +tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'tait +la mme syncope, la mme sensation qu'il n'treignait +plus que le corps froid d'un tre aim, dont le cœur s'arrtait; +c'tait surtout la pense grandissante du poison, +venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, autour de lui, en +coup de foudre. Longtemps, il resta pench de la sorte, +au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race, +cherchant, tudiant, retrouvant les symptmes du mal +mystrieux et implacable, qui lui avait dj emport la +moiti de lui-mme.</p> + +<p>Mais Benedetta, demi-voix, le suppliait.</p> + +<p>—Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en +prie, laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, mon tour... +N'ayez pas peur, je le tiendrai trs doucement, il sentira +que c'est moi, et a le rveillera peut-tre.</p> + +<p>Il leva enfin la tte, la regarda; et il lui cda la place, +aprs l'avoir serre et baise perdument, les yeux gros +de larmes, toute une brusque motion, o l'adoration +qu'il avait pour elle fondait la rigide froideur qu'il affectait +d'habitude.</p> + +<p>—Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bgaya-t-il, +avec un grand tremblement de chne dracin.<a name="page_570" id="page_570"></a></p> + +<p>Tout de suite, d'ailleurs, il se matrisa, se reconquit. Et, +tandis que Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient +qu'on et besoin d'eux, dsesprs de n'tre bons + rien, il se mit marcher avec lenteur au travers de la +chambre. Puis, cette pice parut tre trop troite pour les +penses qu'il roulait, il s'carta d'abord jusque dans le +cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par +pousser jusqu' la salle manger. Et il allait toujours, et +il revenait toujours, srieux, impassible, la tte basse, +perdu dans la mme rverie sombre. Quel monde de +rflexions s'agitait dans le crne de ce croyant, de ce +prince hautain, qui s'tait donn Dieu, et qui tait sans +pouvoir contre l'invitable destine? De temps autre, il +revenait prs du lit, s'assurait des progrs du mal, regardait +sur le visage de Dario o en tait la crise; ensuite, il +repartait du mme pas rythmique, disparaissait, reparaissait, +comme emport par la rgularit monotone des +forces que l'homme n'arrte point. Peut-tre se trompait-il, +peut-tre ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, +dont le mdecin sourirait. Il fallait esprer et +attendre. Et il allait encore, et il revenait encore, et rien, +au milieu du silence lourd, ne pouvait sonner plus +anxieusement que les pas cadencs de ce haut vieillard, +dans l'attente du destin.</p> + +<p>La porte se rouvrit, Victorine rentra, essouffle.</p> + +<p>—Le mdecin, je l'ai trouv, le voici!</p> + +<p>De son air souriant, le docteur Giordano se prsenta, +avec sa petite tte rose boucles blanches, toute sa personne +discrtement paterne, qui lui donnaient une +allure d'aimable prlat. Mais, ds qu'il eut flair la +chambre, vu ce monde angoiss, qui l'attendait, il devint +aussitt trs grave, il prit l'attitude ferme, l'absolu respect +du secret ecclsiastique, qu'il devait la frquentation +de sa clientle d'glise. Et il ne laissa chapper +qu'un mot, murmur peine, ds qu'il eut jet un regard +sur le malade.<a name="page_571" id="page_571"></a></p> + +<p>—Comment, encore! a recommence!</p> + +<p>Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il +avait rcemment soign. Qui donc s'acharnait sur ce +pauvre jeune prince, si inoffensif, si peu gnant? Personne, +du reste, ne pouvait comprendre, si ce n'taient +Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une +telle fivre d'impatience, brlant d'tre rassure, qu'elle +n'coutait pas, n'entendait pas.</p> + +<p>—Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, +dites-nous que ce n'est rien... a ne peut rien +tre, puisqu'il tait si bien portant, si gai tout l'heure... +Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement +rien... Nous allons voir.</p> + +<p>Il s'tait tourn, et il s'inclina profondment devant +le cardinal, qui revenait du fond de la salle manger, de +son pas gal et songeur, pour se planter au pied du lit, +immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux sombres fixs +sur les siens, une inquitude mortelle, car il n'ajouta +rien, il se mit examiner Dario, en homme qui a senti +le prix des minutes. Et, mesure que son examen avanait, +son visage d'affable optimisme prenait une gravit blme, +une sourde terreur, que tmoignait seule un petit frmissement +des lvres. C'tait lui qui, prcisment, avait +assist monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci tait +mort, une crise de fivre infectieuse, ainsi qu'il l'avait +diagnostiqu pour le bulletin de dcs. Sans doute lui +aussi reconnaissait les mmes terribles symptmes, la face +d'un gris de plomb, l'hbtement d'affreuse ivresse; et, +en vieux mdecin romain, habitu aux morts subites, il +sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science +ait encore bien compris, exhalaison putride du Tibre ou +sculaire poison de la lgende.</p> + +<p>Mais il avait relev la tte, et son regard de nouveau +se rencontra avec le regard noir du cardinal, qui ne le +quittait pas.<a name="page_572" id="page_572"></a></p> + +<p>—Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous +n'tes pas trop inquiet, j'espre?... Ce n'est qu'une +mauvaise digestion, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le mdecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, +au lger tremblement de la voix, la cruelle anxit de +cet homme puissant, frapp encore dans la plus chre +affection de son cœur.</p> + +<p>—Votre minence doit avoir raison, une digestion +mauvaise certainement. Parfois, de tels accidents sont +dangereux, quand la fivre s'en mle... Je n'ai pas besoin +de dire Votre minence combien elle peut compter sur +ma prudence et sur mon zle...</p> + +<p>Il s'interrompit, pour reprendre aussitt de sa voix +nette de praticien:</p> + +<p>—Le temps presse, il faut dshabiller le prince et +agir promptement. Qu'on me laisse un instant seul, j'aime +mieux cela.</p> + +<p>Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. +S'il avait besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. +Son dsir vident tait d'loigner la famille, afin +d'tre plus libre, sans tmoins gnants. Et le cardinal +comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener +lui-mme son bras jusque dans la salle manger +o Pierre et don Vigilio les suivirent.</p> + +<p>Quand les portes furent refermes, le plus morne et le +plus pesant des silences rgna dans cette salle manger, +que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumire et d'une +tideur dlicieuses. La table tait toujours servie, avec +son couvert abandonn, la nappe salie de miettes, une +tasse de caf demi pleine encore; et, au milieu, se +trouvait le panier de figues, dont on avait cart les +feuilles, mais o ne manquaient que deux ou trois fruits. +Devant la fentre, Tata, la perruche, sortie de sa cage, +tait sur son bton, ravie, blouie, dans un grand rayon +jaune, o dansaient des poussires. Pourtant, elle avait +cess de crier et de se lisser les plumes du bec, tonne<a name="page_573" id="page_573"></a> +de voir entrer tout ce monde, trs sage, tournant la tte + demi pour mieux tudier ces gens, de son œil rond et +scrutateur.</p> + +<p>Des minutes interminables s'coulrent, dans l'attente +fbrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine. +Don Vigilio s'tait silencieusement assis l'cart, tandis +que Benedetta et Pierre, rests debout, se taisaient eux +aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche +sans fin, ce pitinement instinctif et berceur, par lequel +il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus +vite l'explication qu'il cherchait obscurment, au milieu +d'une effroyable tempte d'ides. Pendant que son pas +rythm sonnait avec une rgularit machinale, c'tait en +lui une fureur sombre, une recherche exaspre du pourquoi +et du comment, une extraordinaire confusion des +mouvements les plus extrmes et les plus contraires. Mais +dj, deux reprises, en passant, il avait promen son +regard sur la dbandade de la table, comme s'il y avait +qut quelque chose. tait-ce, peut-tre, ce caf inachev? +ce pain dont les miettes tranaient encore? ces +ctelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment +o, pour la troisime fois, il passait en regardant, ses +yeux rencontrrent le panier de figues; et il s'arrta net, +sous le coup d'une rvlation soudaine. L'ide l'avait +saisi, l'envahissait, sans qu'il st quelle exprience faire +pour que le brusque soupon se changet en certitude. +Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les +yeux fixs sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha, +comme pour l'examiner de tout prs. Mais elle +n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi +les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les +figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination, +l'exprience cherche qui s'offrait.</p> + +<p>Lentement, de son air srieux, le visage noy d'ombre, +le cardinal porta la figue la perruche, la lui donna, +sans une hsitation ni un regret. C'tait une trs jolie<a name="page_574" id="page_574"></a> +bte, la seule qu'il et ainsi aime passionnment. Allongeant +son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se +moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la +figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. +Mais, quand elle l'eut fouille, elle n'en mangea que trs +peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours +grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut +de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il +gratta la tte de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait +caresser, tournait le cou, levait sur son matre son petit +œil rouge, d'un vif clat de rubis. Et, tout d'un coup, elle +se renversa sans mme un battement d'ailes, elle tomba +comme un plomb. Tata tait morte, foudroye.</p> + +<p>Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains leves, +jetes au ciel, dans l'pouvante de ce qu'il savait enfin. +Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse mprise, un +jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui +chappa, l'ombre de son visage tait devenue farouche et +noire.</p> + +<p>Pourtant, il y eut un cri, un cri clatant de Benedetta, +qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi +l'acte du cardinal avec un tonnement qui s'tait ensuite +chang en terreur.</p> + +<p>—Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon +me!</p> + +<p>Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa +nice, en lanant un coup d'œil oblique sur les deux +petits prtres, ce secrtaire et cet tranger, prsents +la scne.</p> + +<p>—Tais-toi! tais-toi!</p> + +<p>Elle se dgagea, d'une secousse, rvolte, souleve par +une rage de colre et de haine.</p> + +<p>—Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le +coup, je le dnoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... +Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur +Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture,<a name="page_575" id="page_575"></a> +avec ce cur Santobono et ce panier de figues... Oui, +oui! j'ai des tmoins, c'est Prada, c'est Prada!</p> + +<p>—Non, non! tu es folle, tais-toi!</p> + +<p>Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tchait +de la matriser de toute son autorit souveraine. +Lui, qui savait l'influence que le cardinal Sanguinetti +exerait sur la tte exalte de Santobono, venait de +s'expliquer l'aventure, non pas une complicit directe, +mais une pousse sourde, l'animal excit, puis lch sur +le rival gnant, l'heure o le trne pontifical allait +sans doute tre libre. La probabilit, la certitude de +cela avait brusquement clat ses yeux, sans qu'il et +besoin de tout comprendre, malgr les lacunes et les +obscurits. Cela tait, parce qu'il sentait que cela devait +tre.</p> + +<p>—Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme +n'a aucune raison de m'en vouloir, et moi seul tais vis, +c'est moi qu'on a donn ces fruits... Voyons, rflchis! +Il a fallu une indisposition imprvue pour m'empcher +d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; +et, pendant que mon pauvre Dario les gotait seul, je +plaisantais, je lui disais de me garder les plus belles +pour demain... L'abominable chose tait pour moi, et c'est +lui qui est frapp, ah! Seigneur! par le hasard le plus +froce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur, +Seigneur! vous nous avez donc abandonns!</p> + +<p>Des larmes taient montes ses yeux, tandis qu'elle, +frmissante, ne semblait pas convaincue encore.</p> + +<p>—Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi +voulez-vous que ce Santobono attente ainsi vos +jours?</p> + +<p>Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une rponse +suffisante. Dj, la volont du silence se faisait en +lui, dans une grandeur suprme. Puis, un souvenir lui +revint, et il se rsigna au mensonge.</p> + +<p>—Santobono a toujours eu la cervelle un peu drange,<a name="page_576" id="page_576"></a> +et je sais qu'il m'excre, depuis que j'ai refus de +tirer de prison son frre, un de nos anciens jardiniers, +en lui donnant le bon certificat qu'il ne mritait certes +pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des +causes plus graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance + tirer de moi.</p> + +<p>Alors, Benedetta, brise, incapable de discuter davantage, +se laissa tomber sur une chaise, avec un geste +d'abandon dsespr.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et +puis, qu'est-ce que a fait, maintenant que mon Dario en +est l? Il n'y a qu'une chose, il faut le sauver, je veux +qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils font dans +cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous +chercher?</p> + +<p>Le silence recommena, perdu. Le cardinal, sans +parler, prit sur la table le panier de figues, le porta dans +une armoire, qu'il ferma double tour; puis, il mit la +clef dans sa poche. Sans doute, ds que la nuit serait +tombe, il se proposait de le faire disparatre lui-mme, +en descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait +de l'armoire, il aperut ces deux petits prtres, dont +les yeux l'avaient forcment suivi. Et il leur dit simplement, +grandement:</p> + +<p>—Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander +d'tre discrets... Il est des scandales qu'il faut pargner + l'glise, laquelle n'est pas, ne peut pas tre coupable. +Livrer un des ntres aux tribunaux civils, s'il est criminel, +c'est frapper l'glise entire, car les passions +mauvaises s'emparent ds lors du procs, pour faire +remonter jusqu' elle la responsabilit du crime. Et +notre seul devoir est de remettre le meurtrier aux +mains de Dieu, qui saura le punir plus srement... Ah! +pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou +dans ma famille, dans mes plus tendres affections, je +dclare, au nom du Christ mort sur la croix, que je n'ai<a name="page_577" id="page_577"></a> +ni colre, ni besoin de vengeance, et que j'efface le nom +du meurtrier de ma mmoire, et que j'ensevelis son action +abominable dans l'ternel silence de la tombe!</p> + +<p>Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant +que, la main leve dans un geste large, il prononait +ce serment, cet abandon de ses ennemis l'unique +justice de Dieu; car ce n'tait pas de Santobono qu'il entendait +parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti, +dont il avait devin l'influence nfaste. Et une infinie +dtresse, une souffrance tragique le bouleversait, +dans l'hrosme de son orgueil, la pense de la lutte +sombre autour de la tiare, de tout ce qui s'agitait de mauvais +et de vorace, au fond des tnbres.</p> + +<p>Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, +pour lui promettre de se taire, une motion invincible +l'trangla, le sanglot qu'il refoulait monta brusquement + sa gorge, pendant qu'il bgayait:</p> + +<p>—Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! +l'unique fils de notre race, le seul amour et le seul +espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir ainsi!</p> + +<p>Mais, violente de nouveau, Benedetta s'tait releve.</p> + +<p>—Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous +allons le soigner, nous allons retourner prs de lui. Et +nous le prendrons dans nos bras, et nous le sauverons. +Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je ne veux +pas, je ne veux pas qu'il meure!</p> + +<p>Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empche +de rentrer dans la chambre, lorsque, justement, Victorine +parut, l'air gar, ayant perdu tout courage, malgr sa +belle srnit habituelle.</p> + +<p>—Le docteur prie madame et Son minence de venir +tout de suite, tout de suite.</p> + +<p>Pierre, frapp de stupeur par ces choses, ne les suivit +pas, resta un instant en arrire, avec don Vigilio, dans +la salle manger ensoleille. Eh quoi! le poison, le +poison comme au temps des Borgia, dissimul lgamment,<a name="page_578" id="page_578"></a> +servi avec ces fruits par un tratre tnbreux, qu'on +n'osait mme pas dnoncer! Et il se rappelait sa conversation, +au retour de Frascati, son scepticisme de Parisien + propos de ces drogues lgendaires, qu'il n'admettait +qu'au cinquime acte d'un drame romantique. Et elles +taient vraies, les abominables histoires, les bouquets et +les couteaux empoisonns, les prlats et jusqu'aux papes +gnants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat +du matin; car ce Santobono passionn et tragique tait +bien un empoisonneur, il n'en pouvait plus douter, il +revoyait toute sa journe de la veille, sous cet effrayant +clairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait +surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hte d'agir +devant la mort probable du pape rgnant, la suggestion +du crime au nom du salut de l'glise, puis ce cur rencontr +sur la route, avec son petit panier de figues, puis +ce panier promen par le crpuscule de la mlancolique +campagne, longuement, dvotement, sur les genoux du +prtre, ce panier dont le souvenir le hantait maintenant +d'un cauchemar, dont il reverrait toujours, avec un +frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le poison, +le poison! c'tait vrai pourtant, a existait, a circulait +encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des pres +apptits de conqute et de domination!</p> + +<p>Et, soudainement, dans la mmoire de Pierre, la figure +de Prada se dressa, elle aussi. Tout l'heure, lorsque +Benedetta l'avait accus si violemment, il s'tait un moment +avanc pour le dfendre, pour crier cette histoire +du poison qu'il savait, et le point d'o le panier tait +parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitt, une +rflexion venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait +le crime, Prada l'avait laiss faire. Un souvenir encore, +aigu comme une lame, le traversait, celui de la petite +poule noire, dans le morne dcor de l'osteria, morte sous +le hangar, foudroye, avec le mince flot de sang violtre +qui lui coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir,<a name="page_579" id="page_579"></a> +Tata, la perruche, gisait de mme, molle et tide, le bec +tach d'une goutte de sang. Pourquoi donc Prada avait-il +menti en racontant une bataille? C'tait toute une complication +de passions et de luttes obscures, dans les tnbres +desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de mme +qu'il ne savait comment reconstituer l'effroyable combat +qui avait d se produire dans le cerveau de cet homme, +pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le revoir son +ct, l'voquer pendant son retour matinal au palais Boccanera, +sans frmir, en devinant sourdement tout ce qui +s'tait dcid d'pouvantable, cette porte. D'ailleurs, +malgr les obscurits et les impossibilits, que ce ft +contre le cardinal ou plutt dans l'espoir d'une flche +gare qui le vengerait, au petit bonheur du hasard farouche, +le fait terrible tait l: Prada savait, Prada aurait +pu arrter le destin en marche, et il avait laiss le destin +accomplir son aveugle besogne de mort.</p> + +<p>Mais Pierre, en tournant la tte, aperut don Vigilio +l'cart, sur la chaise d'o il n'avait pas boug, si dfait et +si ple, qu'il le crut frapp, lui aussi.</p> + +<p>—Est-ce que vous tes souffrant?</p> + +<p>D'abord, le secrtaire sembla ne pouvoir rpondre, +tellement la terreur le serrait la gorge. Puis, d'une voix +basse:</p> + +<p>—Non, non, je n'en ai pas mang... Ah! grand Dieu! +quand je songe que j'en avais grande envie et que la dfrence +seule m'a retenu, en voyant que Son minence +n'en mangeait pas!</p> + +<p>Il eut un petit grelottement de tout son corps, cette +pense que son humilit seule venait de le sauver. Et il +gardait, sur ses mains, sur son visage, le froid de la mort +voisine, dont il avait senti le frlement.</p> + +<p>A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans +son effroi, il cartait d'un geste l'affreuse chose, en +murmurant:</p> + +<p>—Ah! Paparelli, Paparelli!<a name="page_580" id="page_580"></a></p> + +<p>Pierre, trs mu, n'ignorant pas ce qu'il pensait du +caudataire, tcha de savoir.</p> + +<p>—Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... +Croyez-vous donc qu'ils l'ont pouss et que ce +sont eux, en somme?</p> + +<p>Le mot de Jsuites ne fut pas mme dit, mais la grande +ombre noire passa dans le gai soleil de la salle manger, +qu'elle parut un moment emplir de tnbres.</p> + +<p>—Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux +toujours! Ds qu'on pleure, ds qu'on meurt, ils en sont, +ce sont eux, quand mme! Et c'tait fait pour moi, je +m'tonne de n'y tre pas rest!</p> + +<p>Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, +d'excration et de colre:</p> + +<p>—Ah! Paparelli, Paparelli!</p> + +<p>Et il se tut, refusant de rpondre, regardant de ses yeux +effars les murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir +le caudataire, avec sa face molle de vieille fille, son trot +roulant de souris rongeuse, ses mains de mystre et +d'envahissement, qui taient alles prendre l'office le +panier de figues oubli, pour l'apporter sur la table.</p> + +<p>Alors, tous deux se dcidrent retourner dans la +chambre, o peut-tre avait-on besoin d'eux; et Pierre, +en entrant, fut saisi du dchirant spectacle qu'elle offrait. +Depuis une demi-heure, vainement, le docteur Giordano, +souponnant le poison, avait employ les remdes d'usage, +un vomitif, puis la magnsie. Il venait mme de faire +battre, par Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais +le mal empirait, avec une si foudroyante rapidit, que +maintenant tout secours devenait inutile. Dshabill, +couch sur le dos, le buste soutenu par des oreillers, +et les bras allongs hors des draps, Dario tait effrayant, +dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractrisait ce +mal mystrieux et redoutable, auquel monsignor Gallo, +dj, et d'autres, avaient succomb. Il semblait frapp +d'une stupeur de vertige, ses yeux s'enfonaient de plus<a name="page_581" id="page_581"></a> +en plus au fond des orbites noires, tandis que la face +entire se desschait, vieillissait vue d'œil, envahie +d'une ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, +accabl, il avait ferm les yeux, il n'avait de vivants que +les souffles oppresss, pnibles et longs, qui soulevaient +sa poitrine. Et, debout, penche sur ce pauvre visage +d'agonisant, Benedetta se tenait l, souffrant sa souffrance, +envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-mme +tait mconnaissable, si blanche, si perdue d'angoisse, +comme prise elle aussi par la mort, peu peu, en mme +temps que lui.</p> + +<p>Dans l'embrasure de fentre o le cardinal Boccanera +avait emmen le docteur Giordano, il y eut quelques mots +changs voix basse.</p> + +<p>—Il est perdu, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le docteur, boulevers galement, eut un geste dsol +de vaincu.</p> + +<p>—Hlas! oui. Je dois prvenir Votre minence que +dans une heure tout sera fini.</p> + +<p>Un court silence rgna.</p> + +<p>—Et, n'est-ce pas, de la mme maladie que Gallo?</p> + +<p>Puis, comme le docteur ne rpondait pas, tremblant, +dtournant les yeux:</p> + +<p>—Enfin, d'une fivre infectieuse?</p> + +<p>Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait +ainsi. C'tait le silence, le crime enfoui, jamais, +pour le bon renom de sa mre l'glise. Et rien n'tait +plus grand, d'une grandeur tragique plus haute, que ce +vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et souverain, +ne voulant pas que sa famille spirituelle pt dchoir, pas +plus qu'il ne consentait ce qu'on trant sa famille humaine +dans les invitables salissures d'un procs retentissant. +Non, non! le silence, l'ternel silence o tout +repose et s'oublie!</p> + +<p>De son air doux de discrtion clricale, le docteur finit +par s'incliner.<a name="page_582" id="page_582"></a></p> + +<p>—videmment, d'une fivre infectieuse, comme le dit +si bien Votre minence.</p> + +<p>Deux grosses larmes, aussitt, reparurent dans les yeux +de Boccanera. Maintenant qu'il avait mis Dieu l'abri, +son humanit saignait de nouveau. Il supplia le mdecin +de tenter un effort suprme, d'essayer l'impossible; mais +celui-ci secouait la tte, montrait le malade de ses pauvres +mains tremblantes. Pour son pre, pour sa mre, il +n'aurait rien pu. La mort tait l. A quoi bon fatiguer, +torturer un mourant, dont il n'aurait fait qu'aggraver les +souffrances? Et, comme le cardinal, devant la catastrophe +prochaine, songeait sa sœur Serafina, se dsesprait en +disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernire +fois, si elle s'attardait au Vatican, o elle devait +tre, le mdecin offrit d'aller la chercher avec sa voiture, +qu'il avait garde en bas. C'tait une affaire de vingt minutes. +Il serait de retour, si, dans les derniers moments, +on avait besoin de lui.</p> + +<p>Rest seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, +un instant encore. Par la fentre, les yeux obscurcis +de ses larmes, il regardait le ciel. Et ses bras frmissants +se tendirent, en un geste d'imploration ardente. O Dieu! +puisque la science des hommes tait si courte et si vaine, +puisque ce mdecin s'en allait ainsi, heureux de sauver +l'embarras de son impuissance, Dieu! que ne faisiez-vous +un miracle, pour montrer l'clat de votre pouvoir +sans bornes! Un miracle, un miracle! il le demandait du +fond de son me de croyant, avec l'insistance, la prire +imprative d'un prince de la terre, qui croyait avoir rendu +au ciel un service considrable, par sa vie entire donne + l'glise. Il le demandait pour la continuation de sa race, +pour que le dernier mle ne dispart pas si misrablement, +pour qu'il pt pouser cette cousine tant aime, +l pleurante et si malheureuse cette heure. Un miracle, +un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un +miracle qui ft renatre la famille! un miracle qui ternist<a name="page_583" id="page_583"></a> +le glorieux nom des Boccanera, en permettant qu'il +sortt de ces jeunes poux toute une ligne sans nombre +de vaillants et de fidles!</p> + +<p>Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal +apparut transfigur, les yeux schs par la foi, l'me dsormais +forte et soumise, exempte de toute faiblesse. Il +s'tait remis entre les mains de Dieu, il avait rsolu d'administrer +lui-mme l'extrme-onction Dario. D'un geste, +il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pice +voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours +la clef sur lui. Cette pice nue, o personne n'entrait, +cette pice o se trouvait simplement un petit autel +de bois peint, surmont d'un grand crucifix de cuivre, +avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu +et terrible, car Son minence, disait-on, y passait les +nuits genoux, conversant avec Dieu en personne. +Et, pour qu'il y entrt publiquement, pour qu'il en +laisst ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il voult +forcer Dieu en sortir avec lui, dans son dsir d'un +miracle.</p> + +<p>On avait mnag une armoire derrire l'autel, et le +cardinal y passa prendre l'tole et le surplis. La bote +aux saintes huiles tait galement l, une trs ancienne +bote d'argent, timbre des armes des Boccanera. Puis, +don Vigilio tant rentr dans la chambre la suite de +l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite +alternrent.</p> + +<p>—<i>Pax huic domui.</i></p> + +<p>—<i>Et omnibus habitantibus in ea.</i></p> + +<p>La mort venait, si menaante, si prochaine, que tous +les prparatifs habituels se trouvaient forcment supprims. +Il n'y avait ni les deux cierges, ni la petite table +recouverte d'une nappe blanche. De mme, l'assistant +n'ayant pas apport le bnitier et l'aspersoir, l'officiant +dut se contenter de faire le geste, bnissant la chambre +et le mourant, en prononant les paroles du rituel:<a name="page_584" id="page_584"></a></p> + +<p>—<i>Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis +me, et super nivem dealbabor.</i></p> + +<p>Dans un long frisson, en voyant paratre le cardinal, +avec les saintes huiles, Benedetta tait tombe genoux, +au pied du lit; tandis que Pierre et Victorine, un peu en +arrire, s'agenouillaient eux aussi, bouleverss par la +douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux immenses, +largis dans sa face d'une pleur de neige, la +contessina ne quittait pas du regard son Dario qu'elle ne +reconnaissait plus, le visage terreux, la peau tanne et +ride ainsi que celle d'un vieillard. Et ce n'tait pas pour +leur mariage, accept et dsir par lui, que leur oncle, +ce tout-puissant prince de l'glise, apportait le sacrement, +c'tait pour la rupture suprme, la fin humaine de +tout orgueil, la mort qui achve et emporte les races, +comme le vent balaye la poussire des routes.</p> + +<p>Il ne pouvait s'attarder, il rcita promptement le <i>Credo</i> + demi-voix.</p> + +<p>—<i>Credo in unum Deum...</i></p> + +<p>—<i>Amen</i>, rpondit don Vigilio.</p> + +<p>Aprs les prires du rituel, ce dernier balbutia les +litanies, pour que le ciel prt en piti l'homme misrable +qui allait comparatre devant Dieu, si un prodige de Dieu +ne lui faisait pas grce.</p> + +<p>Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le +cardinal ouvrit la bote des saintes huiles; et, se bornant + une seule onction, comme il tait permis dans le cas +d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille d'argent, une +seule goutte sur la bouche dessche, dj fltrie par la +mort.</p> + +<p>—<i>Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam +misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per +visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.</i></p> + +<p>Ah! de quel cœur brlant de foi il les prononait, ces +appels au pardon, pour que la divine misricorde effat<a name="page_585" id="page_585"></a> +les pchs commis par les cinq sens, ces cinq portes de +l'ternelle tentation ouvertes sur l'me! Mais c'tait encore +avec l'espoir que, si Dieu avait frapp le pauvre tre +pour ses fautes, peut-tre aurait-il l'indulgence entire +de le rendre mme la vie, ds qu'il les aurait pardonnes. +La vie, Seigneur! la vie, pour que cette antique +ligne des Boccanera pullule encore, continue vous +servir au travers des ges, dans les combats et devant les +autels!</p> + +<p>Un instant, le cardinal resta les mains frmissantes, +regardant la face muette, les yeux ferms du moribond, +attendant le miracle. Rien ne se produisait, pas une +clart n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la bouche +avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement +sortt des lvres. Et l'oraison dernire fut dite, +l'officiant retourna dans la chapelle, suivi de l'assistant, +au milieu de l'effrayant silence qui retombait. Et l tous +deux s'agenouillrent, le cardinal s'abma dans une prire +brlante, sur le carreau nu. Les yeux levs vers le crucifix +de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, +il se donna tout entier, suppliant Jsus de le prendre + la place de son neveu, s'il fallait un holocauste, ne +dsesprant toujours pas de flchir la colre cleste, tant +que Dario aurait un souffle de vie, et tant que lui-mme +serait ainsi genoux, en conversation avec Dieu. Il tait + la fois si humble et si souverain! De Dieu un Boccanera, +l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux +palais pouvait crouler, il n'aurait pas senti la chute des +poutres.</p> + +<p>Dans la chambre, cependant, rien n'avait boug encore, +sous le poids de cette majest tragique que la crmonie +semblait y avoir laisse. Et ce fut alors seulement que +Dario ouvrit les paupires. Il regarda ses mains, il les vit +si vieillies, si rduites, qu'un immense regret de l'existence +se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, ce moment +de lucidit, au milieu de cette sorte de griserie du poison<a name="page_586" id="page_586"></a> +qui l'accablait, il eut pour la premire fois conscience de +son tat. Ah! mourir, dans une telle douleur, une telle +dchance, quelle rvoltante abomination pour cet tre +de lgret et d'gosme, pour cet amant de la beaut, de +la gaiet et de la lumire, qui ne savait pas souffrir! Le +destin froce chtiait en lui avec trop de rudesse sa race +finissante. Il se fit horreur lui-mme, il fut pris d'un +dsespoir, d'une terreur d'enfant, qui lui donnrent la +force de se soulever sur son sant et de regarder perdument +autour de la chambre, pour voir si tout le monde +ne l'avait pas abandonn. Et, lorsque son regard rencontra +Benedetta toujours agenouille au pied du lit, +il eut un suprme lan vers elle, il lui tendit ses deux +bras, brlant du dsir goste de l'emmener son cou.</p> + +<p>—Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me +laisse pas mourir seul!</p> + +<p>Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne +l'avait pas quitt des yeux. Le mal horrible qui emportait +son amant, semblait de plus en plus la possder et la +dtruire, mesure que lui s'affaiblissait. Elle devenait +d'une blancheur immatrielle; et, par les trous de ses +prunelles si claires, on commenait voir son me. +Mais, quand elle l'aperut, ressuscitant, les bras tendus +et l'appelant, elle se leva son tour, elle s'approcha, se +tint debout prs du lit.</p> + +<p>—Je viens, mon Dario... Me voil, me voil!</p> + +<p>Et Pierre et Victorine, alors, toujours genoux, assistrent + l'acte sublime, d'une si extraordinaire grandeur, +qu'ils en restrent clous au sol, comme devant un spectacle +extra-terrestre, o les humains n'avaient plus +intervenir. Elle-mme, Benedetta parlait, agissait en +crature dlivre de tous liens conventionnels et sociaux, +dj hors de la vie, ne voyant et n'interpellant plus les +tres et les choses que de trs loin, du fond de l'inconnu +o elle allait disparatre.</p> + +<p>—Ah! mon Dario, on a voulu nous sparer. Oui, c'est<a name="page_587" id="page_587"></a> +pour que je ne puisse me donner toi, c'est pour que +nous ne soyons jamais heureux, aux bras l'un de l'autre, +qu'on a rsolu ta mort, en sachant bien que ta vie emporterait +la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il +est ton assassin, mme si un autre t'a frapp. C'est lui +qui est la cause premire, qui m'a vole toi quand j'allais +tre tienne, qui a ravag notre existence tous deux, +qui a souffl autour de nous, en nous, l'excrable poison +dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le hais, +d'une haine dont je voudrais l'craser avant de partir + ton cou!</p> + +<p>Elle n'levait pas la voix, elle disait ces choses affreuses +dans un murmure profond, simplement, passionnment. +Prada ne fut pas mme nomm, et elle se tourna peine +vers Pierre, frapp d'immobilit, derrire elle, pour +ajouter d'un air de commandement:</p> + +<p>—Vous qui verrez son pre, je vous charge de lui dire +que j'ai maudit son fils. Le hros si tendre m'a bien +aime, je l'aime bien encore, et cette parole que vous lui +porterez lui dchirera le cœur. Mais je veux qu'il sache, +il doit savoir, pour la vrit et pour la justice.</p> + +<p>Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les +bras, en sentant qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait +plus ses yeux clairs fixs sur les siens.</p> + +<p>—Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit +toute noire, je ne veux pas y entrer seul!</p> + +<p>—Je viens, je viens, mon Dario... Me voil!</p> + +<p>Elle s'tait rapproche encore, elle le touchait presque, +debout contre le lit.</p> + +<p>—Ah! ce serment que j'avais fait la Madone de n'tre + aucun homme, pas mme toi, avant que Dieu l'et +permis, par la bndiction d'un de ses prtres! Je mettais +une noblesse suprieure, divine, tre immacule, vierge +comme la Vierge, ignorante des souillures et des bassesses +de la chair. Et c'tait en outre un cadeau d'amour exquis +et rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire <a name="page_588" id="page_588"></a> +l'amant lu par mon cœur, pour qu'il ft jamais le seul +matre de mon me et de mon corps... Cette virginit +dont j'tais si orgueilleuse, je l'ai dfendue contre l'autre, +des ongles et des dents, comme on se dfend contre un +loup, je l'ai dfendue contre toi, avec des larmes, pour +que tu n'en salisses pas le trsor, dans une fivre sacrilge, +avant l'heure sainte des dlices permises... Et si tu +savais quelles terribles luttes je soutenais aussi contre +moi-mme, pour ne pas cder! J'avais un besoin fou de +te crier de me prendre, de me possder, de m'emporter. +Car c'tait toi tout entier que je voulais, et c'tait moi +tout entire que je te donnais, oui! sans rserve, en +femme qui sait, et qui accepte, et qui rclame tout +l'amour, celui qui fait l'pouse et la mre... Ah! mon +serment la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, +lorsque le vieux sang soufflait chez moi en tempte, et +maintenant quel dsastre!</p> + +<p>Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se +faisait plus ardente.</p> + +<p>—Tu te souviens, le soir o tu es rentr, avec un coup +de couteau dans l'paule... Je t'ai cru mort, j'ai cri de +rage, l'ide que tu allais partir, que j'allais te perdre, +sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la +Madone, je regrettais, en ce moment-l, de ne m'tre +pas damne avec toi, pour mourir avec toi, enlacs tous +les deux dans une treinte si rude, qu'il aurait fallu +nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement +ne devait servir rien! J'ai t assez aveugle, +assez sotte, pour ne pas entendre la leon. Te voil frapp +de nouveau, on te vole mon amour, et tu t'en vas +avant que je me sois donne enfin, lorsqu'il en tait +temps encore... Ah! misrable orgueilleuse, rveuse +imbcile!</p> + +<p>Ce qui grondait prsent dans sa voix touffe, c'tait, +contre elle-mme, la colre de la femme pratique et raisonnable +qu'elle avait toujours t. Est-ce que la Madone,<a name="page_589" id="page_589"></a> +si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle +indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, les voir +aux bras l'un de l'autre, si passionns, si heureux? Non, +non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, +mme en dehors du prtre, s'aimaient sur la terre; au +contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allgresse. Et +c'tait srement une duperie abominable que de ne pas +puiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de +la vie battait dans les veines.</p> + +<p>—Benedetta, Benedetta! rpta le mourant, en l'pouvante +d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond +de l'ternelle nuit noire.</p> + +<p>—Me voil, me voil! mon Dario... Je viens!</p> + +<p>Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile +pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empcher +de faire l'acte:</p> + +<p>—Laisse, laisse, Victorine, rien au monde dsormais +ne peut empcher cela, parce que cela est plus fort que +tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant, +quand j'tais genoux, m'a redresse, m'a pousse. +Je sais o je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas jur, le soir +du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'tre lui seul, +jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et +qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons maris +tout de mme et pour toujours!</p> + +<p>Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.</p> + +<p>—Mon Dario, me voil, me voil!</p> + +<p>Et ce fut inou. Dans une exaltation grandissante, dans +une flambe d'amour qui la soulevait, elle commena +sans hte se dvtir. D'abord, le corsage tomba, et les +bras blancs, les paules blanches resplendirent; puis, les +jupes glissrent, et, dchausss, les pieds blancs, les +chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers +linges, un un, s'en allrent, et le ventre blanc, la +gorge blanche, les cuisses blanches, s'panouirent en une +haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait<a name="page_590" id="page_590"></a> +tout retir, avec une audace ingnue, une tranquillit +souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle tait +debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudit candide, +dans sa royaut ddaigneuse, ignorante des regards. Elle +clairait, elle parfumait la morne chambre de la beaut +de son corps, un prodige de beaut, la perfection vivante +des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine +d'une desse guerrire, la ligne fire et souple de l'paule +au talon, les rondeurs sacres des membres et des flancs. +Et elle tait si blanche, que ni les statues de marbre, ni +les colombes, ni la neige elle-mme, n'taient plus +blanches.</p> + +<p>—Mon Dario, me voil, me voil!</p> + +<p>Comme renverss terre par une apparition, le glorieux +flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine +la regardaient de leurs yeux aveugls, blouis. +Celle-ci n'avait pas mme fait un mouvement pour l'arrter +dans son action extraordinaire, envahie de cette +sorte de respect terrifi qu'on prouve devant les folies +de la passion et de la foi. Et, lui, paralys, sentait passer +quelque chose de si grand, qu'il n'tait plus capable que +d'un frisson d'admiration perdue. Rien d'impur ne lui +venait de cette nudit de neige et de lis, de cette vierge +de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner +d'une lumire propre, de l'clat mme du puissant +amour dont il brlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une +œuvre de vrit, transfigure par le gnie.</p> + +<p>—Mon Dario, me voil, me voil!</p> + +<p>Et Benedetta, s'tant couche, prit dans ses bras Dario +agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se +refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa +tranquillit apparente, dans la blancheur liliale de son +obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur +d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dvore, mme +aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable +lui volait son amant, elle refusait de se rsigner <a name="page_591" id="page_591"></a> +cette duperie de le perdre sans s'tre donne, puisqu'elle +avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils taient +tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. +Et, dans sa folie, clatait la rvolte de la nature, le cri +inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir infconde, +inutile comme la graine emporte par un vent de +dsastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.</p> + +<p>—Mon Dario, me voil, me voil!</p> + +<p>Elle l'treignait de tous ses membres nus, de toute son +me nue. Et Pierre, ce moment, aperut contre le mur, +au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien +panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur +velours violet. Oui, c'tait bien le dragon ail soufflant des +flammes; c'tait bien la devise farouche et ardente, +<i>Bocca nera, Alma rosa</i>, bouche noire, me rouge, la +bouche entnbre d'un rugissement, l'me flamboyant +comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille +race de passion et de violence, aux lgendes tragiques, +venait de renatre, pour pousser cette fille dernire, si +adorable, ces effrayantes et prodigieuses fianailles dans +la mort. Et la vue des armes brodes voqua en lui un +autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera, +l'amoureuse et la justicire, qui s'tait jete au Tibre avec +son frre, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio +Corradini. N'tait-ce pas la mme treinte dsespre qui +tchait de vaincre la mort, la mme sauvagerie se jetant + l'abme avec le corps du bien-aim, l'lu et l'unique? +Toutes deux se ressemblaient ainsi que des sœurs, celle +qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se +mourait l de la mort de son amant, comme si cette +dernire n'tait que la revenante de l'autre, avec leurs +mmes traits d'enfance dlicate, la mme bouche de +dsir et les mmes grands yeux de rve, dans la mme +petite face ronde, sage et ttue.</p> + +<p>—Mon Dario, me voil, me voil!</p> + +<p>Pendant une ternit, une seconde peut-tre, ils s'treignirent.<a name="page_592" id="page_592"></a> +Elle y apportait une frnsie du don d'elle-mme, +une frnsie sacre allant au del de la vie, +jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commenait +pour eux. Elle se mlait lui, entrait dans lui, sans terreur +ni rpugnance du mal qui le rendait mconnaissable; +et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur +dont la flicit lui arrivait enfin, restait les bras serrs, +nous convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait. +Alors, fut-ce de la douleur de cette possession +incomplte, en songeant sa virginit inutile, qui ne +pouvait plus tre fconde? ou bien fut-ce au milieu de +la joie suprme d'avoir consomm quand mme le mariage, +de toute la volont de son tre? Elle eut au cœur, +dans cette treinte de l'impuissante mort, un tel flot de +sang, que son cœur clata. Elle tait morte au cou de +son amant mort, tous les deux troitement serrs, +jamais, entre les bras l'un de l'autre.</p> + +<p>Il y eut un gmissement, Victorine s'tait approche, +avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait +frmissant d'admiration et de larmes, soulev par le +sublime.</p> + +<p>—Voyez, voyez, bgaya voix trs basse la servante, +elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, +ma pauvre enfant! elle est morte!</p> + +<p>Et le prtre murmura:</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'ils sont beaux!</p> + +<p>C'tait vrai, jamais beaut si haute, si resplendissante, +n'avait clat sur des visages morts. La face, tout l'heure +terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pleur, +une noblesse de marbre, les traits allongs, simplifis, +comme dans un lan d'ineffable allgresse. Benedetta +restait trs grave, avec un pli d'ardente volont aux lvres, +tandis que la figure entire exprimait une batitude douloureuse +et infinie, dans une infinie blancheur. Ils +mlaient leurs chevelures, et leurs yeux, rests grands +ouverts, les uns au fond des autres, continuaient se<a name="page_593" id="page_593"></a> +regarder sans fin, d'une ternelle douceur de caresse. +Ils taient le couple pour toujours enlac, parti pour +l'immortalit dans l'enchantement de leur union, et qui +avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beaut ravie +de l'amour immortel et vainqueur.</p> + +<p>Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mls +de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et +Pierre, boulevers prsent, ne s'expliqua pas trop comment +la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des +gens, qu'une sorte de terreur dsespre agitait. Le cardinal +avait d accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. +Sans doute aussi, cette minute, le docteur Giordano +ramenait donna Serafina, prvenue de la mort prochaine +de son neveu, car elle tait l maintenant, dans la stupeur +de ces coups de foudre successifs qui frappaient la +maison. Lui-mme, le docteur avait cet tonnement +troubl des plus vieux mdecins dont l'exprience s'effare +toujours devant les faits; et il tentait une explication, +il parlait en hsitant d'un anvrisme possible, peut-tre +d'une embolie.</p> + +<p>Victorine, en servante que sa douleur faisait l'gale de +ses matres, osa l'interrompre.</p> + +<p>—Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les +deux, est-ce que a ne suffit pas pour mourir ensemble?</p> + +<p>Donna Serafina, aprs avoir bais au front les chers +enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y +parvenir, les paupires se rouvraient ds que le doigt les +abandonnait, les yeux recommenaient se sourire, +changer fixement la caresse de leur regard d'ternit. +Et, comme elle parlait, pour la dcence, de sparer les +deux corps, en essayant de dnouer leurs membres:</p> + +<p>—Oh! madame, oh! madame! se rcria de nouveau +Victorine. Vous leur casseriez plutt les bras. Voyez donc, +on dirait que les doigts sont entrs dans les paules, jamais +ils ne se quitteront.</p> + +<p><a name="page_594" id="page_594"></a>Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le +miracle. Il tait livide, sans une larme, dans un dsespoir +glac qui le grandissait. Il eut un geste souverain +d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de +l'glise, disposant des volonts du ciel, il acceptait ainsi +les deux amants embrasss devant le tribunal suprme, +largement ddaigneux des convenances, en face de ce +cas de superbe amour, mu jusqu'aux entrailles par les +souffrances de leur vie et par la beaut de leur mort.</p> + +<p>—Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas +dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, +puisqu'ils veulent avoir jusqu' la fin des temps pour se +regarder, sans jamais en tre las! Et qu'ils dorment donc +aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas pch durant +leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi nous d'une +treinte que pour se coucher dans la terre!</p> + +<p>Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, +chaud encore des anciennes aventures de batailles +et de passions:</p> + +<p>—Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entire +les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les +l'un l'autre, ma sœur. Dieu les connat et les attend.</p> + +<p>Tous les assistants s'taient agenouills, le cardinal +rcita lui-mme les prires des morts. La nuit venait, une +ombre croissante envahissait la chambre, o bientt deux +flammes de cierge brillrent comme deux toiles.</p> + +<p>Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le +petit jardin abandonn du palais, au bord du Tibre. Il devait +y tre descendu, touffant de fatigue et de chagrin, +ayant besoin d'air. Les tnbres noyaient le coin charmant, +l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant +du masque tragique chantait sa grle chanson de flte; et +le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers +des plates-bandes n'taient plus que des masses indistinctes, +sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il tait +doux et gai le matin, ce dlicieux jardin mlancolique! +et comme les rires de Benedetta y avaient laiss un cho<a name="page_595" id="page_595"></a> +dsol, toute cette belle joie sonnante du bonheur +prochain, qui maintenant gisait l-haut, dans le nant des +choses et des tres! Il eut le cœur serr si douloureusement, +qu'il clata en gros sanglots, assis la place mme +o elle s'tait assise, sur le fragment de colonne renverse, +dans l'air qu'elle avait respir et qui paraissait garder son +odeur pure de femme adorable.</p> + +<p>Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. +Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que +c'tait le soir mme que le pape devait le recevoir, neuf +heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas song pendant +l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois +et des mois s'taient couls, cela revenait en lui comme +un trs ancien rendez-vous, auquel, aprs des annes +d'absence, on arrive vieilli, le cœur et le cerveau changs +par des vnements sans nombre. Et, pniblement, il reprenait +pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait +enfin le pape.<a name="page_596" id="page_596"></a></p> + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> + +<p>Le soir, comme Pierre dbouchait du Borgo devant le +Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier +entnbr et sommeillant dj, laissa tomber un grand +coup sonore, la demie de huit heures. Il tait en avance, +il rsolut d'attendre vingt minutes, de faon n'tre en +haut, la porte des appartements, qu' neuf heures, +l'heure exacte de l'audience.</p> + +<p>Et ce rpit lui fut un soulagement, dans l'motion et +dans la tristesse infinies qui lui treignaient le cœur. Il +arrivait les membres briss, affreusement las de l'aprs-midi +tragique qu'il venait de passer au fond de cette +chambre de mort, o Dario et Benedetta dormaient +maintenant leur ternel sommeil, aux bras l'un de l'autre. +Il n'avait pu manger, il tait hant par l'image farouche +et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des +soupirs involontaires s'chappaient de sa gorge, tandis +que des pleurs sans cesse remontaient ses yeux. Ah! +qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer son aise, +satisfaire ce besoin immense de larmes dont il touffait! +Et c'tait un attendrissement qui gagnait toutes ses penses, +la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour +lui la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait +d'une piti plus grande, d'une vritable angoisse de charit +pour tous les misrables et pour tous les souffrants +de ce monde, si perdu cette vocation de tant de plaies +physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome o il +avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il<a name="page_597" id="page_597"></a> +avait peur, chaque pas, d'clater en sanglots, les bras +tendus vers le ciel noir.</p> + +<p>Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena +sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'tait +une immensit de tnbres et de solitude. Quand il tait +arriv, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre. +Mais, peu peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace +n'tait clair que par les quatre candlabres sept becs, +aux quatre coins de l'Oblisque, et que par les rares becs, + droite et gauche, le long des btiments qui montent + la basilique. Sous le double portique de la colonnade, +d'autres lanternes brlaient d'une lueur jaune, parmi la +colossale fort des quatre ranges de piliers, dont elles +dcoupaient bizarrement les fts. Et, sur la place, il n'y +avait de visible que l'Oblisque ple, se dressant d'un +air d'apparition. La faade de Saint-Pierre s'voquait elle +aussi, peine distincte, comme en un rve, et close, et +morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil, +d'immobilit et de silence. Il ne voyait pas le dme, +peine une rondeur bleutre, gante, devine sur le ciel. +Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement +des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurit +vague; puis, il finit par distinguer le fantme mince et +mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et, +au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, +sans lune, de velours bleu sombre, o les toiles +semblaient avoir une grosseur et un clat d'escarboucles, +le Chariot renvers sur la toiture du Vatican, avec ses +roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarr +des trois astres d'or de son baudrier, l-bas sur Rome, +du ct de la rue Giulia.</p> + +<p>Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait l +qu'un entassement de faades confuses, o ne luisaient +que deux petites lueurs de lampe, l'tage des appartements +du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, claire +intrieurement, la faade du fond et celle de gauche<a name="page_598" id="page_598"></a> +braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages +de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, +pas mme un dplacement de l'ombre. Deux personnes +traversrent l'immensit de la place, il en vint +une troisime qui disparut son tour; puis, il ne resta +qu'une cadence de pas rythms, trs lointaine. C'tait le +dsert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas mme +l'ombre d'un rdeur sous la colonnade, entre la fort de +piliers, aussi vide que les sauvages forts centenaires des +premiers ges. Et quel dsert solennel, quel silence de +hautaine dsolation! Jamais il n'avait prouv une sensation +de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine +noblesse de mort.</p> + +<p>A neuf heures moins dix, Pierre se dcida, se dirigea +vers la porte de bronze. Un seul battant en tait ouvert encore, +au bout du portique de droite, dans un paississement +des tnbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions +prcises que monsignor Nani lui avait donnes: +demander chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter +une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu' se +laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le +savait l, puisque Benedetta n'tait plus. Quand il eut +franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le +garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeill, +il dit simplement le mot convenu.</p> + +<p>—Monsieur Squadra.</p> + +<p>Et, le garde suisse n'ayant pas boug, ne lui barrant +pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite droite, +dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre + l'norme cage carre, qui monte la cour Saint-Damase. +Et pas une me, rien que l'cho touff des +pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les +globes dpolis blanchissaient mollement la clart.</p> + +<p>En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir +dj vue, des loges de Raphal, avec son portique, sa +fontaine, son pav blanc, sous le brlant soleil. Mais il<a name="page_599" id="page_599"></a> +n'y apercevait mme plus les cinq ou six voitures qui +attendaient, les chevaux figs, les cochers raidis sur +leurs siges. C'tait une solitude, un vaste carr nu et +ple, d'un sommeil spulcral, sous la lumire morne des +lanternes, dont les rverbrations blanchissaient les +hauts vitrages des trois faades. Et, un peu inquiet, gagn +par le petit frisson du vide et du silence, il se hta, il se +dirigea, droite, vers le perron, abrit d'une marquise, +dont les quelques degrs mnent l'escalier des appartements.</p> + +<p>L, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand +uniforme.</p> + +<p>—Monsieur Squadra.</p> + +<p>D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra +l'escalier.</p> + +<p>Pierre monta. C'tait un escalier trs large, la +rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs +enduits d'un suc jauntre. Dans les globes de verre +dpoli, les becs de gaz semblaient avoir t baisss dj, +par une conomie sage. Et, sous cette clart de veilleuse, +rien n'tait d'une solennit plus triste que cette majestueuse +nudit, si blme et si froide. A chaque palier, un +garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans +le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait +plus que les pas rguliers de ces hommes, allant et venant +toujours, sans doute pour ne pas succomber l'engourdissement +des choses.</p> + +<p>Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand +silence frissonnant, la monte paraissait interminable. +Chaque tage se coupait en tronons, encore un, encore +un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du +deuxime tage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent +ans. Devant la porte vitre de la salle Clmentine, dont +le battant de droite tait seul ouvert, un dernier garde +suisse veillait.</p> + +<p>—Monsieur Squadra.<a name="page_600" id="page_600"></a></p> + +<p>Le garde s'effaa, laissa entrer le jeune prtre.</p> + +<p>Cette salle Clmentine, immense, semblait sans bornes + cette heure, dans la clart crpusculaire des lampes. +La dcoration si riche, les sculptures, les peintures, les +dorures, se noyait, n'tait plus qu'une vague apparition +fauve, des murs de rve o dormaient des reflets de +joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le +dallage sans fin, une solitude largie, se perdant au fond +des demi-tnbres.</p> + +<p>Enfin, l'autre bout, prs d'une porte, Pierre crut +apercevoir des formes, le long d'un banc. C'taient trois +gardes suisses assis l, ensommeills.</p> + +<p>—Monsieur Squadra.</p> + +<p>Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre +comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troubl par +le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder +autour de lui, en voquant les foules qui avaient +peupl cette salle. Aujourd'hui encore, elle tait la salle +accessible tous et que tous devaient traverser, simplement +une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte +de pas, d'alles et de venues sans nombre. Mais quelle +mort pesante, ds que la nuit l'avait envahie, et comme +elle tait dsespre et lasse d'avoir vu dfiler tant de +choses et tant d'tres!</p> + +<p>Enfin, le garde revint, et derrire lui apparut, sur le +seuil de la pice voisine, un homme d'une quarantaine +d'annes, vtu entirement de noir, qui tenait du domestique +de grande maison et du bedeau de cathdrale. Il +avait un beau visage correct et ras, avec un nez un peu +fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.</p> + +<p>—Monsieur Squadra, dit Pierre une dernire fois.</p> + +<p>L'homme s'inclina, pour dire qu'il tait monsieur +Squadra. Puis, d'une nouvelle rvrence, il invita le +prtre le suivre. Et tous deux, l'un derrire l'autre, +sans hte aucune, s'engagrent dans l'interminable enfilade +des salles.<a name="page_601" id="page_601"></a></p> + +<p>Pierre, au courant du crmonial, et qui en avait caus +plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les +salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit +des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon +son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine +porte; de sorte que les personnes qui doivent tre reues +par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles +des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles +des camriers d'honneur, puis en celles des camriers +secrets, jusqu'au Saint-Pre. Mais, ds huit heures, +les salles se vident, de rares lampes brlent seules sur +les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pices dsertes, + demi obscures, assoupies, au fond du nant auguste o +tombe le palais entier.</p> + +<p>Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, +de simples huissiers, vtus de velours rouge, brod +aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs +jusqu' la porte de l'antichambre d'honneur. A cette +heure tardive, un seul tait encore l, assis sur une banquette, +en un tel coin d'ombre, que sa tunique de +pourpre paraissait noire. Il leva la tte, laissa passer, +dans ces tnbres o s'teignait toute la pompe clatante +du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes, +o la rgle tait que les secrtaires des cardinaux et des +hauts personnages attendissent le retour de leurs matres; +et elle tait compltement vide, pas un seul des beaux +uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule +des fines soutanes, qui s'y mlaient pendant les heures +brillantes des rceptions. Vide galement la salle suivante, +plus petite, rserve la garde palatine, cette +milice recrute parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait +la tunique noire, les paulettes d'or, le shako surmont +d'un plumet rouge. On tourna droite, dans une autre +enfilade de salles, et vide encore la premire o l'on +entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe +avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables,<a name="page_602" id="page_602"></a> +signs Audran, Jsus faisant des miracles et les +Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles, +avec ses escabeaux de bois, sa console droite, +que surmonte un grand crucifix, entre une paire de +lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre +petite pice, une sorte d'alcve contenant un autel, o le +Saint-Pre dit sa messe, isol, pendant que les assistants +restent genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine, +toute resplendissante des uniformes ensoleills des +gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la +salle du trne, dans laquelle le pape reoit en audience +publique, jusqu' deux et trois cents personnes la +fois. En face des fentres, sur une estrade basse, est le +trne, un fauteuil dor, recouvert de velours rouge, +sous un baldaquin de mme velours. A ct se trouve le +coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est droite et +gauche deux consoles face face, l'une avec une pendule, +l'autre avec un crucifix, entre de hauts candlabres + pied de bois dor, portant des bougies. La tenture +de damas rouge, larges palmes Louis XIV, monte +jusqu' la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs +et de figures allgoriques; et le magnifique et +froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de +Smyrne que devant le trne. Mais, les jours d'audience +particulire, lorsque le pape se tenait dans la salle du +petit trne ou mme dans sa chambre, la salle du trne +n'tait plus que l'antichambre d'honneur, o toute la prlature +attendait, les hauts dignitaires de l'glise mls +aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous +rangs. Le service y tait fait par les deux camriers d'honneur, +l'un en habit violet, l'autre de cape et d'pe, qui y +recevaient, des mains des bussolanti, les personnes +admises au prcieux honneur d'une audience, pour les +conduire eux-mmes la porte de la pice voisine, l'antichambre +secrte, o ils les remettaient aux mains des +camriers secrets. C'tait la salle la plus luxueuse, la<a name="page_603" id="page_603"></a> +plus vivante, dans l'clat des uniformes et des costumes, +dans l'motion qui grandissait, mesure qu'on approchait +du tabernacle habit par l'lu et l'Unique, au travers de +cette succession sans fin de salles, o le cœur battait de +plus en plus fort, treint jusqu' l'touffement par cette +gradation savante, de splendeur moindre en splendeur +sans cesse accrue. Et, cette heure de nuit, toujours pas +une me, pas un geste, pas une voix, rien que le silence +tombant des tnbres du plafond sur le trne de velours +rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait +l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.</p> + +<p>Monsieur Squadra, qui ne s'tait pas encore retourn, +marchant d'un pas lent et muet, s'arrta un instant la +porte de l'antichambre secrte, comme pour donner au +visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter +l'entre du sanctuaire. Seuls les camriers secrets avaient +le droit de vivre l, et seuls les cardinaux pouvaient y +attendre que le pape daignt les recevoir. Pierre, en y +pntrant, lorsque monsieur Squadra se fut dcid l'introduire, +sentit bien, son petit frisson d'homme nerveux, +qu'il entrait dans l'au-del redoutable, de l'autre +ct de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le +jour, un garde-noble de faction en gardait la porte; +mais la porte, cette heure, tait libre, la pice tait vide +comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait voquer +les trs nobles et trs puissants personnages qui la +garnissaient d'ordinaire, en grand habit de crmonie. +Elle s'tranglait un peu, en forme de couloir, avec ses +deux fentres donnant sur le nouveau quartier des Prs du +Chteau, tandis qu'une seule fentre s'ouvrait sur la +place Saint-Pierre, au bout, prs de la porte qui conduisait + la salle du petit trne. C'tait l, entre cette porte +et cette fentre, assis devant une table troite, que se +tenait d'habitude un secrtaire, absent en ce moment. +Et toujours la mme console dore, avec le mme +crucifix, entre la mme paire de lampes. Une grande<a name="page_604" id="page_604"></a> +horloge, dans une gaine d'bne incruste de cuivre, +battait lourdement l'heure. La seule curiosit, sous le +plafond rosaces d'or, tait la tenture, en damas rouge, +sem d'cussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant +avec le lion, la griffe pose sur la boule du monde.</p> + +<p>Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement + l'tiquette, Pierre tenait encore la main son +chapeau, qu'il aurait d laisser dans la salle des bussolanti. +Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette. +Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-mme +sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester +au moins l. Puis, sans un mot toujours, d'une simple +rvrence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur + Sa Saintet, et que celui-ci voult bien attendre un +instant dans cette pice.</p> + +<p>Demeur seul, Pierre respira profondment. Il touffait, +son cœur battait se rompre. Pourtant sa raison restait +claire, il avait trs bien jug dans les demi-tnbres ces +fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite +de salons splendides, avec des murs orns de tapisseries, +tendus de soie, des frises dores et peintes, des plafonds +droulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que +des consoles, des escabeaux et des trnes; et les lampes, +les pendules, les crucifix, mme les trnes, rien que des +cadeaux, apports des quatre coins du monde, aux jours +de ferveur des grands jubils. Pas le moindre confortable, +tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne +Italie tait l, avec son continuel gala et son +manque de vie intime et tide. On avait d jeter quelques +tapis sur les admirables dallages de marbre, o les pieds +se glaaient. On avait fini par installer rcemment des +calorifres, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer +le pape. Et ce qui avait frapp Pierre davantage +encore, ce qui le pntrait jusqu'aux os, maintenant qu'il +tait l, debout, attendre, c'tait ce silence extraordinaire, +un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de<a name="page_605" id="page_605"></a> +plus profond, comme si, autour de lui, tout le nant noir +du Vatican colossal, tomb au sommeil, ft mont cet +tage, dans cette enfilade de salles dsertes, somptueuses +et mortes, o brlaient les petites flammes immobiles des +lampes.</p> + +<p>Neuf heures sonnrent l'horloge d'bne, et il s'tonna. +Comment! dix minutes seulement s'taient coules, depuis +qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru +qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il +voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'tranglait, +car jamais il n'tait sr de lui-mme, il craignait +toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une +crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna +un coup d'œil au crucifix de la console, regarda le globe +de la lampe, o les doigts gras d'un domestique avaient +laiss leur empreinte. Elle clairait d'une lueur si jaune +et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa +pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, +devant la fentre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et +il eut une minute de saisissement, Rome immense s'tendait, +dans l'entre-billement des persiennes mal fermes, +Rome telle qu'il l'avait dj vue des loges de Raphal, +telle qu'il l'avait reconstruite, le jour o, du petit restaurant +de la place, il s'tait imagin voir Lon XIII la +fentre de sa chambre. Seulement, c'tait la Rome de nuit, +la Rome largie encore au fond des tnbres, sans bornes +comme le ciel toil. Dans cette mer illimite, aux vagues +noires, on ne reconnaissait srement que les grandes +voies, changes en voies lactes par les blancheurs vives +de l'clairage lectrique: le cours Victor-Emmanuel, +puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait +angle droit, coup lui-mme par la rue du Triton, que +continuait la rue San Nicol da Tolentino, laquelle tait +relie la Gare par la lointaine lueur de la place des +Thermes. De l'autre ct du cours Victor-Emmanuel et de +la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places,<a name="page_606" id="page_606"></a> +quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais +l'ombre dj submergeait tout. Pour le reste, ce n'tait +plus qu'un pullulement de petites clarts jaunes, les +miettes d'un ciel demi teint, balay sur la terre. De +rares constellations, des toiles brillantes traant de mystrieuses +et nobles figures, tchaient vainement de lutter +et de se dgager. Elles taient noyes, effaces dans le +chaos confus de cette poussire d'un vieil astre, qui se +serait bris l, y laissant sa gloire, rduite dsormais +n'tre qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle +immensit noire, ainsi poudre de lumire, quelle masse +norme d'obscurit et d'inconnu, dans laquelle semblaient +avoir sombr les vingt-sept sicles de la Ville ternelle, +ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, +jusqu' ne plus pouvoir dire o elle commenait +ni o elle finissait, peut-tre largie jusqu'au bord illimit +de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-tre si diminue, si +disparue, que le soleil son retour n'en clairerait que +le peu de cendre!</p> + +<p>Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgr son effort +pour la calmer, augmentait de seconde en seconde, +mme devant cet ocan de tnbres, d'une souveraine +paix. Il s'carta de la fentre, il tressaillit de tout son +tre en entendant un lger bruit de pas et en croyant +qu'on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, +la salle du petit trne, dont il s'aperut alors que +la porte tait reste entr'ouverte. N'entendant plus rien, +il se hasarda, dans sa fivre d'impatience, il allongea la +tte, pour voir. C'tait encore une salle tendue de damas +rouge, assez vaste, avec un fauteuil dor, recouvert de +velours rouge, sous un baldaquin de mme velours; et +l'on y trouvait l'invitable console, le haut crucifix +d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candlabres, +deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne +taille, sortis de la manufacture de Svres, orns d'un +portrait du Saint-Pre. Pourtant, on sentait l plus de<a name="page_607" id="page_607"></a> +confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage +entier, quelques fauteuils s'alignaient contre les murs, +une fausse chemine, drape d'toffe, servait de pendant + la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette +salle, y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait +honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, l'ide +qu'il n'avait plus qu'une pice traverser, que si prs de +lui, derrire cette simple porte de bois, tait Lon XIII. +Pourquoi le faisait-on attendre? Se prparait-on le +recevoir dans cette pice, pour ne pas l'admettre dans une +intimit trop troite? On lui avait cont des visites mystrieuses, +reues pareille heure, des personnages inconnus +introduits de mme faon, silencieusement, de grands +personnages dont on murmurait les noms trs bas. Lui, +ce devait tre qu'on le jugeait compromettant, qu'on dsirait +causer l'aise, sans paratre s'engager en rien, +l'insu de l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua +la cause du bruit qu'il avait entendu, en apercevant, sur la +console, prs de la lampe, une petite caisse de bois, une +sorte de profond plateau anses, o se trouvait la desserte +d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le +verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqu +cette desserte dans la chambre, venait de l'apporter l, +puis qu'il devait tre rentr faire un bout de mnage. Il +savait la grande frugalit du pape, ses repas pris sur un +troit guridon, le tout apport la fois dans cette petite +caisse, une viande, un lgume, deux doigts de bordeaux +par ordonnance du mdecin, du bouillon surtout, des +tasses de bouillon qu'il aimait offrir aux vieux cardinaux, +ses favoris, comme on offre du th, tout un rgal +rparateur de vieux garons. L'ordinaire de Lon XIII +tait fix huit francs par jour. O dbauches d'Alexandre +VI, festins et galas de Jules II et de Lon X! Mais +il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre, qu'il +ne put s'expliquer, et il fut terrifi de son indiscrtion, il +se hta de retirer sa tte, en croyant voir toute la salle<a name="page_608" id="page_608"></a> +rouge du petit trne flamber d'un brusque incendie, dans +la paix morte o elle dormait.</p> + +<p>Alors, il prfra marcher pas touffs, trop frmissant +pour rester immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait +maintenant d'en avoir entendu parler par Narcisse: +tout un gros personnage, l'homme le plus important, le +plus influent, le valet de chambre bien-aim de Sa Saintet, +qui seul pouvait la dcider, les jours de rception, + mettre une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait +se trouvait par trop salie de tabac. Sa Saintet s'obstinait +galement s'enfermer chaque nuit toute seule +dans sa chambre, sans vouloir que personne coucht prs +d'elle, par indpendance, on disait aussi par inquitude +d'avare, qui entend dormir seul avec son trsor; ce qui +causait de continuelles inquitudes, car il n'tait gure +raisonnable qu'un vieillard de cet ge se barricadt de la +sorte; et monsieur Squadra couchait seulement dans une +pice voisine, mais l'oreille aux aguets, toujours prt +rpondre au plus lger appel. C'tait lui encore qui +intervenait avec respect, lorsque Sa Saintet veillait trop +tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait +difficilement raison, se relevait durant les heures d'insomnie, +l'envoyait rveiller un secrtaire, pour dicter des +notes, jeter sur le papier un projet d'encyclique. Quand +la rdaction d'une encyclique la passionnait, elle y aurait +pass les jours et les nuits, de mme que jadis, quand +elle se piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait +parfois en train de polir une strophe. Elle dormait +fort peu, en proie un continuel travail, d'une activit +crbrale extraordinaire, toujours hante par la ralisation +de quelque volont ancienne. La mmoire seule +avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-tre +bien que monsieur Squadra venait de trouver Sa Saintet +plus souffrante, la suite d'un excs de travail, puisque, +la veille encore, on la disait si malade, et que le plus +souvent, d'ailleurs, elle ddaignait de se soigner.<a name="page_609" id="page_609"></a></p> + +<p>Tandis qu'il continuait marcher doucement, Pierre +tait ainsi envahi peu peu par cette haute et souveraine +figure. Des dtails infimes de la vie quotidienne, il montait + la vie intellectuelle, ce rle d'un grand pape que +Lon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, +Saint-Paul hors les murs, se drouler la frise interminable +o sont reprsents les portraits des deux cent soixante-deux +papes; et il se demandait, dans cette longue suite +de mdiocres, de saints, de criminels et de gnies, quel +tait le pape auquel Lon XIII aurait voulu ressembler. +tait-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux +qui se sont succd pendant les trois premiers sicles de +vie cache, simples chefs d'associations funraires, pasteurs +fraternels de la communaut chrtienne? tait-ce +le pape Damase, le premier grand btisseur, le cerveau +lettr qui se plut aux choses de l'esprit, le croyant de foi +vive qui ouvrit les catacombes la pit des fidles? +tait-ce Lon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, +acheva la rupture avec l'Orient que le grand +schisme avait dj spar, porta l'empire l'Occident par +l'unique et toute-puissante volont de Dieu et de son +glise, qui ds lors disposa des couronnes? tait-ce le terrible +Grgoire VII, le purificateur du temple, le souverain +des rois, tait-ce Innocent III, tait-ce Boniface VIII, les +matres des mes, des peuples et des trnes, arms de +l'excommunication farouche, rgnant sur le moyen ge +pouvant, dans une telle domination, que jamais le +catholicisme ne devait raliser d'aussi prs son rve? +tait-ce Urbain II, tait-ce Grgoire IX, ou un autre des +papes dans le cœur desquels flamba la passion rouge des +croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva les +foules, qui les jeta la conqute de l'inconnu et du divin? +tait-ce Alexandre III dfendant la papaut contre l'empire, +luttant jusqu'au bout pour ne rien cder de l'autorit +suprme qu'il tenait de Dieu, finissant par vaincre, +en posant son pied triomphal sur la tte de Frdric Barberousse?<a name="page_610" id="page_610"></a> +tait-ce, longtemps aprs les tristesses d'Avignon, +Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la +puissance politique du Saint-Sige? tait-ce Lon X, le +fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout +un grand sicle d'art, mais l'esprit court et imprvoyant +qui traitait Luther de simple moine rvolt? tait-ce +Pie V, la raction noire et vengeresse, la flamme des +bchers chtiant la terre redevenue paenne, tait-ce +quelque autre des papes qui rgnrent aprs le concile de +Trente, d'une foi absolue, la croyance rtablie dans son +intgrit, l'glise sauve par son orgueil, son intransigeance, +son enttement au respect total des dogmes? +tait-ce, au dclin de la papaut, lorsqu'elle n'avait plus +t qu'une matresse de crmonie, rglant le gala des +grandes monarchies de l'Europe, tait-ce Benot XIV, la +vaste intelligence, le profond thologien, qui, les mains +lies, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, +avait pass sa belle vie rglementer les choses du ciel? +Et l'histoire de cette papaut se droulait ainsi, la plus +prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus +basses, les plus misrables, comme les plus hautes, les +plus clatantes, une obstine volont de vivre qui l'avait +fait vivre quand mme, au travers des incendies, des +massacres et des croulements de peuples, toujours militante +et debout dans la personne de ses papes, la plus +extraordinaire ligne de souverains absolus, conqurants +et dominateurs, tous matres du monde, mme les chtifs +et les humbles, tous glorieux de l'imprissable gloire du +ciel, lorsqu'on les voquait de la sorte, dans ce Vatican +sculaire, o leurs ombres srement se rveillaient la +nuit, venaient rder par les galeries sans fin, par les +salles immenses, au fond de ce silence ananti de tombe, +dont le frisson devait tre fait du lger frlement de leurs +pas sur les dalles de marbre.</p> + +<p>Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait +bien, le grand pape que Lon XIII voulait tre. C'tait,<a name="page_611" id="page_611"></a> +tout au dbut de la puissance catholique, Grgoire le +Grand, le conqurant et l'organisateur. Celui-l tait +d'antique souche romaine, un peu du vieux sang imprial +battait dans son cœur. Il administra Rome sauve des +Barbares, il fit cultiver les domaines ecclsiastiques, il +partagea les biens de la terre, un tiers aux pauvres, un +tiers au clerg, un tiers l'glise. Puis, le premier, il +cra la Propagande, envoya ses prtres civiliser et pacifier +les nations, poussa la conqute jusqu' soumettre la +Grande-Bretagne la divine loi du Christ. Et c'tait aussi, +aprs un intervalle norme de sicles, Sixte-Quint, le +pape financier et politique, le fils de jardinier qui se +rvla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus +vastes et les plus souples d'une poque fertile en beaux +diplomates. Il thsaurisait, il se montrait d'une avarice +rude, pour gouverner en monarque qui a toujours, dans ses +coffres, l'or ncessaire la guerre et la paix. Il passait +des annes en ngociations avec les rois, il ne dsesprait +jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait +son temps, il l'acceptait tel qu'il tait, puis tchait de le +modifier au gr des intrts du Saint-Sige, conciliant +pour tout et avec tous, rvant dj un quilibre europen, +dont il comptait devenir le centre et le matre. Avec cela, +un trs saint pape, un mystique fervent, mais un pape, +l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doubl d'un +politique dcid aux actes pour assurer sur cette terre la +royaut de Dieu.</p> + +<p>Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgr +sa volont de calme, remontait en lui, balayait en lui +toutes les prudences et tous les doutes, Pierre se demandait +pourquoi interroger ainsi le pass. Est-ce que le seul +Lon XIII n'tait pas celui de son livre, le grand pape +dont il avait eu la rvlation, qu'il avait peint selon son +cœur, tel que les mes le voulaient et l'attendaient? Ce +n'tait point sans doute un portrait d'troite ressemblance, +mais il fallait bien que les grandes lignes en fussent<a name="page_612" id="page_612"></a> +vraies, pour que l'humanit ne dsesprt pas de son +salut. Et des pages nombreuses de son livre s'voqurent, +flambrent devant ses yeux, il revit son Lon XIII, le +politique sage, le conciliateur, travaillant l'unit de +l'glise, voulant la rendre forte et invincible, au jour +prochain de la lutte invitable. Il le revit dgag des +soucis du pouvoir temporel, grandi, pur, clatant de +splendeur morale, seule autorit debout, au-dessus des +nations, ayant compris le mortel danger qu'il y avait +laisser la solution socialiste entre les mains des ennemis +du christianisme, rsolu ds lors intervenir dans la +querelle contemporaine, comme Jsus autrefois, pour la +dfense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre +du ct des dmocraties, accepter la rpublique en France, +laisser l'exil les rois chasss de leurs trnes, raliser la +prdiction qui promettait Rome de nouveau l'empire du +monde, lorsque la papaut, ayant unifi la croyance, +marcherait la tte du peuple. Les temps s'accomplissaient, +Csar tait abattu, le pape demeurait seul, et le +peuple, le grand muet, que les deux pouvoirs s'taient +disput si longtemps, n'allait-il pas se donner au Pre, +puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur +embras, la main tendue, accueillant les travailleurs sans +pain et les mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe +qui menaait les socits pourries, dans l'affreuse +misre qui ravageait les villes, il n'y avait pas d'autre +solution possible. Lon XIII le prdestin, le rdempteur +ncessaire, le pasteur envoy pour sauver ses ouailles du +prochain dsastre, en rtablissant la communaut chrtienne, +l'ge d'or oubli du christianisme primitif! La +justice rgnant enfin, la vrit resplendissant comme le +soleil, tous les hommes rconcilis, plus qu'un peuple +vivant dans la paix, n'obissant qu' la loi galitaire du +travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de +charit et d'amour!</p> + +<p>Alors, Pierre fut comme soulev par une flamme, port,<a name="page_613" id="page_613"></a> +pouss en avant. Enfin, enfin, il allait le voir, vider son +cœur, ouvrir son me! Il y avait tant de jours qu'il souhaitait +cette minute passionnment, qu'il luttait de tout +son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les obstacles +sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver, +depuis son arrive Rome; et cette longue lutte, ce succs +final inespr, redoublaient sa fivre, exaspraient son +dsir de victoire. Oui, oui! il vaincrait, il confondrait +les adversaires de son livre. Ainsi qu'il l'avait dit monsignor +Fornaro, est-ce que le Saint-Pre pouvait le dsavouer? +est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprim +ses ides secrtes, trop tt peut-tre, faute pardonnable? +Et il se souvenait aussi de sa dclaration monsignor +Nani, le jour o il avait jur que jamais il ne supprimerait +lui-mme son livre, car il ne regrettait rien, il ne +dsavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait, +il croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa +volont de se dfendre, de faire triompher sa foi, dans la +violente excitation nerveuse o l'attente le jetait, aprs sa +course sans fin au travers de ce Vatican norme, qu'il +sentait son entour si muet et si noir. Cependant, il se +troublait de plus en plus, il en venait chercher ses ides, +il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en +quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient +s'tre amasses en lui, car leur pesanteur tait pour beaucoup +dans son touffement, sans qu'il voult s'en rendre +compte. Tout au fond, il tait bris, las dj, n'ayant plus +d'autre ressort que l'envole de son rve, son cri de piti +devant l'abominable misre. Oui, oui! il entrerait vite, +il tomberait genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant +son cœur dborder. Et srement le Saint-Pre sourirait, +le renverrait en disant qu'il ne signerait pas la condamnation +d'une œuvre, o il venait de se revoir tout +entier, avec ses penses les plus chres.</p> + +<p>Pierre eut une telle dfaillance, qu'il marcha de nouveau +jusqu' la fentre, pour appuyer son front brlant<a name="page_614" id="page_614"></a> +contre une vitre glace. Ses oreilles bourdonnaient, ses +jambes flchissaient, tandis que le sang, grands coups, +battait dans son crne. Et il s'efforait de ne plus penser + rien, il regardait Rome noye d'ombre, en lui demandant +un peu du sommeil o elle s'anantissait. Il voulut se +distraire de sa hantise, il essaya de reconnatre des rues, +des monuments, la seule faon dont se groupaient les +lumires. Mais c'tait la mer sans bornes, ses ides se +brouillaient, s'en allaient la drive, au fond de ce +gouffre de tnbres sem de clarts menteuses. Ah! pour +se calmer, pour ne plus penser enfin, la nuit, la nuit totale +et rparatrice, la nuit o l'on dort jamais, guri de la +misre et de la souffrance! Brusquement, il eut la nette +sensation que quelqu'un tait debout derrire lui, immobile, +et il se retourna, avec un lger sursaut.</p> + +<p>Debout en effet, dans sa livre noire, monsieur Squadra +attendait. Il eut simplement une de ses rvrences, +pour inviter le visiteur le suivre. Puis, il se remit +marcher le premier, traversa la salle du petit trne, +ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaa, +laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.</p> + +<p>Pierre tait dans la chambre de Sa Saintet. Il avait +craint une de ces motions foudroyantes qui affolent ou +paralysent, on lui avait cont que des femmes arrivaient +mourantes, pmes, l'air ivre, ou bien se prcipitaient, +comme souleves, dansantes, apportes par le vol d'ailes +invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa +fivre accrue de tout l'heure aboutissait une sorte de +saisissement, une raction qui le faisait trs calme, les +yeux clairs, voyant tout. En entrant, l'importance dcisive +d'une telle audience lui tait nettement apparue, lui +simple petit prtre devant le suprme pontife, chef de +l'glise, matre souverain des mes. Toute sa vie religieuse +et morale allait en dpendre, et c'tait peut-tre +cette pense soudaine qui le glaait ainsi, au seuil du sanctuaire +redoutable, vers lequel il venait de marcher d'un<a name="page_615" id="page_615"></a> +pas si frmissant, dans lequel il n'aurait cru pntrer que +le cœur perdu, les sens abolis, ne trouvant plus balbutier +que ses prires de petit enfant.</p> + +<p>Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se +rappela qu'il avait vu Lon XIII d'abord, mais dans le +cadre o il tait, dans cette grande chambre, tendue de +damas jaune, l'alcve immense, si profonde, que le lit +y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une +chaise longue, une armoire, des malles, les fameuses +malles o se trouvait, disait-on, sous de triples serrures, +le trsor du Denier de Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV, +une sorte de bureau cuivres cisels, faisait face une +grande console Louis XV, dore et peinte, sur laquelle, +prs d'un haut crucifix, brlait une lampe. La chambre +tait nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq +chaises recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste +espace que recouvrait un tapis, dj fort us. Et Lon XIII +tait l, sur un des fauteuils, assis ct d'une petite +table volante, o l'on avait pos une seconde lampe garnie +d'un abat-jour. Trois journaux y tranaient, deux franais, +un italien, celui-ci demi dpli, comme si le pape +venait de le quitter l'instant, pour tourner, l'aide d'une +longue cuiller de vermeil, un verre de sirop, plac prs +de lui.</p> + +<p>Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume, +la soutane de drap blanc boutons blancs, la calotte +blanche, la plerine blanche, la ceinture blanche, frange +d'or, les bouts brods des clefs d'or. Les bas taient +blancs, les mules taient de velours rouge, galement +brodes des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce +fut le visage, le personnage tout entier, qui lui paraissait +diminu, qu'il reconnaissait peine. C'tait la quatrime +rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les +dlices des jardins, souriant et familier, coutant les +commrages d'un prlat favori, tandis qu'il s'avanait de +son petit pas de vieillard, un sautillement d'oiseau bless.<a name="page_616" id="page_616"></a> +Il l'avait vu dans la salle des Batifications, en pape bien-aim +et attendri, les joues roses de contentement, pendant +que les femmes lui offraient des bourses, des calottes +blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux +pour les jeter ses pieds, se seraient arrach le cœur +pour le jeter de mme. Il l'avait vu Saint-Pierre, port +sur le pavois, pontifiant, dans toute sa gloire de Dieu +visible que la chrtient adorait, telle qu'une idole enferme +en sa gaine d'or et de pierreries, la face fige, +d'une immobilit hiratique et souveraine. Et il le +revoyait, l, sur ce fauteuil, dans l'intimit troite, l'air +aminci, si frle, qu'il en prouvait une sorte d'inquitude, +mle d'attendrissement. Le cou surtout tait +extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit +oiseau trs vieux et trs blanc. D'une pleur d'albtre, +la face avait une transparence caractristique, on apercevait +la clart de la lampe travers le grand nez dominateur, +comme si le sang se ft totalement retir. La +bouche immense, aux lvres de neige, coupait d'une +ligne mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls +taient rests beaux et jeunes, des yeux admirables, +d'un noir luisant de diamants noirs, d'un clat, d'une +force qui ouvraient les mes, les foraient de confesser +la vrit voix haute. Les rares cheveux sortaient de +la calotte blanche en lgres boucles blanches, couronnant +de blanc la maigre figure blanche, dont la laideur +s'purait dans tout ce blanc, cette blancheur toute me +o la chair semblait se fondre en une candide floraison +de lis.</p> + +<p>Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constat que, +si monsieur Squadra l'avait fait attendre, ce n'tait pas +pour obliger le Saint-Pre passer une soutane propre, +car celle qu'il portait se trouvait fortement tache de +tabac, des salissures brunes qui avaient coul le long des +boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Pre avait un mouchoir +sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait<a name="page_617" id="page_617"></a> +bien portant, remis de son indisposition de la veille, +comme il se remettait d'ordinaire, avec facilit, en vieillard +trs sobre et trs sage, qui n'avait aucune maladie +organique et qui s'en allait simplement un peu chaque +jour, d'puisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, +force de donner sa flamme, finit un soir par s'teindre.</p> + +<p>Ds la porte, Pierre avait senti les deux yeux tincelants, +les deux yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le +silence tait norme, les lampes brlaient d'une flamme +immobile et ple, dans cet immense calme du Vatican +endormi, sans qu'on sentt autre chose, au loin, que +l'antique Rome sombre sous l'amas des tnbres, comme +un lac d'encre o se refltaient les toiles. Il dut s'approcher, +il fit les trois gnuflexions, il se pencha pour baiser +la mule de velours rouge, pose sur un coussin. Et il n'y +eut pas une parole, pas un geste, pas un mouvement. Et, +lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants noirs, +les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient +toujours.</p> + +<p>Enfin, Lon XIII, qui n'avait pas voulu lui pargner +l'humilit du baisement de pied, et qui maintenant le +laissait debout, parla le premier, sans cesser de l'examiner, +lui fouillant l'me, au plus profond de son tre.</p> + +<p>—Mon fils, vous avez vivement dsir me voir, et j'ai +consenti vous donner cette satisfaction.</p> + +<p>Il parlait en franais, un franais un peu incertain, +qu'il prononait l'italienne, si lentement, qu'on aurait +pu crire les phrases, comme sous une dicte. La voix +tait forte, nasale, une de ces voix grosses et grondantes +qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps dbiles, +qui paraissent exsangues et sans souffle.</p> + +<p>Pierre s'tait content de s'incliner de nouveau, en +signe de profond remerciement, sachant que, pour parler, +le respect voulait qu'on attendt d'tre questionn d'une +faon directe.</p> + +<p>—Vous habitez Paris?<a name="page_618" id="page_618"></a></p> + +<p>—Oui, Saint-Pre.</p> + +<p>—Vous tes attach une des grandes paroisses de la +ville?</p> + +<p>—Non, Saint-Pre, je ne suis desservant qu' la petite +glise de Neuilly.</p> + +<p>—Ah! oui, oui, je sais, c'est du ct du Bois de Boulogne, +n'est-ce pas?... Et quel est votre ge, mon fils?</p> + +<p>—Trente-quatre ans, Saint-Pre.</p> + +<p>Il y eut un court silence. Lon XIII avait fini par baisser +les yeux. Il reprit, de sa frle main d'ivoire, le verre +de sirop, le tourna avec la longue cuiller, but une gorge. +Et cela doucement, d'un air prudent et raisonn, comme +tout ce qu'il devait penser et faire.</p> + +<p>—J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie. +D'habitude, on ne me soumet que des fragments. Mais quel +qu'un qui s'intresse vous m'a remis directement le +volume, en me suppliant de le parcourir. C'est ainsi que +j'ai pu en prendre connaissance.</p> + +<p>Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir +une protestation contre l'isolement o le tenait son entourage, +cet excrable entourage qui faisait bonne garde +pour que rien d'inquitant n'entrt du dehors, selon le +mot de monsignor Nani lui-mme.</p> + +<p>—Je remercie Votre Saintet du trs grand honneur +qu'elle a daign me faire, se permit alors de dire le +prtre. Il ne pouvait pas m'arriver de bonheur plus haut +ni plus ardemment souhait.</p> + +<p>Il tait si heureux! Il s'imagina que sa cause tait gagne, +en voyant le pape trs calme, sans colre, lui parler +de son livre sur ce ton, en homme qui le connaissait +fond maintenant.</p> + +<p>—N'est-ce pas? mon fils, vous tes en relations avec +monsieur le vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord t +frapp de la ressemblance de certaines de vos ides avec +celles de ce trs dvou serviteur, qui nous a donn +d'autre part des preuves prcieuses de son bon esprit.<a name="page_619" id="page_619"></a></p> + +<p>—En effet, Saint-Pre, monsieur de la Choue veut +bien m'aimer un peu. Nous avons longuement caus, il +n'y a rien d'tonnant ce que j'aie reproduit plusieurs de +ses penses les plus chres.</p> + +<p>—Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des +corporations, il s'en occupe beaucoup, un peu trop mme. +Lors de son dernier voyage, il m'en a entretenu avec une +rare insistance. De mme que, ces temps derniers, un +autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus +minent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amen +ce si beau plerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas +eu de cesse que je ne le reoive, pour m'en parler lui aussi +pendant prs d'une heure. Seulement, il faut dire qu'ils +ne s'entendent gure ensemble, car l'un me supplie de +faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.</p> + +<p>Ds le dbut, la conversation bifurquait. Pierre sentit +qu'elle dviait de son livre, mais il se rappela la promesse +formelle qu'il avait faite au vicomte, s'il voyait +le pape et si l'occasion se prsentait, de tenter un +effort afin d'obtenir une parole dcisive, au sujet de +la fameuse question de savoir si les corporations devaient +tre libres ou obligatoires, ouvertes ou fermes. +Depuis qu'il tait Rome, il avait reu lettre sur lettre +du malheureux vicomte, clou Paris par la goutte, pendant +que son rival, le baron, profitait de l'admirable +occasion du plerinage, dont il tait le chef, pour tcher +d'arracher au pape le simple mot approbatif, qu'il aurait +rapport triomphalement. Et le prtre tint remplir sa +promesse avec conscience.</p> + +<p>—Votre Saintet sait mieux que nous tous o est la +sagesse. Monsieur de Fouras croit que le salut, la solution +de la question ouvrire, se trouve simplement dans le +rtablissement des anciennes corporations libres, tandis +que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protges +par l'tat, soumises des rgles nouvelles. Et, certainement, +cette dernire conception est davantage avec les<a name="page_620" id="page_620"></a> +ides sociales d'aujourd'hui... Si Votre Saintet daignait +se prononcer dans ce sens, le jeune parti catholique, en +France, saurait en tirer srement le plus beau rsultat, +tout un mouvement ouvrier la gloire de l'glise.</p> + +<p>Lon XIII rpondit de son air tranquille:</p> + +<p>—Mais je ne peux pas. On me demande toujours de +France des choses que je ne peux pas, que je ne veux pas +faire. Ce que je vous permets de dire de ma part monsieur +de la Choue, c'est que, si je ne puis le contenter, +je n'ai pas content davantage monsieur de Fouras. Il +n'a galement emport de moi que l'expression de ma +bienveillance l'gard de vos chers ouvriers franais, qui +peuvent tant pour le rtablissement de la foi. Comprenez +donc, chez vous, qu'il est des questions de dtail, de simple +organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible +de descendre, sous peine de leur donner une importance +qu'elles n'ont pas, et de mcontenter violemment +les uns, si je faisais trop de plaisir aux autres.</p> + +<p>Il eut un ple sourire o tout le politique conciliant et +avis apparut, bien rsolu ne pas laisser compromettre +son infaillibilit dans des aventures inutiles. Et il but une +nouvelle gorge de sirop, il s'essuya avec son mouchoir, +en souverain dont la journe d'apparat tait finie, qui +prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude +et de silence pour causer sans hte, aussi longuement +qu'il en aurait le dsir.</p> + +<p>Pierre tcha de le ramener son livre.</p> + +<p>—Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a t si +affectueux pour moi, il attend avec tant d'motion le sort +rserv mon livre, comme si cette œuvre tait sienne! +C'est pourquoi j'aurais t bien heureux de lui rapporter +une bonne parole de Votre Saintet.</p> + +<p>Mais le pape continuait s'essuyer, sans rpondre.</p> + +<p>—Je l'ai connu chez Son minence le cardinal Bergerot, +un autre grand cœur, dont l'ardente charit devrait +suffire refaire une France croyante.<a name="page_621" id="page_621"></a></p> + +<p>Cette fois, l'effet fut immdiat.</p> + +<p>—Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa +lettre en tte de votre livre. Il a t bien mal inspir, en +vous l'crivant, et vous, mon fils, bien coupable, le jour +o vous l'avez publie... Je ne puis croire encore que +monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos +pages, quand il vous a envoy son approbation pleine et +entire. J'aime mieux l'accuser d'ignorance et d'tourderie. +Comment aurait-il approuv vos attaques contre le +dogme, vos thories rvolutionnaires qui tendent la +destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu, +il n'a d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable, +impardonnable... Il est vrai qu'il rgne un si mauvais +esprit dans une partie du clerg franais. Ce sont les +ides gallicanes qui repoussent sans cesse comme les +herbes mauvaises, tout un libralisme frondeur, en rvolte +contre notre autorit, en continuel apptit de libre +examen et d'aventures sentimentales.</p> + +<p>Il s'animait, des mots d'italien se mlaient son franais +hsitant, sa grosse voix nasale sortait de son frle corps +de cire et de neige avec des sonorits de cuivre.</p> + +<p>—Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien, +nous le briserons, le jour o nous ne verrons plus en lui +qu'un fils rvolt. Il doit l'exemple de l'obissance, nous +lui ferons part de notre mcontentement, nous esprons +qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilit, la charit sont +de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours +les honorer en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le +refuge d'un cœur de rebelle, car elles ne sont rien, si +l'obissance ne les accompagne pas, l'obissance, l'obissance! +la plus belle parure des grands saints!</p> + +<p>Saisi, boulevers, Pierre l'coutait. Il s'oubliait, il +ne songeait qu' l'homme de bont et de tolrance sur +lequel il venait d'attirer cette toute-puissante colre. +Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les dnonciations des +vques de Poitiers et d'vreux allaient atteindre, par-dessus<a name="page_622" id="page_622"></a> +sa tte, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine, +le doux et bon cardinal Bergerot, l'me +ouverte toutes les misres, toutes les souffrances des +pauvres et des humbles. Il en tait dsespr, acceptant +encore la dnonciation de l'vque de Tarbes, l'instrument +des Pres de la Grotte, qui ne frappait que lui, au +moins, en rponse sa page sur Lourdes; tandis que la +guerre sournoise des deux autres l'exasprait, le jetait +une indignation douloureuse. Et, du vieillard chtif, au +cou grle d'oiseau trs vieux, buvant tranquillement son +verre de sirop, il venait de voir se lever un matre si +courrouc, si formidable, qu'il en tremblait. Comment +avait-il pu se laisser prendre aux apparences, en entrant, +croire qu'il n'y avait l qu'un pauvre homme puis par +l'ge, dsireux de paix, rsolu tout concder? Un souffle +venait de passer dans la chambre endormie, et c'tait la +lutte encore, le rveil de ses doutes, de ses angoisses. +Ah! ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait +dpeint, Rome, tel qu'il n'avait pas voulu le croire, +plus intellectuel que sentimental, d'un orgueil dmesur, +ayant eu ds sa jeunesse l'ambition suprme, au +point d'avoir promis le triomphe sa famille pour obtenir +d'elle les sacrifices ncessaires, montrant partout et en +tout une volont unique, depuis qu'il occupait le trne +pontifical, rgner, rgner quand mme, rgner en matre +absolu, omnipotent! La ralit se dressait avec une force +irrsistible, et pourtant il se dbattit, il s'entta ressaisir +son rve.</p> + +<p>—Oh! Saint-Pre, j'aurais tant de chagrin, si, cause +de mon malheureux livre, Son minence avait une +seconde de contrarit! Moi, coupable, je puis rpondre +de ma faute, mais Son minence qui n'a obi qu' son +cœur, qui n'aurait pch que par son trop grand amour +des dshrits de ce monde!</p> + +<p>Lon XIII ne rpondit pas. Il avait relev sur Pierre +ses yeux admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face<a name="page_623" id="page_623"></a> +immobile d'idole d'albtre. De nouveau, fixement, il le +regardait.</p> + +<p>Et Pierre le voyait toujours, dans la fivre qui le reprenait, +grandir en clat et en puissance. Maintenant, derrire +lui, il s'imaginait voir s'enfoncer, au lointain des +ges, la longue suite des papes qu'il avait voqus tout +l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les +asctes, les diplomates et les thologiens, ceux qui avaient +port la cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix, +ceux qui avaient dispos des empires comme de simples +provinces que Dieu remettait en leur garde. Puis, particulirement, +c'tait Grgoire le Grand, le conqurant +et le fondateur, c'tait Sixte-Quint, le ngociateur et le +politique, qui avait le premier entrevu la victoire de la +papaut sur les monarchies vaincues. Quelle foule de +princes magnifiques, de rois souverains, de cerveaux +et de bras tout-puissants, derrire ce ple vieillard immobile! +Quel amas accumul de volont inpuisable, +d'obstin gnie, de domination sans bornes! Toute l'histoire +de l'ambition humaine, tout l'effort pour soumettre +les peuples l'orgueil d'un seul, la force la plus haute +qui ait jamais conquis, exploit, faonn les hommes, +au nom de leur bonheur! Et, maintenant mme que sa +royaut terrestre avait pris fin, dans quelle souverainet +spirituelle tait mont ce mince vieillard, si ple, devant +lequel il avait vu des femmes s'vanouir, comme foudroyes +par la divinit redoutable, mane de sa personne! +Ce n'taient plus seulement les gloires retentissantes, +les triomphes dominateurs de l'histoire qui se +droulaient derrire lui, c'tait le ciel qui s'ouvrait, +l'au-del qui resplendissait, dans l'blouissement du +mystre. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait +aux mes, l'antique symbole revivait avec une intensit +nouvelle, dgag enfin du royaume salissant d'ici-bas.</p> + +<p>—Oh! je vous en supplie, Saint-Pre, s'il faut un +exemple, ne frappez pas un autre que moi. Je suis venu,<a name="page_624" id="page_624"></a> +me voici, dcidez de mon sort, mais n'aggravez pas ma +punition, en me donnant le remords d'avoir fait condamner +un innocent.</p> + +<p>Sans rpondre, Lon XIII continua de le regarder de +ses yeux brlants. Et il ne voyait plus Lon XIII, deux +cent soixante-troisime pape, vicaire de Jsus-Christ, +successeur du prince des Aptres, souverain pontife de +l'glise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie, +archevque et mtropolitain de la province romaine, souverain +des domaines temporels de la sainte glise. Il +voyait le Lon XIII qu'il avait rv, le messie attendu, le +sauveur envoy pour conjurer l'effroyable dsastre social +o sombrait la vieille socit pourrie. Il le voyait avec +son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique de +conciliation, vitant les heurts, travaillant l'unit, avec +son cœur dbordant d'amour, allant droit au cœur des +foules, donnant une fois encore le meilleur de son sang, +en signe de l'alliance nouvelle. Il le dressait comme +l'unique autorit morale, comme l'unique lien possible +de charit et de paix, comme le Pre enfin qui pouvait +seul faire cesser l'injustice parmi ses enfants, tuer la +misre, rtablir la loi libratrice du travail, en ramenant +les peuples la foi de l'glise primitive, la douceur +et la sagesse de la communaut chrtienne. Et cette +haute figure, dans le silence profond de la chambre, +prenait une toute-puissance invincible, une extraordinaire +majest.</p> + +<p>—Oh! de grce, coutez-moi, Saint-Pre! Ne me +frappez mme pas, ne frappez personne, oh! personne, +ni un tre, ni une chose, ni rien de ce qui peut souffrir +sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la bont +que la douleur du monde a d mettre en vous!</p> + +<p>Alors, quand il vit que Lon XIII se taisait toujours, +en le laissant debout devant lui, il tomba sur les deux +genoux, comme s'il croulait, perdu sous l'motion croissante +qui faisait son cœur si lourd. Et ce fut en son tre<a name="page_625" id="page_625"></a> +une sorte de dbcle, l'amas de tous les doutes, de toutes +les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'touffaient de +nouveau, qui crevaient en un flot irrsistible. Il y avait +l l'affreuse journe, les morts si tragiques de Dario et de +Benedetta, dont le chagrin terrifi restait sur son cœur, en +un poids inconscient, d'une pesanteur de plomb. Il y +avait l tout ce qu'il avait souffert depuis qu'il tait +Rome, les illusions peu peu dtruites, les intimes dlicatesses +blesses, le jeune enthousiasme soufflet par la +ralit des hommes et des choses. Puis, c'tait, plus +profondment encore, toute la misre humaine elle-mme, +les affams qui hurlaient, les mres aux mamelles +taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les +pres sans travail qui se rvoltaient, les poings serrs, +l'excrable misre, vieille comme l'humanit, dont celle-ci +est ronge depuis le premier jour, qu'il avait trouve +partout, grandissante, dvorante, effrayante, sans espoir +qu'on puisse la gurir jamais. Et c'tait enfin, plus immense, +plus ingurissable, une douleur sans nom, sans +cause prcise, pour rien ni pour personne, une douleur +universelle, illimite, dans laquelle il baignait et se sentait +fondre, dsesprment, peut-tre la douleur de vivre.</p> + +<p>—Oh! Saint-Pre, moi, je n'existe pas, et mon livre +n'existe pas. J'ai dsir voir Votre Saintet, oh! passionnment, +pour m'expliquer, pour me dfendre. Et je ne +sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses que je +voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui +m'touffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai +que le besoin de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres, +oh! les humbles, que j'ai vus depuis deux ans dans nos +faubourgs de Paris, si misrables et si douloureux, de +pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de pauvres +petits anges qui n'avaient pas mang depuis deux jours, +des femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu, +au fond de taudis immondes, des hommes jets sur le +pav par le chmage, las de quter du travail comme on<a name="page_626" id="page_626"></a> +qute une aumne, retournant leurs tnbres ivres de +colre, avec l'unique pense vengeresse de mettre le +feu aux quatre coins de la ville. Et le soir, le terrible +soir, o, dans la chambre d'pouvante, j'ai vu une mre +qui venait de se suicider avec ses cinq petits, la mre +tombe sur une paillasse en allaitant son nouveau-n, les +deux fillettes dormant aussi l leur dernier sommeil de +blondines jolies, les deux garons foudroys plus loin, +l'un ananti contre un mur, l'autre renvers par terre, +tordu en une suprme rvolte... Oh! Saint-Pre, je ne +suis plus que leur ambassadeur, l'envoy de ceux qui +souffrent et qui sanglotent, l'humble dlgu des +humbles qui meurent de misre, sous l'excrable duret, +l'effroyable injustice sociale. Et j'apporte Votre Saintet +leurs larmes, et je mets ses pieds leurs tortures, et je +lui fais entendre leur cri de dtresse, comme un cri +mont de l'abme, demandant justice, si l'on ne veut pas +que le ciel croule... Oh! soyez bon, Saint-Pre, soyez bon!</p> + +<p>Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de +suprme appel la piti divine. Puis, il continua:</p> + +<p>—Et, Saint-Pre, dans cette Rome ternelle et resplendissante, +est-ce que la misre aussi n'est pas affreuse? +Depuis des semaines que j'erre au hasard, dans l'attente, + travers la poussire fameuse de ses ruines, je ne fais +que me heurter des maux ingurissables, qui m'ont +empli d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui +expire, l'agonie de tant de gloire, l'affreuse mlancolie +d'un monde qui se meurt d'puisement et de faim!... L, +sous les fentres de Votre Saintet, est-ce que je n'ai pas +vu un quartier d'horreur, des palais inachevs, frapps +d'une hrdit maudite, ainsi que des enfants rachitiques +qui ne peuvent aller au bout de leur croissance, des palais +en ruine dj, devenus les refuges de toute la misre +pitoyable de Rome? Et, comme Paris, quelle population +de souffrance, tale au plein air avec plus d'impudeur +encore, toute la plaie sociale, le chancre dvorant<a name="page_627" id="page_627"></a> +tolr et montr, en sa terrible inconscience! Des +familles entires qui vivent leur oisivet affames sous le +soleil splendide, les vieux devenus infirmes, les pres +attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, les fils +dormant parmi les herbes sches, les mres et les filles +tranant leur paresse bavarde, fltries avant l'ge... Oh! +Saint-Pre, ds l'aurore, demain, que Votre Saintet +ouvre cette fentre, et qu'elle le rveille de sa bndiction, +ce grand peuple enfant, qui sommeille encore dans +son ignorance et dans sa pauvret! Qu'elle lui donne +l'me qui lui manque, l'me consciente de la dignit +humaine, de la loi ncessaire du travail, de la vie libre +et fraternelle, rgle par la seule justice! Oui, qu'elle +fasse un peuple de ce ramassis de misrables, dont l'excuse +est de tant souffrir dans son intelligence et dans +son corps, vivant comme la bte qui passe et meurt sans +savoir, sans comprendre, et qu'on roue de coups!</p> + +<p>Peu peu, les sanglots l'tranglaient, il ne parla plus +que secou, emport par sa passion.</p> + +<p>—Et, Saint-Pre, n'est-ce pas vous que je dois +m'adresser, au nom des misrables? N'tes-vous pas +le Pre? N'est-ce pas devant le Pre que l'envoy des +pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis +agenouill en ce moment? Et n'est-ce pas au Pre qu'il +doit apporter l'norme charge de leurs douleurs, en +demandant piti enfin, aide et secours, justice, oh! surtout +justice?... Puisque vous tes le Pre, ouvrez donc la +porte largement, que tout le monde puisse entrer, jusqu'aux +plus petits de vos enfants, les fidles, les passants +de hasard, mme les rvolts, les gars, ceux qui entreront +peut-tre, qui vous pargnerez les fautes de l'abandon. +Soyez le refuge des routes mauvaises, le tendre accueil +offert aux voyageurs, la lampe hospitalire toujours +allume, aperue de loin et qui sauve dans l'orage... Et, +puisque vous tes la puissance, Pre, soyez le salut. +Vous pouvez tout, vous avez derrire vous des sicles de<a name="page_628" id="page_628"></a> +domination, vous tes mont aujourd'hui dans une autorit +morale qui vous a rendu l'arbitre du monde, vous +tes l, devant moi, comme la majest mme du soleil qui +claire et qui fconde. Oh! soyez l'astre de bont et de +charit, soyez le rdempteur, reprenez la besogne de +Jsus qu'on a pervertie au cours des sicles, en la laissant +entre les mains des puissants et des riches, qui ont fini +par faire de l'œuvre vanglique le plus excrable monument +d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'œuvre est manque, +recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les +humbles, avec les pauvres, ramenez-les la paix, la +fraternit, la justice de la communaut chrtienne... Et +dites, Pre, dites que je vous ai compris, que j'ai simplement +exprim l vos ides chres, le seul et vivant +dsir de votre rgne. Le reste, oh! le reste, mon livre, +moi, qu'importe! Je ne me dfends pas, je ne veux +que votre gloire et le bonheur des hommes. Dites que, du +fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement +sourd des vieilles socits corrompues. Dites que vous +avez trembl de piti attendrie, dites que vous avez voulu +empcher l'pouvantable catastrophe, en rappelant l'vangile +au cœur de vos enfants frapps de folie, en les ramenant + l'ge de simplicit et de puret, lorsque les premiers +chrtiens vivaient comme des frres innocents... Oui, +n'est-ce pas? c'est bien pour cela que vous vous tes remis +avec les pauvres, Pre, et c'est pour cela que je suis ici, + vous demander piti, bont, justice, de toute mon me, +oh! de toute mon me de pauvre homme!</p> + +<p>Alors, il succomba sous l'motion, il s'crasa par terre, +dans une dbcle de gros sanglots. Son cœur clatait et +se rpandait. C'taient des sanglots normes, des sanglots +sans fin, toute une houle effrayante qui venait de son tre +entier, qui venait de plus loin, de tous les tres misrables, +qui venait du monde dont les veines charriaient la +douleur avec le sang mme de la vie. Il tait l, dans sa +brusque faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la<a name="page_629" id="page_629"></a> +souffrance, ainsi qu'il l'avait dit. Et, aux genoux de ce +pape immobile et muet, il tait l toute la misre humaine +en larmes.</p> + +<p>Lon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait +faire un effort sur lui-mme pour couter parler les +autres, avait d'abord, deux reprises, lev une de ses +mains ples pour l'interrompre. Puis, saisi peu peu +d'tonnement, gagn lui-mme par l'motion, il lui avait +permis de continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri, +dans le dsordre du flot irrsistible qui l'emportait. Un +peu de sang tait mont la neige de son visage, ses lvres +et ses joues s'taient roses faiblement, tandis que ses +yeux noirs luisaient d'un clat plus vif. Ds qu'il le vit +sans voix, abattu ses pieds, secou par ces gros sanglots +qui semblaient lui arracher le cœur, il s'inquita, +il se pencha.</p> + +<p>—Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...</p> + +<p>Mais les sanglots continuaient, dbordaient, emportaient +toute raison et tout respect, dans la plainte perdue +de l'me blesse, dans le grondement de la chair qui +souffre et qui agonise.</p> + +<p>—Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable... +Tenez! prenez cette chaise.</p> + +<p>Et, d'un geste d'autorit, il l'invita enfin s'asseoir.</p> + +<p>Pierre, pniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber. +Il cartait ses cheveux de son front, il essuyait de ses +mains ses larmes brlantes, l'air fou, tchant de se ressaisir, +ne pouvant comprendre ce qui venait de se passer.</p> + +<p>—Vous faites appel au Saint-Pre. Ah! certes, soyez +convaincu que son cœur est plein de piti et de tendresse +pour les malheureux. Mais la question n'est pas l, il s'agit +de notre sainte religion... J'ai lu votre livre, un mauvais +livre, je vous le dis tout de suite, le plus dangereux et le +plus condamnable des livres, prcisment par ses qualits, +par les pages qui m'ont intress moi-mme. Oui, +j'ai t sduit souvent, je n'aurais pas continu ma lecture,<a name="page_630" id="page_630"></a> +si je ne m'tais senti comme soulev dans le souffle +ardent de votre foi et de votre enthousiasme. Ce sujet +tait si beau, il me passionne tant! La Rome nouvelle, +ah! sans doute il y avait un livre faire avec +ce titre, mais dans un esprit totalement diffrent du +vtre... Vous croyez m'avoir compris, mon fils, vous tre +pntr de mes crits et de mes actes, au point de n'exprimer +que mes ides les plus chres. Non, non! vous +ne m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous +voir, vous expliquer, vous convaincre.</p> + +<p>Muet et immobile, c'tait maintenant Pierre qui coutait. +Il n'tait cependant venu que pour se dfendre, il +souhaitait avec fivre cette entrevue depuis trois mois, +prparant ses arguments, certain de la victoire; et il +entendait traiter son livre de dangereux, de condamnable, +sans protester, sans rpondre par toutes les bonnes +raisons qu'il avait crues irrsistibles. Une lassitude extraordinaire +l'accablait, comme puis par son accs de +larmes. Tout l'heure, il serait brave, il dirait ce qu'il +avait rsolu de dire.</p> + +<p>—On ne me comprend pas, on ne me comprend pas! +rptait Lon XIII, d'un air d'impatience irrite. En +France surtout, c'est incroyable que j'aie tant de peine + me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par +exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le +Saint-Sige transigera sur cette question? C'est un langage +indigne d'un prtre, c'est la chimre d'un ignorant +qui ne se rend pas compte des conditions dans lesquelles +la papaut a vcu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit continuer +de vivre, si elle ne veut pas disparatre du monde. +Ne voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la dclarez +d'autant plus haute qu'elle est dgage davantage des +soucis de sa royaut terrestre? Ah! oui, une belle imagination, +la pure royaut spirituelle, la souverainet par +la charit et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui +nous fera l'aumne d'une pierre pour reposer notre tte,<a name="page_631" id="page_631"></a> +si nous sommes jamais chass, errant par les routes? Qui +assurera notre indpendance, quand nous serons la +merci de tous les tats?... Non, non! cette terre de Rome +est nous, car nous en avons reu l'hritage de la longue +suite des anctres, et elle est le sol indestructible, ternel, +sur lequel la sainte glise est btie, de sorte que +l'abandonner, ce serait vouloir l'croulement de la sainte +glise catholique, apostolique et romaine. D'ailleurs, +nous ne le pourrions pas, nous sommes li par notre serment +envers Dieu et envers les hommes.</p> + +<p>Il se tut un instant, pour laisser Pierre rpondre. Mais +celui-ci avait la stupeur de ne rien trouver dire, car il +s'apercevait que ce pape parlait comme il devait le faire. Les +choses confuses et lourdes, amasses en lui, dont il avait +senti la gne, tout l'heure, dans l'antichambre secrte, +s'clairaient maintenant, se prcisaient avec une nettet +de plus en plus grande. C'tait, depuis son arrive Rome, +tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas +de ses dsillusions, des ralits existantes, sous lesquelles +son rve d'un retour au christianisme primitif tait +demi mort dj, cras. Il venait brusquement de se +rappeler l'heure, o, sur le dme de Saint-Pierre, il +s'tait vu imbcile avec son imagination d'un pape purement +spirituel, en face de la vieille cit de gloire obstine +dans sa pourpre. Ce jour-l, il avait fui le cri furieux +des plerins du Denier de Saint-Pierre acclamant le +pape roi. La ncessit de l'argent, de ce dernier esclavage +du pape, il l'avait accepte. Mais tout avait croul ensuite, +quand la vritable Rome lui tait apparue, la ville sculaire +de l'orgueil et de la domination, o la papaut ne +saurait tre sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le +dogme, la tradition, le milieu, le sol lui-mme la rendaient +immuable, jamais. Elle ne pouvait cder que sur +les apparences, il viendrait quand mme une heure o +ses concessions s'arrteraient, devant l'impossibilit +d'aller plus loin sans se suicider. La Rome nouvelle ne se<a name="page_632" id="page_632"></a> +raliserait peut-tre un jour qu'en dehors de Rome, au +loin; et l seulement se rveillerait le christianisme, car +le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le dernier +des papes, clou cette terre de ruines, disparatrait +sous le dernier craquement du dme de Saint-Pierre, +qui s'effondrerait comme s'tait effondr le temple +de Jupiter Capitolin. Quant ce pape d'aujourd'hui, il +avait beau tre sans royaume, avoir la fragilit chtive de +son grand ge, la pleur exsangue d'une trs vieille idole +de cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge +de la souverainet universelle, il n'en tait pas moins le +fils obstin de l'anctre, le Pontifex Maximus, le Cesar +Imperator, dans les veines duquel coulait le sang d'Auguste, +matre du monde.</p> + +<p>—Vous avez parfaitement vu, reprit Lon XIII, l'ardent +dsir d'unit qui nous a toujours possd. Nous +avons t bien heureux le jour o nous avons unifi le +rite, en imposant le rite romain dans la catholicit entire. +C'est l une de nos plus chres victoires, car elle +peut beaucoup pour notre autorit. Et j'espre que nos +efforts, en Orient, finiront par ramener nous nos chers +frres gars des communions dissidentes, de mme que +je ne dsespre pas de convaincre les sectes anglicanes, +sans parler des sectes protestantes qui seront forces de +rentrer dans le sein de l'glise unique, l'glise catholique, +apostolique et romaine, quand les temps prdits +par le Christ s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas +dit, c'est que l'glise ne peut rien abandonner du dogme. +Au contraire, vous avez sembl croire qu'une entente +interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des concessions; +et c'est l une pense condamnable, un langage +qu'un prtre ne peut tenir sans tre criminel. Non, la vrit +est absolue, pas une pierre de l'difice ne sera change. +Oh! dans la forme, tout ce qu'on voudra! Nous sommes +prt la conciliation la plus grande, s'il ne s'agit que de +tourner certaines difficults, de mnager les termes pour<a name="page_633" id="page_633"></a> +faciliter l'accord... Et c'est comme notre rle dans le +socialisme contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux +que vous avez si bien nomms les dshrits de ce monde, +sont l'objet de notre sollicitude. Si le socialisme est simplement +un dsir de justice, une volont constante de venir +au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que +nous s'en proccupe, y travaille avec plus d'nergie? Est-ce +que l'glise n'a pas toujours t la mre des affligs, l'aide +et la bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les +progrs raisonnables, nous admettons toutes les formes +sociales nouvelles qui aideront la paix, la fraternit... +Seulement, nous ne pouvons que condamner le socialisme +qui commence par chasser Dieu pour assurer le +bonheur des hommes. C'est l un simple tat de sauvagerie, +un abominable retour en arrire, o il n'y aura +que catastrophes, qu'incendies et que massacres. Et c'est +encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de force, car +vous n'avez pas dmontr qu'aucun progrs ne saurait +avoir lieu en dehors de l'glise, qu'elle est en somme la +seule initiatrice, la seule conductrice, laquelle il soit +permis de s'abandonner sans crainte. Mme, et c'est l +votre crime encore, il m'a sembl que vous mettiez Dieu + l'cart, que la religion demeurait uniquement pour vous +un tat d'me, une floraison d'amour et de charit, o il +suffisait de se trouver, pour faire son salut. Hrsie excrable, +Dieu est toujours prsent, matre des mes et des +corps, la religion reste le lien, la loi, le gouvernement +mme des hommes, sans laquelle il ne saurait y avoir que +barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et, +encore une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le +dogme demeure. Ainsi, notre adhsion la Rpublique, +en France, prouve que nous n'entendons pas lier le sort +de la religion une forme gouvernementale, mme auguste +et sculaire. Si les dynasties ont fait leur temps, +Dieu est ternel. Prissent les rois, et que Dieu vive! +D'ailleurs, la forme rpublicaine n'a rien d'antichrtien,<a name="page_634" id="page_634"></a> +et il semble au contraire qu'elle soit comme un rveil de +cette communaut chrtienne dont vous avez parl en des +pages vraiment charmantes. Le pis est que la libert devient +tout de suite de la licence et qu'on nous rcompense +souvent bien mal de notre dsir de conciliation... Ah! +quel mauvais livre vous avez crit, mon fils, avec les +meilleures intentions, je veux le croire, et comme votre +silence est bien la preuve que vous commencez entrevoir +les consquences dsastreuses de votre faute!</p> + +<p>Pierre continuait se taire, ananti, sentant en effet +ses arguments qui tombaient un un, comme devant +une roche sourde et aveugle, impntrable, o il devenait +inutile et drisoire de vouloir les faire entrer. A quoi +bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une +proccupation, il se demandait avec surprise comment un +homme de cette intelligence, de cette ambition, ne s'tait +pas fait du monde moderne une ide plus nette et plus +exacte. videmment, il le sentait document, renseign +sur tout, curieux de tout, ayant dans la tte la vaste carte +de la chrtient, avec les besoins, les espoirs, les actes, +lucide et clair, au milieu de l'cheveau compliqu de ses +luttes diplomatiques. Mais que de trous pourtant! La +vrit devait tre qu'il connaissait du monde uniquement +ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature +Bruxelles. Ensuite venait son piscopat Prouse, o il +ne s'tait ml qu' la vie de la jeune Italie naissante. Et, +depuis dix-huit annes, il se trouvait enferm dans son +Vatican, isol du reste des hommes, ne communiquant +avec les peuples que par son entourage, souvent le plus +inintelligent, le plus menteur, le plus tratre. En outre, +il tait prtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique, +li par la tradition, soumis aux influences de +race et de milieu, cdant au besoin d'argent, aux ncessits +politiques; sans parler de son orgueil immense, la +certitude d'tre le Dieu auquel on doit obir, le seul pouvoir +lgitime et raisonnable sur la terre. De l, les causes<a name="page_635" id="page_635"></a> +de dformation fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait +tre, avec ses erreurs, ses lacunes, parmi tant d'admirables +qualits, la comprhension vive, la volont patiente, +le vaste effort qui gnralise et qui agit. Mais l'intuition +surtout paraissait prodigieuse, car n'tait-ce pas elle, elle +seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement +volontaire, l'norme volution, au loin, de l'humanit +d'aujourd'hui? Il avait ainsi la nette conscience de +l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, de cette +mer montante de la dmocratie, de cet ocan sans bornes +de la science, qui menaait de submerger l'lot troit o +triomphait encore le dme de Saint-Pierre. Il pouvait +mme se dispenser de se mettre sa fentre, les voix du +dehors traversaient les murs, lui apportaient le cri d'enfantement +des socits nouvelles. Et toute sa politique +partait de l, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de +vaincre pour rgner. S'il voulait l'unit de l'glise, c'tait +pour la rendre forte, inexpugnable, dans l'assaut qu'il +prvoyait. S'il prchait la conciliation, cdant de tout son +pouvoir sur les questions de forme, tolrant les audaces +des vques d'Amrique, c'tait que sa grande peur +inavoue tait la dislocation de l'glise elle-mme, quelque +schisme brusque qui aurait prcipit le dsastre. Ah! ce +schisme, il devait le sentir dans l'air venu des quatre +points de l'horizon, tel qu'une menace prochaine, un +pril invitable de mort, contre lequel il fallait s'armer + l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour +de tendresse vers le peuple, sa proccupation du socialisme, +la solution chrtienne qu'il offrait aux misres +d'ici-bas! Puisque Csar tait abattu, la longue dispute de +savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se +trouvait-elle pas vide, par ce fait que le pape seul restait +debout et que le peuple, le grand muet, allait enfin parler +et se donner lui? L'exprience tait tente en France, +il y abandonnait la monarchie vaincue, il y reconnaissait +la Rpublique, il la rvait forte, victorieuse, car elle tait<a name="page_636" id="page_636"></a> +toujours la fille ane de l'glise, la seule nation catholique +assez puissante encore pour restaurer un jour peut-tre +le pouvoir temporel du Saint-Sige. Rgner, rgner +par la France, puisqu'il semblait impossible de rgner +par l'Allemagne! Rgner par le peuple, puisque le peuple +devenait le matre et le dispensateur des trnes! Rgner +par la Rpublique italienne, si cette Rpublique seule +pouvait lui rendre Rome, arrache la maison de Savoie, +une Rpublique fdrative qui ferait du pape le prsident +des tats-Unis d'Italie, en attendant qu'il le devnt des +tats-Unis d'Europe! Rgner quand mme, rgner malgr +tout, rgner sur le monde, comme avait rgn Auguste, +dont le sang dvorateur soutenait seul ce vieillard expirant, +obstin dans sa domination!</p> + +<p>—Et, mon fils, continua Lon XIII, le crime enfin est +d'avoir os demander une religion nouvelle. Cela est +impie, blasphmatoire, sacrilge. Il n'est qu'une religion, +notre sainte religion catholique, apostolique et romaine. +En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que tnbres et que +damnation... J'entends bien que c'est au christianisme que +vous prtendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, +si coupable, si nfaste, n'a pas eu d'autre prtexte. +Ds qu'on s'carte de la stricte observation des dogmes, +du respect absolu des traditions, on tombe dans les plus +effroyables prcipices... Ah! le schisme, ah! le schisme, +mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du +vrai Dieu, la bte de tentation immonde, suscite par +l'enfer, pour la perte des fidles. Quand il n'y aurait que +ces mots de religion nouvelle, dans votre livre, il faudrait +le dtruire, le brler, comme un poison mortel des mes.</p> + +<p>Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait ce +que lui avait dit don Vigilio, ces Jsuites tout-puissants +dans l'ombre, au Vatican comme ailleurs, qui gouvernaient +souverainement l'glise. tait-ce donc vrai qu' son insu +mme, si imbu qu'il croyait tre de la doctrine de saint +Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours<a name="page_637" id="page_637"></a> +en veil, tait un des leurs, un instrument docile entre +leurs souples mains de conqute sociale? Lui aussi pactisait +avec le sicle, allait au monde, consentait le flatter, pour +le possder. Pierre n'avait jamais senti si cruellement +que l'glise en tait dsormais rduite l, ne vivre que +de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue +claire de ce clerg romain, si difficile d'abord comprendre +pour un prtre franais, de ce gouvernement de +l'glise, reprsent par le pape, ses cardinaux, ses prlats, +que Dieu en personne a chargs d'administrer ici-bas +son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par +mettre Dieu de ct, au fond du tabernacle, ne tolrant +plus qu'on le discute, imposant les dogmes comme les +vrits de son essence, mais eux-mmes ne s'embarrassant +plus de lui, ne s'amusant plus prouver son existence par +de vaines discussions thologiques. videmment il existe, +puisqu'ils gouvernent en son nom. Cela suffit. Ds lors, +ils sont au nom de Dieu les matres, consentant bien +signer des concordats pour la forme, mais ne les observant +pas, ne pliant que devant la force, rservant toujours +leur souverainet finale, qui un jour triomphera. Dans +l'attente de ce jour, ils agissent en simples diplomates, +ils organisent la lente conqute en fonctionnaires du Dieu +triomphant de demain, et la religion n'est ainsi que l'hommage +public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la magnificence +qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire +rgner sur l'humanit ravie et conquise, ou plutt de +rgner en son lieu et place, puisqu'ils sont ses reprsentants +visibles, dlgus par lui. Ils descendent du +droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce +vieux sol paen de Rome, et s'ils ont dur, s'ils comptent +durer ternellement, jusqu' l'heure espre o l'empire +du monde leur sera rendu, c'est qu'ils sont les hritiers +directs des Csars, draps dans leur pourpre, ligne ininterrompue +et vivante du sang d'Auguste.</p> + +<p>Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres<a name="page_638" id="page_638"></a> +nerfs, ses abandons de sentimental et d'enthousiaste! +Une pudeur lui venait, comme s'il s'tait montr l dans +la nudit de son me. Et si inutilement, grand Dieu! au +fond de cette chambre o jamais rien ne s'tait dit de +semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! +Cette ide politique des papes, de rgner par les humbles +et par les pauvres, lui faisait horreur. N'tait-ce pas la +conciliation du loup, cette pense d'aller au peuple, +dbarrass de ses anciens matres, pour s'en nourrir +son tour? Et il avait d tre fou, en vrit, le jour o il +s'tait imagin qu'un prlat romain, un cardinal, un pape, +taient capables d'admettre le retour la communaut +chrtienne, une floraison nouvelle du christianisme primitif +pacifiant les peuples vieillis, que la haine dvore. +Une pareille conception ne pouvait mme tomber sous le +sens d'hommes qui, depuis des sicles, vivaient en matres +du monde, pleins d'un mpris insoucieux des petits et +des souffrants, frapps la longue d'une totale impuissance +de charit et d'amour.</p> + +<p>Mais Lon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait +toujours. Et le prtre l'entendit qui disait:</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous crit sur Lourdes cette page +entache d'un si mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a +rendu de grands services la religion. J'ai souvent +exprim aux personnes qui sont venues me raconter les +touchants miracles, presque quotidiens la Grotte, mon +vif dsir de voir ces miracles confirms, tablis par la +science la plus rigoureuse. Et, d'aprs ce que j'ai lu, il +me semble qu'aujourd'hui les esprits malveillants ne +sauraient douter davantage, car les miracles sont dsormais +prouvs scientifiquement d'une faon irrfutable... +La science, mon fils, doit tre la servante de Dieu. Elle +ne peut rien contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive + la vrit. Toutes les solutions qu'on prtend trouver +actuellement et qui paraissent dtruire les dogmes, seront +forcment reconnues fausses un jour, car la vrit de Dieu<a name="page_639" id="page_639"></a> +restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. +Ce sont l pourtant des certitudes bien simples, ce que +savent les petits enfants et ce qui suffirait la paix, au +salut des hommes, s'ils voulaient s'en contenter... Et +soyez convaincu, mon fils, que la foi n'est pas incompatible +avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas l, qui a +tout prvu, tout expliqu, tout rgl? Votre foi a t +branle sous les assauts de l'esprit d'examen, vous avez +connu des troubles, des angoisses, que le ciel veut bien +pargner nos prtres, sur cette terre d'antique croyance, +cette Rome sanctifie par le sang de tant de martyrs. Mais +nous ne craignons pas l'esprit d'examen, tudiez davantage, +lisez fond saint Thomas, et votre foi reviendra, +plus solide, dfinitive et triomphante.</p> + +<p>Effar, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux +de la vote du firmament lui fussent tombs sur le +crne. O Dieu de vrit! les miracles de Lourdes prouvs +scientifiquement, la science servante de Dieu, la foi compatible +avec la raison, saint Thomas suffisant la certitude +du sicle! Comment rpondre, Dieu! et pourquoi +rpondre?</p> + +<p>—Le plus coupable et le plus dangereux des livres, +finit par conclure Lon XIII, un livre dont le titre, <i>la +Rome nouvelle</i>, est lui seul un mensonge et un poison, +un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes les +sductions du style, toutes les perversions des chimres +gnreuses, un livre enfin qu'un prtre, s'il l'a conu +dans une heure d'garement, doit brler en public, par +pnitence, de la main mme qui en a crit les pages d'erreur +et de scandale.</p> + +<p>Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le +silence norme qui s'tait fait, autour de cette chambre +morte, si plement claire, il n'y avait que la Rome du +dehors, la Rome nocturne, noye de tnbres, immense +et noire, seme seulement d'une poussire d'astres. Et il +allait crier:<a name="page_640" id="page_640"></a></p> + +<p>—C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir +retrouve, dans la piti que la misre du monde m'avait +mise au cœur. Vous tiez mon dernier espoir, le Pre, +le sauveur attendu. Et voil que c'est un rve encore, vous +ne pouvez tre de nouveau Jsus, pacifier les hommes, + la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prpare. +Vous ne pouvez laisser l le trne, venir par les chemins, +avec les humbles, avec les pauvres, pour faire l'œuvre +suprme de fraternit. Eh bien! c'en est fini de vous, de +votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout croule sous +l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit. +Vous n'tes plus, il n'y a plus ici que des dcombres.</p> + +<p>Mais il ne pronona point ces paroles. Il s'inclina et +dit:</p> + +<p>—Saint-Pre, je me soumets et je rprouve mon +livre.</p> + +<p>Sa voix tremblait d'un amer dgot, ses mains ouvertes +eurent un geste d'abandon, comme s'il avait lch son +me. C'tait la formule exacte de la soumission: <i>Auctor +laudabiliter se subjecit et opus reprobavit</i>, l'auteur +louablement s'est soumis et a rprouv son œuvre. Rien +ne fut d'un dsespoir plus haut, d'une grandeur plus +souveraine dans l'aveu d'une erreur et dans le suicide +d'une esprance. Mais quelle affreuse ironie! ce livre qu'il +avait jur de ne retirer jamais, pour le triomphe duquel il +s'tait battu si passionnment, et qu'il reniait, qu'il supprimait +lui-mme tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait +coupable, mais parce qu'il venait de le sentir inutile +et chimrique comme un dsir d'amant, un rve de pote. +Ah! oui, puisqu'il s'tait tromp, puisqu'il avait rv, +puisqu'il ne trouvait l ni le Dieu, ni le prtre qu'il avait +voulus pour le bonheur des hommes, quoi bon s'entter +dans l'illusion d'un impossible rveil! Plutt jeter son +livre la terre comme une feuille morte, plutt le renier, +le retrancher de lui, tel qu'un membre mort, dsormais +sans raison ni usage!<a name="page_641" id="page_641"></a></p> + +<p>Un peu surpris d'une si prompte victoire, Lon XIII eut +une lgre exclamation de contentement.</p> + +<p>—C'est trs bien, trs bien, mon fils! Vous venez de +dire les seules paroles sages qui convenaient votre caractre +de prtre.</p> + +<p>Et, dans son vidente satisfaction, lui qui n'abandonnait +jamais rien au hasard, qui prparait chacune de ses audiences, +avec les mots qu'il dirait, les gestes qu'il ferait, +il se dtendit un peu, il montra une bonhomie vritable. +Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais motifs +de la soumission de ce rvolt, il gotait la joie orgueilleuse +de l'avoir si aisment rduit au silence, car son +entourage lui avait fait de lui un portrait de rvolutionnaire +terrible. Aussi une telle conversion le flattait-elle +beaucoup.</p> + +<p>—D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre +esprit distingu. Reconnatre sa faute, en faire pnitence, +se soumettre, il n'y a pas de jouissance plus haute.</p> + +<p>D'un geste familier, il avait repris sur la petite table +son verre de sirop, il s'tait remis, avant de la boire, en +tourner la dernire gorge, avec la longue cuiller de vermeil. +Et Pierre tait surtout frapp de le retrouver, ainsi +qu'au dbut, l'air rduit, dchu de sa majest souveraine, +pareil un petit bourgeois trs vieux qui buvait solitairement +son verre d'eau sucre, avant de se mettre au lit. La +figure, aprs avoir grandi et rayonn, comme un astre qui +monte au znith, venait de retomber l'horizon, au ras +du sol, dans son humaine mdiocrit. Il le revoyait chtif, +frle, avec son cou mince de petit oiseau malade, avec sa +laideur snile, qui le rendait si difficile pour ses portraits, +toiles peintes ou photographies, mdailles d'or ou bustes +de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci, +mais Lon XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition +de laisser la postrit une si haute image. Et Pierre, +qui avait cess de les voir un instant, tait de nouveau +gn par le mouchoir rest sur les genoux, par la soutane<a name="page_642" id="page_642"></a> +malpropre, tache de tabac. Et il n'prouvait plus qu'une +piti attendrie pour tant de vieillesse pure et toute +blanche, qu'une profonde admiration pour l'entte puissance +de vie qui s'tait rfugie dans les yeux noirs, +qu'une dfrence respectueuse de travailleur pour le large +cerveau, aux vastes projets, si dbordant de penses et +d'actions sans nombre.</p> + +<p>L'audience tait finie, il s'inclina profondment.</p> + +<p>—Je remercie Votre Saintet du paternel accueil +qu'elle a daign me faire.</p> + +<p>Mais Lon XIII voulut bien le retenir encore une minute, +en lui reparlant de la France, en lui disant son vif +dsir de la voir prospre, calme et forte, pour le plus +grand bien de l'glise. Et Pierre, pendant cette dernire +minute, eut une singulire vision, une vritable hantise. +En regardant le front d'ivoire du Saint-Pre, tandis qu'il +songeait son grand ge, au moindre rhume qui pouvait +l'emporter, il venait, par un involontaire rapprochement, +de se rappeler la scne d'usage, d'une grandeur farouche: +Pie IX, Giovanni Masta, mort depuis deux heures, le +visage couvert d'un linge blanc, entour de la famille +pontificale bouleverse; puis, le cardinal Pecci, camerlingue, +s'approchant du lit funbre, faisant carter le +voile, tapant trois fois de son marteau d'argent sur le front +du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: Giovanni! +Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas +rpondu, le camerlingue se tournait aprs avoir patient +quelques secondes, disait: Le pape est mort! Pierre, +en mme temps, avait vu se dresser l-bas, rue Giulia, le +cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec +son marteau d'argent; et il s'tait imagin Lon XIII, +Joachim Pecci, mort depuis deux heures, le visage couvert +d'un linge blanc, entour de ses prlats, dans cette +chambre mme; et il voyait le camerlingue qui s'approchait, +faisait carter le voile, tapait trois fois sur le front +d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim!<a name="page_643" id="page_643"></a> +Joachim! Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas rpondu, +il se tournait aprs avoir patient quelques secondes, il +disait: Le pape est mort! Lon XIII s'en souvenait-il +des trois coups qu'il avait donns sur le front de Pie IX, +et sentait-il parfois son front la crainte glace des trois +coups, le froid mortel du marteau dont il avait arm le +camerlingue, l'implacable adversaire qu'il savait avoir +dans le cardinal Boccanera?</p> + +<p>—Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Saintet, comme +bndiction dernire. Votre faute vous sera remise, +puisque vous l'avez confesse et que vous en tmoignez +l'horreur.</p> + +<p>Pierre, sans rpondre, l'me en dtresse, acceptant +l'humiliation comme le chtiment mrit de sa chimre, +s'en alla reculons, selon le crmonial d'usage. Il s'inclina +profondment trois reprises, il franchit la porte +sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Lon XIII, +qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur +la table le journal, dont il avait interrompu la lecture +pour le recevoir, ayant gard le got de la presse, une +curiosit vive des nouvelles, bien qu'il se trompt souvent +sur l'importance des articles, au fond de son isolement, +donnant certains, sur certains points, une gravit qu'ils +n'avaient pas. Les deux lampes brlaient avec une douce +clart immobile, la chambre retomba dans son grand silence +et dans sa paix infinie.</p> + +<p>Au milieu de l'antichambre secrte, monsieur Squadra +debout, immobile et noir, attendait. Et, comme il constata +que Pierre, perdu dans son tourdissement, passait en +oubliant son chapeau sur la console o il l'avait laiss, +il prit discrtement ce chapeau, le lui tendit, avec une +muette rvrence. Puis, sans hte aucune, du mme pas +qu' l'arrive, il se remit marcher devant lui, pour le +reconduire la salle Clmentine.</p> + +<p>Alors, ce fut, en sens inverse, la mme immense promenade, +le dfil sans fin au travers des salles interminables.<a name="page_644" id="page_644"></a> +Et toujours pas une me, pas un bruit, pas un +souffle. Dans chaque pice vide, l'unique lampe, solitaire +et comme oublie, charbonnait, brlait plus ple dans +plus de silence. Le dsert semblait s'tre largi, mesure +que la nuit avanait, noyant d'ombre les rares +meubles, pars sous les hauts plafonds dors, les trnes, +les escabeaux de bois, les consoles, les crucifix, les candlabres, +qui se rptaient chaque salle nouvelle. Et ce +fut ainsi, aprs l'antichambre d'honneur dont le damas +rougeoyait, la salle des gardes-nobles, endormie dans +une lgre odeur d'encens, qu'une messe dite le matin +y avait laisse; puis, ce furent la salle des Tapisseries, +la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes; +et, dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier +domestique de service, rest sur la banquette, s'y tait +assoupi d'un si bon sommeil, qu'il ne s'veilla point. +Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, touffs +dans l'air morne de ce palais clos, mur de partout +ainsi qu'une tombe, envahi cette heure tardive d'un +nant qui le submergeait. Enfin, ce fut la salle Clmentine, +que le poste de la garde suisse venait de quitter.</p> + +<p>Jusqu' cette salle, monsieur Squadra n'avait pas +tourn la tte. Toujours muet, sans un geste, il s'effaa, +laissa passer Pierre, qu'il salua d'une dernire rvrence. +Ensuite, il disparut.</p> + +<p>Et Pierre descendit les deux tages de l'escalier monumental, +que les globes dpolis des becs de gaz clairaient +d'une lueur de veilleuse, dans un accablement +extraordinaire du silence, depuis que les pas des gardes +suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers. +Et il traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous +la ple clart des lanternes du perron, descendit la scala +Pia, l'autre escalier gant, aussi vide, aussi mort dans sa +demi-obscurit, franchit enfin la porte de bronze, qu'un +portier, derrire lui, roula et ferma d'une pousse lente. +Et quel grondement, quel cri farouche de dur mtal, sur<a name="page_645" id="page_645"></a> +tout ce que cette porte enfermait l, tant de tnbres +entasses, tant de silence accru, les sicles immobiles +que la tradition y perptuait, les idoles indestructibles +des dogmes conservs sous leurs bandelettes de momies, +toutes les chanes qui psent et qui lient, tout l'appareil +d'troit servage, de domination souveraine, dont les chos +des salles dsertes et noires renvoyaient le formidable +retentissement!</p> + +<p>Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensit +sombre, il se retrouva seul. Pas un promeneur attard, +pas un tre. mergeant de la vaste mosaque du petit +pav gris, rien que la haute apparition de l'Oblisque +blme, entre les quatre candlabres. La faade de la +basilique s'voquait, elle aussi, d'une pleur de rve, +largissant, pareilles deux bras normes, les quadruples +ranges de piliers de la colonnade, noyes d'obscurit, +ainsi que des futaies de pierre. Et rien autre, le +dme n'tait qu'une rondeur dmesure, devine peine +dans le ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines, +qu'on finissait par distinguer comme de grles fantmes +mouvants, mettaient l une voix, un murmure sans fin de +triste plainte, venu on ne savait de quelles tnbres. +Ah! la mlancolique grandeur de ce sommeil, toute cette +place fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la +nuit, noys d'ombre et de silence! Soudain l'horloge +sonna dix heures, d'une cloche si lente et si forte, que +jamais heures plus solennelles, plus dfinitives, n'avaient +sembl tomber dans plus d'infini noir et insondable.</p> + +<p>Pierre, immobile au milieu de l'tendue, avait tressailli +de tout son pauvre tre bris. Eh! quoi, il n'avait +caus, l-haut, que trois quarts d'heure peine, avec le +blanc vieillard qui venait de lui arracher toute son me? +Oui, c'tait l'arrachement final, la dernire croyance +arrache de son cerveau, de son cœur saignants. L'exprience +suprme tait faite, un monde en lui avait croul. +Tout d'un coup, il songea monsignor Nani, en rflchissant<a name="page_646" id="page_646"></a> que +celui-l seul avait eu raison. On lui disait bien +qu'il finirait quand mme par faire ce que voudrait monsignor +Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir +fait.</p> + +<p>Mais un brusque dsespoir le saisit, une dtresse si +atroce, que, du fond de l'abme de tnbres o il tait, il +leva ses deux bras frmissants dans le vide, il parla tout +haut.</p> + +<p>—Non, non! vous n'tes point ici, Dieu de vie et +d'amour, Dieu de salut! et venez donc, apparaissez, +puisque vos enfants se meurent de ne savoir ni qui vous +tes ni o vous tes, dans l'infini des mondes!</p> + +<p>Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'tendait, +de velours bleu sombre, l'infini muet et bouleversant +o palpitaient les constellations. Sur les toitures du +Vatican, le Chariot semblait s'tre renvers davantage, +ses roues d'or comme dvies du droit chemin, son brancard +d'or en l'air; tandis que l-bas, sur Rome, du ct +de la rue Giulia, Orion allait disparatre, ne montrant +dj plus qu'une seule des trois toiles d'or qui chamarraient +son baudrier.<a name="page_647" id="page_647"></a></p> + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> + +<p>Pierre ne s'tait assoupi qu'au petit jour, bris d'motion, +brlant de fivre. Ds son retour au palais Boccanera, +dans la nuit noire, il avait retrouv l'affreux deuil de +la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers neuf heures, +lorsqu'il se fut rveill et qu'il eut djeun, il voulut descendre +tout de suite l'appartement du cardinal, o l'on +avait expos les corps des deux amants, pour que la +famille, les amis, les clients, pussent leur apporter leurs +larmes et leurs prires.</p> + +<p>Pendant qu'il djeunait, Victorine, qui ne s'tait pas +couche, d'une bravoure active dans son dsespoir, venait +de lui raconter les vnements de la nuit et de la matine. +Donna Serafina, par un respect de prude pour les +convenances, avait risqu une nouvelle tentative, voulant +qu'on spart les deux corps. Cette femme nue qui, dans +la mort, treignait si troitement cet homme dvtu lui-mme, +blessait toutes ses pudeurs. Mais il n'tait plus +temps, la rigidit s'tait produite, ce qu'on n'avait pas +fait au premier moment ne pouvait plus l'tre, sans une +horrible profanation. Leur treinte d'amour tait si puissante, +qu'il aurait fallu, pour les dnouer l'un de l'autre, +arracher leurs chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, +qui, dj, n'avait pas permis qu'on troublt leur sommeil, +leur union d'ternit, s'tait presque querell avec +sa sœur. Sous sa robe de prtre, il se retrouvait de +sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours +violentes, des beaux coups de dague, disant que, si la<a name="page_648" id="page_648"></a> +famille comptait deux papes, de grands capitaines, de +grands amoureux l'avaient aussi illustre. Jamais il ne +laisserait toucher ces deux enfants, si purs en leur douloureuse +existence, et que la tombe seule avait unis. Il +tait le matre en son palais, on les coudrait dans le +mme suaire, on les clouerait dans le mme cercueil. +Ensuite, le service religieux serait fait San Carlo, +l'glise voisine, dont il avait le titre cardinalice, o il +tait le matre encore. Et, s'il le fallait, il irait jusqu'au +pape. Et telle tait sa volont souveraine, exprime si +hautement, que tout le monde dans la maison avait d +s'incliner, sans se permettre un geste ni un souffle.</p> + +<p>Alors, donna Serafina s'tait occupe de la toilette dernire. +Selon l'usage, les domestiques se trouvaient l, +Victorine avait aid la famille, comme la servante la plus +ancienne, la plus aime. Il avait fallu se contenter d'envelopper +d'abord les deux amants dans les cheveux dnous +de Benedetta, la chevelure odorante, paisse et large, +ainsi qu'un royal manteau; puis, on les avait vtus d'un +mme linceul de soie blanche, serr leurs cous, qui +faisait d'eux un seul tre dans la mort. Et, de nouveau, +le cardinal avait exig qu'ils fussent descendus chez lui, +qu'on les coucht sur un lit de parade, au milieu de la +salle du trne, pour leur rendre un suprme hommage, +comme aux derniers du nom, aux deux fiancs tragiques, +avec qui la gloire jadis retentissante des Boccanera retournait + la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'tait range +tout de suite ce projet, car elle jugeait peu dcent que +sa nice, mme morte, ft aperue dans cette chambre, +sur ce lit d'un jeune homme. L'histoire arrange circulait +dj: le brusque dcs de Dario emport en quelques +heures par une fivre infectieuse; la douleur folle de +Benedetta, qui avait expir sur son corps, en le serrant +une dernire fois entre ses bras; et les honneurs royaux +qu'on leur rendait, et les belles noces funbres qu'on +leur faisait, allongs tous les deux sur le mme lit d'ternel<a name="page_649" id="page_649"></a> +repos. Rome entire, bouleverse par cette histoire +d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, +causer d'autre chose.</p> + +<p>Pierre serait parti le soir mme pour la France, dans +sa hte de quitter cette ville de dsastre, o il devait +laisser le dernier lambeau de sa foi. Mais il voulait attendre +les obsques, il avait remis son dpart au lendemain soir. +Et, toute cette journe encore, il la passerait l, dans +ce palais qui croulait, prs de cette morte qu'il avait aime, +lchant de retrouver pour elle des prires, au fond de +son cœur vide et meurtri.</p> + +<p>Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement +de rception du cardinal, le souvenir lui revint +du premier jour o il s'tait prsent l. C'tait la mme +sensation d'ancienne pompe princire, dans l'usure et +dans la poussire du pass. Les portes des trois immenses +antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les salles +taient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, +cause de l'heure matinale. Dans la premire, celle des +domestiques, il n'y avait que Giacomo en livre noire, +immobile et debout, en face de l'antique chapeau rouge, +accroch sous le baldaquin, avec ses glands mangs demi, +parmi lesquels les araignes filaient leur toile. Dans la +seconde, celle o le secrtaire se tenait autrefois, l'abb +Paparelli, le caudataire qui remplissait aussi la fonction de +matre de chambre, attendait les visiteurs en marchant +petits pas silencieux; et jamais il n'avait plus ressembl +une trs vieille fille en jupe noire, blmie, ride par des +pratiques trop svres, avec son humilit conqurante, son +air louche de toute-puissance obsquieuse. Enfin, dans la +troisime antichambre, l'antichambre noble, o la barrette, +pose sur une crdence, faisait face au grand portrait +imprieux du cardinal en costume de crmonie, le +secrtaire, don Vigilio, avait quitt sa petite table de travail +pour se tenir la porte de la salle du trne, saluant +d'une rvrence les personnes qui en passaient le seuil.<a name="page_650" id="page_650"></a> +Et, par cette sombre matine d'hiver, ces salles apparaissaient +plus mornes, plus dlabres, les tentures en lambeaux, +les rares meubles ternis de poussire, les vieilles +boiseries s'miettant sous le continu travail des vers, les +plafonds seuls gardant leur fastueuse envole de dorures +et de peintures triomphales.</p> + +<p>Mais Pierre, que l'abb Paparelli venait de saluer profondment, +d'une faon exagre, o se sentait l'ironie +d'une sorte de cong donn un vaincu, tait surtout +saisi par la grandeur triste de ces trois vastes salles en +ruine, qui conduisaient, ce jour-l, cette salle du trne +transforme en salle de mort, dans laquelle dormaient les +deux derniers enfants de la maison. Quel gala superbe et +dsol de la mort, toutes les larges portes ouvertes, tout +le vide de ces pices trop grandes, dpeuples de leurs +anciennes foules, aboutissant au deuil suprme de la fin +d'une race! Le cardinal s'tait enferm dans son petit +cabinet de travail, o il recevait les membres de la famille, +les intimes qui tenaient lui prsenter leurs condolances; +tandis que donna Serafina, de son ct, avait choisi une +chambre voisine, pour y attendre les dames amies, dont +le dfil allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que Victorine +avait renseign sur ce crmonial, dut se dcider +entrer directement dans la salle du trne, de nouveau +salu par une grande rvrence de don Vigilio, ple et +muet, qui sembla mme ne pas le reconnatre.</p> + +<p>Une surprise attendait le prtre. Il s'tait imagin une +chapelle ardente, la nuit compltement faite, des centaines +de cierges brlant autour d'un catafalque, au milieu de +la salle tendue de draperies noires. On lui avait dit que +l'exposition se faisait l, parce que l'antique chapelle du +palais, situe au rez-de-chausse, tait ferme depuis cinquante +ans, hors d'usage, et que la petite chapelle prive +du cardinal se trouvait trop troite pour une pareille crmonie. +Aussi avait-il fallu improviser un autel dans la salle +du trne, o les messes se succdaient depuis le matin.<a name="page_651" id="page_651"></a> +D'ailleurs, des messes devaient galement tre dites toute +la journe dans la chapelle prive; de mme qu'on avait +install deux autres autels, un dans une petite pice voisine +de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcve +qui s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'tait +ainsi que des prtres, surtout des franciscains, des religieux +appartenant aux ordres pauvres, allaient sans interruption +et concurremment clbrer le divin sacrifice, sur +ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un +instant le sang divin ne cesst de couler chez lui pour la rdemption +des deux mes chres, envoles ensemble. Dans +le palais en deuil, au travers des salles funbres, les tintements +des sonnettes de l'lvation ne s'arrtaient pas, les +murmures frissonnants des paroles latines ne se taisaient +pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient continuellement, +sans que Dieu pt une seule minute s'absenter +de cet air lourd, qui sentait la mort.</p> + +<p>Et Pierre, tonn, trouva la salle du trne telle qu'il +l'avait vue, le jour de sa premire visite. Les rideaux des +quatre grandes fentres n'avaient pas mme t tirs, la +sombre matine d'hiver entrait en une clart faible, grise +et froide. C'taient encore, sous le plafond de bois sculpt +et dor, les tentures rouges des murs, une brocatelle +grandes palmes, mange par l'usure; et l'ancien trne se +trouvait l, le fauteuil retourn contre la muraille, dans +l'attente inutile du pape, qui ne venait jamais plus. Seul, +l'autel improvis, dress ct de ce trne, changeait un +peu l'aspect de la pice, dbarrasse de ses quelques +meubles, siges, tables, consoles. Puis, au milieu, on +avait pos sur une marche basse le lit d'apparat, o Benedetta +et Dario taient couchs, dans une jonche de fleurs. +Au chevet du lit, deux cierges simplement, un de chaque +ct, brlaient. Et rien autre, et seulement des fleurs +encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne savait dans +quel jardin chimrique on avait bien pu la couper, des +roses blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des<a name="page_652" id="page_652"></a> +gerbes de roses s'croulant du lit, des gerbes de roses +couvrant la marche, dbordant de la marche jusque sur +le dallage magnifique de la salle.</p> + +<p>Pierre s'tait approch du lit, le cœur boulevers d'une +motion profonde. Ces deux cierges dont le jour ple +teignait demi les petites flammes jaunes, cette continuelle +plainte basse de la messe voisine, ce parfum pntrant +des roses qui alourdissait l'air, mettaient une infinie +dtresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la +grande salle suranne et poudreuse. Et pas un geste, pas +un souffle, rien autre, par instants, qu'un petit bruit de +sanglots touffs, parmi les quelques personnes qui se +trouvaient l. Des domestiques de la maison se relayaient +sans cesse, quatre toujours taient au chevet du lit, debout, +immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidles. De +temps autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait +de tout, depuis le matin, traversait la pice, l'air press, +d'un pas silencieux. Et, sur la marche, tous ceux qui entraient +venaient s'agenouiller, priaient, pleuraient. Pierre +y aperut trois dames, la face dans leur mouchoir. Un vieux +prtre y tait aussi, tremblant de douleur, la tte basse, +et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut +surtout attendri par la vue d'une jeune fille, vtue pauvrement, +qu'il prit pour une servante, si crase par le +chagrin sur les dalles, qu'elle n'tait plus l qu'une loque +de misre et de souffrance.</p> + +<p>Alors, son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement +professionnel des lvres, il tcha de retrouver le latin des +prires consacres, qu'il avait dites si souvent comme +prtre, au chevet des morts. Son motion grandissante +brouillait sa mmoire, il s'anantit dans le spectacle adorable +et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient +quitter. Sous la jonche des roses, les corps se +distinguaient peine, dans leur treinte; mais les deux +ttes mergeaient, serres au cou par le suaire de soie. +Et qu'elles taient belles encore, d'une beaut de passion<a name="page_653" id="page_653"></a> +enfin satisfaite, poses toutes deux sur le mme coussin, +mlant leurs chevelures! Benedetta avait gard sa face divinement +rieuse, aimante et fidle pour l'ternit, exalte +d'avoir rendu son dernier souffle en un baiser d'amour. +Dario, en son allgresse dernire, tait rest plus douloureux, +tel que les marbres des pierres funraires, que les +amoureuses s'puisent treindre vainement. Et ils avaient +encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond +des autres, et ils continuaient se regarder sans fin, avec +une douceur de caresse que jamais rien ne devait plus +troubler.</p> + +<p>Mon Dieu! tait-ce donc vrai qu'il l'avait aime, cette +Benedetta, d'un amour si pur, si dgag de toute ide +d'impossible possession! Et Pierre tait remu jusqu'au +fond de l'me par les heures dlicieuses qu'il avait passes +prs d'elle, dans un lien d'une exquise amiti, aussi +douce que l'amour. Elle tait si belle, si sage, si brlante +de passion! Lui-mme avait fait un si beau rve, animer +de sa fraternit libratrice cette admirable crature, +l'me de feu, aux airs indolents, en laquelle il revoyait +toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu rveiller et conqurir + l'Italie de demain. Il rvait de la catchiser, de +lui largir le cœur et le cerveau, en lui donnant l'amour +des petits et des pauvres, le flot de piti d'aujourd'hui +pour les choses et pour les tres. Maintenant, cela l'aurait +fait un peu sourire, s'il n'avait pas dbord de larmes. +Comme elle s'tait montre charmante, en s'efforant de +le contenter, malgr les obstacles invincibles, la race, +l'ducation, le milieu, qui l'empchaient de le suivre! Elle +tait une colire docile, mais incapable de progrs vritable. +Un jour pourtant, elle avait sembl se rapprocher, +de lui, comme si la souffrance lui ouvrait l'me toutes +les charits. Puis, l'illusion du bonheur tait venue, et +elle n'avait plus rien compris la misre des autres, elle +s'en tait alle dans l'gosme de son espoir et de sa joie, + elle. tait-ce donc, grand Dieu! que cette race, condamne<a name="page_654" id="page_654"></a> + disparatre, devait finir ainsi, si belle encore +parfois, si adore, mais si ferme l'amour des humbles, + la loi de charit et de justice, qui, en rglementant le +travail, pouvait seule dsormais sauver le monde?</p> + +<p>Puis, ce fut chez Pierre une autre dsolation encore, +qui le laissa balbutiant, sans prires prcises. Il venait +de songer au coup de violence qui avait emport les deux +enfants, dans une revanche foudroyante de la nature. +Quelle drision d'avoir promis la Vierge de ne faire le +cadeau de sa virginit qu'au mari lu, de s'tre fait saigner +sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence +entire, pour en venir se jeter dans la mort, au +cou de l'amant, perdue de regrets, brlante de se donner +toute! Et elle s'tait donne avec l'emportement d'une +protestation dernire, et il avait suffi du fait brutal de la +sparation menaante, l'avertissant de la duperie, la ramenant + l'instinct de l'universel amour. C'tait encore +une fois l'glise vaincue, le grand Pan, semeur des +germes, rassemblant les couples de son geste continu de +fcondit. Si, lors de la Renaissance, l'glise n'avait pas +croul sous l'assaut des Vnus et des Hercules exhums +du vieux sol romain, la lutte continuait aussi pre, et +chaque heure les peuples nouveaux, dbordants de sve, +affams de vie, en guerre contre une religion qui n'tait +qu'un apptit de la mort, menaaient d'emporter l'ancien +difice catholique, dont les murs dj croulaient de vieillesse +infconde.</p> + +<p>Et, ce moment. Pierre eut la sensation que la mort +de cette Benedetta adorable tait pour lui le suprme +dsastre. Il la regardait toujours, et des larmes brlrent +ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimre. Comme la +veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer +sa dernire esprance, la rsurrection tant souhaite de +la vieille Rome, en une Rome de jeunesse et de salut. +Cette fois, c'tait bien la fin: Rome la catholique, la princire, +tait morte, couche l, telle qu'un marbre, sur ce<a name="page_655" id="page_655"></a> +lit funbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux souffrants +de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant +de sa passion goste, quand il tait trop tard pour +aimer et enfanter. Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la +vieille maison romaine tait vide dsormais, strile, sans +rveil possible. Pierre, dont la chre morte laissait l'me +veuve, en deuil d'un si grand rve, prouvait une telle +douleur la voir ainsi immobile et glace, qu'il se sentit +dfaillir. tait-ce le jour livide, toil par les taches jaunes +des deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des +roses, alourdi dans l'air de mort, qui le grisait comme +d'une ivresse, le sourd murmure continu de l'officiant en +train d'achever sa messe, derrire lui, qui bourdonnait +dans son crne, en l'empchant de retrouver ses prires? +Il craignit de tomber en travers de la marche, il se releva +pniblement et s'carta.</p> + +<p>Puis, comme il se rfugiait au fond de l'embrasure d'une +fentre, pour se remettre, il eut l'tonnement de rencontrer +l Victorine, assise sur une banquette, qu'on y +avait demi dissimule. Elle avait des ordres de donna +Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants, +ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des +yeux les personnes qui entraient et qui sortaient. Tout +de suite, elle fit asseoir le jeune prtre, lorsqu'elle le +vit si ple, prs de s'vanouir.</p> + +<p>—Ah! dit-il trs bas, lorsqu'il eut longuement respir, +qu'ils aient au moins la joie d'tre ensemble ailleurs, de +revivre une autre vie, dans un autre monde!</p> + +<p>Elle haussa doucement les paules, elle rpondit +voix trs basse, elle aussi:</p> + +<p>—Oh! revivre, monsieur l'abb, pourquoi faire? +Quand on est mort, allez! le mieux est encore d'tre +mort et de dormir. Les pauvres enfants ont eu assez de +peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de recommencer +ailleurs.</p> + +<p>Ce mot si naf et si profond d'illettre incroyante fit<a name="page_656" id="page_656"></a> +passer un frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les +dents avaient parfois claqu de terreur, la nuit, la +brusque vocation du nant! Il la trouvait hroque de +n'tre pas trouble par les ides d'ternit et d'infini. Ah! +si tout le monde avait eu cette tranquille irrligion, cette +insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrdule de +France, quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie +heureuse!</p> + +<p>Et, comme elle le sentait qui frmissait ainsi, elle ajouta:</p> + +<p>—Que voulez-vous donc qu'il y ait aprs la mort? On +a bien mrit de dormir, c'est encore ce qu'il y a de plus +dsirable et de plus consolant. Si Dieu avait rcompenser +les bons et punir les mchants, il aurait vraiment +trop faire. Est-ce que c'est possible, un pareil jugement? +Est-ce que le bien et le mal ne sont pas dans +chacun, ce point mls, que le mieux serait encore +d'acquitter tout le monde?</p> + +<p>—Mais, murmura-t-il, ces deux-l, si aimables, si +aims, n'ont pas vcu, et pourquoi ne pas se donner la +joie de croire qu'ils revivent, rcompenss ailleurs, aux +bras l'un de l'autre, ternellement?</p> + +<p>De nouveau, elle secoua la tte.</p> + +<p>—Non, non!... Je le disais bien, que ma pauvre +Benedetta avait tort de se martyriser avec des ides de +l'autre monde, en se refusant son amoureux, qu'elle +dsirait tant. Moi, si elle avait voulu, je le lui aurais +amen dans sa chambre, son amoureux, et sans maire, et +sans cur encore! C'est si rare, le bonheur! On a tant de +regret, plus tard, quand il n'est plus temps!... Et voil +toute l'histoire de ces deux pauvres mignons. Il n'est plus +temps pour eux, ils sont morts, et on a beau mettre les +amoureux dans les toiles, voyez-vous, quand ils sont +morts, ils le sont bien, a ne leur fait plus ni chaud ni +froid, de s'embrasser!</p> + +<p>A son tour, elle tait reprise par les larmes, elle sanglotait.<a name="page_657" id="page_657"></a></p> + +<p>—Les pauvres petits! les pauvres petits! dire qu'ils n'ont +pas eu seulement une nuit gentille, et que c'est maintenant +la grande nuit qui ne finira plus!... Regardez-les +donc, comme ils sont blancs! et pensez-vous cela, quand +il ne restera que les os de leurs deux ttes, sur le coussin, +et que les os seuls de leurs bras se serreront encore?... +Ah! qu'ils dorment, qu'ils dorment! au moins ils ne +savent plus, ils ne sentent plus!</p> + +<p>Un long silence retomba. Pierre, dans le frisson de son +doute, dans son dsir anxieux de survie, la regardait, +cette femme dont les curs ne faisaient pas l'affaire, qui +avait gard son franc-parler de Beauceronne, l'air si paisible +et si content du devoir accompli, en son humble +situation de servante, perdue depuis vingt-cinq ans au +milieu d'un pays de loups, o elle n'avait pas mme pu +apprendre la langue. Oh! oui, tre comme elle, avoir son +bel quilibre de crature saine et borne qui se contentait +de la terre, qui se couchait pleinement satisfaite le +soir, lorsqu'elle avait rempli son labeur du jour, quitte +ne se rveiller jamais!</p> + +<p>Mais Pierre, en reportant les yeux vers le lit funbre, +venait de reconnatre le vieux prtre, agenouill sur la +marche, et dont la tte basse, accable de douleur, ne +lui avait point permis de distinguer les traits.</p> + +<p>—N'est-ce pas l'abb Pisoni, le cur de Sainte-Brigitte, +o j'ai dit quelques messes? Ah! le pauvre homme, +comme il pleure!</p> + +<p>Victorine rpondit de sa voix tranquille et navre:</p> + +<p>—Il y a de quoi. Le jour o il s'est avis de marier +ma pauvre Benedetta au comte Prada, il a fait vraiment un +beau coup. Tant d'abominations ne seraient pas arrives, +si on avait donn tout de suite son Dario la chre +enfant. Mais ils sont tous fous dans cette bte de ville, +avec leur politique; et celui-ci, qui est pourtant un si brave +homme, croyait avoir fait un vrai miracle et sauv le +monde, en mariant le pape et le roi, comme il disait avec<a name="page_658" id="page_658"></a> +un rire doux de vieux savant qui n'a jamais aim que les +vieilles pierres: vous savez bien, leurs antiquailles, leurs +ides patriotiques d'il y a cent mille ans. Et vous voyez, +aujourd'hui, il pleure toutes les larmes de son corps... +L'autre aussi est venu, il n'y a pas vingt minutes, le pre +Lorenza, le Jsuite, celui qui a t le confesseur de la +contessina, aprs l'abb Pisoni, et qui a dfait ce que ce +dernier avait fait. Oui, un bel homme, un beau gcheur +de besogne encore, un empcheur d'tre heureux, avec +toutes les complications sournoises qu'il a mises dans +l'histoire du divorce... J'aurais voulu que vous fussiez l, +pour voir la faon dont il a fait un grand signe de croix, +aprs s'tre mis genoux. Il n'a pas pleur, lui, ah! non, +et il semblait dire que, puisque les choses finissaient +si mal, c'tait que Dieu s'tait finalement retir de toute +cette affaire. Tant pis pour les morts!</p> + +<p>Elle parlait doucement, sans arrt, comme soulage de +pouvoir se vider le cœur, aprs les terribles heures de +bousculade et d'touffement, qu'elle vivait depuis la +veille.</p> + +<p>—Et celle-ci, reprit-elle plus bas, vous ne la reconnaissez +donc point?</p> + +<p>Elle dsignait du regard la jeune fille pauvrement +vtue, qu'il avait prise pour une servante, et que le chagrin, +une dtresse affreuse, crasait sur les dalles, devant +le lit. Dans un mouvement d'perdue souffrance, elle +venait de relever, de renverser la tte, une tte d'une +beaut extraordinaire, noye dans la plus admirable des +chevelures noires.</p> + +<p>—La Pierina! dit-il. La pauvre fille!</p> + +<p>Victorine eut un geste de piti et de tolrance.</p> + +<p>—Que voulez-vous? je lui ai permis de monter +jusqu'ici... Je ne sais comment elle a pu apprendre le +malheur. Il est vrai qu'elle rde toujours autour du palais. +Alors, elle m'a fait appeler, en bas, et si vous l'aviez +entendue me supplier, me demander avec de gros sanglots<a name="page_659" id="page_659"></a> +la grce de voir son prince une fois encore!... Mon Dieu! +elle ne fait de mal personne, l, par terre, les +regarder tous les deux, de ses beaux yeux d'amoureuse, +pleins de larmes. Elle y est depuis une demi-heure, je +m'tais promis de la faire sortir, si elle ne se conduisait +pas bien. Mais, puisqu'elle est sage, qu'elle ne bouge +seulement pas, ah! qu'elle reste donc et qu'elle s'emplisse +le cœur pour la vie entire!</p> + +<p>Et c'tait, en vrit, un spectacle sublime, que cette +Pierina, cette fille d'ignorance, de passion et de beaut, +foudroye de la sorte, anantie, au bas de la couche +nuptiale, o les deux amants enlacs dormaient, dans la +mort, leur premire et ternelle nuit. Elle s'tait affaisse +sur les talons, elle avait laiss tomber ses bras trop +lourds, les mains ouvertes; et, la face leve, immobile, +comme fige en une extase d'agonie, elle ne quittait plus +du regard le couple adorable et tragique. Jamais visage +humain n'avait paru si beau, d'une splendeur de souffrance +et d'amour si clatante, la Douleur antique, mais +toute frmissante de vie, avec son front royal, ses joues +de grce fire, sa bouche de perfection divine. A quoi +pensait-elle, de quoi souffrait-elle, en regardant fixement +son prince, jamais dans les bras de sa rivale? +tait-ce donc une jalousie sans fin possible qui glaait +le sang de ses veines? tait-ce plutt la seule souffrance +de l'avoir perdu, de se dire qu'elle le voyait pour la dernire +fois, sans haine contre cette autre femme qui tchait +vainement de le rchauffer, contre sa chair, aussi froide +que la sienne? Ses yeux noys restaient doux pourtant, +ses lvres amres gardaient leur tendresse. Elle les trouvait +si purs, si beaux, couchs parmi cette jonche de +fleurs! Et, dans sa beaut elle, sa beaut de reine qui +s'ignore, elle tait l sans souffle, en humble servante, +en esclave amoureuse, dont ses matres, en mourant, ont +arrach et emport le cœur.</p> + +<p>Sans cesse, maintenant, des personnes entraient d'un<a name="page_660" id="page_660"></a> +pas ralenti, avec des visages de deuil, s'agenouillaient, +priaient pendant quelques minutes, puis sortaient, de la +mme allure muette et dsole. Et Pierre eut un serrement +de cœur, quand il vit arriver ainsi la mre de +Dario, la toujours belle Flavia, accompagne correctement +de son mari, le beau Jules Laporte, l'ancien sergent +de la garde suisse dont elle avait fait un marquis +Montefiori. Prvenue ds la mort, elle tait venue la +veille au soir. Mais elle revenait d'un air de crmonie, +en grand deuil, superbe dans tout ce noir, qui allait trs +bien sa majest de Junon un peu forte. Lorsqu'elle se +fut approche royalement du lit, elle resta un instant +debout, avec deux larmes au bord des paupires, qui ne +coulaient pas. Puis, au moment de se mettre genoux, +elle s'assura que Jules tait bien son ct, elle lui +commanda d'un coup d'œil de s'agenouiller aussi, prs +d'elle. Tous deux s'inclinrent au bord de la marche, +restrent l en prire le temps convenable, elle trs +digne et accable, lui beaucoup mieux qu'elle encore, +d'une dsolation parfaite d'homme qui n'tait dplac +dans aucune des circonstances de la vie, mme les plus +graves. Ensuite, tous les deux se relevrent, disparurent +avec lenteur par la porte des appartements, o le cardinal +et donna Serafina recevaient la famille et les +intimes.</p> + +<p>Cinq dames entrrent la file, tandis que deux capucins +et l'ambassadeur d'Espagne prs du Saint-Sige +sortaient. Et Victorine, qui se taisait depuis quelques +minutes, reprit soudain:</p> + +<p>—Ah! voici la petite princesse, et bien afflige, elle +qui aimait tant notre Benedetta!</p> + +<p>Pierre, en effet, vit entrer Celia, qui avait pris le deuil, +elle aussi, pour cette visite d'abominable adieu. Derrire +elle, la femme de chambre, dont elle s'tait fait accompagner, +tenait, dans chacun de ses bras, une gerbe +norme de roses blanches.<a name="page_661" id="page_661"></a></p> + +<p>—La chre petite! murmura encore Victorine, elle +qui voulait que ses noces avec son Attilio se fissent en +mme temps que les noces des deux pauvres morts dont +les amours maintenant reposent l! Et ce sont eux qui +l'ont devance, elles sont faites, leurs noces, ils la dorment +dj, leur premire nuit!</p> + +<p>Tout de suite, Celia s'tait agenouille, avait fait le +signe de la croix. Mais, visiblement, elle ne priait pas, +elle regardait les deux chers amants, dans la stupeur +dsespre de les retrouver si blancs, si froids, d'une +beaut de marbre. Eh quoi! quelques heures avaient +suffi, la vie s'en tait alle, jamais plus les lvres ne se +baiseraient? Elle les revoyait encore, au milieu de ce +bal de l'autre nuit, si clatants, si triomphants de vivant +amour! Une protestation furieuse montait de son jeune +cœur, ouvert la vie, avide de joie et de soleil, en rvolte +contre l'imbcile mort. Et cette colre, cet effroi, cette +douleur en face du nant, o toute passion se glace, se +lisaient sur son visage ingnu de lis candide et ferm. +Jamais sa bouche d'innocence aux lvres closes sur les +dents blanches, jamais ses yeux d'eau de source, clairs et +sans fond, n'avaient exprim plus d'insondable mystre, +la vie de passion qu'elle ignorait, o elle entrait, et qui +se heurtait, ds le seuil, ces deux morts tendrement +aims, dont la perte lui bouleversait l'me.</p> + +<p>Doucement, elle ferma les yeux, elle tcha de prier, +tandis que de grosses larmes, maintenant, coulaient de +ses paupires abaisses. Un temps s'coula, au milieu du +silence frissonnant, que troublaient seuls les petits bruits +de la messe voisine. Elle se leva enfin, se fit donner par +la femme de chambre les deux gerbes de roses blanches, +qu'elle voulait dposer elle-mme sur le lit. Debout sur +la marche, elle hsita, finit par les mettre droite et +gauche du coussin o reposaient les deux ttes, comme +si elle les et couronnes de ces fleurs, les mlant +leurs cheveux, embaumant leurs jeunes fronts de ce parfum<a name="page_662" id="page_662"></a> +si doux et si fort. Mais, les mains vides, elle ne s'en +allait pas, elle demeurait l, tout prs, penche sur eux, +tremblante, cherchant ce qu'elle pourrait bien leur dire +encore, leur laisser d'elle, jamais. Et elle trouva, +elle se pencha davantage, elle mit deux longs baisers, +toute son me profonde d'amoureuse, sur les fronts +glacs de l'poux et de l'pouse.</p> + +<p>—Ah! la brave petite! dit Victorine, dont les larmes +coulrent. Vous avez vu, elle les a baiss, et personne n'a +song encore cela, pas mme la mre... Ah! le brave +petit cœur, c'est pour sr qu'elle a pens son Attilio!</p> + +<p>En se retournant pour descendre de la marche, Celia +venait d'apercevoir la Pierina, toujours demi renverse, +dans son adoration douloureuse et muette. Elle la reconnut, +elle s'apitoya surtout, lorsqu'elle la vit reprise de si +gros sanglots, que tout son corps, ses hanches et sa gorge +de desse, en taient secous affreusement. Cette peine +d'amour la bouleversa, telle qu'un dsastre o sombrait +tout le reste. On l'entendit dire demi-voix, d'un ton +d'infinie piti:</p> + +<p>—Ma chre, calmez-vous, calmez-vous... Je vous en +prie, soyez plus raisonnable, ma chre.</p> + +<p>Puis, comme la Pierina, saisie d'tre ainsi plainte et +secourue, sanglotait plus fort, au point de faire scandale, +Celia la releva, la soutint entre ses deux bras, de crainte +qu'elle ne tombt par terre. Et elle l'emmena dans une +fraternelle treinte, ainsi qu'une sœur de tendresse et de +dsespoir, elle la fit sortir de la salle, en lui prodiguant +les plus douces paroles.</p> + +<p>—Suivez-les donc, allez donc voir ce qu'elles deviennent, +dit Victorine Pierre. Moi, je ne veux pas +bouger d'ici, a me tranquillise de les veiller, ces chers +enfants.</p> + +<p>A l'autel improvis, un autre prtre, un capucin, +commenait une autre messe; et, de nouveau, la sourde<a name="page_663" id="page_663"></a> +psalmodie latine reprit, tandis que, de la salle prochaine, +venaient les coups de sonnette de l'lvation, dans l'indistinct +bourdonnement de la messe d' ct. Le parfum +des fleurs augmentait, se faisait plus lourd, d'une caresse +de vertige, au milieu de l'air immobile et morne de la +vaste salle. Au fond, les domestiques, ainsi que pour +une rception de gala, ne bougeaient point. Et, devant +le lit de parade, que les deux cierges ples toilaient, +le dfil de deuil continuait sans bruit, des femmes, des +hommes, qui touffaient l un instant, puis qui s'en +allaient, en emportant l'inoubliable vision des deux +amants tragiques, dormant leur ternel sommeil.</p> + +<p>Pierre rejoignit Celia et la Pierina dans l'antichambre +noble, o se tenait don Vigilio. On y avait apport, en un +coin, les quelques siges de la salle du trne, et la petite +princesse venait de forcer l'ouvrire s'asseoir sur un +fauteuil, pour qu'elle se remt un peu. Elle tait en +extase devant elle, ravie de la trouver si belle, plus belle +que toutes, comme elle disait. Puis, elle reparla des deux +chers morts qui lui avaient sembl bien beaux, eux aussi, +d'une beaut superbe et douce, extraordinaire. Elle en +restait transporte d'admiration, au milieu de ses larmes. +En faisant causer la Pierina, le prtre sut que Tito, son +frre, tait l'hpital, en grand danger, le flanc trou +d'un coup de couteau terrible; et la misre avait grandi, +affreuse, aux Prs du Chteau, depuis le commencement +de l'hiver. C'taient pour tout le monde de grands chagrins, +ceux que la mort emportait devaient se rjouir. Mais +Celia, d'un geste d'invincible espoir, cartait la souffrance, +la mort elle-mme.</p> + +<p>—Non, non, il faut vivre. Et, ma chre, a suffit d'tre +belle pour vivre... Allons, ma chre, ne restez pas ici, +ne pleurez plus, vivez pour la joie d'tre belle.</p> + +<p>Elle l'emmena, et Pierre demeura sur un des fauteuils, +envahi d'une telle tristesse lasse, qu'il aurait voulu ne +plus bouger. Don Vigilio, debout, continuait saluer<a name="page_664" id="page_664"></a> +chaque visiteur d'une rvrence. Dans la nuit, il avait eu +un accs de fivre, il en grelottait encore, trs jaune, les +yeux brlants et inquiets. Et il jetait sur Pierre de continuels +regards, comme dvor du dsir de lui parler; mais +la terreur d'tre vu de l'abb Paparelli, par la porte +grande ouverte de l'antichambre voisine, combattait sans +doute ce dsir, car il ne cessait aussi de guetter le caudataire. +Enfin, celui-ci dut s'absenter un moment, don +Vigilio s'approcha du prtre.</p> + +<p>—Vous avez vu Sa Saintet hier soir.</p> + +<p>Stupfait, Pierre le regarda.</p> + +<p>—Oh! tout se sait, je vous l'ai dj dit... Et qu'avez-vous +fait? Vous avez purement et simplement retir votre +livre, n'est-ce pas?</p> + +<p>La stupeur grandissante du prtre le renseigna, sans +qu'il lui laisst mme le temps de rpondre.</p> + +<p>—Je m'en doutais, mais je tenais en avoir la certitude... +Ah! que tout cela est bien leur œuvre! Me croyez-vous +maintenant, tes-vous convaincu que ceux qu'ils +n'empoisonnent pas, ils les touffent?</p> + +<p>Il devait parler des Jsuites. Prudemment, il allongea +la tte, s'assura que l'abb Paparelli n'tait point de +retour.</p> + +<p>—Et monsignor Nani, que vient-il de vous dire?</p> + +<p>—Pardon, finit par rpondre Pierre, je n'ai pas encore +vu monsignor Nani.</p> + +<p>—Ah! je croyais... Il a pass par cette salle, avant +votre arrive. Si vous ne l'avez pas vu dans la salle du +trne, c'est qu'il a d se rendre prs de donna Serafina et +de Son minence, pour les saluer. Il va srement repasser +par ici, vous allez le voir.</p> + +<p>Puis, avec son amertume de faible, toujours terroris +et vaincu:</p> + +<p>—Je vous avais bien prdit que vous finiriez par faire +ce qu'il voudrait.</p> + +<p>Mais il crut entendre le lger pitinement de l'abb<a name="page_665" id="page_665"></a> +Paparelli, il revint vivement sa place, salua de sa rvrence +deux vieilles dames qui se prsentaient. Et Pierre, +rest assis, accabl, les yeux demi clos, vit se dresser +enfin la figure de Nani, dans sa ralit d'intelligence et de +diplomatie souveraines. Il se rappelait ce que don Vigilio, +pendant la fameuse nuit des confidences, lui avait dit de +cet homme bien trop adroit pour s'tre marqu d'une robe +impopulaire, prlat charmant d'ailleurs, connaissant fond +le monde par ses fonctions successives dans les nonciatures +et au Saint-Office, ml tout, document sur tout, une +des ttes, un des cerveaux de la moderne arme noire, +dont l'opportunisme entend ramener le sicle l'glise. +Et, brusquement, la lumire totale se faisait en lui, il +comprenait par quelle souple et admirable tactique cet +homme l'avait amen l'acte qu'il voulait obtenir de sa +libre volont apparente, le retrait pur et simple de son +livre. C'tait d'abord une contrarit vive, la nouvelle +qu'on poursuivait le volume, une soudaine inquitude qu'on +ne jett l'auteur exalt dans quelque rvolte fcheuse; et +c'tait aussitt le plan arrt, les renseignements pris sur +ce jeune prtre capable de schisme, son voyage provoqu + Rome, l'invitation qu'on lui avait faite de descendre dans +un antique palais, dont les murs eux-mmes allaient le +glacer et l'instruire. Puis, c'taient, ds lors, les obstacles +sans cesse renaissants, la faon de prolonger son sjour +en l'empchant de voir le pape, en lui promettant de lui +obtenir l'audience tant dsire, lorsque l'heure serait +venue, aprs l'avoir promen partout, l'avoir heurt contre +tout, de monsignor Fornaro au pre Dangelis, du cardinal +Sarno au cardinal Sanguinetti. C'tait, enfin, branl par +les choses et par les hommes, lass, cœur, rendu son +doute, l'audience laquelle on le prparait depuis trois +mois, cette visite au pape qui devait achever de tuer en +lui son rve. Maintenant, il revoyait Nani, avec son fin +sourire, ses yeux clairs de savant politique qui s'amusait + une exprience, il l'entendait lui rpter de sa voix<a name="page_666" id="page_666"></a> +lgrement railleuse que c'tait une vritable grce de la +Providence, si ces retards lui permettaient de visiter +Rome, de rflchir, de comprendre, toute une instruction, +toute une ducation qui lui viteraient bien des fautes. Et +lui qui tait arriv avec son enthousiasme d'aptre, brlant +de se battre, jurant que jamais il ne retirerait son +livre! N'tait-ce pas la plus dlicate des diplomaties, et +la plus profonde, que d'avoir ainsi bris son sentiment +contre sa raison, en faisant appel son intelligence pour +qu'elle supprimt, sans lutte scandaleuse, l'œuvre inutile +et fausse, sortie d'elle-mme, ds qu'elle se serait rendu +compte, devant la Rome relle, du ridicule norme qu'il +y avait rver une Rome nouvelle?</p> + +<p>A ce moment, Pierre aperut monsignor Nani qui venait +de la salle du trne, et il n'prouva pas le sentiment +d'irritation et de rancune auquel il s'attendait. Au contraire, +il fut heureux, lorsque le prlat, l'ayant vu son +tour, s'approcha et lui tendit la main. Mais celui-ci ne +souriait pas comme son habitude, il avait l'air trs grave, +douloureusement frapp.</p> + +<p>—Ah! mon cher fils, quelle pouvantable catastrophe! +Je sors de chez Son Excellence, elle est dans les larmes. +C'est horrible, horrible!</p> + +<p>Il s'assit sur un des siges, en invitant le prtre se +rasseoir lui-mme, et il resta silencieux un moment, las +d'motion sans doute, ayant besoin de ces quelques minutes +de repos, sous le poids des rflexions qui assombrissaient +visiblement son clair visage. Puis, d'un geste, +il parut vouloir carter cette ombre, il retrouva son +aimable obligeance.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher fils, vous avez vu Sa Saintet?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, hier soir, et je vous remercie de +la grande bont que vous avez mise satisfaire mon dsir.</p> + +<p>Nani le regardait fixement, tandis que le sourire invincible +remontait ses lvres.</p> + +<p>—Vous me remerciez... Je vois bien que vous avez t<a name="page_667" id="page_667"></a> +sage, en faisant votre soumission entire aux pieds de Sa +Saintet. J'en tais certain, je n'attendais pas moins de +votre belle intelligence. Mais vous me rendez tout de +mme trs heureux, car je suis ravi de constater que je +ne m'tais pas tromp sur votre compte.</p> + +<p>Il s'abandonnait, il ajouta:</p> + +<p>—Jamais je n'ai discut avec vous. A quoi bon? puisque +les faits taient l pour vous convaincre. Et, maintenant +que vous avez retir votre livre, toute discussion serait +plus inutile encore... Pourtant, rflchissez donc que, s'il +tait en votre puissance de ramener l'glise ses dbuts, + cette communaut chrtienne dont vous avez trac une +si dlicieuse peinture, l'glise ne pourrait qu'voluer de +nouveau dans la voie o Dieu l'a une premire fois conduite; +de sorte que, au bout du mme nombre de sicles, +elle se retrouverait exactement o elle en est aujourd'hui... +Non! Dieu a bien fait ce qu'il faisait, l'glise +telle qu'elle est doit gouverner le monde tel qu'il est, +c'est elle seule de savoir comment elle finira par tablir +solidement son rgne ici-bas. Et voil pourquoi votre +attaque contre le pouvoir temporel tait une faute impardonnable, +un crime, car en dpossdant la papaut de +son domaine, vous la livrez la merci des peuples... +Votre religion nouvelle n'est que l'croulement final de +toute religion, l'anarchie morale, la libert du schisme, +en un mot la destruction de l'difice divin, ce catholicisme +sculaire, si prodigieux de sagesse et de solidit, qui a +suffi au salut des hommes jusqu'ici, qui peut seul les +sauver demain et toujours.</p> + +<p>Pierre le sentit sincre, pieux, d'une foi vraiment inbranlable, +aimant l'glise en fils reconnaissant, convaincu +qu'elle tait la plus belle, la seule des organisations sociales +capables de rendre l'humanit heureuse. Et, s'il +entendait gouverner le monde, c'tait sans doute pour +la joie dominatrice de le gouverner, mais aussi dans la +certitude que personne ne le gouvernerait mieux que lui.<a name="page_668" id="page_668"></a></p> + +<p>—Oh! certainement, on peut discuter sur les moyens, +et je les veux affables pour mon compte, aussi humains +qu'il se pourra, tout de conciliation avec le sicle qui +parat nous chapper, justement parce qu'il y a un simple +malentendu, entre lui et nous. Mais nous le ramnerons, +j'en suis sr... Et voil pourquoi, mon cher fils, je suis si +content de vous voir rentrer au bercail, pensant comme +nous, prt lutter avec nous, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le prtre retrouvait l tous les arguments de Lon XIII +lui-mme. Voulant viter de rpondre directement, dsormais +sans colre, mais sentant toujours la plaie vive de +son rve arrach, il s'inclina de nouveau, ralentissant la +voix pour en cacher l'amer tremblement.</p> + +<p>—Je vous dis encore, monseigneur, combien je vous +remercie de m'avoir opr de mes vaines illusions, d'une +main si habile de parfait chirurgien. Demain, quand je ne +souffrirai plus, je vous en garderai une ternelle gratitude.</p> + +<p>Monsignor Nani continuait le regarder, avec son sourire. +Il entendait bien que ce jeune prtre restait l'cart, +tait une force vive perdue pour l'glise. Que ferait-il le +lendemain? Quelque autre sottise sans doute. Mais le +prlat devait se contenter de l'avoir aid rparer la premire, +ne pouvant prvoir l'avenir. Et il eut un joli geste, +comme pour dire que chaque jour suffisait sa tche.</p> + +<p>—Me permettez-vous de conclure? mon cher fils, dit-il +enfin. Soyez sage, votre bonheur de prtre et d'homme +est dans l'humilit. Vous serez affreusement malheureux, +si vous employez contre Dieu l'admirable intelligence que +Dieu vous a donne.</p> + +<p>Puis, d'un geste encore, il carta toute cette affaire, +bien finie, dont il n'y avait plus s'occuper. Et l'autre +affaire revint l'assombrir, celle qui s'achevait elle aussi, +mais si tragiquement, par la mort foudroyante de ces deux +enfants endormis l, dans la salle voisine.</p> + +<p>—Ah! reprit-il, cette pauvre princesse, ce pauvre cardinal,<a name="page_669" id="page_669"></a> +ils m'ont boulevers le cœur! Jamais catastrophe +ne s'est abattue plus cruellement sur une maison... Non, +non, c'est trop! le malheur va trop loin, l'me en est +rvolte!</p> + +<p>Mais, ce moment, un bruit de voix vint de la seconde +antichambre, et Pierre eut la surprise de voir passer le +cardinal Sanguinetti, que l'abb Paparelli amenait avec un +redoublement d'obsquiosit.</p> + +<p>—Si Votre minence a l'extrme bont de me suivre, +je vais la conduire moi-mme.</p> + +<p>—Oui, je suis arriv hier soir de Frascati, et quand j'ai +su la triste nouvelle, j'ai voulu tout de suite apporter mes +regrets et mes consolations.</p> + +<p>—Que Votre minence daigne s'arrter un instant +prs des corps, et je la conduirai ensuite Son minence.</p> + +<p>—C'est cela, je dsire qu'on sache bien la part immense +que je prends au deuil qui frappe cette illustre maison.</p> + +<p>Il disparut dans la salle du trne, et Pierre resta bant +de cette tranquille audace. Il ne l'accusait certainement +pas de complicit directe avec Santobono, il n'osait mesurer +jusqu'o pouvait aller sa complicit morale. Mais, + le voir passer de la sorte, le front si haut, la parole si +nette, il avait eu la conviction brusque, certaine, qu'il +savait. Comment? par qui? il n'aurait pu le dire. Sans +doute comme les crimes se savent, dans ces dessous tnbreux, +entre gens intresss savoir. Et il demeurait +glac de la faon hautaine dont cet homme se prsentait, +pour arrter les soupons peut-tre, pour faire srement +un acte de bonne politique, en donnant son rival un +public tmoignage d'estime et de tendresse.</p> + +<p>—Le cardinal, ici! ne put-il s'empcher de murmurer.</p> + +<p>Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des penses de +Pierre dans ses yeux d'enfance, o tout se lisait, affecta +de se tromper sur le sens de cette exclamation.</p> + +<p>—Oui, j'avais appris, en effet, qu'il tait rentr Rome<a name="page_670" id="page_670"></a> +depuis hier soir. Il a tenu ne pas s'absenter davantage, +le Saint-Pre allant mieux et pouvant avoir besoin +de lui.</p> + +<p>Bien que cela ft dit d'un air d'innocence parfaite, +Pierre ne s'y mprit pas un instant. Et, son tour, ayant +regard le prlat, il fut convaincu que lui aussi savait. +Tout d'un coup, l'affaire lui apparaissait dans sa complication +terrible, dans la frocit que lui avait donne le +destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera, n'tait +point sans cœur, aimait srement Benedetta d'une affection +charme par tant de beaut et de grce. On pouvait +expliquer ainsi la faon victorieuse dont il avait fini par +faire prononcer l'annulation du mariage. Mais, entendre +don Vigilio, ce divorce obtenu prix d'argent et sous la +pression des influences les plus notoires, tait simplement +un scandale, tran d'abord par lui en longueur, prcipit +ensuite vers une solution retentissante, dans l'unique but +de dconsidrer le cardinal et de l'carter de la tiare, +la veille du conclave que tout le monde croyait prochain. +Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que le cardinal, +intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait tre le +candidat de Nani, si souple, si dsireux d'entente universelle; +de sorte que le long travail de ce dernier dans cette +maison, tout en aidant au bonheur de la chre contessina, +n'avait pu tre que la destruction lente, ininterrompue, +de la brlante ambition de la sœur et du frre, ce troisime +pape triomphal que leur antique famille devait +donner l'glise. Seulement, s'il avait toujours voulu +cela, s'il avait mme un instant combattu pour le cardinal +Sanguinetti, mettant en lui son espoir, jamais il ne s'tait +imagin qu'on irait jusqu'au crime, cette abomination +imbcile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait +des innocents. Non, non! comme il le disait, c'tait +trop, l'me en tait rvolte. Il se servait d'armes plus +douces, une telle brutalit le rpugnait, l'indignait; et +son visage, si rose et si soign, gardait encore la gravit<a name="page_671" id="page_671"></a> +de sa rvolte, devant le cardinal en larmes et ces deux +tristes amants foudroys sa place.</p> + +<p>Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti tait toujours +le candidat secret du prlat, restait quand mme +tourment par l'ide de savoir jusqu'o allait la complicit +morale de ce dernier, dans l'excrable aventure. Il +reprit la conversation.</p> + +<p>—On dit Sa Saintet fche avec Son minence le +cardinal Sanguinetti. Naturellement, le pape rgnant ne +peut voir d'un trs bon œil le pape futur.</p> + +<p>Monsignor Nani s'gaya un instant, en toute franchise.</p> + +<p>—Oh! le cardinal s'est fch et raccommod trois ou +quatre fois avec le Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Pre +n'a pas montrer de jalousie posthume, il sait qu'il peut +faire un trs bon accueil Son minence.</p> + +<p>Puis, il regretta d'avoir exprim ainsi une certitude, il +se reprit.</p> + +<p>—Je plaisante, Son minence est tout fait digne de +la haute fortune qui l'attend peut-tre.</p> + +<p>Mais Pierre tait fix, le cardinal Sanguinetti n'tait +certainement plus le candidat de monsignor Nani. Sans +doute le trouvait-il trop us par son ambition impatiente, +trop dangereux aussi par les alliances quivoques qu'il +avait conclues, dans sa fivre, avec tous les mondes, mme +avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'clairait, le +cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dvoraient, +se supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse +en intrigues, ne reculant devant aucun compromis, rvant +de reconqurir Rome par la voie des lections; l'autre +immobile et debout dans son intransigeance, excommuniant +le sicle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait +sauver l'glise. Pourquoi ne pas laisser les deux +thories, ainsi mises face face, se dtruire, avec ce +qu'elles avaient d'extrme et d'inquitant? Si Boccanera +avait chapp au poison, il n'en tait pas moins atteint +par la tragique aventure, dsormais impossible comme<a name="page_672" id="page_672"></a> +candidat, tu sous les histoires dont bourdonnait Rome +entire; et, si Sanguinetti pouvait se croire enfin dbarrass +d'un rival, il n'avait pas vu qu'il se frappait lui-mme, +qu'il tuait galement sa candidature, en la brlant +dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse +des moyens, menaante pour tous. Monsignor Nani +en tait visiblement enchant: ni l'un ni l'autre, la place +nette, l'histoire de ces deux loups lgendaires qui s'taient +battus et mangs, sans qu'on retrouvt rien, pas mme les +deux queues. Et, au fond de ses yeux ples, en toute sa personne +discrte, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, +le candidat choisi dfinitivement, patronn par la toute-puissante +arme dont il tait un des chefs les plus adroits. +Un tel homme ne se dsintressait jamais, avait toujours +la solution prte. Qui donc, qui donc allait tre le pape +de demain?</p> + +<p>Il s'tait lev, il prenait cordialement cong du jeune +prtre:</p> + +<p>—Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous +souhaite un bon voyage...</p> + +<p>Pourtant, il ne s'loignait pas, il continuait regarder +Pierre de son air de pntration vive; et il le fit se +rasseoir, il reprit lui-mme un sige.</p> + +<p>—Dites, vous irez srement, ds votre retour en +France, saluer le cardinal Bergerot... Veuillez donc me +rappeler respectueusement son souvenir. Je l'ai connu +un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau. C'est une +des plus grandes lumires du clerg franais... Ah! si +une telle intelligence voulait travailler la bonne entente +dans notre sainte glise! Malheureusement, je crains +bien qu'il n'ait des prventions de race et de milieu, il ne +nous aide pas toujours.</p> + +<p>Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la +premire fois, cette minute dernire, Pierre l'coutait +avec curiosit. Puis, il ne se gna plus, il rpondit en +toute franchise:<a name="page_673" id="page_673"></a></p> + +<p>—Oui, Son minence a des ides trs arrtes sur +notre vieille glise de France. Ainsi, il professe une vritable +horreur des Jsuites...</p> + +<p>D'une lgre exclamation, monsignor Nani l'arrta. Et +il avait un air le plus sincrement tonn, le plus franc +qu'on pt voir.</p> + +<p>—Comment, l'horreur des Jsuites? En quoi les +Jsuites peuvent-ils l'inquiter? Il n'y en a plus, c'est de +l'histoire finie, les Jsuites! Est-ce que vous en avez vu +Rome? Est-ce qu'ils vous ont gn en rien, ces pauvres +Jsuites, qui n'y possdent mme plus une pierre pour +reposer leur tte?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage +cet pouvantail, c'est enfantin!</p> + +<p>Pierre le regardait son tour, merveill de son +aisance, de son audace tranquille, sur ce sujet brlant. +Il ne dtournait pas les yeux, laissait sa face ouverte, +comme un livre de vrit.</p> + +<p>—Ah! si par Jsuites vous entendez les prtres sages, +qui, au lieu d'engager avec les socits modernes des +luttes striles, dangereuses, s'efforcent de les ramener +humainement l'glise, mon Dieu! nous sommes tous +plus ou moins des Jsuites, car il serait fou de ne pas +tenir compte de l'poque o l'on vit... Oh! d'ailleurs, +je ne m'arrte pas aux mots, peu m'importe! Des Jsuites, +oui! si vous voulez, des Jsuites!</p> + +<p>Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, o il +y avait tant de moquerie et tant d'intelligence.</p> + +<p>—Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, +dites-lui qu'il est draisonnable, en France, de traquer +les Jsuites, de les traiter en ennemis de la nation. C'est +tout le contraire qui est la vrit, les Jsuites sont pour +la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour la force +et le courage. La France est la seule grande nation catholique +reste debout, souveraine encore, la seule sur +laquelle la papaut puisse un jour s'appuyer solidement. +Aussi, le Saint-Pre, aprs avoir rv un instant d'obtenir<a name="page_674" id="page_674"></a> +cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il fait alliance +avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant qu'il +n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'glise. Et il +n'a obi en cela qu' la politique des Jsuites, de ces affreux +Jsuites que votre Paris excre... Dites bien en outre au +cardinal Bergerot qu'il serait beau lui de travailler +l'apaisement, en faisant comprendre combien votre Rpublique +a tort de ne pas aider davantage le Saint-Pre dans +son œuvre de conciliation. Elle affecte de le considrer en +quantit ngligeable, et c'est l une faute dangereuse +pour des gouvernants, car s'il parat dpouill de toute +action politique, il n'en est pas moins une immense +force morale, qui peut, chaque heure, soulever les +consciences, dterminer des agitations religieuses, d'une +incalculable porte. C'est toujours lui qui dispose des +peuples, puisqu'il dispose des mes, et la Rpublique +agit avec une lgret bien grande, dans son intrt +mme, en montrant qu'elle ne s'en doute plus... Et +dites-lui enfin que c'est une vraie piti de voir la +misrable faon dont cette Rpublique choisit ses +vques, comme si elle voulait affaiblir volontairement +son piscopat. A part quelques exceptions heureuses, vos +vques sont de bien pauvres cervelles, et par consquent +vos cardinaux, ttes mdiocres, n'ont ici aucune influence, +ne jouent aucun rle. Lorsque le prochain conclave va +s'ouvrir, quelle triste figure vous y ferez! Pourquoi, ds +lors, traitez-vous avec une haine si sotte et si aveugle ces +Jsuites qui sont politiquement vos amis? pourquoi n'employez-vous +pas leur zle intelligent, prt vous servir, +de manire vous assurer l'aide du pape de demain? Il +vous le faut vous et pour vous, il faut qu'il continue chez +vous l'œuvre de Lon XIII, cette œuvre si mal juge, si +combattue, qui se soucie peu des petits rsultats d'aujourd'hui, +qui travaille surtout l'avenir, l'unit de tous les +peuples en leur sainte mre l'glise... Dites-le, dites-le +bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il<a name="page_675" id="page_675"></a> +travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape +de demain! mais toute la question est l, malheur la +France, si elle ne trouve pas un continuateur de Lon XIII +dans le pape de demain!</p> + +<p>Il s'tait lev de nouveau, et cette fois il partait. Jamais +il ne s'tait panch de la sorte, si longuement. Mais il +n'avait srement dit que ce qu'il voulait dire, dans un but +qu'il connaissait seul, avec une lenteur, une douceur +fermes, o l'on sentait chaque parole mrie, pese +l'avance.</p> + +<p>—Adieu, mon cher fils, et encore une fois rflchissez + tout ce que vous aurez vu et entendu Rome, soyez bien +sage, ne gtez pas votre vie.</p> + +<p>Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple +que le prlat lui tendait.</p> + +<p>—Monseigneur, je vous remercie encore de vos bonts, +et soyez convaincu que je n'oublierai rien de mon voyage.</p> + +<p>Il le regarda disparatre, dans sa soutane fine, de son +pas lger et conqurant, qui croyait aller toutes les victoires +de l'avenir. Non, non, il n'oublierait rien de son +voyage! Il la connaissait, cette unit de tous les peuples en +leur sainte mre l'glise, ce servage temporel, o la loi +du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, matre du +monde. Et ces Jsuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent +la France, la fille ane de l'glise, la seule qui pt +aider encore sa mre reconqurir la royaut universelle; +mais ils l'aimaient comme les vols noirs de sauterelles +aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent et qu'ils +dvorent. Une infinie tristesse lui tait revenue au cœur, +en ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroy, +dans ce deuil et dans cet croulement, c'taient +eux, eux encore, qui devaient tre les artisans de la douleur +et du dsastre.</p> + +<p>Justement, s'tant retourn, il aperut don Vigilio, +adoss la crdence, devant le grand portrait du cardinal, +la face entre les mains, comme s'il et voulu s'anantir,<a name="page_676" id="page_676"></a> +disparatre jamais, et grelottant de tous ses membres, +autant de peur que de fivre. Dans un moment o aucun +visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber une +crise de dsespoir terrifi, il s'abandonnait.</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en +s'avanant. tes-vous malade, puis-je vous secourir?</p> + +<p>Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bgayait +entre ses mains serres. Et il ne lcha que son cri +touff d'pouvante:</p> + +<p>—Ah! Paparelli, Paparelli!</p> + +<p>—Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prtre +tonn.</p> + +<p>Alors, le secrtaire dgagea son visage, cda encore au +besoin frissonnant de se confier quelqu'un.</p> + +<p>—Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc +rien, vous ne voyez donc rien! Avez-vous remarqu la +faon dont il s'est empar du cardinal Sanguinetti pour +le mener Son minence? Imposer ce rival souponn, +excr, Son minence, en un moment pareil, quelle +insolente audace! Et, quelques minutes auparavant, +avez-vous constat avec quelle sournoiserie mchante il a +conduit une vieille dame, une trs ancienne amie, qui +demandait seulement baiser les mains de Son minence, +un peu de vraie tendresse dont Son minence +aurait t si heureuse?... Je vous dis qu'il est le matre +ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte son gr, qu'il +nous tient tous entre ses doigts, comme la pince de poussire +qu'on jette au vent!</p> + +<p>Pierre s'inquita de le voir si frmissant et si jaune.</p> + +<p>—Voyons, voyons, mon cher, vous exagrez.</p> + +<p>—J'exagre... Savez-vous ce qui s'est pass cette nuit, +la scne laquelle j'ai assist, malgr moi? Non, n'est-ce +pas? Eh bien! je vais vous la dire.</p> + +<p>Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle tait rentre +la veille, pour tomber dans l'effroyable catastrophe qui +l'attendait, revenait dj l'me ulcre, toute brise des<a name="page_677" id="page_677"></a> +mauvaises nouvelles qu'elle avait apprises. Au Vatican, +chez le cardinal secrtaire, puis chez des prlats de sa +connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation +de son frre priclitait singulirement, qu'il s'tait +cr des ennemis de plus en plus nombreux dans le +Sacr Collge, ce point que son lection au trne pontifical, +probable l'anne prcdente, semblait dsormais +tre devenue impossible. Tout d'un coup, le rve de sa vie +croulait, l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait +en poudre ses pieds. Comment? pourquoi? elle s'tait +dsesprment enquis des motifs, et elle avait su toutes +sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des manifestations +inopportunes, des gens blesss par un mot, par +un acte, une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait +dite prise volontairement pour gter les choses. Le pis +tait que, dans chacune de ces fautes, elle avait reconnu +des maladresses, blmes, dconseilles par elle, et que +son frre s'tait obstin commettre, sous l'influence +inavoue de l'abb Paparelli, ce caudataire si humble, si +infime, en qui elle sentait une puissance nfaste, un destructeur +de sa propre influence, si vigilante et si dvoue. +Aussi, malgr le deuil o tait la maison, n'avait-elle pas +voulu retarder l'excution du tratre, d'autant plus que +l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, l'histoire +du panier de figues qui avait pass des mains de +celui-ci dans les mains de celui-l, la glaaient d'un +soupon qu'elle vitait mme d'claircir. Mais, ds les premiers +mots, ds sa demande formelle de jeter le tratre +la porte, sur l'heure, elle avait trouv chez son frre une +rsistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu l'entendre, +il s'tait fch, une de ces colres d'ouragan dont +la violence balayait tout, disant que c'tait trs mal elle +de s'en prendre un saint homme si modeste, si pieux, +l'accusant de faire l le jeu de ses ennemis, qui, aprs lui +avoir tu monsignor Gallo, cherchaient empoisonner son +affection dernire pour ce pauvre prtre sans importance.<a name="page_678" id="page_678"></a> +Il traitait toutes ces histoires d'abominables inventions, +il jurait de le garder, rien que pour montrer son ddain +de la calomnie. Et elle avait d se taire.</p> + +<p>Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'tait de +nouveau couvert le visage de ses deux mains.</p> + +<p>—Ah! Paparelli, Paparelli!</p> + +<p>Et il bgayait de sourdes invectives: le louche hypocrite +de modestie et d'humilit, le vil espion charg au +palais de tout voir, de tout couter, de tout pervertir, +l'insecte immonde et destructeur, matre des plus nobles +proies, dvorant la crinire du lion, le Jsuite, le Jsuite +valet et tyran, dans son horreur basse, dans sa besogne +de vermine triomphante!</p> + +<p>—Calmez-vous, calmez-vous, rptait Pierre, qui, +tout en faisant la part de l'exagration folle, tait envahi +lui-mme par ce frisson de l'inconnu redoutable, des +choses menaantes et vagues qu'il sentait s'agiter rellement +au fond de l'ombre.</p> + +<p>Mais don Vigilio, depuis qu'il avait failli manger des +terribles figues, depuis que la foudre tait tombe prs +de lui, en avait gard ce tremblement, cet effroi perdu +que rien ne pouvait plus calmer. Mme seul, la nuit, +couch, la porte verrouille, des terreurs le prenaient, le +faisaient se cacher sous le drap, en touffant des cris, +comme si des hommes allaient entrer par le mur, pour +l'trangler.</p> + +<p>Il reprit, essouffl, d'une voix dfaillante, ainsi qu'au +sortir d'une lutte:</p> + +<p>—Je le disais bien, le soir o nous avons caus dans +votre chambre, enferms pourtant triple tour... J'avais +tort de vous parler librement d'eux, de me soulager le +cœur, en vous racontant tout ce dont ils sont capables. +J'tais certain qu'ils le sauraient, et vous voyez qu'ils +l'ont su, puisqu'ils ont voulu me tuer... Tenez! en ce +moment mme, j'ai tort de vous dire cela, parce qu'ils +vont le savoir, et que cette fois ils ne me manqueront<a name="page_679" id="page_679"></a> +pas... Ah! c'est fini, je suis mort, cette noble maison +que je croyais si sre sera mon tombeau!</p> + +<p>Une piti profonde prenait Pierre pour ce malade, ce +cerveau de fivreux hant de cauchemars, achevant de +gter sa vie manque, dans les angoisses de la terreur +perscutrice.</p> + +<p>—Mais il faut fuir! Ne restez pas ici, venez en France, +allez n'importe o.</p> + +<p>Stupfait, don Vigilio le regarda, se calma un instant.</p> + +<p>—Fuir, pourquoi faire? En France, ils y sont. N'importe +o, ils y sont. Ils sont partout, j'aurais beau fuir, je +serais quand mme avec eux, chez eux... Non, non! je +prfre rester ici, autant mourir ici tout de suite, si Son +minence ne peut plus me dfendre.</p> + +<p>Il avait lev sur le grand portrait de crmonie, o le +cardinal resplendissait dans sa soutane de moire rouge, +un regard d'infinie supplication, o s'efforait de luire +encore un espoir. Mais la crise revint, l'agita, le submergea, +dans un redoublement furieux de sa fivre.</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi, je vous en prie... Ne me +faites pas causer davantage. Ah! Paparelli, Paparelli! s'il +revenait, s'il nous voyait, s'il m'entendait parler... Jamais +plus je ne parlerai. Je m'attacherai la langue, je me la +couperai... Laissez-moi donc! Je vous dis que vous me tuez, +qu'il va revenir, et que c'est ma mort! Allez-vous-en, +oh! de grce, allez-vous-en!</p> + +<p>Et don Vigilio se tourna contre le mur, comme pour +s'y craser la face, s'y murer la bouche d'un silence de +tombe, et Pierre se dcida l'abandonner, craignant de +provoquer un accs plus grave, s'il s'enttait le secourir.</p> + +<p>Dans la salle du trne, o il rentra, Pierre se retrouva +au milieu du deuil affreux de la maison, irrparable. Une +autre messe y succdait l'autre, des messes toujours +dont les prires balbuties montaient sans fin implorer la +misricorde divine, pour qu'elle accueillt avec bienveillance<a name="page_680" id="page_680"></a> +les deux chres mes envoles. Et, dans l'odeur +mourante des roses qui se fanaient, devant les deux toiles +plies des cierges, il songea cet croulement suprme +des Boccanera. Dario tait le dernier du nom. Avec lui, +les Boccanera, si vivaces, dont le nom avait empli +l'Histoire, disparaissaient. On comprenait l'amour du cardinal, +chez qui l'orgueil du nom restait l'unique pch, +pour ce frle garon, la fin de la race, le seul rejeton par +lequel la vieille souche pt reverdir; et, si lui, si donna +Serafina avaient voulu le divorce, puis le mariage, +c'tait, plus que le dsir de faire cesser le scandale, l'esprance +de voir natre des deux beaux enfants une ligne +nouvelle et forte, puisque le cousin et la cousine s'obstinaient + ne pas se marier, si on ne les donnait pas l'un + l'autre. Maintenant, avec eux, l, sur ce lit de parade, +dans leur mortelle treinte infconde, gisait la dpouille +dernire, les pauvres restes d'une si longue suite de princes +clatants, prlats et capitaines, que la tombe allait boire. +C'tait fini, rien ne natrait d'une vieille fille qui n'tait +plus femme, d'un vieux prtre qui avait cess d'tre un +homme. Tous deux demeuraient face face, striles, tels +que deux chnes rests seuls debout de l'ancienne fort +disparue, et dont la mort laisserait bientt la plaine absolument +rase. Et quelle douleur impuissante de survivre, +quelle dtresse de se dire qu'on est la fin de tout, qu'on +emporte toute la vie, tout l'espoir du lendemain! Dans le +balbutiement des messes, dans l'odeur dfaillante des +roses, dans la pleur des deux cierges, Pierre sentait + prsent l'effondrement de ce deuil, la pesanteur de la +pierre qui retombait jamais sur une famille teinte, sur +un monde ananti.</p> + +<p>Il comprit qu'il devait, comme familier de la maison, +saluer donna Serafina et le cardinal. Tout de suite, il se +fit introduire dans la chambre voisine, o la princesse +recevait. Il la trouva, vtue de noir, trs mince, trs +droite, assise sur un fauteuil, d'o elle se levait un<a name="page_681" id="page_681"></a> +instant, avec une dignit lente, pour rpondre au salut de +chacune des personnes qui entraient. Et elle coutait les +condolances, elle ne rpondait pas une parole, l'air +rigide, victorieux de la douleur physique. Mais lui, qui +avait appris la connatre, devinait au creusement des +traits, aux yeux vides, la bouche amre, l'effroyable +dsastre intrieur, tout ce qui s'tait croul en elle, +sans espoir de rparation possible. Non seulement la race +tait finie, mais encore son frre ne serait jamais pape, +le pape qu'elle avait si longtemps cru faire par son dvouement, +son renoncement de femme qui donnait son +cerveau et son cœur ce rve, ses soins, sa fortune, sa +vie manque d'pouse et de mre. Au milieu de tant de +ruines, c'tait peut-tre de cette ambition due qu'elle +saignait davantage. Elle se leva pour le jeune prtre, son +hte, comme elle se levait pour les autres personnes; +mais elle arrivait mettre des nuances dans la faon dont +elle quittait son sige, il sentit trs bien qu'il tait rest + ses yeux le petit prtre franais, l'infime serviteur +attard dans la domesticit de Dieu, du moment qu'il +n'avait pas mme su s'lever au titre de prlat. Un moment, +lorsqu'elle se fut assise de nouveau, aprs avoir +accueilli son compliment d'une lgre inclinaison de tte, +il demeura debout, par politesse. Aucun bruit, pas un +mot, ne troublait la paix morne de la pice. Quatre ou +cinq dames, des visiteuses, taient cependant l, assises +elles aussi, dans une immobilit dsole et muette. +Mais ce qui le frappa le plus, ce fut d'apercevoir le cardinal +Sarno, un des vieux amis de la maison, avec son +corps chtif, son paule gauche plus haute que la droite, +affaiss, presque couch au fond d'un fauteuil, les paupires +closes. Il s'y tait d'abord oubli, aprs les +condolances qu'il apportait; puis, il venait de s'y +endormir, envahi par le silence lourd, par la tideur +touffante de l'air; et tout le monde respectait son sommeil. +Rvait-il, en son assoupissement, cette carte de<a name="page_682" id="page_682"></a> +la chrtient entire qu'il avait dans son crne bas, +d'expression obtuse? Continuait-il, en son rve, derrire +son masque blmi de vieux fonctionnaire, hbt par un +demi-sicle de bureaucratie troite, sa terrible besogne +de conqute, la terre soumise et gouverne du fond de +son cabinet sombre de la Propagande. Des regards de +dames attendries et dfrentes se fixaient sur lui, on le +grondait parfois doucement de trop travailler, on voyait +l'excs de son gnie et de son zle dans ces somnolences +qui le prenaient partout, depuis quelque temps. Et Pierre +ne devait emporter de cette minence toute-puissante que +cette dernire image, un vieillard puis, se reposant dans +l'motion d'un deuil, dormant l comme un vieil enfant +candide, sans qu'on pt savoir si c'tait l'imbcillit +commenante ou la fatigue d'une nuit passe faire +rgner Dieu sur quelque continent lointain.</p> + +<p>Deux dames partirent, trois autres arrivrent. Donna +Serafina s'tait leve de son sige, avait salu, puis avait +repris son attitude rigide, le buste droit, le visage dur et +dsespr. Le cardinal Sarno dormait toujours. Alors, +Pierre suffoqua, pris d'une sorte de vertige, le cœur +battant grands coups. Il s'inclina et sortit. Puis, comme +il passait dans la salle manger, pour se rendre au petit +cabinet de travail o le cardinal Boccanera recevait, il se +trouva en prsence de l'abb Paparelli, qui gardait la +porte jalousement.</p> + +<p>Quand le caudataire l'eut flair, il sembla comprendre +qu'il ne pouvait lui refuser le passage. D'ailleurs, puisque +cet intrus repartait le lendemain, battu et honteux, on +n'avait rien en craindre.</p> + +<p>—Vous dsirez voir Son minence, bon, bon!... Tout + l'heure, attendez!</p> + +<p>Et, jugeant qu'il s'avanait trop prs de la porte, il le repoussa + l'autre bout de la pice, dans la crainte sans +doute qu'il ne surprt un mot.</p> + +<p>—Son minence est encore enferme avec Son minence<a name="page_683" id="page_683"></a> +le cardinal Sanguinetti... Attendez, attendez l!</p> + +<p>En effet, Sanguinetti avait affect de rester trs longtemps + genoux, devant les deux corps, dans la salle du +trne. Puis, il venait aussi de prolonger sa visite donna +Serafina, pour bien marquer quelle part il prenait la +dsolation de la famille. Et il tait, depuis plus de dix +minutes, avec le cardinal, sans qu'on entendt autre chose, +par moments, au travers de la porte, que le murmure de +leurs deux voix.</p> + +<p>Mais Pierre, en retrouvant l Paparelli, fut hant de +nouveau par tout ce que don Vigilio lui avait cont. Il le +regardait, si gros, si court, ballonn d'une mauvaise +graisse, avec sa face molle que dformaient les rides, +pareil, quarante ans, dans sa soutane malpropre, une +trs vieille fille, dont le clibat aurait fait une outre demi +dtendue. Et il s'tonnait. Comment le cardinal Boccanera, +ce prince superbe, qui portait si haut la tte, dans la fiert +indestructible de son nom, avait-il pu se laisser envahir +et dominer par un tel tre, si cruellement affreux, suant + ce point la bassesse et le dgot? N'tait-ce pas justement +cette dchance physique de la crature, cette profonde +humilit morale, qui l'avaient frapp, troubl d'abord, +puis sduit, comme des dons extraordinaires de salut, qui +lui manquaient? Cela souffletait sa propre beaut, son +propre orgueil. Lui qui ne pouvait tre dform ainsi, +qui ne parvenait pas vaincre son dsir de gloire, devait +en tre arriv, par un effort de sa foi, jalouser cet infiniment +laid et cet infiniment petit, l'admirer, le subir +comme une force suprieure de pnitence, de ravalement +humain, ouvrant toutes grandes les portes du ciel. Qui +dira jamais l'ascendant que le monstre a sur le hros, que +le saint couvert de vermine, devenu un objet d'horreur, +prend sur les puissants de ce monde, dans leur pouvante +de payer leurs joies terrestres des flammes ternelles? Et +c'tait bien le lion mang par l'insecte, tant de force et +d'clat dtruit par l'invisible. Ah! tre comme cette belle<a name="page_684" id="page_684"></a> +me, si certaine du paradis, enferme pour son bien dans +ce corps immonde, avoir la bienheureuse humilit de cette +intelligence, de ce thologien remarquable qui se battait +de verges tous les matins et qui consentait n'tre que le +plus infime des domestiques!</p> + +<p>Debout, tass dans sa graisse livide, l'abb Paparelli +surveillait Pierre de ses petits yeux gris, clignotant au +milieu des mille plis de sa face. Et celui-ci commenait + tre pris de malaise, en se demandant ce que les deux +minences pouvaient bien se dire, enfermes si longtemps +ensemble. Quelle entrevue encore que celle de ces deux +hommes, si Boccanera souponnait, chez Sanguinetti, +l'vque qui avait Santobono dans sa clientle! Quelle +srnit d'audace, chez l'un, d'avoir os se prsenter, et +quelle force d'me, chez l'autre, quel empire sur soi-mme, +au nom de la sainte religion, d'viter le scandale, en se +taisant, en acceptant la visite comme une simple marque +d'estime et d'affection! Mais que pouvaient-ils bien se +dire? Combien cela aurait t passionnant de les voir en +face l'un de l'autre, de les entendre changer les paroles +diplomatiques qui convenaient une pareille entrevue, +tandis que leurs mes grondaient de furieuse haine!</p> + +<p>Brusquement, la porte se rouvrit, le cardinal Sanguinetti +reparut, la face calme, pas plus rouge qu' l'habitude, +dcolore mme un peu, et gardant la plus juste +mesure dans la tristesse qu'il jugeait bon de montrer. +Seuls, ses yeux turbulents, qui viraient toujours, dcelaient +sa joie d'tre dbarrass d'une corve fort lourde +en somme. Il s'en allait, dans son espoir, comme l'unique +pape dsormais possible.</p> + +<p>L'abb Paparelli s'tait prcipit.</p> + +<p>—Si Son minence veut bien me suivre... Je vais reconduire +Son minence...</p> + +<p>Et, se tournant vers Pierre:</p> + +<p>—Vous pouvez entrer, maintenant.</p> + +<p>Pierre les regarda disparatre, l'un si humble, derrire<a name="page_685" id="page_685"></a> +l'autre si triomphant. Puis, il entra, et tout de suite, au +milieu du cabinet de travail, troit, meubl d'une simple +table et de trois chaises, il aperut le cardinal Boccanera +debout encore, dans l'attitude haute et noble, qu'il avait +prise pour saluer Sanguinetti, le rival au trne, redout, +excr. Et visiblement, dans son espoir, Boccanera se +croyait aussi le seul pape possible, celui que devait lire +le conclave de demain.</p> + +<p>Mais, quand la porte fut referme, la vue de ce jeune +prtre, son hte, qui avait assist la mort de ses deux +chers enfants, endormis pour toujours dans la salle voisine, +le cardinal fut repris d'une motion indicible, d'une +faiblesse inattendue, o toute son nergie sombra. C'tait +la revanche de son humanit, maintenant que son rival +n'tait plus l pour le voir. Il chancela ainsi qu'un vieil +arbre tremblant sous la cogne, il s'affaissa sur une chaise, +tout d'un coup suffoqu par de gros sanglots. Et, comme +Pierre voulait, selon le crmonial, baiser l'meraude +qu'il portait l'annulaire, il le releva, le fit asseoir +immdiatement devant lui, en bgayant d'une voix entrecoupe:</p> + +<p>—Non, non, mon cher fils, prenez ce sige, attendez... +Excusez-moi, laissez-moi un instant, j'ai le +cœur qui clate.</p> + +<p>Il sanglotait dans ses mains jointes, il ne pouvait se +matriser, renfoncer en lui la douleur, de ses doigts vigoureux +encore, qu'il serrait sur ses joues et sur ses tempes.</p> + +<p>Des larmes montrent alors aux yeux de Pierre, revivant + son tour l'affreuse aventure, boulevers de voir +pleurer ce grand vieillard, ce saint et ce prince d'ordinaire +si hautain, si matre de lui, et qui n'tait plus l +qu'un pauvre tre d'agonie et de souffrance, aussi perdu, +aussi faible qu'un enfant. touffant lui-mme, il voulut +pourtant prsenter ses condolances, il chercha par +quelles bonnes paroles il apporterait quelque douceur +ce dsespoir.<a name="page_686" id="page_686"></a></p> + +<p>—Je supplie Votre minence de croire mon chagrin +profond. J'ai t chez elle combl de bonts, j'ai +tenu lui dire tout de suite combien cette perte irrparable...</p> + +<p>Mais, d'un geste vaillant, le cardinal le fit taire.</p> + +<p>—Non, non, ne dites rien, de grce, ne dites rien!</p> + +<p>Et un silence rgna, tandis qu'il pleurait toujours, +secou par sa lutte, attendant de redevenir assez fort, +pour se vaincre. Enfin, il dompta son frisson, il dgagea +lentement sa face, peu peu apaise, redevenue celle +d'un croyant fort de sa foi, soumis la volont de Dieu. +Puisque Dieu s'tait refus faire un miracle, puisqu'il +frappait si durement sa maison, il avait ses raisons +sans doute, et lui, un de ses ministres, un des hauts +dignitaires de sa cour terrestre, n'avait qu' s'incliner.</p> + +<p>Le silence se prolongea un moment encore. Puis, +d'une voix qu'il avait russi rendre naturelle et obligeante:</p> + +<p>—Vous nous quittez, vous partez demain, mon cher +fils?</p> + +<p>—Oui, demain, j'aurai l'honneur de prendre cong +de Votre minence, en la remerciant une fois encore +de sa bienveillance inpuisable.</p> + +<p>—Alors, vous avez su que la congrgation de l'Index +avait condamn votre livre, comme cela tait invitable?</p> + +<p>—Oui, j'ai eu l'insigne faveur d'tre reu par Sa Saintet, +et c'est devant elle que je me suis soumis et que j'ai +rprouv mon œuvre.</p> + +<p>Une flamme commena remonter aux yeux humides +du cardinal.</p> + +<p>—Ah! vous avez fait cela, ah! vous avez bien agi, +mon cher fils! Ce n'tait que votre devoir strict de +prtre, mais il y en a tant de nos jours qui ne font pas +mme leur devoir!... Comme membre de la congrgation, +j'ai tenu la parole que je vous avais donne, de lire<a name="page_687" id="page_687"></a> +votre livre, d'en tudier soigneusement surtout les pages +vises par l'accusation. Et si, ensuite, je suis rest neutre, +si j'ai affect de me dsintresser de l'affaire, jusqu' +manquer la sance o elle a t juge, ce n'a t que +pour faire plaisir ma pauvre chre nice, qui vous +aimait, qui vous dfendait prs de moi...</p> + +<p>Les larmes le reprenant, il s'interrompit, il sentit qu'il +allait dfaillir encore, s'il voquait le souvenir de Benedetta, +l'adore, la regrette. Aussi fut-ce avec une pret +batailleuse qu'il continua:</p> + +<p>—Mais quel livre excrable, mon cher fils, permettez-moi +de le dire! Vous m'aviez affirm que vous tiez respectueux +du dogme, et je me demande encore par quelle +aberration vous aviez pu tomber dans un aveuglement +tel, que la conscience mme de votre crime vous chappait. +Respectueux du dogme, grand Dieu! lorsque l'œuvre +entire est la ngation mme de toute notre sainte religion... +Vous n'aviez donc pas senti qu'en demandant une +religion nouvelle, c'tait condamner absolument l'ancienne, +la seule vraie, la seule bonne, la seule ternelle. +Et cela suffisait pour faire de votre livre le plus mortel +des poisons, un de ces livres infmes qu'on brlait autrefois +par la main du bourreau, qu'on laisse forcment circuler +de nos jours, aprs l'avoir interdit et dsign par +l mme aux curiosits perverses, ce qui explique la +pourriture contagieuse du sicle... Ah! que j'ai bien +reconnu l les ides de notre distingu et potique parent, +ce cher vicomte Philibert de la Choue! Un homme +de lettres, oui! un homme de lettres! De la littrature, +rien que de la littrature! Je prie Dieu de lui pardonner, +car il ne sait srement pas ce qu'il fait ni o il va, avec +son christianisme d'lgie pour les ouvriers beaux parleurs +et pour les jeunes gens des deux sexes dont la +science a rendu l'me vague. Et je ne garde ma colre +que contre Son minence le cardinal Bergerot, car +celui-ci sait ce qu'il fait, fait ce qu'il veut... Ne dites<a name="page_688" id="page_688"></a> +rien, ne le dfendez pas. Il est la rvolution dans l'glise, +il est contre Dieu!</p> + +<p>En effet, Pierre, bien qu'il se ft promis de ne pas +rpondre, de ne pas discuter, avait laiss chapper un +geste de protestation, devant cette furieuse attaque contre +l'homme qu'il respectait le plus, qu'il aimait le plus au +monde. D'ailleurs, il cda, il s'inclina de nouveau.</p> + +<p>—Je ne puis dire assez mon horreur, continua rudement +Boccanera, oui! mon horreur de tout ce songe creux +d'une religion nouvelle! de cet appel aux plus laides passions +qui soulve les pauvres contre les riches, en leur +annonant je ne sais quel partage, quelle communaut +aujourd'hui impossible! de cette basse flatterie au menu +peuple qui lui promet, sans pouvoir jamais les lui donner, +une galit et une justice, qui vient de Dieu seul, +que Dieu seul pourra faire rgner enfin, au jour marqu +par sa toute-puissance! de cette charit intresse dont +on abuse contre le ciel lui-mme, pour l'accuser d'iniquit +et d'indiffrence, de cette charit larmoyante et +amollissante, indigne des cœurs solides et forts, comme +si la souffrance humaine n'tait pas ncessaire au salut, +comme si nous ne devenions pas plus grands, plus purs, +plus prs de l'infini bonheur, mesure que nous souffrons +davantage!</p> + +<p>Il s'exaltait, il tait saignant et superbe. C'tait son +deuil, sa blessure au cœur qui l'exasprait ainsi, le coup +de massue qui l'avait abattu un moment, et sous lequel il +se relevait, si provocant contre la douleur, si entt +dans son ide stoque d'un Dieu omnipotent, matre +des hommes, rservant sa flicit aux seuls lus de son +choix.</p> + +<p>De nouveau, il fit un effort pour se calmer, il reprit +plus doucement:</p> + +<p>—Enfin, mon cher fils, le bercail est toujours ouvert, +et vous y voil de retour, puisque vous vous tes repenti. +Vous ne sauriez croire combien j'en suis heureux.<a name="page_689" id="page_689"></a></p> + +<p>A son tour, Pierre s'effora de se montrer conciliant, +afin de ne pas ulcrer davantage cette me violente et +endolorie.</p> + +<p>—Votre minence peut tre certaine que je tcherai +de n'oublier aucune de ses bonnes paroles, pas plus +que je n'oublierai le paternel accueil de Sa Saintet +Lon XIII.</p> + +<p>Mais cette phrase parut rejeter Boccanera dans son agitation. +Ce ne furent tout d'abord que des paroles sourdes, +retenues demi, comme s'il se dbattait pour ne pas interroger +directement le jeune prtre.</p> + +<p>—Ah! oui, vous avez vu Sa Saintet, vous avez caus +avec elle, et elle a d vous dire, n'est-ce pas? comme + tous les trangers qui vont la saluer, qu'elle voulait +la conciliation, la paix... Moi, je ne la vois plus que +dans les occasions invitables, voici plus d'un an que je +n'ai pas t admis en audience particulire.</p> + +<p>Cette preuve publique de dfaveur, cette lutte sourde +qui, de mme qu'au temps de Pie IX, heurtait le Saint-Pre +et le camerlingue, emplissait d'amertume ce dernier. +Il lui fut impossible de se contenir, il parla, en se +disant sans doute qu'il avait devant lui un familier, un +homme sr, qui d'ailleurs partait le lendemain.</p> + +<p>—La paix, la conciliation, on va loin avec ces beaux +mots, si souvent vides de vraie sagesse et de courage... +La vrit terrible, c'est que les dix-huit annes de concessions +de Lon XIII ont tout branl dans l'glise, et +que, s'il rgnait longtemps encore, le catholicisme croulerait, +tomberait en poudre, ainsi qu'un difice dont on +a sap les colonnes.</p> + +<p>Pierre, trs intress, ne put s'empcher de soulever +des objections, pour s'instruire.</p> + +<p>—Mais ne s'est-il pas montr trs prudent, n'a-t-il pas +mis le dogme l'cart, dans une forteresse inexpugnable? +En somme, s'il parat avoir cd en beaucoup de points, +a n'a jamais t que dans la forme.<a name="page_690" id="page_690"></a></p> + +<p>—La forme, ah! oui, reprit le cardinal avec une passion +croissante, il vous a dit comme aux autres qu'intraitable +sur le fond, il cdait volontiers sur la forme. Parole +dplorable, diplomatie quivoque, quand elle n'est pas +une simple et basse hypocrisie! Mon me se soulve +cet opportunisme, ce jsuitisme qui ruse avec le sicle, +qui est fait seulement pour jeter le doute parmi les +croyants, le dsarroi du sauve-qui-peut, cause prochaine +des irrmdiables dfaites! Une lchet, la pire des lchets, +l'abandon de ses armes afin d'tre plus prompt la +retraite, la honte d'tre soi tout entier, le masque accept +dans l'espoir de tromper le monde, de pntrer chez +l'ennemi et de le rduire par la tratrise! Non, non! la +forme est tout, dans une religion traditionnelle, immuable, +qui depuis dix-huit cents ans a t, qui est encore, +qui restera jusqu' la fin des ges la loi mme de +Dieu!</p> + +<p>Il ne put rester assis, il se leva, se mit marcher au +travers de l'troite pice, qu'il semblait emplir de sa +haute taille. Et c'tait tout le rgne, toute la politique de +Lon XIII qu'il discutait, qu'il condamnait violemment.</p> + +<p>—L'unit, la fameuse unit qu'on lui fait une gloire +si grande de vouloir rtablir dans l'glise, ce n'est l +que l'ambition furieuse, et aveugle d'un conqurant qui +largit son empire, sans se demander si les nouveaux +peuples soumis ne vont pas dsorganiser son ancien +peuple, jusque-l fidle, l'adultrer, lui apporter la contagion +de toutes les erreurs. Et, si les schismatiques +d'Orient, si les schismatiques des autres pays, en rentrant +dans l'glise catholique, la transforment fatalement, + ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une +glise nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'tre que ce +qu'on est, mais tre solidement... De mme, n'est-ce pas + la fois un danger et une honte, cette prtendue alliance +avec la dmocratie, cette politique que suffit condamner +l'esprit sculaire de la papaut? La monarchie est de<a name="page_691" id="page_691"></a> +droit divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser +avec la Rvolution, rver ce dnouement monstrueux +d'utiliser la dmence des hommes, pour mieux rtablir +sur eux son pouvoir. Toute rpublique est un tat d'anarchie, +et c'est ds lors la plus criminelle des fautes, c'est +branler jamais l'ide d'autorit, d'ordre, de religion +mme, que de reconnatre la lgitimit d'une rpublique, +dans l'unique but de caresser le rve d'une conciliation +impossible... Aussi voyez ce qu'il a fait du pouvoir temporel. +Il le rclame bien encore, il affecte de rester +intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. +Mais, en ralit, est-ce qu'il n'en a pas consomm la +perte, est-ce qu'il n'y a pas renonc dfinitivement, puisqu'il +reconnat que les peuples ont le droit de disposer +d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre comme +les btes libres, au fond des forts?</p> + +<p>Brusquement, il s'arrta, leva les deux bras au ciel, +dans un lan de sainte colre.</p> + +<p>—Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanit, +par son besoin du succs, aura t la ruine de l'glise! +cet homme qui n'a cess de tout corrompre, de tout dissoudre, +de tout mietter, afin de rgner sur le monde +qu'il croit reconqurir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant, +pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappel +vous?</p> + +<p>Et cet appel la mort prenait un accent si sincre, il y +avait l une haine grandie par un si rel dsir de sauver +Dieu en pril ici-bas, que Pierre fut travers lui aussi +d'un grand frisson. Maintenant, il le voyait, ce cardinal +Boccanera, qui hassait religieusement, passionnment +Lon XIII, il le voyait guettant depuis des annes dj, +du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort +officielle qu'il avait la charge de constater, titre de camerlingue. +Comme il devait l'attendre, comme il souhaitait +avec une impatience fbrile l'heure bienheureuse o +il irait, arm du petit marteau d'argent, taper les trois<a name="page_692" id="page_692"></a> +coups symboliques sur le crne de Lon XIII glac, rigide, +tendu sur son lit, entour de sa cour pontificale! +Ah! taper enfin ce mur du cerveau, pour tre bien certain +que rien ne rpondait plus, qu'il n'y avait plus rien +l dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces trois +appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, +le cadavre ne rpondant pas, le camerlingue se tournerait +aprs avoir patient quelques secondes, puis il +dirait: Le pape est mort!</p> + +<p>—Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au +prsent, la conciliation est une arme de l'poque, c'est +pour vaincre coup sr que le Saint-Pre consent cder +sur les questions de forme.</p> + +<p>—Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. +Jamais l'glise n'a eu la victoire qu'en s'obstinant dans +son intgralit, dans l'ternit immuable de son essence +divine. Et il est certain que, le jour o elle laisserait +toucher une seule pierre de son difice, elle croulerait... +Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a pass, au +temps du concile de Trente. La Rforme venait de +l'branler d'une faon profonde, le relchement de la +discipline et des mœurs s'aggravait partout, c'tait un flot +montant de nouveauts, d'ides souffles par l'esprit du +mal, de projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, +lch en pleine licence. Et, dans le concile mme, bien +des membres taient troubls, gangrens, prts voter les +modifications les plus folles, tout un vritable schisme +s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, cette poque critique, +sous la menace d'un si grand pril, le catholicisme +a t sauv du dsastre, c'est que la majorit, claire par +Dieu, a maintenu le vieil difice intact, c'est qu'elle a eu +le divin enttement de s'enfermer dans le dogme troit, +c'est qu'elle n'a rien concd, rien, rien! ni sur le fond, +ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la situation n'est +pas pire qu' l'poque du concile de Trente. Mettons +qu'elle soit la mme, et dites-moi s'il n'est pas plus<a name="page_693" id="page_693"></a> +noble, plus courageux et plus sr pour l'glise d'avoir +comme autrefois la bravoure de dire hautement ce qu'elle +est, ce qu'elle a t, ce qu'elle sera. Il n'y a de salut pour +elle que dans sa souverainet totale, indiscutable; et, +puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est +la tuer que de vouloir la concilier avec le sicle.</p> + +<p>Il se remit marcher, de son pas songeur et puissant.</p> + +<p>—Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, +pas une faiblesse! Le mur d'airain qui barre la route, la +borne de granit qui limite un monde!... Je vous l'ai dj +dit, le jour de votre arrive, mon cher fils. Vouloir accommoder +le catholicisme aux temps nouveaux, c'est +hter sa fin, s'il est vraiment menac d'une mort prochaine, +comme les athes le prtendent. Et il mourrait +bassement, honteusement, au lieu de mourir debout, +digne et fier, dans sa vieille royaut glorieuse... Ah! +mourir debout, sans rien renier de son pass, en bravant +l'avenir, en confessant sa foi entire!</p> + +<p>Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir +encore, sans peur devant l'anantissement final, avec un +geste de hros qui dfiait les sicles futurs. La foi lui +avait donn la paix sereine, cette paix que l'explication +de l'inconnu par le divin apporte l'esprit, dont elle satisfait +pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. +Il croyait, il savait, il tait sans doute et sans peur sur le +lendemain de la mort. Mais une mlancolie hautaine +avait pass dans sa voix.</p> + +<p>—Dieu peut tout, mme dtruire son œuvre, s'il la +trouve mauvaise. Tout croulerait demain, la sainte glise +disparatrait au milieu des ruines, les sanctuaires les plus +vnrs s'effondreraient sous la chute des astres, qu'il +faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, aprs +avoir cr le monde, l'anantirait ainsi, pour sa gloire... +Et j'attends, je me soumets d'avance sa volont, qui +seule peut se produire, car rien n'arrive sans qu'il le +veuille. Si vraiment les temples sont branls, si le catholicisme<a name="page_694" id="page_694"></a> +doit demain tomber en poudre, je serai l pour +tre le ministre de la mort, comme j'ai t le ministre de +la vie... Mme, je le confesse, il est certain qu'il y a des +heures o des signes terribles me frappent. Peut-tre en +effet la fin des temps est-elle proche et allons-nous +assister cet croulement du vieux monde dont on nous +menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroys, +comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes +de la terre; et n'ai-je pas senti le souffle de l'abme, o +tout va sombrer, depuis que ma maison, pour des fautes +que j'ignore, est frappe de ce deuil affreux, qui la jette +au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, jamais!</p> + +<p>L, dans la pice voisine, il voquait les deux chers +morts, qui ne cessaient d'tre prsents. Des sanglots +remontaient sa gorge, ses mains tremblaient, son grand +corps tait agit d'une dernire rvolte de douleur, sous +l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se ft permis +de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, +de commencer ainsi par le plus grand, par le plus fidle, +ce devait tre que le monde tait dfinitivement condamn. +La fin de sa maison, n'tait-ce pas la fin prochaine de +tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de +prtre, il trouva un cri de suprme rsignation.</p> + +<p>—O Dieu puissant, que votre volont soit donc faite! +Que tout meure, que tout croule, que tout retourne la +nuit du chaos! Je resterai debout dans ce palais en ruine, +j'attendrai d'y tre enseveli sous les dcombres. Et, si +votre volont m'appelle tre le fossoyeur auguste de +votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais +rien d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la +maintiendrai debout comme moi, aussi fire, aussi intraitable +qu'au temps de sa toute-puissance. Je l'affirmerai +avec la mme obstination vaillante, sans rien abandonner +ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, le jour +venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la +terre plutt que de rien cder d'elle, la gardant entre mes<a name="page_695" id="page_695"></a> +bras glacs pour la rendre votre inconnu, telle que +vous l'avez donne en garde votre glise... O Dieu puissant, +souverain Matre, disposez de moi, faites de moi, si +cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de +la mort du monde!</p> + +<p>Saisi, Pierre frmissait de peur et d'admiration devant +cette extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape +menant les funrailles du catholicisme. Il comprenait que +Boccanera avait d parfois faire ce rve, il le voyait, dans +son Vatican, dans son Saint-Pierre qu'ventrait la foudre, +debout, seul au travers des salles immenses, que sa cour +pontificale, terrifie et lche, avait abandonnes. Lentement, +vtu de sa soutane blanche, portant ainsi en blanc +le deuil de l'glise, il descendait une fois encore jusqu'au +sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, +tombt, crasant la terre. Trois fois, il redressait le grand +Crucifix, que les convulsions suprmes du sol avaient +renvers. Puis, lorsque le craquement final fendait les +marbres, il le saisissait d'une treinte, il s'anantissait +avec lui, sous l'effondrement des votes. Et rien n'tait +d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.</p> + +<p>D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans +faiblesse, invincible et droit quand mme dans sa haute +taille, donna cong Pierre, qui, cdant sa passion de +la beaut et de la vrit, trouvant que lui seul tait grand, +que lui seul avait raison, lui baisa la main.</p> + +<p>Ce fut le soir, dans la salle du trne, quand les visites +cessrent, la nuit tombe, qu'on ferma les portes et +qu'on procda la mise en bire. Les messes venaient de +finir, les sonnettes de l'lvation ne tintaient plus, le +balbutiement des paroles latines se taisait, aprs avoir +bourdonn aux oreilles des deux chers enfants morts pendant +douze heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, +il ne restait que le parfum violent des roses, que l'odeur +chaude des deux cierges de cire. Comme ceux-ci n'clairaient +gure la vaste salle, on avait apport des lampes,<a name="page_696" id="page_696"></a> +que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des +torches. Selon l'usage, tous les domestiques de la maison +taient l, pour dire un dernier adieu aux matres, qu'on +allait coucher jamais dans la mort.</p> + +<p>Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, +se donnait beaucoup de peine, pour veiller aux mille dtails, +venait de courir encore, dsespr de ne pas voir +arriver le triple cercueil. Enfin, des domestiques le montrent, +on put commencer. Le cardinal et donna Serafina +se tenaient cte cte, prs du lit. Pierre tait l galement, +ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit +coudre les deux amants dans le mme suaire, une large +pice de soie blanche, o ils semblrent vtus de la mme +robe de marie, la robe gaie et pure de leur union. Puis, +deux domestiques s'avancrent, aidrent Pierre et don +Vigilio, les coucher dans le premier cercueil, de bois +de sapin, capitonn de satin rose. Il n'tait gure plus +large que les cercueils ordinaires, tellement les deux +amants taient jeunes, d'une lgance mince, et tellement +leur treinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un seul corps. +Quand ils y furent allongs, ils y continurent leur ternel +sommeil, la tte demi noye parmi leurs chevelures +odorantes qui se mlaient. Et, quand cette premire bire +se trouva enferme dans la seconde, de plomb, puis dans +la troisime, de chne, quand les trois couvercles eurent +t souds et visss, on continua voir les faces des deux +amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une paisse glace, +pratique, selon la mode romaine, dans les trois bires. +Et, jamais spars des vivants, seuls au fond de ce +triple cercueil, ils se souriaient toujours, ils se regardaient +toujours, de leurs yeux obstinment ouverts, ayant +l'ternit pour puiser leur amour infini.<a name="page_697" id="page_697"></a></p> + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3> + +<p>Le lendemain, au retour du cimetire, aprs l'enterrement. +Pierre djeuna seul dans sa chambre, en se rservant +de prendre, l'aprs-midi, cong du cardinal et de +donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il partait par le +train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, +il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une +visite dernire au vieil Orlando, le hros de l'indpendance, +auquel il avait fait la formelle promesse de ne +point retourner Paris, sans venir causer longuement. +Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre qui le +conduisit rue du Vingt-Septembre.</p> + +<p>Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidit +noyait la ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait +cess, mais le ciel restait sombre, et les grands palais +neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce morne ciel +de dcembre, avaient des faades livides, d'une mlancolie +interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs +rangs rguliers de fentres qui n'en finissaient pas. Le +Ministre des Finances surtout, ce colossal entassement +de maonnerie et de sculptures, prenait une apparence +de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps +exsangue, dont la vie s'tait retire. La pluie avait +adouci l'air, il faisait presque chaud, une tideur +moite de fivre.</p> + +<p>Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut +surpris de se rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, +en train de retirer leurs paletots; et un serviteur lui dit<a name="page_698" id="page_698"></a> +que monsieur le comte avait une runion avec des entrepreneurs. +Puisque monsieur l'abb venait voir le pre de +monsieur le comte, il n'avait d'ailleurs qu' monter au +troisime tage. La petite porte, droite sur le palier.</p> + +<p>Mais, au premier tage, Pierre se trouva brusquement +face face avec Prada, qui recevait ses entrepreneurs. Et +il remarqua qu'il devenait, en le reconnaissant, d'une +pleur affreuse. Depuis l'pouvantable drame, ils ne +s'taient pas revus. Aussi le prtre comprit-il quel trouble +sa prsence veillait chez cet homme, quel souvenir importun +de complicit morale, quelle mortelle inquitude +d'avoir t devin.</p> + +<p>—Vous venez me voir, vous avez quelque chose me +dire?</p> + +<p>—Non, je pars, je viens faire mes adieux votre pre.</p> + +<p>La pleur de Prada s'accrut, un frmissement agita +toute sa face.</p> + +<p>—Ah! c'est pour mon pre... Il est un peu souffrant, +mnagez-le.</p> + +<p>Et son angoisse confessait clairement, malgr lui, +tout ce qu'il redoutait, une parole imprudente, peut-tre +mme une mission dernire, la maldiction de cet +homme et de cette femme qu'il avait tus. Srement, son +pre en serait mort, lui aussi.</p> + +<p>—Ah! est-ce contrariant, je ne puis monter avec +vous! Ces messieurs sont l qui m'attendent... Mon Dieu! +que je suis contrari! Ds que je vais le pouvoir, je vous +rejoindrai, oh! tout de suite, tout de suite!</p> + +<p>Ne sachant comment l'arrter, il fallait bien qu'il le +laisst se trouver seul avec son pre, pendant que lui-mme +restait l, clou par ses affaires d'argent, qui priclitaient. +Mais de quels yeux de dtresse il le regarda +monter, comme il le suppliait de tout son frisson! Son +pre, le seul amour vritable, la grande passion pure et +fidle de sa vie!</p> + +<p>—Ne le faites pas trop parler, gayez-le, n'est-ce pas?<a name="page_699" id="page_699"></a></p> + +<p>En haut, ce ne fut pas Batista, l'ancien soldat si +dvou son matre, qui vint ouvrir, mais un tout jeune +homme que Pierre ne remarqua point d'abord. Et ce dernier +retrouva la petite chambre toute nue, toute blanche, +tapisse simplement d'un papier clair, fleurettes bleues, +avec son pauvre lit de fer derrire un paravent, ses +quatre planches contre un mur, servant de bibliothque, +sa table de bois noir et ses deux chaises de paille, pour +tout mobilier. Et, par la fentre large et claire, sans +rideaux, c'tait le mme admirable panorama de Rome, +toute Rome jusqu'aux arbres lointains du Janicule, une +Rome crase, ce jour-l, sous un ciel de plomb, envahie +d'une ombre de morne tristesse. Mais le vieil Orlando, +lui, n'avait pas chang, avec sa tte superbe de vieux lion +blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, tincelant +encore des passions qui avaient grond dans cette +me de feu. Pierre le retrouvait sur le mme fauteuil, +prs de la mme table, encombre par les mmes journaux, +les jambes enveloppes, ensevelies dans la mme +couverture noire, comme si ces jambes mortes l'eussent +immobilis l dans une gaine de pierre, ce point qu' +des mois, des annes de distance, on tait sr de l'y +revoir sans nul changement possible, avec son buste +vivant, sa face qui clatait de force et d'intelligence.</p> + +<p>Cependant, par cette journe grise, il paraissait abattu, +le visage assombri.</p> + +<p>—Ah! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis +trois jours, je songe vous, je vis les atroces jours +que vous avez d vivre, dans ce tragique palais Boccanera. +Mon Dieu! quel pouvantable deuil! J'en ai le cœur retourn, +ces journaux viennent encore de me bouleverser +l'me, avec les nouveaux dtails qu'ils donnent.</p> + +<p>Il indiquait les journaux pars sur la table. Puis, il +carta d'un geste la sombre histoire, cette figure de Benedetta +morte, qui le hantait.</p> + +<p>—Voyons, et vous?<a name="page_700" id="page_700"></a></p> + +<p>—Je pars ce soir, je n'ai pas voulu quitter Rome sans +serrer vos mains vaillantes.</p> + +<p>—Vous partez? mais votre livre?</p> + +<p>—Mon livre... J'ai t reu par le Saint-Pre, je me +suis soumis, j'ai rprouv mon livre.</p> + +<p>Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, +pendant lequel leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce +qu'il y avait dire. Et ni l'un ni l'autre ne sentit la ncessit +d'une explication plus longue. Le vieillard conclut +simplement:</p> + +<p>—Vous avez bien fait, votre livre tait une chimre.</p> + +<p>—Oui, une chimre, un enfantillage, et je l'ai condamn +moi-mme, au nom de la vrit et de la raison.</p> + +<p>Un sourire reparut sur les lvres douloureuses du hros +foudroy.</p> + +<p>—Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez +maintenant?</p> + +<p>—Oui, je sais, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu partir +sans avoir avec vous la bonne et franche conversation +que nous nous sommes promise.</p> + +<p>Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d'un coup, il +parut se rappeler le jeune homme qui tait all ouvrir la +porte, puis qui avait repris modestement sa place, sur +une chaise, l'cart, prs de la fentre. C'tait presque +un enfant, vingt ans peine, imberbe encore, d'une +beaut blonde comme il en fleurit parfois Naples, avec +de longs cheveux boucls, un teint de lis, une bouche de +rose, des yeux surtout d'une langueur rveuse et d'une +infinie douceur. Et le vieillard le prsenta paternellement: +Angiolo Mascara, le petit-fils d'un de ses vieux +camarades de guerre, l'pique Mascara des Mille, qui +tait mort en hros, le corps trou de cent blessures.</p> + +<p>—Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en +souriant. Imaginez-vous que ce gaillard-l, avec son air +de fille, donne dans les ides nouvelles! Il est anarchiste, +des trois ou quatre douzaines d'anarchistes que nous<a name="page_701" id="page_701"></a> +comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui n'a plus +que sa mre, qui la soutient, grce au maigre emploi qu'il +occupe et d'o il va se faire chasser, un de ces beaux +malins... Voyons, voyons, mon enfant, il faut que tu me +promettes d'tre raisonnable.</p> + +<p>Alors, Angiolo, dont les vtements uss et propres +disaient en effet la misre dcente, rpondit d'une voix +grave, musicale:</p> + +<p>—Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les +autres qui ne le sont pas. Quand tous les hommes seront +raisonnables, voudront la vrit et la justice, le monde +sera heureux.</p> + +<p>—Ah! si vous croyez qu'il cdera! cria Orlando. Ah! +mon pauvre enfant, la justice, la vrit, demande monsieur +l'abb si l'on sait jamais o elles sont. Enfin, il faut +te laisser le temps de vivre, de voir et de comprendre!</p> + +<p>Et, sans plus s'occuper de lui, il revint Pierre. Mais +Angiolo resta dans son coin, l'air trs sage, les yeux +ardemment fixs sur les interlocuteurs, les oreilles ouvertes +et frmissantes, ne perdant pas une de leurs paroles.</p> + +<p>—Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, +que vos ides changeraient et que la connaissance +de Rome vous amnerait des opinions plus exactes, +beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j'aurais +tch de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais dout que +vous retireriez votre livre, de votre plein gr, comme +une erreur fcheuse, ds que les choses et les hommes +vous auraient renseign sur le Vatican... Mais, n'est-ce +pas? mettons le Vatican de ct, il n'y a l rien faire, +qu' le laisser crouler, dans sa ruine lente et invitable. +Ce qui m'intresse, moi, ce qui me passionne encore, +c'est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement +conquise, si fivreusement ressuscite, que vous traitiez +en quantit ngligeable, et que vous avez vue, et dont +nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant +que vous la connaissez.<a name="page_702" id="page_702"></a></p> + +<p>Tout de suite, il concda beaucoup, avoua les fautes +commises, reconnut l'tat dplorable des finances, les +difficults graves de toutes sortes, en homme d'intelligence +et de bon sens, qui, clou par la paralysie, loin de +la lutte, avait les journes entires pour rflchir et s'inquiter. +Ah! sa conqute, son Italie adore, pour laquelle +il aurait voulu donner encore le sang de ses veines, + quelles inquitudes mortelles, quelles indicibles souffrances +elle tait de nouveau tombe! Ils avaient pch +par un lgitime orgueil, ils taient alls trop vite en +voulant improviser un grand peuple, en rvant de faire +de l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un +simple coup de baguette. Et de l cette folie des quartiers +neufs, cette spculation dmente sur les terrains et sur +les constructions, qui avait mis la nation deux doigts de +la banqueroute.</p> + +<p>Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule + laquelle il en tait arriv, aprs ses courses et ses +tudes dans Rome.</p> + +<p>—Oh! cette fivre, cette cure de la premire heure, +cette dbcle financire, ce n'est rien encore. Toutes les +plaies d'argent se rparent. Mais le grave est que votre +Italie reste faire... Plus d'aristocratie, pas encore de +peuple, et une bourgeoisie ne d'hier, dvorante, en +train de manger en herbe la riche moisson future.</p> + +<p>Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tte +de vieux lion, dsormais impuissant. Cette duret nette +de la formule le frappait au cœur.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi +mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont l, vidents +aux yeux de tous?... Cette bourgeoisie, mon Dieu! +cette classe moyenne, dont je vous avais dj parl, si +affame de places, d'emplois, de distinctions, de panache, +et si avare avec cela, si mfiante pour son argent, qu'elle +place dans les banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, +dans l'industrie ou dans le commerce, dvore<a name="page_703" id="page_703"></a> +du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente +au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son dgot +du travail, son mpris du peuple, sa passion unique de +vivre petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir + une administration quelconque... Et cette aristocratie +qui se meurt, ce patriciat dcouronn, ruin, tomb +l'abtardissement des races finissantes, le plus grand +nombre rduits la misre, les autres, les rares qui ont +gard leur argent, crass sous les impts trop lourds, +n'ayant plus que des fortunes mortes, incapables de +renouvellement, diminues par les continuels partages, +destines bientt disparatre, avec les princes eux-mmes, +dans l'croulement des vieux palais, devenus +inutiles... Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant +souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitu + sa souffrance, qu'il ne parat seulement pas concevoir +l'ide d'en sortir, aveugle et sourd, poussant les choses +jusqu' regretter peut-tre l'ancienne servitude, d'un +accablement stupide de bte sur son fumier, d'une ignorance +totale, l'abominable ignorance qui est l'unique +cause de sa misre, sans espoir, sans lendemain, sans +cette consolation de comprendre que cette Italie, cette +Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons +conquises et que nous tchons de les ressusciter, dans +leur ancienne gloire... Oui, oui, plus d'aristocratie, pas +encore de peuple, et une bourgeoisie si inquitante! Comment +ne pas cder parfois aux terreurs des pessimistes, +de ceux qui prtendent que tous nos malheurs ne sont +rien encore, que nous allons des catastrophes bien plus +terribles, comme si nous n'en tions qu'aux premiers +symptmes de la fin de notre race, prcurseurs de +l'anantissement final!</p> + +<p>Il avait lev vers la fentre, vers la lumire, ses deux +grands bras frmissants, et Pierre, trs mu, se rappela +ce geste de dtresse suppliante, qu'il avait vu faire la +veille au cardinal Boccanera, dans son appel la puissance<a name="page_704" id="page_704"></a> +divine. Tous deux, si opposs de croyance, avaient +la mme grandeur dsespre et farouche.</p> + +<p>—Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons +pourtant voulu que les seules choses logiques et invitables. +Cette Rome, avec son pass de splendeur et de +domination, qui pse si lourdement sur nous, nous ne +pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle +seule tait le lien, le symbole vivant de notre unit, en +mme temps que la promesse d'ternit, le renouveau de +notre grand rve de rsurrection et de gloire.</p> + +<p>Il continua, il reconnut toutes les conditions dsastreuses +de Rome capitale. Une ville de simple dcor, au +sol puis, reste l'cart de la vie moderne, une ville +malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement +envahie par la mort, au milieu du dsert strile +de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres +villes qui la jalousent: Florence, devenue si indiffrente, +si sceptique pourtant, d'une humeur d'insouciance +heureuse, inexplicable aprs les passions frntiques, les +flots de sang de son histoire; Naples, qui son clair +soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait +si l'on doit plaindre de son ignorance et de sa misre, +puisqu'il parat en jouir si paresseusement; Venise, rsigne + n'tre plus qu'une merveille de l'art ancien, qu'on +devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, +endormie dans le faste et la souverainet de ses annales; +Gnes, toute son commerce, active et bruyante, une des +dernires reines de cette Mditerrane, de ce lac aujourd'hui +infime qui a t la mer opulente, le centre o roulaient +les richesses du monde; Turin et Milan surtout, +les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernises, +que les touristes les ddaignent comme n'tant +pas des villes italiennes, toutes deux sauves du sommeil +des ruines, entres dans l'volution occidentale qui prpare +le prochain sicle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il +donc la laisser crouler, telle qu'un muse poussireux,<a name="page_705" id="page_705"></a> +pour le plaisir des mes artistes, comme sont en train de +crouler ses petites villes de la Grande-Grce, de l'Ombrie +et de la Toscane, pareilles ces bibelots exquis qu'on +n'ose faire rparer, de crainte d'en gter le caractre? +Ou la mort prochaine, invitable, ou la pioche des dmolisseurs, +les murs branlants jets par terre, des villes de +travail, de science, de sant cres partout, enfin une +Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite +pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l'humanit!</p> + +<p>—Mais pourquoi dsesprer? reprit-il avec force. +Rome a beau tre lourde nos paules, elle n'en est pas +moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes, +nous y resterons, en attendant les vnements... D'ailleurs, +si la population a cess de s'y accrotre, elle y reste +stationnaire, quatre cent mille mes environ, et le flot +ascendant peut parfaitement reprendre, le jour o disparatraient +les causes qui l'ont arrt. Nous avons eu le +tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un +Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, +ethniques mme semblent jusqu' prsent s'y opposer; +mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire +l'esprance, la foi que nous avons dans le sang qui +coule en nos veines, ce sang des anciens conqurants du +monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec +mes deux jambes mortes, foudroy, ananti, il est des +heures o ma folie me reprend, o je crois Rome +comme ma mre, invincible, immortelle, o j'attends +les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler +ces douloureux quartiers neufs que vous avez visits, +vides et croulants dj. Certainement, ils viendront. +Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous verrez, vous verrez, +tout se peuplera, il faudra btir encore... Et puis, +franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possde +la Lombardie? Notre Midi lui-mme n'est-il pas d'une +richesse inpuisable? Laissez la paix se faire, le Midi se<a name="page_706" id="page_706"></a> +fondre avec le Nord, toute une gnration de travailleurs +grandir; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien +qu'un jour la grande moisson attendue pousse et mrisse +au brlant soleil!</p> + +<p>L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse +enflammait ses yeux. Pierre souriait, tait gagn; +et, quand il put parler, il dit son tour:</p> + +<p>—Il faut reprendre le problme par le bas, par le +peuple. Il faut faire des hommes.</p> + +<p>—Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse +de le rpter, il faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent +d'est ait emport ailleurs, loin de notre vieille terre, la +semence humaine, la semence des peuples vigoureux et +puissants. Notre peuple, comme le vtre, en France, +n'est pas un rservoir d'hommes et d'argent, o l'on +puise mains pleines. C'est ce rservoir inpuisable que +je voudrais voir se crer chez nous. Et c'est donc par en +bas qu'il faut agir, oui! des coles partout, l'ignorance +pourchasse, la brutalit et la paresse combattues coups +de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant +le peuple travailleur dont nous avons besoin, si +nous ne voulons pas disparatre du concert des grandes +nations. Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaill +en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisime +gloire, si ce n'est pour la dmocratie de demain? +et comme on s'explique que tout s'y effondre, que rien +n'y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette +dmocratie y est radicalement absente!... Oui, oui! la +solution du problme n'est pas ailleurs, faire un peuple, +faire une dmocratie italienne!</p> + +<p>Pierre s'tait calm, inquiet, n'osant dire qu'une nation +ne se modifiait pas facilement, que l'Italie tait ce que le +sol, l'histoire, la race l'avaient faite, et que vouloir la +transformer toute, d'un coup, pouvait tre une besogne +dangereuse. Les peuples, comme les cratures, n'ont-ils +pas une jeunesse active, un ge mr resplendissant, une<a name="page_707" id="page_707"></a> +vieillesse plus ou moins lente, aboutissant la mort? Une +Rome moderne, dmocratique, grand Dieu! Les Romes +modernes s'appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se +contenta de dire avec prudence:</p> + +<p>—Mais, en attendant ce grand travail de rnovation par +le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d'tre +sages? Vos finances sont dans un si mauvais tat, vous +traversez de si grosses difficults sociales et conomiques, +que vous courez le risque des pires catastrophes, avant +d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent +ministre ce serait, si un de vos ministres disait la tribune: +Eh bien! notre orgueil s'est tromp, nous avons +eu tort de nous improviser grande nation du matin au +soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience; +et nous consentons n'tre encore qu'un peuple jeune +qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, +sans vouloir jouer d'ici longtemps un rle +dominateur; et nous dsarmons, nous rayons le budget +de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets +d'ostentation extrieure, pour ne nous consacrer qu' la +prosprit intrieure, l'instruction, l'ducation physique +et morale du grand peuple que nous nous jurons +d'tre dans cinquante ans. Enrayer, oui! enrayer, votre +salut est l!</p> + +<p>Orlando l'avait cout, peu peu assombri de nouveau, +retomb une songerie anxieuse. Il eut un geste las et +vague, il dit demi-voix:</p> + +<p>—Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces +choses. Ce serait un aveu trop dur qu'on ne peut demander + un peuple. Les cœurs bondiraient, sauteraient +hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas +plus grand peut-tre, si on laissait crouler brusquement +tout ce qui a t fait? Que d'espoirs avorts, que de +ruines, que de matriaux inutilement pars! Non! nous +ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le +courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes un<a name="page_708" id="page_708"></a> +peuple trs jeune, nous avons voulu faire en cinquante +ans l'unit que d'autres nations ont mis deux cents ans +conqurir. Eh bien! il faut payer cette hte, il faut attendre +que la moisson mrisse et qu'elle emplisse nos +granges.</p> + +<p>D'un nouveau geste, raffermi, largi, il s'entta dans +son espoir.</p> + +<p>—Vous savez que j'ai toujours t contre l'alliance +avec l'Allemagne. Je l'avais prdit, elle nous a ruins. +Nous n'tions pas encore de taille marcher de compagnie +avec une si riche et si puissante personne, et c'est +en vue de la guerre sans cesse prochaine, juge invitable, +que nous souffrons si cruellement cette heure +de nos budgets crasants de grande nation. Ah! cette +guerre qui n'est pas venue, elle a puis le meilleur de +notre sang, notre sve, notre or, sans profit aucun! Aujourd'hui, +nous n'avons plus qu' rompre avec une +allie, qui a jou de notre orgueil, sans jamais nous +servir en rien, sans qu'il nous soit venu d'elle autre +chose que des mfiances et d'excrables conseils... Mais +tout cela tait invitable, et c'est ce qu'on ne veut pas +admettre en France. J'en puis parler librement, car je +suis un ami dclar de la France, on m'en garde mme +ici quelque rancune. Expliquez donc vos compatriotes, +puisqu'ils s'enttent ne pas comprendre, qu'au lendemain +de notre conqute de Rome, dans notre frntique +dsir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait +bien jouer notre rle en Europe, nous affirmer comme +une puissance avec laquelle on compterait dsormais. Et +l'hsitation n'tait pas permise, tous nos intrts semblaient +nous pousser vers l'Allemagne, il y avait l une +vidence aveuglante qui s'est impose. La dure loi de +la lutte pour la vie pse aussi fatalement sur les peuples +que sur les individus, et c'est ce qui explique, ce qui +justifie la rupture des deux sœurs, l'oubli de tant de liens +communs, la race, les rapports commerciaux, mme, si<a name="page_709" id="page_709"></a> +vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui! +et elles se dchirent maintenant, elles se poursuivent +d'une telle haine, que, de part et d'autre, tout bon sens +parat aboli. Mon pauvre vieux cœur en saigne de souffrance, +lorsque je lis les articles que vos journaux et les +ntres changent comme des flches empoisonnes. Quand +cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle +des deux qui comprendra la premire la ncessit de la +paix, cette alliance des races latines qui s'impose, si elles +veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant +des autres races?</p> + +<p>Et, gaiement, avec sa bonhomie de hros dsarm par +l'ge, rfugi dans le rve:</p> + +<p>—Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous +allez me promettre de nous aider, ds votre retour +Paris. Dans votre champ d'action, si troit qu'il puisse +tre, jurez-moi de travailler faire la paix entre la France +et l'Italie, car il n'est pas de plus sainte besogne. Vous +venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire +ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, oh! en +toute franchise. Si nous avons des torts, vous en avez srement +aussi. Eh! que diable! les querelles de famille ne +peuvent pas tre ternelles!</p> + +<p>Gn, Pierre rpondit:</p> + +<p>—Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les +plus tenaces. Dans les familles, quand le sang s'exaspre +contre son sang, on va jusqu'au couteau et au poison. Il +n'y a plus de pardon possible.</p> + +<p>Et il n'osa dire toute sa pense. Depuis qu'il tait +Rome, qu'il coutait et qu'il jugeait, cette querelle entre +l'Italie et la France se rsumait pour lui en un beau conte +tragique. Il tait une fois deux princesses nes d'une +reine puissante, matresse du monde. L'ane, qui avait +hrit du royaume de sa mre, eut le chagrin secret de +voir sa cadette, tablie en un pays voisin, grandir peu +peu en richesse, en force, en clat, tandis qu'elle-mme<a name="page_710" id="page_710"></a> +dclinait, comme affaiblie par l'ge, dmembre, si puise +et si meurtrie, qu'elle se sentit battue, le jour o elle +tenta un effort suprme pour reconqurir la souverainet +universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours +ouverte, voir sa sœur se remettre des plus effroyables +secousses, reprendre son gala blouissant, rgner sur la +terre par sa force, par sa grce et par son esprit! Jamais +elle ne pardonnerait, quelle que ft l'attitude son gard +de cette sœur envie et dteste. L tait la blessure au +flanc, ingurissable, cette vie de l'une empoisonne par la +vie de l'autre, cette haine du vieux sang contre le sang +jeune, qui ne s'apaiserait qu'avec la mort. Et mme, le +jour prochain peut-tre o la paix se ferait entre elles, +devant l'vident triomphe de la cadette, l'autre garderait +au plus profond de son cœur la douleur sans fin d'tre +l'ane et la vassale.</p> + +<p>—Tout de mme comptez sur moi, reprit affectueusement +Pierre. C'est en effet une grande douleur, un grand +pril, que cette enrage querelle des deux peuples... Mais +je ne dirai sur vous que ce que je crois tre la vrit. Je +suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que +vous ne l'aimiez gure, que vous n'y soyez gure prpars, +ni par le temprament, ni par l'usage. Les potes de +toutes les nations qui sont venus et qui ont parl de +Rome, avec le traditionnel enthousiasme de leur culture +classique, vous ont griss de telles louanges, que vous +me semblez peu faits pour entendre la vrit vraie sur +votre Rome d'aujourd'hui. Vainement on vous ferait la +part superbe, il faudrait bien en arriver la ralit des +choses, et c'est justement cette ralit que vous ne voulez +pas admettre, en amoureux du beau quand mme, trs +susceptibles, pareils ces femmes qui ne se sentent plus +en beaut et que dsespre la moindre remarque sur leurs +rides.</p> + +<p>Orlando s'tait mis rire, d'un rire enfantin.</p> + +<p>—Certainement, on doit toujours embellir un peu. A<a name="page_711" id="page_711"></a> +quoi bon parler des laids visages? Nous autres, nous +n'aimons au thtre que la jolie musique, la jolie danse, +les jolies pices qui font plaisir. Le reste, tout ce qui est +dsagrable, ah! grand Dieu, cachons-le!</p> + +<p>—Mais, continua le prtre, je confesse volontiers tout +de suite la capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne +que j'avais nglige, pour la sacrifier la Rome +papale, dont je rvais le rveil, elle existe, et si puissante, +si triomphante dj, que c'est srement l'autre qui est +fatalement destine disparatre avec le temps. Comme +je l'ai observ, le pape a beau s'entter tre immuable, +dans son Vatican, de plus en plus lzard, menaant +ruine, tout volue autour de lui, le monde noir est +dj devenu le monde gris, en se mlangeant au monde +blanc. Et jamais je n'ai mieux senti cela qu' la fte +donne par le prince Buongiovanni, pour les fianailles de +sa fille avec votre petit-neveu. J'en suis sorti absolument +enchant, gagn votre cause de rsurrection.</p> + +<p>Les yeux du vieillard tincelrent.</p> + +<p>—Ah! vous y tiez! N'est-ce pas que vous avez eu l +un spectacle inoubliable et que vous ne doutez plus de +notre vitalit, du peuple que nous devons tre, quand +les difficults d'aujourd'hui seront vaincues? Qu'importe +un quart de sicle, qu'importe un sicle! L'Italie renatra +dans sa gloire ancienne, ds que le grand peuple de +demain aura pouss de terre!... Et c'est bien vrai que +j'excre ce Sacco, parce qu'il incarne pour moi les intrigants, +les jouisseurs dont les apptits ont tout retard, +en se ruant la cure de notre conqute, qui nous avait +cot tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans +mon bien-aim Attilio, cette vraie chair de ma chair, si +tendre et si vaillant, qui va tre l'avenir, la gnration de +braves gens dont la venue instruira et purifiera le pays... +Ah! que le grand peuple de demain naisse donc de lui +et de cette Celia, l'adorable petite princesse, que Stefana, +ma nice, une femme de raison au fond, m'a amene<a name="page_712" id="page_712"></a> +l'autre jour. Si vous aviez vu cette enfant se jeter mon +cou, m'appeler des plus doux noms, me dire que je serai +le parrain de son premier fils, pour qu'il s'appelt comme +moi et qu'il sauvt une seconde fois l'Italie... Oui, oui! +que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que +l'union de ces chers enfants soit l'indissoluble mariage +entre Rome et la nation entire, et que tout soit rpar, +et que tout resplendisse dans leur amour!</p> + +<p>Des larmes taient montes ses yeux. Pierre, trs touch +de cette flamme inextinguible de patriotisme, qui brlait +encore chez le hros foudroy, voulut lui faire plaisir.</p> + +<p>—C'est le vœu que j'ai fait moi-mme, la fte de leurs +fianailles, en disant votre fils peu prs ce que vous +venez de dire. Oui! que leurs noces soient dfinitives et +fcondes, qu'il naisse d'elles le grand pays que je vous +souhaite d'tre, de toute mon me, maintenant que j'ai +appris vous connatre!</p> + +<p>—Vous avez dit a! cria Orlando, vous avez dit a! +Allons, je vous pardonne votre livre, vous avez compris +enfin, et la nouvelle Rome, la voil! la Rome qui est la +ntre, que nous voulons refaire digne de son glorieux +pass, une troisime fois reine du monde!</p> + +<p>D'un de ses gestes amples, o il mettait tout ce qui lui +restait de vie, il montra, par la fentre claire, sans rideaux, +l'immense panorama qui se droulait, Rome tale +au loin, d'un bout de l'horizon l'autre. Sous le ciel couleur +d'ardoise, sous ce deuil d'hiver si rare, la ville prenait +une sorte de majest plus haute, la mlancolique +grandeur d'une cit reine, aujourd'hui dchue encore, +qui attend, muette, immobile, dans l'air morne, le rveil +clatant, la royaut enfin reconnue de tous, qu'on lui a de +nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux +arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux +cimes vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, +des dmes, avait une largeur d'ocan, dans un +balancement sans fin de vagues profondes et grises.<a name="page_713" id="page_713"></a></p> + +<p>Mais, brusquement, Orlando avait tourn la tte, saisi +d'un accs de paternelle indignation, apostrophant le +jeune Angiolo Mascara.</p> + +<p>—Et, sclrat que tu es, c'est notre Rome que tu rves +de dtruire coups de bombes, que tu parles de raser +comme une vieille maison branlante et pourrie, afin d'en +dbarrasser jamais la terre!</p> + +<p>Angiolo, jusque-l silencieux, avait cout passionnment +la conversation. Sur son visage imberbe, d'une +beaut de fille blonde, les moindres motions passaient +en rougeurs soudaines; et surtout ses grands yeux bleus +avaient brl, entendre parler du peuple, de ce peuple +nouveau qu'il s'agissait de faire.</p> + +<p>—Oui! dit-il lentement de sa pure voix musicale, +oui! la raser, n'en pas laisser une seule pierre! mais la +dtruire pour la reconstruire!</p> + +<p>Orlando l'interrompit d'un rire de tendre raillerie.</p> + +<p>—Ah! tu la reconstruirais, c'est heureux!</p> + +<p>—Je la reconstruirais, rpta l'enfant debout, d'une +voix tremblante de prophte inspir, je la reconstruirais, +oh! si grande, si belle, si noble! Ne faut-il pas pour +l'universelle dmocratie de demain, pour l'humanit enfin +libre, une cit unique, l'arche d'alliance, le centre +mme du monde? Et n'est-ce pas Rome qui est dsigne, +que les prophties ont marque comme l'ternelle, l'immortelle, +celle en qui s'accompliront les destines des +peuples? Mais, pour qu'elle devienne le sanctuaire dfinitif, +la capitale des royaumes dtruits o s'assembleront, une +fois par an, les sages de toutes les contres, on doit la +purifier d'abord par le feu, ne rien laisser en elle des +souillures anciennes. Ensuite, quand le soleil aura bu +les pestilences du vieux sol, nous la rebtirons dix fois +plus belle, dix fois plus grande qu'elle n'a jamais t. Et +quelle ville enfin de vrit et de justice, la Rome annonce, +attendue depuis trois mille ans, toute en or, toute en +marbre, emplissant la Campagne, de la mer aux monts<a name="page_714" id="page_714"></a> +de la Sabine et aux monts Albains, si prospre et si sage, +que ses vingt millions d'habitants vivront dans l'unique +joie d'tre, aprs avoir rglement la loi du travail. Oui! +oui! Rome, la Mre, la Reine, seule sur la face de la +terre, et pour l'ternit!</p> + +<p>Bant, Pierre l'coutait. Eh quoi, le sang d'Auguste en +venait l? Au moyen ge, les papes n'avaient pu tre les +matres de Rome, sans prouver l'imprieux besoin de la +rebtir, dans leur volont sculaire de rgner de nouveau +sur le monde. Rcemment, ds que la jeune Italie +s'tait empare de Rome, elle avait aussitt cd cette +folie atavique de la domination universelle, voulant son +tour en faire la plus grande des villes, construisant des +quartiers entiers pour une population qui n'tait pas +venue. Et voil que les anarchistes eux-mmes, en leur +rage de bouleversement, taient possds du mme rve +obstin de la race, dmesur cette fois, une quatrime +Rome monstrueuse, dont les faubourgs finiraient par +envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur humanit +libertaire, runie en une famille unique! C'tait le +comble, jamais preuve plus extravagante ne serait donne +du sang d'orgueil et de souverainet qui avait brl les +veines de cette race, depuis qu'Auguste lui avait laiss +l'hritage de son empire absolu, avec le furieux instinct +de croire que le monde tait lgalement elle et qu'elle +avait la mission toujours prochaine de le reconqurir. +Cela sortait du sol mme, une sve qui avait gris tous +les enfants de ce terreau historique, qui les poussait +tous faire de leur ville la Ville, celle qui avait rgn, +qui rgnerait, resplendissante, aux jours prdits par les +oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, +le S. P. Q. R. de l'ancienne Rome glorieuse, +qu'il avait retrouves partout dans la Rome actuelle, +comme un ordre de dfinitif triomphe donn au destin, +sur toutes les murailles, sur tous les insignes, jusque sur +les tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient<a name="page_715" id="page_715"></a> +les ordures. Et Pierre comprenait la prodigieuse +vanit de ces gens hants par la grandeur des aeux, hypnotiss +devant le pass de leur Rome, dclarant qu'elle +renferme tout, qu'eux-mmes ne parviennent pas la +connatre, qu'elle est le sphinx charg de dire un jour +le mot de l'univers, si grande et si noble que tout y +grandit et s'y anoblit, qu'ils en arrivent exiger pour elle +le respect idoltre de la terre entire, dans cette vivace +illusion de la lgende o elle demeure, cette inextricable +confusion de ce qui a pu tre grand et de ce qui ne l'est +plus.</p> + +<p>—Mais je la connais, ta quatrime Rome, reprit Orlando, +qui s'gayait de nouveau. C'est la Rome du peuple, +la capitale de la Rpublique universelle, que Mazzini +a dj rve. Il est vrai qu'il y ajoutait le pape... Vois-tu, +mon garon, si nous, les vieux rpublicains, nous nous +sommes rallis, c'est que notre crainte a t de voir, en +cas de rvolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux +qui t'ont troubl la cervelle. Et, ma foi! nous nous +sommes rsigns notre monarchie, qui n'est pas sensiblement +diffrente d'une bonne Rpublique parlementaire... +Allons, au revoir, et sois sage, songe que ta pauvre +mre en mourrait, s'il t'arrivait quelque ennui... Viens +que je t'embrasse tout de mme.</p> + +<p>Angiolo, sous le baiser affectueux du hros, devint rouge +comme une jeune fille. Puis, il s'en alla, de son air doux +de songeur veill, aprs avoir salu poliment le prtre, +d'un signe de tte, sans ajouter une parole.</p> + +<p>Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant +rencontr les journaux, pars sur la table, il reparla de +l'affreux deuil du palais Boccanera. Cette Benedetta, +qu'il avait adore comme une fille chre, aux jours de +tristesse o elle vivait prs de lui, quelle mort foudroyante, +quel tragique destin, d'avoir t ainsi emporte +dans la mort de l'homme qu'elle aimait! Et, trouvant +les rcits des journaux singuliers, le cœur douloureux et<a name="page_716" id="page_716"></a> +tourment par ce qu'il sentait l d'obscur, il demandait +des dtails, lorsque son fils Prada entra brusquement, la +face torture d'inquitude, essouffl d'avoir mont trop +vite. Il venait de congdier ses entrepreneurs avec une +brutalit impatiente, sans tenir compte de la situation +grave, de sa fortune compromise, en train de crouler, cdant + un tel dsir d'tre en haut prs de son pre, qu'il +ne les coutait mme pas, insoucieux de savoir si la maison +n'allait pas s'effondrer sur sa tte. Et, quand il fut +en haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux +fut pour le dvisager, pour se rendre compte si le prtre, +par quelque mot imprudent, ne venait pas de le frapper +mort.</p> + +<p>Il frmit de le trouver frissonnant, mu aux larmes de +l'aventure terrible dont il causait. Un instant, il crut qu'il +arrivait trop tard, que le malheur tait fait.</p> + +<p>—Mon Dieu! pre, qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?</p> + +<p>Et il s'tait jet ses pieds, agenouill, lui prenant les +mains, le regardant passionnment, dans une telle adoration, +qu'il semblait offrir tout le sang de son cœur, pour +lui viter la moindre peine.</p> + +<p>—C'est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement +Orlando. Je disais monsieur Froment combien elle +m'avait dsol, et j'ajoutais que j'en tais encore comprendre +l'aventure... Les journaux parlent d'une mort +subite, c'est toujours si extraordinaire!</p> + +<p>Trs ple, Prada se releva. Le prtre n'avait pas parl. +Mais quelle effrayante minute! S'il rpondait, s'il parlait!</p> + +<p>—Vous tiez prsent, n'est-ce pas? continua le vieillard. +Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment +les choses se sont passes.</p> + +<p>Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixrent, entrrent +l'un dans l'autre. Entre eux, tout recommenait. +C'tait encore le destin en marche, Santobono rencontr +au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier; c'tait<a name="page_717" id="page_717"></a> +le retour travers la Campagne mlancolique, la conversation +sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se +balanait doucement sur les genoux du cur; et c'tait +surtout l'osteria sommeillante au dsert, la petite poule +noire foudroye, morte, un filet de sang violtre au bec. +Puis, c'tait, dans la nuit mme, le bal des Buongiovanni +qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un +triomphe de l'amour. Enfin, c'tait devant le palais Boccanera, +noir sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un +cigare, qui s'en allait sans retourner la tte, laissant +l'obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire, +l'un et l'autre la savaient, la revivaient, n'avaient pas +besoin de se la rpter tout haut, pour tre certains qu'ils +s'taient devins, jusqu'au fond de l'me.</p> + +<p>Pierre n'avait pas rpondu tout de suite au vieillard.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des +choses affreuses...</p> + +<p>—Sans doute, c'est ce que j'ai souponn, reprit +Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant +la mort, a pardonn.</p> + +<p>Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, +s'appuya si lourd, si charg d'une ardente supplication, +que le prtre en fut remu profondment. Il venait de se +rappeler l'angoisse de cet homme pendant le bal, l'atroce +torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au +destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui +avait d se passer au fond de lui, ensuite, aprs l'effroyable +dnouement: d'abord, la stupeur de cette rudesse +du destin, de cette vengeance qu'il n'avait pas demande +si froce; puis, le calme glac du beau joueur qui attend +les vnements, lisant les journaux, n'ayant d'autre +remords que celui du capitaine qui la victoire a cot +trop d'hommes. Tout de suite, il avait compris que le +cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de l'glise. +Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret +peut-tre de cette femme si dsire, qu'il n'avait pas eue,<a name="page_718" id="page_718"></a> +qu'il n'aurait jamais, peut-tre aussi une horrible jalousie +dernire, qu'il ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, +celle de la savoir ternellement aux bras d'un +autre homme, dans la tombe. Et voil, de cet effort vainqueur +pour tre calme, de cette attente froide et sans +remords, que se dressait le chtiment, la peur que le +destin, cheminant avec les figues empoisonnes, ne se ft +pas encore arrt dans sa marche, et ne vnt par contre-coup +frapper son pre. Encore un coup de foudre, encore +une victime, la plus inattendue, la plus adore. Toute sa +force de rsistance avait croul en une minute, il tait l +dans l'pouvante du destin, plus dsarm et plus tremblant +qu'un enfant.</p> + +<p>—Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il et +cherch ses mots, les journaux ont d vous dire que le +prince avait d'abord succomb et que la contessina tait +morte de douleur, en l'embrassant une dernire fois... +Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les +mdecins eux-mmes, d'ordinaire, n'osent gure se prononcer +exactement...</p> + +<p>Il s'arrta, il venait d'entendre soudainement la voix +de Benedetta mourante lui donner l'ordre terrible: Vous +qui verrez son pre, je vous charge de lui dire que j'ai +maudit son fils. Je veux qu'il sache, il doit savoir, pour +la vrit et la justice. Grand Dieu! allait-il obir, +tait-ce donc l un de ces ordres sacrs qu'il fallait excuter +quand mme, dussent les larmes et le sang couler flots? +Pendant quelques secondes, il souffrit du plus dchirant +des combats, partag entre cette vrit, cette justice +invoques par la morte, et son besoin personnel de +pardon, l'horreur qu'il se serait faite lui-mme s'il avait +tu ce vieillard, en remplissant son implacable mission, +sans bnfice pour personne. Et, certainement, l'autre, +le fils, dut comprendre que quelque lutte suprme se +livrait en lui, d'o allait sortir le sort de son pre, car son +regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.<a name="page_719" id="page_719"></a></p> + +<p>—On a cru d'abord une mauvaise digestion, continua +Pierre. Mais le mal a si vite empir, qu'on s'est affol et +qu'on a couru chercher le mdecin...</p> + +<p>Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils taient devenus si +dsesprs, si pleins des choses les plus touchantes, les +plus fortes, que le prtre y lisait toutes les raisons dcisives +qui allaient l'empcher de parler. Non, non! il ne +frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien promis, +il aurait cru charger d'un crime la mmoire de la morte, +s'il avait obi sa haine dernire. Prada, lui, pendant +ces quelques minutes d'angoisse, venait de souffrir une +vie entire de douleur, si abominable, que tout de mme +un peu de justice tait faite.</p> + +<p>—Alors, acheva Pierre, quand le mdecin a t l, il +a formellement reconnu qu'il s'agissait d'une fivre infectieuse. +Il n'y a aucun doute... J'ai assist ce matin aux +obsques, c'tait bien beau et bien touchant.</p> + +<p>Orlando n'insista pas. D'un geste, il se contenta de dire +combien, lui aussi, avait t mu toute la matine, en +songeant ces obsques. Puis, comme le vieillard se +tournait, rangeant les journaux sur la table, de ses mains +restes tremblantes, Prada, le corps glac d'une sueur +mortelle, chancelant, s'appuyant au dossier d'une chaise +pour ne pas tomber, regarda Pierre encore, d'un regard +fixe, mais d'un regard trs doux, perdu de reconnaissance, +qui disait merci.</p> + +<p>—Je pars ce soir, rpta Pierre bris, voulant rompre +la conversation. Je vais vous faire mes adieux... N'avez-vous +pas de commission me donner pour Paris?</p> + +<p>—Non, non, aucune, dit Orlando.</p> + +<p>Puis, tout d'un coup, se souvenant:</p> + +<p>—Eh! si, j'ai une commission... Vous vous rappelez, +le livre de mon vieux compagnon de batailles Thophile +Morin, un des Mille de Garibaldi, ce manuel +pour le baccalaurat, qu'il voudrait faire traduire et +adopter chez nous. Je suis bien heureux, j'ai la promesse<a name="page_720" id="page_720"></a> +qu'on le lui prendra dans nos coles, mais la condition +qu'il fera quelques changements... Luigi, donne-moi donc +le volume qui est l, sur cette planche.</p> + +<p>Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra +Pierre les notes qu'il avait crites au crayon, sur les +marges, il lui fit comprendre les modifications qu'on exigeait +de l'auteur, dans le plan gnral de l'ouvrage.</p> + +<p>—Soyez donc assez gentil pour porter vous-mme cet +exemplaire Morin, dont l'adresse est au verso de la couverture. +Vous m'pargnerez une longue lettre, vous en +direz plus en dix minutes, d'une faon plus nette et plus +complte, que je ne le ferais en dix pages... Et vous embrasserez +Morin pour moi, vous lui direz que je l'aime +toujours, ah! de tout mon cœur d'autrefois, lorsque +j'avais mes jambes et que l'un et l'autre nous nous battions +comme des diables, sous la pluie des balles!</p> + +<p>Il y eut un court silence, ce silence, cette gne attendrie +de la minute du dpart.</p> + +<p>—Allons, adieu! embrassez-moi pour lui et pour vous, +embrassez-moi tendrement, ainsi que le petit Angiolo m'a +tout l'heure embrass... Je suis si vieux et si fini, mon +cher monsieur Froment, que vous me permettez bien de +vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un +aeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en +la vie qui seule aide vivre.</p> + +<p>Pierre fut si touch, que des larmes lui montrent aux +yeux, et lorsqu'il baisa de toute son me, sur les deux +joues, le hros foudroy, il le sentit lui aussi qui pleurait. +D'une main vigoureuse encore, pareille un tau, il le +retint un instant, contre son fauteuil d'infirme, tandis +que de l'autre, d'un geste suprme, il lui montrait une +dernire fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel +de cendre. Sa voix se fit basse, frmissante et suppliante.</p> + +<p>—Et, de grce, jurez-moi de l'aimer quand mme, +malgr tout, car elle est le berceau, elle est la mre!<a name="page_721" id="page_721"></a> +Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, pour ce qu'elle veut +tre!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, aimez-la, +pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!</p> + +<p>Sans pouvoir rpondre, Pierre l'embrassa de nouveau, +boulevers de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait +de sa ville comme on parle trente ans d'une femme +adore. Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hrissement +de vieux lion blanchi, dans sa volont obstine de +rsurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand +vieillard, le cardinal Boccanera, s'voqua devant lui, entt +galement dans sa foi, n'abandonnant rien de son rve, +quitte tre cras sur place, par la chute du ciel. Ils +taient toujours face face, aux deux bouts de leur ville, +dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant +l'avenir.</p> + +<p>Puis, lorsque Pierre eut salu Prada et qu'il se retrouva +dehors, dans la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus +qu'une hte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia, +pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d'adieu +taient faites, il ne lui restait qu' prendre cong de donna +Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalit +si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes +s'ouvrirent, car ils s'taient enferms chez eux, au retour +des obsques, rsolus ne recevoir personne. Ds le crpuscule, +Pierre put donc se croire compltement seul +dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine qui +lui tnt compagnie. Comme il tmoignait le dsir de +souper avec don Vigilio, elle le prvint que l'abb, lui +aussi, s'tait enferm dans sa chambre; et, lorsqu'il alla +frapper cette chambre voisine de la sienne, dsireux au +moins de lui serrer une dernire fois la main, il n'obtint +mme pas de rponse, il devina que le secrtaire, pris +de quelque crise de fivre et de mfiance, s'enttait ne +point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage. +Ds lors, tout fut rgl, il fut entendu que, le train +ne partant qu' dix heures dix-sept, Victorine lui ferait<a name="page_722" id="page_722"></a> +servir son souper sur la petite table de sa chambre, huit +heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-mme +une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne +voulut absolument pas qu'elle l'aidt, et elle dut le laisser +faire tranquillement sa malle.</p> + +<p>Il avait achet une petite caisse, car sa valise ne pouvait +suffire, pour emporter le linge et les vtements qu'il +s'tait fait envoyer de Paris, mesure que son sjour se +prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l'armoire +vide, les tiroirs visits, la petite caisse et la valise +emplies, fermes clef. Il n'tait que sept heures, il +avait attendre une heure, avant le souper, lorsque ses +regards, en faisant le tour des murs, pour tre certain de +ne rien oublier, tombrent sur le tableau ancien, cette +peinture d'un matre ignor qui l'avait si souvent mu, +pendant son sjour. Justement, la lampe l'clairait en +plein, d'une lumire vocatrice; et, cette fois encore, il +reut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina +voir, cette heure dernire, tout un symbole de son +chec Rome, dans cette dolente et tragique figure de +femme, demi nue, drape en un lambeau, assise au seuil +du palais dont on l'avait chasse, pleurant entre ses mains +jointes. Cette rejete, cette obstine d'amour, qui sanglotait +ainsi, dont on ne savait rien, ni quel tait son visage, +ni d'o elle venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas +l'image de tout l'effort inutile pour forcer la porte de la +vrit, de tout l'abandon affreux o l'homme tombe, ds +qu'il se heurte au mur qui barre l'inconnu? Longuement +il la regarda, repris du tourment de s'en aller ainsi, avant +d'avoir connu sa face, noye de ses cheveux d'or, cette +face de douloureuse beaut, qu'il rvait rayonnante de +jeunesse, si dlicieuse dans son mystre. Et il croyait la +connatre, il tait sur le point de la possder enfin, lorsqu'on +frappa la porte.</p> + +<p>Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti +depuis trois jours Florence, une de ces fugues o se<a name="page_723" id="page_723"></a> +plaisait la flnerie d'art du jeune attach d'ambassade. +Tout de suite Narcisse s'excusa de son brusque envahissement.</p> + +<p>—Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je +n'ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer +la main... Et que d'pouvantables choses, depuis que nous +nous sommes vus! Je ne suis revenu que cette aprs-midi, +je n'ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez +penser quel a t mon saisissement, lorsque j'ai appris +ces deux morts affreuses.</p> + +<p>Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavou, +en homme qui connaissait la sombre Rome lgendaire. +D'ailleurs, il n'insista pas, bien trop prudent, au fond, +pour se charger inutilement de secrets redoutables. Il +se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prtre lui +dit des deux amants, enlacs aux bras l'un de l'autre, +d'une beaut surhumaine dans la mort. Et il se fcha de +ce que personne n'en avait pris un dessin.</p> + +<p>—Mais vous-mme, mon cher! a ne fait rien que +vous ne sachiez pas dessiner. Vous y auriez mis votre ingnuit, +vous auriez peut-tre laiss un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Puis, se calmant:</p> + +<p>—Ah! cette pauvre contessina, ce pauvre prince! +N'importe, voyez-vous, tout peut crouler dans ce pays, ils +ont eu la beaut, et la beaut reste indestructible!</p> + +<p>Pierre fut frapp du mot. Et ils causrent longuement +de l'Italie, de Rome, de Naples, de Florence. Ah! Florence, +rptait languissamment Narcisse. Il avait allum +une cigarette, sa parole se faisait plus lente, tandis qu'il +promenait les regards autour de la chambre.</p> + +<p>—Vous tiez bien ici, dans un grand calme. Jamais +encore je n'tais mont cet tage.</p> + +<p>Ses yeux continuaient errer sur les murs, lorsqu'ils +furent arrts par la toile ancienne, que la lampe clairait. +Un instant, il battit des paupires, l'air surpris. Et, +tout d'un coup, il se leva, il s'approcha.<a name="page_724" id="page_724"></a></p> + +<p>—Quoi donc? quoi donc? mais c'est trs bien, mais +c'est trs beau, a!</p> + +<p>—N'est-ce pas? dit Pierre. Je ne m'y connais point, je +n'en ai pas moins t remu ds le premier jour, et que +de fois j'ai t retenu l, le cœur battant et gonfl de +choses indicibles!</p> + +<p>Narcisse ne parlait plus, examinait de prs la peinture, +avec le soin d'un connaisseur, d'un expert dont le coup +d'œil tranchant dcide de l'authenticit, fixe la valeur +marchande. La plus extraordinaire des joies se peignit +sur sa face blonde et pme, tandis que ses doigts taient +pris d'un petit tremblement.</p> + +<p>—C'est un Botticelli! c'est un Botticelli! Il n'y a pas +un doute avoir... Voyez les mains, voyez les plis de la +draperie. Et ce ton de la chevelure, et ce faire, cet envolement +de toute la composition... Un Botticelli, ah! mon +Dieu, un Botticelli!</p> + +<p>Il dfaillait, il tait dbord par une admiration croissante, + mesure qu'il pntrait dans ce sujet si simple et +si poignant. Est-ce que cela n'tait pas d'un modernisme +aigu? L'artiste avait prvu tout notre sicle douloureux, +nos inquitudes devant l'invisible, notre dtresse de ne +pouvoir franchir la porte du mystre, jamais close. Et +quel symbole ternel de la misre du monde, cette femme +dont on ne voyait pas le visage et qui sanglotait perdument, +sans qu'on pt essuyer ses larmes! Un Botticelli +inconnu, un Botticelli de cette qualit absent de tous les +catalogues, quelle trouvaille!</p> + +<p>Il s'interrompit pour demander:</p> + +<p>—Vous saviez que c'tait un Botticelli?</p> + +<p>—Ma foi, non! J'ai interrog un jour don Vigilio, +mais il a paru faire peu de cas de cette peinture. Et +Victorine, qui j'en ai parl galement, m'a rpondu +que toutes ces vieilleries, ce n'taient que des nids +poussire.</p> + +<p>Stupfait, Narcisse se rcria.<a name="page_725" id="page_725"></a></p> + +<p>—Comment! dans cette maison, ils ont un Botticelli +sans le savoir! Ah! que je reconnais bien l mes princes +romains, incapables la plupart de se reconnatre parmi +leurs chefs-d'œuvre, si l'on n'a pas coll des tiquettes +dessus!... Un Botticelli qui a un peu souffert sans doute, +mais dont un simple nettoyage ferait une merveille, une +toile fameuse, que je crois estimer trop bas en disant +qu'un muse la payerait...</p> + +<p>Brusquement, il se tut, il ne dit pas le chiffre, achevant +la phrase d'un geste vague. La soire s'avanait, et +comme Victorine entrait, suivie de Giacomo, pour mettre +le couvert sur la petite table, il tourna le dos au Botticelli, +il n'en souffla plus mot. Mais Pierre, dont l'attention +tait veille, devinait tout le travail qui se faisait au +fond de lui, en le trouvant maintenant si froid, avec ses +yeux mauves devenus d'un bleu d'acier. Il n'ignorait plus +que, sous le garon anglique, sous le Florentin d'emprunt, +il y avait un gaillard rompu aux affaires, menant +admirablement sa fortune, un peu avare mme, disait-on. +Et il eut un sourire, lorsqu'il le vit se planter devant +l'affreuse Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitime +sicle, pendue ct du chef-d'œuvre, en +s'criant:</p> + +<p>—Tiens! ce n'est pas mal du tout! Et moi qu'un ami +a charg de lui acheter quelques vieux tableaux... Dites +donc, Victorine, maintenant que voil donna Serafina et +le cardinal seuls, croyez-vous qu'ils se dbarrasseraient +volontiers de certaines toiles sans valeur?</p> + +<p>La servante leva les deux bras, comme pour dire +que, si a dpendait d'elle, on pouvait bien tout emporter.</p> + +<p>—Oh! monsieur, un marchand, non! cause des +vilains bruits qui courraient tout de suite; mais un +ami, je suis certaine qu'ils seraient heureux de faire +ce plaisir. La maison est lourde, l'argent y serait le +bienvenu.<a name="page_726" id="page_726"></a></p> + +<p>Vainement, Pierre tenta de retenir Narcisse souper +avec lui. Le jeune homme donna sa parole d'honneur +qu'il tait attendu. Mme il s'tait mis en retard. Et il +se sauva, aprs avoir serr les deux mains du prtre, en +lui souhaitant affectueusement un bon voyage.</p> + +<p>Huit heures sonnaient. Ds qu'il fut seul, Pierre s'assit +devant la petite table, et Victorine resta l, le servir, +aprs avoir renvoy Giacomo, qui avait mont la vaisselle +et les plats, dans un panier.</p> + +<p>—Ils me font bouillir, les gens d'ici, avec leur lenteur, +dit-elle. Et puis, monsieur l'abb, c'est un plaisir +pour moi que de vous servir votre dernier repas. Vous +voyez, je vous ai fait faire un petit dner la franaise, +une sole au gratin et un poulet rti.</p> + +<p>Il fut touch de son attention, heureux d'avoir pour +compagne cette compatriote, pendant qu'il mangeait, au +milieu de l'norme silence du vieux palais noir et dsert. +Elle avait encore sur elle, en toute sa personne grasse et +ronde, la tristesse de son deuil, la perte douloureuse de +sa chre contessina. Mais, dj, sa besogne quotidienne +qui l'avait reprise, son servage accept la redressait, lui +rendait son activit alerte, dans son humilit de pauvre +fille, rsigne aux pires catastrophes de ce monde. Et +elle causait presque gaiement, tout en lui passant les +plats.</p> + +<p>—Dire, monsieur l'abb, qu'aprs-demain matin vous +serez Paris! Moi, vous savez, il me semble que j'ai +quitt Auneau hier. Ah! c'est la terre qui est belle par +l, une terre grasse, jaune comme de l'or, oui! pas de +leur terre maigre d'ici, qui sent le soufre. Et les saules +si frais, si gentils, au bord de notre ruisseau! et le petit +bois o il y a tant de mousse! Ils n'en ont pas, ils n'ont +que des arbres en fer-blanc, sous leur bte de soleil qui +rtit les herbes. Mon Dieu! dans les premiers temps, +j'aurais donn je ne sais quoi pour une bonne pluie qui +me trempt, me nettoyt de leur sale poussire. Aujourd'<a name="page_727" id="page_727"></a>hui +encore, le cœur me bat, ds que je songe aux +jolies matines de chez nous, quand il a plu la veille et +que toute la campagne est si douce, si agrable, comme +si elle se mettait rire aprs avoir pleur... Non, non! +jamais je ne m'y ferai, leur satane Rome! Quelles gens, +quel pays!</p> + +<p>Il s'gayait de son obstination fidle son terroir, +qui, aprs vingt-cinq ans de sjour, la laissait impntrable, +trangre, ayant l'horreur de cette ville de lumire +dure et de vgtation noire, en fille d'une aimable contre +tempre, souriante, baigne au matin de brumes roses. +Lui-mme ne pouvait se dire, sans une motion vive, +qu'il allait retrouver les bords attendris et dlicieux de +la Seine.</p> + +<p>—Mais, demanda-t-il, maintenant que votre jeune +matresse n'est plus, qui vous retient ici, pourquoi ne +prenez-vous pas le train avec moi?</p> + +<p>Elle le regarda, pleine de surprise.</p> + +<p>—Moi, m'en aller avec vous, retourner l-haut!... Oh! +non, monsieur l'abb, c'est impossible. Ce serait trop +d'ingratitude d'abord, parce que donna Serafina est habitue + moi et que j'agirais trs mal en les abandonnant, +elle et Son minence, quand ils sont dans la peine. Et +puis, que voulez-vous que je fasse ailleurs? Moi, maintenant, +mon trou est ici.</p> + +<p>—Alors, vous ne verrez plus Auneau, jamais!</p> + +<p>—Non, jamais, c'est certain.</p> + +<p>—Et a ne vous fera rien d'tre enterre ici, de dormir +dans cette terre qui sent le soufre?</p> + +<p>Elle se mit rire franchement.</p> + +<p>—Oh! quand je serai morte, a m'est gal d'tre n'importe +o!... On est bien partout pour dormir, allez, monsieur +l'abb! Et c'est drle que a vous inquite tant, ce +qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien, pardi! Ce qui +me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que +ce sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon<a name="page_728" id="page_728"></a> +Dieu nous doit bien a, nous autres qui aurons tant +travaill... Vous savez que je ne suis pas une dvote, oh! +non. Mais a ne m'a pas empche de me conduire honntement, +et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, +je n'ai jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-l, + mon ge, on a l'air bte. Tout de mme, je la dis, +parce que c'est la vrit pure.</p> + +<p>Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait +pas aux curs et qui n'avait pas un pch sur la conscience. +Et Pierre s'merveillait une fois encore de ce +simple courage vivre, de ce grand bon sens pratique, +chez cette laborieuse si dvoue, qui incarnait pour lui le +menu peuple incroyant de France, ceux qui ne croyaient +plus, qui ne croiraient jamais plus. Ah! tre comme +elle, faire sa tche et se coucher pour l'ternel sommeil, +sans rvolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa part de +besogne accomplie!</p> + +<p>—Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, +je dirai bonjour pour vous au petit bois plein de +mousse?</p> + +<p>—C'est a, monsieur l'abb, dites-lui qu'il est dans +mon cœur et que je l'y vois reverdir tous les jours.</p> + +<p>Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la +desserte par Giacomo. Puis, comme il n'tait que huit +heures et demie, elle conseilla au prtre de passer +bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. +A quoi bon aller se glacer trop tt la gare? A neuf +heures et demie, elle enverrait chercher un fiacre; +et, ds que cette voiture serait en bas, elle monterait +le prvenir, elle ferait descendre ses bagages. Donc, il +pouvait tre bien tranquille, il n'avait plus s'inquiter +de rien.</p> + +<p>Quand elle s'en fut alle et que Pierre se trouva seul, +il prouva en effet un sentiment de vide, de dtachement +extraordinaire. Ses bagages, sa valise et sa petite caisse, +taient par terre, dans un coin de la chambre. Et quelle<a name="page_729" id="page_729"></a> +chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait dj +comme trangre! Il ne lui restait qu' partir, il tait parti, +Rome autour de lui n'tait plus qu'une image, celle qu'il +allait emporter dans sa mmoire. Une heure encore, cela +lui semblait d'une longueur dmesure. Sous lui, le vieux +palais noir et dsert dormait dans l'anantissement de son +silence. Il s'tait assis pour patienter, il tomba une +rverie profonde.</p> + +<p>Ce fut son livre qui s'voqua, <i>la Rome nouvelle</i>, tel +qu'il l'avait crit, tel qu'il tait venu le dfendre. Et il se +rappela sa premire matine sur le Janicule, au bord de +la terrasse de San Pietro in Montorio, en face de la Rome +qu'il rvait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand +ciel pur, comme envole dans la fracheur du matin. L, +il s'tait pos la question dcisive: le catholicisme pouvait-il +se renouveler, retourner l'esprit du christianisme +primitif, tre la religion de la dmocratie, la foi +que le monde moderne boulevers, en danger de mort, +attend pour s'apaiser et vivre? Son cœur battait d'enthousiasme +et d'espoir, il venait, peine remis de son +dsastre de Lourdes, tenter l une autre exprience +suprme, en demandant Rome quelle serait sa rponse. +Et, maintenant, l'exprience avait chou, il connaissait +la rponse que Rome lui avait faite par ses ruines, par +ses monuments, par sa terre elle-mme, par son peuple, +par ses prlats, par ses cardinaux, par son pape. Non! +le catholicisme ne pouvait se renouveler, non! il ne +pouvait revenir l'esprit du christianisme primitif, non! +il ne pouvait tre la religion de la dmocratie, la foi nouvelle +qui sauverait les vieilles socits croulantes, en +danger de mort. S'il semblait d'origine dmocratique, il +tait clou dsormais ce sol romain, roi quand mme, +forc de s'entter au pouvoir temporel sous peine de +suicide, li par la tradition, enchan par le dogme, +n'voluant qu'en apparence, rduit rellement une telle +immobilit, que, derrire la porte de bronze du Vatican,<a name="page_730" id="page_730"></a> +la papaut tait la prisonnire, la revenante de dix-huit +sicles d'atavisme, dans son rve ininterrompu de la +domination universelle. O sa foi de prtre, exalt par +l'amour des souffrants et des pauvres, tait venue chercher +la vie, une rsurrection de la communaut chrtienne, +il avait trouv la mort, la poussire d'un monde +dtruit, sans germination possible, une terre puise de +laquelle ne pousserait jamais plus que cette papaut +despotique, matresse des corps ainsi qu'elle tait matresse +des mes. A son cri perdu qui demandait une +religion nouvelle, Rome s'tait contente de rpondre en +condamnant son livre, comme entach d'hrsie, et lui-mme +l'avait retir, dans l'amre douleur de sa dsillusion. +Il avait vu, il avait compris, tout s'tait effondr. +Et c'tait lui, son me et son cerveau, qui gisait parmi +les dcombres.</p> + +<p>Pierre touffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute +grande la fentre qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder +un instant. La pluie s'tait remise tomber vers +le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser. Il faisait +trs doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel +d'un gris de cendre, la lune devait s'tre leve, car on la +sentait derrire les nuages, qu'elle clairait d'une lumire +jaune et louche, infiniment triste. Sous cette clart dormante +de veilleuse, le vaste horizon apparaissait noir, +fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons entasses +du Transtvre, la coule du fleuve l-bas, +gauche, vers la hauteur confuse du Palatin, tandis que le +dme de Saint-Pierre, droite, dtachait sa rondeur +dominatrice au fond de l'air ple. Il ne pouvait apercevoir +le Quirinal, mais il le savait derrire lui, il se +l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa faade interminable, +dans cette nuit si mlancolique, d'un vague +de songe. Et quelle Rome finissante, demi mange par +l'ombre, diffrente de la Rome de jeunesse et de chimre +qu'il avait vue et passionnment aime, le premier jour,<a name="page_731" id="page_731"></a> +du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal +cette heure la masse entnbre! Un autre souvenir +s'veilla, les trois points souverains, les trois sommets +symboliques qui avaient, ds ce jour-l, rsum pour +lui l'histoire sculaire de Rome, l'antique, la papale, +l'italienne. Mais, si le Palatin tait rest le mme mont +dcouronn o ne se dressait que le fantme de l'anctre, +Auguste empereur et pontife, matre du monde, il voyait +avec d'autres yeux Saint-Pierre et le Quirinal, qui avaient +comme chang de plans. Ce palais du roi qu'il ngligeait +alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce +gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai +de modernit sacrilge sur une cit part, il leur accordait +maintenant, ainsi qu'il l'avait dit Orlando, +la place considrable, grandissante, qu'ils tenaient dans +l'horizon, au point de l'emplir bientt tout entier; pendant +que Saint-Pierre, ce dme qu'il avait trouv triomphal, +couleur du ciel, rgnant sur la ville en roi gant +que rien ne pouvait branler, lui apparaissait prsent +plein de lzardes, diminu dj, d'une de ces vieillesses +normes dont la masse s'effondre parfois d'un seul +coup, dans l'usure secrte, l'miettement ignor des +charpentes.</p> + +<p>Un murmure sourd, une plainte grondante montait du +Tibre grossi, et Pierre frissonna, au souffle glac de +fosse qui lui passa sur la face. Cette ide des trois sommets, +du triangle symbolique, veillait en lui la longue +souffrance du grand muet, du peuple des petits et des +pauvres, dont le pape et le roi s'taient toujours disput +la possession. Cela venait de loin, du jour o, dans le +partage de l'hritage d'Auguste, l'empereur avait d se +contenter des corps, en laissant les mes au pape, qui, +ds ce moment, n'avait plus brl que du dsir de reconqurir +ce pouvoir temporel, dont on dpouillait Dieu en +sa personne. La querelle avait boulevers et ensanglant +tout le moyen ge, sans que ni l'glise ni l'Empire<a name="page_732" id="page_732"></a> +pussent s'entendre sur la proie qu'ils s'arrachaient par +lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de +misre, voulut parler, secoua le joug du pape, aux +temps de la Rforme, commena plus tard de renverser +les rois, dans sa furieuse explosion de 89. Et l'extraordinaire +aventure de la papaut tait partie de l, +comme Pierre l'avait crit dans son livre, une fortune +nouvelle qui permettait au pape de reprendre le rve +sculaire, le pape se dsintressant des trnes abattus, +se remettant avec les misrables, esprant bien cette fois +conqurir le peuple, l'avoir enfin tout lui. N'tait-ce +pas prodigieux, ce Lon XIII dpouill de son royaume, +qui se laissait dire socialiste, qui rassemblait sous lui le +troupeau des dshrits, qui marchait contre les rois, la +tte du quatrime tat, auquel appartiendra le sicle +prochain? L'ternelle lutte continuait aussi pre pour +cette possession du peuple, Rome mme, et dans l'espace +le plus resserr, le Vatican en face du Quirinal, le +pape et le roi pouvant se voir de leurs fentres, toujours +se battant qui aurait l'empire, ayant sous leurs yeux les +toits roux de la vieille ville, cette menue population +qu'ils en taient encore se disputer, comme le faucon +et l'pervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et +c'tait ici, pour Pierre, que le catholicisme se trouvait +condamn, vou une ruine fatale, parce que justement +il tait d'essence monarchique, ce point que la papaut +apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir +temporel, sous peine d'tre autre chose et de disparatre. +Vainement elle feignait un retour au peuple, vainement +elle apparaissait tout me, il n'y avait pas de place, au +milieu de nos dmocraties, pour la souverainet totale et +universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il voyait +l'imperator repousser dans le pontife, et c'tait l surtout +ce qui avait tu son rve, dtruit son livre, amass le tas +de dcombres, devant lequel il restait perdu, sans force +ni courage.<a name="page_733" id="page_733"></a></p> + +<p>Cette Rome noye de cendre, dont les difices s'effaaient, +finit par lui serrer tellement le cœur, qu'il revint +tomber sur la chaise, prs de ses bagages. Jamais encore +il n'avait prouv une pareille dtresse, il lui sembla que +c'tait la fin de son me. Il se rappelait comment ce +voyage Rome, cette exprience nouvelle s'tait pose +pour lui, la suite de son dsastre de Lourdes. Il n'y +tait plus venu demander la foi nave et entire du petit +enfant, mais la foi suprieure de l'intellectuel, s'levant +au-dessus des rites et des symboles, travaillant au plus +grand bonheur possible de l'humanit, bas sur son +besoin de certitude. Et si cela croulait, si le catholicisme +rajeuni ne pouvait tre la religion, la loi morale du nouveau +peuple, si le pape Rome, avec Rome, n'tait pas +le Pre, l'arche d'alliance, le chef spirituel cout, obi, +c'tait ses yeux le naufrage de l'esprance dernire, un +suprme craquement o les socits actuelles s'abmaient. +La trop longue souffrance des pauvres allait incendier +le monde. Tout cet chafaudage du socialisme +catholique, qui lui avait sembl si heureux, si triomphant, +pour consolider la vieille glise, il le voyait par terre +cette heure, il le jugeait svrement comme un simple +expdient transitoire qui, pendant des annes, pourrait +peut-tre tayer l'difice en ruine; mais ces choses n'taient +construites que sur un malentendu volontaire, sur un mensonge +habile, sur de la diplomatie et de la politique. Non, +non! le peuple encore gagn et dup, caress pour tre +asservi, cela rpugnait la raison, et tout le systme apparaissait +btard, dangereux, temporaire, fait pour aboutir + de pires catastrophes. Alors, c'tait donc la fin, rien ne +restait debout, le vieux monde devait disparatre, dans +l'effroyable crise sanglante dont des signes certains annonaient +l'approche. Et lui, devant ce chaos, n'avait plus +d'me, ayant de nouveau perdu sa foi, dans cette exprience +qu'il avait sentie dcisive, convaincu l'avance +d'en sortir raffermi ou foudroy jamais. C'tait la<a name="page_734" id="page_734"></a> +foudre qui tait tombe. Maintenant, grand Dieu! qu'allait-il +faire?</p> + +<p>Son angoisse l'treignit si rudement, que Pierre se +leva, se mit marcher par la chambre, en qute d'un peu +de calme. Grand Dieu! que faire, prsent qu'il tait +rendu au doute immense, la ngation douloureuse, +et que jamais sa soutane n'avait pes si lourd ses +paules? Il se souvenait de son cri, quand il refusait de +se soumettre, disant monsignor Nani que son me ne +pouvait se rsigner, que son espoir du salut par l'amour +ne pouvait mourir, et qu'il rpondrait par un autre livre, +et qu'il dirait dans quelle terre neuve devait pousser la +religion nouvelle. Oui, un livre enflamm contre Rome, +o il mettrait tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait +entendu, un livre o serait la Rome vraie, la Rome sans +charit, sans amour, en train d'agoniser dans l'orgueil de +sa pourpre! Il voulait repartir pour Paris, sortir de +l'glise, aller jusqu'au schisme. Eh bien! ses bagages +taient l, il partait, il crirait le livre, il serait le grand +schismatique attendu. Ah! le schisme, est-ce que tout ne +l'annonait pas? Est-ce qu'il ne semblait pas imminent, +au milieu du prodigieux mouvement des esprits, las des +vieux dogmes, affams pourtant du divin? Lon XIII en +avait bien la sourde conscience, car toute sa politique, +son effort vers l'unit chrtienne, sa tendresse pour la +dmocratie, n'avait pas d'autre but que de grouper la +famille autour de la papaut, de l'largir et de la consolider, +afin de rendre le pape invincible dans la lutte +prochaine. Mais les temps taient venus, le catholicisme +allait bientt se trouver bout de concessions politiques, +incapable de cder davantage sans en mourir, immobilis + Rome, tel qu'une vieille idole hiratique, tandis qu'il +pouvait voluer ailleurs, dans ces pays de propagande o +il se trouvait en lutte avec les autres religions. C'tait +bien pour cela que Rome tait condamne, d'autant plus +que l'abolition du pouvoir temporel, en habituant l'esprit<a name="page_735" id="page_735"></a> + l'ide d'un pape purement spirituel, dgag du sol, +semblait devoir favoriser l'avnement d'un antipape, au +loin, pendant que le successeur de saint Pierre serait +forc de s'entter dans sa fiction impriale et romaine. +Un vque, un prtre tait la veille de se lever, o, qui +aurait pu le dire? Peut-tre l-bas, dans cette Amrique +si libre, parmi ces prtres dont les ncessits de la lutte +pour la vie ont fait des socialistes convaincus, des dmocrates +ardents, prts marcher avec le sicle prochain. +Et, pendant que Rome ne pourra rien lcher de son pass, +des mystres ni des dogmes, ce prtre abandonnera de +ces choses tout ce qui tombe de soi-mme en poudre. tre +ce prtre, ce grand rformateur, ce sauveur des socits +modernes, quel rve norme, quel rle de messie espr, +appel par les peuples en dtresse! Un instant, Pierre en +fut affol, un vent d'esprance et de triomphe le soulevait, +l'emportait; et si ce n'tait en France, Paris, ce +serait donc plus loin, l-bas, de l'autre ct de l'Ocan, +ou plus loin encore, n'importe o dans le monde, sur +une terre assez fconde pour que la semence nouvelle +pousst en une dbordante moisson. Une religion nouvelle, +une religion nouvelle! comme il l'avait cri aprs +Lourdes, une religion qui ne ft surtout pas un apptit +de la mort! une religion qui ralist enfin ici-bas le +Royaume de Dieu dont parle l'vangile, qui partaget +quitablement la richesse, qui ft rgner, avec la loi du +travail, la vrit et la justice!</p> + +<p>Pierre, dans la fivre de ce nouveau rve, voyait dj +flamboyer devant lui les pages de son prochain livre, o +il achverait de dtruire la vieille Rome en proclamant +la loi du christianisme rajeuni et librateur, lorsque ses +yeux rencontrrent un objet rest sur une chaise, dont la +prsence le surprit d'abord. C'tait un livre aussi, le volume +de Thophile Morin, que le vieil Orlando l'avait +charg de remettre son auteur; et il fut fch contre +lui-mme, quand il le reconnut, en se disant qu'il aurait<a name="page_736" id="page_736"></a> +pu fort bien l'oublier l. Avant de rouvrir sa valise pour +l'y mettre, il le garda un instant, le feuilleta, les ides +brusquement changes, comme si, tout d'un coup, un +vnement considrable s'tait produit, un de ces faits +dcisifs qui rvolutionnent un monde. L'œuvre tait cependant +des plus modestes, le classique manuel pour le +baccalaurat, ne contenant gure que les lments des +sciences; mais toutes les sciences y taient reprsentes, +il rsumait assez bien l'tat actuel des connaissances +humaines. Et c'tait en somme la science qui faisait irruption +dans la rverie de Pierre, soudainement, avec la +masse, avec l'nergie irrsistible d'une force toute-puissante, +souveraine. Non seulement le catholicisme en tait +balay, tel qu'une poussire de ruines, mais toutes les +conceptions religieuses, toutes les hypothses du divin +chancelaient, s'effondraient. Rien que cet abrg scolaire, +cet infiniment petit livre classique, rien mme que le +dsir universel de savoir, cette instruction qui s'tend +toujours, qui gagne le peuple entier, et les mystres +devenaient absurdes, et les dogmes croulaient, et rien ne +restait debout de l'antique foi. Un peuple nourri de +science, qui ne croit plus aux mystres ni aux dogmes, +au systme compensateur des peines et des rcompenses, +est un peuple dont la foi est morte jamais; et, sans la +foi, le catholicisme ne peut tre. L est le tranchant du +couperet, le couteau qui tombe et qui tranche. S'il faut +un sicle, s'il en faut deux, la science les prendra. Elle +seule est ternelle. C'est une absurdit de dire que la +raison n'est pas contraire la foi et que la science doit tre +la servante de Dieu. Ce qui est vrai, c'est que, ds aujourd'hui, +les critures sont ruines et que, pour en sauver +des fragments, il a fallu les accommoder avec les certitudes +nouvelles, en se rfugiant dans le symbole. Et +quelle extraordinaire attitude, l'glise dfendant quiconque +dcouvre une vrit contraire aux livres saints, +de se prononcer d'une faon dfinitive, dans l'attente que<a name="page_737" id="page_737"></a> +cette vrit sera convaincue un jour d'tre une erreur! +Le pape est seul infaillible, la science est faillible, on +exploite contre elle son continuel ttonnement, on reste +aux aguets pour mettre ses dcouvertes d'aujourd'hui en +contradiction avec celles d'hier. Qu'importent, pour un +catholique, ses affirmations sacrilges, qu'importent les +certitudes dont elle entame le dogme, puisqu'il est certain +qu' la fin des temps la science et la foi se rejoindront, de +faon que celle-l sera redevenue la lettre l'humble +esclave de celle-ci? N'tait-ce pas prodigieux d'aveuglement +volontaire et d'impudente carrure, niant jusqu' la +clart du soleil? Et le petit livre infime, le manuel de +vrit continuait son œuvre, en dtruisant quand mme +l'erreur, en construisant la terre prochaine, comme les +infiniment petits, les forces de la vie ont construit peu + peu les continents.</p> + +<p>Dans la grande clart brusque qui se faisait, Pierre +enfin se sentait sur un terrain solide. Est-ce que la +science a jamais recul? C'est le catholicisme qui a sans +cesse recul devant elle et qui sera forc de reculer sans +cesse. Jamais elle ne s'arrte, elle conquiert pas pas la +vrit sur l'erreur, et dire qu'elle fait banqueroute parce +qu'elle ne saurait expliquer le monde d'un coup, est +simplement draisonnable. Si elle laisse, si elle laissera +toujours sans doute un domaine de plus en plus rtrci +au mystre, et si une hypothse pourra toujours essayer +d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai +qu'elle ruine, qu'elle ruinera chaque heure davantage +les anciennes hypothses, celles qui s'effondrent devant +les vrits conquises. Et le catholicisme, qui est dans ce +cas, y sera demain plus qu'aujourd'hui. Comme toutes les +religions, il n'est au fond qu'une explication du monde, +un code social et politique suprieur, destin faire +rgner toute la paix, tout le bonheur possible sur la terre. +Ce code, qui embrasse l'universalit des choses, devient +ds lors humain, mortel comme ce qui est humain. On<a name="page_738" id="page_738"></a> +ne saurait le mettre part, en disant qu'il existe par lui-mme +d'un ct, tandis que la science existe de l'autre. +La science est totale, et elle le lui a bien fait voir dj, +et elle le lui fera bien voir encore, en l'obligeant rparer +les continuelles brches qu'elle lui cause, jusqu'au jour +o elle le balayera, sous un dernier assaut de l'clatante +vrit. Cela prte rire de voir des gens assigner un rle + la science, lui dfendre d'entrer sur tel domaine, lui +prdire qu'elle n'ira pas plus loin, dclarer qu' la fin +de ce sicle, lasse dj, elle abdique. Ah! petits hommes, +cervelles troites ou mal bties, politiques expdients, +dogmatiques aux abois, autoritaires s'obstinant refaire +les vieux rves, la science passera et les emportera, +comme des feuilles sches!</p> + +<p>Et Pierre continuait parcourir l'humble livre, coutait +ce qu'il lui disait de la science souveraine. Elle ne +peut faire banqueroute, car elle ne promet pas l'absolu, +elle qui est simplement la conqute successive de la +vrit. Jamais elle n'a affich la prtention de donner, +d'un coup, la vrit totale, cette sorte de construction +tant prcisment le fait de la mtaphysique, de la rvlation, +de la foi. Le rle de la science n'est au contraire +que de dtruire l'erreur, mesure qu'elle avance et +qu'elle augmente la clart. Ds lors, loin de faire banqueroute, +dans sa marche que rien n'arrte, elle demeure la +seule vrit possible, pour les cerveaux quilibrs et +sains. Quant ceux qu'elle ne satisfait pas, ceux qui +prouvent l'perdu besoin de la connaissance immdiate +et totale, ils ont la ressource de se rfugier dans n'importe +quelle hypothse religieuse, la condition pourtant, s'ils +veulent sembler avoir raison, de ne btir leur chimre +que sur les certitudes acquises. Tout ce qui est bti sur +l'erreur prouve, croule. Si le sentiment religieux persiste +chez l'homme, si, le besoin d'une religion reste +ternel, il ne s'ensuit pas que le catholicisme soit ternel, +car il n'est en somme qu'une forme religieuse, qui n'a pas<a name="page_739" id="page_739"></a> +toujours exist, que d'autres formes religieuses ont prcde, +et que d'autres suivront. Les religions peuvent +disparatre, le sentiment religieux en crera de nouvelles, +mme avec la science. Et Pierre pensait ce prtendu +chec de la science, devant le rveil actuel du mysticisme, +dont il avait indiqu les causes dans son livre: le dchet +de l'ide de libert parmi le peuple qu'on a dup lors du +dernier partage, le malaise de l'lite dsespre du vide +o la laissent sa raison libre, son intelligence largie. +C'est l'angoisse de l'inconnu qui renat, mais ce n'est +aussi qu'une raction naturelle et momentane, aprs +tant de travail, l'heure premire o la science ne calme +encore ni notre soif de justice, ni notre dsir de scurit, +ni l'ide sculaire que nous nous faisons du bonheur, dans +la survie, dans une ternit de jouissance. Pour que le +catholicisme pt renatre, comme on l'annonce, il faudrait +que le sol social ft chang, et il ne saurait changer, il +n'a plus la sve ncessaire au renouveau d'une formule +caduque, que les coles et les laboratoires, chaque jour, +tuent davantage. Le terrain est devenu autre, un autre +chne y grandira. Que la science ait donc sa religion, s'il +doit en pousser une d'elle, car cette religion sera bientt +la seule possible, pour les dmocraties de demain, pour +les peuples de plus en plus instruits, chez qui la foi catholique +n'est dj que cendre!</p> + +<p>Et Pierre, tout d'un coup, conclut, en songeant l'imbcillit +de la congrgation de l'Index. Elle avait frapp son +livre, elle frapperait certainement le nouveau livre dont +il venait d'avoir l'ide, s'il l'crivait jamais. Une belle +besogne en vrit! de pauvres livres de rveur enthousiaste, +des chimres qui s'acharnaient sur des chimres! +Et elle avait la sottise de ne pas interdire le petit livre +classique qu'il tenait l, entre ses mains, le seul redoutable, +l'ennemi toujours triomphant qui renverserait srement +l'glise! Celui-ci avait beau tre modeste, dans sa +pauvre allure de manuel scolaire: le danger commenait<a name="page_740" id="page_740"></a> + l'alphabet pel par les bambins, et il croissait mesure +que les programmes se chargeaient de connaissances, il +clatait avec ces rsums des sciences physiques, chimiques +et naturelles, qui ont remis en question la cration +du Dieu des critures. Mais le pis tait que l'Index, dj +dsarm, n'osait pas supprimer ces humbles volumes, ces +terribles soldats de la vrit, destructeurs de la foi. Qu'importait +alors tout l'argent que Lon XIII prlevait sur son +trsor cach du Denier de Saint-Pierre, afin d'en doter +les coles catholiques, dans la pense d'y former la gnration +croyante de demain, dont la papaut avait besoin +pour vaincre! qu'importait le don de cet argent prcieux, +s'il ne devait servir qu' acheter ces volumes infimes et +formidables, qu'on n'expurgerait jamais assez, qui contiendraient +toujours trop de science, de cette science grandissante +dont l'clat finirait par faire sauter un jour le +Vatican et Saint-Pierre! Ah! l'Index imbcile et vain, +quelle misre et quelle drision!</p> + +<p>Puis, lorsque Pierre eut mis dans sa valise le livre de +Thophile Morin, il revint s'accouder la fentre, et l +il eut une extraordinaire vision. Dans la nuit si douce et +si triste, sous le ciel nuageux, jauni par la lune, couleur +de rouille, des brumes flottantes s'taient leves, qui +cachaient en partie les toitures, derrire des lambeaux +tranants, pareils des suaires. Des monuments entiers +avaient disparu de l'horizon. Et il s'imagina que les +temps taient accomplis, que la vrit venait de faire sauter +le dme de Saint-Pierre. Dans cent ans ou dans mille +ans, il sera de la sorte, croul, ras au fond du ciel noir. +Dj, il l'avait bien senti qui chancelait et se crevassait +sous lui, le jour de fivre o il y avait pass une heure, +dsespr de voir de l-haut la Rome papale entte dans la +pourpre des Csars, prvoyant ds lors que ce temple du +Dieu catholique s'effondrerait, comme s'tait effondr le +temple de Jupiter, au Capitole. Et c'tait fait, le dme +avait jonch le sol de ses dbris, il ne restait plus debout,<a name="page_741" id="page_741"></a> +avec un pan de l'abside, que cinq des colonnes de la nef +centrale, supportant encore un morceau de l'entablement. +Mais surtout les quatre piliers de la croise, qui avaient +port le dme, les piliers cyclopens se dressaient toujours, +isols et superbes, parmi les croulements voisins, +l'air indestructible. Des brumes paissies roulrent leur +flot, mille annes sans doute passrent encore, et plus +rien ne resta. Maintenant, l'abside, les dernires colonnes, +les piliers gants eux-mmes taient abattus. Le vent en +avait emport la poussire, il aurait fallu fouiller le sol, +pour retrouver sous les orties et les ronces, quelques +fragments de statues brises, des marbres gravs d'inscriptions, +sur le sens desquelles les savants ne pouvaient +s'entendre. Comme autrefois, au Capitole, parmi les dcombres +enfouis du temple de Jupiter, des chvres grimpaient, +se nourrissaient des buissons, dans la solitude, +dans le grand silence des lourds soleils d't, empli du +seul bourdonnement des mouches.</p> + +<p>Alors seulement, Pierre sentit en lui l'croulement +suprme. C'tait bien fini, la science tait victorieuse, il +ne demeurait rien du vieux monde. tre le grand schismatique, +le rformateur attendu, quoi bon? N'tait-ce +pas difier un autre rve? Seule, l'ternelle lutte de la +science contre l'inconnu, son enqute qui traquait, qui +rduisait sans cesse chez l'homme la soif du divin, lui +semblait importer prsent, le laissait dans l'attente de +savoir si elle triompherait jamais au point de suffire un +jour l'humanit, en rassasiant tous ses besoins. Et, dans +le dsastre de son enthousiasme d'aptre, en face des +ruines qui comblaient son tre, sa foi morte, son espoir +mort d'utiliser le vieux catholicisme pour le salut social +et moral, il n'tait plus tenu debout que par la raison. +Elle avait flchi un moment. S'il avait rv son livre, s'il +venait de traverser cette seconde et terrible crise, c'tait +que le sentiment l'avait de nouveau chez lui emport sur +la raison. Sa mre s'tait mise pleurer en son cœur, devant<a name="page_742" id="page_742"></a> +la souffrance des misrables, dans l'irrsistible dsir +de les soulager, afin de conjurer les prochains massacres; +et son besoin de charit lui avait ainsi fait perdre +les scrupules de son intelligence. Maintenant, il entendait +la voix de son pre, la raison haute, la raison pre, +la raison qui avait pu s'clipser, mais qui revenait souveraine. +Comme aprs Lourdes, il protestait contre la glorification +de l'absurde et la dchance du sens commun, +il tait la raison. Elle seule le faisait marcher droit et +solide, parmi les dbris des croyances anciennes, mme +au milieu des obscurits et des avortements de la science. +Ah! la raison, il ne souffrait que par elle, il ne se contentait +que par elle, il jurait de la satisfaire toujours +davantage, comme la matresse unique, quitte y laisser +le bonheur!</p> + +<p>Ce qu'il fallait faire? il aurait vainement, cette heure, +tch de le savoir. Tout restait en suspens, il avait devant +lui l'immense monde, encore encombr des ruines du +pass, dbarrass demain peut-tre. L-bas, dans le faubourg +douloureux, il allait retrouver le bon abb Rose, +qui, la veille encore, lui avait crit de revenir, de revenir +bien vite soigner ses pauvres, les aimer, les sauver, +puisque cette Rome, si resplendissante de loin, tait +sourde la charit. Et, autour du bon prtre paisible, il +retrouverait aussi le flot toujours croissant des misrables, +les petits tombs des nids, qu'il ramassait ples de faim, +grelottant de froid, les mnages d'pouvantable dtresse, +o le pre boit, o la mre se prostitue, o les fils et les +filles tombent au vice et au crime, les maisons entires + travers lesquelles la famine soufflait, la salet la plus +basse, la promiscuit la plus honteuse, pas de meubles, +pas de linge, une vie de bte qui se contente et se soulage +comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. +Puis, ce seraient encore les coups de froid de +l'hiver, les dsastres du chmage, des rafales de phtisie +emportant les faibles, tandis que les forts serraient les<a name="page_743" id="page_743"></a> +poings, en rvant de vengeance. Puis, un soir, il rentrerait +peut-tre dans quelque chambre d'pouvante, o +une mre se serait tue avec ses cinq petits, son dernier-n +entre les bras, sa mamelle vide, les autres pars +sur le carreau nu, heureux enfin et rassasis d'tre morts. +Non, non! cela n'tait plus possible, la misre noire +aboutissant au suicide, au milieu de ce grand Paris regorgeant +de richesses, ivre de jouissances, jetant pour le +plaisir les millions la rue! L'difice social tait pourri + la base, tout croulait dans la boue et dans le sang. +Jamais il n'avait senti ce point l'inutilit drisoire de la +charit. Et, tout d'un coup, il eut conscience que le mot +attendu, le mot qui jaillissait enfin du grand muet sculaire, +du peuple cras et billonn, tait le mot de justice. +Ah! oui, justice, et non plus charit! La charit +n'avait fait qu'terniser la misre, la justice la gurirait +peut-tre. C'tait de justice que les misrables avaient +faim, un acte de justice pouvait seul balayer l'ancien +monde, pour reconstruire le nouveau. Le grand muet ne +serait ni au Vatican ni au Quirinal, ni au pape ni au roi, +car il n'avait sourdement grond au travers des ges, dans +sa longue lutte, tantt mystrieuse, tantt ouverte, il ne +s'tait dbattu entre le pontife et l'empereur, qui chacun +le voulait lui seul, que pour se reprendre, pour dire sa +volont de n'tre personne, le jour o il crierait justice. +Demain allait-il donc tre enfin ce jour de justice et de +vrit? Au milieu de son angoisse, partag entre le besoin +du divin qui tourmente l'homme, et la souverainet de la +raison, qui l'aide vivre debout, Pierre n'tait sr que de +tenir son serment, prtre sans croyance veillant sur la +croyance des autres, faisant chastement, honntement +son mtier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu +renoncer son intelligence, comme il avait renonc + sa chair d'amoureux et son rve de sauveur des +peuples. Et, de nouveau, de mme qu'aprs Lourdes, il +attendrait.<a name="page_744" id="page_744"></a></p> + +<p>Mais, cette fentre, en face de cette Rome envahie +d'ombre, submerge sous les brumes dont le flot semblait +en raser les difices, ses rflexions taient devenues si +profondes, qu'il n'entendit pas une voix qui l'appelait. Il +fallut qu'une main le toucht l'paule.</p> + +<p>—Monsieur l'abb, monsieur l'abb...</p> + +<p>Et, comme il se tournait enfin, Victorine lui dit:</p> + +<p>—Il est neuf heures et demie. Le fiacre est en bas, +Giacomo a dj descendu les bagages... Il faut partir, +monsieur l'abb.</p> + +<p>Puis, le voyant battre des paupires, effar encore, elle +eut un sourire.</p> + +<p>—Vous faisiez vos adieux Rome. Un bien vilain +ciel.</p> + +<p>—Oui, bien vilain, dit-il simplement.</p> + +<p>Alors, ils descendirent. Il lui avait remis un billet de +cent francs, pour qu'elle le partaget avec les domestiques. +Et elle s'tait excuse de prendre la lampe et de le prcder, +parce que, expliquait-elle, on y voyait peine clair, +tant le palais tait noir, cette nuit-l.</p> + +<p>Ah! ce dpart, cette descente dernire, au travers du +palais noir et vide, Pierre en eut le cœur boulevers! Il +avait donn, autour de sa chambre, ce coup d'œil d'adieu +qui le dsesprait toujours, qui laissait l un peu de son +me arrache, mme quand il quittait une pice o il +avait souffert. Puis, devant la chambre de don Vigilio, +d'o ne sortait qu'un silence frissonnant, il se l'imagina +la tte au fond de l'oreiller, retenant son souffle, de peur +que son souffle ne parlt encore, ne lui attirt des vengeances. +Mais ce fut surtout, sur les paliers du second +tage et du premier, en face des portes closes de donna +Serafina et du cardinal, qu'il frmit de ne rien entendre, +pas mme un souffle, comme s'il passait devant des +tombes. Depuis leur rentre du convoi, ils n'avaient pas +donn signe de vie, enferms, disparus, immobilisant +avec eux la maison entire, sans qu'on pt y surprendre<a name="page_745" id="page_745"></a> +le chuchotement d'une conversation, le pas perdu d'un +serviteur. Et Victorine descendait toujours, la lampe la +main, et Pierre la suivait, songeant ces deux qui restaient +seuls, dans le palais en ruine, les derniers d'un +monde demi croul, au seuil du monde nouveau. Dario +et Benedetta venaient d'emporter tout espoir de vie, il n'y +avait plus l que la vieille fille et le prtre infcond, sans +rsurrection possible. Ah! ces couloirs interminables d'une +ombre lugubre, cet escalier froid et gigantesque qui +semblait descendre au nant, ces salles immenses dont +les murs se lzardaient de pauvret et d'abandon! et la +cour intrieure, pareille un cimetire, avec son herbe, +avec son portique humide o pourrissaient des torses de +Vnus et d'Apollon! et le petit jardin dsert, embaum +par les oranges mres, dans lequel personne n'irait plus, +maintenant qu'il n'y rencontrerait plus la contessina +adorable, sous le laurier, prs du sarcophage! Tout cela +s'anantissait dans l'abominable deuil, dans le silence de +mort, o les deux derniers Boccanera n'avaient plus qu' +attendre, en leur grandeur farouche, que leur palais, ainsi +que leur Dieu, s'effondrt sur leurs ttes. Et Pierre ne +percevait rien autre chose qu'un bruit trs lger, un trot +de souris sans doute, les dents d'un rongeur peut-tre, +l'abb Paparelli en train quelque part, au fond des +pices perdues, d'mietter les murailles, de manger +sans fin la vieille demeure la base, pour en hter +l'croulement.</p> + +<p>Le fiacre stationnait devant la porte, avec ses deux +lanternes dont les deux rayons jaunes trouaient l'obscurit +de la rue. Les bagages y taient chargs dj, la +petite caisse prs du cocher, la valise sur la banquette. +Et le prtre monta tout de suite.</p> + +<p>—Oh! vous avez le temps, dit Victorine, reste debout +sur le trottoir. Rien ne vous manque, je suis contente de +voir que vous partez l'aise.</p> + +<p>A cette minute dernire, il fut rconfort d'avoir l<a name="page_746" id="page_746"></a> +cette compatriote, cette bonne me, qui l'avait accueilli, +le jour de l'arrive, et qui le saluait, au dpart.</p> + +<p>—Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abb, car je +ne crois pas que vous reviendrez de sitt dans leur satane +ville... Adieu, monsieur l'abb.</p> + +<p>—Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon cœur.</p> + +<p>Dj, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait +dans les rues troites et tortueuses qui mnent au cours +Victor-Emmanuel. Il ne pleuvait pas, la capote n'avait +pas t releve; mais l'air humide avait beau tre doux, +le prtre se sentit tout de suite pris de froid, sans vouloir +perdre le temps faire arrter le cocher, un silencieux, +celui-ci, qui semblait n'avoir que la hte de se dbarrasser +de son voyageur.</p> + +<p>Et, lorsque Pierre dboucha sur le cours Victor-Emmanuel, +il fut surpris de le trouver dj si dsert, cette +heure peu avance de la nuit, les maisons barricades, les +trottoirs vides, les lampes lectriques brlant seules dans +la mlancolique solitude. A la vrit, il ne faisait gure +chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus +en plus les faades. Quand il passa devant la Chancellerie, +il lui sembla que le svre et colossal monument se reculait, +s'vanouissait dans un rve. Et, plus loin, droite, +au bout de la rue d'Aracoeli toile de rares becs de gaz +fumeux, le Capitole avait sombr en pleines tnbres. Puis, +le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux +masses sombres, crasantes, du Ges obscur et du lourd +palais Altieri; et ce fut dans ce couloir trangl, o par les +beaux soleils eux-mmes tombait toute l'humidit des +temps anciens, qu'il s'abandonna une songerie nouvelle, +la chair et l'me envahies d'un frisson.</p> + +<p>Brusquement, le rveil se faisait en lui de cette pense, +dont il avait eu parfois l'inquitude, que l'humanit, partie +l-bas de l'Asie, avait toujours march dans le sens +du soleil. Un vent d'est avait toujours souffl, emportant + l'ouest la semence humaine, pour les moissons futures.<a name="page_747" id="page_747"></a> +Et, depuis longtemps dj, le berceau tait frapp de destruction +et de mort, comme si les peuples ne pouvaient +avancer que par tapes, laissant derrire eux le sol puis, +les villes dtruites, les populations dcimes et abtardies, + mesure qu'ils marchaient du levant au couchant, +vers le but ignor. C'taient Ninive et Babylone sur les +bords de l'Euphrate, c'taient Thbes et Memphis sur les +bords du Nil, rduites en poudre, tombes de vieillesse et +de lassitude un engourdissement mortel, sans qu'un rveil +ft possible. Puis, de l, cette dcrpitude avait gagn +les bords du grand lac mditerranen, ensevelissant dans +la poussire de l'ge Tyr et Sidon, allant plus loin encore +endormir Carthage, frappe de snilit en pleine splendeur. +Cette humanit en marche, que la force cache des +civilisations roulait ainsi de l'orient l'occident, marquait +ses journes de route par des ruines, et quelle effrayante +strilit aujourd'hui que celle de ce berceau de l'Histoire, +cette Asie, cette gypte, retournes au bgayement de +l'enfance, immobilises dans l'ignorance et dans la caducit, +sur les dcombres des antiques capitales, jadis matresses +du monde!</p> + +<p>Au passage, travers sa songerie, Pierre eut conscience +que le palais de Venise, noy de nuit, semblait crouler +sous quelque assaut de l'invisible. La brume en avait +entam les crneaux, et les hautes murailles nues, si +redoutables, flchissaient sous la pousse de l'obscurit +croissante. Puis, aprs la troue profonde du Corso, +gauche, dsert lui aussi dans l'clat blafard des lampes +lectriques, le palais Torlonia apparut sur la droite, avec +son aile ventre par la pioche des dmolisseurs; tandis +que, de nouveau sur la gauche, plus haut, le palais +Colonna allongeait sa faade morne, ses fentres closes, +comme si, dsert par ses matres, dmnag de son ancien +faste, il attendait les dmolisseurs son tour.</p> + +<p>Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commenait + gravir la monte de la rue Nationale, la rverie<a name="page_748" id="page_748"></a> +continua. Est-ce que Rome n'tait pas atteinte, est-ce que +son heure n'tait pas venue de disparatre, dans cette destruction +que les peuples en marche laissaient continuellement +derrire eux? La Grce, Athnes et Sparte s'ensommeillaient +sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient +plus dans le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de +la pninsule italique tait dj gagn par la paralysie +montante. Et, en mme temps que Naples, c'tait bien le +tour de Rome dsormais. Elle se trouvait la limite de +la contagion, cette marge de la tache de mort qui s'tend +sans cesse sur le vieux continent, cette marge o l'agonie +se dclare, o la terre appauvrie ne veut plus nourrir ni +supporter des villes, o les hommes eux-mmes semblent +frapps de vieillesse ds la naissance. Depuis deux sicles, +Rome allait en dclinant, s'liminait peu peu de la vie +moderne, sans industrie, sans commerce, incapable +mme de science, de littrature et d'art. Et ce n'tait plus +seulement la basilique de Saint-Pierre, qui s'effondrait, +qui semait l'herbe de ses dbris, comme autrefois le +temple de Jupiter Capitolin. Dans la rverie noire et +douloureuse, c'tait Rome entire qui croulait en un +suprme craquement, qui couvrait les sept collines du +chaos de ses ruines, les glises, les palais, les quartiers +entiers disparus, dormant sous les orties et les +ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thbes et +Memphis, Rome n'tait plus qu'une plaine rase, bossue +par des dcombres, au milieu desquels on cherchait +vainement reconnatre la place des anciens difices, et +qu'habitaient seuls des nœuds de serpents et des bandes +de rats.</p> + +<p>La voiture tournait, et Pierre reconnut, droite, dans +un trou norme de nuit entasse, la colonne Trajane. +Mais, cette heure, elle se dressait noire, telle que le +tronc mort d'un arbre gant, dont le grand ge aurait +abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place +triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre rel qu'il<a name="page_749" id="page_749"></a> +distingua sur le ciel de plomb, le pin parasol de la villa +Aldobrandini, qui tait l comme la grce et la fiert de +Rome, ne fut dsormais pour lui qu'une salissure, le petit +nuage de poussire charbonneuse qui montait du total +croulement de la ville.</p> + +<p>Une pouvante le prenait maintenant, au bout de ce +rve tragique, dans sa fraternit inquite. Et, lorsque +l'engourdissement qui monte travers le monde vieilli +aurait dpass Rome, lorsque la Lombardie serait prise, +que Gnes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme +Venise dj s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la +France! Les Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses +ports combls par le sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, +Lyon tomberait la solitude et au sommeil, Paris +enfin, envahi par l'invincible torpeur, chang en un champ +de pierres strile, hriss de chardons, rejoindrait dans la +mort Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples +continueraient leur marche du levant au couchant, avec +l'ternel soleil. Un grand cri traversa l'ombre, le cri de +mort des races latines. L'Histoire, qui semblait tre ne +dans le bassin de la Mditerrane, se dplaait, et l'Ocan +aujourd'hui devenait le centre du monde. O en tait-on +de la journe humaine? Partie de l-bas, du berceau, au +lever de l'aube, l'humanit, d'tape en tape, semant sa +route de ses ruines, se trouvait-elle la moiti du jour, +lorsque midi flamboie? C'tait alors l'autre moiti des +temps qui commenait, le nouveau monde aprs l'ancien, +ces villes d'Amrique o s'bauchait la dmocratie, o +poussait la religion de demain, les reines souveraines du +prochain sicle, avec, l-bas, au del d'un autre Ocan, en +revenant vers le berceau, sur l'autre face de la terre, +l'Extrme-Orient immobile, la Chine et le Japon mystrieux, +tout le pullulement menaant de la race jaune.</p> + +<p>Mais, mesure que le fiacre gravissait la rue Nationale, +Pierre sentait son cauchemar se dissiper. Un air plus +lger soufflait, il rentrait dans plus d'esprance et de<a name="page_750" id="page_750"></a> +courage. La Banque, cependant, avec sa laideur neuve, +son normit crayeuse encore, lui fit l'effet d'un fantme +promenant son linceul dans la nuit; tandis qu'en haut des +jardins confus, le Quirinal n'tait qu'une ligne noire, +barrant le ciel. Seulement, la rue montait, s'largissait +toujours, et sur le sommet du Viminal enfin, sur la place +des Thermes, lorsqu'il passa devant les ruines de Diocltien, +il respira pleins poumons. Non, non! la journe +humaine ne pouvait finir, elle tait ternelle, et les tapes +des civilisations se succderaient l'infini. Qu'importait +ce vent d'est qui roulait les peuples l'ouest, comme +charris dans la force du soleil? S'il le fallait, ils reviendraient +par l'autre face du globe, ils feraient plusieurs +fois le tour de la terre, jusqu'au jour o ils pourraient +se fixer dans la paix, dans la vrit et la justice. Aprs la +prochaine civilisation, autour de l'Atlantique, devenu le +centre, bord des villes matresses, une civilisation encore +natrait, ayant pour centre le Pacifique, avec d'autres +capitales riveraines, qu'on ne pouvait prvoir, dont les +germes dormaient sur des rivages ignors. Puis, d'autres +encore, toujours d'autres, en recommenant toujours! Et, + cette minute dernire, il eut cette pense de confiance +et de salut que le grand mouvement des nationalits tait +l'instinct, le besoin mme que les peuples avaient de revenir + l'unit. Partis de la famille unique, spars, disperss +en tribus plus tard, heurts par des haines fratricides, +ils tendaient malgr tout redevenir l'unique +famille. Les provinces se runissaient en peuples, les +peuples se runiraient en races, les races finiraient par +se runir en la seule humanit immortelle. Enfin, l'humanit +sans frontires, sans guerres possibles, l'humanit +vivant du juste travail, dans la communaut universelle +de tous les biens! N'tait-ce pas l'volution, le but du +labeur qui se fait partout, le dnouement de l'Histoire? +Que l'Italie ft donc un peuple sain et fort, que l'entente +se ft donc entre elle et la France, et que cette fraternit<a name="page_751" id="page_751"></a> +des races latines devnt le commencement de la +fraternit universelle! Ah! cette patrie unique, la terre +pacifie et heureuse, dans combien de sicles, et quel +rve!</p> + +<p>Puis, la gare, au milieu de la bousculade, Pierre ne +pensa plus. Il dut prendre son billet, faire enregistrer ses +bagages. Et, tout de suite, il monta en wagon. Le surlendemain, +au lever du jour, il serait Paris.</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<p class="c">———</p> + +<p class="c">530.—L.-Imprimeries runies, rue Mignon, 2, Paris.</p> + +<hr /> + +<p class="c"><span class="smcap">G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, diteurs</span><br /> +11, RUE DE GRENELLE, 11</p> + +<p class="c">OUVRAGES DU MME AUTEUR</p> + +<p class="c">DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER<br /> + 3 fr. 50 chaque volume.</p> + +<table summary="" style="font-size: small;" border="0" cellpadding="1" cellspacing="0"> +<tbody><tr><th colspan="4" align="center">LES ROUGON-MACQUART<br /> +histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire</th></tr> +<tr><td align="left">LA FORTUNE DES ROUGON</td> +<td align="right">33<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA CURE</td><td align="right">43<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE VENTRE DE PARIS</td><td align="right">40<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA CONQUTE DE PLASSANS</td><td align="right">37<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA FAUTE DE L'ABB MOURET</td><td align="right">49<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">SON EXCELLENCE EUGNE ROUGON</td><td align="right">30<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'ASSOMMOIR</td><td align="right">139<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">UNE PAGE D'AMOUR</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">NANA</td><td align="right">182<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">POT-BOUILLE</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">AU BONHEUR DES DAMES</td><td align="right">68<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA JOIE DE VIVRE</td><td align="right">51<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">GERMINAL</td><td align="right">99<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'ŒUVRE</td><td align="right">58<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA TERRE</td><td align="right">123<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE RVE</td><td align="right">99<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA BTE HUMAINE</td><td align="right">94<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'ARGENT</td><td align="right">86<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA DBACLE</td><td align="right">196<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE DOCTEUR PASCAL</td><td align="right">88<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><th colspan="4" align="center">LES TROIS VILLES</th></tr> + +<tr><td align="left">LOURDES</td><td align="right"> 143<sup>e</sup></td><td>mille.</td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><th colspan="4" align="center">ROMANS ET NOUVELLES</th></tr> + +<tr><td align="left">CONTES A NINON. Nouvelle dition</td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">NOUVEAUX CONTES A NINON. Nouvelle dition</td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LA CONFESSION DE CLAUDE. Nouvelle dition</td> <td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">THRSE RAQUIN. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">MADELEINE FRAT. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE VŒU D'UNE MORTE. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES MYSTRES DE MARSEILLE. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE CAPITAINE BURLE. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">MAS MICOULIN. Nouvelle dition </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><th colspan="4" align="center">THATRE</th></tr> + +<tr><td align="left">THRSE RAQUIN.—LES HRITIERS RABOURDIN.—<br /> +LE BOUTON DE ROSE </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><th colspan="4" align="center">ŒUVRES CRITIQUES</th></tr> + +<tr><td align="left">MES HAINES </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE ROMAN EXPRIMENTAL </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE NATURALISME AU THATRE </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">NOS AUTEURS DRAMATIQUES </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LES ROMANCIERS NATURALISTES </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">DOCUMENTS LITTRAIRES </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +<tr><td align="left">UNE CAMPAGNE, 1880-1881 </td><td colspan="2"> </td><td align="left">1 vol.</td></tr> + +<tr><th colspan="4" align="center">EN COLLABORATION</th></tr> + +<tr><td align="left">LES SOIRES DE MDAN </td><td colspan="2"> 21<sup>e</sup> mille. </td><td align="left">1 vol.</td></tr> +</tbody> +</table> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les trois villes: Rome, by mile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS VILLES: ROME *** + +***** This file should be named 34528-h.htm or 34528-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/2/34528/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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